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11.03.2025 à 20:00

Proposition de cessez-le-feu immédiat en Ukraine : le texte intégral de la déclaration commune avec les États-Unis

Matheo Malik

À la suite de la rencontre qui a eu lieu aujourd’hui, mardi 11 mars, à Djeddah entre une délégation américaine et ukrainienne, les États-Unis et l’Ukraine se sont mis d’accord sur une proposition de cessez-le-feu de 30 jours qui sera soumise à la Russie par Washington. 

L’assistance sécuritaire ainsi que le partage de renseignements — « mis en pause » la semaine dernière par les États-Unis pour faire pression sur l’Ukraine — doivent également reprendre « immédiatement ».

Il s’agit d’une étape très importante vers un arrêt des combats en Ukraine. 

La Russie, qui la semaine dernière s’est dite prête à discuter d’une trêve uniquement à ses conditions, se retrouve confrontée à un choix : accepter la proposition et mettre en pause voire mettre fin à ses ambitions impérialistes en Ukraine, ou refuser la proposition américano-ukrainienne et ainsi perdre sa crédibilité auprès de la Maison Blanche comme étant supposément le seul acteur cherchant véritablement la paix — un discours porté par le Kremlin depuis plus de trois ans, et repris par Donald Trump depuis son retour au pouvoir.

À la question de savoir si la Russie était prête à accepter la proposition de cessez-le-feu, Rubio a déclaré, à la sortie de la réunion, que si elle refusait, « alors nous saurons malheureusement quel est l’obstacle à la paix ».

Vendredi dernier, Donald Trump avait déclaré qu’il trouvait « plus difficile de traiter avec l’Ukraine », tenue par le président américain pour principal responsable du déclenchement de l’invasion de février 2022.

Aujourd’hui à Djeddah, en Arabie saoudite, grâce à la généreuse hospitalité du prince héritier Mohammed ben Salmane, les États-Unis et l’Ukraine ont franchi des étapes importantes vers le rétablissement d’une paix durable pour l’Ukraine.

Les représentants des deux nations ont salué le courage du peuple ukrainien dans la défense de son pays et ont convenu qu’il était temps d’entamer un processus en vue d’une paix durable.

L’Ukraine était représentée à Djeddah par le puissant directeur de cabinet de Volodymyr Zelensky, Andrey Yermak, le ministre des Affaires étrangères Andreï Sibiga et le ministre de la Défense Rustem Umerov. 

La délégation américaine a quant à elle été scindée en deux par rapport à celle ayant pris part à la rencontre du 18 février avec les négociateurs russes. Keith Kellogg, initialement nommé envoyé spécial de Trump pour l’Ukraine et la Russie, avait été mis à l’écart des négociations avec la partie russe, supposément en raison de son approche jugée à Moscou trop favorable aux Ukrainiens. Il n’était toutefois pas présent non plus aujourd’hui à Djeddah.

Steve Witkoff, qui semble être le négociateur américain choisi par Trump pour mener les discussions en lieu et place du secrétaire d’État Marco Rubio, était lui aussi absent. Choisi pour mener à la fois les négociations sur le cessez-le-feu et la libération des otages à Gaza et sur la fin de la guerre en Ukraine, Witkoff devrait rencontrer à la place le président émirati Mohammed ben Zayed Al Nahyane, avant une réunion à Moscou avec Poutine qui pourrait avoir lieu dès jeudi 13 mars.

La délégation ukrainienne a réitéré la profonde gratitude du peuple ukrainien envers le président Trump, le Congrès américain et le peuple des États-Unis pour avoir permis des avancées significatives vers la paix.

C’est le supposé « manque de gratitude » de Zelensky envers l’assistance fournie par les États-Unis qui avait servi de prétexte à J.D. Vance et Donald Trump pour tenter d’humilier le président ukrainien dans le bureau ovale le 28 février, en face de dizaines de journalistes. Zelensky a depuis exprimé publiquement qu’il « regrettait » cet échange, et aurait envoyé une « lettre d’excuse » à Donald Trump, selon Steve Witkoff.

L’Ukraine a exprimé sa volonté d’accepter la proposition américaine de mettre en place un cessez-le-feu immédiat et provisoire de 30 jours, qui pourrait être prolongé d’un commun accord entre les parties et qui reste conditionné à son acceptation et sa mise en œuvre simultanée par la Fédération de Russie. Les États-Unis informeront la Russie que la réciprocité russe est essentielle pour parvenir à la paix.

La « proposition américaine » de cessez-le-feu semble différente de celle élaborée quelques jours plus tôt par la France et le Royaume-Uni, qui avait été publiquement partagée par le président ukrainien la semaine dernière. Contrairement à cette dernière, qui prévoyait un cessez-le-feu « en mer et dans les airs », la proposition qui a fait l’objet d’un accord aujourd’hui à Djeddah ne précise pas, dans sa forme actuelle, les contours du cessez-le-feu qui devrait être soumis à la Russie.

Les États-Unis lèveront immédiatement la suspension du partage de renseignements et reprendront leur assistance sécuritaire à l’Ukraine.

Les États-Unis avaient annoncé il y a une semaine, le 3 mars, suspendre — au moins temporairement — les livraisons d’armes et de munitions à l’Ukraine. 

Peu après, Washington annonçait la suspension de l’assistance militaire indirecte : partage de renseignement et d’informations notamment. Conséquence directe de ces nouvelles directives, l’entreprise Maxar, qui fournit des images satellites (utilisées pour des objectifs militaires mais également pour la protection des civils), notifiait ses utilisateurs ukrainiens qu’ils n’étaient plus autorisés à utiliser ses services.

Il est probable que la suspension, d’une durée de quelques jours, du renseignement militaire américain ait contribué à l’effondrement d’une partie du front ukrainien dans l’oblast de Koursk au cours des derniers jours.

Les délégations ont également discuté de l’importance des efforts de secours humanitaire dans le cadre du processus de paix, en particulier durant le cessez-le-feu mentionné, incluant l’échange de prisonniers de guerre, la libération des détenus civils et le retour des enfants ukrainiens transférés de force.

Les deux délégations ont convenu de désigner leurs équipes de négociation et d’entamer immédiatement des pourparlers en vue d’une paix durable garantissant la sécurité à long terme de l’Ukraine. Les États-Unis se sont engagés à discuter de ces propositions spécifiques avec des représentants de la Russie. La délégation ukrainienne a réaffirmé que les partenaires européens devront être impliqués dans le processus de paix.

Alors que la rencontre avait lieu à Djeddah entre l’Ukraine et les États-Unis, la France et le Royaume-Uni réunissaient à Paris les chefs d’état-major et responsables militaires de 36 pays pour discuter du soutien à l’Ukraine et du rôle que peut jouer l’Europe dans la résolution du conflit puis la garantie d’un cessez-le-feu. Les États-Unis étaient le seul pays membre de l’OTAN qui était absent de la réunion.

Enfin, les présidents des deux pays ont convenu de conclure, dès que possible, un accord global pour le développement des ressources critiques stratégiques de l’Ukraine, afin de croître son économie, de compenser le coût de l’aide américaine et de garantir la prospérité et la sécurité de l’Ukraine sur le long terme.

L’article Proposition de cessez-le-feu immédiat en Ukraine : le texte intégral de la déclaration commune avec les États-Unis est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (1338 mots)

À la suite de la rencontre qui a eu lieu aujourd’hui, mardi 11 mars, à Djeddah entre une délégation américaine et ukrainienne, les États-Unis et l’Ukraine se sont mis d’accord sur une proposition de cessez-le-feu de 30 jours qui sera soumise à la Russie par Washington. 

L’assistance sécuritaire ainsi que le partage de renseignements — « mis en pause » la semaine dernière par les États-Unis pour faire pression sur l’Ukraine — doivent également reprendre « immédiatement ».

Il s’agit d’une étape très importante vers un arrêt des combats en Ukraine. 

La Russie, qui la semaine dernière s’est dite prête à discuter d’une trêve uniquement à ses conditions, se retrouve confrontée à un choix : accepter la proposition et mettre en pause voire mettre fin à ses ambitions impérialistes en Ukraine, ou refuser la proposition américano-ukrainienne et ainsi perdre sa crédibilité auprès de la Maison Blanche comme étant supposément le seul acteur cherchant véritablement la paix — un discours porté par le Kremlin depuis plus de trois ans, et repris par Donald Trump depuis son retour au pouvoir.

À la question de savoir si la Russie était prête à accepter la proposition de cessez-le-feu, Rubio a déclaré, à la sortie de la réunion, que si elle refusait, « alors nous saurons malheureusement quel est l’obstacle à la paix ».

Vendredi dernier, Donald Trump avait déclaré qu’il trouvait « plus difficile de traiter avec l’Ukraine », tenue par le président américain pour principal responsable du déclenchement de l’invasion de février 2022.

Aujourd’hui à Djeddah, en Arabie saoudite, grâce à la généreuse hospitalité du prince héritier Mohammed ben Salmane, les États-Unis et l’Ukraine ont franchi des étapes importantes vers le rétablissement d’une paix durable pour l’Ukraine.

Les représentants des deux nations ont salué le courage du peuple ukrainien dans la défense de son pays et ont convenu qu’il était temps d’entamer un processus en vue d’une paix durable.

L’Ukraine était représentée à Djeddah par le puissant directeur de cabinet de Volodymyr Zelensky, Andrey Yermak, le ministre des Affaires étrangères Andreï Sibiga et le ministre de la Défense Rustem Umerov. 

La délégation américaine a quant à elle été scindée en deux par rapport à celle ayant pris part à la rencontre du 18 février avec les négociateurs russes. Keith Kellogg, initialement nommé envoyé spécial de Trump pour l’Ukraine et la Russie, avait été mis à l’écart des négociations avec la partie russe, supposément en raison de son approche jugée à Moscou trop favorable aux Ukrainiens. Il n’était toutefois pas présent non plus aujourd’hui à Djeddah.

Steve Witkoff, qui semble être le négociateur américain choisi par Trump pour mener les discussions en lieu et place du secrétaire d’État Marco Rubio, était lui aussi absent. Choisi pour mener à la fois les négociations sur le cessez-le-feu et la libération des otages à Gaza et sur la fin de la guerre en Ukraine, Witkoff devrait rencontrer à la place le président émirati Mohammed ben Zayed Al Nahyane, avant une réunion à Moscou avec Poutine qui pourrait avoir lieu dès jeudi 13 mars.

La délégation ukrainienne a réitéré la profonde gratitude du peuple ukrainien envers le président Trump, le Congrès américain et le peuple des États-Unis pour avoir permis des avancées significatives vers la paix.

C’est le supposé « manque de gratitude » de Zelensky envers l’assistance fournie par les États-Unis qui avait servi de prétexte à J.D. Vance et Donald Trump pour tenter d’humilier le président ukrainien dans le bureau ovale le 28 février, en face de dizaines de journalistes. Zelensky a depuis exprimé publiquement qu’il « regrettait » cet échange, et aurait envoyé une « lettre d’excuse » à Donald Trump, selon Steve Witkoff.

L’Ukraine a exprimé sa volonté d’accepter la proposition américaine de mettre en place un cessez-le-feu immédiat et provisoire de 30 jours, qui pourrait être prolongé d’un commun accord entre les parties et qui reste conditionné à son acceptation et sa mise en œuvre simultanée par la Fédération de Russie. Les États-Unis informeront la Russie que la réciprocité russe est essentielle pour parvenir à la paix.

La « proposition américaine » de cessez-le-feu semble différente de celle élaborée quelques jours plus tôt par la France et le Royaume-Uni, qui avait été publiquement partagée par le président ukrainien la semaine dernière. Contrairement à cette dernière, qui prévoyait un cessez-le-feu « en mer et dans les airs », la proposition qui a fait l’objet d’un accord aujourd’hui à Djeddah ne précise pas, dans sa forme actuelle, les contours du cessez-le-feu qui devrait être soumis à la Russie.

Les États-Unis lèveront immédiatement la suspension du partage de renseignements et reprendront leur assistance sécuritaire à l’Ukraine.

Les États-Unis avaient annoncé il y a une semaine, le 3 mars, suspendre — au moins temporairement — les livraisons d’armes et de munitions à l’Ukraine. 

Peu après, Washington annonçait la suspension de l’assistance militaire indirecte : partage de renseignement et d’informations notamment. Conséquence directe de ces nouvelles directives, l’entreprise Maxar, qui fournit des images satellites (utilisées pour des objectifs militaires mais également pour la protection des civils), notifiait ses utilisateurs ukrainiens qu’ils n’étaient plus autorisés à utiliser ses services.

Il est probable que la suspension, d’une durée de quelques jours, du renseignement militaire américain ait contribué à l’effondrement d’une partie du front ukrainien dans l’oblast de Koursk au cours des derniers jours.

Les délégations ont également discuté de l’importance des efforts de secours humanitaire dans le cadre du processus de paix, en particulier durant le cessez-le-feu mentionné, incluant l’échange de prisonniers de guerre, la libération des détenus civils et le retour des enfants ukrainiens transférés de force.

Les deux délégations ont convenu de désigner leurs équipes de négociation et d’entamer immédiatement des pourparlers en vue d’une paix durable garantissant la sécurité à long terme de l’Ukraine. Les États-Unis se sont engagés à discuter de ces propositions spécifiques avec des représentants de la Russie. La délégation ukrainienne a réaffirmé que les partenaires européens devront être impliqués dans le processus de paix.

Alors que la rencontre avait lieu à Djeddah entre l’Ukraine et les États-Unis, la France et le Royaume-Uni réunissaient à Paris les chefs d’état-major et responsables militaires de 36 pays pour discuter du soutien à l’Ukraine et du rôle que peut jouer l’Europe dans la résolution du conflit puis la garantie d’un cessez-le-feu. Les États-Unis étaient le seul pays membre de l’OTAN qui était absent de la réunion.

Enfin, les présidents des deux pays ont convenu de conclure, dès que possible, un accord global pour le développement des ressources critiques stratégiques de l’Ukraine, afin de croître son économie, de compenser le coût de l’aide américaine et de garantir la prospérité et la sécurité de l’Ukraine sur le long terme.

L’article Proposition de cessez-le-feu immédiat en Ukraine : le texte intégral de la déclaration commune avec les États-Unis est apparu en premier sur Le Grand Continent.

11.03.2025 à 14:42

Comment Trump soude l’Ukraine : 10 points sur les opinions politiques pendant les négociations

Matheo Malik

Points clefs L’Ukraine n’a jamais été aussi unie depuis que Trump et Poutine veulent lui imposer un regime change. Selon les données de l’Institut international de sociologie de Kiev, Zelensky dispose d’un soutien aux alentours de 57 %. Malgré les pressions des États-Unis, les Ukrainiens — y compris les opposants de Zelensky — sont globalement d’accord pour ne pas tenir d’élections avant la fin de la guerre. En Russie, l’opinion reste divisée et en partie insaisissable mais un regain de nationalisme semble accompagner la phase actuelle.

Les déclarations de Donald Trump à propos de Volodymyr Zelensky se suivent et se radicalisent. Après l’avoir dépeint comme un politicien « incompétent », qui aurait eu trois ans pour mettre un terme à une guerre qu’il n’aurait jamais dû « commencer » [sic], le président des États-Unis a qualifié son homologue ukrainien de « dictateur sans élections », de comédien médiocre qui aurait fait tout son possible pour entraîner les États-Unis dans une guerre qui ne pouvait être gagnée, et risque désormais de se retrouver à la tête d’un pays entièrement ravagé.

Contrairement aux allégations de Trump, c’est bien le Parlement ukrainien, la Verkhovna Rada, qui, jusqu’à nouvel ordre et conformément à la constitution du pays, a décidé de reporter les élections législatives et présidentielles tant que durera la loi martiale, elle-même reconduite par voie parlementaire tous les 90 jours. Il y a deux semaines encore, Zelensky s’est dit prêt à démissionner immédiatement si cela assurait à son pays l’adhésion à l’OTAN, et il y a peu de raisons de ne pas le croire. La présidence de Volodymyr Zelensky n’est pas sans soulever un certain nombre de questions politiques — du bien-fondé des privatisations et atteintes au droit du travail jusqu’à l’éviction de concurrents potentiels, comme le commandant en chef des forces armées Valerij Zaloujny — qui tempèrent les pulsions d’héroïsation.

Plusieurs analystes de la fondation Carnegie et du centre Re-Russia ont commenté les réactions, du côté des deux principaux belligérants, à l’altercation entre Trump et Zelensky. Ils soulignent d’un côté la consolidation du bloc politique formé autour du président ukrainien et, côté russe, la montée du nationalisme — sur fond d’une indifférence croissante au conflit.

Au total, depuis qu’il s’est saisi de la question de la fin de la guerre, Trump semble plus qu’autre chose souder les Ukrainiens.

1 — L’Ukraine fait bloc 

Il y a dix ou quinze ans, si un président ukrainien avait été expulsé de la Maison-Blanche dans une atmosphère de scandale diplomatique, cela aurait assurément signé la fin de sa carrière. 

Les médias contrôlés par les oligarques et les chefs des groupes d’opposition auraient profité de cette occasion pour le tailler en pièces et tâcher de prendre aussitôt sa place. Or c’est plutôt l’inverse qui s’est produit.

La guerre a transformé ce paysage politique hautement concurrentiel. Dans une situation d’incertitude généralisée, nombre de cadres politiques préfèrent rallier temporairement l’opinion autour du pouvoir en place. Plus encore, si la classe politique et l’opinion publique ont fait bloc autour de Zelensky, c’est que les vociférations de Donald Trump ont été vécues comme une atteinte à la souveraineté du pays — la seule raison pour laquelle il est encore possible, pour la population ukrainienne, de tolérer des morts par dizaines et dizaines de milliers.

Aussi les voix qui se sont élevées pour critiquer chez Zelensky un égocentrisme disproportionné ou une mise en péril des intérêts nationaux — ce qui n’est toujours pas une manière de valider les déclarations de Donald Trump — sont-elles restées très marginales.

2 — Les régions ukrainiennes en soutien de Zelensky

Outre les déclarations des principaux dirigeants européens, le président ukrainien a reçu une série de déclarations de soutien des autorités locales ou régionales du pays, qui ressemblent davantage aux manifestations sincères d’une communauté d’opinion qu’à une mise en scène, par le pouvoir central, d’une unité politique qui serait en réalité fragile.

Le gouverneur de l’administration civile et militaire de Kharkiv, Oleg Synehubov, a ainsi publié sur Telegram le message suivant : 

Aujourd’hui, nous devons tous être forts et unis dans la lutte pour la liberté, l’indépendance et l’avenir de l’Ukraine.Nous soutenons nos Forces armées et, chacune et chacun à son poste, nous continuons à œuvrer en direction de la Victoire et d’une paix juste.Aux côtés du leader de notre pays, le président de l’Ukraine Volodymyr Zelensky, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour renforcer notre défense et nous opposer à l’ennemi qui a envahi notre terre de façon criminelle. Ce n’est que dans l’unité que nous obtiendrons la victoire  !

On relève sur le même réseau de nombreuses déclarations analogues, notamment signées par Ihor Terekhov, maire de Kharkiv, Ivan Federov, gouverneur de l’oblast de Zaporižžja, et Vadym Filaškin, gouverneur de l’oblast de Donetsk. 

La tenue d’élections présidentielles en Ukraine constitue désormais l’un des éléments de la politique étrangère états-unienne. Pour Washington, elles auraient vocation à remplacer l’actuel président.

Guillaume Lancereau 3 — Zelensky et l’opposition : un consensus sur le report des élections

Au sein de l’opposition politique au parti du président ukrainien, rares sont les représentants à avoir émis une parole critique à son égard après son altercation avec Donald Trump.

Ivanna Klympuš-Cincadze, du principal parti d’opposition (Solidarité Européenne), connue pour s’être régulièrement élevée contre la centralisation du pouvoir entre les mains de Zelensky, a cette fois-ci qualifié d’« inacceptables » les déclarations du président des États-Unis — tout en appelant Zelensky à profiter de ce climat pour enterrer la hache de guerre avec l’opposition et former une coalition d’unité nationale avec l’ensemble des partis. 

Fait plus notable encore, Petro Porochenko, ancien président ukrainien et président du parti Solidarité Européenne, a publiquement soutenu Zelensky au sortir de l’affrontement avec Donald Trump. 

https://twitter.com/poroshenko/status/1897594456586478000

De même, Ioulia Tymochenko, ancienne première ministre du pays, à la tête du parti d’opposition Bat’kivščyna (« Patrie »), a publié ce message de soutien  : 

Volodymyr Zelensky est le président de l’Ukraine. Il est légitime tant qu’aucune autre personne n’a été élue. Seuls les Ukrainiens ont le droit de décider à quel moment et dans quelles conditions ils changent de représentants. Or ces conditions n’existent pas aujourd’hui.Les élections en temps de guerre sont à la fois impossibles et immorales, car nos militaires ne pourront pas y participer. Or sans leur participation, les élections ne seront jamais légitimes. Il sera par ailleurs difficile de considérer les résultats comme honnêtes, car le peuple ne peut pas, en période de guerre, exercer son contrôle sur le déroulement des élections. Enfin, il serait suicidaire d’ouvrir, en pleine guerre, une campagne électorale qui diviserait le pays en différents camps politiques. Plus que jamais, ce dont nous avons besoin, c’est d’unité et de résilience.Personne parmi nous ne permettra la tenue de telles élections avant la fin de la guerre. Cela peut déplaire à nos ennemis, voire à certains de nos alliés, mais c’est ainsi.

4 — Quelle pourrait être l’issue d’élections en Ukraine ?

La question soulevée par Ioulia Tymochenko est bel et bien un enjeu central.

Le président et le parlement ukrainiens vont dans le sens de l’opinion publique en suspendant les élections  : selon les données disponibles, 63 % des Ukrainiens interrogés continuent de s’opposer à la tenue d’élections, tant législatives que présidentielles, avant l’instauration d’une paix durable.

Pourtant, le vice-président des États-Unis J. D. Vance a clairement laissé entendre qu’il était absurde de prétendre mener une guerre « pour la démocratie » aux côtés d’un pays dans lequel tout processus électoral est suspendu. Il faut en conclure que la tenue d’élections présidentielles en Ukraine constitue désormais l’un des éléments de la politique étrangère états-unienne et que, pour Washington, elles auraient vocation à remplacer l’actuel président.

Or Volodymyr Zelensky dispose d’un soutien politique de la population bien supérieur aux 4 % d’opinions favorables qu’évoquait Donald Trump. Le président ukrainien l’a d’ailleurs rappelé lui-même  : selon les données de l’Institut international de sociologie de Kiev, son soutien se trouverait plutôt aux alentours de 57 %. À ses yeux, le fait que Donald Trump puisse avancer un chiffre aussi aberrant est un effet direct des opérations souterraines de désinformation russe.

Zelensky avait donc des raisons d’affirmer, comme il l’a fait en début de semaine  : « il ne sera pas simple de me remplacer, parce qu’il ne suffit pas pour cela d’organiser des élections. Il faudrait aussi m’interdire d’y participer, et c’est déjà quelque chose de plus difficile ».

63 % des Ukrainiens continuent de s’opposer à la tenue d’élections, tant législatives que présidentielles, avant l’instauration d’une paix durable.

Guillaume Lancereau 5 — Un paysage politique structuré pour l’instant sans alternative à Zelensky

De fait, l’autre facteur qui joue en faveur de Volodymyr Zelensky tient aux difficultés que soulèvent les appels à le remplacer. 

Si l’équipe de Donald Trump ne dissimule pas son exaspération face à l’intransigeance du président ukrainien, elle ne dispose pour l’heure d’aucun candidat de substitution. Petro Porochenko n’a pas la faveur du Parti républicain et Ioulia Tymochenko, en dépit de tous ses efforts pour se rapprocher de la nouvelle administration états-unienne, est perçue comme une figure du passé (elle a été nommée Première ministre par Viktor Iouchtchenko à la suite de la « révolution orange » de 2004), sans réels appuis à Washington. Quant aux autres figures politiques ukrainiennes, elles sont largement méconnues hors du pays.

Plus largement, le projet de résolution du conflit qu’envisage la Maison-Blanche présente tous les aspects d’une reddition pure et simple  : dans ce cadre, on voit mal quel responsable politique ukrainien aurait envie d’en endosser la responsabilité. Le contexte s’y prête d’autant moins que, face au président états-unien, plusieurs responsables européens, à commencer par Emmanuel Macron, se sont opposés au principe d’une « paix qui soit une capitulation ».

Malgré l’épuisement général que génère cette longue guerre, la population n’est pas prête à accepter qu’un dirigeant signe une paix sans garanties qui réduirait du même coup à néant les sacrifices consentis au cours des trois années passées.

Le Kremlin, pour sa part, n’a pas non plus de favori en Ukraine. Vladimir Poutine et son entourage nourrissent une profonde hostilité vis-à-vis de Zelensky et rêvent de l’évincer du pouvoir, sans disposer pour autant d’un candidat idéal. Les anciennes composantes du camp pro-russe en Ukraine ont été démantelées à la faveur de la guerre — voire même depuis 2014 — sans compter qu’aucune nouvelle figure politique ne risque d’émerger en période de loi martiale.

6 — Côté russe  : inertie et indifférence 

Les sondages d’opinion accumulés depuis trois ans de guerre montrent que ni la mobilisation, ni le coup manqué de Prigojine, ni l’invasion des forces ukrainiennes sur le territoire russe, ni les informations relatives aux considérables pertes humaines sur le front ukrainien — rien de tout cela n’a modifié en profondeur l’opinion. On mesure bien des pics de nervosité, mais sans que ceux-ci transforment l’atmosphère générale, mêlant répression idéologique, obscurantisme militariste, insatisfaction à l’égard de la guerre, fossé croissant avec le monde occidental, patriotisme, peur de la défaite et dépolitisation.

Les derniers événements, qui ressemblent fort à un tournant historique par le rapprochement annoncé entre la Russie et les États-Unis, semblent laisser de marbre la population russe, tout comme les annonces — qui ne lui parviennent peut-être pas — des exactions auxquelles leurs supérieurs soumettent certains soldats russes — ainsi de cette centaine de combattants blessés, marchant avec des béquilles ou une canne, qui se sont soulevés dans la région de Ekaterinburg, refusant de retourner au front avant d’avoir été véritablement soignés, et qui ont finalement été envoyés de force dans l’oblast de Lougansk après s’être vu confisquer leurs téléphones. 

On comprend, dans ces conditions, que le pouvoir puisse se permettre toutes les contradictions idéologiques imaginables, annonçant un jour lutter contre « l’Occident collectif » et l’OTAN pour mieux se rapprocher des États-Unis le lendemain, face à l’Ukraine et à l’Europe. 

La population ukrainienne n’est pas prête à accepter qu’un dirigeant signe une paix sans garanties.

Guillaume Lancereau 7 — La fin de la guerre à l’horizon

L’un des principaux changements enregistrés dans les sondages porte sur la proximité de la fin du conflit. Selon l’institut Levada, 43 % des Russes sondés estiment désormais que la guerre ne durera désormais pas plus d’un an — 34 % seulement le pensaient en janvier dernier.

On observe un fossé croissant entre les partisans des négociations de paix et les personnes en faveur d’une prolongation du conflit (respectivement 59 % contre 31 % en février 2025, contre un rapport 50-40 % un an plus tôt), l’une des principales motivations citées étant les pertes humaines.

L’un des problèmes est que l’on ignore ce que la population perçoit de la situation sur les différents fronts — au-delà des cercueils qu’elle peut voir aléatoirement défiler dans les villages. On ne sait pas, par exemple, si les fortes pertes qu’enregistrent à l’heure actuelle les forces armées russes envoyées pour surprendre l’occupant ukrainien du côté de Soudja, dans la région de Koursk, parviennent à la connaissance de la population.

Les trois quarts des Russes interrogés sont convaincus que les hostilités se termineront sur une victoire russe, un chiffre stable depuis janvier 2023. Ainsi s’explique, du même coup, l’essentiel du soutien de la population à la guerre  : les Russes y sont favorables tant qu’ils la gagnent ou s’imaginent qu’ils vont assurément la gagner.

8 — La paix, à quelles conditions  ?

Aujourd’hui, le tiers des répondants estiment que, pour parvenir à un accord de paix, la Russie devra faire certaines concessions à l’Ukraine, soit 10 points de pourcentage de plus que dans les précédents sondages conduits entre février 2023 et septembre 2024. 

Pour autant, les trois quarts des Russes interrogés considèrent toujours comme inadmissible une restitution des Républiques populaires de Donetsk ou Lougansk ou des oblasts de Kherson et Zaporižžja en échange de la paix. De même, 80 % estiment que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN est inacceptable. La seule solution envisageable semble être le déploiement de forces de maintien de la paix le long de la ligne de contact, auquel s’opposent seulement 39 % des sondés. 

Quoi qu’il en soit, dans tous les cas évoqués, les résultats des sondages varient selon l’origine des propositions potentielles  : dès lors que l’une de ces propositions est présentée par les sondeurs comme une décision de Vladimir Poutine, elle obtient immédiatement une adhésion démultipliée. 

Les Russes sont favorables à la guerre tant qu’ils la gagnent ou s’imaginent qu’ils vont assurément la gagner.

Guillaume Lancereau 9 — Un regain du nationalisme

Malgré cette lassitude vis-à-vis du conflit, qui n’est donc pas encore un réel désir d’y mettre fin, on constate une cristallisation croissante du militarisme et du nationalisme. Pour la première fois depuis le début des années 2000, un sondage de Levada effectué au mois de janvier a révélé que la moitié des Russes interrogés (51 %) préféraient que la Russie soit avant tout « une grande puissance, crainte et respectée » plutôt qu’un pays au niveau de vie élevé, mais moins puissant militairement. Pendant vingt ans, de sondage en sondage, les partisans de l’option « niveau de vie » avaient toujours été 1,5 fois plus nombreux que ceux de l’option « grande puissance ».

Dans le même ordre d’idées, 55 % des personnes interrogées affirment que l’élément le plus important du point de vue de l’État russe est la puissance militaire, contre 45 % mettant la priorité sur la puissance économique — par comparaison, le même questionnaire adressé à la population des États-Unis a produit les résultats strictement inverses, avec 73 % en faveur du pouvoir économique.

10 — Une opinion russe toujours insaisissable

Peut-on véritablement connaître l’état de l’opinion publique russe  ? Plusieurs articles parus dans ces pages ont souligné les difficultés que rencontrent les pratiques ordinaires d’enquête dans un contexte autoritaire et répressif qui favorise le silence et la falsification des préférences. L’institut Russian Field a posé directement la question « Avez-vous peur de participer à des sondages » et observé que les Russes du « parti de la paix » répondaient trois fois plus souvent « oui » que ceux du « parti de la guerre ». 

La seule attitude rationnelle est sans doute celle qui consiste à se prémunir contre toute idée reçue d’un exceptionnalisme russe — tendance répandue parmi ceux qui croient au fantasme ethno-nationaliste, surtout lorsqu’il s’agit de la Russie. 

Les Russes ne sont ni un ensemble de 140 millions de va-t-en-guerre chauffés à blanc par la rhétorique nationaliste du pouvoir central et le souvenir de la Grande Guerre patriotique  ; ils ne sont pas non plus une majorité silencieuse, prête à se soulever à la moindre opportunité politique pour renverser le nouveau tsar  ; ils sont, comme le seraient peut-être les Européens à leur place, avant tout indifférents, mais suffisamment patriotes pour soutenir la guerre tant qu’ils ne la perdent pas.

L’article Comment Trump soude l’Ukraine : 10 points sur les opinions politiques pendant les négociations est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (3371 mots)
Points clefs
  • L’Ukraine n’a jamais été aussi unie depuis que Trump et Poutine veulent lui imposer un regime change.
  • Selon les données de l’Institut international de sociologie de Kiev, Zelensky dispose d’un soutien aux alentours de 57 %.
  • Malgré les pressions des États-Unis, les Ukrainiens — y compris les opposants de Zelensky — sont globalement d’accord pour ne pas tenir d’élections avant la fin de la guerre.
  • En Russie, l’opinion reste divisée et en partie insaisissable mais un regain de nationalisme semble accompagner la phase actuelle.

Les déclarations de Donald Trump à propos de Volodymyr Zelensky se suivent et se radicalisent. Après l’avoir dépeint comme un politicien « incompétent », qui aurait eu trois ans pour mettre un terme à une guerre qu’il n’aurait jamais dû « commencer » [sic], le président des États-Unis a qualifié son homologue ukrainien de « dictateur sans élections », de comédien médiocre qui aurait fait tout son possible pour entraîner les États-Unis dans une guerre qui ne pouvait être gagnée, et risque désormais de se retrouver à la tête d’un pays entièrement ravagé.

Contrairement aux allégations de Trump, c’est bien le Parlement ukrainien, la Verkhovna Rada, qui, jusqu’à nouvel ordre et conformément à la constitution du pays, a décidé de reporter les élections législatives et présidentielles tant que durera la loi martiale, elle-même reconduite par voie parlementaire tous les 90 jours. Il y a deux semaines encore, Zelensky s’est dit prêt à démissionner immédiatement si cela assurait à son pays l’adhésion à l’OTAN, et il y a peu de raisons de ne pas le croire. La présidence de Volodymyr Zelensky n’est pas sans soulever un certain nombre de questions politiques — du bien-fondé des privatisations et atteintes au droit du travail jusqu’à l’éviction de concurrents potentiels, comme le commandant en chef des forces armées Valerij Zaloujny — qui tempèrent les pulsions d’héroïsation.

Plusieurs analystes de la fondation Carnegie et du centre Re-Russia ont commenté les réactions, du côté des deux principaux belligérants, à l’altercation entre Trump et Zelensky. Ils soulignent d’un côté la consolidation du bloc politique formé autour du président ukrainien et, côté russe, la montée du nationalisme — sur fond d’une indifférence croissante au conflit.

Au total, depuis qu’il s’est saisi de la question de la fin de la guerre, Trump semble plus qu’autre chose souder les Ukrainiens.

1 — L’Ukraine fait bloc 

Il y a dix ou quinze ans, si un président ukrainien avait été expulsé de la Maison-Blanche dans une atmosphère de scandale diplomatique, cela aurait assurément signé la fin de sa carrière. 

Les médias contrôlés par les oligarques et les chefs des groupes d’opposition auraient profité de cette occasion pour le tailler en pièces et tâcher de prendre aussitôt sa place. Or c’est plutôt l’inverse qui s’est produit.

La guerre a transformé ce paysage politique hautement concurrentiel. Dans une situation d’incertitude généralisée, nombre de cadres politiques préfèrent rallier temporairement l’opinion autour du pouvoir en place. Plus encore, si la classe politique et l’opinion publique ont fait bloc autour de Zelensky, c’est que les vociférations de Donald Trump ont été vécues comme une atteinte à la souveraineté du pays — la seule raison pour laquelle il est encore possible, pour la population ukrainienne, de tolérer des morts par dizaines et dizaines de milliers.

Aussi les voix qui se sont élevées pour critiquer chez Zelensky un égocentrisme disproportionné ou une mise en péril des intérêts nationaux — ce qui n’est toujours pas une manière de valider les déclarations de Donald Trump — sont-elles restées très marginales.

2 — Les régions ukrainiennes en soutien de Zelensky

Outre les déclarations des principaux dirigeants européens, le président ukrainien a reçu une série de déclarations de soutien des autorités locales ou régionales du pays, qui ressemblent davantage aux manifestations sincères d’une communauté d’opinion qu’à une mise en scène, par le pouvoir central, d’une unité politique qui serait en réalité fragile.

Le gouverneur de l’administration civile et militaire de Kharkiv, Oleg Synehubov, a ainsi publié sur Telegram le message suivant : 

Aujourd’hui, nous devons tous être forts et unis dans la lutte pour la liberté, l’indépendance et l’avenir de l’Ukraine.
Nous soutenons nos Forces armées et, chacune et chacun à son poste, nous continuons à œuvrer en direction de la Victoire et d’une paix juste.
Aux côtés du leader de notre pays, le président de l’Ukraine Volodymyr Zelensky, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour renforcer notre défense et nous opposer à l’ennemi qui a envahi notre terre de façon criminelle. Ce n’est que dans l’unité que nous obtiendrons la victoire  !

On relève sur le même réseau de nombreuses déclarations analogues, notamment signées par Ihor Terekhov, maire de Kharkiv, Ivan Federov, gouverneur de l’oblast de Zaporižžja, et Vadym Filaškin, gouverneur de l’oblast de Donetsk. 

La tenue d’élections présidentielles en Ukraine constitue désormais l’un des éléments de la politique étrangère états-unienne. Pour Washington, elles auraient vocation à remplacer l’actuel président.

Guillaume Lancereau

3 — Zelensky et l’opposition : un consensus sur le report des élections

Au sein de l’opposition politique au parti du président ukrainien, rares sont les représentants à avoir émis une parole critique à son égard après son altercation avec Donald Trump.

Ivanna Klympuš-Cincadze, du principal parti d’opposition (Solidarité Européenne), connue pour s’être régulièrement élevée contre la centralisation du pouvoir entre les mains de Zelensky, a cette fois-ci qualifié d’« inacceptables » les déclarations du président des États-Unis — tout en appelant Zelensky à profiter de ce climat pour enterrer la hache de guerre avec l’opposition et former une coalition d’unité nationale avec l’ensemble des partis. 

Fait plus notable encore, Petro Porochenko, ancien président ukrainien et président du parti Solidarité Européenne, a publiquement soutenu Zelensky au sortir de l’affrontement avec Donald Trump. 

https://twitter.com/poroshenko/status/1897594456586478000

De même, Ioulia Tymochenko, ancienne première ministre du pays, à la tête du parti d’opposition Bat’kivščyna (« Patrie »), a publié ce message de soutien  : 

Volodymyr Zelensky est le président de l’Ukraine. Il est légitime tant qu’aucune autre personne n’a été élue. Seuls les Ukrainiens ont le droit de décider à quel moment et dans quelles conditions ils changent de représentants. Or ces conditions n’existent pas aujourd’hui.
Les élections en temps de guerre sont à la fois impossibles et immorales, car nos militaires ne pourront pas y participer. Or sans leur participation, les élections ne seront jamais légitimes. Il sera par ailleurs difficile de considérer les résultats comme honnêtes, car le peuple ne peut pas, en période de guerre, exercer son contrôle sur le déroulement des élections. Enfin, il serait suicidaire d’ouvrir, en pleine guerre, une campagne électorale qui diviserait le pays en différents camps politiques. Plus que jamais, ce dont nous avons besoin, c’est d’unité et de résilience.
Personne parmi nous ne permettra la tenue de telles élections avant la fin de la guerre. Cela peut déplaire à nos ennemis, voire à certains de nos alliés, mais c’est ainsi.

4 — Quelle pourrait être l’issue d’élections en Ukraine ?

La question soulevée par Ioulia Tymochenko est bel et bien un enjeu central.

Le président et le parlement ukrainiens vont dans le sens de l’opinion publique en suspendant les élections  : selon les données disponibles, 63 % des Ukrainiens interrogés continuent de s’opposer à la tenue d’élections, tant législatives que présidentielles, avant l’instauration d’une paix durable.

Pourtant, le vice-président des États-Unis J. D. Vance a clairement laissé entendre qu’il était absurde de prétendre mener une guerre « pour la démocratie » aux côtés d’un pays dans lequel tout processus électoral est suspendu. Il faut en conclure que la tenue d’élections présidentielles en Ukraine constitue désormais l’un des éléments de la politique étrangère états-unienne et que, pour Washington, elles auraient vocation à remplacer l’actuel président.

Or Volodymyr Zelensky dispose d’un soutien politique de la population bien supérieur aux 4 % d’opinions favorables qu’évoquait Donald Trump. Le président ukrainien l’a d’ailleurs rappelé lui-même  : selon les données de l’Institut international de sociologie de Kiev, son soutien se trouverait plutôt aux alentours de 57 %. À ses yeux, le fait que Donald Trump puisse avancer un chiffre aussi aberrant est un effet direct des opérations souterraines de désinformation russe.

Zelensky avait donc des raisons d’affirmer, comme il l’a fait en début de semaine  : « il ne sera pas simple de me remplacer, parce qu’il ne suffit pas pour cela d’organiser des élections. Il faudrait aussi m’interdire d’y participer, et c’est déjà quelque chose de plus difficile ».

63 % des Ukrainiens continuent de s’opposer à la tenue d’élections, tant législatives que présidentielles, avant l’instauration d’une paix durable.

Guillaume Lancereau

5 — Un paysage politique structuré pour l’instant sans alternative à Zelensky

De fait, l’autre facteur qui joue en faveur de Volodymyr Zelensky tient aux difficultés que soulèvent les appels à le remplacer. 

Si l’équipe de Donald Trump ne dissimule pas son exaspération face à l’intransigeance du président ukrainien, elle ne dispose pour l’heure d’aucun candidat de substitution. Petro Porochenko n’a pas la faveur du Parti républicain et Ioulia Tymochenko, en dépit de tous ses efforts pour se rapprocher de la nouvelle administration états-unienne, est perçue comme une figure du passé (elle a été nommée Première ministre par Viktor Iouchtchenko à la suite de la « révolution orange » de 2004), sans réels appuis à Washington. Quant aux autres figures politiques ukrainiennes, elles sont largement méconnues hors du pays.

Plus largement, le projet de résolution du conflit qu’envisage la Maison-Blanche présente tous les aspects d’une reddition pure et simple  : dans ce cadre, on voit mal quel responsable politique ukrainien aurait envie d’en endosser la responsabilité. Le contexte s’y prête d’autant moins que, face au président états-unien, plusieurs responsables européens, à commencer par Emmanuel Macron, se sont opposés au principe d’une « paix qui soit une capitulation ».

Malgré l’épuisement général que génère cette longue guerre, la population n’est pas prête à accepter qu’un dirigeant signe une paix sans garanties qui réduirait du même coup à néant les sacrifices consentis au cours des trois années passées.

Le Kremlin, pour sa part, n’a pas non plus de favori en Ukraine. Vladimir Poutine et son entourage nourrissent une profonde hostilité vis-à-vis de Zelensky et rêvent de l’évincer du pouvoir, sans disposer pour autant d’un candidat idéal. Les anciennes composantes du camp pro-russe en Ukraine ont été démantelées à la faveur de la guerre — voire même depuis 2014 — sans compter qu’aucune nouvelle figure politique ne risque d’émerger en période de loi martiale.

6 — Côté russe  : inertie et indifférence 

Les sondages d’opinion accumulés depuis trois ans de guerre montrent que ni la mobilisation, ni le coup manqué de Prigojine, ni l’invasion des forces ukrainiennes sur le territoire russe, ni les informations relatives aux considérables pertes humaines sur le front ukrainien — rien de tout cela n’a modifié en profondeur l’opinion. On mesure bien des pics de nervosité, mais sans que ceux-ci transforment l’atmosphère générale, mêlant répression idéologique, obscurantisme militariste, insatisfaction à l’égard de la guerre, fossé croissant avec le monde occidental, patriotisme, peur de la défaite et dépolitisation.

Les derniers événements, qui ressemblent fort à un tournant historique par le rapprochement annoncé entre la Russie et les États-Unis, semblent laisser de marbre la population russe, tout comme les annonces — qui ne lui parviennent peut-être pas — des exactions auxquelles leurs supérieurs soumettent certains soldats russes — ainsi de cette centaine de combattants blessés, marchant avec des béquilles ou une canne, qui se sont soulevés dans la région de Ekaterinburg, refusant de retourner au front avant d’avoir été véritablement soignés, et qui ont finalement été envoyés de force dans l’oblast de Lougansk après s’être vu confisquer leurs téléphones. 

On comprend, dans ces conditions, que le pouvoir puisse se permettre toutes les contradictions idéologiques imaginables, annonçant un jour lutter contre « l’Occident collectif » et l’OTAN pour mieux se rapprocher des États-Unis le lendemain, face à l’Ukraine et à l’Europe. 

La population ukrainienne n’est pas prête à accepter qu’un dirigeant signe une paix sans garanties.

Guillaume Lancereau

7 — La fin de la guerre à l’horizon

L’un des principaux changements enregistrés dans les sondages porte sur la proximité de la fin du conflit. Selon l’institut Levada, 43 % des Russes sondés estiment désormais que la guerre ne durera désormais pas plus d’un an — 34 % seulement le pensaient en janvier dernier.

On observe un fossé croissant entre les partisans des négociations de paix et les personnes en faveur d’une prolongation du conflit (respectivement 59 % contre 31 % en février 2025, contre un rapport 50-40 % un an plus tôt), l’une des principales motivations citées étant les pertes humaines.

L’un des problèmes est que l’on ignore ce que la population perçoit de la situation sur les différents fronts — au-delà des cercueils qu’elle peut voir aléatoirement défiler dans les villages. On ne sait pas, par exemple, si les fortes pertes qu’enregistrent à l’heure actuelle les forces armées russes envoyées pour surprendre l’occupant ukrainien du côté de Soudja, dans la région de Koursk, parviennent à la connaissance de la population.

Les trois quarts des Russes interrogés sont convaincus que les hostilités se termineront sur une victoire russe, un chiffre stable depuis janvier 2023. Ainsi s’explique, du même coup, l’essentiel du soutien de la population à la guerre  : les Russes y sont favorables tant qu’ils la gagnent ou s’imaginent qu’ils vont assurément la gagner.

8 — La paix, à quelles conditions  ?

Aujourd’hui, le tiers des répondants estiment que, pour parvenir à un accord de paix, la Russie devra faire certaines concessions à l’Ukraine, soit 10 points de pourcentage de plus que dans les précédents sondages conduits entre février 2023 et septembre 2024. 

Pour autant, les trois quarts des Russes interrogés considèrent toujours comme inadmissible une restitution des Républiques populaires de Donetsk ou Lougansk ou des oblasts de Kherson et Zaporižžja en échange de la paix. De même, 80 % estiment que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN est inacceptable. La seule solution envisageable semble être le déploiement de forces de maintien de la paix le long de la ligne de contact, auquel s’opposent seulement 39 % des sondés. 

Quoi qu’il en soit, dans tous les cas évoqués, les résultats des sondages varient selon l’origine des propositions potentielles  : dès lors que l’une de ces propositions est présentée par les sondeurs comme une décision de Vladimir Poutine, elle obtient immédiatement une adhésion démultipliée. 

Les Russes sont favorables à la guerre tant qu’ils la gagnent ou s’imaginent qu’ils vont assurément la gagner.

Guillaume Lancereau

9 — Un regain du nationalisme

Malgré cette lassitude vis-à-vis du conflit, qui n’est donc pas encore un réel désir d’y mettre fin, on constate une cristallisation croissante du militarisme et du nationalisme. Pour la première fois depuis le début des années 2000, un sondage de Levada effectué au mois de janvier a révélé que la moitié des Russes interrogés (51 %) préféraient que la Russie soit avant tout « une grande puissance, crainte et respectée » plutôt qu’un pays au niveau de vie élevé, mais moins puissant militairement. Pendant vingt ans, de sondage en sondage, les partisans de l’option « niveau de vie » avaient toujours été 1,5 fois plus nombreux que ceux de l’option « grande puissance ».

Dans le même ordre d’idées, 55 % des personnes interrogées affirment que l’élément le plus important du point de vue de l’État russe est la puissance militaire, contre 45 % mettant la priorité sur la puissance économique — par comparaison, le même questionnaire adressé à la population des États-Unis a produit les résultats strictement inverses, avec 73 % en faveur du pouvoir économique.

10 — Une opinion russe toujours insaisissable

Peut-on véritablement connaître l’état de l’opinion publique russe  ? Plusieurs articles parus dans ces pages ont souligné les difficultés que rencontrent les pratiques ordinaires d’enquête dans un contexte autoritaire et répressif qui favorise le silence et la falsification des préférences. L’institut Russian Field a posé directement la question « Avez-vous peur de participer à des sondages » et observé que les Russes du « parti de la paix » répondaient trois fois plus souvent « oui » que ceux du « parti de la guerre ». 

La seule attitude rationnelle est sans doute celle qui consiste à se prémunir contre toute idée reçue d’un exceptionnalisme russe — tendance répandue parmi ceux qui croient au fantasme ethno-nationaliste, surtout lorsqu’il s’agit de la Russie. 

Les Russes ne sont ni un ensemble de 140 millions de va-t-en-guerre chauffés à blanc par la rhétorique nationaliste du pouvoir central et le souvenir de la Grande Guerre patriotique  ; ils ne sont pas non plus une majorité silencieuse, prête à se soulever à la moindre opportunité politique pour renverser le nouveau tsar  ; ils sont, comme le seraient peut-être les Européens à leur place, avant tout indifférents, mais suffisamment patriotes pour soutenir la guerre tant qu’ils ne la perdent pas.

L’article Comment Trump soude l’Ukraine : 10 points sur les opinions politiques pendant les négociations est apparu en premier sur Le Grand Continent.

08.03.2025 à 15:00

Comment le drone est devenu le char d’assaut de la guerre d’Ukraine, une conversation avec Taras Chmut

Matheo Malik

Analyste militaire et vétéran de l’ATO — l’opération anti-terroriste dans le Donbass —, les opinions et les analyses de Taras Chmut sont particulièrement influentes. Il dirige depuis 2020 l’une des organisations caritatives les plus importantes du pays, Come Back Alive, la première à avoir obtenu en 2022 le droit d’acheter des armes létales pour l’armée.

La guerre d’Ukraine est l’une des premières guerre des drones. Pourriez-vous revenir sur l’histoire que ces systèmes ont joué depuis le début du conflit ?

L’histoire des systèmes sans pilote dans le contexte de la guerre en Ukraine peut être articulée autour de plusieurs étapes clefs.

C’est au cours de la période 2014-2015 qu’émerge l’utilisation des drones sur le champ de bataille. À cette époque, l’Ukraine a commencé à déployer activement des systèmes sans pilote dans ses opérations militaires, bien que leur utilisation fût alors encore relativement restreinte.

Entre 2015 et 2017, les systèmes sans pilote ont connu un développement continu. Leur utilisation est devenue plus systématique et ces technologies ont été progressivement intégrées aux structures militaires. 

En 2018, un événement significatif s’est produit avec l’introduction du drone DJI Phantom-4, qui a considérablement amélioré l’efficacité de la reconnaissance et du soutien tactique sur le champ de bataille.

Blueprint d’un DJI Phantom

L’année suivante a été marquée par l’acquisition des premiers drones Bayraktar, représentant une avancée notable vers l’utilisation de technologies de drones plus modernes et plus puissantes.

Blueprint et coupe d’un Bayraktar

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 a marqué un tournant décisif dans l’intensification de l’utilisation des systèmes sans pilote. Les forces armées ukrainiennes ont été inondées d’un large éventail de drones de divers types, tels que  les Mavic, DJI, Autel, Matrice et autres. Parallèlement, le nombre de fabricants de drones ukrainiens a connu une croissance spectaculaire, tout comme celui des modèles occidentaux. Enfin, l’emploi de drones kamikazes, tels que les Switchblade et les Warmate, ainsi que des drones FPV, a commencé à prendre une ampleur significative.

Blueprint d’un drone Switchblade Blueprint d’un drone Warmate Blueprint d’un drone Switchblade Blueprint d’un drone Warmate

Au cours de l’été 2022, un événement important a été l’émergence du déploiement de drones pour la frappe en profondeur — phénomène qui est ensuite devenu très courant pour les frappes en profondeur contre des cibles ennemies. 

Dans la seconde moitié de 2022, des drones navals sont apparus sur le champ de bataille, et l’émergence de systèmes robotiques basés au sol et de drones bombardiers de nuit — à l’instar du Vampire — a commencé. 

[image de drones navals]

Extrait du livret du drone naval Magura V5.

En 2023 et 2024, ces technologies ont continué d’évoluer : l’utilisation de drones aériens FPV, de drones terrestres et de drones bombardiers de nuit s’est intensifiée.

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 a marqué un tournant décisif dans l’intensification de l’utilisation des systèmes sans pilote.

Taras Chmut L’évolution des systèmes sans pilote, utilisant notamment l’intelligence artificielle, a permis à l’Ukraine d’évincer la flotte russe, néanmoins ce sont toujours des soldats qui se trouvent dans les tranchées et qui restent l’unité combattante principale. Dans quelle mesure la robotique peut-elle remplacer la composante humaine dans l’armée ? 

Dans l’idéal, le soldat devrait complètement sortir du champ de bataille. La guerre que nous menons actuellement montre que l’écart entre les ennemis se creuse parce que les tirs de manœuvre deviennent plus rapides, plus profonds et moins coûteux. Si auparavant, au niveau du bataillon, vous disposiez d’un mortier de 120 mm d’une portée effective de 5 à 7 kilomètres, vous avez désormais des drones qui peuvent opérer à une distance de 10 à 15 kilomètres. C’est un outil bon marché qui peut partiellement remplacer le soldat : travailler sur l’équipement, l’infanterie, les fortifications, les mines, fournir un soutien logistique, etc. C’est un outil très flexible.

Un autre aspect important réside dans l’apparition de nouveaux moyens, tels que les drones bombardiers de nuit et les systèmes sans pilote, aux différents niveaux — bataillon, brigade, etc. Ces dispositifs assurent 30 à 40 % des opérations de logistique et de minage. Les pertes sont considérables, non seulement en raison de l’utilisation directe des drones, mais également en raison des actions connexes, telles que le minage des zones, la reconnaissance des itinéraires durant la journée et le déploiement de mines pendant la nuit. Grâce aux drones, même la nuit, l’ennemi est confronté à des explosions, ce qui a un impact significatif sur la conduite des opérations militaires. L’Occident n’est pas du tout préparé à ce type de guerre.

Dans ces circonstances, la distance entre les camps des deux adversaires s’accroît, car aucune d’entre elles ne dispose d’une capacité suffisante pour s’emparer de l’espace opérationnel, créant un paradoxe similaire à ce qu’on pouvait observer pendant la Première Guerre mondiale.

Quelles sont les difficultés rencontrées par la partie ukrainienne dans cette confrontation ?

Nous assistons aujourd’hui à l’évolution des contre-mesures telles que la guerre électronique et le renseignement électronique, ainsi qu’à l’automatisation de leur fonctionnement et de leur combinaison. 

Toutefois, nos propres systèmes de guerre électronique nous causent parfois plus de tort que ceux des Russes. Chaque soldat dispose de sa propre station de guerre électronique qu’il peut activer à n’importe quel moment, perturbant ainsi nos propres drones FPV… Nous subissons des pertes importantes d’équipements même en dehors de la ligne de contact, ce qui constitue un problème majeur. Cette situation résulte également de nos pertes considérables face aux drones FPV russes, nécessitant une réaction urgente. Ce problème est grave, car nous perdons ainsi une part significative de notre matériel et de notre potentiel, et des mesures correctives s’imposent.

Grâce aux drones, même la nuit, l’ennemi est confronté à des explosions, ce qui a un impact significatif sur la conduite des opérations militaires. L’Occident n’est pas du tout préparé à ce type de guerre.

Taras Chmut Dans la course aux armements, les Ukrainiens ont accès à la technologie occidentale, tandis que les Russes ont accès à la technologie chinoise ou iranienne. Qui a le plus grand potentiel de développement dans cette nouvelle situation ?

L’Occident a évidemment plus de potentiel. Mais la rapidité et la flexibilité sont davantage du côté de la Russie et de ses partenaires. La bureaucratisation des processus dans les démocraties, par opposition à la rapidité de prise de décision dans les régimes autoritaires, est essentielle. Les régimes autoritaires peuvent s’agrandir rapidement, et si une usine ne répond pas à une norme, son personnel peut se retrouver demain dans les tranchées. Les pays autoritaires sont toujours plus rapides dans ce domaine, car dans ces pays, soit vous le faites, soit vous êtes puni et fusillé.

Cela serait impossible en Europe. Il y a trop de procédures d’approbation et de divergences de points de vue, ce qui ralentit considérablement le processus. Cette lenteur européenne coûte des vies à l’Ukraine. Si l’Europe devait combattre directement la Russie, les conséquences pourraient être extrêmement négatives.

Néanmoins, des changements sont en cours, notamment le retour de la conscription dans de nombreux pays, l’augmentation des budgets militaires, l’achat accru de munitions et la prise de conscience qu’une armée réduite ne peut suffire à une guerre de grande envergure ; elle doit nécessairement être plus importante en termes d’effectifs. Globalement, la tendance en Europe est à la remilitarisation.

En ce qui concerne notre fondation, ces dernières années, nous privilégions l’achat de drones en Ukraine, car ils sont les meilleurs sur le marché. Ils sont trois fois supérieurs aux drones européens en termes de prix et de performances. Les drones FPV ukrainiens ont également atteint un niveau de sophistication élevé. Nous avons débuté avec des drones chinois, mais, malheureusement, les modèles FPV prêts à l’emploi ne répondent pas entièrement à nos attentes, nécessitant des modifications personnalisées. Aujourd’hui, nous préférons collaborer avec les fabricants ukrainiens, qui offrent une personnalisation actualisée, un service de garantie, ainsi que la possibilité de réaliser des ajustements spécifiques.

Nous privilégions l’achat de drones en Ukraine, car ils sont les meilleurs sur le marché. Ils sont trois fois supérieurs aux drones européens en termes de prix et de performances.

Taras Chmut Les fabricants ukrainiens sont-ils désormais la principale source d’approvisionnement pour tous les types de drones ?

Non, le Mavic et l’Autel restent les principaux drones de reconnaissance et de surveillance et, dans une certaine mesure, bombardiers.

Cependant, lorsqu’il s’agit de « fotoliot » — les drones servant à la prise de vues — et de drones de reconnaissance tactique au niveau de la brigade, les drones ukrainiens dominent. Parmi les modèles étrangers, seuls quelques-uns sont largement utilisés, comme le Vector. Par ailleurs, le Puma était autrefois populaire mais son utilisation est désormais limitée en raison de son prix élevé.

Un drone Vector Blueprint d’un drone Puma Un drone Vector Blueprint d’un drone Puma

Au niveau opérationnel et tactique, la situation est à peu près la même.

Des drones ukrainiens et étrangers sont utilisés, tels que le Scaneagle, le PD-2 ukrainien, le Raybird-3 et divers modèles européens.

En ce qui concerne la gamme des drones d’attaque, tels que le Bayraktar TB-2, l’Ukraine n’est pas encore prête à proposer quoi que ce soit. Je ne suis même pas certain que quelqu’un soit en train d’en développer.

L’Ukraine produit néanmoins des drones Bayraktar conjointement avec la Turquie…

Oui, nous nous efforçons de mettre cela en œuvre. 

C’est un processus très complexe qui se poursuit depuis plusieurs années mais, dans l’ensemble, il s’agit d’une évolution positive pour nous. Cette démarche élève le niveau du marché et nous permet de lancer de nouveaux produits dans des catégories que nous ne maîtrisons pas encore. C’est une initiative pertinente, car elle contribuera à l’amélioration de notre culture de production, à la création de nouveaux emplois, et nous permettra de produire des drones destinés à des pays tiers.

Nous continuons par ailleurs à utiliser activement le Bayraktar TB-2. Contrairement à son emploi au début de l’invasion à grande échelle, il est aujourd’hui principalement utilisé pour la reconnaissance — cela ne signifie toutefois pas qu’à l’avenir il ne reprendra pas sa fonction de frappe.

Qu’en est-il de l’efficacité des drones terrestres et maritimes ?

La situation des drones terrestres est plus complexe. La plupart des produits, malheureusement, ne fonctionnent pas aussi efficacement que prévu et nécessitent encore des améliorations. Par exemple, les drones introduits au moment du lancement de la Force de systèmes sans pilote doivent être davantage perfectionnés, tout comme les tactiques d’utilisation, la formation du personnel et l’architecture des unités militaires. Il s’agit d’un système complexe. Tandis que les capacités de reconnaissance et de frappe évoluent depuis 2015, le domaine des drones terrestres est relativement récent et n’existe que depuis environ deux ans.

Les drones kamikazes présentent une complexité moindre et fonctionnent généralement très bien. Ils sont opérationnels et en constante évolution.

Taras Chmut

Si l’on prend l’exemple d’un drone de déminage, il doit être intégré dans une certaine structure et disposer de son propre personnel. Il est nécessaire de développer des tactiques pour son utilisation, de fournir l’équipement nécessaire, le transport et le personnel formé. Le type de drone lui-même doit également être adapté à des tâches spécifiques : déminage de mines antipersonnel, de mines antichars, etc. Il est important de connaître sa durée de vie explosive, son niveau de résistance à la guerre électronique et ce qu’il faut faire si le drone explose, tombe en panne ou est détruit. Des questions se posent également sur son coût, sa résistance aux impacts, etc. Il s’agit d’un système très complexe comportant de nombreux aspects.

La situation des drones maritimes est plus favorable. Les drones kamikazes présentent une complexité moindre et fonctionnent généralement très bien. Ils sont opérationnels et en constante évolution. Il existe plusieurs fabricants et une certaine concurrence interne, ce qui rend ce secteur relativement dynamique. Les drones terrestres kamikazes, bien qu’également jetables, sont aussi efficaces dans leur domaine. En revanche, les drones réutilisables rencontrent certains problèmes.

La Force des systèmes sans pilote s’occupe-t-elle de tous les types de systèmes sans pilote, du Mavic au Bayraktar en passant par les drones terrestres et maritimes ?

Pas exactement. Les Bayraktar étant des systèmes d’aviation, ils sont actuellement opérés par la 383e brigade des systèmes d’aviation sans pilote. La situation des drones maritimes est plus délicate : ils sont utilisés par le GUR (Direction principale du renseignement), le SBU (Service de sécurité de l’Ukraine) et la marine ukrainienne. Ils jouent ici un rôle plus secondaire, mais restent importants.

Les forces armées ukrainiennes disposent actuellement de nombreux types de drones en service. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une manifestation de diversité et de polyvalence, ou plutôt d’un manque d’uniformisation ? 

Il est évident qu’il est nécessaire d’unifier les drones, de normaliser les exigences qui les concernent, et de développer des normes et des typologies spécifiques. Cela constitue l’une des missions du commandement unifié. Toutefois, il est important de noter que le marché des drones est en pleine émergence et formation. Une plus grande diversité d’acteurs sur le marché entraîne une concurrence accrue, ce qui stimule le développement de solutions locales, améliore la qualité et accélère les processus.

Il n’est pas utile d’avoir seulement quelques grands acteurs comme Lockheed Martin. Il est préférable d’avoir une vingtaine d’entreprises de taille moyenne qui, à terme, pourront vendre leurs produits à l’international, attirer des spécialistes de premier plan, créer de nouveaux créneaux et investir dans la formation et l’éducation. Actuellement, le marché est très fragmenté, avec environ 300 à 500 fabricants de véhicules sans pilote, selon les critères de comptage, dont une vingtaine de grandes entreprises dans ce secteur.

Il n’est pas utile d’avoir seulement quelques grands acteurs comme Lockheed Martin. Il est préférable d’avoir une vingtaine d’entreprises de taille moyenne qui, à terme, pourront vendre leurs produits à l’international.

Taras Chmut Quel est le potentiel d’exportation des drones ukrainiens, compte tenu des besoins propres de l’Ukraine pendant la phase active de la guerre ?

Il est très élevé. Actuellement, nous utilisons environ 40 % de notre capacité de production. L’ouverture des exportations peut considérablement stimuler le développement de cette industrie en augmentant les fonds de roulement, les recettes en devises, l’ouverture de nouveaux marchés et l’accès à des technologies supplémentaires. Elle permettra également de tester davantage de produits dans différents environnements, sur différents marchés et avec différents composants.

Quel rôle jouent les drones dans les activités de votre fondation Come Back Alive, en particulier en ce qui concerne la hiérarchie des besoins de l’armée ukrainienne ? 

La demande la plus importante pour la fondation concerne actuellement les nouveaux pick-up, qui occupent la première place. Ces véhicules sont essentiels pour les armes d’infanterie collective. En deuxième position figurent les mortiers de 82 et 120 mm, les mitrailleuses lourdes, ainsi que les lance-grenades portatifs et automatiques. Les drones Mavic de tous types, notamment ceux équipés de caméras thermiques (3T) et leurs composants, y compris les batteries, se classent en troisième position. Nous développons des postes de commandement pour les drones, des stations de commandement pour les systèmes de missiles antiaériens, des équipements de communication et d’autres projets similaires. Il s’agit d’un vaste écosystème qui nécessite un entretien constant.

Pour utiliser efficacement les drones FPV, le gouvernement peut fournir les drones eux-mêmes, mais il est également nécessaire de mettre en place toute l’infrastructure associée. Cela inclut des postes de soudure, du matériel d’atelier, des munitions, des camionnettes, des imprimantes 3D ainsi que les matériaux nécessaires à leur fonctionnement, et l’accès à Internet par satellite (comme Starlink), des ordinateurs portables puissants, des téléviseurs, des générateurs, des alimentations sans interruption (UPS), et d’autres équipements connexes. Par exemple, un chauffeur de camionnette a besoin de veilleuses, de radios, de Starlink, et d’autres équipements de communication. Bien que l’État fournisse l’équipement de base, nous sommes responsables de l’ensemble de l’écosystème nécessaire à l’opération.

Sur cette photo fournie par le service de presse de la 65e brigade mécanisée ukrainienne le 19 novembre 2024, un soldat ukrainien lance un drone lors d’un entraînement sur un polygone dans la région de Zaporijia, en Ukraine. © Andriy Andriyenko/65e brigade mécanisée ukrainienne via AP Un drone est lancé lors d’une opération de la police haïtienne et du MSS contre des gangs armés le 28 novembre 2024 à Port-au-Prince. © Noel/ZUMA Press Wire/Shutterstock Sur cette photo fournie par le service de presse de la 65e brigade mécanisée ukrainienne le 19 novembre 2024, un soldat ukrainien lance un drone lors d’un entraînement sur un polygone dans la région de Zaporijia, en Ukraine. © Andriy Andriyenko/65e brigade mécanisée ukrainienne via AP Un drone est lancé lors d’une opération de la police haïtienne et du MSS contre des gangs armés le 28 novembre 2024 à Port-au-Prince. © Noel/ZUMA Press Wire/Shutterstock

Nous créons de tels écosystèmes à des fins différentes. Par exemple, nous avons eu le projet « bras longs des TrO » (Довгі руки ТРО) pour fournir des mortiers de 120 mm aux Forces de défense territoriales ; le projet de défense aérienne Pack the Sky avec Nova Poshta ; nous avons créé un système de gestion des communications pour le complexe militaro-industriel du Centre et une solution de déminage pour le commandement des forces de soutien.

Actuellement, nous utilisons environ 40 % de notre capacité de production. L’ouverture des exportations peut considérablement stimuler le développement de cette industrie

Taras Chmut Pourriez-vous décrire plus en détail l’écosystème du complexe industriel du Centre ?

En Ukraine, il existe quatre commandements aériens : Ouest, Est, Centre et Sud. Nous avons fourni un système de communication, d’échange d’informations, ainsi que de commandement et de contrôle pour le commandement aérien du Centre. Ce système est conçu pour couvrir tous les niveaux, de la brigade jusqu’aux véhicules de combat individuels.

Il comprend des postes de commandement mobiles au niveau de la brigade, des postes de commandement fixes ou mobiles et des équipements de communication au niveau des batteries de tir ou des divisions, ainsi qu’au niveau des groupes de tir mobiles individuels. L’ensemble de cette structure fonctionne de manière intégrée, où les moyens de renseignement, tels que les systèmes radar, et les moyens de destruction, tels que les systèmes de missiles antiaériens, l’artillerie ou les groupes de tir mobiles, sont réunis dans un système unifié de communication et de contrôle.

En conséquence, nous avons considérablement amélioré l’efficacité des défenses aériennes, réduisant le délai entre la détection d’une cible et l’ordre de sa destruction — de plusieurs minutes à quelques secondes. Nous avons également renforcé la résilience des communications, assuré une protection contre les interférences électromagnétiques, amélioré la mobilité et pris en compte d’autres facteurs cruciaux pour la survie des défenses aériennes sur le champ de bataille.

Vous faites partie du mouvement des volontaires, qui joue un rôle très important en Ukraine. Comment décririez-vous ce phénomène ? 

Globalement, les volontaires sont souvent impliqués dans l’aide humanitaire, tandis que le secteur privé ou l’État s’occupent des affaires militaires. Le mouvement volontaire ukrainien est un phénomène singulier : il est caractérisé par une association spontanée de personnes qui, dans des périodes de crise, peuvent se structurer en grandes institutions.

En Russie, un tel mouvement n’existe pas parce qu’il n’y a pas de société civile. La Russie mène une guerre d’agression, et la population proactive a été artificiellement éliminée.

En revanche, l’Ukraine bénéficie d’un héritage historique lié aux Cosaques, où les individus ont toujours valorisé la liberté, le dynamisme et l’esprit rebelle. En période de crise, les Ukrainiens se mobilisent rapidement, s’unissent pour résoudre les problèmes ensemble, avant de se quereller.

Ce mouvement de volontariat est né lors de l’invasion russe de 2014 et a constitué la base de ce que nous observons aujourd’hui. Le 24 février 2022, il a connu une multiplication par centaines en raison de l’intensification des défis et des problèmes. Au fil du temps, ce mouvement s’est étendu à divers domaines, tels que l’aide humanitaire, le soutien aux anciens combattants, l’accompagnement des familles, les soins aux animaux, etc.

Il représente une véritable manifestation de la société civile et l’Ukraine se distingue dans ce domaine par rapport à de nombreux pays occidentaux. Les citoyens participent activement à l’élaboration de l’avenir du pays et exercent une influence significative sur le gouvernement. Ce phénomène est largement facilité par les réseaux sociaux tels que Facebook, qui deviennent des outils permettant à la société civile d’exercer une pression directe sur le gouvernement pour qu’il réagisse.

L’Ukraine bénéficie d’un héritage historique lié aux Cosaques, où les individus ont toujours valorisé la liberté, le dynamisme et l’esprit rebelle. En période de crise, les Ukrainiens se mobilisent rapidement, s’unissent pour résoudre les problèmes ensemble, avant de se quereller.

Taras Chmut Comment le mouvement des volontaires a-t-il évolué depuis l’invasion à grande échelle ?

Le mouvement des volontaires a connu un développement considérable. Son champ d’action s’est élargi pour inclure les achats internationaux et le travail avec des armements. De grands projets complexes ont vu le jour, accompagnés d’un soutien institutionnel systémique de la part de l’État, ce qui n’était pas le cas auparavant. Contrairement à une époque où les fonds alloués aux organisations de volontaires étaient des dizaines, voire des centaines, de fois inférieurs à ceux d’aujourd’hui, ces organisations exercent désormais une influence significative sur la guerre et sur l’Ukraine dans son ensemble.

Le nombre de grandes fondations n’a pas connu d’augmentation significative, mais le nombre d’initiatives locales a été multiplié. Cette évolution s’explique par le fait qu’un grand nombre de personnes sont mobilisés, notamment les parents ou amis de ceux qui servent et combattent, ce qui suscite un désir de soutien. Cela a donné lieu à la création de rassemblements locaux, de groupes communautaires et d’initiatives ponctuelles, où le facteur personnel joue un rôle prépondérant.

Des militaires ukrainiens du renseignement de la défense se préparent à lancer des drones à longue portée An-196 Liutyi dans un lieu tenu secret, Ukraine, 28 février 2025. © Photo AP/Evgeniy Maloletka Comment voyez-vous le rôle de fondations aussi importantes que Come Back Alive et d’autres fondations caritatives après la fin de la guerre ? Il est évidemment difficile d’en parler aujourd’hui — mais qu’arrivera-t-il à la composante militaire après l’arrêt des combats ?

Tout d’abord, il n’est pas possible de prévoir avec précision quand et comment la guerre prendra fin.

Deuxièmement, même avant le conflit, environ 70 % de notre activité n’était pas directement liée aux opérations militaires. 

Nous nous consacrions à l’analyse, à la recherche politique et aux projets pour les anciens combattants. Il est clair qu’après la guerre, nous reprendrons ces activités et continuerons à les développer.

Nous maintiendrons également notre travail auprès de la population civile. Toutefois, il est important de rester réaliste : il est peu probable que la Russie disparaisse de la carte du monde. Tant que la Russie existera, elle constituera une menace, et nous devrons nous y préparer. Malheureusement, le travail ne manquera pas, même après la fin du conflit.

L’article Comment le drone est devenu le char d’assaut de la guerre d’Ukraine, une conversation avec Taras Chmut est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (4929 mots)

Analyste militaire et vétéran de l’ATO — l’opération anti-terroriste dans le Donbass —, les opinions et les analyses de Taras Chmut sont particulièrement influentes. Il dirige depuis 2020 l’une des organisations caritatives les plus importantes du pays, Come Back Alive, la première à avoir obtenu en 2022 le droit d’acheter des armes létales pour l’armée.

La guerre d’Ukraine est l’une des premières guerre des drones. Pourriez-vous revenir sur l’histoire que ces systèmes ont joué depuis le début du conflit ?

L’histoire des systèmes sans pilote dans le contexte de la guerre en Ukraine peut être articulée autour de plusieurs étapes clefs.

C’est au cours de la période 2014-2015 qu’émerge l’utilisation des drones sur le champ de bataille. À cette époque, l’Ukraine a commencé à déployer activement des systèmes sans pilote dans ses opérations militaires, bien que leur utilisation fût alors encore relativement restreinte.

Entre 2015 et 2017, les systèmes sans pilote ont connu un développement continu. Leur utilisation est devenue plus systématique et ces technologies ont été progressivement intégrées aux structures militaires. 

En 2018, un événement significatif s’est produit avec l’introduction du drone DJI Phantom-4, qui a considérablement amélioré l’efficacité de la reconnaissance et du soutien tactique sur le champ de bataille.

Blueprint d’un DJI Phantom

L’année suivante a été marquée par l’acquisition des premiers drones Bayraktar, représentant une avancée notable vers l’utilisation de technologies de drones plus modernes et plus puissantes.

Blueprint et coupe d’un Bayraktar

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 a marqué un tournant décisif dans l’intensification de l’utilisation des systèmes sans pilote. Les forces armées ukrainiennes ont été inondées d’un large éventail de drones de divers types, tels que  les Mavic, DJI, Autel, Matrice et autres. Parallèlement, le nombre de fabricants de drones ukrainiens a connu une croissance spectaculaire, tout comme celui des modèles occidentaux. Enfin, l’emploi de drones kamikazes, tels que les Switchblade et les Warmate, ainsi que des drones FPV, a commencé à prendre une ampleur significative.

Blueprint d’un drone Switchblade
Blueprint d’un drone Warmate

Au cours de l’été 2022, un événement important a été l’émergence du déploiement de drones pour la frappe en profondeur — phénomène qui est ensuite devenu très courant pour les frappes en profondeur contre des cibles ennemies. 

Dans la seconde moitié de 2022, des drones navals sont apparus sur le champ de bataille, et l’émergence de systèmes robotiques basés au sol et de drones bombardiers de nuit — à l’instar du Vampire — a commencé. 

[image de drones navals]

Extrait du livret du drone naval Magura V5.

En 2023 et 2024, ces technologies ont continué d’évoluer : l’utilisation de drones aériens FPV, de drones terrestres et de drones bombardiers de nuit s’est intensifiée.

L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 a marqué un tournant décisif dans l’intensification de l’utilisation des systèmes sans pilote.

Taras Chmut

L’évolution des systèmes sans pilote, utilisant notamment l’intelligence artificielle, a permis à l’Ukraine d’évincer la flotte russe, néanmoins ce sont toujours des soldats qui se trouvent dans les tranchées et qui restent l’unité combattante principale. Dans quelle mesure la robotique peut-elle remplacer la composante humaine dans l’armée ? 

Dans l’idéal, le soldat devrait complètement sortir du champ de bataille. La guerre que nous menons actuellement montre que l’écart entre les ennemis se creuse parce que les tirs de manœuvre deviennent plus rapides, plus profonds et moins coûteux. Si auparavant, au niveau du bataillon, vous disposiez d’un mortier de 120 mm d’une portée effective de 5 à 7 kilomètres, vous avez désormais des drones qui peuvent opérer à une distance de 10 à 15 kilomètres. C’est un outil bon marché qui peut partiellement remplacer le soldat : travailler sur l’équipement, l’infanterie, les fortifications, les mines, fournir un soutien logistique, etc. C’est un outil très flexible.

Un autre aspect important réside dans l’apparition de nouveaux moyens, tels que les drones bombardiers de nuit et les systèmes sans pilote, aux différents niveaux — bataillon, brigade, etc. Ces dispositifs assurent 30 à 40 % des opérations de logistique et de minage. Les pertes sont considérables, non seulement en raison de l’utilisation directe des drones, mais également en raison des actions connexes, telles que le minage des zones, la reconnaissance des itinéraires durant la journée et le déploiement de mines pendant la nuit. Grâce aux drones, même la nuit, l’ennemi est confronté à des explosions, ce qui a un impact significatif sur la conduite des opérations militaires. L’Occident n’est pas du tout préparé à ce type de guerre.

Dans ces circonstances, la distance entre les camps des deux adversaires s’accroît, car aucune d’entre elles ne dispose d’une capacité suffisante pour s’emparer de l’espace opérationnel, créant un paradoxe similaire à ce qu’on pouvait observer pendant la Première Guerre mondiale.

Quelles sont les difficultés rencontrées par la partie ukrainienne dans cette confrontation ?

Nous assistons aujourd’hui à l’évolution des contre-mesures telles que la guerre électronique et le renseignement électronique, ainsi qu’à l’automatisation de leur fonctionnement et de leur combinaison. 

Toutefois, nos propres systèmes de guerre électronique nous causent parfois plus de tort que ceux des Russes. Chaque soldat dispose de sa propre station de guerre électronique qu’il peut activer à n’importe quel moment, perturbant ainsi nos propres drones FPV… Nous subissons des pertes importantes d’équipements même en dehors de la ligne de contact, ce qui constitue un problème majeur. Cette situation résulte également de nos pertes considérables face aux drones FPV russes, nécessitant une réaction urgente. Ce problème est grave, car nous perdons ainsi une part significative de notre matériel et de notre potentiel, et des mesures correctives s’imposent.

Grâce aux drones, même la nuit, l’ennemi est confronté à des explosions, ce qui a un impact significatif sur la conduite des opérations militaires. L’Occident n’est pas du tout préparé à ce type de guerre.

Taras Chmut

Dans la course aux armements, les Ukrainiens ont accès à la technologie occidentale, tandis que les Russes ont accès à la technologie chinoise ou iranienne. Qui a le plus grand potentiel de développement dans cette nouvelle situation ?

L’Occident a évidemment plus de potentiel. Mais la rapidité et la flexibilité sont davantage du côté de la Russie et de ses partenaires. La bureaucratisation des processus dans les démocraties, par opposition à la rapidité de prise de décision dans les régimes autoritaires, est essentielle. Les régimes autoritaires peuvent s’agrandir rapidement, et si une usine ne répond pas à une norme, son personnel peut se retrouver demain dans les tranchées. Les pays autoritaires sont toujours plus rapides dans ce domaine, car dans ces pays, soit vous le faites, soit vous êtes puni et fusillé.

Cela serait impossible en Europe. Il y a trop de procédures d’approbation et de divergences de points de vue, ce qui ralentit considérablement le processus. Cette lenteur européenne coûte des vies à l’Ukraine. Si l’Europe devait combattre directement la Russie, les conséquences pourraient être extrêmement négatives.

Néanmoins, des changements sont en cours, notamment le retour de la conscription dans de nombreux pays, l’augmentation des budgets militaires, l’achat accru de munitions et la prise de conscience qu’une armée réduite ne peut suffire à une guerre de grande envergure ; elle doit nécessairement être plus importante en termes d’effectifs. Globalement, la tendance en Europe est à la remilitarisation.

En ce qui concerne notre fondation, ces dernières années, nous privilégions l’achat de drones en Ukraine, car ils sont les meilleurs sur le marché. Ils sont trois fois supérieurs aux drones européens en termes de prix et de performances. Les drones FPV ukrainiens ont également atteint un niveau de sophistication élevé. Nous avons débuté avec des drones chinois, mais, malheureusement, les modèles FPV prêts à l’emploi ne répondent pas entièrement à nos attentes, nécessitant des modifications personnalisées. Aujourd’hui, nous préférons collaborer avec les fabricants ukrainiens, qui offrent une personnalisation actualisée, un service de garantie, ainsi que la possibilité de réaliser des ajustements spécifiques.

Nous privilégions l’achat de drones en Ukraine, car ils sont les meilleurs sur le marché. Ils sont trois fois supérieurs aux drones européens en termes de prix et de performances.

Taras Chmut

Les fabricants ukrainiens sont-ils désormais la principale source d’approvisionnement pour tous les types de drones ?

Non, le Mavic et l’Autel restent les principaux drones de reconnaissance et de surveillance et, dans une certaine mesure, bombardiers.

Cependant, lorsqu’il s’agit de « fotoliot » — les drones servant à la prise de vues — et de drones de reconnaissance tactique au niveau de la brigade, les drones ukrainiens dominent. Parmi les modèles étrangers, seuls quelques-uns sont largement utilisés, comme le Vector. Par ailleurs, le Puma était autrefois populaire mais son utilisation est désormais limitée en raison de son prix élevé.

Un drone Vector
Blueprint d’un drone Puma

Au niveau opérationnel et tactique, la situation est à peu près la même.

Des drones ukrainiens et étrangers sont utilisés, tels que le Scaneagle, le PD-2 ukrainien, le Raybird-3 et divers modèles européens.

En ce qui concerne la gamme des drones d’attaque, tels que le Bayraktar TB-2, l’Ukraine n’est pas encore prête à proposer quoi que ce soit. Je ne suis même pas certain que quelqu’un soit en train d’en développer.

L’Ukraine produit néanmoins des drones Bayraktar conjointement avec la Turquie…

Oui, nous nous efforçons de mettre cela en œuvre. 

C’est un processus très complexe qui se poursuit depuis plusieurs années mais, dans l’ensemble, il s’agit d’une évolution positive pour nous. Cette démarche élève le niveau du marché et nous permet de lancer de nouveaux produits dans des catégories que nous ne maîtrisons pas encore. C’est une initiative pertinente, car elle contribuera à l’amélioration de notre culture de production, à la création de nouveaux emplois, et nous permettra de produire des drones destinés à des pays tiers.

Nous continuons par ailleurs à utiliser activement le Bayraktar TB-2. Contrairement à son emploi au début de l’invasion à grande échelle, il est aujourd’hui principalement utilisé pour la reconnaissance — cela ne signifie toutefois pas qu’à l’avenir il ne reprendra pas sa fonction de frappe.

Qu’en est-il de l’efficacité des drones terrestres et maritimes ?

La situation des drones terrestres est plus complexe. La plupart des produits, malheureusement, ne fonctionnent pas aussi efficacement que prévu et nécessitent encore des améliorations. Par exemple, les drones introduits au moment du lancement de la Force de systèmes sans pilote doivent être davantage perfectionnés, tout comme les tactiques d’utilisation, la formation du personnel et l’architecture des unités militaires. Il s’agit d’un système complexe. Tandis que les capacités de reconnaissance et de frappe évoluent depuis 2015, le domaine des drones terrestres est relativement récent et n’existe que depuis environ deux ans.

Les drones kamikazes présentent une complexité moindre et fonctionnent généralement très bien. Ils sont opérationnels et en constante évolution.

Taras Chmut

Si l’on prend l’exemple d’un drone de déminage, il doit être intégré dans une certaine structure et disposer de son propre personnel. Il est nécessaire de développer des tactiques pour son utilisation, de fournir l’équipement nécessaire, le transport et le personnel formé. Le type de drone lui-même doit également être adapté à des tâches spécifiques : déminage de mines antipersonnel, de mines antichars, etc. Il est important de connaître sa durée de vie explosive, son niveau de résistance à la guerre électronique et ce qu’il faut faire si le drone explose, tombe en panne ou est détruit. Des questions se posent également sur son coût, sa résistance aux impacts, etc. Il s’agit d’un système très complexe comportant de nombreux aspects.

La situation des drones maritimes est plus favorable. Les drones kamikazes présentent une complexité moindre et fonctionnent généralement très bien. Ils sont opérationnels et en constante évolution. Il existe plusieurs fabricants et une certaine concurrence interne, ce qui rend ce secteur relativement dynamique. Les drones terrestres kamikazes, bien qu’également jetables, sont aussi efficaces dans leur domaine. En revanche, les drones réutilisables rencontrent certains problèmes.

La Force des systèmes sans pilote s’occupe-t-elle de tous les types de systèmes sans pilote, du Mavic au Bayraktar en passant par les drones terrestres et maritimes ?

Pas exactement. Les Bayraktar étant des systèmes d’aviation, ils sont actuellement opérés par la 383e brigade des systèmes d’aviation sans pilote. La situation des drones maritimes est plus délicate : ils sont utilisés par le GUR (Direction principale du renseignement), le SBU (Service de sécurité de l’Ukraine) et la marine ukrainienne. Ils jouent ici un rôle plus secondaire, mais restent importants.

Les forces armées ukrainiennes disposent actuellement de nombreux types de drones en service. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une manifestation de diversité et de polyvalence, ou plutôt d’un manque d’uniformisation ? 

Il est évident qu’il est nécessaire d’unifier les drones, de normaliser les exigences qui les concernent, et de développer des normes et des typologies spécifiques. Cela constitue l’une des missions du commandement unifié. Toutefois, il est important de noter que le marché des drones est en pleine émergence et formation. Une plus grande diversité d’acteurs sur le marché entraîne une concurrence accrue, ce qui stimule le développement de solutions locales, améliore la qualité et accélère les processus.

Il n’est pas utile d’avoir seulement quelques grands acteurs comme Lockheed Martin. Il est préférable d’avoir une vingtaine d’entreprises de taille moyenne qui, à terme, pourront vendre leurs produits à l’international, attirer des spécialistes de premier plan, créer de nouveaux créneaux et investir dans la formation et l’éducation. Actuellement, le marché est très fragmenté, avec environ 300 à 500 fabricants de véhicules sans pilote, selon les critères de comptage, dont une vingtaine de grandes entreprises dans ce secteur.

Il n’est pas utile d’avoir seulement quelques grands acteurs comme Lockheed Martin. Il est préférable d’avoir une vingtaine d’entreprises de taille moyenne qui, à terme, pourront vendre leurs produits à l’international.

Taras Chmut

Quel est le potentiel d’exportation des drones ukrainiens, compte tenu des besoins propres de l’Ukraine pendant la phase active de la guerre ?

Il est très élevé. Actuellement, nous utilisons environ 40 % de notre capacité de production. L’ouverture des exportations peut considérablement stimuler le développement de cette industrie en augmentant les fonds de roulement, les recettes en devises, l’ouverture de nouveaux marchés et l’accès à des technologies supplémentaires. Elle permettra également de tester davantage de produits dans différents environnements, sur différents marchés et avec différents composants.

Quel rôle jouent les drones dans les activités de votre fondation Come Back Alive, en particulier en ce qui concerne la hiérarchie des besoins de l’armée ukrainienne ? 

La demande la plus importante pour la fondation concerne actuellement les nouveaux pick-up, qui occupent la première place. Ces véhicules sont essentiels pour les armes d’infanterie collective. En deuxième position figurent les mortiers de 82 et 120 mm, les mitrailleuses lourdes, ainsi que les lance-grenades portatifs et automatiques. Les drones Mavic de tous types, notamment ceux équipés de caméras thermiques (3T) et leurs composants, y compris les batteries, se classent en troisième position. Nous développons des postes de commandement pour les drones, des stations de commandement pour les systèmes de missiles antiaériens, des équipements de communication et d’autres projets similaires. Il s’agit d’un vaste écosystème qui nécessite un entretien constant.

Pour utiliser efficacement les drones FPV, le gouvernement peut fournir les drones eux-mêmes, mais il est également nécessaire de mettre en place toute l’infrastructure associée. Cela inclut des postes de soudure, du matériel d’atelier, des munitions, des camionnettes, des imprimantes 3D ainsi que les matériaux nécessaires à leur fonctionnement, et l’accès à Internet par satellite (comme Starlink), des ordinateurs portables puissants, des téléviseurs, des générateurs, des alimentations sans interruption (UPS), et d’autres équipements connexes. Par exemple, un chauffeur de camionnette a besoin de veilleuses, de radios, de Starlink, et d’autres équipements de communication. Bien que l’État fournisse l’équipement de base, nous sommes responsables de l’ensemble de l’écosystème nécessaire à l’opération.

Sur cette photo fournie par le service de presse de la 65e brigade mécanisée ukrainienne le 19 novembre 2024, un soldat ukrainien lance un drone lors d’un entraînement sur un polygone dans la région de Zaporijia, en Ukraine. © Andriy Andriyenko/65e brigade mécanisée ukrainienne via AP
Un drone est lancé lors d’une opération de la police haïtienne et du MSS contre des gangs armés le 28 novembre 2024 à Port-au-Prince. © Noel/ZUMA Press Wire/Shutterstock

Nous créons de tels écosystèmes à des fins différentes. Par exemple, nous avons eu le projet « bras longs des TrO » (Довгі руки ТРО) pour fournir des mortiers de 120 mm aux Forces de défense territoriales ; le projet de défense aérienne Pack the Sky avec Nova Poshta ; nous avons créé un système de gestion des communications pour le complexe militaro-industriel du Centre et une solution de déminage pour le commandement des forces de soutien.

Actuellement, nous utilisons environ 40 % de notre capacité de production. L’ouverture des exportations peut considérablement stimuler le développement de cette industrie

Taras Chmut

Pourriez-vous décrire plus en détail l’écosystème du complexe industriel du Centre ?

En Ukraine, il existe quatre commandements aériens : Ouest, Est, Centre et Sud. Nous avons fourni un système de communication, d’échange d’informations, ainsi que de commandement et de contrôle pour le commandement aérien du Centre. Ce système est conçu pour couvrir tous les niveaux, de la brigade jusqu’aux véhicules de combat individuels.

Il comprend des postes de commandement mobiles au niveau de la brigade, des postes de commandement fixes ou mobiles et des équipements de communication au niveau des batteries de tir ou des divisions, ainsi qu’au niveau des groupes de tir mobiles individuels. L’ensemble de cette structure fonctionne de manière intégrée, où les moyens de renseignement, tels que les systèmes radar, et les moyens de destruction, tels que les systèmes de missiles antiaériens, l’artillerie ou les groupes de tir mobiles, sont réunis dans un système unifié de communication et de contrôle.

En conséquence, nous avons considérablement amélioré l’efficacité des défenses aériennes, réduisant le délai entre la détection d’une cible et l’ordre de sa destruction — de plusieurs minutes à quelques secondes. Nous avons également renforcé la résilience des communications, assuré une protection contre les interférences électromagnétiques, amélioré la mobilité et pris en compte d’autres facteurs cruciaux pour la survie des défenses aériennes sur le champ de bataille.

Vous faites partie du mouvement des volontaires, qui joue un rôle très important en Ukraine. Comment décririez-vous ce phénomène ? 

Globalement, les volontaires sont souvent impliqués dans l’aide humanitaire, tandis que le secteur privé ou l’État s’occupent des affaires militaires. Le mouvement volontaire ukrainien est un phénomène singulier : il est caractérisé par une association spontanée de personnes qui, dans des périodes de crise, peuvent se structurer en grandes institutions.

En Russie, un tel mouvement n’existe pas parce qu’il n’y a pas de société civile. La Russie mène une guerre d’agression, et la population proactive a été artificiellement éliminée.

En revanche, l’Ukraine bénéficie d’un héritage historique lié aux Cosaques, où les individus ont toujours valorisé la liberté, le dynamisme et l’esprit rebelle. En période de crise, les Ukrainiens se mobilisent rapidement, s’unissent pour résoudre les problèmes ensemble, avant de se quereller.

Ce mouvement de volontariat est né lors de l’invasion russe de 2014 et a constitué la base de ce que nous observons aujourd’hui. Le 24 février 2022, il a connu une multiplication par centaines en raison de l’intensification des défis et des problèmes. Au fil du temps, ce mouvement s’est étendu à divers domaines, tels que l’aide humanitaire, le soutien aux anciens combattants, l’accompagnement des familles, les soins aux animaux, etc.

Il représente une véritable manifestation de la société civile et l’Ukraine se distingue dans ce domaine par rapport à de nombreux pays occidentaux. Les citoyens participent activement à l’élaboration de l’avenir du pays et exercent une influence significative sur le gouvernement. Ce phénomène est largement facilité par les réseaux sociaux tels que Facebook, qui deviennent des outils permettant à la société civile d’exercer une pression directe sur le gouvernement pour qu’il réagisse.

L’Ukraine bénéficie d’un héritage historique lié aux Cosaques, où les individus ont toujours valorisé la liberté, le dynamisme et l’esprit rebelle. En période de crise, les Ukrainiens se mobilisent rapidement, s’unissent pour résoudre les problèmes ensemble, avant de se quereller.

Taras Chmut

Comment le mouvement des volontaires a-t-il évolué depuis l’invasion à grande échelle ?

Le mouvement des volontaires a connu un développement considérable. Son champ d’action s’est élargi pour inclure les achats internationaux et le travail avec des armements. De grands projets complexes ont vu le jour, accompagnés d’un soutien institutionnel systémique de la part de l’État, ce qui n’était pas le cas auparavant. Contrairement à une époque où les fonds alloués aux organisations de volontaires étaient des dizaines, voire des centaines, de fois inférieurs à ceux d’aujourd’hui, ces organisations exercent désormais une influence significative sur la guerre et sur l’Ukraine dans son ensemble.

Le nombre de grandes fondations n’a pas connu d’augmentation significative, mais le nombre d’initiatives locales a été multiplié. Cette évolution s’explique par le fait qu’un grand nombre de personnes sont mobilisés, notamment les parents ou amis de ceux qui servent et combattent, ce qui suscite un désir de soutien. Cela a donné lieu à la création de rassemblements locaux, de groupes communautaires et d’initiatives ponctuelles, où le facteur personnel joue un rôle prépondérant.

Des militaires ukrainiens du renseignement de la défense se préparent à lancer des drones à longue portée An-196 Liutyi dans un lieu tenu secret, Ukraine, 28 février 2025. © Photo AP/Evgeniy Maloletka

Comment voyez-vous le rôle de fondations aussi importantes que Come Back Alive et d’autres fondations caritatives après la fin de la guerre ? Il est évidemment difficile d’en parler aujourd’hui — mais qu’arrivera-t-il à la composante militaire après l’arrêt des combats ?

Tout d’abord, il n’est pas possible de prévoir avec précision quand et comment la guerre prendra fin.

Deuxièmement, même avant le conflit, environ 70 % de notre activité n’était pas directement liée aux opérations militaires. 

Nous nous consacrions à l’analyse, à la recherche politique et aux projets pour les anciens combattants. Il est clair qu’après la guerre, nous reprendrons ces activités et continuerons à les développer.

Nous maintiendrons également notre travail auprès de la population civile. Toutefois, il est important de rester réaliste : il est peu probable que la Russie disparaisse de la carte du monde. Tant que la Russie existera, elle constituera une menace, et nous devrons nous y préparer. Malheureusement, le travail ne manquera pas, même après la fin du conflit.

L’article Comment le drone est devenu le char d’assaut de la guerre d’Ukraine, une conversation avec Taras Chmut est apparu en premier sur Le Grand Continent.

04.03.2025 à 19:38

« Construire une crédibilité stratégique européenne », une conversation avec Louis Gautier

Matheo Malik

Quelles sont les chances de réussite des dernières propositions formulées par les dirigeants européens  ? 

La proposition d’une trêve d’un mois de toutes les opérations aériennes et maritimes ou visant les infrastructures énergétiques en Ukraine telle que formulée par la France à l’issue du sommet de Londres (2 mars 2025) semble faire long feu. C’était pourtant un premier pas vers une désescalade du conflit ukrainien. Elle était à la fois un test de la bonne foi russe et de la bonne volonté américaine. Elle constituait aussi pour les Européens une tentative de prendre pied dans des négociations russo-américaines, officiellement ouvertes le 12 février par un appel de Trump à Poutine — menées par-dessus la tête des Européens et des Ukrainiens. 

Les chances de succès de cette proposition constructive paraissaient raisonnables car aller au cessez-le-feu implique forcément la suspension préalable des bombardements et une décrue visible des opérations sur le terrain. À cette proposition, Trump répond par la suspension de l’aide à l’Ukraine et le projet d’un cessez-le-feu imposé au forceps. Il faut se rendre à l’évidence : sur l’essentiel, la rupture est consommée entre l’Europe et les États-Unis s’agissant de l’Ukraine. Je ne vois pas comment on pourrait revenir en arrière. Les dirigeants européens, certains d’entre eux en tout cas, vont encore chercher à infléchir l’attitude de Trump. Je leur souhaite bien du courage. De toute façon, le mal est fait  : sur l’acceptation de l’annexion par la Russie du Donbass et de la Crimée, sur le principe d’un statut militaire contraint pour l’Ukraine, sur l’a priori considéré comme acceptable d’une possible mise à l’écart préalable de Zelensky et maintenant sur le gel des livraisons d’équipements militaires américains aux forces ukrainiennes — le pacte de confiance a été brisé. Non associés aux conditions négociées d’une sortie du conflit, les Européens doivent être extrêmement vigilants quant aux stipulations de cet accord avant eux-mêmes de s’engager à le faire respecter. La définition des garanties de sécurité qu’il est envisagé d’apporter à l’Ukraine dans ces circonstances doit être robuste.

Sur l’essentiel, la rupture est consommée entre l’Europe et les États-Unis s’agissant de l’Ukraine.

Louis Gautier Au vu des évènements diplomatiques récents concernant l’Ukraine diriez-vous que c’est la fin de l’Alliance atlantique  ?

Quoi qu’il arrive, la question du cessez-le-feu en Ukraine et des garanties de sécurité accordées à ce pays allaient inéluctablement déboucher sur une clarification des positions au sein de l’OTAN. Le sommet de l’Organisation est prévu en juin prochain (24-26 juin). Dans cette perspective, la plupart des chancelleries européennes pensaient mettre le temps à profit. Comptant sur de probables déconvenues de l’administration américaine, en raison de positions internationales aussi querelleuses que de courte vue, elles espéraient, de Londres à Vilnius en passant par Rome, Berlin et Varsovie, pouvoir, encore arrondir les angles, éviter le divorce.

Tout est allé très vite. 

On n’attendra pas encore quatre mois le moment de vérité : la clarification s’opère déjà sous nos yeux. Le livre blanc européen annoncée fin mars et la revue nationale stratégique française dont la restitution est prévue fin mai qui ambitionnaient de cadrer un tant soit peu les évolutions en cours au sein de la communauté atlantique vont surtout les accompagner. 

Cela dit  : dissolution de l’Alliance, refonte du partenariat transatlantique avec un passage de relais aux Européens ou européanisation pure et simple de l’Organisation sans les États-Unis, l’avenir de l’OTAN n’est encore écrit nulle part. Ce qui prime aujourd’hui, c’est la défense des Européens et comment ils entendent faire face, tous ensemble ou seulement à plusieurs, aux défis posés à leur sécurité collective par l’agressivité russe et le défaut américain. Par rapport à cette urgence, la question de l’OTAN est seconde, pas secondaire mais seconde. Il y a, de toute façon, en termes de structures, de moyens de commandement et d’équipements, un capital à sauvegarder dans ce qu’il restera de l’OTAN. 

Cette année, la Chaire Grands Enjeux Stratégiques Contemporains de la Sorbonne que vous dirigez consacre son cycle annuel à l’avenir des alliances militaires dans le monde. Au-delà de l’OTAN, comment appréhendez-vous désormais les évolutions en cours  ?

Il ne fallait pas être devin, l’été dernier, quand ce thème fut choisi, pour comprendre que les conditions dans lesquelles les guerres d’Ukraine et de Gaza prendraient fin allaient avoir un puissant effet sur le système d’alliances occidentales et indirectement sur les grands paramètres de la sécurité mondiale. 

La question de l’OTAN est seconde — pas secondaire, mais seconde. Il y a, de toute façon, en termes de structures, de moyens de commandement et d’équipements, un capital à sauvegarder dans ce qu’il restera de l’OTAN.

Louis Gautier

L’implication des États-Unis dans ces conflits comme dans la recherche de leur règlement mettaient en effet à l’épreuve, comme jamais depuis la fin de la guerre froide, les relations de solidarité stratégiques et militaires entretenues par les Américains avec leurs alliés européens depuis 1949 et avec les Israéliens depuis 1987. Par contre-coup, il fallait aussi s’attendre à des effets portés sur l’axe de puissances constitué, dans une logique antagoniste, par la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du nord, axe qui s’est concrétisé durant la guerre d’Ukraine par un soutien économique et militaire apporté à la Russie. L’élection de Donald Trump, étant donné les positions qu’il avait prises au cours de sa campagne, ne pouvait que précipiter des évolutions en gestation. Pour le pire en ce qui concerne l’Europe.

Quelles étaient ces évolutions en gestation  ?

Depuis la présidence Obama, il est clair que les priorités stratégiques des États-Unis s’affirment en Asie-Pacifique. Seuls le conflit ukrainien et la mise en jeu de la sécurité d’Israël sont venus interrompre en 2022 et 2023 un mouvement de désengagement américain hors d’Europe et du Moyen-Orient. Obama n’avait pas voulu intervenir militairement en Syrie en 2013  ; Trump, à la fin de son premier mandat, avait engagé le retrait progressif des contingents américains déployés en opérations extérieures, notamment en Irak  ; Biden à l’été 2021 précipitait, sans concertation avec ses alliés, le départ d’Afghanistan des GI qui y étaient encore présents. En 2021, trente ans après la guerre du Golfe et l’implosion de l’URSS, avec le retrait américain d’Afghanistan se refermait la parenthèse post-guerre froide 21. Les États-Unis qui, au cours de cette période, étaient intervenus militairement plus souvent qu’à leur tour et avaient dispersé leurs efforts sur de multiples théâtres d’opération voulaient se reconcentrer sur des enjeux qui les projetaient dans une ère nouvelle où l’unique compétiteur stratégique à prendre en considération était la Chine.

L’agression russe du 24 février 2022 contre l’Ukraine et l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 les ont replongés dans une histoire qui ne parvenait toujours pas à passer et qui butait sur deux questions mal réglées depuis la chute du mur de Berlin : les controverses sur l’extension continue mais problématique de l’OTAN à ses confins orientaux  ; le différent israélo-palestinien.

Les États-Unis se réengagent donc sous Biden, mais pour en finir. Trump d’ailleurs ne veut pas autre chose  : en finir. Le problème c’est qu’il entreprend de le faire, de façon déraisonnable et déloyale, sans considération pour la souveraineté de l’Ukraine et quel qu’en soit le prix pour la sécurité de l’Europe.

Les Européens se sont illusionnés en croyant que la guerre d’Ukraine ancrait de nouveau les États-Unis en Europe.

Louis Gautier Pourtant, tout n’était pas prévisible…

Ce qui l’était en tout cas, quelle que soit l’administration au pouvoir à Washington en 2025, c’est que la fin du conflit de l’Ukraine, même dans les circonstances plus favorables, entraînerait inéluctablement une transformation en profondeur de l’OTAN. 

Ce qui ne l’était pas — du mois pas pour tout le monde et pas à ce point — c’est que Trump et ses MAGA men dégraderaient de façon irrémédiable la situation par des négociations bilatérales avec Moscou, engagées sans précaution et conduites au mépris des intérêts ukrainiens et européens. 

Les Européens se sont illusionnés en croyant que la guerre d’Ukraine ancrait de nouveau les États-Unis en Europe. Non, leur implication majeure dans les conflits d’Ukraine, de Gaza et du Liban n’était que réactionnelle et visait à solder des comptes. Face à l’attaque de l’Ukraine par la Russie en février 2022 et face aux attentats d’octobre 2023 en Israël, les Américains ne pouvaient rester les bras croisés. Il y allait de leur autorité et de leur crédit sur la scène internationale. Leur mobilisation aux côtés des Ukrainiens ambitionnait, sur un échec de la Russie, d’amener Poutine à en rabattre, à fragiliser politiquement et économiquement son régime. Militairement, il fallait, en épuisant ses forces, réduire pour longtemps la capacité de nuisance de la Russie dans son voisinage immédiat.

De même le soutien marqué de Washington aux opérations militaires d’Israël à Gaza, au Liban, contre l’Iran et le Yémen, visait à en finir une bonne fois pour toutes avec le Hamas et le Hezbollah et à contrer notablement les menées déstabilisatrices de l’Iran au Moyen-Orient. Les Américains n’ont, à cet égard, pas lésiné. Mais seuls les résultats comptent. À l’issue de l’épreuve de force, l’étau des menaces sur la sécurité d’Israël est desserré. Trump, dans cette affaire, n’a eu qu’à tirer les marrons du feu avec la patte du chat.

En revanche, pour des considérations inavouées qui ne tiennent certainement pas à la volonté affichée d’épargner des vies humaines, il offre à Poutine louanges et lauriers pour couronner ce qui, au mieux, sur un gel du conflit, n’aurait été qu’une piteuse entreprise. Enfin, il met à mal l’OTAN, le seul système de sécurité collective au monde dont la crédibilité jusqu’ici, et pendant plus de 75 ans, n’avait jamais été prise à défaut.

La réaction européenne est tardive — avons-nous été pris au dépourvu ?

Il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre. En dépit de toutes les alertes et de toutes les exhortations, les Européens depuis l’annexion de la Crimée en 2014 ont préféré se rassurer à bon compte plutôt que de chercher à mieux assurer, directement et en propre, leur sécurité. 

Trump ne nous prend pas au dépourvu mais à contrepied : il nous invective et nous trahit mais ne nous ment pas. Comme je le craignais, il n’a pas fallu 100 jours après son élection pour que, dans la plus grande confusion, Trump se lance sur de mauvaises bases dans des négociations avec Poutine. Le « meilleur des mondes » selon Trump était pour l’Europe une catastrophe annoncée.

Pour des considérations inavouées, Trump offre à Poutine louanges et lauriers pour couronner ce qui n’aurait été qu’une piteuse entreprise.

Louis Gautier

Après l’appel de Donald Trump à Vladimir Poutine et les admonestations de Pete Hegseth à la réunion du groupe de contact sur l’Ukraine le 12 février, les écailles sont enfin tombées des yeux. Les Européens ont compris qu’il ne servait à rien de pousser des « oh et des ah » consternés aux provocations de Trump, Vance, Musk, Bannon et consorts : on ne faisait qu’ajouter le ridicule aux affronts, à la plus grande joie de ces artificiers. 

Désormais, souvent à l’initiative bienvenue de Paris, les Européens cherchent de réunions en rencontres au sommet à se rassembler derrière une ligne et à rattraper un peu le temps perdu. Il va falloir de la lucidité et beaucoup de volonté pour parvenir à des objectifs forcément échelonnés dans le temps  : les garanties de sécurité à l’Ukraine s’inscrivent dans un calendrier de court terme, la construction d’une défense européenne crédible est une ambition de longue haleine même s’il faut tout de suite franchir un palier important que la question des garanties à apporter à l’Ukraine rend de toute façon nécessaire.

Avant d’en venir aux préconisations et aux solutions possibles, et en prenant un peu de recul, pourquoi l’Europe est-elle forcément l’échelle clef des recompositions géostratégiques en cours ?

Parce qu’au cœur de l’Europe ne se joue plus le sort du monde.

Pour la plupart des pays, y compris désormais pour les États-Unis de Trump, le conflit ukrainien n’est qu’un conflit régional. Il n’est pas question de piéger la suite du XXIe siècle dans des contentieux européens. Or jusqu’ici, durant la guerre froide mais aussi après, la relation transatlantique est restée stratégiquement structurante non seulement pour l’Europe mais pour le reste monde — en témoigne depuis la guerre du Golfe en 1991 l’interventionnisme militaire conjoint des Européens et des Américains.

Mal calculé par les Russes, mal géré par les Américains, le conflit ukrainien risque de mal finir. Mais il a provoqué plusieurs électrochocs qui ont tiré les Européens de leur torpeur stratégique.

Louis Gautier

En dépit des changements qui affectaient la distribution de la puissance à la surface du globe depuis trois décennies, la solidarité stratégique occidentale continuait de structurer le paysage mondial même loin des frontières et des rives européennes, à preuve — dans le seul domaine de la sécurité — la lutte commune contre le terrorisme, le contrôle conjoint de la libre circulation maritime et des voies d’approvisionnement, ou, autres exemples, les rounds de négociation du traité JCPOA avec l’Iran ou la signature d’accords comme celui de l’AUKUS. Trump, passant par pertes et profits la coopération et les relais d’influence européens dont son pays tire aussi des avantages, s’affranchit de relations qui rendent selon lui les Etats-Unis moins manœuvrants. Pour lui, les Européens sont un boulet et l’Union a été créée pour « entuber » (« screw ») les États-Unis. Il fait sans doute un mauvais calcul mais il force les Européens, eux aussi, à se reconcentrer sur l’essentiel : la défense de leurs intérêts stratégiques dans un monde dérégulé, plus compétitif que collaboratif. 

Mal calculé par les Russes, mal géré par les Américains, le conflit ukrainien risque de mal finir. Mais il a provoqué plusieurs électrochocs qui ont tiré les Européens de leur torpeur stratégique.

Pensez-vous que l’Union ait aujourd’hui une position cohérente sur l’Ukraine  ?

Malheureusement, les ferments de la dispersion jouent encore d’autant que les clivages ne sont pas seulement géopolitiques mais idéologiques. Le modèle démocratique, en danger dans l’Amérique de Trump, l’est également de ce côté-ci de l’Atlantique. 

Les pays vont devoir se positionner sur deux fronts. 

Si l’on veut éviter l’éclatement de l’Union, il faut accepter une phase de décantation et sans doute aussi des recompositions internes. On voit bien que dans le domaine militaire il faut compter avec le Royaume-Uni, non membre de l’Union. Il existe des mécanismes, telles les coopérations renforcées, qui permettent aux États-membres de l’Union qui le souhaitent d’intégrer davantage leurs appareils de défense. La question des garanties de sécurité apportées à l’Ukraine joue d’abord comme un révélateur puis comme un effet de levier. Après Londres et Paris, qui sont prêts à s’engager dans cette voie, Berlin, Varsovie, Stockholm, Madrid, Lisbonne qui ont déclaré vouloir suivre, d’autres pays sont amenés à se positionner. La Hongrie d’Orbán ou la Slovaquie de Fico resteront au bord de la route. Meloni va devoir clarifier ce qui l’emporte de sa solidarité européenne et de sa proximité politique avec les équipes au pouvoir à Washington. Tertium non datur : la clarification de la relation transatlantique oblige aussi à des clarifications du modèle européen.

Pourtant, les déclarations convergent entre les États membres et la Commission sur le renforcement de la défense européenne…

C’est heureux  ! À l’intérieur de l’Union et dans chaque pays, la question des garanties et, dans la foulée, celle du futur de la défense européenne appelle cependant, au-delà de la prise de conscience, une préparation des esprits, le mûrissement du débat politique afin d’accompagner la prise de décisions indispensables mais lourdes de sens.

C’est pourquoi, même en France qui a été toujours favorable et pionnière en matière de défense européenne, il faut éviter les crispations, avancer dans le bon tempo, veiller à la préservation du consensus sur la défense qui est un atout politique majeur pour notre pays souvent prompt sur bien des sujets à se déchirer. N’ouvrons pas trop de portes en même temps — passer l’effort de défense à 3 %, européaniser la dissuasion française… — si c’est pour ne franchir aucun seuil. Chaque question doit venir à l’heure et à propos. À présent, c’est la question du cessez-le-feu et des garanties qui doit être au centre de toutes les attentions.

La clarification de la relation transatlantique oblige aussi à des clarifications du modèle européen.

Louis Gautier Comment envisagez-vous concrètement le déploiement en Ukraine de forces européennes  ?

La condition sine qua non, c’est l’arrêt des combats.

Une capitulation étant inacceptable, un traité de paix inenvisageable, il faut s’accorder ensuite sur les conditions d’un cessez-le feu durable  : la stabilisation des fronts, l’établissement d’une ligne de démarcation, la fixation de zones démilitarisées de part et d’autre de cette ligne et des interdictions de survol aérien, le déploiement d’observateurs internationaux ainsi que l’adoption de mesure de confiance et de signalement permettant d’éviter toute méprise sur le comportement des anciens belligérants. C’est pourquoi nous devons être partie prenante à la finalisation des négociations et poser nos conditions : on ne peut pas garantir un accord d’armistice que l’on n’est pas en mesure de contrôler.

Ces assurances obtenues, les Européens pourraient prendre alors en charge diverses missions de surveillance aérienne et maritime, contribuant ainsi au retour à la normale et au gel du conflit dans la durée. Des forces européennes de réactions rapides, en retrait des positions tenues par l’armée de l’Ukraine, pourraient être massées soit sur le sol de ce pays soit à sa périphérie immédiate prêtes à intervenir, en cas de violation du cessez-le-feu.

Mais un point clef de ce dispositif reste ce que les Britanniques appellent le backstop américain : Trump sera-t-il d’accord pour apporter à des forces européennes déployées en Ukraine ce soutien logistique et de renseignement ? Même si l’OTAN, en tant que telle, n’est pas engagée, les Européens auront-ils libre accès aux capacités de planification et de commandement de cette organisation pour programmer et piloter des déploiements terrestres et aériens ? Dans le cas contraire, les Européens jettent-ils le gant ou mettent-ils en place un dispositif adapté, principalement articulé autour des centres de commandement (C2) français et britannique ?

Des garanties de sécurité crédibles supposent d’être en mesure de déployer plusieurs dizaines de milliers de soldats européens lourdement équipés.

Louis Gautier

À ce point de la réflexion, on ne peut que déplorer que les préconisations du rapport « Défendre notre Europe » de 2019 que j’avais rédigé à l’époque n’aient pas trouvé un début de concrétisation, en particulier le redimensionnement et l’aguerrissement de forces européennes de réactions rapides et la mise en place de capacités de planification et de commandement alternatives ou complémentaires à celles de l’OTAN. Si au double plan institutionnel et des instruments financiers, bien des recommandations de ce rapport ont été suivies d’effet — même si ce n’était pas à la hauteur des ambitions souhaitées — celles relatives au domaine opérationnel sont entièrement restées lettres mortes, faute d’un accord à 27. La question des garanties est aujourd’hui hypothéquée par cette impréparation qui nous conduit à improviser une solution, soit dans l’OTAN en application des vieux accords dits de « Berlin+ » (1999) restés en souffrance depuis 2004 du fait du véto turc, soit à partir des moyens de nations-cadres, comme ceux du Royaume-Uni ou de la France qui ont en effet déjà cette expérience.

Des garanties de sécurité crédibles supposent d’être en mesure de déployer plusieurs dizaines de milliers de soldats européens lourdement équipés. Il s’agit d’un défi car dans de rares opérations européennes de maintien de la paix en milieu permissif, les membres de l’Union n’en ont jamais déployé que quelques milliers d’hommes. Rappelons-nous l’objectif fixé par l’accord franco-britannique de Saint-Malo, à la veille du conflit du Kosovo (4 décembre 1988), et la déclaration de Cologne à l’issue de ce conflit (4 juin 1999) qui prévoyaient que les États membres de l’Union soient en mesure de déployer 60 000 hommes dans une intervention militaire. Cet objectif, complètement perdu de vue depuis, pourrait trouver en Ukraine, dans un engagement stabilisateur et dissuasif, un début de réalisation.

Au-delà des modalités de règlement du conflit en Ukraine, comment la défense européenne peut-elle se développer  ?

Je suis convaincu que le moment est historique pour lui faire franchir un palier important. L’Europe de la défense change d’ère : après la politique des petits pas et des avancées symboliques, elle peut enfin décoller.

À côté de la mise en œuvre opérationnelle que constituerait la mobilisation de moyens terrestres, aériens et maritimes à un niveau jamais égalé dans une opération sous gouverne européenne pour offrir des garanties de sécurité à l’Ukraine, il faut faire évoluer le cadre de réalisation de la défense européenne et bien sûr augmenter les moyens.

Pour les cadres de réalisation il faut être pragmatique pour lever les obstacles juridiques qui vont se présenter dans l’OTAN et l’Union.

Tout le monde n’est pas prêt à avancer du même pas et dans la même direction. Si l’on veut progresser rapidement comme la situation et le renforcement de notre sécurité collective l’exigent, il faut constituer un groupe pionnier autour des quatre pays dotés des armées les plus importantes : l’Allemagne, la France, la Pologne, le Royaume-Uni en y agrégeant de nombreux autres comme la Suède, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, les États baltes…

L’argent semble maintenant couler à flot. Les déclarations des dirigeants européens, comme celles d’Emmanuel Macron, se succèdent pour que l’effort de défense européen soit désormais porté à 3 % voire au-delà. Ce mardi 4 mars, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a dévoilé un plan pour « réarmer l’Europe » qui doit lui permettre de mobiliser près de 800 milliards d’euros pour sa défense et fournir une aide immédiate à l’Ukraine. Il est aussi prévu d’exclure les dépenses militaires du pacte de stabilité à hauteur de 1,5 % du PIB, d’utiliser les 150 milliards du plan de relance non utilisés, de mobiliser les fonds régionaux inemployés ou encore de solliciter les investissements de la BEI. Il faudrait aussi envisager d’utiliser les disponibilités d’intérêts dégagées par les avoirs russes gelés en Europe qui sont de l’ordre de 210 milliards d’euros, mais possiblement aussi de leur capital.

La ligne de front dans le Donbass ne doit pas nous faire oublier qu’établir une ligne de force face à la Russie suppose des capacités de supériorité stratégique.

Louis Gautier

Les annonces sont une chose. Ce qui importe désormais, c’est le bon emploi de ces fonds. Il faut éviter que cette manne soit mal voire non utilisée, comme le furent les 100 milliards de crédits du fonds spécial allemand pour moderniser la Bundeswehr qui depuis 2022 restent pour partie en attente d’affectation. Pour dépenser juste il faut des bons programmes et des projets. On ne va pas jeter de l’argent par les fenêtres pour acheter sur étagère des vieux chars ou des munitions d’ancienne génération quand il faut des drones, des missiles, des satellites, des moyens de guerre électronique et de l’intelligence artificielle. La ligne de front dans le Donbass ne doit pas nous faire oublier qu’établir une ligne de force face à la Russie suppose des capacités de supériorité stratégique, des moyens du haut du spectre et de frappe dans la profondeur, et d’autres assurant la puissance du feu, la cohérence et la mobilité tactiques 

Les Européens doivent avant tout rationaliser l’équipement de leurs armées, mieux programmer leurs dépenses militaires et reconquérir leur marché intérieur de l’armement. Ce qui importe ce n’est pas un ratio mais la tenue dans la durée et en valeur constante du financement des matériels militaires et de leur production. 

Un effort substantiel a déjà été accompli. En 5 ans, sans compter les crédits britanniques, l’ensemble des budgets militaires des États membres de l’Union a cru de plus de 30 % pour atteindre 326 milliards d’euros, soit trois fois le budget militaire russe et un montant supérieur au budget de défense chinois. Il y a donc déjà de l’argent, certes en partie absorbé par le soutien à l’Ukraine, mais surtout mal dépensé. Faute de coordination, les moyens des armées européennes sont à la fois redondants, lacunaires et manquent entre eux de cohérence opérationnelle. 

Outre l’augmentation des financements et le développement d’équipements en commun, l’impératif est, préalablement, de faire converger les exercices nationaux de programmation militaire. Le Livre blanc que le commissaire européen à la défense, Andrius Kubilius, s’apprête à rendre en mars prochain sera un exercice sans portée pratique s’il ne vise pas prioritairement trois objectifs liés : un accroissement substantiel des crédits communautaires alloués aux missions de défense, la rationalisation des capacités militaires des États-membres, la priorité donnée aux acquisitions d’équipements européens.

Que pensez-vous des prises de positions récentes en France et chez ses partenaires prônant une européanisation des dissuasions nucléaires française et britannique  ?

Que la question de la dissuasion revienne au cœur du débat stratégique européen est une bonne chose ; que le  Chancelier allemand Friedrich Merz ou le premier ministre polonais Donald Tusk, sans détour, évoquent  publiquement une européanisation souhaitable de la protection nucléaire assurée par les forces de  dissuasion française et britannique est à marquer d’une pierre blanche ; qu’ils envisagent cette couverture comme une alternative au parapluie nucléaire américain montre assez leur inquiétude face aux risque de défaut des États Unis dans l’OTAN.

Longtemps, les Allemands sont en effet restés rétifs à toute discussion sur la dissuasion avec les Français. Ils opposaient par un silence officiel, en forme de rebuffade polie, un refus aux propositions de concertation bilatérales initiées par Jacques Chirac dès 1995. En quatre ans, en raison des craintes suscitées par les gesticulations nucléaires russes dans le conflit ukrainien, les esprits ont donc plus évolué qu’en vingt-cinq.

Les propos récents du président Macron vont cependant au-delà des ouvertures déjà pratiquées par les présidents Mitterrand et Chirac puis par tous leurs successeurs. La doctrine française, depuis les années 1990, admet en effet ouvertement et officiellement que la dissuasion française contribue à la sécurité des pays membres de l’Union et de l’OTAN en conjonction avec les moyens nucléaires de nos alliés américains et britanniques. La déclaration dite des Chequers à l’issue du sommet franco-britannique de Londres le 30 octobre 1995, établit même une solidarité sur les intérêts vitaux entre notre pays et le Royaume-Uni. Cette interprétation selon laquelle la définition des intérêts vitaux de la France peut incorporer la protection du territoire et de la population de nos plus proches partenaires est donc ancienne. Elle trouve cependant plus qu’un nouvel écho : il s’agit bien en effet d’un développement supplémentaire qu’exposent aujourd’hui des déclarations qui envisagent que la protection des forces nucléaires françaises — et possiblement britanniques — soit étendue à des dimensions européennes, et ce comme un substitut au repli possible du parapluie nucléaire américain.

Mais il faut dans ce domaine se garder des interprétations fallacieuses et dire précisément les choses.

Actuellement la dissuasion française s’inscrit dans le continuum des moyens militaires européens et américains qui, dans l’OTAN, assurent la sécurité collective des alliés. Si la garantie américaine vient à manquer et que l’OTAN périclite, il faut reconsidérer l’adossement de notre dissuasion.

Louis Gautier En quel sens ?

Ce sujet est trop sérieux, trop existentiel pour tolérer l’improvisation.

Il faut d’abord redire qu’une dissuasion française élargie, ce n’est pas une dissuasion partagée. Sauf à ruiner la crédibilité de notre dissuasion, il ne saurait être question de partager avec quiconque la fabrication, la détention, l’ordre de mise à feu et la chaîne de commandement des forces nucléaires françaises. Si, un jour, des vecteurs et des armes nucléaires devaient être déployés, comme un signal préventif, sur le territoire d’un de nos partenaires de l’Union européenne ainsi que le font aujourd’hui les Américains en Allemagne, Belgique, Italie ou aux Pays-Bas, ce serait dans les mêmes conditions. Elles ne devraient l’être que dans des silos et des espaces extra-territoriaux sous contrôle exclusif de notre pays.

Ce qui en revanche est envisageable, le moment venu et à condition que la défense européenne s’intègre davantage, relève de la dissuasion concertée. 

Entrerait alors dans le champ de cette concertation, comme aujourd’hui au comité des plans nucléaires de l’OTAN  : les éléments de doctrine, les procédures d’alertes et la définition théorique de l’éventail des frappes. 

La dissuasion nucléaire dans les politiques de défense des États dotés est un domaine à part. Pour autant, ce n’est pas une dimension suspendue dans le vide. On ne passe pas d’un tir au canon d’artillerie à l’emploi de la bombe atomique. L’arme nucléaire s’inscrit dans un continuum stratégique et opérationnel. C’est une arme d’ultime recours quand l’évolution défavorable de la situation aboutit à une mise en cause des intérêts vitaux de la puissance détentrice, pour marquer un coup d’arrêt ou jouer son va-tout. Actuellement la dissuasion française s’inscrit dans le continuum des moyens militaires européens et américains qui, dans l’OTAN, assurent la sécurité collective des alliés. Si la garantie américaine vient à manquer et que l’OTAN périclite, il faut reconsidérer l’adossement de notre dissuasion.

Il serait déraisonnable de galvauder cette assurance vie si nos partenaires britanniques et européens n’envisagent pas avec nous de contribuer à la constitution d’une couverture de protection stratégique multi-couches qui suppose, à côté des armes nucléaires, de disposer d’importants équipements du haut du spectre, notamment spatiaux, de missiles conventionnels de frappe dans la profondeur, de défenses anti-missiles… C’est pourquoi il faut s’atteler à construire une crédibilité stratégique européenne globale sans laquelle les déclarations sur l’élargissement possible du champ couvert par les dissuasions française et britannique resteraient sans portée.

Il faut enfin s’interroger sur le stock d’armes opérationnelles détenues en propre par la France (290) et par le Royaume-Uni (220) en y ajoutant les armes déployées par les Américains dans l’OTAN (180). La question est moins celle du nombre des vecteurs et des têtes détenues ou positionnées en Europe — très inférieur au potentiel russe mais équivalent à celui de la Chine — que de la qualité, des performances, de la flexibilité des scénarios d’emploi qu’autorisent ces armes. La France en passe de renouveler ses composantes — avec une troisième génération des moyens de la FOST et des FAS — dispose aujourd’hui et disposera demain de forces stratégiques modernisées aux meilleurs standards. Mais ces forces sont calibrées pour exercer une pression conforme à une doctrine purement dissuasive et de stricte suffisance qui n’envisage le franchissement du seuil nucléaire que dans des situations limites et extrêmes. Les gesticulations auxquelles s’est livrée la Russie en Ukraine, en particulier avec le tir à blanc sur Dnipro le 21 novembre 2024 d’un missile balistique de portée intermédiaire de la classe Orechnik heureusement non chargé, doivent-elles entraîner d’autres évolutions de notre arsenal nucléaire ? Comment combiner une évolution éventuelle de notre posture avec l’ouverture impossible aujourd’hui mais demain nécessaire de négociations avec les Russes sur la limitation et le contrôle de la menace nucléaire sur le continent européen et plus largement sur son équation de sécurité future  ?

Il faut s’atteler à construire une crédibilité stratégique européenne globale sans laquelle les déclarations sur l’élargissement possible du champ couvert par les dissuasions française et britannique resteraient sans portée.

Louis Gautier

Force est de constater que l’adaptation évoquée de notre doctrine nucléaire pour protéger davantage nos partenaires va à l’encontre d’un mouvement général observé depuis la fin de la guerre froide chez tous les États dotés ou en passe de l’être (Chine, Corée du Nord, États-Unis, Inde, Iran, Israël, France, Pakistan, Royaume-Uni, Russie) qui assignent au nucléaire une fonction de sanctuarisation de leurs stricts intérêts nationaux. En attestent les interrogations récurrentes sur l’effectivité du parapluie américain et le déploiement alternatif aux marches de l’OTAN dans les années 2000 d’éléments avancés du bouclier antimissile américain. Moscou, qui avait procédé au retrait total des armes déployées à l’extérieur par l’URSS après la guerre froide, en réinstallant, en 2023, des ogives nucléaires au Bélarus a toutefois engagé un mouvement inverse mais très limité.

Vu l’ensemble de ces considérants, une adaptation de notre doctrine de dissuasion dans le sens de son européanisation mérite donc un examen sérieux mais dans des limites clairement précisées.

Il faut comprendre qu’il ne s’agit pas de dissuasion partagée et que jamais la France ne peut envisager de jouer son va-tout nucléaire si sa survie comme nation n’est pas en cause. En revanche, comme on l’a vu en Ukraine, la menace d’une action nucléaire permet d’éviter l’escalade en réfrénant l’extension de la belligérance. Les Européens et les Américains ont soutenu les Ukrainiens sans entrer en guerre contre la Russie. Le territoire russe est resté à l’abri de frappes sévères durant tout le conflit. Selon cette grammaire, et à condition que le rapport de forces conventionnelles et nucléaires européennes soit globalement convaincant vis-à-vis d’un agresseur potentiel, les armes nucléaires françaises et britanniques peuvent contribuer à une stratégie de déni d’accès contribuant à la protection du territoire et des populations de l’Union.

L’article « Construire une crédibilité stratégique européenne », une conversation avec Louis Gautier est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (6568 mots)

Quelles sont les chances de réussite des dernières propositions formulées par les dirigeants européens  ? 

La proposition d’une trêve d’un mois de toutes les opérations aériennes et maritimes ou visant les infrastructures énergétiques en Ukraine telle que formulée par la France à l’issue du sommet de Londres (2 mars 2025) semble faire long feu. C’était pourtant un premier pas vers une désescalade du conflit ukrainien. Elle était à la fois un test de la bonne foi russe et de la bonne volonté américaine. Elle constituait aussi pour les Européens une tentative de prendre pied dans des négociations russo-américaines, officiellement ouvertes le 12 février par un appel de Trump à Poutine — menées par-dessus la tête des Européens et des Ukrainiens. 

Les chances de succès de cette proposition constructive paraissaient raisonnables car aller au cessez-le-feu implique forcément la suspension préalable des bombardements et une décrue visible des opérations sur le terrain. À cette proposition, Trump répond par la suspension de l’aide à l’Ukraine et le projet d’un cessez-le-feu imposé au forceps. Il faut se rendre à l’évidence : sur l’essentiel, la rupture est consommée entre l’Europe et les États-Unis s’agissant de l’Ukraine. Je ne vois pas comment on pourrait revenir en arrière. Les dirigeants européens, certains d’entre eux en tout cas, vont encore chercher à infléchir l’attitude de Trump. Je leur souhaite bien du courage. De toute façon, le mal est fait  : sur l’acceptation de l’annexion par la Russie du Donbass et de la Crimée, sur le principe d’un statut militaire contraint pour l’Ukraine, sur l’a priori considéré comme acceptable d’une possible mise à l’écart préalable de Zelensky et maintenant sur le gel des livraisons d’équipements militaires américains aux forces ukrainiennes — le pacte de confiance a été brisé. Non associés aux conditions négociées d’une sortie du conflit, les Européens doivent être extrêmement vigilants quant aux stipulations de cet accord avant eux-mêmes de s’engager à le faire respecter. La définition des garanties de sécurité qu’il est envisagé d’apporter à l’Ukraine dans ces circonstances doit être robuste.

Sur l’essentiel, la rupture est consommée entre l’Europe et les États-Unis s’agissant de l’Ukraine.

Louis Gautier

Au vu des évènements diplomatiques récents concernant l’Ukraine diriez-vous que c’est la fin de l’Alliance atlantique  ?

Quoi qu’il arrive, la question du cessez-le-feu en Ukraine et des garanties de sécurité accordées à ce pays allaient inéluctablement déboucher sur une clarification des positions au sein de l’OTAN. Le sommet de l’Organisation est prévu en juin prochain (24-26 juin). Dans cette perspective, la plupart des chancelleries européennes pensaient mettre le temps à profit. Comptant sur de probables déconvenues de l’administration américaine, en raison de positions internationales aussi querelleuses que de courte vue, elles espéraient, de Londres à Vilnius en passant par Rome, Berlin et Varsovie, pouvoir, encore arrondir les angles, éviter le divorce.

Tout est allé très vite. 

On n’attendra pas encore quatre mois le moment de vérité : la clarification s’opère déjà sous nos yeux. Le livre blanc européen annoncée fin mars et la revue nationale stratégique française dont la restitution est prévue fin mai qui ambitionnaient de cadrer un tant soit peu les évolutions en cours au sein de la communauté atlantique vont surtout les accompagner. 

Cela dit  : dissolution de l’Alliance, refonte du partenariat transatlantique avec un passage de relais aux Européens ou européanisation pure et simple de l’Organisation sans les États-Unis, l’avenir de l’OTAN n’est encore écrit nulle part. Ce qui prime aujourd’hui, c’est la défense des Européens et comment ils entendent faire face, tous ensemble ou seulement à plusieurs, aux défis posés à leur sécurité collective par l’agressivité russe et le défaut américain. Par rapport à cette urgence, la question de l’OTAN est seconde, pas secondaire mais seconde. Il y a, de toute façon, en termes de structures, de moyens de commandement et d’équipements, un capital à sauvegarder dans ce qu’il restera de l’OTAN. 

Cette année, la Chaire Grands Enjeux Stratégiques Contemporains de la Sorbonne que vous dirigez consacre son cycle annuel à l’avenir des alliances militaires dans le monde. Au-delà de l’OTAN, comment appréhendez-vous désormais les évolutions en cours  ?

Il ne fallait pas être devin, l’été dernier, quand ce thème fut choisi, pour comprendre que les conditions dans lesquelles les guerres d’Ukraine et de Gaza prendraient fin allaient avoir un puissant effet sur le système d’alliances occidentales et indirectement sur les grands paramètres de la sécurité mondiale. 

La question de l’OTAN est seconde — pas secondaire, mais seconde. Il y a, de toute façon, en termes de structures, de moyens de commandement et d’équipements, un capital à sauvegarder dans ce qu’il restera de l’OTAN.

Louis Gautier

L’implication des États-Unis dans ces conflits comme dans la recherche de leur règlement mettaient en effet à l’épreuve, comme jamais depuis la fin de la guerre froide, les relations de solidarité stratégiques et militaires entretenues par les Américains avec leurs alliés européens depuis 1949 et avec les Israéliens depuis 1987. Par contre-coup, il fallait aussi s’attendre à des effets portés sur l’axe de puissances constitué, dans une logique antagoniste, par la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du nord, axe qui s’est concrétisé durant la guerre d’Ukraine par un soutien économique et militaire apporté à la Russie. L’élection de Donald Trump, étant donné les positions qu’il avait prises au cours de sa campagne, ne pouvait que précipiter des évolutions en gestation. Pour le pire en ce qui concerne l’Europe.

Quelles étaient ces évolutions en gestation  ?

Depuis la présidence Obama, il est clair que les priorités stratégiques des États-Unis s’affirment en Asie-Pacifique. Seuls le conflit ukrainien et la mise en jeu de la sécurité d’Israël sont venus interrompre en 2022 et 2023 un mouvement de désengagement américain hors d’Europe et du Moyen-Orient. Obama n’avait pas voulu intervenir militairement en Syrie en 2013  ; Trump, à la fin de son premier mandat, avait engagé le retrait progressif des contingents américains déployés en opérations extérieures, notamment en Irak  ; Biden à l’été 2021 précipitait, sans concertation avec ses alliés, le départ d’Afghanistan des GI qui y étaient encore présents. En 2021, trente ans après la guerre du Golfe et l’implosion de l’URSS, avec le retrait américain d’Afghanistan se refermait la parenthèse post-guerre froide 21. Les États-Unis qui, au cours de cette période, étaient intervenus militairement plus souvent qu’à leur tour et avaient dispersé leurs efforts sur de multiples théâtres d’opération voulaient se reconcentrer sur des enjeux qui les projetaient dans une ère nouvelle où l’unique compétiteur stratégique à prendre en considération était la Chine.

L’agression russe du 24 février 2022 contre l’Ukraine et l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 les ont replongés dans une histoire qui ne parvenait toujours pas à passer et qui butait sur deux questions mal réglées depuis la chute du mur de Berlin : les controverses sur l’extension continue mais problématique de l’OTAN à ses confins orientaux  ; le différent israélo-palestinien.

Les États-Unis se réengagent donc sous Biden, mais pour en finir. Trump d’ailleurs ne veut pas autre chose  : en finir. Le problème c’est qu’il entreprend de le faire, de façon déraisonnable et déloyale, sans considération pour la souveraineté de l’Ukraine et quel qu’en soit le prix pour la sécurité de l’Europe.

Les Européens se sont illusionnés en croyant que la guerre d’Ukraine ancrait de nouveau les États-Unis en Europe.

Louis Gautier

Pourtant, tout n’était pas prévisible…

Ce qui l’était en tout cas, quelle que soit l’administration au pouvoir à Washington en 2025, c’est que la fin du conflit de l’Ukraine, même dans les circonstances plus favorables, entraînerait inéluctablement une transformation en profondeur de l’OTAN. 

Ce qui ne l’était pas — du mois pas pour tout le monde et pas à ce point — c’est que Trump et ses MAGA men dégraderaient de façon irrémédiable la situation par des négociations bilatérales avec Moscou, engagées sans précaution et conduites au mépris des intérêts ukrainiens et européens. 

Les Européens se sont illusionnés en croyant que la guerre d’Ukraine ancrait de nouveau les États-Unis en Europe. Non, leur implication majeure dans les conflits d’Ukraine, de Gaza et du Liban n’était que réactionnelle et visait à solder des comptes. Face à l’attaque de l’Ukraine par la Russie en février 2022 et face aux attentats d’octobre 2023 en Israël, les Américains ne pouvaient rester les bras croisés. Il y allait de leur autorité et de leur crédit sur la scène internationale. Leur mobilisation aux côtés des Ukrainiens ambitionnait, sur un échec de la Russie, d’amener Poutine à en rabattre, à fragiliser politiquement et économiquement son régime. Militairement, il fallait, en épuisant ses forces, réduire pour longtemps la capacité de nuisance de la Russie dans son voisinage immédiat.

De même le soutien marqué de Washington aux opérations militaires d’Israël à Gaza, au Liban, contre l’Iran et le Yémen, visait à en finir une bonne fois pour toutes avec le Hamas et le Hezbollah et à contrer notablement les menées déstabilisatrices de l’Iran au Moyen-Orient. Les Américains n’ont, à cet égard, pas lésiné. Mais seuls les résultats comptent. À l’issue de l’épreuve de force, l’étau des menaces sur la sécurité d’Israël est desserré. Trump, dans cette affaire, n’a eu qu’à tirer les marrons du feu avec la patte du chat.

En revanche, pour des considérations inavouées qui ne tiennent certainement pas à la volonté affichée d’épargner des vies humaines, il offre à Poutine louanges et lauriers pour couronner ce qui, au mieux, sur un gel du conflit, n’aurait été qu’une piteuse entreprise. Enfin, il met à mal l’OTAN, le seul système de sécurité collective au monde dont la crédibilité jusqu’ici, et pendant plus de 75 ans, n’avait jamais été prise à défaut.

La réaction européenne est tardive — avons-nous été pris au dépourvu ?

Il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre. En dépit de toutes les alertes et de toutes les exhortations, les Européens depuis l’annexion de la Crimée en 2014 ont préféré se rassurer à bon compte plutôt que de chercher à mieux assurer, directement et en propre, leur sécurité. 

Trump ne nous prend pas au dépourvu mais à contrepied : il nous invective et nous trahit mais ne nous ment pas. Comme je le craignais, il n’a pas fallu 100 jours après son élection pour que, dans la plus grande confusion, Trump se lance sur de mauvaises bases dans des négociations avec Poutine. Le « meilleur des mondes » selon Trump était pour l’Europe une catastrophe annoncée.

Pour des considérations inavouées, Trump offre à Poutine louanges et lauriers pour couronner ce qui n’aurait été qu’une piteuse entreprise.

Louis Gautier

Après l’appel de Donald Trump à Vladimir Poutine et les admonestations de Pete Hegseth à la réunion du groupe de contact sur l’Ukraine le 12 février, les écailles sont enfin tombées des yeux. Les Européens ont compris qu’il ne servait à rien de pousser des « oh et des ah » consternés aux provocations de Trump, Vance, Musk, Bannon et consorts : on ne faisait qu’ajouter le ridicule aux affronts, à la plus grande joie de ces artificiers. 

Désormais, souvent à l’initiative bienvenue de Paris, les Européens cherchent de réunions en rencontres au sommet à se rassembler derrière une ligne et à rattraper un peu le temps perdu. Il va falloir de la lucidité et beaucoup de volonté pour parvenir à des objectifs forcément échelonnés dans le temps  : les garanties de sécurité à l’Ukraine s’inscrivent dans un calendrier de court terme, la construction d’une défense européenne crédible est une ambition de longue haleine même s’il faut tout de suite franchir un palier important que la question des garanties à apporter à l’Ukraine rend de toute façon nécessaire.

Avant d’en venir aux préconisations et aux solutions possibles, et en prenant un peu de recul, pourquoi l’Europe est-elle forcément l’échelle clef des recompositions géostratégiques en cours ?

Parce qu’au cœur de l’Europe ne se joue plus le sort du monde.

Pour la plupart des pays, y compris désormais pour les États-Unis de Trump, le conflit ukrainien n’est qu’un conflit régional. Il n’est pas question de piéger la suite du XXIe siècle dans des contentieux européens. Or jusqu’ici, durant la guerre froide mais aussi après, la relation transatlantique est restée stratégiquement structurante non seulement pour l’Europe mais pour le reste monde — en témoigne depuis la guerre du Golfe en 1991 l’interventionnisme militaire conjoint des Européens et des Américains.

Mal calculé par les Russes, mal géré par les Américains, le conflit ukrainien risque de mal finir. Mais il a provoqué plusieurs électrochocs qui ont tiré les Européens de leur torpeur stratégique.

Louis Gautier

En dépit des changements qui affectaient la distribution de la puissance à la surface du globe depuis trois décennies, la solidarité stratégique occidentale continuait de structurer le paysage mondial même loin des frontières et des rives européennes, à preuve — dans le seul domaine de la sécurité — la lutte commune contre le terrorisme, le contrôle conjoint de la libre circulation maritime et des voies d’approvisionnement, ou, autres exemples, les rounds de négociation du traité JCPOA avec l’Iran ou la signature d’accords comme celui de l’AUKUS. Trump, passant par pertes et profits la coopération et les relais d’influence européens dont son pays tire aussi des avantages, s’affranchit de relations qui rendent selon lui les Etats-Unis moins manœuvrants. Pour lui, les Européens sont un boulet et l’Union a été créée pour « entuber » (« screw ») les États-Unis. Il fait sans doute un mauvais calcul mais il force les Européens, eux aussi, à se reconcentrer sur l’essentiel : la défense de leurs intérêts stratégiques dans un monde dérégulé, plus compétitif que collaboratif. 

Mal calculé par les Russes, mal géré par les Américains, le conflit ukrainien risque de mal finir. Mais il a provoqué plusieurs électrochocs qui ont tiré les Européens de leur torpeur stratégique.

Pensez-vous que l’Union ait aujourd’hui une position cohérente sur l’Ukraine  ?

Malheureusement, les ferments de la dispersion jouent encore d’autant que les clivages ne sont pas seulement géopolitiques mais idéologiques. Le modèle démocratique, en danger dans l’Amérique de Trump, l’est également de ce côté-ci de l’Atlantique. 

Les pays vont devoir se positionner sur deux fronts. 

Si l’on veut éviter l’éclatement de l’Union, il faut accepter une phase de décantation et sans doute aussi des recompositions internes. On voit bien que dans le domaine militaire il faut compter avec le Royaume-Uni, non membre de l’Union. Il existe des mécanismes, telles les coopérations renforcées, qui permettent aux États-membres de l’Union qui le souhaitent d’intégrer davantage leurs appareils de défense. La question des garanties de sécurité apportées à l’Ukraine joue d’abord comme un révélateur puis comme un effet de levier. Après Londres et Paris, qui sont prêts à s’engager dans cette voie, Berlin, Varsovie, Stockholm, Madrid, Lisbonne qui ont déclaré vouloir suivre, d’autres pays sont amenés à se positionner. La Hongrie d’Orbán ou la Slovaquie de Fico resteront au bord de la route. Meloni va devoir clarifier ce qui l’emporte de sa solidarité européenne et de sa proximité politique avec les équipes au pouvoir à Washington. Tertium non datur : la clarification de la relation transatlantique oblige aussi à des clarifications du modèle européen.

Pourtant, les déclarations convergent entre les États membres et la Commission sur le renforcement de la défense européenne…

C’est heureux  ! À l’intérieur de l’Union et dans chaque pays, la question des garanties et, dans la foulée, celle du futur de la défense européenne appelle cependant, au-delà de la prise de conscience, une préparation des esprits, le mûrissement du débat politique afin d’accompagner la prise de décisions indispensables mais lourdes de sens.

C’est pourquoi, même en France qui a été toujours favorable et pionnière en matière de défense européenne, il faut éviter les crispations, avancer dans le bon tempo, veiller à la préservation du consensus sur la défense qui est un atout politique majeur pour notre pays souvent prompt sur bien des sujets à se déchirer. N’ouvrons pas trop de portes en même temps — passer l’effort de défense à 3 %, européaniser la dissuasion française… — si c’est pour ne franchir aucun seuil. Chaque question doit venir à l’heure et à propos. À présent, c’est la question du cessez-le-feu et des garanties qui doit être au centre de toutes les attentions.

La clarification de la relation transatlantique oblige aussi à des clarifications du modèle européen.

Louis Gautier

Comment envisagez-vous concrètement le déploiement en Ukraine de forces européennes  ?

La condition sine qua non, c’est l’arrêt des combats.

Une capitulation étant inacceptable, un traité de paix inenvisageable, il faut s’accorder ensuite sur les conditions d’un cessez-le feu durable  : la stabilisation des fronts, l’établissement d’une ligne de démarcation, la fixation de zones démilitarisées de part et d’autre de cette ligne et des interdictions de survol aérien, le déploiement d’observateurs internationaux ainsi que l’adoption de mesure de confiance et de signalement permettant d’éviter toute méprise sur le comportement des anciens belligérants. C’est pourquoi nous devons être partie prenante à la finalisation des négociations et poser nos conditions : on ne peut pas garantir un accord d’armistice que l’on n’est pas en mesure de contrôler.

Ces assurances obtenues, les Européens pourraient prendre alors en charge diverses missions de surveillance aérienne et maritime, contribuant ainsi au retour à la normale et au gel du conflit dans la durée. Des forces européennes de réactions rapides, en retrait des positions tenues par l’armée de l’Ukraine, pourraient être massées soit sur le sol de ce pays soit à sa périphérie immédiate prêtes à intervenir, en cas de violation du cessez-le-feu.

Mais un point clef de ce dispositif reste ce que les Britanniques appellent le backstop américain : Trump sera-t-il d’accord pour apporter à des forces européennes déployées en Ukraine ce soutien logistique et de renseignement ? Même si l’OTAN, en tant que telle, n’est pas engagée, les Européens auront-ils libre accès aux capacités de planification et de commandement de cette organisation pour programmer et piloter des déploiements terrestres et aériens ? Dans le cas contraire, les Européens jettent-ils le gant ou mettent-ils en place un dispositif adapté, principalement articulé autour des centres de commandement (C2) français et britannique ?

Des garanties de sécurité crédibles supposent d’être en mesure de déployer plusieurs dizaines de milliers de soldats européens lourdement équipés.

Louis Gautier

À ce point de la réflexion, on ne peut que déplorer que les préconisations du rapport « Défendre notre Europe » de 2019 que j’avais rédigé à l’époque n’aient pas trouvé un début de concrétisation, en particulier le redimensionnement et l’aguerrissement de forces européennes de réactions rapides et la mise en place de capacités de planification et de commandement alternatives ou complémentaires à celles de l’OTAN. Si au double plan institutionnel et des instruments financiers, bien des recommandations de ce rapport ont été suivies d’effet — même si ce n’était pas à la hauteur des ambitions souhaitées — celles relatives au domaine opérationnel sont entièrement restées lettres mortes, faute d’un accord à 27. La question des garanties est aujourd’hui hypothéquée par cette impréparation qui nous conduit à improviser une solution, soit dans l’OTAN en application des vieux accords dits de « Berlin+ » (1999) restés en souffrance depuis 2004 du fait du véto turc, soit à partir des moyens de nations-cadres, comme ceux du Royaume-Uni ou de la France qui ont en effet déjà cette expérience.

Des garanties de sécurité crédibles supposent d’être en mesure de déployer plusieurs dizaines de milliers de soldats européens lourdement équipés. Il s’agit d’un défi car dans de rares opérations européennes de maintien de la paix en milieu permissif, les membres de l’Union n’en ont jamais déployé que quelques milliers d’hommes. Rappelons-nous l’objectif fixé par l’accord franco-britannique de Saint-Malo, à la veille du conflit du Kosovo (4 décembre 1988), et la déclaration de Cologne à l’issue de ce conflit (4 juin 1999) qui prévoyaient que les États membres de l’Union soient en mesure de déployer 60 000 hommes dans une intervention militaire. Cet objectif, complètement perdu de vue depuis, pourrait trouver en Ukraine, dans un engagement stabilisateur et dissuasif, un début de réalisation.

Au-delà des modalités de règlement du conflit en Ukraine, comment la défense européenne peut-elle se développer  ?

Je suis convaincu que le moment est historique pour lui faire franchir un palier important. L’Europe de la défense change d’ère : après la politique des petits pas et des avancées symboliques, elle peut enfin décoller.

À côté de la mise en œuvre opérationnelle que constituerait la mobilisation de moyens terrestres, aériens et maritimes à un niveau jamais égalé dans une opération sous gouverne européenne pour offrir des garanties de sécurité à l’Ukraine, il faut faire évoluer le cadre de réalisation de la défense européenne et bien sûr augmenter les moyens.

Pour les cadres de réalisation il faut être pragmatique pour lever les obstacles juridiques qui vont se présenter dans l’OTAN et l’Union.

Tout le monde n’est pas prêt à avancer du même pas et dans la même direction. Si l’on veut progresser rapidement comme la situation et le renforcement de notre sécurité collective l’exigent, il faut constituer un groupe pionnier autour des quatre pays dotés des armées les plus importantes : l’Allemagne, la France, la Pologne, le Royaume-Uni en y agrégeant de nombreux autres comme la Suède, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, les États baltes…

L’argent semble maintenant couler à flot. Les déclarations des dirigeants européens, comme celles d’Emmanuel Macron, se succèdent pour que l’effort de défense européen soit désormais porté à 3 % voire au-delà. Ce mardi 4 mars, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a dévoilé un plan pour « réarmer l’Europe » qui doit lui permettre de mobiliser près de 800 milliards d’euros pour sa défense et fournir une aide immédiate à l’Ukraine. Il est aussi prévu d’exclure les dépenses militaires du pacte de stabilité à hauteur de 1,5 % du PIB, d’utiliser les 150 milliards du plan de relance non utilisés, de mobiliser les fonds régionaux inemployés ou encore de solliciter les investissements de la BEI. Il faudrait aussi envisager d’utiliser les disponibilités d’intérêts dégagées par les avoirs russes gelés en Europe qui sont de l’ordre de 210 milliards d’euros, mais possiblement aussi de leur capital.

La ligne de front dans le Donbass ne doit pas nous faire oublier qu’établir une ligne de force face à la Russie suppose des capacités de supériorité stratégique.

Louis Gautier

Les annonces sont une chose. Ce qui importe désormais, c’est le bon emploi de ces fonds. Il faut éviter que cette manne soit mal voire non utilisée, comme le furent les 100 milliards de crédits du fonds spécial allemand pour moderniser la Bundeswehr qui depuis 2022 restent pour partie en attente d’affectation. Pour dépenser juste il faut des bons programmes et des projets. On ne va pas jeter de l’argent par les fenêtres pour acheter sur étagère des vieux chars ou des munitions d’ancienne génération quand il faut des drones, des missiles, des satellites, des moyens de guerre électronique et de l’intelligence artificielle. La ligne de front dans le Donbass ne doit pas nous faire oublier qu’établir une ligne de force face à la Russie suppose des capacités de supériorité stratégique, des moyens du haut du spectre et de frappe dans la profondeur, et d’autres assurant la puissance du feu, la cohérence et la mobilité tactiques 

Les Européens doivent avant tout rationaliser l’équipement de leurs armées, mieux programmer leurs dépenses militaires et reconquérir leur marché intérieur de l’armement. Ce qui importe ce n’est pas un ratio mais la tenue dans la durée et en valeur constante du financement des matériels militaires et de leur production. 

Un effort substantiel a déjà été accompli. En 5 ans, sans compter les crédits britanniques, l’ensemble des budgets militaires des États membres de l’Union a cru de plus de 30 % pour atteindre 326 milliards d’euros, soit trois fois le budget militaire russe et un montant supérieur au budget de défense chinois. Il y a donc déjà de l’argent, certes en partie absorbé par le soutien à l’Ukraine, mais surtout mal dépensé. Faute de coordination, les moyens des armées européennes sont à la fois redondants, lacunaires et manquent entre eux de cohérence opérationnelle. 

Outre l’augmentation des financements et le développement d’équipements en commun, l’impératif est, préalablement, de faire converger les exercices nationaux de programmation militaire. Le Livre blanc que le commissaire européen à la défense, Andrius Kubilius, s’apprête à rendre en mars prochain sera un exercice sans portée pratique s’il ne vise pas prioritairement trois objectifs liés : un accroissement substantiel des crédits communautaires alloués aux missions de défense, la rationalisation des capacités militaires des États-membres, la priorité donnée aux acquisitions d’équipements européens.

Que pensez-vous des prises de positions récentes en France et chez ses partenaires prônant une européanisation des dissuasions nucléaires française et britannique  ?

Que la question de la dissuasion revienne au cœur du débat stratégique européen est une bonne chose ; que le  Chancelier allemand Friedrich Merz ou le premier ministre polonais Donald Tusk, sans détour, évoquent  publiquement une européanisation souhaitable de la protection nucléaire assurée par les forces de  dissuasion française et britannique est à marquer d’une pierre blanche ; qu’ils envisagent cette couverture comme une alternative au parapluie nucléaire américain montre assez leur inquiétude face aux risque de défaut des États Unis dans l’OTAN.

Longtemps, les Allemands sont en effet restés rétifs à toute discussion sur la dissuasion avec les Français. Ils opposaient par un silence officiel, en forme de rebuffade polie, un refus aux propositions de concertation bilatérales initiées par Jacques Chirac dès 1995. En quatre ans, en raison des craintes suscitées par les gesticulations nucléaires russes dans le conflit ukrainien, les esprits ont donc plus évolué qu’en vingt-cinq.

Les propos récents du président Macron vont cependant au-delà des ouvertures déjà pratiquées par les présidents Mitterrand et Chirac puis par tous leurs successeurs. La doctrine française, depuis les années 1990, admet en effet ouvertement et officiellement que la dissuasion française contribue à la sécurité des pays membres de l’Union et de l’OTAN en conjonction avec les moyens nucléaires de nos alliés américains et britanniques. La déclaration dite des Chequers à l’issue du sommet franco-britannique de Londres le 30 octobre 1995, établit même une solidarité sur les intérêts vitaux entre notre pays et le Royaume-Uni. Cette interprétation selon laquelle la définition des intérêts vitaux de la France peut incorporer la protection du territoire et de la population de nos plus proches partenaires est donc ancienne. Elle trouve cependant plus qu’un nouvel écho : il s’agit bien en effet d’un développement supplémentaire qu’exposent aujourd’hui des déclarations qui envisagent que la protection des forces nucléaires françaises — et possiblement britanniques — soit étendue à des dimensions européennes, et ce comme un substitut au repli possible du parapluie nucléaire américain.

Mais il faut dans ce domaine se garder des interprétations fallacieuses et dire précisément les choses.

Actuellement la dissuasion française s’inscrit dans le continuum des moyens militaires européens et américains qui, dans l’OTAN, assurent la sécurité collective des alliés. Si la garantie américaine vient à manquer et que l’OTAN périclite, il faut reconsidérer l’adossement de notre dissuasion.

Louis Gautier

En quel sens ?

Ce sujet est trop sérieux, trop existentiel pour tolérer l’improvisation.

Il faut d’abord redire qu’une dissuasion française élargie, ce n’est pas une dissuasion partagée. Sauf à ruiner la crédibilité de notre dissuasion, il ne saurait être question de partager avec quiconque la fabrication, la détention, l’ordre de mise à feu et la chaîne de commandement des forces nucléaires françaises. Si, un jour, des vecteurs et des armes nucléaires devaient être déployés, comme un signal préventif, sur le territoire d’un de nos partenaires de l’Union européenne ainsi que le font aujourd’hui les Américains en Allemagne, Belgique, Italie ou aux Pays-Bas, ce serait dans les mêmes conditions. Elles ne devraient l’être que dans des silos et des espaces extra-territoriaux sous contrôle exclusif de notre pays.

Ce qui en revanche est envisageable, le moment venu et à condition que la défense européenne s’intègre davantage, relève de la dissuasion concertée. 

Entrerait alors dans le champ de cette concertation, comme aujourd’hui au comité des plans nucléaires de l’OTAN  : les éléments de doctrine, les procédures d’alertes et la définition théorique de l’éventail des frappes. 

La dissuasion nucléaire dans les politiques de défense des États dotés est un domaine à part. Pour autant, ce n’est pas une dimension suspendue dans le vide. On ne passe pas d’un tir au canon d’artillerie à l’emploi de la bombe atomique. L’arme nucléaire s’inscrit dans un continuum stratégique et opérationnel. C’est une arme d’ultime recours quand l’évolution défavorable de la situation aboutit à une mise en cause des intérêts vitaux de la puissance détentrice, pour marquer un coup d’arrêt ou jouer son va-tout. Actuellement la dissuasion française s’inscrit dans le continuum des moyens militaires européens et américains qui, dans l’OTAN, assurent la sécurité collective des alliés. Si la garantie américaine vient à manquer et que l’OTAN périclite, il faut reconsidérer l’adossement de notre dissuasion.

Il serait déraisonnable de galvauder cette assurance vie si nos partenaires britanniques et européens n’envisagent pas avec nous de contribuer à la constitution d’une couverture de protection stratégique multi-couches qui suppose, à côté des armes nucléaires, de disposer d’importants équipements du haut du spectre, notamment spatiaux, de missiles conventionnels de frappe dans la profondeur, de défenses anti-missiles… C’est pourquoi il faut s’atteler à construire une crédibilité stratégique européenne globale sans laquelle les déclarations sur l’élargissement possible du champ couvert par les dissuasions française et britannique resteraient sans portée.

Il faut enfin s’interroger sur le stock d’armes opérationnelles détenues en propre par la France (290) et par le Royaume-Uni (220) en y ajoutant les armes déployées par les Américains dans l’OTAN (180). La question est moins celle du nombre des vecteurs et des têtes détenues ou positionnées en Europe — très inférieur au potentiel russe mais équivalent à celui de la Chine — que de la qualité, des performances, de la flexibilité des scénarios d’emploi qu’autorisent ces armes. La France en passe de renouveler ses composantes — avec une troisième génération des moyens de la FOST et des FAS — dispose aujourd’hui et disposera demain de forces stratégiques modernisées aux meilleurs standards. Mais ces forces sont calibrées pour exercer une pression conforme à une doctrine purement dissuasive et de stricte suffisance qui n’envisage le franchissement du seuil nucléaire que dans des situations limites et extrêmes. Les gesticulations auxquelles s’est livrée la Russie en Ukraine, en particulier avec le tir à blanc sur Dnipro le 21 novembre 2024 d’un missile balistique de portée intermédiaire de la classe Orechnik heureusement non chargé, doivent-elles entraîner d’autres évolutions de notre arsenal nucléaire ? Comment combiner une évolution éventuelle de notre posture avec l’ouverture impossible aujourd’hui mais demain nécessaire de négociations avec les Russes sur la limitation et le contrôle de la menace nucléaire sur le continent européen et plus largement sur son équation de sécurité future  ?

Il faut s’atteler à construire une crédibilité stratégique européenne globale sans laquelle les déclarations sur l’élargissement possible du champ couvert par les dissuasions française et britannique resteraient sans portée.

Louis Gautier

Force est de constater que l’adaptation évoquée de notre doctrine nucléaire pour protéger davantage nos partenaires va à l’encontre d’un mouvement général observé depuis la fin de la guerre froide chez tous les États dotés ou en passe de l’être (Chine, Corée du Nord, États-Unis, Inde, Iran, Israël, France, Pakistan, Royaume-Uni, Russie) qui assignent au nucléaire une fonction de sanctuarisation de leurs stricts intérêts nationaux. En attestent les interrogations récurrentes sur l’effectivité du parapluie américain et le déploiement alternatif aux marches de l’OTAN dans les années 2000 d’éléments avancés du bouclier antimissile américain. Moscou, qui avait procédé au retrait total des armes déployées à l’extérieur par l’URSS après la guerre froide, en réinstallant, en 2023, des ogives nucléaires au Bélarus a toutefois engagé un mouvement inverse mais très limité.

Vu l’ensemble de ces considérants, une adaptation de notre doctrine de dissuasion dans le sens de son européanisation mérite donc un examen sérieux mais dans des limites clairement précisées.

Il faut comprendre qu’il ne s’agit pas de dissuasion partagée et que jamais la France ne peut envisager de jouer son va-tout nucléaire si sa survie comme nation n’est pas en cause. En revanche, comme on l’a vu en Ukraine, la menace d’une action nucléaire permet d’éviter l’escalade en réfrénant l’extension de la belligérance. Les Européens et les Américains ont soutenu les Ukrainiens sans entrer en guerre contre la Russie. Le territoire russe est resté à l’abri de frappes sévères durant tout le conflit. Selon cette grammaire, et à condition que le rapport de forces conventionnelles et nucléaires européennes soit globalement convaincant vis-à-vis d’un agresseur potentiel, les armes nucléaires françaises et britanniques peuvent contribuer à une stratégie de déni d’accès contribuant à la protection du territoire et des populations de l’Union.

L’article « Construire une crédibilité stratégique européenne », une conversation avec Louis Gautier est apparu en premier sur Le Grand Continent.

26.02.2025 à 19:04

Comment l’Ukraine a gagné la guerre : leçons stratégiques d’une résistance

Matheo Malik

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Alors que nous commémorons les trois ans de l’invasion à grande échelle du territoire ukrainien, point culminant d’une agression amorcée par la Russie en 2014, il n’est pas inutile de rappeler dans les faits en quoi la résistance ukrainienne à l’invasion a constitué un exploit durable, une surprise stratégique sur laquelle bien peu d’observateurs comptaient et, chaque jour, une victoire en soi.

Le 24 février 2022, lorsqu’il fut absolument clair que Vladimir Poutine avait choisi la guerre à grande échelle, il semblait impossible pour l’Ukraine de tenir plus de quelques jours, voire de quelques semaines. L’offensive russe tous azimuts était — sur le papier du moins — impossible à arrêter au point que l’on spéculait sur l’avenir de la résistance : gouvernement en exil, maquis, partition du pays avant la fin de l’année… 

Il n’en a rien été.

L’Ukraine a tenu en tant que nation et son armée a enregistré, face à un rapport de force très défavorable, certains des succès militaires les plus remarquables de ces quarante dernières années. 

Si, en ce début d’année 2025, la Russie est toujours à l’offensive, les risques d’effondrement militaire de l’Ukraine, réels au printemps 2024, ont été considérablement réduits.

Stéphane Audrand

Si, en ce début d’année 2025, la Russie est toujours à l’offensive, les risques d’effondrement militaire de l’Ukraine, réels au printemps 2024, ont été considérablement réduits. Sans nier ni les problèmes organisationnels ni les échecs ukrainiens — il y en a eu, à commencer bien entendu par l’offensive ratée de l’été 2023 — cet article a pour objet d’analyser les raisons des succès militaires de l’Ukraine dans les différentes phases de la guerre. 

Outre l’intérêt du retour d’expérience, ce panorama permet de rappeler que les victoires du faible contre le fort existent bel et bien et de souligner les qualités durable de l’appareil militaire ukrainien, alors que la Russie actionne actuellement sa puissante machine de propagande et cherche, comme toujours, à décrédibiliser son adversaire avec le soutien de ses fidèles vatniks sur les réseaux sociaux et dans les médias complaisants.

Des soldats ukrainiens transportent des obus pour tirer sur les positions russes sur la ligne de front, près de la ville de Bakhmout, dans la région ukrainienne de Donetsk, le 25 mars 2024. © AP Photo/Efrem Lukatsky Des militaires ukrainiens récemment revenus des tranchées de Bakhmout marchent dans une rue de Tchassiv Yar, en Ukraine, le mercredi 8 mars 2023. © AP Photo/Evgeniy Maloletka Des soldats ukrainiens transportent des obus pour tirer sur les positions russes sur la ligne de front, près de la ville de Bakhmout, dans la région ukrainienne de Donetsk, le 25 mars 2024. © AP Photo/Efrem Lukatsky Des militaires ukrainiens récemment revenus des tranchées de Bakhmout marchent dans une rue de Tchassiv Yar, en Ukraine, le mercredi 8 mars 2023. © AP Photo/Evgeniy Maloletka Le choc initial : encaisser seuls et mobiliser l’Occident

L’offensive russe qui démarre le 24 février 2022 atteindra assez rapidement son pic : le 27 mars, la Russie commence à se retirer du nord de l’Ukraine, actant l’échec de la prise de Kiev et plus largement du plan visant à subjuguer le pays par une vaste opération de contournement de la lutte armée, réédition de ce qui avait si bien fonctionné en Crimée en 2014. L’armée ukrainienne d’alors était restée l’arme au pied et ses quelques 16 000 hommes dans la péninsule avaient été désarmés sans combats. Les opérations dans le Donbass qui avaient suivi n’avaient pas vraiment donné une meilleure image des forces ukrainiennes  : alors qu’elles parvenaient assez difficilement à réduire les forces séparatistes, l’engagement russe sur le terrain avait vu des bataillons ukrainiens entiers être étrillés à découvert par l’artillerie russe ou victimes d’encerclement. Les réformes des années 2006-2014 qui avaient tenté de moderniser une partie de l’armée n’avaient pas été très concluantes. En mer, la marine ukrainienne n’avait pas brillé non plus : l’incident du détroit de Kerch en 2018 avait montré qu’elle était incapable de faire face à son homologue russe. Pourtant, en 2015, on voyait déjà à l’œuvre certaines des caractéristiques qui allaient devenir décisives dans le fonctionnement du modèle de forces ukrainien actuel : l’innovation par le bas, un fort degré d’initiative individuelle et la création de forces paramilitaires semi-autonomes par des initiatives privées — conjuguant financement direct par des oligarques et campagnes de levées de fonds et de matériels dans la population.

La phase d’ouverture, cruciale, fut un succès car elle vit échouer rapidement le plan de prise du pays « sans guerre » et força le Kremlin à assumer la réalité d’un conflit qui n’était pas dans ses plans. 

Stéphane Audrand

Le calcul russe de février 2022 reposait sur l’idée que l’armée ukrainienne était toujours faible, corrompue, et qu’elle s’effondrerait en quelques heures.

Une partie de ce calcul était fondé et la sortie des forces russes de Crimée constitua d’ailleurs la part la plus réussie du plan de Poutine, notamment en ayant obtenu au préalable la complicité de certains personnels. Mais les réformes entreprises depuis 2014 avaient porté leurs fruits 22 : en allant vers la professionnalisation, l’armée ukrainienne avait musclé son corps de sous-officiers, indispensables pour la prise d’initiative sur le terrain. En maintenant ses forces paramilitaires, le pays faisait contrepoids à une partie des anciens de l’ère soviétiques qui pouvaient avoir des sympathies russes. En entreprenant des réformes du commandement et de la formation des officiers, en développant des forces spéciales qui étaient une faiblesse critique, en réorganisant certaines grandes unités avec l’aide d’instructeurs de l’OTAN et en améliorant ces processus d’acquisition de matériels, l’Ukraine jetait les jalons d’une sortie du modèle de la grande armée de conscription, rigide et soviétique, pour entrer dans celui des armées modernes, professionnelles et commandées par intention, comme le soulignait le Livre blanc ukrainien de 2022. Enfin, les conditions de conflit permanent en Donbass de 2015 à 2022 permirent d’aguerrir toute une génération de militaires ukrainiens et de combiner l’apport théorique occidental à une pratique locale absolument cruciale. Mais le plan courait jusque dans les années 2030, la conscription devant être supprimée en 2024…

C’est cette force qui encaisse le choc de l’invasion du 24 février 2022.

Une force certes loin d’être mobilisée à son plein potentiel mais qui dispose à la fois d’un système de commandement et de contrôle modernisé, de forces actives aguerries, d’une culture décentralisée en voie de diffusion et de stocks assez larges de matériels pour équiper un nombre substantiel de réservistes, eux aussi aguerris. Tout ce dispositif aurait pu néanmoins être vaincu en quelques heures et la descente russe sur Kiev avait le potentiel d’une rupture politique. Fin 2021 23, j’estimais que l’armée ukrainienne se battrait bien mieux qu’en 2015, mais en écartant totalement l’idée d’une offensive russe sur Kiev depuis le Bélarus : le terrain boisé et l’absence d’axe ferroviaire semblaient condamner toute opération par hypoxie logistique, surtout vu les effectifs requis pour une grande bataille urbaine. Mais l’intention russe était justement de ne pas se battre, ou très peu : la prise de l’aéroport d’Hostomel par une opération aéroportée devait permettre de débarquer rapidement des troupes d’infanterie pour marcher au cœur de la capitale tout en ouvrant l’axe routier à une force blindée qui n’était pas déployée en ordre de bataille, mais en ordre de marche. La stupeur, l’élimination ciblée et la corruption devaient assurer une paralysie temporaire des forces ukrainiennes, le temps du fait accompli. Dans les premières heures cruciales de la guerre, la vigueur et la rapidité de la réponse ukrainienne doivent être soulignées : Hostomel n’est pas tombé, les forces spéciales russes — si dominantes en 2014 — ne parvinrent pas à éliminer le président Zelensky et celui-ci fit preuve d’un leadership qui surprit le monde et galvanisa son pays et son armée. La phase d’ouverture, cruciale, fut un succès car elle vit échouer rapidement le plan de prise du pays « sans guerre » et força le Kremlin à assumer la réalité d’un conflit qui n’était pas dans ses plans.

Le premier mois de guerre fut l’occasion de combats acharnés. Certains très fluides, notamment dans le nord de l’Ukraine, d’autres relevant du siège urbain (Chernihiv, Soumy). 

L’armée russe, mal préparée à affronter une résistance non anticipée, se fit étriller ses meilleures forces alors que le Kremlin — qui n’avait aucun plan B — construisait le narratif de la « diversion » pour justifier le piteux retrait du nord de l’Ukraine. Pendant tout ce mois, le pouvoir ukrainien parvint, sous les bombes, à mobiliser sa population et son armée, pour mettre le pays en capacité d’affronter la Russie. Il faut rappeler qu’à part quelques livraisons de missiles antichars, l’Ukraine ne put compter pendant ces semaines que sur ses propres forces d’avant le 22 février 2025. L’aide occidentale fut longue à advenir, tant les chancelleries, stupéfaites, étaient paralysées par la peur de l’escalade et le sentiment que la résistance ukrainienne ne durerait pas. L’armée ukrainienne tira le potentiel de ses réformes : tandis que les unités russes suivaient des plans très rigides et peu adaptés à la réalité du terrain, les Ukrainiens faisaient preuve d’initiative à tous les niveaux. L’artillerie ukrainienne fut particulièrement cruciale pour écraser les colonnes russes  : très bien mise en œuvre par un complexe « reconnaissance-frappe » très réactif, combinant drones et localisations par opérateurs au sol avec des logiciels sur GSM, elle « décentralisa » l’appel du feu, tandis qu’une combinaison de missiles antichars et d’armes légères rendaient impénétrables les carrefours routiers urbains indispensables à la manœuvre logistique russe et que le manque d’infanterie ne permettait pas de prendre d’assaut. Dans ce premier mois de guerre, l’initiative défensive permit au commandement ukrainien de se concentrer sur la mobilisation des forces de combat et la protection des zones cruciales sur le plan politique (dont la capitale), laissant une grande partie du pays auto-organiser sa défense et assumer une partie du soutien des forces — les civils nourrissant les soldats à travers tout le pays. C’est avec le retrait russe en avril 2022 et la concentration des efforts sur le Donbass que « l’Opération militaire spéciale » devint ce qu’elle est encore aujourd’hui : une guerre longue, où la volonté de détruire par la force a dépassé la volonté de soumettre par la stupeur. Et la Russie mit des mois à adapter la force à la mission.

L’armée ukrainienne a tiré le potentiel de ses réformes : tandis que les unités russes suivaient des plans très rigides et peu adaptés à la réalité du terrain, les Ukrainiens faisaient preuve d’initiative à tous les niveaux.

Stéphane Audrand Contre-attaques : des victoires volées  ?

Lorsque l’Ukraine lance son offensive « surprise » le 6 septembre 2022 dans la région de Kharkiv, l’attention mondiale est focalisée depuis quelques semaines bien plus au sud. 

Après la prise coûteuse de Lyssytchansk et de Marioupol, l’effort russe stagne. Faute d’avoir anticipé par un plan de contingence un éventuel échec de l’opération du 24 février 2022, le pouvoir russe, entre acharnement et improvisations, hésite. De son côté, l’Ukraine mobilise de façon efficace. La conséquence est qu’à la fin de l’été 2022, les Ukrainiens ont acquis une supériorité numérique sur l’ensemble du front, et qu’ils sont appuyés par les premiers matériels occidentaux de qualité, comme les batteries HIMARS qui leur permettent d’affaiblir très fortement la logistique et les postes de commandement d’une armée russe qui n’était pas préparée à de telles frappes. Pour autant, l’offensive ukrainienne en direction de Kherson s’avère difficile, laborieuse. Au-delà du Dniepr, c’est la Crimée qui pourrait être menacée, centre de gravité de l’effort militaire russe dans le sud de l’Ukraine et symbole politique. La Russie y concentre ses forces disponibles, affaiblissant certains secteurs du front pour tenter de bloquer la progression ukrainienne devant Kherson. Face à ces forces, on estime que l’Ukraine met en œuvre l’essentiel de son potentiel offensif.

© Evgeny Biyatov/Sputnik/SIPA © Evgeny Biyatov/Sputnik/SIPA © Evgeny Biyatov/Sputnik/SIPA © Evgeny Biyatov/Sputnik/SIPA

C’est donc une surprise totale lorsqu’une nouvelle offensive ukrainienne enfonce le front russe à Balakliya, très au nord, très loin de Kherson. Le succès ukrainien de ce qui reste l’offensive la plus réussie de ce conflit est dû à plusieurs facteurs. En premier lieu : le renseignement. S’il est difficile de faire la part des choses entre le renseignement fourni par les Occidentaux (satellite, électronique) et le renseignement obtenu par les Ukrainiens eux-mêmes (agents infiltrés, partisans, reconnaissances au sol et par drone), il n’en reste pas moins que le commandement ukrainien identifie une faiblesse majeure dans le dispositif de l’adversaire, notamment autour de la 144e division de fusiliers russes. Alors que l’effort principal est porté sur Kherson depuis de longues semaines, l’Ukraine parvient à exploiter cette opportunité  : la planification est simple mais efficace et l’armée parvient à former des concentrations rapides de manière discrète. Il ne faut pas surestimer la relative transparence du champ de bataille.

À ce stade, peut-être les Russes ont-ils déjà perçu les concentrations ukrainiennes. Mais leurs états-majors sont focalisés sur la défense de Kherson et manquent de toute façon de moyens pour réagir à ce qui pouvait être compris comme une diversion. Les Ukrainiens engagent quatre brigades et des soutiens pour percer au nord de Balaklyia, et deux autres au sud, tout en fixant par une feinte frontale le centre urbain. Plus au nord, quatre autres brigades — dont trois territoriales de mobilisés récents — lancent une attaque sur Chkaloske, sécurisant le flanc de l’offensive principale. Le soir du 6 le front est percé, l’artillerie russe s’est repliée précipitamment et une vaste brèche en terrain ouvert est offerte aux forces mécanisées ukrainiennes, qui progressent de plus de vingt kilomètres le lendemain et d’une trentaine le 9. Le 10 le nœud ferroviaire crucial de Koupiansk est abordé, tandis que les Ukrainiens manœuvrent sur les arrières d’Izioum, importante base russe dans le secteur. L’offensive ukrainienne, en deux phases, se déroule jusqu’à la fin octobre. Elle permet la libération de l’essentiel de l’oblast de Kharkiv, la reprise de Koupiansk et Lyman et la capture d’un nombre substantiel de matériels et de prisonniers. À tous les stades de l’offensive, l’armée ukrainienne a démontré une excellente coordination interarmes, une bonne capacité à exploiter les opportunités offertes par le combat et une grande habileté dans la manœuvre face à un adversaire surpris, atone et qui ne parvint que très difficilement à rétablir une ligne de front en mobilisant des réservistes peu aptes et en comptant sur son aviation et ses lignes intérieures. Les pertes russes auraient pu être encore plus lourdes si l’encerclement d’Izioum avait été plus étanche, sans qu’il soit encore possible de dire si l’armée ukrainienne a raté une opportunité par maladresse ou qu’elle a subi des pressions pour limiter sa victoire — comme peut-être également sur le Dniepr…

Au même moment en effet, l’armée ukrainienne maintenait sa poussée sur Kherson et parvenait notamment à couper les ponts sur le Dniepr, menaçant d’encerclement une trentaine de milliers de soldats russes. 

L’offensive dans ce secteur s’est déroulée d’une façon radicalement différente : affrontant une position défensive solide, elle s’est concentrée sur des frappes massives, de la ligne de front à la profondeur, pour désorganiser par le feu plutôt que par le choc. 

Alors que l’arrivée de troupes ukrainiennes devant l’isthme de Crimée aurait constitué une victoire sans appel, à un moment où l’armée russe manquait de réserves, il est possible qu’on ait retenu le bras de l’Ukraine.

Stéphane Audrand

Que le commandement ukrainien soit parvenu à mener de front ces deux efforts — dont chacun dépasse en ampleur ce que pourrait mener seule l’armée française — est à mettre à son crédit là encore. Après des débuts très modestes du 29 août au 10 septembre, le front russe commence à reculer dans le nord de la poche. Il débouchera, début novembre, sur l’évacuation de Kherson sans que l’armée ukrainienne n’ait détruit le groupe de forces russes comme elle pouvait le faire. Il est possible que le retrait russe ait été moins dû à une incapacité ukrainienne à avancer qu’à une demande américaine discrète de freiner l’offensive de peur qu’une victoire de grande ampleur ne puisse servir de justificatif à Vladimir Poutine pour procéder à une frappe nucléaire. L’administration Biden était très inquiète de cette possibilité, l’évaluant alors « à 50 % de probabilité » et ce malgré le caractère périlleux des analyses probabilistes en matière de crise nucléaire 24. Le Kremlin a en tout cas su capitaliser sur cette peur par manœuvre d’influence. Il est en fait très peu probable que Moscou aurait accepté de payer le coût politique exorbitant d’une rupture du tabou de l’emploi des armes nucléaires, même après la perte de 30 000 hommes. L’aléa de l’emploi, la difficulté militaire de l’exploiter, le risque de rupture avec la Chine et de nombreux pays émergents, le risque de sanctions radicales de la part des Européens y compris sur le gaz sont autant de facteurs qui doivent permettre de relativiser le risque nucléaire. Alors que l’arrivée de troupes ukrainiennes devant l’isthme de Crimée aurait constitué une victoire sans appel, à un moment où l’armée russe manquait de réserves, il est possible qu’on ait retenu le bras de l’Ukraine. L’ouverture des archives américaines — si elles survivent à Donald Trump — le dira peut-être un jour.

Dans tous les cas, la séquence offensive ukrainienne de la fin de l’été 2022 a représenté un accomplissement remarquable. Sur deux fronts, au terme de deux opérations très différentes, l’Ukraine a fait reculer l’envahisseur par la force, le repoussant au terme d’une offensive combinée très bien organisée et bien conduite. Ce n’est pas forcément du fait de ses propres faiblesses que la victoire n’a pas été plus aboutie : la lenteur et l’insuffisance du soutien occidental, certains excès de prudence aussi, expliquent sans doute que la Russie ait eu du temps pour mobiliser, et parvenir à fortifier ses positions jusqu’au printemps 2023.

Fort heureusement pour l’Ukraine, en mer, on ne peut utiliser ni tranchées, ni chair à canon…

Un officier ukrainien observe le tir d’un obusier automoteur 2S3 de 152 mm, en direction des positions russes sur la ligne de front, près de Bakhmut, dans la région de Donetsk, en Ukraine, le lundi 25 mars 2024. © Photo AP/Efrem Lukatsky Le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy et le commandant des forces terrestres ukrainiennes, le général de corps d’armée Oleksandr Syrski regardent une carte lors de leur visite à la ville de Kupiansk, en première ligne, dans la région de Kharkiv, en Ukraine, le 30 novembre 2023. © AP Photo/Efrem Lukatsky Un officier ukrainien observe le tir d’un obusier automoteur 2S3 de 152 mm, en direction des positions russes sur la ligne de front, près de Bakhmut, dans la région de Donetsk, en Ukraine, le lundi 25 mars 2024. © Photo AP/Efrem Lukatsky Le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy et le commandant des forces terrestres ukrainiennes, le général de corps d’armée Oleksandr Syrski regardent une carte lors de leur visite à la ville de Kupiansk, en première ligne, dans la région de Kharkiv, en Ukraine, le 30 novembre 2023. © AP Photo/Efrem Lukatsky Victoire en Mer Noire : gagner en mer, sans flotte

La guerre en Mer Noire est l’un des aspects du conflit les mois discutés mais pourtant l’un des plus cruciaux pour l’issue de la guerre.

Souvent limitée à l’évocation de la crise des céréales de 2022, la guerre sur mer a pourtant été à la fois d’une grande complexité et a donné des résultats très surprenants. L’Ukraine y a remporté certains de ses plus grands succès — le plus important de tous étant d’avoir restauré et maintenu par la force son accès à la mer et à l’océan mondial, face à une marine et une aviation russe bien supérieures.

Alors même qu’elle était la puissance navale dominante de ce conflit, la Russie n’a jamais pu utiliser le potentiel de sa flotte pour influer sur le cours de la guerre, se limitant à tirer des missiles de croisière pour alimenter ses salves de frappes dans la profondeur.

Stéphane Audrand

Là encore, il faut souligner que les Ukrainiens ont fait preuve, dès les premières heures du conflit, d’une grande réactivité. Il le fallait, tant l’avantage russe semblait écrasant. Largement dominée en 2019, la marine ukrainienne en tant que force navale n’a pas représenté une menace pendant le conflit. Mais en minant les approches du port d’Odessa — et en le faisant savoir — les Ukrainiens ont inhibé immédiatement tout risque de débarquement russe sur la côte. La puissance des mines marines modernes est telle — elles peuvent littéralement casser en deux un navire – qu’aucun commandant de force maritime ne peut se risquer sans un déminage soigneux, qui ne peut guère être réalisé à portée de missile de l’ennemi. Au-delà de ce succès par déni d’accès, les Ukrainiens ont fait face à une situation de blocus de facto. Ils étaient coupés de l’accès à la mer, sans flotte de guerre mais pas sans idées. Là encore, les capacités d’innovation, dans le domaine matériel comme dans le domaine tactique, ont été précieuses.

La destruction du croiseur Moskva en a été l’illustration. Navire prestigieux mais ancien, modernisé mais de façon inaboutie par faute de l’incurie et de la corruption des chantiers russes, le navire amiral de la Flotte de la Mer Noire a été coulé avec d’autant plus de facilité qu’il a fait preuve de complaisance face à des Ukrainiens sous-estimés. S’il semble qu’un avion américain ait bien participé à l’identification du navire, son ciblage fut bien ukrainien. Le rôle des drones TBD n’est pas très clair, mais ils ont pu contribuer à dissimuler l’approche non radiale des missiles antinavires Neptun de conception ukrainienne. Frappé à deux reprises alors que la mer était forte, le navire n’a pu être sauvé. Au-delà de ce « coup », c’est bien une campagne méthodique que mène l’Ukraine en Mer Noire depuis le printemps 2022, toujours par des moyens hybrides et originaux. Ayant neutralisé l’Île aux Serpents grâce à des canons de 155mm montés sur des barges — de quoi donner des sueurs froides aux ingénieurs de l’armement occidentaux —, les Ukrainiens en ont privé les Russes, les empêchant de s’enkyster sur la route maritime qui longe les côtes roumaines. Ils ont ensuite entrepris le développement d’une force de drones de surface avec un cycle d’innovation en boucle très courte. Utilisant des composants d’origine civils disponibles en quantité à la fois pour la propulsion (jet ski) et pour le guidage (systèmes GPS, optronique civile embarquée) ils ont commencé à couler de manière méthodique les navires de la flotte russe, en mer puis au mouillage.

Des forces spéciales ont également pris d’assaut les plateformes dans le golfe d’Odessa qui fournissaient aux Russes une partie de leur couverture radar. Ainsi, lorsqu’après la récolte 2023 la Russie a souhaité rééditer son chantage sur les céréales, les Ukrainiens étaient en capacité de rouvrir le corridor maritime par leurs propres forces, sans négocier. La combinaison des feux littoraux par missiles antiaériens et antinavires, des mines marines et des drones de surface a permis d’interdire à la Russie une zone maritime de plus en plus large. Au total, la flotte de la Mer Noire a dû quitter Sébastopol et se repositionner à Novorossisk. Si la destruction du pont de Kertch n’a jamais été obtenue — peut-être par manque de missiles allemands Taurus — le ciblage de convois ferroviaires a été fréquent et Moscou a dû investir lourdement dans la protection de ses infrastructures dans la frange littorale. Alors même qu’elle était la puissance navale dominante de ce conflit, la Russie n’a jamais pu utiliser le potentiel de sa flotte pour influer sur le cours de la guerre, se limitant à tirer des missiles de croisière pour alimenter ses salves de frappes dans la profondeur. Odessa restera ukrainienne et le rêve de Vladimir Poutine de priver sa victime de tout accès à la mer semble mis en échec définitivement, ce qui n’est pas la moindre des victoires.

En minant les approches du port d’Odessa — et en le faisant savoir — les Ukrainiens ont inhibé immédiatement tout risque de débarquement russe sur la côte.

Stéphane Audrand Survivre à l’attrition : Verdun en Donbass

L’offensive russe sur Bakhmout à l’hiver 2022-23 a ouvert une nouvelle phase de la guerre, celle de l’attrition. 

Parvenue à régénérer ses effectifs par la mobilisation de ses stocks et de ses réservistes, mais aussi en utilisant beaucoup d’expédients — le recrutement des prisonniers par Wagner, l’utilisation d’armes hors d’âge —, la Russie s’est engagée dans un indéniable processus d’adaptation et d’amélioration de ses capacités. Le retrait de Kherson, le raccourcissement de la ligne de front, le maintien d’une pression sur le Donbass ont permis à la Russie de valoriser une large ligne défensive et de franchir un nouveau niveau d’escalade en déclarant l’annexion de l’ensemble des oblasts sur lesquels se situent les territoires ukrainiens conquis par ses forces. 

La défense russe de l’été 2023 a permis à la Russie de reprendre l’initiative à l’automne, et de la conserver depuis plus de dix-huit mois sur l’ensemble du front, à l’exception de l’offensive ukrainienne dans la région de Soudja à l’été 2024. Cette pression s’est accompagnée d’une poursuite des frappes sur la profondeur sur l’ensemble du territoire ukrainien.

Des soldats ukrainiens de la 71e brigade de chasseurs tirent un obusier M101 en direction des positions russes sur la ligne de front, près d’Avdiivka, dans la région de Donetsk, en Ukraine, le vendredi 22 mars 2024. © Photo AP/Efrem Lukatsky Des soldats ukrainiens de la 71e brigade de chasseurs tirent un obusier M101 en direction des positions russes sur la ligne de front, près d’Avdiivka, dans la région de Donetsk, en Ukraine, le vendredi 22 mars 2024. © Photo AP/Efrem Lukatsky Des soldats ukrainiens de la 71e brigade de chasseurs tirent un obusier M101 en direction des positions russes sur la ligne de front, près d’Avdiivka, dans la région de Donetsk, en Ukraine, le vendredi 22 mars 2024. © Photo AP/Efrem Lukatsky Des soldats ukrainiens de la 71e brigade de chasseurs tirent un obusier M101 en direction des positions russes sur la ligne de front, près d’Avdiivka, dans la région de Donetsk, en Ukraine, le vendredi 22 mars 2024. © Photo AP/Efrem Lukatsky

En 2023, il semble que Vladimir Poutine ait développé une théorie de la victoire qui repose sur l’idée qu’il « tiendrait » plus longtemps que sa victime et qu’il finirait par l’emporter par KO — une partie de l’Occident finissant par se lasser ou se retourner contre l’Ukraine, avec comme espoir principal l’élection de Donald Trump.

Pour mettre en œuvre cette théorie du temps long, l’armée russe, qui avait perdu ses forces les plus modernes, devait engager une guerre d’attrition, l’idée étant non pas de remporter des victoires de rupture sur tel ou tel espace du champ de bataille, mais de maintenir une pression permanente qui imposerait à l’Ukraine un ratio de pertes peut-être défavorable pour la Russie, mais intenable par les Ukrainiens sur le long terme, qui épuiseraient leur pays, et notamment sa démographie. Cette offensive tous azimuts s’est accompagnée d’une manœuvre d’influence russe toujours très forte vers les pays soutenant l’Ukraine, afin de freiner autant que possible le soutien militaire. La suspension de l’aide américaine à l’automne 2023 avait ainsi le potentiel d’accélérer l’usure et de provoquer un enfondrement de l’armée ukrainienne. La faiblesse des livraisons d’obus occidentaux associée à la livraison d’obus à la Russie par la Corée du Nord et à la montée en puissance des bombes planantes ont permis à la Russie d’avoir un avantage de feu colossal sur l’ensemble du front, pouvant aller parfois jusqu’à vingt ou trente fois la puissance de l’artillerie ukrainienne. 

L’Ukraine a sans doute connu en 2023 son « Verdun » en Donbass. Un peu comme la France en 1916, elle a triomphé malgré un rapport de feu initial défavorable.

Stéphane Audrand

Dans la profondeur, la poursuite de la fabrication des missiles russes malgré les sanctions et la livraison par l’Iran de drones a permis de maintenir une pression permanente sur la défense aérienne ukrainienne, privée de fabrications locales de missiles et livrée au compte-goutte. Dans tous les domaines, les Ukrainiens ont fait front et semblent aujourd’hui sortis du péril de l’effondrement — sinon vainqueurs au moins survivants du cycle d’attrition. 

L’Ukraine a sans doute connu en 2023 son « Verdun » en Donbass. Un peu comme la France en 1916, elle a triomphé malgré un rapport de feu initial défavorable.

Une grande partie de cette survie est attribuable aux forces morales ukrainiennes et à la capacité de ses soldats d’endurer des mois de combat sans être relevés, sous un pilonnage russe permanent. Mais l’Ukraine a également tenu — et c’est une nouveauté — grâce au segment des drones et notamment des petits drones FPV (First Person View) valorisés avec de petites charges explosives (grenades ou roquettes antichar).

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En parvenant dans ses ateliers nationaux à produire des dizaines de milliers de ses engins tous les mois, l’Ukraine a progressivement substitué à son segment d’artillerie lourde déficitaire un segment de drones qui sont parvenus sinon à équilibrer les volumes, au moins les effets du feu.

Dans la profondeur, la réactivité et l’ingéniosité ukrainienne en matière de guerre électronique a permis de neutraliser une grande partie des drones, tandis que l’intégration des systèmes soviétiques et occidentaux progressait à marche forcée. Les « Frankensam » ont ainsi vu le montage de missiles occidentaux sur des lanceurs soviétiques. L’innovation par le bas, le recours aux biens à double usage et au monde civil pour la conception et la production des armes ont permis à l’Ukraine de faire payer à la Russie un prix élevé pour chaque mètre carré conquis pendant ces dix-huit mois de guerre d’attrition. L’armée russe y aura « consommé » une quantité prodigieuse de munitions et surtout cannibalisé ses pléthoriques stocks de véhicules issus de la guerre froide. Alors que la Russie avait commencé la guerre avec une armée riche en matériels, lourde, forte en artillerie mobile et faible en infanterie de qualité, elle termine par la force des choses cette troisième année avec une vaste force d’infanterie, soutenue par une artillerie tractée toujours puissante mais peu mobile, manquant de chars et de véhicules blindés modernes et dont le mode d’action repose sur des assauts d’infanterie soutenus par des drones guidés par fibre optique et des bombes planantes d’aviation. En somme, si elle a su s’adapter et parfois s’améliorer, jamais l’armée russe n’a été aussi faible face aux forces mécanisées dont dispose toujours l’OTAN. Et le paradoxe de l’Ukraine est le suivant, en ce début de l’année 2024 : le pays a survécu à dix-huit mois de pression et d’une pénurie largement imputable à l’hésitation occidentale, tout en parvenant à user le potentiel adverse de manière significative, mais pourrait se retrouver privé de la possibilité de capitaliser sur ce succès sacrificiel.

La réactivité et l’ingéniosité ukrainienne en matière de guerre électronique a permis de neutraliser une grande partie des drones, tandis que l’intégration des systèmes soviétiques et occidentaux progressait à marche forcée.

Stéphane Audrand

Plutôt qu’une mauvaise paix imposée par les lubies de Donald Trump et qui ne fera qu’hypothéquer son avenir et donner un répit à Vladimir Poutine, c’est d’un « surge » dont l’Ukraine a besoin, pour pouvoir, enfin, sortir victorieuse de cette guerre  : un afflux massif de munitions et de matériels, qui complèteraient les réformes enfin entreprises et que le pays a, c’est vrai, trop longtemps retardées en matière d’organisation, de commandement, d’entraînement et de rotation des troupes. Espérons que les Européens, qui en ont la capacité, trouveront la volonté d’un tel soutien qui serait à la mesure des sacrifices que l’Ukraine a consenti — pour sa survie mais aussi pour l’avenir de l’Europe.

Le retour d’expérience : contrer la puissance russe

Ce que la guerre d’Ukraine nous apprend de la Russie, du fonctionnement de sa machine politico-militaire et des moyens de le contrer, est crucial pour repenser l’architecture de sécurité du continent. Comme tous les conflits d’ampleur, cette guerre est un accélérateur de tendances, qui apporte en fait peu de vraies « ruptures » en termes militaires mais participe à l’évolution tendancielle du champ de bataille depuis la fin du XIXe siècle  : une dilatation des espaces de la conflictualité, un accroissement de la puissance du feu, par la précision comme par ses volumes, une innovation technologique qui voit une complexification du champ de bataille par addition sans remplacement de systèmes, une importance de l’articulation de toutes les composantes de la mobilisation nationale sur le temps long, un poids grandissant des dépendances mondiales, une difficile autonomie individuelle des États-nations et un rôle structurant depuis 1945 du nucléaire militaire. Dans ces tendances lourdes, la puissance russe inscrit ses spécificités  : une capacité à conserver un socle d’industrie lourde et d’autonomie énergétique et matérielle, une capacité à faire consentir au corps social des sacrifices humains et matériels très importants, une bonne capacité, quoi qu’on en dise, à s’adapter quoi qu’avec lenteur, une capacité à penser les opérations en lien avec une stratégie de long terme qui n’exclut pas l’opportunisme et un accent mis sur les opérations de contournement de la lutte armée, le recours à la guerre devant rester pour Moscou exceptionnel car finalement bien perçu comme coûteux et aléatoire.

Andrii Rubliuk, sergent-chef d’une unité de renseignement ukrainienne qui a perdu ses deux bras et une jambe au combat, tient un fusil lors d’un entraînement militaire près de Kiev, en Ukraine, le 14 février 2025. © Photo AP/Evgeniy Maloletka Leonid Lobchuk, un soldat de la 127e brigade ukrainienne qui a perdu une jambe au combat dans l’est de l’Ukraine en 2015, retire le camouflage de son obusier automoteur dans la région de Kharkiv, en Ukraine, le 10 février 2025. © AP Photo/Evgeniy Maloletka Andrii Rubliuk, sergent-chef d’une unité de renseignement ukrainienne qui a perdu ses deux bras et une jambe au combat, tient un fusil lors d’un entraînement militaire près de Kiev, en Ukraine, le 14 février 2025. © Photo AP/Evgeniy Maloletka Leonid Lobchuk, un soldat de la 127e brigade ukrainienne qui a perdu une jambe au combat dans l’est de l’Ukraine en 2015, retire le camouflage de son obusier automoteur dans la région de Kharkiv, en Ukraine, le 10 février 2025. © AP Photo/Evgeniy Maloletka

Face à cette combinaison de tendances stratégiques et de spécificités russes, les Européens doivent d’abord prendre conscience que leurs sociétés civiles doivent se « remilitariser ». Non pas pour devenir des dystopies militaristes nord-coréennes, mais pour redécouvrir que, comme en Ukraine, la défense de la démocratie ne passe pas que par le militaire professionnel, le juge et le marchand, mais aussi par le soldat-citoyen en armes. Ce retour de la force dans l’arsenal des options politiques et de la mesure de la force comme étalon des relations avec la Russie doit être compris par les Européens non pas comme un risque d’accélérer la montée aux extrêmes, mais bien comme une option à même de dissuader la Russie. 

Moscou a une antienne ingénieusement conçue : « les succès ne signifient rien car la Russie ne peut pas être vaincue ». Mais cet argument est un piège — les Afghans ne sont pas tombés dedans.

Stéphane Audrand

Le grand risque des années futures est que la Russie, tout en se réarmant, continue de pousser de manière opportuniste des déstabilisations et des actions paramilitaires « juste sous le seuil », en comptant sur la lenteur de la réaction européenne pour sécuriser des faits accomplis, en Ukraine s’il y a cessez le feu comme dans d’autres pays. La rapidité de la réaction européenne sera donc cruciale pour contrer toute tentative. Rapidité qui passe à la fois par la préparation de forces flexibles, mais surtout d’une verticale du commandement réactive. C’est une spécificité française — la chaîne de commandement politico-militaire courte — qu’il faut expliquer et faire partager à nos voisins, d’avantage portés à la lenteur d’une comitologie du consensus prudent. Ce modèle de forces « rapides et disponibles pour un pouvoir politique déterminé » doit être adossé à un appareil militaire plus large, disposant d’une dissuasion nucléaire crédible, de capacités de production souveraines en Europe — notamment pour les munitions — et d’un vivier de ressources humaines et matérielles capables d’assurer la durabilité des mesures de réassurance et de sécurité sur le flanc oriental. En somme, quel que soit la situation tactique, ce que la guerre d’Ukraine et les succès ukrainiens nous apprennent, c’est que pour contrer la Russie il faut être à la fois très rapide et déterminé dans les premières heures, et capable d’être crédibles dans le temps long, face au chantage comme face à l’usure. Un défi colossal mais, admettons-le, parfaitement à la portée de l’ensemble économique européen et de l’héritage de que nous fûmes  : des « royaumes combattants ». Un héritage de souffrance dont nous pouvons métaboliser les ressources utiles pour notre défense.

Une victoire est-elle possible  ?

Moscou a une antienne ingénieusement conçue pour répondre à cette question : « les succès ne signifient rien car la Russie ne peut pas être vaincue ». 

Mais cet argument est un piège — les Afghans qui résistèrent avec succès à l’invasion soviétique ne sont pas tombés dedans. 

La victoire de l’Ukraine, c’est « survivre » et « rendre impossible sa destruction par la Russie ». Il n’a jamais été question de vaincre la Russie au sens de lui infliger une capitulation militaire qui supposerait une invasion en règle. 

Pour l’Ukraine, vaincre c’est d’abord et avant tout « contraindre l’agresseur à renoncer » 

Cela passe par une résistance prolongée, par des succès militaires, à un coût qui soit supportable dans la durée par l’Ukraine en tant que Nation. Car c’est bien de survie qu’il s’agit. Et au-delà de l’Ukraine c’est bien le projet européen qui est menacé. Les élites russes au pouvoir, au-delà de Vladimir Poutine, ont fait le choix de la restauration impériale pour maintenir leur pouvoir prédateur sur la société russe. La destruction et la soumission des alternatives démocratiques aux frontières de l’Empire est aussi importante que le recul des forces de l’OTAN ou la désunion de l’Europe. Il faut faire reculer tout ce qui intègre les États face à l’Empire, tout ce qui les rend plus forts face à la menace. Il faut détruire l’Ukraine pour que les populations russes sachent qu’il n’y a pas d’alternative au régime en place, pour faire admettre aux Européens qu’ils doivent se coucher, élire des régimes complaisants et subir le partage du monde par les puissances impériales.

Lorsqu’on a compris cela, lorsqu’on a pris conscience de l’énormité de la menace, alors la résistance ukrainienne n’en est que plus cruciale, ses succès plus méritants et notre soutien plus indispensable.

L’article Comment l’Ukraine a gagné la guerre : leçons stratégiques d’une résistance est apparu en premier sur Le Grand Continent.

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Alors que nous commémorons les trois ans de l’invasion à grande échelle du territoire ukrainien, point culminant d’une agression amorcée par la Russie en 2014, il n’est pas inutile de rappeler dans les faits en quoi la résistance ukrainienne à l’invasion a constitué un exploit durable, une surprise stratégique sur laquelle bien peu d’observateurs comptaient et, chaque jour, une victoire en soi.

Le 24 février 2022, lorsqu’il fut absolument clair que Vladimir Poutine avait choisi la guerre à grande échelle, il semblait impossible pour l’Ukraine de tenir plus de quelques jours, voire de quelques semaines. L’offensive russe tous azimuts était — sur le papier du moins — impossible à arrêter au point que l’on spéculait sur l’avenir de la résistance : gouvernement en exil, maquis, partition du pays avant la fin de l’année… 

Il n’en a rien été.

L’Ukraine a tenu en tant que nation et son armée a enregistré, face à un rapport de force très défavorable, certains des succès militaires les plus remarquables de ces quarante dernières années. 

Si, en ce début d’année 2025, la Russie est toujours à l’offensive, les risques d’effondrement militaire de l’Ukraine, réels au printemps 2024, ont été considérablement réduits.

Stéphane Audrand

Si, en ce début d’année 2025, la Russie est toujours à l’offensive, les risques d’effondrement militaire de l’Ukraine, réels au printemps 2024, ont été considérablement réduits. Sans nier ni les problèmes organisationnels ni les échecs ukrainiens — il y en a eu, à commencer bien entendu par l’offensive ratée de l’été 2023 — cet article a pour objet d’analyser les raisons des succès militaires de l’Ukraine dans les différentes phases de la guerre. 

Outre l’intérêt du retour d’expérience, ce panorama permet de rappeler que les victoires du faible contre le fort existent bel et bien et de souligner les qualités durable de l’appareil militaire ukrainien, alors que la Russie actionne actuellement sa puissante machine de propagande et cherche, comme toujours, à décrédibiliser son adversaire avec le soutien de ses fidèles vatniks sur les réseaux sociaux et dans les médias complaisants.

Des soldats ukrainiens transportent des obus pour tirer sur les positions russes sur la ligne de front, près de la ville de Bakhmout, dans la région ukrainienne de Donetsk, le 25 mars 2024. © AP Photo/Efrem Lukatsky
Des militaires ukrainiens récemment revenus des tranchées de Bakhmout marchent dans une rue de Tchassiv Yar, en Ukraine, le mercredi 8 mars 2023. © AP Photo/Evgeniy Maloletka

Le choc initial : encaisser seuls et mobiliser l’Occident

L’offensive russe qui démarre le 24 février 2022 atteindra assez rapidement son pic : le 27 mars, la Russie commence à se retirer du nord de l’Ukraine, actant l’échec de la prise de Kiev et plus largement du plan visant à subjuguer le pays par une vaste opération de contournement de la lutte armée, réédition de ce qui avait si bien fonctionné en Crimée en 2014. L’armée ukrainienne d’alors était restée l’arme au pied et ses quelques 16 000 hommes dans la péninsule avaient été désarmés sans combats. Les opérations dans le Donbass qui avaient suivi n’avaient pas vraiment donné une meilleure image des forces ukrainiennes  : alors qu’elles parvenaient assez difficilement à réduire les forces séparatistes, l’engagement russe sur le terrain avait vu des bataillons ukrainiens entiers être étrillés à découvert par l’artillerie russe ou victimes d’encerclement. Les réformes des années 2006-2014 qui avaient tenté de moderniser une partie de l’armée n’avaient pas été très concluantes. En mer, la marine ukrainienne n’avait pas brillé non plus : l’incident du détroit de Kerch en 2018 avait montré qu’elle était incapable de faire face à son homologue russe. Pourtant, en 2015, on voyait déjà à l’œuvre certaines des caractéristiques qui allaient devenir décisives dans le fonctionnement du modèle de forces ukrainien actuel : l’innovation par le bas, un fort degré d’initiative individuelle et la création de forces paramilitaires semi-autonomes par des initiatives privées — conjuguant financement direct par des oligarques et campagnes de levées de fonds et de matériels dans la population.

La phase d’ouverture, cruciale, fut un succès car elle vit échouer rapidement le plan de prise du pays « sans guerre » et força le Kremlin à assumer la réalité d’un conflit qui n’était pas dans ses plans. 

Stéphane Audrand

Le calcul russe de février 2022 reposait sur l’idée que l’armée ukrainienne était toujours faible, corrompue, et qu’elle s’effondrerait en quelques heures.

Une partie de ce calcul était fondé et la sortie des forces russes de Crimée constitua d’ailleurs la part la plus réussie du plan de Poutine, notamment en ayant obtenu au préalable la complicité de certains personnels. Mais les réformes entreprises depuis 2014 avaient porté leurs fruits 22 : en allant vers la professionnalisation, l’armée ukrainienne avait musclé son corps de sous-officiers, indispensables pour la prise d’initiative sur le terrain. En maintenant ses forces paramilitaires, le pays faisait contrepoids à une partie des anciens de l’ère soviétiques qui pouvaient avoir des sympathies russes. En entreprenant des réformes du commandement et de la formation des officiers, en développant des forces spéciales qui étaient une faiblesse critique, en réorganisant certaines grandes unités avec l’aide d’instructeurs de l’OTAN et en améliorant ces processus d’acquisition de matériels, l’Ukraine jetait les jalons d’une sortie du modèle de la grande armée de conscription, rigide et soviétique, pour entrer dans celui des armées modernes, professionnelles et commandées par intention, comme le soulignait le Livre blanc ukrainien de 2022. Enfin, les conditions de conflit permanent en Donbass de 2015 à 2022 permirent d’aguerrir toute une génération de militaires ukrainiens et de combiner l’apport théorique occidental à une pratique locale absolument cruciale. Mais le plan courait jusque dans les années 2030, la conscription devant être supprimée en 2024…

C’est cette force qui encaisse le choc de l’invasion du 24 février 2022.

Une force certes loin d’être mobilisée à son plein potentiel mais qui dispose à la fois d’un système de commandement et de contrôle modernisé, de forces actives aguerries, d’une culture décentralisée en voie de diffusion et de stocks assez larges de matériels pour équiper un nombre substantiel de réservistes, eux aussi aguerris. Tout ce dispositif aurait pu néanmoins être vaincu en quelques heures et la descente russe sur Kiev avait le potentiel d’une rupture politique. Fin 2021 23, j’estimais que l’armée ukrainienne se battrait bien mieux qu’en 2015, mais en écartant totalement l’idée d’une offensive russe sur Kiev depuis le Bélarus : le terrain boisé et l’absence d’axe ferroviaire semblaient condamner toute opération par hypoxie logistique, surtout vu les effectifs requis pour une grande bataille urbaine. Mais l’intention russe était justement de ne pas se battre, ou très peu : la prise de l’aéroport d’Hostomel par une opération aéroportée devait permettre de débarquer rapidement des troupes d’infanterie pour marcher au cœur de la capitale tout en ouvrant l’axe routier à une force blindée qui n’était pas déployée en ordre de bataille, mais en ordre de marche. La stupeur, l’élimination ciblée et la corruption devaient assurer une paralysie temporaire des forces ukrainiennes, le temps du fait accompli. Dans les premières heures cruciales de la guerre, la vigueur et la rapidité de la réponse ukrainienne doivent être soulignées : Hostomel n’est pas tombé, les forces spéciales russes — si dominantes en 2014 — ne parvinrent pas à éliminer le président Zelensky et celui-ci fit preuve d’un leadership qui surprit le monde et galvanisa son pays et son armée. La phase d’ouverture, cruciale, fut un succès car elle vit échouer rapidement le plan de prise du pays « sans guerre » et força le Kremlin à assumer la réalité d’un conflit qui n’était pas dans ses plans.

Le premier mois de guerre fut l’occasion de combats acharnés. Certains très fluides, notamment dans le nord de l’Ukraine, d’autres relevant du siège urbain (Chernihiv, Soumy). 

L’armée russe, mal préparée à affronter une résistance non anticipée, se fit étriller ses meilleures forces alors que le Kremlin — qui n’avait aucun plan B — construisait le narratif de la « diversion » pour justifier le piteux retrait du nord de l’Ukraine. Pendant tout ce mois, le pouvoir ukrainien parvint, sous les bombes, à mobiliser sa population et son armée, pour mettre le pays en capacité d’affronter la Russie. Il faut rappeler qu’à part quelques livraisons de missiles antichars, l’Ukraine ne put compter pendant ces semaines que sur ses propres forces d’avant le 22 février 2025. L’aide occidentale fut longue à advenir, tant les chancelleries, stupéfaites, étaient paralysées par la peur de l’escalade et le sentiment que la résistance ukrainienne ne durerait pas. L’armée ukrainienne tira le potentiel de ses réformes : tandis que les unités russes suivaient des plans très rigides et peu adaptés à la réalité du terrain, les Ukrainiens faisaient preuve d’initiative à tous les niveaux. L’artillerie ukrainienne fut particulièrement cruciale pour écraser les colonnes russes  : très bien mise en œuvre par un complexe « reconnaissance-frappe » très réactif, combinant drones et localisations par opérateurs au sol avec des logiciels sur GSM, elle « décentralisa » l’appel du feu, tandis qu’une combinaison de missiles antichars et d’armes légères rendaient impénétrables les carrefours routiers urbains indispensables à la manœuvre logistique russe et que le manque d’infanterie ne permettait pas de prendre d’assaut. Dans ce premier mois de guerre, l’initiative défensive permit au commandement ukrainien de se concentrer sur la mobilisation des forces de combat et la protection des zones cruciales sur le plan politique (dont la capitale), laissant une grande partie du pays auto-organiser sa défense et assumer une partie du soutien des forces — les civils nourrissant les soldats à travers tout le pays. C’est avec le retrait russe en avril 2022 et la concentration des efforts sur le Donbass que « l’Opération militaire spéciale » devint ce qu’elle est encore aujourd’hui : une guerre longue, où la volonté de détruire par la force a dépassé la volonté de soumettre par la stupeur. Et la Russie mit des mois à adapter la force à la mission.

L’armée ukrainienne a tiré le potentiel de ses réformes : tandis que les unités russes suivaient des plans très rigides et peu adaptés à la réalité du terrain, les Ukrainiens faisaient preuve d’initiative à tous les niveaux.

Stéphane Audrand

Contre-attaques : des victoires volées  ?

Lorsque l’Ukraine lance son offensive « surprise » le 6 septembre 2022 dans la région de Kharkiv, l’attention mondiale est focalisée depuis quelques semaines bien plus au sud. 

Après la prise coûteuse de Lyssytchansk et de Marioupol, l’effort russe stagne. Faute d’avoir anticipé par un plan de contingence un éventuel échec de l’opération du 24 février 2022, le pouvoir russe, entre acharnement et improvisations, hésite. De son côté, l’Ukraine mobilise de façon efficace. La conséquence est qu’à la fin de l’été 2022, les Ukrainiens ont acquis une supériorité numérique sur l’ensemble du front, et qu’ils sont appuyés par les premiers matériels occidentaux de qualité, comme les batteries HIMARS qui leur permettent d’affaiblir très fortement la logistique et les postes de commandement d’une armée russe qui n’était pas préparée à de telles frappes. Pour autant, l’offensive ukrainienne en direction de Kherson s’avère difficile, laborieuse. Au-delà du Dniepr, c’est la Crimée qui pourrait être menacée, centre de gravité de l’effort militaire russe dans le sud de l’Ukraine et symbole politique. La Russie y concentre ses forces disponibles, affaiblissant certains secteurs du front pour tenter de bloquer la progression ukrainienne devant Kherson. Face à ces forces, on estime que l’Ukraine met en œuvre l’essentiel de son potentiel offensif.

© Evgeny Biyatov/Sputnik/SIPA
© Evgeny Biyatov/Sputnik/SIPA

C’est donc une surprise totale lorsqu’une nouvelle offensive ukrainienne enfonce le front russe à Balakliya, très au nord, très loin de Kherson. Le succès ukrainien de ce qui reste l’offensive la plus réussie de ce conflit est dû à plusieurs facteurs. En premier lieu : le renseignement. S’il est difficile de faire la part des choses entre le renseignement fourni par les Occidentaux (satellite, électronique) et le renseignement obtenu par les Ukrainiens eux-mêmes (agents infiltrés, partisans, reconnaissances au sol et par drone), il n’en reste pas moins que le commandement ukrainien identifie une faiblesse majeure dans le dispositif de l’adversaire, notamment autour de la 144e division de fusiliers russes. Alors que l’effort principal est porté sur Kherson depuis de longues semaines, l’Ukraine parvient à exploiter cette opportunité  : la planification est simple mais efficace et l’armée parvient à former des concentrations rapides de manière discrète. Il ne faut pas surestimer la relative transparence du champ de bataille.

À ce stade, peut-être les Russes ont-ils déjà perçu les concentrations ukrainiennes. Mais leurs états-majors sont focalisés sur la défense de Kherson et manquent de toute façon de moyens pour réagir à ce qui pouvait être compris comme une diversion. Les Ukrainiens engagent quatre brigades et des soutiens pour percer au nord de Balaklyia, et deux autres au sud, tout en fixant par une feinte frontale le centre urbain. Plus au nord, quatre autres brigades — dont trois territoriales de mobilisés récents — lancent une attaque sur Chkaloske, sécurisant le flanc de l’offensive principale. Le soir du 6 le front est percé, l’artillerie russe s’est repliée précipitamment et une vaste brèche en terrain ouvert est offerte aux forces mécanisées ukrainiennes, qui progressent de plus de vingt kilomètres le lendemain et d’une trentaine le 9. Le 10 le nœud ferroviaire crucial de Koupiansk est abordé, tandis que les Ukrainiens manœuvrent sur les arrières d’Izioum, importante base russe dans le secteur. L’offensive ukrainienne, en deux phases, se déroule jusqu’à la fin octobre. Elle permet la libération de l’essentiel de l’oblast de Kharkiv, la reprise de Koupiansk et Lyman et la capture d’un nombre substantiel de matériels et de prisonniers. À tous les stades de l’offensive, l’armée ukrainienne a démontré une excellente coordination interarmes, une bonne capacité à exploiter les opportunités offertes par le combat et une grande habileté dans la manœuvre face à un adversaire surpris, atone et qui ne parvint que très difficilement à rétablir une ligne de front en mobilisant des réservistes peu aptes et en comptant sur son aviation et ses lignes intérieures. Les pertes russes auraient pu être encore plus lourdes si l’encerclement d’Izioum avait été plus étanche, sans qu’il soit encore possible de dire si l’armée ukrainienne a raté une opportunité par maladresse ou qu’elle a subi des pressions pour limiter sa victoire — comme peut-être également sur le Dniepr…

Au même moment en effet, l’armée ukrainienne maintenait sa poussée sur Kherson et parvenait notamment à couper les ponts sur le Dniepr, menaçant d’encerclement une trentaine de milliers de soldats russes. 

L’offensive dans ce secteur s’est déroulée d’une façon radicalement différente : affrontant une position défensive solide, elle s’est concentrée sur des frappes massives, de la ligne de front à la profondeur, pour désorganiser par le feu plutôt que par le choc. 

Alors que l’arrivée de troupes ukrainiennes devant l’isthme de Crimée aurait constitué une victoire sans appel, à un moment où l’armée russe manquait de réserves, il est possible qu’on ait retenu le bras de l’Ukraine.

Stéphane Audrand

Que le commandement ukrainien soit parvenu à mener de front ces deux efforts — dont chacun dépasse en ampleur ce que pourrait mener seule l’armée française — est à mettre à son crédit là encore. Après des débuts très modestes du 29 août au 10 septembre, le front russe commence à reculer dans le nord de la poche. Il débouchera, début novembre, sur l’évacuation de Kherson sans que l’armée ukrainienne n’ait détruit le groupe de forces russes comme elle pouvait le faire. Il est possible que le retrait russe ait été moins dû à une incapacité ukrainienne à avancer qu’à une demande américaine discrète de freiner l’offensive de peur qu’une victoire de grande ampleur ne puisse servir de justificatif à Vladimir Poutine pour procéder à une frappe nucléaire. L’administration Biden était très inquiète de cette possibilité, l’évaluant alors « à 50 % de probabilité » et ce malgré le caractère périlleux des analyses probabilistes en matière de crise nucléaire 24. Le Kremlin a en tout cas su capitaliser sur cette peur par manœuvre d’influence. Il est en fait très peu probable que Moscou aurait accepté de payer le coût politique exorbitant d’une rupture du tabou de l’emploi des armes nucléaires, même après la perte de 30 000 hommes. L’aléa de l’emploi, la difficulté militaire de l’exploiter, le risque de rupture avec la Chine et de nombreux pays émergents, le risque de sanctions radicales de la part des Européens y compris sur le gaz sont autant de facteurs qui doivent permettre de relativiser le risque nucléaire. Alors que l’arrivée de troupes ukrainiennes devant l’isthme de Crimée aurait constitué une victoire sans appel, à un moment où l’armée russe manquait de réserves, il est possible qu’on ait retenu le bras de l’Ukraine. L’ouverture des archives américaines — si elles survivent à Donald Trump — le dira peut-être un jour.

Dans tous les cas, la séquence offensive ukrainienne de la fin de l’été 2022 a représenté un accomplissement remarquable. Sur deux fronts, au terme de deux opérations très différentes, l’Ukraine a fait reculer l’envahisseur par la force, le repoussant au terme d’une offensive combinée très bien organisée et bien conduite. Ce n’est pas forcément du fait de ses propres faiblesses que la victoire n’a pas été plus aboutie : la lenteur et l’insuffisance du soutien occidental, certains excès de prudence aussi, expliquent sans doute que la Russie ait eu du temps pour mobiliser, et parvenir à fortifier ses positions jusqu’au printemps 2023.

Fort heureusement pour l’Ukraine, en mer, on ne peut utiliser ni tranchées, ni chair à canon…

Un officier ukrainien observe le tir d’un obusier automoteur 2S3 de 152 mm, en direction des positions russes sur la ligne de front, près de Bakhmut, dans la région de Donetsk, en Ukraine, le lundi 25 mars 2024. © Photo AP/Efrem Lukatsky
Le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy et le commandant des forces terrestres ukrainiennes, le général de corps d’armée Oleksandr Syrski regardent une carte lors de leur visite à la ville de Kupiansk, en première ligne, dans la région de Kharkiv, en Ukraine, le 30 novembre 2023. © AP Photo/Efrem Lukatsky

Victoire en Mer Noire : gagner en mer, sans flotte

La guerre en Mer Noire est l’un des aspects du conflit les mois discutés mais pourtant l’un des plus cruciaux pour l’issue de la guerre.

Souvent limitée à l’évocation de la crise des céréales de 2022, la guerre sur mer a pourtant été à la fois d’une grande complexité et a donné des résultats très surprenants. L’Ukraine y a remporté certains de ses plus grands succès — le plus important de tous étant d’avoir restauré et maintenu par la force son accès à la mer et à l’océan mondial, face à une marine et une aviation russe bien supérieures.

Alors même qu’elle était la puissance navale dominante de ce conflit, la Russie n’a jamais pu utiliser le potentiel de sa flotte pour influer sur le cours de la guerre, se limitant à tirer des missiles de croisière pour alimenter ses salves de frappes dans la profondeur.

Stéphane Audrand

Là encore, il faut souligner que les Ukrainiens ont fait preuve, dès les premières heures du conflit, d’une grande réactivité. Il le fallait, tant l’avantage russe semblait écrasant. Largement dominée en 2019, la marine ukrainienne en tant que force navale n’a pas représenté une menace pendant le conflit. Mais en minant les approches du port d’Odessa — et en le faisant savoir — les Ukrainiens ont inhibé immédiatement tout risque de débarquement russe sur la côte. La puissance des mines marines modernes est telle — elles peuvent littéralement casser en deux un navire – qu’aucun commandant de force maritime ne peut se risquer sans un déminage soigneux, qui ne peut guère être réalisé à portée de missile de l’ennemi. Au-delà de ce succès par déni d’accès, les Ukrainiens ont fait face à une situation de blocus de facto. Ils étaient coupés de l’accès à la mer, sans flotte de guerre mais pas sans idées. Là encore, les capacités d’innovation, dans le domaine matériel comme dans le domaine tactique, ont été précieuses.

La destruction du croiseur Moskva en a été l’illustration. Navire prestigieux mais ancien, modernisé mais de façon inaboutie par faute de l’incurie et de la corruption des chantiers russes, le navire amiral de la Flotte de la Mer Noire a été coulé avec d’autant plus de facilité qu’il a fait preuve de complaisance face à des Ukrainiens sous-estimés. S’il semble qu’un avion américain ait bien participé à l’identification du navire, son ciblage fut bien ukrainien. Le rôle des drones TBD n’est pas très clair, mais ils ont pu contribuer à dissimuler l’approche non radiale des missiles antinavires Neptun de conception ukrainienne. Frappé à deux reprises alors que la mer était forte, le navire n’a pu être sauvé. Au-delà de ce « coup », c’est bien une campagne méthodique que mène l’Ukraine en Mer Noire depuis le printemps 2022, toujours par des moyens hybrides et originaux. Ayant neutralisé l’Île aux Serpents grâce à des canons de 155mm montés sur des barges — de quoi donner des sueurs froides aux ingénieurs de l’armement occidentaux —, les Ukrainiens en ont privé les Russes, les empêchant de s’enkyster sur la route maritime qui longe les côtes roumaines. Ils ont ensuite entrepris le développement d’une force de drones de surface avec un cycle d’innovation en boucle très courte. Utilisant des composants d’origine civils disponibles en quantité à la fois pour la propulsion (jet ski) et pour le guidage (systèmes GPS, optronique civile embarquée) ils ont commencé à couler de manière méthodique les navires de la flotte russe, en mer puis au mouillage.

Des forces spéciales ont également pris d’assaut les plateformes dans le golfe d’Odessa qui fournissaient aux Russes une partie de leur couverture radar. Ainsi, lorsqu’après la récolte 2023 la Russie a souhaité rééditer son chantage sur les céréales, les Ukrainiens étaient en capacité de rouvrir le corridor maritime par leurs propres forces, sans négocier. La combinaison des feux littoraux par missiles antiaériens et antinavires, des mines marines et des drones de surface a permis d’interdire à la Russie une zone maritime de plus en plus large. Au total, la flotte de la Mer Noire a dû quitter Sébastopol et se repositionner à Novorossisk. Si la destruction du pont de Kertch n’a jamais été obtenue — peut-être par manque de missiles allemands Taurus — le ciblage de convois ferroviaires a été fréquent et Moscou a dû investir lourdement dans la protection de ses infrastructures dans la frange littorale. Alors même qu’elle était la puissance navale dominante de ce conflit, la Russie n’a jamais pu utiliser le potentiel de sa flotte pour influer sur le cours de la guerre, se limitant à tirer des missiles de croisière pour alimenter ses salves de frappes dans la profondeur. Odessa restera ukrainienne et le rêve de Vladimir Poutine de priver sa victime de tout accès à la mer semble mis en échec définitivement, ce qui n’est pas la moindre des victoires.

En minant les approches du port d’Odessa — et en le faisant savoir — les Ukrainiens ont inhibé immédiatement tout risque de débarquement russe sur la côte.

Stéphane Audrand

Survivre à l’attrition : Verdun en Donbass

L’offensive russe sur Bakhmout à l’hiver 2022-23 a ouvert une nouvelle phase de la guerre, celle de l’attrition. 

Parvenue à régénérer ses effectifs par la mobilisation de ses stocks et de ses réservistes, mais aussi en utilisant beaucoup d’expédients — le recrutement des prisonniers par Wagner, l’utilisation d’armes hors d’âge —, la Russie s’est engagée dans un indéniable processus d’adaptation et d’amélioration de ses capacités. Le retrait de Kherson, le raccourcissement de la ligne de front, le maintien d’une pression sur le Donbass ont permis à la Russie de valoriser une large ligne défensive et de franchir un nouveau niveau d’escalade en déclarant l’annexion de l’ensemble des oblasts sur lesquels se situent les territoires ukrainiens conquis par ses forces. 

La défense russe de l’été 2023 a permis à la Russie de reprendre l’initiative à l’automne, et de la conserver depuis plus de dix-huit mois sur l’ensemble du front, à l’exception de l’offensive ukrainienne dans la région de Soudja à l’été 2024. Cette pression s’est accompagnée d’une poursuite des frappes sur la profondeur sur l’ensemble du territoire ukrainien.

Des soldats ukrainiens de la 71e brigade de chasseurs tirent un obusier M101 en direction des positions russes sur la ligne de front, près d’Avdiivka, dans la région de Donetsk, en Ukraine, le vendredi 22 mars 2024. © Photo AP/Efrem Lukatsky
Des soldats ukrainiens de la 71e brigade de chasseurs tirent un obusier M101 en direction des positions russes sur la ligne de front, près d’Avdiivka, dans la région de Donetsk, en Ukraine, le vendredi 22 mars 2024. © Photo AP/Efrem Lukatsky

En 2023, il semble que Vladimir Poutine ait développé une théorie de la victoire qui repose sur l’idée qu’il « tiendrait » plus longtemps que sa victime et qu’il finirait par l’emporter par KO — une partie de l’Occident finissant par se lasser ou se retourner contre l’Ukraine, avec comme espoir principal l’élection de Donald Trump.

Pour mettre en œuvre cette théorie du temps long, l’armée russe, qui avait perdu ses forces les plus modernes, devait engager une guerre d’attrition, l’idée étant non pas de remporter des victoires de rupture sur tel ou tel espace du champ de bataille, mais de maintenir une pression permanente qui imposerait à l’Ukraine un ratio de pertes peut-être défavorable pour la Russie, mais intenable par les Ukrainiens sur le long terme, qui épuiseraient leur pays, et notamment sa démographie. Cette offensive tous azimuts s’est accompagnée d’une manœuvre d’influence russe toujours très forte vers les pays soutenant l’Ukraine, afin de freiner autant que possible le soutien militaire. La suspension de l’aide américaine à l’automne 2023 avait ainsi le potentiel d’accélérer l’usure et de provoquer un enfondrement de l’armée ukrainienne. La faiblesse des livraisons d’obus occidentaux associée à la livraison d’obus à la Russie par la Corée du Nord et à la montée en puissance des bombes planantes ont permis à la Russie d’avoir un avantage de feu colossal sur l’ensemble du front, pouvant aller parfois jusqu’à vingt ou trente fois la puissance de l’artillerie ukrainienne. 

L’Ukraine a sans doute connu en 2023 son « Verdun » en Donbass. Un peu comme la France en 1916, elle a triomphé malgré un rapport de feu initial défavorable.

Stéphane Audrand

Dans la profondeur, la poursuite de la fabrication des missiles russes malgré les sanctions et la livraison par l’Iran de drones a permis de maintenir une pression permanente sur la défense aérienne ukrainienne, privée de fabrications locales de missiles et livrée au compte-goutte. Dans tous les domaines, les Ukrainiens ont fait front et semblent aujourd’hui sortis du péril de l’effondrement — sinon vainqueurs au moins survivants du cycle d’attrition. 

L’Ukraine a sans doute connu en 2023 son « Verdun » en Donbass. Un peu comme la France en 1916, elle a triomphé malgré un rapport de feu initial défavorable.

Une grande partie de cette survie est attribuable aux forces morales ukrainiennes et à la capacité de ses soldats d’endurer des mois de combat sans être relevés, sous un pilonnage russe permanent. Mais l’Ukraine a également tenu — et c’est une nouveauté — grâce au segment des drones et notamment des petits drones FPV (First Person View) valorisés avec de petites charges explosives (grenades ou roquettes antichar).

[Quelles ont été les armes clefs de la guerre d’Ukraine? Découvrez notre étude]

En parvenant dans ses ateliers nationaux à produire des dizaines de milliers de ses engins tous les mois, l’Ukraine a progressivement substitué à son segment d’artillerie lourde déficitaire un segment de drones qui sont parvenus sinon à équilibrer les volumes, au moins les effets du feu.

Dans la profondeur, la réactivité et l’ingéniosité ukrainienne en matière de guerre électronique a permis de neutraliser une grande partie des drones, tandis que l’intégration des systèmes soviétiques et occidentaux progressait à marche forcée. Les « Frankensam » ont ainsi vu le montage de missiles occidentaux sur des lanceurs soviétiques. L’innovation par le bas, le recours aux biens à double usage et au monde civil pour la conception et la production des armes ont permis à l’Ukraine de faire payer à la Russie un prix élevé pour chaque mètre carré conquis pendant ces dix-huit mois de guerre d’attrition. L’armée russe y aura « consommé » une quantité prodigieuse de munitions et surtout cannibalisé ses pléthoriques stocks de véhicules issus de la guerre froide. Alors que la Russie avait commencé la guerre avec une armée riche en matériels, lourde, forte en artillerie mobile et faible en infanterie de qualité, elle termine par la force des choses cette troisième année avec une vaste force d’infanterie, soutenue par une artillerie tractée toujours puissante mais peu mobile, manquant de chars et de véhicules blindés modernes et dont le mode d’action repose sur des assauts d’infanterie soutenus par des drones guidés par fibre optique et des bombes planantes d’aviation. En somme, si elle a su s’adapter et parfois s’améliorer, jamais l’armée russe n’a été aussi faible face aux forces mécanisées dont dispose toujours l’OTAN. Et le paradoxe de l’Ukraine est le suivant, en ce début de l’année 2024 : le pays a survécu à dix-huit mois de pression et d’une pénurie largement imputable à l’hésitation occidentale, tout en parvenant à user le potentiel adverse de manière significative, mais pourrait se retrouver privé de la possibilité de capitaliser sur ce succès sacrificiel.

La réactivité et l’ingéniosité ukrainienne en matière de guerre électronique a permis de neutraliser une grande partie des drones, tandis que l’intégration des systèmes soviétiques et occidentaux progressait à marche forcée.

Stéphane Audrand

Plutôt qu’une mauvaise paix imposée par les lubies de Donald Trump et qui ne fera qu’hypothéquer son avenir et donner un répit à Vladimir Poutine, c’est d’un « surge » dont l’Ukraine a besoin, pour pouvoir, enfin, sortir victorieuse de cette guerre  : un afflux massif de munitions et de matériels, qui complèteraient les réformes enfin entreprises et que le pays a, c’est vrai, trop longtemps retardées en matière d’organisation, de commandement, d’entraînement et de rotation des troupes. Espérons que les Européens, qui en ont la capacité, trouveront la volonté d’un tel soutien qui serait à la mesure des sacrifices que l’Ukraine a consenti — pour sa survie mais aussi pour l’avenir de l’Europe.

Le retour d’expérience : contrer la puissance russe

Ce que la guerre d’Ukraine nous apprend de la Russie, du fonctionnement de sa machine politico-militaire et des moyens de le contrer, est crucial pour repenser l’architecture de sécurité du continent. Comme tous les conflits d’ampleur, cette guerre est un accélérateur de tendances, qui apporte en fait peu de vraies « ruptures » en termes militaires mais participe à l’évolution tendancielle du champ de bataille depuis la fin du XIXe siècle  : une dilatation des espaces de la conflictualité, un accroissement de la puissance du feu, par la précision comme par ses volumes, une innovation technologique qui voit une complexification du champ de bataille par addition sans remplacement de systèmes, une importance de l’articulation de toutes les composantes de la mobilisation nationale sur le temps long, un poids grandissant des dépendances mondiales, une difficile autonomie individuelle des États-nations et un rôle structurant depuis 1945 du nucléaire militaire. Dans ces tendances lourdes, la puissance russe inscrit ses spécificités  : une capacité à conserver un socle d’industrie lourde et d’autonomie énergétique et matérielle, une capacité à faire consentir au corps social des sacrifices humains et matériels très importants, une bonne capacité, quoi qu’on en dise, à s’adapter quoi qu’avec lenteur, une capacité à penser les opérations en lien avec une stratégie de long terme qui n’exclut pas l’opportunisme et un accent mis sur les opérations de contournement de la lutte armée, le recours à la guerre devant rester pour Moscou exceptionnel car finalement bien perçu comme coûteux et aléatoire.

Andrii Rubliuk, sergent-chef d’une unité de renseignement ukrainienne qui a perdu ses deux bras et une jambe au combat, tient un fusil lors d’un entraînement militaire près de Kiev, en Ukraine, le 14 février 2025. © Photo AP/Evgeniy Maloletka
Leonid Lobchuk, un soldat de la 127e brigade ukrainienne qui a perdu une jambe au combat dans l’est de l’Ukraine en 2015, retire le camouflage de son obusier automoteur dans la région de Kharkiv, en Ukraine, le 10 février 2025. © AP Photo/Evgeniy Maloletka

Face à cette combinaison de tendances stratégiques et de spécificités russes, les Européens doivent d’abord prendre conscience que leurs sociétés civiles doivent se « remilitariser ». Non pas pour devenir des dystopies militaristes nord-coréennes, mais pour redécouvrir que, comme en Ukraine, la défense de la démocratie ne passe pas que par le militaire professionnel, le juge et le marchand, mais aussi par le soldat-citoyen en armes. Ce retour de la force dans l’arsenal des options politiques et de la mesure de la force comme étalon des relations avec la Russie doit être compris par les Européens non pas comme un risque d’accélérer la montée aux extrêmes, mais bien comme une option à même de dissuader la Russie. 

Moscou a une antienne ingénieusement conçue : « les succès ne signifient rien car la Russie ne peut pas être vaincue ». Mais cet argument est un piège — les Afghans ne sont pas tombés dedans.

Stéphane Audrand

Le grand risque des années futures est que la Russie, tout en se réarmant, continue de pousser de manière opportuniste des déstabilisations et des actions paramilitaires « juste sous le seuil », en comptant sur la lenteur de la réaction européenne pour sécuriser des faits accomplis, en Ukraine s’il y a cessez le feu comme dans d’autres pays. La rapidité de la réaction européenne sera donc cruciale pour contrer toute tentative. Rapidité qui passe à la fois par la préparation de forces flexibles, mais surtout d’une verticale du commandement réactive. C’est une spécificité française — la chaîne de commandement politico-militaire courte — qu’il faut expliquer et faire partager à nos voisins, d’avantage portés à la lenteur d’une comitologie du consensus prudent. Ce modèle de forces « rapides et disponibles pour un pouvoir politique déterminé » doit être adossé à un appareil militaire plus large, disposant d’une dissuasion nucléaire crédible, de capacités de production souveraines en Europe — notamment pour les munitions — et d’un vivier de ressources humaines et matérielles capables d’assurer la durabilité des mesures de réassurance et de sécurité sur le flanc oriental. En somme, quel que soit la situation tactique, ce que la guerre d’Ukraine et les succès ukrainiens nous apprennent, c’est que pour contrer la Russie il faut être à la fois très rapide et déterminé dans les premières heures, et capable d’être crédibles dans le temps long, face au chantage comme face à l’usure. Un défi colossal mais, admettons-le, parfaitement à la portée de l’ensemble économique européen et de l’héritage de que nous fûmes  : des « royaumes combattants ». Un héritage de souffrance dont nous pouvons métaboliser les ressources utiles pour notre défense.

Une victoire est-elle possible  ?

Moscou a une antienne ingénieusement conçue pour répondre à cette question : « les succès ne signifient rien car la Russie ne peut pas être vaincue ». 

Mais cet argument est un piège — les Afghans qui résistèrent avec succès à l’invasion soviétique ne sont pas tombés dedans. 

La victoire de l’Ukraine, c’est « survivre » et « rendre impossible sa destruction par la Russie ». Il n’a jamais été question de vaincre la Russie au sens de lui infliger une capitulation militaire qui supposerait une invasion en règle. 

Pour l’Ukraine, vaincre c’est d’abord et avant tout « contraindre l’agresseur à renoncer » 

Cela passe par une résistance prolongée, par des succès militaires, à un coût qui soit supportable dans la durée par l’Ukraine en tant que Nation. Car c’est bien de survie qu’il s’agit. Et au-delà de l’Ukraine c’est bien le projet européen qui est menacé. Les élites russes au pouvoir, au-delà de Vladimir Poutine, ont fait le choix de la restauration impériale pour maintenir leur pouvoir prédateur sur la société russe. La destruction et la soumission des alternatives démocratiques aux frontières de l’Empire est aussi importante que le recul des forces de l’OTAN ou la désunion de l’Europe. Il faut faire reculer tout ce qui intègre les États face à l’Empire, tout ce qui les rend plus forts face à la menace. Il faut détruire l’Ukraine pour que les populations russes sachent qu’il n’y a pas d’alternative au régime en place, pour faire admettre aux Européens qu’ils doivent se coucher, élire des régimes complaisants et subir le partage du monde par les puissances impériales.

Lorsqu’on a compris cela, lorsqu’on a pris conscience de l’énormité de la menace, alors la résistance ukrainienne n’en est que plus cruciale, ses succès plus méritants et notre soutien plus indispensable.

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