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22.07.2026 à 16:10

Le mur tarifaire de Donald Trump, brique après brique

Houssein Guimbard, Économiste, CEPII
Donald Trump a fait des droits de douane un outil majeur de sa politique commerciale, multipliant les fondements juridiques. Quel est, à ce jour, le résultat global de cette politique ?
Texte intégral (1312 mots)

Ce qu’il faut retenir :

  • Depuis le retour à la présidence des États-Unis de Donald Trump, les droits de douane sont devenus un outil majeur de politique économique.

  • Les fondements juridiques de ces nouveaux droits ont variés ; certains ont même été annulés par la Cour suprême.

  • Au-delà des aléas, où en sommes nous aujourd'hui ? Quelle est la véritable hausse finale des droits à l'entrée des USA ?


Entre janvier 2025 et mars 2026, les États-Unis ont profondément remanié leur politique commerciale. Les droits de douane ont été relevés, suspendus, remplacés, puis, pour les plus spectaculaires d’entre eux, supprimés. Que subsiste-t-il de ce mur tarifaire, et sur quelles fondations juridiques repose-t-il désormais ?

Pour le savoir, il faut distinguer les instruments qui le composent, car tous les droits de douane ne se valent pas, ni par leur objectif ni par leur solidité devant les juges – un instrument devant être employé pour l’usage que la loi lui assigne.

Les droits de douane mis en place depuis 2025 par l’administration américaine reposent sur plusieurs bases juridiques, mobilisées successivement ou en parallèle.

Un instrument aussi spectaculaire que fragile

Déjà utilisée en 2018, la Section 232 du Trade Expansion Act de 1962 permet de taxer, au nom de la sécurité nationale, des produits jugés stratégiques comme l’acier, l’aluminium, les automobiles ou encore les semi-conducteurs, qui ont vu leur protection augmenter de 25 %, voire de 50 % pour certains produits. Reposant sur une procédure balisée – enquête, déterminations formelles –, ces droits de douane ont jusqu’ici résisté aux contestations.

Pour corriger des positions commerciales déficitaires et atteindre un objectif de protection différenciée selon les pays partenaires, l’administration a ensuite eu recours à l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), qui autorise des mesures d’urgence face à une « menace inhabituelle et extraordinaire ». Sur ce fondement ont été imposés début 2025 les droits liés au fentanyl, les surtaxes visant le Canada et le Mexique hors ACEUM, puis, le 2 avril 2025, les droits « réciproques » du Liberation Day.

Le plus spectaculaire de ces instruments s’est aussi révélé le plus fragile : l’IEEPA, contrairement aux sections 232, n’avait jamais servi à imposer des droits de douane depuis sa création en 1977. Détournée de son objet, cette loi a été jugée hors de son champ par la Cour suprême en février 2026 et les droits de douane y afférents annulés.


À lire aussi : Droits de douane américains : encore plus de chaos… et 10 milliards d’intérêts à payer


Surtaxe temporaire

Pour maintenir une protection élevée, l’administration a aussitôt activé la Section 122 du Trade Act de 1974, une surtaxe (de 10 points de pourcentage) temporaire justifiée par un déséquilibre de la balance des paiements.

Dans le même temps, le gouvernement a ouvert des enquêtes (sur les surcapacités industrielles de 16 pays, ou encore sur le travail forcé des enfants dans les chaînes d’approvisionnement de 60 pays) au titre de la Section 301 pour remplacer les droits précédents le moment venu. Cet instrument avait déjà servi, lors du premier mandat de Donald Trump, à taxer durablement les importations chinoises, prouvant ainsi sa stabilité dans le temps.

À partir des décrets présidentiels et des proclamations présidentielles, il est possible de reconstituer l’évolution, entre janvier 2025 et mars 2026, du droit de douane moyen américain, celui qui s’applique à l’ensemble des biens importés, et de la décomposer selon les fondements juridiques mobilisés. À chaque instrument correspond alors une contribution au droit moyen, que retrace le graphique ci-dessous.

Graphique : Un mur tarifaire bâti sur des fondations juridiques de solidité inégale

  • Droit de douane américain moyen décomposé par base légale d’imposition*

Notes : Les droits de douane NPF et appliqués préférentiels (en bleu clair) proviennent de la base MAcMap-HS6 (ITC-CEPII). Les droits américains additionnels proviennent des décrets présidentiels et des proclamations présidentielles officielles du gouvernement américain. Le droit moyen est calculé au niveau des produits, puis agrégé avec la méthode des groupes de référence (Guimbard et coll., 2012). Chaque bande colorée est la contribution d’un instrument au droit moyen ; la ligne en gras représente le droit de douane moyen appliqué à l’ensemble des partenaires commerciaux. La forme en escalier reflète une succession rapide de décisions ; la chute brutale de fin février 2026 correspond à l’invalidation des droits de douane IEEPA par la Cour suprême.

Source : Guimbard (2026)

Le droit de douane moyen est désormais très élevé. Il est passé de 4,9 % en janvier 2025 à 24,2 % lors du Liberation Day, le 2 avril 2025, avant de refluer autour de 15 % en février 2026, soit 3 fois son niveau initial. Pour rappel, la protection moyenne mondiale est de 3,5 %, celle de l’UE de 1,8 %.

Vingt révisions du taux qui aboutissent à un triplement

La politique tarifaire américaine a été extrêmement instable. En quatorze mois, le droit moyen a connu plus de vingt révisions, dont plusieurs de grande ampleur, modifiant significativement le droit moyen, d’où la forme en escalier du graphique.

Les bases légales les plus solides juridiquement pour imposer des droits de douane ont progressivement pris le relais. Ainsi, la part des droits de la Section 232 dans le droit moyen a bondi d’environ 9 % lors du « Liberation Day » à près de 41 % en février 2026, après le remplacement des droits IEEPA par ceux de la section 122.

Enfin, le régime de l’automne 2025 semble refléter la structure tarifaire ciblée par l’administration. Avec un droit moyen proche de 20 %, il combinait un socle durable de Section 232 et des surtaxes réciproques appliquées à l’ensemble des partenaires, tout en excluant des produits spécifiques (3 listes de produits exemptés des droits réciproques ont été mises en œuvre en 2025). Les droits IEEPA, ou leur menace, ont également permis aux États-Unis de conclure plusieurs accords commerciaux avec, entre autres, l’Union européenne, le Japon, la Corée du Sud et ou encore le Royaume-Uni.

Le cœur du nouveau régime tarifaire américain repose désormais sur la Section 232, à la base juridique solide, tandis que les droits additionnels de la Section 122 arrivent à échéance le 24 juillet 2026. Reste à savoir si les sections 301, en cours d’enquête, pourront reconstituer un niveau de protection comparable pour atteindre les nombreux objectifs économiques que Donald Trump assigne aux droits de douane.

The Conversation

Houssein Guimbard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

22.07.2026 à 16:06

Why safe water is still lacking in the Marajó Archipelago, one of the world’s most water-abundant regions

Monique Medeiros, Socio-Environmental Professor and Researcher , Universidade Federal do Pará (UFPA); Université de Montpellier
Brazil holds 12% of the world’s freshwater reserves and yet growing water insecurity reveals some of the country’s deepest sanitation inequalities, which are particularly relevant to Marajó, its largest coastal island.
Texte intégral (2353 mots)

In the Brazilian Amazon, water is not simply a natural resource. For many rural communities, it shapes mobility, livelihoods, food systems, and everyday life. In the Amazon River delta, the Marajó Archipelago – the world’s largest fluvio-marine archipelago – rivers, floodplains, and wetlands are deeply intertwined with the ways people inhabit and experience the territory. Yet, despite living in one of the most water-abundant regions on Earth, thousands of families still lack access to safe drinking water and basic sanitation.

This paradox is not simply a consequence of environmental conditions. It reflects political choices about infrastructure, territorial investment, and water governance.

Abundance of water, lack of infrastructure

This contradiction reflects a broader structural problem in the Brazilian Amazon.

Although northern Brazil holds a significant share of the country’s freshwater resources, around 6.5 million people in the region still lack access to treated water. At the same time, nearly 15 million live without sewage collection services.

In Pará – the state where Marajó is located, sanitation indicators are among the worst in Brazil. Data from Brazil’s National Sanitation Information System (SNIS) show that less than 10% of the state’s population is connected to sewage systems.

Across many rural communities in the archipelago, families still rely on shallow wells, improvised rainwater storage systems, or untreated river water for daily consumption.

The problem extends far beyond water scarcity. It is shaped by unequal access to clean drinking water, chronic sanitation deficits, and competing claims over how water resources are used and governed. While traditional communities have historically faced limited public investment in water and sanitation infrastructure, water-intensive economic activities – such as the expansion of irrigated rice farming in the grassland areas of Marajó – continue to advance across the territory, deepening disputes over who has the right to water.

Sanitation, territorial inequality, and rural communities

In the Amazon, water insecurity is shaped less by the absence of water than by the absence of infrastructure capable of capturing, treating and distributing it safely. This challenge is particularly acute in rural and riverine territories, where sanitation systems remain limited and public investment has historically been concentrated in urban centres.

Approximately 42.6% of the population in northern Brazil lacks access to safe drinking water, despite the region concentrating most of the country’s freshwater availability. In the north of Brazil, around 1.53 million people – roughly 8% of the population – live in households without an exclusive bathroom. These indicators, from Instituto Trata Brasil, reveal some of the country’s deepest sanitation inequalities.

Geography further intensifies these vulnerabilities. Seasonal flooding can contaminate wells and household water storage systems, while drought periods increasingly affect water quality and availability.

In estuarine territories such as the Marajó Archipelago, tidal variation and salinisation create additional challenges for securing safe drinking water throughout the year.

Climate change may deepen inequalities

Climate change is likely to intensify existing water inequalities across the Amazon, including in Marajó. In recent years, the Brazilian Amazon has experienced record-breaking heatwaves, prolonged droughts and increasingly unpredictable hydrological cycles. Historic droughts in 2023 and 2024 disrupted river transportation, isolated rural communities and reduced water availability across northern Brazil.

In quilombola communities in Salvaterra, access to water often depends on local arrangements and infrastructures built by the families themselves. The raised wooden platform with a tap is part of everyday practices involving multiple uses of water, revealing how the abundance of water in Marajó does not necessarily translate into guaranteed access to safe water. Salvaterra (PA)/2026. Monique Medeiros, Fourni par l'auteur

In 2024, Brazil’s National Water and Basic Sanitation Agency (ANA) declared incidents of water scarcity in major Amazonian river basins, including the Tapajós, Xingu, Madeira and Purus rivers. Extreme droughts and floods disrupted transportation, food supply systems and local access to water in many rural communities across the region.

The impacts were also felt across the Marajó Archipelago. During recent climate extremes, municipalities such as Muaná, Portel, Bagre, Anajás, Ponta de Pedras, and Santa Cruz do Arari declared states of emergency associated with severe drought conditions, while Cachoeira do Arari experienced emergencies linked to both drought and flooding events in different years.

These events illustrate how climate change interacts with longstanding infrastructure deficits and territorial inequalities, amplifying existing vulnerabilities across the archipelago. Water insecurity in Marajó is therefore shaped not only by environmental variability, but also by the unequal capacity of communities and institutions to respond to climatic extremes.

More than a resource: Marajó’s many ways of living with water

In Marajó, water is far more than a natural resource.

Rivers, floodplains, and wetlands are sources of drinking water, transportation routes, fishing grounds, ecological habitats, and spaces where cultural practices, livelihoods, and community relations are continuously reproduced. Different social groups relate to water in distinct ways, reflecting broader debates about development, territorial governance, and the future of the Amazon.

Livestock production has historically shaped the occupation of the Marajó Archipelago. Buffalo and cattle ranching, adapted to seasonal floodplain dynamics, remain central to the regional economy and to the landscape itself. Seasonal water cycles determine grazing areas, mobility patterns, and the organisation of extensive ranching systems across the islands (Medeiros; Souza e Nelson, 2026)

More recently, irrigated rice farming has expanded rapidly across the grassland areas of eastern Marajó, especially in municipalities such as Cachoeira do Arari and Salvaterra.

This model depends on canals, pumps, and irrigation systems connected to the Arari River basin. According to FAO estimates, producing one kilogram of rice may require between 1,000 and 3,000 litres of water, while environmental reports from the region indicate that some irrigation systems withdraw around 2,000 litres of water per second from local rivers during cultivation periods (Medeiros; Souza, 2025).

A Bacurizeiro tree in agribusiness rice fields overlapping quilombola territory in Salvaterra, Marajó. For local families, the tree represents the resilience of the relationships between nature, memory, and territory. Salvaterra (PA)/2025. Monique Medeiros, Fourni par l'auteur

For producers and agricultural organizations, these activities are associated with modernisation, productivity, and regional economic growth. Marajó’s extensive floodplains and abundant water availability are frequently presented as favourable conditions for expanding agribusiness in the region.

For quilombola and riverine communities, however, water is also inseparable from fishing, mobility, local food systems, and collective territorial practices shaped over generations (Medeiros; Souza, 2025). Seasonal flooding cycles impact everyday life, while rivers and streams connect communities socially, economically, and culturally.

These different perspectives coexist in the same territory, but they prioritise water in different ways. In this context, water becomes more than a natural resource; it becomes part of broader debates about development, infrastructure, territorial governance, and the future of the Amazon.

In this context, water governance becomes more than an environmental challenge. It also reflects political decisions about infrastructure, territorial planning, and whose needs and livelihoods are prioritised in responses to climate change.

Water is embedded in social, economic and ecological relations

The situated experience of Marajó reveals that water insecurity in the Amazon is not simply the result of environmental scarcity. In one of the most water-abundant regions on Earth, unequal access to safe water emerges through the interactions between infrastructure, territorial governance, development priorities, and everyday relations with water. Rather than a paradox of nature, it reflects the social and political processes through which water is governed, distributed, and lived.

The archipelago also demonstrates that water is embedded in social, economic and ecological relations that sustain livelihoods, mobility, and territorial identities. At the same time, these waters are increasingly incorporated into projects of agricultural expansion and economic development, generating tensions over how water should be used, by whom, and for what purposes.

Climate change could well intensify these tensions. More frequent droughts, irregular flooding, and growing pressure on fragile ecosystems may deepen existing inequalities, particularly in territories where public infrastructure remains limited and institutional capacity for climate adaptation is weak. In this context, water governance becomes inseparable from broader questions of climate justice, territorial rights, and social equity.

What people in Marajó are experiencing also shows that responses to water insecurity cannot be reduced to technical solutions alone. Access to water is shaped by the ways people inhabit, use, and govern their territories, as well as by the historical patterns of investment and exclusion that define who benefits from infrastructure and public services. Understanding water insecurity, therefore, requires attention not only to environmental conditions but also to the social relations, power dynamics, and development choices that shape access to water in everyday life.

The disputes surrounding water in Marajó are ultimately disputes about the future of the Amazon itself. They raise questions about whose needs are prioritised, whose ways of living with water are recognised and supported, and which development pathways receive political attention and public investment. As global debates on climate justice and environmental governance advance, Marajó offers an important reminder: even in places defined by water abundance, access to safe and secure water remains profoundly unequal. Addressing these inequalities requires approaches that acknowledge the multiple meanings of water and the diverse realities of Amazonian territories, where water is not only a resource to be managed but also a fundamental element of social life, territorial belonging, and collective futures.


This article draws on Monique Medeiros’ ongoing research on water governance and territorial inequalities in the Marajó Archipelago. It is also informed by her work within the socio-environmental component of AmazonFACE, a large-scale interdisciplinary research initiative that investigates how climate change affects Amazonian ecosystems and the communities that depend on them.

The Conversation

Monique Medeiros is a member of AmazonFace.

22.07.2026 à 11:58

Centres de données dans l’espace : ni écologiques, ni économes

François Graner, Directeur de recherche CNRS, Université Paris Cité
Carine Douarche, Physicienne, Université Paris-Saclay
Emmanuelle Rio, Enseignante-chercheuse, Université Paris-Saclay
Roland Lehoucq, Chercheur en astrophysique, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA); Université Paris-Saclay
Envoyer des centres de données dans l’espace créé de nouveaux problèmes. Pour évacuer la chaleur qu’ils génèrent, il faudrait notamment des infrastructures spéciales et de grandes tailles.
Texte intégral (2110 mots)
Faudra-t-il envoyer un astronaute pour faire une mise à jour ou remplacer un composant défectueux dans un data center ? (ici, un astronaute en sortie extravéhiculaire autour de la station spatiale internationale en 2006) Nasa

Les centres de données et de calcul, ou data center, permettent de stocker, traiter et distribuer des volumes considérables de données. Les annonces de construction se multiplient, notamment autour de l’essor de l’IA, mais ils commencent à rencontrer des oppositions, car ils entrent en compétition avec d’autres usages de l’eau et de l’électricité. Des propositions récentes, émanant des big techs (Google, Elon Musk…) et d’autres acteurs, est d’éviter ces conflits d’usage en envoyant des centres de données dans l’espace, ce qui créerait de nouveaux problèmes. Pour évacuer la chaleur qu’ils génèrent, il faudrait des infrastructures spéciales et de très grandes tailles.


La puissance de calcul des centres de données est exprimée en watt : cette unité de mesure de la consommation énergétique instantanée est bien révélatrice de la taille de ces supercalculateurs. Ainsi, le centre de données parisien de Telehouse, qui a été un noyau central pour plus de 80 % du trafic Internet direct en France depuis les années 80, a une puissance de vingt millions de watts (20 mégawatts).

Aujourd’hui, plusieurs projets promettent de changer d’échelle. Le Campus IA, en Seine-et-Marne, qui devait initialement atteindre plus d’un milliard de watts (1 gigawatt), vise désormais trois gigawatts. Le japonais SoftBank annonce de son côté construire cinq gigawatts répartis en trois centres dans les Hauts-de-France.

Comprendre les échelles en jeu pour appréhender les problèmes des centres de données terrestres

Un gigawatt d’électricité correspond à la consommation de deux millions de foyers. Pour le fournir, il faut mobiliser un réacteur nucléaire (environ). Chacun des nouveaux gros projets de centre de données devrait donc voir en miroir émerger une production équivalente d’électricité (nucléaire ou non), ou un changement drastique de la répartition actuelle de la consommation électrique, ce qui peut provoquer des « conflits d’usage » : lorsqu’une certaine quantité d’énergie utilisable est produite, préfère-t-on alimenter un centre de données ou des habitations ?

Par ailleurs, il faut souligner que la puissance électrique qui fait fonctionner les machines finit toujours en chaleur. Pour un centre de données d’un gigawatt, il faut in fine évacuer un gigawatt de chaleur. En pratique, l’évacuation de la chaleur se fait grâce à un fluide qui circule au plus près de la zone à refroidir, capte sa chaleur et l’évacue vers l’atmosphère. Ce fluide peut être de l’eau, avec ici aussi des difficultés liées à l’allocation des ressources, surtout en été. Une alternative est d’utiliser de l’air pour le refroidissement, ce qui nécessite d’énormes ventilateurs et génère des nuisances sonores.

Des projets de centres de données dans l’espace

D’où l’idée d’envoyer ces centres de données dans l’espace : Suncatcher de Google, AI1 d’Elon Musk ou encore Sophia Space.). Mais ce n’est pas si vert, ni si simple.


À lire aussi : Pourrait-on faire fonctionner des data centers dans l’espace ?


Au-delà du problème bien réel de générer suffisamment d’électricité pour alimenter un centre de données, il y a le problème du refroidissement. En effet, dans le vide de l’espace, il n’y a pas d’eau ni d’air à disposition. Le transport de la chaleur au loin ne peut se faire que par le rayonnement, c’est-à-dire grâce à la lumière émise par tout objet. C’est ce que font des braises chaudes : elles rayonnent de la lumière qui réchauffe leur environnement (et finissent par se refroidir). Car selon une loi classique de la physique, le rayonnement croît très fortement avec la température : à la puissance 4 (au carré, et encore au carré) de celle-ci.

Pour évacuer la chaleur produite par les composants internes d’un satellite, il faut capter cette chaleur (de l’air ou de l’eau par exemple), pour l’amener vers des panneaux qui vont la rayonner vers l’espace. Afin d’éviter des déformations mécaniques, ces panneaux ne doivent pas être trop chauds. Or, en fonctionnant à une température « raisonnable », leur efficacité est faible et il faut une grande surface pour évacuer une puissance thermique donnée.

En pratique, comment marche le refroidissement dans l’espace ?

Les entreprises communiquent peu sur le refroidissement de leurs centres de données, sur Terre comme dans l’espace. Pour se faire une idée, nous pouvons nous référer à un cas où les données sont publiques : celui de la Station spatiale internationale (ISS).

Les machines de l’ISS consomment une puissance électrique moyenne de 126 kilowatts. Pour éviter que l’intérieur de l’habitacle ne ressemble à une serre tropicale, il faut évacuer la chaleur produite. Les concepteurs de l’ISS l’ont donc dotée de 645 mètres carrés de panneaux rayonnants, dont la masse totale est d’environ 10 tonnes. Dans chacun circule de l’ammoniac liquide à environ -40 °C (ce fluide a d’excellentes performances pour les installations de réfrigération aussi puissantes) jusqu’aux panneaux de refroidissement qui rayonnent vers l’espace par leurs deux faces.

À titre indicatif, extrapolons la capacité de rayonnement des panneaux de l’ISS (195 watts pour chaque mètre carré de panneau) aux projets de centres de données orbitaux. Pour rayonner un gigawatt de puissance thermique, il faudrait une surface un peu supérieure à cinq kilomètres carrés, soit 730 terrains de foot, ou la superficie du XVIIe arrondissement de Paris. On pourrait éventuellement diminuer cette surface par deux ou trois en augmentant la température du fluide jusqu’à 20 °C en remplaçant l’ammoniac.

Du poids en orbite

Un mètre carré de panneau de refroidissement dans l’ISS pèse 15 kilogrammes, soit 15 000 tonnes par kilomètre carré, soit 75 000 tonnes pour nos cinq kilomètres carrés. C’est supérieur à toute la masse mise en orbite par l’humanité depuis le premier Sputnik !

Avec le plus gros lanceur actuel (le Starship de SpaceX, qui n’est pas encore opérationnel mais devrait pouvoir envoyer environ 100 tonnes en orbite basse à chaque lancement), il faudrait 750 tirs pour mettre en orbite les panneaux de refroidissement. Il resterait ensuite à envoyer l’essentiel : les processeurs informatiques, les panneaux solaires, câbles, tuyaux, caissons…

À la demande de la Commission européenne, l’agence Carbone 4 a déterminé que placer un centre de données dans l’espace multiplie par dix son empreinte carbone, essentiellement à cause du lancement. Cette étude précise bien qu’elle ne considère pas les nombreux effets secondaires ni les impacts écologiques autres que le CO2. Or le pire effet est l’impact des particules fines, émises tant au lancement qu’à la rentrée dans l’atmosphère, à la fois sur le climat et sur la couche d’ozone.

Renouvellement du matériel

Autre sujet de préoccupation : on ne peut pas envoyer des réparateurs dans l’espace à chaque panne. Or le matériel, soumis à des radiations et des contraintes, s’y dégrade plus rapidement que sur Terre.

Indépendamment, comme les différentes caractéristiques des ordinateurs évoluent fortement sur une échelle de deux ans environ, pour garder le centre de données compétitif en termes de capacités, il faut le renouveler fréquemment. Suite à ces remplacements, que deviennent les anciens processeurs ? Il y a deux options : soit on laisse les déchets en orbite, soit on les laisse tomber sur la Terre.

La première option pose le problème des débris spatiaux, démultiplié par l’énorme surface des panneaux de refroidissement, qui rend les centres de données vulnérables aux débris spatiaux. Comme toute collision engendre à son tour de nouveaux débris, ce cercle vicieux est un verrou majeur au déploiement de grandes structures dans l’espace selon la NASA. La seconde option est la désorbitation, une famille de techniques pour provoquer la chute des débris, avec des succès variables, toujours selon la NASA, et des pollutions de la haute atmosphère.

Que faire ?

Compte tenu de ces ordres de grandeur, s’il faut vraiment des centres de données, il semble plus sage de remiser dans le fond d’un tiroir cette idée de les envoyer dans l’espace. D’un point de vue écologique, la moins mauvaise solution serait d’assumer sur Terre leurs nombreux inconvénients : ressources d’eau et d’électricité privatisées de facto, nuisances sonores pour la population locale, et baisse de la biodiversité.

Plus généralement, sur une Terre aux ressources finies, il faut faire des choix. En l’occurrence, entre multiplier les centres de données, ou décroître massivement nos consommations d’énergie et de matériaux pour préserver l’habitabilité de notre planète.


Cet article a bénéficié de discussions avec François Briens (économiste et ingénieur systèmes énergétiques), Aurélien Ficot (formateur et ingénieur sciences environnementales), Jean-Manuel Traimond (auteur et conférencier).

The Conversation

François Graner est membre de l'association « Les amis de la Décroissance »

Carine Douarche, Emmanuelle Rio et Roland Lehoucq ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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