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03.06.2026 à 17:02

« Vieux » et fiers de l’être : retourner le stigmate pour se faire entendre !

Dominique Argoud, Professeur des Universités en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
A priori péjoratifs, les qualificatifs de « vieilles » et « vieux » n’ont jamais autant fait florès. Comment l’expliquer ?
Texte intégral (1698 mots)

« Vieilles » et « vieux » sont des qualificatifs jugés stigmatisants pour désigner les personnes âgées. Et pourtant, ils n’ont jamais autant fait florès. Retour sur les raisons d’un tel phénomène plutôt paradoxal.


En France, les plus âgés ont longtemps été désignés par les termes de « vieux » ou de « vieillards », notamment à travers la figure des « vieux travailleurs », regroupés par exemple en amicales avant la Seconde Guerre mondiale. Cette appellation était empreinte d’une vision misérabiliste de la vieillesse liée à la très grande précarité des conditions de vie de ceux que Simone de Beauvoir désignait comme étant « les parias de la société ».

Avec l’émergence d’une politique de la vieillesse et l’amélioration du système des retraites, vieux et vieillards ont progressivement disparu de la sémantique à partir des années 1970. D’autres termes plus neutres, voire plus positifs, ont pris le relais, comme « troisième âge », « aînés », « retraités et personnes âgées »… La longévité qui caractérise la société amène à une diversification toujours plus poussée des catégories aux contours flous avec, par exemple, « les seniors » ou « le quatrième âge ».

Et voilà que, depuis quelques années, le terme « vieux » semble revenir en grâce. Citons pêle-mêle la mobilisation interassociative « Les Vieux méritent mieux ! », le baromètre annuel des Villes et amis des aînés « Ce que veulent les vieux », le slogan du Conseil national autoproclamé de la vieillesse « Rien sur les Vieux sans les Vieux », le film documentaire de Claus Drexel intitulé les Vieux, le magazine trimestriel Vieux lancé par Antoine de Caunes… En 2026, même la revue académique Gérontologie et Société publie deux volumes sous le titre la Parole des vieilles et des vieux.

Que traduit ce retour fulgurant sur la scène sociale et médiatique d’un terme très largement déprécié ?

Une réappropriation du vieillissement

En sociologie, on peut parler d’un mécanisme de retournement du stigmate. Il s’agit pour les personnes qui utilisent ce terme de se réapproprier une image a priori défavorable pour en faire un élément de fierté et de revendication. Les substantifs « vieilles » ou « vieux » restent aujourd’hui encore très largement stigmatisants, alors que l’adjectif est plus ambivalent, comme en témoignent les vieilles choses qui prennent de la valeur en vieillissant.

Mais s’agissant des personnes âgées, elles sont confrontées à un contexte plus général de dépréciation de la vieillesse. Les valeurs jeunistes qui caractérisent les sociétés modernes (vitesse, réactivité, mobilité, beauté…) s’avèrent peu favorables à ce qu’une place et un rôle soient reconnus aux plus âgés. La seule échappatoire est alors pour ces derniers de… rester jeunes. C’est ce qui explique l’omniprésence du « bien vieillir » dans les politiques publiques et dans le marketing visant les seniors.

L’affirmation du terme « vieux » sur la scène sociale est une manière pour ceux qui le revendiquent de prendre leurs distances vis-à-vis de la figure dominante du senior. Ainsi, depuis 2023, est organisé un contre-salon des vieilles et des vieux, qui se veut une alternative aux traditionnels salons des seniors.

« Les Vieux » (2024), de Claus Drexel, bande-annonce.

Le retour en grâce des « vieux » ne signifie cependant pas un retour à l’approche assistancielle de la vieillesse. Bien au contraire, cette manière de désigner les personnes âgées est plutôt le fruit d’une auto-désignation en tant que sujets vieillissants et d’une stratégie pour échapper à l’emprise marchande de la « silver économie ».

C’est aussi un moyen pour un public plus large, constitué de professionnels, de protester contre les multiples reports du plan gouvernemental « grand âge » et de rendre visible un nouvel espace de revendications vis-à-vis de l’État.

À la recherche d’un contre-modèle

Ce n’est donc pas qu’une affaire de sémantique : les « vieux » sont porteurs d’un contre-modèle de la vieillesse. Le vieux ou la vieille correspond à quelqu’un qui a un vécu ne se réduisant pas à une identité construite en extériorité par des non-vieux. Il donne ainsi à voir un processus plus endogène de l’avancée en âge entendue comme une expérience de vie singulière.

Il en résulte deux conséquences importantes. La première est qu’il incite à la prise de parole de ces nouveaux vieux sur la scène publique. Cette expérience de vie, relativement inédite dans une société de la longévité, les conduit en effet à s’exprimer sur ce qui leur paraît important ou souhaitable. Autrement dit, les vieux ont des choses à dire, en leur nom propre. Et comme les vieux sont majoritairement des vieilles, les femmes âgées ont beaucoup plus souvent le droit de cité qu’auparavant.

Le terme « vieux » ouvre également la voie à des représentations sociales alternatives de la vieillesse. L’affirmation de soi, de son corps, de ses désirs et projets parvient de plus en plus à se frayer un chemin dans une société pourtant âgiste. Elle contribue à revendiquer une identité moins dépendante des normes dominantes, parfois plus provocatrice, comme l’illustre la chaîne YouTube TéléVioc qui se revendique comme la chaîne « des vieux nouveaux ».

Les nouveaux vieux sont arrivés

Cette renaissance du terme « vieux » est favorisé par le renouvellement des générations de retraités. Ces nouvelles générations ont bénéficié d’un autre mode de vie que leurs prédécesseurs et sont porteuses de nouvelles valeurs. Le sentiment de résignation qui a longtemps dominé une population âgée issue massivement des classes populaires est de moins en moins de mise. Une partie des retraités actuels cherche à se déprendre des formes traditionnelles de représentation et de participation.

Interview de Laure Adler sur le contre-salon des vieilles et des vieux (Conseil national autoproclamé de la vieillesse, 2023).

À cet égard, une des premières organisations de personnes âgées à s’être constituée autour d’un projet alternatif est l’association Old’up. Cette dernière est née en 2008 à l’initiative de Marie-Françoise Fuchs, ancienne médecin et psychanalyste. Old’up dénote, en effet, au sein de l’univers des associations de personnes âgées en assumant explicitement le recours au terme de « vieux ».

D’autres initiatives sont nées en France dans cette mouvance. La plus connue est sans doute le Conseil national autoproclamé de la vieillesse (CNaV) constitué fin 2021 sous l’égide de quatre personnalités, Véronique Fournier, Nicolas Foureur, Éric Favrereau et Francis Carrier. Le CNaV fait du terme « vieux » le cœur de son identité :

« Le CNaV est un mouvement citoyen qui a pour but d’affirmer l’identité “vieille” et la volonté de s’autodéterminer des “personnes vieilles”. »

Le point commun de ces diverses initiatives associatives est d’avoir été lancées par des personnalités qui disposent d’une notoriété, leur permettant d’accéder à la scène publique et de dénoncer le décalage existant entre les représentations sociales qui sont véhiculées et la réalité telle qu’elles la vivent. Cela les amène à dénoncer plus largement l’âgisme dont fait preuve la société et l’infantilisation qui peut en résulter, au détriment de leur désir d’autonomie.

The Conversation

Dominique Argoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

02.06.2026 à 16:38

Contre les oppressions subies par les femmes, décoloniser le féminisme

Serene J. Khader, Professeure de philosophie et d’études de genre, CUNY Graduate Center
Manon Garcia, Professeure de philosophie, Goethe University Frankfurt am Main
La philosophe états-unienne Serene J. Khader dénonce un « féminisme missionnaire » occidental qui entend « sauver » les femmes des Sud. Une analyse introduite et traduite en français par Manon Garcia.
Texte intégral (2577 mots)

Dans Décoloniser l’universalisme, une éthique du féminisme transnationale, aux éditions Éliott, la philosophe états-unienne Serene J. Khader (Graduate School and University Center of the City University of New York) dénonce une forme de « féminisme missionnaire » occidental qui entend « sauver » les femmes des Sud en imposant un modèle unique et idéalisé. Or, analyse-t-elle, il est possible de défendre des valeurs féministes universelles prenant en compte la pluralité des conditions féminines à travers le monde, sans imposer un modèle culturel occidental.

Son ouvrage est traduit pour le public français par la philosophe française Manon Garcia (Université Goethe de Francfort), qui en signe également la préface. Nous vous proposons des extraits de cette préface, suivis de bonnes feuilles du livre de Serene J. Khader.


Extrait de la préface de Manon Garcia

Ce livre entend démontrer de manière implacable que le féminisme peut et doit être universaliste et, ce faisant, clarifier ce qu’est l’universalisme au point de le redéfinir. Pour autant, cette technicité ne doit pas masquer l’essentiel : ce livre contribue de manière extrêmement importante à des débats centraux du féminisme, de la philosophie et du monde politique contemporain. Il dissout une bonne fois pour toutes la prétendue alternative entre universalisme et relativisme moral : seule une mécompréhension de ce qu’est l’universalisme peut laisser croire que nous n’aurions le choix qu’entre un universalisme qui masquerait forcément des ambitions impérialistes et un anti-impérialisme forcément relativiste et complaisant face à des pratiques culturelles qui perpétuent l’oppression sexiste. […]

On peut légitimement se demander pourquoi un lectorat français aurait besoin de lire des analyses de Serene Khader : après tout, les féministes francophones n’ont pas attendu ce livre pour s’interroger sur l’universalisme, et l’importation de la littérature féministe notamment américaine en France peut parfois avoir l’air d’une démarche impérialiste elle-même, qui nous ferait croire que bell hooks et Angela Davis valent nécessairement mieux qu’Awa Thiam, Françoise Vergès ou Fatima Mernissi.

Abstraction de l’universalisme à la française

Il y a sans nul doute un problème dans la réception française des écrits décoloniaux français et francophones : les sœurs Nardal et Aimé Césaire se sont depuis longtemps inquiétés de l’abstraction néfaste de l’universalisme à la française, Frantz Fanon a mis en évidence le lien entre l’entreprise coloniale et la volonté de dévoilement des femmes, Awa Thiam demande, depuis 1978, que l’on donne la parole aux femmes noires, Fatima Mernissi s’est intéressée dès le début des années 1980 à l’intersection des oppressions de genre, de classe et de race dans la vie des paysannes et a établi un parallèle entre l’injonction à la minceur des femmes occidentales et l’injonction au port du voile dans les pays du Maghreb et certains des textes centraux du féminisme islamique ont été écrits en français.


À lire aussi : Paulette Nardal, pionnière méconnue de la négritude


De manière plus récente et plus strictement philosophique, les travaux de Naïma Hamrouni sur le sujet féministe, ceux de Soumaya Mestiri et de Nadia Yala Kisukidi sur la nécessité de décoloniser le féminisme et la philosophie, ceux d’Elsa Dorlin sur le rôle conjoint du sexisme et du racisme dans la construction moderne de la nation et ceux de Hourya Benthouami et Nadia Yala Kisudiki spécifiquement sur la question de l’universalisme à la française montrent le rôle que peut jouer la philosophie dans la mise en évidence de l’impérialisme et dans l’élaboration d’outils pour le combattre.

Bâtir un pont

Mais il me semble que le travail de Serene Khader importe et gagne à être connu d’abord parce qu’il permet de bâtir un pont entre, d’un côté, les débats en philosophie contemporaine de tendance analytique sur les tensions entre multiculturalisme et féminisme (et notamment les textes de Susan M. Okin et Uma Narayan, ndlr), les débats politiques actuels sur la possibilité d’une diplomatie féministe (l’idée de diplomatie féministe a été proposée par la Suède en 2014 et a depuis été adoptée par plusieurs pays européens, notamment la France et l’Allemagne, ndlt), sur le fémonationalisme, sur le communautarisme, sur l’intersectionnalité et, plus généralement, sur la tension supposée entre appartenance culturelle et participation politique.


Bonnes feuilles de l’ouvrage de Serene J. Khader

Certes, le féminisme implique que les rapports de genre oppressifs sont inacceptables, mais rien n’autorise à présumer qu’il n’existerait qu’une seule conception du genre compatible avec la justice de genre, ou capable de la soutenir. L’idée qu’une société juste du point de vue du genre devrait nécessairement adopter la compréhension occidentale des rôles de genre peut, par conséquent, obscurcir le sens du pouvoir des « autres » femmes et les raisons pour lesquelles elles investissent certains rôles féminins.

L’idéalisation des formes culturelles occidentales

La discussion que Joan Scott (dans la Politique du voile, ndlr) consacre à la façon dont la France appréhende le hijab fournit un exemple frappant de la manière dont l’idéalisation de protocoles occidentaux en matière de genre peut conduire à surestimer, avec une désinvolture inquiétante, l’assujettissement des « autres » femmes. (L’ouvrage se concentre notamment sur les débats autour de la loi du 15 mars 2004 interdisant le port ostensible de signes religieux dans l’enceinte scolaire, plus communément appelée « loi sur le voile », ndlr)

Scott soutient que le désir, en France, d’interdire le port du voile musulman à l’école procède de l’hypothèse, chez les Français·es non musulman·es, que leurs rapports de genre sont déjà égalitaires, et qu’ils le sont d’une manière singulière. L’un des ressorts de l’indignation face au hijab est l’idée que ce serait une tragédie que de jeunes femmes « cachent leurs beaux visages ». (Bien entendu, le hijab ne couvre pas le visage – c’est un indice supplémentaire du geste culturaliste consistant à laisser les pratiques réputées les plus oppressives tenir lieu, par métonymie, de la culture tout entière, ndlt).

Selon Scott, cela révèle que ce que les Français·es jugent préoccupant était « le refus des filles de se conformer à ce qui était tenu pour les protocoles “normaux” d’interaction avec les membres du sexe opposé ». L’idée sous-jacente est que la « libération sexuelle » est un préalable de l’égalité des sexes, et que pour que cette libération sexuelle existe, il faut que les femmes apparaissent comme prêtes à avoir des relations sexuelles avec des inconnus ou au moins à être évaluées sexuellement par ces derniers.

Or, l’une des fonctions du hijab est précisément d’affirmer que la sexualité n’a sa place que dans des sphères d’intimité. Comme le note Scott, certaines féministes musulmanes affirment d’ailleurs que le fait de ne pas avoir à être sexualisées dans l’espace public est une source d’empouvoirement.

Nul besoin de trancher la question de savoir si le hijab est empouvoirant en France pour voir ce que l’idéalisation française rend impensable. Si Scott a raison, la conception française dominante ne peut reconnaître comme égalitaires que des conceptions des rapports de genre qui incitent les femmes à accepter des interactions sexualisées avec des inconnus. Or, il est difficile de soutenir qu’un tel type d’interaction est nécessaire pour être entendue politiquement ou pour accéder à l’éducation ; si une telle exigence s’avérait nécessaire mais ne pesait que sur les femmes, elle serait à l’évidence sexiste.

On pourrait objecter qu’attendre des femmes, unilatéralement, qu’elles désérotisent les relations dans la sphère publique est sexiste, indépendamment même de la participation à la vie publique. Mais beaucoup de femmes musulmanes qui défendent le port du voile ne considèrent pas pour autant que l’autorégulation sexuelle ou la modestie vestimentaire sont la seule responsabilité des femmes (Cf. Al-Khatahtbeh et coll., 2014).

Du point de vue français, en revanche, toute manière de gérer la sexualité qui ne se conforme pas aux protocoles « français » de disponibilité sexuelle et de fréquentation amoureuse apparaît comme hostile à l’égalité des sexes. Rejeter un protocole occidental de marquage du genre revient alors, purement et simplement, à accepter la subordination des femmes. La possibilité même de réinterpréter les rôles de genre musulmans, comme celle de soumettre à la critique les normes des Français·es non musulman·es, se trouve ainsi exclue.[…]

De la compatibilité entre rôles traditionnels et féminismes

Dans des conditions non idéales, la question décisive est de savoir si la capacité des femmes à façonner les conditions de leur action augmente, et si elle augmente d’une manière qui rend moins probable que le pouvoir s’exerce sur elles. La participation à nombre d’institutions associées, en Occident, à la sphère publique territorialisée (le marché ou la ville, par exemple) ne correspond pas nécessairement à un gain de pouvoir dans la décision sociale. C’est particulièrement vrai lorsque ces institutions ne sont pas, en fait, le lieu où se concentre le pouvoir social effectif.

C’est, me semble-t-il, ce qui se trouve au cœur des critiques formulées, en Afrique subsaharienne, à l’encontre de l’idéalisation d’une sphère publique territorialisée : si le village est un lieu où l’on peut infléchir la décision collective et que la ville ne l’est pas, ou si la capacité de produire de la nourriture constitue, dans la négociation, un atout plus décisif que la possession d’argent liquide, alors des stratégies consistant à réhabiliter des rôles traditionnels et à refuser des options qui les contredisent, peuvent être compatibles avec les objectifs féministes. (Cf. Monique Deveaux, 2016 sur la manière dont la reconnaissance de modes informels de participation politique peut accroître le pouvoir des femmes dans la décision sociale, dans des contextes d’autorité politique traditionnelle. Pour des analyses de formes importantes de pouvoir de décision sociale exercées au travers d’institutions susceptibles d’échapper aux Occidentales et aux Occidentaux, on pourra aussi consulter la littérature sur les_ panchayats _en Asie du Sud, ndlt).

Prenons encore l’exemple de l’interdiction du port du voile musulman et des défenses du voile par les féministes islamiques : il est possible que la capacité d’influer sur la vie sociale et la disponibilité sexuelle dans l’espace public soient relativement indépendantes. Je ne cherche évidemment ni à dire que le pouvoir qui se situe en dehors de la sphère publique territorialisée, ou qui rejette certains de ses attributs, est toujours plus important qu’il n’y paraît, ni à fournir une image d’Épinal de la « vie traditionnelle ».

Mais je veux montrer qu’un idéal, culturellement sous-déterminé, de participation à la prise de décision sociale conduit les féministes à se demander comment le pouvoir fonctionne réellement, dans différents domaines, au sein d’un contexte donné, au lieu de laisser des engagements missionnaires préalables fixer la réponse à l’avance.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

01.06.2026 à 17:39

Violences sexuelles : Comment croire les victimes d’hommes intégrés, appréciés ou séduisants ?

Alexane Guérin, Docteure en science politique, associée au Centre de Recherches Internationales (CERI), Sciences Po
Patrick Bruel est accusé d’agressions sexuelles et une douzaine de plaintes ont été déposées. La parole des victimes peut être fragilisée ou dissuadée lorsque le mis en cause ne correspond pas aux stéréotypes attendus d’un agresseur sexuel.
Texte intégral (2027 mots)

L’acteur et chanteur Patrick Bruel est accusé de violences sexuelles par une trentaine de femmes, et une douzaine de plaintes ont été déposées. Que se passe-t-il lorsque les mis en cause sont des hommes socialement intégrés ne correspondant pas à l’image stéréotypée du « violeur »? Face à un homme respecté ou apprécié, le soupçon peut spontanément se reporter sur la victime, analyse la chercheuse Alexane Guérin. Une situation qui n’est pas sans rapport avec le fait que 90 % des femmes agressées ne portent pas plainte.


Depuis presque une décennie, le mouvement #MeToo a révélé la lutte qui se joue autour de la crédibilité des femmes lorsqu’elles dénoncent des violences sexuelles. Face aux dénonciations publiques, les réactions prennent souvent la forme de formules devenues familières : « La présomption d’innocence doit prévaloir », « Laissons la justice faire son travail », « Tant qu’il n’y a pas eu de condamnation, on ne peut pas savoir. » Fréquemment mobilisées lorsqu’un homme est accusé publiquement de violences sexuelles, ces réactions traduisent l’idée qu’il existerait une instance neutre capable de départager objectivement les récits. Le tribunal apparaît alors comme le lieu privilégié de cette vérité attendue.

Pourtant, les analyses du traitement judiciaire des viols montrent combien ces dossiers mettent à l’épreuve le régime classique de la preuve. À cet égard un chiffre est particulièrement parlant : 94 % des plaintes pour viol sont classées sans suite. En effet, l’immense majorité des violences sexuelles sont commises dans l’intimité, par des hommes connus des victimes, sans recours à la violence physique. Dans ces situations de « viol ordinaire », les preuves matérielles permettant d’établir les faits sont rares. Face à deux récits qui s’opposent, seule la parole peut souvent faire preuve.

Or, nous ne recevons ni n’interprétons ces témoignages de manière neutre. Derrière l’impression d’un « parole contre parole » se déploie toute une économie de la crédibilité qui organise ce qui paraît plausible et intelligible, et ce qui ne l’est pas. Comme l’ont montré les théories féministes, certains récits bénéficient d’une confiance préalable tandis que d’autres sont immédiatement fragilisés par le soupçon. Longtemps considérées comme objets de connaissances plutôt que comme des sujets capables d’en produire, les femmes doivent ainsi se livrer à une bataille épistémique pour rendre audibles leurs expériences.

La crédibilité n’est donc pas distribuée de manière égale : elle circule selon des hiérarchies sociales, symboliques, culturelles et affectives qui façonnent notre perception de ce qu’est un « vrai viol », une « vraie victime » ou un « vrai violeur ». Les transformations apportées par le mouvement #MeToo coexistent avec des stéréotypes persistants : certaines femmes demeurent spontanément suspectes, tandis que certains hommes restent difficilement concevables comme auteurs de violences sexuelles.

Dès lors, les controverses suscitées par certaines accusations ne révèlent pas seulement les défis du judiciaire à établir la vérité. Elles mettent également au jour un enjeu de justice plus profond, qui se joue aussi et avant tout en dehors des tribunaux : comment une société distribue-t-elle la crédibilité lorsqu’elle est confrontée à des récits concurrents de violences sexuelles ? Quelle justice imaginer dans ces conditions d’inégalité structurantes ?

Les victimes de viol face au déficit de crédibilité

La reconnaissance du statut de victime repose sur des conditions sociales étroites : il n’est accordé que si la personne concernée a adopté un certain comportement avant, pendant et après le viol. Cet éthos de « victime idéale » rend suspect tout écart à la norme dominante, et génère ainsi un déficit de crédibilité structurel.

Prenons un exemple : une femme affirme avoir été violée par un homme qui lui plaisait, rencontré lors d’un rendez-vous. Après cette première nuit, ils se revoient quelques jours plus tard pour boire un verre. Plusieurs semaines après, ils recouchent ensemble. Elle parle des faits des années plus tard.

Face à un tel scénario, le soupçon surgit immédiatement sous la forme de questions qui semblent relever du « bon sens » : pourquoi aurait-elle revu l’homme qui l’a violée ? Pourquoi avoir de nouveau un rapport sexuel avec lui ? Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’en parler ?

Dans ces situations, puisque le moment du viol lui-même ne peut être observé, ce sont les comportements avant et après les faits qui deviennent l’objet principal de l’évaluation morale et sociale. Le problème est que ces questions contiennent leur propre réponse implicite. Puisque ce comportement paraît incompréhensible, des explications stéréotypées vont fournir une réponse efficace : cette femme ment, elle cherche de l’attention, elle cherche à se venger et veut nuire à la réputation de cet homme.

Pourtant, si l’on se place du point de vue de la personne concernée, une autre intelligibilité apparaît : cette femme savait que cette nuit-là avait été problématique, mais elle n’avait pas immédiatement les ressources pour qualifier ce qu’elle avait vécu comme un viol. Le fait d’avoir été contrainte par un homme qui lui plaisait, avec qui elle avait désiré partager une intimité, lui semblait incompatible avec l’idée même de viol. Nommer ce qui lui est arrivé a alors pris plusieurs années.

Les interprétations erronées de son comportement donnent alors lieu à des « injustices de témoignage » : cette femme n’est pas considérée comme crédible en raison de stéréotypes préjudiciables. Plus encore, elles affectent directement la possibilité même de parler : parce qu’elles anticipent le soupçon, de nombreuses victimes préfèrent se taire, retardent leur révélation ou minimisent la violence subie. Or, ce silence devient ensuite lui-même un motif de suspicion : avoir « trop attendu » semble confirmer l’idée que le récit manquerait de crédibilité. L’économie inégale de la crédibilité tend ainsi à se reproduire elle-même.

Les excès de crédibilité dont bénéficient certains hommes

Mais ce déficit de crédibilité accordé aux victimes doit être pensé à l’aune des excès de crédibilité dont bénéficient certains hommes accusés de violences sexuelles. Dans notre exemple, l’homme affirme quant à lui que tous les rapports étaient consentis. C’est un homme socialement intégré, apprécié, séduisant. Autrement dit, il ne correspond en rien à l’image stéréotypée du « violeur » : il n’est ni un inconnu surgissant dans une ruelle sombre, ni un prédateur monstrueux.

Or les représentations dominantes du viol continuent de reposer sur la figure du délinquant sexuel : un homme déviant et marginal, animé par une intention criminelle identifiable. Si ces stéréotypes persistent, c’est parce qu’un obstacle causal résiste : pourquoi un homme qui plaît aux femmes aurait-il besoin de violer ?

Cette question repose pourtant sur une compréhension erronée du viol : elle suppose qu’un viol est causé par un « besoin » sexuel. Autrement dit, que seuls les hommes qui se trouvent dans une certaine « misère sexuelle » ou frustration éprouveraient le « besoin » de violer. Or, le viol est avant tout un rapport de pouvoir : un homme prend le pouvoir en imposant un rapport sexuel à une femme. Dans une société patriarcale où les rapports de genre sont structurés par la domination, les hommes disposent d’une position de force dans l’intimité.

Tant que la figure du « violeur » s’imposera comme une identité stigmatisée, notre économie de la crédibilité continuera d’être inégalitaire.

Vers une justice de témoignage

Face à ces inégalités structurelles de crédibilité, une question se pose : comment penser une justice donnant véritablement crédit aux témoignages des victimes dans les situations de viol ordinaire ?

Les théories féministes invitent d’abord à considérer les victimes comme détentrices de « savoirs expérientiels » : des connaissances produites depuis leur propre vécu, qui permettent de rendre intelligibles des expériences que les catégories dominantes ou institutionnelles peinent à saisir. Les récits des victimes permettent, par exemple, de comprendre pourquoi certaines femmes poursuivent une relation avec l’homme qui les a violées, mettent plusieurs années à qualifier les faits ou modifient leur version par peur du soupçon. En ce sens, ces savoirs expérientiels fournissent de nouvelles ressources d’interprétation capables de contrebalancer les mythes et stéréotypes sur le viol, sur les victimes et sur les violeurs.

Il est donc nécessaire de prendre en compte les récits de violences sexuelles dans une autre logique que celle de la recherche de preuve matérielle, inhérente au système pénal.

Certaines pratiques de justice réparatrice cherchent précisément à construire des lieux qui se décentrent du paradigme probatoire : des espaces où les professionnel·les adoptent une posture d’écoute attentive, non jugeante et non directive. Contrairement à la procédure pénale, cette approche laisse les personnes concernées être les expertes de leur vécu, et explorer leurs attentes de justice. Cette écoute et cette reconnaissance peuvent être considérées en elles-mêmes comme réparatrices par les victimes. Les démarches peuvent être proposées en complément d’une procédure pénale ou indépendamment d’elle, sans s’y substituer.

Dans un contexte où plus de 90 % des victimes ne portent pas plainte, rendre accessibles des espaces de justice qui placent au centre l’écoute des personnes concernées constitue un enjeu majeur. Car la justice ne se joue pas uniquement dans les tribunaux : elle se joue aussi dans la manière dont une société accueille, interprète et reconnaît les récits de violences sexuelles.


Alexane Guérin est l’autrice de Viol ordinaire. Révéler un crime de l’intimité, Éditions du Seuil, 2026.

The Conversation

Alexane Guérin est co-directrice de l'association La Valise.

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