19.06.2026 à 12:24
En 1768, comment un roi paralysa l’État en se mettant en grève
Texte intégral (2257 mots)

En 1768, le roi de Suède Adolphe-Frédéric cessa de participer aux affaires de l'État pour forcer la convocation du Parlement. Cet épisode méconnu révèle les paradoxes d'une monarchie où le souverain avait perdu l'essentiel de son pouvoir politique tout en conservant une forte autorité symbolique.
En 1768, vers la fin de la période de l’histoire suédoise connue sous le nom de Frihetstiden (« l’Âge de la Liberté »), le roi Adolphe-Frédéric de Suède menaça d’abdiquer si une session extraordinaire du Riksdag, le Parlement suédois, n’était pas immédiatement convoquée. La question principale portait sur un nouveau plan financier, mais le roi espérait également que cette session parlementaire déboucherait sur des réformes constitutionnelles destinées à renforcer son pouvoir.
Le Conseil du Royaume, composé de 16 membres et présidé par le roi, disposait de trois jours pour convoquer le Riksdag. Dans l’intervalle, le souverain refusa de prendre part à la moindre décision. Autrement dit, il s’était mis en grève.
Comme je le montre dans mon récent ouvrage, Monarchy in the Age of Liberty: Royal Power and Public Life in Eighteenth-Century Sweden (non traduit en français), cet épisode de l’histoire politique suédoise soulève une question fascinante : une monarchie a-t-elle nécessairement besoin d’un monarque ?
À l’époque, le pays était un royaume, mais son fonctionnement politique s’apparentait dans les faits à celui d’une république. Au cours des événements qui suivirent l’ultimatum du roi, ses conseillers allèrent même jusqu’à tenter de le remplacer en utilisant un tampon reproduisant sa signature. C’est l’un des nombreux paradoxes de cette époque : cette initiative fut prise non pas contre la monarchie, mais au contraire pour en préserver l’essence même.
Une révolution politique
L’Âge de la Liberté en Suède débuta avec la mort du roi Charles XII, lors du siège de Fredrikshald, en Norvège, en 1718. Depuis 1680, la Suède était gouvernée comme une monarchie absolue. Mais, épuisés par dix-huit années de guerre ininterrompue, les quatre ordres du Riksdag suédois décidèrent de limiter les pouvoirs exécutifs du roi.
Comme le prévoyaient les Instruments de gouvernement, les chartes d’accession au trône et les lois sur l’élection royale de 1719 et 1720, le Conseil du Royaume fut désormais chargé de superviser la prise de décision du monarque et devait, en retour, rendre des comptes au Riksdag.
Dans la Suède protestante, la théorie sociale reposait à parts égales sur la pensée politique antique et les idées luthériennes. Au cœur de cette conception se trouvait la doctrine dite des trois ordres de Martin Luther, selon laquelle la société se composait de l’ordre enseignant (le clergé), de l’ordre défenseur (la noblesse) et de l’ordre nourricier (les roturiers), chacun étant indispensable à l’équilibre et à l’harmonie de la société.
Le monarque se situait au-dessus de toutes les lois : c’était l’essence même de sa majesté. À ce titre, il était la seule figure considérée comme affranchie de tout intérêt personnel et donc capable de préserver cet équilibre social. Ainsi, même si ses fonctions pratiques avaient été largement vidées de leur substance, son importance symbolique demeurait incontestable.
À la mort de Charles XII en 1718, sa sœur, Ulrique-Éléonore, lui succéda brièvement sur le trône avant d’abdiquer, un peu plus d’un an plus tard, en faveur de son époux, Frédéric Ier, qui régna jusqu’en 1751.
Une fois devenu roi, Frédéric Ier se désintéressa rapidement de ses fonctions, devenues relativement insignifiantes. S’inspirant de la France absolutiste, il fit fabriquer un tampon reproduisant sa signature. Officiellement, il s’agissait de lui éviter la corvée de signer un grand nombre de circulaires. Mais ce tampon finit aussi par devenir un instrument politique. Dans certaines circonstances, le Conseil pouvait grâce à lui promulguer des décrets gouvernementaux sans la signature du roi. Les conseillers jugeaient toutefois cette pratique inappropriée, car elle révélait au monde extérieur l’existence de désaccords entre eux et le souverain. Toutefois, dans de tels cas, le tampon reproduisant la signature royale constituait une solution pratique.
Le tampon signifiait également que les conseillers ne pouvaient plus retarder des décisions en invoquant le refus du roi de signer un document. Contrairement au souverain, le Conseil devait rendre des comptes au Riksdag et était soumis à la responsabilité parlementaire. Dans l’imaginaire collectif suédois, le remplacement de la signature manuscrite du roi par un simple tampon est devenu le symbole ultime de l’impuissance monarchique. Pourtant, l’usage qui en fut fait montre que la signature du souverain était toujours considérée comme indispensable pour conférer dignité et autorité aux décisions du gouvernement.
Crise constitutionnelle
L’importance symbolique de la Couronne se manifesta pleinement sous le règne du successeur de Frédéric Ier, Adolphe-Frédéric, lorsque celui-ci se mit en grève en 1768. Cette crise constitutionnelle résultait en partie de l’affrontement entre les deux grands partis de l’époque, les Bonnets et les Chapeaux, sur des questions dans lesquelles le roi ne jouait qu’un rôle secondaire.
Leurs divergences portaient sur les alliances étrangères, la politique économique et, de plus en plus, les droits civiques et politiques. En revanche, ils s’accordaient sur le caractère constitutionnellement limité du pouvoir royal. Aucun des deux camps n’hésitait toutefois à utiliser le roi comme un instrument lorsque cela servait ses propres intérêts. Le Conseil du Royaume était alors contrôlé par les Bonnets. En réponse à la menace du roi, ces conseillers tentèrent donc de gouverner à l’aide du tampon.
En retour, les administrations centrales, largement dominées par des sympathisants du parti des Chapeaux, refusèrent d’appliquer toute décision ne portant que la signature « tampon ». Elles soutenaient que le régime reposait sur trois piliers : la majesté du roi, l’autorité du Conseil et la liberté du peuple, c’est-à-dire ses droits civiques et politiques. Si l’un de ces éléments venait à manquer, l’équilibre institutionnel était rompu et l’impartialité des décisions gouvernementales pouvait être mise en doute. Le refus des hauts fonctionnaires d’exécuter les décisions portant une signature tamponnée paralysa l’appareil d’État. Le Riksdag fut alors convoqué, exactement comme le roi l’avait exigé.
L’issue de la crise se joua en grande partie dans les administrations, où les Chapeaux disposaient de solides relais. Mais lorsque la session extraordinaire du Riksdag fut finalement réunie, le roi ne parvint à rallier aucun soutien à ses projets de réforme constitutionnelle. Le tampon fut bien abandonné et son autorité symbolique solennellement réaffirmée. Dans les faits, cependant, son influence politique sortit encore affaiblie de l’épisode.
Cet épisode illustre un mécanisme récurrent de l’Âge de la Liberté. La couronne ne trouvait de véritables soutiens auprès d’un parti que lorsque celui-ci était dans l’opposition. Le roi constituait alors un précieux allié pour contester le gouvernement, orienter le débat public et exercer une forme d’influence. Une fois au pouvoir, en revanche, les mêmes acteurs voyaient souvent dans le monarque un partenaire difficile à maîtriser et potentiellement encombrant.
Cette logique dépasse d’ailleurs largement le seul cas suédois. À l’époque moderne, le pouvoir tirait sa légitimité d’une autorité venue d’en haut. Par tradition, la monarchie incarnait un ordre voulu par Dieu et appelait, à ce titre, une obéissance sans condition. Lorsque des pays comme la Suède ou le Royaume-Uni s’éloignèrent progressivement de l’absolutisme pour évoluer vers des formes de gouvernement plus représentatives, le monarque continua d’incarner une forme d’impartialité politique malgré des divisions partisanes parfois profondes. L’idée selon laquelle le peuple, guidé par ses passions et ses intérêts particuliers, était trop imprévisible pour gouverner seul l’État demeura largement répandue.
Dans cette période de transition, le monarque conservait donc une fonction essentielle : celle d’une figure censée se tenir au-dessus des intérêts particuliers et veiller, avec une même sollicitude paternelle, sur l’ensemble de ses sujets.
Jonas Nordin a reçu des financements de Vetenskapsrådet.
19.06.2026 à 11:40
Comment célèbre-t-on en Europe le jour le plus long de l’année ?
Texte intégral (2008 mots)

Alors que de nombreuses coutumes ont disparu au fil des siècles, les célébrations du solstice d’été continuent de rassembler les foules à travers l’Europe. Une permanence qui en dit long sur notre besoin collectif de marquer le passage des saisons et du temps.
Aux quatre coins de l’Europe, villes et villages se rassemblent le 24 juin pour célébrer la Saint-Jean, ou fête du solstice d’été. Rassemblés autour de grands feux de joie, ou parfois de grands mâts dits « de mai », coiffés de couronnes tressées à la main en fleurs sauvages ou en feuilles de chêne, les participants chantent, sautent, dansent, mangent, boivent, se retrouvent et célèbrent l’arrivée du jour le plus long de l’année. En tant que chercheur spécialiste du folklore, j’ai assisté à des célébrations du solstice d’été en Finlande, en Suède, en Norvège, au Danemark, en Estonie et en Lituanie, et je reste sans cesse impressionné par l’attachement passionné des habitants à cette fête et par le plaisir manifeste qu’ils y prennent.
De la Méditerranée à la Scandinavie, de la France à la Pologne et au-delà, cette fête porte de nombreux noms, parmi lesquels la « Festa di San Giovanni Battista » en Italie ou le « Midsommar » en Suède. En Estonie, on l’appelle « Leedopäev », en Finlande « Juhannus » et, chez les Samis, le peuple autochtone de Scandinavie, on le nomme « Mihcamárat ». Ces célébrations marquent le solstice d’été, qui a lieu dans l’hémisphère Nord aux alentours du 21 juin.
Chaque matin, entre le solstice d’hiver et le solstice d’été, le Soleil se lève un peu plus au nord. À mesure qu’il s’élève davantage dans le ciel, les ombres raccourcissent et les journées s’allongent. Lors du solstice d’été, le Soleil « s’arrête » – c’est d’ailleurs le sens du mot latin solstitium. Il entame ensuite son retour progressif vers le sud. Les jours recommencent alors à raccourcir, les ombres à s’allonger, annonçant peu à peu le retour du froid et de la grisaille hivernale.
Depuis des millénaires, les populations européennes observent ce cycle immuable. Des monuments néolithiques comme Newgrange, en Irlande, ou Stonehenge, en Angleterre, tous deux édifiés il y a environ 5 000 ans, ont été construits pour marquer les solstices.
Le feu de la Saint-Jean
Des rives de la Méditerranée jusqu’aux confins septentrionaux de l’Europe, le solstice d’été est depuis longtemps associé à des rituels destinés à attirer la chance, prédire l’avenir ou éloigner les forces malveillantes.
En Allemagne, dans le nord-est de la France ainsi que dans de nombreuses régions de Scandinavie et des pays baltes, les habitants continuent d’ériger d’imposants bûchers qui sont allumés à la tombée de la nuit et entretenus jusqu’à l’aube. Selon les croyances populaires, enjamber ou sauter par-dessus les flammes favoriserait l’amour et la fertilité, tandis que la hauteur du brasier permettrait de prédire l’abondance des récoltes à venir.
Traditionnellement, de nombreux Européens profitaient de la veille du solstice d’été pour récolter rosée, herbes et feuillages, auxquels on attribuait le pouvoir d’assurer santé, beauté et prospérité. Certains conduisaient leur bétail près des feux afin qu’il inhale la fumée protectrice, tandis que d’autres répandaient les cendres du brasier dans les champs le lendemain.
Aujourd’hui, ces croyances sont généralement perçues comme de pittoresques vestiges du passé. Pourtant, beaucoup continuent de participer à ces rituels avec enthousiasme, ne serait-ce que « au cas où ». Une manière de renouer avec des traditions héritées d’ancêtres ayant vécu il y a des siècles, voire des millénaires.
Une fête païenne, chrétienne et laïque
De nombreux noms donnés à cette fête, comme le danois « Sankt Hans Aften » ou l’islandais « Jónsmessunótt », font référence à Jean le Baptiste, le saint chrétien dont la naissance est célébrée le 24 juin. Alors que la naissance de Jésus est commémorée aux alentours du solstice d’hiver, la Bible indique que son cousin Jean est né exactement six mois plus tôt, au cœur de l’été. C’est ce lien symbolique entre Jésus et Jean qui explique pourquoi la fête est célébrée le 24 juin – ou, dans certains pays, le samedi le plus proche – plutôt qu’au moment exact du solstice.
Les autorités chrétiennes du Moyen Âge ne voyaient pas toujours d’un bon œil les célébrations dites « païennes » associées à cette journée. Elles condamnaient parfois les danses, les chants et d’autres coutumes populaires pratiquées par les paysans. Au XVIe siècle, la Réforme protestante entraîna la suppression de nombreuses fêtes dédiées aux saints catholiques. Mais les célébrations du solstice d’été survécurent, en se transformant progressivement en fête laïque.
Dans les régions où protestants et catholiques coexistaient, comme aux Pays-Bas, la célébration de la veille de la Saint-Jean est devenue un marqueur de l’identité catholique. Au Canada, la fête de la Saint-Jean-Baptiste est célébrée comme la fête nationale du Québec, notamment parce qu’elle permet d’affirmer une identité culturelle distincte de celle de ses voisins anglophones de tradition protestante.
L’une des représentations les plus emblématiques des célébrations suédoises du solstice d’été est sans doute le tableau « Midsommardans » (« Danse de la Saint-Jean »), peint en 1897 par Anders Zorn. L’œuvre témoigne de l’inquiétude, répandue au XIXᵉ siècle, de voir disparaître certaines traditions populaires. Zorn lui-même avait financé l’érection du mât représenté dans le tableau, soucieux de préserver cette coutume pittoresque dans la région rurale de Suède où il vivait.
Ses craintes se sont toutefois révélées infondées. Bien des choses ont changé depuis, mais les Européens restent attachés aux rythmes simples et immuables de la nature, parmi lesquels figurent l’arrivée puis le passage du jour le plus long de l’année.
Thomas A. DuBois ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.06.2026 à 09:33
Quarante ans après, faut-il encore célébrer la « main de Dieu » de Maradona ?
Texte intégral (2357 mots)
Deux buts, cinq minutes, une place dans l’histoire. Derrière les exploits de Diego Maradona en 1986 se joue aussi une réflexion sur la mémoire, la politique et les valeurs du football.
Au football, les buts les plus mémorables restent généralement associés aux joueurs qui les ont marqués. Rares sont ceux que l’on peut évoquer sans mentionner l’individu – ou même l’équipe – qui en est à l’origine.
Pourtant, deux buts inscrits lors d’un même match il y a quarante ans ont atteint ce statut à part. L’un est universellement connu sous le nom de la « main de Dieu », l’autre est largement reconnu comme le « but du siècle ». Tous deux ont été marqués par la star argentine Diego Maradona face à l’Angleterre, en quart de finale de la Coupe du monde de la FIFA, au stade Estadio Azteca de Mexico City, le 22 juin 1986.
Ces buts, inscrits à quelques minutes d’intervalle, figurent parmi le très petit nombre de séquences footballistiques immédiatement reconnaissables des décennies plus tard. Ils occupent également une place particulière dans l’imaginaire collectif argentin. Leur importance symbolique était telle que, lorsque la présidente argentine Cristina Fernández de Kirchner a inauguré en 2012 la « Galerie des idoles populaires » à la Casa Rosada, le palais présidentiel du pays, l’exposition comprenait des photographies des deux buts.
Mais c’est la « main de Dieu » qui attirait particulièrement l’attention. La célèbre image montrant Diego Maradona, le bras tendu, frappant le ballon du poing au-dessus du gardien anglais Peter Shilton occupait une place centrale dans l’exposition, sautant immédiatement aux yeux des visiteurs.
Un an après l’installation de la Galerie des idoles populaires, je l’ai visitée avec un groupe d’étudiants internationaux participant à un programme d’études à l’étranger dirigé par mon épouse. Sachant que j’étais philosophe du sport, plusieurs membres du groupe m’ont posé une question d’ordre éthique : pourquoi un but marqué de manière illégale – il aurait dû être refusé pour une main flagrante – occupait-il une place aussi importante dans le palais présidentiel ?
La même question peut être posée aujourd’hui à propos de la place qu’occupe encore cette action dans la mémoire collective argentine. Son image apparaît fréquemment sur des fresques murales, des T-shirts et même dans des chansons.
Comme je l’ai expliqué aux étudiants, pour comprendre pourquoi ce match et ces deux buts de Diego Maradona – parmi les 34 qu’il a inscrits pour la sélection nationale – se sont à ce point enracinés dans l’imaginaire argentin, il est nécessaire de se pencher sur la complexe histoire des relations entre le Royaume-Uni et l’Argentine.
Les relations anglo-argentines
À partir de la fin du XVIe siècle, la Grande-Bretagne a cherché à étendre son empire en Amérique du Sud, principalement afin d’élargir les débouchés commerciaux de ses produits. Après plusieurs tentatives infructueuses d’invasion de Buenos Aires en 1806 et 1807, la Grande-Bretagne a joué un rôle important dans l’indépendance de l’Argentine vis-à-vis de l’Espagne quelques années plus tard. Tout au long du XIXe siècle et au début du XXe siècle, la présence britannique dans l’économie argentine a été considérable. Les investissements étaient si importants et la communauté britannique expatriée si nombreuse que l’Argentine a été qualifiée de « sixième dominion » de la Grande-Bretagne. C’est également par l’intermédiaire de cette communauté que le football est devenu une véritable passion nationale en Argentine.
La relation entre les deux pays n’en a pas moins été parfois conflictuelle. L’un des principaux sujets de discorde concernait un archipel situé à environ 500 kilomètres des côtes sud-américaines, appelé les îles Falkland au Royaume-Uni et les îles Malouines en Argentine.
Le Royaume-Uni occupe ces îles depuis 1833, tandis que l’Argentine les revendique comme faisant partie de son territoire depuis cette date. Les tensions accumulées ont finalement débouché sur une guerre en 1982, lorsque l’Argentine, alors dirigée par une dictature militaire particulièrement répressive, a envoyé une expédition militaire sur l’archipel.
La riposte décisive du Royaume-Uni a rapidement mis fin à l’offensive argentine. La défaite a constitué un traumatisme profond pour l’Argentine, mais elle représente aussi une étape importante sur la voie du retour du pays à un régime démocratique l’année suivante.
La Coupe du monde de Maradona
Les relations entre les deux pays demeuraient tendues lorsque l’Argentine et l’Angleterre se sont affrontées lors de la Coupe du monde 1986. Les relations diplomatiques n’avaient pas encore été rétablies et, pour de nombreux Argentins, ce match représentait une occasion de rendre hommage aux conscrits morts pendant la guerre et de rappeler au monde la revendication argentine sur les îles Malouines/Falkland.
La rencontre était donc chargée de significations politiques et historiques complexes. Et l’Argentine pouvait compter dans ses rangs sur celui qui était alors considéré comme le plus grand joueur de son époque : Diego Maradona.
Comme l’écrivait en 1995 Eduardo Galeano, souvent présenté comme le poète mondial du football, Mexico 1986 fut « la Coupe du monde de Maradona ». « Avec deux buts du gauche contre l’Angleterre, Maradona a vengé la blessure infligée à la fierté de son pays lors de la guerre des [Malouines/]Falkland : le premier, il l’a marqué de sa main gauche […], le second de son pied gauche, après avoir envoyé les défenseurs anglais au tapis », écrivait Galeano.
En l’espace de cinq minutes à peine, Diego Maradona a soulevé tout un pays et accédé au rang d’idole parmi les idoles. Après le match, alors que la polémique autour du premier but battait son plein, Maradona, reprenant une formule suggérée par un journaliste, a reconnu que le but avait sans doute été marqué par la « main de Dieu ».
Si le second but demeure l’incarnation même de la beauté footballistique, l’imagerie associée au premier l’a rendu tout aussi emblématique, voire davantage. Le fait que l’Argentine ait ensuite remporté la Coupe du monde n’a fait que renforcer la réputation immortelle de Diego Maradona, quelles que soient par la suite les controverses qui ont jalonné sa vie. Sa mort, le 25 novembre 2020, a suscité une immense vague d’émotion en Argentine et dans le reste du monde.
Tout ce qu’il y a de meilleur dans le football
De retour au palais présidentiel, les étudiants ont insisté : comment fallait-il, selon moi et selon d’autres, considérer la « main de Dieu » ? Ma réponse, qui reprenait des arguments philosophiques développés dans un chapitre que j’ai rédigé pour un ouvrage codirigé avec le philosophe Daniel G. Campos, était la suivante. Le contexte est essentiel pour comprendre la signification que de nombreux Argentins ont attribuée à ce but. Cela dit, le contexte ne suffit pas à le justifier.
Le football est une pratique sociale régie par des règles et par ce que les philosophes appellent des « biens internes » : des récompenses intrinsèques qui découlent de la participation à une activité. Ces biens internes ne définissent pas seulement le jeu ; ils constituent aussi le fondement de ses critères d’excellence. Ils regroupent ce que l’on appelle les compétences « constitutives » et « réparatrices » (« restorative skills ») que ce sport est censé mettre à l’épreuve.
Les compétences constitutives sont celles mobilisées pendant le jeu en mouvement. Elles comprennent notamment le dribble, la passe, le tir ou encore la capacité à créer des espaces. Les compétences réparatrices interviennent lorsque le jeu est interrompu et incluent, entre autres, la capacité à tirer un penalty ou un corner. En raison même de sa structure, le football repose sur ces deux ensembles de compétences, qui sont étroitement liés aux différentes manières de contrôler et de frapper le ballon avec les pieds.
Un génie du football… et un cas de tricherie
Marquer un but de la main ne relève ni d’une compétence constitutive ni d’une compétence réparatrice du football. Il s’agit plutôt d’une « compétence extra-ludique », c’est-à-dire d’une compétence que le jeu n’est pas censé évaluer et qui, à ce titre, n’appartient pas légitimement au football.
En réalité, marquer un but de la main contredit et dénature les biens internes qui définissent le football ainsi que ses critères d’excellence. En ce sens, la « main de Dieu » dévalorise les compétences grâce auxquelles les joueurs se distinguent les uns des autres.
En outre, il s’agit d’un cas de tricherie sans la moindre ambiguïté. Diego Maradona a délibérément et discrètement enfreint une règle du sport afin d’obtenir un avantage qu’il n’aurait pas obtenu autrement. Un tel geste dénature le jeu, fausse le résultat et manque de respect à l’équipe adverse. À ce titre, il ne devrait ni être encouragé ni être célébré. Il devrait au contraire être condamné.
Pire encore, ce but détourne l’attention du type de jeu que Diego Maradona a incarné lors du second but, alors même qu’il avait subi de nombreuses fautes de la part des joueurs anglais tout au long de la rencontre. C’est pourtant ce type de football qui honore véritablement le jeu et lui permet de s’épanouir.
Au terme d’une course de près de 55 mètres, Maradona a éliminé ses adversaires les uns après les autres, échappé aux tacles et laissé les défenseurs anglais impuissants avant de tromper le gardien d’une finition implacable. Le journaliste Brian Glanville le décrivait en 1993 comme « stupéfiant, un but si inhabituel, presque romantique ». Il ajoutait : « Il semblait à peine appartenir à une époque aussi rationnelle et rationalisée que la nôtre. » Ce but est sans doute le plus célébré de toute l’histoire de la Coupe du monde.
Quarante ans après cette rencontre historique entre l’Argentine et l’Angleterre, je suggère que l’Argentine et le monde du football condamnent d’un même mouvement la scandaleuse « main de Dieu » tout en célébrant le sublime « But du siècle », sans jamais oublier le contexte historique dans lequel ces deux actions ont eu lieu.
Cesar R. Torres est également professeur émérite distingué en kinésiologie, études du sport et éducation physique au College de Brockport.