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21.03.2025 à 20:11

Notes pour une armée nouvelle

Matheo Malik

Alors que le nouveau président américain plonge les Européens dans un isolement plus brutal encore qu’anticipé, et que les menaces contre leurs intérêts se multiplient, l’idée de devoir se défendre seuls face à un monde hostile semble générer une anxiété profonde dans les sociétés européennes : selon les données du dernier sondage Eurobazooka du Grand Continent, une majorité d’entre eux (55 %) pense que le risque d’un conflit armé sur le territoire de l’Union dans les prochaines années est élevé ; 70 % estiment que l’Union ne doit compter que sur ses propres forces pour assurer sa sécurité et sa défense ; et les Européens ont plus confiance en une armée commune européenne (60 %) qu’en leur armée nationale (19 %) ou une alliance de type OTAN pour assurer la sécurité de leurs pays.

Pourtant, comme le rappellent de nombreux chefs d’État, le continent dispose de tous les attributs nécessaires pour devenir un acteur militaire de premier plan : économie importante et diversifiée, population nombreuse, maîtrise des technologies avancées. Aucun obstacle insurmontable ne s’oppose à ce que l’Europe mette sur pied des armées capables de tenir tête à la Russie. De fait, les besoins pour y parvenir sont quantifiables, les leviers d’action clairement identifiés et leur coût n’a rien de prohibitif.

Comment se fait-il, alors, que les pays européens aient tant de mal à générer une puissance militaire capable de les défendre de façon autonome et de tenir leur rang sur la scène internationale  ? Trois décennies de dividendes de la paix, avec leurs réductions budgétaires et capacitaires, y sont certainement pour quelque chose 1. Mais sous ces explications habituelles se cache un mal plus profond, qui tient à l’évolution interne des appareils de défense.

Ayant perdu leur principale raison d’être sous des gouvernements de « fin de l’histoire », qui ne concevaient plus l’emploi de la force comme un outil légitime d’action publique, les armées sont entrées dans un blocage intellectuel et sociologique profond.

Délivrées de l’obligation de produire des résultats et privées des outils nécessaires pour y parvenir, leur action s’est progressivement vidée de son sens.

Cherchant à justifier des formats d’armées issus des réformes successives, la pensée militaire se transforme en exercice théorique stérile et déconnecté du réel. 

En parallèle, en se professionnalisant pour nombre d’entre elles, les armées se coupent des contacts avec la société civile et des échanges de compétences et d’idées qu’ils permettaient. Le résultat de ces dynamiques est une perte de cohérence d’ensemble des institutions militaires qui se trouvent inopérantes, tant pour la défense territoriale du continent que dans les missions expéditionnaires.

Pour éviter une humiliation militaire majeure des Européens, qui révèlerait aux yeux du monde notre vulnérabilité réelle, une révolution culturelle des affaires militaires en Europe est donc indispensable.

Plus que des augmentations budgétaires et capacitaires, c’est une réforme profonde de la façon de penser la défense qu’il faut faire advenir. Une telle remise en question est en fait la seule solution pour permettre une augmentation significative de l’efficacité militaire dans un cadre financier et temporel réaliste.

Cherchant à justifier des formats d’armées issus des réformes successives, la pensée militaire se transforme en exercice théorique stérile et déconnecté du réel. 

R.-H. Berger L’impasse politico-militaire 

Au cours de la Guerre froide et pendant quelques années après, avec les engagements dans les Balkans, les armées d’Europe de l’Ouest avaient des missions concrètes, dans ou à proximité de leur territoire, dont les issues avaient des conséquences directes sur leurs populations. Puis les menaces sont devenues plus diffuses — terrorisme, insécurité — ou se sont éloignées des frontières, pour les menaces militaires conventionnelles. Comme dans les périodes historiques précédentes de paix longue, les forces armées européennes ont alors cherché à se trouver une utilité dans des interventions extérieures. Or elles se sont aussi montrées largement incapables de produire des résultats tangibles dans ces opérations. Ainsi, les armées occidentales sont graduellement tombées dans une situation où elles ne produisaient plus d’effets politiques, au sens clausewitzien, pour leurs gouvernements et leurs sociétés.

Avec des armées engagées dans des guerres toujours plus lointaines, souvent employées dans des coalitions internationales (ONU, OTAN, Union européenne) sous des mandats peu clairs ou extrêmement limitants et sans horizon temporel défini, la notion même de « résultat » a eu tendance à s’effacer de l’action militaire. 

Aussi, manquant structurellement d’objectifs atteignables, ces missions, sans être de vraies défaites, ont-elles fréquemment abouti à des blocages sur le terrain, voire à des retraites honteuses comme en Afghanistan ou au Mali. Quand elles ne se sont pas soldées par des échecs tactiques, elles ont souvent été incapables de produire des situations stables sur le long terme (Libye, Syrie, Irak, Liban). Force est de constater que les francs succès politico-stratégiques se font rares ces dernières années pour les armées européennes…

Manuel d’escrime créé par l’atelier de Dürer en 1512 (« Οπλοδιδασκαλια sive Armorvm Tractandorvm Meditatio Alberti Dvreri »), feuillet 62, verso. Manuel d’escrime créé par l’atelier de Dürer en 1512 (« Οπλοδιδασκαλια sive Armorvm Tractandorvm Meditatio Alberti Dvreri »), feuillet 64, recto. Manuel d’escrime créé par l’atelier de Dürer en 1512 (« Οπλοδιδασκαλια sive Armorvm Tractandorvm Meditatio Alberti Dvreri »), feuillet 62, verso. Manuel d’escrime créé par l’atelier de Dürer en 1512 (« Οπλοδιδασκαλια sive Armorvm Tractandorvm Meditatio Alberti Dvreri »), feuillet 64, recto.

Pour les militaires, cette inefficacité grandissante de l’action armée a souvent été, à juste titre, mise sur le compte du manque de moyens. Mais elle produit aussi un cercle vicieux dans lequel les missions confiées aux forces armées sont choisies en fonction de ce que l’on pense pouvoir se permettre avec les moyens disponibles. Face aux faibles résultats obtenus pour leurs sociétés, le niveau d’ambition en termes militaires diminue en conséquence. De même, les faibles bénéfices attendus ne justifiant pas des sacrifices importants, l’effort est mis sur la limitation des pertes à tout prix plutôt que sur les résultats opérationnels contre l’ennemi, diminuant encore l’efficacité de l’action.

La décision de non-intervention en Syrie après la volte-face américaine est un parfait exemple de cette spirale négative pour les outils militaires.

Une révolution culturelle des affaires militaires en Europe est indispensable.

R.-H. Berger

En rétrospective, il apparaît combien les effets d’une telle intervention auraient été importants pour le continent : en mettant fin à la guerre civile dix ans plus tôt, les Européens auraient été en position de tempérer les velléités russes, turques et iraniennes, tout en empêchant l’essor de l’État islamique. Surtout, ils auraient donné à leurs opinions publiques l’impression d’agir sur la crise migratoire qui a tant attisé la polarisation politique divisant aujourd’hui nos sociétés. Ses armées auraient permis à l’Europe de se placer au centre du jeu régional. Or il a été jugé à l’époque, probablement à raison, qu’une telle intervention serait irréaliste. L’absence de ce qui, dans d’autres circonstances, aurait pu être une opération européenne d’ampleur a alors permis aux gouvernements successifs de poursuivre les coupes budgétaires et capacitaires pendant la décennie qui a suivi.

De sorte que les armées européennes, même les mieux dotées, se contentent aujourd’hui de missions à faible risque, avec peu ou pas d’opposition concrète, symétrique ou asymétrique, et sans attente de vrais effets sur le terrain (stabilisation, maintien de la paix, signalement stratégique, etc.). Détachées des contraintes opérationnelles et délivrées de l’obligation de produire une quelconque forme de résultat, elles se sont alors mises à dériver institutionnellement, produisant des forces de plus en plus déconnectées de tout cadre d’emploi réaliste. D’un problème purement matériel sur le principe, la dégradation des outils militaires s’est alors doublée d’un problème intellectuel et sociologique.

La perte de cohérence systémique des armées

Face à la baisse concomitante de leurs moyens et de leurs perspectives d’engagement réalistes, les armées européennes ont perdu à la fois la pression du résultat — imposant la cohérence — et les moyens d’atteindre cette cohérence. 

Soumises par des réformes successives à des coupes budgétaires et capacitaires drastiques, les institutions ont tenté d’adapter leurs structures aux contraintes en les distordant à l’extrême. Pour justifier la pertinence de chaque nouveau modèle, elles ont eu recours à des hypothèses de plus en plus irréalistes sur leurs cadres d’emploi potentiels et sur leur façon de produire des effets sur le terrain. En parallèle, la raréfaction des engagements, en particulier en haute intensité contre des ennemis conventionnels, les a privées des retours qui auraient permis de forcer une remise à plat de leurs schémas.

Les armées européennes se sont donc mises à évoluer sur des bases de plus en plus théoriques et déconnectées de leurs capacités réelles.

Dans les exercices et les manœuvres — aux scénarios souvent choisis de façon arrangeante — sont répétées des doctrines et des procédures figées dans le temps et ne correspondant plus aux structures des armées. Beaucoup de capacités se trouvent vidées de leur sens, faute d’avoir été mises en œuvre en situation réelle depuis des décennies, et les moyens matériels de le faire n’étant de toute façon plus en dotation, ou pas en quantité suffisante.

Détachées des contraintes opérationnelles et délivrées de l’obligation de produire une quelconque forme de résultat, les armées se sont alors mises à dériver institutionnellement, produisant des forces de plus en plus déconnectées de tout cadre d’emploi réaliste.

R.-H. Berger

Les militaires répètent les gestes, mais leur finalité est perdue de vue. Cela complique toute réflexion doctrinale à leur sujet, notamment pour les questionner à la lumière des innovations technologiques. 

Par ailleurs, la taille toujours plus réduite des armées et leur professionnalisation ont conduit à restreindre progressivement le vivier des personnes amenées à y servir. Naturellement centrées sur les segments les plus conservateurs des sociétés, l’endogamie des institutions militaires est allée croissante, conduisant à une déconnexion avec la société au sens large. Néfaste pour la résilience de la société civile et sa compréhension des enjeux militaires, cette situation l’est aussi pour l’adaptabilité et la flexibilité des armées. De fait, ces castes de soldats professionnels ont tendance à être particulièrement attachées à la préservation en l’état des formats d’armées traditionnels 2. La structure des armées est alors de moins en moins au service de leur mission de défense mais devient une fin en soi, à laquelle l’usage final doit s’adapter…

Enfin, leur utilité première tendant à disparaître, les armées ont aussi été de plus en plus utilisées comme des outils de politique économique. 

La rentabilité financière et électorale des dépenses a pris le pas sur leur pertinence militaire. Dans le cadre des programmes d’armement qui privilégient le soutien aux acteurs nationaux plutôt que l’efficacité sur le terrain, on produit des cahiers des charges sur mesure, offrant de généreuses marges aux industriels dans de longues phases de développement. Pour les choix de création ou de suppression d’unités et la détermination de leur implantation géographique, le critère principal devient la satisfaction des élus locaux influents ou le soutien à des territoires en difficulté. Tous ces choix absurdes ont encore accentué la perte de cohérence des systèmes militaires en contribuant à la déconnexion des capacités matérielles ou humaines de leur usage guerrier. 

C’est la combinaison de tous ces facteurs qui explique en grande partie pourquoi les armées européennes ont manqué plusieurs générations d’innovations technologiques et intellectuelles dans des secteurs clefs (dronisation terrestre et navale, nouveaux réseaux de communication, numérisation et IA, etc.). Dans ce domaine, la guerre en Ukraine a provoqué un réveil brutal du long endormissement de la pensée militaire occidentale, qui s’est montré de façon particulièrement sensible dans les missions de formation au profit des Ukrainiens, lorsque les vieilles doctrines ont rencontré les retours du front 3.

Beaucoup de capacités se trouvent vidées de leur sens, faute d’avoir été mises en œuvre en situation réelle depuis des décennies.

R.-H. Berger

Au-delà du phénomène d’armée de temps de paix, le résultat de vingt ans d’errance organisationnelle et doctrinale sont des modèles d’armées profondément incomplets mais surtout incohérents, ne pouvant répondre à aucun scénario de menace réaliste sans soutien américain  : ni haute intensité par manque de masse, ni expéditionnaire par manque d’enabler et de portée logistique.

C’est la compréhension de cet état de fait — plus ou moins consciente, plus ou moins assumée — qui explique en grande partie les inquiétudes et les atermoiements des Européens quant à l’autonomisation de leur défense. Il ne s’agit pas simplement d’un changement quantitatif – investir plus pour remplacer les forces américaines – mais d’un changement qualitatif, ontologique, complet à tous les niveaux des appareils de défense : remplacer une matrice mentale et matérielle, un cadre de cohérence américain, dans lequel on avait pour habitude de s’insérer. 

De ce point de vue, le cas français est symptomatique.

L’armée française se revendique complète et cohérente — une armée d’emploi. Pourtant, à y regarder de plus près, l’intervention au Mali, vécue comme le dernier grand succès en date, n’a été possible que grâce au soutien du strategic airlift américain 4. Pire encore, même en supposant une reconduction de ce soutien, une opération similaire ne pourrait probablement pas être reproduite à l’heure actuelle, faute de matériel en raison des cessions à l’Ukraine et de l’usure générale des parcs qui n’ont pas été remplacés par les livraisons lentes des véhicules Scorpion. 

Quoi qu’il en soit, militaires et dirigeants politiques sont convaincus d’y avoir acquis une expérience opérationnelle inestimable, conférant à l’armée française une supériorité de fait sur toutes ses pairs en Europe. Pourtant, les résultats à long terme de cet engagement — expansion territoriale des groupes djihadistes et aliénation des populations locales — laissent dubitatif quant à la valeur réelle de cette expérience dans un scénario de contre-insurrection 5. Dans le cadre d’un engagement conventionnel en haute intensité, les leçons tirées des aventures africaines pourraient même s’avérer néfastes. Aussi l’armée française présente-t-elle aujourd’hui de nombreuses similitudes avec l’armée russe avant l’invasion — la masse en moins. Confiante dans son expérience acquise dans les petites guerres expéditionnaires — Syrie pour l’une, Sahel pour l’autre — elle risque d’être similairement surprise par les oppositions auxquelles elle pourra être confrontée.

La révolution inéluctable se profile à l’horizon 

Or si les annonces de retrait américain se confirment, voire que l’hostilité de Washington vis-à-vis des Européens s’accentue, nos forces armées pourraient se trouver rapidement au pied du mur. Obligées de réagir à des défis directs contre les intérêts vitaux de leurs pays et du continent, elles se verraient sorties de force de cette profonde léthargie dans laquelle elles se sont coulées. En effet, les scénarios de menaces crédibles ne manquent pas, tant les intérêts européens sont mondialisés et faiblement défendus.

Que penser, par exemple, d’une tentative de coup de main par des « petits hommes verts » sur Tahiti, à l’image de la conquête rapide de la Crimée par la Russie en 2014  ?

Située à plusieurs milliers de kilomètres des territoires européens les plus proches, toute riposte nécessiterait un déploiement aéronaval d’ampleur dont la survie loin de ses bases dans un environnement saturé de menaces risquerait de s’avérer incertain.

Le résultat de vingt ans d’errance organisationnelle et doctrinale sont des modèles d’armées profondément incomplets mais surtout incohérents, ne pouvant répondre à aucun scénario de menace réaliste sans soutien américain.

R.-H. Berger

Les alliés australiens et néo-zélandais pourraient certainement fournir un appui, mais étant donné leur équipement principalement américain et leur alignement géopolitique sur Washington, leur aide pourrait nous être interdite si la Maison-Blanche ne donnait pas son aval (ou si elle était à l’origine de l’agression).

De même, comment la France et l’Europe réagiraient-elles face à une insurrection armée, financée par l’étranger, en Nouvelle-Calédonie  ? Les germes en sont déjà présents, comme on l’a vu lors des récentes émeutes 6. En cas de perte et de désactivation rapide de l’aéroport en début de conflit, la reprise en main de la situation pourrait s’avérer très difficile. 

Albrecht Dürer, « Le siège d’une forteresse » Albrecht Dürer, « Le siège d’une forteresse » Albrecht Dürer, « Le siège d’une forteresse » Albrecht Dürer, « Le siège d’une forteresse »

La réponse doctrinalement orthodoxe à ces questions est que la dissuasion nucléaire française rendrait ce genre de scénarios impossibles. 

Mais en est-on vraiment si sûr  ? Ni la Russie à Koursk, ni le Royaume-Uni aux Malouines — deux cas d’invasion d’une puissance nucléaire par une armée étrangère — n’ont fait le choix d’utiliser l’arme nucléaire, jugeant le coût politique trop élevé. Si la Russie de Poutine n’a pas jugé bon de déclencher le feu nucléaire pour protéger son territoire métropolitain d’une armée clairement identifiée, pense-t-on vraiment qu’un président français le ferait pour un territoire ultra-marin dont la domination est vue par une grande partie de la planète comme de la colonisation, a fortiori si l’attribution de l’attaque n’était pas claire  ?

Certains diront que ce type de scénarios ne concerne que les territoires lointains aux statuts douteux des anciennes puissances coloniales françaises et britanniques. 

Pourtant, les récentes revendications américaines sur le Groenland ou les menaces russes contre le Svalbard ont montré que les cibles potentielles sont plus nombreuses et plus proches qu’on ne le pense. L’effet dissuasif d’une composante nucléaire française, élargie à l’Europe, serait alors probablement encore plus faible aux vues des complications politiques de sa mise en œuvre. Dans ce type de situation, rien ne remplacera une intervention conventionnelle.

Pour ce qui est des agressions plus proches de nos frontières, les capacités et les volumes nécessaires pour soutenir les pays baltes ont fait couler beaucoup d’encre 7.

La conclusion de ces analyses n’est guère positive — a fortiori sans les Américains. 

Mais les vulnérabilités ne s’arrêtent pas là. Comment les pays européens soutiendraient-ils Chypre ou la Grèce en cas de reprise des hostilités avec la Turquie d’Erdogan  ? Ou bien une tentative de déstabilisation armée de la Moldavie par les éléments russes en Transnistrie  ?

Même l’envoi de forces de maintien de la paix en Ukraine semble déjà constituer un défi insurmontable pour les forces armées européennes. Ainsi, le volume initial suggéré par Zelensky de 200 000 militaires occidentaux déployés sur la ligne de front a diminué d’annonce en annonce. D’abord passé à 100 000 hommes, il est maintenant question de quelques dizaines de milliers, voire quelques milliers 8.

Concrètement, comment la France et l’Europe réagiraient-elles à une insurrection armée, financée par l’étranger, en Nouvelle-Calédonie  ?

R.-H. Berger

Et encore, pour armer ce volume réduit sans dégarnir les forces de présence déjà en place ailleurs sur le front Est, il faudrait des efforts considérables 9. Pourtant, même s’il ne devait s’agir que d’une tripwire force, reposant sur l’effet dissuasif d’une entrée en guerre par les pays occidentaux, il faudrait, pour qu’elle soit efficace, avoir la capacité de mobiliser réellement des forces pour réagir à une rupture du cessez-le-feu.

Chacun de ces scénarios, pris isolément, mettrait les forces armées des pays concernés face à des défis inédits qu’elles ne sont pas taillées pour relever — sans parler d’une survenue simultanée de plusieurs de ces menaces… 

Il existe donc la réelle possibilité d’une humiliation militaro-stratégique majeure des Européens à la face du monde : après notre nouveau « moment Munich » il y a quelques semaines, un nouveau « moment Tsushima » du XXIe siècle. 

Comme au siècle dernier, un tel éclatement au grand jour des rapports de force réels engendrerait des répercussions profondes sur la scène internationale, conduisant de nombreux autres pays à saisir l’occasion pour régler leurs comptes à nos dépens. Dans une certaine mesure, cette dynamique est déjà en cours avec des opérations de « fait accompli » militaire, exécutées ou prévues par des pays désinhibés par le retrait occidental (reprise du Haut Karabakh, intervention érythréenne au Tigré, menaces contre le Guyana, etc.).

Après la sidération initiale, si les Européens — comme les Ukrainiens — tiennent le choc, ils réagiront par l’improvisation et l’adaptation. Mais leur dissuasion et leur position sur la scène internationale s’en trouveront grandement diminuées. De plus, comme en Ukraine, des pertes significatives et des destructions importantes risqueraient d’être encaissées avant le rebond. Pertes qui pourraient bien ne jamais être récupérées.

Le sursaut avant la rupture

Bien que formulée dans des termes moins alarmistes, la plupart des gouvernements européens semblent avoir pris conscience de la gravité de la situation.

Des mesures budgétaires inédites sont en train d’être prises et l’industrie de défense se mobilise. Or bien qu’il faille tout faire pour s’en approcher, il semble de plus en plus clair qu’une remontée en puissance sur les modèles anciens paraît peu réaliste. 

En effet, l’état de la base industrielle européenne ne permettrait pas à l’heure actuelle de produire en masse des matériels militaires dans des délais raisonnables 10. Même si ces équipements étaient produits, en conservant les modèles d’armées actuels, il faudrait alors recruter et former les soldats professionnels pour les utiliser, et surtout les officiers pour les commander.

Enfin, il faudrait reconstituer les grandes formations militaires et leur laisser le temps de reprendre une préparation cohérente à tous les niveaux afin qu’elles puissent gagner en expérience 11. En somme, il faudrait reproduire un modèle du XXe siècle mais sans remettre en place les prérequis sociétaux qui le sous-tendaient, le tout dans un contexte budgétaire et politique particulièrement compliqué, et sous pression temporelle intense.

Il existe la possibilité réelle d’une humiliation militaro-stratégique majeure des Européens à la face du monde.

R.-H. Berger

Or on se trompe de problème en ne traitant la question que sous l’angle financier et capacitaire. L’objectif à atteindre n’est pas d’avoir des armées marginalement plus volumineuses mais toujours aussi incapables d’agir. Ce qu’il faut, c’est reconstruire un outil militaire opérationnel pour le XXIe siècle. Des armées bien moins dotées — surtout si on les compare à la somme des armées européennes — arrivent à produire des effets tangibles sur le terrain. Des pays de taille relativement petite (Finlande, Israël) parviennent ainsi à mettre sur pied des armées de temps de guerre plus nombreuses que bien des forces européennes, pour des budgets de défense relativement limités 12. D’autres, comme les forces armées azéries, parviennent à intégrer des technologies de pointe pour former un système de combat cohérent et efficace, dont bien des armées européennes seraient incapables avec des moyens significativement moins importants 13.

L’un des aspects majeurs qui rendent possibles ces performances est une large mobilisation de réservistes en temps de guerre et une coopération étroite entre les forces et la société civile au sens large.

Une telle implication de la population dans les affaires militaires facilite non seulement le recrutement et l’entraînement des réservistes en temps de paix, mais elle favorise aussi la circulation de compétences et de technologies entre les mondes civil et militaire, permettant de lutter contre la tendance naturelle des institutions militaires à l’insularisme et à la bureaucratie. Aussi est-il probablement nécessaire de revoir et d’adapter les schémas de ressources humaines des armées européennes pour générer plus de masse de bataille à moindre coût. De fait, le modèle d’armée de métier strict, tel qu’il est pratiqué dans de nombreux pays européens, n’a pas fait la preuve de son efficacité. En l’état, les armées n’attirent pas assez de soldats, et surtout pas les bons profils pour permettre de réelles synergies entre les institutions et le monde civil 14.

Un autre démultiplicateur de forces qui permet d’obtenir des résultats disproportionnés par rapport à l’investissement requis est l’intégration résolue des technologies de rupture et leur exploitation à leur plein potentiel.

Manuel d’escrime créé par l’atelier de Dürer en 1512 (« Οπλοδιδασκαλια sive Armorvm Tractandorvm Meditatio Alberti Dvreri »), feuillet 91, verso. Manuel d’escrime créé par l’atelier de Dürer en 1512 (« Οπλοδιδασκαλια sive Armorvm Tractandorvm Meditatio Alberti Dvreri »), feuillet 76, recto. Manuel d’escrime créé par l’atelier de Dürer en 1512 (« Οπλοδιδασκαλια sive Armorvm Tractandorvm Meditatio Alberti Dvreri »), feuillet 91, verso. Manuel d’escrime créé par l’atelier de Dürer en 1512 (« Οπλοδιδασκαλια sive Armorvm Tractandorvm Meditatio Alberti Dvreri »), feuillet 76, recto.

Quoi qu’on pense de leur politique, les techno-entrepreneurs de défense de la Silicon Valley ont raison quand ils appellent à une révolution du processus de développement et d’acquisition du ministère américain de la Défense 15. Si cette réforme est nécessaire aux États-Unis, elle l’est encore plus en Europe, qui n’a ni le temps, ni les moyens de se constituer des forces conventionnelles suffisantes en suivant les anciens paradigmes.

Dans le choix des technologies, la clef est d’adopter une approche pragmatique, centrée sur la menace à affronter et les missions à exécuter : partir du bas, de ce qui marche sur le terrain, pour reconstruire le système d’ensemble, et non l’inverse.

Il est indispensable que les forces armées européennes entreprennent une révolution culturelle profonde dans leur façon de penser et d’exercer leur mission de défense.

R.-H. Berger

L’évolution des forces armées ukrainiennes depuis 2022 est le parfait exemple de cette dynamique  : qu’il s’agisse des logiciels de command and control, construits à partir des retours vidéo des drones d’observation assemblés en petites cellules acquisition-feu 16, ou de la dronisation tous azimuts dans les trois domaines, qui est en train d’être formalisée en doctrine d’ensemble 17, l’innovation se fait de façon inductive. L’opportunité technologique précède et définit le besoin capacitaire et la structure organisationnelle. Or pour que cette adaptation évolutive soit possible, il est essentiel que les forces armées arrivent à se libérer de leur tendance naturelle à l’immobilisme et à la rigidité organisationnelle pour rester flexibles et ouvertes à l’absorption de nouvelles connaissances 18.

Pour s’attaquer au cœur du problème, il est enfin indispensable que les forces armées européennes entreprennent une révolution culturelle profonde dans leur façon de penser et d’exercer leur mission de défense. Il faut rompre avec les habitudes longuement établies et les réflexes rassurants, et se poser en interne les bonnes questions — en termes de matériels et de moyens mais aussi en termes doctrinaux et organisationnels. L’objectif recherché à tous les niveaux doit être de générer des capacités de combat efficaces et adaptées aux besoins, sans se laisser retarder par les contraintes institutionnelles auto-imposées et jamais questionnées. 

Fruit d’années de réorganisation sans cohérence, les organigrammes et les budgets présentent des ressources en personnel et en financement qui ne génèrent pas de capacité réelle et peuvent donc être mobilisés pour libérer des marges de manœuvre. Contrats d’équipement de complaisance, unités aux capacités désuètes ou échantillonnaires, surcharge réglementaire, bureaucratique et administrative : les cibles de destruction créatrice sont nombreuses si on a le courage de les identifier comme telles. En les réévaluant selon les contraintes du champ de bataille moderne qu’elles vont devoir affronter, les armées peuvent augmenter leur capacité opérationnelle à dépenses et effectifs constants. Cependant, il faudra pour cela que les responsables se risquent à sacrifier quelques vaches sacrées à tous les niveaux hiérarchiques et dans toutes les branches.

La voie semble donc clairement tracée  : investissement dans l’augmentation quantitative matérielle et humaine, certes, mais surtout mobilisation de la société civile, intégration volontariste des technologies de rupture et libération des tabous entravant la réflexion sur ce qui est possible en matière militaires.

Pour lancer ces transformations, il est d’abord indispensable qu’il y ait une volonté politique partagée par la population et que les armées elles-mêmes soient ouvertes au changement.

Sur ces deux points, malheureusement, les premiers signaux ne sont pas rassurants.

Malgré leur vocabulaire martial et leurs visées mobilisatrices, les prises de parole des chefs d’États européens font apparaître une grande réticence à l’idée de mener un combat actif pour défendre leurs intérêts 19. Le sentiment d’urgence ne s’est pas encore traduit par une volonté résolue de passer à l’action. De même, dans les armées, l’ambiance dans la plupart des pays semble plutôt à la captation des augmentations budgétaires pour « faire comme avant ». Là aussi, le cas de la France est symptomatique  : l’analyse officielle des bouleversements en cours est qu’ils ne remettent pas en cause les orientations déjà engagées par les armées. Pas de game changers donc… 20 La disposition à remettre en cause les modèles existants semble souvent bien limitée. Pourtant il y a si peu à perdre et tout à gagner, tant le changement, s’il ne se fait pas de gré, se fera de force au prix de pertes amères.

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Alors que le nouveau président américain plonge les Européens dans un isolement plus brutal encore qu’anticipé, et que les menaces contre leurs intérêts se multiplient, l’idée de devoir se défendre seuls face à un monde hostile semble générer une anxiété profonde dans les sociétés européennes : selon les données du dernier sondage Eurobazooka du Grand Continent, une majorité d’entre eux (55 %) pense que le risque d’un conflit armé sur le territoire de l’Union dans les prochaines années est élevé ; 70 % estiment que l’Union ne doit compter que sur ses propres forces pour assurer sa sécurité et sa défense ; et les Européens ont plus confiance en une armée commune européenne (60 %) qu’en leur armée nationale (19 %) ou une alliance de type OTAN pour assurer la sécurité de leurs pays.

Pourtant, comme le rappellent de nombreux chefs d’État, le continent dispose de tous les attributs nécessaires pour devenir un acteur militaire de premier plan : économie importante et diversifiée, population nombreuse, maîtrise des technologies avancées. Aucun obstacle insurmontable ne s’oppose à ce que l’Europe mette sur pied des armées capables de tenir tête à la Russie. De fait, les besoins pour y parvenir sont quantifiables, les leviers d’action clairement identifiés et leur coût n’a rien de prohibitif.

Comment se fait-il, alors, que les pays européens aient tant de mal à générer une puissance militaire capable de les défendre de façon autonome et de tenir leur rang sur la scène internationale  ? Trois décennies de dividendes de la paix, avec leurs réductions budgétaires et capacitaires, y sont certainement pour quelque chose 1. Mais sous ces explications habituelles se cache un mal plus profond, qui tient à l’évolution interne des appareils de défense.

Ayant perdu leur principale raison d’être sous des gouvernements de « fin de l’histoire », qui ne concevaient plus l’emploi de la force comme un outil légitime d’action publique, les armées sont entrées dans un blocage intellectuel et sociologique profond.

Délivrées de l’obligation de produire des résultats et privées des outils nécessaires pour y parvenir, leur action s’est progressivement vidée de son sens.

Cherchant à justifier des formats d’armées issus des réformes successives, la pensée militaire se transforme en exercice théorique stérile et déconnecté du réel. 

En parallèle, en se professionnalisant pour nombre d’entre elles, les armées se coupent des contacts avec la société civile et des échanges de compétences et d’idées qu’ils permettaient. Le résultat de ces dynamiques est une perte de cohérence d’ensemble des institutions militaires qui se trouvent inopérantes, tant pour la défense territoriale du continent que dans les missions expéditionnaires.

Pour éviter une humiliation militaire majeure des Européens, qui révèlerait aux yeux du monde notre vulnérabilité réelle, une révolution culturelle des affaires militaires en Europe est donc indispensable.

Plus que des augmentations budgétaires et capacitaires, c’est une réforme profonde de la façon de penser la défense qu’il faut faire advenir. Une telle remise en question est en fait la seule solution pour permettre une augmentation significative de l’efficacité militaire dans un cadre financier et temporel réaliste.

Cherchant à justifier des formats d’armées issus des réformes successives, la pensée militaire se transforme en exercice théorique stérile et déconnecté du réel. 

R.-H. Berger

L’impasse politico-militaire 

Au cours de la Guerre froide et pendant quelques années après, avec les engagements dans les Balkans, les armées d’Europe de l’Ouest avaient des missions concrètes, dans ou à proximité de leur territoire, dont les issues avaient des conséquences directes sur leurs populations. Puis les menaces sont devenues plus diffuses — terrorisme, insécurité — ou se sont éloignées des frontières, pour les menaces militaires conventionnelles. Comme dans les périodes historiques précédentes de paix longue, les forces armées européennes ont alors cherché à se trouver une utilité dans des interventions extérieures. Or elles se sont aussi montrées largement incapables de produire des résultats tangibles dans ces opérations. Ainsi, les armées occidentales sont graduellement tombées dans une situation où elles ne produisaient plus d’effets politiques, au sens clausewitzien, pour leurs gouvernements et leurs sociétés.

Avec des armées engagées dans des guerres toujours plus lointaines, souvent employées dans des coalitions internationales (ONU, OTAN, Union européenne) sous des mandats peu clairs ou extrêmement limitants et sans horizon temporel défini, la notion même de « résultat » a eu tendance à s’effacer de l’action militaire. 

Aussi, manquant structurellement d’objectifs atteignables, ces missions, sans être de vraies défaites, ont-elles fréquemment abouti à des blocages sur le terrain, voire à des retraites honteuses comme en Afghanistan ou au Mali. Quand elles ne se sont pas soldées par des échecs tactiques, elles ont souvent été incapables de produire des situations stables sur le long terme (Libye, Syrie, Irak, Liban). Force est de constater que les francs succès politico-stratégiques se font rares ces dernières années pour les armées européennes…

Manuel d’escrime créé par l’atelier de Dürer en 1512 (« Οπλοδιδασκαλια sive Armorvm Tractandorvm Meditatio Alberti Dvreri »), feuillet 62, verso.
Manuel d’escrime créé par l’atelier de Dürer en 1512 (« Οπλοδιδασκαλια sive Armorvm Tractandorvm Meditatio Alberti Dvreri »), feuillet 64, recto.

Pour les militaires, cette inefficacité grandissante de l’action armée a souvent été, à juste titre, mise sur le compte du manque de moyens. Mais elle produit aussi un cercle vicieux dans lequel les missions confiées aux forces armées sont choisies en fonction de ce que l’on pense pouvoir se permettre avec les moyens disponibles. Face aux faibles résultats obtenus pour leurs sociétés, le niveau d’ambition en termes militaires diminue en conséquence. De même, les faibles bénéfices attendus ne justifiant pas des sacrifices importants, l’effort est mis sur la limitation des pertes à tout prix plutôt que sur les résultats opérationnels contre l’ennemi, diminuant encore l’efficacité de l’action.

La décision de non-intervention en Syrie après la volte-face américaine est un parfait exemple de cette spirale négative pour les outils militaires.

Une révolution culturelle des affaires militaires en Europe est indispensable.

R.-H. Berger

En rétrospective, il apparaît combien les effets d’une telle intervention auraient été importants pour le continent : en mettant fin à la guerre civile dix ans plus tôt, les Européens auraient été en position de tempérer les velléités russes, turques et iraniennes, tout en empêchant l’essor de l’État islamique. Surtout, ils auraient donné à leurs opinions publiques l’impression d’agir sur la crise migratoire qui a tant attisé la polarisation politique divisant aujourd’hui nos sociétés. Ses armées auraient permis à l’Europe de se placer au centre du jeu régional. Or il a été jugé à l’époque, probablement à raison, qu’une telle intervention serait irréaliste. L’absence de ce qui, dans d’autres circonstances, aurait pu être une opération européenne d’ampleur a alors permis aux gouvernements successifs de poursuivre les coupes budgétaires et capacitaires pendant la décennie qui a suivi.

De sorte que les armées européennes, même les mieux dotées, se contentent aujourd’hui de missions à faible risque, avec peu ou pas d’opposition concrète, symétrique ou asymétrique, et sans attente de vrais effets sur le terrain (stabilisation, maintien de la paix, signalement stratégique, etc.). Détachées des contraintes opérationnelles et délivrées de l’obligation de produire une quelconque forme de résultat, elles se sont alors mises à dériver institutionnellement, produisant des forces de plus en plus déconnectées de tout cadre d’emploi réaliste. D’un problème purement matériel sur le principe, la dégradation des outils militaires s’est alors doublée d’un problème intellectuel et sociologique.

La perte de cohérence systémique des armées

Face à la baisse concomitante de leurs moyens et de leurs perspectives d’engagement réalistes, les armées européennes ont perdu à la fois la pression du résultat — imposant la cohérence — et les moyens d’atteindre cette cohérence. 

Soumises par des réformes successives à des coupes budgétaires et capacitaires drastiques, les institutions ont tenté d’adapter leurs structures aux contraintes en les distordant à l’extrême. Pour justifier la pertinence de chaque nouveau modèle, elles ont eu recours à des hypothèses de plus en plus irréalistes sur leurs cadres d’emploi potentiels et sur leur façon de produire des effets sur le terrain. En parallèle, la raréfaction des engagements, en particulier en haute intensité contre des ennemis conventionnels, les a privées des retours qui auraient permis de forcer une remise à plat de leurs schémas.

Les armées européennes se sont donc mises à évoluer sur des bases de plus en plus théoriques et déconnectées de leurs capacités réelles.

Dans les exercices et les manœuvres — aux scénarios souvent choisis de façon arrangeante — sont répétées des doctrines et des procédures figées dans le temps et ne correspondant plus aux structures des armées. Beaucoup de capacités se trouvent vidées de leur sens, faute d’avoir été mises en œuvre en situation réelle depuis des décennies, et les moyens matériels de le faire n’étant de toute façon plus en dotation, ou pas en quantité suffisante.

Détachées des contraintes opérationnelles et délivrées de l’obligation de produire une quelconque forme de résultat, les armées se sont alors mises à dériver institutionnellement, produisant des forces de plus en plus déconnectées de tout cadre d’emploi réaliste.

R.-H. Berger

Les militaires répètent les gestes, mais leur finalité est perdue de vue. Cela complique toute réflexion doctrinale à leur sujet, notamment pour les questionner à la lumière des innovations technologiques. 

Par ailleurs, la taille toujours plus réduite des armées et leur professionnalisation ont conduit à restreindre progressivement le vivier des personnes amenées à y servir. Naturellement centrées sur les segments les plus conservateurs des sociétés, l’endogamie des institutions militaires est allée croissante, conduisant à une déconnexion avec la société au sens large. Néfaste pour la résilience de la société civile et sa compréhension des enjeux militaires, cette situation l’est aussi pour l’adaptabilité et la flexibilité des armées. De fait, ces castes de soldats professionnels ont tendance à être particulièrement attachées à la préservation en l’état des formats d’armées traditionnels 2. La structure des armées est alors de moins en moins au service de leur mission de défense mais devient une fin en soi, à laquelle l’usage final doit s’adapter…

Enfin, leur utilité première tendant à disparaître, les armées ont aussi été de plus en plus utilisées comme des outils de politique économique. 

La rentabilité financière et électorale des dépenses a pris le pas sur leur pertinence militaire. Dans le cadre des programmes d’armement qui privilégient le soutien aux acteurs nationaux plutôt que l’efficacité sur le terrain, on produit des cahiers des charges sur mesure, offrant de généreuses marges aux industriels dans de longues phases de développement. Pour les choix de création ou de suppression d’unités et la détermination de leur implantation géographique, le critère principal devient la satisfaction des élus locaux influents ou le soutien à des territoires en difficulté. Tous ces choix absurdes ont encore accentué la perte de cohérence des systèmes militaires en contribuant à la déconnexion des capacités matérielles ou humaines de leur usage guerrier. 

C’est la combinaison de tous ces facteurs qui explique en grande partie pourquoi les armées européennes ont manqué plusieurs générations d’innovations technologiques et intellectuelles dans des secteurs clefs (dronisation terrestre et navale, nouveaux réseaux de communication, numérisation et IA, etc.). Dans ce domaine, la guerre en Ukraine a provoqué un réveil brutal du long endormissement de la pensée militaire occidentale, qui s’est montré de façon particulièrement sensible dans les missions de formation au profit des Ukrainiens, lorsque les vieilles doctrines ont rencontré les retours du front 3.

Beaucoup de capacités se trouvent vidées de leur sens, faute d’avoir été mises en œuvre en situation réelle depuis des décennies.

R.-H. Berger

Au-delà du phénomène d’armée de temps de paix, le résultat de vingt ans d’errance organisationnelle et doctrinale sont des modèles d’armées profondément incomplets mais surtout incohérents, ne pouvant répondre à aucun scénario de menace réaliste sans soutien américain  : ni haute intensité par manque de masse, ni expéditionnaire par manque d’enabler et de portée logistique.

C’est la compréhension de cet état de fait — plus ou moins consciente, plus ou moins assumée — qui explique en grande partie les inquiétudes et les atermoiements des Européens quant à l’autonomisation de leur défense. Il ne s’agit pas simplement d’un changement quantitatif – investir plus pour remplacer les forces américaines – mais d’un changement qualitatif, ontologique, complet à tous les niveaux des appareils de défense : remplacer une matrice mentale et matérielle, un cadre de cohérence américain, dans lequel on avait pour habitude de s’insérer. 

De ce point de vue, le cas français est symptomatique.

L’armée française se revendique complète et cohérente — une armée d’emploi. Pourtant, à y regarder de plus près, l’intervention au Mali, vécue comme le dernier grand succès en date, n’a été possible que grâce au soutien du strategic airlift américain 4. Pire encore, même en supposant une reconduction de ce soutien, une opération similaire ne pourrait probablement pas être reproduite à l’heure actuelle, faute de matériel en raison des cessions à l’Ukraine et de l’usure générale des parcs qui n’ont pas été remplacés par les livraisons lentes des véhicules Scorpion. 

Quoi qu’il en soit, militaires et dirigeants politiques sont convaincus d’y avoir acquis une expérience opérationnelle inestimable, conférant à l’armée française une supériorité de fait sur toutes ses pairs en Europe. Pourtant, les résultats à long terme de cet engagement — expansion territoriale des groupes djihadistes et aliénation des populations locales — laissent dubitatif quant à la valeur réelle de cette expérience dans un scénario de contre-insurrection 5. Dans le cadre d’un engagement conventionnel en haute intensité, les leçons tirées des aventures africaines pourraient même s’avérer néfastes. Aussi l’armée française présente-t-elle aujourd’hui de nombreuses similitudes avec l’armée russe avant l’invasion — la masse en moins. Confiante dans son expérience acquise dans les petites guerres expéditionnaires — Syrie pour l’une, Sahel pour l’autre — elle risque d’être similairement surprise par les oppositions auxquelles elle pourra être confrontée.

La révolution inéluctable se profile à l’horizon 

Or si les annonces de retrait américain se confirment, voire que l’hostilité de Washington vis-à-vis des Européens s’accentue, nos forces armées pourraient se trouver rapidement au pied du mur. Obligées de réagir à des défis directs contre les intérêts vitaux de leurs pays et du continent, elles se verraient sorties de force de cette profonde léthargie dans laquelle elles se sont coulées. En effet, les scénarios de menaces crédibles ne manquent pas, tant les intérêts européens sont mondialisés et faiblement défendus.

Que penser, par exemple, d’une tentative de coup de main par des « petits hommes verts » sur Tahiti, à l’image de la conquête rapide de la Crimée par la Russie en 2014  ?

Située à plusieurs milliers de kilomètres des territoires européens les plus proches, toute riposte nécessiterait un déploiement aéronaval d’ampleur dont la survie loin de ses bases dans un environnement saturé de menaces risquerait de s’avérer incertain.

Le résultat de vingt ans d’errance organisationnelle et doctrinale sont des modèles d’armées profondément incomplets mais surtout incohérents, ne pouvant répondre à aucun scénario de menace réaliste sans soutien américain.

R.-H. Berger

Les alliés australiens et néo-zélandais pourraient certainement fournir un appui, mais étant donné leur équipement principalement américain et leur alignement géopolitique sur Washington, leur aide pourrait nous être interdite si la Maison-Blanche ne donnait pas son aval (ou si elle était à l’origine de l’agression).

De même, comment la France et l’Europe réagiraient-elles face à une insurrection armée, financée par l’étranger, en Nouvelle-Calédonie  ? Les germes en sont déjà présents, comme on l’a vu lors des récentes émeutes 6. En cas de perte et de désactivation rapide de l’aéroport en début de conflit, la reprise en main de la situation pourrait s’avérer très difficile. 

Albrecht Dürer, « Le siège d’une forteresse »
Albrecht Dürer, « Le siège d’une forteresse »

La réponse doctrinalement orthodoxe à ces questions est que la dissuasion nucléaire française rendrait ce genre de scénarios impossibles. 

Mais en est-on vraiment si sûr  ? Ni la Russie à Koursk, ni le Royaume-Uni aux Malouines — deux cas d’invasion d’une puissance nucléaire par une armée étrangère — n’ont fait le choix d’utiliser l’arme nucléaire, jugeant le coût politique trop élevé. Si la Russie de Poutine n’a pas jugé bon de déclencher le feu nucléaire pour protéger son territoire métropolitain d’une armée clairement identifiée, pense-t-on vraiment qu’un président français le ferait pour un territoire ultra-marin dont la domination est vue par une grande partie de la planète comme de la colonisation, a fortiori si l’attribution de l’attaque n’était pas claire  ?

Certains diront que ce type de scénarios ne concerne que les territoires lointains aux statuts douteux des anciennes puissances coloniales françaises et britanniques. 

Pourtant, les récentes revendications américaines sur le Groenland ou les menaces russes contre le Svalbard ont montré que les cibles potentielles sont plus nombreuses et plus proches qu’on ne le pense. L’effet dissuasif d’une composante nucléaire française, élargie à l’Europe, serait alors probablement encore plus faible aux vues des complications politiques de sa mise en œuvre. Dans ce type de situation, rien ne remplacera une intervention conventionnelle.

Pour ce qui est des agressions plus proches de nos frontières, les capacités et les volumes nécessaires pour soutenir les pays baltes ont fait couler beaucoup d’encre 7.

La conclusion de ces analyses n’est guère positive — a fortiori sans les Américains. 

Mais les vulnérabilités ne s’arrêtent pas là. Comment les pays européens soutiendraient-ils Chypre ou la Grèce en cas de reprise des hostilités avec la Turquie d’Erdogan  ? Ou bien une tentative de déstabilisation armée de la Moldavie par les éléments russes en Transnistrie  ?

Même l’envoi de forces de maintien de la paix en Ukraine semble déjà constituer un défi insurmontable pour les forces armées européennes. Ainsi, le volume initial suggéré par Zelensky de 200 000 militaires occidentaux déployés sur la ligne de front a diminué d’annonce en annonce. D’abord passé à 100 000 hommes, il est maintenant question de quelques dizaines de milliers, voire quelques milliers 8.

Concrètement, comment la France et l’Europe réagiraient-elles à une insurrection armée, financée par l’étranger, en Nouvelle-Calédonie  ?

R.-H. Berger

Et encore, pour armer ce volume réduit sans dégarnir les forces de présence déjà en place ailleurs sur le front Est, il faudrait des efforts considérables 9. Pourtant, même s’il ne devait s’agir que d’une tripwire force, reposant sur l’effet dissuasif d’une entrée en guerre par les pays occidentaux, il faudrait, pour qu’elle soit efficace, avoir la capacité de mobiliser réellement des forces pour réagir à une rupture du cessez-le-feu.

Chacun de ces scénarios, pris isolément, mettrait les forces armées des pays concernés face à des défis inédits qu’elles ne sont pas taillées pour relever — sans parler d’une survenue simultanée de plusieurs de ces menaces… 

Il existe donc la réelle possibilité d’une humiliation militaro-stratégique majeure des Européens à la face du monde : après notre nouveau « moment Munich » il y a quelques semaines, un nouveau « moment Tsushima » du XXIe siècle. 

Comme au siècle dernier, un tel éclatement au grand jour des rapports de force réels engendrerait des répercussions profondes sur la scène internationale, conduisant de nombreux autres pays à saisir l’occasion pour régler leurs comptes à nos dépens. Dans une certaine mesure, cette dynamique est déjà en cours avec des opérations de « fait accompli » militaire, exécutées ou prévues par des pays désinhibés par le retrait occidental (reprise du Haut Karabakh, intervention érythréenne au Tigré, menaces contre le Guyana, etc.).

Après la sidération initiale, si les Européens — comme les Ukrainiens — tiennent le choc, ils réagiront par l’improvisation et l’adaptation. Mais leur dissuasion et leur position sur la scène internationale s’en trouveront grandement diminuées. De plus, comme en Ukraine, des pertes significatives et des destructions importantes risqueraient d’être encaissées avant le rebond. Pertes qui pourraient bien ne jamais être récupérées.

Le sursaut avant la rupture

Bien que formulée dans des termes moins alarmistes, la plupart des gouvernements européens semblent avoir pris conscience de la gravité de la situation.

Des mesures budgétaires inédites sont en train d’être prises et l’industrie de défense se mobilise. Or bien qu’il faille tout faire pour s’en approcher, il semble de plus en plus clair qu’une remontée en puissance sur les modèles anciens paraît peu réaliste. 

En effet, l’état de la base industrielle européenne ne permettrait pas à l’heure actuelle de produire en masse des matériels militaires dans des délais raisonnables 10. Même si ces équipements étaient produits, en conservant les modèles d’armées actuels, il faudrait alors recruter et former les soldats professionnels pour les utiliser, et surtout les officiers pour les commander.

Enfin, il faudrait reconstituer les grandes formations militaires et leur laisser le temps de reprendre une préparation cohérente à tous les niveaux afin qu’elles puissent gagner en expérience 11. En somme, il faudrait reproduire un modèle du XXe siècle mais sans remettre en place les prérequis sociétaux qui le sous-tendaient, le tout dans un contexte budgétaire et politique particulièrement compliqué, et sous pression temporelle intense.

Il existe la possibilité réelle d’une humiliation militaro-stratégique majeure des Européens à la face du monde.

R.-H. Berger

Or on se trompe de problème en ne traitant la question que sous l’angle financier et capacitaire. L’objectif à atteindre n’est pas d’avoir des armées marginalement plus volumineuses mais toujours aussi incapables d’agir. Ce qu’il faut, c’est reconstruire un outil militaire opérationnel pour le XXIe siècle. Des armées bien moins dotées — surtout si on les compare à la somme des armées européennes — arrivent à produire des effets tangibles sur le terrain. Des pays de taille relativement petite (Finlande, Israël) parviennent ainsi à mettre sur pied des armées de temps de guerre plus nombreuses que bien des forces européennes, pour des budgets de défense relativement limités 12. D’autres, comme les forces armées azéries, parviennent à intégrer des technologies de pointe pour former un système de combat cohérent et efficace, dont bien des armées européennes seraient incapables avec des moyens significativement moins importants 13.

L’un des aspects majeurs qui rendent possibles ces performances est une large mobilisation de réservistes en temps de guerre et une coopération étroite entre les forces et la société civile au sens large.

Une telle implication de la population dans les affaires militaires facilite non seulement le recrutement et l’entraînement des réservistes en temps de paix, mais elle favorise aussi la circulation de compétences et de technologies entre les mondes civil et militaire, permettant de lutter contre la tendance naturelle des institutions militaires à l’insularisme et à la bureaucratie. Aussi est-il probablement nécessaire de revoir et d’adapter les schémas de ressources humaines des armées européennes pour générer plus de masse de bataille à moindre coût. De fait, le modèle d’armée de métier strict, tel qu’il est pratiqué dans de nombreux pays européens, n’a pas fait la preuve de son efficacité. En l’état, les armées n’attirent pas assez de soldats, et surtout pas les bons profils pour permettre de réelles synergies entre les institutions et le monde civil 14.

Un autre démultiplicateur de forces qui permet d’obtenir des résultats disproportionnés par rapport à l’investissement requis est l’intégration résolue des technologies de rupture et leur exploitation à leur plein potentiel.

Manuel d’escrime créé par l’atelier de Dürer en 1512 (« Οπλοδιδασκαλια sive Armorvm Tractandorvm Meditatio Alberti Dvreri »), feuillet 91, verso.
Manuel d’escrime créé par l’atelier de Dürer en 1512 (« Οπλοδιδασκαλια sive Armorvm Tractandorvm Meditatio Alberti Dvreri »), feuillet 76, recto.

Quoi qu’on pense de leur politique, les techno-entrepreneurs de défense de la Silicon Valley ont raison quand ils appellent à une révolution du processus de développement et d’acquisition du ministère américain de la Défense 15. Si cette réforme est nécessaire aux États-Unis, elle l’est encore plus en Europe, qui n’a ni le temps, ni les moyens de se constituer des forces conventionnelles suffisantes en suivant les anciens paradigmes.

Dans le choix des technologies, la clef est d’adopter une approche pragmatique, centrée sur la menace à affronter et les missions à exécuter : partir du bas, de ce qui marche sur le terrain, pour reconstruire le système d’ensemble, et non l’inverse.

Il est indispensable que les forces armées européennes entreprennent une révolution culturelle profonde dans leur façon de penser et d’exercer leur mission de défense.

R.-H. Berger

L’évolution des forces armées ukrainiennes depuis 2022 est le parfait exemple de cette dynamique  : qu’il s’agisse des logiciels de command and control, construits à partir des retours vidéo des drones d’observation assemblés en petites cellules acquisition-feu 16, ou de la dronisation tous azimuts dans les trois domaines, qui est en train d’être formalisée en doctrine d’ensemble 17, l’innovation se fait de façon inductive. L’opportunité technologique précède et définit le besoin capacitaire et la structure organisationnelle. Or pour que cette adaptation évolutive soit possible, il est essentiel que les forces armées arrivent à se libérer de leur tendance naturelle à l’immobilisme et à la rigidité organisationnelle pour rester flexibles et ouvertes à l’absorption de nouvelles connaissances 18.

Pour s’attaquer au cœur du problème, il est enfin indispensable que les forces armées européennes entreprennent une révolution culturelle profonde dans leur façon de penser et d’exercer leur mission de défense. Il faut rompre avec les habitudes longuement établies et les réflexes rassurants, et se poser en interne les bonnes questions — en termes de matériels et de moyens mais aussi en termes doctrinaux et organisationnels. L’objectif recherché à tous les niveaux doit être de générer des capacités de combat efficaces et adaptées aux besoins, sans se laisser retarder par les contraintes institutionnelles auto-imposées et jamais questionnées. 

Fruit d’années de réorganisation sans cohérence, les organigrammes et les budgets présentent des ressources en personnel et en financement qui ne génèrent pas de capacité réelle et peuvent donc être mobilisés pour libérer des marges de manœuvre. Contrats d’équipement de complaisance, unités aux capacités désuètes ou échantillonnaires, surcharge réglementaire, bureaucratique et administrative : les cibles de destruction créatrice sont nombreuses si on a le courage de les identifier comme telles. En les réévaluant selon les contraintes du champ de bataille moderne qu’elles vont devoir affronter, les armées peuvent augmenter leur capacité opérationnelle à dépenses et effectifs constants. Cependant, il faudra pour cela que les responsables se risquent à sacrifier quelques vaches sacrées à tous les niveaux hiérarchiques et dans toutes les branches.

La voie semble donc clairement tracée  : investissement dans l’augmentation quantitative matérielle et humaine, certes, mais surtout mobilisation de la société civile, intégration volontariste des technologies de rupture et libération des tabous entravant la réflexion sur ce qui est possible en matière militaires.

Pour lancer ces transformations, il est d’abord indispensable qu’il y ait une volonté politique partagée par la population et que les armées elles-mêmes soient ouvertes au changement.

Sur ces deux points, malheureusement, les premiers signaux ne sont pas rassurants.

Malgré leur vocabulaire martial et leurs visées mobilisatrices, les prises de parole des chefs d’États européens font apparaître une grande réticence à l’idée de mener un combat actif pour défendre leurs intérêts 19. Le sentiment d’urgence ne s’est pas encore traduit par une volonté résolue de passer à l’action. De même, dans les armées, l’ambiance dans la plupart des pays semble plutôt à la captation des augmentations budgétaires pour « faire comme avant ». Là aussi, le cas de la France est symptomatique  : l’analyse officielle des bouleversements en cours est qu’ils ne remettent pas en cause les orientations déjà engagées par les armées. Pas de game changers donc… 20 La disposition à remettre en cause les modèles existants semble souvent bien limitée. Pourtant il y a si peu à perdre et tout à gagner, tant le changement, s’il ne se fait pas de gré, se fera de force au prix de pertes amères.

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11.03.2025 à 20:00

Proposition de cessez-le-feu immédiat en Ukraine : le texte intégral de la déclaration commune avec les États-Unis

Matheo Malik

À la suite de la rencontre qui a eu lieu aujourd’hui, mardi 11 mars, à Djeddah entre une délégation américaine et ukrainienne, les États-Unis et l’Ukraine se sont mis d’accord sur une proposition de cessez-le-feu de 30 jours qui sera soumise à la Russie par Washington. 

L’assistance sécuritaire ainsi que le partage de renseignements — « mis en pause » la semaine dernière par les États-Unis pour faire pression sur l’Ukraine — doivent également reprendre « immédiatement ».

Il s’agit d’une étape très importante vers un arrêt des combats en Ukraine. 

La Russie, qui la semaine dernière s’est dite prête à discuter d’une trêve uniquement à ses conditions, se retrouve confrontée à un choix : accepter la proposition et mettre en pause voire mettre fin à ses ambitions impérialistes en Ukraine, ou refuser la proposition américano-ukrainienne et ainsi perdre sa crédibilité auprès de la Maison Blanche comme étant supposément le seul acteur cherchant véritablement la paix — un discours porté par le Kremlin depuis plus de trois ans, et repris par Donald Trump depuis son retour au pouvoir.

À la question de savoir si la Russie était prête à accepter la proposition de cessez-le-feu, Rubio a déclaré, à la sortie de la réunion, que si elle refusait, « alors nous saurons malheureusement quel est l’obstacle à la paix ».

Vendredi dernier, Donald Trump avait déclaré qu’il trouvait « plus difficile de traiter avec l’Ukraine », tenue par le président américain pour principal responsable du déclenchement de l’invasion de février 2022.

Aujourd’hui à Djeddah, en Arabie saoudite, grâce à la généreuse hospitalité du prince héritier Mohammed ben Salmane, les États-Unis et l’Ukraine ont franchi des étapes importantes vers le rétablissement d’une paix durable pour l’Ukraine.

Les représentants des deux nations ont salué le courage du peuple ukrainien dans la défense de son pays et ont convenu qu’il était temps d’entamer un processus en vue d’une paix durable.

L’Ukraine était représentée à Djeddah par le puissant directeur de cabinet de Volodymyr Zelensky, Andrey Yermak, le ministre des Affaires étrangères Andreï Sibiga et le ministre de la Défense Rustem Umerov. 

La délégation américaine a quant à elle été scindée en deux par rapport à celle ayant pris part à la rencontre du 18 février avec les négociateurs russes. Keith Kellogg, initialement nommé envoyé spécial de Trump pour l’Ukraine et la Russie, avait été mis à l’écart des négociations avec la partie russe, supposément en raison de son approche jugée à Moscou trop favorable aux Ukrainiens. Il n’était toutefois pas présent non plus aujourd’hui à Djeddah.

Steve Witkoff, qui semble être le négociateur américain choisi par Trump pour mener les discussions en lieu et place du secrétaire d’État Marco Rubio, était lui aussi absent. Choisi pour mener à la fois les négociations sur le cessez-le-feu et la libération des otages à Gaza et sur la fin de la guerre en Ukraine, Witkoff devrait rencontrer à la place le président émirati Mohammed ben Zayed Al Nahyane, avant une réunion à Moscou avec Poutine qui pourrait avoir lieu dès jeudi 13 mars.

La délégation ukrainienne a réitéré la profonde gratitude du peuple ukrainien envers le président Trump, le Congrès américain et le peuple des États-Unis pour avoir permis des avancées significatives vers la paix.

C’est le supposé « manque de gratitude » de Zelensky envers l’assistance fournie par les États-Unis qui avait servi de prétexte à J.D. Vance et Donald Trump pour tenter d’humilier le président ukrainien dans le bureau ovale le 28 février, en face de dizaines de journalistes. Zelensky a depuis exprimé publiquement qu’il « regrettait » cet échange, et aurait envoyé une « lettre d’excuse » à Donald Trump, selon Steve Witkoff.

L’Ukraine a exprimé sa volonté d’accepter la proposition américaine de mettre en place un cessez-le-feu immédiat et provisoire de 30 jours, qui pourrait être prolongé d’un commun accord entre les parties et qui reste conditionné à son acceptation et sa mise en œuvre simultanée par la Fédération de Russie. Les États-Unis informeront la Russie que la réciprocité russe est essentielle pour parvenir à la paix.

La « proposition américaine » de cessez-le-feu semble différente de celle élaborée quelques jours plus tôt par la France et le Royaume-Uni, qui avait été publiquement partagée par le président ukrainien la semaine dernière. Contrairement à cette dernière, qui prévoyait un cessez-le-feu « en mer et dans les airs », la proposition qui a fait l’objet d’un accord aujourd’hui à Djeddah ne précise pas, dans sa forme actuelle, les contours du cessez-le-feu qui devrait être soumis à la Russie.

Les États-Unis lèveront immédiatement la suspension du partage de renseignements et reprendront leur assistance sécuritaire à l’Ukraine.

Les États-Unis avaient annoncé il y a une semaine, le 3 mars, suspendre — au moins temporairement — les livraisons d’armes et de munitions à l’Ukraine. 

Peu après, Washington annonçait la suspension de l’assistance militaire indirecte : partage de renseignement et d’informations notamment. Conséquence directe de ces nouvelles directives, l’entreprise Maxar, qui fournit des images satellites (utilisées pour des objectifs militaires mais également pour la protection des civils), notifiait ses utilisateurs ukrainiens qu’ils n’étaient plus autorisés à utiliser ses services.

Il est probable que la suspension, d’une durée de quelques jours, du renseignement militaire américain ait contribué à l’effondrement d’une partie du front ukrainien dans l’oblast de Koursk au cours des derniers jours.

Les délégations ont également discuté de l’importance des efforts de secours humanitaire dans le cadre du processus de paix, en particulier durant le cessez-le-feu mentionné, incluant l’échange de prisonniers de guerre, la libération des détenus civils et le retour des enfants ukrainiens transférés de force.

Les deux délégations ont convenu de désigner leurs équipes de négociation et d’entamer immédiatement des pourparlers en vue d’une paix durable garantissant la sécurité à long terme de l’Ukraine. Les États-Unis se sont engagés à discuter de ces propositions spécifiques avec des représentants de la Russie. La délégation ukrainienne a réaffirmé que les partenaires européens devront être impliqués dans le processus de paix.

Alors que la rencontre avait lieu à Djeddah entre l’Ukraine et les États-Unis, la France et le Royaume-Uni réunissaient à Paris les chefs d’état-major et responsables militaires de 36 pays pour discuter du soutien à l’Ukraine et du rôle que peut jouer l’Europe dans la résolution du conflit puis la garantie d’un cessez-le-feu. Les États-Unis étaient le seul pays membre de l’OTAN qui était absent de la réunion.

Enfin, les présidents des deux pays ont convenu de conclure, dès que possible, un accord global pour le développement des ressources critiques stratégiques de l’Ukraine, afin de croître son économie, de compenser le coût de l’aide américaine et de garantir la prospérité et la sécurité de l’Ukraine sur le long terme.

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Texte intégral (1338 mots)

À la suite de la rencontre qui a eu lieu aujourd’hui, mardi 11 mars, à Djeddah entre une délégation américaine et ukrainienne, les États-Unis et l’Ukraine se sont mis d’accord sur une proposition de cessez-le-feu de 30 jours qui sera soumise à la Russie par Washington. 

L’assistance sécuritaire ainsi que le partage de renseignements — « mis en pause » la semaine dernière par les États-Unis pour faire pression sur l’Ukraine — doivent également reprendre « immédiatement ».

Il s’agit d’une étape très importante vers un arrêt des combats en Ukraine. 

La Russie, qui la semaine dernière s’est dite prête à discuter d’une trêve uniquement à ses conditions, se retrouve confrontée à un choix : accepter la proposition et mettre en pause voire mettre fin à ses ambitions impérialistes en Ukraine, ou refuser la proposition américano-ukrainienne et ainsi perdre sa crédibilité auprès de la Maison Blanche comme étant supposément le seul acteur cherchant véritablement la paix — un discours porté par le Kremlin depuis plus de trois ans, et repris par Donald Trump depuis son retour au pouvoir.

À la question de savoir si la Russie était prête à accepter la proposition de cessez-le-feu, Rubio a déclaré, à la sortie de la réunion, que si elle refusait, « alors nous saurons malheureusement quel est l’obstacle à la paix ».

Vendredi dernier, Donald Trump avait déclaré qu’il trouvait « plus difficile de traiter avec l’Ukraine », tenue par le président américain pour principal responsable du déclenchement de l’invasion de février 2022.

Aujourd’hui à Djeddah, en Arabie saoudite, grâce à la généreuse hospitalité du prince héritier Mohammed ben Salmane, les États-Unis et l’Ukraine ont franchi des étapes importantes vers le rétablissement d’une paix durable pour l’Ukraine.

Les représentants des deux nations ont salué le courage du peuple ukrainien dans la défense de son pays et ont convenu qu’il était temps d’entamer un processus en vue d’une paix durable.

L’Ukraine était représentée à Djeddah par le puissant directeur de cabinet de Volodymyr Zelensky, Andrey Yermak, le ministre des Affaires étrangères Andreï Sibiga et le ministre de la Défense Rustem Umerov. 

La délégation américaine a quant à elle été scindée en deux par rapport à celle ayant pris part à la rencontre du 18 février avec les négociateurs russes. Keith Kellogg, initialement nommé envoyé spécial de Trump pour l’Ukraine et la Russie, avait été mis à l’écart des négociations avec la partie russe, supposément en raison de son approche jugée à Moscou trop favorable aux Ukrainiens. Il n’était toutefois pas présent non plus aujourd’hui à Djeddah.

Steve Witkoff, qui semble être le négociateur américain choisi par Trump pour mener les discussions en lieu et place du secrétaire d’État Marco Rubio, était lui aussi absent. Choisi pour mener à la fois les négociations sur le cessez-le-feu et la libération des otages à Gaza et sur la fin de la guerre en Ukraine, Witkoff devrait rencontrer à la place le président émirati Mohammed ben Zayed Al Nahyane, avant une réunion à Moscou avec Poutine qui pourrait avoir lieu dès jeudi 13 mars.

La délégation ukrainienne a réitéré la profonde gratitude du peuple ukrainien envers le président Trump, le Congrès américain et le peuple des États-Unis pour avoir permis des avancées significatives vers la paix.

C’est le supposé « manque de gratitude » de Zelensky envers l’assistance fournie par les États-Unis qui avait servi de prétexte à J.D. Vance et Donald Trump pour tenter d’humilier le président ukrainien dans le bureau ovale le 28 février, en face de dizaines de journalistes. Zelensky a depuis exprimé publiquement qu’il « regrettait » cet échange, et aurait envoyé une « lettre d’excuse » à Donald Trump, selon Steve Witkoff.

L’Ukraine a exprimé sa volonté d’accepter la proposition américaine de mettre en place un cessez-le-feu immédiat et provisoire de 30 jours, qui pourrait être prolongé d’un commun accord entre les parties et qui reste conditionné à son acceptation et sa mise en œuvre simultanée par la Fédération de Russie. Les États-Unis informeront la Russie que la réciprocité russe est essentielle pour parvenir à la paix.

La « proposition américaine » de cessez-le-feu semble différente de celle élaborée quelques jours plus tôt par la France et le Royaume-Uni, qui avait été publiquement partagée par le président ukrainien la semaine dernière. Contrairement à cette dernière, qui prévoyait un cessez-le-feu « en mer et dans les airs », la proposition qui a fait l’objet d’un accord aujourd’hui à Djeddah ne précise pas, dans sa forme actuelle, les contours du cessez-le-feu qui devrait être soumis à la Russie.

Les États-Unis lèveront immédiatement la suspension du partage de renseignements et reprendront leur assistance sécuritaire à l’Ukraine.

Les États-Unis avaient annoncé il y a une semaine, le 3 mars, suspendre — au moins temporairement — les livraisons d’armes et de munitions à l’Ukraine. 

Peu après, Washington annonçait la suspension de l’assistance militaire indirecte : partage de renseignement et d’informations notamment. Conséquence directe de ces nouvelles directives, l’entreprise Maxar, qui fournit des images satellites (utilisées pour des objectifs militaires mais également pour la protection des civils), notifiait ses utilisateurs ukrainiens qu’ils n’étaient plus autorisés à utiliser ses services.

Il est probable que la suspension, d’une durée de quelques jours, du renseignement militaire américain ait contribué à l’effondrement d’une partie du front ukrainien dans l’oblast de Koursk au cours des derniers jours.

Les délégations ont également discuté de l’importance des efforts de secours humanitaire dans le cadre du processus de paix, en particulier durant le cessez-le-feu mentionné, incluant l’échange de prisonniers de guerre, la libération des détenus civils et le retour des enfants ukrainiens transférés de force.

Les deux délégations ont convenu de désigner leurs équipes de négociation et d’entamer immédiatement des pourparlers en vue d’une paix durable garantissant la sécurité à long terme de l’Ukraine. Les États-Unis se sont engagés à discuter de ces propositions spécifiques avec des représentants de la Russie. La délégation ukrainienne a réaffirmé que les partenaires européens devront être impliqués dans le processus de paix.

Alors que la rencontre avait lieu à Djeddah entre l’Ukraine et les États-Unis, la France et le Royaume-Uni réunissaient à Paris les chefs d’état-major et responsables militaires de 36 pays pour discuter du soutien à l’Ukraine et du rôle que peut jouer l’Europe dans la résolution du conflit puis la garantie d’un cessez-le-feu. Les États-Unis étaient le seul pays membre de l’OTAN qui était absent de la réunion.

Enfin, les présidents des deux pays ont convenu de conclure, dès que possible, un accord global pour le développement des ressources critiques stratégiques de l’Ukraine, afin de croître son économie, de compenser le coût de l’aide américaine et de garantir la prospérité et la sécurité de l’Ukraine sur le long terme.

L’article Proposition de cessez-le-feu immédiat en Ukraine : le texte intégral de la déclaration commune avec les États-Unis est apparu en premier sur Le Grand Continent.

11.03.2025 à 14:42

Comment Trump soude l’Ukraine : 10 points sur les opinions politiques pendant les négociations

Matheo Malik

Points clefs L’Ukraine n’a jamais été aussi unie depuis que Trump et Poutine veulent lui imposer un regime change. Selon les données de l’Institut international de sociologie de Kiev, Zelensky dispose d’un soutien aux alentours de 57 %. Malgré les pressions des États-Unis, les Ukrainiens — y compris les opposants de Zelensky — sont globalement d’accord pour ne pas tenir d’élections avant la fin de la guerre. En Russie, l’opinion reste divisée et en partie insaisissable mais un regain de nationalisme semble accompagner la phase actuelle.

Les déclarations de Donald Trump à propos de Volodymyr Zelensky se suivent et se radicalisent. Après l’avoir dépeint comme un politicien « incompétent », qui aurait eu trois ans pour mettre un terme à une guerre qu’il n’aurait jamais dû « commencer » [sic], le président des États-Unis a qualifié son homologue ukrainien de « dictateur sans élections », de comédien médiocre qui aurait fait tout son possible pour entraîner les États-Unis dans une guerre qui ne pouvait être gagnée, et risque désormais de se retrouver à la tête d’un pays entièrement ravagé.

Contrairement aux allégations de Trump, c’est bien le Parlement ukrainien, la Verkhovna Rada, qui, jusqu’à nouvel ordre et conformément à la constitution du pays, a décidé de reporter les élections législatives et présidentielles tant que durera la loi martiale, elle-même reconduite par voie parlementaire tous les 90 jours. Il y a deux semaines encore, Zelensky s’est dit prêt à démissionner immédiatement si cela assurait à son pays l’adhésion à l’OTAN, et il y a peu de raisons de ne pas le croire. La présidence de Volodymyr Zelensky n’est pas sans soulever un certain nombre de questions politiques — du bien-fondé des privatisations et atteintes au droit du travail jusqu’à l’éviction de concurrents potentiels, comme le commandant en chef des forces armées Valerij Zaloujny — qui tempèrent les pulsions d’héroïsation.

Plusieurs analystes de la fondation Carnegie et du centre Re-Russia ont commenté les réactions, du côté des deux principaux belligérants, à l’altercation entre Trump et Zelensky. Ils soulignent d’un côté la consolidation du bloc politique formé autour du président ukrainien et, côté russe, la montée du nationalisme — sur fond d’une indifférence croissante au conflit.

Au total, depuis qu’il s’est saisi de la question de la fin de la guerre, Trump semble plus qu’autre chose souder les Ukrainiens.

1 — L’Ukraine fait bloc 

Il y a dix ou quinze ans, si un président ukrainien avait été expulsé de la Maison-Blanche dans une atmosphère de scandale diplomatique, cela aurait assurément signé la fin de sa carrière. 

Les médias contrôlés par les oligarques et les chefs des groupes d’opposition auraient profité de cette occasion pour le tailler en pièces et tâcher de prendre aussitôt sa place. Or c’est plutôt l’inverse qui s’est produit.

La guerre a transformé ce paysage politique hautement concurrentiel. Dans une situation d’incertitude généralisée, nombre de cadres politiques préfèrent rallier temporairement l’opinion autour du pouvoir en place. Plus encore, si la classe politique et l’opinion publique ont fait bloc autour de Zelensky, c’est que les vociférations de Donald Trump ont été vécues comme une atteinte à la souveraineté du pays — la seule raison pour laquelle il est encore possible, pour la population ukrainienne, de tolérer des morts par dizaines et dizaines de milliers.

Aussi les voix qui se sont élevées pour critiquer chez Zelensky un égocentrisme disproportionné ou une mise en péril des intérêts nationaux — ce qui n’est toujours pas une manière de valider les déclarations de Donald Trump — sont-elles restées très marginales.

2 — Les régions ukrainiennes en soutien de Zelensky

Outre les déclarations des principaux dirigeants européens, le président ukrainien a reçu une série de déclarations de soutien des autorités locales ou régionales du pays, qui ressemblent davantage aux manifestations sincères d’une communauté d’opinion qu’à une mise en scène, par le pouvoir central, d’une unité politique qui serait en réalité fragile.

Le gouverneur de l’administration civile et militaire de Kharkiv, Oleg Synehubov, a ainsi publié sur Telegram le message suivant : 

Aujourd’hui, nous devons tous être forts et unis dans la lutte pour la liberté, l’indépendance et l’avenir de l’Ukraine.Nous soutenons nos Forces armées et, chacune et chacun à son poste, nous continuons à œuvrer en direction de la Victoire et d’une paix juste.Aux côtés du leader de notre pays, le président de l’Ukraine Volodymyr Zelensky, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour renforcer notre défense et nous opposer à l’ennemi qui a envahi notre terre de façon criminelle. Ce n’est que dans l’unité que nous obtiendrons la victoire  !

On relève sur le même réseau de nombreuses déclarations analogues, notamment signées par Ihor Terekhov, maire de Kharkiv, Ivan Federov, gouverneur de l’oblast de Zaporižžja, et Vadym Filaškin, gouverneur de l’oblast de Donetsk. 

La tenue d’élections présidentielles en Ukraine constitue désormais l’un des éléments de la politique étrangère états-unienne. Pour Washington, elles auraient vocation à remplacer l’actuel président.

Guillaume Lancereau 3 — Zelensky et l’opposition : un consensus sur le report des élections

Au sein de l’opposition politique au parti du président ukrainien, rares sont les représentants à avoir émis une parole critique à son égard après son altercation avec Donald Trump.

Ivanna Klympuš-Cincadze, du principal parti d’opposition (Solidarité Européenne), connue pour s’être régulièrement élevée contre la centralisation du pouvoir entre les mains de Zelensky, a cette fois-ci qualifié d’« inacceptables » les déclarations du président des États-Unis — tout en appelant Zelensky à profiter de ce climat pour enterrer la hache de guerre avec l’opposition et former une coalition d’unité nationale avec l’ensemble des partis. 

Fait plus notable encore, Petro Porochenko, ancien président ukrainien et président du parti Solidarité Européenne, a publiquement soutenu Zelensky au sortir de l’affrontement avec Donald Trump. 

https://twitter.com/poroshenko/status/1897594456586478000

De même, Ioulia Tymochenko, ancienne première ministre du pays, à la tête du parti d’opposition Bat’kivščyna (« Patrie »), a publié ce message de soutien  : 

Volodymyr Zelensky est le président de l’Ukraine. Il est légitime tant qu’aucune autre personne n’a été élue. Seuls les Ukrainiens ont le droit de décider à quel moment et dans quelles conditions ils changent de représentants. Or ces conditions n’existent pas aujourd’hui.Les élections en temps de guerre sont à la fois impossibles et immorales, car nos militaires ne pourront pas y participer. Or sans leur participation, les élections ne seront jamais légitimes. Il sera par ailleurs difficile de considérer les résultats comme honnêtes, car le peuple ne peut pas, en période de guerre, exercer son contrôle sur le déroulement des élections. Enfin, il serait suicidaire d’ouvrir, en pleine guerre, une campagne électorale qui diviserait le pays en différents camps politiques. Plus que jamais, ce dont nous avons besoin, c’est d’unité et de résilience.Personne parmi nous ne permettra la tenue de telles élections avant la fin de la guerre. Cela peut déplaire à nos ennemis, voire à certains de nos alliés, mais c’est ainsi.

4 — Quelle pourrait être l’issue d’élections en Ukraine ?

La question soulevée par Ioulia Tymochenko est bel et bien un enjeu central.

Le président et le parlement ukrainiens vont dans le sens de l’opinion publique en suspendant les élections  : selon les données disponibles, 63 % des Ukrainiens interrogés continuent de s’opposer à la tenue d’élections, tant législatives que présidentielles, avant l’instauration d’une paix durable.

Pourtant, le vice-président des États-Unis J. D. Vance a clairement laissé entendre qu’il était absurde de prétendre mener une guerre « pour la démocratie » aux côtés d’un pays dans lequel tout processus électoral est suspendu. Il faut en conclure que la tenue d’élections présidentielles en Ukraine constitue désormais l’un des éléments de la politique étrangère états-unienne et que, pour Washington, elles auraient vocation à remplacer l’actuel président.

Or Volodymyr Zelensky dispose d’un soutien politique de la population bien supérieur aux 4 % d’opinions favorables qu’évoquait Donald Trump. Le président ukrainien l’a d’ailleurs rappelé lui-même  : selon les données de l’Institut international de sociologie de Kiev, son soutien se trouverait plutôt aux alentours de 57 %. À ses yeux, le fait que Donald Trump puisse avancer un chiffre aussi aberrant est un effet direct des opérations souterraines de désinformation russe.

Zelensky avait donc des raisons d’affirmer, comme il l’a fait en début de semaine  : « il ne sera pas simple de me remplacer, parce qu’il ne suffit pas pour cela d’organiser des élections. Il faudrait aussi m’interdire d’y participer, et c’est déjà quelque chose de plus difficile ».

63 % des Ukrainiens continuent de s’opposer à la tenue d’élections, tant législatives que présidentielles, avant l’instauration d’une paix durable.

Guillaume Lancereau 5 — Un paysage politique structuré pour l’instant sans alternative à Zelensky

De fait, l’autre facteur qui joue en faveur de Volodymyr Zelensky tient aux difficultés que soulèvent les appels à le remplacer. 

Si l’équipe de Donald Trump ne dissimule pas son exaspération face à l’intransigeance du président ukrainien, elle ne dispose pour l’heure d’aucun candidat de substitution. Petro Porochenko n’a pas la faveur du Parti républicain et Ioulia Tymochenko, en dépit de tous ses efforts pour se rapprocher de la nouvelle administration états-unienne, est perçue comme une figure du passé (elle a été nommée Première ministre par Viktor Iouchtchenko à la suite de la « révolution orange » de 2004), sans réels appuis à Washington. Quant aux autres figures politiques ukrainiennes, elles sont largement méconnues hors du pays.

Plus largement, le projet de résolution du conflit qu’envisage la Maison-Blanche présente tous les aspects d’une reddition pure et simple  : dans ce cadre, on voit mal quel responsable politique ukrainien aurait envie d’en endosser la responsabilité. Le contexte s’y prête d’autant moins que, face au président états-unien, plusieurs responsables européens, à commencer par Emmanuel Macron, se sont opposés au principe d’une « paix qui soit une capitulation ».

Malgré l’épuisement général que génère cette longue guerre, la population n’est pas prête à accepter qu’un dirigeant signe une paix sans garanties qui réduirait du même coup à néant les sacrifices consentis au cours des trois années passées.

Le Kremlin, pour sa part, n’a pas non plus de favori en Ukraine. Vladimir Poutine et son entourage nourrissent une profonde hostilité vis-à-vis de Zelensky et rêvent de l’évincer du pouvoir, sans disposer pour autant d’un candidat idéal. Les anciennes composantes du camp pro-russe en Ukraine ont été démantelées à la faveur de la guerre — voire même depuis 2014 — sans compter qu’aucune nouvelle figure politique ne risque d’émerger en période de loi martiale.

6 — Côté russe  : inertie et indifférence 

Les sondages d’opinion accumulés depuis trois ans de guerre montrent que ni la mobilisation, ni le coup manqué de Prigojine, ni l’invasion des forces ukrainiennes sur le territoire russe, ni les informations relatives aux considérables pertes humaines sur le front ukrainien — rien de tout cela n’a modifié en profondeur l’opinion. On mesure bien des pics de nervosité, mais sans que ceux-ci transforment l’atmosphère générale, mêlant répression idéologique, obscurantisme militariste, insatisfaction à l’égard de la guerre, fossé croissant avec le monde occidental, patriotisme, peur de la défaite et dépolitisation.

Les derniers événements, qui ressemblent fort à un tournant historique par le rapprochement annoncé entre la Russie et les États-Unis, semblent laisser de marbre la population russe, tout comme les annonces — qui ne lui parviennent peut-être pas — des exactions auxquelles leurs supérieurs soumettent certains soldats russes — ainsi de cette centaine de combattants blessés, marchant avec des béquilles ou une canne, qui se sont soulevés dans la région de Ekaterinburg, refusant de retourner au front avant d’avoir été véritablement soignés, et qui ont finalement été envoyés de force dans l’oblast de Lougansk après s’être vu confisquer leurs téléphones. 

On comprend, dans ces conditions, que le pouvoir puisse se permettre toutes les contradictions idéologiques imaginables, annonçant un jour lutter contre « l’Occident collectif » et l’OTAN pour mieux se rapprocher des États-Unis le lendemain, face à l’Ukraine et à l’Europe. 

La population ukrainienne n’est pas prête à accepter qu’un dirigeant signe une paix sans garanties.

Guillaume Lancereau 7 — La fin de la guerre à l’horizon

L’un des principaux changements enregistrés dans les sondages porte sur la proximité de la fin du conflit. Selon l’institut Levada, 43 % des Russes sondés estiment désormais que la guerre ne durera désormais pas plus d’un an — 34 % seulement le pensaient en janvier dernier.

On observe un fossé croissant entre les partisans des négociations de paix et les personnes en faveur d’une prolongation du conflit (respectivement 59 % contre 31 % en février 2025, contre un rapport 50-40 % un an plus tôt), l’une des principales motivations citées étant les pertes humaines.

L’un des problèmes est que l’on ignore ce que la population perçoit de la situation sur les différents fronts — au-delà des cercueils qu’elle peut voir aléatoirement défiler dans les villages. On ne sait pas, par exemple, si les fortes pertes qu’enregistrent à l’heure actuelle les forces armées russes envoyées pour surprendre l’occupant ukrainien du côté de Soudja, dans la région de Koursk, parviennent à la connaissance de la population.

Les trois quarts des Russes interrogés sont convaincus que les hostilités se termineront sur une victoire russe, un chiffre stable depuis janvier 2023. Ainsi s’explique, du même coup, l’essentiel du soutien de la population à la guerre  : les Russes y sont favorables tant qu’ils la gagnent ou s’imaginent qu’ils vont assurément la gagner.

8 — La paix, à quelles conditions  ?

Aujourd’hui, le tiers des répondants estiment que, pour parvenir à un accord de paix, la Russie devra faire certaines concessions à l’Ukraine, soit 10 points de pourcentage de plus que dans les précédents sondages conduits entre février 2023 et septembre 2024. 

Pour autant, les trois quarts des Russes interrogés considèrent toujours comme inadmissible une restitution des Républiques populaires de Donetsk ou Lougansk ou des oblasts de Kherson et Zaporižžja en échange de la paix. De même, 80 % estiment que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN est inacceptable. La seule solution envisageable semble être le déploiement de forces de maintien de la paix le long de la ligne de contact, auquel s’opposent seulement 39 % des sondés. 

Quoi qu’il en soit, dans tous les cas évoqués, les résultats des sondages varient selon l’origine des propositions potentielles  : dès lors que l’une de ces propositions est présentée par les sondeurs comme une décision de Vladimir Poutine, elle obtient immédiatement une adhésion démultipliée. 

Les Russes sont favorables à la guerre tant qu’ils la gagnent ou s’imaginent qu’ils vont assurément la gagner.

Guillaume Lancereau 9 — Un regain du nationalisme

Malgré cette lassitude vis-à-vis du conflit, qui n’est donc pas encore un réel désir d’y mettre fin, on constate une cristallisation croissante du militarisme et du nationalisme. Pour la première fois depuis le début des années 2000, un sondage de Levada effectué au mois de janvier a révélé que la moitié des Russes interrogés (51 %) préféraient que la Russie soit avant tout « une grande puissance, crainte et respectée » plutôt qu’un pays au niveau de vie élevé, mais moins puissant militairement. Pendant vingt ans, de sondage en sondage, les partisans de l’option « niveau de vie » avaient toujours été 1,5 fois plus nombreux que ceux de l’option « grande puissance ».

Dans le même ordre d’idées, 55 % des personnes interrogées affirment que l’élément le plus important du point de vue de l’État russe est la puissance militaire, contre 45 % mettant la priorité sur la puissance économique — par comparaison, le même questionnaire adressé à la population des États-Unis a produit les résultats strictement inverses, avec 73 % en faveur du pouvoir économique.

10 — Une opinion russe toujours insaisissable

Peut-on véritablement connaître l’état de l’opinion publique russe  ? Plusieurs articles parus dans ces pages ont souligné les difficultés que rencontrent les pratiques ordinaires d’enquête dans un contexte autoritaire et répressif qui favorise le silence et la falsification des préférences. L’institut Russian Field a posé directement la question « Avez-vous peur de participer à des sondages » et observé que les Russes du « parti de la paix » répondaient trois fois plus souvent « oui » que ceux du « parti de la guerre ». 

La seule attitude rationnelle est sans doute celle qui consiste à se prémunir contre toute idée reçue d’un exceptionnalisme russe — tendance répandue parmi ceux qui croient au fantasme ethno-nationaliste, surtout lorsqu’il s’agit de la Russie. 

Les Russes ne sont ni un ensemble de 140 millions de va-t-en-guerre chauffés à blanc par la rhétorique nationaliste du pouvoir central et le souvenir de la Grande Guerre patriotique  ; ils ne sont pas non plus une majorité silencieuse, prête à se soulever à la moindre opportunité politique pour renverser le nouveau tsar  ; ils sont, comme le seraient peut-être les Européens à leur place, avant tout indifférents, mais suffisamment patriotes pour soutenir la guerre tant qu’ils ne la perdent pas.

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Texte intégral (3371 mots)
Points clefs
  • L’Ukraine n’a jamais été aussi unie depuis que Trump et Poutine veulent lui imposer un regime change.
  • Selon les données de l’Institut international de sociologie de Kiev, Zelensky dispose d’un soutien aux alentours de 57 %.
  • Malgré les pressions des États-Unis, les Ukrainiens — y compris les opposants de Zelensky — sont globalement d’accord pour ne pas tenir d’élections avant la fin de la guerre.
  • En Russie, l’opinion reste divisée et en partie insaisissable mais un regain de nationalisme semble accompagner la phase actuelle.

Les déclarations de Donald Trump à propos de Volodymyr Zelensky se suivent et se radicalisent. Après l’avoir dépeint comme un politicien « incompétent », qui aurait eu trois ans pour mettre un terme à une guerre qu’il n’aurait jamais dû « commencer » [sic], le président des États-Unis a qualifié son homologue ukrainien de « dictateur sans élections », de comédien médiocre qui aurait fait tout son possible pour entraîner les États-Unis dans une guerre qui ne pouvait être gagnée, et risque désormais de se retrouver à la tête d’un pays entièrement ravagé.

Contrairement aux allégations de Trump, c’est bien le Parlement ukrainien, la Verkhovna Rada, qui, jusqu’à nouvel ordre et conformément à la constitution du pays, a décidé de reporter les élections législatives et présidentielles tant que durera la loi martiale, elle-même reconduite par voie parlementaire tous les 90 jours. Il y a deux semaines encore, Zelensky s’est dit prêt à démissionner immédiatement si cela assurait à son pays l’adhésion à l’OTAN, et il y a peu de raisons de ne pas le croire. La présidence de Volodymyr Zelensky n’est pas sans soulever un certain nombre de questions politiques — du bien-fondé des privatisations et atteintes au droit du travail jusqu’à l’éviction de concurrents potentiels, comme le commandant en chef des forces armées Valerij Zaloujny — qui tempèrent les pulsions d’héroïsation.

Plusieurs analystes de la fondation Carnegie et du centre Re-Russia ont commenté les réactions, du côté des deux principaux belligérants, à l’altercation entre Trump et Zelensky. Ils soulignent d’un côté la consolidation du bloc politique formé autour du président ukrainien et, côté russe, la montée du nationalisme — sur fond d’une indifférence croissante au conflit.

Au total, depuis qu’il s’est saisi de la question de la fin de la guerre, Trump semble plus qu’autre chose souder les Ukrainiens.

1 — L’Ukraine fait bloc 

Il y a dix ou quinze ans, si un président ukrainien avait été expulsé de la Maison-Blanche dans une atmosphère de scandale diplomatique, cela aurait assurément signé la fin de sa carrière. 

Les médias contrôlés par les oligarques et les chefs des groupes d’opposition auraient profité de cette occasion pour le tailler en pièces et tâcher de prendre aussitôt sa place. Or c’est plutôt l’inverse qui s’est produit.

La guerre a transformé ce paysage politique hautement concurrentiel. Dans une situation d’incertitude généralisée, nombre de cadres politiques préfèrent rallier temporairement l’opinion autour du pouvoir en place. Plus encore, si la classe politique et l’opinion publique ont fait bloc autour de Zelensky, c’est que les vociférations de Donald Trump ont été vécues comme une atteinte à la souveraineté du pays — la seule raison pour laquelle il est encore possible, pour la population ukrainienne, de tolérer des morts par dizaines et dizaines de milliers.

Aussi les voix qui se sont élevées pour critiquer chez Zelensky un égocentrisme disproportionné ou une mise en péril des intérêts nationaux — ce qui n’est toujours pas une manière de valider les déclarations de Donald Trump — sont-elles restées très marginales.

2 — Les régions ukrainiennes en soutien de Zelensky

Outre les déclarations des principaux dirigeants européens, le président ukrainien a reçu une série de déclarations de soutien des autorités locales ou régionales du pays, qui ressemblent davantage aux manifestations sincères d’une communauté d’opinion qu’à une mise en scène, par le pouvoir central, d’une unité politique qui serait en réalité fragile.

Le gouverneur de l’administration civile et militaire de Kharkiv, Oleg Synehubov, a ainsi publié sur Telegram le message suivant : 

Aujourd’hui, nous devons tous être forts et unis dans la lutte pour la liberté, l’indépendance et l’avenir de l’Ukraine.
Nous soutenons nos Forces armées et, chacune et chacun à son poste, nous continuons à œuvrer en direction de la Victoire et d’une paix juste.
Aux côtés du leader de notre pays, le président de l’Ukraine Volodymyr Zelensky, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour renforcer notre défense et nous opposer à l’ennemi qui a envahi notre terre de façon criminelle. Ce n’est que dans l’unité que nous obtiendrons la victoire  !

On relève sur le même réseau de nombreuses déclarations analogues, notamment signées par Ihor Terekhov, maire de Kharkiv, Ivan Federov, gouverneur de l’oblast de Zaporižžja, et Vadym Filaškin, gouverneur de l’oblast de Donetsk. 

La tenue d’élections présidentielles en Ukraine constitue désormais l’un des éléments de la politique étrangère états-unienne. Pour Washington, elles auraient vocation à remplacer l’actuel président.

Guillaume Lancereau

3 — Zelensky et l’opposition : un consensus sur le report des élections

Au sein de l’opposition politique au parti du président ukrainien, rares sont les représentants à avoir émis une parole critique à son égard après son altercation avec Donald Trump.

Ivanna Klympuš-Cincadze, du principal parti d’opposition (Solidarité Européenne), connue pour s’être régulièrement élevée contre la centralisation du pouvoir entre les mains de Zelensky, a cette fois-ci qualifié d’« inacceptables » les déclarations du président des États-Unis — tout en appelant Zelensky à profiter de ce climat pour enterrer la hache de guerre avec l’opposition et former une coalition d’unité nationale avec l’ensemble des partis. 

Fait plus notable encore, Petro Porochenko, ancien président ukrainien et président du parti Solidarité Européenne, a publiquement soutenu Zelensky au sortir de l’affrontement avec Donald Trump. 

https://twitter.com/poroshenko/status/1897594456586478000

De même, Ioulia Tymochenko, ancienne première ministre du pays, à la tête du parti d’opposition Bat’kivščyna (« Patrie »), a publié ce message de soutien  : 

Volodymyr Zelensky est le président de l’Ukraine. Il est légitime tant qu’aucune autre personne n’a été élue. Seuls les Ukrainiens ont le droit de décider à quel moment et dans quelles conditions ils changent de représentants. Or ces conditions n’existent pas aujourd’hui.
Les élections en temps de guerre sont à la fois impossibles et immorales, car nos militaires ne pourront pas y participer. Or sans leur participation, les élections ne seront jamais légitimes. Il sera par ailleurs difficile de considérer les résultats comme honnêtes, car le peuple ne peut pas, en période de guerre, exercer son contrôle sur le déroulement des élections. Enfin, il serait suicidaire d’ouvrir, en pleine guerre, une campagne électorale qui diviserait le pays en différents camps politiques. Plus que jamais, ce dont nous avons besoin, c’est d’unité et de résilience.
Personne parmi nous ne permettra la tenue de telles élections avant la fin de la guerre. Cela peut déplaire à nos ennemis, voire à certains de nos alliés, mais c’est ainsi.

4 — Quelle pourrait être l’issue d’élections en Ukraine ?

La question soulevée par Ioulia Tymochenko est bel et bien un enjeu central.

Le président et le parlement ukrainiens vont dans le sens de l’opinion publique en suspendant les élections  : selon les données disponibles, 63 % des Ukrainiens interrogés continuent de s’opposer à la tenue d’élections, tant législatives que présidentielles, avant l’instauration d’une paix durable.

Pourtant, le vice-président des États-Unis J. D. Vance a clairement laissé entendre qu’il était absurde de prétendre mener une guerre « pour la démocratie » aux côtés d’un pays dans lequel tout processus électoral est suspendu. Il faut en conclure que la tenue d’élections présidentielles en Ukraine constitue désormais l’un des éléments de la politique étrangère états-unienne et que, pour Washington, elles auraient vocation à remplacer l’actuel président.

Or Volodymyr Zelensky dispose d’un soutien politique de la population bien supérieur aux 4 % d’opinions favorables qu’évoquait Donald Trump. Le président ukrainien l’a d’ailleurs rappelé lui-même  : selon les données de l’Institut international de sociologie de Kiev, son soutien se trouverait plutôt aux alentours de 57 %. À ses yeux, le fait que Donald Trump puisse avancer un chiffre aussi aberrant est un effet direct des opérations souterraines de désinformation russe.

Zelensky avait donc des raisons d’affirmer, comme il l’a fait en début de semaine  : « il ne sera pas simple de me remplacer, parce qu’il ne suffit pas pour cela d’organiser des élections. Il faudrait aussi m’interdire d’y participer, et c’est déjà quelque chose de plus difficile ».

63 % des Ukrainiens continuent de s’opposer à la tenue d’élections, tant législatives que présidentielles, avant l’instauration d’une paix durable.

Guillaume Lancereau

5 — Un paysage politique structuré pour l’instant sans alternative à Zelensky

De fait, l’autre facteur qui joue en faveur de Volodymyr Zelensky tient aux difficultés que soulèvent les appels à le remplacer. 

Si l’équipe de Donald Trump ne dissimule pas son exaspération face à l’intransigeance du président ukrainien, elle ne dispose pour l’heure d’aucun candidat de substitution. Petro Porochenko n’a pas la faveur du Parti républicain et Ioulia Tymochenko, en dépit de tous ses efforts pour se rapprocher de la nouvelle administration états-unienne, est perçue comme une figure du passé (elle a été nommée Première ministre par Viktor Iouchtchenko à la suite de la « révolution orange » de 2004), sans réels appuis à Washington. Quant aux autres figures politiques ukrainiennes, elles sont largement méconnues hors du pays.

Plus largement, le projet de résolution du conflit qu’envisage la Maison-Blanche présente tous les aspects d’une reddition pure et simple  : dans ce cadre, on voit mal quel responsable politique ukrainien aurait envie d’en endosser la responsabilité. Le contexte s’y prête d’autant moins que, face au président états-unien, plusieurs responsables européens, à commencer par Emmanuel Macron, se sont opposés au principe d’une « paix qui soit une capitulation ».

Malgré l’épuisement général que génère cette longue guerre, la population n’est pas prête à accepter qu’un dirigeant signe une paix sans garanties qui réduirait du même coup à néant les sacrifices consentis au cours des trois années passées.

Le Kremlin, pour sa part, n’a pas non plus de favori en Ukraine. Vladimir Poutine et son entourage nourrissent une profonde hostilité vis-à-vis de Zelensky et rêvent de l’évincer du pouvoir, sans disposer pour autant d’un candidat idéal. Les anciennes composantes du camp pro-russe en Ukraine ont été démantelées à la faveur de la guerre — voire même depuis 2014 — sans compter qu’aucune nouvelle figure politique ne risque d’émerger en période de loi martiale.

6 — Côté russe  : inertie et indifférence 

Les sondages d’opinion accumulés depuis trois ans de guerre montrent que ni la mobilisation, ni le coup manqué de Prigojine, ni l’invasion des forces ukrainiennes sur le territoire russe, ni les informations relatives aux considérables pertes humaines sur le front ukrainien — rien de tout cela n’a modifié en profondeur l’opinion. On mesure bien des pics de nervosité, mais sans que ceux-ci transforment l’atmosphère générale, mêlant répression idéologique, obscurantisme militariste, insatisfaction à l’égard de la guerre, fossé croissant avec le monde occidental, patriotisme, peur de la défaite et dépolitisation.

Les derniers événements, qui ressemblent fort à un tournant historique par le rapprochement annoncé entre la Russie et les États-Unis, semblent laisser de marbre la population russe, tout comme les annonces — qui ne lui parviennent peut-être pas — des exactions auxquelles leurs supérieurs soumettent certains soldats russes — ainsi de cette centaine de combattants blessés, marchant avec des béquilles ou une canne, qui se sont soulevés dans la région de Ekaterinburg, refusant de retourner au front avant d’avoir été véritablement soignés, et qui ont finalement été envoyés de force dans l’oblast de Lougansk après s’être vu confisquer leurs téléphones. 

On comprend, dans ces conditions, que le pouvoir puisse se permettre toutes les contradictions idéologiques imaginables, annonçant un jour lutter contre « l’Occident collectif » et l’OTAN pour mieux se rapprocher des États-Unis le lendemain, face à l’Ukraine et à l’Europe. 

La population ukrainienne n’est pas prête à accepter qu’un dirigeant signe une paix sans garanties.

Guillaume Lancereau

7 — La fin de la guerre à l’horizon

L’un des principaux changements enregistrés dans les sondages porte sur la proximité de la fin du conflit. Selon l’institut Levada, 43 % des Russes sondés estiment désormais que la guerre ne durera désormais pas plus d’un an — 34 % seulement le pensaient en janvier dernier.

On observe un fossé croissant entre les partisans des négociations de paix et les personnes en faveur d’une prolongation du conflit (respectivement 59 % contre 31 % en février 2025, contre un rapport 50-40 % un an plus tôt), l’une des principales motivations citées étant les pertes humaines.

L’un des problèmes est que l’on ignore ce que la population perçoit de la situation sur les différents fronts — au-delà des cercueils qu’elle peut voir aléatoirement défiler dans les villages. On ne sait pas, par exemple, si les fortes pertes qu’enregistrent à l’heure actuelle les forces armées russes envoyées pour surprendre l’occupant ukrainien du côté de Soudja, dans la région de Koursk, parviennent à la connaissance de la population.

Les trois quarts des Russes interrogés sont convaincus que les hostilités se termineront sur une victoire russe, un chiffre stable depuis janvier 2023. Ainsi s’explique, du même coup, l’essentiel du soutien de la population à la guerre  : les Russes y sont favorables tant qu’ils la gagnent ou s’imaginent qu’ils vont assurément la gagner.

8 — La paix, à quelles conditions  ?

Aujourd’hui, le tiers des répondants estiment que, pour parvenir à un accord de paix, la Russie devra faire certaines concessions à l’Ukraine, soit 10 points de pourcentage de plus que dans les précédents sondages conduits entre février 2023 et septembre 2024. 

Pour autant, les trois quarts des Russes interrogés considèrent toujours comme inadmissible une restitution des Républiques populaires de Donetsk ou Lougansk ou des oblasts de Kherson et Zaporižžja en échange de la paix. De même, 80 % estiment que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN est inacceptable. La seule solution envisageable semble être le déploiement de forces de maintien de la paix le long de la ligne de contact, auquel s’opposent seulement 39 % des sondés. 

Quoi qu’il en soit, dans tous les cas évoqués, les résultats des sondages varient selon l’origine des propositions potentielles  : dès lors que l’une de ces propositions est présentée par les sondeurs comme une décision de Vladimir Poutine, elle obtient immédiatement une adhésion démultipliée. 

Les Russes sont favorables à la guerre tant qu’ils la gagnent ou s’imaginent qu’ils vont assurément la gagner.

Guillaume Lancereau

9 — Un regain du nationalisme

Malgré cette lassitude vis-à-vis du conflit, qui n’est donc pas encore un réel désir d’y mettre fin, on constate une cristallisation croissante du militarisme et du nationalisme. Pour la première fois depuis le début des années 2000, un sondage de Levada effectué au mois de janvier a révélé que la moitié des Russes interrogés (51 %) préféraient que la Russie soit avant tout « une grande puissance, crainte et respectée » plutôt qu’un pays au niveau de vie élevé, mais moins puissant militairement. Pendant vingt ans, de sondage en sondage, les partisans de l’option « niveau de vie » avaient toujours été 1,5 fois plus nombreux que ceux de l’option « grande puissance ».

Dans le même ordre d’idées, 55 % des personnes interrogées affirment que l’élément le plus important du point de vue de l’État russe est la puissance militaire, contre 45 % mettant la priorité sur la puissance économique — par comparaison, le même questionnaire adressé à la population des États-Unis a produit les résultats strictement inverses, avec 73 % en faveur du pouvoir économique.

10 — Une opinion russe toujours insaisissable

Peut-on véritablement connaître l’état de l’opinion publique russe  ? Plusieurs articles parus dans ces pages ont souligné les difficultés que rencontrent les pratiques ordinaires d’enquête dans un contexte autoritaire et répressif qui favorise le silence et la falsification des préférences. L’institut Russian Field a posé directement la question « Avez-vous peur de participer à des sondages » et observé que les Russes du « parti de la paix » répondaient trois fois plus souvent « oui » que ceux du « parti de la guerre ». 

La seule attitude rationnelle est sans doute celle qui consiste à se prémunir contre toute idée reçue d’un exceptionnalisme russe — tendance répandue parmi ceux qui croient au fantasme ethno-nationaliste, surtout lorsqu’il s’agit de la Russie. 

Les Russes ne sont ni un ensemble de 140 millions de va-t-en-guerre chauffés à blanc par la rhétorique nationaliste du pouvoir central et le souvenir de la Grande Guerre patriotique  ; ils ne sont pas non plus une majorité silencieuse, prête à se soulever à la moindre opportunité politique pour renverser le nouveau tsar  ; ils sont, comme le seraient peut-être les Européens à leur place, avant tout indifférents, mais suffisamment patriotes pour soutenir la guerre tant qu’ils ne la perdent pas.

L’article Comment Trump soude l’Ukraine : 10 points sur les opinions politiques pendant les négociations est apparu en premier sur Le Grand Continent.

08.03.2025 à 15:00

Comment le drone est devenu le char d’assaut de la guerre d’Ukraine, une conversation avec Taras Chmut

Matheo Malik

Analyste militaire et vétéran de l’ATO — l’opération anti-terroriste dans le Donbass —, les opinions et les analyses de Taras Chmut sont particulièrement influentes. Il dirige depuis 2020 l’une des organisations caritatives les plus importantes du pays, Come Back Alive, la première à avoir obtenu en 2022 le droit d’acheter des armes létales pour l’armée.

La guerre d’Ukraine est l’une des premières guerre des drones. Pourriez-vous revenir sur l’histoire que ces systèmes ont joué depuis le début du conflit ?

L’histoire des systèmes sans pilote dans le contexte de la guerre en Ukraine peut être articulée autour de plusieurs étapes clefs.

C’est au cours de la période 2014-2015 qu’émerge l’utilisation des drones sur le champ de bataille. À cette époque, l’Ukraine a commencé à déployer activement des systèmes sans pilote dans ses opérations militaires, bien que leur utilisation fût alors encore relativement restreinte.

Entre 2015 et 2017, les systèmes sans pilote ont connu un développement continu. Leur utilisation est devenue plus systématique et ces technologies ont été progressivement intégrées aux structures militaires. 

En 2018, un événement significatif s’est produit avec l’introduction du drone DJI Phantom-4, qui a considérablement amélioré l’efficacité de la reconnaissance et du soutien tactique sur le champ de bataille.

Blueprint d’un DJI Phantom

L’année suivante a été marquée par l’acquisition des premiers drones Bayraktar, représentant une avancée notable vers l’utilisation de technologies de drones plus modernes et plus puissantes.

Blueprint et coupe d’un Bayraktar

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 a marqué un tournant décisif dans l’intensification de l’utilisation des systèmes sans pilote. Les forces armées ukrainiennes ont été inondées d’un large éventail de drones de divers types, tels que  les Mavic, DJI, Autel, Matrice et autres. Parallèlement, le nombre de fabricants de drones ukrainiens a connu une croissance spectaculaire, tout comme celui des modèles occidentaux. Enfin, l’emploi de drones kamikazes, tels que les Switchblade et les Warmate, ainsi que des drones FPV, a commencé à prendre une ampleur significative.

Blueprint d’un drone Switchblade Blueprint d’un drone Warmate Blueprint d’un drone Switchblade Blueprint d’un drone Warmate

Au cours de l’été 2022, un événement important a été l’émergence du déploiement de drones pour la frappe en profondeur — phénomène qui est ensuite devenu très courant pour les frappes en profondeur contre des cibles ennemies. 

Dans la seconde moitié de 2022, des drones navals sont apparus sur le champ de bataille, et l’émergence de systèmes robotiques basés au sol et de drones bombardiers de nuit — à l’instar du Vampire — a commencé. 

[image de drones navals]

Extrait du livret du drone naval Magura V5.

En 2023 et 2024, ces technologies ont continué d’évoluer : l’utilisation de drones aériens FPV, de drones terrestres et de drones bombardiers de nuit s’est intensifiée.

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 a marqué un tournant décisif dans l’intensification de l’utilisation des systèmes sans pilote.

Taras Chmut L’évolution des systèmes sans pilote, utilisant notamment l’intelligence artificielle, a permis à l’Ukraine d’évincer la flotte russe, néanmoins ce sont toujours des soldats qui se trouvent dans les tranchées et qui restent l’unité combattante principale. Dans quelle mesure la robotique peut-elle remplacer la composante humaine dans l’armée ? 

Dans l’idéal, le soldat devrait complètement sortir du champ de bataille. La guerre que nous menons actuellement montre que l’écart entre les ennemis se creuse parce que les tirs de manœuvre deviennent plus rapides, plus profonds et moins coûteux. Si auparavant, au niveau du bataillon, vous disposiez d’un mortier de 120 mm d’une portée effective de 5 à 7 kilomètres, vous avez désormais des drones qui peuvent opérer à une distance de 10 à 15 kilomètres. C’est un outil bon marché qui peut partiellement remplacer le soldat : travailler sur l’équipement, l’infanterie, les fortifications, les mines, fournir un soutien logistique, etc. C’est un outil très flexible.

Un autre aspect important réside dans l’apparition de nouveaux moyens, tels que les drones bombardiers de nuit et les systèmes sans pilote, aux différents niveaux — bataillon, brigade, etc. Ces dispositifs assurent 30 à 40 % des opérations de logistique et de minage. Les pertes sont considérables, non seulement en raison de l’utilisation directe des drones, mais également en raison des actions connexes, telles que le minage des zones, la reconnaissance des itinéraires durant la journée et le déploiement de mines pendant la nuit. Grâce aux drones, même la nuit, l’ennemi est confronté à des explosions, ce qui a un impact significatif sur la conduite des opérations militaires. L’Occident n’est pas du tout préparé à ce type de guerre.

Dans ces circonstances, la distance entre les camps des deux adversaires s’accroît, car aucune d’entre elles ne dispose d’une capacité suffisante pour s’emparer de l’espace opérationnel, créant un paradoxe similaire à ce qu’on pouvait observer pendant la Première Guerre mondiale.

Quelles sont les difficultés rencontrées par la partie ukrainienne dans cette confrontation ?

Nous assistons aujourd’hui à l’évolution des contre-mesures telles que la guerre électronique et le renseignement électronique, ainsi qu’à l’automatisation de leur fonctionnement et de leur combinaison. 

Toutefois, nos propres systèmes de guerre électronique nous causent parfois plus de tort que ceux des Russes. Chaque soldat dispose de sa propre station de guerre électronique qu’il peut activer à n’importe quel moment, perturbant ainsi nos propres drones FPV… Nous subissons des pertes importantes d’équipements même en dehors de la ligne de contact, ce qui constitue un problème majeur. Cette situation résulte également de nos pertes considérables face aux drones FPV russes, nécessitant une réaction urgente. Ce problème est grave, car nous perdons ainsi une part significative de notre matériel et de notre potentiel, et des mesures correctives s’imposent.

Grâce aux drones, même la nuit, l’ennemi est confronté à des explosions, ce qui a un impact significatif sur la conduite des opérations militaires. L’Occident n’est pas du tout préparé à ce type de guerre.

Taras Chmut Dans la course aux armements, les Ukrainiens ont accès à la technologie occidentale, tandis que les Russes ont accès à la technologie chinoise ou iranienne. Qui a le plus grand potentiel de développement dans cette nouvelle situation ?

L’Occident a évidemment plus de potentiel. Mais la rapidité et la flexibilité sont davantage du côté de la Russie et de ses partenaires. La bureaucratisation des processus dans les démocraties, par opposition à la rapidité de prise de décision dans les régimes autoritaires, est essentielle. Les régimes autoritaires peuvent s’agrandir rapidement, et si une usine ne répond pas à une norme, son personnel peut se retrouver demain dans les tranchées. Les pays autoritaires sont toujours plus rapides dans ce domaine, car dans ces pays, soit vous le faites, soit vous êtes puni et fusillé.

Cela serait impossible en Europe. Il y a trop de procédures d’approbation et de divergences de points de vue, ce qui ralentit considérablement le processus. Cette lenteur européenne coûte des vies à l’Ukraine. Si l’Europe devait combattre directement la Russie, les conséquences pourraient être extrêmement négatives.

Néanmoins, des changements sont en cours, notamment le retour de la conscription dans de nombreux pays, l’augmentation des budgets militaires, l’achat accru de munitions et la prise de conscience qu’une armée réduite ne peut suffire à une guerre de grande envergure ; elle doit nécessairement être plus importante en termes d’effectifs. Globalement, la tendance en Europe est à la remilitarisation.

En ce qui concerne notre fondation, ces dernières années, nous privilégions l’achat de drones en Ukraine, car ils sont les meilleurs sur le marché. Ils sont trois fois supérieurs aux drones européens en termes de prix et de performances. Les drones FPV ukrainiens ont également atteint un niveau de sophistication élevé. Nous avons débuté avec des drones chinois, mais, malheureusement, les modèles FPV prêts à l’emploi ne répondent pas entièrement à nos attentes, nécessitant des modifications personnalisées. Aujourd’hui, nous préférons collaborer avec les fabricants ukrainiens, qui offrent une personnalisation actualisée, un service de garantie, ainsi que la possibilité de réaliser des ajustements spécifiques.

Nous privilégions l’achat de drones en Ukraine, car ils sont les meilleurs sur le marché. Ils sont trois fois supérieurs aux drones européens en termes de prix et de performances.

Taras Chmut Les fabricants ukrainiens sont-ils désormais la principale source d’approvisionnement pour tous les types de drones ?

Non, le Mavic et l’Autel restent les principaux drones de reconnaissance et de surveillance et, dans une certaine mesure, bombardiers.

Cependant, lorsqu’il s’agit de « fotoliot » — les drones servant à la prise de vues — et de drones de reconnaissance tactique au niveau de la brigade, les drones ukrainiens dominent. Parmi les modèles étrangers, seuls quelques-uns sont largement utilisés, comme le Vector. Par ailleurs, le Puma était autrefois populaire mais son utilisation est désormais limitée en raison de son prix élevé.

Un drone Vector Blueprint d’un drone Puma Un drone Vector Blueprint d’un drone Puma

Au niveau opérationnel et tactique, la situation est à peu près la même.

Des drones ukrainiens et étrangers sont utilisés, tels que le Scaneagle, le PD-2 ukrainien, le Raybird-3 et divers modèles européens.

En ce qui concerne la gamme des drones d’attaque, tels que le Bayraktar TB-2, l’Ukraine n’est pas encore prête à proposer quoi que ce soit. Je ne suis même pas certain que quelqu’un soit en train d’en développer.

L’Ukraine produit néanmoins des drones Bayraktar conjointement avec la Turquie…

Oui, nous nous efforçons de mettre cela en œuvre. 

C’est un processus très complexe qui se poursuit depuis plusieurs années mais, dans l’ensemble, il s’agit d’une évolution positive pour nous. Cette démarche élève le niveau du marché et nous permet de lancer de nouveaux produits dans des catégories que nous ne maîtrisons pas encore. C’est une initiative pertinente, car elle contribuera à l’amélioration de notre culture de production, à la création de nouveaux emplois, et nous permettra de produire des drones destinés à des pays tiers.

Nous continuons par ailleurs à utiliser activement le Bayraktar TB-2. Contrairement à son emploi au début de l’invasion à grande échelle, il est aujourd’hui principalement utilisé pour la reconnaissance — cela ne signifie toutefois pas qu’à l’avenir il ne reprendra pas sa fonction de frappe.

Qu’en est-il de l’efficacité des drones terrestres et maritimes ?

La situation des drones terrestres est plus complexe. La plupart des produits, malheureusement, ne fonctionnent pas aussi efficacement que prévu et nécessitent encore des améliorations. Par exemple, les drones introduits au moment du lancement de la Force de systèmes sans pilote doivent être davantage perfectionnés, tout comme les tactiques d’utilisation, la formation du personnel et l’architecture des unités militaires. Il s’agit d’un système complexe. Tandis que les capacités de reconnaissance et de frappe évoluent depuis 2015, le domaine des drones terrestres est relativement récent et n’existe que depuis environ deux ans.

Les drones kamikazes présentent une complexité moindre et fonctionnent généralement très bien. Ils sont opérationnels et en constante évolution.

Taras Chmut

Si l’on prend l’exemple d’un drone de déminage, il doit être intégré dans une certaine structure et disposer de son propre personnel. Il est nécessaire de développer des tactiques pour son utilisation, de fournir l’équipement nécessaire, le transport et le personnel formé. Le type de drone lui-même doit également être adapté à des tâches spécifiques : déminage de mines antipersonnel, de mines antichars, etc. Il est important de connaître sa durée de vie explosive, son niveau de résistance à la guerre électronique et ce qu’il faut faire si le drone explose, tombe en panne ou est détruit. Des questions se posent également sur son coût, sa résistance aux impacts, etc. Il s’agit d’un système très complexe comportant de nombreux aspects.

La situation des drones maritimes est plus favorable. Les drones kamikazes présentent une complexité moindre et fonctionnent généralement très bien. Ils sont opérationnels et en constante évolution. Il existe plusieurs fabricants et une certaine concurrence interne, ce qui rend ce secteur relativement dynamique. Les drones terrestres kamikazes, bien qu’également jetables, sont aussi efficaces dans leur domaine. En revanche, les drones réutilisables rencontrent certains problèmes.

La Force des systèmes sans pilote s’occupe-t-elle de tous les types de systèmes sans pilote, du Mavic au Bayraktar en passant par les drones terrestres et maritimes ?

Pas exactement. Les Bayraktar étant des systèmes d’aviation, ils sont actuellement opérés par la 383e brigade des systèmes d’aviation sans pilote. La situation des drones maritimes est plus délicate : ils sont utilisés par le GUR (Direction principale du renseignement), le SBU (Service de sécurité de l’Ukraine) et la marine ukrainienne. Ils jouent ici un rôle plus secondaire, mais restent importants.

Les forces armées ukrainiennes disposent actuellement de nombreux types de drones en service. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une manifestation de diversité et de polyvalence, ou plutôt d’un manque d’uniformisation ? 

Il est évident qu’il est nécessaire d’unifier les drones, de normaliser les exigences qui les concernent, et de développer des normes et des typologies spécifiques. Cela constitue l’une des missions du commandement unifié. Toutefois, il est important de noter que le marché des drones est en pleine émergence et formation. Une plus grande diversité d’acteurs sur le marché entraîne une concurrence accrue, ce qui stimule le développement de solutions locales, améliore la qualité et accélère les processus.

Il n’est pas utile d’avoir seulement quelques grands acteurs comme Lockheed Martin. Il est préférable d’avoir une vingtaine d’entreprises de taille moyenne qui, à terme, pourront vendre leurs produits à l’international, attirer des spécialistes de premier plan, créer de nouveaux créneaux et investir dans la formation et l’éducation. Actuellement, le marché est très fragmenté, avec environ 300 à 500 fabricants de véhicules sans pilote, selon les critères de comptage, dont une vingtaine de grandes entreprises dans ce secteur.

Il n’est pas utile d’avoir seulement quelques grands acteurs comme Lockheed Martin. Il est préférable d’avoir une vingtaine d’entreprises de taille moyenne qui, à terme, pourront vendre leurs produits à l’international.

Taras Chmut Quel est le potentiel d’exportation des drones ukrainiens, compte tenu des besoins propres de l’Ukraine pendant la phase active de la guerre ?

Il est très élevé. Actuellement, nous utilisons environ 40 % de notre capacité de production. L’ouverture des exportations peut considérablement stimuler le développement de cette industrie en augmentant les fonds de roulement, les recettes en devises, l’ouverture de nouveaux marchés et l’accès à des technologies supplémentaires. Elle permettra également de tester davantage de produits dans différents environnements, sur différents marchés et avec différents composants.

Quel rôle jouent les drones dans les activités de votre fondation Come Back Alive, en particulier en ce qui concerne la hiérarchie des besoins de l’armée ukrainienne ? 

La demande la plus importante pour la fondation concerne actuellement les nouveaux pick-up, qui occupent la première place. Ces véhicules sont essentiels pour les armes d’infanterie collective. En deuxième position figurent les mortiers de 82 et 120 mm, les mitrailleuses lourdes, ainsi que les lance-grenades portatifs et automatiques. Les drones Mavic de tous types, notamment ceux équipés de caméras thermiques (3T) et leurs composants, y compris les batteries, se classent en troisième position. Nous développons des postes de commandement pour les drones, des stations de commandement pour les systèmes de missiles antiaériens, des équipements de communication et d’autres projets similaires. Il s’agit d’un vaste écosystème qui nécessite un entretien constant.

Pour utiliser efficacement les drones FPV, le gouvernement peut fournir les drones eux-mêmes, mais il est également nécessaire de mettre en place toute l’infrastructure associée. Cela inclut des postes de soudure, du matériel d’atelier, des munitions, des camionnettes, des imprimantes 3D ainsi que les matériaux nécessaires à leur fonctionnement, et l’accès à Internet par satellite (comme Starlink), des ordinateurs portables puissants, des téléviseurs, des générateurs, des alimentations sans interruption (UPS), et d’autres équipements connexes. Par exemple, un chauffeur de camionnette a besoin de veilleuses, de radios, de Starlink, et d’autres équipements de communication. Bien que l’État fournisse l’équipement de base, nous sommes responsables de l’ensemble de l’écosystème nécessaire à l’opération.

Sur cette photo fournie par le service de presse de la 65e brigade mécanisée ukrainienne le 19 novembre 2024, un soldat ukrainien lance un drone lors d’un entraînement sur un polygone dans la région de Zaporijia, en Ukraine. © Andriy Andriyenko/65e brigade mécanisée ukrainienne via AP Un drone est lancé lors d’une opération de la police haïtienne et du MSS contre des gangs armés le 28 novembre 2024 à Port-au-Prince. © Noel/ZUMA Press Wire/Shutterstock Sur cette photo fournie par le service de presse de la 65e brigade mécanisée ukrainienne le 19 novembre 2024, un soldat ukrainien lance un drone lors d’un entraînement sur un polygone dans la région de Zaporijia, en Ukraine. © Andriy Andriyenko/65e brigade mécanisée ukrainienne via AP Un drone est lancé lors d’une opération de la police haïtienne et du MSS contre des gangs armés le 28 novembre 2024 à Port-au-Prince. © Noel/ZUMA Press Wire/Shutterstock

Nous créons de tels écosystèmes à des fins différentes. Par exemple, nous avons eu le projet « bras longs des TrO » (Довгі руки ТРО) pour fournir des mortiers de 120 mm aux Forces de défense territoriales ; le projet de défense aérienne Pack the Sky avec Nova Poshta ; nous avons créé un système de gestion des communications pour le complexe militaro-industriel du Centre et une solution de déminage pour le commandement des forces de soutien.

Actuellement, nous utilisons environ 40 % de notre capacité de production. L’ouverture des exportations peut considérablement stimuler le développement de cette industrie

Taras Chmut Pourriez-vous décrire plus en détail l’écosystème du complexe industriel du Centre ?

En Ukraine, il existe quatre commandements aériens : Ouest, Est, Centre et Sud. Nous avons fourni un système de communication, d’échange d’informations, ainsi que de commandement et de contrôle pour le commandement aérien du Centre. Ce système est conçu pour couvrir tous les niveaux, de la brigade jusqu’aux véhicules de combat individuels.

Il comprend des postes de commandement mobiles au niveau de la brigade, des postes de commandement fixes ou mobiles et des équipements de communication au niveau des batteries de tir ou des divisions, ainsi qu’au niveau des groupes de tir mobiles individuels. L’ensemble de cette structure fonctionne de manière intégrée, où les moyens de renseignement, tels que les systèmes radar, et les moyens de destruction, tels que les systèmes de missiles antiaériens, l’artillerie ou les groupes de tir mobiles, sont réunis dans un système unifié de communication et de contrôle.

En conséquence, nous avons considérablement amélioré l’efficacité des défenses aériennes, réduisant le délai entre la détection d’une cible et l’ordre de sa destruction — de plusieurs minutes à quelques secondes. Nous avons également renforcé la résilience des communications, assuré une protection contre les interférences électromagnétiques, amélioré la mobilité et pris en compte d’autres facteurs cruciaux pour la survie des défenses aériennes sur le champ de bataille.

Vous faites partie du mouvement des volontaires, qui joue un rôle très important en Ukraine. Comment décririez-vous ce phénomène ? 

Globalement, les volontaires sont souvent impliqués dans l’aide humanitaire, tandis que le secteur privé ou l’État s’occupent des affaires militaires. Le mouvement volontaire ukrainien est un phénomène singulier : il est caractérisé par une association spontanée de personnes qui, dans des périodes de crise, peuvent se structurer en grandes institutions.

En Russie, un tel mouvement n’existe pas parce qu’il n’y a pas de société civile. La Russie mène une guerre d’agression, et la population proactive a été artificiellement éliminée.

En revanche, l’Ukraine bénéficie d’un héritage historique lié aux Cosaques, où les individus ont toujours valorisé la liberté, le dynamisme et l’esprit rebelle. En période de crise, les Ukrainiens se mobilisent rapidement, s’unissent pour résoudre les problèmes ensemble, avant de se quereller.

Ce mouvement de volontariat est né lors de l’invasion russe de 2014 et a constitué la base de ce que nous observons aujourd’hui. Le 24 février 2022, il a connu une multiplication par centaines en raison de l’intensification des défis et des problèmes. Au fil du temps, ce mouvement s’est étendu à divers domaines, tels que l’aide humanitaire, le soutien aux anciens combattants, l’accompagnement des familles, les soins aux animaux, etc.

Il représente une véritable manifestation de la société civile et l’Ukraine se distingue dans ce domaine par rapport à de nombreux pays occidentaux. Les citoyens participent activement à l’élaboration de l’avenir du pays et exercent une influence significative sur le gouvernement. Ce phénomène est largement facilité par les réseaux sociaux tels que Facebook, qui deviennent des outils permettant à la société civile d’exercer une pression directe sur le gouvernement pour qu’il réagisse.

L’Ukraine bénéficie d’un héritage historique lié aux Cosaques, où les individus ont toujours valorisé la liberté, le dynamisme et l’esprit rebelle. En période de crise, les Ukrainiens se mobilisent rapidement, s’unissent pour résoudre les problèmes ensemble, avant de se quereller.

Taras Chmut Comment le mouvement des volontaires a-t-il évolué depuis l’invasion à grande échelle ?

Le mouvement des volontaires a connu un développement considérable. Son champ d’action s’est élargi pour inclure les achats internationaux et le travail avec des armements. De grands projets complexes ont vu le jour, accompagnés d’un soutien institutionnel systémique de la part de l’État, ce qui n’était pas le cas auparavant. Contrairement à une époque où les fonds alloués aux organisations de volontaires étaient des dizaines, voire des centaines, de fois inférieurs à ceux d’aujourd’hui, ces organisations exercent désormais une influence significative sur la guerre et sur l’Ukraine dans son ensemble.

Le nombre de grandes fondations n’a pas connu d’augmentation significative, mais le nombre d’initiatives locales a été multiplié. Cette évolution s’explique par le fait qu’un grand nombre de personnes sont mobilisés, notamment les parents ou amis de ceux qui servent et combattent, ce qui suscite un désir de soutien. Cela a donné lieu à la création de rassemblements locaux, de groupes communautaires et d’initiatives ponctuelles, où le facteur personnel joue un rôle prépondérant.

Des militaires ukrainiens du renseignement de la défense se préparent à lancer des drones à longue portée An-196 Liutyi dans un lieu tenu secret, Ukraine, 28 février 2025. © Photo AP/Evgeniy Maloletka Comment voyez-vous le rôle de fondations aussi importantes que Come Back Alive et d’autres fondations caritatives après la fin de la guerre ? Il est évidemment difficile d’en parler aujourd’hui — mais qu’arrivera-t-il à la composante militaire après l’arrêt des combats ?

Tout d’abord, il n’est pas possible de prévoir avec précision quand et comment la guerre prendra fin.

Deuxièmement, même avant le conflit, environ 70 % de notre activité n’était pas directement liée aux opérations militaires. 

Nous nous consacrions à l’analyse, à la recherche politique et aux projets pour les anciens combattants. Il est clair qu’après la guerre, nous reprendrons ces activités et continuerons à les développer.

Nous maintiendrons également notre travail auprès de la population civile. Toutefois, il est important de rester réaliste : il est peu probable que la Russie disparaisse de la carte du monde. Tant que la Russie existera, elle constituera une menace, et nous devrons nous y préparer. Malheureusement, le travail ne manquera pas, même après la fin du conflit.

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Texte intégral (4929 mots)

Analyste militaire et vétéran de l’ATO — l’opération anti-terroriste dans le Donbass —, les opinions et les analyses de Taras Chmut sont particulièrement influentes. Il dirige depuis 2020 l’une des organisations caritatives les plus importantes du pays, Come Back Alive, la première à avoir obtenu en 2022 le droit d’acheter des armes létales pour l’armée.

La guerre d’Ukraine est l’une des premières guerre des drones. Pourriez-vous revenir sur l’histoire que ces systèmes ont joué depuis le début du conflit ?

L’histoire des systèmes sans pilote dans le contexte de la guerre en Ukraine peut être articulée autour de plusieurs étapes clefs.

C’est au cours de la période 2014-2015 qu’émerge l’utilisation des drones sur le champ de bataille. À cette époque, l’Ukraine a commencé à déployer activement des systèmes sans pilote dans ses opérations militaires, bien que leur utilisation fût alors encore relativement restreinte.

Entre 2015 et 2017, les systèmes sans pilote ont connu un développement continu. Leur utilisation est devenue plus systématique et ces technologies ont été progressivement intégrées aux structures militaires. 

En 2018, un événement significatif s’est produit avec l’introduction du drone DJI Phantom-4, qui a considérablement amélioré l’efficacité de la reconnaissance et du soutien tactique sur le champ de bataille.

Blueprint d’un DJI Phantom

L’année suivante a été marquée par l’acquisition des premiers drones Bayraktar, représentant une avancée notable vers l’utilisation de technologies de drones plus modernes et plus puissantes.

Blueprint et coupe d’un Bayraktar

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 a marqué un tournant décisif dans l’intensification de l’utilisation des systèmes sans pilote. Les forces armées ukrainiennes ont été inondées d’un large éventail de drones de divers types, tels que  les Mavic, DJI, Autel, Matrice et autres. Parallèlement, le nombre de fabricants de drones ukrainiens a connu une croissance spectaculaire, tout comme celui des modèles occidentaux. Enfin, l’emploi de drones kamikazes, tels que les Switchblade et les Warmate, ainsi que des drones FPV, a commencé à prendre une ampleur significative.

Blueprint d’un drone Switchblade
Blueprint d’un drone Warmate

Au cours de l’été 2022, un événement important a été l’émergence du déploiement de drones pour la frappe en profondeur — phénomène qui est ensuite devenu très courant pour les frappes en profondeur contre des cibles ennemies. 

Dans la seconde moitié de 2022, des drones navals sont apparus sur le champ de bataille, et l’émergence de systèmes robotiques basés au sol et de drones bombardiers de nuit — à l’instar du Vampire — a commencé. 

[image de drones navals]

Extrait du livret du drone naval Magura V5.

En 2023 et 2024, ces technologies ont continué d’évoluer : l’utilisation de drones aériens FPV, de drones terrestres et de drones bombardiers de nuit s’est intensifiée.

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 a marqué un tournant décisif dans l’intensification de l’utilisation des systèmes sans pilote.

Taras Chmut

L’évolution des systèmes sans pilote, utilisant notamment l’intelligence artificielle, a permis à l’Ukraine d’évincer la flotte russe, néanmoins ce sont toujours des soldats qui se trouvent dans les tranchées et qui restent l’unité combattante principale. Dans quelle mesure la robotique peut-elle remplacer la composante humaine dans l’armée ? 

Dans l’idéal, le soldat devrait complètement sortir du champ de bataille. La guerre que nous menons actuellement montre que l’écart entre les ennemis se creuse parce que les tirs de manœuvre deviennent plus rapides, plus profonds et moins coûteux. Si auparavant, au niveau du bataillon, vous disposiez d’un mortier de 120 mm d’une portée effective de 5 à 7 kilomètres, vous avez désormais des drones qui peuvent opérer à une distance de 10 à 15 kilomètres. C’est un outil bon marché qui peut partiellement remplacer le soldat : travailler sur l’équipement, l’infanterie, les fortifications, les mines, fournir un soutien logistique, etc. C’est un outil très flexible.

Un autre aspect important réside dans l’apparition de nouveaux moyens, tels que les drones bombardiers de nuit et les systèmes sans pilote, aux différents niveaux — bataillon, brigade, etc. Ces dispositifs assurent 30 à 40 % des opérations de logistique et de minage. Les pertes sont considérables, non seulement en raison de l’utilisation directe des drones, mais également en raison des actions connexes, telles que le minage des zones, la reconnaissance des itinéraires durant la journée et le déploiement de mines pendant la nuit. Grâce aux drones, même la nuit, l’ennemi est confronté à des explosions, ce qui a un impact significatif sur la conduite des opérations militaires. L’Occident n’est pas du tout préparé à ce type de guerre.

Dans ces circonstances, la distance entre les camps des deux adversaires s’accroît, car aucune d’entre elles ne dispose d’une capacité suffisante pour s’emparer de l’espace opérationnel, créant un paradoxe similaire à ce qu’on pouvait observer pendant la Première Guerre mondiale.

Quelles sont les difficultés rencontrées par la partie ukrainienne dans cette confrontation ?

Nous assistons aujourd’hui à l’évolution des contre-mesures telles que la guerre électronique et le renseignement électronique, ainsi qu’à l’automatisation de leur fonctionnement et de leur combinaison. 

Toutefois, nos propres systèmes de guerre électronique nous causent parfois plus de tort que ceux des Russes. Chaque soldat dispose de sa propre station de guerre électronique qu’il peut activer à n’importe quel moment, perturbant ainsi nos propres drones FPV… Nous subissons des pertes importantes d’équipements même en dehors de la ligne de contact, ce qui constitue un problème majeur. Cette situation résulte également de nos pertes considérables face aux drones FPV russes, nécessitant une réaction urgente. Ce problème est grave, car nous perdons ainsi une part significative de notre matériel et de notre potentiel, et des mesures correctives s’imposent.

Grâce aux drones, même la nuit, l’ennemi est confronté à des explosions, ce qui a un impact significatif sur la conduite des opérations militaires. L’Occident n’est pas du tout préparé à ce type de guerre.

Taras Chmut

Dans la course aux armements, les Ukrainiens ont accès à la technologie occidentale, tandis que les Russes ont accès à la technologie chinoise ou iranienne. Qui a le plus grand potentiel de développement dans cette nouvelle situation ?

L’Occident a évidemment plus de potentiel. Mais la rapidité et la flexibilité sont davantage du côté de la Russie et de ses partenaires. La bureaucratisation des processus dans les démocraties, par opposition à la rapidité de prise de décision dans les régimes autoritaires, est essentielle. Les régimes autoritaires peuvent s’agrandir rapidement, et si une usine ne répond pas à une norme, son personnel peut se retrouver demain dans les tranchées. Les pays autoritaires sont toujours plus rapides dans ce domaine, car dans ces pays, soit vous le faites, soit vous êtes puni et fusillé.

Cela serait impossible en Europe. Il y a trop de procédures d’approbation et de divergences de points de vue, ce qui ralentit considérablement le processus. Cette lenteur européenne coûte des vies à l’Ukraine. Si l’Europe devait combattre directement la Russie, les conséquences pourraient être extrêmement négatives.

Néanmoins, des changements sont en cours, notamment le retour de la conscription dans de nombreux pays, l’augmentation des budgets militaires, l’achat accru de munitions et la prise de conscience qu’une armée réduite ne peut suffire à une guerre de grande envergure ; elle doit nécessairement être plus importante en termes d’effectifs. Globalement, la tendance en Europe est à la remilitarisation.

En ce qui concerne notre fondation, ces dernières années, nous privilégions l’achat de drones en Ukraine, car ils sont les meilleurs sur le marché. Ils sont trois fois supérieurs aux drones européens en termes de prix et de performances. Les drones FPV ukrainiens ont également atteint un niveau de sophistication élevé. Nous avons débuté avec des drones chinois, mais, malheureusement, les modèles FPV prêts à l’emploi ne répondent pas entièrement à nos attentes, nécessitant des modifications personnalisées. Aujourd’hui, nous préférons collaborer avec les fabricants ukrainiens, qui offrent une personnalisation actualisée, un service de garantie, ainsi que la possibilité de réaliser des ajustements spécifiques.

Nous privilégions l’achat de drones en Ukraine, car ils sont les meilleurs sur le marché. Ils sont trois fois supérieurs aux drones européens en termes de prix et de performances.

Taras Chmut

Les fabricants ukrainiens sont-ils désormais la principale source d’approvisionnement pour tous les types de drones ?

Non, le Mavic et l’Autel restent les principaux drones de reconnaissance et de surveillance et, dans une certaine mesure, bombardiers.

Cependant, lorsqu’il s’agit de « fotoliot » — les drones servant à la prise de vues — et de drones de reconnaissance tactique au niveau de la brigade, les drones ukrainiens dominent. Parmi les modèles étrangers, seuls quelques-uns sont largement utilisés, comme le Vector. Par ailleurs, le Puma était autrefois populaire mais son utilisation est désormais limitée en raison de son prix élevé.

Un drone Vector
Blueprint d’un drone Puma

Au niveau opérationnel et tactique, la situation est à peu près la même.

Des drones ukrainiens et étrangers sont utilisés, tels que le Scaneagle, le PD-2 ukrainien, le Raybird-3 et divers modèles européens.

En ce qui concerne la gamme des drones d’attaque, tels que le Bayraktar TB-2, l’Ukraine n’est pas encore prête à proposer quoi que ce soit. Je ne suis même pas certain que quelqu’un soit en train d’en développer.

L’Ukraine produit néanmoins des drones Bayraktar conjointement avec la Turquie…

Oui, nous nous efforçons de mettre cela en œuvre. 

C’est un processus très complexe qui se poursuit depuis plusieurs années mais, dans l’ensemble, il s’agit d’une évolution positive pour nous. Cette démarche élève le niveau du marché et nous permet de lancer de nouveaux produits dans des catégories que nous ne maîtrisons pas encore. C’est une initiative pertinente, car elle contribuera à l’amélioration de notre culture de production, à la création de nouveaux emplois, et nous permettra de produire des drones destinés à des pays tiers.

Nous continuons par ailleurs à utiliser activement le Bayraktar TB-2. Contrairement à son emploi au début de l’invasion à grande échelle, il est aujourd’hui principalement utilisé pour la reconnaissance — cela ne signifie toutefois pas qu’à l’avenir il ne reprendra pas sa fonction de frappe.

Qu’en est-il de l’efficacité des drones terrestres et maritimes ?

La situation des drones terrestres est plus complexe. La plupart des produits, malheureusement, ne fonctionnent pas aussi efficacement que prévu et nécessitent encore des améliorations. Par exemple, les drones introduits au moment du lancement de la Force de systèmes sans pilote doivent être davantage perfectionnés, tout comme les tactiques d’utilisation, la formation du personnel et l’architecture des unités militaires. Il s’agit d’un système complexe. Tandis que les capacités de reconnaissance et de frappe évoluent depuis 2015, le domaine des drones terrestres est relativement récent et n’existe que depuis environ deux ans.

Les drones kamikazes présentent une complexité moindre et fonctionnent généralement très bien. Ils sont opérationnels et en constante évolution.

Taras Chmut

Si l’on prend l’exemple d’un drone de déminage, il doit être intégré dans une certaine structure et disposer de son propre personnel. Il est nécessaire de développer des tactiques pour son utilisation, de fournir l’équipement nécessaire, le transport et le personnel formé. Le type de drone lui-même doit également être adapté à des tâches spécifiques : déminage de mines antipersonnel, de mines antichars, etc. Il est important de connaître sa durée de vie explosive, son niveau de résistance à la guerre électronique et ce qu’il faut faire si le drone explose, tombe en panne ou est détruit. Des questions se posent également sur son coût, sa résistance aux impacts, etc. Il s’agit d’un système très complexe comportant de nombreux aspects.

La situation des drones maritimes est plus favorable. Les drones kamikazes présentent une complexité moindre et fonctionnent généralement très bien. Ils sont opérationnels et en constante évolution. Il existe plusieurs fabricants et une certaine concurrence interne, ce qui rend ce secteur relativement dynamique. Les drones terrestres kamikazes, bien qu’également jetables, sont aussi efficaces dans leur domaine. En revanche, les drones réutilisables rencontrent certains problèmes.

La Force des systèmes sans pilote s’occupe-t-elle de tous les types de systèmes sans pilote, du Mavic au Bayraktar en passant par les drones terrestres et maritimes ?

Pas exactement. Les Bayraktar étant des systèmes d’aviation, ils sont actuellement opérés par la 383e brigade des systèmes d’aviation sans pilote. La situation des drones maritimes est plus délicate : ils sont utilisés par le GUR (Direction principale du renseignement), le SBU (Service de sécurité de l’Ukraine) et la marine ukrainienne. Ils jouent ici un rôle plus secondaire, mais restent importants.

Les forces armées ukrainiennes disposent actuellement de nombreux types de drones en service. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une manifestation de diversité et de polyvalence, ou plutôt d’un manque d’uniformisation ? 

Il est évident qu’il est nécessaire d’unifier les drones, de normaliser les exigences qui les concernent, et de développer des normes et des typologies spécifiques. Cela constitue l’une des missions du commandement unifié. Toutefois, il est important de noter que le marché des drones est en pleine émergence et formation. Une plus grande diversité d’acteurs sur le marché entraîne une concurrence accrue, ce qui stimule le développement de solutions locales, améliore la qualité et accélère les processus.

Il n’est pas utile d’avoir seulement quelques grands acteurs comme Lockheed Martin. Il est préférable d’avoir une vingtaine d’entreprises de taille moyenne qui, à terme, pourront vendre leurs produits à l’international, attirer des spécialistes de premier plan, créer de nouveaux créneaux et investir dans la formation et l’éducation. Actuellement, le marché est très fragmenté, avec environ 300 à 500 fabricants de véhicules sans pilote, selon les critères de comptage, dont une vingtaine de grandes entreprises dans ce secteur.

Il n’est pas utile d’avoir seulement quelques grands acteurs comme Lockheed Martin. Il est préférable d’avoir une vingtaine d’entreprises de taille moyenne qui, à terme, pourront vendre leurs produits à l’international.

Taras Chmut

Quel est le potentiel d’exportation des drones ukrainiens, compte tenu des besoins propres de l’Ukraine pendant la phase active de la guerre ?

Il est très élevé. Actuellement, nous utilisons environ 40 % de notre capacité de production. L’ouverture des exportations peut considérablement stimuler le développement de cette industrie en augmentant les fonds de roulement, les recettes en devises, l’ouverture de nouveaux marchés et l’accès à des technologies supplémentaires. Elle permettra également de tester davantage de produits dans différents environnements, sur différents marchés et avec différents composants.

Quel rôle jouent les drones dans les activités de votre fondation Come Back Alive, en particulier en ce qui concerne la hiérarchie des besoins de l’armée ukrainienne ? 

La demande la plus importante pour la fondation concerne actuellement les nouveaux pick-up, qui occupent la première place. Ces véhicules sont essentiels pour les armes d’infanterie collective. En deuxième position figurent les mortiers de 82 et 120 mm, les mitrailleuses lourdes, ainsi que les lance-grenades portatifs et automatiques. Les drones Mavic de tous types, notamment ceux équipés de caméras thermiques (3T) et leurs composants, y compris les batteries, se classent en troisième position. Nous développons des postes de commandement pour les drones, des stations de commandement pour les systèmes de missiles antiaériens, des équipements de communication et d’autres projets similaires. Il s’agit d’un vaste écosystème qui nécessite un entretien constant.

Pour utiliser efficacement les drones FPV, le gouvernement peut fournir les drones eux-mêmes, mais il est également nécessaire de mettre en place toute l’infrastructure associée. Cela inclut des postes de soudure, du matériel d’atelier, des munitions, des camionnettes, des imprimantes 3D ainsi que les matériaux nécessaires à leur fonctionnement, et l’accès à Internet par satellite (comme Starlink), des ordinateurs portables puissants, des téléviseurs, des générateurs, des alimentations sans interruption (UPS), et d’autres équipements connexes. Par exemple, un chauffeur de camionnette a besoin de veilleuses, de radios, de Starlink, et d’autres équipements de communication. Bien que l’État fournisse l’équipement de base, nous sommes responsables de l’ensemble de l’écosystème nécessaire à l’opération.

Sur cette photo fournie par le service de presse de la 65e brigade mécanisée ukrainienne le 19 novembre 2024, un soldat ukrainien lance un drone lors d’un entraînement sur un polygone dans la région de Zaporijia, en Ukraine. © Andriy Andriyenko/65e brigade mécanisée ukrainienne via AP
Un drone est lancé lors d’une opération de la police haïtienne et du MSS contre des gangs armés le 28 novembre 2024 à Port-au-Prince. © Noel/ZUMA Press Wire/Shutterstock

Nous créons de tels écosystèmes à des fins différentes. Par exemple, nous avons eu le projet « bras longs des TrO » (Довгі руки ТРО) pour fournir des mortiers de 120 mm aux Forces de défense territoriales ; le projet de défense aérienne Pack the Sky avec Nova Poshta ; nous avons créé un système de gestion des communications pour le complexe militaro-industriel du Centre et une solution de déminage pour le commandement des forces de soutien.

Actuellement, nous utilisons environ 40 % de notre capacité de production. L’ouverture des exportations peut considérablement stimuler le développement de cette industrie

Taras Chmut

Pourriez-vous décrire plus en détail l’écosystème du complexe industriel du Centre ?

En Ukraine, il existe quatre commandements aériens : Ouest, Est, Centre et Sud. Nous avons fourni un système de communication, d’échange d’informations, ainsi que de commandement et de contrôle pour le commandement aérien du Centre. Ce système est conçu pour couvrir tous les niveaux, de la brigade jusqu’aux véhicules de combat individuels.

Il comprend des postes de commandement mobiles au niveau de la brigade, des postes de commandement fixes ou mobiles et des équipements de communication au niveau des batteries de tir ou des divisions, ainsi qu’au niveau des groupes de tir mobiles individuels. L’ensemble de cette structure fonctionne de manière intégrée, où les moyens de renseignement, tels que les systèmes radar, et les moyens de destruction, tels que les systèmes de missiles antiaériens, l’artillerie ou les groupes de tir mobiles, sont réunis dans un système unifié de communication et de contrôle.

En conséquence, nous avons considérablement amélioré l’efficacité des défenses aériennes, réduisant le délai entre la détection d’une cible et l’ordre de sa destruction — de plusieurs minutes à quelques secondes. Nous avons également renforcé la résilience des communications, assuré une protection contre les interférences électromagnétiques, amélioré la mobilité et pris en compte d’autres facteurs cruciaux pour la survie des défenses aériennes sur le champ de bataille.

Vous faites partie du mouvement des volontaires, qui joue un rôle très important en Ukraine. Comment décririez-vous ce phénomène ? 

Globalement, les volontaires sont souvent impliqués dans l’aide humanitaire, tandis que le secteur privé ou l’État s’occupent des affaires militaires. Le mouvement volontaire ukrainien est un phénomène singulier : il est caractérisé par une association spontanée de personnes qui, dans des périodes de crise, peuvent se structurer en grandes institutions.

En Russie, un tel mouvement n’existe pas parce qu’il n’y a pas de société civile. La Russie mène une guerre d’agression, et la population proactive a été artificiellement éliminée.

En revanche, l’Ukraine bénéficie d’un héritage historique lié aux Cosaques, où les individus ont toujours valorisé la liberté, le dynamisme et l’esprit rebelle. En période de crise, les Ukrainiens se mobilisent rapidement, s’unissent pour résoudre les problèmes ensemble, avant de se quereller.

Ce mouvement de volontariat est né lors de l’invasion russe de 2014 et a constitué la base de ce que nous observons aujourd’hui. Le 24 février 2022, il a connu une multiplication par centaines en raison de l’intensification des défis et des problèmes. Au fil du temps, ce mouvement s’est étendu à divers domaines, tels que l’aide humanitaire, le soutien aux anciens combattants, l’accompagnement des familles, les soins aux animaux, etc.

Il représente une véritable manifestation de la société civile et l’Ukraine se distingue dans ce domaine par rapport à de nombreux pays occidentaux. Les citoyens participent activement à l’élaboration de l’avenir du pays et exercent une influence significative sur le gouvernement. Ce phénomène est largement facilité par les réseaux sociaux tels que Facebook, qui deviennent des outils permettant à la société civile d’exercer une pression directe sur le gouvernement pour qu’il réagisse.

L’Ukraine bénéficie d’un héritage historique lié aux Cosaques, où les individus ont toujours valorisé la liberté, le dynamisme et l’esprit rebelle. En période de crise, les Ukrainiens se mobilisent rapidement, s’unissent pour résoudre les problèmes ensemble, avant de se quereller.

Taras Chmut

Comment le mouvement des volontaires a-t-il évolué depuis l’invasion à grande échelle ?

Le mouvement des volontaires a connu un développement considérable. Son champ d’action s’est élargi pour inclure les achats internationaux et le travail avec des armements. De grands projets complexes ont vu le jour, accompagnés d’un soutien institutionnel systémique de la part de l’État, ce qui n’était pas le cas auparavant. Contrairement à une époque où les fonds alloués aux organisations de volontaires étaient des dizaines, voire des centaines, de fois inférieurs à ceux d’aujourd’hui, ces organisations exercent désormais une influence significative sur la guerre et sur l’Ukraine dans son ensemble.

Le nombre de grandes fondations n’a pas connu d’augmentation significative, mais le nombre d’initiatives locales a été multiplié. Cette évolution s’explique par le fait qu’un grand nombre de personnes sont mobilisés, notamment les parents ou amis de ceux qui servent et combattent, ce qui suscite un désir de soutien. Cela a donné lieu à la création de rassemblements locaux, de groupes communautaires et d’initiatives ponctuelles, où le facteur personnel joue un rôle prépondérant.

Des militaires ukrainiens du renseignement de la défense se préparent à lancer des drones à longue portée An-196 Liutyi dans un lieu tenu secret, Ukraine, 28 février 2025. © Photo AP/Evgeniy Maloletka

Comment voyez-vous le rôle de fondations aussi importantes que Come Back Alive et d’autres fondations caritatives après la fin de la guerre ? Il est évidemment difficile d’en parler aujourd’hui — mais qu’arrivera-t-il à la composante militaire après l’arrêt des combats ?

Tout d’abord, il n’est pas possible de prévoir avec précision quand et comment la guerre prendra fin.

Deuxièmement, même avant le conflit, environ 70 % de notre activité n’était pas directement liée aux opérations militaires. 

Nous nous consacrions à l’analyse, à la recherche politique et aux projets pour les anciens combattants. Il est clair qu’après la guerre, nous reprendrons ces activités et continuerons à les développer.

Nous maintiendrons également notre travail auprès de la population civile. Toutefois, il est important de rester réaliste : il est peu probable que la Russie disparaisse de la carte du monde. Tant que la Russie existera, elle constituera une menace, et nous devrons nous y préparer. Malheureusement, le travail ne manquera pas, même après la fin du conflit.

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