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24.03.2025 à 16:16

Le Mali, le Niger et le Burkina Faso quittent la Francophonie : rupture définitive ou crise passagère ?

Prof. Roger K. Koudé, Titulaire de la Chaire UNESCO « Mémoire, Cultures et Interculturalité » Professeur de Droit international à l’Institut des droits de l’homme de Lyon (IDHL) Université Catholique de Lyon, UCLy (Lyon Catholic University)
Les trois pays sahéliens, qui ont tous trois joué un rôle important dans l’histoire de l’OIF, viennent d’annoncer leur départ de la Francophonie.
Texte intégral (2046 mots)

Contrecoup de la dégradation des relations entre la France et ces trois États, dirigés par des militaires arrivés au pouvoir au cours de ces dernières années grâce à des putschs, le Mali, le Niger et le Burkina Faso sortent de l’Organisation internationale de la Francophonie. Un coup d’éclat d’autant plus marquant que tous trois en ont été des acteurs majeurs au cours de sa longue histoire.


À quelques heures de la célébration annuelle de la Journée internationale de la Francophonie, trois États africains du Sahel (le Niger, le Burkina Faso et le Mali) se retirent presque simultanément de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

Le retrait de ces trois États, tous membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), semble s’inscrire dans la continuité de la dégradation des relations entre ces pays et la France, depuis la prise de pouvoir par les militaires, successivement au Mali en 2020, au Burkina Faso en 2022 et au Niger en 2023.


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Si, dans sa lettre adressée aux ambassadeurs de son pays, le 17 mars dernier, le secrétaire général du ministère nigérien des affaires étrangères indique sobrement que « le gouvernement nigérien a décidé souverainement du retrait du Niger de l’Organisation internationale de la Francophonie », ce à quoi la porte-parole de la Francophonie a réagi en estimant que l’Organisation était le « dommage collatéral d’une situation géopolitique qui la dépasse », le retrait du Mali est, en revanche, soutenu par une accusation directe à l’égard de l’Organisation, exprimée dans la note verbale du ministère des affaires étrangères et de la coopération internationale de la République du Mali, adressée au ministère de l’Europe et des affaires étrangères de la République française, le 18 mars 2025 :

« L’OIF, au lieu d’accompagner le Mali dans la réalisation des aspirations légitimes de son peuple, s’est illustrée par l’application sélective des sanctions et le mépris de la souveraineté du Mali. »

S’agit-il, pour ces trois États, d’une rupture de fond avec la Francophonie ou d’une crise diplomatique passagère liée essentiellement à la dégradation des relations entre ces pays du Sahel et la France, qui se trouve être le pays hôte du siège de l’OIF ? De même, le timing choisi, à savoir l’approche de la Journée internationale de la Francophonie que l’on célèbre annuellement dans tout l’espace francophone, est-il vraiment fortuit ou doit-on y déceler un message quelconque ? Ce triple retrait risque-t-il d’avoir quelque incidence dans d’autres pays francophones du continent africain qui, faut-il le rappeler, est l’épicentre et le cœur battant de la Francophonie ?

Le Niger, État fondateur et berceau de la Francophonie institutionnelle

Avec le retrait du Niger, la Francophonie perd non seulement l’un de ses membres fondateurs mais aussi, dans une certaine mesure, le pays d’où elle tire ses origines : il convient de rappeler que c’est à Niamey, sous l’impulsion du président nigérien de l’époque, Hamani Diori, l’un des pères de la Francophonie institutionnelle, que l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), dont l’OIF est l’héritière, a vu le jour, le 20 mars 1970.

Les relations entre la France et le Niger, suspendu de l’Organisation francophone depuis le coup d’État militaire du 26 juillet 2023 n’ont cessé de se dégrader jusqu’au retrait du 17 mars 2025. Un départ que la porte-parole de l’OIF Oria K. Vande Weghe a jugé regrettable lors d’une intervention sur RFI, tout en laissant entendre que la coopération avec Niamey ne prenait pas nécessairement fin pour autant :

« La volonté de la secrétaire générale, ce sera de solliciter l’avis des États pour voir dans quelle mesure l’OIF peut rester engagée auprès des populations de ces pays-là. On a des projets en cours. Le retrait du Niger des instances de la Francophonie, est-ce que cela doit nécessairement pénaliser les populations auxquelles nous sommes attachées ? L’Organisation internationale de la Francophonie a à cœur les communautés francophones, y compris dans les pays non membres. Donc, il n’y a pas de raison que ça cesse pour le Niger. »

Le Mali, autre symbole fort de la Francophonie institutionnelle

Si la note verbale précitée du ministère des affaires étrangères et de la coopération internationale du Mali accuse l’OIF de s’être « illustrée par l’application sélective des sanctions », le même document contient un rappel historique qui ne manque pas d’intérêt et souligne même l’attachement du Mali aux valeurs et aux idéaux promus par la Francophonie :

« La République du Mali, membre fondateur de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), devenue par la suite l’Organisation internationale de la Francophonie, a contribué, de manière significative, à la construction et au renforcement de cette organisation. Le Mali a, à maintes occasions, démontré son attachement aux valeurs et idéaux promus par la Francophonie. »

Un tel rappel historique et cette convergence de vues soulignée, relativement aux valeurs et idéaux promus par la Francophonie, sont indéniablement une ouverture pour l’avenir des relations entre l’OIF et Bamako qui est le berceau de la Déclaration devenu le texte normatif de référence de la Francophonie. En effet, la Déclaration de Bamako du 3 novembre 2000 dote l’organisation internationale des moyens d’action en cas de rupture de la légalité démocratique ou de violations graves des droits humains dans un État membre.

La note verbale portant retrait de l’État malien de l’OIF préserve donc une certaine marge pour d’éventuelles discussions futures ; reste à voir quels seraient alors les éléments à partir desquels de telles discussions pourraient incidemment être engagées.

Quid du Burkina Faso ?

Si, pour le moment, rien de particulier ne filtre du retrait du Burkina Faso, intervenu en même temps que celui du Niger, il est presque certain que la problématique soit sensiblement la même que celle des deux autres États du Sahel.

En effet, cet État sahélien, qui est également un membre fondateur de la Francophonie et qui en fut longtemps l’un des piliers, a une grande proximité idéologique avec ses voisins malien et nigérien.

Cette proximité idéologique est en grande partie liée à la prise de pouvoir par l’armée dans ce pays également, à leur opposition commune à l’ancienne puissance coloniale (la France, donc), au retrait concerté de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), dont ils sont aussi des États membres fondateurs, et à la volonté de développer à l’international de nouveaux partenariats ; ce qui va se traduire notamment par un net rapprochement avec la Fédération de Russie.

La récurrence du phénomène de retrait des États des organisations internationales

Le retrait d’un État d’une organisation internationale, tout comme son adhésion, est un phénomène classique qui relève de son imperium, autrement dit de sa souveraineté-liberté. Ce phénomène s’est d’ailleurs régulièrement manifesté dans les relations internationales, y compris au cours de ces dernières années ou décennies.

Ainsi en est-il précisément du retrait effectif des trois États sahéliens du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, le 29 janvier 2025, comme celui du Royaume-Uni de l’Union européenne, depuis le 31 janvier 2020, ou comme celui du Burundi de la Cour pénale internationale (CPI), qui a pris effet à partir du 17 octobre 2017, celui du Royaume du Maroc de l’Union africaine en 1984 et de son retour dans la même organisation en 2017, ou encore celui des États-Unis de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) en 2017 et de leur retour dans la même organisation en 2023, etc.

Il n’est donc pas impossible que les trois États africains du Sahel qui viennent de se retirer de l’Organisation internationale de la Francophonie réintègrent un jour cette même organisation dont ils sont historiquement, nous l’avons souligné, des membres fondateurs ainsi que des piliers et des symboles importants.

Si l’idée que la Francophonie serait une victime collatérale « d’une situation géopolitique qui la dépasse » peut être jugée fondée, l’Organisation francophone peut aussi éventuellement en tirer les enseignements nécessaires et prendre des dispositions relatives à des situations de cet ordre qui, malheureusement, ne manquent pas dans les organisations internationales.

Reste alors l’accusation récurrente et épineuse du « deux poids-deux mesures » à laquelle les organisations internationales sont en réalité presque toutes confrontées et qui se trouve au cœur du retrait des trois pays sahéliens qui estiment infondées les critiques exprimées à leur égard par l’OIF depuis que des militaires y ont pris le pouvoir. En effet, de telles accusations ont été régulièrement formulées à l’égard des Nations unies, de la Cour pénale internationale, de l’Union africaine (y compris au sujet de la situation politique des États africains du Sahel au cours de ces dernières années) ou encore de la Cedeao dont le Burkina Faso, le Mali et le Niger se sont aussi retirés tout récemment, etc.

On l’aura compris : les retraits et retours d’États dans des organisations internationales sont des affaires relativement courantes, en quelque sorte inévitables, du fait même du fonctionnement de ces grandes institutions qui peinent parfois à convaincre l’ensemble de leurs membres de la justesse et de l’équité de leurs déclarations.

The Conversation

Prof. Roger K. Koudé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

23.03.2025 à 16:56

La mondialisation rendra-t-elle la guerre des tarifs douaniers inefficace ?

Myriam Ben Saad, Associate professor, Kedge Business School
Avec l’émergence d’une guerre tarifaire sans précédent, assiste-t-on au bouleversement des chaînes de valeur mondiales ? Avec quels perdants et quels gagnants ?
Texte intégral (2087 mots)
Ouvriers indiens dans une usine de fabrication de téléphones. Bientôt amenée à disparaître au profit des États-Unis ? PradeepGaurs/Shutterstock

Depuis la chute du mur de Berlin, la mondialisation a le vent en poupe. Selon l’adage, chaque pays apporte sa pierre à l’édifice d’un produit fabriqué. Avec l’émergence d’une guerre tarifaire sans précédent, assiste-t-on au bouleversement des chaînes de valeur mondiales ? Avec quels perdants et quels gagnants ?


Les nouvelles mesures tarifaires de Donald Trump frappent de plein fouet les chaînes de valeurs mondialisées. Elles pénalisent notamment les producteurs français d’alcool avec des taxes à hauteur de 200 %, mais également l’ensemble des maillons économiques interdépendants. L’idée : inciter à produire aux États-Unis.

Ces soubresauts mettent en lumière l’importance des chaînes de valeur mondiales. Ces dernières ont profondément transformé les dynamiques de production et d’échange en fragmentant la fabrication des biens à travers plusieurs pays. Cette organisation optimise les coûts et la spécialisation, mais elle lance également des défis. Du smartphone assemblé en Asie, avec des composants en provenance de divers régions du monde, à l’automobile fabriquée avec des pièces provenant de plusieurs continents, la production internationale est désormais hautement fragmentée.

Si ces chaînes de valeur influencent la compétitivité des échanges, qui supporte réellement ces taxes et à quel moment du processus de production ?

Tarifs douaniers mondiaux sur l’agriculture, sur la manufacture et sur les ressources naturelles. UNCTAD

Plusieurs taxes

Il existe plusieurs types de taxes. Prenons l’exemple du smartphone. Ce produit très sophistiqué est soumis à plusieurs types de taxes, principalement des droits de douane à l’importation. Ces taxes peuvent être proches de 0 % dans l’Union européenne. Elles augmentent dans certains pays comme l’Inde, atteignant 10 à 20 %. Ces différences de droits de douane sont dues à des objectifs économiques et commerciaux distincts. L’Inde utilisent le droit de douane pour protéger et encourager la production locale et réduire la dépendance aux importations. La TVA est généralement autour de 20 % pour ce produit.

Sans oublier les barrières non tarifaires (BNT). Elles comprennent essentiellement les normes techniques et les certifications, les barrières sanitaires et de sécurité, les normes sur le recyclage, les interdictions des substances dangereuses. Ces barrières non tarifaires compliquent la fluidité des échanges, fragmentent les chaînes de valeurs et poussent vers leur régionalisation.

Aval et amont de la chaîne de valeur

Les droits de douane ne sont pas une taxe uniforme appliquée de manière égale à tous les pays ou à toutes les étapes de la chaîne de valeur. Ils varient considérablement en fonction de la nature du bien échangé. Chaque maillon de la chaîne, qu’il s’agisse de l’extraction des matières premières, de l’assemblage ou de l’exportation des produits finis, présente des coûts différents et des bénéfices variés.


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Les pays qui se trouvent aux premières étapes de la chaîne, par exemple, ceux qui exportent des matières premières ou des produits peu transformés, peuvent subir des taxes élevées sur les biens qu’ils importent pour la transformation. À l’inverse, les pays qui se trouvent plus près de la fin de la chaîne, là où les produits sont finalisés et exportés, peuvent être confrontés à des taxes supplémentaires sur les biens qu’ils cherchent à exporter. Cela peut nuire à leur compétitivité internationale.

Matières premières, composants et produits finis

Les BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud et maintenant plusieurs autres pays – sont souvent positionnés sur les premières étapes de la chaîne : extraction, production de matières premières ou assemblage de composants simples. Ils peuvent être les plus exposés à des droits de douane élevés sur les intrants nécessaires à leur production. Ces pays peuvent être désavantagés si les produits finis qu’ils exportent sont frappés de taxes supplémentaires.

Les pays développés, du G7 et du G8, bénéficient généralement d’une position privilégiée sur les étapes plus avancées de la chaîne. Ils peuvent néanmoins subir les conséquences de l’augmentation des droits de douane, notamment sur les composants qu’ils importent pour l’assemblage de produits finis. Les droits de douane peuvent également affecter les pays développés lorsqu’ils tentent d’exporter des biens sophistiqués, limitant ainsi leur accès à de nouveaux marchés.

Chaîne de valeur d’une voiture Volvo S40. Académie d’Aix-Marseille

L’industrie automobile est fortement impactée par les droits de douane à différentes étapes de la chaîne de valeur. L’importation d’acier en Allemagne depuis l’Inde subit une taxe de 10 %, augmentant le coût de production. Les composants électroniques chinois sont frappés par un droit de 5 % à l’exportation, ce qui alourdit la facture pour les constructeurs allemands.

Enfin, si les États-Unis appliquent un droit de 20 % sur les voitures importées d’Allemagne, cela renchérit leur prix pour les consommateurs états-uniens et réduit leur compétitivité face aux véhicules produits localement.

Effet boule de neige

Nos travaux ont apporté un éclairage sur la manière dont les droits de douane affectent différemment les pays en fonction de leur position dans la chaîne de valeur mondiale. Plus une économie exporte des biens à forte valeur ajoutée, plus il est exposé à des barrières tarifaires.

Les pays qui exportent des produits de haute technologie ou à forte valeur ajoutée – composants électroniques, véhicules ou machines spécialisées – sont souvent les plus vulnérables aux barrières commerciales. Ces produits nécessitent des chaînes de valeur complexes, impliquant des étapes multiples de production réparties entre plusieurs pays. Les droits de douane ont un effet boule de neige, perturbant plusieurs maillons de la chaîne. Ils entraînent une hausse des coûts pour les producteurs. Les pays exportateurs de biens sophistiqués se retrouvent pénalisés par des taxes plus élevées, ce qui freine leur compétitivité sur les marchés mondiaux.

Vers une régulation plus équitable

Une réflexion plus approfondie sur la manière de réguler les droits de douane pourrait permettre une meilleure répartition des bénéfices au sein des chaînes de valeur mondiales.

Cette régulation pourrait se traduire par des politiques différenciées en fonction du niveau de développement du pays. Autrement dit, différencier les droits de douane pour les pays en développement afin de les aider à se positionner dans des chaînes de valeur à haute valeur ajoutée tout en protégeant les industries locales.

Et également encourager des pratiques écologiques et sociales responsables à travers des réductions de droits de douane pour les pays respectant des normes strictes de durabilité.

Ainsi une régulation équitable est nécessaire pour réduire les inégalités entre pays, encourager les pays vulnérables à se positionner sur les chaînes de valeur mondiales et promouvoir un commerce durable et responsable. Il s’agirait de trouver un équilibre entre la protection des industries locales et le maintien de la compétitivité des marchés mondiaux.

The Conversation

Myriam Ben Saad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

23.03.2025 à 16:53

Dissolution ou transformation ? L’avenir du PKK au Kurdistan irakien

Iris Lambert, PhD candidate in political sciences and international relations, Sciences Po
Après plus de quarante ans de lutte armée contre l’État turc, le PKK a accepté un cessez-le-feu et envisage sa dissolution. Le mouvement est basé au Kurdistan irakien, et c’est là que se jouera son avenir.
Texte intégral (2536 mots)

Dès le lancement de sa lutte armée contre le gouvernement turc en 1984, la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a installé ses bases dans les montagnes du Kurdistan irakien. Avec les années, c’est là que le conflit armé s’est principalement délocalisé, provoquant nombre de déplacements forcés et de victimes civiles. À l’heure de l’ouverture d’un nouveau processus de paix entre la Turquie et le PKK, c’est aussi, en bonne partie, dans la partie irakienne du Kurdistan que se joue l’avenir de l’organisation.


Le 27 février dernier, Abdullah Öcalan, 75 ans, fondateur et leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), emprisonné sur l’île turque d’Imrali depuis 1999, a appelé son organisation à mettre en place un cessez-le-feu puis à se dissoudre.

Cette déclaration historique nourrit l’espoir de voir s’achever un conflit qui a fait plus de 40 000 morts en quatre décennies.

De la Turquie au Kurdistan irakien

Au crépuscule du 15 août 1984, trente-six hommes armés sortent du hameau abandonné de Mivroz, au creux des reliefs rocheux et escarpés du nord de l’Irak, traversent la frontière turque et, en quelques heures seulement, atteignent le village d’Eruh. Dans la nuit tombante, un groupe de combattants prend d’assaut la caserne militaire de la bourgade, tandis qu’un autre entre dans la mosquée pour déclamer un message via les haut-parleurs. Que les villageois ne prennent pas peur, annoncent les soldats : ils sont là pour les libérer du « fascisme colonial turc » et pour faire advenir « une société démocratique » fondée sur « l’indépendance nationale » kurde.

Ces militants du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), près de six ans après la fondation de l’organisation en 1978, déclarent ce jour-là, officiellement, le début de la lutte armée contre le gouvernement turc.

Le PKK est un organisme politique armé né en Turquie de l’association de militants kurdes souhaitant lutter contre le gouvernement d’Ankara (au départ, le but est d’obtenir l’indépendance du Kurdistan entier, mais au cours des années 2000, cet objectif évolue pour privilégier l’autogestion localisée au sein même des États, conformément aux préceptes du « confédéralisme démocratique » développé par Ocalan). Toutefois, sa lutte s’est rapidement délocalisée dans les pays voisins, à l’image de cette première offensive orchestrée par le PKK depuis les montagnes du Kurdistan irakien. Aussi, c’est peut-être là, entre autres, que pourrait se jouer le futur de l’organisation : dissolution ou transformation ?


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Le Kurdistan irakien, plus qu’une base arrière pour le PKK

De fait, bien plus qu’une simple base arrière, le Kurdistan irakien accueille depuis les années 1980 non seulement les troupes du PKK, mais également ses quartiers généraux retranchés dans les Monts Qandil, réputés imprenables et situés dans l’est, près de la frontière avec l’Iran. Cette présence de la guérilla sur le sol irakien est d’abord le fruit de la supériorité militaire de l’armée turque qui est parvenue, à mesure que le conflit s’embrasait, à repousser les unités du PKK hors de son territoire.

Des sympathisants du PKK se rassemblent pour célébrer Newroz, le Nouvel an kurde, dans les monts Qandil (2024). I. Lambert, Fourni par l'auteur

Très tôt, Abdullah Ocalan scelle des accords avec les groupes armés locaux, eux-mêmes aux prises avec Bagdad : avec le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) dès 1983, puis avec l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) en 1988. Ces alliances de circonstance vacilleront l’une après l’autre, entraînant des affrontements armés sanglants entre les différentes factions au cours des années 1990.

Vers la même période, le PKK trouve un terrain d’entente avec Saddam Hussein, alors à la tête de l’Irak, qui autorise la guérilla à maintenir ses bases militaires à la frontière turque en échange d’informations sur les mouvements des rebelles du PDK.

Pourtant, en parallèle, les autorités de Bagdad laissent le champ libre à Ankara pour mener des frappes sur les positions du PKK dans un périmètre de 5 kilomètres à l’intérieur du territoire irakien.

Aujourd’hui, le conflit s’est de facto déporté au Kurdistan irakien. Si le PKK continue sporadiquement de frapper directement en Turquie – par exemple, à l’automne 2024, un commando-suicide avait attaqué le siège des industries de défense turque –, la majeure partie des combats opposant la guérilla aux forces armées turques se déroulent dans les monts Matine et les monts Gara, situés dans le nord de l’Irak.

Portraits de combattants du PKK décédés affichés dans la Maison des Martyrs du camp de Makhmour en Irak (2025). I. Lambert, Fourni par l'auteur

Depuis le printemps 2022, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan est engagé dans une offensive dite « Claw-Lock » qui vise à établir un « corridor de sécurité » à la frontière turco-irakienne, ainsi qu’à sécuriser le passage d’une future « route du développement » devant relier le port irakien de Bassora, dans le golfe arabo-persique, à la Turquie puis à l’Europe à horizon 2028. Les affrontements et les bombardements turcs ont provoqué de nombreux déplacements forcés et près de 78 morts civils dans le Kurdistan irakien depuis 2022, d’après l’ONG Airwars.

Depuis peu, après une série de négociations avec Ankara, les autorités irakiennes ont officiellement interdit l’organisation du PKK sur leur sol.

Le temps des négociations

Les conséquences d’une éventuelle cessation des hostilités entre le PKK et la Turquie pourraient donc en premier lieu se faire sentir au Kurdistan irakien, où plusieurs milliers de civils espèrent pouvoir retourner dans leurs villages. À la suite de la déclaration historique d’Abdullah Ocalan, le PKK a annoncé depuis sa base de Qandil un cessez-le-feu unilatéral s’appliquant à ses « forces principales en Turquie » mais aussi « à toutes les structures, ainsi qu’aux équipes spéciales de fedai (escadrons suicides), aux YPS (unités de défense civile), aux MAK (unités du martyr Aziz Güler) et aux autres unités d’autodéfense ».

Néanmoins, la possibilité d’une véritable dissolution continue de dépendre, d’après le groupe, d’une éventuelle libération de son leader et de l’instauration en Turquie de « politiques démocratiques et de bases légales » devant assurer la mise en place du processus de paix. Des exigences pour l’heure jugées inacceptables par Ankara, qui a exigé le 6 mars dernier une dissolution « immédiate et sans condition » du PKK.

Les représentants des partis kurdes qui se partagent le pouvoir au sein du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK, l’entité autonome fédérale du nord de l’Irak) jouent un rôle certes périphérique mais néanmoins important pour le futur du PKK, de ses combattants et de ses sympathisants dans la région.

Cette mission d’intermédiaire entre la guérilla et les autorités turques avait déjà été endossée, dans les années 1990, par le leader historique de l’UPK, Jalal Talabani, ce qui avait permis d’aboutir à la première déclaration de cessez-le-feu unilatéral de la part de la guérilla en 1993. Récemment, une délégation de députés turcs (issus du parti kurde Parti démocratique des peuples, DEM) en charge en leur nom propre, mais avec l’aval d’Ankara, du dialogue avec Abdullah Ocalan a rencontré à plusieurs reprises les chefs du PDK et de l’UPK, ainsi que le président du GRK Nechirvan Barzani, pour faire avancer les discussions sur le sort d’Ocalan et l’avenir du PKK.

Si le rôle exact que jouent les autorités kurdes irakiennes dans les négociations reste difficile à discerner, un processus de paix entre le gouvernement turc et le PKK pourrait également jouer sur le traitement des sympathisants de la guérilla au Kurdistan irakien. C’est que depuis quelques années, et notamment à la suite d’une forme d’âge d’or du PKK dans la région après l’engagement de ses combattants contre l’État islamique, les militants s’inscrivant dans la mouvance pro-PKK ont été férocement criminalisés en Irak. Les partis politiques adhérant à l’idéologie d’Abdullah Ocalan ont été interdits, à l’image du Kurdistan Society Freedom Movement (Tevgera Azadî) qui s’est vu interdire d’activité en août 2024, les assassinats ciblés se sont démultipliés et de nombreux activistes et journalistes ont été arrêtés.

Outre l’espoir d’un allègement de leur traitement souhaité par les organisations civiles sympathisantes du PKK, certaines sources liées aux autorités du Kurdistan irakien ont fait valoir la possibilité que le GRK offre l’asile politique aux cadres supérieurs du PKK qui ne pourraient bénéficier d’une amnistie en Turquie dans le cadre du processus du paix. Reste à savoir quelle serait la forme que pourrait prendre cet accueil, et si les activités politiques du parti pourraient elles aussi s’adapter à ces nouvelles configurations. On l’aura compris : aujourd’hui comme hier, c’est aussi dans les montagnes du Kurdistan irakien que se joue l’avenir du PKK.

Reste à savoir ce qu’une potentielle dissolution du PKK pourrait signifier pour l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES), à dominante kurde, qu’Ankara accuse d’être affiliée au PKK. À la suite des déclarations d’Ocalan, Mazlum Abdi, le chef des file des Forces démocratiques Syriennes (FDS), la branche armée de l’AANES, a déclaré que ses troupes en Syrie n’étaient pas concernées par l’appel au désarmement, tout en rappelant la nécessité d’un cessez-le-feu dans la région.

The Conversation

Iris Lambert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

20.03.2025 à 16:57

Médicaments antirétroviraux injectables contre le VIH : une évaluation impossible en Afrique de l’Ouest ?

Karim Diop, Chercheur en santé publique, Centre régional de recherche et de formation à la prise en charge clinique de Fann, Dakar - Sénégal (CRCF), Université Alioune Diop de Bambey
Bernard Taverne, Anthropologue, médecin, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Gabriele Laborde-Balen, Anthropologue, Centre Régional de Recherche et de Formation à la prise en charge Clinique de Fann (CRCF, Dakar), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Guillaume Breton, Médecin infectiologue. Référent pathologies infectieuses et recherche de l'ONG Solthis. Médecin attaché service de maladies infectieuses, Hôpital Pitié-Salpêtrière, Paris, Sorbonne Université
Des médicaments antirétroviraux injectables à longue durée d’action sont utilisés contre le VIH, notamment en France. Ils pourraient aussi représenter une alternative aux comprimés en Afrique.
Texte intégral (1703 mots)

Des médicaments antirétroviraux injectables à longue durée d’action sont désormais utilisables pour traiter le VIH dans différents pays occidentaux, dont la France. Ils pourraient également représenter une alternative aux comprimés en Afrique. Mais des chercheurs sénégalais et français font face à des blocages pour lancer une étude d’évaluation de l’acceptabilité et de l’efficacité de ces traitements.


Avec 39 millions de personnes contaminées dans le monde, selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la lutte contre VIH demeure un défi majeur de santé publique sur l’ensemble de la planète et la transmission du virus se poursuit. L’Afrique reste particulièrement touchée puisque c’est sur ce continent que vivent la majorité des personnes vivant avec ce virus.

Depuis 2019, en Afrique, pour la prise en charge des personnes vivant avec le VIH, l’usage des combinaisons d’antirétroviraux à doses fixes à base de dolutégravir est recommandé par l’OMS. Ces combinaisons permettent un traitement sous la forme d’un comprimé journalier unique, bien toléré, ce qui améliore considérablement la qualité de vie des personnes vivant avec le VIH.

Néanmoins, prendre un traitement quotidien par voie orale reste une contrainte pour de nombreuses personnes, ce qui peut occasionner des difficultés dans la prise régulière des médicaments. L’observance thérapeutique demeure donc un enjeu crucial pour l’efficacité de ce traitement à vie.

Les antirétroviraux injectables : une alternative aussi en Afrique ?

Aussi le développement de nouvelles stratégies thérapeutiques est nécessaire pour répondre à la diversité des besoins des personnes vivant avec le VIH et des contextes sanitaires et sociaux. Les thérapies antirétrovirales injectables à longue durée d’action peuvent offrir une alternative prometteuse à la thérapie orale quotidienne.

Ces thérapies antirétrovirales injectables ont montré leur efficacité dans la prévention de l’infection à VIH à travers la stratégie de prophylaxie pré-exposition ou « PREP », mais également comme traitement des personnes vivant avec le VIH.


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En Europe et en Amérique du Nord, la combinaison associant deux antirétroviraux (cabotégravir et rilpivirine) injectables tous les deux mois est autorisée depuis 2020. Cette formulation est inscrite comme stratégie thérapeutique dans les recommandations de plusieurs pays sur ces continents, notamment aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France.

En Afrique, en 2025, elle n’est accessible que dans cinq pays (Afrique du Sud, Botswana, Kenya, Ouganda, Zimbabwe) à travers des études conduites par les industriels propriétaires des brevets. Dans les pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, où la stigmatisation vis-à-vis du VIH est encore persistante, les antirétroviraux injectables pourraient améliorer l’observance thérapeutique et la qualité de vie des patients. Ces traitements pourraient élargir l’offre de soins dans le cadre d’une prise en charge différenciée comme recommandé par l’OMS.

Une étude menée au Sénégal pour évaluer l’acceptabilité de ces traitements

Au Sénégal, dès 2021, afin d’anticiper l’usage à venir de ces médicaments, nous avons conduit une première étude qualitative d’acceptabilité des antirétroviraux injectables. Cette étude – « Traitements injectables contre le VIH », ou Tivih – a été menée, avec le soutien financier de l’ANRS–Maladies infectieuses émergentes (ANRS-MIE), par une équipe qui associe des chercheurs et cliniciens sénégalais et français qui ont une ancienne et solide expérience dans le domaine des antirétroviraux en Afrique.

L’étude Tivih a été mise en œuvre en 2021-2022 dans trois services de prise en charge du VIH à Dakar. Des entretiens et des observations ont été réalisés auprès de 42 personnes vivant avec le VIH (dont 12 femmes et 30 hommes, parmi lesquels 20 hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes) et 13 professionnels de santé et responsables nationaux de programmes de lutte contre le sida.

Des résultats encourageants, mais un rapport ambivalent aux injections

Les résultats ont montré que les antirétroviraux injectables sont perçus comme une nouvelle chance de traitement qui permettrait de s’affranchir des contraintes associées au secret de la maladie. Ils garantiraient l’allègement des fardeaux psychologique, logistique et social associés jusqu’ici aux comprimés et diminueraient la crainte de stigmates.

Cet enthousiasme est toutefois nuancé par un rapport ambivalent aux injections et par la crainte d’effets secondaires. Par ailleurs, certaines contraintes liées à la médicalisation des soins sont à anticiper, parmi lesquelles l’obligation de se rendre strictement tous les deux mois à l’hôpital pour l’injection et, avec elle, l’enjeu du glissement de la question de l’observance thérapeutique à celle de l’observance des rendez-vous pour les injections.

Enfin, les résultats mettent en évidence à la fois certaines conditions propices à l’introduction des antirétroviraux injectables au Sénégal – sur la base de l’expérience passée d’introduction d’innovations thérapeutiques – et des défis organisationnels importants, notamment en matière d’approvisionnement et de pérennisation.

Les résultats de cette étude suggèrent l’intérêt et la nécessité de préparer l’introduction des antirétroviraux injectables dans les stratégies thérapeutiques du Sénégal.

Une étude pour obtenir des données dans « la vraie vie »… toujours bloquée

Dans la suite de cette recherche, en janvier 2023, l’ANRS–MIE a accordé à notre équipe un nouveau financement pour conduire au Sénégal une étude sur la faisabilité, l’acceptabilité et l’efficacité du traitement injectable auprès d’une cohorte prospective de 140 personnes adultes vivant avec le VIH, suivies pendant une année, afin de produire des données scientifiques au plus près de la « vraie vie ».

Deux ans plus tard – en mars 2025 –, nous n’avons toujours pas pu débuter cette recherche. Malgré plusieurs échanges et garanties d’engagement des autorités sénégalaises et de l’ANRS-MIE, il est impossible d’obtenir de la part des industriels propriétaires des brevets ces médicaments ni gratuitement ni à l’achat. Le Sénégal ne semble pas faire partie de leurs priorités…

Ainsi, une évaluation indépendante se voit bloquée, ce qui retarde d’autant la production de données probantes qui seront pourtant indispensables pour orienter les recommandations de l’OMS sur l’usage de ces médicaments pour les pays d’Afrique de l’Ouest.

La persistance des inégalités dans l’accès aux innovations thérapeutiques

Ces restrictions pourraient retarder l’accès à large échelle des antirétroviraux injectables jusqu’en 2030, car évaluer l’efficacité comme l’acceptabilité de ces médicaments nécessite du temps.

Cela nous ramène aussi aux sombres années 1997–2000, lorsque les traitements antirétroviraux étaient commercialisés par les industriels propriétaires des brevets au prix de 10 000 dollars par personne et par an, ce qui empêchait les populations vivant en Afrique, notamment, d’accéder à ces traitements.

L’Onusida constate que les objectifs mondiaux de lutte contre le sida ne seront pas atteints en 2025 (l’un des objectifs pour 2025 consistait à passer sous la barre des 250 000 décès). Sachant que les indicateurs sont particulièrement faibles en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, ne pas être en mesure d’évaluer les antirétroviraux injectables constitue un frein à la mobilisation internationale et à l’accès aux nouveaux traitements pour les personnes vivant avec le VIH dans ces régions du monde.

The Conversation

Dr Karim Diop a reçu des financements de l’ANRS Maladies Infectieuses Emergentes, Sidaction-Ensemble contre le Sida et d’Expertise France.

Bernard Taverne a reçu des financements de l'ANRS Maladies Infectieuses Émergentes, de Sidaction - Ensemble contre le Sida et d'Expertise France.

Gabriele Laborde-Balen a reçu des financements de l’ANRS Maladies Infectieuses Emergentes, Sidaction-Ensemble contre le Sida et d’Expertise France.

Guillaume Breton est salarié de l’ONG Solthis.

20.03.2025 à 16:55

Rodrigo Duterte devant la CPI : l’ancien président philippin sera-t-il vu comme un martyr ou comme le symbole de l’efficacité de la justice internationale ?

Noel Morada, Visiting Professor, Nelson Mandela Centre, Chulalongkorn University; and Research Fellow, Asia Pacific Centre for the Responsibility to Protect, The University of Queensland
Avec le prochain procès devant la CPI de l’ex-président Rodrigo Duterte, les Philippines risquent d’être plus divisées que jamais à l’approche d’élections capitales.
Texte intégral (1535 mots)

Devant la Cour pénale internationale (CPI), l’ancien président philippin Rodrigo Duterte doit répondre à des accusations de crimes contre l’humanité présumés concernant des événements survenus lors de sa « guerre contre la drogue ». Toujours populaire dans son pays, dont le paysage politique est marqué par une lutte acharnée entre deux familles – les Duterte et les Marcos – sa condamnation par la CPI est tant perçue comme une volonté du président Marcos de l’évincer définitivement du pouvoir, que comme le signe bienvenu de la fin de l’impunité politique.


Arrêté le 11 mars à Manille, Rodrigo Duterte est accusé par la CPI de crimes contre l’humanité pour des faits survenus entre le 1er novembre 2011 et le 16 mars 2019, dans le cadre de sa guerre brutale contre la drogue aux Philippines. Les accusations concernent non seulement la période où il était président, mais aussi celle durant laquelle il était maire de Davao, la ville la plus riche de l’île de Mindanao.

Duterte et ses alliés ont cherché à contester le mandat d’arrêt, en affirmant que son transfert à La Haye constituait un « acte illégal ». L’ancien homme fort des Philippines pourrait devenir le premier chef d’État asiatique à être jugé par la CPI.

La nouvelle a eu l’effet d’un coup de tonnerre aux Philippines à un moment critique pour le pays, qui s’apprête à organiser en mai des élections de mi-mandat, qui pourraient être déterminantes pour le gouvernement de l’actuel président, Ferdinand Marcos Jr.

Ferdinand Marcos est actuellement en conflit ouvert avec sa vice-présidente, Sara Duterte, la fille de Rodrigo Duterte. Cette dernière a même publiquement menacé de le faire assassiner. En réponse, elle est depuis février mise en accusation et soumise à une procédure de destitution par la Chambre des représentants, dominée par les alliés de Marcos.

Aujourd’hui, il n’est pas impossible que la décision de Marcos d’écarter sa principale rivale et de coopérer à l’arrestation de son père par Interpol se retourne contre lui, dans un pays où la famille Duterte conserve une influence considérable.

Mais alors que certains partisans de Duterte manifestent leur soutien à l’ancien président, de nombreux Philippins se réjouissent au contraire de son arrestation, rappelant son sinistre bilan. Selon les données officielles, plus de 6000 personnes ont été tuées lors d’opérations antidrogue. Les procureurs de la CPI estiment que le nombre de victimes se situe plutôt entre 12 000 et 30 000**.

Une querelle politique de longue date

Les élections de mai mettent en jeu plus de 18 000 postes nationaux et locaux, dont 12 sièges au Sénat, 250 sièges à la Chambre des représentants, 63 postes de représentants de listes de partis, ainsi que 82 postes de gouverneurs et d’autres positions au sein de gouvernements locaux dans tout le pays. Les résultats auront certainement des conséquences importantes pour les Philippines à court terme.

Au Sénat, le résultat des élections pourrait déterminer l’issue du procès en destitution de Sara Duterte qui aura lieu plus tard dans l’année. À ce stade, huit des candidats de l’administration Marcos sont susceptibles de gagner, d’après les derniers sondages. Si au moins deux tiers des sénateurs votent en faveur de la condamnation de Sara Duterte, celle-ci ne pourra plus se présenter à l’élection présidentielle de 2028 ni occuper aucune fonction publique.

Marcos et Sara Duterte ont tous deux vu leur cote de popularité chuter au cours des derniers mois. La popularité de Duterte a encore davantage décliné après sa destitution par la Chambre basse, bien que la vice-présidente jouisse toujours d’une certaine influence dans sa région natale de Mindanao.

Les derniers événements ne l’ont toutefois pas empêchée d’aborder, lors d’un meeting à Hong Kong début mars devant des sympathisants philippins, la possibilité de se présenter à l’élection présidentielle de 2028.

Reste à déterminer si l’arrestation et le procès de son père devant la CPI susciteront un soutien populaire suffisant vis-à-vis de la dynastie familiale pour soutenir Sara Duterte, tant dans son procès en destitution que dans ses ambitions politiques.

Certains des plus fervents partisans de la famille considèrent toujours les Duterte comme des « outsiders » victimes d’une persécution politique soutenue de la part de l’administration Marcos. Sur les réseaux sociaux, des partisans ont dénoncé la précipitation avec laquelle le gouvernement s’est conformé au mandat d’arrêt.

Sara Duterte a elle-même qualifié l’arrestation de son père d’« affront à la souveraineté nationale ». En se rendant à La Haye pour se tenir aux côtés de Rodrigo Duterte, elle cherche à rallier encore davantage de partisans à sa cause.

Un pas vers la fin de la culture de l’impunité

Au-delà de la rivalité Marcos-Duterte, l’arrestation et le procès imminent de Rodrigo Duterte représentent un moment important pour les Philippins, tant à l’intérieur qu’à l’international. Ces développements montrent qu’un ancien dirigeant du pays peut être tenu pour responsable de crimes présumés, quelles que soient sa popularité et son influence.

De nouveaux témoins pourraient faire leur apparition, eux qui étaient réticents à témoigner dans les procès liés aux assassinats de l’ère Duterte devant les tribunaux locaux. Certains témoins avaient également refusé de participer aux audiences marathon organisées par une commission de la Chambre des représentants chargée d’enquêter sur les meurtres liés à la guerre de la drogue.

Cette commission a par ailleurs déclaré qu’elle ne coopérerait pas avec la CPI, les Philippines s’étant retirées de la Cour sous le régime de Duterte en 2019. Néanmoins, les audiences peuvent toujours être consultées par la CPI puisqu’elles ont toutes été mises en ligne.

Le procès de la CPI pourrait révéler les faiblesses et les insuffisances du système judiciaire philippin, notamment l’incapacité des lois en vigueur à protéger les droits humains, à assurer l’État de droit et à garantir la responsabilité des fonctionnaires et des forces de l’ordre dans le pays.

Le procès de Duterte pourrait également amener l’administration Marcos à reconsidérer la décision de son prédécesseur de quitter la CPI. Toujours est-il que la Cour se déclare compétente dans l’affaire Duterte au motif que les crimes présumés ont été commis alors que les Philippines étaient encore membres de la CPI.

L’arrestation de l’ancien homme fort des Philippines ne mettra peut-être pas fin à la « culture de l’impunité » qui existe depuis longtemps dans la politique du pays. Cependant, elle constitue une étape importante dans la sensibilisation du public à l’importance de la protection des droits de l’homme.

Il ne fait aucun doute qu’elle soulagera également les nombreuses familles des personnes tuées pendant le mandat de Rodrigo Duterte.

The Conversation

Noel Morada a reçu des financements de Australian government for atrocity prevention research.

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