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26.07.2026 à 09:37

Comment lutter contre les informations toxiques : trois leviers pour protéger le débat démocratique

Nicolas Curien, Professeur émérite honoraire du CNAM, Académie des technologies
Thierry Weil, Chaire Futurs de l'industrie et du travail (CERNA, I3, CNRS), Membre de l’Académie des technologies, Mines Paris - PSL
Face aux informations toxiques, la régulation des plateformes est indispensable mais insuffisante. Quelles stratégies permettent de limiter durablement la désinformation ?
Texte intégral (2195 mots)
Selon une fausse information et des images générées par IA circulant sur Internet, le 12 août 2026 à 14h33, le monde va perdre sa gravité pendant sept secondes, propulsant les gens à plusieurs mètres dans les airs. Instagram / Les Vérificateurs

Dans un espace informationnel bouleversé par les plateformes numériques et l’intelligence artificielle, les informations toxiques constituent un défi majeur pour les démocraties. Leur prolifération impose de penser une réponse globale, qui articule régulation, adaptation et renforcement de la culture scientifique.


Qu’elles soient émises par des entreprises pour préserver leurs marchés, par des États cherchant à justifier leurs prétentions territoriales, par des militants promouvant leur agenda ou par des individus en quête de reconnaissance, les informations toxiques saturent aujourd’hui l’espace informationnel. Les informations toxiques sont définies comme tout contenu dégradant la capacité des destinataires à comprendre leur environnement et à agir dans leur intérêt ou dans l’intérêt général.

Face à ce TsuNumi (tsunami numérique) d’informations douteuses ou sorties de leur contexte, d’opinions présentées comme des faits, de vérités alternatives, il est difficile de savoir qui croire et que penser. Sombrer dans un relativisme consistant à mettre toutes les informations sur le même plan devient tentant, avec des effets délétères sur la démocratie.

Car celle-ci ne repose pas seulement sur le suffrage universel et sur l’État de droit. Elle s’appuie aussi sur la pratique du débat public, fondé sur l’accès de chacun à des informations fiables. Or comment aujourd’hui garantir cet accès, dans un espace informationnel et cognitif vicié, entretenu par un modèle économique reposant sur la captation de l’attention ? Quelles mesures prendre pour lutter efficacement contre les informations toxiques ?

La réglementation européenne à la peine

À l’exception de X (anciennement Twitter), les grandes plateformes numériques se sont engagées à respecter un code de conduite sur la désinformation dans tous les pays de l’Espace économique européen. Il contient plusieurs mesures utiles : mettre en place des réseaux de fact checking, partager des informations sur les sources et techniques de désinformation, réduire voire éliminer le financement publicitaire des relais d’infox. En février 2025, la Commission a officialisé ce code de conduite au titre du règlement sur les services numériques (DSA) mais son efficacité, qui repose sur un esprit de co-régulation entre la Commission et les acteurs, reste incertaine.

Après deux ans de mise en œuvre du DSA, sur la dizaine de procédures qui ont été initiées au titre de sa violation, seules quatre ont été clôturées. Trois d’entre elles ont donné lieu à des engagements des entreprises incriminées. Pour Ali Express, le renforcement des systèmes de détection des produits illégaux. Pour Tik Tok, d’une part le retrait de son programme de récompenses jugé trop addictif, d’autre part la transparence de son répertoire publicitaire. La quatrième procédure a débouché sur la condamnation d’X/Twitter à 120 M€ d’amende. Ce montant, dérisoire par rapport aux profits tirés des comportements délictueux, est intégré au cost of doing business et n’a donc aucun réel effet incitatif.

Le cadre européen ne pèche donc pas tant par son architecture, certes perfectible, que par la timidité de sa mise en application, d’une part due à la complexité du dispositif, d’autre part à la crainte de représailles de la part de la gouvernance nord-américaine : aux États-Unis, particulièrement depuis la réélection de Donald Trump en 2024, la régulation de l’espace numérique est perçue comme une entrave inadmissible à la liberté d’expression.

Mais la régulation, pour importante qu’elle soit, n’est qu’une des composantes d’un vaste dispositif de lutte contre les informations toxiques.

D’après nos travaux, qui ont conduit aux conclusions d’un rapport de l’Académie des technologies paru en juin 2026, trois types de lutte doivent être simultanément menés.

  • des mesures d’atténuation des émissions toxiques et de leurs effets ;

  • des modalités d’adaptation à un contexte dans lequel le faux et le manipulatoire ne pourront être totalement éradiqués ;

  • des initiatives de contre-offensive visant à donner l’envie et les moyens de faire valoir le vrai.

Atténuer la désinformation

En amont de la chaîne de l’infox, de multiples actions sont envisageables, venant renforcer le cadre réglementaire. Nous recommandons notamment que ce cadre :

  • exige des plateformes une chasse aux faux comptes et une meilleure détection d’agents non humains coordonnés entre eux pour diffuser de l’infox ;

  • confère aux algorithmes de recommandation des plateformes et aux systèmes d’IA génératives un statut de responsabilité éditoriale, analogue à celui de la presse et des médias audiovisuels ;

  • impose un principe de pluralisme dans la présentation des réponses fournies par ces outils numériques, lorsqu’il s’agit de sujets se rattachant à un débat d’intérêt général.

Autre instrument, et non le moindre, pour tarir l’infox : couper son financement publicitaire, qui se chiffre en dizaines de milliards de dollars. Le non-respect des engagements de démonétisation figurant dans le règlement DSA devrait être lourdement sanctionné. L’Arcom devrait être habilitée à contrôler le montant des recettes publicitaires lié aux campagnes de désinformation visant le public français. Des mécanismes devraient être instaurés afin que des annonceurs de bonne foi ne financent pas l’infox à leur insu. Des taxes devraient être levées sur la revente de listes d’abonnés et de données personnelles.

Se tournant maintenant vers l’aval de la chaîne, selon le psychiatre Serge Tisseron, l’information toxique exploite les fragilités psychologiques et sociales, qu’elle contribue à renforcer. Ainsi, les « infoxiqués » sont-ils pour une grande part des personnes en manque de respect, d’écoute et de visibilité. Afin de réduire leur appétence pour les vérités alternatives, il faudrait donc alléger leur colère et leur frustration, les considérer avec bienveillance, prendre le temps d’aller à leur rencontre et de les entendre. C’est une tâche immense à laquelle des agents conversationnels peuvent contribuer.

Prendre en compte la désinformation et s’y adapter

S’agissant ensuite d’adaptation, il est préalablement nécessaire de mieux comprendre la nuisance à combattre. L’effort de recherche sur les pathologies de l’information doit être poursuivi en l’étendant à l’ensemble des domaines où sévissent le faux ou le manipulatoire : quelle est la genèse des informations toxiques, comment prolifèrent-elles, quelles sont leur nature, leur volumétrie et leurs impacts, quelle est l’efficacité des remèdes envisageables ?

Ensuite, l’éducation aux médias et à l’information, animée en France par le CLEMI, à l’école au collège et au lycée, est indispensable. D’une part, pour stimuler la prise de conscience de nos biais cognitifs, comme celui de confirmation, par lequel nous accordons plus de foi aux informations confortant nos croyances a priori. D’autre part, pour développer l’esprit critique : non pas se méfier de tout, mais doser les degrés de confiance accordés à diverses sources. Notons que les faussaires informationnels dévoient l’esprit critique, dont souvent ils se réclament.


À lire aussi : Ces images qui informent ou désinforment : sur les réseaux numériques, cultiver l’esprit critique


Concomitamment, les médias audiovisuels et leurs déclinaisons en ligne, ainsi que les sources en amont (AFP) doivent contribuer à améliorer la qualité de l’information : notamment, en accroissant l’espace réservé aux documentaires et débats sur la science, la technologie et l’industrie.

Le fact checking et les investigations sur les opérations de désinformation, ainsi que l’encyclopédie collective Wikipédia, globalement très fiable à défaut d’être infaillible, doivent être considérés comme des missions d’intérêt général et bénéficier de financements adéquats.

Par souci de transparence, les grandes plateformes en ligne (réseaux sociaux, YouTube, Amazon…) devraient avoir l’obligation de calculer et d’afficher un score d’artificialité pour leurs contenus les plus viraux. Ce score combinerait deux composantes : d’une part la probabilité que le contenu soit créé par l’IA, d’autre part celle que la viralité soit poussée par un réseau de faux comptes coordonnés.

Par ailleurs, à l’approche de l’élection présidentielle de 2027, il apparaît nécessaire de renforcer la capacité nationale en matière de lutte contre les ingérences numériques étrangères.

Préparer la contre-offensive

S’agissant enfin de contre-offensive du vrai contre le faux, une action prioritaire mais de longue haleine consiste à construire un socle de savoir scientifique de base au sein de la population dans son ensemble. Il nous apparait qu’un effort particulier doit cibler les grands dirigeants et le personnel politique, afin qu’ils disposent des connaissances nécessaires pour effectuer des choix éclairés sur les questions sociétales à forte composante technologique.

Les experts, les enseignants, les éducateurs, les scientifiques mais aussi les personnes qui, sans que ce soit leur métier, contribuent à transmettre un rapport exigeant à l’information jouent un rôle clé dans la contre-offensive. Ils peuvent être des modèles et des prescripteurs de l’attitude souhaitable face à l’information et la connaissance, faite à la fois d’une quête collaborative de vérité et d’une reconnaissance de notre ignorance dans certains registres.

Une plateforme donnant accès à une mosaïque de ressources pédagogiques destinées aux différents types d’enseignants et d’apprenants devrait être créée et continuellement mise à jour. Les soldats de la résistance à l’information toxique doivent être convenablement armés.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

25.07.2026 à 08:58

Alcool, tabac, cannabis : les jeunes se sont-ils vraiment détournés des drogues ?

Ivana Obradovic, Directrice adjointe de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), chercheuse associée au CESDIP, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay; Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Si la consommation de drogues baisse à l’adolescence, elle va de pair avec un accroissement des inégalités et de nouvelles tendances comme le « binge drinking ».
Texte intégral (2289 mots)

L’essentiel

  • C’est le résultat d’un changement dans les représentations et les politiques de prévention : la consommation de tabac baisse, et de manière bien plus marquée chez les jeunes.
  • Si les nouvelles générations consomment moins d’alcool et de drogues illicites que les précédentes, cette évolution va de pair avec une aggravation des inégalités sociales et l’apparition d’autres pratiques comme le « binge drinking ».
  • La décrue générale des drogues chez les jeunes tranche avec l’essor des psychostimulants chez les adultes.

Depuis une dizaine d’années, les tendances de consommation de drogues sont de plus en plus contrastées selon les générations. La consommation de drogues diminue fortement chez les adolescents, quel que soit le produit. Chez les adultes, l’usage de cannabis se stabilise, allant de pair avec un vieillissement des usagers. A contrario, le recours aux psychostimulants (cocaïne, MDMA/ecstasy, amphétamines) est nettement plus fréquent qu’il y a dix ans à l’âge adulte.

Les enquêtes épidémiologiques menées depuis 2000 par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) offrent un recul de près de 30 ans sur la consommation de drogues de générations successives de jeunes et d’adultes. Ce corpus de données longitudinales permet de dresser un bilan des tendances à l’œuvre en France.

Contrairement aux idées reçues, la consommation de drogues ne progresse pas parmi les jeunes. Elle est en baisse continue depuis une dizaine d’années, pour toutes les substances considérées comme des drogues d’un point de vue pharmacologique : alcool, tabac, cannabis, autres drogues illicites (cocaïne, MDMA/ecstasy, champignons hallucinogènes, etc.).

En parallèle, la consommation de presque toutes les drogues (hormis le tabac et le cannabis) augmente chez les adultes, en particulier la cocaïne et les psychostimulants. La seule convergence concerne le tabagisme, en décrue, quel que soit l’âge.

Vers les premières générations sans tabac ?

La baisse la plus nette concerne le tabagisme, en décrue chez les adultes et plus encore chez les jeunes. En dix ans, la proportion de fumeurs quotidiens a été divisée par dix chez les collégiens, témoignant d’une accélération dans les plus jeunes générations. En Europe, la France compte désormais parmi la dizaine de pays, principalement nordiques, où le tabagisme quotidien est inférieur à 5 % à 16 ans. Elle satisfait ainsi, avant l’heure, l’objectif des pouvoirs publics d’une première génération sans tabac d’ici 2032 (moins de 5 % de fumeurs quotidiens à l’âge adulte).

Ce recul résulte de deux décennies de politiques de « dénormalisation » du tabagisme. Les adolescents d’aujourd’hui font partie des premières générations qui ont vécu, depuis l’enfance, dans un régime légal interdisant non seulement la cigarette dans les lieux publics (établissements scolaires, bars, parcs, jardins, plages, etc.) mais aussi l’achat de tabac avant 18 ans (même si cet interdit est partiellement respecté).

Les jeunes se sont-ils détournés de la cigarette ? (INA Actu, 2019).

Cette invisibilisation dans l’espace public est allée de pair avec un changement des représentations de la cigarette, perçue comme un produit « chimique » et « industriel », passé de mode et surtout « mortifère » – du fait d’un historique familial souvent marqué par des cancers liés au tabagisme.

L’inflexion du tabagisme traduit surtout l’efficacité de politiques publiques volontaristes, inscrites dans la durée et la continuité par-delà les alternances politiques. De la loi Veil (1976) à la loi Évin (1991) jusqu’au Programme national de « réduction du tabagisme » (PNRT 2014-2019), devenu plan de « lutte contre le tabac » (2023-2027), l’action publique a promu les mesures reconnues comme les plus efficaces par l’OMS : hausses de prix substantielles et répétées du tabac (le prix moyen du paquet de cigarettes est passé de 3,20 euros en 2000 à 13 euros en 2025), accompagnement des fumeurs vers l’arrêt (extension de la prescription et du remboursement des traitements de substitution nicotinique, campagnes de prévention, opération « Mois sans tabac »).

La France compte ainsi parmi les pays où l’accessibilité financière du tabac est la plus dissuasive, derrière l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et quelques États américains.

Baisse de la consommation d’alcool et disparités

Alors que la France se classait parmi les pays européens où l’expérimentation précoce d’alcool était courante (84 % d’initiés à 16 ans), la part des jeunes n’ayant jamais essayé l’alcool a quadruplé en dix ans. Mais surtout, la proportion de buveurs réguliers (au moins dix fois dans le dernier mois) a été divisée par deux (moins de 9 % des lycéens en 2024 contre 21 % en 2011).

Cette baisse est tempérée par d’autres évolutions moins favorables, comme la persistance des alcoolisations ponctuelles importantes (API), désignant le fait de boire au moins cinq verres en une occasion, pratique dommageable à l’adolescence (période de maturation cérébrale). En 2024, un lycéen sur quatre déclarait au moins une alcoolisation ponctuelle importante dans le dernier mois. L’usage d’alcool reste donc très présent, même si la France ne compte plus parmi les pays européens les plus touchés par les phénomènes d’alcoolisation intensive à l’adolescence et les dommages sociaux afférents (accidents de la route, violences sexuelles, etc.).

Le recours à l’alcool est donc globalement moins répandu que dans les générations précédentes, et plus paritaire (bien que la consommation excessive reste majoritairement le fait des hommes), mais ce sont surtout les pratiques qui ont changé, passant d’un mode de consommation dit « méditerranéen » (consommation quotidienne de vin aux repas) au mode dit « nordique », parfois appelé « binge drinking » (usages moins fréquents mais en plus grande quantité, de bière ou d’alcools forts, en contexte festif).

Le « binge drinking », boire beaucoup et vite (France 3 Hauts-de-France, janvier 2025)

Les hypothèses explicatives de cette baisse sont multiples : transformation des sociabilités juvéniles, plus tournées vers les supports numériques, fracture générationnelle dans le rapport au corps, vigilance renforcée au sein des familles, effet de mode des « soirées sans alcool », succès des campagnes d’information et de prévention

Enfin, l’effacement de l’alcool s’autoperpétue : les nouvelles générations sont de moins en moins confrontées à des incitations sociales à boire, comme en témoigne la part des lycéens n’ayant « aucun ami qui boit de l’alcool » qui a été multipliée par dix depuis 2011 (dépassant 25 % en 2024).

L’adieu aux drogues ?

Loin de l’opinion selon laquelle les consommateurs seraient de plus en plus jeunes, c’est au contraire un vieillissement des usagers de cannabis qui est observé. La proportion de jeunes qui ont fumé du cannabis au moins une fois dans le mois a été divisée par quatre entre 2011 et 2024. Pourtant, l’accessibilité s’est élargie avec le développement des commandes en ligne sur les réseaux sociaux et de la livraison à domicile.

La diffusion des autres drogues illicites à l’adolescence a, elle aussi, beaucoup diminué. Avoir essayé la MDMA (poudre) ou l’ecstasy (comprimés) concerne moitié moins de lycéens en 2024 qu’en 2011 (1,8 % contre 3,3 %), de même que la cocaïne (2 % contre 5,2 %). Cette désaffection à l’égard des drogues illicites s’explique par les mêmes facteurs que pour le tabac et l’alcool : mutation vers des sociabilités numériques, transformation des représentations sociales, reflux de la quête d’états d’ivresse.

Si la baisse généralisée de la consommation de drogues est un succès de santé publique, le changement des modes de sociabilité qui en est à l’origine est aussi porteur de conséquences négatives. Dans la même période, la santé mentale des adolescents s’est considérablement aggravée : augmentation du risque de dépression à 17 ans, des pensées suicidaires et des tentatives de suicide déclarées, et les travaux scientifiques mettant en cause le rôle délétère des réseaux sociaux sur la santé mentale des adolescents se multiplient.

En outre, la baisse de la consommation est allée de pair avec une aggravation des inégalités. Les jeunes qui ont le plus bénéficié de la baisse globale de la consommation de drogues sont ceux des classes sociales les plus aisées, si bien que le gradient social déjà existant s’est encore creusé. Par exemple, à 17 ans, le tabagisme quotidien touche deux fois plus souvent les jeunes de filière professionnelle que ceux scolarisés en filière générale ou technologique (22,1 % contre 10,1 %) et encore plus souvent les apprentis (38,4 %) ou les jeunes non scolarisés (43,5 %).

De même, les alcoolisations ponctuelles importantes régulières (au moins trois dans le mois) concernent nettement moins les jeunes de filière générale ou technologique (11,3 %) que ceux des filières pros (15,7 %) ou en apprentissage (29,3 %). Ce gradient social se retrouve pour l’usage régulier du cannabis (au moins dix fois par mois) qui concerne deux fois plus de jeunes en filière pro (4,7 %) qu’en filière générale ou techno (2,4 %).

Chez les adultes, l’essor des psychostimulants

La décrue générale chez les jeunes tranche avec la dynamique en population adulte. Si l’usage de cannabis s’est stabilisé, le recours aux psychostimulants est en plein essor (cocaïne, crack ou cocaïne-base, MDMA/ecstasy, amphétamines, etc.). Parmi les plus consommés, la cocaïne arrive en tête. Près de 3 % des adultes en ont consommé au moins une fois dans la dernière année, soit un triplement en une décennie à peine. La consommation de cocaïne culmine dans les générations à l’approche de la quarantaine. La dynamique de croissance est similaire pour la MDMA/ecstasy, dont la consommation a été multipliée par six entre 2010 et 2023.

Les tendances de consommation de drogues sont-elles symptomatiques des évolutions de la société et des changements générationnels ? La vogue des psychostimulants parmi les adultes, recherchés pour leurs effets de renforcement des performances relevant d’une forme de dopage, contraste avec le tassement de la consommation de cannabis, généralement utilisé pour ses effets relaxants. En parallèle, la part des jeunes qui n’ont jamais consommé ni alcool, ni tabac, ni cannabis, ne cesse d’augmenter.

Ces évolutions restent fragiles, invitant les pouvoirs publics à consolider ces résultats et à redoubler de vigilance quant à l’essor de pratiques potentiellement addictives encouragées par des stratégies privées de promotion publicitaire et de marketing, comme vapotage de produits contenant de la nicotine ou des cannabinoïdes de synthèse, etc.).

The Conversation

Ivana Obradovic, au titre de l'OFDT, a reçu des financements du Fonds de lutte contre les addictions (géré par la CNAM) et a participé à une recherche ANR coordonnée par Virginie Gautron (MCF en droit pénal à l'Université de Nantes).

23.07.2026 à 16:35

Pourquoi masculinisme et antisémitisme sont profondément liés

Miriam Eve Mora, Managing Director of the Raoul Wallenberg Institute, University of Michigan
Nier la masculinité des hommes juifs ou leur reprocher d’affaiblir la masculinité fait partie des clichés antisémites depuis des siècles.
Texte intégral (2636 mots)
Les contenus liés au fitness occupent une place importante dans la « manosphère », mais on y trouve également des idéologies extrêmes. ljubaphoto/E+ via Getty Images

Les idées antisémites sont aujourd’hui présentes au sein des courants masculinistes. Or l’histoire nous montre que masculinité dominante et antisémitisme sont associés depuis des siècles. Les hommes juifs ont souvent été décrits comme féminins et fragiles, et fondamentalement différents.


Vers la fin de « Into the Manosphere » de Netflix, le documentariste Louis Theroux échange avec l’influenceur britannique Ed Matthews à Marbella, en Espagne.

« Les gens qui dirigent le monde n’ont pas les meilleures intentions », affirme Matthews, reprenant le langage de la manosphère — un univers où certains influenceurs et spectateurs estiment avoir accédé à une vérité plus profonde sur la réalité et le pouvoir. Lorsque Theroux lui demande qui contrôle tout cela, Matthews hausse les épaules et répond très simplement à cette question complexe : « Les Juifs. »

Il s’agit d’une digression de trois minutes dans le film, dont le sujet principal est la masculinité, au cours de laquelle plusieurs influenceurs accusent les juifs de participer à des conspirations mondiales.

La manosphère est un terme fourre-tout désignant des sites web, forums, blogs et influenceurs promouvant une forme particulière d’hypermasculinité, allant de la conviction que les femmes et le féminisme sont la cause des problèmes des hommes jusqu’à des appels à légaliser le viol. Les groupes qui la composent — notamment les « artistes de la drague », les mouvements pour les droits masculins et les communautés de célibataires involontaires (« incels ») — se présentent comme des victimes de la modernité. À leurs yeux, l’économie mondiale est responsable de leurs perspectives professionnelles décevantes, le féminisme est responsable de leurs échecs avec les femmes, et les droits des minorités les contraignent à renoncer à leurs privilèges d’hommes hétérosexuels, et ainsi de suite.

Or ces espaces numériques sont traversés par l’antisémitisme. Certains influenceurs connus nient ouvertement la Shoah, appellent à la violence contre les Juifs et diffusent des théories du complot globales.

Le documentaire de Louis Theroux, diffusé en mars 2026 sur Netflix, suit des personnalités en ligne qui façonnent les idées de jeunes hommes sur la masculinité.

En tant qu’historienne des questions de genre chez les juif et de l’antisémitisme, je sais que les liens entre misogynie et antisémitisme ont des racines profondes. Pendant des siècles, une stratégie fréquente de l’antisémitisme a consisté à attaquer les hommes juifs en dénigrant leur masculinité.

Stéréotypes séculaires

Tout au long du Moyen Âge et jusqu’au XXe siècle, les empires et nations d’Europe ont mis en place des lois et des pratiques qui maintenaient les hommes juifs à l’écart, sans leur accorder un accès complet à la citoyenneté. Dans de nombreuses régions, les Juifs n’avaient pas le droit de voter, de posséder des terres, d’occuper des fonctions publiques, de servir dans l’armée avec un grade ou de se battre en duel avec leurs pairs.

Une photo en noir et blanc montrant quatre hommes vêtus de manteaux, de pantalons et de chapeaux sombres, assis sur le perron devant un immeuble. History & Art Images via Getty Images

Les discours antisémites dépeignaient souvent les hommes juifs comme féminins ou fragiles, et fondamentalement différents. Ces représentations ont nourri certains des stéréotypes antisémites les plus extrêmes. Par exemple, l’accusation de crime rituel, qui prétend faussement que les Juifs auraient besoin du sang d’enfants non juifs pour fabriquer le pain azyme de Pessa’h, était fréquemment associée à une autre croyance antisémite moins connue : celle selon laquelle les hommes juifs menstrueraient et auraient donc besoin du sang des non-Juifs pour se régénérer. D’autres idées antisémites affirmaient que les Juifs étaient trop faibles et trop lâches pour combattre dans l’armée, qu’ils étaient dominés par les femmes juives, ou encore que la circoncision les rendait plus proches des femmes elles-mêmes.

Le philosophe autrichien Otto Weininger aurait parfaitement trouvé sa place dans un podcast de la manosphère. Il dénonçait violemment la masculinité juive, tout en développant des vues misogynes sur les femmes dans son ouvrage de 1903 « Sexe et caractère ». « Tout comme il n’existe en réalité pas de “dignité des femmes”, il est tout aussi impossible d’imaginer un “gentleman” juif », écrivait-il, allant jusqu’à affirmer que même « la femme la plus supérieure reste infiniment inférieure à l’homme le plus inférieur ».

Sol américain

Les immigrés arrivés aux États-Unis, juifs comme non juifs, ont été façonnés par ces idées et ces expériences.

Les Juifs européens qui se sont installés en Amérique aux XIXe et XXe siècles ont principalement évolué dans le commerce et le négoce, et se sont surtout établis dans les villes. À l’époque, cependant, c’est la frontière — avec ses rudes cow-boys, mineurs et ouvriers du rail — qui définissait la masculinité américaine.

Les nouveaux arrivants juifs, venant de pays européens où la participation des hommes juifs à de nombreux domaines était limitée, avaient développé une masculinité alternative, centrée sur le savoir et sur l’« eydlkayt » — un mot yiddish désignant la douceur et la sensibilité. Après leur arrivée aux États-Unis, certains Juifs sont restés attachés à cette forme de masculinité, tandis que d’autres ont cherché à s’acculturer et à accéder aux formes de masculinité dominante, dont ils avaient été exclus dans leur pays d’origine ou celui de leurs parents.

L’un des premiers « influenceurs » de la masculinité américaine fut le président Theodore Roosevelt, qui mettait en avant sa propre transformation d’un homme timide et jugé efféminé — la presse locale se moquait de lui au début de sa carrière — en un aventurier robuste et amateur de plein air. « La grande majorité de la population juive… a une constitution physique faible », écrivait-il en 1901 dans une lettre. Bien qu’il attribuait cela à des siècles d’oppression, il concevait une différence notable des corps et de l’esprit juifs. Roosevelt défendait un modèle de masculinité rédemptrice fondé sur la vie en plein air et sur la « vie exigeante », et considérait la masculinité comme un moyen de dominer et de contrôler les races qu’il jugeait inférieures.

Les Juifs bénéficiaient sans doute de davantage de droits aux États-Unis que partout ailleurs à l’époque moderne, mais ils étaient encore exclus de certaines institutions de sociabilité masculine. Jusqu’au milieu du XXe siècle, ils furent écartés de nombreux clubs sportifs prestigieux, sociétés fraternelles, hauts grades militaires et country clubs, même si certains ont réagi en créant leurs propres cercles, comme le City Athletic Club de New York. La plupart de ces restrictions ont pris fin avec la disparition des quotas universitaires visant les Juifs dans l’enseignement supérieur américain dans les années 1960 et 1970.

Photo en noir et blanc montrant deux jeunes hommes accroupis de part et d’autre d’un ballon de football surdimensionné, tandis qu’un troisième se tient debout entre eux
Des membres d’une fraternité juive, dont l’arrière-grand-père de l’autrice, Ezra Sensibar (à droite), posent pour une célébration de rentrée universitaire à Northwestern, à Evanston (Illinois), en 1923. Sensibar Family Collection/Miriam Mora

Les conspirations d’aujourd’hui

La manosphère actuelle ne se contente pas de prolonger cet héritage : elle propose aussi quelque chose de nouveau. Son adhésion aux théories complotistes antisémites permet à des hommes qui se perçoivent comme des victimes d’expliquer simultanément de multiples frustrations sans avoir à reconnaître leurs propres failles.

Il y a plus de vingt ans, le Southern Poverty Law Center a identifié une théorie du complot émergente au sein de la droite américaine : l’idée que des « marxistes culturels » chercheraient à détruire la culture américaine. En particulier, certains partisans ont accusé les Juifs d’avoir introduit des idées et des mouvements progressistes — notamment le féminisme et les questions de genre — dans le cadre d’un effort visant à affaiblir la domination des hommes blancs.

Cela apparaît clairement dans les discours de la manosphère, lorsque des figures comme Myron Gaines attribuent aux Juifs ce qu’ils perçoivent comme des forces destructrices pour la civilisation occidentale, allant du féminisme et du communisme à la pornographie.

Le chercheur Michael Broschowitz explique le glissement de la manosphère vers l’antisémitisme par trois dynamiques principales. Premièrement, l’antisémitisme fonctionne comme une explication universelle, capable de rendre compte de nombreux problèmes à la fois. Deuxièmement, les algorithmes conçus pour maximiser l’engagement amplifient les contenus les plus extrêmes. Troisièmement, les communautés en ligne peuvent rapidement remixer des idées antisémites pour les adapter à différents contextes culturels.

Ces trois explications sont importantes. Mais j’avancerais un dernier élément crucial : la masculinité et l’antisémitisme ont traversé les siècles main dans la main. La pensée conspirationniste qui se développe dans la manosphère attribue aux hommes juifs la responsabilité de l’affaiblissement de la masculinité. Dans la manosphère, les échecs de la virilité ne sont jamais les vôtres.

The Conversation

Miriam Eve Mora ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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