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22.09.2026 à 12:08

Mesurer l’intensité de l’écoanxiété pour prévenir le mal-être et les risques pour la santé mentale

Pierre-Éric Sutter, Psychologue-psychothérapeute, préventeur en santé mentale au travail, enseignant-chercheur, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
Un rapport de l’Ademe s’appuie sur une échelle qui permet de mesurer l’écoanxiété afin de dresser le profil des personnes les plus exposées à cette détresse liée à la crise environnementale.
Texte intégral (2258 mots)

L’ESSENTIEL :

  • L’écoanxiété n’est pas une pathologie, mais une détresse psychologique liée à la crise environnementale.

  • Une échelle, développée par la recherche, permet désormais d’en évaluer l’intensité.

  • En s’appuyant notamment sur cet outil, un rapport récent de l’Agence de la transition écologique (Ademe) dresse le profil des personnes les plus exposées à l’écoanxiété en France.


Vous avez la boule au ventre à chaque mauvaise nouvelle écologique ? Vous êtes anxieux à l’idée qu’on n’en fasse pas assez pour la planète ? Tout cela nuit à votre sommeil ? Vous êtes loin d’être le seul.

Ces inquiétudes environnementales touchent 15 millions de Français, au point de représenter un enjeu de santé publique. Pourtant ce mal-être, insuffisamment pris en charge, renvoie à un concept et à des symptômes bien connus scientifiquement, nommés « écoanxiété ».

Inquiétudes environnementales : un mal-être croissant

L’écoanxiété n’est pas une maladie, mais peut rendre malade. Elle se définit comme  :

un « état psychologique de détresse mentale et émotionnelle qu’un individu peut ressentir en réponse à la menace du changement climatique et aux problèmes environnementaux mondiaux ».

L’écoanxiété se caractérise par des ruminations, des peurs, des insomnies, de l’isolement, de l’impuissance. Ce mal-être peut être plus ou moins intense, entre santé mentale positive et pathologies psychiatriques. Ainsi, l’écoanxiété n’est pas une maladie bien qu’elle puisse rendre malade : lorsqu’elle perdure et s’intensifie, elle peut s’accompagner de troubles anxieux ou dépressifs.

« L’écoanxiété ne peut (et ne doit) pas non plus être confondue avec les troubles anxieux ou la dépression (quand bien même la chronicité et l’intensité de ces symptômes augmentant, ils peuvent conduire à ces psychopathologies). »


À lire aussi : L’éco-anxiété : une réponse saine face à la crise climatique


Plus l’écoanxiété est forte, plus elle menace la santé mentale. Ainsi, on ne devrait plus dire « je suis/je ne suis pas écoanxieux ». Comme pour la température de la fièvre, une écoanxiété moyenne n’a pas le même impact sur la santé mentale qu’une très forte écoanxiété. La minimiser – ou, plus grave, l’invisibiliser – risque d’ostraciser l’écoanxieux parce qu’on n’a pas su reconnaître les souffrances qu’il subit. Tout l’enjeu consiste à cerner l’intensité de l’écoanxiété ressentie.

Comment évaluer l’intensité de l’écoanxiété ?

Le thermomètre met tout le monde d’accord sur la mesure de la fièvre. Quand elle est faible, pas de menace ; quand elle est forte, on soigne la pathologie qu’elle révèle. Idem pour l’écoanxiété, avec The Hogg Eco-Anxiety Scale (en français, l’échelle d’écoanxiété de Hogg).

Cette échelle a été transposée en France puis étalonnée. En d’autres termes, cela signifie que l’échelle est calibrée, par la méthode des rangs percentiles, en sept catégories d’intensité allant de « pas du tout écoanxieux » à « risque psychopathologique », en passant par « moyennement écoanxieux ».

En somme, elle permet de distinguer l’écoanxiété adaptative, propice à l’action, de l’écoanxiété maladaptative, menaçante pour la santé mentale. Ainsi, cet outil diagnostique l’intensité de l’écoanxiété par degré, tant pour un individu que pour une nation tout entière.

Où en est la France dans la reconnaissance de l’écoanxiété ?

Une étude de l’Observatoire de l’écoanxiété (Obseca) portée par l’Agence de la transition écologique (Ademe) a été menée, en 2025, sur un échantillon représentatif de 998 Français âgés de 15 à 64 ans. Elle a permis de cerner, pour la première fois, l’écoanxiété à l’échelle du pays.

Les résultats dessinent trois grandes classes de tendances :

  • première classe : 75 % de Français n’éprouvent pas de menace directe pour leur santé mentale. Soit ils ne sont pas écoanxieux, soit ils le sont peu ou très peu, leurs inquiétudes étant faibles ;

  • deuxième classe : 15 % d’entre eux sont « moyennement écoanxieux ». Les symptômes commencent à s’installer : ruminations, irritabilité, sentiment d’impuissance, troubles du sommeil. À ce stade, les choses peuvent s’apaiser comme s’aggraver, d’où la nécessité de prévenir la bascule vers l’aggravation ;

  • troisième classe : 10 % éprouvent une forte ou très forte écoanxiété. Parmi eux, 5 % – soit 2,1 millions de Français – seraient très fortement écoanxieux, dont 420 000 en situation de risque psychopathologique. Leur détresse est telle qu’ils pourraient basculer vers un trouble anxieux ou dépressif si rien n’est fait pour les soigner.

Cette écoanxiété dite maladaptative menace la santé mentale, parce que les ressources de l’écoanxieux ne lui permettent plus de faire face aux stresseurs de la crise environnementale.

Qui sont les personnes les plus exposées ?

Contrairement à l’idée reçue, il ressort de l’étude de l’Ademe que l’écoanxiété ne concerne pas seulement les plus jeunes, mais tous les âges. Les 25-34 ans sont en moyenne plus écoanxieux que les autres classes d’âge – mais sans différence significative (sauf avec les 50-64 ans) –, alors que les 15-24 ans concentrent davantage de cas d’écoanxiété très intense (« fortement » et « très fortement écoanxieux »), qui correspond à l’écoanxiété la plus maladaptative.

Les niveaux d’études jouent aussi un rôle : les bac + 3 à bac + 5 sont plus écoanxieux que ceux qui n’ont pas de diplôme ou ont un niveau d’étude faible. Habiter une grande ville, en particulier en Île-de-France, rend également plus écoanxieux, avec une proportion des « très fortement écoanxieux » deux fois supérieure à la moyenne nationale.

Enfin, plus une personne déclare de l’intérêt pour l’environnement, plus elle a de chance d’être écoanxieuse. L’écoanxiété est le revers de l’éco-lucidité que l’on peut définir comme une prise de conscience clairvoyante des enjeux écologiques. D’où l’importance de ne pas décorréler les deux notions pour ne pas invisibiliser l’écoanxiété la plus intense – et donc la plus dangereuse.

Pour enrayer l’écoanxiété, un plan de prévention national pourrait être prévu, au niveau individuel, collectif et sociétal.

Protéger la santé mentale des individus

Comme le préconise le comité d’experts du rapport de l’Ademe, pour protéger la santé mentale des individus, il conviendrait de légitimer l’écoanxiété maladaptative, en l’intégrant dans une nomenclature consacrée aux risques psychosociaux. Elle doit être reconnue non comme signe de « folie » à cacher, mais comme réaction à une menace bien réelle.

Il faudrait également diagnostiquer l’écoanxiété maladaptative pour prévenir les risques liés à la santé mentale. Cela nécessite de former les praticiens, mais aussi de les outiller pour dépister en priorité les écoanxieux les plus menacés.

Enfin, il conviendrait d’offrir aux écoanxieux une prise en charge graduée selon l’intensité de l’écoanxiété ressentie, via des ressources en ligne, des groupes de parole ou d’éco-engagement pour l’écoanxiété adaptative, de la psychothérapie spécifique, du suivi psychiatrique pour l’écoanxiété maladaptative.

Prévenir l’écoanxiété au travail

Au travail, l’écoanxiété peut se traduire par des conflits de valeurs, du désengagement ou, à l’inverse, du surengagement, du burn out. Elle accroît les départs, les difficultés de recrutement ou de fidélisation.

Le rapport de l’Ademe préconise que les employeurs considèrent l’écoanxiété comme un risque « psychosocio-environnemental », à intégrer dans leur plan de prévention, pour renforcer leur obligation de sûreté en matière de santé et de sécurité. Cela suppose de sensibiliser directions, DRH, managers, représentants du personnel, pour sortir de la minimisation, voire de la moquerie.

Mesurer le niveau d’écoanxiété des salariés permettrait d’identifier les facteurs de risque qui la causent (missions exposées à des catastrophes écologiques, par exemple) et les facteurs de protection qui l’atténuent (espaces de discussion, projets de transition).

L’organisation du travail des employeurs doit montrer sa cohérence avec les enjeux environnementaux : réduire l’empreinte carbone des activités, éviter le geenwashing, valoriser les salariés qui alertent plutôt que de les marginaliser.

Impliquer les salariés dans la transition écologique peut se révéler un antidote puissant à leurs inquiétudes et accroît leur fidélisation.

Développer une réponse institutionnelle

Si l’écoanxiété progresse au rythme des catastrophes environnementales, ne rien faire revient à accepter l’installation durable d’un problème de santé publique aux coûts humains et économiques importants.

Comme le suggère le comité d’experts du rapport de l’Ademe, diverses politiques publiques pourraient être envisagées, comme déployer des campagnes de sensibilisation « positive » à l’écoanxiété pour l’expliquer, sans dramatiser, en montrant qu’elle peut être accompagnée de façon graduée, selon son intensité, en lien avec la transition écologique. En outre, des exemples de transitions réussies ou des récits d’avenir vivables pourraient être mis en avant.


À lire aussi : Rendre l’écologie désirable : comment changer la manière d’en parler ?


Suivre l’évolution de l’écoanxiété, en ayant recours à des enquêtes nationales répétées, peut aussi se révéler pertinent. Ce suivi permettrait d’ajuster les politiques en fonction de son intensité, comme on le fait pour d’autres indicateurs de santé mentale.

Ainsi, l’Obseca, soutenu par l’Ademe, a reconduit l’étude 2025 durant l’été 2026, avec le même protocole, afin d’évaluer l’évolution de ces résultats d’une période à l’autre. Le rapport sera publié fin octobre 2026.

Enfin, structurer des actions en santé mentale environnementale s’impose. Cela suppose de former les professionnels aux questions de l’écoanxiété, mais aussi de coordonner des réseaux ad hoc aux dispositifs territoriaux de santé mentale. L’objectif est double : éviter la pathologisation abusive, ne pas laisser sans aide ceux qui basculent dans un mal-être extrême.

Plus les politiques environnementales seront lisibles, vraisemblables et stables, moins la population se sentira délaissée. Une transition écologique crédible n’est pas juste un enjeu de CO₂, c’est aussi un antidote partiel aux inquiétudes des citoyens.

De la peur au pouvoir d’agir

Plus qu’une détresse individuelle, l’écoanxiété est le symptôme d’une crise sociétale. Elle parle tant de notre lucidité que de notre sentiment d’impuissance. En faire un enjeu de santé mentale, de prévention au travail et de politique publique, ce n’est pas la psychologiser ; c’est transformer la peur, légitime, en moteur d’action pour faire face aux crises écologiques à venir.

Protéger les individus, outiller les employeurs, structurer une réponse publique : ces trois priorités ne régleront pas la crise environnementale. Mais elles peuvent aider à ce que, face à elle, nous restions capables d’agir et de tenir dans la durée.

The Conversation

Pierre-Eric Sutter a reçu des financements de l’Ademe. Il est co-fondateur d’Econoïa (powered by KE Conseil EURL).

21.09.2026 à 17:44

Climate change also poses a threat to cultural heritage

Anthony Schrapffer, PhD, EDHEC Climate Institute Scientific Director, EDHEC Business School
Camille Angué, Directrice de l'EDHEC Climate Institute, EDHEC Business School
Nearly 43% of UNESCO World Heritage Sites in Europe are now highly vulnerable to climate-related risks.
Texte intégral (1848 mots)
Spruce trees used to make Stradivarius violins are now under threat from rising temperatures and the spread of attacks from common pests. Josep Molina Secall/Unsplash, CC BY

When we talk about climate change, the debate usually centres on energy, biodiversity, carbon emissions or the economic costs of the transition. But another aspect of the problem remains largely underestimated: the impact of climate change on our cultural heritage.

43% of UNESCO World Heritage Sites in Europe are currently highly exposed to extreme weather events, flooding and rising sea levels. Our research arrives at this estimate by applying the climate risk quantification methodologies developed at the EDHEC Climate Institute to relevant physical assets sourced from the UNESCO spatial database.

This vulnerability does not only affect a few iconic sites, such as Venice, or certain historic centres in the Mediterranean. It affects the whole of Europe’s cultural infrastructure, including less visible artefacts, which are often scattered among churches, libraries, local collections or small museums.

The risks are already very real. Artworks and museum collections are directly exposed to flooding, fluctuations in humidity, heatwaves and failures affecting conservation systems. A survey of American art museums reveals that 35% of directors report having already suffered climate-related damage, while 50% say they have put specific plans in place to address these risks. In France, the Louvre Museum has, in fact, begun transferring around 250,000 works to its Liévin Conservation Centre, in Pas-de-Calais, in order to protect the national collections from the risk of flooding.

There are many major threats:

  • increased humidity and the growth of mould affecting paintings and frescoes
  • the deterioration of materials due to temperature fluctuations
  • the increase in acid rain
  • and the rise in the number of fires, floods and landslides.

Even music is affected

Musical heritage itself is not immune to this climate-related fragility. The manufacture of musical instruments depends on natural resources that are particularly vulnerable to global warming. The tonewood spruce from the Val di Fiemme in the Dolomites (Italy), historically used for Stradivarius violins, is now threatened by rising temperatures and the spread of pests. The woods used for bows and stringed instruments are also becoming scarcer due to water stress and deforestation.

Concert halls and opera houses are also directly at risk. In Venice, climate projections suggest that by 2100, the increase in episodes of “acqua alta” could make it impossible to maintain normal operations at La Fenice opera house.

Other major cultural venues located in coastal areas could face similar challenges: the Royal Festival Hall (London, UK), Harpa (Reykjavik, Iceland), the Sydney Opera House (Sydney, Australia), the Elbphilharmonie (Hamburg, Germany) and the Muziekgebouw aan’t IJ (Amsterdam, Netherlands).

A major economic challenge

Added to this cultural fragility is another challenge: the economic capacity to fund the protection of these heritage sites. Our macroeconomic projections show that some major European cultural regions could suffer significant economic losses by the end of the century as a result of climate-related physical risks. The impacts on local gross regional product (the equivalent of local GDP) are particularly pronounced in Mediterranean cities.

By 2100, losses could reach 32% in Madrid and up to 41% in Rome, a level significantly higher than that estimated at national level, where Italy’s GDP decline is projected at 19%. Other major European capitals are also severely affected, with losses estimated at 13% in Vienna and 18% in Berlin.

This paradox is key: it is precisely at the moment when the investment required to protect our heritage will be the greatest that financial resources may be most limited.

Climate as a cultural issue

For a long time, climate change has been viewed as a problem relating to natural resources or energy balances. It is now also emerging as a cultural and civilisational issue.

It raises questions about our relationship with cultural transmission, collective memory and the preservation of assets that can neither be reproduced nor replaced.

The difficulty lies in the fact that it is not merely a matter of protecting objects or buildings, but of preserving the physical conditions that enable the continuity of history, heritage and artistic creation.

Irreplaceable cultural artefacts

Classical and neoclassical economics have historically been based on the assumption of substitutability of factors of production (see David Ricardo, Jean-Baptiste Say and Robert Solow): natural resources that are destroyed, depleted or becoming scarce could be offset by increased capital accumulation, productive investment or technical progress. Although heavily criticised, this assumption of substitutability remains one of the central pillars of a large proportion of contemporary macroeconomic models.

This approach reaches an obvious limit when it comes to cultural heritage. A fresco destroyed by damp cannot be replaced. An ancient mosaic damaged by thermal stress or acid rain cannot be recreated identically. A submerged archaeological site is lost irreversibly.

It is precisely this notion of irreversibility that distinguishes cultural heritage from other categories of economic goods.

This contradiction between economic expansion and environmental limits does not necessarily lead to a historical impasse. The “possibilist” economic approach (inherited in particular from Paul Vidal de La Blache) reminds us that human societies never develop independently of their environment. Nature imposes a set of constraints and possibilities with which economic organisations must contend. This perspective breaks with the idea of potentially unlimited growth and reintroduces the material reality of ecological conditions into economic analysis.

From a more dialectical perspective, close to Hegelian thought, ecological and energy crises can also be interpreted as a moment of profound transformation for industrial societies. The current tensions open up the possibility of moving beyond the status quo: a reorientation of production systems, the integration of ecological constraints into economic rationality, a redefinition of the criteria for prosperity, and a renewal of forms of technical progress.

Preserving our collective heritage is still possible, but the window of opportunity is closing.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

21.09.2026 à 17:43

Et si les bactéries devenaient nos alliées contre le gaspillage alimentaire et les risques sanitaires ?

Françoise Leroi, Directrice de recherche, Ifremer
Les produits de la mer peu transformés sont exposés à des risques microbiologiques majeurs. Il est possible d’utiliser des bactéries pour lutter contre d’autres bactéries. C’est la biopréservation.
Texte intégral (1830 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les pertes et le gaspillage des produits de la mer sont estimés à 30 %.

  • De « bonnes » bactéries peuvent être utilisées pour lutter contre les bactéries toxiques ou contre celles qui peuvent altérer le produit. C’est la biopréservation.

  • Des souches ont été sélectionnées et sont utilisées dans certains produits que vous avez peut-être déjà consommés.


Les produits de la mer peu transformés (saumon fumé, gravelax, crevettes cuites ou filets de poisson sous atmosphère protectrice) sont exposés à des risques microbiologiques majeurs. Malgré des protocoles d’hygiène stricts, une chaîne du froid mal maîtrisée peut entraîner le développement de bactéries pathogènes comme Listeria monocytogenes, Vibrio ou Salmonella, ou de bactéries qui dégradent la qualité organoleptique de la chair, menaçant la santé des consommateurs et générant des pertes considérables. Notre réponse ? Utiliser des bactéries pour combattre les bactéries ! Dans notre laboratoire, nous avons isolé, caractérisé et sélectionné des souches de bactéries capables de neutraliser ces menaces en reproduisant, de manière contrôlée, un mécanisme de défense déjà présent dans la nature.

Gaspillage et sécurité : des enjeux majeurs

Les produits de la mer sont particulièrement périssables. Les pertes et le gaspillage sont estimés à 30 % du volume total des produits pêchés, attribués pour une part importante à l’altération provoquée par des microorganismes : mauvaises odeurs, saveurs indésirables ou dégradation de la texture. S’y ajoutent des risques sanitaires, comme celui posé par la bactérie Listeria monocytogenes, une préoccupation majeure pour les produits de la mer prêts à consommer. Les cas de listériose restent rares, mais peuvent avoir des conséquences graves, voire mortelles, chez les personnes vulnérables (femmes enceintes, personnes âgées ou immunodéprimées). La détection de Listeria peut également conduire au rappel de lots, voire à l’arrêt temporaire d’une production, avec des conséquences économiques importantes.

Pour des raisons nutritionnelles et gustatives, certaines pratiques de conservation se modifient (réduction du taux de sel, de fumage, produits consommés crus…). Le froid et l’hygiène restent indispensables, mais ne suffisent pas toujours. Par ailleurs, les consommateurs se montrent de plus en plus réticents à l’utilisation de conservateurs chimiques et recherchent des solutions perçues comme plus naturelles.

Dans ce contexte, la biopréservation apparaît comme une solution complémentaire, douce et naturelle, pour garantir à la fois la sécurité et la qualité des produits de la mer. L’idée d’utiliser des bactéries pour lutter contre d’autres bactéries peut sembler paradoxale. C’est pourtant cette approche que nous avons décidé de mettre en place. Dans la nature, certaines bactéries utilisent un arsenal de stratégies pour éliminer leurs concurrentes (compétition nutritionnelle, production de composés antimicrobiens, etc.). Le défi de la biopréservation ? Sélectionner des bactéries aux propriétés antimicrobiennes ciblées et les introduire en grande quantité dans l’aliment, sans production de composés toxiques ni de modification de la qualité nutritionnelle et gustative, un défi difficile à relever pour des produits de la mer aux flaveurs particulièrement délicates.

Les bactéries lactiques, des bactéries « amies »

Parmi les milliers d’espèces bactériennes recensées, celles appartenant au groupe des bactéries lactiques sont particulièrement intéressantes. Elles produisent souvent des composés antimicrobiens, sont généralement considérées comme sûres et bénéficient d’une image positive auprès du public, notamment grâce aux ferments utilisés pour fabriquer les yaourts. Par ailleurs, certaines sont déjà naturellement présentes dans les produits de la mer, comme le saumon fumé. En sélectionnant les plus intéressantes, nous ne faisons donc que renforcer un processus naturel, sans introduire d’éléments étrangers.

Notre méthode, mise au point et perfectionnée depuis 30 ans à l’Ifremer, en partenariat avec l’école ONIRIS VetAgroBio Nantes, suit un processus rigoureux en plusieurs étapes. Nous prélevons d’abord des bactéries dans différents produits de la mer – poisson, crustacées, transformés ou non, conditionnés sous diverses formes – qui viennent enrichir notre collection, unique en Europe. Celle-ci compte déjà plus de 5000 souches, dont de nombreuses bactéries lactiques. Elles sont donc adaptées aux conditions spécifiques des produits de la mer (températures basses, faible teneur en sucres, etc.), des caractéristiques de croissance peu communes chez ce groupe de bactéries.

Chaque souche est ensuite testée afin d’évaluer leur capacité à tuer ou à empêcher la croissance des principales bactéries pathogènes et altérantes. Les plus prometteuses sont caractérisées et soumises à des contrôles de sécurité : absence de production de toxines, de résistance aux antibiotiques transmissibles et de gènes de virulence, notamment.

Les souches sélectionnées sont ensuite cultivées et introduites en grand nombre (~ 5 millions de bactéries par gramme d’aliment) dans les produits souhaités, qui sont ensuite conservés dans des conditions typiques (entre 0 et 4 °C) ou abusives (8 °C) pour simuler les ruptures de chaîne du froid. Nous vérifions leur efficacité pour empêcher le développement des pathogènes et leurs conséquences sur la qualité organoleptique, grâce à notre jury d’analyse sensorielle composé d’une vingtaine de personnes.

Enfin, la souche doit pouvoir être produite en quantité et conserver ses propriétés après lyophilisation pour une application industrielle réaliste.

Du laboratoire à l’assiette

Après des années de recherche, le travail et la patience ont fini par payer. Quatre souches de bactéries lactiques isolées à partir de produits de la mer et appartenant aux espèces Carnobacterium maltaromaticum, Carnobacterium divergens et Lactococcus piscium, permettent de limiter la croissance de Listeria monocytogenes dans certains aliments comme le saumon fumé, le gravlax ou les crevettes cuites. Leur intérêt ne s’arrête pas là. Ces bactéries peuvent également ralentir l’altération organoleptique, un bouclier deux-en-un unique en son genre.

Une autre souche, Latilactobacillus sakei, a fait l’objet d’un brevet pour sa capacité à prévenir la production d’histamine dans le thon, molécule produite par certaines bactéries qui peut provoquer des intoxications lorsqu’elle s’accumule dans l’aliment. Une première dans le domaine de la biopréservation.

La biopréservation n’est plus une simple promesse de laboratoire : elle est déjà une réalité industrielle. Nos résultats ont été transférés à des producteurs de ferments sous la forme de licences commerciales, avec des retombées sous forme de royalties pour l’Ifremer et ONIRIS. Avec les souches sélectionnées, les industriels ont aussi développé plusieurs gammes de produits, pour de nouvelles applications dans les aliments carnés et laitiers. Nos bactéries sont donc utilisées dans l’industrie alimentaire et vous les avez peut-être déjà consommées !

Les recherches sont toutefois loin d’être terminées. Deux projets européens – MICROORC et FOODGUARD – visent à augmenter le degré d’industrialisation de la biopréservation. L’Ifremer optimise la technologie et teste ses performances dans des produits moins transformés (concentration en sel réduite par exemple) et avec des emballages plus durables. Une validation industrielle dans les ateliers de production de saumon fumé en France est attendue pour 2027. Le procédé a également été expérimenté avec succès sur de la daurade d’élevage, une avancée inédite pour le poisson frais et un beau marché potentiel !

Pour que ces solutions puissent se généraliser, il reste certains obstacles réglementaires et sociétaux à lever. Alors que certaines bactéries protectrices sont déjà utilisées, leur statut réglementaire fait encore l’objet de discussions au niveau européen, notamment pour déterminer dans quelles conditions elles doivent être considérées comme des ingrédients ou des additifs. Une réglementation claire et harmonisée permettrait de faciliter leur adoption par les industriels.

L’acceptabilité par les consommateurs constitue un autre enjeu. Les études disponibles montrent une perception positive des ferments alimentaires, mais il reste essentiel d’expliquer ce que sont ces bactéries, pourquoi elles sont utilisées et quelles garanties encadrent leur emploi.

La biopréservation n’est pas une solution miracle, mais une réponse concrète, naturelle et durable aux défis de la conservation des produits de la mer et des aliments en général. Déjà adoptée par des industriels en France et dans le monde, elle a le potentiel de transformer en profondeur notre façon de conserver les aliments, pour le bénéfice des consommateurs, des producteurs et de la planète.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Françoise Leroi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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