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03.04.2025 à 12:27

Après l’échec des droits de douane de Trump 1, pourquoi cela serait-il un succès sous Trump 2 ?

Antoine Bouët, Directeur, CEPII
Retour vers le futur. Un voyage dans le temps s’impose pour comprendre les conséquences des droits de douane. Revenons sur les effets de ceux imposés lors de son premier mandat, en 2018 et 2019.
Texte intégral (3198 mots)
La stratégie de la première administration Trump sur la hausse des tarifs douaniers s’est soldée par un échec : hausse de l’inflation, hausse des importations d’Inde, du Mexique ou du Vietnam et recettes en légère hausse. Akatz/Shutterstock

Retour vers le futur. Un voyage dans le temps s’impose pour comprendre les conséquences potentielles des droits de douane mis en place en 2025 par la nouvelle administration Trump. Revenons donc sur les effets de ceux imposés lors de son premier mandat, en 2018 et 2019.


En 2018 et 2019, sous la première administration Trump, les droits de douane avaient concerné environ 300 milliards d’importations de panneaux solaires, machines à laver, acier, aluminium, puis de nombreux produits de Chine, d’Inde et d’Europe : dispositifs médicaux, téléphones, produits chimiques, textiles, avions, fromages, huiles d’olive.

Avec quels bénéfices ? Dans ses déclarations, en 2025, Donald Trump assigne plusieurs objectifs aux droits de douane : le rééquilibrage de la balance commerciale, la réindustrialisation du pays et la création d’emplois dans le secteur manufacturier. Il met en avant une augmentation des recettes publiques de l’État fédéral, tout en soulignant la nécessité de sanctionner la Chine pour ses pratiques jugées déloyales.

Le président états-unien espère attirer des investissements directs étrangers (IDE), qui chercheraient à contourner les barrières tarifaires imposées. Cet argument du tariff-jumping rappelle qu’une entreprise peut établir des filiales aux États-Unis pour éviter de hauts tarifs douaniers.

Pour Donald Trump, les droits de douane sont une taxe sur les exportateurs étrangers, non sur ses concitoyens. Ils ne pèsent pas sur les ménages et les entreprises états-uniennes, qui, dès lors, ne devraient pas voir les prix des biens qu’ils achètent augmenter.

S’il considère la possibilité de représailles commerciales, il en minore les effets, car les contre-représailles que les États-Unis exerceraient sont de nature à renforcer leur poids dans les négociations.

Voyons ce qu’il en a été de ces différents objectifs sous l’administration Trump 1.

Déficit en hausse

Commençons par la balance commerciale (Graphique 1). Le déficit états-unien est passé de 870 milliards de dollars en 2018 à 1 173 milliards en 2022, puis 1 203 milliards en 2024. Si les importations ont connu un léger fléchissement en 2018, et surtout 2020 — année du Covid-19 —, elles ont ensuite repris une tendance haussière.

Solde commercial des États-Unis de 2015 à 2024
Graphique 1. Solde commercial des États-Unis de 2015 à 2024. US International Trade Commission

Les exportations ont enregistré une évolution similaire avec une hausse moins marquée en fin de période. Parmi les facteurs qui ont pu jouer un rôle : l’évolution du dollar. Avec la baisse des importations, la demande de monnaie étrangère se réduit – comme le yuan chinois, la roupie indienne ou l’euro –, ce qui favorise l’appréciation du dollar. Un dollar plus fort équivaut à des produits états-uniens plus chers pour les étrangers. Conséquence : une baisse des exportations du pays de l’Oncle Sam.

Pas d'impact sur l'emploi local

Voyons maintenant l’impact des droits de douane de Trump 1 sur la réindustrialisation. Les économistes David Autor, Anne Beck, David Dorn et Gordon Hanson ont estimé les conséquences de la guerre commerciale de 2018-2019 sur l’emploi au niveau des commuting zones (les zones où les individus vivent et travaillent) et ils ont constaté que les droits de douane de la première administration Trump n’ont pas eu d’effet sur l’emploi au niveau local.

Faible recette des droits de douane

Recettes douanières de l’État fédéral
Graphique 2. Recettes douanières de l’État fédéral de 2015 à 2024. US Treasury Fiscal Data

Quant aux recettes douanières, elles ont bien augmenté à partir de mai 2018, puis en mai 2019 (Graphique 2). Pourtant, elles ne représentent qu’une faible partie des recettes de l’État fédéral : environ 1 % en 2018, 2 % en 2019, loin derrière les revenus tirés de la taxation sur le revenu des ménages ou le bénéfice des sociétés. Augmenter davantage les recettes douanières pourrait se faire, mais seulement au prix de distorsions considérables. Nous avons démontré que le droit de douane maximisant les recettes douanières serait une taxe d’environ 80 % sur les importations de tous les produits en provenance de tous les pays. Elle équivaut à un peu plus de 800 milliards de dollars, soit 15,3 % des recettes totales de l’État fédéral en 2024.

Hausse de l’inflation

S’agissant de l’inflation, sujet sensible aux États-Unis, les droits de douane ont toutes les chances de l’accélérer. Comment ? Par les hausses de prix intérieurs qu’ils risquent fort d’engendrer, aussi bien pour les ménages que pour les entreprises achetant des biens nécessaires à leur activité. Les analyses empiriques montrent qu’il y a eu un pass-through des droits de douane aux prix des biens importés par les États-Unis en 2018-2019. Les entreprises répercutent directement la hausse de ces droits de douane sur leurs produits et services. Autrement dit, les prix avant droits de douane n’ont pas baissé.


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Le coût de ces droits a été quasi intégralement payé par les ménages américains. Mary Amiti, Stephen J. Redding et David E. Weinstein concluent que les droits de douane de l’administration Trump 1 ont augmenté le prix moyen des biens manufacturés aux États-Unis de 1 point de pourcentage. Les chercheurs Fajgelbaum, Goldberg, Kennedy et Khandelwal concluent à un pass-through complet. La perte de revenu réel pour les ménages et les entreprises qui achètent des produits importés a été de 51 milliards de dollars… soit de 0,27 % du PIB américain.

Baisse des importations chinoises, hausse des importations indiennes, vietnamiennes et mexicaines

Quant aux droits de douane, dont une partie a été mise en place au titre de la section 301 du Tariff Act de 1974, il semblerait qu’ils n’aient pas pleinement atteint leur objectif. Ils avaient été créés pour sanctionner la Chine après une enquête américaine sur les politiques du gouvernement chinois liées aux transferts de technologie. Selon certains observateurs, une autre raison : réduire les dépendances des chaînes de valeur américaines vis-à-vis de ce pays.


À lire aussi : « Tariffs are coming » : menace de taxes douanières et rapports de force sous Trump II


Si la part des exportations chinoises dans les importations états-uniennes de biens a bien baissé, l’évolution en valeur n’est pas claire. Les importations américaines en provenance de Chine ont en effet augmenté de 2016 à 2018, baissé en 2019 et 2020, puis de nouveau augmenté en 2022. À cette date, ils ont atteint 536 milliards de dollars et baissé à nouveau autour de 430-440 milliards sur les deux années suivantes.

En revanche les importations américaines ont clairement augmenté entre 2018 et 2024 en provenance de l’Inde – de 54 à 87 milliards de dollars –, du Mexique – de 344 à 506 milliards – et du Vietnam – de 49 à 137 milliards de dollars. Sur la période, la part de la Chine dans les importations états-uniennes a ainsi baissé de 21,5 % à 13,4 %, tandis que celle cumulée des trois autres pays augmentait de 16,9 % à 22,3 %.

Stratégie de contournement

Quelle explication potentielle à ces chiffres ? Des sociétés chinoises auraient pu installer des usines dans ces pays pour y fabriquer (ou y assembler ou y faire transiter) des produits traditionnellement fabriqués en Chine, pour les exporter ensuite vers les États-Unis. Cette stratégie contourne les droits de douane américains sur les biens en provenance (directe) de Chine.

Les chercheurs Alfaro et Chor ont constaté que des entreprises chinoises ont davantage investi, notamment au Vietnam et au Mexique. Ce moment coïncide avec l’imposition par les États-Unis de droits de douane discrétionnaires sur les importations en provenance de Chine. Ils ont également constaté une corrélation négative entre les variations de la part de la Chine dans les importations américaines par secteur et les variations de la part du Mexique et du Vietnam, mais aussi de l’Inde, de la Malaisie et de l’Indonésie : la baisse dans un secteur des exportations chinoises vers les États-Unis est corrélée au cours de cette période avec la hausse des exportations dans le même secteur de ces cinq pays vers les États-Unis.

Évolution des exportations en valeur de 2015 à 2023
Graphique 3. Évolution des exportations en valeur de 2015 à 2023. CEPII, Fourni par l'auteur

Le rôle de pays connecteurs (G5) joué par l’Inde, l’Indonésie, la Malaisie, le Mexique et le Vietnam peut s’observer à partir du graphique 3. Entre 2018 et 2020, les exportations chinoises vers les États-Unis baissent substantiellement, davantage que celles du reste du monde vers les États-Unis. Les exportations chinoises vers le groupe des cinq pays connecteurs (G5) augmentent fortement, davantage que celles vers le reste du monde. Au total, les exportations mondiales de la Chine n’ont pas diminué à la suite des droits de douane sous la première administration Trump. Elles ont au contraire augmenté de 32 % entre 2017 et 2021.

Dans le même temps on observe bien une réallocation des exportations chinoises, en particulier vers les pays connecteurs (G5). Quant à ces derniers, ils ont à partir de 2017 augmenté significativement leurs exportations vers les États-Unis, de 62 % entre 2017 et 2022. En parallèle, leurs exportations vers le reste du monde ne s’accroissaient que de 46 %.

Les États-Unis sont-ils moins dépendants de la Chine en 2021 par rapport à 2017 ? Clairement, si on considère une relation directe, moins si les relations indirectes sont prises en compte.

Électeurs trumpistes exposés aux droits de douane

Pour terminer, en ce qui concerne l’argument du tariff-jumping et l’impact des droits de douane sur les investissements étrangers aux États-Unis, aucune étude n’a tenté de le mesurer. À partir des seuls flux (Graphique 4), on observe plutôt un recul de ces investissements étrangers depuis 2016, hormis en 2021.

Investissement direct étranger aux États-Unis de 2010 à 2023
Graphique 4. Investissements directs étrangers aux États-Unis de 2010 à 2023. UNCTADSTAT

Ce que l’on sait, c’est que le coût des biens intermédiaires intervient dans les décisions des investisseurs. À cet égard, les droits de douane sur l’acier et l’aluminium ne jouent pas en faveur de l’implantation d’entreprises ayant besoin de ces biens dans leur processus de production.

Un argument qui pourrait justifier la décision de mettre en place des droits de douane : leur popularité, surtout auprès de ceux qui travaillent dans les secteurs où ces droits sont imposés. Les chercheurs du National Bureau of Economic Research (NBER) soulignent en effet que les habitants des régions les plus exposées aux droits de douane ont été plus susceptibles de voter pour la réélection de Donald Trump en 2020.

Un argument que ce dernier n’a pas mis en avant dans ses déclarations pour justifier sa « tarifmania », mais qui pourrait bien avoir pesé.

The Conversation

Antoine Bouët ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

03.04.2025 à 11:04

Réduire la vitesse, changer de revêtement… Quelles solutions contre la pollution sonore routière ?

David Ecotière, Chercheur en acoustique environnementale - Directeur adjoint de l’Unité Mixte de Recherche en Acoustique Environnementale (UMRAE), Cerema
Marie-Agnès Pallas, Chercheuse en acoustique environnementale, Université Gustave Eiffel
Le bruit routier est en France la première cause de nuisances sonores. Des travaux de recherche ont comparé l’efficacité des différentes options pour le diminuer.
Texte intégral (2380 mots)

Des chercheurs en acoustique ont comparé différentes options pour atténuer les nuisances sonores causées par le bruit routier. En fonction des situations, il peut être plus intéressant d’opter pour un moteur électrique plus silencieux, de changer le revêtement des routes ou d’optimiser la vitesse du trafic routier. Mais dans la plupart des cas, la solution optimale est plurielle.


Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le bruit est le deuxième facteur de risque environnemental en Europe en matière de morbidité, derrière la pollution de l’air. Il représente un problème majeur pour la santé publique, dont les répercussions socio-économiques globales, estimées à 147 milliards d’euros par an, en 2021, sont trop souvent négligées.

Le bruit des transports, en particulier le bruit routier, est en France la principale cause de ces nuisances. Différentes solutions peuvent pourtant être mises en œuvre pour limiter son impact. Modifier la propagation acoustique en interposant un obstacle de grande dimension entre la source et les riverains (bâtiments, écran acoustique, buttes naturelles…) peut être un moyen très efficace de réduire l’exposition sonore, mais n’est pas toujours techniquement ou financièrement envisageable et ne permet pas de couvrir toutes les situations possibles.

Améliorer l’isolation acoustique des bâtiments est également une très bonne solution technique, mais elle présente l’inconvénient de ne pas protéger les personnes situées à l’extérieur et de perdre en efficacité dès lors que portes ou fenêtres sont ouvertes. La meilleure des options reste ainsi, avant tout, de réduire l’émission sonore à la source.

Dans cette optique, des actions sont régulièrement mises en place, soit dans un cadre réglementaire (étude d’impact de nouvelles infrastructures, opérations de résorption des « points noirs du bruit » etc.), soit de façon volontariste par des collectivités ou des gestionnaires d’infrastructures routières pour lutter contre les nuisances sonores.

Des polémiques récentes sur la façon de réduire le bruit routier peuvent néanmoins brouiller le message auprès du citoyen et nuire ainsi à la crédibilité de ces solutions, dont le rôle reste avant tout de combattre ce fléau environnemental. Qu’en est-il exactement de leur efficacité et de leur pertinence techniques ?

Pourquoi le trafic routier est-il bruyant ?

Avant d’explorer les différentes solutions permettant la réduction du bruit routier à la source, il est important de comprendre les causes de ce bruit et les paramètres sur lesquels on peut agir pour le réduire. Les bruits de comportement, liés à un mode de conduite non conventionnel ou inadapté, contre lesquels des mesures de lutte sont en cours d’évaluation dans plusieurs villes, ne seront pas considérés ici.

Le son émis par un véhicule routier provient de deux principales sources :

  • le bruit de propulsion, dû au système mécanique (moteur, transmission, échappement),

  • et le bruit de roulement, dû au contact entre les pneumatiques en mouvement et la chaussée.

En conditions normales, le bruit de propulsion prédomine en dessous de 30 à 40 km/h pour les véhicules légers (VL) – ou de 40 à 50 km/h pour les poids lourds (PL) – tandis que le bruit de roulement l’emporte au-delà et augmente rapidement avec la vitesse.


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Pour les véhicules actuels en fonctionnement standard, les autres sources potentielles de bruit (écoulement de l’air sur le véhicule…) sont négligeables par rapport au bruit de propulsion et au bruit de roulement.

Pour un bruit constant, il est communément admis que l’audition humaine ne perçoit une variation qu’à partir d’un écart de 2 décibels A (dBA) minimum. L’acousticien de l’environnement considère ainsi qu’un changement inférieur à ce seuil est « non significatif », car insuffisamment perceptible. Il utilise, en première approche, ce seuil comme repère pour juger de l’efficacité potentielle d’une solution de réduction du bruit.

Agir sur la motorisation

Agir sur la motorisation permet de diminuer les émissions sonores à basse vitesse. Les moteurs électriques sont ainsi généralement moins bruyants que les moteurs thermiques, avec une différence qui tend cependant à diminuer pour les véhicules thermiques neufs actuels, moins sonores que par le passé.

La réglementation oblige aussi les véhicules électriques à ajouter un son synthétique en dessous de 20 km/h pour améliorer la sécurité des piétons (dispositif AVAS). Une boîte de vitesse automatique contribue également à réduire l’émission sonore, car elle assure un régime du moteur thermique toujours adapté à l’allure et évite ainsi les excès de bruit dus à des conduites en surrégime.

Hors des restrictions d’accès imposées à certains cœurs de ville, agir sur la motorisation des véhicules n’est cependant généralement pas du ressort d’un gestionnaire d’infrastructure routière. Le changement d’une grande partie du parc roulant est en outre nécessaire pour produire un impact acoustique significatif, ce qui n’est efficace qu’à long terme.

Optimiser l’écoulement du trafic

Pour des effets à court terme, une deuxième option consiste à optimiser l’écoulement du trafic en modifiant le débit des véhicules ou leur vitesse. Les gains sonores attendus d’une réduction du débit suivent une loi logarithmique, où une division par 2 du nombre total de véhicules entraîne une diminution de 3 dBA. La diminution de la vitesse permet quant à elle de diminuer les émissions sonores en agissant sur le bruit de roulement.

Dans ce cas, au-delà de 40 km/h, les gains attendus sont de l’ordre de 1 à 1,5 dBA par tranche de réduction de 10 km/h. Toutefois, les émissions sonores des véhicules légers et des poids lourds n'étant pas équivalentes, l'émission sonore globale d'un trafic routier dépendra des proportions de ces véhicules qui y circulent et du revêtement de chaussée. Il est donc difficile de donner ici une estimation synthétique des gains potentiels dans toutes les situations.

L’application en ligne Motor développée par notre équipe permet à chacun de tester, en première approche, des scénarios de trafic en modifiant les différents paramètres d’influence du bruit afin de juger de leur efficacité potentielle sur la réduction de l’émission sonore d’une voirie routière.

Modifier le revêtement

Une troisième solution consiste à modifier le type de revêtement de chaussée afin d’agir sur le bruit de roulement.

On peut comparer les performances acoustiques de très nombreux revêtements de chaussées, par exemple à l’aide de notre application en ligne BDECHO, qui tire parti de la base nationale des performances acoustiques des revêtements de chaussées français.

Celle-ci montre ainsi que les revêtements les moins bruyants sont ceux dont la couche de surface est à faible granulométrie (enrobés à petits agrégats) et qui présentent une certaine porosité. À l’inverse, celle des plus bruyants a une plus forte granulométrie et n’est pas poreuse.

Si chaque solution peut contribuer à la réduction du bruit routier, chacune comporte également des inconvénients.

Quels avantages pour ces solutions ?

Changer un revêtement bruyant par un autre moins bruyant peut engendrer une réduction du bruit de 2 dBA à 10 dBA au maximum, et ce, dès 25 km/h pour les véhicules légers et dès 40 km/h pour les poids lourds.

Onéreuse, cette solution nécessite une mise en œuvre lourde et une intervention conséquente sur la voirie. Les performances acoustiques des revêtements ont aussi l’inconvénient d’évoluer au fil du temps, avec une dégradation des performances plus rapide pour les revêtements les moins bruyants. Une dispersion importante des performances (de l’ordre de plusieurs dBA) est également observée au sein de chaque catégorie de revêtement, ce qui entraîne une plus grande incertitude sur la prévision des performances attendues.

La réduction de vitesse, quant à elle, n’est pas toujours possible. Ou encore, son efficacité peut être limitée, par exemple si les vitesses de l’infrastructure existante sont déjà modérées ou que la réduction de vitesse ne peut pas être appliquée aux poids lourds, plus bruyants, et que ces derniers sont déjà en proportion non négligeable dans le trafic. Les gains attendus peuvent également être moindres qu’espérés si les vitesses pratiquées sont inférieures aux vitesses réglementaires de l’infrastructure, par exemple en situation chronique de ralentissements ou de congestion.

C’est ce qui a par exemple été constaté lors de mesures acoustiques récentes sur le périphérique parisien, où les gains théoriques ont été atteints uniquement la nuit, lorsque la circulation est fluide. Notons que ce type de solution peut cependant apporter des co-bénéfices intéressants en matière de pollution atmosphérique ou d’accidents de la route, sans nécessairement nuire significativement au temps de parcours perçu.

Combiner les différentes solutions

Réduction des vitesses, revêtements peu bruyants, restriction du trafic, changements de motorisation… quelle est finalement la meilleure méthode pour faire chuter les émissions sonores routières ?

Réduire le trafic global engendrera toujours une chute des émissions, audible sous réserve d’une baisse du trafic d’au moins 30 à 40 %, si la solution est appliquée seule.

Pour les autres options, en zone à vitesse réduite (inférieure à 40km/h), jouer sur la motorisation est la solution la plus efficace. Cela peut passer par l’incitation à l’adoption de véhicules électriques ou d’autres motorisations moins bruyantes, les méthodes agissant sur le bruit de roulement étant dans ce cas moins efficaces.

Dans des voiries où la vitesse moyenne des véhicules est plus élevée, les chaussées peu bruyantes ou la diminution des limites de vitesse peuvent apporter des réductions intéressantes. Mais leur pertinence devra être étudiée au cas par cas en amont, en fonction des propriétés initiales de l’infrastructure considérée (vitesse, structure du trafic, revêtement de chaussée existant, etc.).

Les trois solutions étant compatibles entre elles, l’idéal consiste bien entendu à les associer afin de cumuler avantageusement les gains apportés par chacune d’entre elles.

The Conversation

David Ecotière a reçu des subventions publiques du Ministère de la Transition écologique.

Marie-Agnès Pallas a reçu des financements du Ministère de la Transition écologique, de l’Union européenne et de BpiFrance.

02.04.2025 à 17:34

Tech startup culture is not as innovative as founders may think

Yeonsin Ahn, Professeur assistant, stratégie et politique d'entreprise, HEC Paris Business School
Founders often carry over aspects of old workplace culture into new businesses.
Texte intégral (1096 mots)

Eric Yuan was not happy at Cisco Systems even though he was making a salary in the high six figures, working as vice president of engineering on the videoconferencing software Cisco WebEx.

“I even did not want to go to the office to work,” Yuan told CNBC Make It in 2019.

Yuan was unhappy with the culture at Cisco, where new ideas were often shut down and change was slow. When he suggested building a new, mobile-friendly video platform from scratch, the idea was rejected by Cisco’s leadership. Frustrated by the resistance to innovation, Yuan left the company in 2011 and founded Zoom, whose value increased astronomically during the Covid pandemic years as it became the go-to app for remote work.

One might think that founders who, like Yuan, expressed unhappiness with their previous employers’ culture would establish new companies with very different values. However, we found that, on average, whether they want to or not, founders are likely to replicate the culture of their previous employer in their new venture.

Founders come from somewhere

Yuan’s story includes the idea that many people have of the lumbering tech giant versus the agile startup. Yet our research found that this distinction is actually not so clear.

More than 50 percent of US tech startup founders have previous experience in other companies, often in giants like Google or Meta. The work culture of these huge organizations is not always so easy to shake off when entrepreneurs go on to start their own companies.

In our research, we identified 30 different cultural elements of companies. These include cultures of work-life balance, teamwork, authority, innovation, and compensation-oriented vs customer-oriented culture, to name a few.

Previous research has shown that startup founders transfer knowledge and technology from former jobs. We found empirical evidence that they also transfer work culture.

Comparing organizational cultures of “parents”, “spawns” and “twins”

In our research, we identified startup founders and used their LinkedIn profiles to find companies where they had previously worked. Our team applied natural language processing, namely Latent Dirichlet allocation topic modelling, to text on Glassdoor, a site that allows current and former employees to anonymously review companies. We used the processed reviews to characterize the cultures of “parent” companies and startup companies, or “spawns”. We also identified a match or “twin” for the spawn organization that had a similar size, product and number of years in business.

Then, we compared the culture of each spawn startup to the culture of its parent organization, and the culture of each spawn’s “twin” to the culture of the same parent, in a given year. If a spawn was more similar to its parent than the twin was to the parent, this supported our hypothesis that founders tend to transfer their previous work cultures to their new ventures.

And we found that there are three conditions that favour such a transfer.

  • Length of employment

First, the longer years founders have been at an organization, the more likely they are to transfer its culture to their new startup, because they have become very familiar with that culture.

  • Congruency of culture

The second condition is the congruency of culture, i.e., the degree to which culture is composed of elements that are consistent in their meanings, and hence, have internal compatibility.

For example, in our data, there a cloud-based location services platform that has high congruency in its culture. The company has three highly salient cultural elements: it is adaptive, customer-oriented and demanding. These elements consistently point to a culture of customer responsiveness. Our data also includes an e-commerce clothing platform with two cultural elements – growth orientation and work-life balance – that are poorly aligned in their meanings, reducing the congruency of its culture.

We found that the more internally congruent a parent organization’s culture is – and thus, the easier it is to understand and learn – the more likely it is that founders will transfer its elements to their new companies.

  • Typicality of culture

Third, the more atypical an organization is – the more it stands out from others in its field – the more likely it is that its culture will be transferred to the startup.

In an atypical culture, it is easy for employees to identify cultural elements, and to remember and incorporate them once they found a startup. Because an atypical culture draws a stronger boundary that distinguishes an organization from others, employees become more aware that the organization has chosen them and that they have chosen to work in it. This creates a cognitive attachment in the employee toward the organization, and also increases how well they learn its culture.

In our study, each startup’s cultural atypicality was measured by calculating the cultural distances between all organizations within the same product category for a given year.

It’s common for founders to describe their culture as distinctive or one-of-a-kind. However, we found that’s not necessarily the case. Founders tend to replicate the culture of their previous employers because they’re accustomed to that way of working.

False perceptions?

Many students tell me they’re drawn to more creative and innovative work environments – something they often associate with startups rather than traditional, established companies.

But our research suggests this perception might not be entirely accurate.

Job seekers looking for unique or forward-thinking cultures may be surprised to find that startup environments resemble those of larger tech companies more often than expected.

And for founders – especially those who left previous roles because of frustrating workplace cultures – it can be a wake-up call to realize how easy it is to unintentionally recreate the very environments they may have hoped to avoid.

The Conversation

Yeonsin Ahn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

02.04.2025 à 16:55

Donald Trump : bateleur de foire ou habile stratège ? Ses techniques de négociation décryptées

Alain Somat, Professeur de psychologie sociale, Université Rennes 2
Fabien Girandola, Professeur de Psychologie Sociale, Aix-Marseille Université (AMU)
Stéphane Amato, Maître de conférences en sciences de l'information et de la communication, Université de Toulon
Les annonces brutales de Donald Trump concernant le commerce, l’Ukraine ou le Groenland, déstabilisent la scène internationale. Mais ses techniques de manipulation et de négociation sont bien connues des chercheurs en psychologie sociale.
Texte intégral (1714 mots)

Droits de douane exorbitants, volonté d’annexer certains pays voisins, humiliation du président ukrainien… La tactique incendiaire de Donald Trump choque et déstabilise la scène internationale. Mais ses techniques de négociation et de manipulation sont bien connues des chercheurs en psychologie sociale.


Traiter le président Volodymyr Zelensky de « dictateur », avancer qu’« il joue avec la troisième guerre mondiale », menacer de taxer de 200 % le champagne français et les vins européens, vouloir « annexer » le Canada un jour puis le Groenland le lendemain et poursuivre avec le canal de Panama pour prétendre ensuite que la bande de Gaza sera la future « Riviera du Proche-Orient ». Autant de déclarations, en première analyse, qui peuvent apparaître plus insensées les unes que les autres. Il reste qu’elles permettent au 47e président des États-Unis d’envahir, jour après jour, semaine après semaine, l’espace médiatique national et international.

Pour les observateurs occidentaux les plus avisés, Donald Trump recourt, ce faisant, à un rapport de force permanent, contrastant avec les traditions diplomatiques entre États souverains. Certains analystes politiques ont qualifié cette stratégie de « carpet bombing » : envoyer d’abord un tapis de bombes pour mieux négocier par la suite.


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La question n’est pas tant de savoir si cette méthode a été arrêtée de façon unilatérale par le président Trump ou si elle a été le fruit d’une concertation avec ses conseillers et son administration. L’interrogation est tout autre : cette stratégie présente-t-elle un bénéfice quelconque ?

Sur la base des travaux réalisés par les psychologues sociaux (Joule et Beauvois, 2024), nous pouvons légitimement penser – qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse – que cette « brutalité assumée » est redoutablement efficace. Regardons de plus près pour se donner les moyens de l’analyse.

Souffler le chaud et le froid

Dans un premier temps, on formule une demande totalement inacceptable, en montrant « ses muscles » dans un double but : premièrement, mettre la barre très, très haut ; deuxièmement, effrayer ainsi la partie adverse. Pensons, par exemple, à la demande initiale adressée par le président Trump au sujet de l’accès des États-Unis aux terres rares ukrainiennes en compensation de l’aide militaire et financière versée depuis trois ans, demande exorbitante, comportant la mention d’un montant de 500 milliards de dollars !

Puis, dans un second temps, on formule une demande moins déraisonnable, 300 milliards – un « deal » restant très avantageux pour les États-Unis – dans un climat plus apaisé, en affirmant avoir « beaucoup de respect » pour celui qu’on avait, la veille, qualifié de dictateur. Tel est, pour le président Trump, la meilleure manière d’arriver à ses fins sur le terrain de la négociation.

Le comble : en acceptant, ses interlocuteurs auraient, en prime, le sentiment d’avoir échappé au pire ! Pensons à la manière dont ont été négociés les accords de libre-échange sous l’administration Trump en 2017 en justifiant, par des raisonnements biaisés, des augmentations très significatives des droits de douane (se référer aux négociations sur l’Alena entre le Mexique, le Canada et les États-Unis).

Les volte-face du président états-unien – souffler le chaud et le froid – pour imprévisibles qu’elles puissent paraître, sont sous-tendues par une option stratégique exposée, dès 1987, dans son ouvrage autobiographique The Art of the Deal (co-signé avec le journaliste Tony Schwarz) :

« Je vise très haut, et je continue à pousser, pousser et pousser pour obtenir ce que je veux. »

À y regarder de près, Trump recourt à deux techniques d’influence – pour ne pas dire de « manipulation » – décrites et explicitées par Joule et Beauvois dans leur célèbre best-seller Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens(2024).

L’efficacité de chacune de ces techniques, prises isolément, est expérimentalement démontrée, ce qui signifie qu’en recourant à l’une ou à l’autre de ces procédés, on augmente significativement ses chances de parvenir à ses fins.

La première, la technique dite de la « porte-au-nez », consiste à formuler une requête exorbitante (demander à quelqu’un de s’arrêter de fumer pendant un mois) avant de faire une proposition plus acceptable néanmoins encore coûteuse (demander de s’arrêter de fumer pendant vingt-quatre heures). Cette technique s’apparente aux pratiques de marchandage : on part d’une position extrême en vue de parvenir durant la transaction à l’accord le plus avantageux possible.

La technique de la « porte-au-nez »

On doit à Cialdini et à ses collègues la première démonstration expérimentale du phénomène de « porte-au-nez ». Il s’agissait d’obtenir d’étudiants qu’ils veuillent bien accompagner durant deux heures de jeunes délinquants en visite au zoo. En formulant directement cette requête (groupe contrôle), les chercheurs obtinrent un taux d’acceptation de 16,7 %. En utilisant la technique de la « porte-au-nez », ils obtinrent un taux d’acceptation de 50 %.

Cette fois, ils formulèrent, d’abord, une demande démesurée :

« Nous sommes en train de recruter des étudiants qui accepteraient de travailler comme conseillers bénévoles au centre de détention pour jeunes délinquants de la région. Ce travail exige que vous leur consacriez deux heures hebdomadaires pendant au moins deux ans. Vous seriez amenés à tenir le rôle du grand frère de l’un des garçons du centre de détention. Seriez-vous intéressé ? »

Évidemment, tous les étudiants sollicités refusèrent.

La seconde requête était présentée différemment :

« Nous recrutons également des étudiants pour accompagner un groupe de jeunes du centre de détention lors d’une visite au zoo. Ici encore nous avons besoin de bénévoles et cela vous prendrait environ deux heures dans l’après-midi ou la soirée. Seriez-vous intéressé ? »

La technique de la « porte-au-nez » permit donc de tripler le nombre de personnes qui acceptèrent d’accompagner des délinquants en visite au zoo.

La technique de la « crainte-puis-soulagement »

La seconde technique, dite de « la crainte-puis-soulagement », consiste d’abord à faire peur voire très peur (en informant les participants d’une expérience scientifique, alors qu’ils ne s’y attendaient pas, qu’ils vont devoir recevoir des chocs électriques), puis à se montrer rassurant (en leur faisant savoir qu’ils n’auront finalement pas à endurer ces chocs). En procédant ainsi, les chercheurs ont observé que les personnes acceptaient ensuite plus facilement de faire ce qu’on souhaitait les voir faire, même avec des demandes coûteuses (collecter pendant plusieurs heures de l’argent dans la rue).

Dolinsky et Nawrat) furent les premiers à étudier expérimentalement la technique de la « crainte-puis-soulagement ».

Une de leur recherche concerne des automobilistes s’étant garés à un endroit interdit. En revenant, ils trouvaient sous l’essuie-glace du véhicule, un papier paraissant être un PV. Dans un cas, il s’agissait d’une simple publicité, dans l’autre, d’une injonction les enjoignant à se présenter au poste de police pour stationnement illicite. L’expérimentatrice, cachée pour l’occasion, laissait l’automobiliste lire le message, puis elle se présentait :

« Bonjour, je suis étudiante… Voudriez-vous remplir un questionnaire pour me rendre service ? Cela ne prendra que quinze minutes. »

Le taux d’acceptation fut de 32 % dans le groupe contrôle, groupe dans lequel les automobilistes n’avaient trouvé aucun papier sur leur pare-brise, contre 62 % dans la condition de « crainte-puis-soulagement » (chez les personnes ayant été confrontées à la publicité). Du simple au double donc.

Ce taux est très différent pour les personnes assignées à comparaître au commissariat : 8 % seulement. C’est donc bien sur la spécificité du couple « crainte-soulagement », et non pas sur la peur en tant que telle, que repose la performance de ce procédé.

Quand on sait que l’articulation de ces deux techniques de manipulation permet encore de gagner en efficacité et considérant la manière dont Donald Trump les esquisse dans son ouvrage The Art of the Deal, nous sommes en droit de nous poser une question essentielle.

Le président des États-Unis, plutôt qu’un bateleur de foire, ne serait-il pas un habile stratège, qui utiliserait, à escient, ces mécanismes dont l’efficience est démontrée, depuis plusieurs décennies, lors de recherches de laboratoire et de terrain ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

02.04.2025 à 16:55

Envisager le pire : le scénario d’une crise de régime imminente aux États-Unis

Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)
François David, Professeur des Universités, Université Littoral Côte d'Opale
Exercice de prospective : que se passerait-il en cas de dégradation des rapports entre la présidence et la Cour suprême ?
Texte intégral (2622 mots)

L’énergie déployée par Donald Trump et son administration pour mettre en œuvre un programme consistant, pour une large partie, à défaire profondément l’État fédéral et certaines mesures prises en contournement des lois existantes ont provoqué l’ire de plusieurs juges fédéraux et des remontrances de la Cour suprême. Si cette confrontation entre l’exécutif et le judiciaire venait à se durcir, le pays pourrait entrer dans une période extrêmement troublée, et il reviendrait peut-être à l’armée de jouer un rôle déterminant.


Face aux recours de toutes parts et aux injonctions judiciaires que provoquent les décrets/ordres exécutifs du président des États-Unis ainsi que les multiples atteintes administratives ou de confidentialité commises par le bureau de la gestion et du budget (OMB) ou le département de l’efficacité gouvernementale (DOGE), les deux principaux outils à travers lesquels Donald Trump cherche à démanteler l’administration et une bonne partie des agences fédérales, peut-on envisager la possibilité d’une crise constitutionnelle prochaine ?

Si la Cour suprême des États-Unis désavouait le président ou les organes placés sous sa responsabilité exécutive et si ces derniers passaient outre les décisions de la Cour, en l’accablant d’opprobre, jusqu’où une telle confrontation pourrait-elle aller ?

Trump face à la fronde d’une partie du système judiciaire

Le moment semble se rapprocher où la Cour suprême devra se prononcer en ultime recours soit sur différentes plaintes collectives, soit sur les multiples injonctions émises par des juges fédéraux contre le gouvernement, comme elle l’a fait le 5 mars dernier, en donnant raison (en résumé) aux deux injonctions d’un juge de district du Rhode Island qui avait exigé, sans succès, la reprise des versements de fonds votés par le Congrès, provisionnés mais suspendus à l’Agence USAid.


À lire aussi : La fin des programmes d’aide internationale des États-Unis (et leur baisse ailleurs) : une folle indifférence aux malheurs du monde


Le 18 mars 2025, le président de la Cour suprême John Roberts Jr est intervenu, fait rarissime, pour rappeler mais sans le nommer à Donald Trump que la bonne procédure quand on voulait contester une décision judiciaire fédérale était de faire appel plutôt que de réclamer la destitution (« impeachment ») du juge, une procédure exceptionnelle.

Le gouvernement a donc fait appel, le 20 mars, de l’ordre par lequel le juge de Washington James Boasberg (nommé successivement par Bush fils et Barack Obama, puis confirmé chaque fois par le Congrès) avait suspendu l’expulsion sans vérification scrupuleuse de 200 membres présumés d’un gang vénézuélien vers une prison du Salvador, sur la base contestable d’une loi d’exception du XVIIIe siècle.

Cet ordre a été émis avant le décollage de l’appareil qui emmenait ces expulsés vers le Salvador, ce qui peut signifier qu’il a été délibérément ignoré par les autorités, même si l’administration Trump affirme que l’injonction a été portée à sa connaissance alors que l’avion volait déjà au-dessus des eaux internationales.


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Trump a publiquement taxé le juge Boasberg de « dingue d’extrême gauche » et son secrétaire d’État, Marco Rubio, a reposté le message moqueur du président du Salvador Nayiub Bukele, allié de Trump ravi de l’assister dans ses procédures d’expulsion : « Oups… trop tard ! »

Capture d’écran du compte X de Marco Rubio, où il reposte un message de Nayib Bukele, président salvadorien, reprenant lui-même un article du New York Post consacré à l’ordre émis par le juge Boasberg. Compte X de Marco Rubio

Si la Cour suprême reconnaissait, à l’occasion de cette affaire très symbolique, ou à l’occasion d’autres décisions à venir, que le président du pays ou des membres de son cabinet s’étaient rendus coupables d’un abus de pouvoir exécutif et/ou de la violation des lois et de la Constitution fédérale, il y a fort à parier que l’exécutif fédéral refuserait catégoriquement une telle interprétation.

Beaucoup d’observateurs s’attendaient à voir une Cour aux ordres de Trump, étant donné que les conservateurs y sont majoritaires et que trois juges particulièrement radicaux ont été nommés durant le premier mandat Trump. Mais sa décision du 5 mars et le rappel à l’ordre du juge Roberts montrent qu’elle est prête à faire front, contrairement à ce qu’on pensait.

Or, la Cour est souveraine. Depuis 1803, elle s’est attribué, avec l’arrêt Marbury v. Madison, le droit de juger de la constitutionnalité des décisions de l’exécutif, selon le texte de la Constitution, mais aussi selon ses principes et ses valeurs, lesquelles ont évolué au fil des décennies. La Cour est également garante de l’équilibre constitutionnel entre les pouvoirs, de leurs compétences respectives et de l’équilibre des compétences entre l’État fédéral et les États fédérés.

Le scénario de l’escalade

Que se passerait-il si le président des États-Unis et son entourage continuaient d’agir en ignorant délibérément les décisions défavorables à leurs actions et jetaient la Cour suprême en pâture à la vindicte populaire, en l’accusant d’aller à l’encontre des attentes du peuple souverain ?

Sous l’effet de l’indignation, un tel développement pourrait pousser inexorablement une partie de la population à se mobiliser massivement pour défendre la position d’un président qui apparaîtrait une fois de plus comme entravé dans son action par cet « État profond » qu’il ne cesse de pourfendre, tandis que l’autre partie s’alarmerait au contraire d’un basculement dans la « dictature ».

Devant la virulence des manifestants hostiles à ses projets, Donald Trump pourrait en appeler à ses partisans et aux « milices patriotes », resurgies comme un spectre de la marche sur le Capitole, le 6 janvier 2021. Il pourrait aussi chercher à utiliser les services les plus opérationnels de la police fédérale voire faire appel à la Garde nationale et à l’armée elle-même, en activant l’Insurrection Act de 1807, au nom de la protection du territoire national, enclenchant au passage la loi martiale. Les affrontements violents pourraient dégénérer dans les villes et les gouverneurs des États fédérés, selon leur bord politique, pourraient ordonner à leurs forces de sécurité de contenir l’un ou l’autre des camps.

Que ferait l’armée ?

Le pire n’est jamais sûr. Mais dans ce scénario catastrophe, la seule force institutionnelle capable de s’opposer frontalement à un tel engrenage serait paradoxalement celle qui a tous les moyens d’agir derrière le président : l’armée des États-Unis.

Cette dernière pourrait déclarer, à l’occasion même de son déploiement, qu’elle ne reconnaît plus le président comme son commandant en chef, parce qu’il outrepasse la Constitution. Toutefois, la probabilité d’une telle attitude paraît très faible, et ce, pour deux raisons.

Selon la Constitution, le président est le commandant en chef des armées. Si les généraux américains lui désobéissaient, ils seraient des factieux. Or le droit militaire en matière de felony est impitoyable.

De plus, quand dans le passé l’armée a pris parti dans un conflit constitutionnel, sa partie factieuse a directement contribué au déclenchement de la guerre civile (1861-1865) où un bon tiers des généraux et des officiers supérieurs étaient passés à la Confédération. Depuis, elle a interdiction formelle, à travers le Posse Comitatus Act de 1878, de se mêler des affaires du gouvernement civil, de la justice et des procédures judiciaires.

Cependant, le chef d’état-major interarmées (chairman of the Joint Chiefs of Staff), entouré des plus hauts gradés, pourrait décider en conscience que les corps militaires cessent d’obéir temporairement aux ordres d’un président qui se place au-dessus de la Constitution fédérale et qui ne se conforme pas aux décisions souveraines de la Cour suprême.

Déjà en juin 2020, au cours de son premier mandat, quand Trump avait avancé l’idée d’envoyer l’armée d’active pour disperser les manifestations consécutives à la mort de George Floyd, sa menace avait provoqué une levée de boucliers militaires de la part d’anciens hauts gradés, parmi lesquels deux anciens chefs d’état-major d’une des trois armées, l’amiral Michael Mullen (2007-2011) et le général Martin Dempsey (2011-2015), mais aussi James Miller, ancien sous-secrétaire à la défense chargé de la politique, le général John Allen, ancien envoyé spécial du président dans la coalition contre Daech, l’amiral James Stavridis, ancien commandant suprême des forces alliées en Europe, ou encore le général John Kelly, directeur de cabinet de la Maison Blanche de 2017 à 2019.

Le 5 juin de la même année, le Washington Post publiait une lettre de 89 anciens officiels de la défense – dont plusieurs anciens secrétaires à la défense comme Ashton Carter ou Leon Panetta  – exprimant leur inquiétude face à la perspective que l’armée soit utilisée pour s’en prendre à des manifestants. Enfin, Jim Mattis, véritable légende du corps des Marines, premier secrétaire à la défense du premier mandat de Donald Trump, mais démissionnaire en décembre 2018, était sorti de son silence en juin 2020 pour condamner les divisions créées par ce dernier dans la société américaine et son instrumentalisation de l’armée.

Les dispositions du Titre 10 de l’US Code obligent les forces armées à être loyales envers la Constitution des États-Unis, pas envers le président de l’exécutif. Rappelons au passage que le président a la même obligation envers la Constitution.

De même, les forces armées sont censées obéir à des ordres légaux (vaste débat) et à refuser des ordres illégaux, une attitude qui est rappelée dans le cadre du Code of Conduct militaire. Ce document dresse la liste détaillée des situations où le corps militaire doit refuser des ordres contraires à l’éthique et au droit international des conflits armés.

L’armée peut bloquer toute tentative d’insurrection avec armes sur le territoire. Elle pourrait s’arroger de facto le pouvoir de maintien de l’ordre territorial jusqu’à ce que l’exécutif se plie aux décisions judiciaires fédérales et reconnaisse ses limites dans l’exercice de son autorité. Dans l’attente de cette résolution de crise, l’armée pourrait collaborer avec la justice des États, dans une sorte de qualified martial law, où la force armée maintient l’ordre, arrête les perturbateurs mais les remet au juge civil.

En un mot, l’armée pourrait devenir un dernier recours pour protéger les mécanismes et les rouages abîmés de la démocratie américaine, si jamais la souveraineté de l’appareil judiciaire fédéral était contestée et si le pays versait ouvertement, outre l’affrontement entre citoyens, dans l’arbitraire et la dictature larvée.

The Conversation

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