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03.11.2026 à 16:11

Attentat de Trappes : Pengo Bossio Wangi, l’âme d’un guerrier. Une histoire au cœur de l’antiracisme français

Jérôme Beauchez, Sociologue et anthropologue, Université de Strasbourg
Assassiné à Trappes le 23 octobre 2026, Pengo Bossio Wangi est issu d’une famille qui s’est affrontée à la haine raciale. Son père est un vétéran des Black Dragons, ce gang noir connu pour avoir combattu les skinheads néonazis dans les rues de Paris.
Texte intégral (2353 mots)

L’ESSENTIEL

  • Survenu le 23 octobre 2026 lors de l’attentat raciste de Trappes et La Verrière, dans les Yvelines, l’assassinat de Pengo Bossio Wangi n’est pas un acte isolé.

  • Il s’inscrit dans l’histoire des crimes racistes perpétrés en France par des membres de groupuscules néonazis depuis les années 1980.

  • Des gangs noirs, comme les Black Dragons, les ont affrontés au cours des années 1980 et 1990. Le père de Pengo Bossio Wangi, Boléma, appartenait à ce groupe.


« L’âme d’un guerrier » : cette formule peut surprendre pour évoquer un homme de 26 ans, Pengo Bossio Wangi, assassiné à Trappes (Yvelines), le 23 octobre 2026, par Kevin T., 39 ans. Ce dernier, après avoir tiré 128 cartouches au pistolet-mitrailleur sur des personnes visées parce qu’identifiées comme noires, arabes ou musulmanes, a été arrêté puis mis en examen pour assassinat et tentative d’assassinat terroriste à caractère raciste.

Son escapade meurtrière a fait un mort et sept blessés, dont une fillette de 12 ans. Elle a de surcroît traumatisé les villes de Trappes et de La Verrière, où le tireur a sévi, ainsi que la nation tout entière ; c’est du moins ce qu’a voulu dire le chef de l’État lors d’une déclaration controversée, où il a semblé découvrir qu’en France le racisme tue.

Pourquoi invoquer l’âme d’un guerrier ? Pas seulement parce que Pengo Bossio Wangi était un combattant passionné d’arts martiaux mixtes (MMA), mais parce que son meurtre constitue le dernier acte en date d’une guerre moins silencieuse que silenciée : celle que certains groupes héritiers des immigrations africaines et antillaises ont menée par nécessité contre l’extrême droite et le racisme. Les proches de Pengo Bossio Wangi en font partie ; son père, Boléma, est un vétéran des Black Dragons : une famille de rue parfois assimilée à un gang, formée au milieu des années 1980 par de jeunes hommes noirs réunis dans le but de chasser les skinheads néonazis de Paris.

En souvenir des soldats perdus

Cet article lance un appel à cette mémoire combattante qui ne traverse que trop rarement la frontière de l’oubli : celui que l’histoire officielle impose aux luttes de celles et ceux dont elle minorise l’importance, comme le statut. Leurs témoignages restent rares. En France comme ailleurs, le racisme tue, oui, mais pas depuis le 23 octobre 2026 et pas qu’une seule fois.

Se souvenir de Pengo Bossio Wangi comme l’héritier direct des luttes antiracistes menées dans notre pays est une réponse à l’ignorance : celle de la fierté opposée au mépris, celle de l’affirmation de soi contre le déni. Son assassinat n’en reste pas moins tragique. Il frappe au cœur d’une famille qui s’est affrontée à la haine raciale et ne cesse d’en payer le prix.

Une sociologie au plus près de la rue

Je n’écris pas ce texte en sociologue distant de ces réalités ; elles m’ont traversé, moi comme beaucoup d’autres, en dépit du fait d’être un homme blanc de 52 ans. Dans les mondes de la rue qui ont aussi fait de moi le sociologue que je suis devenu, les Black Dragons étaient une référence. Les récits de leurs combats ont tissé une légende parisienne : celle de la lutte antifa.

Au tournant des années 1990, les squats étaient mon quotidien. J’évoluais aux confluences du punk et d’une culture skinhead authentique : aussi antiraciste que proche des redskins et de l’anarchisme libertaire ; un texte intitulé « L’ethnographe dans le sous-terrain » livre quelques fragments de cette histoire.

Pour les différencier des véritables skinheads, nous appelions « boneheads » (« crânes d’os ») les néonazis qui sévissaient dans nos rues. Nous étions persuadés qu’ils n’étaient plus que les incarnations crépusculaires d’un monde finissant ; le prochain serait métis et jetterait dans les oubliettes de l’histoire ces adeptes d’un monochrome violent. Nous ne savions pas à quel point l’avenir nous donnerait tort.

« La jeunesse emmerde le Front national ! » Lancé en 1989 par Bérurier noir à la suite des succès électoraux remportés par le parti lepéniste, ce slogan n’a pas endigué la banalisation de la droite extrême, dont les idées ont largement gagné en atomisant l’espoir, formulé par les Bérus, d’une « solidarité entre jeunesses françaises et immigrées ». Nous vivons aujourd’hui dans la « porcherie » que les punks dénonçaient hier, ensevelis par la violence déversée quotidiennement par les médias et les politiques acquis au populisme le plus réactionnaire.

La défaite est cuisante. Comme à la fin du siècle dernier, des groupuscules néofascistes arpentent les rues. Le 24 octobre 2026, au lendemain du meurtre de Pengo Bossio Wangi par l’un des leurs, ces factieux d’extrême droite s’en sont pris aux manifestants. Chauffés à blanc et arborant un brassard de la même couleur que celle de leur haine suprématiste, ils ont bénéficié dans de nombreux cas de la mansuétude, sinon de la bienveillance des forces de police].

Les cadres sociaux d’une mémoire ensanglantée

L’histoire bégaie. Il y a plus de quarante ans, c’est le même type d’agression raciste et la même absence de protection policière pour les jeunes hommes noirs issus des quartiers populaires qui ont suscité la formation des Black Dragons]. Suivant l’inspiration des Black Panthers, il s’agissait d’assurer l’autodéfense des leurs, régulièrement menacés et pris à partie par des néonazis. Certains repentis ont témoigné des blessures, comme des traumatismes infligés à leurs victimes.

Le racisme tue. Au Havre en 1990, James Dindoyal, un Mauricien de 24 ans, est torturé par des boneheads membres des Jeunesses nationalistes révolutionnaires. Ils rouent de coups le jeune homme avant de le forcer à ingurgiter un mélange mortel de bière et de détergent ; à la suite de quoi ils le jettent à la mer du haut d’une digue. Hospitalisé, il agonise pendant une semaine avant de mourir. Ses meurtriers seront jugés dix ans après les faits.

En 1995, c’était au tour d’Imad Bouhoud, 19 ans, de croiser la route des néonazis havrais. Ils le passent à tabac au sortir d’un meeting du Front national, avant de l’achever par noyade dans les eaux du port ; une flambée de colère s’ensuit. La même année, un sort similaire est réservé à Brahim Bouarram, 30 ans, noyé dans la Seine en marge du traditionnel défilé frontiste, le 1er mai. Ces atrocités, et les rares repentances qu’elles ont suscitées constituent la toile de fond du film de Diastème, Un Français.

Mais au-delà de l’addition des faits, qu’avons-nous retenu de cette mémoire ensanglantée ? Quels peuvent être les cadres sociaux d’une mémoire collective du racisme et de l’antiracisme français ? Force est de le constater : la mémoire des luttes menées en France par les minorités racisées continue de briller par son absence de l’histoire officielle, tout comme elle reste rare dans nos universités, pourtant censées « faire profession de la vérité » (selon l’expression de Jacques Derrida. Les études noires, celle de la race en tant que construction culturelle et sociale, tout comme les études post ou décoloniales participent à n’en pas douter de cette vérité à laquelle le philosophe appelait, sans exclusion ni condition.

Des pans entiers de l’université française restent cependant rétifs à ces savoirs toujours minoritaires, lorsqu’ils ne font pas l’objet d’une méfiance qui cède parfois à la défiance. La dignité du « juste » est dès lors mesurée au gradient du prétendu « universalisme républicain » face aux dangers du « tournant identitaire » en direction des groupes minorisés. Les questions de la race ou des violences de l’universalisme et de l’islamophobie constituent pourtant des enjeux sociaux majeurs ; et c’est à ce titre qu’elles ont toute leur place à l’université.

Pour que la race cesse de tuer

Avant de faire l’objet d’une excellente série documentaire sur la chaîne Brut, les Black Dragons ont rempli eux-mêmes leur devoir de mémoire en réalisant un film autobiographique en 2007. D’autres ont suivi, comme Antifa : chasseurs de skins en 2008 et Gang Story en 2012. Ce documentaire en deux parties – « Les années rock » précédant « Les années rap » – est le fruit d’une initiative portée par Kizo. Cet ancien membre de la Mafia Z (un gang de Grigny, dans l’Essonne) s’est engagé avec le photographe Yan Morvan (premier portraitiste des Black Dragons) dans un travail de documentation historique des marges, dont il a vécu les solidarités comme les blessures. D’abord agrégées contre les violences racistes, les forces des gangs de banlieue se sont ensuite peu à peu retournées contre ceux qui les ont perdues dans des guerres intestines où soi-même et l’autre se confondaient. Une fois la menace néonazie éliminée, les gangs noirs se sont affrontés dans une guerre aussi fratricide qu’insensée – de l’aveu même de ceux qui l’ont livrée.

Sous peine de les voir se répéter, aucune de ces violences ne doit plus être ignorée. Retraçant trente ans d’histoire des crimes racistes en France, les travaux de la sociologue Rachida Brahim nous apprennent que la race tue deux fois : une première fois au moment de l’agression et une seconde fois par le mépris institutionnel avec lequel les victimes et leur mémoire sont traités. Ne laissons pas Pengo Bossio Wangi mourir une seconde fois. Rendons-le plutôt immortel en faisant de son âme cette force collective dont parlait W.E.B. Du Bois lorsqu’il décrivait celle d’un « peuple noir » façonné par ses luttes. Du Bois les concevait comme une puissance aussi partagée que formatrice de cette « âme » qui donne la force de résister et de se maintenir face à l’adversité – celle-là même qui frappe aujourd’hui la famille Bossio Wangi.

The Conversation

Jérôme Beauchez a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (2013-2016) et de l'Institut d'études avancées de l'Université de Strasbourg (2019-2022).

03.11.2026 à 16:10

Cultiver des mélanges d’espèces végétales : pourquoi une pratique aux bénéfices prouvés reste-t-elle si marginale ?

Lionel Alletto, Directeur de recherche en agronomie, Inrae
Fanny Raoux, Doctorante en agrosystèmes, écosystèmes et environnement, Inrae
Gaëtan Seimandi-Corda, Ingénieur de recherche en agronomie, Inrae
Maé Guinet, Maître de conférences - agronomie, Institut Agro Dijon
Associer plusieurs cultures dans un même champ génère de nombreux bénéfices. Cela limite l’impact des ravageurs, cela permet d’utiliser moins d’engrais de synthèse, de stabiliser les rendements…
Texte intégral (2680 mots)
Mélange de blé et de trèfle incarnat, qui aide à capter l’azote de l’air, dans un même champ. Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • Associer plusieurs cultures dans un même champ génère de nombreux bénéfices. Cela limite l’impact des ravageurs, cela permet d’utiliser moins d’engrais ou de pesticides de synthèse, de stabiliser les rendements dans des systèmes à bas niveau d’intrants ou en agriculture biologique.

  • Cette façon de faire a, pourtant, longtemps été la norme en France avant l’industrialisation de l’agriculture.

  • Pour que cela puisse le redevenir, il faut trouver comment surmonter des limites techniques et économiques.


Imaginez une parcelle de blé, mais où, entre les rangs de céréales, poussent aussi des pois ou des féveroles. Vue de loin, cette parcelle a un aspect un peu bigarré qui peut étonner : des épis blonds qui dominent, ponctués de gousses vertes et de fleurs blanches ou violettes. Mais sous terre, les racines des deux plantes ne puisent pas les mêmes ressources au même endroit ni au même moment. C’est ce qu’on appelle les cultures associées : faire pousser plusieurs espèces végétales, simultanément, sur la même parcelle.

De (très) nombreuses d’études, dont plusieurs méta-analyses, ont montré les bénéfices nombreux de ces associations. Ceux-ci sont particulièrement notables lorsque l’on allie céréales et légumineuses, comme on l’observe parfois dans des exploitations cherchant une utilisation minime d’engrais et de pesticides.

Des bénéfices nombreux et avérés

Les cultures associées peuvent par exemple réduire la pression des plantes qu’on considère comme des « mauvaises herbes » (également appelées « adventices »), car on laisse ainsi moins de place, de ressources et de lumière à leur prolifération grâce à une complémentarité de développement des espèces associées.

Mélange de blé, féverole et phacélie
Mélange de blé, de féverole et de phacélie. Fourni par l'auteur

Elle améliore aussi le contrôle des maladies et des ravageurs qui sont souvent propres à chaque culture. En mettant, par exemple, entre les rangs de blé une autre culture, on va limiter la propagation des champignons qui attaquent le blé dans le champ.

Les cultures associées vont également stimuler l’activité biologique des sols, car différents types de plantes, et donc de racines, vont pouvoir enrichir le sol avec des nutriments différents et stimuler des microorganismes différents également.

En agriculture biologique, cette pratique permet ainsi de stabiliser les rendements d’une année sur l’autre. Tout cela se fait souvent sans perte de production par rapport à des cultures pures, voire même dans certains cas avec un surcroît de production.

Mais alors pourquoi ces pratiques ne sont-elles pas généralisées ?

Une pratique ancienne, devenue minoritaire en France et en Europe

Elles ont pourtant longtemps été la norme, avant que la mécanisation, la disponibilité d’engrais et de pesticides de synthèse à bas coût ainsi que la spécialisation des exploitations encouragée par les politiques agricoles européennes ne poussent vers des systèmes plus simples, dominés par la présence d’une seule espèce au sein des parcelles agricoles.

Cette simplification a rendu les fermes plus dépendantes des intrants extérieurs et moins résilientes face aux aléas climatiques ou économiques, un problème que les récentes flambées du prix des engrais ont rendu plus visible.

C’est ainsi que l’on se retrouve dans la situation actuelle où les mélanges céréales-légumineuses ne représentent que 0,16 % du territoire agricole national.

Ce que révèlent les données de terrain

Pour voir comment remédier à cela, et déployer les cultures associées, nous avons étudié les pratiques de 414 fermes du réseau DEPHY du plan Écophyto, qui réunit depuis 2010 des agriculteurs volontaires engagés dans la réduction des pesticides.

En suivant dans le temps (plus de dix ans) chacune de ces exploitations, nous avons pu observer celles qui pratiquaient déjà l’association de cultures et qui l’ont maintenue, celles qui l’ont adoptée, celles qui l’ont abandonnée.

Les résultats à l’échelle de la ferme, et non plus seulement de la parcelle expérimentale, montrent notamment que :

  • l’adoption d’associations augmente en moyenne de 52 % le nombre d’espèces cultivées, passant de 4,6 espèces en moyenne à 7 espèces ;

  • la diversité végétale cultivée (qui correspond à la fois au fait que les espèces sont différentes, mais aussi qu’elles sont plus ou moins abondantes) augmente pour sa part de 22 % ;

  • l’équité entre espèces (aucune ne dominant excessivement les autres) augmente de 9 %.

L’essentiel de ce gain s’explique par un élémént : l’arrivée massive des légumineuses, dont la proportion augmente de 96 %, tandis que celle des céréales recule de 19 %.

Ce détail a son importance. Les légumineuses (pois, féverole, vesce, trèfle, luzerne) ont la capacité de capter l’azote de l’air grâce à des bactéries associées à leurs racines, un processus appelé « fixation symbiotique ». Elles enrichissent ainsi le sol en azote, un élément essentiel à la croissance de toutes les plantes sans recourir aux engrais de synthèse, ce qui explique leur intérêt particulier en agriculture biologique.

Mais cultivées seules, elles posent des problèmes bien connus des agronomes : pour certaines, comme la lentille ou le pois, elles s’effondrent facilement sous leur propre poids (on parle de lodging en anglais) et sont sensibles à certains ravageurs et maladies. Associées à une céréale, qui leur sert de tuteur et limite la pression des ravageurs, elles deviennent beaucoup plus faciles à cultiver. L’association agit ainsi comme un véritable levier pour réintroduire les légumineuses dans des rotations de culture qui en manquent cruellement, alors même que leur culture en Europe recule depuis des décennies, faute de soutien public suffisant et concurrencée par le soja importé pour l’alimentation animale.

Nos résultats montrent aussi que les associations les plus courantes restent assez classiques : blé tendre, orge, seigle, triticale ou avoine associés à féverole, pois, lupin, trèfles, vesce commune ou luzerne. En système conventionnel, le colza associé à des « plantes compagnes » (vesce, trèfle, féverole, fenugrec) représente également un cas de figure bien établi. Ces compagnes, qui n’ont pas pour objectif d’être récoltées, protègent le colza contre certains insectes ravageurs comme la grosse altise (un coléoptère, ndlr).

L’angle mort : l’abandon

Malgré tous ses bénéfices, cependant, 40 % des exploitations étudiées ont, à un moment donné, arrêté l’association de cultures.

Les conséquences sont nettes : dans 92 % des cas d’abandon, au moins une des espèces associées disparaît complètement de l’exploitation, et il s’agit le plus souvent des légumineuses et des espèces mineures (seigle, épeautre, sarrasin, lentille, trèfles) que les agriculteurs avaient justement introduites par les cultures associées pour diversifier leurs assolements. Dès lors, les gains obtenus grâce à l’association ne sont pas durables : dès que la pratique cesse, le système retrouve rapidement sa composition antérieure, dominée par les céréales.

Pourquoi cet abandon ? Les données DEPHY ne permettent pas de connaître directement les raisons des désengagements des agriculteurs, mais plusieurs pistes se dégagent des travaux existants sur le sujet et de nos propres observations : les espèces mineures et les légumineuses en mélange restent difficiles à valoriser commercialement, faute de filières et de débouchés établis.

Leur gestion technique, date et densité de semis adaptées à chaque espèce, récolte au bon stade, puis tri des grains après moisson pour séparer les espèces mélangées avant leur commercialisation, demande un savoir-faire spécifique que peu d’agriculteurs maîtrisent d’emblée, et pour lequel le conseil technique reste rare. À cela s’ajoutent des incertitudes économiques sur la rentabilité et la stabilité de rendement des mélanges par rapport aux cultures pures.

Lever les verrous, du champ à l’assiette

C’est précisément sur ces verrous que travaille le projet européen IntercropVALUES, notamment au travers de l’accompagnement de 13 cas d’étude travaillant de « la fourche à la fourchette » en rassemblant une diversité d’acteurs des filières autour des associations.

Dans le sud-ouest de la France, dans le Tarn et en Haute-Garonne précisément, le cas d’étude réunit une trentaine d’acteurs des filières : agriculteurs et agricultrices produisant des associations en bio (dont certains trient eux-mêmes leur récolte à la ferme), organismes de tri (du trieur mobile coopératif aux installations traitant de gros volumes), transformateurs de circuits courts et longs, associations de consommateurs, collectivités porteuses de projets alimentaires territoriaux et organismes d’accompagnement de la transition agroécologique.

Cette approche part d’un constat simple : les freins aux associations ne se situent pas uniquement au champ. Ils s’égrènent tout au long de la chaîne de valeur : quelles espèces et variétés associer ? À quelle densité et profondeur semer ? Quand et comment récolter un mélange ? Jusqu’où trier et séparer les grains ? Quelle qualité obtenir ? Quels débouchés possibles ? Jusqu’à des questions aussi concrètes que la compatibilité avec une filière sans gluten.

Le collectif a, ainsi, mis en place, depuis 2023, un réseau d’expérimentations à la ferme co-conçues avec les agriculteurs. Convaincus que la pratique leur apporte plus que les contraintes associées, ils ont testé plus d’une vingtaine d’associations très diversifiées : des essais variétaux adaptés à la fois aux performances au champ et aux exigences de tri et de valorisation, une formation spécifique à la récolte et au tri à la ferme ainsi que des expérimentations associant agriculteurs, meuniers, boulangers et consommateurs autour de la production de farines mixtes et de pains issus de mélanges riches en protéines et en fibres.

Une formation à la récolte. Fourni par l'auteur

Cette manière de traiter le problème dans son ensemble, en pensant conjointement ses enjeux agronomique, technique et économique, rejoint directement ce que montrent les données nationales. L’association est une solution avérée pour diversifier les systèmes de culture et réintroduire des légumineuses dans les rotations, mais son bénéfice ne tiendra dans la durée qu’à condition d’accompagner les acteurs des filières bien au-delà du semis jusqu’au tri, à la transformation et à la commercialisation. Sans ce filet, la diversité gagnée au champ risque, comme le montre notre étude, de se perdre presque aussi vite qu’elle a été acquise.


Cet article s’appuie sur l’étude « Intercropping increases crop diversity – but do the effects persist after intercropping abandonment ? Insights from a national farmer network », publiée par Gaëtan Seimandi-Corda, Maé Guinet et Lionel Alletto dans la revue Agricultural Systems (2026) ainsi que sur les travaux du projet européen IntercropVALUES et de la démarche Occita’Mix, menée en Occitanie et financée par l’Agence de l’eau Adour-Garonne.

The Conversation

Lionel Alletto a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet Horizon Europe IntercropValuES et de l'Agence de l'Eau Adour-Garonne dans le cadre des projets Occita'Mix et Mixes.

Fanny RAOUX a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet IntercropVALUES, et l'Agence de l'eau Adour-Garonne avec le projet Occita'mix.

Gaetan Seimandi-Corda a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet InterCropValuES, et l'Agence de l'eau Adour-Garonne avec les projets Occita'mix et Mixes.

Maé Guinet a reçu des financements de l'ANR pour les projets SPECIFICS (ANR-20-PCPA-0008) et INSEREZ-LES (ANR-23-PLEG-0001)

03.11.2026 à 16:09

Du steamer au trimaran : comment la saga des « Gitana » illustre un siècle et demi d’innovations navales

Clément Recher, Doctorant contractuel en histoire contemporaine, Université Le Havre Normandie
Le multicoque « Gitana 18 » est un bijou de technologie dont l’histoire remonte à la fin du XIXᵉ siècle.
Texte intégral (2698 mots)

L’ESSENTIEL

  • Tandis que les skippers se sont lancés sur la Route du rhum le 1ᵉʳ novembre depuis Saint-Malo, en Ille-et-Vilaine, le public a les yeux rivés sur les « Ultim », des multicoques capables de « voler » au-dessus des vagues » grâce à leurs foils.

  • Parmi eux figure le Gitana 18, qui sera piloté par le skipper Charles Caudrelier. Près de huit mois après son lancement, le Gitana 18 est vu comme un bijou de technologie.

  • Pourtant, cette quête permanente de vitesse et de performance s’inscrit dans une lignée française bien plus ancienne, née il y a un siècle et demi.


La saga des Gitana commence en 1876, lorsque la baronne Julie-Caroline de Rothschild commande au constructeur britannique Thornycroft le Gitana 1, un steamer à hélice de 24,45 mètres destiné à naviguer sur le lac Léman. Le navire est construit en Angleterre, démonté, transporté par rail et réassemblé en Suisse.

Le Gitana 1 dans le port privé baptisé Port-Gitana, Bellevue (Genève). Collection de la commune de Bellevue, Fourni par l'auteur

Vingt ans plus tard, la baronne se tourne cette fois vers un chantier français : les chantiers Augustin-Normand du Havre, pour la construction du Gitana 2, dont les archives privées de cette famille conservent aujourd’hui de nombreuses traces.

Le marché, signé le 6 avril 1897, prévoit la construction d’un yacht à vapeur de 37 mètres de long et 4,60 mètres de large, pour la somme de 380 000 francs, et sa livraison sur le lac de Genève. À titre de comparaison, certains torpilleurs de l’époque commandés au même chantier se négocient à des montants voisins ou légèrement supérieurs.

Ainsi, le torpilleur Cyclone est vendu à la Marine nationale en 1898 pour 850 000 francs. Avec une puissance de 1 400 chevaux, le Gitana 2 surpasse certains navires de commerce contemporains. Il incarne une époque où le prestige privé peut rivaliser, en coût comme en performance technique, avec les commandes de l’État.

Esquisse du Gitana 1 dans le périodique anglais Engineering du 1ᵉʳ décembre 1876. Fourni par l'auteur

La prouesse ne s’arrête pas à la conception. Ce yacht est également construit et testé sur le littoral normand. Il doit ensuite être démantelé, chargé sur rail et acheminé à travers la France jusqu’au lac Léman, où il est réassemblé. Comme son prédécesseur, le Gitana 2 traverse le pays en pièces détachées.

Luxe et technicité

C’est surtout dans la vitesse de leurs machines que les chantiers havrais ont surpassé leur homologue anglais. Dès sa première année de navigation en 1898, le Gitana 2 établit un record de vitesse sur le lac Léman, entre Coppet et Saint-Prex (canton de Vaud, Suisse) à plus de 26 nœuds (48 km/h) en 34 minutes et 12 secondes ! Ses capacités surpassent donc celles de son prédécesseur, qui n’atteignait que 20 nœuds (37 km/h) en 1876. Ces deux navires valent à la baronne le surnom de « Yachting Lady la plus rapide sur l’eau ».

Le Gitana 2 sur le lac Léman en 1898. Collection Gitana Team, Fourni par l'auteur

Derrière ses boiseries, son grand roof-salon et ses ornements, ce yacht de luxe cache en réalité une machine complexe, issue de l’ingénierie militaire, qui lui permet d’atteindre ces records. Le navire est propulsé par une machine alternative à triple expansion – un système ingénieux qui réutilise la vapeur résiduelle d’un cylindre à l’autre, augmentant sa puissance en économisant du charbon – et par la chaudière à tubes d’eau très fins, brevetée par les chantiers Augustin-Normand. Cette innovation permet une montée en haute pression ultrarapide tout en ayant un poids deux fois plus léger que des chaudières classiques, le tout entraînant une unique hélice.

Cette configuration est optimisée par une forme de coque unique dessinée par Jacques-Augustin Normand, le directeur des chantiers, conçue pour empêcher l’enfoncement de l’arrière à haute vitesse. Les matériaux légers, les machines sophistiquées et enfin la rigidité d’une coque en fer, permettent au yacht de la baronne de tenir la vitesse, et surtout, de durer dans le temps.

Les coulisses du « Gitana 2 »

Les lettres conservées dans les archives privées de la famille Augustin-Normand apportent un éclairage inédit sur les coulisses de cette livraison. Dans une lettre datée du 19 septembre 1898, Marguerite Normand, épouse du directeur des chantiers, confie à son fils aîné Marie-Augustin :

« La Baronne a accepté son yacht, sans pénalité, mais elle rogne la prime. »

Cette formule évoque les pratiques commerciales de l’époque, où les contrats prévoyaient souvent des pénalités en cas de retard ou de performances insuffisantes, et des primes en cas de réussite. Sans que l’on sache si le Gitana 2 a été livré en retard, la remarque indique clairement que la baronne a accepté le navire tout en réduisant la rémunération supplémentaire initialement prévue pour le chantier.

La même lettre révèle un lien tragique avec l’actualité : l’impératrice Elisabeth d’Autriche, plus connue sous le nom de Sissi, se trouve alors à Genève. Selon Marguerite Normand, l’impératrice qui était venue admirer le navire de la baronne de Rothschild devait embarquer le jour même pour une sortie inaugurale. Elle est assassinée le 10 septembre 1898, quelques heures avant ce qui aurait dû être sa première navigation à bord du Gitana 2.

Cette version est toutefois contestée. Les faits historiques indiquent qu’après avoir déjeuné avec la baronne, le 9 septembre, au château de Pregny, l’impératrice a décliné son offre d’emprunter son nouveau yacht, préférant rentrer à Caux (deux lieux situés en Suisse) en empruntant plutôt Le Genève, vapeur de la Compagnie générale de navigation, sur le lac Léman. La suite, elle, fait partie de l’Histoire : Sissi a passé la nuit à l’hôtel Beau-Rivage de Genève et a été assassinée le lendemain avant de pouvoir embarquer sur le paquebot.

Ce yacht d’exception n’est pas seulement un caprice aristocratique : il incarne cette époque charnière des yachts privés où la recherche de performance s’unit avec le luxe de la plaisance. C’est un ouvrage de transition dans l’histoire de l’architecture navale des yachts : sa construction métallique, sa machine puissante de 1 400 chevaux, le défi logistique que représente son transport, font du Gitana 2 un navire novateur, qui ouvre la voie à une nouvelle série de yachts.

Les chantiers Augustin-Normand, déjà réputés pour leurs torpilleurs et leurs innovations en matière de chaudières et de propulsion par hélice, démontrent ici leur capacité à répondre aux exigences les plus élevées de la clientèle privée.

Le « Gitana 18 », héritier de la lignée

Un siècle et demi plus tard, le Gitana 18 perpétue cette recherche d’innovation. Des ingénieurs havrais du XIXᵉ siècle aux concepteurs contemporains d’Ultim, l’esprit reste celui d’une recherche permanente des limites techniques. La Route du rhum 2026 offrira peut-être au dernier-né de la lignée l’occasion de confirmer, une fois encore, que la performance navale française s’écrit sur le long terme.

Le Gitana 18 lors de sa première sortie en mer. Gitana Team. Yann Riou et Éloi Stichelbaut, mars 2026, Fourni par l'auteur

Ce qui est certain, c’est que le Gitana 2 a contribué à faire évoluer le yacht de luxe vers un objet de performance, que les chantiers Augustin-Normand ont garanti en dotant ce navire de leurs innovations issues de la construction militaire.

Photographie prise à Saint-Malo, le 25 octobre 2026. Carole Christen, Fourni par l'auteur
The Conversation

Clément Recher ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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