24.07.2026 à 11:48
Le Royaume-Uni face au scandale des adoptions forcées de l’après-guerre
Texte intégral (2493 mots)

L’Angleterre est le dernier pays des îles Britanniques à reconnaître officiellement le traumatisme des adoptions forcées. Cette page sombre de l’histoire révèle comment l’État et les institutions religieuses ont longtemps organisé la séparation des mères et de leurs enfants.
Début juillet, Keir Starmer, alors premier ministre britannique, a présenté ses excuses devant la Chambre des communes pour les adoptions forcées qui ont marqué l’histoire de l’Angleterre. Dans les tribunes se trouvaient des mères et des adultes adoptés directement concernés par ces pratiques.
Dans ses excuses, Keir Starmer a salué leur courage et leur résilience pour avoir mené, sans relâche, leur combat en faveur de la vérité et de la justice. Il a qualifié ces adoptions forcées de « tache sur notre histoire ».
« À toutes celles et tous ceux qui ont été touchés par ces pratiques, je veux dire ceci : la honte n’est pas la vôtre. Elle ne l’a jamais été. La honte est la nôtre », a-t-il déclaré.
Comme l’a souligné Keir Starmer, ces excuses officielles s’inscrivent dans le prolongement de celles déjà présentées par les gouvernements d’Écosse, du pays de Galles, d’Irlande du Nord et de la République d’Irlande – ainsi que dans d’autres pays – afin de reconnaître cette histoire traumatique.
Au cours des trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les historiens estiment qu’entre 300 000 et 500 000 enfants ont été retirés à leur mère au Royaume-Uni et en République d’Irlande. La plupart de ces femmes étaient célibataires, et leurs enfants ont été proposés à l’adoption sans leur consentement libre et éclairé.
Si ces excuses sont largement saluées, militants et chercheurs soulignent qu’elles arrivent très tard. Une culture de la honte, enracinée dans les traditions catholiques, protestantes et d’autres courants religieux depuis le XIXe siècle, a perduré tout au long du XXe siècle. Notre recherche montre bien que ce système n’était pas seulement discriminatoire : il a aussi eu un coût humain considérable et causé des dommages durables à toutes les familles concernées. Comme l’a reconnu Keir Starmer dans sa déclaration, les autorités ont abusé de leur pouvoir pour exploiter des femmes vulnérables et leurs nourrissons.
Une histoire de la honte
Le modèle de protection sociale qui s’est imposé en Grande-Bretagne et en Irlande après la Seconde Guerre mondiale était fondamentalement genré. Les femmes et les enfants n’avaient droit à une aide qu’en tant qu’épouses, veuves ou enfants d’un homme assurant les revenus du foyer. Cette organisation était renforcée par un système économique privilégiant le modèle du « soutien de famille » masculin, qui rendait pratiquement impossible pour les femmes – et plus encore pour les mères célibataires – d’accéder à l’indépendance financière grâce à leurs propres revenus.
Les gouvernements du Royaume-Uni et d’Irlande n’ont pas apporté aux mères célibataires, alors qualifiées de « mères non mariées », ni à leurs enfants dits « illégitimes », le soutien financier ou le logement dont ils avaient besoin. Ces termes étaient eux-mêmes destinés à stigmatiser les relations sexuelles hors mariage. Pourtant, seule la femme portait le poids de la honte lorsqu’une grossesse en résultait.
Les mères célibataires étaient présentées comme une menace pour l’ordre moral et économique de la société. Les envoyer dans des établissements où elles accouchaient avant que leur bébé soit confié à l’adoption était considéré comme une mesure moralement justifiée. Le secret était au cœur de ce système : il entretenait la honte des femmes et conditionnait leur « réintégration » dans la société à leur soumission aux règles imposées.
En 1943, le ministère britannique de la Santé a instauré des subventions pour les foyers maternels (mother-and-baby homes) en Angleterre ; en Écosse, cette mesure est entrée en vigueur l’année suivante. Ces financements bénéficiaient aussi bien à des établissements gérés par des organisations religieuses ou laïques qu’à des organismes d’adoption agréés. Ils ont favorisé l’ouverture de nouveaux foyers, la professionnalisation du secteur de l’adoption et une forte hausse du nombre d’adoptions.
En Irlande, les mother-and-baby homes étaient majoritairement administrés par des organisations catholiques ou, lorsqu’ils étaient protestants, par des associations laïques. Ces établissements étaient financés par des fonds publics, des dons caritatifs et le travail non rémunéré des mères qui y étaient placées.
Ces réseaux de contrôle dépassaient les frontières et s’inscrivaient profondément dans un ensemble de structures religieuses, politiques – à l’échelle nationale comme locale – et sociales. Les gouvernements britannique et irlandais acceptaient volontiers que la prise en charge de ces femmes et de ces enfants vulnérables soit considérée avant tout comme une question morale et religieuse. Ils apportaient un certain financement, mais exerçaient très peu de contrôle sur ces institutions.
À partir des années 1950, l’adoption est devenue la réponse privilégiée des pouvoirs publics à ce que l’on appelait alors « l’illégitimité ». Les droits des parents adoptifs à devenir parents étaient systématiquement placés au-dessus de ceux des mères biologiques et de leurs bébés, ces derniers étant de plus en plus dépeints comme des personnes délinquantes, égoïstes ou vivant « aux crochets » de l’État.
Une stigmatisation durable
En 1972, l’Irlande a instauré une modeste allocation destinée aux mères célibataires. Cette mesure ne traduisait pas une évolution des mentalités, mais répondait avant tout à la volonté de dissuader les femmes de se rendre en Grande-Bretagne pour avorter.
En Angleterre et au pays de Galles, les premières dispositions législatives accordant aux mères célibataires un droit au logement ainsi qu’une prestation publique pour les familles monoparentales, non soumise à condition de ressources, ont été adoptées en 1974. L’Écosse a suivi en 1977.
À partir des années 1980, pour diverses raisons, le nombre d’adoptions a diminué dans l’ensemble de ces pays. Depuis, les familles monoparentales sont devenues beaucoup plus nombreuses. Selon les données de l’Office for National Statistics, en 2021, 15,4 % des enfants au Royaume-Uni vivaient avec un seul parent ; en Irlande, cette proportion atteignait 25 %.
Les familles monoparentales ont toujours été, dans leur grande majorité, dirigées par des femmes. C’est en Écosse que cette proportion est la plus élevée, avec 92 %. En Angleterre, au pays de Galles, en Irlande du Nord et en République d’Irlande, elle s’établit autour de 86 %. Les familles dirigées par une femme restent plus exposées aux difficultés économiques, sociales et sanitaires : elles sont davantage touchées par la pauvreté et connaissent, en moyenne, des résultats moins favorables en matière de santé et d’éducation que les familles biparentales.
Si les mentalités ont évolué, les préjugés, eux, persistent. Des organisations telles que One Parent Families Scotland, Gingerbread et One Family en Irlande constatent toutes que ces mères continuent de subir une stigmatisation liée à leur statut de parent isolé.
En 2013, la Première ministre australienne Julia Gillard a présenté des excuses officielles aux Australiens touchés par les adoptions forcées. Depuis, les gouvernements d’Irlande, d’Irlande du Nord, d’Écosse et du pays de Galles ont, eux aussi, adopté différentes formes de reconnaissance.
En Irlande, lorsque le rapport final de la commission d’enquête mandatée par le gouvernement a été publié en 2021, le Taoiseach (premier ministre), Micheál Martin, a présenté ses excuses pour les mauvais traitements infligés aux femmes et aux enfants dans ces établissements. En revanche, il ne s’est pas excusé pour les adoptions obtenues sous la contrainte, ni pour les violations des droits humains qu’elles constituent.
Depuis les excuses présentées en 2023 aux mères et aux familles touchées par les adoptions forcées, les gouvernements écossais et gallois n’ont pas accordé de véritable valeur aux témoignages des survivants. Selon les auteurs, cette attitude leur a fermé l’accès à la justice et à toute forme de réparation.
En Irlande du Nord, en revanche, un rapport publié en 2021 sur les mother-and-baby homes et les blanchisseries de la Madeleine (Magdalene laundries) a conduit le gouvernement à lancer un programme « Vérité et réparation » (Truth and Recovery Programme). Le groupe d’experts indépendant doit publier son rapport détaillé le 9 juillet.
L’Angleterre est le dernier pays des îles Britanniques à reconnaître officiellement cette page honteuse de son histoire. Cette reconnaissance constitue une première étape essentielle sur la voie de la justice pour les survivants. Comme l’a souligné Keir Starmer, toutefois, des excuses ne suffisent pas à elles seules. Le gouvernement doit écouter les témoignages des survivants et mettre en place des réparations complètes. À défaut, ces excuses risquent de n’être que des paroles creuses, dénuées de portée réelle.
Keir Starmer s’est également engagé à financer une plate-forme nationale en ligne qui offrira un point d’accès unique aux personnes souhaitant retrouver les archives relatives à leur adoption, ainsi que l’accompagnement nécessaire dans leurs démarches.
Afin de tirer les leçons de cette histoire et d’empêcher qu’une telle situation ne se reproduise en Angleterre, le premier ministre a également annoncé la création d’un projet de collecte de témoignages destiné à recueillir les récits des personnes dont la vie a été bouleversée par les adoptions forcées. S’adressant enfin aux militants qui ont porté ce combat pendant des décennies, il a déclaré : « Cela n’aurait jamais dû arriver, et vous n’auriez jamais dû avoir à vous battre aussi longtemps pour que ce jour advienne. »
Lindsey Earner-Byrne a reçu des financements de l'Arts and Humanities Research Council (AHRC) en 2024 pour mener des recherches sur l'histoire des familles monoparentales (subvention n° 2562291).
Janet Greenlees a reçu des financements de l'Arts and Humanities Research Council (AHRC) en 2024 pour mener des recherches sur l'histoire des familles monoparentales (subvention n° 2562291).
24.07.2026 à 10:47
Coupe du Monde 2026 : le football a-t-il gagné ?
Texte intégral (2852 mots)
Ce qu’il faut retenir
La Coupe du monde a été décevante en termes purement footballistiques, avec de nombreux matches de bas niveau et d’innombrables problèmes d’arbitrage.
Au-delà du terrain de jeu, le prix exorbitant des places, les décisions de l’administration américaine à l’égard de l’arbitre somalien et de l’équipe iranienne, et les ingérences directes de Trump laissent un goût amer.
L’avenir ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices : le patron de la FIFA Gianni Infantino sera reconduit à son poste l’année prochaine et poursuivra la course vers la gigantomanie de la compétition.
Au lendemain de la victoire de l’équipe d’Espagne de football, unanimement qualifiée de méritée dans la presse internationale, certains titres célébraient « la victoire du football ». Par cette expression, les médias du monde entier se réjouissent du triomphe de l’équipe ayant produit le jeu le plus séduisant, au détriment de celles — dont l’Argentine parvenue en finale est le parangon — qui se sont acharnées à refuser de jouer, à souscrire à des stratégies extrêmement défensives, doublées souvent de méthodes d’intimidation de l’adversaire allant bien au-delà du tolérable.
Pour autant, le football a-t-il vraiment gagné à l’issue de cette compétition 2026 ?
Côté terrain : matches décevants, arbitrage contesté, « pauses fraîcheur » douteuses
Le football ne se résume pas au jeu. Ses dimensions économiques, sociales, culturelles, politiques… sont largement étudiées depuis les années 1990 et suscitent toujours débats, analyses, polémiques, mais également études académiques.
De ce fait, il paraît judicieux de distinguer ce qui est de l’ordre du terrain de ce qui ne l’est pas, même si ces deux aspects sont interdépendants l’un de l’autre. Pour ce qui est du jeu proprement dit, que penser du contenu des matches ? Cette Coupe du monde, malgré une finale qui compte parmi les plus décevantes de l’histoire récente, a livré quelques rencontres à l’issue incertaine jusqu’au bout, qui ont ravi les amateurs de suspense : Belgique-Sénégal, Pays-Bas-Maroc, Portugal-Croatie, Allemagne-Paraguay, sans oublier tout le parcours de l’Argentine, dont les affrontements contre le Cap-Vert, l’Égypte, la Suisse, l’Angleterre et enfin l’Espagne ont tous été acharnés.
En revanche, les tours préliminaires ont donné lieu à bon nombre de matches dont l’intérêt sportif laissait à désirer. La faute sans doute à ce nouveau système qui consacre la présence, pour la première fois, de 48 équipes, ce qui permettait non seulement aux deux premiers de chacune des seize poules de quatre équipes, mais également aux huit meilleurs troisièmes, de se qualifier pour les seizièmes de finale. Autant dire qu’il y eut peu de surprises notables.
Ce choix de rassembler 48 équipes lors de la phase finale incombe principalement à Giovanni Infantino, l’omnipotent président de la FIFA, même si cette mesure a été votée à l’unanimité par le Conseil d’administration de l’institution. Avec l’augmentation substantielle du nombre de rencontres, passé de 64 lors des éditions précédentes à 104, la manne financière supplémentaire est indéniable pour l’instance dirigeante du football.
La FIFA se glorifie d’une Coupe du Monde lors de laquelle plus de buts ont été marqués en moyenne (2,85) que lors de l’édition 2022 au Qatar (2,5) et d’un jeu plus « propre », en raison d’un nombre de fautes sifflées en diminution par rapport à l’édition 2022.
En réalité, l’attitude de certaines équipes pose de nombreuses questions relatives à cette baisse des fautes, dans la mesure où toutes les infractions n’ont sans doute pas été réellement sanctionnées. En effet, pour ne citer que ces exemples, plusieurs joueurs argentins (contre l’Angleterre ou l’Espagne) et paraguayens (contre l’Allemagne ou la France) ont pu échapper à des sanctions alors qu’ils se sont livrés tout au long des matches à de véritables agressions délibérées envers leurs adversaires.
Certes, les consignes envers le corps arbitral étaient de « laisser jouer » un maximum, ce qui est bénéfique pour le spectacle autant que l’esprit du jeu… à condition que la faute commise ne soit pas dangereuse et ne profite pas à son auteur.
Or, en oubliant de sanctionner ce bellicisme exacerbé, l’arbitrage a pu donner à certaines équipes l’impression qu’elles pouvaient exercer « leurs talents » en toute impunité. Ce constat vaut par ailleurs pour l’ensemble des équipes sur certaines phases de jeu. Ainsi, lors de chaque corner, on a assisté à une véritable foire d’empoigne, avec tirages de maillots, ceinturages, luttes au corps à corps, projections à terre de l’adversaire.
L’arbitrage a donné lieu à un autre rendez-vous manqué, malgré des évolutions positives destinées à accélérer le jeu, comme lors des changements de joueurs, des expulsions, malgré les avertissements adressés aux joueurs coupables d’avoir masqué avec leur main des propos tenus envers l’adversaire.
Ce rendez-vous manqué, c’est celui des contestations de chaque décision arbitrale. Lors de chaque faute, y compris les plus évidentes, non seulement son auteur, mais également ses coéquipiers se précipitaient vers l’arbitre pour vociférer, parfois à quelques centimètres de son visage. Les adversaires les plus proches n’étaient pas en reste et venaient systématiquement exiger des sanctions plus fermes, à grand renforts de gestes. Ces images insupportables pour les amoureux du beau jeu sont évidemment suivies par les footballeurs amateurs, dont de nombreux jeunes, et ne manquent pas d’interpeler quant à l’exemplarité fournie par les footballeurs de haut niveau. On a l’impression qu’à l’instar de ce qui se passe au hockey sur glace, où des joueurs spécialistes jouent le rôle d’intimidateur, la FIFA tolère ce genre de comportement parce que cela fait partie du folklore. Pourtant, en la matière, la plupart des autres sports collectifs, y compris ceux au sein desquels l’impact physique est le pus important, ont réglé ce problème de respect de l’arbitrage avec beaucoup de réussite.
Enfin, un exemple significatif d’évolution du jeu a été mis en évidence par l’adoption systématique des « pauses fraîcheur », systématiquement sifflées par les spectateurs présents dans les stades, et pas seulement ceux qui étaient climatisés.
Institutionnalisées au milieu de chaque mi-temps, elles ont eu pour conséquence de diviser les rencontres en quatre quarts-temps, à l’instar de ce qui se passe dans les sports vedettes aux États-Unis tels que le basket-ball et le football américain.
Les effets de ces pauses supplémentaires sont indéniablement économiques. En effet, les diffuseurs, et bien évidemment la FIFA, profitent des deux minutes trente supplémentaires pour enchaîner des spots publicitaires particulièrement rémunérateurs, alors même que les températures ressenties lors de nombreux matches ne justifient pas cette interruption.
Hors terrain : prix délirants, atteintes aux droits, ingérence de Trump
Il y a aussi, voire surtout, énormément à redire sur les à-côtés de la compétition.
D’abord, le prix des billets, à plusieurs centaines d’euros l’unité en moyenne, a tenu à l’écart une partie des fans de base habitués des éditions précédentes, évidemment les moins nantis financièrement.
Surtout, les atteintes liberticides de l’administration Trump ont été mises en évidence dans un rapport d’Amnesty International qui témoigne des exactions alarmantes de la police fédérale de l’immigration américaine (ICE) envers des dizaines de milliers d’étrangers et, à l’instar de ce qui avait été reproché au pouvoir qatari en 2022, d’atteintes cruciales aux droits des femmes et des personnes LBGTI+. Même si l’apolitisme revendiqué par les dirigeants de la FIFA tient du mythe depuis longtemps, l’interventionnisme du président des États-Unis a cette fois révélé au grand jour les compromissions des dirigeants de l’instance.
La vassalisation de Giovanni Infantino aux injonctions de Donald Trump s’est traduite par le refoulement de l’arbitre somalien Abdulkadir Artan, déclaré indésirable sur le territoire américain pour des liens supposés, et fermement contestés par l’intéressé, avec l’organisation terroriste Al-Shebab, de même que par le traitement totalement inéquitable infligé à l’équipe nationale d’Iran, contrainte d’effectuer des heures de voyage supplémentaires avant et après ses rencontres pour se rendre à son camp de base au Mexique, en raison de son interdiction de résider aux États-Unis.
Cette inféodation de la FIFA a atteint des sommets inégalés avec l’épisode de l’annulation de la suspension de l’attaquant états-unien Folarin Balogun avant le huitième de finale contre la Belgique. Balogun ayant reçu un carton rouge direct en seizièmes de finale contre la Bosnie, il était automatiquement suspendu pour le match suivant. Mais après que Trump a personnellement contacté Infantino, celui-ci a annulé la suspension au mépris de toutes les règles en vigueur et faisant fi des réactions indignées de nombreuses fédérations, à commencer par celle de la Belgique.
Comment s’étonner de cet exercice décomplexé du pouvoir, alors que le dirigeant suisse de la FIFA voue à Trump une admiration sans borne, au point de lui avoir décerné au prix d’une flagornerie extrême, un « prix spécial de la paix » lors du tirage au sort de la Coupe du Monde 2026 ?
L’Infantinisation du football
Infantino, qui a su étouffer dans l’œuf toute velléité d’opposition au sein de la vénérable institution du football, au prix de manœuvres électorales habiles, notamment auprès des fédérations africaines, sud-américaines et celles du Moyen-Orient, est quasiment assuré d’être réélu lors des prochaines élections de 2027.
Et dans ce cas, rien ne pourra s’opposer à ses projets d’extension de la compétition, pourtant jugés totalement néfastes par bon nombre d’experts. En effet, en 2030, la compétition à 64 équipes (!) se tiendra dans trois pays (Maroc, Espagne, Portugal), avec l’adjonction de trois matches supplémentaires dans chacun des états que sont le Paraguay, l’Uruguay et l’Argentine, ce qui aura pour effet de faire rivaliser l’impact carbone de la future édition avec celui de 2026, de loin le plus élevé de l’histoire des Coupes du monde. De surcroît, l’intérêt sportif de nombreuses rencontres sera encore moindre que lors de l’édition 2026, et la santé des joueurs encore plus menacée avec l’allongement de la durée de la compétition.
Et que dire du choix de l’Arabie saoudite et de son sponsor la Saudi Arabian Oil Company (Aramco, entreprise la plus émettrice de CO2 au monde) pour organiser la Coupe du monde 2034 ? Cette désignation a été prononcée par acclamation (!) à l’issue d’un simulacre de fonctionnement démocratique, après que l’omnipotent Giovanni Infantino ait pris soin de modifier les règles du jeu afin de décourager toute velléité de concurrence. Bref, les problématiques environnementales surgies en 2022 ne sont pas près de disparaître, bien au contraire.
Le football a perdu
En résumé, lorsque certains médias prétendent que lors de cette Coupe du Monde 2026 « le football a gagné », ils se trompent lourdement. Certes, l’équipe qui pratiquait l’un des jeux les plus séduisants a gagné, et c’est tant mieux pour le ballon rond. En revanche, sur le terrain, la politique d’arbitrage laxiste envers les équipes les plus agressives, dans le mauvais sens du terme, n’a pas envoyé de message positif envers les amateurs du beau jeu. Et les sempiternels actes d’intimidation et de contestation perpétrés par les joueurs au moindre coup de sifflet de l’arbitre ternissent toujours davantage l’image du football, alors que la Coupe du monde 2026 aurait pu constituer un terrain d’expérimentation idéal pour réfréner ce type de comportement agressif.
Et hors du terrain, en raison des ingérences politiques totalement désinhibées de la part de Donald Trump et de la dénaturation de la compétition par Giovanni Infantino et ses sbires, le football a perdu, contredisant les déclarations tapageuses du locataire de la Maison Blanche sur la portée humaine, culturelle et sociale de l’évènement.
Et malheureusement, cet échec n’est pas prêt à être remis en question, surtout pas lors des éditions de 2030 et 2034.
Laurent Grün est membre du comité de rédaction de la revue Football(s).
24.07.2026 à 10:10
La surprenante araignée qui chasse les moustiques et préfère nos vieilles chaussettes
Texte intégral (1681 mots)
Avec ses grands yeux, son cerveau minuscule et son goût prononcé pour les moustiques porteurs de sang, Evarcha culicivora intrigue les chercheurs. Ses capacités cognitives pourraient changer notre regard sur les araignées.
Enfant, la simple vue d'une araignée me faisait hurler et courir me mettre à l'abri. J'étais convaincu que les araignées étaient mes ennemies. J'avais l'impression qu'elles en avaient après moi. Aujourd'hui, c'est l'inverse : je cours vers les araignées au lieu de les fuir. Et je le dois en partie à une espèce bien particulière, affectueusement surnommée la « tueuse de moustiques ».
Les « tueuses de moustiques » (Evarcha culicivora) sont de petites araignées d'environ 5 mm de long. Elles appartiennent à la famille des salticidés (Salticidae), la plus vaste famille d’araignées. Comme toutes les araignées sauteuses, ces minuscules prédatrices possèdent une excellente vue et traquent leurs proies avec la discrétion et la précision de petits félins.
Les araignées sauteuses vivent presque partout dans le monde – on en a même trouvé sur le mont Everest. Elles présentent une grande diversité de formes, de tailles et de couleurs. Le moyen le plus simple de les reconnaître est de les regarder : si elles vous fixent en retour avec deux grands yeux à l'avant de la tête, il s'agit d'une araignée sauteuse.
Comme la plupart des araignées sauteuses, elles se nourrissent principalement d'insectes. Les « tueuses de moustiques » ne font pas exception et consomment une grande variété d'espèces. Mais elles ont une proie de prédilection. À l'image du Terminator incarné par Arnold Schwarzenegger, ces petites prédatrices ont une mission : traquer et éliminer les moustiques.
Les tueuses de moustiques poussent toutefois cette préférence à l'extrême. Elles apprécient tout particulièrement les moustiques gorgés de sang. Si on leur présente un moustique ayant récemment pris un repas de sang en même temps qu'un autre insecte – ou même qu'un moustique à jeun –, elles choisissent le moustique gorgé de sang neuf fois sur dix.
Ces moustiques constituent un élément essentiel du régime alimentaire de cette araignée. Ils jouent aussi un rôle dans sa reproduction. Après avoir dévoré un moustique gorgé de sang, les tueuses de moustiques acquièrent une véritable « odeur de sang », qui attire ensuite les individus du sexe opposé.
Elles aiment le rouge et les chaussettes sales
Ces araignées vivent dans la région du lac Victoria, à cheval sur le Kenya et l'Ouganda. Les maladies transmises par les moustiques, comme le paludisme, y sont très répandues et causent la mort de centaines de milliers de personnes chaque année.
Les moustiques du genre Anopheles, qui peuvent transmettre le paludisme, sont dits anthropophiles : ils apprécient la proximité des humains. Ils sont attirés par notre souffle ainsi que par l'odeur de nos pieds. Rester près de nous leur permet de trouver plus facilement leurs repas de sang.
Les tueuses de moustiques vivent elles aussi à proximité des humains. Et, étonnamment, elles apprécient également l'odeur de nos pieds. Comme les Anopheles, elles sont davantage attirées par des chaussettes déjà portées que par des chaussettes propres. À ce jour, les tueuses de moustiques sont les seules araignées connues pour être anthropophiles. Vivre près de nous leur permet probablement de trouver plus facilement leurs proies préférées.
Mes recherches se sont ensuite intéressées à cette préférence alimentaire et à la manière dont ces araignées utilisent leur minuscule cerveau. De façon remarquable, elles sont capables d'identifier un moustique gorgé de sang à son odeur ou à son apparence, même si elles n'ont jamais auparavant vu ni mangé de moustique. Cela suggère que cette préférence pour les moustiques gorgés de sang est inscrite dans leur patrimoine biologique, autrement dit qu'elle est innée.
Mes recherches ont également cherché à déterminer si la couleur rouge revêt une importance particulière pour ces araignées. Au fil de la digestion, le sang contenu dans un moustique gorgé de sang s'assombrit. Or, cette teinte plus foncée devient moins attirante pour ces araignées.
L'importance du rouge ne se limite pas à leurs proies : elle concerne aussi leur propre apparence. Les femelles tueuses de moustiques sont principalement brunes, tandis que les mâles arborent un petit visage rouge vif. Si l'on masque ce rouge avec un trait d'eye-liner noir, les mâles reconnaissent moins facilement un rival potentiel. Les femelles, elles aussi, se montrent moins enclines à choisir un mâle dont le visage rouge est dissimulé, préférant ceux qui affichent un rouge éclatant à découvert.
Les tueuses de moustiques sont inoffensives pour l'être humain et ne sont pas des vampires : elles sont incapables de nous mordre pour boire notre sang. Elles ne permettront pas non plus d'éradiquer le paludisme. En particulier, il ne suffirait pas d'introduire ces araignées dans d'autres habitats pour résoudre le problème.
Elles n'en jouent pas moins, comme les autres araignées sauteuses, un rôle important dans les écosystèmes. Alors, la prochaine fois qu'une araignée se retourne pour vous observer, prenez le temps de la regarder à votre tour : votre nouvelle amie à huit pattes est peut-être une araignée sauteuse.
Fiona Cross a reçu des financements du Royal Society of New Zealand Marsden Fund.