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04.08.2026 à 19:12

L’État et la révolution citoyenne : le nouveau livre de l’Institut La Boétie !

Zoé Pebay

L’Institut La Boétie publie le 4 septembre 2026 son cinquième ouvrage, « L’État et la révolution citoyenne », aux éditions La Dispute.  Ce nouvel ouvrage collectif est coordonné par la philosophe Isabelle Garo et réunit 22 auteurs et autrices, intellectuel·les, chercheur·ses en sciences sociales.
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L’Institut La Boétie publie le 4 septembre 2026 son cinquième ouvrage, L’État et la révolution citoyenne, aux éditions La Dispute. 

Ce nouvel ouvrage collectif est coordonné par la philosophe Isabelle Garo et réunit 22 auteurs et autrices, intellectuel·les, chercheur·ses en sciences sociales. Il s’ouvre par une préface d’Álvaro García Linera, ancien vice-président de la Bolivie, et se clôt par une postface exceptionnelle de Jean-Luc Mélenchon, co-président de l’Institut La Boétie et candidat à l’élection présidentielle de 2027 : « Principes pour une refondation démocratique de l’État français ».

À moins d’un an d’une élection présidentielle déterminante pour l’avenir de la France, cet ouvrage se penche sur les enjeux liés à la transformation de l’État du point de vue de la gauche de rupture. 

Il cherche d’abord à décrire comment le néolibéralisme a transformé la structure de l’État ces dernières décennies : relation avec le marché, la finance, transformation de l’administration publique, etc. 

Il explore ensuite plusieurs grandes questions : Si la gauche arrive au pouvoir demain, comment pourra-t-elle transformer profondément la société ? Quelles leçons tirer des expériences du passé comme celle du Front populaire de 1936, du Chili d’Allende, ou de la défaite de Syriza en Grèce ? Quelles nouvelles institutions devra-t-elle inventer pour répondre aux grands défis de demain – planification écologique, services publics ou sécurité sociale… – ? 

L’Institut La Boétie poursuit ainsi son travail consistant à irriguer de contributions d’universitaires les grands débats théoriques et stratégiques pour la gauche après Extrême droite : la résistible ascension (2024) et Nouveau peuple, nouvelle gauche (2025).

Listes des auteur·rices : Simon Arambourou, Ludivine Bantigny, Hannah Bensussan, Laurent Bonelli, Francesco Brancaccio, Hadrien Clouet, Alexis Cukier, Fanny Gallot, Álvaro García Linera, Isabelle Garo, Franck Gaudichaud, Julie Gervais, Bob Jessop, Stathis Kouvélakis, Claire Lemercier, Benjamin Lemoine, Jean-Luc Mélenchon, Vincent Ortiz, Stefano Palombarini, Franck Poupeau, Marlène Rosano-Grange, Claude Serfati. 

Découvrez : 

Pré-commandez dès maintenant L’État et la révolution citoyenne !

Parution en librairie le vendredi 4 septembre. Plusieurs rencontres publiques avec les auteur·rices seront organisées partout dans le pays dès septembre. Retrouvez la liste sur notre site.

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02.07.2026 à 18:40

Au seuil d’un nouveau monde

Émilien Cabiran

Notre département de relations internationales sort une nouvelle note : « Au seuil d'un nouveau monde ». L’ordre du monde hérité des années 1990 s’effondre sous nos yeux. C'est une opportunité sans précédent d'instituer un monde ordonné, où triomphent l'intérêt général humain et le droit international, et où de nouvelles coopération se tissent entre les peuples/
Texte intégral (14689 mots)

Avant-dire

La scène internationale et la géopolitique dominante depuis la fin de l’URSS viennent de connaître un total bouleversement. La suprématie des États-Unis d’Amérique vient de sombrer dans le détroit d’Ormuz. Avant cela, le matraquage des droits de douane avait enterré l’ensemble des principes dont se réclamaient les États-Unis et qu’ils imposaient au monde. La concurrence libre et non faussée ainsi que le libre-échange généralisé ont été effacés du vocabulaire et des objectifs. Son déclin économique était devenu évident face à la montée en puissance de la Chine comme première économie manufacturière du monde et premier pays déposant des brevets. À présent, la capacité des États-Unis à imposer par la force armée sa volonté est clairement mise en doute.

Un nouvel ordre politique du monde va se frayer un chemin. Avant de se stabiliser, bien des turbulences sont à prévoir. Dans ce contexte, la présente note envisage les conclusions résumées qui peuvent être tirées de ce moment en ce qui concerne l’orientation de la politique étrangère de la France. Ce document peut donc être considéré comme une contribution de l’Institut La Boétie au débat de la campagne présidentielle.

1- L’intérêt général humain et le droit international au 21e siècle

La fin du moment unipolaire du monde

Nous nous situons à un moment où s’achève la séquence historique ouverte par la fin de l’ordre bipolaire du monde avec la chute du mur de Berlin en 1989 et la disparition finale de l’Union soviétique deux ans après. Ce fut alors l’effondrement d’un des deux empires qui structuraient le monde. Il s’est conclu sans négociations ni discussions d’ensemble. L’ordre international, tout particulièrement en Europe, s’est alors trouvé à une croisée des chemins. Le continent européen aurait pu emprunter une voie menant vers un système de sécurité collective pan-européen, la sortie des logiques de blocs et des nouvelles formes de coopération, comme l’esquissait la Charte de Paris pour une nouvelle Europe en 1990. Cette dernière proclamait la fin de « la confrontation et de la division en Europe ».

Mais c’est un autre chemin qui a été suivi. La guerre de Yougoslavie a été un signal majeur donné par les puissances liées aux États-Unis de leur préférence pour la violence comme méthode de règlement de la réorganisation de l’espace européen. Dans cette période, en dépit d’engagements pris au moment de la réunification allemande, et en connaissance de cause de la réaction que cela susciterait à Moscou, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) a poursuivi son avancée vers l’Est : en 1999 avec la Pologne, la Hongrie et la Tchéquie ; en 2004 avec l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Slovaquie, la Slovénie, la Roumanie et la Bulgarie ; en 2009 avec l’Albanie et la Croatie, etc. Cette dynamique a culminé avec le Sommet de Bucarest de 2008, où il fut déclaré que l’Ukraine et la Géorgie avaient vocation à devenir membres de l’OTAN.

Cet élargissement aux anciens pays du bloc de l’Est et à l’ancien territoire soviétique a contribué à reconfigurer en profondeur la politique russe. Sur le plan extérieur, Moscou a recherché un rapprochement toujours plus étroit avec la Chine, afin de compenser l’encerclement perçu par ses dirigeants et de contrebalancer la puissance états-unienne. Sur le plan intérieur, la logique d’affrontement a nourri les fractions les plus autoritaires de l’appareil d’État russe, les plus enclines à recourir à la force dans l’ancien espace soviétique. Le résultat est devant nous : l’invasion de l’Ukraine en 2022, une violation majeure du droit international de la part de la Russie, et, dans le même mouvement, l’enfermement croissant de la Russie dans une dépendance stratégique, économique et diplomatique vis-à-vis de la Chine, en ferme opposition au concert européen. Ce qui aurait pu être l’aurore d’une Europe réunifiée et indépendante de l’Atlantique à l’Oural est devenu, par choix géopolitique assumé, l’une des matrices du désordre contemporain et de la vassalisation du continent vis-à-vis des États-Unis.

Au niveau global, avec l’effondrement de l’Union soviétique, les États-Unis se sont retrouvés sans rival stratégique. Dès 1990, George H. W. Bush proclama l’avènement d’un « nouvel ordre mondial ». Présenté comme le retour du droit international au sein d’un Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) débarrassé du blocage soviétique, il prit en réalité la forme d’un système international à l’unipolarité sans précédent. La première guerre du Golfe, certes validée par l’ONU, fut aussi un moment de démonstration de la suprématie militaire totale des États-Unis. Rapidement, derrière la rhétorique légaliste officielle, le droit international a été de plus en plus détourné et contourné lorsqu’il contrariait les objectifs de la seule puissance impériale globale. Cette dérive a culminé dans la désignation de l’« Axe du mal » par l’administration Bush fils en 2002, dans la « guerre contre le terrorisme » érigée en doctrine globale après le 11 septembre 2001, puis dans la seconde invasion de l’Irak en 2003, en violation flagrante des dispositions de la Charte des Nations unies. L’intervention de l’OTAN en Libye en 2011 parachève ce basculement : un mandat officiellement centré sur la protection des civils devient le vecteur d’un changement de régime, au prix d’un chaos durable pour la région.

Cette politique d’interventionnisme extrême a trouvé son habillage idéologique dans la doctrine du « choc des civilisations » de Samuel Huntington. Selon lui, les conflits de l’après-Guerre froide ne seraient plus idéologiques, mais « civilisationnels », voire religieux. Son versant stratégique est théorisé par Zbigniew Brzeziński, qui fait de l’Asie centrale et du Moyen-Orient le pivot du maintien de la primauté américaine. Enfin, l’absurde théorie de la « fin de l’Histoire » du néoconservateur Francis Fukuyama, selon lequel la démocratie libérale était l’horizon ultime et indépassable du monde, a offert un vernis démocratique aux guerres proprement impérialistes des États-Unis. La fonction réelle de ces écrits prétendant décrire le monde, tous publiés dans les années 1990 et utilisés au gré des circonstances, était évidemment de renouveler la doctrine de l’empire états-unien. Les menaces désignées de « l’Occident » dès les années 1990-2000, le monde islamique perçu à tort comme une entité homogène, la résurgence d’une Russie souveraine, la puissance chinoise retrouvée enfin, donnent la vraie signification de ces doctrines pseudo-scientifiques.

La domination géopolitique des États-Unis et l’extension du bloc militaire organisé autour d’eux se sont accompagnées d’un autre mouvement décisif : la diffusion à l’échelle du globe du capitalisme financiarisé, stade historique du capitalisme américain à la fin du 20e siècle. Son moteur n’est plus d’abord la production. C’est la circulation accélérée des capitaux, permettant le rôle central du dollar comme monnaie de réserve internationale de fait et sans contrepartie matérielle depuis le 15 août 1971. Ce système repose sur une architecture de puissance basée sur le contrôle et la protection des grands flux énergétiques, notamment pétroliers, et commerciaux. Pour fonctionner à plein régime, il exige la levée des entraves politiques, juridiques et territoriales ralentissant la fluidité du capital. D’où la grande offensive de déréglementation, de privatisation et de libre-échange qu’est le funeste « consensus de Washington », promu par les institutions financières et juridiques internationales alors largement confisquées par les États-Unis et alignées sur cette vision.

En Europe, l’Union européenne a servi de relais majeur à cette transformation, comme bras économique et normatif d’une intégration ultralibérale à marche forcée. C’est aussi du refus de cette Europe, symbolisée en France par le rejet du Traité constitutionnel européen lors du référendum de 2005, qu’a émergé la dynamique politique ayant conduit à la naissance de la France insoumise. Pourtant, la mondialisation dite heureuse portait en elle ses propres contradictions.

Livré à la spéculation permanente, le système financier a engendré des crises à répétition, dont celle des subprimes en 2007-2008 fut particulièrement dévastatrice. Surtout, dans les années 1970, les États-Unis ont organisé un nouveau circuit mondial pour assurer la dynamique de l’accumulation capitaliste. Ils ont déplacé vers la Chine une part croissante des capacités industrielles mondiales. Un système s’est installé dans lequel les importants excédents commerciaux de la Chine vis-à-vis des États-Unis étaient recyclés dans les bons du Trésor américain, tandis que la baisse des coûts industriels permettait de maintenir à la fois profits et consommation au cœur de l’Empire. Ce plan ne tenait aucun compte de la capacité chinoise à poursuivre ses propres objectifs. Or Beijing a tourné cette situation à son avantage : l’État chinois a utilisé ces transferts de technologie, l’accès aux marchés et l’accumulation de capitaux pour planifier son autonomie croissante. En quelques décennies, la Chine est ainsi devenue la première puissance productive du monde, transformant l’ancienne mondialisation sous commandement américain en terrain d’émergence d’un concurrent systémique de premier rang. Ainsi, le mouvement même par lequel Washington croyait universaliser son modèle a préparé les conditions de son érosion historique. La prétendue fin de l’histoire a rendu le verdict de sa propre fin.

Cette nouvelle donne a entraîné un changement de position progressif des États-Unis, marquant une période de basculement de plus d’une décennie entre l’ordre unipolaire du monde et celui dans lequel nous sommes entrés. Ainsi, Washington a engagé, dès la présidence de Barack Obama, un pivot stratégique durable vers l’Asie-Pacifique, désormais conçue comme le théâtre décisif de la rivalité mondiale : il s’agit, pour les États-Unis, de consolider une position de surplomb militaire permettant, en cas de confrontation militaire, de contrôler les grands axes maritimes dont dépend l’économie chinoise, notamment pour ses approvisionnements énergétiques, et dans le même temps de freiner l’ascension technologique de Beijing dans les secteurs stratégiques — semi-conducteurs, intelligence artificielle, robotique, informatique avancée. De ce point de vue, le premier mandat de Donald Trump n’a pas constitué une rupture, mais une radicalisation de tendances déjà à l’œuvre, que Joe Biden a prolongées et systématisées : maintien puis durcissement des droits de douane, restrictions à l’exportation de composants et de machines de pointe, extension des listes noires visant les entreprises chinoises, limitation de l’accès aux technologies critiques et réorganisation des chaînes de valeur au nom de la « sécurité économique ». Derrière les différences de style, une même logique d’endiguement se déploie.

Concomitamment, les États-Unis s’embarrassent de moins en moins à feindre de se plier aux contraintes du droit international et du système onusien. Ils préfèrent promouvoir, avec l’appui d’Européens résolument inféodés, la notion d’« ordre international fondé sur des règles », formule qui autorise à substituer aux normes universelles du droit international un dispositif occidental de légitimation géopolitique. Le Sommet pour la démocratie de Joe Biden a cristallisé cette orientation. Par son ambition de contourner le cadre onusien, et par son échec, il préfigure à maints égards le Conseil de la paix (Board of Peace) de Donald Trump n’ayant, selon ses propres mots, « [s]a propre moralité » comme seule limite à l’interventionnisme guerrier des États-Unis.

L’ère des guerres et de la crise écologique généralisée

Le second mandat de Donald Trump consacre la fin de cette période de transformation de l’ordre mondial et l’avènement d’une nouvelle ère internationale. Cette rupture s’est présentée sous deux aspects. Le premier est celui assumé par le président des États-Unis lui-même en installant un nouveau régime contraignant de droits de douane. Il proclame ainsi la fin de l’ère du libre-échange généralisé et des accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Cette guerre commerciale n’est pas une simple parenthèse protectionniste, mais l’expression d’une crise plus profonde de la puissance américaine. Il s’agit de répondre à la désindustrialisation, à la perte de contrôle sur l’organisation mondiale de la production et à l’affaiblissement comparé du capitalisme américain.

La guerre commerciale manifeste ainsi une tentative de relance autoritaire de la suprématie états-unienne, au prix d’une fragmentation accrue du commerce mondial et de secousses dont les peuples supportent le coût. Elle est également un moyen pour Washington d’extorquer un tribut auprès de ses vassaux, auquel il faut rajouter les 5 % de PIB exigés des pays de l’OTAN visant à enrichir l’industrie militaire américaine. L’objectif est clair : faire financer la confrontation avec la première puissance productive mondiale.

Et c’est là le second aspect : la Chine est désormais ouvertement désignée comme le principal défi à l’hégémonie états-unienne, non seulement en raison de sa puissance productive, mais parce qu’elle remet en cause la capacité des États-Unis à organiser seuls l’économie mondiale. La lutte se porte sur les grands réseaux de la mondialisation : commerce maritime, numérique, énergie, etc. Dès lors, Washington ne croit plus possible de contenir son ascension par les seuls mécanismes du marché. La désignation de la Chine comme adversaire « systémique », la militarisation croissante des mers, et l’alignement demandé aux alliés des États-Unis ouvrent la perspective d’un affrontement de très grande ampleur. Ici encore, la logique est celle de la puissance dominante qui refuse d’admettre la transformation de l’équilibre mondial. Au lieu d’organiser la coexistence pacifique, les États-Unis poussent à la constitution de blocs, à l’encerclement militaire et à la préparation d’un conflit dont les conséquences seraient incommensurables. Chaque crise locale risque alors de devenir le maillon d’une confrontation globale. La tension permanente entretenue autour de Taïwan en est l’exemple type. À cette fin est notamment convoquée la négation de la résolution 2758 de l’Assemblée générale des Nations unies. Celle-ci acte que la République populaire de Chine succède, au regard du droit international, à la République de Chine dans toutes ses obligations internationales, et dans sa souveraineté sur l’ensemble du territoire internationalement reconnu de la Chine, incluant donc Taïwan.

La logique d’endiguement, de militarisation et de guerre froide vis-à-vis de la Chine, le soutien assumé à des opérations militaires contraires au droit international, l’extension de l’OTAN témoignent d’une même logique : faire primer la force sur le droit international. Les États-Unis n’exercent plus seulement une hégémonie économique et monétaire ; ils imposent un cadre géopolitique dans lequel la guerre devient pour eux un instrument ordinaire de régulation des déséquilibres mondiaux. Dans le même temps, la crise écologique renforce cette logique de confrontation. À mesure que les ressources se raréfient, que les terres deviennent moins fertiles, que l’eau manque et que les catastrophes climatiques se multiplient, les grandes puissances cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, leurs routes et leurs chaînes de valeur. La guerre change alors de visage : elle se mène par les armes, mais aussi par les sanctions, la dette, les accords commerciaux asymétriques, la prédation minière et la pression monétaire. L’économie de guerre et l’économie extractiviste procèdent d’un même imaginaire : celui d’une appropriation sans limite du monde vivant et du travail humain. Pour les États-Unis, il s’agit de maintenir la civilisation du pétrole, inextricablement liée à leur prospérité. Les guerres et les tensions géopolitiques sont aussi pour eux l’occasion de renforcer la dépendance de leurs vassaux, notamment européens, à leur approvisionnement en hydrocarbures américains.

Notre époque est donc celle de la guerre généralisée et de la crise écologique. Il ne s’agit pas d’une formule de circonstance. Elle nomme le moment réel dans lequel nous vivons. Il ne s’agit pas de deux crises parallèles, mais d’un même moment du capitalisme mondialisé, où la compétition pour les ressources, les routes commerciales, les positions stratégiques et les zones d’influence alimente la conflictualité militaire ; tandis que le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité et la destruction des milieux de vie fragilisent toutes les sociétés humaines. La guerre n’est plus seulement un affrontement ponctuel entre États : elle tend à devenir une forme permanente d’organisation du monde. Quant à la crise écologique, elle n’est plus un horizon abstrait : elle structure déjà les rapports de force, les pénuries aggravées par les logiques du marché, les migrations contraintes et les nouvelles dépendances énergétiques.

Face à ce nouvel ordre du monde, la réponse ne peut être ni l’alignement sur les blocs militaires, ni l’acceptation résignée de la loi du plus fort. Elle suppose au contraire de reconstruire une politique étrangère indépendante, adossée au droit international, au système onusien et à la planification écologique, afin de faire de la paix non pas un vœu pieux, mais une condition concrète de la survie commune. La paix n’est pas seulement l’absence de guerre : elle est une méthode d’organisation du monde fondée sur la coopération, la souveraineté des peuples, la justice sociale et la préservation des biens communs de l’humanité. Refuser la guerre généralisée, c’est donc refuser à la fois l’impérialisme militaire, le productivisme prédateur et la domination financière qui tiennent aujourd’hui le monde sous tutelle.

Défendre le droit international et l’étendre aux biens communs du peuple humain

Faire de la réaffirmation de la centralité du droit international un combat politique majeur s’apparente à une véritable révolution intellectuelle pour la gauche radicale. En effet, le droit international et l’ONU n’ont longtemps pas constitué des objets de revendication active de sa part. Tout au long de la Guerre froide, et du processus de décolonisation à l’échelle mondiale, le droit international – tout comme le droit interne à chaque État – était considéré avant tout et simplement comme l’expression d’un rapport de forces entre les classes sociales à un moment historique donné. Après avoir été lors de son émergence celui des rapports entre monarchies européennes, le droit international était alors une expression des droits de la bourgeoisie. Certes, personne ne contestait la portée de la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée en 1948 à Paris, même si on pouvait déplorer ses insuffisances, qui la rendaient trop protectrice envers les droits de la propriété privée. D’une manière ou d’une autre, cette déclaration occupait toujours, dans la pensée critique, une fonction de surplomb. Plus généralement, lorsque le droit international était revendiqué par la gauche radicale, cela se résumait à l’exigence d’un « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Mais le contenu ou les objectifs de ce droit dépendaient ensuite d’appréciations radicalement contraires entre droite et gauche sur la scène politique.

De fait, la référence au droit international fonctionnait déjà alors pour les puissances davantage comme un prétexte que comme une argumentation fondée sur des principes constants. L’URSS invoquait le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes pour soutenir les luttes de libération nationale. Mais elle ignorait ce droit et le réprimait militairement face au soulèvement de la Hongrie ou de la Tchécoslovaquie. De leur côté, les puissances dites « occidentales » brandissaient le même étendard pour défendre la pérennité des pouvoirs locaux qui leur étaient fidèles, y compris contre leurs propres peuples. La cruelle guerre contre le peuple vietnamien menée par les États-Unis, ou l’interminable siège de Cuba, sont des illustrations de la considération que Washington accordait au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes lorsqu’il n’était pas favorable à ses intérêts économiques et militaires.

Dans les deux cas, à l’Est comme à l’Ouest politique, le droit restait un langage de puissance, une confrontation des mauvaises fois plutôt qu’un outil réel et honnête de rassemblement au service d’une quelconque universalité. Il fonctionnait comme un champ de bataille symbolique où se mesuraient les intérêts impériaux et les résistances populaires nationales. Ici les mêmes mots désignaient des appréciations radicalement opposées. Aucune cause profonde mutuellement reconnue ne donnait de légitimité à agir. Seule la peur de la guerre nucléaire traçait des limites. Quant aux droits universels de l’humanité, ils restaient confinés dans les zones de res nullius, propriété de personne, comme les eaux océaniques de grand large et l’espace. Comme elles semblaient inaccessibles pour l’essentiel, elles furent réputées ouvertes, sans limite ni appropriation, à l’humanité tout entière. Force est de constater que c’est aujourd’hui un souvenir éloigné.

Nous sommes à un tournant. En effet, la question du droit international a surgi avec une intensité particulière ces derniers temps dans notre discours de gauche radicale. Depuis le 7 octobre 2023, le droit normatif international a été déclaré caduc par le fait que la première puissance du monde, les États-Unis d’Amérique, appuie publiquement l’action du gouvernement de Benyamin Netanyahu. Un génocide se commet ainsi à Gaza en toute impunité, et au mépris des décisions de la justice internationale, tandis que se poursuivent et s’intensifient l’occupation et la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est. En outre, les États-Unis participent activement à l’entreprise militaire de réorganisation du Proche-Orient selon les desiderata des autorités israéliennes. Notamment en étant entrés dans une guerre d’agression contre l’Iran, dont l’issue voit les États-Unis plus affaiblis, et de ce fait encore plus dangereux pour notre sécurité collective. Ils encouragent de fait l’invasion du Liban et l’annexion d’une partie de son territoire par le gouvernement de M. Netanyahu. L’Union européenne, comme à son habitude, s’est alignée sur Washington pour ne rien empêcher, voire aider en sous-main le gouvernement israélien d’extrême droite. Elle a bloqué toute initiative pour contraindre le gouvernement Netanyahu. L’Allemagne, première puissance économique de l’Union européenne, reste le deuxième fournisseur d’armes du gouvernement Netanyahu.

Au total, la Charte des Nations unies, le système onusien, l’ensemble des constructions juridiques issues de la Seconde Guerre mondiale font l’objet d’un démantèlement par les États-Unis, illustré par leur retrait du cadre de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) ou de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le lancement du prétendu « Conseil de la paix ». Dès lors, du point de vue de la gauche radicale, le rôle du droit international doit changer, puisque son existence même comme point d’appui représenté par l’ONU est devenue un enjeu.

Dans ce contexte, il est bien légitime que la réflexion soit reprise à partir des solutions qui furent engagées après les désastres des guerres mondiales. C’est-à-dire la création de la Société des Nations (SDN) après la Première Guerre mondiale et de l’ONU après la Seconde. Il faut défendre cet acquis de l’histoire. Mais plus encore, il faut l’étendre puisque la période contemporaine ajoute de nouveaux paramètres à partir des conditions nouvelles dans lesquelles se déploie la condition humaine. Le droit international doit être le vecteur par lequel se concrétise l’intérêt général humain tel qu’exposé plus haut. Ce dernier se lit déjà dans certains débats contemporains. Ainsi dans la bataille pour la reconnaissance du crime d’écocide, dans l’inscription dans les constitutions du droit d’accès à l’eau, dans les résolutions des Nations unies sur le droit à un environnement sain, la protection de la haute mer et des fonds marins, ou bien encore dans les discussions sur la régulation mondiale de l’intelligence artificielle. Ces débats portent tous sur les biens communs du peuple humain, et remettent en question leurs usages contemporains, surdéterminés par le processus d’appropriation privée capitalistique. L’intérêt général humain pour l’accès à l’eau, par exemple, loin de suspendre la lutte des classes, en déplace le terrain et donc l’approfondit. Il impose, dans la question écologique, la question de la justice sociale et celle de la souveraineté économique.

Cette extension de la sphère du droit international au nom de l’intérêt général humain recoupe ainsi nécessairement la grande question de la direction de l’économie globale : soit par le marché, soit par la planification écologique. Si l’intérêt général humain impose la préservation de la planète, il soulève immédiatement la question triviale de savoir d’où viendront les moyens financiers pour cette transformation ? Qui supporte le coût de la bifurcation écologique ? Qui contrôle la concentration productiviste de la richesse mondiale, l’accaparement des ressources, l’endettement écologique du Nord global vis-à-vis du Sud global ? Le droit international, s’il veut être réellement universel, ne peut rester indifférent à la structure de la production ni à la répartition des richesses que celle-ci engendre, puisqu’elle est au point de départ de la crise climatique et de l’extinction de la biodiversité. Tout cela montre que l’intérêt général humain ne peut être satisfait sans une remise en cause du contenu de classe de l’économie mondiale.

Cela apparaît clairement quand on considère le fait que le désordre international est structuré par les dettes publiques. Celles-ci permettent à des États ou à des organismes financiers privés d’en tenir d’autres sous tutelle et d’extorquer une partie croissante de leurs revenus. L’on assiste à une explosion des dettes extérieures mondiales depuis dix ans, de 59 000 milliards de dollars en 2015 à 100 000 milliards en 2025. Il s’agit de la conséquence directe de la baisse des impôts sur les plus riches, lesquels privent les budgets publics de revenus et placent l’argent ainsi récupéré en bons du Trésor valant intérêts, le tout aux frais du contribuable. Cela s’accompagne d’une augmentation des dépenses illégitimes, notamment en soutien aux taux de profit des sociétés multinationales. Ainsi, les choix politiques des États sont soumis à l’approbation de créanciers privés, qui font monter les taux d’intérêt en cas de désaccord avec la politique publique suivie. Ils instaurent ainsi un véritable veto sur la démocratie, via un marché qui dépend strictement de rapports de forces, puisque les taux d’intérêt demeurent à 2,8 % pour les États-Unis là où ils atteignent 10 % pour les États africains. En conséquence, la moitié de la population du globe vit dans un pays qui dépense plus en intérêts sur la dette que dans la santé publique.

La dette est donc conjointement un rapport de classe et un rapport géopolitique. De classe, car ce sont les enfants des contribuables qui rembourseront les enfants des créanciers, afin d’épargner les grandes entreprises de toute contribution sociale. Géopolitique, car les créanciers sont souvent situés dans les pays du Nord tandis que les débiteurs sont localisés au Sud. Les deux s’articulent évidemment, puisque les gouvernements des pays riches défendent l’apanage de leurs banques à ruiner des États périphériques. Il est donc urgent de lutter pour instaurer un cadre juridique multilatéral visant à restructurer les dettes souveraines, pour faire primer les droits humains sur la voracité des créanciers. À l’initiative de la Bolivie, un tel cadre a été voté par l’ONU en 2014 mais se heurte à l’hostilité de la Triade capitaliste. L’inversion du rapport géopolitique de domination du Nord vers le Sud passe également par la dédollarisation de l’économie mondiale : il faut appuyer de manière décisive les initiatives visant à instaurer, à terme, une monnaie mondiale commune.

La dimension de classe de l’économie mondiale est encore plus évidente si l’on rappelle également que les 0,001 % les plus riches de la planète – environ 56 000 personnes – possèdent désormais trois fois plus de richesses que la moitié la plus pauvre de l’humanité, soit 2,8 milliards d’adultes. En 1995, cet écart n’était « que » d’un à deux : l’oligarchie mondiale a accéléré sa capture des richesses en moins de trente ans. Dans le même temps, les 10 % les plus riches sont responsables d’environ 77 % des émissions de gaz à effet de serre. Il y a une urgence absolue, au nom de l’intérêt général humain, à refonder les règles internationales de la fiscalité. Il faut notamment soutenir et approfondir le cadre de négociation multilatéral sous l’égide des Nations unies visant à élaborer une convention fiscale qui, contrairement à celles adoptées dans le cadre de l’OCDE, serait authentiquement mondiale.

Le capitalisme contemporain impose le caractère mondial de la régulation fiscale nécessaire. Les multinationales fonctionnent comme des ensembles intégrés. Elles organisent leurs chaînes de valeur à l’échelle mondiale selon le prix du travail, de l’énergie et des matières premières dans chaque pays, mais également au gré des avantages fiscaux. Elles peuvent concevoir un produit dans un pays, le produire dans un autre, le vendre dans un troisième et rapatrier les bénéfices dans un quatrième. Le résultat, c’est que le commerce mondial est de plus en plus une affaire « interne » aux grands groupes. C’est ainsi que plus d’un tiers du commerce mondial correspondrait à des échanges intra-firmes (entre filiales d’un même groupe). Par l’emploi des prix de transfert, les multinationales peuvent ainsi déconnecter complètement leur activité économique réelle et leurs bénéfices dans leurs pays d’activité. Ainsi, chaque année, par des transferts artificiels de bénéfices vers des paradis fiscaux, les multinationales font perdre près de 375 milliards de dollars de recettes fiscales aux États, et les plus riches près de 145 milliards de dollars par la dissimulation « offshore » de leur patrimoine.

La construction d’une économie globale plus juste et équilibrée devrait aussi se préoccuper d’un nouvel ordre commercial fondé sur les négociations de la charte de La Havane (1948) et les travaux de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), ainsi que d’un nouvel ordre monétaire basé sur une monnaie commune mondiale. Ce nouvel ordre commercial et monétaire devrait notamment inclure une redéfinition des règles communes sur les droits de propriété intellectuelle qui ont été conçues pour protéger principalement les multinationales du Nord. Aujourd’hui, elles ne sont plus adaptées aux nouveaux enjeux de santé, notamment le risque permanent de pandémie mondiale. Avec la concentration extrême du capital, elles en viennent aussi à peser sur l’économie européenne et française, et à nous placer dans une situation de dépendance numérique extrême.

Ces initiatives esquissent les contours d’un droit international qui ne se limite plus à arbitrer les conflits d’intérêts nationaux, mais cherche à préserver les conditions mêmes de la vie humaine sur la planète, ainsi que les principaux éléments qui la définissent dans ses dimensions culturelle, technique ou biologique.

Un droit international fondé sur l’intérêt général humain ne serait pas le contraire du politique, mais son approfondissement et son élargissement à nombre d’activités humaines qui semblent en être exemptées. Cette transformation intellectuelle et pratique ne supprime donc pas davantage la question du pouvoir. Qui parle au nom de l’humanité ? Quels sont les sujets légitimes du droit international lorsque les États eux-mêmes sont souvent les premiers à violer les principes qu’ils proclament ? Le droit international, refondé à partir de l’intérêt général humain, ne peut pas se limiter à arbitrer les relations entre États, mais doit devenir la charte politique d’une humanité consciente et créatrice d’elle-même.

Ce point de vue doit avoir une conséquence sur la conduite de la politique des affaires étrangères de chaque nation.

Le raisonnement qui conduit à avoir pour objectif l’intérêt général humain impose la préférence pour une ligne d’action « non-alignée », c’est-à-dire sans allégeance automatique à une partie prenante des compétitions qui conduisent à la guerre. Il faut qu’en toute circonstance la possibilité de faire le choix du bien commun soit possible. Pour cela, chacun doit être libre de ses décisions. L’alignement et l’appartenance à des alliances militaires permanentes ne le permettent pas. On voit ici combien la souveraineté et l’indépendance sont toujours étroitement liées au non-alignement. Une diplomatie française non-alignée, au service de l’intérêt général humain, doit se tenir, en priorité, au sein et au service de l’ONU.

2- Une France non-alignée, au service de l’intérêt général humain

La défense de l’ONU

Seule organisation universelle, l’ONU constitue le cadre dans lequel la souveraineté du peuple humain peut s’exercer concrètement, par le biais des instances nationales qui l’incarnent. Quelles que soient ses imperfections, ses lenteurs ou ses limites structurelles, l’ONU reste le point de départ à partir duquel des évolutions collectives sont possibles. Parce qu’il est fondé sur la double exigence de la paix et de la coopération internationale, le multilatéralisme onusien est un outil précieux qu’il convient de défendre résolument. Le principe d’égalité entre les États dans cet espace de coopération, au sein duquel chaque État dispose d’une voix, est d’une importance majeure dans la période actuelle de résurgence de dynamiques impériales. La défense de l’ONU implique conséquemment le refus de la diplomatie de club, et des structures pyramidales de l’ordre établi actuel telles que le G7 ou le G20, qui sont la mise en scène d’un ordre oligarchique du monde, fortement sous emprise des États-Unis d’Amérique et de leurs alliés.

De par sa nature même – assemblée universelle des États, forum de négociation, mécanisme de décisions multilatérales – l’ONU représente une négation concrète de la loi du plus fort : elle institue un ordre où la force brute n’est pas l’arbitre suprême et où les décisions collectives peuvent primer sur les intérêts particuliers. Cette position lui confère une valeur stratégique et symbolique pour toute refondation du droit international : c’est à partir de ce cadre que le peuple humain peut légitimer et imposer la protection des biens communs planétaires.

La souveraineté populaire exercée dans ce contexte doit se traduire par des organes normatifs et impératifs capables de produire et d’appliquer des règles contraignantes. Il s’agit de créer, au sein de l’ONU et de ses organismes associés, des instances de contrôle et de jugement démocratiques dotées de moyens d’action effectifs : elles peuvent sanctionner les atteintes aux biens communs, ordonner des mesures conservatoires, imposer des réparations, et, lorsque nécessaire, autoriser des actions coercitives coordonnées pour prévenir ou corriger les violations graves. La combinaison de ces fonctions — normative, judiciaire et coercitive — garantit que le droit international ne reste pas une simple déclaration d’intention, mais devienne un instrument concret de protection de l’intérêt général humain. La France, membre permanent du Conseil de sécurité, doit s’engager pleinement dans cet approfondissement du système onusien.

Ainsi, c’est à partir de l’ONU que le peuple humain peut transformer sa légitimité politique en pouvoir juridique effectif. Les biens communs ne sont plus laissés à la discrétion des États ou à la loi du plus fort. Ils deviennent l’objet d’une souveraineté partagée et contraignante, fondée sur des normes impératives, des mécanismes de contrôle permanents et la capacité de sanctionner les violations. L’ONU et ses organes spécialisés offrent le cadre institutionnel pour avancer et faire de ce projet une réalité tangible, conciliant légitimité démocratique, portée universelle et force contraignante. Elle permet de donner une forme concrète à l’action dans ce sens. Toutefois, si elle demeure le cadre principal de l’action diplomatique au service de l’intérêt général humain, l’ONU n’épuise pas à elle seule les arènes dans lesquelles cette dernière peut et doit se déployer.

Les (nouvelles) aires de coopération

La France est une nation globale, présente sur les cinq continents. Elle a ainsi vocation à s’inscrire dans différents cadres de coopération régionale pour faire avancer les causes communes du peuple humain. Elle doit mettre à profit un réseau diplomatique de grande compétence, rétabli dans la plénitude de ses moyens et attributions, pour redéployer son action internationale.

En Europe : solidarité et front du refus face à la guerre

 La majorité de la population française vit sur le continent européen. Ce dernier ayant été l’épicentre de deux guerres mondiales, le retour de la paix en Europe doit être une priorité d’une action diplomatique française non-alignée.

Évidemment, la France participe à l’Union européenne et est ainsi solidaire de ses autres États membres en vertu de la clause d’assistance mutuelle prévue à l’article 42 du traité sur l’Union européenne. Il est désormais absolument prioritaire d’assurer que cette solidarité mutuelle couvre l’ensemble des territoires associés à l’Union européenne, afin de protéger par exemple le Groenland des velléités expansionnistes des États-Unis d’Amérique. Par ailleurs, il est bien évidemment inconcevable que la France puisse demeurer dans le cadre de l’OTAN, instance de la vassalisation des Européens à une puissance désormais ouvertement hostile. Cette solidarité entre États membres de l’Union européenne ne vaut en aucun cas acceptation de ses règles de fonctionnement ni des principes économiques caducs qu’elle assume. Ni non plus de l’idée risible présentée par Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, d’adopter une politique extérieure commune décidée à la majorité qualifiée, ou de pérenniser un poste de Commissaire européen à la défense. Il ne saurait être question d’enchaîner la France à un bloc géographique marqué par un atlantisme forcené, malgré l’évidence du caractère de puissance révisionniste dangereuse officiellement assumé par les États-Unis, comme en atteste leur dernière « Stratégie de sécurité nationale » (NSS) publiée en décembre 2025. De même, il est hors de question de voir la France accepter les politiques ordolibérales inscrites dans le marbre des traités européens et continuer à appliquer des mesures si résolument contraires à l’intérêt général humain. L’obéissance à cet intérêt suprême commande la désobéissance aux mesures qui l’expriment dans la pratique européenne.

Dans le même temps, d’autres coopérations doivent être construites avec les autres États européens qui refusent l’ère de la guerre généralisée, à commencer par l’Espagne. La France, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, doit apporter tout son poids diplomatique au « Front du refus » du génocide à Gaza initié par Madrid. Des moyens concrets pourraient être décidés de concert tels que le refus de l’accès à nos bases militaires et l’embargo sur les armes et pièces détachées à usage militaire pour les pays qui violent le droit international. Ce front du refus européen devrait aussi peser pour que la suspension de l’accord d’association UE-Israël demandée par plus d’un million de citoyens européens soit effective.

Enfin, la France doit user de tous les moyens diplomatiques à sa disposition pour refuser que le sort de la guerre en Ukraine soit réglé en bilatéral entre Moscou et Washington, sans que les pays européens n’aient leur mot à dire sur une décision qui marquera l’ensemble du continent. Une fois la paix revenue en Ukraine, il sera nécessaire de reprendre le chemin qui n’a pas été suivi à la fin de la Guerre froide, en réintégrant la Russie dans le concert européen. Il faudra renouer avec l’esprit de la Charte de Paris pour une nouvelle Europe, et rétablir l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) comme cadre paneuropéen stable et pérenne offrant des garanties de sécurité crédibles à l’ensemble des pays d’Europe centrale et orientale. Établir un tel cadre paneuropéen rendrait obsolète le prétendu parapluie états-unien en Europe, et affranchirait ainsi le continent européen de sa soumission à Washington. Cela permettrait également de rééquilibrer le rapport de forces global, évitant de voir la France et l’Europe s’effacer complètement dans la bipolarité agonistique que les États-Unis veulent imposer face à la Chine.

Réinvestir le petit bassin méditerranéen

La Méditerranée est une région du monde où les causes communes de l’humanité apparaissent de manière particulièrement saillante. La Méditerranée est la région du monde qui, après l’Arctique, se réchauffe la plus vite (20 % plus vite que la moyenne mondiale). La mer Méditerranée détient un autre triste record : elle est la mer la plus polluée par les plastiques au niveau mondial. Il s’agit là d’un horrible saccage d’un écosystème unique : la mer commune ne représente que 0,8 % de la surface des mers et océans, et pourtant on y compte 18 % des espèces connues dans le monde, dont plus de 17 000 espèces marines recensées. La Méditerranée est également un point chaud des difficultés d’accès aux réseaux indispensables à l’existence humaine, à commencer par le plus indispensable de tous : l’eau. Déjà 220 millions de personnes (42 % de la population méditerranéenne) y souffrent de pénurie d’eau, et 160 millions n’ont pas accès à un assainissement sécurisé. À lui seul, le bassin méditerranéen concentre 60 % de la population globale pauvre en eau. L’accélération du changement climatique risque de transformer la Méditerranée en véritable désert ravagé par les flammes : les rendements agricoles et la disponibilité en eau douce pourraient respectivement chuter de 17 % et 10 % d’ici 2050, tandis que les surfaces brûlées pourraient doubler d’ici 2100.

La Méditerranée est également traversée par des flux hautement stratégiques : elle concentre le tiers du trafic maritime mondial tandis qu’elle est un des principaux corridors du réseau de câbles sous-marins à l’échelle globale, avec Marseille en principal point d’arrivée de ces câbles.

La France occupe précisément une place particulière en Méditerranée par sa géographie, son histoire, son peuple : des millions de familles françaises sont intimement liées aux deux rives de la mer intérieure. Elle doit agir pour l’intégration et l’unité du petit bassin méditerranéen qui unit les pays latins du Sud de l’Europe et le Maghreb autour de la gestion des biens communs, que ce soit dans la lutte contre les incendies, contre la pollution plastique, dans la protection des infrastructures stratégiques ou dans le développement de nouvelles coopérations universitaires et culturelles.

L’espace de la francophonie populaire

L’espace francophone est l’autre prolongement naturel d’une diplomatie française au service de l’intérêt général humain. Certes son existence est en grande partie le fruit de la colonisation française ou belge, et la francophonie institutionnelle est par ailleurs très largement critiquable. L’Organisation internationale de la francophonie (OIF) est ainsi restée muette sur le principal conflit au sein de l’espace francophone, à savoir l’agression de la République Démocratique du Congo (RDC) par le Rwanda. Cela a conduit Donald Trump, plus intéressé par les nombreux minerais que compte l’Est de la RDC que par le respect de son intégrité territoriale, à s’emparer de sa résolution. Il en va de même pour celui qui oppose la Thaïlande au Cambodge, qui accueillera pourtant le 20e sommet de la Francophonie en 2026, et où le cessez-le-feu imposé par les États-Unis n’a pas été respecté par la Thaïlande. Enfin, la déclaration finale du sommet de Villers-Cotterêts n’a pas permis de dégager de positions ambitieuses sur le génocide en cours à Gaza, alors que le monde francophone avait refusé d’une seule voix l’invasion états-unienne de l’Irak en 2003.

Alors pourquoi continuer à s’intéresser au projet francophone et à sa dynamique ? D’abord, car loin de reculer, la langue française continue de progresser de façon spectaculaire. En raison notamment de la démographie de l’Afrique francophone, elle comptera entre 500 et 700 millions de locuteurs à l’horizon 2050, dont 80 % sur le continent africain. Or la langue française est aujourd’hui un support privilégié de la créolisation et peut aussi être un point d’appui majeur pour un internationalisme renouvelé. Des millions de nos compatriotes ont une autre nationalité francophone. Des millions d’autres ont au moins un de leurs parents dans ce cas, auquel il faut ajouter les millions d’immigrés du nord, de l’ouest ou du centre de l’Afrique qui vivent en France, et dont beaucoup ont vocation à devenir français. Cette partie de la nouvelle France se bat pour l’égalité au sein du peuple français et entre les peuples francophones, que le racisme et la colonisation ont jusqu’ici empêchée. La langue commune est pour cela son arme principale.

C’est pourquoi l’espace francophone, porteur d’une autre histoire et d’une autre vision que le monde anglo-américain, pourrait certainement être un avant-poste de l’intérêt général humain. C’est comme cela qu’il faut percevoir la « langue commune ». Sans attenter d’une quelconque manière à leurs souverainetés respectives, la langue française est désormais un bien commun des peuples francophones. Mais cela suppose de mettre sa maîtrise en partage. La création, dans le cadre de la Charte de la francophonie, d’une « académie francophone de la langue commune » située sur le continent africain est par exemple indispensable. La construction d’un espace de la francophonie des peuples comme vecteur de progrès humain, plutôt que prolongement des logiques coloniales, passe par des grands projets scientifiques comme l’établissement d’une université francophone de l’espace, ou d’une revue scientifique francophone de rang mondial. Il faudra aussi établir une circulation des étudiants, professeurs et savoirs plus libre à l’intérieur du réseau universitaire francophone.

En Afrique, bâtir des partenariats débarrassés du néolibéralisme néocolonial

Un authentique internationalisme francophone peut ainsi être le moteur d’un nouvel internationalisme global. À la condition qu’il trouve son socle en Afrique. En effet, si l’espace francophone peut être un avant-poste de l’intérêt général humain, c’est bien parce qu’il se trouve très largement en Afrique. Le continent africain est le plus jeune du monde. Il représente aujourd’hui 20 % de la surface des terres émergées et de la population mondiale. Il sera le plus peuplé à la fin du siècle. Le bassin du Congo est quant à lui le deuxième poumon vert du monde, tandis que le continent possède les plus vastes réserves de biodiversité, d’eau douce et de terres arables encore disponibles, dont la préservation est une condition de survie pour l’Humanité entière.

Mais les exigences posées par l’intérêt général humain supposent des décisions fortes vis-à-vis des États africains. D’abord, l’annulation de leurs dettes publiques. Dans beaucoup de pays d’Afrique, elle a été contractée par des clans et oligarchies qui se sont empressés de dilapider les fonds, au détriment de leur peuple et de la planète tandis que le Fonds monétaire international (FMI) leur imposait souvent les fameux « ajustements structurels » – c’est-à-dire néolibéraux – nécessaires pour être éligibles aux fonds de l’ordre financier international. Les nations africaines n’auront pas la capacité de protéger leur biodiversité, ou de mettre en place un traitement souverain et durable de leurs ressources naturelles, si l’Europe continue de les étrangler financièrement. Cela suppose également de revoir les accords commerciaux inégaux passés par l’Union européenne en Afrique, notamment en matière d’agriculture et de pêche. Les politiques dites d’« aide publique au développement » doivent être renforcées, et repensées comme des partenariats d’égal à égal. En particulier au moment où la fin de l’aide internationale états-unienne et la guerre commerciale voulue par Trump risquent de causer des morts par millions.

Enfin, l’Afrique est avec le Proche et le Moyen Orient la région du monde la plus directement concernée par l’urgence de la paix. Au Sahel, rien ne sera réglé sans une solution politique, économique, écologique, à même d’assécher le terreau sur lequel prospèrent les groupes armés violents. A l’est de la République Démocratique du Congo, envahi par le Rwanda, comme au Soudan, pays déchiré par une guerre entre l’armée régulière et une faction armée, et en proie à la pire crise humanitaire au monde, les mêmes logiques de prédation capitaliste, de ventes d’armes contraire au droit international, de prédation sur les ressources stratégiques, de nettoyage ethnique, sont à l’œuvre. La France doit rompre avec toute forme d’accommodement avec cette situation. Elle doit notamment s’interdire de livrer des équipements à des pays tiers les acheminant ensuite au Soudan. Elle doit également cesser toute forme de soutien à la politique du président rwandais à l’est de la RDC.

La latinité, composante majeure du peuple humain

Prolongement de l’espace francophone qui l’englobe et l’approfondit, la latinité est un domaine que la France doit pleinement investir. Les trois espaces linguistiques de la francophonie, de la lusophonie et de l’hispanophonie, auxquels il faut ajouter l’Italie, la Roumanie et la Moldavie, couvrent les cinq continents et représentent près de 1/6e de la population et de la richesse mondiales. La latinité est de ce fait une composante majeure du peuple humain. Son unité profonde ne repose pas uniquement sur le fait de parler des langues appartenant à une même famille linguistique, mais sur une vision du monde qui a traversé les siècles depuis l’antique République romaine. De Rome, les peuples latins ont hérité une conception civique de la nation, reposant sur un droit civil codifié et un certain universalisme faisant de la citoyenneté un principe d’organisation collective au-delà des origines particulières. Il existe pour ainsi dire une osmose entre cet héritage philosophique latin et le nécessaire avènement du peuple humain.

La latinité politique a eu ses ébauches. Il existait une Union latine, fondée par la Convention de Madrid en 1954, et mise en sédation profonde en 2012. Il s’agit de la ramener à la vie et de lui donner un nouveau souffle. Elle doit devenir un nouvel espace de coopération culturelle, technique, scientifique, universitaire et politique. Par son ampleur géographique, elle peut reprendre les ambitions de feu la Conférence tricontinentale, de même que la tradition du mouvement des non-alignés, en leur adjoignant le concours de puissances du centre, et notamment de la France, membre permanent du Conseil de sécurité. Elle peut ainsi devenir un contrepoids à la puissance impériale états-unienne qui menace plusieurs de ses membres, un espace de développement de forces de résistance au capitalisme néolibéral en crise terminale, et d’avant-garde dans la protection des biens communs de l’humanité, le règlement collectif des dettes ou la mise en place d’une monnaie commune émancipée de la tutelle du dollar. Les expériences de souveraineté numériques mises en place par des pays comme le Brésil ou le Mexique en font une aire à partir de laquelle peut se construire un mouvement des non-alignés du numérique pour nous défaire de la tutelle du technoféodalisme tributaire nord-américain dans ce domaine.

La France, puissance universelle

Par ses territoires ultramarins, la France est ancrée à plusieurs ensembles régionaux à travers le globe. L’héritage colonial et raciste qui imprègne encore trop souvent les relations entre la « Métropole » et la France d’Outre-mer a conduit à traiter cette dernière comme une périphérie sous-développée. La France n’est pourtant universaliste que grâce à ses Outre-mer. Ils fondent sa capacité à mener une diplomatie non-alignée au service de l’intérêt général humain. Ils en sont même l’avant-garde. Les Outre-mer offrent à la France la possibilité de porter une parole indépendante, créolisée, capable de dialoguer avec des ensembles régionaux multiculturels sans arrogance ni esprit de domination. Ils lui permettent ainsi de prendre part, de façon utile et légitime, à plusieurs organisations et dynamiques régionales.

Par sa frontière avec le Brésil, la plus longue frontière terrestre de notre pays, la Guyane offre à la France la possibilité de participer aux organisations régionales de l’Amérique du Sud, à commencer par l’UNASUR. La France doit investir ce forum pour qu’il mette en place le cadre le plus protecteur possible de la forêt amazonienne. Par les Antilles, la France peut intégrer la Communauté d’États latino-américains et caraïbes. Par la Réunion et Mayotte, la France peut prétendre entrer dans l’Union africaine et dans la Communauté de développement de l’Afrique australe. Elle participe déjà à l’Association des États riverains de l’océan Indien. Enfin, par sa présence dans le Pacifique, en Polynésie et en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, la France ne serait pas illégitime à devenir observatrice au sein de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est. Il ne s’agit pas pour la France de collectionner les cartes d’adhésion à des organisations régionales mais de multiplier les enceintes où elle peut porter la voix de l’intérêt général humain. Elle peut ainsi participer à la formation d’un vaste réseau d’organes de coopération, venant doubler et décliner les protections des biens communs adoptées dans le cadre de l’ONU, et faire contrepoids à la puissance révisionniste états-unienne.

À ces nouvelles aires de coopération, il convient maintenant d’ajouter la relation spécifique que la France devra entretenir avec deux États qui représentent à eux deux le tiers de l’humanité : la Chine et l’Inde.

Des partenariats bilatéraux contre la logique de bloc

Le réalignement continu de la diplomatie française sur la sphère atlantiste et occidentale sous les mandats de Nicolas Sarkozy et ses successeurs contrevient aux intérêts et aux principes de la République française. L’heure est à redéployer une diplomatie mondiale ambitieuse, y compris en direction des nouvelles grandes puissances. Seuls les États-Unis, de plus en plus maltraitants à l’égard de leurs supposés alliés, exigent de ces derniers un alignement total sur leur priorité stratégique, en l’occurrence la tentative désespérée d’endiguer militairement la Chine. A contrario, les coalitions formées à l’ONU ou dans d’autres espaces sont redevenues mouvantes, fluides, fonction des enjeux et des moments. Souvent les pays occidentaux n’en sont plus ni moteurs, ni même parties prenantes. Il est par exemple (re)devenu banal, notamment dans les diplomaties de pays dits « émergents », d’observer des partenariats solides se nouer entre pays ou groupes de pays pouvant s’opposer par ailleurs s’agissant des rapports à un pays tiers. La prétention dépassée des principales puissances occidentales, davantage corsetées dans une logique de bloc, à incarner « la » communauté internationale a conduit à une grave sous-estimation du nombre, de la densité, de l’importance géopolitique des relations tissées entre pays dits du « Sud global », en dehors de toute intervention des occidentaux.

Le fonctionnement du groupe des BRICS +, créé en 2009, est emblématique de cette réalité nouvelle. Groupe informel réunissant – sans compter les membres observateurs – 10 pays non occidentaux représentant à eux seuls 51 % de la population, 40 % du PIB mondial et plus de 40 % de la production de pétrole, les BRICS + sont traversés par des différends parfois importants. Pour autant, soucieux par exemple de réduire leur vulnérabilité aux sanctions extraterritoriales décrétées depuis les États-Unis, ils s’entendent sur des sujets fondamentaux comme la dédollarisation des échanges commerciaux, ou la mise en œuvre de mécanismes d’échanges interbancaires alternatifs à ceux accaparés par les États-Unis.

La France, sans jamais troquer une dépendance contre une autre, doit investir davantage ces nouveaux espaces. Cela passe notamment par un renforcement de ses partenariats bilatéraux avec les deux plus grandes puissances des BRICS +, la Chine et l’Inde.

La Chine

La Chine est la première puissance productive mondiale. Membre permanent du Conseil de sécurité, elle représente 1/6e de la population globale, et se classe 3e pour la superficie terrestre. Son histoire plurimillénaire, dont deux millénaires d’organisation étatique quasi ininterrompue, a immensément contribué à l’ensemble de l’histoire humaine. Aucune politique étrangère fondée sur la défense de l’intérêt général humain ne peut faire l’impasse sur la Chine, à moins de vouloir en rester à de simples déclarations de principe qui ne se traduisent jamais par des politiques publiques internationales effectives. Le général de Gaulle l’avait compris, en faisant de la France le premier pays occidental avec le Royaume-Uni à reconnaître officiellement la République populaire de Chine en 1964, point de départ des relations officielles et de la reconnaissance d’une seule Chine. La relation franco-chinoise a depuis été élevée au rang de « partenariat stratégique global » en 2004.

Il ne s’agit pas de traiter la Chine ni comme un ennemi, ni comme un recours. Il ne s’agit pas de passer de la tutelle états-unienne à une hypothétique domination chinoise. Les relations de la France avec la Chine doivent être fondées sur le respect mutuel des deux souverainetés, l’indépendance stratégique, le non-alignement et la coopération autour des biens communs du peuple humain. Un tel positionnement implique un refus net de la logique des blocs. En tant que principale puissance exportatrice, la Chine a intérêt à la paix. Il ne saurait ainsi être question de participer à quelconque alliance, stratégie d’encerclement ou confrontation générale orchestrée par les États-Unis contre la Chine en Asie-Pacifique. Le droit international est à ce titre formel sur la question de Taïwan : l’île appartient au territoire internationalement reconnu de la Chine. La différence de gouvernement séparant Taïwan de la Chine continentale, héritage de la guerre civile ayant opposé le Kuomintang et le Parti communiste chinois, doit faire l’objet d’une négociation politique entre les autorités de Beijing et celles présentes à Taipei. La France doit refuser toute instrumentalisation par les États-Unis et leurs alliés de ce différend figé par la Guerre froide.

Par ailleurs, la France n’a également aucun intérêt économique ou politique à participer ou à initier une guerre commerciale contre la Chine. L’issue d’un tel affrontement économique est certaine, au vu du poids pris par les capacités productives chinoises au niveau global et leur avance dans plusieurs secteurs hautement stratégiques : une forte inflation qui frappera d’abord les classes populaires, la déstabilisation de plusieurs filières productives, et une aggravation de nos dépendances vis-à-vis d’autres puissances commerciales. Il ne faut en aucun cas reproduire l’absurdité qui a vu l’Union européenne troquer une dépendance énergétique pour une autre, de la Russie vers les États-Unis. Notre politique économique et commerciale vis-à-vis de la Chine doit être mesurée et planifiée en fonction des filières productives établies en France, de celles que nous souhaitons développer et de celles qui resteront dépendantes d’importations chinoises.

Il s’agit de mettre en place un protectionnisme solidaire et négocié dans le cadre d’une planification écologique dont le maître mot est la satisfaction des besoins humains. Il faut notamment entreprendre une renégociation de l’Accord global sur l’investissement (CAI) signé en 2020 par l’Union européenne et la Chine. Tout nouvel accord doit être fondé sur la réciprocité, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et le respect de la souveraineté des deux parties. Un tel accord est indispensable pour instaurer des garde-fous permettant de planifier la réorganisation et le développement de nos filières. S’il faudra réguler les échanges sur certains biens stratégiques, par exemple par des quotas d’importation et des prix planchers, il sera également nécessaire de mettre en place des partenariats industriels afin que nos filières productives puissent utilement bénéficier du savoir-faire technologique chinois. La protection de nos données est un domaine sur lequel il faudra être ferme dans toute négociation commerciale avec la Chine comme avec toutes les autres nations. Ni hostilité, ni vassalité dans une telle politique. La coopération et le co-développement au service de l’intérêt général humain doivent être nos maîtres mots.

La coopération avec la Chine est d’autant plus nécessaire qu’elle est indispensable face au changement climatique. Si la Chine représente à elle seule le quart des émissions mondiales de gaz à effet de serre, elle est également en pointe sur l’installation de capacités de production énergétique renouvelables. Surtout, contrairement aux États-Unis, elle n’est pas une puissance climatique révisionniste ayant un intérêt impérial à la perpétuation de la dépendance au pétrole et au gaz. L’engagement de la Chine vis-à-vis de l’Accord de Paris n’a ainsi pas varié. La France doit porter avec la Chine des initiatives globales sur la poursuite et l’accélération de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, notamment en utilisant le levier de la planification et des capacités productives chinoises afin d’accentuer la décarbonation des activités productives à l’échelle mondiale.

La Chine est également structurante dans tout effort visant à lutter contre la sixième extinction de masse dans la biosphère. La notion de « civilisation écologique » mise en avant par les autorités chinoises est à prendre au sérieux et peut constituer une base de travail commune pour instaurer une nouvelle harmonie entre les êtres humains et avec le reste du vivant. La protection de la santé humaine, animale et environnementale doit être un chantier commun prioritaire en vue d’empêcher l’émergence de nouvelles zoonoses et lutter efficacement contre de futures pandémies. Un accord global et équitable avec la Chine est indispensable sur l’industrialisation écologique.

La Chine s’est aussi illustrée par ses prouesses spatiales, notamment son programme lunaire et sa station spatiale. Comme puissance qui a aussi des ambitions et des moyens dans ce domaine, la France devrait également proposer à la Chine une coopération spatiale dans des causes communes d’intérêt général humain.

Enfin, par sa place dans l’économie globale et ses relations avec les différents pays des Suds, la Chine est un partenaire indispensable dans la nécessaire dédollarisation du système monétaire international et le règlement collectif des dettes.

L’Inde

L’Inde est le pays le plus peuplé du monde, avec plus d’1,4 milliard d’habitants. Membre fondateur du mouvement des non-alignés en 1964, New Delhi a historiquement défendu une diplomatie en faveur d’une forme de non-alignement, quand bien même celle-ci a évolué dans le temps à mesure de l’insertion de l’Inde dans la mondialisation capitaliste. Nous partageons ainsi avec ce pays la volonté de n’aligner nos diplomaties sur aucun impératif imposé par une autre puissance. L’Inde, comme l’ensemble de l’Asie du Sud, est également touchée de plein fouet par le dérèglement climatique. Dès lors, et sans éclipser la nature de son gouvernement actuel, une défense sérieuse des biens communs ne peut ignorer des partenariats ciblés avec New Delhi.

L’Inde compte un littoral de plus de 7 500 kilomètres, une Zone économique exclusive (ZEE) de plus de 2 millions de km2. Elle est aussi la tête de pont des conséquences mortifères du dérèglement climatique pour l’espèce humaine, à l’image de l’ensemble de l’Asie du Sud. Une défense sérieuse des causes communes ne peut donc ignorer des partenariats ciblés avec New Delhi sur ces questions. La protection des mers est l’une de ces causes communes. L’Inde et la France sont membres de l’Association des États riverains de l’océan Indien (IORA) et de plusieurs programmes onusiens et européens portant sur la protection des océans. Sous les présidences d’Emmanuel Macron, ces forums ont été tournés vers « l’économie bleue », c’est-à-dire l’exploitation des mers dans une perspective capitaliste qui, en ultime ressort, ne servira que des intérêts privés au détriment de la nature et du vivant. Ces instances doivent être réinvesties pour y défendre une approche respectueuse du vivant en le soustrayant à l’exploitation économique. L’accès à l’eau potable est aussi un enjeu majeur. Dans ce domaine, l’Inde déploie une politique agressive à l’encontre du Pakistan. En parallèle de notre diplomatie, nous nous appuierons sur le travail en commun mené dans d’autres domaines pour œuvrer à des médiations pouvant faire évoluer cette approche belliciste.

L’espace constitue un autre domaine de collaboration possible. L’Inde réussit des exploits avec des budgets incomparables à ceux des principales puissances spatiales, à l’image de Chandrayaan, sa première mission lunaire, moins coûteuse que le film états-unien Interstellar. La France et l’Union européenne coopèrent déjà avec l’Inde dans ce domaine. Il faut poursuivre ces partenariats tout en les réorientant vers un usage commun et collectif des savoirs et des technologies.

Nous proposerons également à l’Inde de travailler en commun sur la santé, et notamment sur l’approvisionnement en médicaments. L’Inde est le premier producteur mondial de génériques et le troisième pour les médicaments en volume. Cette réalité ne doit pas nous fermer aux produits indiens. Au contraire, à court terme, nous devons développer des coopérations dans la perspective du pôle public du médicament dont le but est d’assurer l’approvisionnement de la France en médicaments. À moyen terme, il faut travailler avec New Delhi pour faciliter notre ré-industrialisation dans le domaine pharmaceutique. Au sein de l’Organisation mondiale de la santé, l’Inde peut être un partenaire pour défendre le fait que l’ensemble de l’Humanité doit avoir accès au soin. La santé n’est ni une marchandise ni un luxe réservé aux riches : les brevets sur les innovations médicales doivent être levés.

3- L’humanisme radical à la base d’une conception du monde

Les êtres humains : des êtres sociaux aux besoins vitaux

La conception des relations internationales ainsi présentée est ancrée dans une approche philosophique et politique globale. Chaque peuple, chaque nation est composante de l’humanité universelle. Dès lors, rien ne vaut qui ne puisse valoir pour tout être humain. Nous savons que toute politique internationale est menée au nom de principes autant que d’objectifs. Nous croyons donc nécessaire de conclure notre document par une description sommaire des principes qui nous animent.

Ces principes de philosophie politique s’inscrivent dans une histoire longue, celle de la convergence entre l’humanisme et l’analyse matérialiste du monde. Elle pose comme principe premier que les êtres humains sont des êtres sociaux dont les besoins matériels et culturels indispensables à la reproduction de leur existence sont semblables. Ainsi, l’accès à l’alimentation, l’eau, le logement, la santé, l’éducation, ou encore à une vie affective choisie constituent le fondement universellement partagé de la condition humaine.

L’expression et la satisfaction des besoins n’adviennent jamais dans un face-à-face immédiat entre l’être humain dans sa singularité et son environnement. Elles passent nécessairement par des structures sociales, des cadres culturels, des institutions politiques, des dispositifs techniques, juridiques et culturels qui organisent la production, la répartition et la conservation des ressources matérielles indispensables à la vie commune. Entre le corps individuel et la nature, ce « corps inorganique de l’homme » pour reprendre la formule de Marx, intervient donc la médiation du corps socio-culturel. L’être humain est social parce que sa propre survie dépend de l’existence d’une organisation politique qui le dépasse et le rend en même temps capable d’agir. L’être humain est culturel parce que ses besoins ne se satisfont pas hors de cadres rituels et culturels qui assurent une valeur inclusive des individus dans leurs communautés. C’est particulièrement vrai à une époque où la généralisation du mode de vie urbain a étendu les interdépendances entre individus et groupes sous forme d’une mise en réseau globale. Nous vivons à une époque où émerge une « noosphère » homogénéisante où la totalité des savoirs et productions humaines sont numérisés et marchandisés. Dans le même temps, les productions culturelles prises en charge par les trusts mondiaux tendent à uniformiser les modes, les demandes et les comportements.

La pensée insoumise est ainsi dans la continuation d’une tradition intellectuelle enracinée dans l’antiquité méditerranéenne, notamment à Aristote qui définissait l’être humain comme zoon politikon (animal politique) : l’être humain ne s’accomplit qu’au sein de la Cité. L’État, puisque c’est la forme politique moderne, fruit d’un long développement historique, remplit ainsi une fonction décisive : il ne se borne pas à arbitrer des intérêts déjà constitués, il rend possible l’existence même d’un cadre où les besoins peuvent être reconnus comme légitimes et traités comme des obligations collectives. La vie sociale et politique ne constitue donc pas une couche secondaire ajoutée à une nature humaine préalablement définie et intangible ; elle est la condition à travers laquelle l’espèce humaine se reproduit matériellement et se représente normativement ce qu’elle doit à chacun de ses membres.

Poser philosophiquement ce principe n’autorise nullement à conclure à l’existence d’une action politique qui vaudrait en tout lieu et pour tous les temps. Cet universalisme abstrait ne résiste pas à l’irréductible diversité des solutions politiques adoptées par les collectivités humaines au fil de l’histoire. Mais cette pluralité n’est pas un obstacle pour la pensée universaliste : elle la féconde. Elle la conduit à récuser aussi bien l’individualisme, quand il postule que la société n’existe pas et que l’homme est un loup pour l’homme, que le relativisme absolu, qui dissoudrait toute base commune dans la pluralité des cultures. Notre vision est celle d’un collectivisme qui reconnaît que la coopération, et non la compétition, est au fondement de l’existence humaine. Elle est un matérialisme où l’on affirme que si les besoins sont universellement partagés, leurs formulations historiques, leurs hiérarchisations et leurs modes de satisfaction varient selon les formations sociales et les cadres culturels.

Cette variation ne contredit pas l’universalité du besoin ; elle en manifeste au contraire la médiation sociale et historique. La reconnaissance de cette double dimension, universelle par le contenu vital, différenciée par les formes d’expression, permet de penser les êtres humains comme des sujets à la fois semblables dans leur vulnérabilité fondamentale et irréductiblement situés dans des mondes socio-culturels concrets. La philosophie politique insoumise ne prétend donc pas définir un modèle uniforme de vie digne et juste à travers les sociétés, mais à reconnaître le droit de chaque collectivité humaine de définir librement ses propres modalités de satisfaction des besoins universellement partagés, et à garantir les conditions effectives d’exercice de ce droit. Mais elle les confronte toutes à l’exigence politique combattante du respect des droits humains, sociaux, écologiques et citoyens tels qu’ils sont assumés par les institutions internationales.

Autodétermination des individus, autodétermination des peuples

L’humanisme qui irrigue notre approche pose que les êtres humains sont fondateurs d’eux-mêmes. Il a été incarné dans l’histoire de la manière la plus radicale par les mouvements d’émancipation des femmes. De là découle une conséquence politique majeure. Si les individus sont libres de se redéfinir, les structures sociales dans lesquelles ils vivent ne peuvent être sacralisées comme des cadres intangibles. La liberté ne consiste donc pas seulement dans la jouissance de droits garantis : elle réside aussi dans le pouvoir collectif de refondre les règles du vivre ensemble. Il existe donc un lien consubstantiel entre autodétermination des individus et autodétermination des peuples. Ces deux dimensions se conditionnent réciproquement.

Un peuple soumis à une domination extérieure, à une tutelle impériale, à une dépendance économique structurelle ou à une violence coloniale n’est pas en mesure de permettre à ses membres d’organiser souverainement leurs conditions d’existence. Aujourd’hui, l’émergence d’un brutal capitalisme tributaire adossé à des formes renouvelées d’impérialisme renforce les dépendances qui peuvent enserrer des peuples entiers. Inversement, l’autodétermination populaire n’a de sens que si elle ouvre un espace où les personnes peuvent participer à la délibération commune, contester l’ordre établi et épanouir leur individualité propre. Le peuple n’est pas une entité « ethnique » close et intangible, mais le sujet collectif par lequel une communauté humaine se donne les moyens institutionnels de sa propre liberté. Ainsi comprise, l’autodétermination des peuples est à la fois dérivée du principe d’émancipation individuelle et condition de son effectivité historique.

La défense de ce droit apparaît dès lors comme une exigence politique centrale. Mais pour être effectif, ce droit suppose des conditions concrètes : l’indépendance, la paix et la coopération. L’indépendance est la condition sine qua non de la souveraineté des peuples, c’est-à-dire de leur capacité à se donner librement les normes qui régissent leur vie collective ; elle ne signifie pas l’isolement, mais la maîtrise souveraine de ses choix fondamentaux. La coopération est nécessaire parce qu’aucun peuple ne saurait satisfaire en complète autarcie l’ensemble des exigences matérielles, écologiques et technologiques qui conditionnent la vie collective. La paix, quant à elle, est ce qui permet l’articulation libre entre souveraineté interne et relations de coopération mutuellement consenties.

Défendre l’autodétermination revient donc à combattre simultanément l’impérialisme, le colonialisme, les logiques de guerre et les dépendances économiques prédatrices. L’effectivité de l’autodétermination exige ainsi la fondation d’institutions communes et des règles de droit organisant la coexistence pacifique et la libre coopération entre les peuples.

L’intérêt général humain, un universalisme concret

In fine, la coopération entre les peuples vise donc à assurer la satisfaction des besoins collectifs des êtres humains. Ce qui est indispensable à tous ne peut être abandonné à la seule logique de l’appropriation privée et de la concurrence généralisée. Cette réflexion autour des besoins collectifs de base pour assurer la survie des sociétés humaines est mise à jour par la crise écologique. Celle-ci nous montre une chose : tous les êtres humains dépendent pour toutes leurs activités et pour leur vie même d’un même écosystème terrestre. Il existe donc objectivement un intérêt général humain. Il désigne l’obligation pratique de protéger ce qui permet à tous de vivre. L’universalisme se manifeste alors non plus sous la forme d’une abstraction intellectuelle, mais comme une démarche concrète par laquelle ce qui est nécessaire à l’ensemble de l’humanité est soustrait à la logique des rapports de force et de domination pour être élevé au rang de finalité politique commune. Il vise à protéger les cycles fondamentaux et globaux qui conditionnent l’existence et la survie de l’espèce humaine, tels que le climat global, le cycle de l’eau, la biodiversité dans sa totalité, les écosystèmes dans leur diversité, les sols, les forêts, les fleuves, les mers et océans, etc. L’intérêt général humain vise à rétablir l’harmonie des êtres humains avec les cycles naturels, et à organiser celle entre les êtres humains. L’harmonie est comprise ici, non dans un sens métaphorique mais concret : la coïncidence des rythmes de la vie sociale, avec les rythmes biologiques et biophysiques. Une telle tâche commande de dépasser le mode de production, de répartition et d’échange capitaliste. En ce sens, il redéfinit les bases de l’ancien « internationalisme prolétarien », en approfondit le sens et en généralise la préoccupation civilisatrice.

Cet universalisme concret gagne encore davantage en profondeur à mesure que l’humanité prend conscience d’elle-même comme d’un peuple humain. C’est-à-dire comme d’une communauté de destin objectivement constituée par l’interdépendance des conditions de survie. Nous sommes, pour reprendre une expression du sociologue Norbert Elias, engagés dans un « puissant mouvement d’intégration de l’humanité ». Au sein de ce mouvement émergent à la fois « un nouveau sens de la responsabilité à l’échelle mondiale en ce qui concerne le sort des individus » et « un sens croissant de la responsabilité à l’échelle mondiale en ce qui concerne le destin de l’humanité ». Elias écrivait en ayant alors en tête la menace de la destruction collective de l’espèce humaine par le recours à l’arme atomique. Cette menace n’a pas disparu. Mais elle est désormais doublée par celle que le changement climatique fait peser sur les conditions d’habitabilité de la Terre. L’ère de l’anthropocène pose les fondements de la prise de conscience de l’humanité en tant que sujet de l’histoire. Les moyens concrets pour former ce peuple humain objectivement et subjectivement sont les mobilisations autour des causes communes qui composent ensemble l’intérêt général humain, c’est-à-dire l’ensemble de nos interdépendances radicales, tant naturelles que sociales.

En effet, cette communauté d’exposition à ces menaces existentielles et systémiques, cette communauté de destin, fonde la conscience d’appartenir à un même « peuple humain ». Dès lors, la coopération devient un devoir moral suprême. Lorsque la possibilité même de la continuité de la vie humaine organisée est engagée, ne pas coopérer ne constitue plus seulement une erreur politique, mais une défaillance éthique majeure. Penser l’intérêt général humain revient alors à donner un contenu institutionnel et normatif à cette évidence nouvelle : l’humanité ne peut se sauver qu’en se gouvernant elle-même comme une communauté consciente de ses biens communs et de ses limites. Nul peuple ne se sauvera par une aventure solitaire, une illusoire autarcie ou par une écologie de guerre. Le funeste adage « si vis pacem, para bellum » (« si tu veux la paix, prépare la guerre ») ne prépare qu’à une seule chose : la ruine collective de l’espèce humaine.

Ce détour philosophique fonde l’intérêt général humain comme boussole de la politique internationale insoumise. La boussole ne vaut néanmoins que si elle est utile pour naviguer dans les flots de l’époque qui est la nôtre. Au-delà de l’écume des événements qui font l’actualité médiatique, il faut comprendre les lames de fond qui nous portent. Il nous faut donc procéder à l’analyse de la situation concrète dans laquelle nous nous trouvons.

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30.06.2026 à 16:53

90 ans après, quelles leçons du Front populaire ? 

Zoé Pebay

Cette note de lecture de l'ouvrage de Ludivine Bantigny, La Bourse ou la vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd'hui (Éditions La Découverte, 2026) revient sur les leçons de l'épisode du Front populaire pour la gauche aujourd'hui. 
Texte intégral (5133 mots)
Ludivine Bantigny est historienne. Elle a été maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université de Rouen-Normandie jusqu’en 2021, et enseigne désormais dans le secondaire. Ses travaux portent sur l’histoire des mouvements sociaux et les formes de politisations populaires. Elle a notamment publié Le Plus Bel Âge ? Jeunes et jeunesse en France de l’aube des Trente Glorieuses à la guerre d’Algérie (Fayard, 2007) et La France à l’heure du monde. De 1981 à nos jours (Seuil, 2013). Elle est également l’autrice de 1968. De grands soirs en petits matins (Seuil, 2018) et de Nous ne sommes rien, soyons toutes ! Histoire de femmes en lutte et de luttes féministes (Seuil, 2023).

Introduction

Avec son ouvrage La Bourse ou la vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui, Ludivine Bantigny propose une relecture de la période du Front populaire en France de sa formation à sa fin en passant par sa victoire électorale, de 1934 à 1938, en mettant en lumière les débats stratégiques qui traversent le mouvement, la force des mobilisations sociales qui le portent et la politisation populaire importante qu’il suscite. Loin d’une vision mythifiée, elle rend pleinement compte des grandes avancées acquises et de l’espoir qu’il soulève dans le pays, mais également de ses échecs et ses limites. Elle interroge également le récit traditionnel du Front populaire, longtemps centré sur les seuls hommes qui en ont incarné la direction, pour restituer une histoire plus populaire et féminine du mouvement, trop souvent mise de côté dans l’historiographie.

Pour rendre compte de cet enchevêtrement d’événements et des contradictions qui traversent le Front populaire, l’autrice s’appuie notamment sur un travail minutieux d’analyse d’archives : nationales, locales, rapports des ministères, des sous-préfets, courriers des maires, cahiers de revendications, tracts, presse, comités de grève ou encore dossiers judiciaires. Cette longue enquête lui permet de cerner l’opposition, annoncée par le titre, entre la Bourse et la vie : d’un côté, un bras de fer impitoyable avec  les puissances financières ; de l’autre, l’aspiration à une existence digne, par la conquête du temps de vie hors du travail. C’est dans cette tension que réside le nœud de l’expérience du Front Populaire, ses espoirs, ses difficultés, et les leçons qu’elle peut nous offrir 90 ans plus tard. Avec une question qui demeure inchangée : « Comment traduire, par des actes concrets, l’espoir en une humanité émancipée ? ». 

I) La menace brune crée les conditions de formation d’un front antifasciste, malgré les désaccords stratégiques

La menace fasciste 

Dans un premier temps, Ludivine Bantigny revient sur le contexte, français et international, qui mène à la formation du Front populaire. Le fascisme s’est déjà installé en Italie depuis plus d’une décennie lorsque les nazis prennent à leur tour le pouvoir en Allemagne en 1933 ; partout, c’est « la mort ». Celles « des libertés, des syndicats et des partis, [et] de la démocratie ». La gauche française prend très au sérieux cette menace. Les conditions de l’unité se nouent alors par nécessité, face à la progression du fascisme et à la prise de conscience d’un péril brun qui s’impose déjà dans les nations voisines. La montée du fascisme s’explique pour Bantigny par des raisons à la fois économiques et politiques. Daniel Guérin, alors jeune écrivain et militant socialiste, de retour d’un voyage en Allemagne nazie, y voit un phénomène rationnel, agissant de pair avec le capitalisme : « le fascisme est rationnel, il sert à sauver le profit ». La philosophe Simone Weil propose à l’époque une analyse convergente : loin d’une folie insensée, le fascisme prolonge, par les moyens les plus violents, un mode de production capitaliste empêtré dans une crise profonde, avec une production abondante qui ne trouve plus de débouchés et une prolétarisation massive de pans entiers de la société. Cette crise est aussi morale et politique : culte du chef, nationalisme exacerbé, antisémitisme, répression tous azimuts de la classe ouvrière, suppression des droits des femmes au nom d’une conception réactionnaire de la maternité. 

Dans ce contexte, deux stratégies se disputent à gauche pour faire face au péril fasciste. D’une part le « front unique » – alliances des organisations révolutionnaires, prolétariennes –, option soutenue par le Parti et l’Internationale communiste, la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté et des organisations d’artistes et intellectuels. D’autre part le « front populaire », une union plus large entre communistes, socialistes et même « radicaux » (centre-gauche), symbole d’une alliance inter-classes avec la petite-bourgeoisie. Les dissensions entre partis sont fortes à l’époque : entre socialistes et communistes, sur la nature même de la société alternative à bâtir ; et avec les radicaux, perçus comme les « piliers d’un système compromis avec les forces de l’argent ». La République elle-même suscite la méfiance de certains socialistes, communistes et anarchistes, qui gardent en mémoire la Commune de Paris et la répression qui s’était alors abattue sur le mouvement ouvrier.

Le Parti communiste, depuis 1928, suit une ligne « classe contre classe »[1], refusant tout compromis parlementaire et dénonçant une Troisième République qu’il juge responsable à la fois de la répression de la classe ouvrière et de l’entreprise coloniale. Malgré ces tensions, des initiatives unitaires « par le bas » voient le jour, nourries par le rejet d’un danger d’extrême droite qui se précise au début de l’année 1934. L’affaire Stavisky[2], qui dynamise l’antisémitisme et l’antiparlementarisme, provoque le limogeage du préfet de police Jean Chiappe, jusque-là complaisant envers les manifestations d’extrême droite. La presse, accaparée par quelques milliardaires, appelle alors à manifester pour protester. La crise fait tomber le gouvernement, et le 6 février 1934, des groupes de droite nationaliste tentent de prendre d’assaut l’Assemblée nationale. Un gouvernement de droite se forme sous l’égide de Gaston Doumergue, qui donne des gages aux ligues et mène une politique autoritaire et déflationniste sur le plan économique.

De la riposte antifasciste au Front Populaire 

Ludivine Bantigny rapporte comment une formidable riposte s’organise alors : un Centre de liaison des forces antifascistes est fondé, la CGT lance un appel à la grève générale pour le 12 février 1934, et écrivains, artistes et intellectuels rejoignent le mouvement pour analyser le fascisme et alerter sur les dérives du gouvernement. C’est un grand succès, avec des centaines de milliers de personnes mobilisées partout en France, dans les villes et les campagnes. Et ce, malgré une répression féroce, les attaques de la presse d’extrême droite et la méfiance entre les états-majors des partis. Si les cortèges sont d’abord séparés, CGT et SFIO d’un côté, CGTU[3] et PC de l’autre, ils finissent par converger, même si les dirigeants du PC rejettent encore l’unité « en haut » et que les socialistes se méfient du « noyautage communiste ». Des militantes féministes soutiennent le mouvement, avec la création du Comité mondial des femmes contre le fascisme et la guerre, malgré le manque de reconnaissance dont elles font l’objet dans la société : la lutte antifasciste s’inscrit ici dans une revendication plus large, l’égalité et la conquête des droits au travail et au suffrage. En mars se constitue également un Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, qui rassemble en quelques semaines plus de 2000 membres. Des milliers d’initiatives locales de ce type émergent partout en France : dans la Nièvre seule, une trentaine de comités antifascistes voit le jour. 

La ligne du Parti communiste évolue vers le rapprochement avec les socialistes, face aux menaces sur l’URSS et au changement de ligne du Komintern[4]. Il est ainsi proposé l’organisation de manifestations et de meetings en commun pendant l’été, jusqu’au serment solennel du 14 juillet 1935 : celui de rester unis pour désarmer les ligues factieuses, défendre et développer les libertés démocratiques, assurer la paix pour l’humanité. À l’occasion de sa proclamation, Maurice Thorez (PCF), Léon Blum (SFIO) et Édouard Daladier (parti radical) lèvent ensemble le poing en guise de réconciliation.

C’est dans ce contexte que s’élabore une première plateforme d’action commune entre le Parti socialiste et le Parti communiste, qui, malgré leurs désaccords, se rejoignent dans la critique du capitalisme, dénoncée comme une « oligarchie de banquiers et d’industriels [tenant] entre ses mains l’électricité, les transports, la finance, la presse » qui « préfère détruire les richesses que de les partager ». La plateforme s’articule autour de la relance de l’économie et d’« une réponse offensive » à la crise, malgré des incompréhensions entre partenaires : les socialistes aimeraient aller plus loin via des nationalisations de secteurs clés tandis que les communistes souhaitent ménager les radicaux, afin d’agréger les classes moyennes au mouvement. Ces derniers se déchirent entre les partisans d’une alliance prudente avec Léon Blum, portée par Daladier, et ceux qui rejettent le Front populaire, autour d’Édouard Herriot.

Un terrain d’entente entre ces trois forces est finalement trouvé autour d’un « cahier commun des revendications » pour les élections du mois de mai 1936, comprenant la restauration du pouvoir d’achat et la relance de la consommation populaire, la réforme du crédit en opposition au grand capital financier, la justice fiscale avec la création d’une carte d’identité fiscale, la dissolution des ligues, la rupture avec la logique du réarmement sans fin, mais, à noter, aucune mesure féministe – les radicaux y étant fermement opposés.

II) La victoire du Front Populaire : grandes conquêtes, mouvement social et contre-offensive patronale

Après la victoire 

La campagne se conduit dans un climat de violence exacerbée de la part de l’extrême droite, avec des bagarres de rue, des campagnes de dénigrement des « juifs », « métèques » et « marxistes », des appels au meurtres. Tout cela culmine le 13 février 1936 avec l’agression du chef de file du Front Populaire Léon Blum. De l’autre côté de la barricade, l’unité des deux plus grandes forces syndicales, la CGTU et la CGT, après quinze ans de division vient renforcer la dynamique populaire. Le 3 mai 1936, le Front populaire remporte les élections législatives avec une majorité absolue – et donne l’avantage aux socialistes (149 contre 131 aux dernières élections) et aux communistes (72 contre 11) qui gagnent en voix tandis que le parti radical en perd (115 contre 157). 

La nouvelle est accueillie par un enthousiasme généralisé et par le début, déjà, de grandes grèves revendicatives. Dans l’attente de la formation du gouvernement mené par Léon Blum, une vague de grèves spontanées avec occupation des usines se propage dans tout le pays, à partir des usines aéronautiques du Havre puis de la région parisienne, avant de gagner la province et des secteurs jusque-là peu syndiqués : commerce, services, industries de transformation. Ludivine Bantigny insiste sur le caractère largement spontané de ce mouvement, qui déborde les directions syndicales et partisanes elles-mêmes prises de court par l’ampleur de la mobilisation. Le ministère du Travail comptabilise deux millions de grévistes, qui mettent en lumière les terribles conditions de travail, la « sujétion ouvrière » et les « salaires de famine », en occupant les lieux de travail pour en faire des usines « habitées, réappropriées, vivantes, remplies d’humanité », tout en prenant soin des outils de production. Comme l’exprime un ouvrier de l’outillage : « Tout ça, c’est à nous. Ce sont des ouvriers qui ont fait les bâtiments, qui ont amené l’eau, monté l’électricité, tiré le minerai de fer, usiné les machines, cuit les briques des murs. »

Les revendications sont multiples : hausse des salaires, congés payés, suppression des heures supplémentaires. Léon Blum promet la semaine de quarante heures, le Fonds national de chômage, les congés payés, les conventions collectives, l’Office du blé, la réforme de la Banque de France, le prolongement de la scolarité, tout en assurant le maintien de l’« ordre républicain » et en considérant que « les occupations ne sont pas conformes aux principes de la loi civile française ». Des négociations sont lancées avec les représentants du patronat, qui aboutissent aux accords de Matignon : établissement de contrats de travail, respect de la liberté syndicale, fin de la discrimination à l’embauche et des sanctions contre les grévistes, augmentation des salaires. Fort de cet accord, les différentes composantes du Front populaire appellent à la fin des hostilités : Maurice Thorez affirme qu’« il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue ». Le gouvernement du Front populaire adopte une position ambiguë vis-à-vis du mouvement de grève de masse.

En face, le patronat annonce clairement sa volonté de ne pas respecter les accords de Matignon : il refuse d’en appliquer les termes ou ne les applique que partiellement (en augmentant les hommes plutôt que les femmes par exemple), licencie les grévistes, envahit les sous-préfectures pour exiger la fin des occupations d’usines. La riposte est féroce.

Les trois grandes lois de conquête du temps libre

Congés payés, quarante heures, conventions collectives sont les trois grandes mesures promulguées par le Front populaire, bien que ces conquêtes sociales ont d’abord été obtenues grâce à la mise en mouvement de la classe ouvrière, par la grève générale et la lutte, rappelle Ludivine Bantigny. 

Le texte instaurant les congés payés est promulgué dès le 26 juin 1936. Il permet à « tout ouvrier, employé ou apprenti occupé dans une profession industrielle, commerciale ou libérale, ou dans une société coopérative, ainsi que tout compagnon ou apprenti d’un atelier artisanal, [d’avoir] droit, après un an de services continus dans l’établissement, à un congé annuel payé continu de quinze jours dont douze jours ouvrables au moins », avec une réduction à une semaine pour une personne embauchée depuis au moins six mois. Cette mesure rencontre de nombreuses difficultés et résistances dans son application : certains salariés ne peuvent pas en bénéficier au regard de la loi ; le patronat redouble d’ingéniosité répressive pour la contourner et surveiller les grèves visant à obtenir l’extension, voire la simple application, de la loi. Mais l’auteure met en lumière la rupture immense qu’a constitué cette loi. Désormais, des millions de travailleurs et travailleuses peuvent, « le temps d’un été, découvrir la montagne, contempler la mer ou simplement se rendre à la campagne, respirer ailleurs que dans l’usine, emporter dans sa poche le salaire du repos ».

Dans le même mouvement, la loi sur les 40 heures est adoptée, permettant la réduction de la durée hebdomadaire du travail sans diminution de salaire. Là aussi, non sans de nombreuses difficultés : le patronat, notamment la puissante Confédération générale du patronat français, agite le spectre de la catastrophe et obtient la multiplication des dérogations pour situations particulières, l’application graduelle en fonction des secteurs, refuse de répondre aux revendications des salariés de répartir les 40 heures sur cinq journées de 8 heures, alors même que les gains de productivité augmentent déjà.

Enfin la loi sur les conventions collectives installe les délégués du personnel : c’est « l’irruption du monde ouvrier dans la sphère du droit et la reconnaissance du travail comme force sociale ». Le rapport entre chefs d’entreprise et salariés s’incarne désormais dans un cadre juridique de protection et de négociation formelle. Les conventions collectives s’appliquent à l’ensemble de la branche professionnelle, réduisant de facto le pouvoir arbitraire du patron, ce qui en fait, selon Blum, « l’acte le plus important qui ait été adopté dans la législation sociale de ce pays ». Aussi Bantigny écrit : 

« Accorder le droit à deux semaines de congé payé, c’est rompre le lien millénaire entre le travail et la subsistance. Ce n’est pas seulement améliorer le sort des classes populaires : c’est faire entrer la société dans une ère nouvelle, où l’être humain n’est plus défini seulement par son labeur, mais aussi par son loisir, la libre disposition de son temps. Le travail, jusque-là horizon unique de la vie populaire, découvre son envers : le repos, non plus comme oisiveté coupable, mais condition de dignité. »

Cette conquête du temps libre s’accompagne d’une véritable politique de démocratisation culturelle, sous l’impulsion de Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale, et de Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État aux Sports et aux Loisirs. Une culture de la jeunesse se développe, porteuse d’une ambition d’émancipation sociale par l’accès au sport, à la culture et au voyage. À l’inverse des régimes fascistes, qui investissent eux aussi la question des loisirs mais à des fins d’encadrement totalitaire des masses, le Front populaire en fait un instrument d’insoumission, rendu accessible à tous par les billets populaires de congé annuel proposés par la SNCF.

En parallèle de ces grandes lois de progrès social, les grèves se poursuivent afin d’exiger l’application plus étendue des nouveaux droits, ou simplement leur application effective. 

III) Résister ou céder face à la pression ? Limites et leçons du Front populaire 

« Nous gouvernerons en républicains. Nous assurerons l’ordre républicain. Nous appliquerons avec une tranquille fermeté les lois de défense républicaine. » – Léon Blum, 6 juin 1936

Face aux grèves qui perdurent, le gouvernement serre la vis pour maintenir la « paix sociale » et l’ordre, nécessaire pour assurer à terme la paix en Europe selon Blum, dans un contexte d’embrasement guerrier. Roger Salengro, alors ministre de l’Intérieur, ordonne aux préfets de mettre fin aux grèves, et Léon Blum martèle qu’il ne dirige pas un « gouvernement d’anarchie ». Cette tentative de maintenir en équilibre entre progrès social et ordre républicain conduit à de nombreux égarements : la saisie du journal trotskiste La Lutte ouvrière, l’interdiction du Libertaire, la surveillance du Parti communiste et du journal L’Humanité. Dans les entreprises se met en place « l’arbitrage obligatoire » (loi de décembre 1936), qui impose des négociations en plusieurs étapes avant toute grève. Une « atmosphère de collaboration » s’installe dans l’entreprise, sous la pression des radicaux, qui érigent la propriété privée en principe immuable. 

En patallèle, le gouvernement fait face à l’hostilité du corps policier, largement infiltré et phagocyté par la droite nationaliste qui réprime particulièrement durement les grévistes. En réponse, le Front populaire décide la dissolution des Croix-de-Feu, de la Solidarité française, des Jeunesses patriotes et du Parti franciste – dissolution que La Rocque (chef des Croix-de-Feux) contourne aussitôt en refondant son mouvement sous le nom de Parti social français. 

Au global, l’expérience du Front populaire est structurée par une tension irréductible : comment répondre aux aspirations immenses de justice et de transformation sociale portées par les classes populaires, tout en préservant l’équilibre économique et institutionnel dans un contexte de crise multiforme ? C’est à la lumière de cette situation complexe qu’il faut lire certaines des difficultés, ou renoncements, du Front Populaire. 

Sur le plan financier, le gouvernement se trouve pris dans une tension entre rupture avec le capitalisme et crainte de l’effondrement économique. Vincent Auriol, ministre des Finances, tente de restaurer la confiance des marchés face à l’épuisement de la trésorerie nationale, tout en refusant dans un premier temps toute dévaluation, perçue comme une capitulation devant la Bourse. Mais la fuite des capitaux s’intensifie, rendant la position intenable. L’inflation et le chômage explosent, attisant la colère du peuple étranglé, sans que des mesures phares ne soient introduites : par exemple, la carte d’identité fiscale – un projet de dispositif visant à lutter contre la fraude fiscale des plus riches – ne rentrera jamais en vigueur. Le gouvernement finit par décider d’une dévaluation du franc en septembre 1936 et annonce une pause dans les réformes en février 1937. Ce recul, contraint par les mécanismes du marché mondial et la puissance structurelle du capital, illustre une nouvelle fois le bras de fer permanent que le gouvernement du Front populaire finira par perdre, faute, notamment, d’une décision de contrôle des changes qui aurait pu permettre d’affronter réellement les puissances d’argents en lutte pour leurs profits. Une situation qui le forcera aussi à recourir à l’austérité budgétaire dont les premières victimes sont les plus démunis. Difficile d’envisager une issue progressiste à l’affrontement économique sans rapport de force conséquent et assumé avec la finance et ses spéculateurs.

Sur la solidarité internationale, le Front populaire se montre en retrait : face au coup d’État franquiste de juillet 1936 contre la République espagnole, Léon Blum, après avoir d’abord envisagé une aide militaire, se résout à une politique de non-intervention, sous la pression du gouvernement britannique et d’une partie de ses propres soutiens radicaux, soucieux d’éviter l’embrasement européen. Cette position suscite de vives critiques à gauche, notamment du Parti communiste, et nourrit un sentiment de trahison chez une partie des militants antifascistes qui avaient vu dans la victoire de 1936 la promesse d’une solidarité ouvrière au-delà les frontières. 

La question féministe constitue un angle mort important de la politique du Front populaire. Si la cause suffragiste est inscrite au programme de la SFIO depuis 1906, elle ne trouve jamais de débouché politique concret. L’avancée du Front populaire en la matière est symbolique mais insuffisante : l’entrée de trois femmes au gouvernement dans trois sous-secrétariats d’État –  Cécile Brunschvicg, radicale, à l’Éducation nationale ; Suzanne Lacore, socialiste, à la Protection de l’enfance ; Irène Joliot-Curie, proche du Parti communiste, à la Recherche scientifique. Mais leur présence demeure souvent invisibilisée, y compris dans les courriers officiels.. Cette percée symbolique ne débouche pas sur le droit de vote des femmes, malgré son adoption par la Chambre des députés et des campagnes suffragistes particulièrement impressionnantes, marquées notamment par l’occupation de terrains et des manifestations de rue. La loi de 1938 supprime l’incapacité civile de l’épouse, mais maintient le statut sexiste de « chef de famille » au mari.

Sur la question coloniale, les progrès sociaux constatés en métropole n’ont eu aucune répercussion sur les droits des peuples colonisés qui demeurent exclus de la citoyenneté. L’empire colonial français, est demeuré intact. Face à l’espérance de justice soulevée par l’accession du Front populaire au pouvoir, les organisations autochtones réclament l’extension des conquêtes sociales aux territoires colonisés. Pourtant, parmi les figures du Front populaire, prévaut une conception selon laquelle la colonisation demeurerait une étape de progrès ; les congrès socialistes eux-mêmes adhèrent à l’idée d’une colonisation « moralisée » et les communistes vont tempérer leur doctrine en la matière. Le programme du Front populaire ne compte qu’une seule mesure pour les colonies : la création d’une commission parlementaire d’enquête sur le sujet. Les trois grandes lois sociales ne sont effectivement appliquées que dans cinq colonies, avec de multiples adaptations locales restrictives. La répression continue de s’abattre violemment : à Pondichéry, des grévistes qui réclament l’application du Code du travail métropolitain sont évacués par la force, avec plusieurs morts. Les rares mesures proposées restent modestes : le projet Blum-Violette, qui prévoit l’intégration de certains « indigènes évolués » d’Algérie au sein d’un collège électoral restreint se heurte à un accueil hostile tant des colons, farouchement opposés à toute extension des droits politiques, que d’une partie des mouvements nationalistes algériens, qui jugent la mesure dérisoire au regard de leurs revendications. 

En juin 1937, dans un contexte de crise économique et d’intensification de la pression politique de la droite et du monde de la finance, le Sénat refuse à Blum les pleins pouvoirs temporaires qui lui auraient permis, espère-t-il, de redresser la situation financière. Blum est contraint de démissionner. 

Camille Chautemps (parti radical) lui succède, engageant une nette bifurcation vers l’orthodoxie budgétaire. Un second et bref gouvernement Blum, au printemps 1938, se heurte au même obstacle : le rapport de force institutionnel a définitivement basculé en défaveur du peuple. C’est Daladier qui prend la tête du gouvernement en avril 1938, marquant la fin de facto de l’orientation du Front populaire. Son ministre des Finances Paul Reynaud impose à l’automne une série de décrets-lois revenant sur les acquis sociaux, notamment sur la durée du travail, exactement ce que les puissances d’argent réclamaient depuis 1936. La grève générale du 30 novembre 1938, appelée pour s’y opposer, échoue largement : la répression qui a suivi les occupations d’usines par les licenciements massifs de militants finit d’épuiser un mouvement qui se bat depuis deux ans. Les attaques antisémites contre Blum redoublent d’une virulence terrible. Daladier signe les accords de Munich en septembre 1938, validant l’annexion des Sudètes par les nazis au nom d’une paix temporaire. Deux ans plus tard, la France capitule face au Reich, après avoir accordé les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, la quasi-totalité de la gauche vote contre, le Parti communiste ayant été interdit. La boucle se referme : c’est la logique même que le Front populaire avait voulu empêcher qui finit par l’emporter.

Bantigny pose en conclusion une question fondamentale : fallait-il s’appuyer davantage sur l’intensité de la mobilisation ouvrière, plutôt que de chercher à l’encadrer vers la négociation au nom de la stabilité ? Le Front populaire a permis des conquêtes réelles et durables. Mais il n’a jamais réussi à vaincre totalement les puissances d’argent : faute de contrôle des capitaux, faute d’une politique de rupture assumée avec les marchés financiers, faute d’avoir maintenu le rapport de force que le mouvement ouvrier avait lui-même construit dans les usines occupées face au patronat, par crainte de l’abîme, de l’effondrement, d’une révolution qu’on ne contrôlerait pas.

Alors que l’on célèbre cette année les 90 ans du Front populaire, l’ouvrage de Bantigny offre à la gauche de rupture d’aujourd’hui une analyse lucide de ce moment charnière, pétri d’autant d’espoirs que de contradictions. Les mécanismes de pression des marchés financiers, la résistance structurelle du patronat, les coalitions gouvernementales hétérogènes dont une partie tempère les ambitions transformatrices, la tentation de l’ordre contre le mouvement social, le péril de l’extrême-droite et la tentation mortelle du réarmement : tout cela reste d’une actualité forte. Toute conquête du pouvoir par une gauche de rupture suppose d’avoir pensé à l’avance et stratégiquement les instruments qui permettront de tenir face aux puissances réactionnaires : contrôle des capitaux, rupture avec l’orthodoxie budgétaire, reprise en main ambitieuse de l’appareil productif et des leviers financiers, appui maintenu sur la mobilisation populaire plutôt que tentative de la contenir, etc. C’est à cette condition, rappelle Bantigny, que les grandes avancées sociales pourront non seulement être conquises, mais défendues sur le temps long et permettre de construire un avenir en commun.


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24.04.2026 à 17:06

La nouvelle finance, meilleure amie du suprémacisme ? 

Zoé Pebay

Cette note de lecture de l’Institut la Boétie revient sur les analyses de Marlène dans son dernier livre, La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire en France, publié aux éditions La Découverte en 2026. L’ouvrage s'intéresse aux gestionnaires d'actifs, les acteurs d'une « seconde finance », et montre leur conversion progressive aux options politiques libertaires et autoritaires dans le monde. 
Texte intégral (3561 mots)
Note de lecture de l’ouvrage de Marlène Benquet, La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire, Éditions La Découverte, 2026.

Marlène Benquet est sociologue, politiste, membre du département de sociologie de l’Institut la Boétie et directrice de recherche au CNRS. Elle travaille sur la finance, les modes d’accumulation et de financiarisation des entreprises. Elle a notamment coécrit La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme avec Théo Bourgeron (Raisons d’agir, 2021). 

Introduction 

Dans La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire, la sociologue Marlène Benquet met au jour les logiques prédatrices et spéculatives d’un nouveau pôle de la finance, devenu central dans régime d’accumulation capitaliste : les gestionnaires d’actifs.  Plus connus sous les noms de « fonds alternatifs » (hedge funds) ou encore « fonds d’investissement » (private equity), ces nouveaux acteurs comme BlackRock, Blackstone ou Vanguard  placent  une fraction de l’épargne des ménages – détenue par les banques, les assurances et les fonds de pension – dans des actifs cotés (échangés sur les marchés financiers) et non cotés (non-échangés sur les marchés, uniquement valorisés par des évaluations privées). En quelques décennies, les sociétés de gestion sont devenues les agents essentiels d’une « seconde financiarisation du monde », à la fois moins régulée et plus agressive que la première, commencée dans les années 1980. Elles sont peu visibles, se développent à distance des marchés financiers et sont largement absentes du débat public. Pourtant, la valeur de leurs investissements  dépassent désormais les 100 000 milliards d’euros au niveau mondial, signe d’un basculement dans les circuits financiers. Aujourd’hui, c’est cette « finance de l’ombre » qui menace le monde d’une crise financière d’une ampleur inégalée.

Loin de se limiter à un rôle technique d’allocation du capital, ces acteurs redéfinissent en profondeur les pratiques accumulatives du capitalisme, en élargissant sans cesse le champ des actifs jugés rentables, au point que nos vies elles-mêmes s’intègrent à leur portefeuille. 

L’apport décisif du travail de Marlène Benquet est de montrer que l’émergence de la « seconde finance » (ou alt-finance) ne se limite pas à redéfinir les contours du système financier : elle a aussi des effets sur nos régimes politiques. La forte croissance du secteur, particulièrement depuis les années 2000, n’aurait pas été possible sans un long travail de lobbying, qui a permis aux fonds alternatifs d’orienter et de co-produire les normes juridiques qui encadrent leurs activités. En cherchant à imposer leur vision du monde, une partie des gestionnaires d’actifs déstabilisent ainsi les régimes néolibéraux et favorisent l’émergence de formes de gouvernement d’inspiration libertarienne et autoritaire, à la Trump et à la Milei, plus compatibles avec leurs intérêts. 

Pour saisir le fonctionnement des différentes instances qui composent cette « infrastructure financière alternative », l’autrice a mené une enquête exceptionnelle : près de dix années de recherches (2012-2021), plus de soixante entretiens auprès d’acteurs centraux du secteur, et un travail patient sur des archives inédites. L’Institut la Boétie propose une note de lecture de son ouvrage : La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire  publié aux Éditions La Découverte. 

I/ Accumuler sans produire : comment fonctionne la finance alternative 

Les trois voies d’accumulation du capital 

Dans la première financiarisation, l’argent déposé par les épargnants à la banque était utilisé directement par l’institution financière pour réaliser des investissements. Aujourd’hui, une part importante de l’épargne n’est plus gérée directement par les banques : une partie transite vers les gestionnaires d’actifs, qui décident où et comment investir. Pour comprendre le fonctionnement concret de l’industrie de la gestion d’actifs, il faut donc revenir sur les trois principales voies d’accumulation du capital dont disposent ces acteurs.

La seconde phase de financiarisation du capitalisme se caractérise par un fait remarquable : il n’est plus nécessaire d’être propriétaire du capital pour réaliser des profits ! La première voie d’accumulation tient à la plus-value que l’investisseur pour autrui peut espérer tirer lors de la revente de l’actif, qu’il s’agisse de terres agricoles, de biens immobiliers ou d’infrastructures comme les hôpitaux. Les gestionnaires d’actifs prélèvent 20 % de la plus-value réalisée à l’occasion de la revente de l’actif (carried interest), tandis que les 80 % restants sont restitués aux collecteurs d’épargne. La rémunération ne dépend toutefois pas seulement de l’écart entre le prix d’achat et le prix de vente, mais aussi du rapport entre le niveau de dette et de fonds propres du gestionnaire d’actifs[1]. Dans le montant total investi, plus la part de dette est élevée et celle de fonds propre réduite, plus le rendement peut être élevé. Pourquoi ? Car les gains sont rapportés à une mise initiale – les fonds propres – plus faible. Cela permet aux gestionnaires d’actifs d’avoir plus de cash et de multiplier les opérations financières. Mais la contrepartie est un risque élevé, à cause d’une dette importante. Si l’actif n’est finalement plus rentable, la dette amplifiera les pertes. Les gestionnaires pour autrui sont donc étroitement contraints par la performance des actifs qu’ils gèrent, ce qui les conduit à adopter une perspective court-termiste et spéculative : acheter des actifs de toute nature, maximiser leur rendement, puis espérer en tirer des plus-values à la revente. 

La deuxième voie est plus directe : elle repose sur l’épargne des ménages, collectée par les banques et les assurances. Une partie de ces capitaux est confiée aux fonds d’investissement pour être placée. Les gestionnaires d’actifs perçoivent en contrepartie des commissions pour ce service de gestion. Cette rémunération ne dépend pas de la performance des investissements réalisés.

La troisième voie d’approvisionnement en capital n’est ni plus ni moins que celle du Trésor public. Il s’agit de l’ensemble des exonérations fiscales liées aux opérations des sociétés de gestion. En France, cela prend la forme du régime de « l’intégration fiscale globale ». L’intégration fiscale permet à un groupe composé de plusieurs sociétés d’être imposé comme une seule entité. Comment ? En compensant les pertes de certaines sociétés avec les bénéfices des autres. Une technique astucieuse, qui permet dans certains cas de ne payer quasiment aucun impôt. Dans le cas d’un rachat financé par l’endettement, les pertes de l’entité qui achète viennent ainsi compenser les profits de l’entreprise acquise. De cette manière, une partie de l’opération est financée par la baisse conséquente des impôts. De tels mécanismes reviennent en réalité à mettre une partie des recettes fiscales de la population au service des opérations financières, ce qui s’apparente à une forme de subvention publique de la finance. 

Ce système de captation des richesses est emblématique du capitalisme de la gestion d’actifs, qui transforme le monde en une série de produits financiers. Les nouvelles pratiques accumulatives des gestionnaires d’actifs sont ainsi indissociables d’une conception du monde comme réservoir d’actifs potentiels. Pour l’illustrer, l’auteure cite un professeur s’adressant à des étudiant·e·s en master de finance : 

« Ce que je vous demande de faire, c’est de passer un ou deux jours à regarder tout ce que vous faites dans une journée normale, et à chaque fois vous vous dites “est-ce que la rentabilité potentielle est déjà captée ou pas encore ?” Vous devez vous dire que tout peut être un actif. C’est une question d’imagination. » 

Les gestionnaires d’actifs mainstream et alternatifs 

Au sein de ce « pôle d’accumulation de la seconde finance », on trouve des acteurs hétéroclites, qui s’inscrivent dans un continuum allant des gestionnaires mainstream aux fonds alternatifs. S’ils ont en commun de ne pas posséder les capitaux qu’ils investissent, ils se distinguent par leurs modes d’investissement et de gestion de l’argent placé. Les gestionnaires mainstream privilégient des actifs financiers cotés en bourse et ne s’impliquent pas directement dans la gestion des actifs. À l’inverse, les gestionnaires alternatifs s’orientent vers des actifs non cotés – immobilier, infrastructures, entreprises – et déploient des stratégies plus actives. Il peut s’agir par exemple de « restructurer » une entreprise – réduire les coûts, fermer des sites, supprimer des emplois – pour la rendre plus performante. En Europe, les actifs sous gestion atteignent 32 200 milliards d’euros à la fin de l’année 2021, contre 22 700 milliards en 2016, avec une forte concentration dans six pays, dont la France occupe la deuxième place. À cette date, en Europe, 83 % des actifs sont gérés selon des stratégies actives ou alternatives, contre 17 % en gestion passive.

« En possédant une part croissante des infrastructures de nos sociétés, ces acteurs façonnent nos vies quotidiennes et nous rendent dépendants d’eux pour satisfaire des besoins plus élémentaires. Ils n’accumulent plus comme les acteurs de la première finance, en se plaçant en concurrence avec d’autres acteurs sur les marchés financiers pour s’approprier des dividendes, mais en occupant des positions monopolistiques dans la fourniture de produits ou de services nécessaires à la vie sociale. »

II/ Les États, soutiens de la seconde finance 

En quelques décennies, les acteurs de la seconde finance sont passés du statut d’acteurs marginaux à celui d’interlocuteurs privilégiés des États : associés aux réformes et reçus par les gouvernements néolibéraux de droite comme de « gauche », les professionnels du secteur sont parvenus à se regrouper pour construire un pôle d’accumulation du capital protégé par le droit. 

La réorientation néolibérale de la politique française 

En France, la seconde finance s’organise autour de deux pôles professionnels : l’Association française des investisseurs en capital (AFIC), créée en 1984, devenue France Invest, qui fédère des sociétés de gestion ; et l’Association française de la gestion d’actifs, fondée en 1961, qui dispose d’un large réseau en Europe. Ces organisations ne sont pas de simples instances de représentation : au-delà d’unifier les intérêts du secteur, elles effectuent un important travail de lobbying. Cela permet aux gestionnaires d’actifs de nouer des alliances avec les banques et les industriels, de produire des expertises destinées à légitimer leurs activités (nombre d’emplois « créés », influence des investissements sur la compétitivité des entreprises nationales, etc.) et de co-produire les règles du jeu économique. Ce travail d’influence a permis d’inscrire les intérêts de la gestion d’actifs au cœur de l’action publique, en favorisant l’émergence d’un consensus, à droite comme à gauche. 

« Directeur associé d’un grand fonds parisien, 72 ans, président de l’AFIC dans les années 2000 : Alors c’est enregistré, mais je vais le dire quand même : les meilleures décisions pour notre métier ont toujours été prises par des gouvernements de gauche. »

C’est Jacques Delors, ministre de l’Économie et des Finances de François Mitterrand de 1981 à 1984, qui institutionnalise pour la première fois l’investissement pour autrui en France avec la loi du 3 janvier 1983, dans le contexte de retour à l’orthodoxie budgétaire et de libéralisation des marchés financiers. Les gouvernements successifs légalisent dans un premier temps la gestion pour compte de tiers et  les opérations de LBO[2] en 1984,  puis fondent un régime d’exonération fiscale en 1985, avant de créer le fameux régime de l’intégration fiscale en 1988, sous le gouvernement dirigé par Michel Rocard. 

Les politiques fiscales, clé de voûte de l’essor du secteur de la gestion d’actifs en France 

Malgré ces réformes, les intermédiaires financiers disent souffrir d’un déficit d’actifs et de l’insuffisante mobilisation de l’épargne des ménages français pour mener à bien leur activité. Cette fois-ci, l’impulsion va venir des gouvernements de droite, qui vont sécuriser l’alimentation en capital des sociétés de gestion par des dispositifs fiscaux incitatifs. La loi du 11 février 1994 instaure ainsi l’avantage “Madelin”, offrant une réduction d’impôt aux particuliers investissant dans des sociétés non cotées ; tandis que la loi TEPA du 21 août 2007 crée le dispositif ISF-PME, permettant une réduction d’impôt pouvant atteindre 75 % des montants investis. Parallèlement, l’État oriente aussi des fonds publics vers le secteur, en instituant en 1998 un fonds public de capital-risque au sein de la Caisse des dépôts. 

La crise financière de 2008 ouvre une séquence inédite de contestation de l’investissement pour autrui, qui met les gouvernements de Nicolas Sarkozy et de François Hollande sous pression et les contraint à réagir. Des projets de régulation vont alors émerger. Mais cette dynamique est rapidement tempérée par les hauts fonctionnaires et les conseillers fiscaux du Premier ministre et du ministère des Finances, qui sont en lien étroit avec les associations de lobbying. Les projets de loi de finances successifs vont ainsi être ajustés dans un sens favorable aux gestionnaires d’actifs. Toute tentative de régulation ambitieuse du secteur est tuée dans l’œuf. 

« Les politiques de la seconde finance ne marquent pas un retour au keynésianisme, mais bien plutôt la mise en place d’un ordre politique où les États sont pensés comme des filets de sécurité du capitalisme financier. »

III/ Vers un nouveau régime politique d’accumulation

On pourrait s’attendre à ce que, bénéficiaires des politiques néolibérales, les gestionnaires d’actifs manifestent une loyauté sans faille à leurs relais étatiques. Pourtant, au tournant des années 2010, des signes diffus d’ouverture à des orientations politiques libertariennes, autoritaires et suprémacistes apparaissent. 

Du néolibéralisme au libertarianisme 

Le mode de régulation néolibéral, fondé sur la libre concurrence et la liberté de circulation des capitaux et des marchandises, repose sur l’idée que des sociétés démocratiques et ouvertes aux flux de marchandises, de capitaux et d’êtres humains  favorisent l’innovation et la croissance. Il répond ainsi aux besoins des acteurs de la première financiarisation, en quête de marchés stabilisés et ouverts. Mais cette logique correspond moins aux intérêts des gestionnaires d’actifs, dont l’objectif premier est de transformer le maximum de biens en actifs financiers. En France, cela se traduit par la volonté de prendre en gestion des secteurs jusque-là en partie extérieurs à la seconde finance, tels que la santé, les retraites ou les forêts domaniales. Ces domaines étant pour la plupart essentiels aux besoins de la population, il est peu probable que leur appropriation privée et leur destruction progressive soient décidées démocratiquement et n’entraîne aucune contestation sociale. Dans cette perspective, certains représentants du monde de la seconde finance considèrent qu’un « bloc social organisé autour de formes de libertarianisme économique et d’autoritarisme politique » est plus conforme à leurs intérêts. En promouvant la disparition progressive de l’État au nom de la liberté individuelle, le libertarianisme ouvre en effet de nouveaux champs d’investissement potentiels ; tandis que l’autoritarisme assure le capital de pouvoir continuer son activité sans contestation démocratique. 

La finance alternative, alliée de l’extrême droite 

Cette inflexion est visible dans l’évolution de certaines trajectoires individuelles, y compris en France. Pierre-Édouard Stérin, gestionnaire d’actifs, idéologue d’extrême droite et président du fonds de capital investissement Otium Capital, avait confié la direction de sa holding à François Durvye, également conseiller officieux de Marine Le Pen et de Jordan Bardella. Il est maintenant devenu conseiller officiel de Jordan Bardella et se donne pour mission de « construire un pont entre les milieux économiques et le RN » en promouvant une ligne plus favorable à la seconde finance au sein du parti d’extrême droite[3]Des rencontres sont ainsi organisées entre Jordan Bardella et des représentants de grands fonds d’investissement afin de rassurer les milieux de la seconde finance sur son projet politique. D’autres acteurs effectuent également ce travail de lobbying, à l’image des financiers Charles Beigbeder ou Jean-Claude Gruffat, directeur d’une banque d’investissement à New-York et seul membre français du conseil d’administration du « réseau Atlas » qui structure dans le monde des think thank libertariens et ultra-conservateurs[4]. Certaines personnalités issues de la seconde finance soutiennent explicitement l’extrême droite, comme Alexis Rostand qui dirige le think tank Ora et Labora et conseille Marine Le Pen, ou encore le financier de l’immobilier Julien Madar, proche du parti Reconquête. Enfin, en France, en Europe et aux États-Unis, de nombreuses acteurs issus de la tech et des énergies fossiles manifestent également leur soutien ou leur intérêt pour les formations politiques de droite extrême. 

Conclusion 

Au total, en s’accaparant sans cesse de nouveaux actifs, les activités des gestionnaires d’actifs s’inscrivent dans ce que Jean‑Luc Mélenchon a appelé, avec d’autres, le capitalisme tributaire. Devenus propriétaires de terrains, d’immeubles ou de cliniques médicales, ils prélèvent des rentes qui fonctionnent comme de véritables taxes privées sur nos vies. L’encaissement d’une plus-value lors de la revente apparaît ainsi comme un rapport de pouvoir fondé, en dernière instance, sur le droit de propriété privée. Dès lors, le secteur médico-social, l’urbanisme ou encore l’environnement deviennent des terrains d’expansion privilégiés de la finance alternative, d’autant que le pouvoir néolibéral d’État a accompagné et soutenu l’essor de leurs activités. 

Toutes ces transformations internes au monde de la finance ne sont pas anecdotiques. Elles sont essentielles pour comprendre le fonctionnement du régime d’accumulation capitaliste actuel, et donc la crise globale du régime néolibéral dans le monde. Il faut ainsi comprendre la conversion d’une partie croissante du secteur financier aux idées d’extrême droite libertariennes et suprémacistes non pas comme des dérives individuelles mais comme le reflet de mutations profondes internes au capitalisme. 

La lutte pour récupérer le pouvoir sur nos besoins essentiels accaparés par les gestionnaires d’actifs s’inscrit donc nécessairement dans une perspective anticapitaliste plus large ; et inversement la lutte anticapitaliste doit prendre au sérieux et préparer l’affrontement avec ces nouveaux acteurs financiers.


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10.04.2026 à 15:19

Point de conjoncture #7 – Avril 2026

Émilien Cabiran

Notre département d'économie publie sa septième note de conjoncture économique Découvrez le décryptage par nos économistes d'une économie à bout de souffle, menacée par le spectre d'une hausse généralisée des prix sur fond de guerre contre l'Iran. Le focus s'attaque à la bulle de l'intelligence artificielle. L'IA continue de susciter l'engouement des marchés, mais pour combien de temps encore ? Car elle est loin d'avoir révolutionné l'économie jusqu'ici. L'économiste Marko Mann évalue le risque d'un éclatement de la bulle, passe en revue les facteurs qui pourraient y contribuer et examine la portée économique qu'un tel événement aurait.
Texte intégral (10232 mots)

Cette note est la septième édition du « point de conjoncture » de l’Institut La Boétie.

Le département d’économie vous propose régulièrement, dans ces points de conjoncture, une lecture critique pour décrypter et mettre en perspective l’actualité économique. Dans chaque note, vous découvrirez un focus spécifique sur une question économique d’actualité.

Vue panoramique

Bilan économique de l’année 2025 en France

Le produit intérieur brut (PIB) a progressé de 0,9 % en 2025. C’est moins qu’en 2024, où la croissance avait atteint 1,1 %.

Après avoir baissé de 2,4 % en 2024, l’investissement des entreprises reste atone : + 0,2 %. C’est très faible. Alors que l’investissement numérique au sens large (équipements informatiques, logiciels, centres de données), qui inclut l’intelligence artificielle, explique un tiers de la croissance états-unienne en 2025 (0,7 point pour une croissance de 2,2 %), il n’explique qu’à peine 0,1 point de croissance en France, en retrait par rapport aux années antérieures.

La consommation des ménages a fortement ralenti en 2025 (+ 0,4 % contre + 1,1 % en 2024). La consommation de biens a baissé de 0,1 %. La consommation de biens alimentaires a une nouvelle fois baissé (- 0,5 %). Au total, entre 2020 et 2025, la chute est vertigineuse : – 10% ! Cela ne signifie pas que les quantités achetées ont baissé de 10 %, mais que les achats des ménages les plus pauvres se sont massivement orientés vers des produits alimentaires de moins bonne qualité (aliments ultra-transformés de l’industrie agro-alimentaire, produits agricoles remplis de pesticides…) : en comptabilité nationale, cela se traduit par une baisse du « volume » de consommation. La consommation de services a progressé de 1,4 %, mais c’est notamment la consommation des services financiers (banques, assurances…) et immobiliers (agences immobilières…) qui a progressé. Autrement dit, ce n’est pas vraiment synonyme d’amélioration du bien-être. Dans le même temps, la consommation de services à la personne (soins à domicile, assistance pour les personnes âgées, garde d’enfants à domicile…) a régressé.

Comme en 2024, la faiblesse de la demande privée (investissement et consommation) est compensée par la demande publique : la consommation des administrations publiques et la commande publique contribuent à plus de la moitié de la faible croissance.

Le pouvoir d’achat stagne par rapport à la moyenne de l’année 2024. Mais par rapport à la fin de l’année 2024, il baisse jusqu’à la fin de l’année 2025. Surtout, cette moyenne cache de profondes inégalités qui tendent à s’aggraver. En 2024, les revenus des capitaux mobiliers, c’est-à-dire les revenus des placements financiers (actions, comptes d’épargne…) ont progressé de 32 % : 12 fois plus vite que les salaires, qui eux n’ont augmenté que de + 2,6 %[1] ! Les bénéfices non commerciaux (principalement les revenus des professions libérales) ont fortement progressé : + 23,5 %. Le revenu fiscal moyen a progressé de 6 % en 2024, deux fois moins vite que celui des 1 % les plus riches (en hausse de 12,9 % sur l’année), et même plus de trois fois moins vite que celui des 0,1 % (en hausse de 21,8 % sur l’année).

Pour la première fois, sous l’effet des politiques économiques d’Emmanuel Macron, la France est devenue plus inégalitaire que la moyenne européenne[2]. Entre 2014 et 2024, le coefficient de Gini, qui est l’indicateur le plus connu pour mesurer le niveau des inégalités de revenu après redistribution monétaire, c’est-à-dire après prélèvement des impôts et versement des prestations sociales en espèces, progresse en France (de 29,2 à 30) alors qu’il baisse en moyenne dans l’Union européenne (de 30,9 à 29,4). Ce ne sont pas les inégalités primaires, c’est-à-dire avant redistribution, qui ont augmenté : elles ont légèrement baissé. Mais au contraire ce sont celles après redistribution ! En baissant les impôts sur les revenus du capital et sur le patrimoine des ménages les plus fortunés, et en diminuant dans le même temps certaines prestations sociales, Emmanuel Macron a mené une politique anti-redistributive agressive. Conséquence : les inégalités de revenus disponibles se sont accrues.

Le taux de chômage officiel repart à la hausse, en particulier chez les jeunes. Il augmente de 0,6 point et atteint 7,9 % fin 2025, son plus haut niveau depuis le troisième trimestre 2021. La très légère progression du nombre d’emplois en 2025 (+ 25 000 postes) est en trompe-l’œil : elle dissimule en réalité une dynamique profonde de précarisation du travail, qui continue de s’accentuer sous l’effet de la déréglementation néolibérale. L’emploi salarié, secteurs privé et public confondus, est en baisse (– 46 000). C’est encore plus prononcé dans le secteur privé (– 60 000). En revanche, l’emploi non salarié, c’est-à-dire l’auto-entreprenariat, est en plein développement : en 2025, on compte 71 000 auto-entrepreneurs supplémentaires, précaires, peu rémunérés et peu protégés. En 2024 déjà, la majorité des créations d’emplois étaient des emplois de micro-entrepreneurs !

Par ailleurs, la part des emplois peu qualifiés dans l’économie ne baisse plus depuis une vingtaine d’années[3]. La part des ouvriers peu qualifiés a baissé avec la désindustrialisation et l’automatisation des processus de production, mais celle des employés peu qualifiés a en revanche augmenté, essentiellement dans les services à la personne. Alors que ces travailleurs sont « essentiels » à la satisfaction des besoins humains et à la reproduction sociale, ils bénéficient d’une faible considération sociale. Or, la qualification traduit une reconnaissance sociale, et ces emplois pourraient monter en qualification s’il existait une volonté politique de rendre visibles, de développer et de valoriser les compétences qu’ils nécessitent.

Les conséquences économiques de la guerre au Moyen-Orient : la stagflation

La guerre au Moyen-Orient déclenchée fin février par l’agression états-unienne et israélienne va avoir des conséquences durables sur l’économie mondiale, dont il est impossible de discerner précisément l’ampleur.

Le blocage du détroit d’Ormuz, où transitent plus de 20 % des flux mondiaux de pétrole et de gaz liquéfié, et la destruction d’infrastructures pétrolières et gazières ont fait bondir les prix du pétrole (+ 54 % entre le 27 février et le 27 mars, soit de 72 à 111 dollars) et du gaz (passé de 32 dollars le 27 février à 55 dollars le 26 mars)[4]. Même en cas d’arrêt rapide de la guerre, la production ne retrouvera pas rapidement son niveau d’avant-guerre et le transport maritime risque d’être durablement perturbé[5].

La situation est particulièrement critique pour le gaz : une grande partie de la production gazière du Qatar est en effet stoppée pour longtemps car les réparations prendront des années pour rétablir pleinement les capacités productives. Les stocks sont au plus bas en Europe, où le réapprovisionnement était prévu cet été, au moment où les prix étaient censés être au plus bas. La demande de gaz est croissante avec le développement des centrales à gaz produisant de l’électricité. La hausse du prix du gaz sera donc durable, au-delà des variations de court terme. Le système absurde de fixation des prix de l’électricité en Europe en fonction du prix du gaz fait déjà flamber le prix de marché de gros de l’électricité alors que l’offre est abondante. Seuls l’Espagne et le Portugal, qui sont sortis du marché européen de l’électricité, y échappent.

Comme en 2022 lors du déclenchement de la guerre en Ukraine, la hausse des prix de l’énergie survient dans un contexte de stagflation rampante[6]. En effet, même si l’inflation a reflué en 2024 et 2025, les tendances à la stagflation ont persisté : la croissance est restée atone, et les gains de productivité[7] sont restés très faibles. Et ce malgré la suppression de postes d’apprentis sous l’effet des baisses dans les aides à l’apprentissage, qui est censée mécaniquement relever la productivité : comme les apprentis sont des travailleurs à temps partiel et peu qualifiés, plus ils sont nombreux et plus ils font statistiquement baisser la mesure de la productivité.

L’économie ne progresse pas. La productivité dans le secteur marchand est tout juste, en moyenne, au niveau de ce qu’elle était avant le Covid (fin 2019). Elle recule de 3,5 points dans l’industrie et même de 11 points dans le secteur de la construction. Elle augmente légèrement, de 1,5 point, dans les services. En l’absence de gains de productivité significatifs, la dynamique des profits ne peut être entretenue que par deux leviers : soit la stagnation voire la baisse des salaires réels (et donc une hausse des prix supérieure à celle des salaires), soit une politique fiscale avantageuse pour le patronat (baisse des impôts et hausse des subventions). Dans un contexte d’austérité budgétaire, il est compliqué d’amplifier encore les « aides aux entreprises » (en réalité surtout au patronat). C’est pourquoi la hausse des prix de l’énergie risque de se traduire par une hausse généralisée et marquée des prix. Conséquence : comme les salaires augmentent moins vite que les prix, les ménages perdent du pouvoir d’achat. Ainsi se répète le scénario de 2022 et 2023.

L’inflation devrait dépasser les 2 % au cours du printemps selon l’Insee. Elle est alimentée par la hausse des prix du pétrole et du gaz avec des conséquences immédiates sur le secteur des transports (aérien, routier et maritime). La hausse des prix de l’énergie et du transport devrait ensuite contaminer les autres secteurs de l’économie au cours du deuxième semestre 2026, avec une inflation qui pourrait dépasser allègrement les 3 %.

Le secteur de l’agriculture va être lourdement frappé par les conséquences de la guerre. D’une part, parce que le secteur est fortement consommateur de pétrole (gazole non routier). D’autre part, parce que le prix des engrais flambe. Le gaz naturel représente en effet environ 70 % du coût de production des engrais azotés. En outre, la guerre affecte la production d’engrais dans les pays du Golfe, sans compter le fait qu’un tiers des engrais mondiaux transite par le détroit d’Ormuz. Les coûts de production des agriculteurs vont donc flamber. Lors du précédent épisode inflationniste, les industries agro-alimentaires ont profité de la hausse des prix agricoles pour augmenter leurs marges, et ainsi alimenter l’inflation par les profits. De ce fait, entre début 2022 et fin 2023, la hausse des profits a expliqué environ un tiers de la spectaculaire hausse des prix de production alimentaires (+ 19,3 %)[8]. C’est ce scénario qu’il faudrait déjouer en garantissant des prix rémunérateurs pour les agriculteurs, et en imposant un blocage des prix alimentaires pour que les difficultés d’approvisionnement soient répercutées sur les marges de l’industrie agro-alimentaire et non sur le pouvoir d’achat des ménages.

Les perspectives pour le secteur du bâtiment s’assombrissent également. Alors qu’une timide reprise s’amorçait fin 2025, le secteur va subir une forte hausse du coût de ses matériaux, qui nécessitent beaucoup d’énergie pour être produits et beaucoup de pétrole pour être transportés. Cela vient s’ajouter à un contexte déjà difficile, puisque le coût des matériaux a augmenté de 20 % depuis 2020. D’autres secteurs gros consommateurs d’énergie, comme la chimie ou la métallurgie, devraient également augmenter fortement leurs prix. Cela se répercutera en cascade sur les entreprises qu’ils fournissent, de sorte que c’est l’économie dans son ensemble qui est touchée.

Après avoir stagné au premier trimestre 2026, les salaires réels vont fortement diminuer dès le deuxième trimestre : l’Insee anticipe une baisse de 0,5 %. Avec la diffusion de la hausse des prix au second semestre, et en l’absence d’indexation des salaires sur les prix, les baisses de salaire réel risquent d’être encore plus fortes. Les salariés vont donc subir un nouveau choc, alors qu’ils n’ont déjà pas fini de rattraper la perte salariale subie lors du choc inflationniste de 2022 et 2023 : le salaire réel par tête a baissé d’environ 1,5 % depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 et le salaire horaire de 2,5 %. En l’absence de revalorisation conséquente des prestations sociales, l’Insee anticipe désormais une baisse de 0,5 % du pouvoir d’achat moyen au deuxième trimestre 2026 (cinq fois plus que dans sa prévision de décembre dernier). Après avoir marqué le pas en 2025, les revenus du patrimoine repartiraient à la hausse début 2026. Les inégalités vont donc à nouveau se creuser cette année.

Alors que la dépense publique a porté environ la moitié de la croissance ces trois dernières années, sa contribution à la croissance va diminuer en 2026 en raison des choix budgétaires du gouvernement. C’est notamment l’investissement public qui sera en berne, en particulier celui des collectivités locales, alors que dans le même temps les dépenses militaires vont fortement augmenter. L’Insee ne prévoit plus que 0,2 % de croissance aux premier et deuxième trimestres 2026, avec une consommation et un investissement des entreprises atones.

La situation économique aux États-Unis

La croissance du PIB aux États-Unis en 2025 a été de 2,2 %, le plus faible taux depuis 2019. Elle a reposé sur deux piliers : l’investissement dans l’intelligence artificielle et la consommation des ménages.

En dehors de l’investissement dans l’IA[9], l’investissement des entreprises baisse. Les investissements en « structures », c’est-à-dire les dépôts et les usines, sont en chute libre. Ils reculent de 5 % en 2025. La réindustrialisation vantée par Donald Trump est donc un mythe. En janvier 2026, l’emploi manufacturier a baissé de 0,7 % sur un an, et de 2,7 % sur deux ans. Les importations de biens continuent quant à elles à croître plus vite (+ 2,5 %) que les exportations (+1,7 %). Concrètement, c’est le signe que les entreprises états-uniennes sont moins compétitives que leurs concurrentes à l’international et que les droits de douane agressifs mis en place par Trump ne contribuent pas à relocaliser les activités. Ainsi, le commerce extérieur diminue de 0,2 point le volume de croissance en 2025.

La consommation contribue pour 1,8 point à la croissance du PIB en 2025. Mais les dépenses en service de santé et en médicaments apportent 0,74 point de PIB à l’économie états-unienne, soit 41 % de l’ensemble de la croissance de la consommation des ménages. Autrement dit, c’est le mauvais état de santé de la population états-unienne qui tire la croissance. Les dépenses liées au logement et aux services financiers (primes d’assurance et frais bancaires) augmentent aussi fortement. Avec les dépenses de santé, elles contribuent pour la moitié de la croissance états-unienne. Il n’est pas étonnant que la population n’ait pas l’impression que son niveau de vie augmente malgré un taux de croissance bien plus flatteur qu’en Europe. D’autant plus que cette croissance est très inégalitaire et n’a bénéficié qu’aux plus riches. Les revenus médians réels des ménages ont en effet stagné depuis 2019.

Enfin, sur l’ensemble de l’année 2025, les dépenses fédérales ont ôté 0,1 point de PIB, en raison de la baisse des dépenses non liées à la défense, qui ont reculé de 4,2 % sur l’année.

A priori, les États-Unis pourraient être les gagnants relatifs de la guerre au Moyen-Orient. Les pays asiatiques seront les plus directement touchés par la fermeture du détroit d’Ormuz, puisque l’Asie achète environ 80 % de son gaz naturel liquéfié auprès des pays du Golfe. Les États-Unis sont le premier producteur au monde de gaz et de pétrole. Ils sont donc en position de force par rapport à l’Europe, qui a coupé presque intégralement ses livraisons de gaz russe et importe désormais 60 % de son gaz des États-Unis. Il est fort probable que le secteur du pétrole et du gaz, particulièrement important aux États-Unis, tirera profit de la guerre, comme en 2022 : le bénéfice net des sociétés pétrolières et gazières cotées en bourse avait alors atteint 916 milliards de dollars à l’échelle mondiale, soit plus de trois fois que celui réalisé en moyenne les années précédentes. Mais la hausse des prix des intrants frappera tous les autres secteurs, comme dans les autres pays.

La situation économique en Chine

La croissance chinoise serait en 2025 de 5 %, en conformité avec les objectifs du gouvernement. La contribution du commerce extérieur serait d’un tiers, avec une forte progression des exportations. Autrement dit, la Chine a réussi à contrecarrer l’offensive de Trump sur les droits de douane : les exportations vers les États-Unis ont diminué (– 20 %), mais la Chine a compensé cette baisse par une hausse de ses exportations à destination de l’Asie (+ 13 %) et de l’Union européenne (+ 8 %). En revanche, la demande interne a légèrement fléchi en 2025. L’investissement n’a contribué que pour 0,8 point à la croissance, freiné par les surcapacités dans l’industrie et la poursuite de la crise immobilière. La consommation a contribué pour 2,6 points. Au-delà des aspects quantitatifs, la Chine affiche d’importants progrès technologiques dans les énergies renouvelables, dans les batteries, les véhicules électriques, l’IA et les semi-conducteurs. Elle est également en position dominante dans les terres rares et leur raffinage.

Le dilemme des banques centrales dans ce nouveau contexte

La stagflation qui se profile plonge les banques centrales dans un dilemme. Les banques centrales sont chargées de réguler l’économie en fixant notamment les taux d’intérêts directeurs : c’est le taux d’intérêt auquel elles prêtent de l’argent aux banques privées, qui vont à leur tour prêter aux ménages et aux entreprises.

Dans la conjoncture actuelle, plusieurs possibilités s’offrent à elles. La première solution consiste à augmenter les taux d’intérêt dans le but de faire baisser l’inflation. Dans la théorie économique dominante, l’inflation est causée par un surplus de demande économique par rapport à l’offre, de sorte qu’en augmentant les taux d’intérêt, on rend l’emprunt plus cher et donc on ralentit la demande. Mais cela ferait courir un double risque. D’abord parce que l’économie est déjà au ralenti : la hausse des taux d’intérêts viendrait freiner encore plus l’activité. Mais aussi parce que ce serait perçu comme un signal négatif par les marchés financiers et les investisseurs : leur engouement pour l’IA pourrait retomber brutalement, provoquant ainsi une crise financière (voir le focus ci-dessous) Autre possibilité pour les banques centrales : baisser leurs taux d’intérêt pour essayer de soutenir l’activité en allégeant les charges financières des entreprises. Pour le moment, elles ont choisi le statu quo sur les taux d’intérêt.

En décembre 2025, la banque centrale des États-Unis (la Réserve fédérale) a réactivé sa politique de quantitative easing. Concrètement, cela consiste à racheter aux banques privées des titres de dette publique. L’opération a pour but de faire baisser le taux d’intérêt de la dette publique : plus la dette est demandée, moins son taux d’intérêt est élevé, et moins cela coûte cher à l’État de s’endetter pour financer ses politiques. Il s’agit ainsi de limiter les tensions sur les taux d’intérêt sur la dette publique états-unienne, compte tenu de l’ampleur du déficit public qui pourrait encore progresser en 2026 avec la hausse des dépenses militaires et les baisses d’impôts (ainsi que la question, en suspens, des remboursements de droits de douane à la suite de la décision de la Cour suprême).

Le blocage des prix de l’énergie et des biens alimentaires : une nécessité !

Sans action politique forte, les profiteurs de crise seront les mêmes qu’en 2022 et 2023. Au niveau global, les grands groupes capitalistes maintiendront leur taux de marge en répercutant, voire en amplifiant, les hausses de prix de leurs intrants, malgré la faiblesse des gains de productivité. Par conséquent, les salaires réels baisseront. Pour l’empêcher, une solution s’impose : l’indexation des salaires sur les prix pour empêcher que les travailleurs paient une nouvelle fois la facture de la crise.

Il y aura aussi des profiteurs sectoriels, comme les grands groupes de l’énergie ou de l’industrie agroalimentaire. Les marchés financiers l’anticipent déjà : ainsi, le groupe Total a vu le cours de ses actions progresser de près de 20 % en mars, alors que le CAC 40 perdait environ 10 %. Il ne faut pas uniquement regarder les profits enregistrés en France, car les grands groupes font remonter leurs profits vers les pays où la fiscalité est la plus avantageuse. L’évasion fiscale agressive dissimule le fait que les profits réels sont en réalité bien plus importants que les profits comptables.

Face à la flambée des prix, le gouvernement ne prévoit que quelques aides ciblées pour les professionnels, mais rien pour les ménages. Le Rassemblement national met en avant la baisse des taxes sur le carburant pour épargner les grands groupes, ce qui se traduira par moins de recettes pour les dépenses sociales et les services publics. Il y a une autre solution, la nôtre : empêcher que les grands groupes profitent de la crise et permettre la satisfaction des besoins fondamentaux de chacun et chacune. Il faut pour cela imposer un blocage des prix de l’énergie et de l’alimentation, pour faire payer le prix de la crise aux grands groupes, qui ont accumulé des profits lors du précédent épisode inflationniste.

FOCUS – Bulle de l’IA : sur les fragilités d’une promesse économique

Voilà trois ans que l’actualité économique mondiale est rythmée par les développements de l’intelligence artificielle. Annonces d’investissements massifs, prophéties de rupture technologique et promesses de prospérité généralisée : depuis le dévoilement de ChatGPT par l’entreprise états-unienne OpenAI en 2022, chaque trimestre apporte son lot de records. Les géants du numérique engagent des capitaux considérables dans des infrastructures démesurées, portés par l’espoir d’une productivité nouvelle. Pourtant, à observer attentivement la séquence en cours, une question émerge : l’ampleur de ces investissements est-elle réellement justifiée par les retours économiques, ou le récit a-t-il pris le pas sur la réalité comptable ?

IA : De quoi parle-t-on ?


Le terme « intelligence artificielle » est très large et englobe des outils très variés. C’est aujourd’hui devenu un mot-valise, souvent utilisé pour des raisons de communication ou de publicité. En réalité, derrière ce terme futuriste, l’intelligence artificielle n’est ni un robot ni un cerveau électronique : c’est un logiciel informatique. Pour bien comprendre les enjeux, il est indispensable de décrypter son fonctionnement et de regarder à quoi ce logiciel sert réellement dans le monde du travail.

1. Sous le capot : des probabilités et du « clic » humain

  • Une calculatrice géante. L’IA moderne repose sur l’apprentissage automatique (machine learning) et sur les « réseaux de neurones » (neural networks). Pour fonctionner, ces logiciels ont aspiré des milliers de milliards de données (livres, articles, sites web) produites par les humains sur Internet. Leur fonctionnement est purement probabiliste. Pour prendre une image simple, c’est le même principe que le texte prédictif de votre téléphone portable qui suggère le mot suivant quand vous tapez un message, mais à une échelle gigantesque. Quand on demande au logiciel « quelle est la capitale de la France ? », il ne sait pas que c’est Paris. Il ne comprend pas le sens de la question. Il calcule simplement que, dans l’océan de textes qu’il a avalés, le mot « Paris » a la plus forte probabilité mathématique d’apparaître à la suite de « capitale de la France ».
  • L’infrastructure invisible. Ces programmes ne sont pas magiques. Leur efficacité masque une infrastructure humaine importante, souvent précaire. Derrière les algorithmes, des millions de « travailleurs du clic » situés dans les pays des Suds (Kenya, Philippines, Madagascar…) trient, corrigent et annotent manuellement les données pour entraîner les modèles.

2. Le cœur de notre analyse : l’automatisation du travail intellectuel

Ce focus se concentre sur l’IA générative (génération de textes, d’images ou de code informatique). Sa fonction première au sein des entreprises est de simuler le travail humain pour l’automatiser.

  • Les LLM (Grands modèles de langage). Des logiciels comme ChatGPT ou Claude imitent le langage humain pour standardiser et automatiser des tâches administratives ou de rédaction.
  • Les IA « agentiques ». C’est la grande évolution récente : le logiciel devient capable d’exécuter des suites de tâches en toute autonomie (utiliser d’autres logiciels, recouper des fichiers). L’objectif explicite est de confier des processus administratifs entiers à la machine pour réduire le temps de travail et les coûts salariaux.

3. Ce dont nous ne parlons pas dans ce focus

  • Le AGI (Intelligence Artificielle Générale). Ce concept désigne le fantasme d’une machine douée de capacité de raisonnement ou de conscience. Cet horizon lointain est souvent agité par les dirigeants de l’industrie pour justifier leurs levées de fonds colossales et masquer les limites réelles de leurs produits actuels. Les outils que nous analysons ici restent des modèles statistiques.
  • L’IA physique et les World Models (modèles du monde). Ces programmes de recherche visent à doter les machines d’une compréhension des lois de la physique pour animer, à terme, des robots autonomes. Ces futures technologies menacent indéniablement le travail manuel et logistique. Elles relèvent encore du stade de la recherche et développement (R&D). Notre analyse se concentrant sur la bulle financière actuelle, nous les écartons pour juger sur pièces les logiciels déjà commercialisés et déployés dans les entreprises.

En résumé. Il ne s’agit pas ici de nier certaines vertus de l’IA : elle s’avère indéniablement précieuse lorsqu’elle est employée comme outil scientifique (imagerie médicale, modélisation climatique, optimisation de l’énergie). Toutefois, l’objet de ce focus est d’analyser l’impact de cette technologie sur le travail et l’économie, au-delà des débats sur son utilité sociale. Il s’agit donc d’examiner le déploiement massif des logiciels commerciaux (comme ChatGPT, Claude ou Gemini) qui sont aujourd’hui adoptés dans les entreprises dans une logique avant tout comptable et de rentabilité, afin de tenter d’automatiser le travail humain.  

I- L’IA, révolution économique ou bulle en formation ?

L’industrie de l’IA présente aujourd’hui une situation financière paradoxale : des revenus en forte croissance, mais aussi des pertes qui se creusent. OpenAI a récemment annoncé des revenus de 20 milliards de dollars pour 2025, soit 4 fois plus que l’année précédente ! Pris isolément, c’est un montant vertigineux. Mais dans le même temps, les pertes opérationnelles de l’entreprise frôleraient, selon plusieurs estimations, les 17 milliards. En clair, l’entreprise dépense largement plus d’un dollar pour chaque dollar encaissé, en grande partie du fait des coûts colossaux d’entraînement des modèles et de la puissance de calcul nécessaire.

Un pari incertain

Ce gouffre financier ne tient qu’à une promesse : celle d’une rentabilité future massive dans l’économie réelle. Or, si l’euphorie reste alimentée par les performances spectaculaires des modèles les plus récents (à l’instar de ChatGPT 5.2 et Claude 4.6), notamment pour la programmation informatique ou pour certaines tâches scientifiques et médicales, les gains de productivité tangibles peinent à se montrer dans les bilans des entreprises clientes.

Pourquoi une entreprise investit dans l’IA ? Quel est l’intérêt pour elle d’automatiser son activité ? En premier lieu, faire baisser les coûts de production et ainsi gagner la compétition entre capitalistes sur le marché. Plus l’entreprise est productive, plus elle dégage de profits et plus elle gagne des parts de marchés. En deuxième lieu, mieux contrôler l’activité des travailleurs[10]. Pour concevoir comment, il suffit de songer aux travailleurs des entrepôts d’Amazon, qui toute la journée reçoivent des instructions données par une IA via la commande vocale.

Pourtant, à ce stade – et sans préjuger de bouleversements à venir –, aucune observation macroéconomique ne vient confirmer un effet structurel de l’IA sur l’emploi ou les profits des entreprises. Sur le front de l’emploi, l’hypothèse d’une destruction massive est aujourd’hui invalidée par une note de recherche de l’Organisation internationale du travail (OIT) de mai 2025[11] : l’exposition à la technologie est corrélée au niveau de richesse des nations. Le risque d’automatisation le plus important ne concerne que 3,3 % de l’emploi mondial, mais ce chiffre grimpe à 6,2 % pour les seuls pays à revenu élevé. Cette inégale vulnérabilité s’explique par la concentration, dans les économies développées, des métiers de bureau, des analystes et conseillers en investissement, ainsi que des services à la clientèle, dont les tâches sont les plus exposées à l’automatisation. L’OIT précise bien que ces estimations représentent un plafond théorique d’exposition et non une prédiction de licenciements réels, car l’adoption de l’IA bute encore sur des obstacles, notamment liés au coût d’adoption de ces technologies.

L’immense majorité des emplois est donc transformée plutôt que supprimée, l’intervention humaine restant indispensable pour pallier les limites de l’outil[12].

Ce maintien nécessaire du travail humain explique pourquoi l’impact sur la « productivité totale des facteurs » – c’est-à-dire l’efficacité avec laquelle on produit de la richesse pour une quantité donnée de travail et de machines – reste dérisoire. Les travaux de l’économiste Daron Acemoglu prédisent ainsi un gain d’efficacité global de moins de 0,7 % cumulé sur dix ans[13].

Cette panne de productivité se reflète dans les comptes des entreprises clientes. Une étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT) confirme que la généralisation de l’outil ne crée pas de valeur réelle : seules 17 % des entreprises y voient un gain de profit opérationnel (résultats avant intérêts et impôts) supérieur à 5 %[14]. Avec un taux d’échec industriel de 95 % pour les projets d’adoption en entreprise, un gouffre est observable entre les promesses et la réalité d’une technologie qui peine à démontrer son impact macroéconomique.

L’IA ne remplace donc pas encore massivement les humains au travail. Bien sûr, elle est à l’origine de plans de licenciement dans certains secteurs économiques : ainsi, l’entreprise états-unienne de paiement en ligne Block a récemment annoncé se séparer de 40 % de ses 10 000 salariés, remplacés par de l’IA[15]. Mais le pari d’une automatisation débridée à une échelle macroéconomique permettant de comprimer la masse salariale se heurte à une réalité plus prosaïque. Aujourd’hui, l’IA agit moins comme un substitut que comme un outil d’intensification du travail : plus de textes produits, plus de décisions traitées, plus d’informations intégrées. Le temps théoriquement gagné est souvent absorbé par la supervision humaine, devenue indispensable pour contrôler les résultats de la machine. Il demeure donc une zone d’incertitude critique entre les espérances de rendement des investisseurs et la matérialité des usages.

Un marché en circuit fermé ?

Cette déconnexion avec l’économie réelle interroge sur la nature des valorisations boursières[16] actuelles : en 10 ans, la valorisation des entreprises liées à l’IA a été multipliée par 10 ! Sur les 10 plus grandes entreprises du monde, 9 sont dans le domaine de l’IA : leur valeur équivaut à plus de la moitié de la richesse créée chaque année par les États-Unis[17]

En fait, la majorité des profits dans le secteur de l’IA se concentre dans certains segments de la production, à savoir ceux qui occupent une place stratégique. C’est par exemple le cas de la multinationale états-unienne Nvidia, qui conçoit les puces (CPU et GPU) indispensables pour faire tourner les modèles, ainsi que les bibliothèques logicielles qui y sont associées. Nvidia est en situation de quasi-monopole. Elle dégage de ce fait une rente juteuse. Surtout, son carnet de commandes révèle une structure en circuit fermé : Nvidia prévoit par exemple d’investir 30 milliards de dollars dans OpenAI[18]. Ces fonds permettent à la start-up de louer une puissance de calcul massive auprès des géants du cloud (comme Amazon, Oracle ou Microsoft), lesquels réinjectent aussitôt cet argent dans l’achat des puces de Nvidia.

Ce financement circulaire, où l’offre semble soutenir sa propre demande, masque la faiblesse de la demande organique hors du secteur technologique. Sans base d’utilisateurs extérieurs (particuliers ou entreprises) capables de justifier de tels investissements, l’édifice repose sur une boucle de financement fragile.

Une bulle financière est donc en train de se former : on assiste à un emballement généralisé des marchés financiers, qui a des chances de ne pas être durable compte tenu de la déconnexion entre les promesses, les espérances et les résultats économiques réels. Et le risque d’une bulle, c’est qu’elle éclate.

II. Quelques lignes de faille

La question dès lors est la suivante : va-t-on assister prochainement à l’effondrement soudain de la ruée vers l’IA ? On peut difficilement pronostiquer le moment et la cause d’un éventuel éclatement. Mais on peut cartographier les fragilités structurelles de cet emballement. Plusieurs chocs pourraient rapidement transformer l’enthousiasme des marchés financiers en panique. Les menaces qui pèsent sur l’IA sont liées à la structure même de l’industrie de l’IA (choc endogène) aussi bien qu’à des facteurs extérieurs qui viendraient percuter son fonctionnement (choc exogène).

Des goulets d’étranglement physiques et énergétiques

La première fragilité est matérielle. La sphère numérique n’est virtuelle qu’en apparence. En effet, le cloud et l’intelligence artificielle reposent sur une immense infrastructure matérielle : centres de données, équipements informatiques, matériel réseau… Les modèles actuels nécessitent des centres de données gigantesques, extrêmement gourmands en électricité pour les faire tourner et en eau pour les refroidir. La croissance du secteur pourrait ainsi se heurter à un mur physique : dans plusieurs régions du monde, notamment aux États-Unis, les réseaux électriques saturent déjà face aux demandes de raccordement des géants de la Tech[19].  Aux États-Unis, où l’on recense quasiment la moitié des centres de données du monde, l’IA pourrait d’ici 2 ans représenter à elle seule plus de 10 % de la consommation énergétique du pays[20]. Une crise énergétique ou une flambée durable du prix de l’électricité briseraient net les projections de rentabilité. À ce titre, la guerre au Moyen-Orient – et le risque pesant sur le détroit d’Ormuz par lequel transitent 20 % des hydrocarbures mondiaux – constitue une menace directe sur la facture des opérateurs de calcul.

Les incertitudes géopolitiques

Cette infrastructure est d’autant plus précaire qu’elle repose sur une chaîne de valeur d’une fragilité extrême. La production des puces les plus avancées est suspendue à une seule entreprise, TSMC, située à Taïwan. Une escalade des tensions dans l’Indo-Pacifique pourrait paralyser le secteur. À cette hyper-concentration économique s’ajoute la guerre technologique entre les États-Unis et la Chine. À coup d’embargos sur l’exportation de puces et de représailles sur les métaux critiques[21], cette rivalité menace d’enrayer l’approvisionnement. Enfin, cette économie reste dépendante de la sécurité d’infrastructures vulnérables : un sabotage du réseau de câbles sous-marins, artères vitales des data, suffirait à provoquer une vague de panique sur les marchés.

L’impatience du capital

C’est dans ce contexte d’instabilité que plane le risque du sevrage de capitaux. Aujourd’hui, les investisseurs en bourse à Wall Street et les fonds de capital-risque[22] acceptent de financer les pertes colossales du secteur en échange d’une promesse de revenus futurs. En parallèle, les dépenses d’investissement des Gafam dans les infrastructures explosent. Mais si dans les prochains trimestres les applications d’IA ne parviennent toujours pas à prouver qu’elles génèrent de véritables gains de productivité convertibles en profits, le vent peut tourner. L’éclatement pourrait prendre la forme d’un retrait massif : un géant révisant ses investissements ou des actionnaires exigeant soudainement des dividendes. Dans un écosystème aussi interdépendant, le moindre resserrement du crédit ferait tomber les start-up surévaluées, incapables de payer leurs factures de puissance de calcul, souvent louées aux mastodontes du secteur.

Le risque d’une crise de liquidité : la montagne de dette « hors bilan »

C’est justement lorsque le capital s’impatientera que le système pourrait révéler sa principale fragilité macroéconomique. Le développement des infrastructures de l’IA repose en effet sur une architecture financière en cascade, adossée massivement au crédit privé (shadow banking). Ce marché opaque, estimé à 2 000 milliards de dollars, évolue en dehors de la régulation bancaire imposée par les États aux banques après la crise de 2008 pour éviter de nouvelles pratiques trop risquées. Il constitue une vaste dette « hors bilan ».

Le mécanisme repose sur un empilement de leviers : banques et investisseurs divers financent des gestionnaires d’actifs (comme BlackRock ou Blue Owl), qui prêtent à leur tour à des fonds de capital-investissement (private equity)[23]. Ces fonds vont ensuite compléter leur mise de départ par un prêt bancaire. Avec tout cet argent, ils acquièrent des entreprises : dans l’industrie manufacturière traditionnelle, dans le secteur de la santé, mais aussi de plus en plus dans celui de l’infrastructure numérique et de l’IA.

On appelle cela, l’achat avec « effet de levier », ou leveraged buy-out (LBO), car le but est de multiplier le retour sur investissement grâce à l’endettement. Qui va rembourser la dette contractée par le fonds ? L’entreprise qui a été achetée par le fonds, grâce aux bénéfices engendrés par son activité : ils financent la dette et rémunèrent les investisseurs. Le fonds lui impose en parallèle de contracter d’importantes dettes afin de se verser des dividendes immédiats. Le solde de la trésorerie est alors mobilisé pour financer l’achat frénétique de puces et la construction de centres de données. Pour les banques, ce risque semble maîtrisé car dissimulé derrière des contrats de crédit privé ; pour le secteur de la Tech, c’est une source de financement qui paraît inépuisable, mais qui repose entièrement sur la capacité de ces actifs physiques à garantir la dette.

Le déclencheur d’une crise résiderait alors dans le décalage entre l’exigence de disponibilité immédiate du capital des investisseurs (la liquidité) et son immobilisation physique. Si, dans les prochains trimestres, les applications d’IA ne parviennent toujours pas à prouver qu’elles génèrent de véritables profits – ce que les chiffres actuels ne permettent pas d’anticiper –, les investisseurs exigeront de récupérer leur mise. Or, leur capital est en réalité figé dans des prêts à long terme liés à du matériel physique impossible à revendre rapidement, ce qui contraindrait les fonds à bloquer les retraits. C’est la crise de liquidité : les investisseurs ne pourront pas retirer leurs fonds des caisses des gestionnaires d’actifs.

Ce blocage structurel est par ailleurs aggravé par le risque d’obsolescence : au bout de cinq ou sept ans, au moment pour les entreprises du secteurde renégocier les prêts, les fonds de crédit privé réaliseront que les équipements donnés en garantie (en grande partie des puces) sont technologiquement obsolètes et donc fortement dépréciés. Face à ce collatéral[24] évaporé qui rend tout refinancement impossible, l’onde de choc d’un défaut de paiement risquerait de remonter toute la chaîne de crédit jusqu’aux banques traditionnelles, posant inévitablement la question d’un potentiel sauvetage public.

Le spectre de la « bulle internet » des années 2000

Il faut être clair sur un point : l’éclatement de la bulle ne signifiera pas la disparition de l’IA. L’histoire économique récente nous l’a appris. Au début des années 2000, le développement d’Internet a donné lieu à une véritable euphorie boursière, qui a fini par retomber : c’est ce qu’on a appelé l’explosion de la « bulle internet ». Mais cela n’a pas signé la mort d’internet ! De la même façon avec l’IA, on peut plutôt imaginer une panique boursière entraînant une chute des valorisations et des faillites des entreprises les plus fragiles. On pourrait assister à des disparitions en chaîne d’entreprises n’ayant jamais trouvé leur public, à un effondrement des cours boursiers des géants de la Tech, et à la destruction massive de ce capital accumulé sur des promesses. La véritable question qui se poserait alors ne serait plus technologique, mais éminemment politique : qui paiera l’addition, et quel rôle aura l’État dans la gestion du choc ?

III. Too strategic to fail : l’État au secours des géants de la Tech

La crise des subprimes est riche d’enseignements. Au début des années 2000, aux États-Unis, l’immobilier devient le nouvel Eldorado des banques et des investisseurs. Les taux d’intérêts sont alors bas, tout le monde encourage les ménages à s’endetter : les politiques les incitent à devenir propriétaires de leur maison, et les banques leur accordent des crédits immobiliers. Les banques vont progressivement prêter de l’argent aux ménages les plus précaires du pays, tout en sachant qu’ils risquent de ne pas pouvoir rembourser. Aux États-Unis, on appelle ce type de prêt les « subprimes » : des prêts à « haut risque ». Plus le prêt est risqué, plus le taux d’intérêt est élevé et plus il y a d’argent à se faire. Pour supporter le risque, les banques vont faire appel aux marchés financiers. Par une série de montages complexes, elles transfèrent leurs créances immobilières aux investisseurs : concrètement, les investisseurs achètent aux banques la dette des ménages, sous la forme d’un titre financier qui s’échange sur les marchés. C’est ce qu’on appelle la « titrisation ». Rapidement, la demande des investisseurs pour les « subprimes » a explosé. Les banques ont accordé des prêts toujours plus risqués pour les satisfaire… Jusqu’au moment où les ménages, lourdement endettés, n’ont plus été en mesure de rembourser. La bulle a alors explosé : les investisseurs se sont retirés ; les banques se sont retrouvées avec des crédits non-remboursés et ont fait faillite.

Que s’est-il passé ensuite ? Les États ont volé au secours d’un secteur bancaire jugé « too big to fail » (trop gros pour faire faillite), socialisant ainsi les pertes après des années de profits privatisés.

Face à une crise de l’intelligence artificielle, nous pourrions assister à une dynamique du même ordre mais d’une toute autre nature : les géants de la tech sont devenus « too strategic to fail » (trop stratégiques pour faire faillite).

L’infrastructure du pouvoir d’État

Aux États-Unis, cette réalité est déjà largement documentée. La Silicon Valley ne se contente plus de vendre des espaces publicitaires ou des applications destinées au grand public : elle se stabilise depuis plusieurs années comme l’un des piliers de l’appareil d’État. L’élection de Donald Trump a considérablement accéléré un processus de fusion entre l’État fédéral et les Big Tech. Les contrats colossaux liant Microsoft, Palantir ou Amazon au Ministère de la Défense et aux agences de renseignement (CIA, NSA) en sont la preuve. Ces entreprises fournissent l’infrastructure matérielle et informatique indispensable aux activités de surveillance, de ciblage militaire et d’analyse de données du gouvernement américain.

Dans ce contexte, difficile d’imaginer l’État fédéral laisser sombrer un de ces mastodontes à la suite d’une panique boursière. Leurs outils sont tellement imbriqués dans les fonctions régaliennes, c’est-à-dire relevant de la souveraineté nationale, que leur survie est une question de sécurité nationale. Le gouvernement américain interviendra, par des commandes publiques ou des sauvetages directs, pour garantir la continuité de ces services.

Vers un verrouillage des monopoles ?

Puisque la puissance publique pourrait se porter garante de leur survie, l’éclatement de la bulle offrirait paradoxalement aux géants de la Tech l’occasion d’accroître leur hégémonie. La destruction de valeur agirait ici comme un formidable accélérateur de la centralisation du capital[25]. L’effondrement des financements pourrait balayer la myriade de petites start-up de l’IA, révélant le fait qu’elles étaient très largement locataires – et donc dépendantes – des infrastructures matérielles des monopoles (centres de données, puissance de calcul)[26]. Forts de leurs immenses réserves financières et de cette nouvelle sanctuarisation étatique, les géants auraient alors l’opportunité de procéder à des rachats prédateurs de startups en faillite à prix cassé. L’objectif serait de siphonner les algorithmes, les brevets et les ingénieurs de ces dernières pour verrouiller définitivement leur « monopole intellectuel »[27].

Le sauvetage public marquerait ainsi une bascule : une fois la concurrence purgée par la crise, ces oligopoles risqueraient d’abandonner la logique d’innovation dont ils se réclament aujourd’hui. Sécurisés par l’État, ils pourraient se muer en rentiers, susceptibles d’augmenter à leur guise les droits d’accès à leurs technologies pour prélever une rente arbitraire sur l’ensemble des entreprises dépendantes. Ce faisant, ils pourraient exposer l’économie mondiale à un vaste moment de stagnation, bien loin des promesses de « destruction créatrice » si chères aux néolibéraux[28].

L’illusion de de la « souveraineté »

Cet entremêlement ne s’arrête pas aux frontières états-uniennes. En France, la doctrine de la « souveraineté numérique » se heurte à une réalité tenace : une part immense de l’architecture publique s’appuie encore sur des espaces de stockage numériques (clouds) américains. Cela place la France dans une position de grande vulnérabilité. Les données de l’État sont susceptibles d’être livrées à l’administration américaine, en vertu du Cloud Act[29].

C’est aussi la porte ouverte aux ingérences politiques et à la désorganisation de l’administration. En mai dernier, Microsoft a par exemple supprimé le compte e-mail du procureur à la Cour pénale internationale Karim Khan, de nationalité britannique, en représailles de la décision d’émettre un mandat d’arrêt visant Benjamin Netanyahu.

La SNCF, la Banque publique d’investissement (Bpifrance) ou le ministère des Armées restent dépendants des services numériques de Microsoft, Amazon ou Google. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), soit la principale agence de renseignement du pays, en charge de missions aussi stratégiques que la lutte contre le terrorisme et le contre-espionnage français, assume son recours aux algorithmes de l’entreprise états-unienne Palantir[30].

Un lent mouvement de rapatriement s’amorce : en témoigne par exemple l’annonce de la sortie des données de santé des Français des serveurs de Microsoft. Mais cela reste tâtonnant : l’Éducation nationale vient ainsi de confirmer la reconduction tacite jusqu’en 2029 du contrat qui la lie avec Microsoft[31]. Au global, le constat de dépendance reste écrasant.

C’est dans l’espoir de corriger cette trajectoire que l’État tente de substituer à ces géants des acteurs nationaux. L’emblème de la French Tech, Mistral AI, est ainsi devenu en quelques mois une priorité : avec la signature, début 2026, d’un accord-cadre avec le ministère des Armées, ses modèles seront désormais intégrés à la planification, à la logistique et à l’appui au renseignement militaire.

Cependant, le postulat selon lequel la nationalité d’une entreprise garantirait à elle seule la souveraineté de l’État mérite d’être questionné. Bien que française, Mistral demeure une entité privée, soumise à des impératifs de rentabilité et intégrée à des groupes de capitaux internationaux (incluant, par exemple, Microsoft). Qu’il s’agisse de sous-traiter le croisement des fichiers à Palantir ou l’analyse de données stratégiques au français Mistral, la mécanique de subordination au capitalisme financier reste similaire. La souveraineté ne se résume pas à la localisation du siège social d’un fournisseur : elle exige un véritable contrôle de la puissance publique sur les architectures logicielles.

Cet enchâssement pose un problème démocratique. Si le modèle économique de ces entreprises s’avère structurellement non rentable, leur survie passera par le soutien public, c’est à dire par une socialisation des pertes : un scénario où les contribuables seraient contraints de renflouer des monopoles technologiques défaillants, en payant plus d’impôts, en subissant des déremboursements de soins ou encore en étant victimes de politiques austéritaires brutales dans les services publics, au seul motif que ces monopoles se sont rendus indispensables à l’État. En déléguant ainsi ses capacités techniques, la puissance publique agit par proxy, c’est-à-dire via des acteurs qui agissent à son compte, et échappe de fait au contrôle démocratique.

Dès lors, l’éclatement de la bulle de l’IA dépasserait la seule sphère financière : agissant comme un moment de révélation politique, il mettrait en lumière l’urgence absolue de bâtir une infrastructure numérique réellement publique, sous peine de voir l’État définitivement relégué au rang de captif de ses propres sous-traitants.

Conclusion

Comme aux précédents semestres, l’économie mondiale est en panne. En France, la productivité est au même niveau qu’en… 2019 ! Elle recule même dans deux secteurs clés pour répondre aux besoins : l’industrie et le bâtiment. Les perspectives de développement des forces productives sont donc au point mort.

Dix ans de macronisme ont fait régresser la France. Les inégalités ont progressé dans le pays. La France est aujourd’hui en moyenne plus inégalitaire que ses voisins. La population fait les frais d’une politique anti-redistributive agressive : baisse des impôts sur les revenus du capital et sur le patrimoine des ménages les plus fortunés d’un côté, et diminution des prestations sociales à coups de budgets austéritaires de l’autre.

La guerre d’agression lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran vient ainsi percuter une économie déjà en difficulté. L’inflation devrait dépasser les 2 % au printemps et pourrait atteindre les 3 % d’ici la fin de l’année, sous l’effet de la hausse des prix du pétrole et du gaz. Car la hausse des prix est contagieuse : tous les secteurs économiques vont être contaminés, au premier rang desquels l’agriculture. C’est donc la menace de la stagflation qui plane sur l’économie, c’est-à-dire un cercle vicieux où stagnation économique et inflation s’alimentent mutuellement. Dans ce contexte, le blocage des prix des carburants, de l’énergie et des biens alimentaires est une urgence.

Si la croissance résiste encore dans le cœur capitaliste du monde, les États-Unis, c’est seulement en raison des forts investissements dans l’IA, qui continue de susciter l’engouement des marchés et des investisseurs. Mais pour combien de temps encore ? Car l’IA est loin d’avoir révolutionné l’économie jusqu’à présent : elle intensifie le travail humain mais elle échoue à l’automatiser à grande échelle, le tout pour des gains de productivité à date relativement marginaux. Cette déconnexion entre les attentes et la portée économique réelle de l’IA alimente la formation d’une bulle spéculative. Le risque dès lors est qu’elle éclate. Et plusieurs facteurs pourraient constituer l’élément déclencheur : les difficultés d’approvisionnement en matières premières, le manque d’énergie, mais aussi un effondrement financier lié au crédit privé.

L’économie mondiale vit ainsi sous la menace d’une crise financière latente, qui emportera dans un même mouvement les fonds de pension, les banques traditionnelles et des pans entiers du secteur productif. Naturellement, en cas d’explosion de la bulle de l’IA, tout le monde ne bénéficiera pas du même sort : les pertes des géants de la Tech seront socialisées, l’État viendra à leur rescousse. On assisterait en revanche à une dynamique spectaculaire de centralisation du capital : c’est-à-dire à l’accélération de la dynamique de concentration et de monopolisation déjà à l’œuvre.

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14.03.2026 à 15:31

Pourquoi le capitalisme a besoin d’empires pour survivre

Marc Boisset

L’Institut la Boétie publie une note de lecture qui revient sur les analyses de Benjamin Bürbaumer dans son livre « Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l'impérialisme », publié aux éditions Amsterdam en 2020. De Lénine à Harvey, l’ouvrage fait dialoguer des théories des relations internationales et de l’économie politique d’inspiration marxiste, afin d’éclairer les liens qui unissent capitalisme et impérialisme.
Texte intégral (3385 mots)
Note de lecture sur le livre de Benjamin Bürbaumer, Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme, Éditions Amsterdam, 2020.

Benjamin Bürbaumer est économiste et maître de conférences à Sciences Po Bordeaux. Spécialiste de la mondialisation et de l’économie politique internationale, il est l’auteur de Le Souverain et le Marché. Théories contemporaines de l’impérialisme (Éditions Amsterdam, 2020) et de Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation (Éditions la Découverte, 2024). 

Introduction 

L’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro par les forces spéciales américaines lors de l’opération Absolute Resolve en janvier 2026, puis les bombardements israélo-américains contre l’Iran lancés depuis le 28 février, ont brutalement rappelé la place de la force armée dans la politique extérieure des États-Unis. Forts du succès, de leur point de vue, de l’opération au Venezuela, les États-Unis font le pari qu’une série de frappes meurtrières et l’assassinat des dirigeants iraniens feront s’effondrer le régime. Mais ces interventions répondent-elles également à des intérêts économiques plus profonds, liés notamment au contrôle des ressources énergétiques et de leurs routes d’acheminement ? La question est d’autant plus complexe que la guerre elle-même menace les circuits de l’économie mondiale dont dépend l’accumulation capitaliste. C’est précisément pour éclairer ces tensions que les théories contemporaines de l’impérialisme conservent toute leur pertinence. 

L’histoire du capitalisme est jalonnée de séquences impérialistes de grande ampleur, qu’il s’agisse de l’expansion coloniale européenne lors de la conquête des Amériques, de la Première Guerre mondiale, ou de l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003. Irréductible à la coercition militaire qui n’en constitue qu’une étape, l’impérialisme opère par l’instauration de rapports de dépendance économique. La description empirique des configurations impérialistes relève du travail des historien·nes et des politistes ; mais il appartient à la théorie critique – et singulièrement à la tradition marxiste – d’en comprendre les logiques profondes, liées au développement et aux crises du capitalisme.

L’étude de l’impérialisme occupe une place structurante dans la compréhension matérialiste de l’histoire, inséparable de l’analyse des dynamiques du capitalisme. Benjamin Bürbaumer, dans Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme, analyse les tensions et les controverses qui ont façonné le concept d’impérialisme, de ses formulations classiques à ses usages contemporains. Véritable synthèse de la pensée des relations internationales et de l’économie politique internationale d’inspiration marxiste, cet ouvrage apparaît d’autant plus nécessaire qu’il permet de replacer les événements contemporains dans l’histoire longue des contradictions du capitalisme mondial. En revenant sur les grandes théories de l’impérialisme, Benjamin Bürbaumer rappelle que celui-ci ne relève ni de l’arbitraire des dirigeants, ni d’un simple accident de l’histoire, mais qu’il s’enracine dans les dynamiques d’accumulation du capital, de concurrence et d’expansion, propres au mode de production capitaliste.

I) L’impérialisme comme stade du capitalisme : le courant de la rivalité inter-impérialiste 

Les analyses classiques de l’impérialisme, élaborées au début du XXᵉ siècle par les révolutionnaires et penseur·euses Rosa Luxemburg, Vladimir Ilitch Lénine et Rudolf Hilferding reposent sur une grille d’interprétation commune. Plutôt que de réduire l’impérialisme à un désir abstrait de conquête, ils le définissent comme une phase spécifique du capitalisme, dans laquelle les contradictions du mode de production conduisent au déclenchement d’invasions ou de guerres. Les causes  des conflits doivent être recherchées dans l’équilibre général instable qui règne entre puissances capitalistes. Pour comprendre les raisons qui conduisent les États capitalistes à s’engager dans des luttes impérialistes, Luxemburg, Lénine et Hilferding avancent trois explications principales. 

Pour Rosa Luxemburg dans L’Accumulation du capital (1913), la sous-consommation domestique structurelle contraint les capitalistes à se tourner vers le monde non-capitaliste, afin d’écouler leur stock de marchandises invendues et de poursuivre le processus d’accumulation du capital. Il en résulte l’intégration du monde entier dans le système capitaliste. 

« Le capitalisme est la première forme économique douée d’une force de propagande ; il tend à se répandre sur le globe et à détruire toutes les autres formes économiques, n’en supportant aucune autre à côté de lui. Et pourtant il est en même temps la première forme économique incapable de subsister seule, à l’aide de son seul milieu et de son soi nourricier. » (Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital. Contribution à l’explication économique de l’impérialisme, 1913). 

Dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1917), Lénine montre que la concentration du capital entre les mains de quelques grands groupes leur confère un poids décisif sur l’action extérieure de l’État. La concentration s’explique aisément : soumises à une forte concurrence à l’échelle nationale, les entreprises capitalistes ne survivent qu’au prix d’une lutte sélective, les plus puissantes absorbant les plus faibles. Ce processus de concentration accroît progressivement leur poids économique et politique, jusqu’à leur permettre d’infléchir l’orientation extérieure de l’État dans le sens de conquêtes qui servent leurs intérêts. « L’avènement de la grande firme » constitue ainsi, selon cette lecture, le ressort du passage à la phase impérialiste du capitalisme. 

Enfin, dans son livre Le Capital financier (1910), Rudolf Hildering prolonge l’analyse livrée par Marx dans le Capital. Il situe l’origine de l’impérialisme dans le phénomène de « baisse tendancielle du taux de profit ». Ainsi, sous l’effet de la concurrence et de la mécanisation, le rendement du capital se réduit, incitant les capitalistes à rechercher des débouchés au-delà des frontières nationales. Hilferding montre également qu’au sein des économies avancées, la concurrence conduit à la concentration du capital et à la formation de monopoles nationaux.  Le capital financier tend alors à dominer le capital productif et à unifier les fractions dirigeantes autour d’un même impératif : sécuriser et accroître les conditions de valorisation du capital. Cette logique pousse à l’instauration de barrières protectionnistes garantissant des rentes aux grandes entreprises, mais aussi à l’extension de leur activité, soit par la colonisation, soit par des moyens plus indirects, comme l’exportation de capitaux. L’impérialisme apparaît ainsi comme le produit des contradictions du capital, permettant de faire face à l’érosion du taux de profit : l’accumulation, menacée à l’intérieur des frontières, se projette à l’extérieur, au prix d’une intensification des rivalités nationales et des conflits entre puissances. 

​​En dépit de leur ancienneté, les théories classiques de l’impérialisme conservent une capacité explicative pour analyser les ondes longues de l’économie politique internationale. En plaçant au cœur de l’analyse les conflits entre puissances comme expression des contradictions internes du capitalisme, elles ont structuré la pensée critique du XXème siècle. Ces théories seront débattues, contestées et actualisées tout au long du XXème siècle afin d’interpréter les recompositions de l’ordre international. 

II) Le renouveau de l’analyse marxiste de l’impérialisme : les théories de la dépendance 

Les évolutions historiques qui suivent la fin de la seconde guerre mondiale, avec les mouvements décoloniaux de libération nationale, la naissance de la « communauté économique européenne » et le leadership mondial pris par les États-Unis conduisent une deuxième génération de théoricien·nes de l’impérialisme à renouveler la théorie marxiste de l’impérialisme.

Un constat s’impose  : malgré la conquête de l’indépendance politique par les pays anciennement colonisés, la décolonisation ne débouche pas sur le développement autonome de leurs économies. Les capacités productives de ces pays demeurent en effet extrêmement dépendantes des anciennes puissances colonisatrices. Pour rendre compte de la persistance de ces rapports de domination, des intellectuel·les comme André Gunder Frank, Immanuel Wallerstein ou Samir Amin ont développé ce que l’on a appelé les « théories de la dépendance ». Selon ces  penseur·euses, le développement du « centre » (l’Occident) provoque le sous-développement de la périphérie (les « pays du Sud »). Dès lors, les analyses du courant de la rivalité inter-impérialiste qui mettent en avant le rôle de la guerre  dans le capitalisme sont reléguées au second-plan. L’attention se focalise désormais sur les liens économiques qui unissent inégalement le centre et la périphérie, perpétuant notamment la domination des anciennes puissances coloniales. Le concept de violence structurelle désigne dans ce cadre les arrangements institutionnels qui maintiennent en place les inégalités entre les économies dominantes du centre et les économies subordonnées et dépendantes de la périphérie. 

« Pour [André Gunder] Frank, le capitalisme forme un système d’échanges mondiaux basés sur les monopoles et l’exploitation. Une économie devient capitaliste dès lors qu’elle est impliquée dans les échanges capitalistes, mais cette intégration correspond à l’intégration dans une hiérarchie bien définie : le centre concentre les plus-values et les investissements, et installe dans la périphérie une « lumpenbourgeoisie » dont la fonction est de consolider le sous-développement au niveau local. » (Benjamin Bürbaumer, Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme) 

André Gunder Frank met en évidence un double mécanisme : les pays « périphériques » se spécialisent dans la production de biens à faible valeur ajoutée, tandis qu’ils importent des biens à forte valeur ajoutée en provenance du « centre », dans un contexte marqué par des niveaux de production et de consommation relativement faibles. Cette structure des échanges entretient leur sous-développement et consolide la dépendance économique de la « périphérie » à l’égard du « centre ». 

Selon Immanuel Wallerstein, dans cette configuration, l’État joue un rôle central dans la reproduction de la hiérarchie entre les États et des inégalités au niveau mondial. Il confère des avantages concurrentiels aux entreprises nationales, notamment à travers le brevetage, les restrictions aux importations, ou encore les subventions publiques. Les analyses des théoricien·nes de la dépendance permettent ainsi de mieux comprendre l’hégémonie américaine d’après-guerre : entre 1945 et 1970, les États-Unis occupent une position dominante au sein des États capitalistes, leurs firmes réalisant près de 60 % des investissements à l’étranger en 1960. Cette prééminence est fondée sur la centralité du dollar dans les échanges internationaux et la supériorité des capacités de production, puis, à partir des années 1970, sur la financiarisation, le rapatriement des profits réalisés dans la périphérie et les rentes de monopoles protégés par les brevets.

Néanmoins, la pertinence de l’analyse du « développement du sous-développement » est remise en cause. Car si le sous-développement de la périphérie constitue une condition structurelle et nécessaire du développement du centre, comment rendre compte des trajectoires de rattrapage observées dans certains pays ? De plus, les nombreuses interventions militaires et guerres violentes menées par les puissances impérialistes –  au premier chef les États-Unis –  contredisent l’idée d’un effacement du fait militaire. 

III) Le « nouvel impérialisme » dans le capitalisme tardif 

Publié en 2003, dans le contexte de l’invasion de l’Irak par les États-Unis, Le nouvel impérialisme de David Harvey propose un renouvellement de l’analyse de l’impérialisme. Contre les thèses post-impérialistes qui insistent sur la transnationalisation des capitaux et l’effacement relatif de l’État-nation, Harvey réaffirme le rôle central des États et des rivalités de puissance dans le capitalisme mondial.  

L’auteur insiste sur le fait que les périodes d’affaiblissement relatif des puissances impérialistes favorisent le recours à la force. C’est précisément le cas des États-Unis au début des années 2000, après l’éclatement de la bulle internet et déjà dans un contexte de montée en puissance industrielle et financière de la Chine. On observe ainsi une dynamique de remilitarisation dans les pays occidentaux à partir des années 1990, suivie de l’expansion de l’OTAN vers l’Europe de l’Est et des bombardements de l’Irak en 1998, avant l’invasion de 2003, ainsi que les bombardements de la Serbie en 1999 sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU.

C’est dans ce contexte de retour du fait militaire dans la politique extérieure des puissances impérialistes que David Harvey parle de « nouvel impérialisme ». Selon Harvey, l’impérialisme dans le capitalisme tardif résulte de l’articulation de deux logiques : la logique territoriale des États, ancrée dans un espace politique national et mobilisant des ressources économiques, militaires et juridiques, et la logique déterritorialisée de l’accumulation du capital, qui pousse les entreprises à déplacer ou étendre leurs investissements d’un territoire à l’autre. Cette distinction permet notamment de comprendre pourquoi certaines interventions militaires peuvent apparaître irrationnelles à court terme d’un point de vue économique tout en participant au maintien des conditions générales de l’accumulation du capital.

Appliquée à la guerre du Vietnam, l’analyse de Harvey conduit à lire l’intervention américaine comme le produit de l’articulation de ces deux logiques. D’un côté, elle s’inscrit dans une logique territoriale : les États-Unis cherchent à défendre un allié et à contenir l’expansion de régimes proches de l’URSS en Asie du Sud-Est. De l’autre, cette stratégie participe aussi d’une logique d’accumulation, en visant à maintenir la région intégrée à l’économie capitaliste mondiale et ouverte aux processus d’investissement et d’échange.

Cependant, ces deux logiques ne sont pas parfaitement compatibles. L’ampleur des dépenses militaires et le coût humain du conflit ont progressivement fait apparaître une contradiction entre les objectifs géopolitiques poursuivis par l’État américain et les exigences de la reproduction du capital. Pour Harvey, l’épisode illustre ainsi le caractère dialectique de l’impérialisme capitaliste : la logique territoriale de puissance étatique y demeure subordonnée et  partiellement contrainte, par la logique plus large de l’accumulation du capital.

Enfin, pour les théoricien·nes  du « nouvel impérialisme », la guerre d’Irak s’inscrit avant tout dans une lutte pour l’hégémonie, dans un contexte où la prééminence américaine est de plus en plus contestée par d’autres pôles de puissance — l’Europe, la Chine, la Russie et, dans une moindre mesure, le Japon. La question du pétrole, souvent invoquée pour expliquer la guerre d’Irak, doit être comprise dans une perspective  large. L’enjeu ne tient pas seulement à l’exploitation directe des ressources irakiennes, mais au contrôle du Moyen-Orient, où se concentrent une part importante des réserves mondiales. Maîtriser cet espace, c’est à la fois peser sur l’accès global au pétrole et sécuriser ses principales voies de transport et de distribution grâce à une présence militaire durable. Dans cette perspective, l’Irak apparaît comme l’un des points nodaux d’un ensemble plus vaste qui comprend également l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Iran et le Koweït. L’invasion de 2003 peut ainsi être comprise comme une tentative de consolider une position au cœur d’une région dont le contrôle conditionne, en grande partie, l’équilibre de l’économie mondiale. La guerre constitue alors pour l’impérialisme états-unien un instrument d’organisation de l’espace et du temps de l’accumulation.

Conclusion

Les événements récents au Moyen-Orient témoignent d’une chose :  l’impérialisme n’appartient nullement au passé du capitalisme. Depuis le début des années 2000, les États-Unis rencontrent des difficultés croissantes à obtenir l’adhésion des États situés dans leur sphère d’influence. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les agressions les plus récentes, comme au Venezuela ou en Iran. Bien sûr, la lutte pour se saisir de ressources comme le pétrole vénézuélien et iranien est un intérêt économique direct. Mais c’est aussi et peut être surtout, des moyens pour rétablir ou renforcer l’influence états-unienne sur des régions du monde essentielles pour son impérialisme : le continent américain et le Moyen-Orient.

Dans le même temps, l’ascension de la Chine dans la production et le commerce mondial les conduit à intensifier la lutte hégémonique contre la puissance chinoise, dans le but de préserver, à long terme, les conditions de la reproduction du capital américain. Les guerres impérialistes perturbent certes l’économie mondiale à court terme, comme en atteste la hausse des prix du carburant consécutive à l’attaque israélo-américaine de l’Iran et au blocage du détroit d’Ormuz. Mais à plus long terme, les opérations et les invasions militaires visent à renforcer le contrôle de la puissance impérialiste sur le Moyen-Orient et sur ses ressources stratégiques. Dans cette perspective, la maîtrise des points de passage qui assurent la vitesse de valorisation du capital (canal de Panama, passage Nord-Est…) constitue un enjeu décisif de la lutte impérialiste. Le Moyen-Orient apparaît dès lors comme une étape dans la préparation d’une guerre entre les États-Unis et la Chine. En s’attaquant à l’Iran, les États-Unis fragilisent en effet un partenaire commercial majeur de Pékin : la Chine est aujourd’hui le principal acheteur du pétrole iranien, qui représente près de 13,4 % de ses importations par voie maritime de pétrole[1]. Loin d’être un vestige du passé, l’impérialisme le plus brutal continue de structurer les rapports de force entre grandes puissances et réapparaît avec netteté lorsque la position hégémonique des États-Unis est remise en cause. 

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