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22.09.2026 à 14:39

Derrière le succès du terme de « pervers narcissique », une psychologisation des rapports sociaux

Claire Burlat, Professeure associée à Audencia, Audencia
Delphine Saurier, Professeure en Sciences de l'information et de la communication, Audencia
Gustavo Gomez-Mejia, Enseignant-chercheur en sciences de l'information et de la communication, Université de Tours
Pourquoi la figure du « pervers narcissique » s’est-elle imposée pour dire nos conflits, nos souffrances et nos rapports de pouvoir ordinaires ?
Texte intégral (1907 mots)
Dans le film *l’Amour et les Forêts* (Valérie Donzelli, 2023), Melvil Poupaud incarne un personnage souvent estampillé « pervers narcissique » par le public. Rectangle Porductions/France 2 Cinéma/Les films de Françoise

Pourquoi une catégorie absente des classifications psychiatriques officielles est-elle devenue omniprésente dans les médias et les conversations du quotidien ? Le succès du « pervers narcissique » éclaire moins une réalité clinique qu’une nouvelle manière de nommer les conflits, les souffrances et les formes ordinaires de domination.


Il suffit aujourd’hui d’un conflit récurrent, d’un comportement jugé froid ou d’une décision impopulaire pour que l’étiquette tombe : « C’est un pervers narcissique. » Longtemps cantonné aux affaires criminelles ou aux relations amoureuses toxiques, le terme s’est diffusé dans la plupart des espaces sociaux jusqu’au monde politique.

Donald Trump est régulièrement décrit comme « malignant narcissist » dans la presse américaine tandis qu’Emmanuel Macron avait été qualifié de « pervers narcissique » au plus fort de la crise des gilets jaunes.

Comment expliquer la viralité d’un terme qui n’existe pourtant dans aucune classification psychiatrique officielle ? En effet, la catégorie « pervers narcissique » ne figure ni dans le DSM ni dans la CIM, les manuels de classifications psychiatriques internationales.

Alors, pourquoi le « pervers narcissique » s’impose-t-il dans les discours ? Nous avons étudié près de vingt ans de productions médiatiques et culturelles sur les « pervers narcissiques ».

Notre analyse montre que le « pervers narcissique » fonctionne comme une formule sociale : une expression stabilisée, immédiatement reconnaissable, qui condense un ensemble de problèmes relationnels et permet de les raconter.

Du spectaculaire au banal

La notion de « pervers narcissique » a connu trois grandes phases d’extension.

Au départ, dans les années 2000, l’expression apparaît surtout dans des contextes criminels. Elle est dérivée du concept de « perversion narcissique », initialement proposé par le psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier à la fin des années 1970 et popularisé dans l’ouvrage de la psychiatre Marie-France Hirigoyen, le Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, publié en 1998. Elle sert à qualifier certains agresseurs ou criminels violents, tels que Guy Georges ou Michel Fourniret, présentés comme manipulateurs et dépourvus d’empathie. Le terme fonctionne alors comme une étiquette spectaculaire, mobilisée pour expliquer des faits divers particulièrement choquants.

À partir de 2008, l’expression change de terrain. Elle quitte progressivement les pages consacrées aux crimes pour apparaître dans des articles consacrés à la vie quotidienne pour qualifier une violence banalisée, diffuse. Les médias évoquent désormais le « pervers narcissique » dans les relations de couple, dans les relations familiales ou dans l’univers du travail. Le terme devient un outil d’interprétation des relations toxiques.

À partir de 2012, la figure connaît une véritable explosion dans divers médias, tels des magazines féminins, la presse people ou professionnelle. En moyenne, on recense 13,6 articles par an pour cette dernière phase d’expansion de la notion, là où le rythme de publication était de 2 articles par an pour la période précédente. Cette figure circule dans des vidéos, des témoignages en ligne, des articles de développement personnel, des fictions et finit par qualifier des hommes politiques.

Autrement dit, l’expression a changé de statut. D’une catégorie utilisée ponctuellement pour expliquer des comportements criminels, elle est devenue une grille de lecture du quotidien. Le « pervers narcissique » fonctionne désormais comme une formule sociale permettant de nommer des expériences relationnelles perçues comme injustes ou toxiques et rendant intelligibles les mécanismes d’assujettissement.

Sur les réseaux sociaux ou les blogs, la figure prend souvent la forme du partenaire amoureux toxique. Des récits personnels racontent des relations marquées par la manipulation, le gaslighting (critique de la parole d’une femme par la mise en doute de son état mental par l’époux) ou la culpabilisation. L’étiquette de « pervers narcissique » permet alors de mettre des mots sur des expériences difficiles et de partager un récit commun.

Dans la presse économique, la figure du « pervers narcissique au travail » existe aussi. Il s’agit souvent d’un supérieur hiérarchique manipulateur, qui humilie ses subordonnés, divise les équipes ou s’approprie le travail des autres. Ces articles proposent parfois des listes de signes permettant de l’identifier, ou des conseils pour « s’en protéger ».

Dans des films et séries, des spectateurs et des médias pensent voir dans des manipulateurs charismatiques ou des figures de domination psychologique des « pervers narcissiques ».

Pourquoi cette figure parle autant à notre imaginaire ?

Pourquoi cette figure, plutôt qu’une autre, s’est-elle imposée pour dire nos conflits, nos souffrances et nos rapports de pouvoir ordinaires ? L’une des raisons est à chercher du côté du symbole.

La figure du pervers narcissique s’appuie en effet sur trois motifs symboliques très forts, récurrents dans les discours médiatiques et culturels :

  • le marionnettiste. Le pervers narcissique tire les ficelles, manipule les émotions et orchestre les relations à son avantage ;

  • le masque. Il exerce une domination psychologique dans l’intimité, mais cache sa véritable nature derrière une apparence séduisante ou respectable ;

  • le vampire. Il « vide » les autres de leur énergie, de leur confiance ou de leur estime de soi.

Ces images, déjà présentes dans la culture populaire, facilitent l’appropriation du terme. Elles permettent de raconter des expériences relationnelles complexes à travers des histoires prêtes à l’emploi. Ces motifs ne disent rien de la réalité psychologique des personnes ainsi qualifiées, mais ils éclairent la manière dont la figure se construit médiatiquement : par réactivation d’imaginaires anciens, aisément mobilisables au quotidien.

Un symptôme culturel plus qu’un diagnostic

Il nous semble pertinent de considérer le « pervers narcissique » comme un symptôme culturel. Sa diffusion massive révèle un besoin de nommer des expériences relationnelles difficiles, une demande de récits explicatifs simples et une tendance à psychologiser les rapports sociaux.

Le terme agit ainsi comme un raccourci narratif. Il permet d’identifier rapidement un responsable, de structurer un récit conflictuel et de rendre lisibles des situations relationnelles souvent floues ou difficiles à décrire.

Dans un contexte social marqué par une forte valorisation du bien-être psychologique et de l’épanouissement individuel, cette figure offre une grille d’interprétation synthétique de rapports humains complexes et dégradés. Les tensions conjugales, professionnelles ou politiques peuvent alors être reformulées dans un vocabulaire psychologique devenu accessible au plus grand nombre.

Cette diffusion témoigne également d’un phénomène plus large de psychologisation des rapports sociaux. Des situations auparavant interprétées en termes sociaux, hiérarchiques ou politiques sont désormais fréquemment traduites dans le registre émotionnel et relationnel. Le conflit au travail devient l’effet d’un manager « toxique », une rupture amoureuse est relue à travers la manipulation psychologique, et certaines figures politiques sont décrites à partir de traits de personnalité supposés pathologiques. La notion de « pervers narcissique » contribue ainsi à déplacer et parfois à dépolitiser des rapports de pouvoir structurels vers des lectures centrées sur les comportements individuels.

Le succès de cette figure tient aussi à sa plasticité et à sa polyvalence. Elle peut désigner un conjoint violent, un supérieur hiérarchique abusif, une célébrité controversée ou encore un dirigeant politique autoritaire. Cette souplesse favorise sa circulation dans des espaces médiatiques très différents, des témoignages intimes aux débats télévisés, en passant par les réseaux sociaux et les contenus de développement personnel. Le terme devient alors une catégorie populaire qui s’avère morale autant qu’explicative : il ne sert pas seulement à comprendre une situation, mais aussi à condamner symboliquement certains comportements.

En ce sens, le « pervers narcissique » apparaît comme une figure culturelle emblématique de notre époque riche en vécus étiquetés. Le « pervers narcissique » s’invite dans des sphères traversées d’interrogations sur les phénomènes de domination et permet la mise en récit des souffrances, tout en simplifiant parfois à l’excès des réalités sociales structurelles épineuses et complexes. Ainsi, le « pervers narcissique » sert moins à poser un diagnostic qu’à trouver les moyens d’énoncer et de dénoncer diverses formes d’abus de pouvoir vécus ou perçus comme tels.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

22.09.2026 à 14:37

Du rail aux ETF : 130 ans de Dow Jones racontent les métamorphoses du capitalisme financier

Angelo Riva, Economist, Professor at the INSEEC Grande Ecole, Affiliate Researcher at the Paris School of Economics, Academic Fellow at the Institut Louis Bachelier, INSEEC Grande École
Dow Jones, S&P 500.… sont des expressions devenues banales. Mais que recouvrent-elles exactement ? L’histoire des indices boursiers révèle aussi l’histoire économique des États-Unis.
Texte intégral (1740 mots)

L’ESSENTIEL

Dow Jones SPF 500, Nasdaq, ces termes sont souvent utilisés. Mais savez-vous vraiment ce qu’ils recouvrent ?

L’histoire des indices boursiers est riche. Elle raconte en parallèle l’histoire du capitalisme et de la finance aux États-Unis.

Ce que l’on choisit de mesurer n’étant jamais innocent, que raconte vraiment cette histoire du pouvoir de la finance sur l’économie ?


Le 26 mai 2026, le Dow Jones Industrial Average (DJIA) a fêté ses 130 ans. Doyen des grands indices boursiers, son histoire, comparée à celle des indices qui l’ont suivi, montre comment le marché financier s’est successivement raconté, a tenté de se projeter, de se mesurer, puis d’orienter lui-même les capitaux.

Un chiffre né dans la presse

Le premier « Dow » paraît en 1884 dans le Customer’s Afternoon Letter, ancêtre du Wall Street Journal. Avec ses 11 valeurs, surtout ferroviaires, le Dow Jones Railroad Average (DJRA) résume une économie nationale naissante que le rail unifie. Cette genèse journalistique explique sa simplicité. La collecte des données et le calcul devaient être suffisamment rapides pour que l’indice puisse être publié dans la foulée, peu après la fermeture de la Bourse. Dow s’adressait d’abord aux financiers de New York, et cela au prix d’une approximation dans le suivi du marché. Le DJRA était un indice pondéré par les prix.

En pratique, Dow additionne le prix des actions des onze sociétés composant l’indice, puis divise cette somme par onze afin d’obtenir la valeur de l’indice. Par conséquent, une action dont le prix en dollars est élevé pèse davantage dans l’indice qu’une action moins chère, même si la société ayant émis cette dernière affiche une capitalisation boursière nettement supérieure en raison d’un nombre d’actions en circulation beaucoup plus important.


À lire aussi : Qu’est-ce que le « bear market » pour les cryptomonnaies ?


Vingt valeurs en 1916, 30 en 1928

Dans les années 1890, la seconde révolution industrielle s’affirme. Les fusions-acquisitions donnent aux entreprises industrielles la taille nécessaire pour accéder à la Bourse. Le 26 mai 1896, Charles Dow publie ainsi le premier Dow Jones Industrial Average (DJIA). Le gaz, l’acier et l’électricité remplacent le chemin de fer, auquel est désormais exclusivement consacré le DJRA.

Le DJIA sera élargi à 20 valeurs en 1916, puis à 30 en 1928. Sa méthode de calcul est alors réformée afin d’atténuer les problèmes de continuité de l’indice provoqués par les opérations sur le capital ou par l’inclusion d’une nouvelle valeur. Depuis cette date, le DJIA a conservé ce format. Sa composition évolue avec les secteurs dominants. Les entreprises sont incluses dans l’indice en fonction de leur représentativité de l’économie états-unienne et de leur réputation.

Dans les années 1920, avec l’essor de l’actionnariat, des fonds d’investissement et de la presse financière, l’indice n’est plus seulement un outil réservé aux spécialistes. Il gagne le grand public. Le New York Herald Tribune et The Annalist, un supplément du New York Times, publient indices et rendements sous forme graphique. On ne suit plus seulement General Motors ou U.S. Steel : on suit « Wall Street ».

Standard Statistics, l’entreprise ancêtre de Standard and Poor’s, franchit en 1926 une étape supplémentaire tournée vers le développement de l’industrie de l’information financière. Pondérés par la capitalisation et largement documentés, ses nombreux indices quotidiens s’inscrivent dans une véritable industrie de l’information financière, couvrant un large éventail d’actions.

Des mesures plus précises que le Dow sont nécessaires pour évaluer les performances des fonds d’investissement qui, à cette époque, se diffusent. Le Dow raconte le marché et Standard commence à en fournir une infrastructure informationnelle précise. Le krach d’octobre 1929 révèle paradoxalement la puissance du Dow. Grâce à son historique, l’effondrement du marché devient largement visible. Pour cette raison, le DJIA devient le récit chiffré de la crise.

Mesurer plutôt que prophétiser

Déjà dans les années 1910-1920, les indices ne se contentaient plus de résumer le marché, mais prétendaient aussi anticiper la conjoncture. Des statisticiens, tels que Babson et Mitchell, puis le National Bureau of Economic Research incorporent les indices à l’étude des cycles économiques.

En même temps, des économistes tels qu’Irving Fisher ainsi que Standard Statistics commencent à intégrer les dividendes dans les indices. Un indice de prix répond à la question : « Les cours ont-ils monté ? » Un indice de rendement total répond à une autre question : « De combien la richesse de l’actionnaire a-t-elle augmenté ? » en intégrant les dividendes aux augmentations des cours.

Après le krach de 1929, les travaux d’Alfred Cowles, économiste et homme d’affaires et co-fondateur de la société d’économétrie, posent la question de savoir si les prévisionnistes battent ou non réellement le marché. Pour cela, Cowles compare leurs conseils à une stratégie passive fondée sur un indice, puis la Cowles Commission reconstruit pour la période allant de 1871 à 1937 des séries de cours, dividendes, rendements et bénéfices. Cowles fait ainsi de l’indice un instrument de preuve économétrique et un socle de la finance empirique. Dow invente le langage médiatique du marché ; Cowles fonde sa grammaire statistique.

Du portefeuille à la technologie

Si les fonds d’investissement aux États-Unis se développent dès le début du XXᵉ siècle, une décision de justice de 1950 fait des retraites un objet obligatoire de la négociation collective et détermine leur essor. Au début des années 1950, Harry Markowitz fonde la théorie moderne du portefeuille que les fonds utiliseront dans leurs choix d’investissement. Il montre que des investisseurs rationnels devraient construire leurs portefeuilles sur la base de la diversification afin d’optimiser le rendement ajusté du risque.

Le S&P 500, lancé en 1957, avec ses 500 sociétés et sa pondération par la capitalisation flottante, est un indice reproduisant de près un portefeuille de marché, adapté à l’évaluation des gérants de fonds. Le DJIA, toujours pondéré par les prix, reste une galerie des plus grandes entreprises états-uniennes.

Et le Nasdaq fut

En 1970, le Railroad Average devient Transportation Average : camion, avion et logistique ont détrôné le train. Un an plus tard, le Nasdaq Composite, pondéré par la capitalisation et ouvert à toutes les valeurs cotées sur ce marché, donne un visage chiffré au capitalisme et à l’innovation technologiques. Il faudra pourtant attendre 1999 pour que Microsoft et Intel, cotées au Nasdaq, intègrent le DJIA.

Lumni, 2024.

Depuis les années 1980, les fonds indiciels et, ensuite, les Extraded Traded Fund (ou ETF), répliquent mécaniquement des indices, sans doute face à l’incapacité des gérants de battre le marché sur la longue période. Avec leur essor fulgurant dans les années 2010, l’entrée dans un indice ou la sortie de celui-ci peut déclencher des achats ou des ventes massifs, accroître les corrélations et modifier la formation des prix : l’indice lui-même organise désormais une part croissante des flux qu’il observe.

Un Panthéon de l’histoire américaine

Le DJIA, lui, reste pondéré par les prix. Contrairement à des indices comme le S&P 500, l’entrée d’une entreprise dans le DJIA n’obéit pas à des formules mathématiques. Si des considérations techniques s’en mêlent, la réputation et représentativité de l’entreprise en sont les clés. Un comité composé de représentants du Wall Street Journal et du S&P Dow Jones Indices décide de façon discrétionnaire. Ces conventions, ainsi que l’absence des dividendes dans l’indice, limitent sa représentativité du marché. Mais cette imperfection éclaire sa fonction actuelle : un panthéon de l’industrie états-unienne.

Cette histoire est celle de la mise en chiffres du capitalisme financier. En 130 ans, l’indice est devenu successivement chiffre de journal, baromètre industriel, système d’information, preuve statistique, benchmark de portefeuille, emblème technologique, puis infrastructure d’investissement. Le Dow en demeure le fil rouge : un miroir ancien qui permet de voir comment la finance a fini par agir sur ce qu’elle mesure.

The Conversation

Angelo Riva a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche.

22.09.2026 à 12:08

Mesurer l’intensité de l’écoanxiété pour prévenir le mal-être et les risques pour la santé mentale

Pierre-Éric Sutter, Psychologue-psychothérapeute, préventeur en santé mentale au travail, enseignant-chercheur, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
Un rapport de l’Ademe s’appuie sur une échelle qui permet de mesurer l’écoanxiété afin de dresser le profil des personnes les plus exposées à cette détresse liée à la crise environnementale.
Texte intégral (2258 mots)

L’ESSENTIEL :

  • L’écoanxiété n’est pas une pathologie, mais une détresse psychologique liée à la crise environnementale.

  • Une échelle, développée par la recherche, permet désormais d’en évaluer l’intensité.

  • En s’appuyant notamment sur cet outil, un rapport récent de l’Agence de la transition écologique (Ademe) dresse le profil des personnes les plus exposées à l’écoanxiété en France.


Vous avez la boule au ventre à chaque mauvaise nouvelle écologique ? Vous êtes anxieux à l’idée qu’on n’en fasse pas assez pour la planète ? Tout cela nuit à votre sommeil ? Vous êtes loin d’être le seul.

Ces inquiétudes environnementales touchent 15 millions de Français, au point de représenter un enjeu de santé publique. Pourtant ce mal-être, insuffisamment pris en charge, renvoie à un concept et à des symptômes bien connus scientifiquement, nommés « écoanxiété ».

Inquiétudes environnementales : un mal-être croissant

L’écoanxiété n’est pas une maladie, mais peut rendre malade. Elle se définit comme  :

un « état psychologique de détresse mentale et émotionnelle qu’un individu peut ressentir en réponse à la menace du changement climatique et aux problèmes environnementaux mondiaux ».

L’écoanxiété se caractérise par des ruminations, des peurs, des insomnies, de l’isolement, de l’impuissance. Ce mal-être peut être plus ou moins intense, entre santé mentale positive et pathologies psychiatriques. Ainsi, l’écoanxiété n’est pas une maladie bien qu’elle puisse rendre malade : lorsqu’elle perdure et s’intensifie, elle peut s’accompagner de troubles anxieux ou dépressifs.

« L’écoanxiété ne peut (et ne doit) pas non plus être confondue avec les troubles anxieux ou la dépression (quand bien même la chronicité et l’intensité de ces symptômes augmentant, ils peuvent conduire à ces psychopathologies). »


À lire aussi : L’éco-anxiété : une réponse saine face à la crise climatique


Plus l’écoanxiété est forte, plus elle menace la santé mentale. Ainsi, on ne devrait plus dire « je suis/je ne suis pas écoanxieux ». Comme pour la température de la fièvre, une écoanxiété moyenne n’a pas le même impact sur la santé mentale qu’une très forte écoanxiété. La minimiser – ou, plus grave, l’invisibiliser – risque d’ostraciser l’écoanxieux parce qu’on n’a pas su reconnaître les souffrances qu’il subit. Tout l’enjeu consiste à cerner l’intensité de l’écoanxiété ressentie.

Comment évaluer l’intensité de l’écoanxiété ?

Le thermomètre met tout le monde d’accord sur la mesure de la fièvre. Quand elle est faible, pas de menace ; quand elle est forte, on soigne la pathologie qu’elle révèle. Idem pour l’écoanxiété, avec The Hogg Eco-Anxiety Scale (en français, l’échelle d’écoanxiété de Hogg).

Cette échelle a été transposée en France puis étalonnée. En d’autres termes, cela signifie que l’échelle est calibrée, par la méthode des rangs percentiles, en sept catégories d’intensité allant de « pas du tout écoanxieux » à « risque psychopathologique », en passant par « moyennement écoanxieux ».

En somme, elle permet de distinguer l’écoanxiété adaptative, propice à l’action, de l’écoanxiété maladaptative, menaçante pour la santé mentale. Ainsi, cet outil diagnostique l’intensité de l’écoanxiété par degré, tant pour un individu que pour une nation tout entière.

Où en est la France dans la reconnaissance de l’écoanxiété ?

Une étude de l’Observatoire de l’écoanxiété (Obseca) portée par l’Agence de la transition écologique (Ademe) a été menée, en 2025, sur un échantillon représentatif de 998 Français âgés de 15 à 64 ans. Elle a permis de cerner, pour la première fois, l’écoanxiété à l’échelle du pays.

Les résultats dessinent trois grandes classes de tendances :

  • première classe : 75 % de Français n’éprouvent pas de menace directe pour leur santé mentale. Soit ils ne sont pas écoanxieux, soit ils le sont peu ou très peu, leurs inquiétudes étant faibles ;

  • deuxième classe : 15 % d’entre eux sont « moyennement écoanxieux ». Les symptômes commencent à s’installer : ruminations, irritabilité, sentiment d’impuissance, troubles du sommeil. À ce stade, les choses peuvent s’apaiser comme s’aggraver, d’où la nécessité de prévenir la bascule vers l’aggravation ;

  • troisième classe : 10 % éprouvent une forte ou très forte écoanxiété. Parmi eux, 5 % – soit 2,1 millions de Français – seraient très fortement écoanxieux, dont 420 000 en situation de risque psychopathologique. Leur détresse est telle qu’ils pourraient basculer vers un trouble anxieux ou dépressif si rien n’est fait pour les soigner.

Cette écoanxiété dite maladaptative menace la santé mentale, parce que les ressources de l’écoanxieux ne lui permettent plus de faire face aux stresseurs de la crise environnementale.

Qui sont les personnes les plus exposées ?

Contrairement à l’idée reçue, il ressort de l’étude de l’Ademe que l’écoanxiété ne concerne pas seulement les plus jeunes, mais tous les âges. Les 25-34 ans sont en moyenne plus écoanxieux que les autres classes d’âge – mais sans différence significative (sauf avec les 50-64 ans) –, alors que les 15-24 ans concentrent davantage de cas d’écoanxiété très intense (« fortement » et « très fortement écoanxieux »), qui correspond à l’écoanxiété la plus maladaptative.

Les niveaux d’études jouent aussi un rôle : les bac + 3 à bac + 5 sont plus écoanxieux que ceux qui n’ont pas de diplôme ou ont un niveau d’étude faible. Habiter une grande ville, en particulier en Île-de-France, rend également plus écoanxieux, avec une proportion des « très fortement écoanxieux » deux fois supérieure à la moyenne nationale.

Enfin, plus une personne déclare de l’intérêt pour l’environnement, plus elle a de chance d’être écoanxieuse. L’écoanxiété est le revers de l’éco-lucidité que l’on peut définir comme une prise de conscience clairvoyante des enjeux écologiques. D’où l’importance de ne pas décorréler les deux notions pour ne pas invisibiliser l’écoanxiété la plus intense – et donc la plus dangereuse.

Pour enrayer l’écoanxiété, un plan de prévention national pourrait être prévu, au niveau individuel, collectif et sociétal.

Protéger la santé mentale des individus

Comme le préconise le comité d’experts du rapport de l’Ademe, pour protéger la santé mentale des individus, il conviendrait de légitimer l’écoanxiété maladaptative, en l’intégrant dans une nomenclature consacrée aux risques psychosociaux. Elle doit être reconnue non comme signe de « folie » à cacher, mais comme réaction à une menace bien réelle.

Il faudrait également diagnostiquer l’écoanxiété maladaptative pour prévenir les risques liés à la santé mentale. Cela nécessite de former les praticiens, mais aussi de les outiller pour dépister en priorité les écoanxieux les plus menacés.

Enfin, il conviendrait d’offrir aux écoanxieux une prise en charge graduée selon l’intensité de l’écoanxiété ressentie, via des ressources en ligne, des groupes de parole ou d’éco-engagement pour l’écoanxiété adaptative, de la psychothérapie spécifique, du suivi psychiatrique pour l’écoanxiété maladaptative.

Prévenir l’écoanxiété au travail

Au travail, l’écoanxiété peut se traduire par des conflits de valeurs, du désengagement ou, à l’inverse, du surengagement, du burn out. Elle accroît les départs, les difficultés de recrutement ou de fidélisation.

Le rapport de l’Ademe préconise que les employeurs considèrent l’écoanxiété comme un risque « psychosocio-environnemental », à intégrer dans leur plan de prévention, pour renforcer leur obligation de sûreté en matière de santé et de sécurité. Cela suppose de sensibiliser directions, DRH, managers, représentants du personnel, pour sortir de la minimisation, voire de la moquerie.

Mesurer le niveau d’écoanxiété des salariés permettrait d’identifier les facteurs de risque qui la causent (missions exposées à des catastrophes écologiques, par exemple) et les facteurs de protection qui l’atténuent (espaces de discussion, projets de transition).

L’organisation du travail des employeurs doit montrer sa cohérence avec les enjeux environnementaux : réduire l’empreinte carbone des activités, éviter le geenwashing, valoriser les salariés qui alertent plutôt que de les marginaliser.

Impliquer les salariés dans la transition écologique peut se révéler un antidote puissant à leurs inquiétudes et accroît leur fidélisation.

Développer une réponse institutionnelle

Si l’écoanxiété progresse au rythme des catastrophes environnementales, ne rien faire revient à accepter l’installation durable d’un problème de santé publique aux coûts humains et économiques importants.

Comme le suggère le comité d’experts du rapport de l’Ademe, diverses politiques publiques pourraient être envisagées, comme déployer des campagnes de sensibilisation « positive » à l’écoanxiété pour l’expliquer, sans dramatiser, en montrant qu’elle peut être accompagnée de façon graduée, selon son intensité, en lien avec la transition écologique. En outre, des exemples de transitions réussies ou des récits d’avenir vivables pourraient être mis en avant.


À lire aussi : Rendre l’écologie désirable : comment changer la manière d’en parler ?


Suivre l’évolution de l’écoanxiété, en ayant recours à des enquêtes nationales répétées, peut aussi se révéler pertinent. Ce suivi permettrait d’ajuster les politiques en fonction de son intensité, comme on le fait pour d’autres indicateurs de santé mentale.

Ainsi, l’Obseca, soutenu par l’Ademe, a reconduit l’étude 2025 durant l’été 2026, avec le même protocole, afin d’évaluer l’évolution de ces résultats d’une période à l’autre. Le rapport sera publié fin octobre 2026.

Enfin, structurer des actions en santé mentale environnementale s’impose. Cela suppose de former les professionnels aux questions de l’écoanxiété, mais aussi de coordonner des réseaux ad hoc aux dispositifs territoriaux de santé mentale. L’objectif est double : éviter la pathologisation abusive, ne pas laisser sans aide ceux qui basculent dans un mal-être extrême.

Plus les politiques environnementales seront lisibles, vraisemblables et stables, moins la population se sentira délaissée. Une transition écologique crédible n’est pas juste un enjeu de CO₂, c’est aussi un antidote partiel aux inquiétudes des citoyens.

De la peur au pouvoir d’agir

Plus qu’une détresse individuelle, l’écoanxiété est le symptôme d’une crise sociétale. Elle parle tant de notre lucidité que de notre sentiment d’impuissance. En faire un enjeu de santé mentale, de prévention au travail et de politique publique, ce n’est pas la psychologiser ; c’est transformer la peur, légitime, en moteur d’action pour faire face aux crises écologiques à venir.

Protéger les individus, outiller les employeurs, structurer une réponse publique : ces trois priorités ne régleront pas la crise environnementale. Mais elles peuvent aider à ce que, face à elle, nous restions capables d’agir et de tenir dans la durée.

The Conversation

Pierre-Eric Sutter a reçu des financements de l’Ademe. Il est co-fondateur d’Econoïa (powered by KE Conseil EURL).

21.09.2026 à 17:44

Climate change also poses a threat to cultural heritage

Anthony Schrapffer, PhD, EDHEC Climate Institute Scientific Director, EDHEC Business School
Camille Angué, Directrice de l'EDHEC Climate Institute, EDHEC Business School
Nearly 43% of UNESCO World Heritage Sites in Europe are now highly vulnerable to climate-related risks.
Texte intégral (1848 mots)
Spruce trees used to make Stradivarius violins are now under threat from rising temperatures and the spread of attacks from common pests. Josep Molina Secall/Unsplash, CC BY

When we talk about climate change, the debate usually centres on energy, biodiversity, carbon emissions or the economic costs of the transition. But another aspect of the problem remains largely underestimated: the impact of climate change on our cultural heritage.

43% of UNESCO World Heritage Sites in Europe are currently highly exposed to extreme weather events, flooding and rising sea levels. Our research arrives at this estimate by applying the climate risk quantification methodologies developed at the EDHEC Climate Institute to relevant physical assets sourced from the UNESCO spatial database.

This vulnerability does not only affect a few iconic sites, such as Venice, or certain historic centres in the Mediterranean. It affects the whole of Europe’s cultural infrastructure, including less visible artefacts, which are often scattered among churches, libraries, local collections or small museums.

The risks are already very real. Artworks and museum collections are directly exposed to flooding, fluctuations in humidity, heatwaves and failures affecting conservation systems. A survey of American art museums reveals that 35% of directors report having already suffered climate-related damage, while 50% say they have put specific plans in place to address these risks. In France, the Louvre Museum has, in fact, begun transferring around 250,000 works to its Liévin Conservation Centre, in Pas-de-Calais, in order to protect the national collections from the risk of flooding.

There are many major threats:

  • increased humidity and the growth of mould affecting paintings and frescoes
  • the deterioration of materials due to temperature fluctuations
  • the increase in acid rain
  • and the rise in the number of fires, floods and landslides.

Even music is affected

Musical heritage itself is not immune to this climate-related fragility. The manufacture of musical instruments depends on natural resources that are particularly vulnerable to global warming. The tonewood spruce from the Val di Fiemme in the Dolomites (Italy), historically used for Stradivarius violins, is now threatened by rising temperatures and the spread of pests. The woods used for bows and stringed instruments are also becoming scarcer due to water stress and deforestation.

Concert halls and opera houses are also directly at risk. In Venice, climate projections suggest that by 2100, the increase in episodes of “acqua alta” could make it impossible to maintain normal operations at La Fenice opera house.

Other major cultural venues located in coastal areas could face similar challenges: the Royal Festival Hall (London, UK), Harpa (Reykjavik, Iceland), the Sydney Opera House (Sydney, Australia), the Elbphilharmonie (Hamburg, Germany) and the Muziekgebouw aan’t IJ (Amsterdam, Netherlands).

A major economic challenge

Added to this cultural fragility is another challenge: the economic capacity to fund the protection of these heritage sites. Our macroeconomic projections show that some major European cultural regions could suffer significant economic losses by the end of the century as a result of climate-related physical risks. The impacts on local gross regional product (the equivalent of local GDP) are particularly pronounced in Mediterranean cities.

By 2100, losses could reach 32% in Madrid and up to 41% in Rome, a level significantly higher than that estimated at national level, where Italy’s GDP decline is projected at 19%. Other major European capitals are also severely affected, with losses estimated at 13% in Vienna and 18% in Berlin.

This paradox is key: it is precisely at the moment when the investment required to protect our heritage will be the greatest that financial resources may be most limited.

Climate as a cultural issue

For a long time, climate change has been viewed as a problem relating to natural resources or energy balances. It is now also emerging as a cultural and civilisational issue.

It raises questions about our relationship with cultural transmission, collective memory and the preservation of assets that can neither be reproduced nor replaced.

The difficulty lies in the fact that it is not merely a matter of protecting objects or buildings, but of preserving the physical conditions that enable the continuity of history, heritage and artistic creation.

Irreplaceable cultural artefacts

Classical and neoclassical economics have historically been based on the assumption of substitutability of factors of production (see David Ricardo, Jean-Baptiste Say and Robert Solow): natural resources that are destroyed, depleted or becoming scarce could be offset by increased capital accumulation, productive investment or technical progress. Although heavily criticised, this assumption of substitutability remains one of the central pillars of a large proportion of contemporary macroeconomic models.

This approach reaches an obvious limit when it comes to cultural heritage. A fresco destroyed by damp cannot be replaced. An ancient mosaic damaged by thermal stress or acid rain cannot be recreated identically. A submerged archaeological site is lost irreversibly.

It is precisely this notion of irreversibility that distinguishes cultural heritage from other categories of economic goods.

This contradiction between economic expansion and environmental limits does not necessarily lead to a historical impasse. The “possibilist” economic approach (inherited in particular from Paul Vidal de La Blache) reminds us that human societies never develop independently of their environment. Nature imposes a set of constraints and possibilities with which economic organisations must contend. This perspective breaks with the idea of potentially unlimited growth and reintroduces the material reality of ecological conditions into economic analysis.

From a more dialectical perspective, close to Hegelian thought, ecological and energy crises can also be interpreted as a moment of profound transformation for industrial societies. The current tensions open up the possibility of moving beyond the status quo: a reorientation of production systems, the integration of ecological constraints into economic rationality, a redefinition of the criteria for prosperity, and a renewal of forms of technical progress.

Preserving our collective heritage is still possible, but the window of opportunity is closing.


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The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

21.09.2026 à 17:43

Et si les bactéries devenaient nos alliées contre le gaspillage alimentaire et les risques sanitaires ?

Françoise Leroi, Directrice de recherche, Ifremer
Les produits de la mer peu transformés sont exposés à des risques microbiologiques majeurs. Il est possible d’utiliser des bactéries pour lutter contre d’autres bactéries. C’est la biopréservation.
Texte intégral (1830 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les pertes et le gaspillage des produits de la mer sont estimés à 30 %.

  • De « bonnes » bactéries peuvent être utilisées pour lutter contre les bactéries toxiques ou contre celles qui peuvent altérer le produit. C’est la biopréservation.

  • Des souches ont été sélectionnées et sont utilisées dans certains produits que vous avez peut-être déjà consommés.


Les produits de la mer peu transformés (saumon fumé, gravelax, crevettes cuites ou filets de poisson sous atmosphère protectrice) sont exposés à des risques microbiologiques majeurs. Malgré des protocoles d’hygiène stricts, une chaîne du froid mal maîtrisée peut entraîner le développement de bactéries pathogènes comme Listeria monocytogenes, Vibrio ou Salmonella, ou de bactéries qui dégradent la qualité organoleptique de la chair, menaçant la santé des consommateurs et générant des pertes considérables. Notre réponse ? Utiliser des bactéries pour combattre les bactéries ! Dans notre laboratoire, nous avons isolé, caractérisé et sélectionné des souches de bactéries capables de neutraliser ces menaces en reproduisant, de manière contrôlée, un mécanisme de défense déjà présent dans la nature.

Gaspillage et sécurité : des enjeux majeurs

Les produits de la mer sont particulièrement périssables. Les pertes et le gaspillage sont estimés à 30 % du volume total des produits pêchés, attribués pour une part importante à l’altération provoquée par des microorganismes : mauvaises odeurs, saveurs indésirables ou dégradation de la texture. S’y ajoutent des risques sanitaires, comme celui posé par la bactérie Listeria monocytogenes, une préoccupation majeure pour les produits de la mer prêts à consommer. Les cas de listériose restent rares, mais peuvent avoir des conséquences graves, voire mortelles, chez les personnes vulnérables (femmes enceintes, personnes âgées ou immunodéprimées). La détection de Listeria peut également conduire au rappel de lots, voire à l’arrêt temporaire d’une production, avec des conséquences économiques importantes.

Pour des raisons nutritionnelles et gustatives, certaines pratiques de conservation se modifient (réduction du taux de sel, de fumage, produits consommés crus…). Le froid et l’hygiène restent indispensables, mais ne suffisent pas toujours. Par ailleurs, les consommateurs se montrent de plus en plus réticents à l’utilisation de conservateurs chimiques et recherchent des solutions perçues comme plus naturelles.

Dans ce contexte, la biopréservation apparaît comme une solution complémentaire, douce et naturelle, pour garantir à la fois la sécurité et la qualité des produits de la mer. L’idée d’utiliser des bactéries pour lutter contre d’autres bactéries peut sembler paradoxale. C’est pourtant cette approche que nous avons décidé de mettre en place. Dans la nature, certaines bactéries utilisent un arsenal de stratégies pour éliminer leurs concurrentes (compétition nutritionnelle, production de composés antimicrobiens, etc.). Le défi de la biopréservation ? Sélectionner des bactéries aux propriétés antimicrobiennes ciblées et les introduire en grande quantité dans l’aliment, sans production de composés toxiques ni de modification de la qualité nutritionnelle et gustative, un défi difficile à relever pour des produits de la mer aux flaveurs particulièrement délicates.

Les bactéries lactiques, des bactéries « amies »

Parmi les milliers d’espèces bactériennes recensées, celles appartenant au groupe des bactéries lactiques sont particulièrement intéressantes. Elles produisent souvent des composés antimicrobiens, sont généralement considérées comme sûres et bénéficient d’une image positive auprès du public, notamment grâce aux ferments utilisés pour fabriquer les yaourts. Par ailleurs, certaines sont déjà naturellement présentes dans les produits de la mer, comme le saumon fumé. En sélectionnant les plus intéressantes, nous ne faisons donc que renforcer un processus naturel, sans introduire d’éléments étrangers.

Notre méthode, mise au point et perfectionnée depuis 30 ans à l’Ifremer, en partenariat avec l’école ONIRIS VetAgroBio Nantes, suit un processus rigoureux en plusieurs étapes. Nous prélevons d’abord des bactéries dans différents produits de la mer – poisson, crustacées, transformés ou non, conditionnés sous diverses formes – qui viennent enrichir notre collection, unique en Europe. Celle-ci compte déjà plus de 5000 souches, dont de nombreuses bactéries lactiques. Elles sont donc adaptées aux conditions spécifiques des produits de la mer (températures basses, faible teneur en sucres, etc.), des caractéristiques de croissance peu communes chez ce groupe de bactéries.

Chaque souche est ensuite testée afin d’évaluer leur capacité à tuer ou à empêcher la croissance des principales bactéries pathogènes et altérantes. Les plus prometteuses sont caractérisées et soumises à des contrôles de sécurité : absence de production de toxines, de résistance aux antibiotiques transmissibles et de gènes de virulence, notamment.

Les souches sélectionnées sont ensuite cultivées et introduites en grand nombre (~ 5 millions de bactéries par gramme d’aliment) dans les produits souhaités, qui sont ensuite conservés dans des conditions typiques (entre 0 et 4 °C) ou abusives (8 °C) pour simuler les ruptures de chaîne du froid. Nous vérifions leur efficacité pour empêcher le développement des pathogènes et leurs conséquences sur la qualité organoleptique, grâce à notre jury d’analyse sensorielle composé d’une vingtaine de personnes.

Enfin, la souche doit pouvoir être produite en quantité et conserver ses propriétés après lyophilisation pour une application industrielle réaliste.

Du laboratoire à l’assiette

Après des années de recherche, le travail et la patience ont fini par payer. Quatre souches de bactéries lactiques isolées à partir de produits de la mer et appartenant aux espèces Carnobacterium maltaromaticum, Carnobacterium divergens et Lactococcus piscium, permettent de limiter la croissance de Listeria monocytogenes dans certains aliments comme le saumon fumé, le gravlax ou les crevettes cuites. Leur intérêt ne s’arrête pas là. Ces bactéries peuvent également ralentir l’altération organoleptique, un bouclier deux-en-un unique en son genre.

Une autre souche, Latilactobacillus sakei, a fait l’objet d’un brevet pour sa capacité à prévenir la production d’histamine dans le thon, molécule produite par certaines bactéries qui peut provoquer des intoxications lorsqu’elle s’accumule dans l’aliment. Une première dans le domaine de la biopréservation.

La biopréservation n’est plus une simple promesse de laboratoire : elle est déjà une réalité industrielle. Nos résultats ont été transférés à des producteurs de ferments sous la forme de licences commerciales, avec des retombées sous forme de royalties pour l’Ifremer et ONIRIS. Avec les souches sélectionnées, les industriels ont aussi développé plusieurs gammes de produits, pour de nouvelles applications dans les aliments carnés et laitiers. Nos bactéries sont donc utilisées dans l’industrie alimentaire et vous les avez peut-être déjà consommées !

Les recherches sont toutefois loin d’être terminées. Deux projets européens – MICROORC et FOODGUARD – visent à augmenter le degré d’industrialisation de la biopréservation. L’Ifremer optimise la technologie et teste ses performances dans des produits moins transformés (concentration en sel réduite par exemple) et avec des emballages plus durables. Une validation industrielle dans les ateliers de production de saumon fumé en France est attendue pour 2027. Le procédé a également été expérimenté avec succès sur de la daurade d’élevage, une avancée inédite pour le poisson frais et un beau marché potentiel !

Pour que ces solutions puissent se généraliser, il reste certains obstacles réglementaires et sociétaux à lever. Alors que certaines bactéries protectrices sont déjà utilisées, leur statut réglementaire fait encore l’objet de discussions au niveau européen, notamment pour déterminer dans quelles conditions elles doivent être considérées comme des ingrédients ou des additifs. Une réglementation claire et harmonisée permettrait de faciliter leur adoption par les industriels.

L’acceptabilité par les consommateurs constitue un autre enjeu. Les études disponibles montrent une perception positive des ferments alimentaires, mais il reste essentiel d’expliquer ce que sont ces bactéries, pourquoi elles sont utilisées et quelles garanties encadrent leur emploi.

La biopréservation n’est pas une solution miracle, mais une réponse concrète, naturelle et durable aux défis de la conservation des produits de la mer et des aliments en général. Déjà adoptée par des industriels en France et dans le monde, elle a le potentiel de transformer en profondeur notre façon de conserver les aliments, pour le bénéfice des consommateurs, des producteurs et de la planète.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Françoise Leroi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.09.2026 à 17:43

Cancers pédiatriques : Pourquoi les innovations thérapeutiques contre le cancer arrivent-elles si lentement chez l’enfant et l’adolescent ?

Gilles Vassal, Professeur, Université Paris-Saclay
Alors que les innovations thérapeutiques sont nombreuses dans la lutte contre le cancer de l’adulte, ces avancées peinent à être transférées chez l’enfant. Pourquoi ?
Texte intégral (2529 mots)

L’ESSENTIEL

  • En matière de cancers pédiatriques, les innovations thérapeutiques sont peu nombreuses.

  • Les différences entre cancers de l’enfant et cancers de l’adulte expliquent en partie cette situation, mais ce n’est pas la principale raison.

  • Le modèle économique du secteur pharmaceutique et la réglementation actuelle sont aussi en cause.


Depuis plus de trente ans, des avancées majeures ont eu lieu dans la prise en charge d’un grand nombre de cancers de l’adulte : diagnostics précoces, nouveaux médicaments différents de la chimiothérapie, techniques chirurgicales et de radiothérapie innovantes et plus performantes.

Malheureusement, ces innovations thérapeutiques n’arrivent que très lentement chez l’enfant et l’adolescent.

Les raisons de cette lenteur sont en partie d’origine biologique, car les cancers de l’enfant sont très différents de ceux de l’adulte. Toutefois, d’autres facteurs entrent aussi en ligne de compte, notamment le modèle économique du secteur pharmaceutique, et l’existence de certaines failles réglementaires. Explications.

Les cancers de l’enfant ne sont pas ceux de l’adulte

La biologie des cancers pédiatriques est très différente de celles des cancers de l’adulte. Chez les enfants, pas de cancer du sein, du poumon, de la prostate ou du colon… On recense néanmoins plus de 60 cancers pédiatriques différents, les plus fréquents étant les leucémies et les tumeurs cérébrales.

Chaque année en France, 2 300 enfants et adolescents de moins de 18 ans sont diagnostiqués d’un cancer. Les plus fréquents sont les leucémies (650 cas par an) et les tumeurs cérébrales (550 cas par an).

Les cancers pédiatriques surviennent depuis la naissance jusqu’à l’adolescence. Soulignons qu’il n’existe pas, à ce jour, de programme de prévention des cancers pédiatriques ni de dépistage. En effet, un enfant ne boit pas, ne fume pas, et n’a pas 50 ans de mauvaise hygiène de vie derrière lui. S’il est exposé au soleil, c’est à l’âge adulte qu’il risque de développer un cancer de la peau.

Par ailleurs, à ce jour, il n’y a pas de facteurs cancérogènes exogènes connus des cancers pédiatriques. Des programmes de prévention ne peuvent donc être mis en œuvre. En revanche, on sait que la vaccination contre les papillomavirus des adolescents prévient les cancers du col utérin et de la sphère ORL chez l’adulte.

Au plan thérapeutique, les cancers de l’enfant diffèrent aussi beaucoup des cancers de l’adulte. En effet, ils sont pour la plupart très sensibles à la chimiothérapie. Depuis plus de soixante ans, les hémato-oncologues pédiatres ont donc mené des essais cliniques afin d’adapter aux enfants les chimiothérapies des adultes.

Cette approche a permis d’augmenter très significativement les taux de guérison, qui sont passés de moins de 30 % à plus de 80 %.

Malheureusement, 20 % des enfants et adolescents ont un cancer qui résiste à la chimiothérapie. Des innovations thérapeutiques sont donc urgemment nécessaires pour guérir plus et mieux les enfants et les adolescents atteints par la maladie.

Les cancers pédiatriques en chiffres Le cancer reste la première cause de décès par maladie au-delà d’un an : plus de 400 enfants et adolescents meurent chaque année du cancer en France ; Dans plus de 90 % des cas, la cause n’est pas connue ; Grâce aux progrès thérapeutiques des soixante dernières années, plus de 8 enfants sur 10 guérissent en France et en Europe ; Un tiers des patients guéris ont des séquelles à long terme qui impactent leur quotidien et leur qualité de vie.

Le problème est que, contrairement aux chimiothérapies qui ont pu être utilisées chez l’adulte et chez l’enfant jusqu’à présent, les nouvelles approches les plus innovantes, telles que les thérapies ciblées et les immunothérapies, ciblent spécifiquement la biologie des cancers de l’adulte. Elles ne sont donc pas nécessairement directement transposables aux cancers pédiatriques, car la biologie des cancers de l’enfant est différente de celles des cancers de l’adulte.

En conséquence, le développement de nouveaux traitements chez l’enfant nécessite la mise en place de programmes spécifiques. Et donc des investissements spécifiques. Or, c’est justement là que réside une partie du problème.

Un retour sur investissement jugé trop faible par les industriels

Le modèle économique du secteur pharmaceutique repose sur d’importants retours sur investissement (de 20 à 30 % espérés, tandis que le retour sur investissement médian est de 13 %).

Le retour sur investissement constitue un moteur majeur pour le développement des innovations thérapeutiques en matière de lutte contre le cancer. Or, les cancers de l’enfant sont rares. Ils ne concernent qu’une faible population et ne représentent qu’un petit marché, contrairement aux cancers de l’adulte. Pour les acteurs de l’industrie pharmaceutique, cela signifie donc une absence de retour sur investissement suffisant.

C’est ce qui explique notamment que les industriels du médicament n’ont pas investi dans le développement des chimiothérapies chez l’enfant. Dans le cas de l’adaptation des chimiothérapies des adultes aux enfants évoquées précédemment, les progrès ont été obtenus grâce aux acteurs de la recherche clinique académique, qui ont utilisé les médicaments disponibles dans les pharmacies des hôpitaux.

Un grand nombre des chimiothérapies utilisées en routine pour traiter des enfants et des adolescents n’ont d’ailleurs pas d’indication pédiatrique dans leur autorisation européenne de mise sur le marché, alors qu’elles ont été parfaitement validées par la recherche clinique académique.

Le secteur académique, acteur essentiel de la lutte contre les cancers pédiatriques

C’est un point important à souligner : les progrès considérables qui ont été réalisés depuis vint ans dans la compréhension de la biologie des cancers pédiatriques l’ont été par des chercheurs académiques, financés par les programmes de financements français et européens, ainsi que par des associations, telles qu’Imagine for Margo, capables de mobiliser la générosité du public.

Grâce à ces efforts, des cibles thérapeutiques potentielles ont été identifiées, spécifiques de certains cancers pédiatriques. Mais une fois de telles cibles identifiées, il faut investir dans le développement de médicaments pour augmenter les taux de guérison, comme le montre le cas du médulloblastome.

Cette tumeur cérébrale de l’enfant était considérée au siècle dernier comme une maladie unique. Sa prise en charge incluait la chirurgie, la chimiothérapie et la radiothérapie, et 50 % des enfants guérissaient, pour les deux tiers avec des séquelles cognitives importantes.

Des recherches menées par les acteurs académiques ont permis de démontrer que, en réalité, il s’agit de plus de quatre maladies différentes, disposant chacune d’un profil biologique spécifique, d’un pronostic différent et de cibles thérapeutiques spécifiques potentielles.

Malheureusement, malgré ces découvertes, faute d’investissement pas un seul nouveau médicament n’a été mis au point pour traiter les enfants atteints par un médulloblastome de mauvais pronostic. Ces derniers reçoivent donc aujourd’hui toujours le même programme thérapeutique qu’au siècle dernier, malgré les avancées majeures des connaissances.

Cet exemple souligne à quel point il est urgent d’investir dans le développement de nouveaux traitements contre les cancers pédiatriques. C’est l’un des objectifs que s’est donné l’Europe en 2020 dans son plan Cancer européen actuellement en vigueur. Or, justement, la question de la réglementation, notamment européenne, est capitale en matière de lutte contre les cancers pédiatriques.

Faire évoluer la réglementation

Depuis près de vingt ans, le règlement (CE) n° 1901/2006 du Parlement européen et du Conseil relatif aux médicaments à usage pédiatrique oblige les industriels à investir dans le transfert de leurs médicaments développés pour l’adulte chez l’enfant (ce texte les récompense également, en leur offrant une prolongation de leurs droits d’exclusivité, donc en retardant de six mois l’arrivée des formes génériques du médicament).

Concrètement, dans le cadre de la demande d’autorisation de mise sur le marché d’un nouveau médicament, les industriels sont tenus de présenter des résultats d’études cliniques réalisées dans un contexte pédiatrique (ce qui permet de déterminer si le médicament est utile également pour soigner les enfants, et dans quelles conditions). Ce règlement a bien fonctionné dans certaines disciplines pédiatriques, comme les maladies infectieuses et la rhumatologie.

Cependant, il a été décevant en oncologie pédiatrique. En effet, cette obligation d’évaluer un nouveau médicament chez l’enfant fait l’objet d’une dérogation si son indication (la maladie chez l’adulte) n’existe pas chez l’enfant. Or, on l’a vu, les cancers de l’adulte « n’existent pas » chez l’enfant. De ce fait, les industriels se retrouvaient dispensés de l’obligation de mener des études pédiatriques de leur médicament anticancéreux.

Un très (trop…) grand nombre de dérogations a donc été accordé. Or, rien ne justifie de telles dispenses. En effet, le mécanisme d’action d’un médicament peut aussi s’avérer efficace pour combattre des cancers pédiatriques, quand bien même ceux-ci sont différents du cancer de l’adulte pour lequel la thérapie avait initialement été conçue. Encore faut-il le tester…

Pour remédier au problème, en décembre prochain, le Parlement européen doit voter une nouvelle réglementation pharmaceutique. L’obligation de développer un médicament chez l’enfant reposera dorénavant sur la pertinence de son mécanisme d’action pour la maladie pédiatrique, et non plus sur l’existence de la même maladie chez l’adulte et chez l’enfant. Finies, donc, les dérogations scientifiquement et médicalement injustifiées. Cela suffira-t-il ?

L’avenir le dira. Mais pour mettre toutes les chances du côté des enfants, il faudra conjuguer les efforts de tous les acteurs. Les équipes académiques, les parents, les autorités réglementaires et les industriels ont appris à travailler ensemble. Les recherches scientifiques progressent, grâce notamment à la générosité du public.

Il faut maintenant mobiliser ces ressources ainsi que celles des investisseurs, des family officesLes family offices sont des structures privées gérant les investissements et les biens des familles à très hauts patrimoines., des industries responsables vis-à-vis de la société, de l’Europe et des programmes nationaux pour soutenir et accélérer le développement d’innovations thérapeutiques et diagnostiques à partir des découvertes des chercheurs académiques, en particulier le développement de médicaments spécifiques des cancers pédiatriques, qui cibleront leur biologie, différente de celles des cancers de l’adulte. Un nouveau modèle économique est possible. Let’s do it ! Faisons-le !

The Conversation

Gilles Vassal est membre du conseil d’administration de la Société Européenne d’Oncologie Pédiatrique (SIOPE) et membre du comité d’Orientation Stratégique de l’association Imagine for Margo.

21.09.2026 à 17:42

Mayotte, un territoire de la République, des politiques d’exception

Anthony Goreau-Ponceaud, Géographe, enseignant-chercheur, UMR 5115 LAM, Université de Bordeaux
À Mayotte, les exceptions au droit commun se multiplient au nom de la situation migratoire. Elles posent aussi la question de l’égalité entre territoires français.
Texte intégral (2739 mots)

L’ESSENTIEL

  • Mayotte cumule fortes inégalités, pression migratoire et retard des services publics.

  • Le droit commun y connaît de nombreuses dérogations, notamment en matière d’immigration.

  • En faisant de l’île une frontière, le débat public risque d’éclipser les causes sociales de la crise.


Mayotte est française depuis 1841, soit près de vingt ans avant Nice et la Savoie selon l’« expression marteau ».

Pourtant, lorsqu’on observe les règles qui s’y appliquent, l’île apparaît comme un territoire à part, où les exceptions au droit commun sont particulièrement nombreuses. Cette singularité juridique n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une histoire particulière, marquée à la fois par l’ancienneté du lien avec la France, par une histoire coloniale puis un récit d’adhésion (référendums de 1974 et 1976, au cours desquels les Mahorais et Mahoraises ont exprimé leur volonté de rester Français), ainsi que par une départementalisation tardive, par des écarts de développement avec l’Hexagone et par la proximité immédiate des Comores.

Cette singularité prend aujourd’hui une dimension politique nouvelle : à mesure que Mayotte est présentée comme l’une des principales frontières migratoires de la France, l’exception tend à devenir une réponse privilégiée aux difficultés de l’île. La question est alors moins de savoir si Mayotte est française que de comprendre quelle forme de France y est construite.

À de nombreuses reprises, dans nos entretiens menés à Mayotte, nous avons entendu, dans la bouche de métropolitains, les expressions suivantes pour qualifier le dernier-né des départements français : « quasi-France », « pseudo-France » « Mayotte c’est la France autrement » ; ou encore « ici c’est l’Afrique ».

Quelle est donc cette altérité ?

Elle tient d’abord à une asymétrie persistante dans les rapports de pouvoir : les postes de direction de l’administration restent largement occupés par des métropolitains, quand les agents mahorais accèdent plus difficilement aux fonctions d’encadrement. Elle se nourrit aussi d’un regard culturaliste qui tend à expliquer les écarts de développement par les caractéristiques supposées de la population. La référence à une société très majoritairement musulmane contribue enfin à accentuer cette perception d’une différence culturelle.

Quand l’immigration devient la grille de lecture de la crise

Depuis plusieurs années, les crises mahoraises sont régulièrement présentées à travers un triptyque : immigration, insécurité et insuffisance des services publics. La première est souvent mobilisée pour expliquer les deux autres.

Pourtant, cette manière d’ordonner les problèmes peut conduire à faire disparaître une autre réalité : celle des inégalités structurelles, du retard des équipements, du logement, de l’accès à l’eau, de la santé ou encore de la situation d’une population extrêmement jeune. Les moins de 25 ans représentent environ 60 % de la population mahoraise et connaissent des niveaux particulièrement élevés de pauvreté, de chômage et de déscolarisation.

Les écarts de développement de Mayotte s’expliquent moins par les « caractéristiques » de sa population que par l’effet combiné de facteurs démographiques, migratoires, économiques et institutionnels, dans un contexte de départementalisation tardive et de rattrapage encore inachevé.


À lire aussi : Pourquoi tant d’enfants non scolarisés à Mayotte ?


Il ne s’agit évidemment pas de nier la réalité des migrations. Mayotte constitue un pôle d’attraction majeur dans une région marquée par de très forts écarts de richesse. Les mobilités en provenance des Comores, notamment d’Anjouan, sont anciennes et reposent sur des liens familiaux et sociaux qui précèdent largement la fermeture de la frontière avec la mise en place du visa Balladur en 1995. C’est là une première singularité mahoraise. La frontière n’est pas seulement une ligne séparant la France des Comores. Elle traverse un espace qui a longtemps fonctionné comme un archipel social, familial et économique. Mais le paysage migratoire s’est progressivement diversifié : aux Comoriens se sont ajoutées des personnes venues de Madagascar, puis, plus récemment, des populations originaires des Grands Lacs africains ou de la Corne de l’Afrique. Des trajectoires, des histoires et des statuts juridiques très différents se trouvent ainsi réunis sous une même figure, celle du « clandestin », du « migrant », de « l’étranger », constituant pourtant près d’un habitant sur deux.

Le droit commun à géométrie variable

Cette histoire contribue à expliquer pourquoi Mayotte est aujourd’hui un territoire où les politiques migratoires occupent une place si importante et où les dérogations au droit commun sont particulièrement nombreuses.

Le droit du sol en fournit l’un des exemples les plus visibles. Depuis 2018, un enfant né à Mayotte de parents étrangers est soumis à des conditions particulières pour pouvoir acquérir la nationalité française. La réforme de 2025 a encore renforcé ces conditions.

Plus largement, le titre de séjour délivré à Mayotte est territorialisé et certaines dispositions applicables aux étrangers diffèrent de celles en vigueur dans l’Hexagone (quant aux procédures d’éloignement et au regroupement familial notamment) ou dans les autres départements ultramarins. Mayotte est ainsi française, mais pas tout à fait selon les mêmes règles. Cette situation n’est pas seulement une adaptation technique du droit. Elle produit une manière particulière de penser le territoire : comme un espace suffisamment français pour relever de la République, mais suffisamment différent pour justifier des règles spécifiques. La frontière extérieure se double alors d’une frontière intérieure.

Quand Mayotte devient la frontière

Alors que Mayotte tente toujours de se relever du cyclone Chido, qui a dévasté l’archipel en décembre 2024, les déplacements successifs d’Édouard Philippe et de Sébastien Lecornu, fin août 2026, ont une nouvelle fois placé l’immigration au cœur de l’agenda politique.

À quelques mois de l’élection présidentielle, leurs visites ont illustré deux approches différentes, mais convergentes sur la place accordée au contrôle des mobilités.

Édouard Philippe, qui a commencé son déplacement par le centre de rétention administrative de Pamandzi et une visite du camp de Tsoundzou, a proposé de suspendre, pendant le prochain quinquennat, le droit du sol, les demandes d’asile et le regroupement familial à Mayotte, tout en renforçant la surveillance maritime et en créant un centre de retour en Afrique de l’Est.

Quelques jours plus tard, Sébastien Lecornu, dont le déplacement était aussi consacré à la reconstruction, à l’éducation, à la santé et aux infrastructures, annonçait de nouveaux moyens humains et technologiques pour lutter contre l’immigration irrégulière et accélérer les éloignements (rappelant à peu de mots prés le « rideau de fer » un temps évoqué par Gérald Darmanin), ainsi qu’un « système de bonus-malus » établissant des sanctions sur l’aide française au développement pour les pays qui ne respecteraient pas les exigences françaises en matière d’immigration.

Cette centralité de la question migratoire est d’autant plus frappante que Mayotte est déjà, de très loin, le principal lieu d’exécution des mesures d’éloignement dans les outre-mer. En 2025, près de 90 % des éloignements d’étrangers en situation irrégulière réalisés dans les territoires ultramarins l’ont été à Mayotte. Il ne s’agit pas ici des seules décisions d’obligation de quitter le territoire français (OQTF), mais des éloignements effectivement exécutés. La lutte contre l’immigration irrégulière constitue donc déjà un volet particulièrement important de l’action de l’État dans le département.

Cette séquence donne à voir une tendance plus ancienne : Mayotte est régulièrement mobilisée comme laboratoire des politiques migratoires françaises, au point d’être parfois « parlé plus qu’elle ne parle ».

Cette lecture n’est cependant pas uniquement produite depuis l’Hexagone. Elle trouve également un écho auprès d’une partie des Mahorais, pour lesquels l’immigration est devenue une grille d’interprétation centrale des difficultés de l’île accentuant les frontières internes. Le risque est alors de réduire une crise profondément sociale et territoriale à sa seule dimension migratoire. Le rapprochement établi par la députée Estelle Youssouffa (Mayotte, indépendants) entre Mayotte et Ceuta et Melilla participe de cette mise en récit de l’île comme frontière, où immigration, insécurité, pression démographique et droit du sol condensent les inquiétudes d’une partie de cette population qui sont reprises dans le débat national.

Regarder Mayotte comme un département à reconstruire

Alors que Mayotte reste confrontée à l’urgence de la reconstruction, au manque de logements, aux difficultés d’accès à l’eau, à la santé, à l’éducation et à l’emploi, les opérations engagées après Chido demeurent lentes et confrontées à de nombreux blocages : seuls 12 % des crédits votés et délégués en 2026 ont été dépensés. La question migratoire ne saurait donc suffire à rendre compte de la crise mahoraise, dont les ressorts sont aussi sociaux, économiques et institutionnels. En privilégiant la frontière, le débat public risque ainsi de laisser dans l’ombre les difficultés structurelles qui continuent de façonner le quotidien de l’île.

La démographie en constitue un bon exemple. La population mahoraise, estimée à environ 323 153 habitants, connaît une croissance spectaculaire. Mais celle-ci résulte largement d’un excédent naturel : la fécondité y est très élevée et la population extrêmement jeune. Le débat sur les naissances étrangères mérite d’être abordé avec davantage de prudence. En 2021, 74 % des femmes ayant accouché à Mayotte étaient étrangères, principalement comoriennes. Mais la plupart d’entre elles vivaient déjà sur l’île avant leur grossesse. L’idée selon laquelle des femmes viendraient massivement aux Comores par bateau dans le seul but d’y faire naître un enfant français ne correspond donc pas aux données disponibles.

Ce qui est en jeu n’est pas seulement l’exactitude de tel ou tel chiffre. C’est la manière dont certains récits finissent par organiser le regard porté sur Mayotte. À force d’être regardée comme une frontière à défendre, Mayotte risque de ne plus être regardée comme un département à reconstruire.

La question migratoire n’est pas imaginaire, mais elle ne peut tenir lieu de politique publique.

Elle ne construit ni les écoles, ni les logements, ni les réseaux d’eau ; elle ne résout ni le chômage ni les inégalités. Et lorsque la réponse consiste à multiplier les exceptions juridiques, une autre frontière apparaît : celle qui distingue les Français selon le territoire où ils vivent et les étrangers selon le territoire où ils résident.

À force de vouloir protéger Mayotte par l’exception, ne risque-t-on pas de l’éloigner du droit commun ? Le risque est double : réduire ses difficultés à l’immigration invisibilise leurs dimensions sociales, économiques et institutionnelles ; multiplier les dérogations au nom de sa situation particulière peut, à terme, installer une différence durable de traitement au sein même de la République.

Mayotte est constamment sommée de démontrer qu’elle est française, tandis que l’on multiplie les dispositifs qui la soumettent à un régime différent. L’enjeu n’est pas de choisir entre la reconnaissance des difficultés migratoires et leur déni. Il est de refuser que l’immigration devienne l’explication unique d’une situation beaucoup plus complexe. Mayotte n’a pas besoin d’être moins française pour résoudre ses difficultés. Elle n’a peut-être pas non plus besoin d’être rendue toujours plus exceptionnelle.

The Conversation

Anthony Goreau-Ponceaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.09.2026 à 17:41

La bibliothèque assiégée : Comment l’administration Trump fait des rayonnages un champ de bataille culturelle

Cécile Touitou, Responsable de la mission Prospective à la bibliothèque / DBA, Sciences Po
Aux États-Unis, la censure des livres s’étend aux bibliothèques publiques et devient un enjeu politique, menaçant aussi celles et ceux qui les font vivre.
Texte intégral (1987 mots)

L’ESSENTIEL

  • Aux États-Unis, les bibliothèques sont prises en étau entre les menaces pesant sur leur financement et une offensive croissante contre des livres jugés « inappropriés » par divers groupes fondamentalistes.

  • Derrière les retraits d’ouvrages, les pressions s’intensifient contre les bibliothécaires eux-mêmes, parfois victimes de harcèlement et d’intimidations.

  • La « guerre des livres » est devenue un combat politique national : les exigences de collectifs religieux et de responsables publics supplantent les contestations individuelles tandis que la censure, auparavant concentrée sur les bibliothèques scolaires, gagne aussi les bibliothèques publiques.


Aux États-Unis, la situation des bibliothèques se dégrade. De nombreuses menaces pèsent sur leur autonomie et leur financement. Quelques mois après l’arrivée de l’administration Trump 2, nous avions rendu compte du projet de démantèlement de l’Institut des services des musées et des bibliothèques (Institute of Museum and Library Services, IMLS), agence qui participe au financement de nombreux programmes proposés par les innombrables lieux qui constituent le très riche réseau des bibliothèques scolaires (school libraries) et publiques (public libraries) américaines pour un montant annuel approchant les 300 millions de dollars (260 millions d’euros).

Grâce à la mobilisation d’élus, d’associations et de citoyens, la dissolution pure et simple de l’IMLS n’est plus d’actualité. Mais si l’agence en tant que telle n’est plus aujourd’hui menacée et ses personnels ont été réintégrés à leurs postes, l’administration a renouvelé ses tentatives de réduction drastique de son budget de fonctionnement à travers le projet de loi de finances FY2027 soumis à décision du Congrès.

Une résolution de continuité (CR) a été votée pour maintenir le financement au niveau de l’année précédente jusqu’au 11 décembre prochain. Après cette date, le futur demeure incertain.

Le fondamentalisme à l’assaut des bibliothèques

Par ses décisions et ses prises de position, l’administration Trump légitime implicitement l’arrogance de plus en plus décomplexée des groupes de pression fondamentalistes qui attaquent les bibliothèques en s’en prenant aux collections offertes, à certains ouvrages en particulier, mais aussi à la programmation culturelle qui y est proposée.

Ainsi, cet été 2026, des députés républicains ont déposé un projet de loi contre lequel l’Association américaine des bibliothèques (American Library Association, ALA) se mobilise. Appelé Stop the Sexualization of Children Act, le projet est introduit en ces termes :

« Modifier la loi de 1965 sur l’enseignement primaire et secondaire afin d’interdire l’utilisation des fonds alloués au titre de ladite loi pour élaborer, mettre en œuvre, faciliter, organiser ou promouvoir tout programme ou activité destiné aux enfants de moins de 18 ans, ou pour leur fournir ou promouvoir des ouvrages ou autres supports contenant du contenu à caractère sexuel, et à d’autres fins. »

Ce texte vise particulièrement les bibliothèques scolaires, qui représentent de véritables institutions aux États-Unis. Systématiquement présentes et bien mieux fournies que dans la plupart des établissements primaires de France, elles sont la plupart du temps gérées par des professionnels formés à l’université.

Amanda Jones en est un exemple dont le portrait avait été dressé dans le documentaire USA : la guerre des livres, d’Ilan Ziv, diffusé sur Arte en 2024, puis plus récemment dans un autre documentaire, de Kim Snyder, sorti en 2025 aux États-Unis, The Librarians.

Accusée de promouvoir du contenu pornographique auprès des enfants qui fréquentaient la bibliothèque de la paroisse de Livingston (Louisiane) dont elle avait la responsabilité (car elle n’avait pas retiré des rayonnages des livres à thématique LGBTQIA+), elle a fermement contesté ces accusations lors d’une réunion du conseil d’administration de l’école, puis a dû affronter, des mois durant, des menaces, une forme de harcèlement et des intimidations jusque dans son propre jardin. Ce modus operandi n’est pas sans rappeler les pratiques de certains militants extrémistes des mouvements militants anti-avortement pro-life qui poursuivent sans relâche leurs victimes, médecins ou patientes jusque dans leurs maisons.

Depuis, Amanda Jones est devenue le symbole de ces professionnelles (ce sont souvent des femmes) qui refusent de céder face à des intimidations d’une rare violence. Ces attaques, déclenchées par le simple fait qu’elles souhaitent garantir une offre de collections pluraliste, vont parfois jusqu’à remettre en cause leur moralité personnelle. Amanda Jones expliquait dans une interview publiée en 2023, donc avant même le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche :

« Dans mon État de [Louisiane], on assiste actuellement à une vague de censure visant les livres écrits par ou sur des membres de la communauté LGBTQIA+, sous prétexte de “protéger les enfants contre la pornographie”. Les censeurs affirmeront qu’il ne s’agit pas de cela, mais les listes d’ouvrages qu’ils jugent répréhensibles prouvent le contraire, et ce phénomène s’observe partout aux États-Unis. Ils recourent à des tactiques de peur, à une rhétorique nuisible et aux réseaux sociaux pour susciter une hystérie autour des livres. Une fois qu’ils ont monté tout le monde en ébullition, ils commencent à parler de supprimer le financement des bibliothèques. »

Extension du domaine de la censure

Dans de nombreux États, les groupes de pression – parmi lesquels la très puissante Moms for Liberty, proche des républicains, qui œuvre à contrôler sans relâche les ouvrages mis à disposition des jeunes – se montrent de plus en plus virulents. Si les bibliothèques scolaires ont longtemps été leur terrain de jeu privilégié, sous prétexte de protection de la jeunesse, l’ALA a signalé que, en 2025, 51 % des tentatives de censure de livres ont eu lieu dans des bibliothèques publiques (non scolaires).

Le récent rapport de l’association de défense de la liberté d’expression et des écrivains, Pen America, au titre explicite « “Out of Circulation”: Expanding Censorship in Public Libraries » (« “Indisponible” : l’extension de la censure dans les bibliothèques publiques »), fait le point sur cette progressive généralisation des intimidations et des demandes de retraits d’ouvrages ou d’actions culturelles à toutes les bibliothèques, y compris celles destinées au grand public.

Il distingue trois formes de censure : celle, ancienne, qui s’attaque aux livres ; une censure administrative ou politique, qui pèse sur les budgets et la gouvernance de ces établissements ; une troisième, enfin, qui menace directement, voire physiquement, les professionnels en charge de ces bibliothèques.

La bataille devient politique

Le nombre d’ouvrages censurés ne cesse de battre des records ces dernières années. On est passé de 3 362 ouvrages censurés en 2023 – il s’agit d’ouvrages que l’on demande de retirer des rayonnages des bibliothèques en raison de leur contenu prétendument inapproprié pour les enfants ; on y retrouve aussi bien Orange Mécanique, d’Anthony Burgess, que l’album pour enfants Gender Queer, de Maia Kobabe – à 6 870 en 2025.

Pour informer le grand public et mobiliser le plus grand nombre, les professionnels ont institué une semaine consacrée à ces problématiques dans tout le pays. C’est le Banned Book Week qui fédère tous les professionnels au début du mois d’octobre.

Autre évolution marquante que le rapport de l’ALA (State of America’s Libraries, 2026) documente : le changement du statut des acteurs exigeant la censure. En 2025, la quasi-totalité (92 %) des tentatives de censure recensées étaient engagées à l’initiative de groupes de pression, de responsables gouvernementaux et de décideurs, alors que, dans le passé, il s’agissait principalement d’initiatives individuelles de parents. Cette évolution souligne une polarisation du débat à un niveau désormais national et institutionnel : la contestation des livres n’est plus une initiative parentale ponctuelle mais un outil de mobilisation politique.

Les actions aussi se diversifient, comme le souligne le rapport de Pen America : on a ainsi observé la suppression de présentoirs thématiques (autour d’événements comme les Pride Month ou Black History Month), l’annulation d’événements et d’heures du conte (notamment Drag Story Hour, ciblée par des menaces à la bombe dans plusieurs villes), la reclassification de livres jeunesse vers les rayons adultes, et le collage sauvage de stickers d’avertissement directement sur les ouvrages.

Comme le disait un responsable britannique au cours de la grave crise qu’a traversée le réseau de lecture publique au Royaume-Uni à partir des années 2010, sous le gouvernement conservateur de David Cameron :

« Les bibliothèques sont comme un canari dans la mine, un véritable détecteur de ce qui se passe plus largement dans les collectivités locales. »

C’est dans ce contexte de plus en plus menaçant, qui déborde désormais largement les bibliothèques scolaires, que la résistance des bibliothécaires américains vient d’être saluée par l’attribution d’un Emmy Award au documentaire The Librarians. Ces enjeux d’accès libre à tous les contenus quels qu’ils soient seront certainement au cœur des débats locaux à l’approche des élections de mi-mandat, comme l’illustre la proposition du lieutenant-gouverneur du Texas, candidat à sa propre succession, de sanctionner les écoles qui ne retirent pas certains ouvrages de leurs bibliothèques. Mais gageons que, là encore, la communauté puissante des bibliothécaires se lèvera pour alerter et se mobiliser contre la censure !

The Conversation

Cécile Touitou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.09.2026 à 17:41

Pourquoi est-il si difficile de rénover les copropriétés ?

Emilie Moncaut, Ingénieure d'études en sociologie urbaine, Université de Strasbourg
Philippe Hamman, Professeur de sociologie, Université de Strasbourg
Loin d’être purement technique et financier, le défi de rénover les copropriétés réside surtout dans la capacité à construire sur la durée une action collective.
Texte intégral (2305 mots)

L’ESSENTIEL

  • Rénover une copropriété en France ne consiste pas seulement à isoler des façades ou à remplacer une chaudière.

  • Il faut parfois convaincre jusqu’à des dizaines de copropriétaires, organiser la prise de décision, coordonner une multitude d’acteurs et accompagner de nouveaux usages.

  • Derrière chaque rénovation se cache un travail collectif indispensable à la transition énergétique, comme le montre notre enquête.


Les vagues de chaleur en été et les vagues de froid en hiver rappellent une évidence : les logements doivent être adaptés afin de rester vivables, face à la problématique des « passoires » et « bouilloires » thermiques. Rénover les bâtiments est l’un des principaux leviers.

Avec 43 % de la consommation d’énergie, le secteur du bâtiment résidentiel tertiaire est le plus gourmand en énergie en France, et les copropriétés représentent près d’un tiers du parc de logements.


À lire aussi : Rénovation, sobriété… Comment améliorer le bilan environnemental des immeubles français ?


Pourtant, malgré des aides publiques, des techniques désormais maîtrisées et des bénéfices sociaux et environnementaux avérés (économies d’énergie, moins de gaz à effet de serre, amélioration du confort et de la santé des occupants, réduction de la précarité énergétique…), les rénovations globales restent compliquées à enclencher. On sait qu’il y a un décalage entre la « rentabilité sociale » des rénovations et le temps de retour sur investissement, en moyenne autour de 50 ans.

Dans le cadre du projet Mérite, nous avons mené entre janvier et mars 2026 une enquête auprès d’une douzaine d’acteurs de la rénovation énergétique en région Grand Est, que nous avons complétée par une revue de littérature académique et experte. Ses résultats conduisent à déplacer le regard et mettent en évidence qu’une copropriété est, avant même de pouvoir rénover son immeuble, un collectif d’habitants confronté au fait de construire une décision commune ou de trouver un compromis acceptable.

La décision se construit bien avant le vote

Si l’Assemblée générale (AG) entérine ou non des travaux, auparavant il faut expliquer les scénarios, clarifier les financements, entendre les réticences et convaincre une majorité de copropriétaires. Ce long processus se déroule au fil de réunions préparatoires, d’échanges avec le conseil syndical, mais aussi dans des discussions plus informelles au téléphone ou dans les cages d’escalier.

La rénovation énergétique en copropriété en France : un état de l’art vu des sciences sociales. Philippe Hamman, Émilie Moncaut, Fourni par l'auteur

Comme le résume une gestionnaire de copropriété à Saint-Avold, il faut lever les points bloquants avant de présenter un projet en AG :

« Ça va être justement toute cette première partie en amont, toute l’information et tout ce qui va faire que le jour de la décision, les copropriétaires généralement ont déjà fait leur choix. C’est plus tout ce qui va être fait en amont, les informations, les échanges et qu’ils puissent avoir en main tous les éléments pour eux pour pouvoir dire s’ils sont d’accord ou pas. »

Autrement dit, la rénovation énergétique suppose d’abord de fabriquer un accord collectif. Ceci rejoint plusieurs travaux en sciences sociales, qui montrent que les décisions de rénovation résultent d’un cheminement de conviction plutôt que d’un simple vote.

Des « leaders énergétiques »

Au cœur de cette dynamique apparaissent quelques copropriétaires investis plus que d’autres. Ces « leaders énergétiques » deviennent les moteurs d’un projet.

Ils traduisent les informations techniques, relaient les inquiétudes de voisins, entretiennent la mobilisation lorsque le projet s’enlise et servent d’intermédiaires entre les habitants et le syndic, comme le rapporte un gestionnaire de copropriété du Ban-Saint-Martin :

« Mme X, elle a pris quand même un rôle à cœur et elle a pris un bon fonctionnement, c’est-à-dire les gens ne téléphonent pas à moi, ils téléphonent à Mme X. En fait, elle a fait le véritable travail de relais, d’assistance. »

Derrière une rénovation se cache ainsi un travail de médiation largement invisible, mais pourtant décisif.

Une multitude d’intermédiaires

Mobiliser un collectif n’est pas tout ; encore faut-il faire avancer le projet. Le syndic occupe ici une position centrale, afin de coordonner les entreprises, suivre les études, répondre aux copropriétaires, dialoguer avec les banques, monter les dossiers de financement et accompagner un chantier qui peut durer plusieurs années.

Les entretiens montrent que cette fonction dépasse largement le métier traditionnel de syndic. Plusieurs professionnels décrivent une charge de travail massive. L’un d’eux estime par exemple qu’un seul projet de rénovation représente déjà près d’un quart de son activité :

« C’est un sujet qui arrive régulièrement sur la table. La rénovation énergétique qui touche les copropriétés. C’est hyper dur pour nous, les gestionnaires. Vous mettez trois rénovations énergétiques et vous faites un burn out. »

Cette complexité explique l’émergence d’un véritable système d’acteurs d’accompagnement : assistants à maîtrise d’ouvrage (AMO), agences locales de l’énergie, opérateurs spécialisés ou encore nouveaux opérateurs « ensembliers » proposant une offre intégrée. Leur rôle dépasse largement l’expertise technique. Ils visent à coordonner les intervenants, hiérarchiser les priorités et sécuriser le montage financier.

Cette multiplication des intermédiaires révèle une transformation plus profonde : la réussite d’une rénovation dépend aujourd’hui moins d’un acteur isolé que de la capacité de plusieurs structures à coopérer autour d’un même projet.


À lire aussi : Remettre l’habitant au cœur de la construction et de la rénovation avec l’assistance à maîtrise d’usage


Transformer les façons d’habiter

Les interventions sur le bâtiment visent aussi à changer la manière d’habiter un logement.

Les recherches en sciences sociales soulignent que les économies d’énergie ne dépendent pas uniquement de la qualité des travaux réalisés, mais aussi de la manière dont les habitants utilisent leur logement : réglage du chauffage, ventilation, nouvelles habitudes… Les écarts de performance entre les consommations attendues après les travaux et les consommations réellement observées l’illustrent.

Ces pratiques sont façonnées par les conditions de vie, les trajectoires de socialisation et les normes de confort. Ainsi, des logements techniquement comparables peuvent-ils présenter des consommations très différentes : une étude observe un écart pouvant aller jusqu’à un facteur 3,5 entre des logements similaires, les usages des occupants jouant un rôle déterminant. La rénovation énergétique implique donc aussi une évolution des façons d’habiter.

Or, l’essentiel des efforts est consacré à faire émerger le projet, à obtenir les financements et à conduire les travaux, tandis que l’accompagnement après la rénovation demeure encore limité.

La rénovation énergétique, un contexte incertain

La dernière contrainte qui pèse sur la rénovation des copropriétés tient à la fluctuation des dispositifs d’aide qui changent régulièrement, au coût des matériaux qui évoluent à la hausse et aux financements qui restent difficiles à mobiliser si l’on ne réalise pas de rénovation ambitieuse.

Face à cette incertitude, toutes les copropriétés ne sont pas égales : les petites et celles en difficulté disposent souvent de moins de ressources humaines et organisationnelles, comme l’explique le responsable du pôle copropriétés chez Oktave :

« Peut-être qu’il y a un modèle qui reste à inventer ou adapter pour les toutes petites copropriétés de cinq logements ou moins. On voit là que le modèle touche ses limites sur le coût des travaux à supporter et les subventions obtenues. […] Et on a aussi les acteurs bancaires qui ont du mal à aller sur ces petites copropriétés. Donc en plus de payer un reste à charge plus important pour des travaux équivalents, ils perdent le bénéfice des prêts bancaires auxquels les autres ont accès. »

En cela, la rénovation énergétique repose aussi sur la capacité des politiques publiques à créer des conditions stables permettant aux copropriétés d’apprendre, ensemble, à agir.


À lire aussi : Les politiques publiques de rénovation énergétique des logements sont-elles efficaces ?



Le projet Mérite (Modèle économique de rénovation innovant pour la transition énergétique) est lauréat de l’appel à projets Oreno – Opérateurs ensembliers de la rénovation, opéré par l’Ademe pour le compte de l’État dans le cadre de France 2030, et regroupe Demathieu Bard Énergie, le Crédit agricole de Lorraine, le groupe d’assurances Roederer et, pour le volet de sciences sociales, l’Université de Strasbourg (UMR 7363 SAGE – Sociétés, Acteurs, Gouvernement en Europe/SATT Conectus).

The Conversation

Emilie Moncaut a reçu des financements de l'appel ORENO -- Opérateurs ensembliers de la rénovation, opéré par l'ADEME pour le compte de l'État (France 2030), dans le cadre du projet MERITE qui regroupe également Demathieu Bard Énergie, le Crédit Agricole de Lorraine et le groupe d'assurances Roederer. Ce projet a été financé par le gouvernement dans le cadre du plan France 2030 opéré par l’ADEME.

Philippe Hamman a reçu des financements de l'appel ORENO -- Opérateurs ensembliers de la rénovation, opéré par l'ADEME pour le compte de l'État (France 2030), dans le cadre du projet MERITE qui regroupe également Demathieu Bard Énergie, le Crédit Agricole de Lorraine et le groupe d'assurances Roederer. Ce projet a été financé par le gouvernement dans le cadre du plan France 2030 opéré par l’ADEME.

21.09.2026 à 17:40

Filles ou garçons : le prestige des études n’influence pas leurs choix d’orientation de la même manière

Magali Jaoul-Grammare, Chargée de Recherche CNRS en Economie, Université de Strasbourg
Claude Diebolt, Directeur de Recherche au CNRS, UMR BETA, Université de Strasbourg
Avec un recul de 120 ans sur les inscriptions universitaires, une recherche montre comment le prestige social des professions agit sur les choix d’orientation en médecine et en droit.
Texte intégral (996 mots)

Pourquoi choisit-on une filière universitaire plutôt qu’une autre ? Est-ce avant tout une question de débouchés professionnels et d’attentes salariales ?

La recherche que nous publions dans la revue Formation et emploi montre qu’un autre facteur joue un rôle central : le prestige social associé aux professions. Mais ce prestige n’agit pas de la même façon auprès des filles et des garçons.

À partir de plus de 120 ans de données sur les inscriptions universitaires en France (1899-2022), nous mettons en évidence une dissymétrie marquée entre les trajectoires masculines et féminines dans deux filières historiquement prestigieuses : le droit et la médecine.

Chez les garçons, ces deux formations fonctionnent comme des filières concurrentes. Chez les filles, au contraire, elles apparaissent complémentaires. Autrement dit, les choix d’orientation ne relèvent pas des mêmes arbitrages selon le genre, même lorsque les filières offrent un prestige social comparable.

Pourquoi ce résultat est-il important ?

Médecin et avocat figurent depuis le XIXe siècle parmi les professions les plus valorisées socialement. Cette proximité symbolique fait que les études de droit et de médecine peuvent, dans certains cas, apparaître comme des alternatives lorsque l’accès à l’un des cursus devient plus incertain.

C’est précisément ce que l’on observe chez les étudiants : lorsque les effectifs masculins en médecine diminuent, ceux du droit augmentent. Le prestige nourrit alors une logique de concurrence et de gestion du risque social, le droit jouant le rôle de filière de repli permettant de préserver un haut niveau de statut et de reconnaissance sociale.

Les trajectoires des étudiantes racontent une autre histoire. L’augmentation du nombre de femmes en médecine s’accompagne d’une progression de leur présence en droit. Loin d’une substitution, on observe un effet d’entraînement. La réussite féminine dans une filière prestigieuse agit comme un signal collectif, qui légitime et diffuse les ambitions scolaires vers d’autres carrières longues et socialement valorisées. Le prestige fonctionne ici moins comme un instrument de concurrence que comme un levier d’émancipation progressive, contribuant à la féminisation globale de l’enseignement supérieur.

Comment avons-nous procédé ?

Notre analyse repose sur une base de données originale retraçant, sur longue période, les effectifs d’étudiants et d’étudiantes en droit et en médecine en France. Pour identifier les interactions entre filières, nous avons mobilisé des modèles statistiques permettant d’analyser les relations dynamiques et causales entre séries temporelles, sans imposer a priori leur sens.

Cette approche s’inscrit dans une analyse plus large des phénomènes d’engorgement dans l’enseignement supérieur. Lorsqu’une filière prestigieuse devient saturée ou fortement régulée, les étudiants ajustent, historiquement selon leur origine sociale, leurs choix avec retard, en fonction des signaux perçus sur les débouchés et le prestige. Ces décalages produisent des mouvements cycliques comparables à un effet « cobweb », ou « modèle de la toile d’araignée », bien connu en sciences sociales : les décisions prises aujourd’hui en réaction à une situation passée contribuent à créer les déséquilibres de demain.

Nous avons également isolé la période 1971-2020 afin d’analyser le rôle du numerus clausus en médecine. Cette contrainte institutionnelle apparaît comme un instrument majeur de régulation indirecte du système universitaire, modifiant l’équilibre des filières d’élite, mais de manière différenciée selon le genre.

Quelles perspectives ?

Nos résultats montrent que les dispositifs de sélection, même lorsqu’ils se veulent neutres, produisent des effets genrés durables. Chez les hommes, le numerus clausus agit principalement comme une contrainte directe, entraînant des réorientations vers d’autres filières prestigieuses.

Chez les femmes, il s’inscrit dans une dynamique plus circulaire, où la montée des ambitions féminines s’articule, avec un certain décalage, à des mécanismes de régulation institutionnelle.

Cette mise en perspective historique adresse un message essentiel aux responsables des politiques éducatives : en l’absence d’un pilotage anticipatif, les systèmes de formation tendent à reproduire, cycle après cycle et génération après génération, des phénomènes d’engorgement et de désajustement, étroitement liés aux contextes historiques et institutionnels dans lesquels ils s’inscrivent.

Intégrer les effets du prestige, du genre et des anticipations dans la régulation de l’offre de formation apparaît dès lors comme une condition clé pour éviter la répétition des déséquilibres passés et concevoir un enseignement supérieur à la fois performant et plus équitable.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

21.09.2026 à 17:40

Et si les débats sur l’héritage rataient l’essentiel : supprimer la réserve héréditaire ?

Thierry Aimar, Maître de conférences en sciences économiques, Université de Lorraine
Les débats sur l’héritage se concentrent souvent sur le taux et l’assiette de la taxe sur la transmission. La question de la réserve héréditaire mériterait d’être posée pour des raisons éthiques, philosophiques et économiques.
Texte intégral (2149 mots)
La réserve héréditaire institue-t-elle un « communisme familial », comme l’écrivait Émile Durkheim ? Le débat sur l’héritage ne devrait pas esquiver la question de son maintien. Logan Weaver/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • À l’approche de la présidentielle et sur fond de budget difficile à boucler, la question de la taxation de l’héritage revient.

  • Les débats se concentrent trop sur les taux et l’assiette de la fiscalité liée à la transmission d’un patrimoine.

  • Le débat omet la question de la réserve héréditaire. Et si, autant qu’un problème philosophique, cela constituait aussi un facteur d’inefficience économique majeure.


La question de l’héritage est revenue en force dans le débat public. À gauche, les propositions vont d’une taxation accrue des successions (Place publique) à leur interdiction au-dessus d’un plafond de 12 millions d’euros (LFI). À droite, certains réclament au contraire la suppression pure et simple des droits de transmission. Sur le plan syndical, certains préconisent un prélèvement de 1 % sur tous les héritages (CFDT). Regarde-t-on du bon côté ?

Si défendre la liberté de disposer d’un patrimoine légitimement acquis est un principe libéral promu par Frédéric Bastiat, la liberté de permettre à un individu de s’enrichir par un privilège de naissance, sans rapport à sa propre création de valeur l’est beaucoup moins.

Les libéraux contre la rente

La question mérite d’autant plus d’être posée que, selon le Conseil d’analyse économique (CAE), la part du patrimoine des ménages provenant des successions (héritage et donations) est passée de 35 % en 1970 à plus de 60 % aujourd’hui. La richesse dépend de moins en moins de l’effort et de l’épargne personnelle, mais de plus en plus de la famille. En d’autres termes, l’héritier capte une rente, c’est-à-dire qu’il bénéficie d’un niveau de richesse supérieur à sa propre contribution à la production. Or, le libéralisme combat les rentes, d’où qu’elles proviennent.


À lire aussi : Impôts sur l’héritage : une réforme nécessaire ?


Par ailleurs, et c’est peut-être la conséquence la plus importante de l’héritage, il produit selon la naissance des inégalités d’accès au territoire des opportunités. Logement, études, mobilité géographique, stages, premiers emplois… La dotation familiale conditionne de plus en plus la capacité à entrer et à évoluer positivement dans le jeu économique. Ainsi, sur le marché immobilier, 25 % des jeunes ménages (la part la plus modeste de la population) n’a que 3 % de chances de devenir propriétaire sans aide familiale.

Cumul des inconvénients

Ceux qui sont condamnés à rester locataires consacrent alors une part majeure de leurs revenus au logement sans pouvoir dégager un surplus transmissible à leurs enfants, qui resteront eux aussi locataires. Les avantages comme les handicaps issus de la famille d’appartenance se cumulent et se renforcent d’une génération à la suivante.

La même logique s’exerce pour l’éducation. Le coût pour les étudiants de résider dans les grandes villes universitaires constitue pour les plus défavorisés une véritable barrière à l’entrée vers les formations prestigieuses, comme vers les bassins d’emplois les plus attractifs. Les héritages familiaux ne produisent donc pas seulement chez les jeunes une inégalité dans leur capacité de jouir de leur présent ; ils créent une discrimination sociale et géographique dans leur possibilité de se construire un avenir. En mai 2023, 17 % des jeunes de 18 et 24 ans déclarent avoir renoncé à leurs études, à cause du prix du logement

L’héritage, une incitation à l’oisiveté ?

Les effets négatifs ne s’arrêtent pas aux non-héritiers. Comme le remarquait déjà au début du XXᵉ siècle Andrew Carnegie, le célèbre milliardaire américain philanthrope, le bénéficiaire d’une succession peut se voir désincité à travailler, entreprendre et épargner. L’héritage familial, au-delà d’un certain seuil, réduit le taux d’effort des privilégiés. Mais si une part des bénéficiaires produit moins, l’assiette fiscale basée sur la création de valeur se réduit également.

Pour financer des dépenses publiques croissantes, la pression fiscale se reporte sur le travail et le capital. Un cercle vicieux se développe alors : la rente décourage d’abord l’effort de ceux qui la reçoivent. Puis, l’accroissement nécessaire de la fiscalité pour en compenser les effets délétères décourage l’effort des entreprises et salariés qui créent la richesse. Par ce jeu d’externalités négatives, l’oisiveté rentière débouche sur un véritable coût macroéconomique.

La taxation sur les héritages aurait une cohérence, si, comme le propose Raphaël Glucksmann, elle devait s’accompagner d’une baisse significative des prélèvements sur le travail ou le capital productif. Elle frapperait alors la rente plutôt que la création de valeur. Mais personne n’y croit. L’État n’a guère l’habitude de respecter ses promesses en matière d’impôt, comme on l’a vu récemment avec la [contribution exceptionnelle sur les grandes entreprises]. Alors qu’elle ne devait s’appliquer qu’à l’année 2025, elle a été reconduite en 2026 et le sera encore très probablement en 2027. L’argent récupéré par l’autorité publique est souvent mal géré ou détourné du projet initial.

Faut-il alors réduire les taxes sur les successions, voire les supprimer ? Mais cela revient à légitimer des rentes privées, lesquelles nourrissent inévitablement, sous forme de compensation, la demande de rentes publiques de la part des défavorisés de naissance.

Une erreur d’appréciation

On regrette que ce débat entre gauche et droite se limite à la question de l’impôt. L’erreur consiste à demander à la fiscalité de réparer ce que le droit successoral a d’abord institué. L’impôt prélève sur des droits jugés légitimes ; le droit, lui, décide qui peut légitimement recevoir quoi. Il est normal qu’une taxe soit perçue comme une spoliation si elle frappe un bien dont le droit reconnaît par ailleurs l’acquisition comme légitime.

La réflexion doit donc se déplacer de la question de la fiscalité vers les fondements mêmes du droit de propriété individuel et de son rôle dans l’économie de marché. La première étape devrait alors conduire vers la suppression de la réserve héréditaire, qui oblige un individu à transmettre la majeure partie de son patrimoine à ses descendants biologiques. Du point de vue du propriétaire, la réserve héréditaire supprime sa liberté de choisir ses légataires, en contradiction avec les principes défendus au XIXᵉ siècle par les libéraux Courcelle-Seneuil ou Dunoyer.

Du point de vue des enfants, elle consacre un droit sur la richesse de leurs parents fondé sur leur seule naissance, et non sur les rapports avec eux, leurs comportements ou leurs mérites. Mais pourquoi un enfant aurait naturellement droit au patrimoine de ses parents ? Pourquoi pas celui du voisin, plus méritant au regard du légataire ? Et pourquoi tous les enfants d’un même sang auraient-ils un droit à l’héritage, sans parler des injustices à l’égard de ceux qui font partie de familles recomposées ?

Arte 2026.

Archaïque communisme familial

Dans les deux cas, la réserve héréditaire traite le patrimoine comme un bien communautaire et non comme une propriété individuelle. Ce « communisme familial », pour reprendre une expression de Durkheim, qui attribue le pouvoir économique selon un critère biologique, est un véritable archaïsme.

C’est une fausse note dans la symphonie moderne du marché. Comme l’a démontré une étude du think tank Génération libre), elle favorise la concentration du capital, ralentit sa circulation et augmente les inégalités intergénérationnelles. On doit séparer statut et patrimoine. En d’autres termes, il s’agit de rétablir la liberté de tester, telle qu’elle existe dans de nombreux pays de culture anglo-saxonne, aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, en Irlande, en Australie, en Nouvelle-Zélande. Autant de pays marqués par leur souplesse, leur capacité d’adaptation et leur dynamisme économique.

On est bien obligé de relever un savoureux paradoxe. Ceux qui, à droite (Bruno Retailleau, Sarah Knafo) dénoncent avec le plus de vigueur l’existence de droits de succession (subis de fait par moins de 15 % des héritiers, selon le CAE), ne critiquent jamais la réserve héréditaire qui viole pourtant la liberté de 100 % des propriétaires. Une parfaite traduction politique de la schizophrénie de la société française, toujours prompte à dénoncer l’inégalité sociale, mais à défendre parallèlement bec et ongles le principe héréditaire de l’héritage, alors qu’il est à la source même de cette inégalité.

Après redistribution, l’inégalité de revenus en France entre les ménages les plus pauvres et les plus riches passe d’un rapport de 18 à 3. À l’inverse, l’inégalité de patrimoine demeure immense : les 5 % les plus riches possèdent 34 % du patrimoine total alors que les 50 % les plus pauvres n’en bénéficient qu’à hauteur de 7 %. À la différence des politiques, le rôle de l’analyse économique n’est pas de flatter une opinion publique culturellement dominée par le modèle familialiste, mais d’éclairer ses contradictions. Sur l’héritage, la première réforme nécessaire n’est pas donc de taxer davantage ou non. Elle est de rompre avec le privilège de naissance.

The Conversation

Thierry Aimar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.09.2026 à 17:40

Le changement climatique, un défi narratif de taille pour le cinéma hollywoodien

Tom van Laer, Professor of Persuasive Language and Storytelling, SKEMA Business School
Le spectacle de la catastrophe finit-il par occulter le problème qu’il prétend raconter ?
Texte intégral (1673 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les films, produits par les studios d’Hollywood, qui évoquent le changement climatique doivent relever un défi délicat : captiver sans simplifier à outrance, émouvoir sans manipuler.

  • Une équipe de chercheurs en sciences sociales a analysé 35 longs-métrages sortis depuis 1980 pour mieux comprendre leurs ressorts narratifs.

  • Pour qu’une fiction entraîne une prise de conscience, elle doit présenter un savant dosage de rigueur sur le fond et de séduction sur la forme.


Dans le film Don’t Look Up (2021), deux astronomes découvrent qu’une comète va détruire la Terre. Ils préviennent les autorités, s’expriment dans les médias, présentent les faits. Rien à faire. Le danger devient successivement objet de communication politique, divertissement télévisé et bataille idéologique. Jusqu’au moment où l’un des scientifiques, joué par Leonardo DiCaprio, craque en direct à la télévision.

Difficile de ne pas y voir une parabole du changement climatique. Cependant, une question demeure : ce type de récits nous aide-t-il réellement à comprendre la crise en cours ? Ou le spectacle de la catastrophe finit-il au contraire par occulter le problème qu’il prétend raconter ?

Avec Shirin Yazgulieva et Inna Lyubareva, d’IMT Atlantique, et Allègre Hadida, de l’Université de Cambridge, nous avons analysé cette tension dans une étude récemment publiée dans le Journal of Business Ethics. Nous avons étudié 35 films de fiction climatique, de Blade Runner (1982) à Interstellar (2014), en passant par le Jour d’après (The Day After Tomorrow, 2004), Avatar (2009) et Don’t Look Up (2021). Nous y avons identifié des ressorts de persuasion qui se combinent selon quatre grandes stratégies narratives.

Les films climatiques sont plus rationnels qu’on ne le croit

Quand on évoque les grands films consacrés aux catastrophes environnementales, on pense volontiers tsunamis, villes englouties, incendies, tempêtes ou planète désertique. Du grand spectacle et de l’émotion. Or, dans notre corpus, l’appel à la raison est le ressort persuasif le plus fréquent.

Les références aux données, aux explications scientifiques, aux experts ou à la résolution rationnelle de problèmes représentent environ 15 % de l’ensemble des ressorts persuasifs. L’émotion, elle, arrive loin derrière, autour de 8 %. Le cinéma hollywoodien ne se contente donc pas de nous faire peur, il cherche aussi à nous expliquer.

Pourtant, raison et émotion ne fonctionnent jamais seules. C’est leur combinaison qui distingue les quatre grandes manières de raconter le climat, que nous avons observées.

La première, que nous appelons « immersion éco-sociale », met en avant la nature, l’expérience sensorielle et les valeurs sociales. Elle cherche à nous faire ressentir notre appartenance à un monde naturel et collectif, comme dans Bo Burnham: Inside (2021), qui mise fortement sur l’expérience sensorielle et de la nature.

La deuxième repose davantage sur le pouvoir et l’action : des personnages dotés d’autorité prennent des décisions, combattent la menace et entraînent les autres, comme dans Avengers: Endgame (2019), où des héros tentent d’organiser la réponse à une catastrophe planétaire brutale. C’est cette stratégie qui présente la recette médiane au box-office la plus élevée. Une action spectaculaire et la mise en avant de figures d’autorité semblent donc particulièrement compatibles avec les impératifs commerciaux du cinéma grand public.

Une troisième stratégie place l’émotion et l’esthétique au centre du récit, notamment dans certains drames comme Le garçon qui dompta le vent (The Boy Who Harnessed the Wind, 2019).

Enfin, la stratégie la plus fréquente dans notre corpus (16 films, pour la plupart dystopiques, comme le Jour d’après) combine plus largement raison, émotion et valeurs sociales. Dans notre article scientifique, nous la qualifions de « narration inclusive » : non pas au sens politique ou social habituel du terme, mais parce qu’elle inclut plusieurs modes de persuasion au lieu de tout miser sur un seul. C’est peut-être là que se trouve la piste la plus intéressante pour raconter le climat.

La tortue et le paon

La chercheuse Martine Bouman a proposé, il y a plus de vingt ans, une jolie métaphore pour décrire une tension récurrente dans l’entertainment-education : celle de la tortue et du paon.

Le paon attire le regard. Il déploie ses plumes. Il provoque l’émotion, crée le spectacle et donne envie de regarder. La tortue avance de façon moins spectaculaire, mais elle est solide. Elle porte l’information, la cohérence et l’exactitude du message.

Tout le problème de la communication climatique pourrait presque se résumer à cette question : comment être à la fois tortue et paon ? Trop de tortue, et le risque est grand de produire un cours magistral que personne ne va apprécier. Trop de paon, et la catastrophe devient un spectacle fascinant mais simplificateur : on l’assimile à un cataclysme soudain plutôt qu’à un phénomène systémique, on l’identifie à un personnage de méchant plutôt que d’évoquer un réseau complexe de responsabilités, ou bien on se concentre sur un héros providentiel plutôt que de raconter une transformation collective.

Or, le climat se prête particulièrement mal à ces simplifications. Ses causes sont multiples, ses conséquences s’étendent sur plusieurs siècles et continents, les responsabilités sont inégalement réparties et personne n’est en mesure de « vaincre » seul le changement climatique à la fin du troisième acte. C’est précisément ce qui en fait un défi narratif.

Le danger de la fascination

Le cinéma peut ainsi contribuer à définir ce que nous imaginons possible, inquiétant, normal ou désirable. C’est une forme de pouvoir qui crée aussi une responsabilité.

Pour intéresser plusieurs millions de spectateurs à un problème lent, complexe et souvent invisible, la tentation est forte d’augmenter la température dramatique. Une crise devient apocalypse. Les responsabilités se concentrent sur quelques personnages. La science devient certitude instantanée. Surtout, il faut que quelque chose explose. Le procédé est compréhensible : le paon a pour objectif de nous ouvrir les yeux.

Pourtant, ce système narratif peut produire du fatalisme ou simplement une distance confortable : ce qui se déroule devant nous paraît tellement gigantesque que le changement climatique redevient, paradoxalement, de la science-fiction. Le spectateur admire la catastrophe, fasciné, plutôt que de se demander comment agir sur ses causes.

Le problème n’est donc pas de susciter une émotion, mais de parvenir à la mobiliser sans l’exploiter, à créer de l’urgence sans déformer une représentation plausible de la réalité et à faire appel à l’autorité sans fermer le débat. C’est précisément cet équilibre entre capacité d’attention et exactitude que notre étude place au cœur d’une forme d’éthique de la « persuasion climatique ».

Hollywood peut-il vraiment être écologiste ?

Un dernier paradoxe complique encore le tableau : ces récits critiques du changement climatique sont eux-mêmes produits par une industrie fortement consommatrice en déplacements, décors, énergie et ressources. Un blockbuster peut dénoncer notre rapport destructeur à la planète tout en mobilisant une énorme machine industrielle pour fabriquer les images de cette destruction. Cela n’annule évidemment pas son message. Mais cela rend le mot « efficacité » encore plus difficile à manier.

Qu’attend-on vraiment d’un film climatique ? Qu’il transforme les comportements ? Qu’il crée une conversation ? Qu’il rende visible une injustice ? Qu’il permette d’imaginer un autre avenir ? Selon la réponse, on ne jugera pas son succès de la même manière.

Nos résultats invitent donc moins à chercher la seule bonne recette pour faire du « cinéma climatique » qu’à examiner les compromis incorporés dans chaque récit. Les films qui rencontrent le plus grand public semblent privilégier davantage l’action et l’autorité, tandis que des formes plus réflexives parviennent mieux à préserver la complexité morale du problème.

L’enjeu n’est probablement pas de choisir entre les deux. Le climat a besoin du paon : sans attention, même le message le plus rigoureux reste invisible. Il a aussi besoin de la tortue : sans exactitude, responsabilité et possibilité d’action, le spectacle risque de ne laisser derrière lui que les images potentiellement fascinantes de la fin du monde.

Le défi pour Hollywood est donc peut-être moins de nous montrer la catastrophe avec toujours plus de réalisme que d’accomplir quelque chose de beaucoup plus difficile : nous captiver sans nous tromper sur ce qui nous arrive et nous émouvoir sans nous faire croire que nous sommes impuissants.

The Conversation

Tom van Laer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.09.2026 à 15:05

« Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour » : le ciel étoilé selon Vincent van Gogh

Jean-Pierre Luminet, Astrophysicien, Directeur de recherche CNRS, Observatoire de Paris
L’œil aiguisé d’un astronome décèle dans les spectaculaires nuits étoilées de Vincent van Gogh des constellations qui sont bien loin d’être imaginaires.
Texte intégral (3825 mots)
La nuit étoilée, de Vincent van Gogh, une toile peinte à Saint-Rémy de Provence en 1889. Vincent van Gogh, Museum of Modern Art

L’ESSENTIEL

  • Vincent van Gogh, peintre néerlandais (1853-1890), est notamment connu pour son usage des couleurs. Il a peint de nombreuses toiles représentant de façon spectaculaire le ciel étoilé.

  • L’œil aiguisé d’un astronome y décèle des constellations qui sont bien loin d’être imaginaires.

  • Partez en Provence, à la découverte des cieux et des paysages qui ont inspiré van Gogh.


Natif de Provence, j’ai passé mon enfance à la campagne, levant les yeux vers le bleu profond du ciel nocturne et ses étoiles scintillantes. Plus tard, sous les cieux moins limpides de la région parisienne où j’ai essentiellement exercé mon métier d’astrophysicien, j’ai toujours gardé en mémoire cette lumière à deux couleurs, bleu et jaune, ciel et soleils, étendards de la Provence, couleurs-clés de l’art de Vincent Van Gogh.

Le 20 février 1888, âgé de 35 ans, le peintre hollandais quitte le Nord aux cieux chargés et arrive à Arles. Il découvre la lumière, éclatante de jour comme de nuit : « Souvent il me semble que la nuit est encore plus richement colorée que le jour, colorée des violets, des bleus et des verts les plus intenses. Lorsque tu y feras attention, tu verras que certaines étoiles sont citronnées, d’autres ont des feux roses, verts, bleus myosotis », écrit-il à sa sœur Willemien en septembre 1888. Dès lors germe en lui le projet de peindre le ciel étoilé. Il s’agit d’un défi technique et esthétique : « il est évident que pour peindre un ciel étoilé il ne suffise point du tout de mettre des points blancs sur du noir », précise-t-il.

Fasciné depuis toujours par les liens étroits que les différentes formes d’expression artistique ont tissés, au fil de l’histoire, avec les sciences de l’univers, j’ai mené une longue enquête sur la demi-douzaine de toiles nocturnes que Van Gogh a peintes en Provence.

Une enquête artistique et astronomique

Mon approche, combinant astronomie, étude de la vaste correspondance de Van Gogh et analyse picturale, a permis d’apporter des éléments nouveaux. Les logiciels de reconstitution astronomique permettent par exemple de visualiser l’état réel du ciel à l’époque où Van Gogh est censé avoir peint ses tableaux en tel ou tel lieu, et de le comparer avec ses représentations artistiques.

Me rendant sur les lieux mêmes où le peintre avait posé son chevalet, je suis allé de surprises en surprises. J’ai pu d’abord établir que les portions de ciel représentées dans ses divers tableaux correspondaient toujours à un étonnant « réalisme de position » — les luminosités des astres étant, pour des raisons d’équilibre de formes et de couleurs, cependant très exagérées.

Cette question n’est pas seulement une affaire de curiosité biographique, elle touche aussi à la vision fondamentale de l’artiste. Faut-il peindre d’après nature ou d’après l’imagination ? Le débat a suscité les disputes qu’il avait eues avec Paul Gauguin durant les deux mois de leur cohabitation orageuse à Arles, conclue par l’épisode de l’oreille coupée et son internement à l’asile de Saint-Rémy-de-Provence !

Terrasse du café le soir, tableau de Vincent Van Gogh peint en 1888. Vincent Van Gogh, Musée Kröller-Müller, Otterlo (Pays-Bas)
Retrouvez le Verseau dans la toile de Van Gogh. Jean-Pierre Luminet, Fourni par l'auteur

Dans sa Terrasse de café et la Nuit étoilée sur le Rhône peintes à Arles en septembre 1888, il a reproduit assez fidèlement des constellations bien identifiables : le Verseau dans la première, le Chariot de la Grande Ourse dans la seconde.

Il s’avère surtout que Van Gogh, sans jamais en avoir parlé dans sa correspondance, a fait des montages étonnants entre ce qu’il voyait réellement dans le ciel et les paysages terrestres qu’il peignait dessous. On connaît par exemple précisément l’emplacement où il a posé son chevalet pour peindre sa Nuit étoilée à Arles. Positionné face au Rhône, toile parallèle à la berge, il a fidèlement reproduit les étoiles de la Grande Ourse telles qu’il les voyait en direction du nord, et tout aussi fidèlement le paysage terrestre — pont, clochers d’églises, reflets des réverbères sur le fleuve — vus dans la direction opposée du Sud-Est… Il a ensuite fusionné les deux plans, réalisant ainsi un montage saisissant.

Nuit étoilée sur le Rhône, Arles, septembre 1888. Huile su toile, 72x92 cm. Vincent Van Gogh, Musée d’Orsay, Paris
Angles de vue des paysages terrestre (en rouge) et céleste (en bleu), à Arles. Jean-Pierre Luminet, Fourni par l'auteur

Des recompositions imaginaires

À partir de son internement à Saint-Rémy-de-Provence le 8 mai 1889, son imagination a progressivement pris le dessus. Dès lors, ses toiles nocturnes ont résulté d’une conjonction entre une observation astronomique toujours précise mais remodelée par une imagination débridée — taille énorme des astres, volutes et tourbillons dans le ciel —, et un travail de mémoire traduisant la nostalgie de son pays natal. Mais aussi, et cela est fondamental pour comprendre sa démarche, un élan spirituel vers l’infini du ciel : « J’ai un besoin terrible — dirai-je le mot — de religion, alors je vais la nuit dehors pour peindre les étoiles », a-t-il écrit.

Dans la fameuse Nuit étoilée peinte à l’asile Saint-Paul de Mausole en 1889, les directions dans lesquelles il a reproduit le ciel, les collines des Alpilles et le petit village sont toutes différentes.

La Nuit étoilée, St-Rémy de Provence, 1889. Huile sur toile, 73,7x92,1 cm. Vincent Van Gogh, Museum of Modern Art, New York (États-Unis)

C’est depuis la fenêtre de l’asile où il était interné que van Gogh a esquissé les positions des astres qu’il apercevait par une petite fenêtre grillagée orientée à l’Est, à savoir un croissant de lune, Vénus au lever du jour, les étoiles de la constellation du Bélier, à une date et une heure très précises que j’ai calculées grâce à un logiciel astronomique : le 25 mai 1889 à 4 heures 40 du matin !

Or, de sa chambre, on ne voyait ni les Alpilles ni le village, pourtant représentés dans la partie terrestre de son tableau. Il semble donc qu’il a attendu le mois de juin, après avoir eu la permission de sortir de sa chambre, pour descendre dans le jardin de l’asile, et c’est depuis cet autre point de vue qu’il a peint les collines des Alpilles, situées dans une autre direction, dont il a reproduit très correctement le profil. Reste le village, qui est encore dans une autre direction. J’ai pu montrer que le village qu’il a représenté est un mélange entre celui de Saint-Rémy et une réminiscence des villages de son pays natal, le Brabant, dont il commençait à avoir la nostalgie.

La Nuit étoilée combine ainsi des éléments observés et des éléments recomposés, confirmant une approche artistique où la mémoire et l’imaginaire s’entrelacent avec le réel.

En février 1890, Van Gogh traverse une période de crise intense, marquée par des accès violents et des phases de dépression. Ce n’est qu’au printemps qu’il retrouve sa lucidité et reprend la peinture.

Route avec un cyprès et une étoile, huile sur toile 92 × 73 cm. Vincent Van Gogh, Musée Kröller-Müller

Route avec étoiles et cyprès, toile peinte en avril 1890 juste avant que Van Gogh quitte la Provence pour se rendre à Auvers-sur-Oise, suit une logique similaire à celle de La Nuit étoilée. Il représente une route sinueuse, bordée d’un imposant cyprès sous un ciel où brille un croissant de lune et deux astres lumineux. C’est dans cette œuvre moins connue que le sommet de la recomposition est atteint.

En effet, l’analyse astronomique révèle que la scène correspond très exactement à un alignement rare de Mercure (la petite étoile jaune tout à gauche du tableau), Vénus (l’astre énorme à gauche du cyprès) et le croissant de Lune observé le 20 avril 1890 au coucher du soleil. Bien que Van Gogh n’évoque pas cet événement dans sa correspondance, il est probable qu’il ait été informé par un article de journal et y ait assisté.

Cependant, comme pour La Nuit étoilée, il a recomposé son tableau en modifiant la disposition des astres, pour des raisons d’équilibre pictural. En particulier, le croissant de Lune est éclairé du mauvais côté, suggérant un montage complexe de la part de l’artiste. Le cyprès, élément central du tableau, symboliserait le lien entre la terre et le ciel. Van Gogh a inversé les positions des astres pour respecter les impératifs esthétiques de sa composition. Ce procédé subtil et réfléchi démontre la maîtrise de l’artiste, qui, tout en s’inspirant de la réalité, n’hésitait pas à s’en écarter pour atteindre l’équilibre formel et l’expressivité recherchés.

Dans aucune de ses lettres pourtant, le peintre évoque ses procédés de composition. Tout au plus écrit-il à son frère : « Sache que je suis en plein calcul compliqué d’où résultent l’une après l’autre des toiles faites vite mais longtemps calculées d’avance. Et voilà, lorsqu’on dira que cela est trop vite fait, tu pourras y répondre qu’eux ils ont trop vite vu ». Longtemps on a cru, à tort, que Van Gogh peignait un tableau par jour ; en réalité il avait toujours plusieurs toiles en train, partant d’une trame réelle et s’en écartant ensuite dans des constructions d’atelier très élaborées.

En ce sens, son œuvre rejoint la définition donnée par Charles Baudelaire à propos d’Eugène Delacroix au Salon de 1846 à Paris : « Un tableau est une machine dont tous les systèmes sont intelligibles pour un œil exercé ». Pour percer les secrets des compositions nocturnes de Van Gogh, il semblerait qu’il faille joindre les regards des astronomes, des poètes et des historiens, aptes ensemble à saisir la double profondeur du cosmos et de l’âme humaine.


Jean-Pierre Luminet donnera une conférence intitulée « Carte blanche MuMa — Les nuits étoilées de Van Gogh » le samedi 26 septembre, dans le cadre de l’événement scientifique Sur les épaules des géants qui se tient du 24 au 26 septembre au Havre.

Pour en savoir plus, voir également le livre de l’auteur « Les Nuits étoilées de Vincent van Gogh », paru en 2024 aux éditions Seghers.

The Conversation

Jean-Pierre Luminet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.09.2026 à 12:48

Voyages du pape Léon XIV : ce que les prêtres africains en France révèlent des reconfigurations du catholicisme

Corinne Valasik, Sociologue des religions, Institut catholique de Paris (ICP)
Plus de 20 % des prêtres en France viennent de l’étranger, le plus souvent de pays d’Afrique, où le pape Léon XIV s’est rendu en avril 2026. Un voyage qui fait écho à son déplacement dans l’Hexagone.
Texte intégral (1659 mots)

L’ESSENTIEL

  • Entre 20 % et un tiers des prêtres en activité dans les paroisses françaises viennent de l’étranger.

  • Dans une Église longtemps missionnaire, l’inversion de la dynamique interroge la pratique du catholicisme en France.

  • Au-delà des liens entre religion et politique, les voyages du pape invitent à considérer ces échanges entre Nord et Sud.


« Chez nous le prêtre est un notable. Dès le petit-déjeuner, ça sonne, les gens viennent nous voir pour tout. Ici, je peux passer des journées sans voir personne. Parfois c’est dur, je me demande si je suis utile. » La confidence est celle d’un prêtre africain envoyé pour quelques années dans un diocèse français. Elle a été recueillie dans le cadre d’une enquête sociologique consacrée à ces prêtres venus d’Afrique pour desservir les paroisses hexagonales.

Voilà qui nous rappelle une réalité que la venue de Léon XIV en France, du 25 au 28 septembre 2026 risque de laisser au second plan : le catholicisme qui se vit chaque dimanche dans les paroisses françaises repose déjà, en grande partie, sur des femmes et des hommes venus du Sud.

Le voyage pontifical, officiellement confirmé par le Saint-Siège, sera la première visite d’État d’un pape sur le territoire français depuis celle du pape Benoît XVI en 2008. Vêpres à Notre-Dame, veillée au Stade de France, messe place de la Concorde, pèlerinage à Lourdes, cathédrale de Metz, ces images seront celles d’une France catholique, visible, mobilisée. Six mois plus tôt, du 13 au 23 avril 2026, Léon XIV avait consacré à l’Afrique son premier grand voyage transcontinental. Ces deux déplacements se répondent plus qu’il n’y parait.

Plus de 20 % des prêtres en France viennent aujourd’hui de l’étranger

En 2026, seuls 84 nouveaux prêtres seront ordonnés en France, contre 90 en 2025 et 105 en 2024. Sur ces 84 ordinations, 66 seulement pour des diocèses. Il faut mettre ces chiffres au regard d’un autre : en 1960, le pays comptait 65 000 prêtres, aujourd’hui, il en reste environ 12 000.

À ce déclin s’ajoute une autre donnée issue de mes recherches : au niveau national, de 20 % à un tiers des prêtres en activité en France, voire davantage dans certains diocèses, viennent aujourd’hui de l’étranger, soit entre 2 000 et 3 000 clercs, dont l’écrasante majorité vient d’Afrique.

Rien qu’en 2023, 1 354 prêtres venus d’Afrique exerçaient une mission pastorale sur le territoire, contre 244 pour l’ensemble de l’Europe. Ils viennent essentiellement de la République démocratique du Congo, du Congo-Brazzaville, du Bénin, du Cameroun, de Madagascar, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, pour trois à six ans, sous le régime canonique dit Fidei Donum. Ce dispositif a été créé par l’encyclique de Pie XII en 1957 pour envoyer des prêtres européens afin de renforcer les églises d’Afrique. Aujourd’hui il fonctionne en sens inverse.

L’inversion silencieuse de la mission

C’est ce retournement qui mérite d’être pensé. Le catholicisme français, longtemps émetteur missionnaire vers ce qu’il appelait ses « terres de mission », est devenu un espace récepteur. L’Église qui envoyait désormais reçoit. Cette inversion n’est pas un simple ajustement démographique : elle recompose de l’intérieur ce que signifie être catholique en France en 2026.

Les prêtres venus des diocèses africains apportent un rapport au sacré, une gestuelle liturgique, une manière de voir et de penser le monde, une théologie pastorale forgées dans des Églises jeunes et en croissance.

« Les prêtres africains au secours de l’Église française » (TV5Monde, mars 2013).

L’arrivée dans une paroisse française est souvent une surprise, comme en témoigne un prêtre interrogé : « Où sont les jeunes ? L’église était un peu remplie, mais je ne voyais que des personnes âgées. Alors vous voyez le choc que ça me fait, parce que chez nous ce n’est que des jeunes. Et puis ça chante, ça vit. Ici, c’est très différent. » Cet écart oblige en France une manière d’être prêtre.

Une autre France catholique existe déjà

Un second déplacement s’impose, du côté des fidèles. Les données de l’enquête Trajectoires et Origines 2 de l’Insee dessinent une carte inattendue de la pratique en France. 6 % des catholiques sans ascendance migratoire assistent régulièrement à la messe. La proportion atteint 55 % chez les immigrés d’Afrique centrale se déclarant catholiques. Autrement dit, la pratique religieuse catholique en France repose désormais, pour une part significative, sur des fidèles d’origine subsaharienne.

Le parallèle avec les prêtres africains est frappant : un clergé venu du Sud vient combler les vides d’un presbyterium français vieillissant, tandis qu’une pratique dominicale largement soutenue par les fidèles issus des migrations tient debout de nombreuses paroisses.

La scène est en train de devenir banale : dans une même paroisse, une assemblée historique, âgée et peu nombreuse, et une communauté de fidèle d’origine antillaise, subsaharienne, portugaise, plus jeune et plus assidue, partagent souvent les mêmes murs sans partager la même messe : deux catholicismes cohabitent mais se rencontrent peu.

Un troisième mouvement s’ajoute. À Pâques 2026, 21 386 adultes et adolescents ont été baptisés, dont 13 234 adultes, soit +28 % en un an. Les 18-25 ans représentent 42 % de ces catéchumènes, 82 % ont moins de quarante ans. Il s’agit très majoritairement de jeunes Français sans ascendance migratoire, étudiants et jeunes actifs frappant à la porte des paroisses.

Trois dynamiques, parmi d’autres, éclairent particulièrement bien la recomposition en cours : un clergé en partie venu d’Afrique, une pratique soutenue par les fidèles des migrations, un renouveau catéchuménal porté par de jeunes convertis sans lien avec ces circulations. Les deux premières transformations risquent d’être masquées, plus que révélée, par les grandes images de la Concorde.

Ce que le voyage africain du pape éclaire

Après un premier déplacement au Proche-Orient fin 2025, Léon XIV a visité en avril quatre pays d’Afrique, parcouru 18 000 kilomètres au sein de ce continent devenu la région plus dynamique du catholicisme mondial. Les séminaires ne désemplissent pas, les vocations religieuses sont nombreuses, le centre de gravité de l’Église se déplace vers le Sud.

Selon les prévisions, un catholique du trois sera africain en 2050 et selon le centre de recherche indépendant Pew Research Center, 40 % des chrétiens de la planète seront en Afrique subsaharienne.

Léon XIV vient en France, pays qui dépend déjà, pour partie, de l’Afrique qu’il visitait cinq mois plus tôt. Ces deux étapes juxtaposées montrent combien l’axe Nord-Sud du catholicisme s’est inversé, la France en est un des laboratoires les plus visibles.

« Prêtres africains en France : un catholicisme en mutation » (Institut catholique de Paris, 2025).

Les sciences sociales des religions, longtemps captées et à juste titre par la question de la sécularisation française et des liens entre religions et politique, gagneraient à décentrer leur regard. De même, les études sur les migrations pourraient prendre encore plus en compte la variable religieuse dans les logiques d’ajustements identitaires transnationaux.

Léon XIV, par ses déplacements, montre ce que les statistiques disent déjà : le catholicisme français ne se comprend plus sans l’Afrique. Il n’est plus, depuis longtemps, une affaire strictement française. La visite pontificale de septembre offre une occasion collective de le voir en face et peut-être d’apprendre à le regarder autrement.

The Conversation

Corinne Valasik ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.09.2026 à 12:47

Voyage du pape en France : quels enjeux religieux et politiques ?

Xavier Boniface, Professeur d'histoire contemporaine, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
En visite en France du 25 au 28 septembre 2026, le pape compte s’adresser à la jeunesse et aborder notamment les enjeux de l’IA et les questions européennes.
Texte intégral (1776 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le pape Léon XIV rend visite aux catholiques de France du 25 au 28 septembre 2026.

  • Au Stade de France, il s’adressera à la jeunesse, se plaçant ainsi dans la continuité de son prédécesseur Jean-Paul II.

  • Ce voyage sera l’occasion pour le pape de s’exprimer sur l’intelligence artificielle, et de saluer le catholicisme social et Robert Schuman, figure de l’Europe et de la démocratie chrétienne.


Le pape Léon XIV est attendu en France du 25 au 28 septembre prochains. Les étapes retenues pour cette visite, objet de concertations préalables, et les principaux thèmes qui devraient être abordés sont significatifs sur les plans politiques et religieux.

Il s’agit d’un « voyage apostolique », et non d’une « visite d’État » : c’est d’abord en tant que chef de l’Église catholique, successeur du chef des apôtres, que le pape vient en France y rencontrer les catholiques. Certes, il est aussi un chef d’État – de la Cité du Vatican – et, à ce titre, il sera accueilli par le président de la République et plusieurs autres responsables politiques : sa visite a donc également une dimension officielle.

L’intérêt de Léon XIV pour la France est peut-être fondé sur son histoire personnelle, puisque sa grand-mère paternelle était native du Havre et son père a pris part aux débarquements de Normandie et de Provence. Comme tous les papes jusqu’à Benoît XVI, et contrairement à son prédécesseur François, il parle le français, une des langues officielles du Vatican, et il s’est rendu en France dès avant son pontificat.

Mais des considérations plus générales sont à prendre en compte. Le calendrier est propice, avec une visite pontificale suffisamment longtemps avant l’élection présidentielle, comme cela avait été le cas pour le premier voyage de Jean-Paul II en France, en juin 1980. Cela devrait permettre, sinon d’éviter, du moins de limiter les tentatives de récupération, notamment de candidats espérant rallier le vote des catholiques.

S’adresser à la jeunesse française

Pour Léon XIV, les enjeux sont d’abord religieux. La France passait jadis pour « la fille aînée de l’Église », selon une formule popularisée depuis la fin du XIXᵉ siècle. De fait, le catholicisme français a pesé par ses initiatives pastorales, liturgiques et intellectuelles des années 1930 aux années 1960. Certes, depuis plus d’un demi-siècle, il connaît un effondrement, ce que le pape François lui reprochait implicitement, considérant l’Europe comme « un peu fatiguée » : cela pourrait expliquer son choix de ne pas visiter la France en tant que telle, même s’il y est passé à trois reprises (à Strasbourg, à Marseille et en Corse).

« Le parcours prévu pour la visite du pape Léon XIV à Paris » (Franceinfo, septembre 2026).

Mais Léon XIV a une autre vision des choses. Le 28 mai 2025, trois semaines après son élection, il a écrit aux évêques de France pour le centenaire des canonisations de trois compatriotes, Jean Eudes, Thérèse de Lisieux et Jean-Marie Vianney afin que cet anniversaire suscite « un nouvel élan missionnaire ». Cela témoigne de la représentation que le pape a de l’importance de l’héritage spirituel du pays.

Malgré les difficultés que rencontre l’Église en France et la crise provoquée par les scandales d’abus sexuels, le triplement du nombre de baptêmes d’adultes témoigne d’un relatif regain du catholicisme depuis 2022. Les raisons de cette évolution, qui semble aller à contre-courant de la tendance observée jusque-là, et malgré ses limites – le nombre de ces baptêmes d’adultes ne compense pas la diminution de celui des nouveau-nés – interrogent jusqu’à Rome. Les catéchumènes sont principalement des jeunes, entre 18 et 40 ans.

Cette catégorie de la population reste une priorité pastorale pour les papes. Jean-Paul II a lancé les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) et, lors de ses voyages, rencontrait des jeunes, comme en 1980 au Parc des Princes. Léon XIV se place dans cette continuité avec la veillée au Stade de France où 80 000 personnes sont attendues (50 000 en 1980).

Aborder les défis de l’IA

Le sanctuaire de Lourdes est un autre symbole de la vitalité et du rayonnement du catholicisme en France, même si sa fréquentation tend à diminuer un peu. Le pape y était venu alors qu’il était encore séminariste.

Le souverain pontife entend honorer un haut lieu de pèlerinage en y rencontrant des malades, dont l’accueil est une des spécificités de ce sanctuaire, et des victimes de violences sexuelles. Fréquentée par 60 % d’étrangers, Lourdes est à la croisée des dimensions nationale et internationale qui caractérisent le voyage du pape.

Le discours qu’il tiendra à l’Unesco s’inscrit principalement dans cette perspective mondiale. Depuis Jean-Paul II en 1980, aucun pape ne s’était exprimé depuis cette tribune. Benoît XVI s’était adressé « au monde de la culture » au collège des Bernardins en 2008. Répondant à l’invitation du directeur de l’Unesco, Léon XIV y parlera des défis liés à l’utilisation de l’intelligence artificielle, notamment en matière d’éducation, d’information et de création artistique.

Ce propos fait écho à sa première et récente lettre encyclique, Magnifica Humanitas, « sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’IA ». Le pape et l’Unesco partagent de ce point de vue les mêmes préoccupations culturelles.

Rendre hommage à Robert Schuman, figure de l’Europe et de la démocratie chrétienne

L’étape à Metz, avec le thème de l’Europe, est un autre volet à dimension internationale du voyage pontifical. Les papes Jean-Paul II, en 1988, et François, en 2014, avaient prononcé un discours devant les députés européens à Strasbourg, dans un cadre institutionnel.

Léon XIV a opté pour une visite symbolique dans la préfecture de la Moselle. Ce département, voisin de la Belgique et frontalier avec deux pays, a été balloté entre la France et l’Allemagne de 1870 à 1945, au fil des guerres, avant d’être présenté comme un « carrefour de l’Europe ».

Mais c’est d’abord à Robert Schuman que le pape, qui porte le même prénom, entend rendre hommage. L’homme politique, l’un des « pères de l’Europe », est inhumé à Scy-Chazelles, près de Metz, où il a longtemps résidé. Un procès en vue de sa béatification est en cours, et le pape François l’a reconnu « vénérable ». Membre du Mouvement républicain populaire, Robert Schuman se rattache à la démocratie chrétienne.

Ce courant émane du catholicisme social que Léon XIII (1878-1903) a promu avec l’encyclique Rerum Novarum (1891). Mais ce pape ne l’envisage alors que sous la forme « d’une bienfaisante action chrétienne parmi le peuple » (encyclique Graves de Communi, 1901). Devenue un véritable courant politique, la démocratie chrétienne a continué à se référer aux principes du catholicisme social (subsidiarité, solidarité, participation) dont Léon XIV, par le choix de son nom, assume l’héritage.

Konrad Adenauer et Alcide De Gasperi en sont issus, comme Schuman. Ce sont eux qui ont commencé à construire l’Europe avec la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). L’objectif était de réconcilier les anciens belligérants en s’appuyant sur des intérêts communs. La paix est donc au cœur du projet européen.

L’intervention prévue de Léon XIV au Centre Robert-Schuman, après une rencontre interreligieuse, s’intitulera d’ailleurs « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité ».

Lors du voyage du pape en France, la paix, l’Europe, les conséquences de l’utilisation de l’IA sur la dignité humaine en seront peut-être le volet le plus politique et international, tandis que les évolutions du catholicisme français et la jeunesse auront une portée plus directement religieuse. Mais ces différents aspects sont complémentaires dans la vision du Saint-Siège pour inciter les catholiques, et les jeunes en particulier, à s’impliquer dans la construction d’un monde de paix et la promotion de la dignité humaine.

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21.09.2026 à 12:11

Donald Trump crie victoire au Groenland, mais l’accord révèle une profonde crise de confiance

Shannon Brincat, Senior Lecturer in Politics and International Relations, University of the Sunshine Coast
Juan Zahir Naranjo Cáceres, Sessional Academic in International Relations, Political Science and Legal Studies, University of the Sunshine Coast
L’accord conclu entre les États-Unis, le Danemark et le Groenland écarte le risque d’une crise immédiate mais soulève des questions sur l’influence de Washington dans l’Arctique et sur l’avenir de la confiance au sein de l’OTAN.
Texte intégral (2255 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le nouvel accord de sécurité entre le Groenland et les États-Unis préserve la souveraineté du premier, mais renforce le contrôle stratégique du second dans l’Arctique.

  • Donald Trump présente comme une victoire majeure des avantages dont Washington disposait déjà en grande partie.

  • En faisant pression sur un allié, les États-Unis fragilisent la confiance au sein de l’OTAN et imposent une « doctrine Monroe 2.0 ».


Le président américain Donald Trump présente déjà le nouvel accord de sécurité conclu entre les États-Unis, le Danemark et le Groenland comme une victoire personnelle.

À l’en croire, Washington aurait obtenu un contrôle permanent sur la sécurité du Groenland, ainsi que le pouvoir d’empêcher ses adversaires d’y établir des bases militaires ou d’y réaliser des investissements dans des secteurs sensibles.

Le cabinet de la Première ministre danoise décrit pourtant un accord bien différent, qui viserait à renforcer la sécurité dans l’Arctique tout en préservant la souveraineté et l’intégrité territoriale du royaume du Danemark, ainsi que le droit des Groenlandais à l’autodétermination.

Mais le compromis politique se dessine déjà clairement. Trump obtient une démonstration de puissance – ou, comme l’a résumé un correspondant aux États-Unis du quotidien danois Politiken, « il a été autorisé à célébrer sa victoire sur les réseaux sociaux ». Le Danemark et le Groenland conservent, eux, leur souveraineté officielle. Enfin, l’OTAN évite une rupture immédiate. Chaque partie peut ainsi crier victoire.

C’est la lecture optimiste. Une autre, plus inquiétante, consiste à considérer que cet accord récompense des mois de pressions exercées sur un allié. Il normalise une politique des sphères d’influence, dans laquelle les petits États demeurent juridiquement souverains, mais subissent des pressions pour accepter une subordination stratégique.

Un seul perdant, la démocratie

Le contexte intérieur rend cet accord encore plus préoccupant. Le jour même où Donald Trump a annoncé l’accord sur le Groenland, des journalistes de CNN, MS NOW et Politico se sont vu refuser l’accès à la Maison Blanche et retirer leur accréditation. Plus tôt ce mois-ci, International IDEA indiquait que près de la moitié de ses 30 indicateurs mesurant l’état de la démocratie américaine étaient tombés à leur plus bas niveau depuis le début de sa collecte de données, en 1975.

Il ne s’agit pas de deux scènes politiques distinctes. Sur le plan intérieur, le président revendique le pouvoir de décider quels médias sont légitimes. À l’étranger, il s’arroge celui de décider quels États et quels investissements sont acceptables sur le territoire d’un allié. Dans les deux cas, les règles fondées sur la réciprocité cèdent la place au bon vouloir d’un seul homme, et tout désaccord est assimilé à de la déloyauté.

Mais pour Donald Trump, l’accord sur le Groenland tombe à un moment particulièrement favorable. Son annonce intervient peu avant les élections de mi-mandat de novembre, alors que la guerre contre l’Iran et, plus largement, son bilan en matière de politique étrangère sont devenus de sérieux handicaps politiques. Selon un sondage Quinnipiac réalisé en septembre, seuls 29 % des électeurs inscrits approuvaient sa gestion du conflit avec l’Iran, contre 65 % qui la désapprouvaient. Sa politique étrangère ne recueillait que 33 % d’opinions favorables.

Alors que le conflit s’enlise, des élus républicains du Congrès ont également commencé à faire défection lors de votes sur les pouvoirs de guerre. Plutôt que d’avoir à défendre une guerre sans fin clairement définie, Donald Trump peut désormais célébrer sa victoire et affirmer que ses menaces ont permis aux États-Unis d’obtenir un avantage stratégique durable.

Le Danemark et le Groenland obtiennent eux aussi quelque chose d’important. Ils évitent une annexion, une vente forcée et le risque immédiat d’un affrontement au sein de l’OTAN. Leur déclaration publique commune préserve explicitement la souveraineté, l’intégrité territoriale et le droit du Groenland à l’autodétermination.

L’OTAN, elle, bénéficie d’un répit. Dans notre article de janvier, nous expliquions que les menaces de Donald Trump avaient fait naître une possibilité sans précédent : qu’un membre fondateur de l’Alliance devienne une menace directe pour le territoire d’un autre de ses membres.

L’accord écarte ce danger immédiat et établit un programme commun pour la sécurité dans l’Arctique. La cohésion institutionnelle de l’organisation est préservée, mais cela ne signifie pas que la confiance politique a été rétablie.

Un accès stratégique dont Washington disposait déjà en grande partie

L’écart entre les déclarations de Donald Trump et le contenu apparent de l’accord est considérable. En vertu de l’accord de défense de 1951, complété en 2004, les États-Unis disposent déjà de droits presque illimités de survol et d’implantation de bases. Le compte rendu de l’accord par la BBC montre lui aussi à quel point le résultat est éloigné d’une prise de possession du territoire.

Le nouvel accord pourrait néanmoins comporter des dispositions importantes, comme l’interdiction d’implanter des bases militaires de pays non membres de l’OTAN ou l’obligation d’obtenir l’aval des États-Unis pour certains investissements sensibles.

Ces avancées restent toutefois très en deçà de l’exigence maintes fois formulée par Donald Trump de posséder ou de contrôler le Groenland. Il a revu ses ambitions à la baisse, passant de l’annexion à un accès élargi, avant de présenter ce recul comme une victoire totale.

Le coût diplomatique est élevé et se fera sentir à long terme. Une récente enquête de Reuters révèle que les gouvernements européens doutent de plus en plus de la fiabilité des États-Unis en tant que partenaire en matière de sécurité. Des responsables ont également averti que l’érosion de la confiance envers Washington affaiblissait la crédibilité de l’article 5, qui stipule qu’une attaque armée contre l’un des membres est considérée comme une attaque contre tous et déclenche une obligation de défense mutuelle.

Le Danemark n’est ni un adversaire ni un allié qui profite du système sans contribuer à sa défense. C’est un membre de l’OTAN qui a augmenté ses dépenses militaires, notamment en consacrant 14,6 milliards de couronnes – soit près de 2 milliards d’euros – à la défense de l’Arctique en janvier. Il soutient également de façon constante les opérations menées par les États-Unis.

Au lieu de poursuivre leurs objectifs de sécurité en suivant les mécanismes habituels de concertation entre alliés, les États-Unis ont menacé de s’emparer d’un territoire danois, contraignant ainsi le Danemark à participer à des négociations destinées à écarter un danger créé par celui qui était censé le protéger. L’accord qui en résulte ne fait que limiter les dégâts causés par un système d’alliance devenu toxique.

La doctrine Monroe gagne le Grand Nord

La stratégie de sécurité nationale de 2025 promettait de réaffirmer et de faire appliquer la doctrine Monroe, qui s’oppose à toute ingérence d’une puissance extérieure autre que les États-Unis dans les affaires du continent américain. Elle vise à empêcher des puissances concurrentes extérieures au continent d’y déployer des forces ou d’y prendre le contrôle d’actifs stratégiques. C’est précisément ce que permet cet accord.

Le Groenland a déjà connu une situation semblable. Quelques jours après l’invasion du Danemark par l’Allemagne, en avril 1940, Cordell Hull, alors secrétaire d’État américain, avait affirmé à l’ambassadeur britannique que la doctrine Monroe s’appliquait sans réserve au Groenland, dissuadant ainsi le Royaume-Uni et le Canada de mettre à exécution leur projet d’occuper l’île avant les Allemands.

Un an plus tard, l’ambassadeur du Danemark à Washington signait un accord de défense qui reconnaissait la souveraineté danoise tout en accordant aux États-Unis une compétence exclusive à l’intérieur des zones de défense.

C’est ainsi que la doctrine Monroe a toujours fonctionné. Elle n’a jamais exigé de posséder un territoire, mais seulement de décider qui d’autre pouvait y entrer, alliés compris. L’Amérique latine connaît bien ce schéma. Le Danemark conserve son drapeau, ses tribunaux et son État-providence. La souveraineté reste à Copenhague. Mais les décisions sur ceux qui peuvent entrer sont transférées à Washington.

Quelle place pour l’OTAN ?

En janvier, le premier ministre groenlandais avait affirmé que la sécurité et la défense de l’île relevaient de l’OTAN. Or, l’accord finalement conclu a été négocié de manière bilatérale, en dehors de l’Alliance, dans le cadre d’une stratégie qui annonce également l’arrêt de l’élargissement de l’OTAN. Washington agit désormais en son nom propre comme garant de la sécurité du Groenland.

Les alliés en ont pris acte. Reuters a rapporté cette semaine qu’au moins huit pays membres, dont le Danemark, cherchaient à réduire leur dépendance aux armes et aux technologies de défense américaines.

Lorsqu’un allié loyal peut subir des pressions au sujet d’un territoire qui lui appartient, la défense collective commence à ressembler à un racket à ciel ouvert. D’autres en tireront les leçons. Washington s’insurge lorsque la Russie prétend exercer son autorité sur ses voisins, mais cette position devient plus difficile à tenir dès lors que les États-Unis instaurent le même type de rapport de force dans l’Arctique, aux dépens d’un allié. L’Amérique latine a passé la majeure partie du XXe siècle sous ce régime. L’Europe est désormais invitée à découvrir ce qu’il en coûte.

Cet accord ne doit pas être jugé uniquement à l’aune de ce que Donald Trump n’a pas réussi à obtenir. Il faut aussi mesurer le précédent qu’il crée. Washington a montré qu’il pouvait menacer un allié, le contraindre à négocier pour obtenir des prérogatives supplémentaires, présenter le résultat comme une prise de contrôle permanente, puis s’attribuer le mérite d’avoir rétabli la stabilité.

Voilà à quoi ressemble, dans les faits, la doctrine Monroe 2.0. Elle préserve peut-être la cohésion formelle de l’OTAN, mais elle accélère l’érosion de la confiance dont dépend, en définitive, l’Alliance.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

21.09.2026 à 11:34

« Vous êtes la perle rare » : Comment donner à chaque salarié le sentiment d’être unique tout en garantissant un esprit d’équipe ?

Birgit Schyns, Professor of Organisatonal Behaviour, Neoma Business School
Iris K. Gauglitz, Dr., Neoma Business School
Urszula Lagowska, professeur de leadership et comportement organisationnel, Neoma Business School
Pour favoriser la cohésion et la performance d’une équipe, les managers doivent s’assurer que chaque collaborateur se sent pleinement intégré. C’est ce que promet le leadership inclusif.
Texte intégral (1349 mots)

Pour favoriser la cohésion et la performance d’une équipe, les managers doivent s’assurer que chaque collaborateur se sent pleinement intégré. C’est justement ce que propose le concept de « leadership inclusif ». Cette intégration fonctionne-t-elle pour tous et en toutes circonstances ?


Diriger des équipes avec des profils diversifiés constitue l’un des défis centraux du management. Pour réunir et intégrer tous les employés, le manager peut s’appuyer sur le leadership inclusif. Ce dernier repose sur deux types de comportements.

  • le premier vise à renforcer le sentiment d’appartenance en soutenant les membres de l’équipe ou à partager les prises de décision ;

  • le second vise à valoriser le sentiment d’être unique en encourageant la valeur individuelle et à favoriser l’expression authentique des compétences et des aspirations de chacune et chacun.

Des études ont établi un lien entre le leadership inclusif et une plus grande créativité, de meilleures performances et un climat d’équipe plus soudé.

Les organisations ont répondu à ces résultats en investissant massivement dans des programmes de formation destinés à aider les managers à mieux écouter, à impliquer les collaborateurs dans les décisions et à valoriser activement leurs contributions.

Mais cela ne fonctionne pas de façon égale pour tous les salariés. Pourquoi ?

Distinction optimale

L’hypothèse selon laquelle tous les membres d’une équipe auraient des attentes élevées d’intégration, et que ces dernières resteraient équivalentes à n’importe quelle situation et n’importe quel moment ne se vérifie pas dans les faits.

Nos travaux remettent directement en cause cette hypothèse en s’appuyant sur la théorie de la distinction optimale.

Cette dernière propose que les individus recherchent constamment un équilibre entre le besoin de s’identifier à un groupe et celui de s’en différencier, aussi bien à l’intérieur d’un même groupe qu’entre différents groupes sociaux.

Produire l’inverse de ce qui est recherché

Les employés restent différents ; ils ne ressentent pas ces attentes d’intégration avec la même intensité et ils peuvent souhaiter un management différent en fonction d’une situation et d’un nouvel environnement.

Imaginons un collaborateur qui a un besoin particulièrement fort de reconnaissance personnelle. Cette personne sera satisfaite lorsque son manager reconnaît ses contributions individuelles et met en valeur ses atouts. Mais quand ce même manager souligne qu’elle fait pleinement partie de l’équipe, ce collaborateur se sent mis à l’écart. Pourquoi ? Parce que son besoin de se sentir unique reste insatisfait, et il commence à se sentir exclu plutôt qu’inclus.

Comment ce dernier peut-il réagir ? Nous postulons qu’il cherche à réaffirmer sa propre singularité. Par exemple, il peut se livrer à des comparaisons défavorables avec ses collègues, en soulignant les faiblesses des autres. À terme, ces comportements produisent exactement l’inverse de ce que le manager recherchait : moins de cohésion d’équipe, plus de frictions interpersonnelles et un climat dans lequel les autres membres se sentent jugés plutôt que soutenus.

Considérons maintenant un scénario différent : un nouveau collaborateur intègre une équipe. C’est un bon élément, et il en est conscient. Sa préoccupation première à son arrivée n’est pas la reconnaissance, c’est l’acceptation.

Cette personne a besoin d’être accueillie dans les discussions collectives et d’être traitée équitablement. Si le manager réagit à ses bonnes performances en la distinguant systématiquement, en attirant l’attention sur ce qui la distingue du reste de l’équipe, l’effet peut être l’inverse de l’inclusion visée. Plutôt que de se sentir valorisé, ce collaborateur se sent exposé. Sa réaction peut être de se désengager, de se distancier psychologiquement de l’équipe et, finalement, de moins s’identifier à l’entreprise.


À lire aussi : Le syndrome du sauveur au travail : quand les héros de l’entreprise créent les crises qu’ils prétendent résoudre


Conséquences réelles et mesurables

Quand un collaborateur éprouve un décalage entre ce que son manager lui offre et ce dont il a réellement besoin, il en résulte un sentiment de remise en question. Ces menaces d’identité entraînent des conséquences réelles et mesurables.

Au niveau individuel, les salariés peuvent se désengager. Certains employés, dans leur tentative de rétablir leur sentiment d’appartenance, peuvent recourir à des gestes d’alliance performative. Concrètement, elles affichent publiquement leur solidarité non par conviction sincère, mais comme moyen de réaffirmer leur place dans le groupe.

Au niveau organisationnel, des recherches soulignent que des salariés dont l’identité se sent menacée par les initiatives d’inclusion peuvent même réduire leur soutien aux politiques de diversité, d’équité et d’inclusion, exactement l’inverse de ce que les organisations cherchent à obtenir.

Partir du réel

Soyons clairs : le leadership inclusif part d’une bonne intention et produit fréquemment des résultats positifs. L’argument développé ici n’est pas contre l’inclusion, mais en faveur d’une version plus adaptée aux organisations et aux employés.

Quand les membres d’une équipe diffèrent dans leurs besoins d’appartenance et d’unicité, les managers ont intérêt à s’adapter au cas par cas.

La première étape consiste à développer une compréhension opérationnelle des besoins de leurs collaborateurs, et à rester attentifs aux façons dont ces besoins peuvent évoluer selon les situations et les périodes. Cette approche demande aux managers d’observer attentivement les réactions de leurs équipiers, non seulement ce qu’ils disent, mais ce que leurs comportements signifient.

Les programmes de formation ont un rôle crucial à jouer ici. Plutôt que d’enseigner les comportements inclusifs comme une série de recettes fixe à appliquer uniformément à tous, ils devraient encourager la flexibilité et la pratique réflexive. Comme le recommandent désormais des spécialistes du développement du leadership, les formations devraient inclure des composantes en situation réelle, afin que les managers apprennent à évaluer en temps réel l’impact de leurs comportements sur les différents membres de leur équipe.

Pour les managers prêts à développer cette compétence, les bénéfices en matière de cohésion d’équipe, de confiance et de performance seront vraisemblablement bien supérieurs à ce que toute approche uniforme peut offrir.

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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

21.09.2026 à 11:33

Quand le collègue « indispensable » part en vacances, l’entreprise tourne au ralenti

Nada Kanita, Maitre de conférence en sciences de gestion spécialisée en Systèmes d'information, Université de Bretagne occidentale
Comment faire en sorte que l’absence d’un salarié ne désorganise pas tout un service, voire l’entreprise ? Pour y parvenir, il faut anticiper et réfléchir à un vrai partage des informations.
Texte intégral (1221 mots)

L’ESSENTIEL

  • Un seul collègue s’absente et toute l’activité de l’entreprise ralentit ? Le problème ne vient pas de son absence, mais d’une dépendance invisible.

  • Documents partagés et procédures ne contiennent jamais tout : une partie essentielle des savoirs repose sur l’expérience des collaborateurs.

  • Organiser les relais, transmettre régulièrement les savoirs et documenter les informations critiques évite qu’une absence ordinaire ne se transforme en crise.


Chaque été, le même scénario se répète dans de nombreuses organisations. Un client attend une réponse, une décision est reportée ou un incident reste irrésolu. La raison reste la même : « Il faut attendre le retour de X » ou « Seul Y connaît le dossier ».

Les congés ne devraient pourtant pas être une source de problèmes. Ils révèlent néanmoins une dépendance qui s’est installée au fil du temps, lorsqu’un savoir indispensable au fonctionnement d’une organisation finit par être détenu par une seule personne.

Une dépendance invisible révélée

Les organisations valorisent leurs collaborateurs experts. Grâce à leur expérience, ceux-ci ont acquis des compétences clés et connaissent finement leur environnement de travail. Ils savent retrouver le bon interlocuteur, éviter une erreur déjà rencontrée et repérer les fragilités de l’organisation. Ils détiennent surtout des savoirs tacites, rarement consignés dans les procédures ou les outils.

Cependant, lorsque cette expertise n’est ni partagée ni accessible, elle devient un point de fragilité pour l’organisation. Quelques jours de congé, un arrêt maladie ou une mobilité peuvent suffire à ralentir l’activité. Les collègues disposent bien des procédures, des données et des processus formalisés, mais pas toujours des connaissances nécessaires pour les interpréter : l’historique du dossier, les exceptions ou encore les raisons d’une décision passée.


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Au-delà des procédures formalisées

Une organisation fonctionne rarement grâce aux seuls éléments formalisés. Certaines connaissances sont inscrites dans les logiciels, les procédures et les bases documentaires. D’autres se construisent dans l’action : savoir à qui s’adresser, anticiper un risque ou comprendre pourquoi une règle comporte des exceptions.

Les recherches sur la mémoire organisationnelle montrent que l’expérience est conservée dans plusieurs « réservoirs » : les individus, les routines, la culture, les outils et les archives. Lorsqu’une connaissance critique réside uniquement dans la mémoire d’une personne, elle devient difficilement mobilisable en son absence. Sa transmission n’est pas automatique.

Les recherches sur le transfert des connaissances soulignent la difficulté de transmettre certains savoirs issus de l’expérience. Il ne s’agit pas nécessairement d’une rétention intentionnelle ou d’un refus de transmettre. Certains raisonnements sont devenus si familiers que l’expert les applique intuitivement, sans toujours parvenir à les expliciter.

Un gros risque opérationnel

La concentration des connaissances crée dès lors un risque opérationnel. Les délais s’allongent, les dossiers s’accumulent et les équipes improvisent des solutions de contournement. Certaines tâches sont suspendues, d’autres sont réalisées à partir d’informations manquantes ou incomplètes. Cette situation affecte aussi la qualité des décisions. Les procédures indiquent souvent ce qu’il faut faire, mais rarement pourquoi.

Or, la mémoire organisationnelle permet d’interpréter les situations présentes à partir de l’expérience passée. Sans l’historique d’un dossier ou les raisons d’un choix antérieur, les collaborateurs peuvent reproduire une erreur, appliquer une règle obsolète ou prendre une décision inadaptée.

Cette dépendance pèse enfin sur l’expert, sollicité en permanence, parfois même pendant ses congés. Il devient progressivement un goulot d’étranglement : plus l’organisation dépend de lui, moins il dispose de temps pour transmettre ses connaissances.

La mémoire transactive ne suffit pas

Les équipes développent une cartographie implicite des connaissances : chacun sait vers qui se tourner selon le problème rencontré. Les chercheurs parlent de « mémoire transactive » pour désigner cette capacité collective à savoir « qui sait quoi ».

Ce mécanisme facilite la coordination tant que les personnes restent disponibles. Cependant, identifier l’expert ne permet pas de poursuivre l’activité lorsqu’il est absent. L’objectif n’est pas que chacun maîtrise tout, mais qu’aucune activité essentielle ne repose sans relais sur une seule personne.

Les congés : un bon crash test

Les congés peuvent servir de test de résistance. Quelles activités s’arrêtent en l’absence d’une personne ? Quels dossiers nécessitent toujours son intervention ? Ces questions révèlent les dépendances critiques avant qu’un départ ou un incident ne les transforme en crise.

La réponse ne consiste pas à tout documenter. Accumuler des fichiers volumineux rarement consultés ou rapidement obsolètes ne constitue pas une mémoire utile. Mieux vaut conserver les éléments nécessaires à l’action : les décisions importantes et leurs justifications, les principales exceptions, les contacts essentiels et les points de vigilance.

Des pratiques simples complètent cette documentation : organiser des binômes, alterner les responsabilités, prévoir des temps de transmission et faire relire les dossiers critiques. Cette redondance a un coût immédiat, mais elle protège la continuité de l’activité et réduit la pression sur les experts.

Le partage des connaissances doit enfin être reconnu comme une composante du travail, et non comme une tâche à accomplir « lorsqu’on aura le temps ». Une organisation résiliente n’est pas celle qui ne dépend de personne, mais celle qui transforme les expertises individuelles en capacités collectives.

The Conversation

Nada Kanita ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.09.2026 à 09:26

Comment le système immunitaire constitue une empreinte unique à chaque être humain – et ce que la décrypter pourrait changer en santé

Aleksandra Walczak, Directrice de Recherche CNRS, École normale supérieure (ENS) – PSL
Thierry Mora, Directeur de recherche au CNRS, École normale supérieure (ENS) – PSL
Saviez-vous que l’on peut vous identifier de manière unique par votre système immunitaire, même si vous avez un vrai jumeau ?
Texte intégral (2211 mots)
Un virus, en rouge, active les récepteurs d’un lymphocyte T, en vert. David S. Goodsell, RCSB Protein Data Bank, doi: 10.2210/rcsb_pdb/goodsell-gallery-022, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Notre système immunitaire est prêt à rencontrer de nouveaux agents pathogènes, y compris ceux qui n’existaient pas à notre naissance.

  • Grâce à des combinaisons aléatoires d’ADN dans les cellules du système immunitaire, nous possédons une diversité phénoménale de récepteurs capables d’identifier des virus et d’autres agents pathogènes.

  • Cette diversité est propre à chacun de nous. Elle peut notamment être analysée pour nous identifier, participer à des diagnostics médicaux, tester l’efficacité de nouveaux vaccins personnalisés… et son utilisation ne fait que commencer.


Les recherches récentes montrent que l’état immunitaire de chacun constitue une « empreinte digitale » unique, propre à chacun.

En l’étudiant, on peut non seulement connaître votre identité, mais également votre âge et, à l’avenir, toutes les maladies que vous avez eues. Il contient une sorte de dossier médical (d’un type qu’on ne risque pas d’égarer) qui peut être utilisé pour mieux traiter nos maladies et pour la prévention médicale.

Un générateur de protéines aléatoires pour se défendre contre les attaques

Nous sommes entourés de nombreux agents pathogènes, comme les virus (grippe, Covid), les parasites et les tumeurs, qui menacent notre santé et notre bien-être. Beaucoup de ces pathogènes évoluent et changent constamment. Si nous parvenons à rester en bonne santé face à ces menaces changeantes, c’est grâce à notre système immunitaire « adaptatif ». Nous en avons tous un, comme vous en avez probablement pris conscience pendant la pandémie de Covid.

Ce système immunitaire adaptatif est prêt à rencontrer de nouveaux agents pathogènes, y compris ceux qui n’existaient pas à notre naissance. Il se sert de cellules spécialisées, les lymphocytes B et T, qui peuvent reconnaître un type de pathogènes, de façon hyperspécialisée. Ils reconnaissent ces pathogènes par des protéines de surface, appelées « récepteurs », qui se lient aux protéines de l’agent pathogène et provoquent la réponse immunitaire.

Cependant, chaque lymphocyte n’a qu’un seul type de récepteur, et chaque récepteur ne reconnaît qu’une infime fraction de pathogènes. Il nous faut donc un grand nombre de lymphocytes et qu’ils portent, à eux tous, une grande diversité de récepteurs.


À lire aussi : Comment notre corps se défend-il contre les envahisseurs ?


De fait, chacun d’entre nous abrite plus d’un milliard de récepteurs différents. Ce chiffre est énorme, et semble même défier les lois de la biologie. La formule des protéines est inscrite dans notre ADN sous forme de gènes, et notre génome ne contient qu’autour de 20 000 gènes. Comment est-il possible de créer une telle diversité de récepteurs immunitaire dans ces conditions ?

Dans un travail qui lui a valu le prix Nobel, Susumu Tonegawa a montré en 1976 que, pour dépasser les limites de l’encodage classique, la nature joue aux Lego avec l’ADN : dans chaque lymphocyte, des morceaux de gènes existants sont collés les uns aux autres de manière aléatoire, et de l’ADN est aussi ajouté ou supprimé – au hasard ! – au niveau des jonctions. La diversité combinatoire de ce processus produit un nombre presque illimité de récepteurs différents.

Au final, la diversité de récepteurs à des pathogènes abritée par notre organisme n’est limitée que par le nombre de lymphocytes subissant ce jeu de Lego, de l’ordre du milliard, bien plus que les 20 000 protéines encodées dans notre génome.

Et c’est ainsi, grâce à cette gigantesque diversité de récepteurs présents à la surface de nos lymphocytes, que nous sommes en principe protégés de tous les pathogènes possibles.

Une empreinte immunitaire unique

Les lymphocytes B et T circulent partout dans notre corps. Il est facile d’en échantillonner des millions par une simple prise de sang, et de révéler la séquence ADN de leurs récepteurs par des méthodes de séquençage à haut débit.

En partant de ce type de données, notre équipe a utilisé une combinaison d’analyse statistique et de modélisation pour caractériser précisément la génération de la diversité des récepteurs de lymphocytes B et T dans différentes espèces comme l’humain et la souris.

Grâce à ce travail, on connaît maintenant précisément la probabilité avec laquelle tout organisme peut produire un récepteur donné. Cette probabilité est à peu près la même pour nous tous : c’est une loi universelle.

L’ensemble des récepteurs lymphocytaires ainsi générés s’appelle notre « répertoire immunitaire adaptatif ». Il nous identifie de manière unique.

En effet, bien que nous ayons tous la même machinerie pour générer nos récepteurs, nous générons tous des récepteurs différents. C’est comme si nous recevions tous le même dé pipé, avec un très grand nombre de faces reflétant la diversité immense des récepteurs possibles. Lorsque nous lançons notre dé à de multiples reprises, nous obtenons tous des suites de nombres différentes. Certains nombres peuvent être communs entre individus, mais la plupart sont privés car ils ne sont tirés que chez un individu donné.

De la même manière, lors du développement immunitaire, nous générons tous des ensembles différents de récepteurs immunitaires, à partir des mêmes segments d’ADN et en suivant les mêmes règles.

Qu’est-ce que le développement immunitaire ?

  • Lors de leur développement, les lymphocytes acquièrent leurs caractéristiques immunitaires ainsi que leur récepteur aléatoire dans des organes spécifiques, avant d’être relâchés dans l’organisme.
  • Pour les lymphocytes T, cela se passe dans le thymus (mieux connu chez les bovins sous le nom de « ris de veau »), essentiellement jusqu’à la fin de l’adolescence ; et dans la moelle osseuse pour les lymphocytes B, tout au long de vie.
  • Une fois qu’ils sont relâchés dans l’organisme, les lymphocytes et leurs descendants peuvent proliférer et modifier leurs caractéristiques au contact de l’environnement.

Cet ensemble unique de récepteurs constitue une sorte d’empreinte digitale qui nous est propre, et qui est largement indépendante de notre génome.

Ainsi, notre analyse nous a permis de caractériser un modèle statistique de référence pour décrire le répertoire de récepteurs d’une personne en bonne santé, c’est-à-dire dont le système immunitaire fonctionne normalement et qui ne subit pas d’infection aiguë.

Nous pouvons désormais calculer avec une grande précision combien de récepteurs deux personnes auront en commun et identifier les récepteurs qui ont le plus de chances d’être générés.

À quoi ça sert ?

Le séquençage immunitaire pourrait être utilisé en médecine légale sans divulguer l’identité familiale. Notre équipe a calculé que, à partir de seulement 10 000 lymphocytes échantillonnés, il était possible d’identifier un individu parmi la population mondiale avec un taux d’erreur inférieur à une chance sur un million.

Cette empreinte n’est presque pas influencée par le génome, puisqu’elle est générée au hasard lors du développement immunitaire. Elle ne révèle donc presque rien sur les relations de parenté. Mieux, elle permet de distinguer des vrais jumeaux aussi aisément que des personnes sans aucune relation génétique. Bien qu’elle varie au gré des infections et autres vaccins, elle est suffisamment stable dans le temps pour permettre l’identification d’individus des décennies plus tard. En effet, le processus de changement est lent : il est observé empiriquement qu’une grande partie du répertoire est conservé sur une échelle de cent ans.

Mais les applications plus importantes concernent la santé. Notre analyse a permis de décrire un modèle de répertoire d’une personne en bonne santé. Nous avons également démontré l’existence d’anomalies statistiques qui dévient de cette base chez les patients affectés par une maladie particulière. Ces anomalies nous permettent de définir des scores statistiques construits à partir des données de répertoire de chaque patient. Ces scores peuvent être utilisés dans le diagnostic et la détection de maladies diverses, allant des maladies auto-immunes à la réponse à un virus comme le Covid.

Des approches plus poussées tirant parti de l’échantillonnage du répertoire à plusieurs points de temps sont également utilisées aujourd’hui pour étudier l’efficacité de nouveaux vaccins personnalisés contre le cancer et de nouveaux traitements. En reliant des lymphocytes spécifiques à certaines maladies et à certains états pathologiques, nous pouvons comprendre comment notre système immunitaire réagit et chercher à déterminer si nous pouvons prédire sa réponse à de futures menaces.

Cependant, nous pouvons aller encore plus loin. Notre répertoire immunitaire contient l’histoire de nos infections passées. Par exemple, il est possible d’estimer assez précisément notre âge à partir de la souche du virus de la grippe à laquelle notre système immunitaire réagit le plus fortement. Ainsi, nous nous promenons avec un dossier médical personnalisé. Mais celui-ci est codé, et nos efforts pour le décrypter ne font que commencer. Ce défi est à notre portée, et nous comptons sur les outils de la physique et des mathématiques pour le surmonter.


Ces projets ont bénéficié du soutien de l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets (Analyse computationnelle de la réponse des répertoires immunitaires aux virus — RESP-REP ANR-19-CE45-0018 et Identifying repertoire response in wild mice — WILDTYPES ANR-24-CE45-7957). L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.


Aleksandra Walczak donnera une conférence intitulée « Résiste ! L’évolution au sein de nous », le samedi 26 septembre, dans le cadre de l’événement scientifique Sur les épaules des géants qui se tient du 24 au 26 septembre au Havre (Seine-Maritime).

The Conversation

Aleksandra Walczak a reçu des financements de l'European Research Council, Agence nationale de la recherche et Foundation pour la Recherche Médicale.

Thierry Mora a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche, de la Commission Européenne, et de la fondation Bettencourt-Schueller.

20.09.2026 à 18:59

Mille millions de mille cyborgs ! Pourquoi les pirates informatiques demandent de plus en plus de rançons en cryptomonnaies

Pierre-Charles Pradier, Maître de conférences en Sciences économiques, LabEx RéFi, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Les rançongiciels ont rapporté plus de 800 millions de dollars en 2025. Mais comment font les pirates pour recevoir l’argent de ces rançons ?
Texte intégral (2789 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les rançongiciels, ces logiciel bloquant l’accès à un ordinateur en volant ses données en échange d’une rançon, ont rapporté plus de 800 millions de dollars en 2025.

  • Pour partir avec leur butin, les pirates du Web passent de plus en plus par les cryptomonnaies, plus rémunératrices et moins traçables.

  • Les positions ambiguës des États, comme la Russie, l’Iran et la Corée du Nord, brouillent encore plus les pistes pour les gendarmes financiers.


Cet été, une cyberattaque d’ampleur a touché le système d’information de la Direction générale des finances publiques (DGFiP) avec le vol de données fiscales et cadastrales de 678 000 particuliers et professionnels. Les fuites : noms, prénoms, adresses postales, numéros de téléphone, situation familiale, quotient familial, revenu fiscal de référence et taux de prélèvement à la source.

Cette attaque n’est pas isolée. L’extorsion grâce aux logiciels rançonneurs est une activité qui en 2025 rapporterait à ceux qui la pratiquent un butin de 820 millions de dollars états-uniens issus des paiements de rançons en cryptomonnaies. En France, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) constate 128 attaques majeures en 2025, touchant principalement les petites et moyennes entreprises.

Les pirates, aux noms de Qilin, TheGentlemen ou DragonForce, implantent dans les ordinateurs des victimes un logiciel rançonneur qui en chiffre les unités de stockage (comme les disques durs) et exfiltre ces données. Les pirates les font ensuite payer pour la récupération de ces fichiers informatiques. On parle alors de simple extorsion.

Pour les particuliers, l’affaire s’arrête en général ici. Pour les entreprises, l’histoire est tout autre. Elles doivent verser une rançon pour échapper à la diffusion de leurs données, souvent sensibles, qui ont été volées. Cette fois-ci, on parle de double extorsion.

Les chapeaux noirs – nom donné aux pirates informatiques – peuvent leur demander enfin de s’acquitter d’un lourd tribut afin de ne pas subir de nouvelles attaques. Ces dernières peuvent prendre la forme de déni de service, en saturant les réseaux de requête, rendant de facto le serveur ou le site web inaccessible. On parle pour ce « forfait complet » de triple extorsion.

Alors comment est née cette cybercriminalité ? Combien pèse-t-elle économiquement ? Et pourquoi les pirates numériques utilisent les cryptomonnaies pour être payés ?

Aux origines des rançongiciels

En décembre 1989, le premier rançongiciel (ransomware) de l’histoire, baptisé « AIDS Trojan » (ou cheval de Troie PC Cyborg) voit le jour. Joseph Popp, salarié de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), envoie 26 000 enveloppes, chacune contenant une disquette de « renseignements introductifs sur le sida » à l’ensemble des chercheurs, des institutions médicales et des participants à une conférence internationale sur le sida organisée à Stockholm.

Au bout de 90 redémarrages, un message leur demande de payer une redevance annuelle de 189 dollars pour continuer à utiliser la disquette. Les victimes paniquent.

Écran affiché lors du AIDS Trojan. Wikimédia

Rattrapé par la Computer Crime Unit de New Scotland Yard, Joseph Popp est arrêté, perd la tête en attendant son jugement, avant de se consacrer à l’étude des papillons.

En 1996, Adam Young et Moti Yung soulignent que le schéma inventé par Joseph Popp pourrait « être utilisé pour mener des attaques visant à l’extorsion, avec, comme conséquence possible, la perte d’accès aux informations ».

De cette cybercriminalité artisanale émerge une véritable industrie du rançongiciel, avec CryptoLocker en 2013 – bloqueur d’écran –, Locky en 2016 – millions de courriels de phishing par jour – puis Lockbit en 2019 – menace de publication des données avec le système de Ransomware-as-a-Service (RaaS).

Extorsion lucrative

Aujourd’hui, l’industrie des rançongiciels est une manne financière extrêmement lucrative. Trois principaux organismes en étudient les coûts comme le rappelle l’économiste Anja Shortland : le FBI, Financial Crime Enforcement Network (FINCEN) et Chainalysis.

Le FBI compile les déclarations réalisées via l’Internet Crime Complaint Center. Cependant, comme il l’indique dans ses rapports depuis 2018, « dans certains cas, les victimes ne déclarent aucune perte au FBI, ce qui diminue artificiellement le chiffre des pertes ». L’administration états-unienne Financial Crime Enforcement Network (FINCEN) consolide les déclarations de soupçon des entreprises réglementées, notamment les cabinets spécialisés en réponse aux incidents et en expertise numérique criminelle, qui sont sollicités par les entreprises attaquées. Chainalysis analyse la chaîne de blocs des protocoles cryptos qui servent à payer les rançons et publie chaque année un rapport sur le crime.

Volume annuel de rançons payées par les victimes de logiciels rançonneurs d’après le FBI, FINCEN, Chainalysis
Produit annuel. Fourni par l'auteur

Ce tableau nous mène à trois constats :

  • Les estimations du FBI sont très inférieures aux autres, car les entreprises ne déclarent les cyberattaques dont elles sont victimes que si elles y sont contraintes par la loi. L’économiste Anja Shorland rappelle que ces entreprises sont réticentes pour ne pas donner une mauvaise image de leur organisation.

  • Les trois méthodes convergent pour montrer que l’activité est peu perceptible avant 2016 et qu’elle explose en 2020.

  • Ces estimations sont des minorants. Elles mesurent seulement les sommes payées par les victimes, pas les dégâts encourus – pertes de données, de chiffre d’affaires, d’image, pertes des sous-traitants, coût de remise en marche. Alors qu’aucune rançon n’a été versée, la seule attaque contre Jaguar Land Rover en août 2025, aurait coûté plus de 350 millions à JLR et six fois plus à ses milliers de sous-traitants.

Il n’y a pas d’évaluation académique globale des coûts complets, même si des méthodologies ponctuelles sont élaborées et des consultants en cybersécurité avancent des chiffres en dizaines de milliards de dollars états-uniens par an.

Baisse des coûts et diminutions de la traçabilité grâce au bitcoin

On peut toutefois se demander pourquoi et comment les exploitants de ces logiciels d’extorsion ont choisi d’utiliser Bitcoin pour le paiement des rançons, alors que la chaine de bitcoin permet de tracer les paiements.

Le chercheur Nori Katagiri souligne que si les criminels ont abandonné l’usage des numéros de téléphone surtaxés et des cartes prépayées c’est d’abord en raison d’un « facteur d’échelle » qui permettait d’augmenter le niveau des rançons.

L’affaire du hacker Zain Qaiser, condamné le 9 avril 2019 à Londres, éclaire à plus d’un titre. Cet étudiant faisait croire à des victimes qu’il possédait des enregistrements de leurs visites sur des sites pornographiques. Son complice installé aux États-Unis facturait ses services de blanchiment environ 30 % du montant des sommes traitées. C’est précisément ce complice qui s’est fait attraper par les autorités américaines.

Au bout du compte, Zain Qaiser aurait gagné un peu moins d’un million de dollars en deux ans avant son arrestation. En parallèle, les pirates derrière Cryptolocker, les premiers à se faire payer en bitcoins dès novembre 2013, auraient engrangé 8 millions de dollars en moins de six mois sans se faire inquiéter. Ceux de Locky, 27 millions en 2016. Le Financial Crimes Enforcement Network (FINCEN) aux États-Unis a comptabilisé 250 millions de dollars pour Lockbit et près de 400 pour ALPHV/BlackCat.

On a manifestement changé d’échelle avec l’usage des cryptomonnaies !

Utilisation de plateformes d’échanges complaisantes

Les criminels utilisent des prestataires de services liés aux cryptomonnaies qui ne se soucient pas des recommandations du Groupe d’action financière (GAFI), l’organisme mondial de surveillance et de normalisation chargé de lutter contre le blanchiment de capitaux.

La liste est longue des plateformes d’échange russes poursuivies sanctionnées par les États-Unis pour leur contribution au blanchiment de l’argent des rançons : BTC-e dès 2017, Suex en septembre 2021, Garantex en 2022, Bitzlato en 2023 ou PM2BTC en 2024.

Les pirates, quand ils sont reconnus, font aussi l’objet d’actes d’accusation et de demandes d’extradition, comme c’est le cas par exemple pour Evgeniy Bogachev, le créateur de GameOver Zeus, un cheval de Troie conçu principalement pour dérober des informations bancaires et propager le ransomware CryptoLocker.

Lieux sûrs à l’abri de la justice

Si le bitcoin a longtemps été l’instrument privilégié de règlement des rançons, Monero bénéficie depuis le début des années 2020 d’une popularité croissante. Comme l’indique une étude :

« Les groupes de rançongiciels […] privilégient de plus en plus les options plus anonymes, comme Monero, pour éviter d’être détectés. Les paiements en bitcoins peuvent entraîner des frais supplémentaires. »

Reste qu’avec l’interdiction de Monero dans l’Union européenne – article 76 §3 de MiCA – et l’attention portée par le Financial Crimes Enforcement Network (FINCEN) états-unien à ce protocole, le plus simple reste d’accepter les bitcoins que les victimes peuvent acheter auprès des prestataires légaux dans leur pays.

Le modèle économique du logiciel rançonneur dépend de l’accueil fait par quelques États aux exploitants de logiciels et de plateformes d’échanges qui permettent d’assurer le blanchiment des profits criminels.

La Russie, l’Iran et la Corée du Nord hébergent-ils la fine fleur du logiciel rançonneur, tout en pratiquant le déni, même quand il n’est pas plausible ? La doctrine de ces États consiste à offrir aux cyberattaquants et aux opérateurs de cryptos interlope un lieu sûr (safe harbor) tant qu’ils ne nuisent pas directement aux intérêts nationaux ; quand les États ne déguisent pas en pirates leurs propres agents…

Compte tenu de la difficulté de soumettre ces acteurs à des actions diplomatiques, la lutte contre le logiciel rançonneur ne peut reposer sur les seules victimes et leurs assureurs, comme le montrent les chercheurs Anja Shortland et Tom Baker. Les pouvoirs publics peuvent agir efficacement en invitant les assureurs à limiter les paiements, mais aussi en proposant des normes en matière de cyberdéfense, notamment en promouvant un modèle d’équilibre entre ouverture et sécurité, entre efficacité et résilience.

The Conversation

Pierre-Charles Pradier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

20.09.2026 à 10:06

Les faucons russes, idéologues du conservatisme modernisateur

Juliette Faure, Professeure de science politique, Université de Lille
Depuis l'époque soviétique, certains penseurs russes, de plus en plus influents, refusent toute convergence de la Russie avec l’Occident et défendent une modernisation fondée sur la puissance de l’État et des valeurs traditionnelles.
Texte intégral (2337 mots)

Depuis les années 1960, des idéologues soviétiques puis russes ont développé une théorie associant traditionalisme et modernisation technologique pour promouvoir un État autoritaire de type stalinien. Leur influence ne résulte pas seulement de la diffusion de leurs idées, mais aussi de leur capacité à s’organiser en réseaux et à tirer parti d’un pluralisme idéologique toujours strictement encadré par le pouvoir. Dans son livre les Faucons russes. Des idéologues au service de l’empire. De 1960 à nos jours, paru le 17 septembre aux Presses universitaires de France, Juliette Faure, professeure de science politique à l’Université libre de Bruxelles, retrace la généalogie de ce mouvement et montre comment, depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, ses thèmes impérialistes, anti-occidentaux et conservateurs ont retrouvé une place centrale. Extraits.


Aux origines du conservatisme modernisateur

Plutôt que de reprendre la division classique entre période soviétique et période postsoviétique, j’ai souhaité souligner la continuité historique des années 1960 à aujourd’hui. Au cours de cette séquence, les faucons russes élaborent et diffusent un nouveau langage idéologique, le « conservatisme modernisateur », qui associe traditionalisme religieux et modernisation technologique au service d’un État autoritaire et impérialiste. L’analyse de la genèse soviétique de ce discours montre qu’il vise à s’opposer aux théories occidentales de la modernisation, selon lesquelles le développement postindustriel conduirait les sociétés à leur convergence vers des institutions libérales. À l’inverse, les faucons soutiennent que l’Union soviétique, puis la Russie, doivent suivre une trajectoire de modernisation distincte, conciliant progrès technologique et valeurs présentées comme spécifiquement russes. […]

Le conservatisme modernisateur apparaît moins comme un corpus doctrinal parfaitement cohérent que comme un langage collectif capable de fédérer des groupes et des générations réunis par leur refus de la convergence avec l’Occident et par leur positionnement commun dans la compétition politique. À la fin de l’URSS, ce langage devient le référent identitaire d’une première génération de faucons, composée d’intellectuels nostalgiques de l’empire tsariste et de représentants de l’establishment politique et militaire soviétique hostiles aux réformes.

Malgré leur diversité sociale et idéologique, ces acteurs partagent une même expérience de mobilisation contre les réformateurs libéraux, à travers la publication de manifestes, la formation de coalitions électorales ou encore leur participation au coup d’État d’août 1991 contre Mikhaïl Gorbatchev. Leur échec politique n’entraîne pas la disparition du groupe : le conservatisme modernisateur continue de structurer leur identité collective durant toute la transition postsoviétique. Une deuxième génération de faucons, les « Jeunes Conservateurs », émerge au début des années 2000. Elle reprend la critique de l’horizon de convergence en dénonçant à la fois l’hégémonie occidentale sur l’ordre international et l’intégration de la Russie dans l’économie mondiale.

À nouveau, la cohésion de ce groupe se constitue malgré sa diversité idéologique interne, qui va de l’impérialisme orthodoxe à l’ethno-nationalisme laïque, et se construit sur un socle d’idées partagées autant que sur une volonté commune de supplanter l’influence de groupes libéraux dans la sphère médiatique et dans la production d’expertise en politiques publiques. Formés aux sciences sociales et devenus des contributeurs actifs dans les médias en ligne, ils se professionnalisent comme intellectuels publics et systématisent l’héritage de leurs prédécesseurs en une idéologie structurée, qu’ils désignent sous le nom de « conservatisme dynamique ». La création du club d’Izborsk en 2012 réunit ces deux générations. Le club transforme ainsi un ensemble relativement dispersé d’intellectuels en un réseau idéologique institutionnalisé, qui défend la restauration de la Russie comme grande puissance impériale par une confrontation culturelle, politique et militaire avec l’Occident. […]

Un pluralisme idéologique sous contrôle étatique

Malgré l’interdiction d’une idéologie d’État inscrite dans la Constitution de 1993, le régime russe restaure progressivement, dès le milieu des années 1990, des formes de parrainage étatique de production idéologique qui rappellent certaines pratiques soviétiques. Il ne reconstitue toutefois pas un appareil idéologique centralisé comparable à celui du Parti communiste. Il privilégie plutôt des relations transactionnelles avec des clubs, des fondations, des think tanks et d’autres entrepreneurs idéologiques situés à la périphérie des institutions étatiques et partisanes. […]

Le soutien de l’État à la production idéologique ne vise pas à imposer une doctrine unique, mais à organiser un certain degré de pluralisme sous contrôle autoritaire. Si un noyau discursif s’est progressivement stabilisé autour de thèmes tels que la puissance de l’État, la souveraineté ou la multipolarité de l’ordre international, d’autres contenus idéologiques demeurent évolutifs. Ce « pluralisme idéologique dirigé » s’appuie sur la promotion ou la marginalisation sélective de réseaux concurrents. En modulant l’accès de ces groupes aux ressources publiques, aux institutions et à la visibilité médiatique, le pouvoir conserve un répertoire de références suffisamment diversifié pour justifier des orientations parfois contradictoires. Cette configuration permet ainsi la coexistence de politiques économiques d’inspiration libérale – comme celles qui conduisent à l’adhésion de la Russie à l’Organisation mondiale du commerce en 2012 – avec une politique étrangère de plus en plus critique à l’égard des normes libérales internationales. […]

Plutôt que d’évaluer l’adhésion d’un régime à une idéologie conçue comme doctrine abstraite ou ensemble figé de croyances, cette perspective invite à analyser la manière dont le pouvoir organise et régule une sphère de production idéologique traversée par une pluralité d’acteurs. Au sein de cette sphère, j’identifie deux dimensions clés à travers lesquelles l’idéologie influence l’orientation des politiques de l’État russe.

La première dimension est structurelle. L’idéologie constitue le langage collectif à travers lequel des groupes d’élites se reconnaissent, se coordonnent et construisent leurs identités politiques. Elle ne se limite pas à définir des préférences ; elle contribue à structurer les clivages, à organiser les coalitions et à délimiter les frontières entre groupes cherchant à influencer les décideurs. Les faucons ont activement travaillé cet espace de compétition politique. J’ai montré qu’ils ont poursuivi une stratégie d’inspiration gramscienne : plutôt que de privilégier l’action partisane directe, ils ont cherché à conquérir une hégémonie culturelle dans la sphère publique afin d’influer indirectement sur les décisions des élites dirigeantes. […]

La fondation du club d’Izborsk en 2012 constitue l’aboutissement de cette évolution. En réunissant les deux générations de faucons, le club consolide une infrastructure capable d’agréger des ressources intellectuelles, organisationnelles et financières afin de concurrencer les réseaux libéraux dans le champ de l’expertise publique. L’accroissement de sa visibilité, de sa légitimité et de sa reconnaissance institutionnelle montre que les transformations de l’environnement idéologique ne résultent pas uniquement de la diffusion de nouvelles idées, mais aussi du travail organisationnel par lequel certains groupes parviennent à modifier durablement les rapports de force qui structurent l’environnement politique dans lequel les décisions étatiques sont prises.

La seconde dimension de l’influence politique de l’idéologie est d’ordre instrumental. […] Les élites au pouvoir sélectionnent des entrepreneurs idéologiques, soutiennent leur production et intègrent certaines de leurs idées afin de légitimer des choix de politique intérieure et extérieure. La gestion du pluralisme idéologique par le régime – tantôt accentuant la polarisation, tantôt la modérant – accompagne ainsi l’évolution de ses orientations politiques, qui oscillent entre ouverture prudente à la coopération avec l’Occident et affirmation d’une posture de confrontation.

L’ascension des faucons ne résulte donc pas uniquement de leurs propres stratégies de mobilisation. Elle dépend également des modalités selon lesquelles le pouvoir redéfinit ses alliances idéologiques en réponse à des crises qui remettent en cause sa légitimité, son autorité ou sa perception de l’environnement international. […]

La tendance générale observée depuis le milieu des années 1990 est celle d’un rapprochement progressif entre les faucons et les élites au pouvoir. Leur idéologie devient un répertoire central dans lequel le régime puise pour justifier ses choix politiques. Toutefois, cette dynamique n’est pas linéaire. Le soutien de l’État aux réseaux faucons connaît des phases d’expansion et de reflux, et il s’est sensiblement réduit dans les années précédant l’invasion de l’Ukraine. Lors de mon dernier séjour à Moscou, achevé en décembre 2019, les dirigeants du club d’Izborsk faisaient unanimement état de leur isolement et de leur mise à l’écart des principaux centres décisionnels. Cette perception est corroborée par le refus répété de l’administration présidentielle, à partir de 2016, d’accorder au club les financements qu’il sollicitait. À la veille de l’invasion de l’Ukraine, rien ne permettait donc de considérer son ascension comme irréversible.

Les Faucons russes. Des idéologues au service de l’empire. De 1960 à nos jours. Juliette Faure. Presses universitaires de France

La guerre d’invasion, consécration des faucons

La décision prise par Vladimir Poutine, le 24 février 2022, d’engager une guerre d’agression contre l’Ukraine constitue dès lors une rupture majeure. L’abandon de la stratégie de négociation autour des accords de Minsk, au profit d’un recours assumé à la force, réactive des ressources idéologiques que le club d’Izborsk défend depuis de nombreuses années. Loin de résulter d’une progression continue de leur influence, ce basculement traduit une nouvelle reconfiguration des relations entre le pouvoir et les entrepreneurs idéologiques, dans laquelle les thèmes impérialistes, anti-occidentaux et conservateurs acquièrent une position hégémonique. […]

Cette évolution ne conduit cependant pas à la reconstitution d’un appareil idéologique entièrement centralisé et cohérent. Le régime continue de s’appuyer sur des partenariats avec des entrepreneurs idéologiques situés en dehors des institutions étatiques, ce qui maintient des formes de concurrence entre différents acteurs chargés de produire et de diffuser les discours légitimes.

Enfin, malgré le durcissement autoritaire et les contraintes imposées par la guerre, la polarisation du champ intellectuel ne disparaît pas. Elle se recompose autour de l’opposition entre les réseaux idéologiques soutenant la guerre et les communautés d’intellectuels émigrés, qui poursuivent depuis l’étranger un travail de critique des fondements idéologiques du régime.

Ces résultats invitent à repenser la place de la Russie dans le système international. Plutôt qu’un acteur monolithique doté de préférences stables, l’État russe apparaît traversé par des répertoires idéologiques divers et évolutifs, dont l’influence varie au gré des recompositions internes des élites et des transformations de l’environnement international. L’étude de la compétition entre réseaux d’acteurs contribue ainsi à rendre les orientations de l’État plus contingentes qu’il n’y paraît, certaines conceptions de la puissance, de la sécurité ou de l’identité nationale pouvant s’imposer, reculer ou être réactivées selon les rapports de force politiques.

The Conversation

Juliette Faure ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

20.09.2026 à 10:06

Qu’est-ce que la saveur umami ?

Loïc Briand, Biologiste moléculaire et spécialiste du goût, Directeur de Recherche et Directeur du CSGA, Inrae
La saveur umami est la cinquième saveur à avoir été admise dans le cercle très fermé des saveurs primaires, au côté du sucré, du salé, de l’amer et de l’acide. Mais quelle est cette saveur dont même les chats raffolent ?
Texte intégral (3158 mots)
Un repas japonais qui pourrait se résumer à la mise en avant de cette saveur umami que l’Occident a ignorée pendant longtemps… bien que la connaissant sans la reconnaître. Loïc Briand, Fourni par l'auteur

La saveur umami est la cinquième saveur à avoir été admise dans le cercle très fermé des saveurs primaires. Elle trône désormais aux côtés des saveurs bien familières que sont le sucré, le salé, l’amer et l’acide. Mais quelle est cette saveur dont même les chats raffolent ?


Caractérisé au début du XXᵉ siècle au Japon, umami signifie littéralement « goût délicieux » ou « goût savoureux ». La saveur umami a été admise comme saveur primaire au début des années 2000, à la suite de l’identification du récepteur correspondant présent dans nos papilles. La saveur umami est principalement générée par certains acides aminés qui composent les protéines, dont l’acide glutamique ou sa forme saline, le glutamate (de sodium).

L’umami possède une caractéristique unique : un phénomène de synergie. Ainsi la saveur du glutamate est augmentée de manière drastique par certains composés que l’on trouve dans certains aliments ou ingrédients comme la bonite – un cousin du thon – séchée (katsuobushi) ou des extraits de levure.

Une saveur mystérieuse en Occident

Bien que de nombreuses molécules puissent générer une saveur umami, cette sensation est une des plus difficiles à décrire et la moins connue, du fait principalement de la rareté des composés qui possèdent un goût umami pur.

La saveur umami est pourtant générée par des aliments qui sont bien plus répandus qu’on pourrait le penser : c’est le cas des algues (algues kombu), des champignons (shiitaké, truffe…), et aussi depuis longtemps, dans notre cuisine, celui de certains fromages (parmesan, vieux Comté, par exemple), des salaisons (salami, jambon sec…), des poissons frais (notamment la bonite, le saumon), des fruits de mer (crevettes, crabes, coquilles Saint-Jacques…) ou tout simplement… du jus de tomate.

photo d’étal de marché japonais
Grand étalage de produits de la mer à la saveur umami dont les Japonais sont si friands. Loïc Briand, Fourni par l'auteur
schéma de molécule
Une molécule de glutamate, ou acide glutamique (énantiomère L). NEUROtiker, Wikipédia

Le glutamate constitue la molécule de référence pour cette saveur, bien qu’il possède aussi un goût salé lié à la présence de l’ion sodium. Sa dégustation en poudre suscite un goût de bouillon de cuisine ou de sauce soja, si on fait abstraction de la forte saveur salée. Dans de nombreux pays asiatiques, le glutamate est utilisé comme ingrédient à part entière dans la cuisine et sa saveur est alors bien connue.

À l’inverse, les Occidentaux manquent d’un composé de référence : on parlera plutôt de goût de bouillon ou alors on empruntera comme aliment umami familier la sauce soja qui, bien que fortement salée, génère un goût umami prononcé.

Histoire de la découverte de la saveur umami

La découverte de la saveur umami est une longue histoire. Dans son ouvrage la Physiologie du goût, publié en 1826, Jean Anthelme Brillat-Savarin décrit une saveur spécifique associée à la partie hydrosoluble de la viande. C’est en 1866 que l’acide glutamique est isolé et caractérisé chimiquement par le chimiste allemand Karl Heinrich Ritthausen. Celui-ci note qu’elle est capable de générer une saveur différente.

portrait photographique
Kikunae Ikeda (1864-1936) est un chimiste japonais, professeur à l’Université impériale de Tokyo. Il a isolé l’acide glutamique en 1908. Wikimédia

Le concept de saveur umami est ensuite proposé en 1908 par Kikunae Ikeda. Alors professeur de chimie à l’Université impériale de Tokyo, Ikeda isole le glutamate à partir d’algues séchées, il est le premier à décrire ses propriétés gustatives uniques, qui se distinguent de celles des autres saveurs fondamentales (sucré, amer, acide et salé), et la baptise dans sa langue maternelle.

En 1913 est mise en évidence, par le professeur Shintaro Kodama, la synergie (c’est-à-dire la capacité à amplifier) du glutamate et des composés issus de la dégradation de l’ARN (les « ribonucléotides », comme l’inosinate et guanylate).

Mais il a fallu attendre le XXIᵉ siècle pour que le récepteur à la saveur umami appelé TAS1R1/TAS1R3 soit identifié dans les papilles humaines en 2002. C’est à partir de ce moment que la saveur umami a été complètement acceptée par la communauté scientifique comme la cinquième saveur primaire.

Le rôle physiologique de la saveur umami

Le sens du goût est un système de détection chimique consacré à l’évaluation du contenu nutritif des aliments. Son rôle physiologique consiste à orienter nos choix alimentaires.

Ainsi, la détection des molécules sucrées permet l’identification de nutriments riches en énergie, c’est pourquoi nous sommes naturellement attirés par le sucré.

À l’inverse, la perception de l’amertume est à l’origine de comportements alimentaires aversifs : elle nous permet d’éviter des composés potentiellement toxiques qui possèdent un goût désagréable.

La détection du goût salé est de première importance pour maintenir notre équilibre électrolytique. En effet, il est capital de trouver du sodium dans l’environnement, car nos organismes perdent constamment du sodium lors de processus excrétoires et sécrétoires (sueur et urine).

Enfin, l’acidité est un indicateur de la maturité des fruits ou de présence de contamination microbienne. Sa détection permet aussi de protéger l’organisme contre une consommation d’acides à forte concentration qui pourraient endommager la dentition et les tissus.

Mais qu’en est-il de la saveur umami ? On pense que le rôle physiologique de cette saveur est de détecter des acides aminés et donc de révéler la présence d’aliments riches en protéines, molécules cruciales pour assurer le bon fonctionnement de notre organisme.

La saveur umami dans la cuisine mondiale

Les ingrédients riches en composés umami ont été introduits depuis l’Antiquité dans notre alimentation pour améliorer la cuisine. Le garum était un condiment utilisé à Rome dès la période étrusque. Cette sauce, issue de la fermentation de têtes et d’intestins de poissons saumurés, entrait dans de nombreux plats et est à rapprocher du nuoc-mâm, sauce vietnamienne à base de poisson fermenté dans une saumure, quasi indissociable des nems. On peut aussi comparer le garum au pissalat, une sauce niçoise à base de poissons (maquereaux, sardines et anchois) macérés dans du sel.

La sauce soja est une sauce originaire de Chine, qui a été introduite au Japon et qui s’est répandue dans le monde entier. Elle est obtenue par fermentation de graines de soja mélangées à des céréales torréfiées, en présence d’eau salée. Sa saveur umami est très intense, mais son goût salé aussi !

Un autre exemple moins connu à citer est la sauce Worcestershire, populaire outre-Manche. Inventée en 1837, elle est préparée à partir de mélasse et d’un vinaigre de malt contenant des anchois, des oignons et diverses épices. Quant au Viandox lancé en France au début des années 1920, c’est aussi un concentré de saveur umami, avec sa base de sauce soja, d’extrait de levure et d’extrait de viande.

Enfin, s’il y a bien une cuisine qui a mis à l’honneur cette saveur, c’est la culture culinaire japonaise. Contrairement à la cuisine française, qui se construit sur l’addition d’éléments et de goûts, elle cherche à épurer l’assiette en tirant la quintessence des produits qui lui sont chers, comme les poissons, les fruits de mer et les algues.

La saveur umami, une des premières saveurs pour la bouche des bébés

Le glutamate, c’est-à-dire le sel de l’acide glutamique, est couramment utilisé comme exhausteur de goût dans l’industrie agroalimentaire sous forme de glutamate monosodique (E621). Additif alimentaire le plus consommé, il jouit d’une production mondiale estimée à plusieurs milliards de tonnes.

Bien que le glutamate anime les débats autour du risque lié à sa surconsommation, il convient de rappeler qu’il est l’acide aminé libre le plus concentré dans le lait maternel, où il est présent à une concentration de 175 milligrammes par litre. Cette concentration étant supérieure au seuil de perception humain (120 milligrammes par litre), la saveur umami est une des premières saveurs à laquelle le bébé est exposé.

Le panda géant insensible à l’umami ?

Le rôle physiologique de la saveur umami est de signaler aux carnivores la présence de protéines essentielles. Par exemple, les études physiologiques des préférences alimentaires du chat ont montré que nos compagnons félins étaient aussi très friands des acides aminés.

Un panda géant mange du bambou, à Chengdu, en Chine. Colin W./Wikipédia, CC BY-SA

Pourtant, des études génétiques ont montré que le panda géant était insensible au goût umami. Mais qu’est-ce qui rend les pandas insensibles (agueusiques) à l’umami ? Le panda géant appartient à la famille des ursidés, de l’ordre des carnivores. Ce qui le distingue de ses cousins, c’est son régime alimentaire, car il est végétarien, avec 99 % de son régime alimentaire constitué de bambou : il est donc paradoxalement dans les faits un herbivore strict.

On l’a vu, les composés umami sont détectés en bouche par un récepteur unique formé de deux sous-unités (TAS1R1 et TAS1R3). Or, une étude du patrimoine génétique du panda géant a montré que le gène codant une des sous-unités est défaillant, conduisant à un récepteur au goût umami inactif. C’est pour cette raison qu’il n’a pas de perception du goût umami. On pense que, lors de l’évolution, ce gène a été perdu, tout simplement parce que la pression de sélection sur ce récepteur a été relâchée, la survie du panda ne reposant pas sur sa capacité à détecter des protéines.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Loïc Briand est Président de l'European Chemoreception Research Organization (ECRO).

20.09.2026 à 10:05

Pourquoi Nutri-Score, labels et allégations ne suffisent-ils pas à faire aimer les produits sains ?

Raouf Zafri, Maître de Conférences en sciences de gestion, spécialisé en marketing, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
L’information nutritionnelle ne suffit pas toujours à favoriser les produits alimentaires les plus sains. L’expérience sensorielle avec ces produits doit encore être améliorée.
Texte intégral (1953 mots)

L’ESSENTIEL

  • Nutri-Score, applications de notation, labels… l’information est censée favoriser les produits de meilleure qualité nutritionnelle.

  • Mais rendre plus visibles les produits les plus sains, notamment par des indices sur les emballages, ne suffit pas toujours à susciter l’adhésion.

  • L’expérience sensorielle (liée au goût, à la texture, etc.) doit être améliorée avec les produits les meilleurs pour la santé pour qu’ils soient davantage choisis.


Avec l’appui des pouvoirs publics, nous n’avons jamais eu autant d’informations pour mieux manger : Nutri-Score, labels, allégations nutritionnelles ou encore applications de notation.


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Cette évolution est utile. Elle rend l’information alimentaire plus visible, plus simple à comprendre et plus facile à comparer. Pourtant, une question demeure. Si nous sommes de mieux en mieux informés, pourquoi les produits meilleurs pour la santé peinent-ils encore à devenir des choix évidents, répétés et désirés ?

Un décalage entre l’intention de manger sainement et ce que l’on consomme

Au-delà de la question du prix, de nombreuses enquêtes montrent que les consommateurs déclarent vouloir mieux manger. Cependant, lorsqu’il s’agit d’acheter concrètement un aliment, le goût demeure de loin le critère le plus déterminant pour 85 % des consommateurs, devant la dimension santé, citée par 62 % d’entre eux, si on en croit une enquête menée aux États-Unis.

Ce décalage entre l’intention de manger sainement et la recherche de plaisir n’est pas nouveau. Certains travaux scientifiques l’expliquent par ce que l’on appelle « la pénalité hédonique » des produits sains. Derrière ce terme, l’idée est simple. Dès qu’un aliment est présenté comme meilleur pour la santé, il est spontanément jugé moins gourmand et moins agréable, avant même d’être goûté. À l’inverse, un produit perçu comme moins sain semble souvent plus attirant. Avant même d’être goûté, il donne déjà l’impression d’être plus savoureux, plus généreux et plus plaisant.

Bien que cette explication de « la pénalité hédonique » soit éclairante, elle reste incomplète. Elle parle surtout de ce que le consommateur imagine avant l’achat, lorsqu’il ne connaît pas encore le produit.

Des aliments jugés sur des indices « extrinsèques » et « intrinsèques »

Or, en alimentation, le jugement ne s’arrête pas à l’emballage. Il se prolonge après l’achat, au moment de la dégustation. Une fois le produit goûté, le consommateur ne juge plus seulement une promesse. Il évalue aussi une texture, un arôme, un moelleux, une sécheresse, une dureté, une sensation concrète. Ces perceptions enrichissent son jugement et influencent ensuite son comportement futur, qu’il s’agisse de continuer à acheter le produit ou de s’en détourner.

C’est précisément ce point que notre étude, présentée en mai 2026 au 42ᵉ Congrès international de l’Association française du marketing, tente d’approfondir. Le problème d’adoption des produits plus sains ne vient pas seulement des croyances associées au « sain » avant l’achat. Il se construit aussi dans le temps, au fil de l’expérience de consommation.

Cette idée rejoint la théorie des indices intrinsèques et extrinsèques. Les indices extrinsèques sont les éléments qui entourent le produit comme la marque, le packaging, le label ou l’allégation nutritionnelle. Les indices intrinsèques correspondent aux caractéristiques du produit lui-même comme le goût, la texture et la saveur.

Cette théorie nous indique qu’avant l’achat, lorsque le consommateur ne connaît pas encore le produit, son jugement repose largement sur les indices extrinsèques qu’il peut percevoir. Ainsi, un Nutri-Score favorable, par exemple, peut rassurer. Une promesse santé peut attirer l’attention. Un label peut donner envie d’essayer. Ces repères jouent donc un rôle important dans le premier choix.


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Néanmoins, après la dégustation, les choses changent. Les indices intrinsèques deviennent beaucoup plus déterminants car ils sont plus concrets, directement ressentis et immédiatement vérifiables à l’inverse des éléments extrinsèques qui restent plus abstraits pour le consommateur. C’est notamment le cas de la promesse de santé, plus difficile à évaluer au moment de la dégustation.

Pour aller plus loin dans cette réflexion, il nous fallait donc observer les consommateurs au moment où ils goûtent réellement le produit. Car c’est là que l’on voit si la promesse santé résiste encore face à l’expérience en bouche.

(On rappellera que le ressenti, positif ou négatif, lors de la dégustation d’un produit alimentaire n’est pas un indicateur de sa qualité nutritionnelle. On peut apprécier les aliments qui contiennent beaucoup de sucre, de sel ou de matières grasses-les lipides, pour reprendre le terme scientifique- alors qu’en excès, leurs effets négatifs sur la santé ne sont plus à démontrer, ndlr).

Une expérimentation avec des barres de céréales chocolatées

Pour ce faire, nous avons mené une expérimentation sur une catégorie de produit courante : les barres de céréales chocolatées.

L’étude s’est déroulée en trois temps.

D’abord, les participants ont goûté quatre barres de céréales chocolatées à l’aveugle. Ils ne voyaient ni la marque, ni le packaging, ni aucune information nutritionnelle. Les produits étaient présentés de manière neutre. Les participants devaient simplement indiquer dans quelle mesure ils appréciaient chaque barre.

Ensuite, ils ont goûté à nouveau les mêmes produits, toujours à l’aveugle. Cette fois, l’objectif était de comprendre ce qu’ils ressentaient précisément en bouche. Les participants devaient donc évaluer plusieurs sensations : le moelleux, la dureté, le croustillant, la sécheresse, l’intensité aromatique, le niveau sucré, le caractère collant ou encore le côté fade.

Enfin, les participants ont dégusté une dernière fois les produits. Cette fois, deux des barres étaient présentées comme ayant un positionnement plus sain tandis que les deux autres étaient proposées sans cette mention. L’objectif était alors de déterminer si le fait de présenter un produit comme plus sain pouvait modifier son appréciation après dégustation.


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Les résultats sont très parlants. D’abord, les barres les plus gourmandes (non saines) sont davantage appréciées que celles associées à une promesse plus saine. En revanche, le point le plus intéressant est que cette différence apparaît dès la dégustation à l’aveugle. Les participants ne savaient pas encore quelles barres étaient présentées comme plus saines. Leur jugement ne peut donc pas être expliqué par un préjugé contre les produits « sains ».

De plus, nos résultats montrent que si les produits sains sont moins appréciés, ce n’est pas en raison de leur positionnement santé, mais parce qu’ils sont jugés, en bouche, comme plus secs, plus durs et trop croustillants. À l’inverse, les produits plus gourmands sont appréciés parce qu’ils offrent davantage de moelleux, une intensité aromatique plus marquée, un équilibre sucré plus satisfaisant et une texture plus agréable.

Enfin, lorsque l’information santé est révélée pour les barres « saines », les préférences ne changent pas significativement. Dire qu’un produit est meilleur pour la santé ne suffit donc pas à le rendre plus désirable une fois qu’il a été goûté. L’information nutritionnelle peut attirer l’attention, rassurer et donner envie d’essayer. En revanche, elle ne compense pas une expérience sensorielle décevante.

Repenser les stratégies pour encourager le manger sain

Ce résultat invite à repenser la manière dont on encourage le manger sain. Depuis plusieurs années, les politiques nutritionnelles reposent largement sur l’information. Mieux afficher, mieux expliquer, mieux comparer. Cette logique reste nécessaire. Le Nutri-Score, les labels et les allégations aident les consommateurs à se repérer dans une offre alimentaire complexe. Cela étant, ils ne garantissent pas, à eux seuls, l’adoption durable d’un produit.

Pour les pouvoirs publics et les acteurs de la santé nutritionnelle, l’enjeu est donc de dépasser une approche centrée uniquement sur l’information. Il ne suffit pas de rendre les produits plus sains plus visibles. Il faut aussi encourager des produits plus sains qui restent agréables à manger. Un produit mieux noté, mais perçu comme sec, dur ou fade, risque d’être essayé une fois puis abandonné.

Pour les industriels de l’agroalimentaire, l’enjeu est aussi commercial. Une promesse santé peut favoriser l’essai mais elle ne garantit pas le réachat si l’expérience sensorielle déçoit. L’adoption des offres plus saines se joue donc aussi dans l’expérience en bouche. Les marques doivent ainsi travailler les attributs qui pénalisent le produit, comme, dans notre étude, la sécheresse, la dureté ou un croustillant trop marqué.

Elles doivent aussi renforcer les sensations qui favorisent la préférence comme le moelleux, l’intensité aromatique, un équilibre sucré maîtrisé et une texture plus agréable. Cela passe par des ajustements concrets de formulation, par exemple en travaillant les liants, l’humidité perçue, la granulométrie, la structure du produit ou encore l’équilibre aromatique.

L’enjeu n’est pas seulement de rendre le sain visible. Il est de le rendre suffisamment plaisant pour qu’il trouve sa place dans les habitudes.

The Conversation

Raouf Zafri ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

19.09.2026 à 09:41

Les mots qui voyagent : du rromani aux pratiques langagières françaises

Anne Gensane, MCF, Université Paris Cité
S’intéresser au rromani en sociolexicologie, c’est observer la manière dont une langue et les populations qui la parlent ont participé et participent à l’histoire linguistique du français.
Texte intégral (2430 mots)

L’ESSENTIEL

  • Pour certains, le rromani évoque « la langue des Gitans » ; pour d’autres, elle évoque simplement la Roumanie.

  • Il s’agit en réalité d’une langue indo-aryenne, présente en Europe depuis plusieurs siècles, parlée sous de nombreuses variétés et reconnue parmi les langues de France.

  • Des mots issus du rromani ont intégré au fil du temps et jusqu’à nos jours la langue française, et notamment ses pratiques non standard.


Pendant longtemps, l’origine des Rroms a alimenté les spéculations. On a pu les croire, par exemple, venus d’Égypte (une confusion qui explique les termes Gypsies en anglais, Gitanos en espagnol, « Gitan » en français). Ce n’est qu’au XIXᵉ siècle que les comparaisons linguistiques permettent d’établir avec davantage de certitude que le rromani appartient à la famille indo-aryenne.

Le rromani est en effet apparenté aux langues du nord de l’Inde, comme l’hindi ou le népalais. Les ressemblances avec ces langues témoignent d’une origine commune avant son long voyage. Au fil des déplacements des groupes rroms vers l’ouest, la langue s’est enrichie de nombreux emprunts au persan, à l’arménien, au grec, aux langues slaves, ou encore au hongrois. Chaque étape du parcours a ainsi laissé une empreinte dans le lexique.

À bien des égards, on pourrait dire que le rromani est une langue européenne autant qu’asiatique : ses origines sont liées au sous-continent indien, mais son histoire linguistique s’est construite au cours de siècles de contacts sur le continent européen.


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Comme toutes les langues parlées sur un vaste territoire pendant plusieurs siècles, il s’est diversifié. À cette diversité s’ajoutent les parlers dont l’évolution a été fortement influencée par les langues des régions où ils se sont installés. Il convient donc d’éviter toute représentation homogénéisante.

Les termes Rroms, Sintés, Manouches, Kalés, Gitans ou « Voyageurs » ne désignent en aucun cas des groupes linguistiquement ou historiquement équivalents. Les pratiques langagières observables en France sont elles-mêmes extrêmement diverses : certains locuteurs utilisent le rromani, d’autres mobilisent des variétés para-rromani, tandis que certains ne conservent que quelques mots dans un répertoire majoritairement francophone. De la même manière, les Gens du voyage ne constituent pas une communauté linguistique homogène. Il s’agit notamment d’une catégorie administrative qui rassemble des populations d’origines diverses. Tous les Rroms ne sont pas itinérants et tous les Gens du voyage ne sont pas rroms.

Des mots qui racontent une histoire sociale

Les premières présences documentées de groupes rroms en France remontent au début du XVᵉ siècle. Comme dans le reste de l’Europe occidentale, leur arrivée suscite d’abord la curiosité. Cet accueil est cependant de courte durée. À partir de la fin du XVᵉ siècle, le regard porté sur ces populations change : les autorités multiplient les mesures destinées à limiter leur circulation. Les expulsions se succèdent, les représentations négatives s’installent. La mobilité devient progressivement associée au vagabondage, puis à la délinquance.

Cet imaginaire social va persister. Dans la littérature comme dans les arts, la figure du « Bohémien » oscille entre fascination et suspicion : libre, mystérieux, musicien ou diseur de bonne aventure, il est également présenté comme un personnage inquiétant, étranger aux normes sociales. Cette ambivalence est importante pour comprendre la place du rromani dans certaines pratiques langagières contemporaines.

August von Pettenkofen, Enfants roms, 1885, musée de l’Ermitage (Saint-Pétersbourg). Au fil de l’histoire, les Rroms sont souvent représentés comme des marginaux. Wikimédia

La marginalité attribuée aux populations rroms peut être construite à la fois sous un angle négatif, et être associée à la liberté, à l’indépendance, à l’insoumission ou à l’anobli refus des normes dominantes. Il ne s’agit évidemment pas de traits intrinsèques aux populations concernées, mais de représentations construites socialement qui peuvent néanmoins acquérir une efficacité symbolique dans les usages.

Lorsqu’un mot rromani est mobilisé dans un contexte argotique pour produire une impression de transgression ou de marginalité, c’est moins le système linguistique rromani qui est convoqué qu’une certaine représentation sociale de l’Autre… mais le phénomène est d’autant plus intéressant que les énonciateurs français de ces dits mots, qui ne sont pas forcément en contact direct avec des Rroms ou des Voyageurs, ne connaissent que très rarement cette origine linguistique. Les mots rromani seraient-ils donc si intégrés par le biais des parlers voyageurs et des arts et médias de manière générale qu’ils passeraient inaperçus ?

Des emprunts qui deviennent des mots français

Les recherches relèvent depuis longtemps la présence de nombreux « mots tsiganes » dans les argots français, mais les estimations divergent très souvent. Nos recherches contemporaines en sociolexicologie nous conduisent à dépasser cette seule comptabilité : l’enjeu n’est pas seulement de savoir combien de mots français proviennent du rromani, mais de comprendre comment ils circulent, dans quels espaces sociaux ils sont réinvestis, et quelles fonctions ils acquièrent.

Outre les pratiques ordinaires et quotidiennes, les pratiques artistiques paraissent être un corpus intéressant pour étudier cela. Plus spécialement, le rap et la musique urbaine peuvent être facilement mobilisés, en raison du rôle important qu’ils détiennent dans la diffusion des pratiques lexicales non standard.

Des mots déjà présents dans certains usages peuvent être repris dans des textes où ils gagnent une visibilité nouvelle. Genre musical le plus écouté à ce jour, il est donc probable qu’il fait connaître, à des personnes aux profils différents en termes de générations et de milieux, des mots rromani. Le cas de pookie est intéressant pour illustrer ce propos, car sa trajectoire montre particulièrement bien comment une forme peut changer de configuration et peut-être de visibilité.

Pookie est une forme popularisée par la chanson du même nom d’Aya Nakamura, qui vient du terme poucave (signifiant « révéler un secret »), qui a subi une troncation et à laquelle on a ajouté la particule anglophone « -ie ».

L’une des caractéristiques les plus intéressantes de ces formes réside précisément dans leur intégration au fonctionnement des pratiques du français contemporain.

Cette transformation relève en partie d’un processus d’hybridation lexicale, dans lequel des éléments empruntés sont combinés avec les mécanismes morphologiques de la langue d’accueil, mais aussi plus globalement d’une grande adaptation.

Les locuteurs peuvent donc réinvestir les mots en fonction des ressources du français. Vàgo (voiture) peut donner gov après verlanisation et troncation. « Que tchi » (tchi : « rien ») peut devenir keutch, avec une combinaison de troncation, d’amalgame et alors de resegmentation, ou encore bibi, issu de bicrave, montre quant à lui comment une troncation peut être accompagnée d’un redoublement hypocoristique.

Le phénomène apparaît assez clairement avec les verbes. En effet, certaines formes verbales empruntées au rromani sont nominalisées : « la bicrave », « la courave », « la pillave »… Le locuteur ne mobilise alors plus seulement une forme étrangère ; il l’intègre à un système morphologique et syntaxique français. Et cette intégration peut également s’accompagner d’une flexion française : la forme « maravé » montre ainsi comment une base issue du rromani peut recevoir une désinence française de participe passé.

Mais le cas le plus révélateur est peut-être celui de la particule même : « -av ». Dans les formes rromani étudiées, « -av » correspond à la désinence verbale de première personne du singulier dans la langue d’origine. Soit criav : « Je mange. » Mais une fois la forme intégrée dans les pratiques françaises, ce « -av » perd sa valeur grammaticale initiale : « criave », dans le contexte français, ne signifie plus « je mange », et les formes conjuguées sont donc « je criave, il criave »…

Pour autant, on trouve aussi des formes françaises en « -av » sans que la formation entière soit directement issue du rromani : c’est le cas de « pourrave » (« pourri » + « -ave »).

Le français connaît d’autres phénomènes comparables, comme l’emploi productif de « -ing » dans des créations telles que « footing » ou « smoking » qui ne sont pas anglais, au même titre que « pourrave » n’est pas rromani.

La situation est d’autant plus complexe que le français connaît parallèlement d’autres pratiques dans lesquelles cette particule comparable apparaît ; en effet, dans le javanais, argot à clé, « -av-« fonctionne comme un infixe (affixe introduit à l’intérieur du mot), par exemple : « gava » pour « gars ».

Une langue vivante, un patrimoine à mieux connaître

Le rromani est avant tout une langue vivante, parlée aujourd’hui dans de nombreux pays d’Europe et transmise par des millions de locuteurs. En France, il fait partie des langues non territorialisées et fait l’objet d’enseignements et de recherches, même si sa visibilité reste limitée.

Les catégories administratives, les stéréotypes hérités de plusieurs siècles de marginalisation et la diversité des groupes rroms, sintés, manouches et kalés rendent parfois difficile la compréhension de cette réalité linguistique.

Les mots passés dans le français constituent une porte d’entrée vers une histoire plus large. Ils rappellent que les langues ne connaissent pas les frontières que les sociétés cherchent parfois à leur imposer. Elles circulent avec les femmes et les hommes qui les parlent, mais aussi avec les pratiques culturelles et les représentations qui les accompagnent.

S’intéresser au rromani en sociolexicologie, ce n’est donc pas seulement retrouver l’origine de quelques mots d’argot, c’est observer la manière dont une langue et les populations qui la parlent ont participé et participent à l’histoire linguistique du français. C’est aussi comprendre que les mots sont porteurs de mémoire.

Alors même que l’origine rromani de nombreuses formes est méconnue, leur présence continue de travailler le français. Les mots ont changé de langue, parfois de sens, de forme, de fonction, mais ils continuent de porter, sous des formes nouvelles, les traces d’une histoire européenne faite de voyages et de rencontres.

The Conversation

Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

19.09.2026 à 09:40

L’énigme du trench Burberry : pourquoi certains produits se démodent-ils quand d’autres deviennent « intemporels » ?

Sasha Séjaï, Doctorante en marketing et comportement du consommateur, Université de Caen Normandie, Université de Caen Normandie
Catherine Allix-Desfautaux, Maître de conférences en marketing, Université de Caen Normandie
Olivier Badot, Professeur titulaire de la chaire "Retailing 4.0", ESCP Business School
Pourquoi certains produits deviennent-ils intemporels ? Le trench Burberry, dans l’exposition qui lui est consacrée à Londres, offre un cas emblématique de cette quête d’intemporalité.
Texte intégral (1398 mots)
Le motif à carreaux Burberry illustre la manière dont certains codes visuels deviennent indissociables de l’identité d’une marque. Victoria and Albert Museum — Détail de l’affiche de l’exposition « The Burberry Trench: Crafting an Icon »

L’ESSENTIEL

  • Le Victoria and Albert Museum, une institution londonienne, consacre à partir du 21 septembre une exposition à l’iconique trench Burberry.

  • Pour quelles raisons certains vêtements deviennent-ils démodés et, d’autres intemporels ?

  • Pour accéder au rang de classique, un vêtement doit remplir certaines conditions, s’adapter mais pas trop, suivre l’air du temps sans se renier.


Le 21 septembre prochain, le Victoria and Albert Museum (V&A) de Londres ouvrira une exposition consacrée au trench Burberry. Conçu initialement comme un vêtement de protection et associé à l’univers militaire, celui-ci est au fil du temps devenu une icône mondiale de la mode.

Son parcours soulève une énigme : comment un objet conçu pour une époque révolue peut-il continuer à paraître pertinent aux suivantes ? Dans une industrie fondée sur le renouvellement perpétuel des tendances, durer ne suffit pas. Encore faut-il ne pas paraître has been.

Être ancien ne suffit pas pour devenir intemporel

Un produit peut traverser un siècle sans pour autant devenir « intemporel ». L’ancienneté relève du calendrier, l’intemporalité, du regard porté sur l’objet. Elle ne désigne pas sa simple survie, mais sa capacité à demeurer désirable dans des contextes très éloignés de celui qui l’a vu naître.

Cette distinction permet de séparer durée physique et durée symbolique. Un vêtement peut rester en parfait état et pourtant ne plus sortir d’une armoire : il a résisté à l’usure, mais pas à l’obsolescence sociale. À l’inverse, un produit perçu comme intemporel peut encore être porté au présent sans sembler appartenir exclusivement au passé. Sa véritable performance n’est donc pas de rester intact, mais de ne pas être enfermé dans son époque d’origine.

Changer sans perdre son identité

Ne pas rester enfermé dans son époque suppose un exercice paradoxal : se transformer suffisamment pour rester actuel, mais pas au point de devenir un autre objet. L’exposition du V&A présentera ainsi, aux côtés de modèles plus traditionnels, un trench en soie métallique rose ou encore une version violette à imprimé baroque et à franges.

Malgré ces écarts, le vêtement demeure identifiable. C’est que son identité ne réside pas dans la reproduction exacte d’une même silhouette. Elle repose sur des codes visuels récurrents : le col, le rabat-tempête, la patte de gorge, la ceinture ou encore la doublure à carreaux. Les créateurs peuvent alors faire varier les nuances sans changer complètement l’essence.

Quand l’héritage devient un piège

Cette continuité ne va pourtant pas de soi. Des recherches consacrées aux marques patrimoniales montrent que l’héritage peut devenir un piège. Lorsque la longévité d’une marque est fortement mise en avant, les consommateurs peuvent préférer le produit original à une version « actuelle » si celle-ci leur paraît rompre avec ses origines.

Le changement est mieux accepté lorsqu’il peut être interprété comme un prolongement plutôt que comme une rupture. Ce qui compte n’est donc pas seulement l’ampleur de la transformation, mais la manière dont elle peut être comprise. Un produit intemporel n’est pas reproduit à l’identique : il propose à chaque époque une nouvelle version de quelque chose qu’elle pense déjà connaître.

Ainsi, les transformations du trench ne concernent pas seulement son apparence. Elles touchent aussi ses usages et les significations qui lui sont associées. D’abord vêtement de protection, notamment lié à l’univers militaire, il s’est ensuite installé dans la garde-robe civile, la culture populaire, la mode puis le luxe. Chaque nouvel usage n’a pas effacé les précédents : sa fonction protectrice demeure perceptible dans ses détails techniques, tandis que son histoire militaire, son association au style britannique et son entrée dans le luxe lui ont ajouté de nouvelles valeurs.

Le temps, une source de valeur ?

Ces significations ne sont jamais vraiment fixées. Elles circulent entre la société, la mode, les marques et les consommateurs, qui peuvent se les approprier pour des raisons différentes. Une génération n’a donc pas besoin de désirer un produit pour les mêmes raisons que la précédente. Certains recherchent dans le trench sa fonctionnalité, d’autres son savoir-faire, son histoire ou encore ce qu’il leur permet d’exprimer. L’objet traverse le temps parce qu’il peut continuer à recevoir de nouvelles interprétations sans perdre entièrement la mémoire des anciennes.

France 24, 2012.

Mais cette capacité ne dépend pas du produit seul. Créateurs, médias, consommateurs et institutions culturelles participent à sélectionner, réinterpréter et légitimer certaines dimensions de son histoire. Le V&A ne se contente donc pas de constater que le trench est devenu une icône. En réunissant archives, détails de fabrication et créations contemporaines dans un même récit, le musée contribue aussi à le faire passer du statut de produit commercial à celui d’objet patrimonial.

Une icône… jusqu’à quand ?

Les recherches consacrées aux relations entre mode et musées décrivent ces institutions comme des acteurs de la valorisation culturelle de la mode. Le statut d’icône n’est pourtant jamais définitivement acquis. Burberry a récemment replacé le trench, l’outerwear et ses signes distinctifs au centre d’une stratégie explicitement baptisée Burberry Forward, destinée à recréer du désir pour la marque autour de l’expression Timeless British Luxury.

Même un produit présenté comme intemporel doit donc continuellement être réactualisé, raconté et remis en scène. L’intemporalité n’est finalement ni l’immobilité ni l’absence de temps. Elle désigne la capacité à faire interpréter les transformations successives d’un objet comme les prolongements d’une même histoire. Un produit intemporel ne vainc pas le temps : il parvient, génération après génération, à s’ancrer dans le présent.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

19.09.2026 à 09:40

Repas à un euro : quels autres leviers pour améliorer l’alimentation des étudiants ?

Stéphanie Verfay, Maître de conférences, Laboratoire COACTIS, Chaire TrALIM Transitions Alimentaires, Université Lumière Lyon 2
Marie-Claire Wilhelm, Maître de conférences à l’Université Grenoble Alpes, Grenoble INP, CERAG, co-responsable de la Chaire Marketing au Service de la Société (M2S) de Grenoble IAE, Grenoble IAE Graduate School of Management
Une expérimentation menée auprès d’étudiants à Lyon montre que l’amélioration durable de l’alimentation passe par des aides financières associées à un accompagnement adapté.
Texte intégral (1293 mots)

L’ESSENTIEL

  • Depuis mai 2026, tous les étudiants peuvent bénéficier du repas à un euro dans les restaurants universitaires.

  • Au-delà de cette mesure répondant à une urgence sociale, quelles solutions permettraient d’améliorer durablement leur alimentation ?

  • Une recherche participative menée à Lyon apporte des éléments de réponse.


Depuis le 4 mai 2026, les étudiants peuvent bénéficier du repas à un euro dans tous les restaurants universitaires de France. Cette mesure, qui existait déjà pour les étudiants boursiers, est désormais étendue à l’ensemble des étudiants pour améliorer leur pouvoir d’achat, dans un contexte de précarité croissante. Les données récentes confirment l’aggravation de la précarité alimentaire étudiante en France.

Une enquête réalisée en 2023 par l’Observatoire national de la vie étudiante révèle qu’à peine plus de la moitié des étudiants (52 %) déclarent disposer suffisamment de tous les aliments qu’ils souhaitent manger, 13 % indiquent ne pas avoir assez à manger, 22 % déclarent sauter souvent des repas (pour économiser du temps, par manque d’organisation et pour des raisons financières essentiellement) et 9 % ont bénéficié d’une aide alimentaire.

L’université peut aider les étudiants à mieux s’alimenter notamment en améliorant l’offre mais aussi les conditions de restauration des étudiants. Mais elle ne peut répondre seule à l’ensemble des enjeux liés à l’alimentation étudiante.

L’insécurité alimentaire des étudiants, qui désigne les difficultés à accéder régulièrement à une alimentation suffisante, de qualité et adaptée à ses besoins (principalement pour des raisons financières) est devenue un véritable enjeu de santé publique.

Comment améliorer l’alimentation des étudiants ?

Pour répondre à cette question, nous avons mené à Lyon une recherche participative impliquant des étudiants et des partenaires locaux.

Les pratiques alimentaires des étudiants recouvrent des réalités très variées, cependant un point commun les relie : le décalage entre, d’une part, leurs connaissances et leurs intentions en matière de nutrition, et, d’autre part, leurs comportements alimentaires effectifs. L’objectif de notre étude était donc de concevoir des solutions viables, à long terme, permettant de favoriser le choix d’une alimentation saine et durable (ayant de faibles conséquences sur l’environnement) par les étudiants.

Co-construire la transition alimentaire des étudiants

Nous avons mis en œuvre une démarche de co-construction de solutions (basée sur les principes du design thinking) en associant directement au projet le public cible étudiant et les acteurs impliqués.

Les premières étapes ont montré qu’il est nécessaire d’agir sur trois aspects complémentaires pour faciliter l’accès des étudiants à une alimentation saine et durable :

  • l’accessibilité financière (pouvoir acheter des aliments à un prix abordable),

  • l’accessibilité physique (pouvoir trouver facilement des lieux où se procurer ces aliments)

  • l’accessibilité cognitive (disposer des informations et des connaissances nécessaires pour faire des choix alimentaires éclairés).

Ce constat est cohérent avec une enquête de terrain qui a révélé un décalage entre l’accessibilité réelle de l’offre alimentaire (ce qui est effectivement disponible et accessible) et l’accessibilité telle qu’elle est perçue par les étudiants.

Deux dispositifs expérimentés

À partir de ce premier constat, des séances de brainstorming avec des étudiants et les partenaires du projet ont permis de définir deux axes d’actions.

D’une part, la mise en place d’un dispositif de soutien financier pour réduire les freins économiques et développer l’autonomie des étudiants. Développé en partenariat avec une association de monnaie locale, la Gonette, celui-ci repose sur un budget mensuel équivalent à 50 euros par étudiant, distribué en monnaie locale, à dépenser dans le réseau alimentaire local.

D’autre part, la mise en place d’actions de sensibilisation et d’accompagnement pour renforcer les connaissances des étudiants et créer un lien direct entre eux et les producteurs. Un dispositif de sensibilisation a été conçu avec une association de producteurs biologiques locaux, Agribio : conférence-débat sur l’agriculture biologique, visites de ferme, interventions de producteurs locaux et ateliers de cuisine.

Quels dispositifs fonctionnent réellement ?

Pour tester l’impact de ces dispositifs sur les attitudes et les comportements des étudiants, une expérimentation a été menée sur une période de six mois.

Elle montre qu’un soutien financier est un levier efficace pour améliorer les habitudes alimentaires des étudiants à moyen terme. Associé à des actions de sensibilisation portées par des acteurs locaux, il permet également de mieux faire comprendre les enjeux liés à la santé, à l’environnement et à l’origine des aliments.

À l’inverse, un dispositif reposant uniquement sur des actions de sensibilisation, sans aide financière, suscite très peu d’adhésion de la part des étudiants. Il s’agissait pourtant des mêmes types d’activités (visite de ferme, atelier de cuisine, conférence sur l’agriculture biologique), qui suscitaient davantage d’adhésion lorsqu’elles étaient proposées avec une aide financière. Leur organisation en dehors des campus et en fin de journée a également pu constituer un frein à la participation. Ce constat souligne l’importance d’adapter les dispositifs aux contraintes et aux conditions de vie des étudiants pour favoriser leur participation.

À une période clé de leur vie, où ils construisent leurs habitudes de vie et gagnent en autonomie, de nombreux étudiants renoncent à une alimentation équilibrée faute de moyens, avec des conséquences possibles sur leur santé, leur bien-être et leur réussite universitaire. Face à ces défis, les réponses ne peuvent pas se limiter à l’aide alimentaire d’urgence : elles doivent aussi permettre un accès durable à une alimentation de qualité. Nos résultats soulignent l’intérêt de concevoir des dispositifs qui combinent un accompagnement concret et des actions éducatives afin de favoriser des changements durables.


L’étude citée fait l’objet d’un article à paraître dans Décisions Marketing, n° 125, janvier-mars 2027.

The Conversation

Stéphanie Verfay a reçu des financements de la Ville de Lyon (subvention).

Marie-Claire Wilhelm ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

19.09.2026 à 09:26

Jeanne d’Arc, Clemenceau, les frères Lumière, Colette… l’incroyable galerie des refusés pour figurer sur un billet de banque

Mathieu Bidaux, Docteur, Chercheur associé au laboratoire GRHIS, Université de Rouen Normandie
Au cours de son existence, la Banque de France a envisagé de nombreuses célébrités mais en a écarté un certain nombre. Pour quelles raisons ?
Texte intégral (3386 mots)
Un billet de banque à l'effigie de Jeanne d'Arc n'a jamais été produit pour ne pas froisser l'allié britannique. esquisse réalisée par le peintre Lucien Jonas Archives historiques de la banque de France Lucien Jonas

L’ESSENTIEL


  • La Banque centrale européenne organise un concours pour les nouveaux billets qu’elle va émettre. À cette occasion, l’institut d’émission propose des billets avec des figures historiques.

  • L’Histoire montre que le choix de telles figures peut vite devenir problématique. Des projets impliquant des personnalités peu consensuelles ont été abandonnés tout au long du XXe siècle.

  • Pour pouvoir bien circuler, la monnaie doit être approuvée par tous. Les banques centrales ne peuvent pas se payer le luxe d’une polémique.


Parmi les projets de billets prévus pour la nouvelle gamme de la Banque centrale européenne, figurent, de nouveau, des portraits de grandes femmes et d’hommes. Il s’agit de personnalités qui ont compté dans l’histoire (Maria Callas, Beethoven, Marie Curie, Léonard de Vinci…. Cela mérite d’autant plus d’être souligné que les portraits avaient disparu des billets au sein de l’Union européenne depuis l’apparition de l’euro.

Au cours de son histoire, la Banque de France avait envisagé de nombreuses célébrités mais en a aussi écarté un certain nombre. Pour quelles raisons ? En 2017, l’historien Jean-Claude Camus publiait Billets secrets de la Banque de France, un ouvrage recensant des projets de billets qui n’ont jamais vu le jour. Pour la première fois, un chercheur exposait des vignettes, ayant parfois été jusqu’au stade de la production industrielle, mais qui n’ont finalement pas été émises pour différentes raisons. Souvent, il s’agissait d’éviter une décrédibilisation de la monnaie, révélant en creux l’importance d’avoir une bonne « incarnation ».


À lire aussi : Comment est fabriqué un billet de banque ? Dans les coulisses de la Banque de France depuis Napoléon Bonaparte


Un risque de polémique trop important

C’est au XXe siècle que des portraits apparaissent sur les billets : le 20 francs Bayard est émis en 1917. Au cours des cent dernières années, la Banque de France a fait de nombreux tests de personnalités pour illustrer ses billets de banque. Il s’agissait la plupart du temps d’hommes (le plus souvent) ou de femmes célèbres. Les portraits permettaient d’exalter certaines valeurs ou des exemples à suivre dans un contexte donné. Pendant la Première Guerre mondiale, Bayard, le « chevalier sans peur et sans reproche », est particulièrement bien venu. Mais d’autres héros ou héroïnes de l’histoire de France n’ont finalement pas eu de billet à leur effigie car leur émission aurait été malvenue dans un contexte géopolitique donné.

Ainsi, Jeanne d’Arc est une des premières figures étudiées. Plusieurs fois, elle aurait pu être choisie. Le peintre Lucien Jonas l’avait proposée pour orner le verso d’un billet de 50 F en 1939. Mais la perspective d’une entrée en guerre contre l’Allemagne hitlérienne aux côtés de la Grande-Bretagne excluait totalement l’héroïne pourtant très populaire en France. Jeanne d’Arc a certes bouté l’ennemi hors du pays mais l’ennemi de la guerre de Cent Ans était… anglais ! Il ne fallait ainsi pas froisser l’allié britannique.

Des déesses et des allégories plutôt que des femmes

Finalement, une bergère du Berry a été choisie. Sur les cent billets émis par la Banque de France, il est vrai que seule Marie Curie a été sélectionnée dans la série des portraits. Mais il faut remarquer que d’autres figures féminines étaient présentes sur les billets français, depuis le XIXe siècle, sous forme de déesses et d’allégories.

De la même façon, le projet d’un billet de 500 F à l’image de « Colbert » dessiné également par Lucien Jonas en 1939 ne pouvait plus être émis dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant très beau, exaltant la France et ses colonies, la devise qui y était imprimée – « Par sa Marine et ses colonies, la France éclaire le monde » avait perdu de sa pertinence depuis la terrible défaite de juin 1940. En outre, l’historien Arnaud Manas a montré que le peintre Jonas avait donné quelques traits de Darlan, dont il avait tiré le portrait à la même époque, à son interprétation de Colbert. La France ayant perdu sa flotte à Mers-El-Kébir ainsi que ses colonies, ce billet ne pouvait plus être émis ainsi et a donc été modifié. Bien qu’imprimé du 14 janvier 1943 au 10 février 1944, il ne sera jamais émis.

Un projet Clemenceau abandonné

Le billet Clemenceau étudié dans les années 1950 pour une valeur faciale de 50 000 ou de 100 000 F entre dans le cas des billets non émis en raison du contexte géopolitique. Le Tigre de 1914-1918 renvoie à la France victorieuse et à la grande puissance mondiale qu’elle était et souhaite rester dans les années 1950 malgré la défaite de 1954 en Indochine. En 1957, la Communauté européenne du charbon et de l’acier naît du Traité de Rome. Pour ne pas contrarier la réconciliation franco-allemande, Clemenceau sera finalement écarté à cause de son rôle pendant la Première Guerre mondiale : celui qui a vaincu l’Allemagne et voulu la dépecer.

Le billet de Pierrette Lambert pour Clemenceau. Archives de la banque de France

Mais la Banque de France n’abandonne pas le projet. Le contexte se montrera-t-il plus favorable plus tard ? Les ateliers de la Banque de France, et en particulier la grande artiste Pierrette Lambert, actualisent la vignette. Le billet ne sera jamais émis, rapprochement franco-allemand oblige. Après De Gaulle et Adenauer, Giscard d’Estaing et Schmidt, Mitterrand et Kohl ne laissent rien au hasard, alors il aurait été inapproprié d’émettre un billet Clemenceau.

Pas de reines en République ?

D’autres projets n’ont pas été menés à leur terme car les personnalités concernées avaient une image probablement insuffisamment consensuelle. Ainsi, la Banque de France a étudié des projets représentants les romancières Colette (fin des années 1970) ou George Sand (juin 1980, sur une initiative privée) mais n’est pas allée au bout du processus. Les procès-verbaux de la Banque de France ne donnent pas toujours les raisons de l’abandon d’un projet. D’autres ont simplement été préférés. Colette et George Sand n’ont pas fait l’unanimité, possiblement à cause de leur vie jugée sulfureuse à l’époque. Prudent, l’institut d’émission a ainsi préféré des personnages moins risqués.

Le projet de billet avec la femme de lettres et académicienne Goncourt, Colette réalisé par Bernard Taurelle. Archives historiques de la banque de France

Les figures d’Anne de Bretagne en 1986-1988, d’Élisabeth d’Autriche en 1982 (épouse de Charles IX), Clotilde (l’épouse de Clovis) en 1941 ont fait aussi l’objet de projets qui seront finalement abandonnés pour des raisons peu claires. Peut-être n’ont-elles pas été retenues puisqu’il est apparu peu approprié de représenter une figure royale sur un billet circulant en République ? Ces reines servaient à mettre en lumière un courant artistique : l’art roman pour Clotilde et la Renaissance pour Élisabeth d’Autriche et Anne de Bretagne.

L’esquisse du projet pour la reine Clotilde réalisée par l’artiste Sébastien Laurent. Archives historiques de la banque de France

À partir du moment où le billet se fait « Panthéon de papier », la parité hommes femmes n’est pas respectée, dans le monument parisien comme dans les portefeuilles. Si, en 1907, Sophie Berthelot est accueillie au Panthéon, c’est par la volonté de la famille qui ne voulait pas séparer le chimiste Marcellin Berthelot de son épouse. Il faut ainsi attendre jusqu’en 1995 pour que Marie Curie soit la première et, pendant 20 ans, seule femme panthéonisée pour son parcours exceptionnel. Le billet suit ainsi les évolutions de la société et du cérémonial officiel.

500 F Elisabeth d’Autriche, par Pierrette Lambert. Archives historiques de la banque de France

Le passé trouble des frères Lumière

Certains projets ont été abandonnés en raison de la personnalité ou du parcours des personnes représentées. Ainsi, en fut-il du projet de billet de 200 F représentant les frères Lumière, mené entre 1986 et 1995. Les billets avaient été imprimés. La Banque de France, comme de nombreuses institutions, comptait rendre hommage aux inventeurs du cinéma, cette invention française diffusée dans le monde entier. En 1995, en effet, on fêtait les cent ans de leur film « La sortie des usines » de 1895. Mais cet anniversaire et le cinquantenaire de l’armistice de 1945 mettant fin à la Seconde Guerre mondiale en Europe se télescopent.

Le billet de 200 francs en hommage aux frères Lumière par l’artiste Roger Pfund. Archives historiques de la banque de France

Au cours des années 1990, un nouvel éclairage est porté sur le gouvernement de Vichy durant la Seconde Guerre mondiale. En 1994, Pierre Péan publie la photographie du président François Mitterrand recevant la francisque des mains du maréchal Pétain, ce qui choque l’opinion publique. Quel rapport avec les frères Lumière ? Les associations de résistants et de déportés rappellent alors que les frères Lumière avaient reçu, eux aussi, la francisque. Auguste et Louis Lumière furent des partisans de la Révolution nationale et Auguste, un membre d’honneur de la légion des volontaires français contre le bolchévisme. Si Serge Klarsfeld, président des filles et fils des déportés de France, prend leur défense car ils n’ont pas appelé aux meurtres, la Banque de France décide d’abandonner l’émission de ce billet de 200 F et le remplace par le 200 F Gustave Eiffel.

Artistes et figures consensuelles

De la même façon que la Banque de France a toujours sélectionné des artistes académiques (qui peuvent parfois être audacieux mais surtout pas trop !), les figures choisies pour orner les billets se devaient de ne pas créer la polémique. L’enjeu est de taille : la confiance des porteurs de billet, la crédibilité des coupures au point de vue national mais aussi à l’international.

Si la vignette du billet ne suscite pas toujours une adhésion franche, au moins, ne doit-elle surtout pas entraîner un rejet. Car ce que l’usager souhaite avant tout, c’est la sécurité de son moyen de paiement et que les engagements du jour puissent être honorés le lendemain avec une monnaie solide.

Toutes les reproductions de billets proviennent des archives de la Banque de France. Tous droits de reproduction réservés

The Conversation

Mathieu Bidaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

18.09.2026 à 18:04

Rapprochement Canada-UE : l’Histoire donne-t-elle raison à Mark Carney ?

Adeline Vasquez-Parra, Maître de conférences, Université Lumière Lyon 2
Face aux pressions de Donald Trump, Ottawa se tourne vers l’Europe. Une inflexion qui prolonge une vieille tradition canadienne d’autonomie.
Texte intégral (2278 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le Canada revendique une identité politique distincte des États-Unis, fondée notamment sur le bilinguisme et une culture du compromis.

  • Du maintien de la paix élaboré par Lester B. Pearson dans les années 1950 à la « Troisième Option » de Mitchell Sharp vingt ans plus tard, Ottawa a historiquement privilégié le multilatéralisme et la diversification de ses partenariats pour préserver son autonomie face à son puissant voisin.

  • Le rapprochement envisagé avec l’Europe s’inscrit ainsi dans une histoire longue, aujourd’hui ravivée par le retour de l’unilatéralisme trumpien.


Face au grand retour de l’unilatéralisme américain, le premier ministre canadien Mark Carney tente un rapprochement inédit avec l’Union européenne. Le discours qu’il a prononcé au Parlement européen à Strasbourg ce jeudi 17 septembre, qui était très attendu de part et d’autre de l’Atlantique, fait suite à une proposition inédite formulée la veille par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen : faire du Canada un membre associé de l’Union européenne.

Cette étape historique s’inscrit dans une longue trajectoire. Pour Carney, il ne s’agit pas de redéfinir le modèle canadien, mais de défendre une société et une démocratie profondément liées à l’Europe, en contraste avec le repli des États-Unis. Un retour sur l’histoire canadienne permet de comprendre et situer cette vision dans le temps long.

1791 : le choix de la raison

Le premier ancrage de cette trajectoire remonte directement à l’Acte constitutionnel de 1791 qui divise la Province de Québec, colonie du Royaume-Uni, en deux entités, le Haut Canada (actuel Ontario) et le Bas Canada (actuel Québec), et qui dote ces deux colonies de Chambres d’assemblées élues.

Contrairement à son voisin du Sud qui a forgé son identité nationale et républicaine dans la table rase révolutionnaire, le Canada a opté pour la continuité.

En choisissant de rester fidèle au parlementarisme britannique, le pays a institutionnalisé une méfiance salutaire envers l’agitation radicale et la polarisation excessive, privilégiant la stabilité institutionnelle et son pendant naturel, le compromis.

L’Acte constitutionnel, 1791. Avec l’Acte constitutionnel de 1791, la Province de Québec est divisée en deux entités politiques : le Bas-Canada (aujourd’hui le Québec) et le Haut-Canada (aujourd’hui l’Ontario). Collection Assemblée nationale. Assemblée nationale du Québec

L’ancrage francophone

Le deuxième pilier de ce modèle canadien tient à sa filiation francophone unique, garantie par un équilibre institutionnel et culturel complexe entre la province du Québec, les communautés acadiennes et les communautés canadiennes francophones du pays (21 % de l’ensemble des quelque 41 millions d’habitants ont le français comme langue première).

Historiquement tissé en lien étroit avec la France, cet héritage s’est élargi au fil du temps pour englober des modèles de démocraties multilingues, notamment ceux de la Belgique et de la Suisse, qui ont pareillement développé des institutions fédérales permettant la coexistence de plusieurs communautés linguistiques et culturelles, et s’ouvre aujourd’hui résolument vers la Francophonie mondiale, notamment en Afrique.

Cet attachement n’est pas qu’un simple rappel patrimonial : il se retrouve aujourd’hui au cœur d’une actualité brûlante. Les subventions à la culture francophone, la place des médias francophones en ligne et l’obligation d’étiquetage bilingue des produits vendus au Canada sont considérées par l’actuel gouvernement des États-Unis comme un « irritant commercial ». Trump a placé ces questions sur la table des négociations Washington-Ottawa, ce à quoi Mark Carney a opposé une fin de non-recevoir catégorique.

Carney a d’ailleurs travaillé son bilinguisme après de nombreuses remarques des médias québécois pointant ses approximations dans cette langue. En défendant la langue française non pas comme une variable d’ajustement économique, mais comme un droit fondamental et un pilier existentiel de la fédération, le premier ministre a rappelé que l’identité canadienne, par sa dualité linguistique, se distingue fondamentalement du creuset uniformisateur américain.

Discours de Québec, Mark Carney s’exprime en français, TVA Nouvelles, 23 janvier 2026.

La diplomatie du maintien de la paix

Face à « l’aigle américain », la diplomatie canadienne s’est façonnée au XXe siècle comme une diplomatie de puissance moyenne, incarnée de manière magistrale par le gouvernement du premier ministre Lester B. Pearson (1963-1968).

En 1956, Pearson est un diplomate de premier plan à l’ONU. Il joue un rôle essentiel dans le dénouement de la crise de Suez, en obtenant l’envoi sur place d’une force internationale d’interposition dont la présence empêche les tensions de dégénérer. À bien des égards, il apparaît comme l’inventeur du concept moderne du maintien de la paix. L’année suivante, il sera d’ailleurs récompensé par le prix Nobel de la paix. Le Canada promeut à ce jour une doctrine internationale fondée sur le multilatéralisme et le respect du droit international.

Pour de nombreux Canadiens, cette tradition s’accorde naturellement avec le modèle géopolitique de l’Union européenne, qui privilégie le dialogue et la régulation multilatérale face aux logiques unilatérales de super-puissance. Sans pour autant négliger les efforts militaires : rappelons que le Canada a été en 1949 l’un des douze États fondateurs de l’OTAN.

Mitchell Sharp en 1962. Dick Darrell -- Toronto Star Photograph Archive (Toronto Public Library)

La « Troisième Option »

Sur le plan géo-économique, la volonté de diversifier les partenariats face à la toute-puissance et aux soubresauts protectionnistes états-uniens n’est pas nouvelle.

Dans les années 1970 déjà le secrétaire d’État aux Affaires extérieures Mitchell Sharp formalisait déjà la « Troisième Option », visant à réduire la vulnérabilité économique du Canada face aux États-Unis en tissant des liens privilégiés avec la Communauté économique européenne (CEE). Un traité en ce sens est signé en 1976.

Cette relation économique s’est depuis considérablement approfondie, notamment avec l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne. Signé en 2016 et appliqué provisoirement depuis le 21 septembre 2017, l’AECG offre aux entreprises canadiennes et européennes un accès préférentiel à leurs marchés respectifs.

Ce jalon historique éclaire directement les efforts contemporains de diversification menés à Bruxelles pour sécuriser nos chaînes d’approvisionnement et nos valeurs démocratiques.

Le choc culturel face au mouvement MAGA

C’est précisément cet attachement viscéral à la social-démocratie, au multilatéralisme et à l’ordre institutionnel proche du modèle de l’Union européenne qui attire aujourd’hui à Ottawa les foudres du mouvement américain MAGA (Make America Great Again).

Dans sa tentative de polarisation du monde, la droite nationaliste états-unienne reproche vertement au Canada son progressisme et sa protection des minorités et des langues. Cette opposition s’est notamment manifestée dans les attaques de Donald Trump contre les politiques canadiennes et dans sa volonté de présenter le Canada comme un pays qui « tirerait profit » des États-Unis. Elle a également pris une dimension symbolique dans le conflit commercial récent : le 27 août 2026, Trump a signé un décret ordonnant aux autorités fédérales américaines de désigner le lac Ontario sous le nom de « Lake America ».

En fin de compte, l’Histoire suggère que le penchant du Canada vers l’Europe n’est ni un hasard de calendrier ni un accident géopolitique mais le fruit d’une longue sédimentation politique, institutionnelle et surtout, culturelle. Si Mark Carney plaide aujourd’hui pour un renforcement de ces ponts transatlantiques, c’est parce que l’ADN du Canada trouve, hier comme aujourd’hui, un écho infiniment plus naturel de l’autre côté de l’Atlantique qu’au sud de sa frontière.

The Conversation

Adeline Vasquez-Parra ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

18.09.2026 à 18:03

Des dollars à l’effigie de Trump ? Une pratique rarissime hors des monarchies

Jacques Hymans, Adjunct Associate Professor of Political Science and International Relations, USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences; University of Southern California
L’administration Trump veut faire figurer le président américain sur des pièces et billets. Une pratique presque exclusivement réservée aux monarchies héréditaires, selon une analyse des monnaies en circulation dans le monde.
Texte intégral (2124 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’administration Trump souhaite faire figurer le visage ou la signature du président sur des pièces et billets américains, malgré une loi interdisant de représenter une personne vivante sur les billets.

  • À l’échelle mondiale, les dirigeants en exercice apparaissent presque uniquement sur la monnaie des monarchies héréditaires : seulement 13 % des pays étudiés pour les pièces et 15 % pour les billets.

  • Représenter Donald Trump sur la monnaie pendant son mandat constituerait donc une rupture avec la tradition américaine.


En argot américain, l’argent liquide est parfois désigné par l’expression Dead Presidents (« présidents morts »). Mais Donald Trump, président bien vivant, pourrait lui aussi bientôt figurer sur les pièces et les billets américains.

Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump en 2025, son administration appose le visage et le nom du président sur toutes sortes de supports, des bâtiments fédéraux aux cartes d’accès aux parcs nationaux. Le faire figurer sur le tout-puissant dollar constituerait le couronnement de ces efforts. Après tout, la valeur des pièces et billets américains actuellement en circulation dépasse 2 460 milliards de dollars, un record historique.

Si le portrait d’un président en exercice commençait à apparaître sur la monnaie américaine, que révélerait ce changement de la culture politique des États-Unis ?

Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a déclaré qu’il ne pensait pas « qu’il y ait quoi que ce soit d’inconvenant » dans cette idée. À l’inverse, le sénateur démocrate Jeff Merkley a affirmé : « Les manœuvres d’autocélébration du président Trump sont des actes autoritaires dignes de dictateurs comme le dirigeant nord-coréen Kim Jong‑un. »

En tant que professeur de relations internationales, j’étudie depuis plus de vingt ans l’évolution de l’iconographie monétaire à travers le monde. J’aborde donc ce débat dans une perspective internationale. Les données que j’ai recueillies montrent qu’un tel choix placerait les États-Unis à contre-courant de la quasi-totalité des autres pays du monde.

Pièces et billet

L’administration Trump se montre extrêmement active sur le front de la monnaie.

En janvier 2026, les membres choisis par Donald Trump pour siéger à la Commission américaine des beaux-arts, une agence fédérale chargée de conseiller le gouvernement en matière de design et d’esthétique, ont recommandé plusieurs modèles pour une pièce de 1 dollar destinée à être mise en circulation, ornée du profil de Donald Trump. La commission a ensuite recommandé un autre portrait du président pour une pièce commémorative en or 24 carats, dont elle a suggéré qu’elle soit « aussi grande que possible ». Ces pièces devaient être prêtes pour le 4 juillet, mais des retards de production à l’US Mint, l’organisme chargé de frapper la monnaie américaine, ont repoussé leur date de sortie.

L’administration prépare également des billets à l’effigie de Donald Trump. En mars 2026, le département américain du Trésor a annoncé une première historique : désormais, la signature du président figurera sur les nouveaux billets imprimés.

En avril, le département du Trésor a brutalement réaffecté Patricia Solimene, directrice du Bureau of Engraving and Printing, l’organisme chargé de concevoir et d’imprimer les billets américains, après qu’elle eut refusé de faire avancer le projet d’un billet de 250 dollars portant le portrait de Donald Trump, selon le Washington Post.

« C’est ici que le dollar s’est arrêté », a écrit Patricia Solimene dans un courriel d’adieu à ses collègues, détournant la célèbre expression « The buck stops here », qui signifie que l’on assume la responsabilité ultime. Mais après sa réaffectation, le dollar s’est remis en marche. En mai, Scott Bessent a dévoilé publiquement un projet de billet de 250 dollars à l’effigie de Donald Trump, tout en reconnaissant que ces nouveaux billets ne pourraient pas être imprimés tant que le Congrès n’aurait pas modifié une loi vieille de 160 ans, qui interdit de représenter des personnes vivantes sur les billets de banque américains.

Le Donald J. Trump $250 Bill Act, une proposition visant à modifier cette loi, attend désormais d’être examiné plus avant par la commission des services financiers de la Chambre des représentants. Le département du Trésor affirme disposer déjà de l’autorité légale nécessaire pour frapper ses pièces à l’effigie de Donald Trump.

À la loupe : les pièces de monnaie du monde entier

Faire figurer le visage du président en exercice sur des pièces constituerait une rupture spectaculaire avec la tradition américaine. Cela ne s’est produit qu’une seule fois dans l’histoire du pays : sur une pièce commémorative d’un demi-dollar frappée en 1926, qui représentait le président de l’époque, Calvin Coolidge, aux côtés de George Washington.

Mais qu’en est-il des autres pays du monde contemporain ? Est-il courant que leurs dirigeants en exercice apparaissent sur leurs pièces de monnaie ?

À partir de la dernière édition du « Directory of Circulating Coins » de Coin & Mint News – un ouvrage de référence pour les professionnels des pièces de monnaie travaillant dans les instituts monétaires nationaux et les banques centrales –, j’ai recensé les représentations de dirigeants en exercice sur les pièces en circulation dans le monde en 2024. Précisons que ces données n’ont pas encore fait l’objet d’une évaluation rigoureuse par les pairs.

Après avoir analysé près de 1 000 pièces provenant de 165 pays indépendants, je n’ai dénombré que 22 pays – soit environ 13 % du total – dont les pièces en circulation représentent leur chef d’État en exercice. Ce chiffre inclut les pièces représentant des chefs d’État qui étaient en fonction lors de leur émission initiale, qu’ils le soient encore ou non en 2024.

La quasi-totalité des chefs d’État en exercice représentés sur les pièces en circulation que j’ai analysées sont des monarques héréditaires.

Lorsqu’un pays est une monarchie héréditaire, que son système politique soit démocratique, comme au Royaume-Uni, ou autoritaire, comme au Brunei, il est très probable que son roi ou sa reine figure sur les pièces en circulation. C’est le cas d’environ 62 % des monarchies répertoriées dans ma base de données, soit 21 sur 34.

En revanche, lorsqu’un pays n’est pas une monarchie héréditaire, il est presque certain que son chef d’État en exercice ne figure pas sur ses pièces en circulation. C’est le cas de 99 % des pays non monarchiques de ma base de données, soit 130 sur 131.

La seule exception est le Samoa, une démocratie parlementaire dont toutes les pièces en circulation représentent le chef de l’État en fonction en 2011, année de leur première émission. Mais même le Samoa ne constitue pas vraiment une exception, tant sa culture politique présente de nombreux attributs monarchiques : son chef de l’État porte le titre de « Son Altesse » et est traditionnellement choisi parmi les quatre grands chefs coutumiers du pays.

À la loupe : les billets de banque du monde entier

L’analyse de mes données sur les billets de banque fait apparaître une tendance similaire.

À partir de Bank Note Museum – un catalogue gratuit en ligne alimenté par un réseau de collectionneurs de billets – et en complétant ces données avec les informations du catalogue payant des publications Greysheet, « The Banknote Book », j’ai constitué une base de données regroupant tous les billets en circulation dans le monde qui ont été nouvellement conçus et émis entre 2019 et 2024.

Selon mes données, 84 pays indépendants ont émis 340 nouveaux billets destinés à la circulation courante au cours de cette période. Pourtant, seuls 13 d’entre eux – soit environ 15 % – ont émis de nouveaux billets représentant leur chef d’État en exercice. Tous ces pays sauf un sont des monarchies héréditaires.

La seule exception à la règle est le Botswana, une république démocratique qui fait traditionnellement figurer le portrait du président en exercice sur son billet de 10 pulas. Cependant, Duma Boko, président du Botswana depuis la fin de l’année 2024, attend toujours son billet de 10 pulas.

La monnaie américaine : digne d’un roi ?

Aujourd’hui, presque tous les pays qui ne sont pas des monarchies héréditaires refusent d’émettre de la monnaie représentant leur chef d’État en exercice. Les États-Unis n’étant pas une monarchie héréditaire, faire figurer le visage de Donald Trump sur la monnaie américaine alors qu’il est encore au pouvoir serait tout à fait inhabituel.

Le mouvement national de protestation « No Kings » (« Pas de rois ») a mobilisé des millions d’Américains, qui ont défilé dans les rues pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme les ambitions monarchiques de Donald Trump. Les tendances mondiales de l’iconographie monétaire semblent leur donner raison.


Anyi Tan, étudiante de premier cycle de l’Université de Californie du Sud a contribué à ces recherches.

The Conversation

Jacques Hymans ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

18.09.2026 à 18:03

Pourquoi le paiement en espèces fait un retour inattendu en Australie

John Hawkins, Senior lecturer, Canberra School of Government, University of Canberra
Après vingt ans de recul, les paiements en espèces repartent à la hausse en Australie. Attachement au liquide, maîtrise du budget et crainte des pannes expliquent ce retour inattendu.
Texte intégral (1180 mots)
Les trois quarts des Australiens gardent de l’argent liquide sur eux, pour un montant médian équivalent à 40 euros. Infomofo/Flickr, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Après vingt ans de recul, l’usage des espèces repart légèrement à la hausse en Australie.

  • Le liquide reste essentiel pour les personnes âgées, modestes, rurales ou confrontées à des services numériques peu fiables.

  • Les Australiens apprécient aussi les espèces pour maîtriser leur budget et faire face aux pannes électroniques.


Après vingt ans de recul, les paiements en espèces repartent à la hausse en Australie : les consommateurs utilisent de nouveau davantage de billets et de pièces pour leurs achats courants, révèle une enquête de la Banque centrale australienne.

Accélérée par la pandémie de Covid-19, la baisse de l’usage des espèces s’est interrompue entre 2022 et 2025. En 2025, environ 15 % des paiements ont été effectués en espèces en Australie. Celles-ci sont davantage utilisées pour les petits achats : un quart des transactions de moins de 10 dollars australiens (environ 6,20 euros) ont été réglées en liquide. Les espèces représentent donc une part plus faible de la valeur totale des paiements (8 %) que du nombre de transactions.

Une décision pourrait contribuer à stabiliser l’usage des espèces : depuis janvier 2026, le gouvernement fédéral impose à la plupart des magasins d’alimentation et des stations-service de continuer à accepter les paiements en liquide.

Qui sont les principaux utilisateurs d’espèces ?

Environ la moitié des Australiens utilisent des espèces au cours d’une semaine ordinaire, selon l’enquête. Près de 7 % de la population règlent en liquide plus de 80 % de leurs achats. Ces grands utilisateurs d’espèces sont généralement plus âgés et plus modestes que la moyenne, et vivent plus souvent dans des zones rurales.

L’usage des espèces est particulièrement répandu dans les régions isolées, notamment au sein de certaines communautés autochtones, où les services numériques sont moins fiables.

Les personnes qui effectuent des transactions illégales ont sans doute elles aussi davantage recours aux espèces, mais ce phénomène est probablement sous-estimé dans l’enquête de la Banque centrale australienne. Des billets de 100 dollars australiens d’une valeur totale de 31 milliards d’euros sont en circulation, soit près de 20 par Australien. Comme la plupart des habitants en voient rarement, on peut supposer qu’ils sont utilisés et thésaurisés par des criminels.

C’est dans la restauration, les plats à emporter et les transports que l’usage des espèces a le plus reculé, sous l’effet de l’essor des paiements par carte et des autres moyens de paiement numériques.

Pourquoi certains préfèrent-ils payer en espèces ?

Un tiers des Australiens tiennent beaucoup à pouvoir payer en espèces. Ils estiment que l’impossibilité de le faire leur causerait d’importantes difficultés. Parmi les raisons les plus souvent invoquées, le fait que certains commerçants n’acceptent que les espèces, qu’elles permettent de mieux maîtriser son budget, qu’elles sont plus pratiques pour donner de l’argent à des proches. Enfin, certaines personnes se préoccupent de la sécurité ou de la confidentialité des paiements.

Les consommateurs peuvent également préférer les espèces pour éviter les frais supplémentaires appliqués par de nombreux commerçants aux autres moyens de paiement. À partir d’octobre 2026, ces frais seront interdits dans le pays.

Même les personnes qui paient rarement en espèces aiment souvent en conserver un peu dans leur portefeuille. Les trois quarts des Australiens ont de l’argent liquide sur eux, pour un montant médian de 65 dollars australiens (40 euros). La raison la plus souvent invoquée est la crainte d’une panne des moyens de paiement électroniques. La Croix-Rouge recommande d’ailleurs aux familles de garder un peu d’argent liquide, les systèmes de paiement pouvant cesser de fonctionner en cas d’urgence.

Mais si la demande d’espèces reste forte, il devient de plus en plus difficile de s’en procurer. Les agences bancaires se raréfient, tout comme les distributeurs automatiques, notamment ceux appartenant aux banques : après avoir culminé à plus de 30 000, leur nombre est tombé sous la barre des 25 000, selon la Banque centrale australienne.

Quelles sont les autres solutions ?

Une précédente enquête réalisée en 2022 pour la Banque centrale australienne montrait qu’environ la moitié des paiements étaient effectués par carte de débit et un quart par carte de crédit. BPAY et PayPal représentaient chacun 2 % des paiements.

Selon les données de la Banque des règlements internationaux, les espèces en circulation en Australie représentent environ 4 % du produit intérieur brut annuel, une proportion comparable à celles du Canada et du Royaume-Uni. Elle est en revanche inférieure à 1 % en Suède, mais atteint environ 20 % à Hong Kong et au Japon.

Dans d’autres pays également, le recul de l’usage des espèces tend depuis peu à se stabiliser.

The Conversation

John Hawkins a été économiste principal à la Banque centrale australienne et à la Banque des règlements internationaux.

18.09.2026 à 18:02

Remplacer Churchill par des animaux sauvages, est-ce effacer l’histoire ?

David Lewis Thomas, PhD Candidate in Political Theory, University of Sussex
Le projet de retirer Winston Churchill du billet de cinq livres a suscité une vive polémique au Royaume-Uni. Derrière la défense d’une figure historique se joue surtout une bataille autour de la mémoire collective et de l’identité britannique.
Texte intégral (1530 mots)
Winston Churchill et d’autres grandes figures historiques vont disparaître des prochains billets de banque britanniques, au profit d’animaux sauvages. Janusz Pienkowski/shutterstock

L’ESSENTIEL

  • La Banque d’Angleterre va remplacer Churchill et d’autres figures historiques par des animaux sauvages sur ses prochains billets.

  • Cette décision a ravivé le débat sur la mémoire collective et l’identité britannique.

  • Le mythe Churchill, façonné par les médias et les commémorations, est aujourd’hui de plus en plus contesté.


L’annonce par la Banque d’Angleterre de son intention de retirer l’effigie de Winston Churchill du billet de cinq livres a suscité l’indignation de certains commentateurs et responsables politiques. Nigel Farage, le dirigeant de Reform UK, y a vu « la définition même du wokisme ». Kemi Badenoch, la cheffe du Parti conservateur, a estimé que le projet de remplacer les personnages historiques par des animaux sauvages revenait à « effacer notre histoire ».

Dans le cadre de la lutte contre la contrefaçon, la Banque d’Angleterre remplacera, sur la prochaine série de billets, les personnages historiques par des animaux sauvages, choisis à l’issue d’une consultation publique.

Techniquement, bien sûr, retirer Churchill d’un billet de banque ne l’effacerait pas de l’histoire. Même si sa réputation est parfois contestable, son rôle de dirigeant pendant la Seconde Guerre mondiale ne l’est pas. Ce que son retrait d’un billet menace, c’est quelque chose de bien plus personnel : la mémoire collective à travers laquelle de nombreuses personnes appréhendent non seulement Churchill et la Grande-Bretagne, mais aussi leur propre identité.

Surtout, le Churchill présenté dans la culture populaire n’a pas vocation à être appréhendé en termes historiques. L’histoire suppose des recherches, des débats et des révisions. Le Churchill que la plupart des gens découvrent à la télévision, à l’école et lors des commémorations nationales est, lui, entré dans la mythologie.

L’examen rigoureux du bilan politique ou de la personnalité de Churchill devient alors sans importance. Ce qui compte, c’est son image : héros, sauveur du monde libre, rempart de l’Empire, incarnation du « bulldog spirit », cet esprit de ténacité typiquement britannique. Pour ceux qui ont intériorisé cette image, toute critique de Churchill constitue une attaque contre les fondements mêmes de l’identité britannique.

Il est révélateur que ce rôle fondateur ne semble pas s’appliquer à Jane Austen ou à Alan Turing, les deux autres grandes figures représentées sur les billets de banque britanniques.

Le philosophe Bernard Stiegler, aujourd’hui disparu, offre une grille de lecture utile pour comprendre comment ces images deviennent structurantes. Selon lui, l’expérience humaine se construit à travers trois niveaux d’attention. Le premier correspond à notre perception directe d’une situation. Le deuxième est celui de la mémoire personnelle, qui nous permet d’organiser notre compréhension du passé. Le troisième niveau, que Stiegler appelle les rétentions tertiaires, est constitué des supports extérieurs de la mémoire, comme les archives, les médias et les institutions. C’est ce troisième niveau qui façonne notre identité collective et nationale.

Ce que Churchill représente pour les Britanniques

Ce sont les Britanniques de la génération du baby-boom qui ont de Churchill l’image la plus positive. Pour ceux qui ont grandi au milieu du XXe siècle, les médias de masse ont forgé un récit national à travers des expériences culturelles communes. Dans les années 1970 et au début des années 1980, il n’existait encore que trois chaînes de télévision : des millions de personnes regardaient donc simultanément les mêmes événements. Les grandes finales sportives, les mariages royaux et les funérailles nationales sont ainsi devenus le ciment culturel de l’identité britannique.

Les funérailles nationales de Churchill, en janvier 1965, illustrent l’ampleur du phénomène. Environ 25 millions de Britanniques les ont suivies à la télévision, tandis qu’un million d’autres se pressaient dans les rues de Londres sur le passage du cortège funèbre. À l’échelle mondiale, on estime qu’un dixième de la population a regardé la retransmission. Pour de nombreux téléspectateurs, l’événement – et l’attention qui lui a été accordée – a consacré Churchill non seulement comme une figure historique, mais aussi comme un symbole de la grandeur nationale. Ces souvenirs fondateurs continuent de façonner le regard que porte cette génération sur la société contemporaine.

Ce comportement de masse, comme l’appelle Stiegler, brouille les frontières entre identités personnelle et nationale, le spectateur étant pris dans une mémoire synchronisée. Les médias, l’école et la famille répètent les mêmes récits, consolidant la mémoire jusqu’à ce qu’ils s’intègrent au tissu culturel. Au fil du temps, la personnalité qui se trouve au cœur de ce récit cesse d’être une figure historique complexe pour devenir davantage un produit culturel. Les débats sur la manière dont Churchill est représenté deviennent alors une lutte autour de la façon dont chacun comprend le passé de la Grande-Bretagne et la place qu’il y occupe.

C’est précisément à une telle mise en scène que nous avons assisté. Ceux qui protestent contre le retrait de l’effigie de Churchill – tout comme ceux qui se sont indignés de la dégradation de sa statue à Parliament Square – protestent en réalité contre ce qu’ils perçoivent comme une remise en cause de leur identité, construite à travers ces souvenirs.

Nous considérons ces souvenirs et les identités qu’ils façonnent comme des vérités universelles ou des évidences. Pourtant, ces souvenirs sont à la fois forgés – au sens où ils sont produits par notre participation – et falsifiés, au sens où ils sont en partie construits par les récits médiatiques et, à ce titre, ne sont pas authentiques. Les souvenirs ne sont pas des représentations fidèles d’événements passés. Ce sont des images façonnées par des institutions – l’école, la presse, les technologies – et par les choix qu’elles opèrent.

Alors qu’autrefois une poignée de chaînes de télévision façonnaient la mémoire nationale, les réseaux sociaux orientent aujourd’hui les publics vers des communautés concurrentes, chacune ayant ses propres valeurs et ses propres souvenirs de prédilection. À l’ère de la formation numérique de la mémoire, l’image de Churchill – comme toute mémoire collective – n’est pas figée. Le mythe Churchill, autrefois largement partagé, s’inscrit désormais dans un paysage culturel âprement disputé.

L’affirmation selon laquelle l’histoire serait réécrite doit plutôt être comprise comme un cri de défi face à l’effacement d’une mémoire collective et, avec elle, d’une identité personnelle, de son intégrité et de sa légitimité. L’identité churchillienne érige la domination et la puissance militaire en critères de réussite. À mesure que de nouveaux souvenirs façonnent de nouvelles attentes et que les identités évoluent, nous aurions tout intérêt à trouver de nouveaux repères pour nous définir.

The Conversation

David Lewis Thomas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

18.09.2026 à 18:02

Près d’un billet de banque sur six dans le monde représente un animal sauvage – et pas toujours celui auquel on s’attendrait

Guy Castley, Associate Professor, School of Environment and Science, Griffith University
Clare Morrison, Lecturer in Ecology, Griffith University
Des animaux sauvages figurent sur près d’un billet de banque sur six dans le monde. Mettre en avant les espèces menacées pourrait contribuer à mieux les faire connaître et à sensibiliser le public à leur protection.
Texte intégral (2457 mots)

L’ESSENTIEL

  • Près d’un billet sur six dans le monde représente un animal sauvage.

  • Les oiseaux et les mammifères sont les espèces les plus souvent mises à l’honneur.

  • Les espèces menacées pourraient gagner en visibilité grâce aux billets, sans garantie toutefois d’une meilleure protection.


Les billets et les pièces de monnaie contribuent à façonner notre identité nationale. Les images qui y figurent mettent en valeur des événements historiques, des personnalités importantes ou encore des avancées scientifiques, industrielles et technologiques. Elles célèbrent parfois aussi la biodiversité, notamment des plantes et des animaux emblématiques.

Dans notre nouvelle étude, nous avons analysé les représentations d’animaux sauvages figurant sur des billets de banque du monde entier. Nous voulions déterminer à quelle fréquence les espèces locales y apparaissaient et lesquelles étaient les plus souvent représentées.

Près d’un billet sur six parmi les 4 541 que nous avons analysés, provenant de 207 pays, représentait des animaux sauvages. Nous avons mis en évidence des tendances intéressantes selon les pays : des mammifères en Afrique, des oiseaux en Amérique du Sud ou encore des espèces marines dans les États insulaires. Certains pays font volontiers figurer des animaux sur leurs billets, tandis que d’autres les ignorent totalement.

Nos recherches montrent que les billets de banque pourraient contribuer à mieux sensibiliser le public à la faune sauvage. Mettre en avant des espèces menacées permettrait notamment de les faire mieux connaître. Cette démarche devrait s’inscrire dans un effort de sensibilisation plus large, destiné à mobiliser la population en faveur de la protection de la biodiversité.

Ce que nous avons découvert

Nous avons parcouru le Standard Catalog of World Paper Money, un catalogue consacré aux billets de banque du monde entier, et avons recensé toutes les représentations d’espèces animales locales figurant sur des billets émis entre 1980 et 2017.

Notre analyse a révélé une grande diversité d’animaux représentés. Dans la plupart des cas, nous avons pu identifier précisément l’espèce.

Des animaux sauvages figuraient sur plus de 15 % des 4 541 billets que nous avons examinés, provenant de 207 pays. Nous avons recensé 352 espèces différentes. Au total, nous avons recensé 883 représentations d’espèces animales locales sur 689 billets provenant de 92 pays. Les billets de 115 autres pays ne représentaient donc aucun animal sauvage.

Trois heat maps (ensemble de la faune, oiseaux et mammifères) montrent comment les animaux sauvages sont représentés sur les billets de banque à travers le monde.
La plupart des pays ne représentent pas d’animaux sauvages sur leurs billets de banque. Ces cartes montrent la répartition mondiale (A) de l’ensemble des animaux représentés, (B) des oiseaux et (C) des mammifères. Newbery et al., (2024)

Les oiseaux (195 espèces) et les mammifères (96 espèces) sont les animaux qui figurent le plus souvent sur les billets à travers le monde. Viennent ensuite les poissons (25 espèces), les reptiles et les invertébrés (15 espèces chacun), puis les grenouilles et les crapauds (6 espèces).

Mais d’importantes différences apparaissent selon les pays et les régions. Les billets africains représentent ainsi fréquemment des mammifères.

En Amérique du Sud et en Amérique centrale, les oiseaux sont en revanche à l’honneur, ce qui s’explique par leur plus grande diversité dans ces régions de forêts tropicales humides.

Les États insulaires représentent souvent des espèces marines, comme l’espadon, le requin-baleine ou la tortue verte. Mais leurs billets mettent également à l’honneur des espèces terrestres endémiques, que l’on ne trouve nulle part ailleurs.

Ces résultats montrent que, dans de nombreux pays, la faune locale est valorisée et participe à l’identité nationale. Certains États établissent désormais un lien explicite entre les animaux représentés sur leur monnaie, leurs valeurs et leurs aspirations.

En Afrique du Sud, la Banque centrale associe les célèbres animaux du « Big Five » représentés sur les billets à ses valeurs fondamentales :

  • le rhinocéros : la protection d’un avenir commun et la responsabilité ;
  • le buffle d’Afrique : l’unité et la cohésion grâce à une communication ouverte ;
  • l’éléphant d’Afrique : la stabilité, la confiance et la création de liens sociaux pour préserver le respect et la confiance mutuelle ;
  • le lion : le leadership et l’accompagnement nécessaires pour atteindre l’excellence ;
  • le léopard : l’indépendance, l’intégrité et l’honneur.
Un montage représentant le « Big Five » africain : le rhinocéros, le buffle d’Afrique, l’éléphant d’Afrique, le lion et le léopard.
Les animaux emblématiques du « Big Five » d’Afrique subsaharienne figurent souvent sur les billets de banque de la région : le rhinocéros, le buffle d’Afrique, l’éléphant d’Afrique, le lion et le léopard. Guy Castley

Qu’en est-il des billets australiens ?

Dans la série que nous avons analysée, seuls deux billets australiens représentaient des animaux sauvages : le billet de 5 dollars, un méliphage à bec grêle, et celui de 10 dollars, un cacatoès à huppe jaune.

Mais de nouveaux billets ont été émis depuis notre analyse. En 2019, la Banque centrale australienne a ajouté un oiseau sur chaque coupure, accompagné d’une plante — généralement une espèce d’acacia. Ces illustrations font partie des nouveaux dispositifs de sécurité des billets :

Représenter les espèces menacées

Près d’un tiers (30 %) des animaux sauvages figurant sur les billets appartenaient à des espèces menacées. Pour la plupart des groupes d’animaux, cette proportion est supérieure à celle des espèces actuellement considérées comme menacées d’extinction. Parmi les espèces représentées figurent le rhinocéros noir, l’ara canindé et la tortue imbriquée, tous trois en danger critique d’extinction.

En 2012, les Fidji ont choisi de représenter plusieurs espèces menacées sur leurs billets afin de sensibiliser le public à leur sort. Cette monnaie dite « de la faune et de la flore » est devenue si populaire que les habitants désignent souvent les billets par le nom de l’espèce qui y figure plutôt que par leur valeur. Nous avons ainsi entendu des Fidjiens dire qu’un article coûtait un kulawai — le lori à gorge rouge — plutôt que 5 dollars, ou un nanai — la cigale des Fidji — au lieu de 100 dollars.

L’Australie pourrait certainement mieux mettre en valeur, sur ses billets, sa faune unique et menacée. Les espèces actuellement représentées sont emblématiques et facilement reconnaissables, mais ne comptent pas parmi celles qui ont le plus besoin de mesures de conservation.

Certaines données, encore limitées, suggèrent que faire figurer des espèces menacées sur les billets pourrait contribuer à leur protection. Les magazines publiés par des organisations de protection de la nature utilisent par exemple souvent des images d’animaux populaires, attrayants ou connus — la « faune charismatique » — qu’ils soient menacés ou non, afin de sensibiliser le public et de recueillir des fonds. Une étude récente consacrée aux réseaux sociaux a également montré que le partage d’images d’animaux sauvages pouvait déboucher sur des actions concrètes en faveur de leur conservation. Des chercheurs ont d'ailleurs proposé que les entreprises utilisant des images d’animaux sauvages dans leurs publicités versent une contribution, par exemple sous la forme d’une redevance, qui servirait ensuite à financer des actions de protection de la nature.

Au-delà des billets de banque

Faire figurer des espèces animales sur la monnaie peut contribuer à nourrir la fierté nationale et à mieux faire connaître la faune propre à chaque pays. Mais, dans le cas des espèces menacées, rien ne garantit que cette visibilité conduise réellement à leur protection.

La représentation d’animaux sur les billets doit donc s’accompagner d’autres actions de sensibilisation à leur sort, comme des campagnes éducatives, des politiques publiques et des collectes de fonds. Des recherches supplémentaires seront nécessaires pour mesurer l’impact sur le public des représentations d’animaux sauvages sur les billets et déterminer dans quelle mesure cette visibilité peut contribuer à leur protection.

Les auteurs tiennent à saluer la contribution de Beaudee Newbery, qui a recensé et analysé les représentations d’animaux sauvages sur les billets du monde entier dans le cadre de ses recherches à l’université Griffith.

The Conversation

Guy Castley reçoit des financements du ministère australien du Changement climatique, de l’Énergie, de l’Environnement et de l’Eau, du ministère de l’Environnement, des Sciences et de l’Innovation du Queensland, de collectivités locales et de l’université Griffith. Il est affilié à la Glossy Black Conservancy et membre de l’Environment Institute of Australia and New Zealand, de la Society for Conservation Biology et de BirdLife Australia.

Clare Morrison reçoit actuellement des financements du ministère de l’Environnement, des Sciences et de l’Innovation du Queensland, de collectivités locales et de l’université Griffith. Elle est membre de la Society for Conservation Biology et de l’Australian Society of Herpetologists. Elle conseille également l’organisation non gouvernementale locale de protection de la nature NatureFiji-MareqetiViti, aux Fidji.

18.09.2026 à 11:09

Un site archéologique marocain qui réécrit l’histoire du Maghreb… Ce que nous apprend la découverte d’un ancien rempart

Giulio Lucarini, Senior Researcher, Institute of Heritage Science, National Research Council (CNR)
Cyprian Broodbank, Disney Professor of Archaeology, Director, McDonald Institute for Archaeological Research, University of Cambridge
Toby C. Wilkinson, Assistant Research Professor, McDonald Institute for Archaeological Research, University of Cambridge
Au Maroc, les fouilles d’Oued Beht ont révélé le plus ancien ouvrage défensif connu en Afrique du Nord hors d’Égypte. Vieux de près de 4 000 ans, ce rempart témoigne de la complexité des sociétés préhistoriques du Maghreb.
Texte intégral (1786 mots)

L’ESSENTIEL

  • Oued Beht, au Maroc, abritait un important centre agricole et artisanal dès le Néolithique.

  • Le rempart vieux de 4 000 ans mis au jour révèle une société complexe et organisée. Il constitue le plus ancien ouvrage défensif connu en Afrique du Nord hors d’Égypte.

  • Réoccupé au Moyen Âge, le site met en lumière l’évolution des sociétés du Maghreb.


À Oued Beht, dans les collines du nord-ouest du Maroc, au-dessus du fleuve qui a donné son nom au site, des fouilles ont récemment révélé un pan jusqu’ici méconnu de l’histoire de la région. La découverte d’un vaste édifice montre qu’au IIᵉ millénaire avant notre ère, les communautés d’Afrique du Nord-Ouest transformaient déjà leur environnement et entretenaient des échanges au sein de vastes réseaux méditerranéens.

Les recherches précédemment menées par le projet archéologique d’Oued Beht avaient déjà mis au jour ce qui constitue probablement le plus ancien et le plus vaste complexe agricole jamais découvert en Afrique en dehors de la vallée du Nil. Il daterait d’environ 5 400 à 4 900 ans.

De nouvelles fouilles, auxquelles nous avons participé, ont été menées en 2023 et nous ont permis de mieux comprendre le site. Notre nouvelle étude met en lumière la plus ancienne construction de grande ampleur probablement défensive connue à ce jour en Afrique du Nord, hors de la vallée du Nil. Elle daterait d’environ 4 000 à 3 500 ans.

On ignore précisément contre quelles menaces ces structures semblables à des remparts avaient été érigées. Elles témoignent probablement d’une concurrence croissante pour le contrôle des terres, des ressources et peut-être des voies de circulation plutôt que de la crainte d’« envahisseurs ». De telles constructions laissent penser que les communautés ressentaient le besoin de se protéger ou d’affirmer leur pouvoir sur des lieux stratégiques.

Cette découverte atteste l’existence d’une architecture défensive organisée au Maghreb bien plus tôt qu’on ne le pensait. Elle révèle aussi que les sociétés de la région étaient alors plus complexes et mieux structurées qu’on ne l’imaginait.

Notre étude montre également que, entre le XIᵉ et le XIIIᵉ siècle, le promontoire d’Oued Beht a retrouvé une place centrale. L’ancienne structure défensive a été reconstruite, un hameau ou une ferme s’est établi sur une colline voisine et un cimetière a été aménagé entre les deux.

Ensemble, ces découvertes offrent un rare aperçu archéologique des communautés rurales aussi bien à la préhistoire qu’au Moyen Âge. Elles nous aident à comprendre comment ces sociétés se sont développées et ont perduré dans une région trop souvent oubliée des livres d’histoire.

Un foyer majeur de la préhistoire au Maghreb

Pendant longtemps, la fin de la préhistoire au Maghreb – la région d’Afrique du Nord qui comprend le Maroc, l’Algérie et la Tunisie – est restée mal connue. Comparées à celles de régions voisines, comme la péninsule Ibérique ou la région d’Athènes, les données archéologiques étaient souvent fragmentaires. Mais ces dernières années, la situation a radicalement changé.

Les fouilles menées à Oued Beht ont révélé une importante concentration d’activités humaines sur une superficie d’au moins dix hectares. La première grande phase d’occupation remonte au milieu du IVᵉ et au début du IIIᵉ millénaire avant notre ère, soit à la fin du Néolithique.

L’étude des restes de végétaux et d’animaux datant de cette époque indique qu’une communauté d’agriculteurs y cultivait notamment de l’orge et du blé. Ses habitants exploitaient également des plantes sauvages et élevaient du bétail.

Le site était également un important centre de production artisanale. Des milliers de haches en pierre polie et d’autres outils y ont été découverts ainsi que des poteries finement façonnées, parfois ornées de motifs peints.

On ignore encore si Oued Beht était alors un village occupé en permanence, un lieu de rassemblement saisonnier ou un type de site moins familier. Mais il occupait manifestement une place majeure dans le paysage du nord-ouest du Maroc.

Le rempart défensif

La présence de levées de terre et de murs potentiellement anciens avait été signalée dès les années 1930. L’archéologue français Armand Ruhlmann avait alors décrit un ensemble de trois murs, le quatrième côté étant protégé par l’escarpement naturel du promontoire. Il y voyait un dispositif défensif de type « éperon barré ». Jusqu’à présent, toutefois, la nature exacte et la datation de ces vestiges restaient incertaines.

De nouvelles fouilles ont confirmé l’existence d’un fossé, d’un rempart et d’un mur construits en plusieurs étapes dans une partie étroite de la crête d’Oued Beht, entre le fleuve et un ravin. Ce dispositif isolait et protégeait l’extrémité sud du promontoire. La datation au carbone 14 des dépôts associés à ces structures nous a permis d’en établir la chronologie.

Ces datations situent la construction initiale de cet ouvrage à une époque correspondant à l’âge du bronze dans le reste de la Méditerranée occidentale. Il s’agit donc du plus ancien ouvrage défensif attesté en Afrique du Nord en dehors de l’Égypte.

À quoi servait cet ouvrage ?

Cette structure soulève d’importantes questions sur la société qui l’a édifiée. La construction d’un système associant rempart et fossé nécessitait de la planification, de la coordination et la mobilisation d’une importante main-d’œuvre. Elle témoigne donc de l’existence d’une communauté capable de mener des projets de construction complexes.

Au cours de la première phase d’occupation, au Néolithique, les activités se concentraient dans la partie nord du site d’Oued Beht, plus vaste et plus ouverte. À l’époque étudiée dans notre nouvelle étude, elles s’étaient déplacées vers la crête méridionale, plus étroite et plus facile à défendre. Cette évolution pourrait traduire un changement dans les stratégies d’occupation du territoire.

Des liens avec le monde méditerranéen

Le IIᵉ millénaire avant notre ère est une période de profonds bouleversements dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Dans le sud de la péninsule Ibérique, les sociétés argariques – entre 2200 et 1550 avant notre ère – développaient des habitats complexes, souvent établis au sommet de collines. Elles se caractérisaient par une architecture planifiée, une métallurgie avancée, notamment dans la production du bronze, et de fortes hiérarchies sociales, perceptibles dans les pratiques funéraires. Ces communautés aménageaient fréquemment des sites fortifiés et des habitats stratégiquement situés, qui leur permettaient de contrôler les territoires environnants.

De plus en plus d’indices montrent que les communautés d’Afrique du Nord-Ouest étaient intégrées à de vastes réseaux méditerranéens, notamment avec les territoires correspondant aujourd’hui à l’Espagne et au Portugal. Les découvertes d’Oued Beht confirment que le Maghreb n’était pas isolé, mais participait pleinement aux transformations qui façonnaient alors la Méditerranée occidentale.

Le système défensif du site pourrait ainsi témoigner de profondes évolutions dans l’organisation sociale et les relations entre les communautés de la région : une concurrence croissante pour l’accès aux ressources, le contrôle des voies de circulation et l’émergence de formes de pouvoir plus structurées.

« Réécrire » l’histoire

Les découvertes d’Oued Beht montrent combien l’histoire ancienne de l’Afrique du Nord reste encore à explorer. Le rempart témoigne de la capacité des communautés de la région à coordonner de vastes chantiers. Il révèle aussi des transformations sociales que l’on commence tout juste à entrevoir.

Les vestiges médiévaux montrent que le promontoire a de nouveau été occupé plusieurs siècles après l’abandon de l’habitat préhistorique. Oued Beht n’a donc pas connu une seule période d’occupation : différentes communautés ont choisi ce même lieu au fil des millénaires.

À mesure que les recherches progresseront, ce site pourrait devenir essentiel pour comprendre comment les sociétés du Maghreb ont évolué, des premières communautés agricoles au monde rural médiéval.

The Conversation

Giulio Lucarini a reçu, pour le projet OBAP, des financements du ministère italien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale (MAECI), du Conseil national de la recherche italien et du ministère italien de l’Université et de la Recherche (MUR), par l’intermédiaire de l’ISMEO – Association internationale d’études méditerranéennes et orientales, à Rome. Il est affilié à l’ISMEO.

Cyprian Broodbank a reçu, pour le projet OBAP, des financements du British Institute for Libyan and Northern African Studies, du programme de recherche en sciences humaines de l’Université de Cambridge et du McDonald Institute for Archaeological Research. Il est administrateur du Mediterranean Archaeological Trust et du Museum of London Archaeology.

Toby C. Wilkinson est affilié au McDonald Institute for Archaeological Research de l’Université de Cambridge et à l’Institut catalan d’archéologie classique (ICAC).

18.09.2026 à 11:08

En Antarctique, le guano des manchots devient rose, et ce n’est pas une bonne nouvelle

Casey Youngflesh, Assistant Professor of Biological Sciences, Clemson University
Lorsque les colonies de manchots ne sont plus entourées de glace de mer, les manchots ont tendance à manger davantage de krill que de poissons.
Texte intégral (3218 mots)
Un manchot Adélie nageant dans l’océan. Casey Youngflesh, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les images satellite permettent de suivre l’évolution des colonies de manchots Adélie, et notamment l’évolution de la couleur de leurs excréments.

  • Des chercheurs ont remarqué que le guano des oiseaux de certaines colonies devient rose, ce qu’ils rattachent à un changement de régime alimentaire, basculant des poissons vers le krill, plancton des mers froides formé de petits crustacés.

  • Ce changement alimentaire n’est pas trivial : les poussins nourris au krill sont plus légers que ceux nourris aux poissons à l’âge adulte et ont moins de chances de survie à l’âge adulte.


La couleur des excréments de manchots Adélie, observée depuis l’espace, offre un bon aperçu de l’évolution de l’écologie et de l’environnement de l’Antarctique au fil du temps.

Les manchots Adélie comptent parmi les prédateurs les plus nombreux de l’océan Austral. Ils se nourrissent dans l’océan, mais nichent sur des affleurements rocheux disséminés tout autour du continent antarctique.

Les colonies de manchots comptent souvent des centaines de milliers d’oiseaux nicheurs, qui produisent une grande quantité de guano, à tel point qu’il est facilement identifiable depuis l’espace, grâce aux satellites Landsat de la Nasa.

 Une vue satellite d’un groupe de petites îles, entre lesquelles flotte de la glace, montre que certaines de ces îles sont roses, tandis que d’autres ne le sont pas
Un graphique de la Nasa montre plusieurs des îles Danger, en Antarctique, désormais teintées de rose par le guano des manchots Adélie, dont le régime alimentaire est riche en krill. Sans ces colonies, ces îles ressembleraient davantage à l’île Darwin. NASA Earth Observatory/Michala Garrison

Une équipe multidisciplinaire de chercheurs, que j’ai dirigée, a utilisé des milliers d’images satellite remontant jusqu’aux années 1980 pour étudier ces traces de guano de manchots. L’enjeu était de déterminer le régime alimentaire de ces oiseaux et son évolution, en fonction des changements environnementaux. Ces derniers ont en effet des répercussions sur leur survie.

Nous avons notamment constaté que, lorsqu’une colonie est entourée de glace de mer abondante, les manchots Adélie qui y vivent ont tendance à se nourrir davantage de petits poissons. Lorsque la banquise est moins abondante, ils dépendent davantage du krill, ces petits crustacés ressemblant à des crevettes.


À lire aussi : L’océan Austral : une richesse écologique hors du commun et un rôle clé pour le climat


La couleur de la nourriture et celle des excréments

Le krill possède un exosquelette rose que les manchots ne digèrent pas entièrement, ce qui confère à leur guano une teinte rosée. C’est justement la couleur du guano qui nous permet de déterminer ce que mangent les manchots.

Cette méthode s’appuie sur une approche quantitative que nous avons mise au point, qui consiste à analyser la couleur du guano et à établir un lien entre celle-ci et la part du krill dans le régime alimentaire des manchots.

Pour établir ce lien, nous avons collecté du guano de manchot à plusieurs endroits. À l’aide d’un spectromètre, nous avons déterminé la couleur de chaque échantillon telle qu’un satellite la percevrait. Cette opération a été réalisée dans un petit laboratoire de fortune installé à bord d’un navire en Antarctique, qui sent probablement encore aujourd’hui le guano de manchot. Nous avons également analysé la composition de ce guano, à l’aide d’outils issus de la chimie environnementale, afin de déterminer le régime alimentaire à l’origine de cette couleur.

Une personne est penchée au-dessus d’une table sur laquelle sont disposés plusieurs petits morceaux de tissu de différentes couleurs
Casey Youngflesh étale du guano de manchot afin de préparer son analyse. Casey Youngflesh, CC BY

Ces informations, associées à une modélisation statistique, nous ont permis de déterminer ce que mangent les manchots en nous basant sur la couleur de leur guano telle qu’observée par satellite. Plus largement, cela nous donne un aperçu de ce qui se passe au sein du réseau trophique (c’est-à-dire, le réseau de relations prédateurs/proies de l’écosystème, ndlt) marin antarctique dans son ensemble, des informations qui resteraient autrement cachées sous la surface de l’océan austral. À notre connaissance, il s’agit de la première initiative visant à surveiller directement, depuis l’espace, ce que mangent ces animaux.

Une vue aérienne montre deux cercles formés par une colonie de manchots sur la terre ferme, près d’un rivage rocheux et glacé
Une photo prise par un drone montre à quel point les colonies de manchots, en bas à gauche, se distinguent par leur couleur du terrain environnant. Thomas Sayre-McCord/WHOI/MIT, CC BY

À partir des données issues d’environ 4 000 images satellite, nous avons pu étudier les variations du régime alimentaire des manchots dans le temps et dans l’espace. De fait, nous avons constaté que les manchots se nourrissent effectivement d’aliments différents selon les régions du continent antarctique et que leur alimentation varie aussi bien au cours de l’année que d’une année à l’autre.

Les relations entre banquise, les réseaux trophiques et les populations de manchots

Nos données montrent comment le changement climatique modifie le régime alimentaire des manchots et comment le réseau trophique antarctique, dans son ensemble, évolue en conséquence.

Depuis les années 2010, la banquise a connu un recul spectaculaire en Antarctique, plusieurs années ayant enregistré de nouveaux records historiques de couverture minimale. Moins de glace de mer signifie moins de poissons, ce qui est une mauvaise nouvelle pour les manchots : les poussins de manchots Adélie sont généralement plus lourds lorsqu’ils sont nourris au poisson plutôt qu’au krill. De plus, les poussins plus lourds ont davantage de chances de survivre jusqu’à l’âge adulte.

Nos résultats montrent que dans les régions où les manchots consomment moins de poissons, leur nombre a diminué au cours des dernières décennies sur l’ensemble de l’aire de répartition de l’espèce. À l’inverse, les colonies de manchots qui consomment davantage de poissons ont davantage de chances de rester stables ou de s’agrandir.

De nombreux manchots sont perchés au-dessus de leurs poussins, au milieu des rochers, de la terre et du guano
Une colonie de manchots Adélie avec leurs poussins, sur l’île du Roi-George, en Antarctique. Michael Polito, University of California Santa Cruz, CC BY

Malheureusement, le recul à large échelle de la banquise devrait se poursuivre à l’avenir. Les manchots Adélie sont également confrontés aujourd’hui à une concurrence accrue de la part d’autres espèces marines – sans parler des humains – pour l’accès aux poissons et au krill.

Une photo en gros plan montre un manchot penché en avant, le bec ouvert, face à deux minuscules poussins gris et noirs qui tendent la tête vers lui, la bouche grande ouverte
Un manchot Adélie adulte nourrit deux petits sur l’une des îles Danger, en Antarctique. Michael Polito, University of California Santa Cruz, CC BY

Par exemple, dans la région de la péninsule antarctique, située juste au sud de l’Amérique du Sud, les populations de baleines à fanons, qui se nourrissent principalement de krill, ont considérablement augmenté depuis la fin de la chasse commerciale à la baleine il y a plusieurs décennies. Dans le même temps, les manchots papous ont étendu leur aire de répartition vers le sud, en direction de l’Antarctique à mesure que le climat se réchauffe, ce qui augmente le nombre de prédateurs chassant dans ces eaux.

Les chalutiers pêchent désormais également de grandes quantités de krill destinés à l’alimentation des poissons et à la fabrication de compléments alimentaires pour l’humain, ce qui pourrait exercer une pression supplémentaire sur les manchots Adélie dans ces régions.

Une découverte rendue possible par les images satellite

Ce n’est qu’en exploitant des milliers d’images satellite que notre équipe de recherche a pu comprendre comment le régime alimentaire des manchots Adélie varie selon les différentes zones de répartition de l’espèce, comment il évolue au fil des saisons et comment il s’adapte aux changements environnementaux observés au cours des dernières décennies.

Les informations fournies par les satellites sont particulièrement précieuses pour les régions isolées et difficiles d’accès telles que l’Antarctique. Les autres méthodes de collecte de ces données nécessiteraient des moyens considérables en termes de personnel, de planification, de déplacements et de logistique de survie.

À mesure que les technologies satellitaires continuent de s’améliorer, avec une résolution toujours plus élevée, des intervalles plus courts entre les prises d’images et de nouveaux capteurs destinés à la collecte d’informations, de nouvelles possibilités s’offrent à nous, chercheurs, pour transformer en profondeur la manière dont nous surveillons certaines espèces sauvages, fournissant ainsi des informations essentielles sur l’évolution du monde et sur la manière dont l’humanité pourrait s’adapter à ces changements.

The Conversation

Casey Youngflesh a reçu des financements de la NASA.

17.09.2026 à 17:35

Miquelon : comment relocalise-t-on un village menacé par les eaux ?

Xénia Philippenko, Maîtresse de conférences en Géographie humaine, Université Littoral Côte d'Opale
Delphine Grancher, Chercheuse, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Ywenn De La Torre, Directeur Régional, géomorphologie, risques littoraux, changement climatique, BRGM
Menacé par la montée des eaux, le village de Miquelon-Langlade, à Saint-Pierre-et-Miquelon, dans l’Atlantique Nord, est en train de déménager. Pourtant, la plupart de ses habitants étaient initialement opposés à ce projet.
Texte intégral (2848 mots)
Le village de Miquelon est implanté à seulement deux mètres au-dessus du niveau de la mer. Il est donc menacé de submersion. Dominic Smith/Flickr, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Menacé par la montée des eaux, le village de Miquelon-Langlade, à Saint-Pierre-et-Miquelon, dans l’Atlantique Nord, est en train de déménager.

  • Pourtant, la plupart de ses habitants étaient initialement opposés à ce projet.

  • Si ce déménagement a pu finalement démarrer, c’est notamment grâce à l’implication des habitants, au rachat de leur maison d’origine et à la construction d’un nouveau village pensé pour durer.


Que peut-on proposer aux habitants d’un village qui menace d’être submergé ? Lorsqu’en 2014, il se rend à Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel français de l’Atlantique Nord, François Hollande n’a pas vraiment de solution à suggérer aux 600 habitants de Miquelon-Langlade et à leurs 340 maisons situées à 2 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Uniquement une interdiction de nouvelles constructions à partir de 2018.

À l’époque, dans les couloirs des administrations, on parle pourtant déjà de relocalisation. Dans le village, on s’insurge et on manifeste contre une mesure qui semble exagérée, une décision imposée d’en haut, prise sans consultation ni information de la population.

Pourtant, douze ans plus tard, le projet de relocalisation du village est bien entamé et de premières maisons commencent déjà à sortir de terre à 1,5 kilomètre du village d’origine. En dépit des résistances initiales, le déménagement du village entier a donc pu se concrétiser, mais comment expliquer ce succès ?

Du déni à la prise de conscience forcée

Pour les Miquelonnais, le changement de positionnement s’amorce d’abord avec des vents violents : en novembre 2018, deux tempêtes avec des rafales dépassant les 150 km/h provoquent de nombreux dégâts sur les bâtiments ainsi que l’inondation de 32 maisons en pleine nuit. Le village se retrouve à devoir gérer une situation de crise pour assurer la sécurité des habitants et réduire les dégâts autant que possible.

Le choc causé par l’événement engendre un retournement d’opinion : le changement climatique est bien là, la relocalisation devra se faire, qu’on le veuille ou non. On ne peut pas encore parler d’adhésion, il s’agit plutôt d’une résignation.

Quatre ans après, l’ouragan Fiona en 2022 fait l’effet d’un dernier coup de massue psychologique : l’ouragan, dont la trajectoire a frôlé l’archipel, provoque des destructions et des dégâts majeurs dans les provinces canadiennes voisines de Terre-Neuve et des îles de la Madeleine. Les Miquelonnais le savent : si l’ouragan était passé chez eux, les dégâts auraient été autrement plus importants et graves qu’en 2018.

Le village actuel de Miquelon-Langlade, au raz de l’eau. Xénia Philippenko, 2021., Fourni par l'auteur

C’est donc finalement à la demande des habitants, alertés par les tempêtes, et sous l’impulsion d’une nouvelle équipe municipale, que la relocalisation devient un projet de territoire, à partir de 2020, et finit par se concrétiser grâce au soutien des acteurs institutionnels du territoire (préfecture, services de l’État, Collectivité territoriale).

Où se relocaliser ?

Se pose alors la question du site d’implantation du nouveau village. En 2020, la Collectivité territoriale, administration territoriale propriétaire du foncier de l’archipel, propose d’abord un déplacement vers la presqu’île du Cap où les altitudes plus élevées garantissent la mise en sécurité des biens et des personnes. Mais cet emplacement isolé n’a pas la faveur de nombreux habitants qui préfèrent rester sur l’île de Miquelon, où ils sont mieux connectés à l’île voisine de Langlade (ou Petite Miquelon).

Sur l’insistance de la population et de la municipalité, c’est finalement le deuxième site qui est choisi : les Miquelonnais iront vivre à 1,5 kilomètre du site initial du village, à une altitude de 10 mètres minimum pour tenir compte des projections scientifiques d’élévation du niveau de la mer.

Non sans tensions, la Collectivité territoriale accepte pour cela de modifier son document d’aménagement (le Schéma territorial d’aménagement et d’urbanisme) afin d’ouvrir à la construction un espace jusqu’alors naturel, qu’elle cède pour 1 euro symbolique. Une fois le projet validé, le processus s’est poursuivi par des fouilles d’archéologie préventive sur le site du futur village, des études d’impacts environnementaux, et une longue phase de cadrage financier et juridique sur les modalités de réalisation de la relocalisation.

Ces modalités clarifiées, les parcelles ont été attribuées sur la base du volontariat.

S’adapter de façon soutenable

Dès 2022, habitants et mairie commencent ainsi à penser ensemble le projet d’aménagement du nouveau village, avec l’aide d’une agence d’urbanisme et d’architecture. Mais plutôt que de rebâtir à l’identique, une réflexion plus large est menée pour ne pas seulement déplacer le village mais aussi mieux le reconstruire.

Le projet final propose ainsi une isolation énergétique performante, des pistes cyclables, des logements collectifs, et un habitat « refuge » en cas de tempêtes majeures ou d’inondations pour les habitants qui ne se seront pas encore déplacés.

Cette attention à la soutenabilité du projet dans un monde soumis aux changements climatiques et environnementaux est également permise par l’échelle de temps envisagée : la relocalisation de Miquelon est planifiée sur une période de cinquante à soixante-dix ans. Ce délai permet une souplesse dans la gestion du projet et permet d’intégrer au fur et à mesure les nouvelles connaissances scientifiques. Cela donne aussi aux populations le temps de s’habituer à un tel chamboulement de leur quotidien.

Penser l’abandon d’un territoire

Ce bouleversement est primordial à prendre en compte, car la perte d’un territoire peut provoquer la perte d’habitudes spatiales et mentales, de souvenirs et d’émotions liées aux lieux fréquentés ou encore d’un voisinage. Cela peut avoir des conséquences psychologiques fortes à l’échelle de l’individu et des conséquences néfastes sur les liens communautaires, d’où l’importance d’accompagner ces changements à travers des initiatives collectives et un accompagnement social.

À Miquelon, cela s’est traduit jusqu’ici par des initiatives intergénérationnelles (marches symboliques des enfants), des événements conviviaux spontanés, des projets artistiques (expositions, résidences d’artistes) ou encore l’organisation d’un colloque consacré à cette question par la municipalité.

Se pose enfin la question du devenir des bâtiments du village actuel. Les ménages qui ont accepté de se relocaliser vendent à la mairie leur parcelle dans le village historique. Après trois ans, temps accordé aux ménages pour faire leur transition d’une maison à l’autre, la commune détruit les anciennes constructions puis renature les parcelles.

Selon l’emplacement de la parcelle et les espèces végétales présentes, la mairie prévoit soit de laisser la nature reprendre ses droits, soit d’accompagner l’évolution des parcelles vers des espaces de biodiversité spécifiques (choix des espèces végétales et entretien léger), soit d’hybrider les deux approches. Se pose également la question de la rénovation des infrastructures collectives (caserne de pompiers, production d’énergie, etc.). À partir de quand doit-on envisager de les déplacer ?

Qui paye ? Se relocaliser coûte cher

Détruire les constructions, planter des espèces végétales sur les parcelles abandonnées, construire de nouvelles maisons, créer de nouvelles routes ou raccorder le nouveau village aux réseaux d’électricité et d’eau potable : tout cela coûte cher et nécessite un accompagnement financier multiple.

Le Fonds dit Barnier, voué à l’indemnisation des victimes de catastrophes naturelles et à la prévention des risques naturels, a été mobilisé pour indemniser les ménages. L’État a fait une estimation des maisons des habitants volontaires et les a achetées via la mairie. Avec la somme donnée, les ménages construisent leur maison sur la nouvelle parcelle, qui peut être jusqu’à 40 % plus petite que leur parcelle d’origine.

Le coût total de ces rachats est estimé actuellement à 70 millions d’euros. Les travaux de voirie, comme le raccordement aux réseaux urbains ou la création de nouvelles routes, ont eux été pris en charge par la mairie, aidée de la préfecture. Pour tout cela, enfin, un prêt longue durée d’un million d’euros a été contracté par la Mairie auprès de la Banque des territoires.

Travaux de voirie du nouveau village et première maison sortie de terre. Xénia Philippenko, 2026, Fourni par l'auteur

Impliquer les habitants dans le projet de leur territoire

À l’exception du point de départ initial en 2014, les différentes phases de la relocalisation ont fortement impliqué la population. Cela s’est traduit par des manifestations spontanées des habitants, par la rencontre entre les acteurs institutionnels et les habitants inquiets, par des réunions publiques régulières.

Le choix du site du nouveau village s’est fait en concertation avec eux, et les habitants ont pu choisir d’être volontaires pour la relocalisation. Depuis 2023, des ateliers de travail pluriannuels ont lieu, pour prendre en compte les retours des habitants et créer un village à leur image.

L’attention portée à l’intégration des habitants dans le processus a permis de maintenir la confiance de la population dans les acteurs, même si des détracteurs au projet existent toujours. En effet, une relocalisation réussie ne signifie pas une absence d’opposants ou d’erreurs. Ils existent et doivent être pris en compte, regardés en face, écoutés : la question finale est de les mettre en perspective face au défi que représente le changement climatique pour les sociétés humaines et se demander, in fine, ce qui profite à plus long terme au bien commun.

Quels enseignements tirer de la relocalisation de Miquelon ?

Le cas de Miquelon n’est malheureusement pas reproductible en l’état : trop d’éléments sont spécifiques au contexte miquelonnais et ultramarin. En revanche, il donne de nombreuses pistes à d’autres collectivités qui auraient à suivre le même chemin et rappelle le potentiel des collectivités dans l’adaptation au changement climatique, comme le titre le Haut Conseil sur le climat dans l’un de ses derniers rapports.

En premier lieu, cette relocalisation n’est faite ni dans l’urgence ni dans un contexte de post-catastrophe, comme cela a souvent été le cas jusqu’ici. L’adaptation prend du temps, elle doit être anticipée et c’est ce que fait Miquelon en se positionnant d’emblée sur du très long terme.

Deuxièmement, on constate que la relocalisation a été facilitée par un fort portage politique local, une synergie de tous les acteurs concernés et une adhésion relative de la population. Troisièmement, les dispositifs financiers pour le rachat des maisons exposées ont joué un rôle non négligeable pour rassurer les ménages. Enfin, c’est l’accompagnement de la population sur le long terme et son implication qui garantissent le succès d’un tel projet.

Le cas de Miquelon n'est malheureusement pas reproductible en l'état : trop d'éléments sont spécifiques au contexte miquelonnais et ultramarin. En revanche, il donne de nombreuses pistes à d'autres collectivités qui auraient à suivre le même chemin et rappelle le potentiel des collectivités dans l'adaptation au changement climatique, comme le titre le Haut Conseil sur le Climat dans l'un de ses derniers rapports.

Pour autant, le succès actuel peut se révéler de courte durée si les dynamiques actuelles ne se maintiennent pas dans le temps. Un changement de maire, des perturbations géopolitiques aux conséquences en cascade ou des arbitrages financiers face aux coûts de l'adaptation : il suffit d'un caillou pour gripper toute la machine. L'adaptation nécessite certes de l'argent, mais aussi du temps et de la continuité, un défi que le village de Miquelon aura à relever pour mener jusqu'au bout la relocalisation, dans 70 ans.


Les auteurs remercient Lydie Goeldner-Gianella et Gonéri Le Cozannet pour leur accompagnement et leurs conseils précieux durant ces années de travail commun sur les littoraux et l’adaptation au changement climatique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

17.09.2026 à 17:35

De l’usine au parc d’attractions « Dragon Ball » : quand la puissance change de paysage

Benoît Heilbrunn, Professeur de marketing, ESCP Business School
L’annonce d’un nouveau parc de loisirs dans l’Ouest parisien a réveillé l’antienne du déclin. Le loisir symboliserait la fin de la puissance. Et si c’était surtout le signe d’un imaginaire désuet…
Texte intégral (2584 mots)
L’imaginaire du parc d’attractions renvoie à une civilisation de loisirs, loin de la puissance industrielle. Une erreur de perspective ? Thomas Stadler/Unsplash

L’ESSENTIEL

  • L’annonce de la création d’un parc d’attractions près de Cergy, dans le Val-d’Oise, a suscité un débat. Ce projet symboliserait le déclin industriel de la France.

  • Derrière la controverse se trouve l’opposition entre industrie, synonyme de puissance, et tourisme, qui symboliserait le déclin, voire la décadence.

  • Ce débat est intéressant pour ce qu’il dit des imaginaires de la puissance. Celle-ci n’a pas disparu avec les cheminées des usines. Elle s’est déplacée.


Il est tout de même étonnant qu’en 2026 il suffise d’annoncer un grand parc d’attractions pour réveiller l’une des oppositions les plus ancrées de notre imaginaire économique. Il y aurait des nations qui produisent et d’autres qui se distraient, il y aurait ceux qui fabriquent le monde et ceux qui se contentent d’en jouir.

La désindustrialisation ne désignerait plus seulement une transformation de la structure économique. Elle deviendrait le symptôme d’un déclassement anthropologique. Après avoir construit des centrales, des TGV et l’avion supersonique Concorde, nous construirions désormais des montagnes russes. Nous fabriquions le futur. Nous organiserions désormais notre temps libre.

Quand la puissance avait une forme

Les réactions suscitées par le projet porté par Qiddiya Investment Company sur l’ancien site de Mirapolis, près de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise), en offrent un exemple presque caricatural. Plusieurs milliards d’euros d’investissement sont annoncés, plusieurs dizaines de milliers d’emplois potentiels sont évoqués, et l’univers du manga Dragon Ball pourrait notamment inspirer l’un des parcs, une fois la question des droits du créateur est réglée.


À lire aussi : Pourquoi les adultes qui adorent les parcs d’attractions Disney sont-ils si souvent victimes de préjugés ?


L’origine saoudienne des capitaux est évidemment problématique. Qu’un acteur lié à la stratégie de diversification du royaume investisse massivement dans une infrastructure culturelle et touristique française mérite que l’on s’interroge sur les nouvelles géographies du capital, les stratégies d’influence et le soft power.

Derrière cette interrogation légitime, en sourd une autre, plus diffuse : comment une ancienne puissance industrielle peut-elle se réjouir d’accueillir un parc d’attractions là où elle devrait rêver de nouvelles usines ?

Une forme symbolique autant qu’une puissance économique

Imaginons un instant que les mêmes milliards soient consacrés à une usine de semi-conducteurs. Avant même d’en connaître la rentabilité, la provenance des composants, le montant des subventions nécessaires ou la réalité des emplois créés, l’investissement bénéficierait d’un crédit symbolique considérable. Nous parlerions de souveraineté, de reconquête productive et de retour de la France dans la course industrielle.

L’industrie n’est pas seulement un secteur économique ; elle est l’une des grandes formes symboliques sous lesquelles la modernité a appris à reconnaître sa puissance. Nous avons construit pendant deux siècles une équivalence presque spontanée entre produire, transformer et dominer. La puissance véritable devrait s’exercer sur quelque chose qui lui résiste. Elle doit vaincre une matière, maîtriser une énergie, réduire une distance. Elle est d’autant plus convaincante qu’elle peut exhiber l’obstacle qu’elle a surmonté.

De la nécessité d’une résistance physique

L’anthropologue Gilbert Durand permet de comprendre pourquoi certaines formes matérielles peuvent acquérir une puissance symbolique très supérieure à leur fonction pratique.

Dans ce qu’il appelle le « régime diurne de l’imaginaire » dominent notamment les schèmes de verticalité, d’ascension et d’affrontement. La modernité industrielle a trouvé dans cette constellation une extraordinaire réserve d’images. Le barrage, la cheminée, le gratte-ciel, la fusée, le tunnel ou la centrale ne sont jamais seulement des équipements. Ils mettent en scène une relation entre un sujet et ce qui lui résiste. La fusée transforme la maîtrise de la propulsion en victoire sur la pesanteur et le Concorde promettait presque de vaincre le temps lui-même.

Tous ces objets ont en commun de matérialiser un pouvoir d’agir. Des systèmes politiques aussi différents que les États-Unis du New Deal, l’Union soviétique, la Chine maoïste ou la France gaullienne ont puisé dans cette grammaire visuelle de la modernité qui plie la matière, l’espace, l’énergie et le temps. La puissance moderne s’est ainsi donné une esthétique. Elle devait être visible, matérielle, verticale et, si possible, monumentale.

Quand l’usine produisait du collectif

L’usine est probablement l’un des dispositifs qui a le mieux condensé cet imaginaire. Elle rend visible une transformation et raconte presque naïvement sa propre causalité. La matière y entre, le produit en sort tandis que machines, gestes et énergie rendent visible le travail de la transformation. Ce que nous regrettons dans l’usine n’est peut-être pas seulement ce qu’elle produisait, mais la manière dont elle nous permettait de représenter notre propre puissance.

Cette lisibilité a une finalité politique. Elle permet de désigner des acteurs, d’identifier un lieu et finalement de construire un sujet collectif. Des ouvriers fabriquaient, des ingénieurs concevaient, une entreprise produisait, un État équipait le territoire et une collectivité pouvait dire « Nous avons construit cela ». L’usine ne produisait donc pas seulement des objets, mais aussi ce « nous ». Et c’est précisément cette dramaturgie que le parc d’attractions semble inverser.

La disparition… de la puissance

Dans l’univers expérientiel, la puissance appartient à celui qui est capable de construire l’environnement qui transformera le sujet. La résistance était la condition même de la manifestation de la puissance industrielle, alors que dans l’économie expérientielle elle devient une friction, c’est-à-dire quelque chose que le dispositif doit faire disparaître. Attendre inutilement, ne pas comprendre, se perdre ou rencontrer un obstacle sont autant d’échecs de conception.

C’est peut-être là que naît le soupçon de frivolité qui accompagne le parc. L’usine semble manifester une puissance parce qu’elle transforme ostensiblement quelque chose qui lui résiste. Le parc paraît seulement satisfaire des désirs parce qu’il organise un univers dans lequel la résistance a précisément été supprimée. Pourtant, produire un monde sans résistance exige paradoxalement une formidable infrastructure technique. Plus l’expérience paraît fluide, plus la machinerie nécessaire à cette fluidité est complexe.

La différence tient alors moins à la technique elle-même qu’à son régime de visibilité. Là où l’usine exhibait volontiers ses machines, qui constituaient les signes mêmes de sa puissance, le parc doit faire exactement l’inverse. Le moteur disparaît derrière le mouvement, le rail derrière l’aventure, et le logiciel derrière la fluidité du parcours. La puissance expérientielle réussit lorsqu’elle devient invisible.

Une économie des signes et des représentations

La sociologue Sharon Zukin a montré dans son analyse comparée du complexe industriel de River Rouge (Michigan) et de Disney World (Floride) que les transformations urbaines ne sont jamais seulement économiques ou architecturales. Elles passent par une économie des signes et des représentations.

Le capital produit des paysages qui matérialisent et organisent des rapports de pouvoir. Le paysage est l’économie devenue sensible, une certaine manière d’inscrire le pouvoir dans l’espace. Le complexe industriel de River Rouge de Ford, à Dearborn près de Detroit, incarnait l’ancien paysage productif en rendant visible le processus de transformation de la matière en produit.

Disney World paraît constituer son opposé. Or, comme le montre Zukin, Disney World est l’un des lieux où le capitalisme apprend à produire autrement. Dans l’usine classique, l’humain utilise la machine pour transformer la matière. Dans le parc, toute une machinerie est mobilisée pour transformer momentanément l’être humain. Elle agit sur son attention, son excitation, sa peur et finalement sa mémoire. Le visiteur devient la matière travaillée du parc. La montagne russe produit industriellement une émotion longtemps liée à l’irruption d’un danger réel. Mais elle fabrique désormais une peur calculée, testée, certifiée dont toute la réussite consiste à maximiser l’impression subjective de danger en réduisant autant que possible le danger objectif.

On comprend alors que Taylor et Ford n’ont pas disparu à Disney World. L’organisation scientifique du travail cherchait à rendre prévisible la production des objets. L’organisation scientifique du loisir cherche à rendre prévisible la production des expériences. Dans les deux cas, il s’agit de réduire la part du hasard. Le pouvoir ne fait que changer de scénographie. Nous continuons à chercher la puissance dans ce qui se dresse alors qu’elle réside de plus en plus dans ce qui nous aménage, enveloppe et oriente.

Qui peut encore dire « nous » ?

Le projet francilien est plus qu’une nouvelle occasion de déplorer la désindustrialisation. On pourrait certes y voir, dans une veine légèrement houellebecquienne, l’image d’une France capable de transformer son patrimoine, ses paysages et son attractivité en ressources économiques. La Carte et le Territoire avait assez bien saisi cette possibilité d’une nation passant du statut de puissance historique à celui de destination. Le cas saoudien permet de brouiller l’opposition morale entre la noblesse de l’industrie et la frivolité du tourisme.

Notre imaginaire reste largement prisonnier de son ancienne morphologie industrielle. Nous reconnaissons immédiatement la puissance lorsqu’elle prend la forme d’une centrale nucléaire ou d’une usine de semi-conducteurs. Nous avons davantage de mal lorsqu’elle réside dans une propriété intellectuelle, un univers fictionnel ou la capacité à faire entrer des millions de personnes dans un même monde symbolique.

Pourtant, faire habiter une multitude d’individus dans un univers organisé, orienter leurs déplacements, mobiliser leur attention, provoquer leurs émotions, attacher ces affects à des personnages et à des récits constitue bien une manière d’exercer la puissance. Un imaginaire n’est une force motrice que lorsqu’il se donne les moyens matériels de sa circulation. La fonction du parc est justement de donner du génie civil à l’imaginaire.

M6 Infos, 2026.

Mais la question de la puissance est aussi celle du « nous » qu’elle permet de fabriquer. Il y avait bien sûr beaucoup de fiction dans le « nous » industriel, qui effaçait les conflits, les hiérarchies et les intérêts contradictoires. Toute communauté politique suppose une part de fiction. Benedict Anderson l’a montré en définissant la nation comme une communauté imaginée. Une communauté ne tient pas seulement parce que ses membres se connaissent ou travaillent effectivement ensemble, mais parce qu’ils disposent de représentations, de récits et de dispositifs matériels qui leur permettent de s’imaginer appartenir au même monde. L’usine, le barrage, le TGV ou la centrale ont aussi rempli cette fonction. Ils matérialisaient un « nous » en donnant une forme visible à une capacité collective d’agir.

Une crise de la représentation de la puissance

Le parc ne rassemble plus autour de ce que nous sommes capables de produire ensemble, mais autour de ce que nous sommes capables d’éprouver ensemble. Grâce à Dragon Ball, des individus qui ne partagent ni travail ni territoire peuvent habiter momentanément le même univers fictionnel et éprouver les mêmes émotions. C’est alors la fréquentation d’un même monde symbolique qui structure le lien.

La question est de savoir quelle consistance peut avoir un « nous » constitué par la circulation des mêmes récits, des mêmes personnages et des mêmes affects. River Rouge permettait de rendre la puissance assignable. On pouvait dans un même espace faire tenir imaginairement le capital, le travail, la technique, le territoire et le produit. C’est cette coïncidence qui autorisait le récit national de la puissance industrielle. L’usine permettait de condenser cette complexité dans un lieu et de lui attribuer un sujet en transformant une chaîne de dépendances en représentation de souveraineté.

Le parc donne à voir la dissociation de ce que l’usine permettait précisément de faire tenir ensemble. Dans le projet francilien, le territoire est français, le capital saoudien, l’un des imaginaires convoqués japonais, les technologies et les prestataires transnationaux, tandis que les publics recherchés débordent évidemment l’espace national. Il manque la possibilité de rabattre la puissance qu’il mobilise sur un sujet collectif unique. C’est peut-être cela que la nostalgie industrielle exprime confusément.

Elle regrette moins une économie de la matière qu’un régime de représentation dans lequel la puissance pouvait encore être localisée, territorialisée et finalement conjuguée à la première personne du pluriel. Et c’est précisément pourquoi l’opposition entre usine et parc est trompeuse. Elle nous fait prendre une crise de représentation de la puissance pour une disparition de la puissance elle-même.

The Conversation

Benoît Heilbrunn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

17.09.2026 à 17:34

Qu’est-ce que le « fascisme de la fin des temps » dénoncé par Naomi Klein ?

Luke Munn, Research Fellow, Digital Cultures & Societies, The University of Queensland
Dans « End Times Fascism » et « The Nerd Reich », Naomi Klein, Astra Taylor et Gil Durán analysent l’essor du technofascisme et le rôle de la Silicon Valley, de l’IA et des milliardaires de la tech dans la diffusion de nouvelles idéologies autoritaires.
Texte intégral (4588 mots)

L’ESSENTIEL

  • Naomi Klein et Astra Taylor décrivent dans un nouveau livre un Fascisme de la fin des temps qui considère l’effondrement comme inévitable et mise sur la survie d’une élite.

  • Dans The Nerd Reich, Gil Durán enquête sur les milliardaires de la Silicon Valley qui mettent leur fortune et les technologies au service de projets autoritaires.

  • Les deux ouvrages interrogent ainsi le technofascisme : la manière dont l’IA, les algorithmes et les plateformes transforment et diffusent les idéologies fascistes.


« L’heure de vérité a sonné pour l’Occident », peut-on lire dans une récente annonce de recrutement de Palantir. Cette entreprise de la Silicon Valley fournit de plus en plus de services de « renseignement » fondés sur les données aux services de renseignement, à la police et aux armées, mais aussi à de grandes entreprises et à des organisations à but non lucratif. « Dans les usines, les blocs opératoires et sur les champs de bataille, proclame l’annonce, nous bâtissons pour dominer. »

Comment comprendre cette convergence entre technologies de pointe et violence assumée, entre une intelligence artificielle « rationnelle » et une vision primitive du monde qui semble renouer avec le langage du sang et du sol, des amis et des ennemis, du « nous » et du « eux » ? Dans les tribunes, les émissions-débats et les analyses politiques, un mot s’est imposé : fascisme.

En tant que terme, le « fascisme » est éminemment provocateur, mais semble appartenir à une autre époque. Il évoque les images saisissantes de foules de partisans en bottes martelant le sol, répétant les mêmes slogans et reproduisant les mêmes saluts, sous des bannières aux lettres noires et aux couleurs rouge sang. Pourtant, ces images sont généralement associées aux régimes politiques de l’Europe de l’entre-deux-guerres, il y a un siècle : vestiges poussiéreux d’une époque révolue où le « mal » avait été identifié puis anéanti.

Qu’est-ce donc que le fascisme aujourd’hui ? En quoi peut-il aider à expliquer les dynamiques technologiques, sociales et politiques contemporaines ? Deux ouvrages récents tentent d’établir un diagnostic : End Times Fascism And the Fight for the Living World (qui sortira en français en février chez Actes Sud sous le titre Le Fascisme de la fin des temps, NDLR), de l’essayiste Naomi Klein et de la cinéaste Astra Taylor, et The Nerd Reich : Silicon Valley Fascism and the War on Democracy, du journaliste Gil Durán.

« Le fascisme de la fin des temps »

Pour Klein et Taylor, ce que nous observons aujourd’hui n’est pas une répétition, mais une évolution. Les idéologies fascistes se sont greffées sur une vision apocalyptique plus large. « Le fascisme de la fin des temps est un fascisme qui repose sur la conviction que quelque chose d’immense est en train de s’achever et qui répond à cette vérité dérangeante par une cruauté assumée », écrivent-elles.

Dans cette vision, l’effondrement de nos systèmes économiques, institutionnels et environnementaux est tenu pour acquis. Les inégalités économiques explosent, entre logements devenus inabordables et flambée du coût de la vie. Les écosystèmes se dégradent, tandis que l’on atteint les limites planétaires. Et ce ne sont là que quelques-unes de ces crises qui se superposent.

Le nouveau livre de Naomi Klein et Astra Taylor, « End Time Fascism »

Mais une vision apocalyptique du monde, ancrée dans le fondamentalisme religieux, considère que la crise ne doit pas être résolue, mais accélérée. Le dysfonctionnement et le chaos sont nécessaires à l’avènement d’un monde plus glorieux : ils sont les douleurs qui précèdent une grande renaissance. Religion apocalyptique et fascisme politique se rejoignent sur ce point : le monde actuel est corrompu et ne peut être sauvé ; il doit être réduit en cendres puis entièrement rebâti – à moins qu’il ne faille tout simplement le fuir pour accéder à un paradis supérieur.

Pour les tenants de cette vision, la fin des temps est arrivée. Seule l’adhésion à cette transition accélérée, où le vainqueur rafle toute la mise, permettra aux élites désignées de survivre, voire de prospérer. Klein et Taylor explorent ce fil conducteur dans les trois grandes parties de leur ouvrage.

« Messianic Dreams » retrace la naissance et l’essor du rêve sioniste, jusqu’à sa déclinaison actuelle sous la forme d’un projet de refondation génocidaire à Gaza, où la glorieuse étape suivante d’une société se construit sur les cendres d’une autre. Les autrices expliquent que cette entreprise ne relève pas seulement d’une « juste vengeance » ou de la « sécurité nationale », mais poursuit un objectif cosmologique bien précis : « nous rapprocher tous sensiblement de la fin des temps annoncée par les prophéties ».

« Escape to the Cloud » analyse la foi fervente des géants de la tech dans une superintelligence artificielle et dans l’utopie – ou la dystopie – à double tranchant qu’elle ferait advenir. Dans cette perspective, les discours sur le risque existentiel que ferait peser la « singularité » – le moment où l’IA deviendrait consciente et où les frontières entre humains et machines s’effondreraient – servent essentiellement les intérêts de ceux qui les portent, en orientant les investissements et l’attention vers le développement technologique. Ils confortent ainsi le pouvoir de ceux qui le détiennent déjà.

(Ces discours sur le risque existentiel, qui ne datent pas d’hier, ont récemment fait la une de l’actualité, avec des mises en garde venues de toutes parts : du haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme aux anciens employés du secteur, en passant par le « parrain de l’IA », NDLR).

Enfin, « Prepper Nation » examine la volonté de bunkériser les États-Unis face aux menaces futures et d’en expulser les étrangers, accusés d’en corrompre la pureté. Dans cette vision, les élites comptent survivre à l’apocalypse en créant leurs propres infrastructures technologiques, leurs propres États ethniques et circuits financiers, et même leurs propres bunkers – au sens littéral du terme.

Pour Klein et Taylor, combattre le fascisme de la fin des temps suppose d’abord de s’attaquer à son postulat central : l’idée que le monde est condamné, tel un navire en perdition qu’il serait désormais impossible de sauver. Elles placent leurs espoirs dans le fait d’« être ici » et de « rester », plutôt que de partir. Elles nous invitent à accepter notre réalité abîmée et à entreprendre le travail lent et chaotique nécessaire pour l’améliorer, plutôt que de l’abandonner – avec la démocratie – à un ordre autoritaire pratiquant la politique de la terre brûlée.

Zohran Mamdani, le maire progressiste de New York, qui a mené une remarquable campagne de terrain et célèbre la diversité culinaire, les fêtes et les communautés de la ville, est présenté comme l’un des défenseurs de cet état d’esprit ancré dans « l’ici et maintenant ».

End Times Fascism est un ouvrage stimulant et captivant, qui entrelace habilement différents travaux journalistiques pour construire une analyse cohérente de notre situation politique actuelle. Il faut notamment saluer la manière dont les autrices distinguent soigneusement les versions dévoyées du judéo-christianisme, instrumentalisées par des entrepreneurs fascistes – mélange de guerre sainte et de guerre culturelle menées par les Élus –, des interprétations communément admises de la doctrine.

Comme l’explique l’ouvrage, ce sont précisément les injonctions chrétiennes ancestrales à aimer son prochain – y compris le migrant – qui ont en partie motivé la mobilisation antifasciste contre les expulsions menées par l’ICE dans le Minnesota. Des Églises et des organisations confessionnelles ont participé aux manifestations, distribué des repas et apporté leur aide. Les fondamentalistes d’extrême droite, au contraire, sélectionnent dans la Bible les passages qui les arrangent, tout en ignorant ses injonctions essentielles à « pratiquer la justice, marcher humblement et aimer la miséricorde » (Michée 6,8) : accueillir l’étranger plutôt que de l’expulser en le désignant comme l’Autre.

Astra Taylor
Astra Taylor.

Mais si l’ouvrage incarne ce que le journalisme grand public peut produire de meilleur, il en présente aussi les limites. Klein et Taylor se concentrent résolument sur des personnes, des lieux et des événements, plutôt que de tenter d’analyser leurs idéologies de manière plus systémique. Il en résulte que le fascisme de la fin des temps se trouve associé aux actions d’hommes puissants et égocentriques, des responsables politiques aux magnats de la tech. Le président américain Donald Trump, en particulier, constitue le fil rouge du livre et réapparaît sans cesse au fil des pages.

Ainsi, lorsque Klein et Taylor affirment, à la fin de l’ouvrage, que le fascisme de la fin des temps ne se résume pas à Trump et qu’il perdurera après la disparition de ces hommes, cette thèse entre en contradiction avec le propos même du livre. Une fois les élites puissantes mises de côté, il devient difficile de se représenter ce fascisme de la fin des temps. À quoi ressemble-t-il lorsqu’il quitte la une des journaux et échappe aux élites pour s’inscrire dans la vie quotidienne ?

Le « Nerd Reich »

Dans The Nerd Reich, le journaliste Gil Durán, qui vit depuis longtemps à San Francisco, tourne son regard vers la Silicon Valley. Il s’intéresse à la manière dont « les hommes les plus riches du monde construisent un nouvel ordre politique ». Son ennemi déclaré est Peter Thiel – également présent dans End Times Fascism –, le milliardaire cofondateur de PayPal et de Palantir : « un homme qui fusionne affaires, politique et religion en un terrifiant concentré de pouvoir ».

Couverture du livre « The Nerd Reich »

Pour Durán comme pour d’autres, Thiel est la figure centrale d’une nouvelle forme de fascisme portée par la Silicon Valley, que ce soit concrètement, par ses dons, ou idéologiquement, par ses livres et ses discours. S’aventurant de plus en plus au-delà du monde de la tech, Thiel livre des diagnostics politiques et propose des visions de l’avenir qui trouvent un écho favorable dans les cercles du pouvoir.

D’où viennent ces idées ? Durán estime qu’elles trouvent leur origine dans L’Individu Souverain, un ouvrage prospectif publié en 1997, consacré au passage à l’ère de l’information et signé par William Rees-Mogg, ancien rédacteur en chef du Times britannique, et le conseiller financier James Dale Davidson. Curieusement, Durán ne se livre jamais vraiment à une lecture approfondie de ce livre qu’il considère pourtant comme un texte fondateur. Il préfère en souligner quelques thèses essentielles et retracer l’accueil général qui lui a été réservé.

Le cercle des riches fascistes décrit par Durán s’étend des entrepreneurs de la tech aux responsables politiques. Il comprend des personnalités bien connues comme Elon Musk, le vice-président JD Vance et Sam Altman, le directeur général d’OpenAI. Mais il compte aussi des figures moins célèbres, comme l’entrepreneur en cryptomonnaies Balaji Srinivasan, qui souhaite que la Silicon Valley opère une « sécession définitive » d’avec les États-Unis, ou l’investisseur en capital-risque Marc Andreessen, qui exalte l’accélération du « technocapital » et dénigre la démocratie.

Chacun à sa manière a tiré parti de la fortune accumulée dans la finance et la tech pour s’arroger une influence politique et sociale et imposer sa vision de la société et de l’État.

Qu’y a-t-il exactement de fasciste chez ces individus et dans leurs idées ? Pour Durán, le fascisme technologique « combine des technologies puissantes » comme l’IA, les cryptomonnaies et les réseaux sociaux « au service d’objectifs autoritaires » qui profitent à « un petit groupe d’oligarques étroitement liés entre eux ». Ceux-ci cherchent à privatiser ce qui relève du bien public et à « éliminer la démocratie », écrit-il.

Pourtant, le livre ne propose pas d’analyse plus approfondie ni plus systémique du fascisme technologique. Quelles sont ses valeurs fondamentales ? Comment ces technologies servent-elles concrètement des objectifs autoritaires ? Et quelles pourraient en être les conséquences au-delà des luttes de pouvoir qui se jouent dans la bulle américaine ?

Ce qui se rapproche le plus d’une réponse tient en deux paragraphes expéditifs, à la page 240. On y apprend que le fascisme technologique « adapte cette idéologie à l’ère de l’IA » en contrôlant « la réalité au moyen d’algorithmes » et en lançant « la prochaine génération de drones robots tueurs ». Le tout serait alimenté par un système de capital-risque qui, « à court de licornes, doit désormais chasser les Antéchrists pour étancher sa soif insatiable d’accélération ».

Gil Duran
Gil Durán. Simon & Schuster

La force comme la faiblesse de The Nerd Reich tiennent donc à son approche journalistique. Fort de dix années d’expérience dans les rédactions, Durán émaille son récit d’informations puisées au cœur de la Silicon Valley.

Il retrace ainsi, étape par étape, les manœuvres qui ont entouré les élections au conseil municipal de San Francisco, où un afflux d’argent venu des géants de la tech visait à faire basculer la politique locale du camp progressiste vers le camp conservateur. Il décrit le tout dans un langage particulièrement imagé – évoquant par exemple « une image dégoulinante de cosplay fasciste » –, qui ne laisse aucun doute sur le regard qu’il porte sur ces hommes et leurs manœuvres.

Cette approche présente toutefois un inconvénient : les chapitres se fragmentent en dizaines de portraits et d’anecdotes centrés sur des personnages, que seul un fil ténu relie. Le lecteur se trouve entraîné dans un tourbillon de noms, de dates et de lieux. Garry Tan, directeur général de l’incubateur de start-up Y Combinator. Sam Bankman-Fried et sa plateforme d’échange de cryptomonnaies FTX, fondée sur la fraude. Michelle Stephens et son organisation Acts 17, qui organise des événements destinés à rapprocher technologie et christianisme. Bryan Johnson, convaincu de pouvoir vivre éternellement grâce à des produits comme son propre élixir sur mesure, une forme de « poudre de perlimpinpin ». Et Curtis Yarvin, blogueur politique dont les idées antilibérales ont trouvé un écho à Washington.

Dans chaque cas, le lecteur glane quelques bribes sans qu’un véritable fil conducteur se dégage. En quoi, exactement, le long récit consacré au parcours de Yarvin – y compris sa vie amoureuse et sa consommation de psychédéliques – éclaire-t-il ses idées, de plus en plus influentes, visant à transformer l’État en start-up ? Au lecteur de tirer ses propres conclusions.

Le technofascisme et les citoyens ordinaires

Dans ces deux ouvrages, le prisme adopté pourrait être qualifié de celui du « grand homme » : le responsable politique puissant, le fondateur de start-up technologique plein d’assurance ou l’investisseur en capital-risque aux poches profondes, capable de mobiliser d’immenses ressources pour transformer ses visions en réalités fascistes. Cette galerie d’adversaires puissants se prête à des récits saisissants : ce sont des personnes bien réelles que l’on peut désigner et mettre en cause.

Mais cette focalisation sur des élites peu recommandables laisse plusieurs questions essentielles sans réponse. D’où viennent ces pulsions fascistes ? Comment ont-elles été adaptées à notre époque ? Quels griefs et quels désirs sont au cœur de cette idéologie ? Et comment ces valeurs sont-elles mises en forme, racontées et diffusées de manière à séduire les citoyens ordinaires ?

Aujourd’hui, nous sommes entourés de plateformes, de modèles et d’algorithmes qui exaltent la raison et la rationalité. Pourtant, sur le plan politique, nous assistons au retour du mythe, de l’intolérance et de la barbarie. Ces deux forces ne constituent pas un paradoxe, mais un programme. Le technofascisme mobilise les technologies de pointe pour conforter des idéaux autoritaires et des valeurs réactionnaires qui divisent le monde selon l’origine, le genre et les frontières.

Mais comment ces deux forces se renforcent-elles mutuellement ? Quel rôle la dimension « techno » joue-t-elle dans le technofascisme ? J’y vois trois fonctions essentielles.

La technologie amplifie les visions fascistes en leur donnant une traduction concrète et en mettant en œuvre la différenciation et la domination. Le partenariat conclu par Palantir avec l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) pour organiser des expulsions fondées sur l’exploitation des données en offre un parfait exemple récent. Des idéaux fascistes se trouvent ainsi transformés en un dispositif concret composé de plateformes, de logiciels et de serveurs, qu’il suffit de louer et de faire fonctionner.

Deuxièmement, la technologie aliène. Elle crée un vide de sens que viennent combler de puissants récits mythologiques, capables de répondre aux frustrations et de rétablir un ordre dans le monde. Des grands récits comme la théorie du grand remplacement, selon laquelle les immigrés non blancs remplaceraient les populations blanches, réduisent des crises complexes à des figures concrètes. Les récentes manifestations anti-immigration en Australie en ont fourni un exemple inquiétant. Elles ont transformé un ensemble complexe de tensions – de la hausse du coût de la vie aux inquiétudes climatiques – en un mythe puissant désignant un unique bouc émissaire : le migrant.

Enfin, la technologie manipule. Elle crée des environnements qui exploitent les désirs tout en favorisant, au fil du temps, le développement d’idéologies fascistes. Les influenceurs de la manosphère transforment la misogynie, le sentiment d’insécurité et la xénophobie en contenus viraux. D’anciens militants radicalisés décrivent un effet d’engrenage, dans lequel les médias ont joué un rôle essentiel en les poussant progressivement vers des positions plus à droite. Ils ont fini par adhérer à des visions violentes et déshumanisantes qui ne peuvent être qualifiées que de fascistes.

Pris ensemble, ces deux ouvrages éclairent les dynamiques fascistes qui semblent imprégner toujours davantage notre époque. Ce problème n’appartient ni à d’autres lieux ni à d’autres temps : il se pose à nous, ici et maintenant. Comme l’a souligné un chercheur après trois décennies consacrées à l’étude des personnalités autoritaires : « J’étudie des gens ordinaires, pas des nazis. » Comprendre la logique profonde de ce phénomène fasciste constitue la première étape pour le combattre et le contrer.

The Conversation

Luke Munn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

17.09.2026 à 17:34

Museums on prescription: how cultural activities are becoming crucial to the public health debate

Maria Elena Buslacchi, socio-anthropologue, chercheuse post-doc à L'Observatoire des publics et pratiques de la culture, MESOPOLHIS UMR 7064, Sciences Po / CNRS / Aix-Marseille Université, Aix-Marseille Université (AMU)
Research on how heading to a museum could be good for the brain and general wellbeing suggests that culture fixes are an important resource for public health and social cohesion.
Texte intégral (2337 mots)
"Museotherapy" is gaining ground. In Europe, cultural pursuits are connecting communities and improving collective wellbeing, according to the Culture as Care Report. Loic Manegarium/Pexels, CC BY

KEY TAKEAWAYS

  • On June 18, European institutions declared culture to be a strategic priority for the European Union.

  • It is now recognised that cultural activities produce tangible and positive psychological, physiological, social and behavioural responses that are good for your health.

  • “Museotherapy”, or museum-based art therapy, is gaining ground, and the first museum visits on prescription have already been issued.


On June 18 2026, on the sidelines of the European Council in Brussels, the European Parliament, the European Commission and the Council of the European Union signed a joint declaration making culture a strategic priority for the first time.

This text, “Europe for Culture – Culture for Europe”, sets out twelve key principles intended to inspire, if not guide, member states’ cultural policies. Among these principles is culture’s impact on health. The Commission explicitly references the conclusions of a report by experts from member states, entitled Culture for Health, which highlights the beneficial effects of culture on health and wellbeing.

Culture is no longer championed merely as heritage – a source of attachment and a sense of belonging for individuals – or as an economic driver within the creative industries. It is becoming a resource for public health and social cohesion.

Culture as care

This shift is part of a wider trend that is inspiring pilot initiatives and policy directions at various levels, by placing a new priority on neuroscience research into how cultural practices affect the brain and wellbeing. The European network Culture Next has, in fact, just published a report, “Culture as Care: Participation, Health and Collective Well-Being in European Cities”, which directly builds on the terms of the declaration.

In the report, culture is described not as a substitute for social, health or educational policies, but as that which fosters care through participation itself – via the meeting places and cultural spaces accommodating mutual recognition and collective action that it makes possible.

The report places particular emphasis on young people, calling for a move beyond an “access” approach (bringing young people to cultural institutions) to recognise the role they already play as creators and organisers, often outside institutional frameworks (in line with a perspective more closely aligned with the principle of the “right to culture”).

A health ecosystem

The European Commission’s “Culture and Health – Time to Act” report (2025) calls for the development of a health ecosystem to address a range of socio-health issues that characterise the European continent today and which are contributing to a gradual deterioration in general health conditions, both physical and mental& nbsp;: post-pandemic burnout, an ageing population, increasing social isolation, a worrying geopolitical context and growing inequalities.

The concept of a health ecosystem was first put forward in the World Health Organisation (WHO) report published in 2019, entitled “What is the evidence on the role of the arts in improving health and wellbeing?” (“What are the real benefits of engaging in the arts for health and well-being?”. According to this report, artistic activities simultaneously engage aesthetic appreciation, imagination, sensory stimulation, emotional response and cognitive stimulation, which trigger concrete and positive psychological, physiological, social and behavioural responses that benefit health.

Pioneering initiatives

In reality, these reports merely institutionalise a movement that had already begun among a handful of pioneering cultural institutions. The Museum of Modern Art in New York (MoMA) was one of the first museums to make it official, with the help of healthcare professionals, a cultural programme tailored to a clinically defined audience: people living with Alzheimer’s disease.

Since 2006, the Meet Me at MoMA programme has offered monthly interactive, guided tours of the collections during hours when the museum is closed to the public. The aim is to provide a space for expression and exchange for people in the early and intermediate stages of the disease, drawing on iconic works of modern art. This marks a first step toward recognising the role that museums can play in promoting wellbeing.

In 2018, Art Historian Nathalie Bondil, then Director of the Montreal Museum of Fine Arts, launched the “Museum on prescription” scheme in collaboration with French-speaking Canadian doctors: a partner doctor can recommend a patient to visit the museum when they anticipate it would be beneficial for their health.

Nathalie Bondil, who has since become Museum & Exhibitions Director at the Arab World Institute in Paris, has helped to promote this model across Europe, notably through the concept of “museum therapy”, which is now recognised and promoted by public institutions in France, such as the National Heritage Institute (INP) and the École du Louvre, as part of their training programmes for museum professionals and future professionals.

Museums on prescription

Experiments in museums are multiplying. In Belgium, an initiative run by the City of Brussels and CHU Brugmann enables healthcare professionals to offer patients a prescription for a free visit to a museum (along with one accompanying person), just as they would prescribe medication.

In northern France, Louvre-Lens, an offshoot of the Louvre Museum in Paris has included the fight against health inequalities among the commitments set out in its scientific and cultural programme, and in 2023, the museum launched the free “Louvre-Lens-Thérapie” programme, available on medical prescription.

This exchange of practices is also accompanied by steps toward endorsement through training. Since 2024, Claude-Bernard Lyon 1 University has been offering a university diploma Prescriptions culturelles : Santé et Arts, or Cultural Prescriptions: Arts and Health (taught in French) and coordinated by Nathalie Bondil herself alongside Pierre Lemarquis, a neurologist, and Laure Mayoud, a clinical psychologist.

This marks the transition from an experimental phase of museum-based intervention to a stage where the aim is now to embed it within a transferable, theoretical and educational framework, at the intersection of museology, neuroscience and the social sciences. However, to achieve this, scientific evidence of its effects going beyond the pioneering studies is yet to be provided.

Conclusive but nuanced results

In Canada, a study conducted to examine the effects of “doctor’s orders” to single visit to the Montreal Museum of Fine Arts (MMFA, Montreal, Quebec, Canada) on the wellbeing and quality of life of patients living in Montreal (Quebec, Canada), suggests that museums could play a valuable role as partners in patients’ care pathways within primary and secondary healthcare settings.

In the United Kingdom, a quantitative study conducted in seven museums in central London and Kent assessed psychological wellbeing as part of a new social prescription initiative for older people, entitled “Museums on Prescription”, and concluded that “museums can play a key role in offering museum programmes to older people to improve their psychological wellbeing over time.”

In Caen, France, an Inserm study aimed at measuring the benefits of museum visits on different groups of people was one of the highlights of Caen’s Millennium celebrations in 2025.

In Italy, a similar study was carried out as part of the ASBA project (Anxiety, Stress, Brain-friendly Museum Approach) under the direction of Annalisa Banzi, a researcher at the Centre for the History of Biomedical Thought at the University of Milano-Bicocca, in collaboration with the Università Statale di Milano.

The anxiety and stress levels of 350 members of the public and dozens of museum reception and outreach staff were measured by recording electrocortical activity and through questionnaires before and after their participation in various cultural activities at the museum. The results quantify the reduction in perceived anxiety and stress levels – which can fall by a quarter – and the improvement in the participants’ psychophysical wellbeing.

The increasing frequency of opportunities for collective reflection on the subject – for example, the conference Who Cares? Museums, Wellbeing and Resilience, organised by the Network of European Museum Organisations (NEMO) in Horsens, Denmark, in October 2025 – attests both to its relevance and to the need to take a step back from a rapidly expanding phenomenon, while not obscuring the boundaries and tensions between the artistic and therapeutic fields. From a Social science perspective, the framework of socialisation, for example, is a prominent aspect that remains largely unexplored in research.

Recent studies show that the influence of museum representations and practices passed on within the family from a very young age also has a major impact on the transformation of the visiting experience into a sense of wellbeing – a transformation that wildly varies according to socio-demographic profiles.

Our personal encounter with the museum as an institution, but also with staff and other visitors, as well as everything that takes place “around” the visit, is also worth studying. The journey, the breaks, a snack at the museum café, buying a bookmark in the museum shop – the whole package that accompanies the aesthetic experience of the artwork must not be overlooked in the analysis. This does not undermine the social role of the museum space; on the contrary, it encourages us to continue reflecting on how to rethink it in these terms.


This article was written in collaboration with Andrea Esposito, an expert in neuroaesthetics, who holds a Master’s degree in Art History from Ca’ Foscari University of Venice and is a visiting researcher at the University of Milan-Bicocca (ASBA project) and at the Faculty of Behavioural and Social Sciences at the University of Groningen.


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The Conversation

Maria Elena Buslacchi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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