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22.03.2025 à 10:46

Antoine Moreau. Faire sans faire : de l’art

multitudes

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22.03.2025 à 10:33

Deleuze : une vie philosophique et politique

Querrien Anne

Deleuze, une vie philosophique et politique De nombreux discours dénoncent aujourd’hui une prétendue incapacité de la philosophie de Gilles Deleuze à se traduire en pratiques réellement politiques. Cet article prend le contrepied de ces attaques. Il montre à quel point les écrits et les attitudes développées par le philosophe ont pu irriguer des conceptions et des pratiques alternatives, qui déplacent les repères de ce qui mérite d’être considéré comme politique. Il suggère que ces déplacements restent plus inspirants que jamais dans la situation historique actuelle. Deleuze, a Philosophical and Political Life There is much talk today of the alleged inability of Gilles Deleuze’s philosophy to translate into truly political practices. This article counters these attacks. It shows the extent to which the philosopher’s writings and attitudes have been able to inspire alternative conceptions and practices, displacing the markers of what deserves to be considered political. It suggests that these displacements remain more inspiring than ever in the current historical situation.

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Texte intégral (5547 mots)

Contrairement à ce que racontent ses détracteurs, Deleuze n’a pas attendu sa rencontre avec Guattari et Mai 68 pour manifester ironiquement des opinions politiques bien tranchées1. Un inédit de 1950, reproduit dans Lîle déserte, le montre étrillant Robinson Crusoé et Vendredi : d’après lui, la vision du monde de Robinson est typiquement bourgeoise, car il reconstruit la vie sur l’île à partir des choses déjà possédées sur le bateau, au lieu de partir à la découverte du monde de l’île. Quant à Vendredi il parait bien docile au travail, il ferait mieux de manger Robinson ! À l’adresse de ceux qui lui reprocheront son insistance sur la création car ils croient qu’elle ne peut être le fait que de Dieu, il déclare « Les dieux meurent de rire en en entendant un dire qu’il est le seul2 ». La création par différenciation est le fait de tout ce qui est vivant. Dans ce vivant les œuvres humaines ont leur part, bien petite à côté du jeu de la nature dans les plantes, les animaux et même les minéraux.

Sa thèse, Différence et répétition, est parue à l’automne 68, mais a évidemment été écrite auparavant. Or pour une militante comme moi, engagée dans le mouvement syndical puis politique étudiant depuis 1963, elle a fourni la matière intellectuelle indispensable pour comprendre les impasses politiques dans lesquelles nous nous débattions. Dès la fin mai 68 et surtout à partir de la mi-juin et de l’interdiction des mouvements de jeunesse par le gouvernement, l’élan créatif qu’avait développé le mouvement s’est tari et les interprétations productrices d’impuissance ont fleuri. L’interdiction par le gouvernement du tabac, de l’essence, et des rassemblements de plus de trois personnes, a eu raison des manifestations joyeuses du mois de mai. Une nouvelle interprétation du mouvement s’est faite jour selon laquelle il ne s’était jamais agi que de provocation et de répression, et non d’un désir de changer le monde. Pourtant les murs de mai s’étaient couverts d’énoncés désignant ce projet sans contestation possible. L’autogestion avait été mise à l’ordre du jour dans les usines occupées, par des travailleurs minoritaires sans doute mais très écoutés. À l’automne la plupart des théoriciens connus ont fourni leur vision a posteriori, en rabattant sur leurs coordonnées traditionnelles l’ouverture subjective à laquelle on venait d’assister. Deleuze était un des rares enseignants à avoir pénétré dans les facultés occupées pendant le mouvement, comme le note son biographe, François Dosse3. Il ne s’est pas exprimé publiquement à l’époque. À l’opposé de cette réserve, certains militants incapables d’accepter leur défaite provisoire rêvaient de résistance militaire et même de « guerre civile ». Il était évident que le rapport de force venait de tourner et rendait monstrueux un tel mot d’ordre, choisi par quelques anciens leaders du mouvement. Trouver les moyens de penser autrement était impératif pour échapper aux passions tristes, aux tentations de violence, à la drogue. En attendant, Guattari avait mis en place avec ses amis des séances d’analyse collective des trajectoires qui les avait amenés à ce désir de révolution.

Il y avait à l’époque une librairie au quartier latin nommée La joie de lire, possédée par François Maspéro, où on trouvait tous les livres de gauche. J’y suis donc allée chercher de quoi penser le mouvement à l’écart des mises en scène de la défaite proposées par les trotskystes, les maoïstes et autres penseurs en catégories prédéterminées. Sur la table des nouveautés philosophiques et théoriques j’ai choisi Différence et Répétition, après avoir feuilleté une bonne douzaine d’ouvrages de circonstance. La table des matières, les pages lues au hasard, faisaient anticiper un grand chamboulement de la pensée. Un chamboulement malheureusement limité chez moi par la pratique professionnelle de la sociologie plutôt que de la philosophie, et par la poursuite d’activités militantes diverses. Mais la pratique professionnelle de la philosophie produit manifestement d’autres limites.

Mes années de militantisme étudiant, syndical puis politique, m’avaient conduite à une forte remise en cause de la représentation, qui est à la base de toutes les formes de démocratie contemporaine, et j’étais intéressée par l’écho de cette remise en cause dans le livre de Deleuze. Le domaine politique de la démocratie représentative est fortement différent de celui de la littérature ou de la philosophie dans lequel Deleuze analyse cette forme de pensée particulière. Cependant, comme le dit Deleuze (DR, p. 387), « ce qui est manqué dans la représentation, c’est le sens collectif de l’être, le jeu de la différence individuelle au sein de ce collectif ». Tous les membres de l’organisation collective sont considérés comme semblables et porteurs des mêmes décisions, capables des mêmes performances, membres du même « on ». La doctrine élaborée par ceux qui estiment être les chefs de l’organisation ou du groupe ne souffre aucune dissonance. Or il y a toujours de la différence entre les unes et les autres. Une autre pratique possible de la démocratie est nécessaire qui fabrique des synthèses temporaires au jour le jour, ce qu’on a connu dans les assemblées générales du mois de mai de manière exceptionnelle. Sans faire l’objet d’une étude détaillée, cette forme de démocratie ouverte aux minorités, fonctionnant en réseau et non centralement, est défendue par Deleuze tout au long de ses livres. Un réseau qu’il appellera avec Guattari rhizome, et dont la forme lui est amèrement reprochée par Badiou, sous le pseudonyme de Georges Peyrone, sous le titre Le fascisme de la pomme de terre 4. Il ne semble pas pourtant que les États nazis et fascistes, de Hitler et Mussolini, aient été particulièrement décentralisés !

Dès ses premiers écrits, Deleuze témoigne d’une aversion particulièrement marquée pour le centralisme et le totalitarisme qui, sous la houlette marxiste, ont caractérisé toutes les organisations de gauche. Il note dans le texte Instincts et institutions, publié en 1955, que « toute expérience individuelle suppose la préexistence d’un milieu dans lequel est menée l’expérience, milieu spécifique ou milieu institutionnel5 » et il conseillera d’aborder les problèmes par le milieu, dans leur mouvement, dans les tendances qui tracent leurs différences. L’être est la différence, ni l’un, ni le multiple. La différence est entre les tendances qui traversent la chose, pas entre les choses elles-mêmes, et cette différence est plus que la contradiction chère à la dialectique hégélienne. La contradiction rend en fait le deuxième terme qui s’oppose dépendant du premier, ce n’est pas une réelle différence. La virtualité qui se réalise est en même temps ce qui se différencie, ce qui donne des séries divergentes d’évolution, et non des prises en miroir dans la contradiction. Ce qu’on observe dans la nature comme dans l’histoire. La virtualité est la vie dans la multiplicité de ses formes réalisées, et possibles. La durée est virtualité. Le temps est l’affirmation d’une virtualité qui se réalise, et qui donc invente, produit du nouveau, souci de la production de nouveau, que Badiou reproche à Deleuze alors que c’est le mouvement de la vie. L’intuition est la jouissance de la différence, la méthode pour la découvrir, pour apprécier degrés et nuances, sortir de l’abstraction. Le concept fait coexister degrés et nuances dans une proposition. Ce qui se différencie est d’abord ce qui diffère d’avec soi, ce qui réalise le virtuel. La différence est encore une répétition et la répétition est déjà une différence. La pensée s’appuie sur les courbes mathématiques pour imaginer cet univers en « variation continue ». Une variation continue à laquelle il faut se rendre sensible dans la vie quotidienne, au lieu de tout ramener au même et à l’ennui. « Jamais une chose n’a un seul sens. Chaque chose a plusieurs sens qui expriment les forces et le devenir des forces qui agissent en elle. Bien plus, il n’y a pas de “chose”, mais seulement des interprétations, et la pluralité des sens6

La pensée moderne procède de la faillite de la représentation, de la défaillance du principe d’identité, de la découverte des forces qui agissent sous la représentation de l’identique, et le déforment, prises dans le jeu inconscient de la différence et de la répétition. Sartre déjà contestait l’ordre de la représentation qui place le philosophe dans la proximité des tenants du pouvoir, de voir, de dire et de faire. D’après Deleuze il faisait comme lui de l’écrivain un homme comme les autres qui s’adresse aux autres du point de vue de leur liberté, et qui quitte l’ère du jugement qui a caractérisé jusque-là la pensée. La critique du jugement, comme posture intellectuelle et politique exigée par Artaud, parcourt toute l’œuvre de Deleuze. Ses cours ouverts fonctionnaient en assemblées générales, ouverts aux associations d’idées ; à la suite d’une objection, ou d’une suggestion, il pratiquait la reprise, accueillant la parole de l’autre dans son propre développement.

Deleuze proposait à chacun et chacune de se mettre en mouvement, de faire œuvre, peut-être par les canaux universitaires des thèses, mais surtout dans la diversité des pratiques professionnelles de celles et ceux qui venaient se brancher sur son enseignement. Il s’agissait de substituer des signes directs aux représentations médiates, d’inventer des vibrations, des rotations, des danses qui atteignent directement l’esprit7. On comprend que ce soit dans les arts visuels que ce soit le plus directement diffusée cette pensée, ce qui n’a pas manqué aussi de susciter des critiques sociologiques, vu la précarité sociale de ce secteur d’activité8. Deleuze n’était plus là pour commenter ce développement.

Comme il le souligne dans Différence et répétition (p. 74), le malheur des représentants c’est de parler à la place des autres, pour eux, en modifiant ce qu’ils auraient dit, pour le faire coïncider avec la ligne dominante. Représenter, c’est aussi négliger volontairement la conscience sensible, et se rendre insensible à la répétition de la différence en sous-main. Dans le mouvement politique, c’est le problème du leader qui se coupe des sensibilités qu’il a réunies, et doit forcer à obéir à une pseudo unanimité. Certes plus on néglige les sensibilités concrètes derrière les mots d’ordre éprouvés et plus « on ratisse large ». Mais plus aussi on a besoin de répression, pour contenir ensemble et neutraliser l’effet des divergences réelles, des différences allant se répétant. Dans la débâcle des mouvements de gauche européens de ces dernières années, une tentative de rassemblement des troupes s’est faite par opposition à l’ennemi déclaré et traditionnel : le capitalisme. Il est certain que la politique deleuzienne est aux antipodes d’une telle démarche. Elle consiste au contraire à repérer les lignes de fuite, les points de fracture, à partir desquels pourront se construire d’autres histoires. Deleuze propose dans Différence et répétition (p. 78) une petite tactique subversive face aux représentations courantes : déformer chaque représentation en dissociant les points de vue de l’objet et du sujet, en supprimant leur identité de perspective – un travail très proche de celui que nous faisions avec Manuel Castells à Nanterre en sociologie en 1968. La déformation différenciante ne s’élabore pas dans l’antagonisme.

L’énoncé favori du représentant patenté, qui ne représente réellement que lui-même, est de la forme « tout le monde convient que…, personne ne peut nier que… », dit Deleuze dans Différence et répétition (p. 179). C’est l’énoncé faussement démocratique, qui en appelle au bon sens et au sens commun, pour inviter à la réaction et à la conservation. Il ne peut pas y avoir d’énoncé nouveau de type unanimiste. L’unanimité est un signe de totalitarisme, et demande d’abaisser le propos vers les contenus les moins élaborés, avec le risque que ce soit les plus violents à l’égard des dissidents, ravalés au rang d’ennemis par rapport auxquels il convient de se défendre. La violence sous-jacente à la situation se diffuse à chacun des membres du groupe ou de l’organisation, et le convoque à s’identifier comme sujet de l’action ou l’énoncé proposé, à développer pour elle ou lui-même les énoncés du type « je conçois, je juge, j’imagine, je me souviens, je perçois » (Différence et répétition, p. 180) par lesquels il ou elle développe son identité, sa similitude avec les autres, et son évaluation réconfortante de la situation. Le suivi de la représentation et de ses effets au cœur du groupe n’est que peu accompagné, dans Différence et répétition, de conseils tactiques comme ceux mentionnés ci-dessus. On perçoit intuitivement que la capacité à suivre des lignes de fuite efficaces dans des situations concrètes d’exclusion, de migrants par exemple, ou d’expression de racisme ou de discrimination, est plus ou moins développée selon les milieux dans lesquels se déroule l’action, le fascisme désignant les cas où cette capacité n’existe plus.

Dans Différence et répétition (p. 269), Deleuze en appelle à la « faculté de sociabilité », la puissance sociale de la différence, « la colère de l’Idée sociale », qui brise l’unité du sens commun fétiche de la représentation, et qui réalise la révolution. « La révolution ne passe nullement par le négatif », car le négatif est le corps objectif du faux-problème, en miroir de ce qu’il convient d’abandonner. Le négatif entrave l’exercice de la faculté de sociabilité, la condamne à la réaction. La révolution n’est pas terminée avec nos échecs et nos erreurs de pensée, elle reste un problème à venir qui exige notre sortie des cadres de la représentation. C’est la multiplicité sociale dans son entière composition qui détermine la sociabilité comme faculté ; elle n’a pas de visage défini une fois pour toutes, pas de classe sociale privilégiée. Il s’agit d’un « bouleversement des sociétés par la liberté (p. 250). Il ne s’agit pas de construire une alternative qui reproduirait les catégories de l’identité dominante, de construire une « gouvernance » ou le programme d’un gouvernement à venir. Il s’agit d’installer partout des lieux de partage des sensibilités, d’écoute des mots avant ou au-delà du langage, de tracé des lignes de fuite, d’expérimenter des moments de vie commune. Tout ceci peut se faire dans des lieux ordinaires, et a été expérimenté quelque peu depuis 1968 et dans des petits groupes révolutionnaires auparavant.

L’attitude politique que préconise Deleuze est l’apprentissage des signes et le diagnostic du devenir sous-jacent tels qu’il les lit dans l’œuvre littéraire de Proust et dans certaines œuvres contemporaines. La répétition des signes est ouverture sur l’infini et la transformation. Par l’apprentissage le sujet se décentre et se met en mouvement, se découvre différent, et se forme à affronter de nouvelles situations. L’apprentissage n’est pas appartenance ou participation, mais insertion dans de nouveaux agencements, développement d’une capacité d’observation et de description. L’attitude apprenante permet à la singularité de chacun de se déployer dans l’organisation collective, lorsqu’elle s’accompagne d’une volonté de transmission sans domination ni imitation, lorsqu’elle prend en charge la poursuite de l’interaction entre chacun et le milieu support. La spécificité de la trajectoire de chacun devient pertinente pour le groupe, au lieu d’avoir à être ignorée comme dans les mouvements politiques traditionnels. Ceci entraine une nouvelle position de l’intellectuel, explicitée par Foucault et reprise par Deleuze : l’intellectuel n’intervient plus comme représentant de l’universel, de l’intérêt général, mais par les compétences spécifiques qu’il est capable de mettre au service du mouvement.

Deleuze a fortement conscience du caractère minoritaire de sa position, liée à une pratique professionnelle très minoritaire, celle de professeur de philosophie et de producteur de textes, à laquelle il est fait appel quelquefois cependant pour prendre position, comme le montrent les interventions rappelées dans Lîle déserte et dans Deux régimes de fous. Il ne s’agit pas d’une minorité idéologique, liée à une tendance bien précise sur l’éventail des positions politiques possibles, même si cela peut être présenté ainsi par des journalistes, mais plutôt de l’activation de réseaux d’amitié et d’amour, comme il le dit à Jeannette Colombel qui lui demande si sa philosophie peut contribuer à une pratique révolutionnaire, pour La quinzaine littéraire en 1969. « D’abord il y a des rapports d’amitié ou d’amour qui n’attendent pas la révolution, qui ne la préfigurent pas, bien qu’ils soient révolutionnaires pour leur compte… Le problème actuel de la révolution, d’une révolution sans bureaucratie, ce serait celui des nouveaux rapports sociaux où entrent les singularités, minorités actives, dans l’espace nomade, sans propriété ni enclos9 ».

Peter Hallward10 souligne que Deleuze a tendance à nous emmener au-delà du monde connu, mais n’est-ce pas indispensable à une pensée révolutionnaire, dont les réalisations se feront dans l’actualisation du virtuel ? Si ce virtuel est interdit de pensée pour cause de réalisme obligatoire, adieu le désir révolutionnaire, et bonjour la conservation et la résignation, comme on l’a vu après 68. Le virtuel de Deleuze se pense d’ailleurs à partir des tendances observées dans le réel par une philosophie éprise de liberté et de création, de production du nouveau et non de reproduction de l’existant. Ces tendances sont portées par l’hétérogénéité du milieu dans lequel se développe l’action, et c’est cette hétérogénéité qu’il convient de lire dans ses différences, sans les rabattre sur une représentation assise seulement sur ses contradictions. C’est l’hétérogénéité qui fera apparaître d’autres lignes de fuite possibles. L’apprentissage doit donc consister à découvrir tous les points de vue présents dans une situation, au lieu de la ramener au point de vue dominant, comme dans la perspective classique. Deleuze propose de se hisser au-dessus de la situation pour poser le problème, se livrer à une expérience de pensée en empruntant d’autres positions subjectives, et proposer une expérimentation. Exercice difficile mais utile dans la démocratie d’assemblée et dans la gestion des collectifs égalitaires, qui sont apparus surtout en milieu rural11.

La situation politique post 68 n’a guère donné ce genre d’opportunités. Cependant les réseaux d’amitié créés à l’époque ont fait entrevoir régulièrement des tentatives de création de nouveaux rapports sociaux. Aussi ai-je été très étonnée de lire plusieurs fois dans Deux régimes de fous des énoncés du type : « Avec une autoroute vous n’enfermez pas les gens, mais vous multipliez les moyens de contrôle. C’est cela notre avenir 12 » ou encore « L’horreur d’Auschwitz, l’horreur du goulag, viennent de ce qu’ils ne se confondent pas et prennent toute leur place dans une série où il y a aussi Hiroshima, l’état du tiers monde, l’avenir qu’on nous prépare13 » De même dans le cours de 1986 sur Foucault, on trouve le sombre présage d’une accumulation des holocaustes au XXIe siècle. Ou encore, plus près de notre réalité actuelle : « L’entente mondiale des États, l’organisation d’une police et d’une juridiction mondiales, telles qu’elles se préparent, débouchent nécessairement sur une extension où de plus en plus de gens seront assimilés à des terroristes virtuels. On se trouve dans une situation analogue à celle de l’Espagne, lorsque l’Espagne servit de laboratoire et d’expérimentation pour un avenir plus terrible encore. Aujourd’hui c’est l’État d’Israël qui mène l’expérimentation. Il fixe un modèle d’expérimentation qui sera adapté dans d’autres pays14. »

Ces diagnostics semblent confirmés mais m’ont choquée ; pour une ex-militante, le fait qu’ils ne soient pas accompagnés par une réflexion sur des possibilités alternatives n’est pas signe d’indifférence politique, mais de résignation minoritaire, encore que le dernier extrait vienne d’un article du Monde dans lequel Deleuze tente d’attirer l’attention sur le sort mortel fait aux Palestiniens, auxquels il s’intéresse grâce à son amitié avec Elias Sanbar, qui fondera quelques années plus tard, en 1981, la Revue détudes palestiniennes. Mais Deleuze se rend compte que le statut de l’intellectuel dans la société a changé. Sartre était le dernier intellectuel qui intervenait au nom du Beau, du Vrai, du Juste, des grandes valeurs reconnues par tout le monde. Foucault a voulu mettre en lumière ce qui était imperceptible dans le pourtant visible. Deleuze s’occupe de produire de nouveaux énoncés et fait référence à de grands producteurs d’énoncés politiques : Lénine, Mai 68, Hitler. Le caractère de nouveauté prime donc sur celui d’orientation politique. Victor Klemperer qui a étudié la langue nazie estimait qu’elle était faite au contraire de morceaux anciens amalgamés avec une apparence de nouveauté15. D’après Deleuze, au Groupe d’Information sur les Prisons, Foucault a passé la main à Serge Livrozet et au comité d’action des prisonniers, car il pensait que l’action du GIP n’avait finalement rien changé pour les prisonniers, mais Deleuze estime que grâce à cette action des énoncés publics tenus par des prisonniers ou des ex-prisonniers sont devenus possibles16. Le principal souci politique de Deleuze est en effet que les personnes concernées puissent s’exprimer elles-mêmes sur le sort qui leur est fait. Cinquante ans plus tard, cette possibilité pour des prisonniers semble avoir disparu, en particulier quand on compare la France aux Pays-Bas et à la Suède. Le diagnostic souriant semble le plus difficile à voir se confirmer sur le long terme.

Mais revenons à ce qui nous motive chez Deleuze. À la différence de ses détracteurs Deleuze n’a pas besoin de donner une essence unique au virtuel qui tend la situation. Fait de tendances qui se composent et qui donnent l’équivalent d’un poids, ou servant de centre de gravité à l’ensemble, son virtuel est tout à fait matériel. Ce virtuel s’apparente à la vie comme phénomène général décliné dans toutes ses dimensions concrètes, ses formes tellement différenciées, dans tous les processus de création qui la produisent.

« Une vie est partout, dans tous les moments que traverse tel ou tel sujet vivant et que meurent tels objets vécus : vie immanente emportant les évènements ou singularités qui ne font que s’actualiser dans les sujets et les objets17. »

1Cet article a été écrit à l’intention d’un livre collectif à paraître en grec sous la direction de Constantin Boundas et Harris Papaharalambous. Il s’agit d’examiner le rapport de Gilles Deleuze à la politique.

2Gilles Deleuze, Lîle déserte. Textes et entretiens 1953-1974, édition préparée par David Lapoujade, Paris, Minuit, 2002, p. 267, reprise de la notice « À quoi reconnait-on le structuralisme ? » in François Chatelet (ed), Histoire de la philosophie, tome VIII, le Vingtième siècle, Paris, Hachette, p. 299-335.

3François Dosse, « Les engagements politiques de Gilles Deleuze », Cités, 2009-4.

4Les pommes de terre poussent en effet sur les tiges souterraines de la plante, appelées rhizomes.

5Gilles Deleuze, Lîle déserte, op. cit., p. 24.

6Cf. Cahiers de Royaumont, VI, « Nietzsche », Éditions de Minuit, 1967.

7Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1968, p. 16.

8Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

9Gilles Deleuze, Lîle déserte, op. cit., p. 201.

10Peter Hallward, Out of this world, Deleuze and the philosophy of creation, London, Verso 2006.

11Ecorev, « Terres en luttes », no 55, 2024.

12Gilles Deleuze, Deux régimes de fous, Paris, Minuit, 2003, p. 300.

13Gilles Deleuze, Deux régimes de fous, op. cit., p. 298.

14Le Monde, 7 avril 1978 et Deux régimes de fous, op. cit., p. 148.

15Cf. Lionel Ruffel, Trois éveils, Paris, Éditions Corti, 2024.

16Deux régimes de fous, op. cit., p. 261.

17Philosophie no 47, septembre 1995, dans Deux régimes de fous, op. cit., 2003.

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22.03.2025 à 10:32

Cosmo-esthétique et cosmopolitique indigène À partir du cas yanomami

multitudes

Si l’anthropologie est la philosophie avec les gens au dedans1, alors la philosophie peut travailler ses concepts en apprenant auprès de l’anthropologie. Dans cet article, je vais proposer quelques pistes inchoatives pour penser une cosmo-esthétique indigène en m’appuyant sur les paroles du chaman yanomami Davi Kopenawa2. En réalité, mon point de départ est une remarque … Continuer la lecture de Cosmo-esthétique et cosmopolitique indigène À partir du cas yanomami →

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Si l’anthropologie est la philosophie avec les gens au dedans1, alors la philosophie peut travailler ses concepts en apprenant auprès de l’anthropologie. Dans cet article, je vais proposer quelques pistes inchoatives pour penser une cosmo-esthétique indigène en m’appuyant sur les paroles du chaman yanomami Davi Kopenawa2. En réalité, mon point de départ est une remarque de Darcy Ribeiro rapportée par Sergio Cohn à Ailton Krenak sur le désir de beauté des Amérindiens dans leur vie quotidienne3. Krenak établit alors un lien d’appartenance essentielle entre les cultures des peuples amérindiens et la création de beauté dans les gestes les plus quotidiens, comme dans une petite plume de coiffe d’enfant, dans une boîte en bambou contenant de l’eau, ou encore, lors des cérémonies, dans les danses et chants des participants. Je commence donc par retenir le souci indigène de la beauté. Pour avancer ma proposition de « cosmo-esthétique » indigène à partir du cas yanomami, je soutiendrai d’abord que ce souci est une certaine disposition de l’aisthesis, du sentir, à l’égard du cosmos, ici entendu comme la « terre-forêt » des Yanomami (urihi a dans leur langue) : une certaine sensibilité à la beauté de la forêt. Pour explorer cette piste, je procèderai en deux temps. Ainsi, dans un premier temps, je m’attacherai à étudier certains aspects de la cosmo-esthétique yanomami en analysant les expériences chamaniques narrées par Kopenawa. Puis, dans un second temps, je verrai en quoi cette cosmo-esthétique est indissociable d’une cosmo-politique comprise comme défense de la forêt et recherche d’alliés, parmi les autres habitants de la forêt et les Blancs, pour conduire cette défense.

La cosmo-esthétique comme expérience chamanique de la Forêt

Je propose de distinguer deux sens indissociables de la cosmo-esthétique yanomami : premièrement, il s’agit d’une aisthesis, d’un sentir qui expérimente la puissance des êtres de la forêt ; deuxièmement, il s’agit d’une pratique quotidienne de la beauté, qui se manifeste dans les rituels, ornements et chants, et qui opère par une imitation des puissances que l’on cherche à capter. De manière plus générale et plus englobante, la cosmo-esthétique est une expérience de la forêt qui consiste à être sensible à sa beauté. Pour analyser le premier sens que je donne ici à la cosmo-esthétique, il faut revenir à la description par Davi Kopenawa de son expérience chamanique d’inhalation de la poudre hallucinogène yãkoana4.

Pour commencer, il faut rappeler que le chaman est, dans la société yanomami, celui qui occupe la position d’un savoir d’initié : son savoir (reposant sur la maîtrise de l’expérience répétée de perception transformée) n’est pas accessible aux gens « ordinaires », les « profanes ». Il incarne l’idée de cosmo-esthétique de deux manières : premièrement, il est l’expérimentation d’une autre aisthesis, qui est une manière d’être affecté par des êtres-autres (autres-qu’humains) ; deuxièmement, la présentation de ces êtres-autres, les « esprits » chamaniques, prend une tournure esthétique fondamentale au sens d’une expérience de la beauté la plus étincelante. 

La description de l’expérience chamanique des « esprits » chamaniques se trouve dans la première partie de la Chute du ciel intitulée « Devenir autre ». Ce titre désigne le processus d’initiation par lequel Davi Kopenawa est devenu chaman, mais il peut aussi précisément s’appliquer à l’expérience chamanique de « devenir-autre » de la perception et de l’aisthesis : il s’agit de « mourir » à la vision ordinaire et d’expérimenter un état autre et d’accéder à une forme supérieure de la vision pour voir les « esprits ». Ce voir supérieur est, tout aussi bien, une plongée dans le mythe5. Ainsi que le dit Lévi-Strauss, le mythe est une « histoire du temps où les hommes et les animaux n’étaient pas encore distincts6 ». Le temps du mythe est un passé absolu, un passé qui n’a jamais été présent. Le chaman, sous l’effet de la yãkoana, voit les xapiripë, terme qui est traduit par « esprits » chamaniques et qui désigne, dans la cosmologie yanomami, l’utupë, ou l’image (non-iconique), l’essence véritable des êtres de la forêt et, en même temps, les images de l’humanité archaïque du passé mythique dont les membres portent le nom d’animaux et dont la métamorphose a engendré les animaux actuels et empiriques de la forêt (ceux qui peuvent être, pour les Yanomami, du gibier).

Pour reprendre l’analyse de Viveiros de Castro sur « l’ontologie des esprits amazoniens », ce qu’expérimente le chaman, en faisant descendre les esprits, c’est une remontée vers le stade virtuel antérieur aux actualisations qui distribuent les différences finies et externes des espèces, remontée qui lui permet de faire l’expérience d’une différence infinie interne à lui-même. Viveiros de Castro, pour illustrer l’idée qu’il ne s’agit pas ici d’une indifférenciation entre humanité et animalité, donne l’exemple (habituel chez lui, mais pas spécialement mis en avant par Kopenawa) du jaguar mythique :

« La question de savoir si, par exemple, le jaguar mythique est un bloc d’affects humains sous la forme d’un jaguar ou un bloc d’affects félins sous la forme d’un humain est rigoureusement indécidable, étant donné que la métamorphose mythique est un “événement” ou un “devenir” hétérogène (une superposition dense d’états) et non un “processus” de “changement” (une vaste transposition d’états homogènes7). »

Dans la démarche qui est la nôtre, il s’agit du premier sens de la cosmo-esthétique : l’expérimentation d’un devenir-autre-que-soi dans le sentir. Le terme « cosmo-esthétique » se justifie par le fait que le chaman expérimente une aisthesis qui fait sentir les états d’autres êtres qui peuplent le cosmos de la terre-forêt : en ce sens, il est habitant de la forêt au sens fort d’être habité par elle. Mais, au-delà de ce premier sens de la cosmo-esthétique, il faut revenir à la description des xapiri pour voir en quoi l’expérience chamanique est aussi une expérience esthétique au sens de rencontre de la beauté des êtres de la forêt.

Davi Kopenawa, en s’adressant à Bruce Albert dans le préambule de leur livre, rapporte le désir de ce dernier de connaître les xapiri, en disant que le terme utilisé par les Blancs pour les nommer est « esprits ». Ce terme, admet-il, est un produit du « langage mélangé 8» qu’il a bricolé pour s’adresser aux Blancs : en réalité, la description qui en est faite est celle d’humanoïdes minuscules ornés de parures et de peintures corporelles extrêmement lumineuses et colorées. Le chaman, suite à une longue initiation ascétique, devient capable de faire descendre ou d’appeler à lui les esprits qui se présentent à lui dans une danse. La description qu’en donne Kopenawa est celle d’une saisissante expérience esthétique qui mobilise la vision, mais aussi l’odorat, l’ouïe et le goût. Les xapiri sont des corps propres, non souillés par la consommation de viande de gibier, et sont recouverts de peinture corporelle rouge (de la teinture de rocou) et ornés de noir luisant. Leur déplacement s’effectue à grande vitesse sur des miroirs brillants, qui sont des surfaces qui ne reflètent que la lumière. Dans le vol de leur déplacement, ils dégagent un parfum savoureux et enivrant. Leur constitution corporelle est tellement délicate que même leurs pets embaument. Leurs chants sont magnifiques, et sont appris auprès des arbres. L’ancêtre mythique du merle est l’inventeur des chants entonnés dans les fêtes intercommunautaires reahu 9.

En arrivant auprès de leur « père », le chaman qui les a convoqués, ils évoquent les lieux d’où ils viennent, les eaux d’une rivière sucrée, et les forêts sans maladies où ils se repaissent de nourritures inconnues. Toutes ces descriptions suggèrent un état superlatif du corps : les xapiripë sont des corps humains moins les vicissitudes et les imperfections de l’état ordinaire du corps. Le corps des xapiripë, précise Kopenawa dans le film A Queda do céu, est solide et résistant comme un rocher10. Arraché à la fragilité constitutive des corps humains ordinaires, à la possibilité de tomber malade, le corps des xapiripë est, pour finir, immortel. Corps qui échappe aux déterminations normales du corps, il est, comme le dit Viveiros de Castro, à la fois moins qu’un corps car comparable à de la poussière, et plus qu’un corps car capable de métamorphoses11.

L’expérience de la beauté est centrale dans la séance chamanique de « descente » des esprits. Ainsi, le chaman doit se faire « maison des esprits », c’est-à-dire leur aménager un lieu accueillant, qui leur convienne et leur soit agréable. Pour cela, le chaman, qui est leur « père », doit imiter l’état supérieur de leur corps : il doit s’imposer une diète ascétique, comportant des restrictions sexuelles et alimentaires. Mais il doit aussi, et c’est au fond la même chose, se préoccuper de la beauté des lieux d’accueil12. Pour appeler les esprits en grand nombre, le jeune chaman doit compter sur l’aide des anciens qui l’initient et qui dépêchent les esprits du coq de roche, de la colombe et de l’oiseau tãrakoma en émissaires auprès des autres. Ceux-ci convient leurs congénères en leur vantant la beauté des lieux. L’initiation chamanique est ainsi un processus éthico-esthétique : pour appeler les esprits, il faut devenir semblable à eux, pour en être le « père », c’est-à-dire tendre à se purifier pour devenir de plus en plus beau.

L’expérience de la beauté est aussi notable dans le fait que Kopenawa énonce avoir lui-même des préférences dans son rapport aux esprits. Ainsi, le chant des esprits cassique ayokorari l’émerveille, et il considère ces esprits comme « les plus beaux » et distincts par là de tous les autres. Son désir est de porter sans cesse « leur chemin dans [sa] pensée13 ». Si l’expérience esthétique comprise comme joie suscitée par la beauté des êtres et événements perçus est essentielle dans le devenir-autre du chaman, il faut ajouter en complément que l’expérience de la laideur est répulsive. Ainsi, dans son premier contact de jeunesse avec les napëpë [étrangers, ennemis, par extension les « Blancs »], Kopenawa a-t-il été effrayé par leur laideur. Cette laideur pressentie comme annonciatrice de malheurs pour la forêt et ses habitants a été confirmée par la suite : les invasions d’orpailleurs ont, non seulement provoqué de mortelles épidémies, mais, en plus, ont souillé les rivières et avili la beauté de la forêt.

Pour compléter l’analyse de la cosmo-esthétique yanomami, il peut être intéressant, dans une inspiration « contre-anthropologique14 », d’envisager, à l’inverse, la manière dont Kopenawa conçoit la cosmo-esthétique des napëpë : cette analyse est déployée dans le chapitre où Kopenawa définit les Blancs par leur « amour de la marchandise », amour à prendre en un sens charnel car il dit que les marchandises sont pour eux des fiancées. Il ajoute que l’euphorie qu’elles provoquent chez eux finit par obscurcir tout le reste dans leur esprit15. Cet obscurcissement peut être compris comme une cosmo-esthétique négative : on y lit, en creux, l’absence de considération pour la multiplicité des êtres qui peuplent la « terre-forêt ». Dans le film déjà cité plus haut, Kopenawa, parlant de ces Blancs qui, avides de marchandises, détruisent la forêt comme des insectes qui mangent des feuilles, dit qu’ils n’ont aucune considération pour la forêt. Avoir une pensée obscurcie, c’est n’avoir aucune considération pour la forêt sentie et vécue comme multiplicité infinie d’êtres qui l’habitent : c’est une expérience appauvrie du cosmos. Ce que j’appelle ici cosmo-esthétique négative des napëpë rejoint le diagnostic que Baptiste Morizot fait de la « crise de la sensibilité » :

« Par “crise de la sensibilité”, j’entends un appauvrissement de ce que nous pouvons sentir, percevoir, comprendre, et tisser comme relations à l’égard du vivant. Une réduction de la gamme d’affects, de percepts, de concepts et de pratiques nous reliant à lui16. »

Cette crise, Morizot l’envisage à travers la notion forgée par l’écrivain et lépidoptériste Robert Pyle d’« extinction d’expérience de la nature », notion qui désigne une perte de relations affectives et perceptives au vivant dans la vie quotidienne. L’exemple qui illustre cet appauvrissement de l’aisthesis est donné par une étude récente montrant qu’un enfant nord-américain entre 4 et 10 ans est capable d’aisément reconnaître plus de mille logos de marques, mais demeure incapable d’identifier les feuilles de dix arbres de sa région17. Cet exemple illustre ad nauseam la pensée contre-anthropologique de Kopenawa : ce à quoi sont sensibles les Blancs, ce qui affecte leur aisthesis, c’est le monde de la marchandise.

La cosmo-esthétique yanomami, comprise comme expérience chamanique d’un sentir-autre et comme souci collectif pour la beauté (par imitation de la beauté et de la puissance des êtres de la forêt), se prolonge en politique de la forêt envisagée comme cosmos de multiples habitants : Davi Kopenawa, en tant que chaman chargé de soigner les siens et de retenir la chute du ciel (selon le mythe yanomami de fin du monde), est entré en politique pour défendre la forêt et ses habitants.

La cosmopolitique comme défense de la Forêt

Sa politique est fondée sur sa cosmo-esthétique et sur la pratique yanomami de l’habiter : si la cosmo-esthétique est puissance d’être affecté par la multiplicité des êtres et agences de la forêt, alors la cosmo-politique indigène est une politique de représentation de cette multiplicité auprès de la société englobante, c’est-à-dire, dans ce cas, de la société nationale brésilienne. Son mot d’ordre fondamental est donc « défendre la forêt », mot d’ordre que l’on peut comprendre de la façon suivante : défendre les habitants de la forêt dans leur multiplicité, et, pour cela, défendre la spécificité des Yanomami en leur accordant une autonomie sur un territoire « démarqué ». La cosmo-politique indigène est donc indissociablement une cosmo-esthétique si l’on prend en compte le fait que, pour Kopenawa, les anciens de son peuple « considéraient simplement que la forêt était belle et qu’elle devait continuer ainsi pour toujours18 ». Cette cosmo-politique ne peut manquer de rencontrer l’autre sens du cosmopolitisme, celui hérité des Lumières : l’exigence d’une politique qui aille au-delà du cadre national. Dans le parcours de Kopenawa, cette rencontre a eu lieu de deux manières : par le soutien de diverses ONG et par ses interventions à la tribune de l’Assemblée de l’ONU. La stratégie politique consiste ici à mobiliser une sphère de l’opinion publique internationale qui puisse faire pression sur la société nationale et son gouvernement.

Penser la politique yanomami, c’est penser une politique d’alliances. Je m’intéresserai ici à l’alliance possible avec les Blancs. Kopenawa s’est rendu compte que le terme « écologie » (ecologia), qu’il prononce en portugais, est capable d’opérer une communication avec de potentiels alliés Blancs, les habitants des villes, voire que sa diffusion a permis de sortir les Yanomami de leur invisibilité. Il considère que, sans même connaître le mot, les anciens yanomami pratiquaient déjà l’écologie, inspirés par les paroles des esprits xapiripë. Cette rencontre inter-culturelle et inter-ethnique avec la parole de Blancs écologistes a produit deux effets notables sur la pensée de Kopenawa, un emprunt et une prise de distance critique. Pour ce qui est de l’emprunt positif, il dit lui-même qu’en apprenant à connaître les paroles des Blancs sur ce qu’ils nomment la nature, sa pensée s’est précisée et étendue : il a compris que ce qu’il faut défendre, ce n’est pas simplement « le petit endroit » où habitent les Yanomami, c’est « toute la forêt, […] et même, très loin au-delà d’[eux], la terre des Blancs » : ce qui, en yanomami, se nomme « urihi a pree – la grande terre-forêt », c’est-à-dire « ce que les Blancs nomment le monde entier19 ». Cette friction entre les paroles des Blancs et la cosmologie yanomami a produit un intéressant effet de télescopage de deux cosmopolitiques : la cosmopolitique indigène comme pratique d’habitation du lieu en négociation intelligente avec les autres êtres qui l’habitent et le cosmopolitisme hérité des Lumières compris comme politique pensée du point de vue d’une humanité qui occupe la totalité du globe terrestre. Prolongeant à mon tour la pensée de Kopenawa, j’ai suggéré ailleurs que si l’on pense l’organisation de cette lutte à la fois locale et globale à l’heure de la crise écologique, il faut envisager un « internationalisme cosmopolitique20 » (dont les traits nouveaux sont à la fois naissants et à inventer).

Pour ce qui est de la prise de distance critique à l’égard de la pensée de l’écologie des Blancs, Kopenawa revient sur le terme (portugais) qu’ils emploient pour désigner la nature : meio ambiente, qui, littéralement, signifierait « milieu ambiant » ou « milieu environnant », et qui est communément traduit par le terme « environnement21 ». Bruce Albert propose de le traduire par « milieu naturel », pour faire la synthèse de l’idée de milieu et de l’idée de nature. Kopenawa est très critique à l’égard de cette compréhension de la forêt comme « milieu environnemental » : ainsi comprise, la forêt n’est plus qu’un reste non encore éliminé par le processus de production de la société industrielle du « peuple de la marchandise ». L’écologie des gens des villes envisage la forêt comme un résidu ou un espace résiduel dont la fonctionnalité diverse peut justifier la protection en partie : on peut y préserver une biodiversité utile pour l’industrie pharmaceutique, on peut y envisager des aires d’éco-tourisme, on peut la voir comme un espace de ressourcement spirituel. Dans tous les cas, cette écologie des gens des villes subordonne la protection de la forêt à sa fonctionnalité économique : consciente des excès de l’industrialisme, elle veut mettre un frein à une surexploitation trop destructrice des « milieux » environnants. Mais cette écologie de surface est loin de l’écologie cosmique de Kopenawa fondée sur un amour « habité » de la forêt. Les passages de Kopenawa dans les villes, pour parler aux Blancs, ne sont que tactiques : il utilise la ville comme espace de discussion et de propagation de sa parole pour défendre la forêt, et ne souhaite pas s’y attarder.

Si les Blancs ne parlent que de protéger des aires réservées, le risque est grand, pour Kopenawa, que les Yanomami se retrouvent acculés dans de petites portions de terre isolées et entourées d’espaces dédiés à la production des marchandises et qui achèveraient de polluer et rendre inhabitables les lambeaux de terre indigènes. L’espace « naturel » préservé et clôturé des Blancs, réduit à peau de chagrin, n’est pas en mesure de soutenir ce qui fait la richesse de la forêt, në ropë, sa « valeur de fertilité ». La menace est grande d’un appauvrissement considérable de l’existence yanomami comme habitation de la forêt : à forêt réduite, habitant de la forêt réduit à l’état de débris. C’est ce à quoi Kopenawa ne saurait se résoudre, ce pourquoi il veut défendre la forêt tout entière, et pas seulement le territoire de son peuple.

Que faire de l’hyperbole de la cosmo-esthétique indigène ?

La cosmo-esthétique de Kopenawa représente, du point de vue d’un lecteur non-indigène, une provocation hyperbolique. Il est difficile pour ce lecteur de ne pas mesurer la distance cosmologique qui le sépare de ce qui ressemble à une appréhension du monde quasi-préindustrielle. Je dirais que deux manières distinctes de conclure se présentent à nous. Premièrement, il faut reconnaître à l’expérience de la cosmo-esthétique indigène son altérité irréductible. Kopenawa et les siens veulent être laissés tranquilles dans leur territoire : il y aurait un « indigéno-pessimisme22 » d’après lequel les indigènes, n’attendant rien de bon des Blancs, exigent d’être respectés dans leur désir de séparation. À ce sujet, il faut évoquer ce qui constitue peut-être, pour Kopenawa, la menace la plus insidieuse qui pèse sur les Yanomami comme peuple de la forêt : non pas seulement l’appât du gain des napepë (dont découle le saccage de la forêt), mais l’attrait que représente aux yeux de la jeune génération la puissance des objets techniques des Blancs. Kopenawa mentionne ainsi le smartphone comme objet typique de la cosmo-technique du Blanc, l’objet qui, par excellence, connecte le Blanc à son cosmos : le jeune Yanomami, fasciné par la connexion au monde par le biais de l’écran du smartphone, peut être tenté de devenir Blanc23. Pour Kopenawa, cet objet participe de la cosmo-esthétique négative du napë qui manifeste une déconnexion avec la multiplicité des êtres de la Forêt. Mais, pour être complet sur la question du rapport du chaman yanomami et des technologies du napë, il faut ajouter qu’il en conçoit aussi un usage tactique : depuis 2018, l’association Hutukara qu’il préside a lancé un programme de formation audiovisuelle destinée à fortifier la transmission des connaissances yanomami. Sur le sens politique de ce programme, l’anthropologue Marília Senlle (avec laquelle Kopenawa développe ce projet) s’exprime ainsi : « c’est à la fois une nouvelle arme destinée à pacifier les Blancs et une manière de subvertir le smartphone pour que, dans les communautés [yanomami], les jeunes puissent avoir accès à des contenus sur les Yanomami eux-mêmes, en enregistrant leurs propres connaissances, ou celles d’autres peuples indigènes, ce qui participe d’une politique des images24 ».

Mais une autre conclusion peut être tirée de ces considérations. Kopenawa lui-même recherche l’alliance avec les gens des villes, inquiets de l’avancée de la destruction de la nature par la société industrielle. On peut alors chercher des équivalents de la cosmo-esthétique indigène dans les sociétés urbaines. À titre d’ébauche d’alliances affectives, on peut citer le mouvement des « jardins partagés » qui peut être envisagé comme une tentative de briser la séparation entre ville et campagne, en faisant des expérimentations de communs agricoles en ville et dont l’idée de reprise de terres est en un sens une réindigénisation de la modernité. On peut aussi penser aux propositions de Gilles Clément sur le « tiers-paysage » (à comprendre comme un tiers-état du paysage), espace délaissé qui fonctionne comme une réserve soustraite à l’exploitation et qui est habité par une diversité d’espèces vivantes. Sans doute faut-il penser une synthèse de ces deux conclusions : défendre à la fois la singularité des modes d’être et de sentir indigènes, et chercher des équivalents de cette radicalité hyperbolique qui, en tant que telle, est impossible à transposer, c’est-à-dire se faire autant que possible indigène dans la modernité du monde industriel. Ce programme écoromantique qui fait de l’indianité un projet et non pas un souvenir du passé n’est-il pas aussi improbable que nécessaire ?

1Eduardo Viveiros de Castro, Métaphysiques cannibales, Paris, PUF, 2009, traduction d’O. Bonilla, p. 164.

2Bruce Albert et Davi Kopenawa, La Chute du ciel. Paroles dun chaman yanomami, Paris, Plon, 2010.

3Sergio Cohn (org.), Encontros. Ailton Krenak, Rio de Janeiro, Azougue, 2015, p. 257 ; traduction à paraître dans Ailton Krenak, Le Réveil des peuples de la terre, Bellevaux, Dehors, 2025, traduction de J. Pallotta.

4Selon les travaux ethnologiques de Bruce Albert, effectuer une séance de chamanisme se dit également yãkoanamu, « agir sous l’emprise de la poudre yãkoana ». Davi Kopenawa a été initié au chamanisme, au début des années 1980, par le père de son épouse, qui a été le leader de la communauté où il réside aujourd’hui avec sa famille, Watoriki. La poudre de yãkoana est inhalée. Elle est confectionnée à partir de résine tirée de la partie profonde de l’écorce de l’arbre Virola elongata qui contient un puissant alcaloïde hallucinogène, la Diméthyltryptamine (DMT).

5À ce sujet, on peut rappeler ce que dit Philippe Descola des pratiques chamaniques et de leur expérimentation d’une vision autre : « contrairement à ce que l’on dit parfois, à savoir que les “religions chamaniques” seraient le produit des images mentales suscitées par la prise de psychotropes, la vision vient plutôt confirmer quelque chose qui s’était déjà structuré auparavant par le récit », in Philippe Descola (avec Alessandro Pignocchi), Ethnographies des mondes à venir, Paris, Seuil, 2022, p. 60.

6Claude Lévi-Strauss et Didier Éribon, De près et de loin, Paris, Odile Jacob, 1988, p. 193.

7Eduardo Viveiros de Castro, « La forêt des miroirs. Quelques notes sur l’ontologie des esprits amazoniens », in Frédéric Laugrand et Jarich Oosten (dir.), La nature des esprits dans les cosmologies autochtones, Laval, Les Presses Universitaires de Laval, 2007, p. 51.

8Bruce Albert et Davi Kopenawa, La Chute du ciel, op. cit., p. 858, note 1.

9La fête reahu est à la fois une cérémonie d’alliance entre maisons collectives proches et une maison funéraire.

10Eryk Rocha et Gabriela Carneiro da Cunha, A Queda do Céu, Aruac Filmes, 2024.

11Eduardo Viveiros de Castro, « La forêt des miroirs », in Frédéric Laugrand et Jarich Oosten (dir.), La nature des esprits dans les cosmologies autochtones, op. cit., p. 56.

12Bruce Albert et Davi Kopenawa, La Chute du ciel, op. cit., p. 184.

13Bruce Albert et Davi Kopenawa, ibid., p. 225.

14Voir, à ce sujet, mon article « De la contre-anthropologie comme lutte des peuples dans la théorie », in Les Temps qui restent, numéro 1, avril-juin 2024.

15Bruce Albert et Davi Kopenawa, La Chute du ciel, op. cit., p. 550.

16Baptiste Morizot, Manières dêtre vivant, Arles, Actes Sud, 2020, p. 21.

17Morizot cite une étude menée en 2014 par Discover the Forest et l’US Forest Service. Voir Baptiste Morizot, ibid., p. 22.

18Bruce Albert et Davi Kopenawa, La Chute du ciel, op. cit., p. 648.

19Bruce Albert et Davi Kopenawa, ibid., p. 652.

20Voir Julien Pallotta, Por uma internacional cosmopolítica, São Paulo, n-1 edições, 2024.

21Bruce Albert et Davi Kopenawa, La Chute du ciel, op. cit., p. 654.

22Voir mon article « De la contre-anthropologie comme lutte des peuples dans la théorie », art. cit.

23Voir l’intervention de Kopenawa dans l’émission Roda viva du 15 avril 2024 (accessible en ligne).

24Marília Senlle, communication personnelle.

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22.03.2025 à 10:30

Introduction

Cocco Giuseppe

L’idée de ce dossier était de faire un bilan du débat autour du retour de la guerre de grande échelle au cœur de l’Europe, après les 80 ans de paix qui, hormis dans l’ex-Yougoslavie, avaient suivi la fin du cataclysme de la deuxième guerre mondiale. Frédéric Gros, en 2005, avait pensé que les guerres étaient … Continuer la lecture de Introduction →

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Texte intégral (2510 mots)

L’idée de ce dossier était de faire un bilan du débat autour du retour de la guerre de grande échelle au cœur de lEurope, après les 80 ans de paix qui, hormis dans l’ex-Yougoslavie, avaient suivi la fin du cataclysme de la deuxième guerre mondiale. Frédéric Gros, en 2005, avait pensé que les guerres étaient terminées. Juste après l’invasion russe de l’Ukraine, il a écrit que « personne en Europe n’y croyait ». Mais, « cette fois, c’est vraiment la guerre ». On peut donc « renvoyer à leur statut de métaphores un paquet d’expressions […] : guerre des sexes, guerre psychologique, guerre commerciale, guerre générationnelle1 ». Or, Gros se trompe à nouveau : la vraie guerre, celle qui est là, mélange toutes les autres, et ceci parce que, d’un côté, elle transforme tout ce qu’elle peut en arme et parce que, d’un autre côté, elle fait de ce qui était métaphorique un champ de bataille. Ce dossier de Multitudes s’efforce d’analyser les guerres « littérales » (où des armées ravagent des vies et des territoires par l’usage massif d’armes destructrices), plutôt qu’à répertorier tout ce qui a été récemment affublé d’un vocabulaire polémologique, mais sans non plus s’illusionner sur une continuité réelle entre guerres ouvertes et violence systémique (slow violence).

Comme toujours, devant la guerre, la gauche se déchire entre différentes approches face à l’urgence et au chantage qu’elle impose. C’est la force et la faiblesse de la gauche démocratique. La guerre n’est jamais une « bonne chose ». Mais comment faire vivre son refus quand la guerre nous est imposée ? Il faut toujours se méfier des guerres qui se disent « justes ». Mais la résistance contre l’invasion de ton pays, contre la destruction de tes villes, contre l’enlèvements des enfants, n’est-elle pas une guerre juste ?

Ainsi, la gauche s’est divisée. D’une part, il y a ceux qui pensent qu’il ne faut pas renoncer à défendre la paix. De l’autre, il y a ceux qui disent qu’il faut bien se défendre contre l’oppression venue de l’extérieur. Dans le second cas, se défendre implique de changer les priorités qui sont sur la table, de changer d’urgences : la transition énergétique, la réduction des inégalités. Ne pas se défendre peut résulter dans une augmentation des visées des agresseurs – qui impliqueront plus d’inégalités et moins d’efforts pour l’environnement.

Ce qu’il y a de monstrueux dans la guerre en général, et dans celle-ci en particulier, c’est qu’elle rend impossible la solution de ces problèmes urgents, puisqu’elle les submerge dans une violence généralisée. C’est sans doute pour cela que certains gouvernements se livrent à l’escalade guerrière (Poutine, Netanyahu, Hamas) : pour substituer une urgence qui les renforce à des urgences qui les menacent.

Dans l’immédiat, le dilemme paraît sans issue. Si l’Europe ne se réarme pas pour maintenir ses budgets écologiques et son welfare, ces mêmes politiques seront mises en pièces par les nouveaux rapports de force : pire, si lagression est victorieuse, il y en aura dautres. Si au contraire lEurope choisit le réarmement, c’est elle-même qui doit réduire ses compromis écologiques et sociaux, tout en devant gouverner les problèmes de la militarisation.

En réalité, bien sûr, ces clivages ne sont pas aussi nets. Surtout, ils ne respectent pas forcément les lignes de partage qui existaient avant l’invasion russe. En fait, les fractures sont aussi transversales que la guerre est un terrible mécanisme de binarisation à commencer par le campisme de l’ami et de l’ennemi que Carl Schmitt, le juriste nazi, aimait tant.

C’est que la guerre ne se présente pas partout de la même manière. En Europe occidentale, on peut même penser que les steppes ukrainiennes sont aussi lointaines qu’elles l’étaient lorsque le rideau de fer les cachait. Ainsi, on peut avoir la sensation qu’il y un espace pour que les priorités de la paix, de l’écologie et de la réduction des inégalités ne soient pas abandonnées. On peut se disputer en France sur la couleur du premier ministre, dans les récriminations mais dans la paix civile. D’un autre point de vue, toutefois, la guerre apparaît bien plus proche, même interne. Cet espace de paix est lui-même menacé : Orban ici, Trump là-bas font entrevoir que ce n’est pas la couleur du gouvernement, mais le fait de pouvoir l’élire et le contester qui est en jeu.

S’agit-il seulement d’une question de points de vue ? Le dossier en présente plusieurs. Non pas pour faire l’impasse, ni pour dire que tout se vaut, mais pour contribuer à ce que le débat ait lieu : pour affirmer que des perspectives antagonistes doivent être écoutées. Entre l’idée qu’on peut encore refuser la guerre qui est déjà là et celle qu’il faut tout faire comme si on était en guerre, ce qui reste, c’est qu’on peut encore en discuter et essayer une mobilisation démocratique.

Peut-être la véritable bifurcation est-elle celle-ci : il y a la place pour continuer à discuter de la guerre, entre refus et mobilisation, dans la mesure où les conditions d’expression démocratique persistent. Dans des espaces médiatiques que l’internet avait rendu multi-perspectivistes, mais que les mass-médias et le capitalisme de plateforme enferment dans des visions en tunnels, ce dossier de Multitudes donne place à des positionnements incompatibles entre eux, mais devant tous être écoutés. Les positions contradictoires peuvent alimenter un débat nuancé qui n’a pas forcément de solution consensuelle : une première contradiction souligne la continuité, plutôt que la séparation absolue, entre guerre et paix ; une deuxième contradiction oppose la vie à la violence brutale de la guerre totale ; de nombreuses autres contradictions (relatives à la persistance des colonisations, aux violences lentes de la logistique, aux traitements des minorités, etc.) ne pourront pas être abordées dans les pages limitées de ce dossier, qui ne prétend pas résoudre les problèmes, mais mieux les présenter.

Lorsqu’on regarde la guerre de loin, ces énigmes semblent abstraites, comme si on pouvait faire des choix ou éviter d’en faire. Quand on la regarde de près, les déchirements continuent. Les femmes ukrainiennes réfugiées à Trieste le montrent bien, puisqu’elles sont à la fois près et loin du front : si elles défendent la résistance de leur pays, de leurs villes, de leurs maisons face à lénième tentative impériale de les réduire à lesclavage, elles défendent aussi la vie des jeunes pour quils ne soient pas mobilisés. Elles veulent résister pour défendre la vie, alors que le propre de la guerre est de nier ce conatus. Il n’y a pas de solution qui ne soit pas violente : ou la violence de la défaite, ou la violence des massacres au front, des enlèvements d’enfants, des viols et des tortures.

Giuseppe Cocco défend la nécessité de repenser les luttes à la lumière d’un changement de paradigme imposé par une guerre de nouveau type : qui a comme cible le projet démocratique européen et les ressources du Sud Global. Massimiliano Guareschi se penche sur la crise des dimensions constituantes de la guerre en même temps que Francesco Brusa fait un bilan pessimiste de tout ce qui se passe dans la région. Monique Selim rappelle ce que la guerre signifie depuis toujours pour les femmes. Yves Citton tente de désarmer les discours sur la guerre qui appellent actuellement au gonflement des budgets militaires. Thierry Baudouin reconstitue les dimensions maritimes de la géopolitique russe et pense que, à l’heure de Trump, l’Europe peut et doit négocier même avec un Poutine qui n’a respecté aucun traité, aucun accord. Avec un point de vue bien différent, Ilko-Sascha Kowalczuk appréhende la guerre à partir de l’expérience d’avoir vécu sous le talon de fer du totalitarisme socialiste (en Allemagne orientale) et souligne la nécessité de défendre la liberté sans accepter aucune médiation. Jules Falquet déplace les interrogations depuis le champ de la guerre vers la question du militarisme. Behrang Pourhosseini envisage la relation guerrière entre Israël et l’Iran comme une modalité de contrôle interne des populations (Palestiniens, femmes). Ariel Kyrou pense qu’il faut obstinément opposer tout à la guerre, sans se fermer les yeux sur ses horreurs et ses menaces, mais en les ouvrant différemment.

Au moment où nous terminons d’éditer le dossier, la nouvelle coalition qui a ramené Donald Trump à la présidence des États-Unis montre ses dents. De cette bouche arrogante exhale la même puanteur qui se propage à Moscou et à Beijing. Cela nous fait penser au pourrissement de l’histoire dont parlait Claude Lefort justement devant les débuts de la guerre d’Algérie. Mais c’est bien l’air putrifié des années 1930 qu’on a l’impression de respirer. Le protagonisme technofasciste d’un Elon Musk vise à créer le chaos en Europe en fomentant directement les partis néonazis. En même temps, Donald Trump multiplie avec truculence les menaces impériales contre l’Europe aussi bien que contre les migrants. L’annonce de vouloir les interner dans la prison de Guantanamo ne pourrait être plus explicite.

Il faut peut-être essayer de réfléchir à la mécanique de la spirale folle qui s’est mise en place. Dans un article publié dans le très sérieux Financial Times, le milliardaire Peter Thiel définit le retour de Donald Trump comme une apokalipsis (au sens original de « révélation »). Voilà une extrême droite guerrière qui, sous couvert d’isolationnisme, fait de cette eschatologie son projet d’une guerre contre le mal : que ce soient la démocratie ukrainienne, les « théories du genre » ou les politiques de migrations. Les graffitis issus des mobilisations écologiques radicales disaient qu’une « autre fin du monde est possible », aujourd’hui, c’est le technofascisme qui en offre une : horizontalement, par l’affirmation urbi et orbi du critère impérial du Lebensraum (l’espace vital), et verticalement, par le nomos de Mars.

La paix est de plus en plus urgente, mais elle n’a pas de chances de s’affirmer si nous n’inventons pas de nouvelles formes de résistance aux logiques de guerres entre les géoclasses. Si nous ne savons pas ce qu’est la nouvelle résistance et avons du mal à nous reconnaître dans celle, démocratique, des Ukrainiennes et des Ukrainiens, c’est probablement parce que, de tant normer les figures a priori de l’opprimé abstrait, nous avons perdu la capacité de lire entre les lignes du vrai et du faux, et ne savons plus nous reconnaître dans les traces de l’oppression – justement dans la résistance. L’historien Carlo Ginzburg, fils d’un résistant mort sous la torture de la Gestapo à Rome en 1944, suggère que ce sont Walter Benjamin et Marc Bloch, « dans un des moments les plus sobres de l’histoire du XXe siècle, tout de suite après le pacte Ribbentrop-Molotov, à la veille de la Seconde Guerre mondiale », qui peuvent nous guider en ayant proposé de « lire l’histoire à rebrousse-poil », comme capacité de lire les « témoignages entre les lignes », et donc saisir les « révélations involontaires », celles qui nous permettent de faire la part entre « la force des mythes et les mensonges2 ».

1Frédéric Gros, Pouquoi la guerre ?, A. Colin, Paris, 2023, p. 8.

2« Les révélations involontaires », in Carlo Ginzburg, La lettre tue (2021), traduction de Martin Rueff, Verdier, Paris, 2024, p. 70.

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22.03.2025 à 10:28

Résister, reconstituer le sens

Cocco Giuseppe

Résister, reconstituer le sens Dans cet article on se propose, d’un côté, de reconstituer les difficultés historiques de la gauche face à la guerre et, d’un autre côté, de saisir la spécificité du retour d’une « vraie guerre » au cœur de l’Europe, après quatre-vingts ans de paix. En même temps, cette guerre est différente : elle est marquée par la weaponization de tout et ne se limite pas aux steppes ukrainiennes. La guerre transforme en arme l’interdépendance économique, dans une anticipation terrible de la guerre commerciale que Trump est en train de déchainer. La résistance ukrainienne continue à constituer la qualité du projet européen. Pour l’Europe, autant que pour la démocratie dans le monde, il est fondamental de ne pas laisser l’élan ukrainien sans réponse, surtout maintenant que le fascisme et les trahisons vont mettre directement et définitivement sur le même plan Moscou, Pékin … et Washington. Resist, Restore Meaning This article sets out, on the one hand, to reconstruct the historical difficulties faced by the Left in the face of war and, on the other, to grasp the specificity of the return of a “real war” to the heart of Europe, after eighty years of peace. At the same time, this war is different: it is marked by the weaponization of everything, and is not limited to the Ukrainian steppes. The war is weaponizing economic interdependence, in a terrible anticipation of the trade war that Trump is unleashing. Ukrainian resistance continues to be the quality of the European project. For Europe, as much as for democracy in the world, it is fundamental not to let the Ukrainian momentum go unanswered, especially now that fascism and treachery are going to put Moscow, Beijing… and Washington directly and definitively on the same plane.

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Texte intégral (8835 mots)

La gauche entre la paix et la guerre

De tant parler au nom et à la place de l’opprimé, la gauche radicale n’est plus capable de penser l’oppression et ses rapports de force. Devant la guerre, la gauche a toujours été traversée par des contradictions et des déchirements. En 1870-71, Marx dénonçait l’annexion de l’Alsace par Bismarck. Il disait que les Alsaciens n’avaient pas été consultés. Ainsi, pour Marx, ce n’est pas vrai que toutes les guerres sont égales et tous les États s’équivalent. C’est plus tard, au moment de la Première Guerre mondiale, que les fractures se multiplient au sein des gauches.

Chez les anarchistes, Kropotkine écrit avec seize autres intellectuels un manifeste où il souhaite la victoire de l’Entente contre le militarisme allemand. Emma Goldman et Alexander Berkman s’y opposent : ils attribuent la cause de la guerre à l’existence de l’État né de la force militaire, et bien sûr au capitalisme. En 1919, déportés en URSS par les États-Unis, ils y découvrent l’oppression des minorités (dont l’Ukraine), la suppression des Soviets (dont ceux massacrés à Cronstadt), les exécutions sommaires des gauches dissidentes du bolchevisme et les premiers camps de travail forcé.

Avant cela, en 1918, le pacifisme léniniste avait gagné la bataille politique au sein des révolutionnaires russes pour imposer l’armistice avec les Allemands. C’est cette bifurcation qui ouvre la voie à la dictature du parti unique identifié à l’État, la guerre civile, l’expansion impérialiste de l’URSS et à bien d’autres tragédies, parmi lesquelles Holodomor, la grande famine en Ukraine1. Cette situation se reproduit en 1939 et elle est bien décrite par Maurice Merleau-Ponty. Il y a un marxisme, dit-il, qui est taché par les ambiguïtés de son orthodoxie et de ses expériences soviétiques et chinoises. Surtout, « [s]ous prétexte que l’histoire est l’histoire des luttes des classes et que les conflits idéologiques n’en sont que la superstructure, un certain marxisme nous détache de toutes les situations où le sort des classes n’est pas immédiatement engagé. La guerre de 1939, classée comme guerre impérialiste au moins jusqu’à l’intervention de l’URSS, n’intéressait pas ce genre de marxistes ». Elle ne valait donc pas d’être combattue2. Le pacifisme peut cacher beaucoup de va-t-en-guerre.

Une vraie guerre

En 2016, Michel Serres faisait une série d’affirmations qui aujourd’hui frappent à la fois par leur puissance et leur caducité : « Tout mon corps est fait de guerre », traversé qu’il est par les deux guerres mondiales, les guerres coloniales et l’expérience des totalitarismes. Mais, continue-t-il, « mon âme est faite de paix […] nous vivons une époque paradisiaque. L’Union Européenne depuis sa fondation, ce sont 70 ans de paix : ce qui n’avait pas eu lieu depuis la guerre de Troie ». Nous vivons, dit-il, « une époque de paix sur la petite île qui est l’Europe occidentale ». Et ce n’est pas que l’Europe : « l’espoir de vie a progressé et progresse partout », « la lutte contre la maladie et les virus est toujours plus efficace ». Répondant enfin à une question sur la menace populiste, il insiste : « il ne faut pas faire la guerre à la guerre, il faut avoir l’intelligence de faire la paix contre la guerre3 ».

Dix ans après, la guerre est bien là, au cœur de l’Europe et contre le projet européen. La pandémie de Covid-19 a montré que la lutte contre les virus peut souffrir des crises catastrophiques ; l’ascension des populismes, enfin, ne peut plus être vue comme un accident. Il n’est pas difficile de dire qu’en 2016 Serres se trompait sur toute la ligne. Mais, en nous montrant les évolutions révolutionnaires qui ont eu lieu au cours des quatre-vingts dernières années, il nous permet de saisir la gravité de la rupture actuelle. En Europe, il y a des générations qui ne sont pas conscientes du « paradis » qu’elles risquent de perdre. Frédéric Gros aussi était de ceux qui avaient décrété la fin de la guerre : il n’y aurait plus que des états de violence4. L’erreur lui permet tout de même de reconnaître que cette fois-ci c’est « vraiment la guerre5 ».

Un nouveau type de guerre :
the weaponization of everything

Cette vraie guerre qui est de retour est une guerre différente. Elle n’aboutira pas à une troisième guerre mondiale, car elle est déjà un World of War6. D’abord, même si c’est un vieil empire colonial qui en est le protagoniste, c’est sur mandat de la Chine et avec la participation directe d’armes et de troupes venant d’Extrême Orient (Nord-coréens) et du Moyen Orient (de l’Iran). C’est une guerre qui dessine une zone grise où se côtoient les villes rasées et celles qui vivent normalement à seulement quelques centaines de kilomètres. Ainsi en Europe occidentale, on a l’impression qu’elle se limite aux steppes ukrainiennes, dont on peut éviter de se soucier tout en critiquant génériquement le « militarisme ». On a vu le retour des tranchées et des batailles de chars, des paysages lunaires qui nous font penser à ce qu’écrivait Walter Benjamin sur les soldats rentrant du front en 1918, incapables de raconter leur expérience. Mais ce qui caractérise cette guerre, la nouvelle, c’est qu’elle weaponize (elle transforme en arme, on parle aussi d’« arsénalisation ») pratiquement tout : les réseaux sociaux, les flux de migrants, le commerce mondial de pétrole ou de blé, les câbles sous-marins d’Internet, les drones de toute sorte, les beepers, et bien sûr les tarifs douaniers.

On ne peut pas (ou plus) faire l’impasse face aux transformations engendrées par la weaponisation effrénée de tout. Par exemple : l’Union Européenne et surtout l’Allemagne avaient misé sur l’interdépendance économique avec la Fédération russe comme une manière de maintenir un certain modèle de production industrielle et d’éviter les conflits. C’était un peu la leçon de Norman Angell (prix Nobel de la paix en 1934), l’écrivain britannique qui disait que la guerre était obsolète en raison de l’interdépendance économique entre les pays. L’idée est reprise par les théoriciens en relations internationales Robert Keohane et Joseph Nye lorsqu’ils affirment que les réseaux d’interdépendance globale auraient eu un effet pacificateur7.

L’invasion russe de l’Ukraine montre que l’interdépendance n’empêche pas du tout la guerre. Mais ce n’est pas tout : la Russie (ainsi que la Chine, et maintenant les États-Unis de Trump) utilise l’interdépendance comme une arme. Pour avoir une idée de comment cela fonctionne, il faut penser que non seulement l’Europe a continué à importer le gaz russe au cours des trois ans qui ont suivi l’invasion de l’Ukraine, mais que l’Ukraine elle-même a dû, en même temps que toutes ses villes étaient bombardées quotidiennement, laisser passer le gaz russe sous ses pieds pour éviter que sa coupure entraîne des problèmes politiques aux partenaires occidentaux. La vulgate militante crie au cynisme des gros sous et du capital, mais il ne s’agit pas de cela. L’inflation des prix de l’énergie est l’une des raisons des succès des partis d’extrême-droite un peu partout en Europe (aussi bien qu’aux États-Unis). Ces partis sont tous pro-russes et, bien sûr, ils sont aussi trumpistes !

Passons à la Syrie. La Russie a perdu sa projection en Syrie, mais les effets de ses massacres continuent bien au-delà. Une des armes déployées par les Russes, aux côtés des avions qui rasaient des villes entières, c’était le déplacement forcé de millions de personnes. C’est de cette manière que la crise syrienne a fini par déstabiliser toute la région mais aussi les démocraties européennes. La mécanique est connue. Le 2 septembre 2015, la photo du petit Aylan Kurdi noyé sur une plage turque fait le tour du monde et engendre enfin l’indignation qui manquait face au massacre. Les frontières enfin s’ouvrent. Des centaines de milliers de réfugiés syriens arrivent en Europe, surtout en Allemagne. Les chaînes de solidarité s’organisent. C’est magnifique. Néanmoins, l’extrême droite se renforce électoralement partout.

Le déplacement forcé de millions d’Ukrainiens fait partie de la même tactique : alimenter tous les mouvements politiques xénophobes qui mobilisent la peur des immigrés. Tous ces mouvements sont pro-russes. Souvent, les gouvernements modérés répondent par des mesures de limitation des entrées. Ces politiques ne changent rien à l’essor électoral de l’extrême-droite mais s’attirent aussi les foudres des oppositions de gauche. Les pays démocratiques s’affaiblissent encore plus.

Parler des migrations sans prendre en compte leur weaponisation signifie, dans une hypothèse optimiste, ne pas comprendre ce qui se passe et, dans la réalité, faire paradoxalement le jeu de ceux qui font la guerre aux migrants et au projet européen. Les violentes émeutes xénophobes qui ont secoué le Royaume-Uni juste après l’arrivée du parti travailliste (le Labour) au pouvoir sont un autre épisode de cette même guerre. Les appels à la guerre civile d’Elon Musk sur X/Twitter en explicitent la dimension hybride et transversale. Aujourd’hui, l’administration Trump rafle et déporte les illégaux dont la plupart sont latinos : mais les députés trumpistes ont saboté pendant longtemps les tentatives de l’administration Biden de gouverner les flux à la frontière avec le Mexique. Trump fait comme Poutine : il transforme les flux de migrants en armes et ça fonctionne.

Face à tout cela, nous sommes désemparés. Critiquer le traitement spécial que l’Union Européenne a mis en place pour absorber les six millions d’Ukrainiennes est une posture stupide et, finalement, nocive pour les luttes des migrants. Adoucir l’impact de cet exode signifie neutraliser une des armes de l’agression russo-chinoise et en même temps en limiter l’impact électoral – et ainsi maintenir les conditions pour que les luttes revendiquent ce même traitement pour tous les réfugiés.

Cela vaut aussi pour les activistes ou les hommes politiques du Sud dit « global » : bien sûr qu’il y a eu de nombreuses guerres avant celle en Ukraine, et il y en a encore un peu partout. Mais cela n’explique et ne justifie rien. Cette vision, en plus d’être mesquine, est erronée. Les Ukrainiens et les Ukrainiennes ont beau être blancs et géographiquement européens, ils ont toujours été esclaves des Russes et ne sont pas membres de l’Union Européenne : ils sont le Sud en Europe. Pire, l’écrasement du désir et de la souveraineté de l’Ukraine signifie l’affirmation de la loi du plus fort et donc l’amplification des guerres et des injustices que les pays pauvres et émergents endurent et endureront.

Et encore : ce qui caractérise la plupart des conflits de faible intensité en Colombie, Mexique, Venezuela, Brésil, Congo, Soudan, c’est qu’il n’y a plus de clivage éthique. C’est un peu ce qui a fini par se passer aussi en Syrie à la suite de la guerre civile. On ne sait plus où est le bien et le mal. Tous ceux qui travaillent contre ces guerres devraient s’inspirer de la résistance ukrainienne, car elle est une guerre juste où la ligne de partage éthique est nette. C’est d’ailleurs cette netteté que la série de trahisons annoncées par l’arrivée de Trump finira par détruire.

La guerre en Ukraine n’est ni limitée à cette région de l’Europe, ni à un affrontement entre l’« Occident » (the West) et le « reste du monde » (the Rest). Bien au contraire, elle implique une intensification de la guerre qui a déjà lieu au niveau global, à l’Est comme à l’Ouest, au Nord comme au Sud. Pendant l’administration Biden, on pouvait avoir l’impression superficielle que le clivage « démocraties » versus « autocraties » correspondait à la séparation entre l’Occident et le reste du monde. Malheureusement, l’arrivée de Trump au pouvoir explicite que la loi de la force ne se limite pas à la Russie et à la Chine. Aujourd’hui le gouvernement nord-américain se consacre à menacer ses propres alliés traditionnels et occidentaux (le Canada, le Mexique, la Colombie, le Danemark, et même le Royaume-Uni et Taiwan) plutôt que la Russie de Poutine et la Chine de Xi Jinping. Trump veut faire comme Poutine et la Chine, exactement comme Staline et Hitler ont fait entre 1939 et 1941, pendant trois ans. Le cessez-le-feu qu’il veut imposer en Ukraine ne répond ni à une logique de paix, ni aux justes aspirations ukrainiennes, ni aux besoins de sécurité de l’Europe, mais à une logique impériale, ou selon les termes de Gilles Gressani, à un technocésarisme8. La guerre va continuer et ses vraies cibles sont le projet démocratique européen autant que les pays du Sud global. C’est en fonction de ces accélérations qu’il faut penser le rapport entre guerre et paix.

Des alliances impies

Slavoj Žižek a écrit que nous vivons une époque d’alliances impies. La Russie, avec son fondamentalisme orthodoxe se présente comme une alliée des nations du tiers monde contre l’Europe, synonyme d’Occident, et pire encore, cela n’empêche pas que des secteurs de la gauche occidentale se positionnent du côté de la Russie et de son agression à l’Ukraine9. Une des versions les plus récentes de la critique heideggérienne de la technique10 fait dialoguer entre eux, comme si de rien n’était, l’anthropologie perspectiviste brésilienne et quelqu’un qui justifie l’agression russe comme étant « une bataille entre l’ange et le diable11 ». Cette folie devient paroxystique sous le registre « décolonial12 »: « [L]a Chine et la Russie, écrit Walter Mignolo, nattaquent pas mais se défendent contre le harcèlement des desseins occidentaux13 ». On devine les échos du message de Molotov, le ministre des Affaires étrangères de Staline, à l’ambassadeur Schulenburg de l’Allemagne nazie le 9 avril 1940, quand Hitler commet son agression contre la Norvège : « Nous souhaitons à l’Allemagne succès complet dans ses mesures défensives [sic]14 ». C’est aussi ce que dit Donald Trump lorsqu’il attribue à l’Ukraine la responsabilité de la guerre. Par un tour de magie, le récit décolonial défend le néocolonial, à condition qu’il soit anti-occidental. On a donc une « decolonialité » qui est en réalité un colonialisme. C’est que les décoloniaux pensent comme un Samuel Huntington, mais de l’autre côté. Pour eux, les civilisations sont clivées et constituent des blocs homogènes. Le fait que « l’empire russe [soit] resté [et reste] une “prison des peuples”15 » ne les touche pas. Même Peter Sloterdijk tombe dans le panneau : les qualités qui manquent à l’Europe se trouveraient en Amérique du Sud, du côté de ce qui serait sa recherche « d’un modus vivendi au-delà de la colonialité16 ».

Sur le bord de l’abime, les Ukrainiennes et les Ukrainiens – comme le rappelle fort justement Nicolas Tenzer – nous montrent que « le combat contre les menaces pour la liberté au sein des pays démocratiques […] n’est pas une lutte de l’Occident contre le reste du monde. Les lignes de fracture ne sont pas celles-là, mais déchirent tous les continents et tous les pays17 ». Et c’est bien cette résistance qui aujourd’hui est menacée : par le projet Euro-asiatique de Poutine autant que par celui monarchique de Trump, c’est-à-dire par les dérives autoritaires qui ont lieu en Orient autant qu’en Occident, au Nord aussi bien qu’au Sud.

La paix qui n’est pas contre la guerre, prépare la guerre

Frédéric Gros dit que « personne n[e] croyait » à l’invasion russe de l’Ukraine18. Mais c’est parce qu’on n’a pas voulu y croire. L’invasion a été annoncée et préparée progressivement et depuis belle lurette. Du côté russe, par la multiplication des attaques. Du côté occidental, par la multiplication des hésitations et des erreurs. Le premier épisode date de 1994, lorsque l’Ukraine a envoyé ses 4 000 ogives nucléaires en Russie dans le contexte du Memorandum de Budapest, sous la pression des États-Unis (1992)19. À ce propos, le commentaire de Daron Acemoglu et de Simon Johnson est lapidaire : « l’Ukraine a choisi de renoncer à l’arme nucléaire en 1994 et de s’appuyer sur de vagues garanties de sécurité fournies par la troïka improbable composée des États-Unis, du Royaume-Uni et de la Russie – un arrangement étrange qui n’avait de sens que si le monde était désormais sécurisé pour les démocraties naissantes. Rétrospectivement, cette vision était complétement erronée20 ».

En 2008, la France de Nicolas Sarkozy et l’Allemagne d’Angela Merkel ont opposé leur veto à l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. Puis, il y a eu les tergiversations de Barak Obama en 2013 sur la Syrie. Après avoir refusé d’intervenir au début de la violente répression de la révolution, il avait défini une ligne rouge que le régime ne devrait pas dépasser : l’usage des armes chimiques. Or, Assad les a utilisées à plusieurs reprises contre sa propre population, sans que les Américains (ni les Français, ni les Britanniques) donnent suite à ses menaces.

Ces atermoiements se sont répétés en 2014 lors de l’invasion russe de parties de Donetsk et de Louhansk, puis de l’annexion de la Crimée, et à nouveau en 2015 après l’intervention russe en Syrie21. À l’opposé des récits pro-russes sur l’expansionnisme de l’OTAN, les différentes puissances occidentales se sont couchées devant le bluff russe, laissant l’Ukraine sans protection et permettant ainsi à Poutine de creuser une brèche dans le système de dissuasion dont la conséquence aujourd’hui est la course généralisée au réarmement, y compris nucléaire. Avoir ignoré la trajectoire militaire russe et l’appui que la Chine lui offrait n’a pas protégé la paix : au contraire, ce manque d’attention a préparé la guerre.

Pour avoir une idée des inversions de sens qui ont lieu, il suffira de signaler que c’est chez un « neo-con » américain qu’on retrouve des analyses lucides sur cette trajectoire. En 2019 déjà, Robert Kagan définissait cette situation dans ces termes : « En Irak, nous avons payé le prix de l’intervention. En Syrie, nous payons le prix de la non-intervention ». Kagan était aussi prémonitoire : « On n’a sans doute pas encore vu jusqu’où les choses peuvent se détériorer en Europe. On nen est quau début 22». Nous y voilà.

Comme le disait Lucien Febvre, « la paix n’est jamais désarmée23 ». Bien sûr, comme le disait Marc Bloch, « la guerre accumule les ravages inutiles », mais, disait-il aussi, il ne faut pas omettre la distinction « entre la guerre qu’on décide volontairement de faire et celle qui vous est imposée, entre le meurtre et la légitime défense24 ».

La honte de ne pas résister

Vers la fin de Se questo è un uomo, Primo Levi narre l’exécution d’un prisonnier qui s’était insurgé à Birkenau. On est à quelques jours de la libération et tous les KZ-Häftling (les prisonniers) sont obligés d’assister à la pendaison. « Tout le monde écouta le cri du mourant […] Kamaraden, ich bin der Letzte ! – (Camarades, moi je suis le dernier !) ». Levi continue : « J’aimerais pouvoir raconter qu’entre nous, troupeau abject, une voix s’était levée, un murmure, un assentiment. Mais rien ne s’est passé. On est restés debout, courbés et gris, la tête baissée […]. Nous voilà dociles sous [le] regard [des Allemands]. Il n’y plus rien à craindre de notre part : pas d’actes de révolte, pas non plus de mots de défi, même pas un regard ». Voilà, ce « qui maintenant nous opprime, c’est la honte 25 ». Gilles Deleuze et Félix Guattari se sont saisis de ce passage et l’ont explicité : « nous ne sommes pas responsables des victimes, mais devant les victimes26 ». Nous ne sommes pas responsables de la guerre, mais devant la guerre et ses victimes. La honte est de ne pas résister, de ne pas lutter.

Pour notre débat sur la guerre et la paix, les vicissitudes du manuscrit de Primo Levi sont aussi intéressantes que son contenu. Proposé aux éditions Einaudi de Turin en 1947, il fut refusé. Dans la chronologie qui introduit les Opere de Primo Levi, Ernesto Ferrero écrit que « l’amie Natalia Ginzburg eut la tâche de [lui] communiquer [cette] décision27 ». Mais, dans une conversation, Primo Levi manifeste une certaine indignation : « C’est un fait que le manuscrit ne fut pas accepté pendant plusieurs années, et ce qui m’a toujours surpris est que le lecteur était une personnalité de la littérature italienne, juive, encore vivante ». Primo Levi n’essaie pas d’expliquer les raisons, mais son interlocuteur se demande : « est-ce que, aussitôt après la guerre, les conditions n’auraient pas existé pour que ce qui nous paraît aujourd’hui nécessaire et indispensable […] fût compris et accepté28 ? ». Devant la guerre, même après elle, les survivants oscillent entre le silence sur l’indicible et le témoignage dont se nourrit la résistance. Cette oscillation est peut-être un des effets les plus pervers de la guerre. Juste le fait d’en parler semble en accepter l’horreur et la dynamique : la violence, le cynisme réaliste de la géopolitique, la course à l’armement, la destruction de l’état de droit et bien sûr la légitimation de toutes les guerres. La première réponse, devant la guerre serait donc de ne pas en parler au nom de la paix, et c’était peut-être la préoccupation de Natalia Ginzburg. Mais cette attitude non seulement transforme les victimes en responsables de leur malheur, elle ouvre aussi la voie à une ultérieure multiplication des guerres.

La démocratie mérite-t-elle d’être défendue ?

Dans leur commentaire, Deleuze et Guattari écrivent aussi que cette honte, nous ne l’éprouvons pas seulement dans les situations extrêmes décrites par Primo Levi, mais aussi dans les banalités de base de la vie quotidienne. Ce qui les mène à dire : « les droits de l’Homme ne nous feront pas bénir le capitalisme29 ». D’un côté, ils renforcent le clivage éthique sur l’immanence de la résistance. De l’autre, en relativisant les droits humains, ils réintroduisent la transcendance d’un anticapitalisme idéologique qui escamote la question de la démocratie. Ce faisant, ils oublient d’établir « la différence de nature entre la démocratie représentative et le fascisme30 ». C’est le vieux débat sur le jeune Marx défenseur de l’humanisme, terme banni par une décision des idéologues de l’État nazi : « imposant ce bannissement à Heidegger, et celui-ci, par ricochet, l’infligeant jusque dans l’École Nationale Supérieure de la rue d’Ulm31 ».

Ce qui nous ramène aux « alliances impies ». Le 23 août 1939, lorsqu’ils signent l’infame pacte Molotov-Ribbentrop, doublé d’un Traité d’amitié le 28 septembre, l’Allemagne nazie et l’URSS disent sans ironie qu’elles s’engagent à « mettre fin à létat de guerre qui existe entre l’Allemagne d’une part, et la France et Angleterre d’autre part 32 ». « Voici donc, comme Faye les définit, deux nouveaux pacifistes sur la scène du monde ». Le Traité national-bolchévique continuait avec un ton que nous retrouvons tel quel dans la propagande poutiniste aussi bien que dans les discours pacifistes et maintenant trumpiste à propos de l’Ukraine et du Danemark tout autant que du Canada et du Mexique : « Si toutefois les efforts des deux gouvernements restaient sans succès, le fait serait alors constaté que l’Angleterre et la France sont responsables de la continuation de la guerre33 ».

Résister : reconstruire le sens

Devant Poutine, Xi Jinping et Trump, la résistance démocratique passe par la reconstitution du sens, d’une ligne de clivage éthique. Merleau-Ponty était hanté par la France qui s’était accommodée de l’armistice et de la collaboration : « Nous savions que des camps de concentration existaient, que les Juifs étaient persécutés, mais ces certitudes appartenaient à l’univers de la pensée34 ». La population vivait normalement et n’avait pas l’expérience directe de la souffrance. C’est bien la situation actuelle d’une Europe qui ne veut pas reconnaître la réalité d’une guerre qui a déjà lieu. Il n’y a pas de paix sans puissance, pas de liberté sans capacité de l’exercer collectivement. C’est bien ce qui se passe aujourd’hui et qu’Adriano Sofri décrit avec une ironie décapante lors du passage de Zelensky à Davos : « [Il] a parlé comme si l’Europe existait et qu’il en fût le leader. Ça peut paraître pathétique. L’Europe n’existe pas, lui n’en est pas le leader, il n’en fait même pas partie. Il n’a jamais été aussi faible et menacé, au-dedans et au dehors de son pays35 ».

Zelensky, qui a jeté son corps dans la lutte est un peu comme Antoine de Saint-Exupéry, à qui Merleau-Ponty donne la parole dans les pages finales de sa Phénoménologie de la perception36. Dans Pilote de guerre, le « paysan du ciel », comme l’appelait Simone Weil, narre une mission de reconnaissance de l’aviation française sur les ciels d’Arras occupé. L’ennemi a déjà gagné. La probabilité de survivre à la mission est quasi nulle et l’éventuel miracle de revenir à la base avec les renseignements ne servira à rien puisque la résistance armée est en déroute : « Certes, constate-t-il, nous sommes déjà vaincus. Tout est en suspens. Tout s’écroule ». Et voilà l’étonnant renversement : « Mais je continue d’éprouver la tranquillité d’un vainqueur37 ». Comment ne pas voir que la résistance ukrainienne est révolutionnaire, et offre au projet européen les qualités qui manquent en Europe occidentale ?

Ce n’est que la résistance qui peut sauver la paix en l’Europe. On peut même penser que le régime de Poutine soit une sorte de katechon, une dernière tentative de retarder la décolonisation de la Russie38. Mais la question n’est pas la faiblesse de la Russie, c’est la force croissante du fascisme, y compris et surtout en Occident. Le régime de Moscou est une « section » d’un mouvement ultra-réactionnaire qui est malheureusement global et aujourd’hui inclut l’Administration Trump aussi bien que les algorithmes qui nous gouvernent.

Les qualités ukrainiennes du projet européen

L’Ukraine a été le théâtre – autant que la Syrie – d’un moment révolutionnaire (l’insurrection de la Place Maidan) dans le cycle des printemps arabes. Mais, contrairement à la Syrie, qui a glissée dans la guerre civile, la révolution ukrainienne a réussi à stabiliser démocratiquement sa phase constituante. C’est en Ukraine qu’une vraie décolonisation a lieu, à la fois sur le terrain de l’indépendance et de l’adhésion au projet fédéraliste européen. C’est sur le front de ses steppes que l’affrontement entre humanisation et déshumanisation des êtres humains se passe39.

Quiconque a eu une expérience de lutte et a observé la puissance de la révolution de Maidan, autant que la solidité de cette dynamique institutionnelle, aurait pu prévoir que l’invasion russe n’avait pas de chances d’être une marche triomphale. Curieusement, tout le monde a sous-estimé la volonté de résistance ukrainienne, à commencer par les Russes qui croyaient venir à bout du pays en trois jours. Mais l’Europe et les États-Unis n’y ont pas cru non plus40. Les États-Unis car ils venaient de sortir en catastrophe de l’Afghanistan. L’Europe car dans les termes du sinologue Jean François Billeter, « [elle] est en crise parce que les Européens ont besoin d’un État européen fort et démocratique, mais tiennent à leurs États parce que l’Union Européenne nest ni forte ni démocratique41».

En fait, c’est le même problème auquel fait face la démocratie en général : pour être défendue, elle a besoin de ne pas se présenter comme un simple dispositif logico-
procédural et donc de retrouver sa puissance – son sens – au-delà de la simple représentation. Or, c’est la résistance ukrainienne qui est capable de résoudre l’énigme : la construction d’un État souverain et la mobilisation démocratique coïncident entre elles et avec le projet européen. Pour l’Europe, autant que pour la démocratie dans le monde, il est fondamental de ne pas laisser l’élan ukrainien sans réponse, surtout maintenant que le fascisme et les trahisons vont mettre directement et définitivement sur le même plan Moscou, Pékin… et Washington.

1Sur cette bifurcation et ses implications, voir Jean Pierre Faye, Le siècle des idéologies, Paris, Armand Colin, 1996, p. 64-5.

2Maurice Merleau-Ponty, Sens et non sens (1966), Paris, Gallimard, 1996, p. 180.

3Michel Serres, « Nous vivons dans un paradis ». Propos recueillis par Nicolas Truong, Le Monde, 11 janvier 2016. Ces thèmes sont repris dans Cétait mieux avant, Paris, Le Pommier, 2017.

4Frédéric Gros, Essai sur la fin de la guerre : états de violence, Paris, Gallimard, 2006.

5Frédéric Gros, Pourquoi la guerre ?, Paris, Albin Michel, 2023.

6Paul Cornish and Kingsley Donaldson, 2020 World of War, London, Hodder, 2017.

7Norman Angell, The Great Illusion, 1909 ; Robert Keohane et Joseph Nye, Power and Interdependence: World Politics in Transition (1977), London, Pearson, 2011.

8« Après la mondialisation heureuse, la “vassalisation heureuse” ? », Le Monde, 29 janvier 2025.

9« Class struggles: antagonism beyond fighting an enemy », Crisis and critique, volume 10 / issue 1, 18-05-2023.

10Yuk Hui, « Cosmotechnics as Cosmopolitics », E-Flux, 2017.

11Sur l’idéologie poutiniste, voir Marlène Laruelle, « Tuer pour des idées: la doctrine douguine sur la guerre en Ukraine », Le Grand Continent, 7 septembre 2024.

12Pour une critique plus générale des décoloniaux, voir Pierre Madelin, « Des pensées décoloniales à lépreuve de la guerre em Ukraine », Lundi Matin, 27 février 2023. Voir aussi voir Pierre Gaussens et ali. Critique de la raison décoloniale. Sur une contre-révolution intellectuelle, Traduit de l’espagnol par Pierre Madelin et Mikaël Foujour, Paris, L’échappée, 2024, notamment Rodrigo Castro Orellana, « Le côté obscur de la décolonialté. Anatomie dune inflation théorique », p. 71-109.

13« It is a change of era, no longer an era of changes », Postcolonial Politics, 29 janvier 2023.

14Cité par Boris Souvarine, « Arrière-Propos » (1985), Staline, (1940), Ivrea, Paris, 1985, p. 678.

15« L’histoire au travail: 1989-1990 en Europe de l’Est » (Séminaire du 17 janvier 1990) in Cornelius Castoriadis, Guerre et Théorie de la Guerre, cit., p. 648.

16Peter Sloterdijk, Le continent sans qualités, Collège de France, Paris, 2024, p. 31.

17Nicolas Tenzer, « La liberté et ses ennemis », Cité, 2024/4.

18Frédéric Gros, Pourquoi la guerre ?, op. cit.

19John Mearsheimer, « The Case for a Ukrainian Nuclear Deterrent », Foreign Affairs, Summer 1993, volume 72, no 3.

20Democracy needs Ukraine to win, CEPR, 24 février 2023.

21Jeffrey Goldberg, « Obama Does not Believe that Invading Ukraine or Saving Assad Makes Putin a Player », Atlantic Council, 10 mars 2016.

22Robert Kagan, Entretien avec Gilles Paris, « Trump transforme les États Unis en une super puissance voyou », Le Monde, 27 janvier 2019. C’est nous qui soulignons.

23Lucien Febvre critiquait le livre de Roubaud de 1920 sur la Paix armée (1871-1914) dans Combats pour lhistoire, Paris, Armand Colin, 1953, p. 65-6.

24Marc Bloch, Létrange défaite, Juillet 1940 (1946), Paris, Folio, 1990.

25Primo Levi, Se questo è um Uomo, !947, in Opere, Tomo 1, Torino, Einaudi, 1977, p. 145-6.

26Gilles Deleuze et Félix Guattari, Quest-ce que la philosophie, Paris, Minuit, 1991, p. 103.

27Ainsi, le livre sortira en 2500 exemplaires chez un petit éditeur (De Silva) en 1948.

28Fernando Camon, Conversations avec Primo Levi (1987), traduit de l’italien par André Maugé, Paris, Gallimard 1991, p. 57-8.

29Ibid.

30Michel Surya, op. cit., p. 31.

31Jean-Pierre Faye, Le siècle des idéologies, Paris, Armand Colin, 1996, p. 56.

32Ibid., p. 47.

33Ibid., p. 48.

34Maurice Merleau-Ponty, Sens et non-sens, Paris, Gallimard, 1996, p. 170.

35Adriano Sofri, Zelenskyi: come se, Facebook, 23 janvier 2025.

36Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (1945), Gallimard-TEL, Paris 2005, p. 521.

37Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre, Paris, Gallimard, 1942, p. 203-4.

38À ce propos, voir Oleksiy Pantytch, « L’avenir de la Russie : comment séparer le possible de l’impossible », Desk Russie, 12 janvier 2025.

39Ruy Tavares, Agora, Agora e Mais Agora, São Paulo, Tinta da China, 2024, p. 437.

40Eliott Cohen et Philip OBrien, « The Russia-Ukraine War: A Study in Analytic Failure », CSIS, 24 septembre 2024.

41Jean François Billeter, Demain LEurope, Paris, Allia, 2019, p. 15.

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22.03.2025 à 10:26

Nouvelles guerres et guerres d’aujourd’hui Effets constituants

multitudes

Nouvelles guerres et guerres d’aujourd’hui Effets constituants Au cours des dernières décennies, on a beaucoup parlé de « nouvelles guerres », partant de l’idée que les conflits armés avaient pris des formes complètement différentes de celles du passé. L’invasion de l’Ukraine par la Russie et la multiplication de guerres dans les contextes les plus divers semblent avoir tout changé. L’article interroge les ruptures et continuités entre les « nouvelles guerres » et le présent, en essayant d’identifier des continuités et des ruptures tant au niveau des formes d’action militaire que des modèles de territorialité et des enjeux des conflits armés. New Wars and Wars of Today Constituent Effects In recent decades, there has been much talking about “new wars”, based on the idea that armed conflicts have taken on completely different forms from those of the past. Russia’s invasion of Ukraine and the multiplication of wars in the most diverse contexts seem to have changed everything. This article examines the breaks and continuities between the “new wars” and the present, in an attempt to identify continuities and breaks in the forms of military action, models of territoriality and the stakes of armed conflict.

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Texte intégral (5648 mots)

Au cours des dernières décennies, lorsque l’on parlait de conflits armés, le mot guerre ne semblait plus suffisant. Il fallait y ajouter quelque chose, un adjectif. Si, dans le domaine des sciences sociales, Mary Kaldor et Herfried Münkler parlaient de « nouvelles guerres1 », dans le domaine stratégique et militaire, des formules plus imaginatives prévalaient : « guerre asymétrique », « guerres de troisième génération », « guerres non clausewitziennes », « three block wars », « netwars », etc2. Fréderic Gros, de son côté, allait jusqu’à proposer de prendre congé du terme, à partir de la distance radicale qui sur le plan matériel, politique, social et culturel, séparait les conflits armés du présent de ce qui depuis des siècles avait été rassemblé sous le signifiant guerre3.

Au-delà des différentes positions, un certain consensus s’était établi sur les nouveaux éléments qui marquaient le paysage de la guerre au tournant du millénaire. En particulier, l’accent était mis sur la perte par l’État du « monopole » de la guerre, avec l’irruption sur la scène des acteurs privés, la non-reconnaissance mutuelle entre combattants, l’hybridation entre guerre et police. En outre, dans le domaine des études militaro-stratégiques, le débat sur la Revolution in military affairs (RMA) dont les tenants proposaient de transférer les diktats de la production just-in-time et de la cyber-idéologie californienne à la sphère militaire avait été particulièrement intense. À la guerre fordiste, caractérisée par des affrontements d’armées de masse et la prédominance de la dimension quantitative, l’on opposait désormais la nécessité d’un dispositif militaire qualitatif, centré sur l’utilisation d’armes de précision et sur la mobilisation de petites unités capables de se coordonner en temps réel grâce aux technologies d’observation et de communication (swarming).

Les débats sur de nouvelles guerres ont soudainement vieilli après l’invasion de l’Ukraine et le retour de la guerre sous ses formes les plus habituelles. Nous partirons d’une question : l’histoire a-t-elle vraiment reculé, avec un retour à un passé que l’on pensait avoir laissé derrière nous, ou bien y a-t-il a une continuité avec cette saison si proche ? Dans cette perspective, une attention particulière sera portée à la question fondamentale des effets constituant de la guerre.

Guerres sans fin : le « définitivement provisoire »

Un autre élément qui caractérisait les « nouvelles guerres » était qu’elles n’avaient ni début ni fin. Il s’agissait de guerres non déclarées, mais présentées sous la forme d’opération de « police internationale » ou de « pacification », ou encore en termes de guerre contre des phénomènes criminels, comme la « guerre contre le terrorisme ». On a ainsi assisté à l’hybridation entre les dimensions militaire et policière, avec les impasses qui s’ensuivent. La guerre, citant Clausewitz, est le recours à la force afin d’imposer/négocier la paix à/avec l’ennemi. Par ailleurs, l’activité policière n’est pas dirigée vers un ennemi considéré légitime, mais vise la répression et le contrôle de certaines variables apportées par des acteurs non reconnus comme sujets politiques, rejetés du côté de crime. Par conséquent, la guerre contre le terrorisme, par exemple, ne pourrait être qu’interminable, puisque le phénomène qu’elle vise à combattre est susceptible de se reproduire sans limite. La temporalité de la police s’offre dans le registre du continu ; celui de la guerre du discret, avec l’alternance de la guerre et de la paix. Ce n’est donc pas une coïncidence si les « nouvelles guerres » ont eu tendance à se terminer non pas par des accords de paix établissant un nouvel ordre interne, régional ou international, mais plutôt par la formation de « périodes infinies d’après-guerre » caractérisées par des régimes surveillés, transitoires et provisoires, des lignes intérimaires et d’armistice, des zones tampons avec distribution de forces de peace-keeping ou peace-enforcement, etc.

De ce point de vue, on pourrait parler de perte de la fonction constituante qui a toujours été assignée à la guerre. Un rôle joué au niveau des structures régionales et internationales, dans lesquelles l’issue du conflit conduisait à la définition du tracé des frontières, à l’institutionnalisation des rapports de force entre les différents acteurs et à la stabilisation, plus ou moins durable, d’un ordre entre les différentes unités. Mais l’effet constituant de la guerre s’est aussi constamment exercé au niveau interne des unités elles-mêmes. La plupart des constitutions ont derrière elles le fer et le feu d’une guerre, d’un conflit interétatique gagné ou perdu, ou d’une guerre civile, dans laquelle l’une des parties impose son propre modèle de coexistence et d’organisation à l’autre ou bien les lignes d’un éventuel compromis sont établies. Cela ne semblait pas être le cas des « guerres nouvelles », dont l’issue apparaît toujours sur le registre du définitivement provisoire.

En prenant comme point de référence l’espace bidimensionnel des cartes politiques, dans lequel les lignes noires des frontières séparent les territoires homogènes des États, nous étions confrontés à l’incapacité des conflits armés à obtenir des acquis constituants. Cependant, sur le plan théorique, une approche alternative était possible. Elle consistait à tenter de relier deux archives, à savoir la littérature sur les « nouvelles guerres » avec les analyses qui s’étaient développées en même temps sur les processus de décomposition, de recomposition et de hiérarchisation des territoires par rapport à la spatialité des flux. Si, comme le suggère Saskia Sassen, l’un des traits décisifs des processus évoqués cumulativement par la label de globalisation résidait dans leur caractère « multiscalaire », c’est-à-dire dans l’imbrication de phénomènes à différentes échelles qui affectent un même territoire et dans la multiplicité de territoires synchronisés entre eux par cet entrelacement, tout cela renvoie à un principe de territorialité dont la matrice apparaît difficile à retracer et à épuiser à l’intérieur de certaines frontières étatiques4.

Mais il est également possible d’aller plus loin et, suivant l’approche suggérée par Neil Brenner, de ne pas lire les scalarités comme des entités auto-évidentes et en quelque sorte données, mais de les interpréter en termes procéduraux sur la base d’une dynamique continue de rescaling 5. Dans une telle perspective, se dessine une prolifération de frontières situées aux points où les flux touchent le sol, les différents espaces-temps anthropiques s’affrontent, les échelles s’impactent, les processus de rescaling remettent en question les échelles données, les systèmes juridiques partiels se heurtent entre eux ou avec les ordres territoriaux. Les effets constituant des nouvelles guerres pourraient être envisagés par rapport à une telle géographie et à ses points de friction, aux frontières susceptibles de se transformer en fronts. De ce point de vue, les interminables guerres de faible intensité que connaît l’Afrique pourraient apparaître paradigmatiques. Dans ce contexte, comme le révèlent les analyses de P.W. Singer, de nombreux régimes dotés d’une légitimité internationale ont renoncé à la poursuite de processus de construction de l’État et à l’extension homogène de la présence de l’autorité publique sur le territoire en faveur du soi-disant « système de profit triangulaire6 ». Les entreprises multinationales du secteur extractif acquièrent des concessions à des prix avantageux, tout en assumant la charge de garantir, grâce au recours à des opérateurs militaires privés, la sécurité des sites et des infrastructures connectés aux marchés mondiaux. De cette manière, les gouvernements en place ont accès aux profits du commerce international qui peuvent être en partie réinvestis pour acheter les services militaires nécessaires au maintien de leurs positions de pouvoir. Et évidemment, une option similaire est également disponible pour d’autres leaderships politiques et/ou criminels locaux, les soi-disant « seigneurs de guerre », qui, sur la base de ce système, peuvent organiser leur emprise sur ces mêmes chaînes d’approvisionnement ou sur des zones placées en dehors des circuits d’intérêt (mondial ou régional) et de conséquences étrangères aux appétits d’acteurs plus forts.

Le conflit israélo-palestinien pouvait aussi être lu dans des perspectives similaires. Des formes étatiques à différents niveaux de formalisation et de reconnaissance internationale persistaient sur le territoire de l’ancienne Palestine mandataire, Israël, « l’État champ » de Gaza et la structure hybride de la Cisjordanie. Dans ce dernier domaine, une pluralité de dispositifs formels et informels, depuis les postes de contrôle jusqu’aux infrastructures routières (par exemple les bypass road), du Mur aux systèmes de fortification des colonies en passant par la panoplie des barrières, des « fermetures d’urgence », « zones stériles », « zones spéciales de sécurité » ont contribué à établir un dispositif frontalier complexe capable de discriminer et de moduler les régimes de mobilité, d’accès aux ressources, de contrôle des populations, de répartition asymétrique des droits7. Ainsi se détermine une articulation du territoire fondée non pas sur une ou plusieurs structures unitaires, mais sur un réseau constitué d’archipels et d’enclaves, sur des systèmes de connexion et de déconnexion, sur la production d’« espaces-temps anthropiques » différenciés et contigus/imbriqués. Ce sont des dynamiques que l’on retrouve aussi ailleurs : pensez aux constellations de gated community connectées aux centres commerciaux, aux business districts, aux écoles et aux aéroports via des autoroutes qui, des Amériques à l’Afrique du Sud, structurent l’étalement hiérarchique des espaces en assurant aux élites sociales et économiques des conditions de privilège et de sécurité quel que soit le paysage social environnant.

Tout cela apparait avec une clarté particulière dans les Territoires occupés, dans une dimension qui n’est pas statique mais marquée par une progression constante du processus de colonisation et par une routinisation et constitutionalisation progressive de la violence par des acteurs formels ou informels. Le conflit israélo-palestinien pouvait ainsi être considéré comme constituant d’une spatialité particulière, désormais inscrite dans les dynamiques territoriales de manière aussi profonde pour désactiver l’idée d’une résolution en termes de ligne de frontières entre entités souveraines. De ce point de vue, à la progression du conflit pouvait être attribué un effet constituant, même s’il est de nature négative, celui d’avoir complètement effacé sur le terrain l’éventuelle solution « à deux États ».

Après le 24 février

Après l’invasion russe de l’Ukraine, tout semble avoir changé. Le terme « guerre » n’a plus besoin d’adjectifs. Les hostilités prennent la forme classiquement associée à la morphologie de la guerre. Deux États s’affrontent à travers des armées régulières qui se disputent le terrain petit à petit, tandis que les forces aériennes ont la tâche de contourner la ligne de front pour frapper les arrières de l’ennemi. Le schéma est celui des « duellistes » qui agissent l’un sur l’autre pour imposer ou négocier une paix, qui communiquent par des actions armées et des « dépêches », qui confient une finalité politique et des objectifs militaires au recours à la violence, qui s’agencent de manière asymétrique sur le plan offensif et défensif (tant en termes stratégiques que tactiques), qui sont en corrélation avec leurs alliés (plus ou moins proches, plus ou moins officiels), les neutres (plus ou moins tels) et des institutions internationales et supranationales. Ce sont là les traits caractéristiques de la guerre conceptualisée par Clausewitz comme « instrument de la politique », difficile à retracer, par exemple, dans les guerres asymétriques menées par les alliances dirigées par les États-Unis, associées par Grégoire Chamayou à une autre généalogie, celle de la chasse dans laquelle il s’agit non pas de l’action réciproque entre deux duellistes, mais de la relation entre le chasseur qui poursuit et la proie qui s’enfuit8.

Sur le champ de bataille, le conflit russo-ukrainien a vu la reterritorialisation dans le système d’armes conventionnelles du drone, autrefois considéré comme l’outil par excellence d’une guerre déterritorialisée. L’une des grandes utopies du Revolution in Military Affairs (RMA) était l’élimination du brouillard du terrain d’opérations, basée sur l’hypothèse implicite que la visibilité pure jouait seule en faveur d’un sujet. L’utilisation de drones comme outils de reconnaissance, combinée à l’accès aux systèmes d’observation et de géolocalisation par satellite et à la collecte d’images et d’informations provenant des media sociaux, a rendu le champ de bataille plus transparent que jamais. Cela a conduit à une difficulté croissante des deux côtés et, à quelques exceptions près (l’attaque ukrainienne dans le Kursk ou la prise du saillant de Niu York par les Russes), à surprendre l’adversaire mais aussi à procéder à la concentration des forces. Par conséquent, dans ce scénario, la disponibilité accrue de l’information, étant mutuelle, ne s’est pas traduite dans la guerre chirurgicale et rapide imaginée par les théoriciens de la RMA mais dans une croissance dans les frictions des fronts.

Le rôle primordial joué par des acteurs non étatiques était un autre point sur lequel insistaient les analyses des « nouvelles guerres ». Les guerres des dernières années signaleraient plutôt un puissant retour sur scène des États et de la grammaire de la Machtpolitik. Le recours aux mercenaires n’a pas disparu, mais n’est plus au centre de la scène. Le cas du groupe Wagner le montre, même si l’issue de sa parabole témoignerait de la capacité de l’État à récupérer ses « prérogatives régaliennes ». La milice de Prighozin a été envoyée au massacre pour prendre Bakhmut tandis que l’armée russe se réorganisait, permettant à Poutine d’obtenir un double résultat : l’acquisition d’un succès tactique et la dissolution de la base du pouvoir d’un éventuel rival (avec lequel régler définitivement les comptes quelques mois plus tard). Le sort de StarLink est très différent. La société, grâce à ses satellites, a été placée en position d’ouvrir et de fermer les vannes de la connectivité et d’autres services à plusieurs systèmes d’armes à l’un des deux adversaires (ou, peut-être, aux deux), avec un Elon Mask qui, en raison de ses assets, augmente l’hubris de recouvrir une fonction de puissance mondiale, avec une idéologie (transhumaniste) de référence.

En résumé, nous ne pensons pas qu’il soit approprié de parler du retour de l’État. D’abord parce que, malgré une certaine vulgate, l’État n’est jamais parti. De la même manière, les géographies multiples et stratifiées de l’espace des flux n’ont certainement pas été re-territorialisées dans le cadre de circuits souverainistes. Nous assistons plutôt à leur ré-articulation, dans une direction polycentrique, à travers des modes d’action qui envisagent un usage croissant des armes. Schématiquement, les « nouvelles guerres » pouvaient être considérées comme internes à une phase d’expansion des processus de globalisation, sous le manteau d’une hégémonie américaine progressivement en baisse, et étaient interprétables sur la base des géographies correspondantes. Les conflits armés des dernières années, de leur côté, semblent insister sur les terrains déjà préparés par les processus de « déglobalisation » qui ont émergé au cours de la dernière décennie9. La tendance porte à la régionalisation, aux « grands espaces », à une sorte de doctrine Monroe plurielle dans laquelle les acteurs plus forts essaient de gagner des positions hégémoniques dans leur zone de référence. Le niveau régional s’entrelace avec le plan global du conflit entre les États-Unis et la Chine, entre l’ancien pouvoir hégémonique qui craint de perdre son statut et la Chine, pas encore en mesure d’acquérir ce rôle mais décidée à ne pas accepter une relation de subordination. Dans les différents contextes, par conséquent, les dimensions globale, régionale et locale se composent selon une géométrie variable.

La Troisième Guerre mondiale ?

D’abord l’Ukraine, puis l’attaque du Hamas et la réaction d’Israël, qui s’étend de Gaza au Liban, à la Syrie et à l’Irak et à l’Iran. Pendant ce temps, l’Azerbaïdjan règle ses comptes militairement dans la région du Haut-Karaback, les tensions grandissent en mer de Chine, le Venezuela menace de recourir à la force militaire en Guayana Esequiba et les feux de guerre propagés à travers la planète, de la Libye à l’Afrique centrale, continuent leur cours. Pour certains, c’est le début de la Troisième Guerre mondiale. Il s’agit d’une image suggestive mais trompeuse, selon laquelle nous nous retrouverions face à une guerre unique divisée en plusieurs scénarios, qui verraient s’opposer d’un côté un front démocratique et de l’autre un front autoritaire, ou, en changeant la clé d’interprétation, d’une part une alliance impérialiste dirigée par les États-Unis à laquelle s’oppose l’entente anti-impérialiste du Sud du monde. Pour prendre de telles hypothèses au sérieux, il faudrait admettre qu’il existe une étroite interdépendance entre les différents contextes de guerre. Si cela était vrai, il faudrait imaginer par exemple qu’un accord entre l’Ukraine et la Russie impliquerait la fin des hostilités en Palestine ou au Liban, et vice versa. Ce n’est évidemment pas le cas. Le fait que l’on puisse constater des convergences entre certains acteurs dans différents théâtres ne signifie pas l’existence de systèmes d’alliances solides.

D’un côté, l’OTAN a sans doute été revitalisée par la guerre en Ukraine, mais le nouveau mandat de Trump ouvre de sérieuses questions sur la compacité du « front occidental ». Par ailleurs, la coïncidence d’intérêts entre les deux rives de l’Atlantique apparaît, pour de nombreux pays européens, moins un fait qu’une proclamation idéologique. L’alliance entre la Chine et la Russie n’est pas aussi solide qu’on pourrait le penser. Cette dernière, si elle a bénéficié du lien avec l’Iran pour le soutien du régime d’Assad et les approvisionnements en armes (drones notamment), n’a pris aucun engagement concret du côté de la République islamique au moment de la confrontation avec Israël. La Turquie, de son côté, bien que membre de l’OTAN, joue à son compte sur certains dossiers, y compris avec des clins d’œil à la Russie (camps opposés en Syrie et en Libye, accord trouvé sur l’Azerbaïdjan/Arménie, « ouvertures » sur l’Ukraine) ou Israël (condamnations verbales sur Gaza, coïncidence d’intérêts dans le soutien, à différents niveaux, aux milices ex-Isis en Syrie). Nous sommes ainsi confrontés à des sujets mobiles, qui peuvent se déplacer d’un front à l’autre, ou qui contractent des formes d’alliance opportunistes sur certains scénarios pour entrer en conflit sur d’autres. En ce sens, la réaffirmation des modèles inspirés de la Guerre froide, codifiant les différentes connexions en termes d’affrontement entre deux fronts dotés de stabilité sur la base de la référence à des principes partagés, n’apparaissent pas légitimes.

Si évidemment les conflits armés actuels ne peuvent être ramenés à une matrice unique, dont ils constitueraient l’articulation locale, dans une perspective différente on pourrait néanmoins parler de guerre mondiale. L’impact sur les structures globales des « nouvelles guerres », hormis la question des réfugiés ou une certaine hausse des prix du pétrole, en général tendait à rester limité. Ce n’est pas le cas dans le scénario actuel. Le conflit en Ukraine a conduit à une grave crise des approvisionnements alimentaires au niveau mondial ainsi qu’à la réorientation des politiques énergétiques de nombreux pays, non seulement en termes de canaux d’approvisionnement mais aussi d’options stratégiques, avec l’abandon substantiel des perspectives les plus ambitieuses de la transition green. Le conflit israélo-palestinien, notamment en raison de l’activisme militaire des Houti sur la mer Rouge, a conduit à une crise importante des chaînes logistiques, déjà mises à l’épreuve par l’émergence du Covid. Ce sont des phénomènes qui, ensemble, ont conduit à une croissance significative de l’inflation. Par ailleurs, on assiste presque partout à une augmentation notable des politiques de réarmement. La guerre n’est plus un tabou. Le recours aux armes semble être une option de plus en plus viable en tant qu’outil politique. Après des décennies, on parle à nouveau du nucléaire comme d’un seuil qui, sous certaines conditions, peut être franchi, tandis que les massacres de militaires et civils sont désormais accueillis comme des informations de routine qui ne suscitent ni scandale ni indignation et sont prises en compte comme une variable parmi d’autres du calcul politico-stratégique.

À la suite de Sandro Mezzadra et de Brett Nilson, on pourrait parler d’un « régime de guerre » qui, indépendamment de l’implication directe d’un pays dans tel ou tel conflit, remodèle les relations internationales, les politiques étatiques, les formes du discours politique légitime10. Dans ce contexte, plutôt qu’un affrontement entre fronts aux modèles politiques différents, on assiste à une convergence entre régimes. Le régime de guerre a constitué un facteur d’accélération de la tendance, déjà en cours, du démantèlement formel et substantiel des régimes libéraux-démocrates théorisé depuis un certain temps par des analystes comme Colin Couch sous la définition de la « post-démocratie11 » : une crise de légitimation et de représentativité de la politique, démontrée par l’abstention croissante, la subordination des élus à de grands groupes d’intérêt, la tendance à vider de leur substance les procédures parlementaires, le recours à des mécanismes de gouvernement d’urgence, la délégation des fonctions publiques à des particuliers, la structuration de formes de citoyenneté différentielle, la subordination croissante du droit public au droit privé, l’érosion des droits syndicaux, le durcissement de la législation et des interventions répressives contre les manifestations de dissidence. En ce sens, l’État tend à abandonner la fonction de médiation entre intérêts de classe et intégration universaliste, pour se transformer en un instrument au service d’« oligarchies » de différents types, selon le positionnement du pays dans les chaînes de valeur mondiales, régionales ou locales.

Si, à l’occasion des guerres en Yougoslavie, en Irak ou en Afghanistan, la sphère publique a été traversée par un débat animé sur les raisons de ces conflits, ces dernières années les prises de positions non conformes à l’orientation atlantiste ont été marginalisées avec l’accusation d’être « à la solde de Poutine » ou « antisémites ». En France et en Allemagne, les manifestations pro-palestiniennes ont été interdites à plusieurs reprises, en cohérence avec un narcissisme idéologique qui soustrait le conflit israélo-palestinien de la matrice du settlement colonialism pour le représenter comme un appendice hors du temps de la Seconde Guerre mondiale (avec le pendant de Poutine qui présente l’invasion de l’Ukraine comme une croisade contre les nazis). En Italie, il y a un gouvernement de droite, dirigé par un parti qui conjugue antisémitisme et soutien à Israël, rangé du côté de l’Ukraine mais prêt à se rallier à l’appeasement avec la Russie une fois que le climat international aura changé, qui durcit les sanctions et la répression contre les luttes sociales et écologiques et, en même temps, vise à soustraire les élites politiques et économiques au contrôle de la légalité.

Dans ce paysage, si tout frontisme apparait illusoire, en relation à des camps moins opposés qu’on ne le dit, un pacifisme désarmé et moralisateur doit être considéré complètement hors contexte par rapport aux temps de feu et de fer dans lesquels nous vivons. Pour Lénine, la guerre constituait non seulement une conséquence de l’impérialisme, considéré comme la « phase suprême du capitalisme », mais aussi une opportunité, si les forces révolutionnaires étaient capables de faire ressortir des lignes de fracture (de classe) différentes de l’appartenance nationale. La formule était : transformer la guerre interétatique (dans son lexique « impérialiste ») en guerre civile. Au pouvoir constituant de la guerre, on opposait celui de la guerre civile. Et pour faire cela, on ne demandait pas uniquement la fin des hostilités, mais « paix, terre et pain ». Dans un contexte radicalement différent, il faut non seulement demander la fin des combats, mais générer des moments instituants et destituants capables de s’attacher aux différentes composantes de l’envahissant « régime de guerre » qui nous entoure, des politiques de réarmement à l’austérité, du retour au fossile au démantèlement du welfare, de la privatisation du commun aux politiques de reterritorialisation identitaire.

Traduit de l’italien par Giuseppe Cocco & Barbara Szaniecki

1M. Kaldor, New and Old Wars, Stanford University Press, Stanford, 1999 ; H. Münkler, Les Guerres nouvelles, Alvik, Paris, 2003.

2On voit, par exemple : L. Quiao, X. Wang, La Guerre hors limites, Payot, Paris, 2006 ; J. Arquilla, D. Ronfeld, Networks and Netwars, Rand, Santa Monica 2001 ; Van Creveld, Trasformation of War, Free Press, New York, 2008.

3F. Gros, États de violence. Essai sur la fin de la guerre, Gallimard, Paris, 2006.

4S. Sassen, Critique de lÉtat. Territoire, autorité et droits, Demopolis, Paris, 2009.

5N. Brenner, New State Spaces. Urban Governance and the Re-scaling of Statehood, Oxford University press, Oxford, 2004.

6P. W. Singer, Corporate Warriors. The Rise of Privatized Military Industry, Cornell University Press, Ithaca, 2007.

7E. Weizman, Hollow Land. Israels Architecture of Occupation, Verso, New York, 2007 ; A. Petti, S. Hilal, Arcipelaghi ed enclave. Architettura dellorientamento spaziale contemporaneo, Bruno Mondadori, Milano, 2007.

8G. Chamayou, Théorie du drone, Fabrique, Paris, 2013.

9A. Colombo, La disunità del mondo. Dopo il secolo globale, Feltrinelli, Milano, 2010.

10S. Mezzadra, B. Neilson, The West and the Rest. Capital and Power in a Multipolar World, Verso, New York, 2024.

11C. Crouch, Post-démocratie, Diaphanes, Zurich, 2013.

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22.03.2025 à 10:23

Femmes entre guerres et paix

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Femmes entre guerres et paix Cet article examine, dans le cadre de l’histoire récente, les positions des femmes face à la guerre et à la paix, celles qu’on leur attribue idéologiquement, celles qu’elles subissent malgré elles, dans leurs implications volontaires ainsi que dans leurs engagements militants au sein d’une multitude d’organisations qui ont changé de nature avec la fin de la guerre froide. L’auteure rappelle que les femmes ne sont pas des pacifistes par essence, mais plutôt des humains comme les autres, opposés à la guerre et œuvrant à la pacification du monde dans un contexte de plus en plus favorable à la guerre, qui exalte le virilisme et a enterré l’objection de conscience. L’unité et la solidarité de femmes de camps politiquement adverses constituent la face aujourd’hui dominante de leurs combats dans nombre de conflits comme celui, exemplaire, qui oppose le gouvernement israélien aux Palestiniens et réunit juives, musulmanes et non croyantes. Women between War and Peace This article examines, in the context of recent history, women’s positions on war and peace, both those attributed to them ideologically and those they have to endure in spite of themselves, in their voluntary involvement as well as in their militant commitments within a multitude of organizations that have changed in nature with the end of the Cold War. The author reminds us that women are not pacifists in essence, but rather human beings like any others, opposed to war and working to pacify the world in a context increasingly favorable to war, which exalts virilism and has buried conscientious objection. The unity and solidarity of women from politically opposing camps is the dominant face of their struggles today in many conflicts, such as the exemplary one between the Israeli government and the Palestinians, which brings some women together, Jews, Muslims and non-believers alike.

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Texte intégral (3683 mots)

Se plonger dans la quête des liens qu’ont les femmes avec la guerre et la paix enjoint tout d’abord à quelques démontages d’opinions courantes et de soi-disant évidences. En premier lieu on trouve l’idée que la guerre est une affaire d’hommes, ce qui parait un fait objectif majoritaire mais qui est démenti à la marge par les historiens et les anthropologues. Danièle Palmieri et Irène Hermann1 rappellent ainsi toutes les participations féminines à la guerre et les nombreuses cheffes de guerre dans un passé proche et lointain ainsi que dans les sociétés précapitalistes, au-delà des célèbres Amazones. Plus récemment, au XXe siècle, les femmes ont formé des bataillons et été au front en Russie, en Yougoslavie et dans nombre de guerres de libération nationale comme en Algérie, au Vietnam ou encore au Bangladesh. Dans ce dernier pays les militants ont toujours mis les femmes en tête des manifestations, ce qui revient à leur faire subir les premiers coups sans vraiment décourager les attaques. Les armées révolutionnaires comptent aussi significativement des femmes combattantes2 mais les Jihadistes ramènent les femmes à leurs fonctions les plus serviles. Une fois la victoire arrivée, malgré leur rôle important et les dangers que les femmes ont encourus au risque de leur vie, elles sont plus ou moins renvoyées dans leur foyer et de façon récurrente écartées des institutions politiques centrales.

Lorsque les femmes ont été l’objet de viol en temps de guerre – ce qui est très courant – leur exclusion de la société et le rejet de leurs familles en font généralement des parias. Au Bangladesh où le nombre de femmes principalement hindoues mais aussi musulmanes violées par les militaires pakistanais a été très élevé, car le viol a été commandité comme une arme de destruction ethnique, les programmes de réhabilitation lancés à l’Indépendance ont été des échecs exemplaires et les femmes violées ont été assimilées à des prostituées. La volonté étatique d’en faire des héroïnes (biragona) s’est heurtée aux logiques patriarcales qui les ont ramenées au sort de prostituées (baragona) avec la proximité linguistique.

Sur un autre registre, la participation des femmes à l’effort de guerre, sous différentes formes de services et de soin est notable dans toutes les guerres, comme le montrent les travailleuses de la résistance 3 dans l’Ukraine actuelle en guerre contre l’invasion russe, où des femmes deviennent bénévoles dans des organisations humanitaires dans des villages mais aussi sur le front. Néanmoins la guerre terminée, quel que soit le traitement des femmes qui se sont distinguées par leurs actions ou ont été des « butins » sacrificiels définitivement déshonorées et déshonorantes, peu de reconnaissance leur est donnée. De manière générale la domination masculine qui innerve partout avec plus ou moins de nuances les sociétés se révèle avec une force éclatante et les armées sont, en temps de paix, essentiellement masculines même si quelques dictateurs comme Kadhafi aimaient afficher leurs gardes du corps féminins.

Si on se tourne ensuite sur le rapport des femmes à la paix, on est face à une telle masse de documents que se préfigure un véritable tonneau des Danaïdes, dans lequel une multitude d’ONG et de mouvements les plus divers, d’études spécifiques conduites par de grandes entreprises, s’ajoutent à quelques articles de recherche plus scientifique. En outre apparait la difficulté de tracer des axes de classement de ces matériaux qui dépassent un tant soit peu leur hétérogénéité, dès lors qu’on ne se contente pas de deux axiomes d’ailleurs complémentaires où s’entremêlent constats incontestables et préjugés : les femmes sont les premières victimes des guerres et sont « naturellement » attirées par la paix, car ce sont avant tout des mères qui donnent la vie. Là encore la violence de femmes durant les guerres, égale à celles des hommes dans la torture, l’assassinat et parfois la participation aux sévices sexuels lorsqu’on les y autorise ou les encourage, balaye l’énoncé tendanciellement essentialiste d’une consubstantialité entre femmes et paix. L’héroïne de Santosh4, jeune policière indienne coiffée d’une cheffe à la réputation redoutable, illustre remarquablement bien comment une femme peut exceller dans des coups meurtriers, s’acharnant avec tout à la fois passion et sang-froid sur le corps sanguinolent et inanimé, dans ce cas, d’un jeune adivasi accusé à tort de viol.

Le critère historique de la guerre froide peut néanmoins être retenu au départ pour déblayer un peu le terrain des femmes militant en faveur de la paix. Durant tout le XXe siècle où le monde est partagé entre pays communistes ou rangés dans la sphère d’influence de l’URSS, et le camp des États-Unis et du capitalisme avec ses dictatures inféodées d’Amérique latine, les mouvements de femmes pour la paix suivent en général cet antagonisme frontal avec des singularités nationales. Ainsi en va-t-il de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté qui semble animée par les mêmes aspirations que le Mouvement de la paix, fondé en 1948, dans l’orbite du Parti communiste français même si, loin de là, tous les adeptes de cette organisation fondamentalement pacifiste ne sont pas membres du Parti. Le Mouvement de la paix, toujours actif en 2024 sous la forme d’une association 1901 et de multiples comités locaux, s’érige avant tout contre l’arme atomique et pour le désarmement nucléaire. Le Rassemblement des femmes pour la paix 5 est créé dans la même optique après la Seconde Guerre mondiale par quelques femmes résistantes proches du parti communiste. En effet genre, féminisme et condition des femmes sont aussi au cœur de la guerre froide, comme le montrent avec beaucoup d’acuité des historiennes et des politistes6 retraçant les logiques subjectives de la mobilisation des femmes qui s’inscrit objectivement dans le cadre de la création et du financement d’organisations concurrentes par des institutions internationales aux intentions politiques masquées. Bien que ces organisations pacifistes de femmes demandent parfois l’égalité entre hommes et femmes, elles ne se présentent nullement comme féministes si l’on entend par ce qualificatif une perspective de transformation sociale des rôles sexués.

La chute de l’URSS et l’unification capitalistique met un terme à cette cartographie duelle et voit l’émergence d’une foule de regroupements nationaux de femmes en faveur de la paix. On distingue alors deux schèmes articulés, dont le premier est un combat contre le gouvernement d’un pays, comme l’illustre le cas particulier du Mouvement des femmes et des filles pour la paix et la sécurité au Burundi créé en 2015. L’unité et la solidarité de femmes de camps politiquement adverses constituent la seconde face aujourd’hui dominante dans nombre de conflits. Les politiques internationales de (ré)conciliation concrète des ennemis peuvent être appréhendées comme un contexte favorisant leur actualisation locale ou nationale, par des femmes dont on ne doit pas pourtant pas négliger l’autonomie. Ainsi des femmes singulières s’associent concrètement pour démontrer que l’intersubjectivité pacificatrice peut être généralisée à une échelle macro-politique et opérer contre la guerre et pour la paix. Les femmes en noir font ainsi irruption dans le cadre de la fin de la Yougoslavie et des guerres des Balkans qui font rage et débouchent sur le génocide de Srebrenica. Elles constituent un modèle d’organisation de femmes pour la paix qui a essaimé partout dans le monde et continue de se développer.

Le conflit qui ravage le Moyen Orient depuis des décennies voit ainsi fleurir à l’initiative de femmes israéliennes des organisations les unissant aux femmes palestiniennes pour réclamer avec force l’arrêt de la guerre et éventuellement la création de deux États, tel Women Wage Peace fondé en 2014. En France plus récemment, depuis 2022, Guerrières de la paix prône le rassemblement des femmes de toutes origines et croyances contre les haines et racismes destructeurs et convoque en particulier les femmes musulmanes et juives à se dresser contre l’assignation et l’identitarisme. Un forum mondial des femmes pour la paix est institué en 2023 à leur initiative sous l’égide de l’ONU et de l’UNESCO.

Si ce bref descriptif de quelques organisations significatives ne fait pas des femmes des pacifistes par essence, mais plutôt des humains comme les autres opposés à la guerre et œuvrant à la pacification du monde, en revanche la sociologue André Michel juge le complexe militaro-industriel fondamentalement lié à l’ordre patriarcal et au développement du capitalisme7. La notion de complexe militaro-industriel, très en vigueur dans la seconde moitié du XXe siècle, est tombée en désuétude alors même que le XXIe siècle se révèle extraordinairement producteur d’armements et de guerres innombrables, nourries par les livraisons d’armes toujours plus généreuses des pôles hégémoniques. L’oubli, aujourd’hui, de la notion de complexe militaro-industriel fait écho corollairement à l’obsolescence de l’antimilitarisme8. Efficace est la menace médiatisée de façon outrancière de tomber sous le coup de l’accusation de Munichois, qui revient à confondre évènements et contextes passés et actuels profondément différents. On voit là poindre la persistance d’une volonté d’abattre la chimère communiste, pourtant défunte depuis 1991, et les processus de décommunisation qui ont été instaurés par la suite dans les anciennes républiques socialistes de l’Est9.

L’objection de conscience, qui fut par exemple un outil de contestation notoire durant la guerre d’Algérie, est similairement difficilement pensable dans la configuration présente où les thématiques nationalitaires et identitaires, classiques de l’extrême-droite, sont exaltées comme universelles et apodictiques. La clause de conscience des médecins, très respectée, fonctionne en revanche remarquablement bien chez ceux et celles qui rejettent l’avortement comme en Italie et aux USA ! Ceux et celles qui refusent de combattre sont assimilé.es à des lâches dans le cadre d’une nécessité impérieuse de défendre son pays, répétée à l’infini comme un devoir qui incombe à chacun, pour légitimer, parfois et dans certaines circonstances, crimes de guerre et crimes contre l’humanité, comme au Rwanda en 1994 où personne n’a manqué à l’appel à tuer. Le mouvement des Refuzniks fondé en 1979 en Israël et les 130 réservistes qui en 2024 n’acceptent pas de retourner sur le front font figure d’exception, à laquelle le peu d’attention accordé par la presse est significatif.

Les courants anarchistes et libertaires qui, au XXe siècle, ont été les fers de lance de l’antimilitarisme sont renvoyés vers une extrême-gauche bannie, potentiellement terroriste et ayant perdu le sens de l’amour de la nation. Ce climat délétère encourage les guerres, leur virilisme intrinsèque, un esprit de revanche primaire sur le mode de la vendetta qui transforme les États en appareils de terreur et achève de les déconsidérer compte tenu du nombre de civils qu’ils tuent. La perte de poids des institutions internationales pour peser sur les décisions guerrières des gouvernements est flagrante, dans le monde globalisé présent où les guerres sont des marchandises spectaculaires, diffusées d’un bout à l’autre de la planète, provoquant des haines passionnelles et clivant les collectifs. Catherine Hass observe dans cette optique avec acuité que « les guerres semblent aujourd’hui détruire avec elles toute possibilité qu’il en soit autrement en détruisant toute politique ; elles détruisent la possibilité même d’une pensée de la politique, de la paix et donc du possible. Or… penser la politique, c’est foncièrement penser le possible10. »

Bertrand Badie11 souligne dans la même veine que l’hypothèse antérieure faisant de l’hégémonie un facteur de paix et de stabilité est aujourd’hui invalidée et que, la guerre ne produisant plus de victoires, il est indispensable de construire des politiques de paix fondées sur la reconnaissance de l’altérité. D’aucun·es estimeront qu’il s’agit là d’un vœu pieux, inapplicable, et que certaines guerres sont plus légitimes que d’autres au nom de la protection qu’elles nous assureraient. D’autres se questionneront sur ce nous, sans parvenir à repérer son échelle et sans comprendre s’il s’agit d’un nous interne, endogénéisé, ou plus vaste – et selon quelle logique d’appartenance sensible ou institutionnelle, sans bien savoir qui ce nous inclut et qui il exclut, sans saisir le sens des assertions définitionnelles de ce nous par une proximité revendiquée et un éloignement clair, sans en comprendre les termes et les registres aux dénominations vagues et creuses : géographique, culturelle, religieuse, économique, politique ? Et pourquoi pas genrées, poussant à un nous les hommes, nous les femmes ? Femmes à promouvoir et soutenir en Afghanistan quand il fallait contrer la mainmise soviétique sur l’État, mais femmes à abandonner quand les Talibans au pouvoir les enferment sans bruit et tentent d’éradiquer leurs opposants plus islamistes qu’eux-mêmes, dont ils débarrassent ainsi le monde global !

Derrière des controverses abyssales sur ce nous oxymorique, l’identité reviendrait au galop, qu’elle soit géopolitique ou tout simplement identitariste, avec son cortège de justifications guerrières et d’imbécillités rabâchées. L’idée que tant de contrées sont encore à nettoyer de leurs déviances de tous ordres, de leurs populations-déchets, de leurs masses de sauvages, et à civiliser, reste en effet, malgré les échecs des dernières expéditions meurtrières menées en Irak, vivace dans les lancements des guerres actuelles. L’imaginaire de la paix – rayonnant après Hiroshima et la Seconde Guerre mondiale – fait effroyablement défaut présentement, alors même que les guerres innombrables devraient le nourrir. Le second mandat de Trump ne rallumera certainement pas cet horizon de la paix et l’on note en outre, dans les statistiques comparatives avec les élections de 2020, selon les catégories en vigueur aux USA, une légère baisse du vote pour Trump des femmes « blanches » (52 % au lieu de 54 %) ainsi que des femmes « noires » (7 % au lieu de 9 %) mais une augmentation des femmes « latino » (37 % au lieu de 30 %). Le nombre de femmes votant pour « un homme fort qui nous défend », comme Trump, interpelle sur la configuration actuelle. La puissance suggestive de la transgression qu’il incarne s’adresse à l’inconscient et autorise chacun·e à céder à ses pulsions. La paix en ressort absente des désirs comme de toutes les fausses interrogations sur les bienfaits de la guerre. La paix ressemble à une âme errante…à laquelle pourtant il faudrait mieux se fier pour l’avenir de l’humanité, des sociétés et de l’environnement.

1Danièle Palmieri & Irène Hermann, « Between Amazons and Sabines: a historical approach to women and war », in International Review of the Red Cross, no 877, March 2010, p. 19-30.

2Camille Boutron (2024) Combattantes, quand les femmes font la guerre, éditions Les périgrines.

3Daria Saburova (2024) Travailleuses de la résistance., Les classes populaires ukrainiennes face à la guerre, Éditions du Croquant.

4Sandhiya Suri, Santosh, 2024.

5France Huart, « Le Rassemblement des femmes pour la paix. Une communication stratégique alliant émotions et engagement », Sextant [Online], 34, 2017, http://journals.openedition.org/sextant/514

6Ioana Cirstocea, & Françoise Thebaud, Le genre de la guerre froide, Clio, 2023/1 no 57 ; Ioana Cirstocea, La fin de la femme rouge, Presses universitaires de Rennes, 2019.

7André Michel, Agnès Bertrand, Monique Séné (1985), « Le complexe militaro-industriel et les violences à l’égard des femmes », Nouvelles questions féministes, no11/12, p. 9-85.

8Philippe Lecomte (2001) « L’antimilitarisme, proposition de définition », Les champs de mars, no9, p. 111-133.

9Antoine Heemeryck (2010), Limportation démocratique en Roumanie, L’Harmattan, Paris.

10Catherine Hass (2019), Aujourdhui la guerre. Penser la guerre, Paris, Fayard.

11Bertrand Badie (2024), Lart de la paix, Paris, Flammarion.

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22.03.2025 à 10:21

La terre tremble autour du front

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La terre tremble autour du front Le paradoxe de ces trois années d’invasion russe en Ukraine est que, plutôt que la guerre, c’est le monde environnant qui semble avoir changé. Alors que la ligne de front est pratiquement à l’arrêt, le cadre politique européen et surtout celui nord-américain se sont déplacés beaucoup plus à droite. Ce sont surtout les contours idéologiques dans lesquels le conflit est perçu par les populations qui sont les plus proches qui ont changé. Les innombrables élections dans les pays de l’Europe centre-orientale et du Caucase, aussi bien que les manifestations de rue qui traversent les sociétés, nous montrent une situation ambigüe : la projection hégémonique du Kremlin se nourrit aujourd’hui de la continuation des combats et de l’apparente inaction des gouvernements occidentaux. Plus le temps passe, plus les contradictions qui se sont accumulées au cours de la transition inachevée des pays post-soviétiques réapparaissent. The Earth Trembles around the Front Line The paradox of three years of Russian invasion of Ukraine is that, rather than the war itself, it’s the surrounding world that seems to have changed. While the front line has virtually ground to a halt, the political framework in Europe and especially North America has shifted much further to the right. Above all, it is the ideological contours within which the conflict is perceived by the populations closest to it that have changed. The countless elections in the countries of Central and Eastern Europe and the Caucasus, as well as the street demonstrations that are sweeping across societies, show us an ambiguous situation: the Kremlin’s hegemonic projection is now nourished by the continuation of the fighting and by the apparent inaction of Western governments. The more time passes, the more the contradictions that accumulated during the unfinished transition of post-Soviet countries reappear.

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Texte intégral (3702 mots)

Alors que la ligne de front semble presque immobile, la terre tout autour tremble, subit des glissements et se déplace à des rythmes imprévisibles. Ces trois années d’invasion russe en Ukraine (et d’une tenace résistance de Kiev) ont comme « figé » la guerre dans un combat de tranchées exténuant. D’un point de vue plus politique, elles ont remis en question beaucoup de choses, voire tout. En sourdine flottent des questions sur la proximité ou la distance de la fin du conflit et sur ce que signifie « fin » pour une guerre d’agression visant à modifier des frontières internationalement reconnues et à nier à l’Ukraine et à son peuple toute forme de subjectivité. Des interrogations se posent aussi sur quelles hétérogenèses des fins peuvent se profiler à l’horizon, tant pour la Russie de Poutine que pour la résistance ukrainienne, tant pour l’Europe que pour les équilibres globaux.

Le débat, à quelques rares exceptions près, s’est définitivement enkysté. Comme le montrent également les quatre heures et demie de conférence de presse de fin d’année tenue en décembre, le Kremlin poursuit une ligne rhétorique ambiguë de « patriotisme soft », visant moins à galvaniser la citoyenneté qu’à minimiser les problèmes et à renvoyer l’image d’un État qui maitrise pleinement les événements. Poutine se déclare souvent « ouvert à tout type de négociation », pour ensuite affirmer que Zelensky n’est pas un interlocuteur légitime. Kiev a partiellement tempéré ses objectifs, indiquant ouvertement que les frontières de 1991 (donc les territoires du Donbass et la péninsule de Crimée, actuellement sous contrôle russe) peuvent éventuellement être récupérées « par des voies diplomatiques », suggérant ainsi que la guerre pourrait également s’arrêter par un cessez-le-feu sur la ligne de front. En même temps, les Ukrainiens ne peuvent que continuer à s’opposer à un envahisseur qui continue à attaquer et bombarder toutes ses villes.

Pendant ce temps, à l’échelle mondiale, un désalignement de plus en plus marqué semble être en cours par rapport à l’équilibre des rapports de force entre les États (et les acteurs internes aux différents États) qui prévalait en quelque sorte jusqu’à l’ère pré-pandémique : la résurgence du conflit arabo-israélo-palestinien, la réélection de Donald Trump à la Maison-Blanche dans une version certainement beaucoup plus technofasciste et subversive qu’en 2016 où pèse la présence de l’étrange allié Elon Musk, la tentative de coup d’État en Corée du Sud par Yoon, les timides tentatives de construction d’une contre-hégémonie mondiale par les BRICS, la révolution étudiante au Bangladesh et la chute d’Assad en Syrie… pour ne citer que quelques-uns des récents événements marquants. Le continent européen change également, avec la formation d’une nouvelle commission communautaire plus orientée « à l’est », un cycle électoral qui a donné des résultats mitigés avec une croissance marquée de la droite dans divers contextes, mais aussi la fin d’hégémonies qui semblaient inébranlables comme celle du PiS en Pologne ainsi que l’embrasement de protestations et de contestations qui, bien qu’elles ne puissent être directement associées à la guerre en Ukraine, reflètent de fait certains des éléments fondamentaux, comme en Géorgie…

Europe et démocratie

Au lendemain de la guerre sanglante en ex-Yougoslavie des années 90, la philosophe croate Rada Iveković écrivait dans son Autopsie des Balkans. Essai de psycho-politique : « face à l’Europe de l’Est, ainsi qu’aux Balkans, l’Europe n’a pas su être un sujet au moment où il le fallait, c’est-à-dire à partir de 1989. Elle n’a pas su planifier sa construction, son devenir-sujet politique à long terme, par l’inclusion ». Elle ajoute : « comme si, dans les guerres en cours, l’Europe n’était que marginalement responsable (ou pratiquement pas) et seulement dans le sens où elle intervient, par humanitarisme, pour les arrêter plus ou moins avec succès ». Elle conclut avec une remarque qui – en la relisant aujourd’hui – ne peut que sembler prophétique : « Il arrive un moment où il est trop tard pour trouver de bonnes solutions. Si nous ne comprenons pas que les guerres en cours sont des guerres européennes, il y a un risque d’en avoir d’autres, peut-être un peu plus loin, dans certains pays de l’ancienne Union soviétique, à l’occasion d’autres tours de vis de la construction européenne ». Elle nous invite à réfléchir à combien l’ex-Yougoslavie d’un côté et l’Ukraine de l’autre peuvent et doivent être considérées comme des questions européennes au sens large, dans une logique qui met en cause les évolutions historico-politiques du continent au moins depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En particulier, elle nous indique aussi, peut-être, une tendance de la part de l’Europe (maintenant entendue au sens spécifique de l’Union européenne) à fuir les responsabilités auxquelles elle est appelée.

À la suite du 24 février 2022, lorsque les chars russes sont entrés en Ukraine, Bruxelles a immédiatement pris une position de condamnation ferme de l’invasion et de soutien résolu à Kiev dans son effort d’autodéfense. Au fil des jours, en synergie avec les discours menés par le président américain de l’époque, Joe Biden, et par le leader ukrainien lui-même, Zelensky, la ligne rhétorique autour du conflit entamé par la Russie de Poutine s’est de plus en plus établie sur l’affrontement entre démocratie et autocratie. Non sans raison : le régime instauré à Moscou par l’ancien agent du KGB à partir des années 2000 est à tous égards un système dictatorial, ou du moins de « démocratie contrôlée ». En effet, les élections y sont organisées uniquement pour reconfirmer le gouvernement en place, la presse indépendante et l’activisme pour les droits de l’homme y subissent des pressions qui, dans de nombreux cas, aboutissent même à des assassinats ciblés (le cas célèbre d’Anna Politkovskaïa, ainsi que ceux des antifascistes Stanislav Markelov et Anastasia Babourova), des lois fortement répressives y ont été introduites contre les ONG et les dissidences sexuelles, et les syndicats y ont un espace d’action pratiquement nul.

De plus, il n’est pas non plus si extravagant d’affirmer que, d’une part, la décision d’entamer une guerre à grande échelle par l’invasion de l’Ukraine est née, entre autres, de la volonté de stopper et de prévenir les processus de révolution sociale qui se concrétisaient dans le pays agressé, poussés par un désir de rapprochement avec l’Europe et l’OTAN (la Révolution orange de 2004 et la Révolution de la dignité de 2013/14). D’autre part, la Russie a poursuivi au cours de la dernière décennie une série d’alliances avec des régimes de type autoritaire, comme la Syrie d’Assad ou la Biélorussie de Loukachenko (mais aussi la Corée du Nord de Kim Jong-un, ou la Hongrie d’Orbán sur le sol continental). Assez spontanément, donc, l’Europe et l’Ukraine ont essayé de mobiliser leurs propres populations et leur alliance renouvelée autour du concept de « démocratie », une démocratie conçue à la fois comme point de départ et comme une promesse d’avenir pour Kiev (l’entrée dans l’UE), base autour de laquelle s’est structuré le conflit avec la Russie.

Une telle dichotomie peut évidemment être compliquée et enrichie de nuances, qui ont très souvent à voir, d’une part, avec la mémoire de la Grande Guerre patriotique en Russie et, d’autre part, avec les appels controversés à la résistance antisoviétique en Ukraine. Le sociologue Volodymyr Artiukh écrit : « si la propagande de Kiev efface les symboles soviétiques et fait appel aux corps et aux sentiments, la propagande du Kremlin encombre l’espace symbolique de signaux iconiques, tout en effaçant les corps, à la fois littéralement et discursivement. Les Russes utilisent des symboles dépourvus de connotation idéologique pour détruire des corps réels, tandis que les Ukrainiens utilisent des corps détruits, et dépourvus de connotation idéologique, pour lutter contre des symboles ». Tout cela pour dire qu’en effet, bien souvent (et pas seulement en Ukraine), la juste et légitime résistance à l’invasion russe et la lutte pour la démocratie prennent les traits d’une volonté de décolonisation qui s’exerce à la fois contre l’occupation soviétique de l’après-guerre et contre les influences russes tout court (comme dans le refus de la langue russe dans divers domaines, des communications officielles au quotidien).

Hégémonie ou domination ?

Dans ce sens, l’une des dynamiques qui s’est créée, ou plutôt approfondie, avec l’invasion russe en Ukraine a également été celle d’un « sens renouvelé de fraternité » entre les populations et les républiques du contexte post-soviétique : des membres de la dissidence biélorusse s’efforcent de soutenir Kiev depuis l’étranger quand ils ne combattent pas, armes à la main, aux côtés des troupes de Zelensky ; la Géorgie, également engagée sur le champ de bataille avec sa propre légion, est en ébullition avec des manifestations de rue dans le pays depuis près d’un an ; les populations de Pologne et des pays baltes – pour lesquelles, par ailleurs, le traumatisme des conflits passés avec la Russie est réactivé – sont impliquées dans diverses formes de soutien et de mutualisme avec les ukrainiens et ukrainiennes.

Cependant, le récent cycle électoral présente une image certainement plus complexe. En fait, surtout l’année dernière, il semble que les forces politiques dites « pro-russes » aient obtenu une série de succès auparavant considérés comme impensables dans les urnes : en Moldavie, un référendum pour inscrire dans la constitution l’objectif d’adhésion à l’Union européenne est passé de justesse (et a presque uniquement séduit les diasporas de l’Ouest et le centre urbain de la capitale Chișinău) ; lors des présidentielles controversées en Roumanie, l’outsider ultranationaliste Călin Georgescu s’est démarqué, ayant à plusieurs reprises exprimé des opinions proches de Poutine et ayant même rencontré dans le passé l’idéologue eurasien Aleksandr Dugin ; mais aussi en Géorgie, la majorité des préférences est allée au parti au pouvoir, très lié à la Russie, ce qui est un très mauvais résultat bien que la régularité du vote soit très contestée. En général, depuis deux ans, il n’est pas incorrect de dire que les pays d’Europe centrale et orientale (Hongrie, Slovaquie, Roumanie, mais aussi dans une certaine mesure Moldavie, Bulgarie et République tchèque) représentent le « maillon faible » du soutien européen à l’Ukraine agressée et expriment souvent des positions politiques de condescendance envers les actions du Kremlin, au niveau institutionnel tout comme au niveau de l’opinion publique.

Il s’agit cependant d’élections qui soulèvent de nombreuses questions quant à la régularité du processus de vote, et sur lesquelles pèsent souvent des accusations d’ingérence de la part de la Russie ou de la part de sujets impliqués dans des réseaux internationaux, dont beaucoup ont des liens avec la Russie. En même temps, il est impossible de ne pas y voir également le signe d’une projection hégémonique du projet poutinien – qui convainc manifestement plus de gens qu’il n’y paraît, bien que de manière souvent vague et même contradictoire – ainsi que d’une insatisfaction de longue date à l’égard de l’Europe qui traverse ces sociétés, probablement générée dès la crise économique de 2008 et qui a ensuite explosé de manière définitive avec la question migratoire de 2015. À cela s’ajoutent des difficultés concrètes survenues après la guerre en Ukraine : la forte dépendance énergétique de certains pays envers la Russie rend difficile le désengagement à court terme ; l’insatisfaction des travailleurs du secteur agricole de la Roumanie et de la Pologne face aux canaux préférentiels activés dans le commerce des céréales ukrainiennes ; l’augmentation des prix des loyers et des logements due à l’afflux de réfugiés en Moldavie, etc.

La réalité est que, trois ans après le début de l’invasion, la stratégie de soutien poursuivie par les alliés de Kiev (Europe et États-Unis de Biden) a montré toutes ses limites : les retards dans la livraison des aides, la décision d’exclure toute forme d’intervention directe (dès la zone d’exclusion aérienne initiale), ainsi que la réticence à accorder à l’Ukraine la possibilité d’effectuer des attaques en territoire russe et l’indisponibilité de tracer un chemin clair de l’adhésion du pays agressé à l’OTAN sont tous des éléments qui, probablement, contribuent à modifier la perception que les populations de l’Est ont de l’ordre euro-atlantique. Si pour tous les points susmentionnés, il existe des considérations de risque qui expliquent, et dans de nombreux cas justifient, le « désengagement » de l’Europe et des États-Unis envers l’Ukraine, le revers de la médaille est une perte de poids hégémonique dans divers contextes : du point de vue d’une personne géorgienne, moldave ou même ukrainienne, quelles sont les preuves en ce moment qu’une intégration politique et militaire rapide dans l’espace européen représente une quelconque garantie de sécurité et de développement ? Paradoxalement, la proposition de « pacte social » que Poutine offre sur la scène internationale – une offre qui, clairement, prend les tons et parfois la forme d’une menace et qui propose de renoncer à toute une série de droits civils et politiques en échange d’une relation de protection-subordination au sein de la sphère d’influence de Moscou – risque de rencontrer un véritable consensus chez des pans de plus en plus larges de populations en dehors de la Russie.

Dans la spirale de l’imitation

Dans ces dynamiques s’inscrivent également des tendances de longue date : comme nous l’avons mentionné, c’est au moins depuis 2008 que les relations entre l’Europe occidentale et l’Europe orientale sont en crise et, d’une certaine manière, le modèle démocratique européen en général a souffert d’une baisse de l’investissement politique de la part de la population du continent. Il existe de multiples interprétations des raisons pour lesquelles une telle trajectoire s’est produite : on observe à l’échelle mondiale une capacité croissante des droites populistes à capter l’insatisfaction des laissés-pour-compte, des « perdants » de la mondialisation, mais aussi peut-être à attirer le soutien d’une nouvelle classe capitaliste qui est plus en phase avec un ordre marchand, plus « protectionniste » que « libéral ». Dans son récent livre When Left Moves Right : The Decline of the Left and the Rise of the Populist Right in Postcommunist Europe, l’analyste Maria Snegovaya explique comment dans les pays d’Europe centrale et orientale, tout cela s’est également mélangé à une certaine insatisfaction produite par les complexités des conditions imposées dans les processus d’intégration et à la différente composition sociale par rapport à l’Ouest.

De leur côté, Ivan Krastev et Stephen Holmes, dans The Light that Failed. A Reckoning, suggèrent qu’entre l’Europe occidentale et l’Europe orientale s’est établi un rapport d’« imitation », dans lequel les pays post-communistes ont « copié » avec enthousiasme les modèles et les institutions de leurs homologues, pour ensuite être déçus par les résultats. Cela a engendré des ressentiments qui les ont amenés à rivaliser pour l’identité de « véritables européens ». Orbán, par exemple, a fait sienne cette identité de défenseur des valeurs continentales contre les démocraties libérales en déclin. Ainsi, la Russie de Poutine elle-même, pour se démarquer de la décennie libérale de l’ère Eltsine, s’est de plus en plus engagée dans un défi d’imitation agressive avec l’Occident (ou avec une idée artéfactuelle de l’Occident). Krastev et Holmes écrivent :

« exaspérés par cette exigence impérieuse et vaine que la Russie imite une image idéalisée de l’Occident, les initiés du Kremlin ont décidé d’imiter ce qu’ils percevaient comme les comportements les plus odieux de l’hégémon américain afin de “tendre un miroir” à l’Occident et de montrer à ces prétendus missionnaires à quoi ils ressemblent vraiment une fois leurs prétentions auto-flatteuses retirées. Le “miroir” est une façon pour les imitateurs d’autrefois de se venger de leurs prétendus modèles en révélant les défauts peu attrayants et l’hypocrisie agaçante de ces derniers. Ce qui rend cette rage de démasquer significative, c’est que le Kremlin la poursuit souvent comme une fin en soi, indépendamment des avantages collatéraux que le pays pourrait espérer en tirer, et même à un coût considérable. L’ingérence de la Russie dans les élections présidentielles américaines de 2016, pour en venir à l’exemple le plus frappant de cette approche ironique et provocante du “miroir”, a été interprétée par ses organisateurs et ses auteurs comme une tentative de reproduire ce que le Kremlin considérait comme des incursions injustifiées de l’Occident dans la vie politique de la Russie ».

Dans une logique de ce type, et avec l’imprévisibilité schizophrène donnée par la réélection de Donald Trump, il est évident que la rhétorique – bien qu’à bien des égards obligatoire et non dénuée de sens concret – présentée par Zelensky et par Bruxelles sur la « défense de la démocratie » contre l’autocratie russe risque de révéler toutes ses limites. Aux yeux de nombreuses personnes, pas forcément séduites par le modèle politique de Moscou, le concept de démocratie européenne – surtout au moment où l’Europe se montre peu capable de remettre en question ses propres équilibres et de se reconstruire dans un cadre plus social-démocrate – ne peut que résonner comme un retranchement sur un statu quo sur lequel planait déjà un important fardeau de désillusion et de scepticisme.

D’autre part, la juste opposition à l’invasion entre les mains des élites de plusieurs pays devient de plus en plus un capital symbolique dépensé sur la scène politique pour éviter d’aborder d’autres problèmes : cela se produit avec les oppositions en Géorgie, mais aussi dans certaines occasions avec le gouvernement moldave de Maia Sandu, ainsi que dans une grande partie des débats où l’étiquette de « pro-russe » est attribuée davantage à des fins diffamatoires qu’à partir d’une évaluation substantielle. C’est peut-être aussi ici que se niche l’une des menaces les plus cruciales posées par l’invasion de Poutine : dans le jeu agressif de miroirs et d’imitations mis en place par le Kremlin, l’Europe risque à son tour de refléter et d’imiter certains des comportements les plus rétrogrades de son « adversaire ». On le voit, par exemple, dans l’obsession qui pousse souvent à réduire les votes ou les manifestations de protestation à des phénomènes liés uniquement à la « propagande russe » ou à la « guerre hybride », dans une attitude similaire à la manière dont la Russie parle souvent de « révolutions de couleur » pour discréditer les mouvements de base qui contestent le pouvoir. Ce type de réaction apporte de l’eau au moulin de l’accusation d’hypocrisie – justement au moment où la meilleure défense de la démocratie serait la capacité de réforme et d’autocritique.

Traduit de l’italien par Giuseppe Cocco

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22.03.2025 à 10:19

Près de trois ans après l’invasion, la parole aux femmes ukrainiennes de Trieste

multitudes

Près de trois ans après l’invasion, la parole aux femmes ukrainiennes de Trieste L’article recueille les témoignages d’une trentaine de femmes ukrainiennes réfugiées à Trieste (Italie). Elles réfléchissent sur leurs expériences d’avant et d’après l’invasion russe de leur pays en février 2022. À travers des entretiens et des récits personnels, des thèmes émergent tels que la perte d’identité, le sentiment d’abandon par une partie de la gauche italienne. Les femmes décrivent leur engagement quotidien, le traumatisme de la guerre, la difficulté de l’intégration et la nécessité de résister non seulement militairement, mais aussi culturellement et socialement. Le texte offre une perspective intime sur une guerre souvent réduite à des récits idéologiques, donnant de l’espace aux expériences directes de celles qui en sont affectées et mettant en évidence, plutôt que le sacrifice et le « martyre », un désir irrépressible d’une vie qui vaille la peine d’être vécue. Three Years after the Invasion, Ukrainian Women in Trieste Have Their Say This article gathers the testimonies of some thirty Ukrainian women who have taken refuge in Trieste (Italy). They reflect on their experiences before and after the Russian invasion of their country in February 2022. Through interviews and personal accounts, themes emerge such as the loss of identity and the feeling of abandonment by part of the Italian left. The women describe their daily commitment, the trauma of war, the difficulty of integration and the need to resist not only militarily, but also culturally and socially. The text offers an intimate perspective on a war often reduced to ideological narratives, giving space to the direct experiences of those affected by it and highlighting, rather than sacrifice and “martyrdom”, an irrepressible desire for a life worth living.

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Texte intégral (6219 mots)

Fin février 2022, dans les jours qui ont suivi l’invasion russe de l’Ukraine – dans une sorte de réflexe pavlovien – j’ai participé à une manifestation pacifiste entre compagni, un mot-refuge qui depuis bien trop longtemps ne veut plus rien dire. Les mêmes camarades qui, jusqu’au
23 février 2022, étaient certains que la Russie n’envahirait pas l’Ukraine, dès le 24 février trouvaient les coupables sans hésitation : les Américains, l’OTAN et, surtout, les Ukrainiens qui résistaient. L’Ukraine était blâmée car, telle une fille imprudente, elle aurait joué avec le feu et provoqué son voisin masculin en le trahissant avec l’amant de l’autre côté de l’océan. Exactement comme le récite la vulgaire comptine patriarcale fredonnée par Poutine au président Macron, quelques jours avant l’agression : « Que cela te plaise ou non, tu devras le supporter, ma belle ».

Lors de cette manifestation, cependant, il y avait aussi une centaine d’Ukrainiennes de Trieste, des travailleuses immigrées qui défendaient la résistance ukrainienne, venues sur la place avec des pancartes contre l’invasion et des photos de Poutine affublé de la moustache d’Hitler. Ce sont elles qui – comme dans une épiphanie – m’ont fait réfléchir et penser. C’est leur douleur et leur détermination qui m’ont ouvert les yeux, me permettant de regarder la guerre sous une autre perspective.

Comment écrire, alors, sur la résistance ukrainienne en évitant le piège de tenir un discours sur la « victime préférée » ?

La résistance ukrainienne n’a jamais réussi à pénétrer le cœur et les pensées des camarades pacifistes, et elle est aujourd’hui totalement éclipsée par la guerre en Palestine, plus attrayante dans la mesure où elle offre à la gauche radicale ce qui est peut-être la dernière grande bannière prête à être ramassée et brandie sans se poser trop de questions.

Une tentative d’attirer cette attention a été le démarrage d’un travail d’écriture avec une trentaine de femmes de la communauté ukrainienne de Trieste dans un des lieux historiques du féminisme, la Maison Internationale des Femmes. Certaines d’entre elles vivent à Trieste depuis plus de 20 ans, mais la majorité est arrivée après l’invasion russe de différentes régions d’Ukraine : Kiev, Kharkiv, Lviv, Dniepr, Odessa, Mykolaïv, les Carpates…

J’ai donc mis de côté toute réflexion géopolitique ou même politique, ainsi que les interviews avec les « courageux et héroïques représentants de la gauche minoritaire en Ukraine », avec les « féministes, les anarchistes qui combattent en première ligne tout en luttant contre le gouvernement néolibéral de Zelensky ». Toutes ces réalités existent. Mais il m’a semblé plus intéressant de savoir ce que pensent et ressentent les immigrées et réfugiées ukrainiennes de Trieste.

Avant l’invasion, elles étaient environ 3 000 entre travailleuses et familles, et aujourd’hui, environ 250 à 300 réfugiées avec enfants se sont ajoutées, accueillies dans des centres d’hébergement. Lorsqu’elles sont allées à la manifestation de février 2024, elles disent toutes s’être senties seules « nous ne savions pas comment agir, ce que nous devions faire ni comment expliquer : notre identité triestine a disparu. Tout ce qu’une partie d’entre nous avait construit en plus de 20 ans de travail ici ne comptait plus pour rien. Nous étions définitivement étrangères et étranges aux yeux des gens de gauche qui voulaient nous imposer une reddition qu’ils appellent “paix”. Que devons-nous faire de notre douleur ?»

Olga raconte : « Nous avons vu la manifestation sur la place de Largo Barriera, nous nous sommes jointes et nous nous sommes dit : “Cest beau, nous sommes tous ensemble ! Ils nous soutiennent !”. Mais quand nous avons commencé à chanter lhymne ukrainien, nous avons compris quune partie de la manifestation allait dans une direction et nous dans une autre : “Nous avons été insultées, traitées de fascistes et de nazies, et on nous a dit que cétait nous qui voulions la guerre. Nous étions confuses et déconcertées. Cétait douloureux, mais ensuite nous avons organisé dautres manifestations toutes seules. »

Natalia ajoute : « Tous les peuples aiment leur terre, mais si nous, Ukrainiens, déclarons aimer la nôtre, nous sommes immédiatement accusés dêtre fascistes et nazis. »

Il est presque superflu d’ajouter que les femmes ukrainiennes, dont beaucoup prennent soin de nos personnes âgées depuis des années, nettoient nos maisons, travaillent dans des maisons de retraite et des hôpitaux, n’ont jamais été écoutées ni prises en compte par la gauche radicale italienne durant ces trois années de guerre. Au mieux, elles ont été regardées avec condescendance et une compréhension paternaliste, comme si leurs pensées et leurs sentiments ne valaient rien : « Pauvres femmes, elles ne savent pas ce quelles disent et croient à la propagande occidentale ».

En les écoutant, je pensais que nous, de gauche, n’arrivons pas à pardonner aux populations de l’Est et des anciens pays socialistes de ne pas croire au « communisme » et de ne pas penser que le socialisme sous lequel elles sont nées et ont grandi était amendable ou améliorable. Nous n’arrivons pas à croire aux histoires qu’elles nous racontent, comme par exemple, le poids de la mémoire de l’Holodomor (qui revient toujours). C’est le cas avec Olga, qui me raconte l’histoire de la commode familiale avec un double fond très fin, où l’on cachait des morceaux de viande salée ou de petits sacs de graines de blé. Pour s’assurer que je la croirais, elle me dit qu’elle m’enverra une photo, car elle sent que je suis incrédule ou que je ne veux pas y croire. Lorsque je l’entends ensuite dire que ses grands-parents vivaient entre deux envahisseurs, les Allemands et les Russes, mais que les premiers étaient moins cruels que les seconds avec les paysans ukrainiens, je rassemble toutes mes connaissances historiques, témoignages et romans d’illustres écrivains communistes balayés par la vérité : comment ne pas penser aux personnages de Vie et Destin, de Vassili Grossman, qui se demandaient pourquoi les vieux bolcheviks n’avaient pas défendu les victimes de Staline ? Pourquoi n’avaient-ils pas écouté les témoignages sur « la faim qui régnait dans les villages et la cruauté avec laquelle on confisquait jusquau dernier grain de blé » ? Grossman, le grand écrivain de LÉtoile Rouge, le journal de l’Armée rouge durant la Seconde Guerre mondiale, écrit : « Au nom de la morale, la cause révolutionnaire nous avait fait perdre toute morale ».

Lyudmila intervient alors pour dire qu’elle a lu Vie et Destin avec passion, en particulier parce qu’elle a été marquée par le personnage de Lyudmila, dont elle porte le même prénom : « Elle vivait avec son mari et raconte comment allait leur quotidien à la maison. Combien defforts elle devait faire pour survivre et soutenir son mari dans les difficultés. Force de la femme. Pendant lHolocauste, un enfant de huit ans se trouvait dans une pièce remplie de gens. Il semblait abandonné parce que sa mère biologique nétait pas capable de soccuper de lui. Pourtant, une “seconde mère” a pris soin de lui et la soutenu. Cet enfant a trouvé la force de traverser la pièce, au milieu de tant de gens, pour remercier cette femme qui lavait aidé. À la fin, il a même réussi à retourner vers sa mère biologique, reconnaissant envers ces deux figures qui lui avaient donné de la force et du soutien. Moi-même, jai vécu cette situation avec des gens rassemblés dans une pièce, et cet enfant qui la traverse en trouvant la force de le faire. Que signifie la force humaine ? Peu importe le corps que vous avez, vous pouvez avoir un petit corps frêle, mais si vous trouvez la force, vous y arrivez. Comme nous, Ukrainiens, le faisons maintenant. »

Oxana ajoute : « Ces personnages du roman sont juifs. Et quand les paysans ukrainiens voyaient des juifs en danger, ils les cachaient, les aidaient à survivre. Il y avait des cachettes, même si cétait très dangereux. Peu importait doù venait le danger. Si le danger venait des Allemands, on se cachait des Allemands ; si le danger venait des Russes, on sentraidait tout de même. Ces pauvres paysans devaient toujours se cacher. Jimagine ce quils ont vécu. Bien sûr, en Ukraine, il y a toujours eu des collaborateurs, comme il y en a encore aujourdhui. Il y avait des Ukrainiens qui torturaient dautres Ukrainiens – cest une histoire qui se produit partout. »

Le récit collectif commence avec ferveur, où tout se mélange et où, au centre, il y a toujours la figure des pauvres paysans et des femmes qui doivent supporter la douleur et le travail forcé, quel que soit l’envahisseur du moment ou quelle que soit la forme de l’État sous lequel ils et elles doivent vivre. Doivent-elles trouver les mots pour convaincre une personne de gauche occidentale ? Elles savent que l’antisémitisme et les massacres de juifs commis par les bataillons ukrainiens constituent une faute dont elles doivent se disculper pour avoir le droit de s’asseoir à la table des victimes légitimes à défendre par la gauche occidentale, comme si cela n’était pas aussi arrivé en Europe occidentale ? Je ne sais pas, on ne peut pas reprocher aux gens de ne pas être historiens.

Immigrées et réfugiées

Revenons aux premiers mois de l’invasion de Poutine, telle que la racontent les femmes de Trieste, qui mettent en évidence la différence entre celles qui sont venues travailler il y a des années (les migrantes) et celles qui ont fui la guerre (les déplacées). Les premières, arrivées il y a plus de 20 ans, étaient psychologiquement prêtes à affronter un monde inconnu. Elles n’avaient aucune aide des institutions et se sont rencontrées dans les jardins ou à la plage. Seule l’église catholique leur apportait un peu d’aide. Elles ont compris ce que signifie le mot « extracommunautaire », trouvant du travail comme aides à domicile ou femmes de ménage : « Nos diplômes ne valaient rien, mais nous pensions quen quelques années, nous pourrions gagner assez pour acheter une maison en Ukraine ou faire venir ici notre famille et nos enfants. » Bien sûr, les choses ont été plus difficiles qu’elles ne l’avaient imaginé. Une petite minorité a réussi, en quelques années, à s’acheter une maison en Ukraine ou à se stabiliser suffisamment pour réunir leur famille en Italie, mais pour la majorité, il a fallu au moins une décennie de sacrifices.

Une femme qui a cinq enfants – deux nés en Ukraine avant de partir, élevés par leurs grands-mères, et trois nés en Italie une fois la famille réunie – raconte que son expérience lui a fait comprendre la différence entre avoir des enfants simplement parce qu’on est une femme et en avoir parce qu’on est en condition de le désirer.

Les femmes arrivées après la guerre ont été immédiatement accueillies et aidées par les institutions, même dans une ville comme Trieste où les demandeurs d’asile arrivant par la route des Balkans doivent attendre des mois dans la rue avant de pouvoir accéder à un hébergement. Toutefois, elles rencontrent des difficultés psychologiques, sont traumatisées. La majorité d’entre elles travaillaient en Ukraine et ici – surtout les plus âgées – ne savent pas quoi faire, espèrent pouvoir rentrer chez elles. Les femmes répètent qu’elles ne s’attendaient pas à l’invasion, en particulier celles qui habitaient à l’Est, même si la zone était déjà disputée.

Chacune a une histoire à raconter. Elles ne font pas confiance aux informations qui circulent sur Internet, sachant que la guerre est aussi une guerre de l’information. Dans les récits, il y a toujours des grands-mères, par exemple, des grands-mères assises sur un banc qui attendent. Le soldat russe n’a pas le courage de tirer sur les grands-mères. Elles demandent au soldat russe ce qui est en train de se passer et il leur répond : « Nous vous libérons… » Alors, les grands-mères demandent : « Mais nous libérer de quoi, si nos maisons sont ici, et que vous nous expulsez et mettez dautres familles à notre place ? » Le récit continue avec le soldat russe, pensif et surpris en voyant l’école en briques et en apprenant qu’il n’est même pas nécessaire de payer pour y aller : les soldats russes sont plus pauvres que les Ukrainiens et pillent les maisons.

Lors de la première prise en charge à la frontière de Fernetti, au moment de l’invasion, on percevait une atmosphère différente selon l’origine des bus. Les femmes et les enfants venant de l’Ouest de l’Ukraine étaient presque joyeux, comme s’ils partaient en excursion pour revenir peut-être dans trois jours ou même avant. En revanche, les personnes venant de Kiev ou de l’Est de l’Ukraine avaient les yeux baissés, étaient terrifiées, et disaient toutes : « Pourquoi ne couvrent-ils pas notre ciel ? Pourquoi nenvoient-ils pas des antimissiles ? » Il y avait de la douleur, de l’incertitude, ne pas savoir quoi faire, ni par où commencer… Même pour les médiatrices, à la fin de leur service, une pause était nécessaire pour assimiler tout cela : « Cet afflux continu a duré trois mois, puis jai vu que les gens sur le territoire retroussaient leurs manches, prêts à tout faire, coûte que coûte, pour recommencer à vivre, même au jour le jour. Les femmes se sont dit : “Quest-ce quon fait ? On ne reste pas les bras croisés”. Par exemple, dans les centres daccueil, les murs étaient tous moisis, et les femmes ont dit : Donnez-nous de la peinture et des pinceaux, nous allons les peindre nous-mêmes, donnez-nous les outils et nous le ferons comme si cétait notre maison”. Mais laccueil na pas permis de le faire. Il y a des règles et on ne peut pas, même si cela signifie vivre dans la moisissure. En plus, il faut supporter des inspections humiliantes des chambres sans même être prévenues.» Les inspections concernent la présence éventuelle d’alcool, mais aussi de petits appareils électroménagers, comme des bouilloires pour le thé ou des mini-réfrigérateurs.

Nous n’avons pas abordé le sujet des demandeurs d’asile provenant d’autres pays en conflit, car il ne m’a pas semblé approprié d’exiger que les Ukrainiennes passent également cet « examen» et reconnaissent leurs « privilèges» par rapport aux autres demandeurs d’asile qui arrivent en Europe et en Italie, où ils attendent dans des conditions indécentes avant d’être accueillis. Je ne crois pas que ce soit la faute des Ukrainiens si l’Europe différencie les demandeurs d’asile en fonction des pays d’origine et bloque sélectivement ses frontières. Je n’ai pas eu le courage de le demander à cette vieille dame qui tremblait en racontant comment elle avait fui Kiev en passant une nuit entière couchée dans un champ. Il est obscène de faire le marché des victimes. Il existe, chaque fois que l’on traite avec des migrants – mais pas seulement – un substrat raciste que seul l’internationalisme avait, sinon effacé, rendu indécent à admettre publiquement. Or ce qui m’impressionne, c’est que chez les Ukrainiennes, le préjugé envers les réfugiés du Moyen-Orient est plus fort que celui envers les Russes, même si elles reconnaissent ces derniers, à chaque instant, comme leurs ennemis dont elles veulent être libérées une fois pour toutes.

Ce qui frappe chez toutes ces femmes, c’est leur désir absolu d’entrer en Europe, leur sentiment d’être Européennes, et leur explication de la guerre comme une réaction de Poutine au désir des Ukrainiens, en tant que nation, de choisir librement leur propre destin. Elles revendiquent d’être pacifistes, d’aimer la paix et d’être contre la guerre : « Personne ne veut la guerre, mais je demande à vous, pacifistes qui nous accusez de vouloir la guerre : si quelquun envahissait lItalie, vous la laisseriez sans résistance à ceux qui arrivent ? Voulez-vous résister ou non ? Pendant des années et des années, on parlait de paix, tout le monde voulait la paix. Ce nest pas nous qui avons commencé cela. Les États-Unis nous avaient promis de nous protéger lorsque nous avons remis nos armes nucléaires à la Russie. Nous sommes dans une situation où nous ne pouvons pas faire comme si de rien nétait. Nous sommes dans une position très inconfortable, mais nous devons réagir. Nous ne sommes ni nazis, ni fascistes, ni néofascistes. »

« Nous devons faire place nette, telle est notre volonté. Où est la justice, où est la vérité ? Nous, Ukrainiens, réglons tout sur la place publique. Nous pouvons même critiquer notre président. Cela, les Russes ne peuvent pas le faire, car chaque président commet des erreurs, et maintenant ces erreurs sont plus visibles parce que nous avons beaucoup de sources dinformation, et les gens réfléchissent par eux-mêmes. Cest une bonne chose pour nous que notre président soit resté lorsque linvasion a commencé, quil nait pas fui comme il aurait pu le faire ; cela doit être reconnu. De plus, on ne peut pas organiser des élections pendant la guerre, avec le pays envahi. Ce quil a fait est unique : beaucoup disent que cest un acteur, un clown, mais je pense que seul un acteur pouvait gérer au niveau mondial cette situation en Ukraine. Certes, il a beaucoup de défauts, mais il sest trouvé au bon moment, et il doit aussi se méfier de son cercle le plus proche. Nous ne pouvions pas le savoir quand nous avons voté, mais il sest montré un président valeureux. Quand nous avons voté, nous navions pas beaucoup de choix. Toutes les personnes ici dans cette salle nont pas voté pour lui. Beaucoup nont même pas voté parce quelles ne se sentaient représentées par personne, mais aujourdhui, elles espèrent quil travaille avec honnêteté, même si nous ne pouvons pas le savoir réellement. »

On parle donc de paix, de femmes et d’hommes, de la manière dont, selon un proverbe ukrainien, les femmes soutiennent trois coins de la maison et les hommes un seul ; de la façon dont les femmes doivent réparer les dégâts causés par les hommes, les traumatismes qu’ils provoquent, les guerres qu’ils mènent… Certaines disent même que dans l’ancienne Ukraine, il y avait un matriarcat et qu’il n’y avait pas de guerres, et qu’il faudrait revenir à un gouvernement dirigé par les femmes. Comme nous l’avons vu plus haut, l’histoire est source de consolation, de formation de l’identité et de projection vers l’avenir… Quoi qu’il en soit, toutes reviennent à l’invasion, au problème qui se trouve devant elles et que les Ukrainiens doivent forcément résoudre.

Sauver les naufragés, résister devant la guerre

Le 26 juin 2019, le navire Sea Watch, sous le commandement de la capitaine Carola Rakete, entra dans les eaux italiennes en direction de Lampedusa, défiant l’ordre d’arrêt des patrouilles de la Garde côtière et mettant en sécurité les naufragés étrangers qui traversaient la Méditerranée. En juin 2024, Carola est élue au Parlement européen comme indépendante sur les listes de Die Linke. Aujourd’hui, ces mêmes pacifistes qui, il y a cinq ans, en avaient fait un modèle de désobéissance aux lois injustes au nom de l’humanité, l’insultent pour avoir voté « oui » au Parlement européen pour l’envoi d’armes en Ukraine, y compris pour frapper des centres militaires sur le territoire russe.

D’autres pacifistes, qui n’ont jamais organisé de manifestation pour exiger le retrait de Poutine, organisent un sit-in devant l’ambassade ukrainienne à Milan pour soutenir les déserteurs ukrainiens. Je demande aux femmes de Trieste de commenter le fait que, selon l’ONU, 10 millions d’Ukrainiens (sur environ 47 millions) sont à l’étranger, que le nombre d’Ukrainiens qui fuient ne cesse d’augmenter, et que circulent de nombreuses vidéos où la police arrête des hommes pour les emmener de force dans les casernes, vraisemblablement pour les envoyer au front, comme cela s’est passé dans toutes les guerres.

Les mots de la médiatrice de la communauté de Trieste, qui vit en Italie depuis plus de 24 ans, sont la meilleure réponse à tous les pacifistes. Une réponse vitale et pleine de contradictions, car la vie sous occupation est faite de contradictions, alors que seuls ceux qui ont le privilège de se reposer à l’ombre d’une idéologie leur permettant de valider ou de rejeter les résistances des autres recherchent une réponse cohérente. À ces personnes, il est juste de souligner que dans ce témoignage, il n’y a jamais le mot « martyr » ni « sacrifice ».

Ljudmila répond : « Une personne sur quatre est partie à létranger parce quelle est déçue. Je pense que mes enfants ne pourraient retourner en Ukraine que si lUkraine était soutenue. Quand nous avons remis nos armes nucléaires en 1994, nous nous sommes retrouvés sans défense. Cétait une erreur, ce nétait pas la solution. Surtout pas quand on sait avoir un mauvais voisin. Mais quel avenir avons-nous pour nos jeunes ? Ils doivent partir et prendre soin deux-mêmes. Ceux qui sont portés vers le militaire le font, mais personne ne devrait y être obligé. Il est normal que les jeunes veuillent partir : ils voient le monde progresser alors quici, on meurt sous les armes. Je soutiens ces jeunes : vivant, on peut faire beaucoup plus que mort. Beaucoup ne sont pas insouciants, mais ils partent parce quils ne voient aucun avenir. La résistance existe depuis 2014, mais cest difficile. Pourtant, il marrive de penser que je reviendrais si on appelait des femmes de mon âge, plus de 50 ans. Il y a ce sentiment, mais maintenant ça suffit. Peut-être que nous, les femmes, pouvons arranger les choses. Que faut-il : les gens ou les armes ? Les deux, mais aussi un équilibre. »

Voici les mots d’une femme qui est venue rapidement pendant une pause au travail : « LUkraine est un pays de paix, elle nenvahit pas les autres. Les militaires ne peuvent pas se battre les mains nues. La résistance, cest tout ce que nous faisons, ensemble ou individuellement. Chacun contribue : ceux qui envoient des produits, ceux qui aident financièrement. Je connais une jeune femme de 21 ans ici à Trieste : elle envoie chaque mois une partie de son salaire en Ukraine. Elle travaille en silence, comme beaucoup dentre nous. Même en Ukraine, mon fils et dautres volontaires aident, aussi bien au front que ceux qui restent à la maison. Beaucoup de femmes sont à létranger, mais leurs parents âgés restent. Le soutien est nécessaire partout. » Après ces mots, la dame se lève, me serre la main et retourne au travail. Aide-soignante 24 heures.

Anton, arrivé avec sa mère et un frère en 2022, qui a maintenant 18 ans et est en première année d’université, ajoute : « En Russie, il y a certainement 20 % de fascistes. Mais la Russie est grande, et ils ne sont pas tous fascistes. Il faut lutter contre le fascisme russe. Cest une guerre absurde qui dure depuis lépoque de lUnion soviétique. Jai perdu de nombreux amis, à peine plus âgés que moi, qui étaient volontaires au front. Je connais aussi des civils qui sont morts. Je trouve cela absurde ; cela détruit léconomie et le développement du pays. Beaucoup de soldats russes viennent en Ukraine uniquement pour largent. Nous voulons coexister, nous ne voulons pas tuer les Russes dans leur pays, nous ne voulons pas garder Koursk après la guerre. Mon père est en Ukraine, il suit un entraînement pour aller au front. Moi, qui ai maintenant 18 ans, je me suis enregistré depuis létranger auprès de larmée via lapplication militaire. Je suis conscrit. Il y a quelques jours, les États-Unis ont dit que lUkraine devait abaisser lâge de la conscription à 18 ans, mais je pense – comme mes amis qui sont en guerre et qui se battent – que cest absurde. Cela ne servirait quà effrayer les jeunes, cest pourquoi je pense que le gouvernement ne le fera pas, car cela naurait aucun sens. La seule vérité, cest que les États-Unis veulent terminer la guerre le plus rapidement possible. Personne ne se soucie des Ukrainiens ; les États-Unis ne pensent quà ce qui est dans leur intérêt. Jai compris cela : personne dans le monde ne se soucie de lUkraine. Cela peut finir ainsi, avec une partie de lUkraine occupée, mais que se passera-t-il après ? Ce ne serait pas une solution, car lUkraine a déjà lexpérience des accords de Minsk en 2014 avec la Crimée. Si lon mappelle à 25 ans, jirai, car je ne peux pas accepter que les Russes tuent mes amis et les membres de ma communauté. »

Si les jeunes Ukrainiens vivent dans leur chair la contradiction entre le désir d’une Ukraine libre et celui de vivre comme tous leurs contemporains européens, le témoignage de cette jeune femme réfugiée à Trieste, rapporté ci-dessous, nous montre de quoi est composée la main-d’œuvre actuelle et comment toute réflexion politique sur la liberté et la démocratie ne peut ignorer cette réalité.

Olga, dont le mari l’a aidée à traverser les Carpates vers l’ouest de l’Ukraine avec sa petite fille, explique qu’elle sait qu’elle doit donner une enfance à sa fille, mais qu’elle a aussi un billet aller simple sans retour. Elle ne savait pas où aller : en Allemagne ? Au Portugal ? En Espagne ? En France ? Où vais-je finir ?

« Ce que je sais, cest que je dois offrir à ma fille la possibilité dêtre heureuse, mais ma maison, mon travail, ma vie recommencent à zéro. Pas seulement à zéro, mais à un zéro incertain, avec une grande curiosité, parce que chaque jour je me bats avec moi-même pour comprendre ce que je peux faire de plus, ce que je peux apprendre de nouveau, comment je peux faire autrement, car lUkraine nest pas lItalie, et les Italiens sont différents. Je dois madapter et habituer ma fille à être douce et flexible. Comprendre les opportunités comme une petite fourmi, chaque jour avec de nouvelles informations et choses à apprendre, grandir moi-même et offrir à ma fille une base sans père, parce que mon mari se bat au front, et personne ne sait si nous lentendrons ce soir ou non. Nous ne vivons que pour aujourdhui. Nous avons des projets seulement pour aujourdhui. Si nous en avons pour demain, cest un luxe. Même pour largent et pour le travail, car comme beaucoup dentre nous, je travaille sur appel et je fais de tout : des cours de yoga, de la psychothérapie, des rencontres avec les femmes et les adolescents dans les centres récréatifs (structures parascolaires typiques de Trieste), mais aussi du ménage. Je fais tout. Je danse, je chante, et je peux même nettoyer du poisson si cest nécessaire. On appelle cela flexibilité. Une grande question que je me suis toujours posée est : pourquoi, par exemple, un homme de 50 ou 55 ans ici en Italie semble jeune et les femmes aussi, tandis que nos parents paraissent si vieux, ils sont si vieux. Puis jai compris : cest loppression, le travail si dur dans les usines, et ainsi la vie se paie avec ton visage. Ici, en Italie, après la fin de la guerre en 1945, les générations ont grandi plus ouvertes, plus dolce vita. Cétait ma fantaisie. Je ne sais pas encore si cest une fantaisie, car jobserve encore. Mais jaimerais que ma fille puisse vivre différemment de ce quont vécu mes parents en Ukraine, car si une fleur pousse dans une terre sèche, elle sera petite et très fragile. En revanche, avec le soleil et la mer, la fleur sépanouit, et surtout elle grandit avec lidée que lon peut connaître et se mélanger avec dautres personnes, que lon peut voir la tragédie mais aussi changer et vivre dautres aventures. Bref, choisir comment vivre. Et ici en Italie, il me semble que tu peux choisir à qui parler et avec qui communiquer. Même si ce nest que pour un jour. La douleur se lit sur les visages et les expressions des gens. LUkraine a toujours été un pays qui a dû se relever. Nous avons toujours été envahis. Les Russes ont toujours trouvé une raison pour nous envahir. Oui, depuis toujours, et sans aucune raison, un génocide est en cours contre nous. Le peuple russe veut nous envahir, nous voler notre vie et nous nier en tant que peuple. »

Pordenone – Trieste, octobre/décembre 2024
Traduit de l’italien par Barbara Szaniecki & Giuseppe Cocco

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22.03.2025 à 10:16

Désarmer le lexique guerrier

Citton Yves

Désarmer le lexique guerrier Tout en reconnaissant l’impératif d’aider les démocrates ukrainiens à résister à l’invasion poutinienne, cet article questionne l’argumentaire s’appuyant sur la guerre ukrainienne pour justifier une hausse des budgets militaires dans les pays de l’Union Européenne. Le militarisme a toujours été l’ennemi des peuples, et les armées sont l’un des principaux contributeurs au ravage de nos environnements. L’impératif de bifurcation sociale et écologique appelle à investir ailleurs que dans les budgets militaires et à inventer d’autres façons de se défendre contre l’oppression. Il est plus urgent que jamais d’apprendre l’art de la désescalade et du désarmement. Disarming the Warring Lexicon While recognizing the imperative of helping Ukrainian democrats resist Putin’s invasion, this article questions the argument based on the Ukrainian war to justify increased military budgets in European Union countries. Militarism has always been the enemy of the people, and armies are one of the main contributors to the ravaging of our environments. The imperative of social and ecological bifurcation calls for investing in other than military budgets, and for inventing other ways of defending ourselves against oppression. It is more urgent than ever to learn the art of de-escalation and disarmament.

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Texte intégral (7585 mots)

Produire et livrer davantage d’armes pour soutenir les militaires ukrainiens qui se battent contre l’invasion de la dictature poutinienne ? Ou tarir les flots qui enrichissent le complexe militaro-industriel en multipliant les victimes de la guerre ? L’intuition qui anime cet article est que tout est déjà trop tard dès lors qu’on se trouve pris dans ce type de tenailles. Contrairement à l’adage, on ne choisit jamais entre la peste et le choléra : quand la maladie est là, c’est l’un ou l’autre qui vous frappe, sans demander votre avis. Si l’on y survit, la vraie question est : comment contenir la prochaine épidémie ? C’est ce qu’essaieront de comprendre les pages qui suivent1.

Non toutefois sans préciser préalablement que toute discussion sur les conflits armés doit ainsi être mise en perspective de ce que Sony Labou Tansi analysait en 1990 comme une « guerre des mondes », où « l’archipel des nantis » continue à « peser le droit sur une balance à deux poids deux mesures », au lieu d’instituer « la solidarité planétaire » « comme une nouvelle règle d’or du jeu mondial, à côté de la notion très fragile de droit à la puissance2 ». Le fait que Poutine drape parfois ses criminelles exactions dans une rhétorique décoloniale n’enlève pas un iota à la pertinence du cadre posé par l’écrivain congolais. Telle qu’elle est actuellement habitée, la planète Terre est le champ d’une lutte des géo-classes qui tout à la fois structure profondément les rapports Nord-Sud et qui clive simultanément entre « nantis » et « démunis » chacun des territoires concernés, selon une violence « lente » (slow violence) et systémique qui ne fait pas moins de victimes que les bombes et les missiles.

Quand l’arbre de la guerre cache la forêt des conflits

La première précaution à prendre est de déjouer les pièges cachés dans le terme de guerre, dont la forte prégnance traumatique confond des réalités d’ordres très différents, qui appellent des traitements différenciés. Certains anthropologues distinguent les feuds motivés par un « désir de se venger d’un tort, réel ou supposé » des guerres ayant pour objet l’établissement d’une suprématie durable3. Ce qui se passe en Ukraine est à l’évidence une guerre, si l’on définit celle-ci par la réalité matérielle des tranchées, des bombardements, des carnages et des viols qui s’y déroulent. Mais cette première dichotomie aide à voir que les premières semaines de « l’opération spéciale » avaient pour enjeu la suprématie (caractéristique de la « guerre ») que la Russie prétendait imposer à l’Ukraine en occupant tout son territoire, en renversant son gouvernement démocratiquement élu et en lui substituant des valets de Moscou. Une fois cette tentative de renversement repoussée, la phase actuelle du conflit semble n’avoir pas tant pour objet la suprématie sur l’ensemble du pays, que le positionnement des frontières dans la région du Donbass, qui était déjà en situation de conflit armé et de revendications incompatibles depuis plusieurs années, au sein de haines réciproques où la vengeance et le rétablissement d’un équilibre brisé (caractéristiques du feud) semblent aussi décisifs que les questions de suprématie.

Une deuxième grande distinction relève des inégalités de niveaux technologiques dont sont dotées les parties en conflit (inégalités constitutives de la colonisation occidentale du monde). Il est absurde de parler de « guerre » entre Israël et le Hamas (ou le Liban), comme il était inadéquat de considérer les USA « en guerre » contre l’Irak. Certes des bombes tombent, des civils sont tués, et les images qui parviennent sur nos écrans évoquent les tragiques scènes de la seconde guerre mondiale. Mais la totale disproportion des capacités militaires entre les parties en conflit devrait imposer l’usage d’un autre mot (par exemple celui de massacre, synonyme de crime contre l’humanité) pour rendre compte de l’asymétrie structurelle dont fait les frais Gaza, où les uns sont exposés sans défense et meurent en masse, tandis que les autres semblent pouvoir bombarder en toute impunité – nourrissant un sentiment de terrible injustice dont il ne faut pas s’étonner que le refoulé fasse retour sous forme d’actions dites « terroristes ».

Une troisième distinction, plus épineuse, mériterait de tenir compte des différences non seulement entre guerre d’agression et guerre défensive – c’est toujours le camp adverse qui est l’agresseur – mais aussi, plus précisément, entre ce que lon sengage à défendre en prenant les armes (ou en en fournissant). Est-ce la même chose, face à l’invasion des armées russes, d’exposer sa vie pour défendre la démocratie ukrainienne ou la nation ukrainienne ? Ce n’est certainement pas à moi d’en juger, depuis le confort de mon bureau, d’où il est obscène de discuter doctement de la guerre alors que, dans les tranchées ou les villes, les populations ukrainiennes et gazaouies vivent dans l’angoisse des bombes, des drones, des violences et des destructions qui les martyrisent quotidiennement. Il est peut-être des cas extrêmes où le nationalisme relève du réflexe de survie collective. Mais il est aussi d’autres cas où la distinction entre un combat contre l’oppression et un combat pour la nation relève d’une importance cruciale – comme le vivent actuellement de nombreux Russes qui doivent trahir leur nation pour résister à l’oppression.

Combattre l’impérialité (patriotisme & patriarcat)

Si les trois distinctions évoquées plus haut peuvent aider à analyser plus finement les dynamiques guerrières, et à s’y opposer plus efficacement, c’est du côté d’une transformation plus profonde, structurelle, des conditions d’habitabilité et de coexistence sur la planète qu’il faut aller chercher une approche alternative aux impasses et aux tenailles de notre désarroi présent. Les questions de suprématie, d’asymétrie technologique et de nationalisme évoquées à l’instant se trouvent en effet reconfigurées par les menaces écologiques globales à la fois engendrées et confrontées par les modes de production et de consommation de « l’archipel des nantis » depuis le XXe siècle. Non seulement l’impérialisme européen qui s’était étendu à la surface de la planète depuis le XVe siècle a atteint les limites extensives de son expansion, mais l’intensification qualitative de sa domination technologique vient elle aussi buter sur des limites que manifestent les phénomènes de dérèglement climatique, d’effondrement de la biodiversité ou d’intoxication de nos milieux de vie.

Comme le suggère Mohamed Amer Meziane, les souverainetés nationales sont l’avatar d’une « impérialité » théologico-politique dont le ressort consiste à se revendiquer d’un pouvoir absolu et transcendant pour organiser hiérarchiquement la cohabitation au sein d’un territoire. Les États-nations et leurs frontières imposent donc un certain mode d’habitation très particulier, dont certaines vertus évidentes (comme l’émergence de formes de liberté et d’auto-détermination collectives en Europe) se paient au prix de fléaux non moins évidents, au premier titre desquels figurent les guerres entre États, mais aussi le traitement inique actuellement imposé aux migrants ou les dommages irréversibles imposés à nos milieux de vie.

Depuis plus d’un siècle, de nombreux mouvements progressistes élaborent des cadres de pensée (et plus rarement d’action) destinés à neutraliser ces fléaux de l’impérialité par des politiques internationalistes. Comme Bertrand Badie dans son nouveau livre, ils soulignent que « l’État a besoin de la guerre pour se construire et la guerre a besoin de l’État pour se renforcer4 ». Si les villes ukrainiennes se font bombarder et martyriser, c’est que les cercles poutiniens croient pouvoir affermir leur emprise sur leurs concitoyens en leur faisant imaginer et combattre une « nazification » expansionniste à leurs portes. Si le Donbass est un lieu d’affrontement armé depuis plus d’une décennie, c’est que des revendications nationalistes, de part et d’autre, barrent la route à une solution négociée.

Une telle analyse appelle à ne pas se tromper d’ennemi. À l’heure où Trump annonce vouloir annexer le Groenland et Panama, ceux que nous devons combattre pour prévenir les guerres à venir, ce ne sont ni des nations (Russie, Chine, USA, Israël), ni mêmes des armées (à dissuader par le gonflement de nos dépenses militaires), mais d’abord et surtout les « Patriotes » qui, à l’intérieur de chaque nation, font escalader les revendications absurdes et mortifères de la suprématie et de l’impérialité écocidaire.

D’où une première question sur l’opportunité de gonfler les budgets militaires européens (appelés de leurs vœux par tous les « Patriotes ») : à quoi bon mettre des milliards à dissuader Poutine d’envahir l’Europe, si les restrictions budgétaires dans l’éducation, l’information, la protection sociale et civile (justifiées par la priorité des dépenses d’armement) conduisent à instaurer des régimes poutiniens à la tête de nos nations ?

Renverser l’écologie de guerre

Malgré un long demi-siècle d’avertissements sur la question écologique, nous peinons encore à prendre la mesure de la totale reconfiguration de nos problèmes économiques, sociaux et géopolitiques induite par le ravage de nos milieux de vie, ravage opéré par et au nom des États-nations au sein du capitalisme globalisé. Même si quelques ouvrages récents commencent à explorer le complexe nœud de relations qui pourrait nous conduire à parler d’« écologie de guerre5 », les activités militaires restent le grand impensé – et le grand in-compté – de nos réflexions écologiques. Même si les données sont souvent dissimulées par les institutions militaires sous le sceau du secret d’État, quelques estimations sont parlantes :

– « la militarisation est l’activité humaine la plus écologiquement destructive ». Aux USA, depuis 1940, « 50 cents de chaque dollar d’impôt fédéral a été dédié à des dépenses militaires, diminuant de moitié les sommes consacrées à l’éducation, à la santé, à la lutte contre la pauvreté et pour la protection de l’environnement6 » ;

– selon les pays, entre un quart et la moitié de la consommation de kérosène est dédiée aux hélicoptères et avions de chasse7 ;

– « si l’armée états-unienne était une nation, elle serait à elle seule le 47e plus gros émetteur de gaz à effets de serre, quelque part entre le Pérou et le Portugal, en n’incluant que sa consommation directe d’énergies fossiles8 » ;

– « les armées des divers États sont responsables de 5,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, ce qui leur donnerait l’empreinte carbone du quatrième pays du monde, supérieur à celui de la Russie9 » ;

– le Département de la défense états-unien « génère 500 000 tonnes de déchets toxiques par an, davantage que l’ensemble des cinq plus grandes compagnies de l’industrie chimique nationale, et l’on estime que la plus grande quantité de déchets chimiques du monde est le fait des activités militaires10 » ;

– ces chiffres n’incluent pas les multiples dommages collatéraux des opérations militaires, des transports logistiques, des pratiques d’entrainement, de la maintenance des arsenaux, de la production d’armement, des occupations de sol, des pollutions, avec des millions de tonnes de mines, de produits toxiques, de déchets nucléaires générés par et en marge des activités militaires11.

La réponse d’un haut gradé de l’armée états-unienne à une question posée sur cet impact écologique met pleinement à jour la profonde déraison de la logique des guerres nationales : « Notre affaire, c’est de protéger la nation, pas l’environnement12 ». Comme si une nation pouvait prospérer une fois que son environnement (proche ou lointain) a été ravagé.

La bifurcation écopolitique ne peut pas continuer à faire l’impasse sur ces réalités. Défendre l’ordre militaire des nations n’est pas moins déraisonnable que sacrifier l’écologie aux diktats de l’économie. Au « réalisme géopolitique » qui constitue le cadre implicite de tous nos débats actuels – un cadre qui postule le business as usual du capitalisme industriel – il faudra tôt ou tard substituer le cadre d’un « réalisme métabolique » fondé sur la « décélération de l’énergétique capitaliste13 ». D’où une deuxième question : dans le meilleur usage de nos ressources financières européennes limitées, la priorité doit-elle être d’enrichir les marchands d’armes dans l’hypothèse d’une agression russe ou chinoise (certes possible, mais pas forcément probable, et encore moins certaine) – plutôt que d’investir enfin les sommes indispensables à la bifurcation écologique (au Nord et aux Suds), dont on ne reporte indéfiniment l’exécution qu’en s’exposant à une menace certaine de destructions massives, concernant des dizaines de générations à venir ?

Comme la finance capitaliste et l’économie extractiviste, les Patriotes, les armées et les industries d’armement – les « nôtres » comme celles de « nos ennemis » – sont à considérer comme des obstacles à renverser, des communs négatifs à démanteler, des champs de mines à déminer. À ce titre, on ne saurait ni les ignorer, ni prétendre les éliminer d’un trait de plume, encore moins les éradiquer. Si écologie de guerre il doit y avoir, cela doit être une écologie du démantèlement des infrastructures génératrices de guerre14. Ni prôner benoîtement la paix face aux armées qui vous envahissent, ni répondre symétriquement à la guerre par la guerre – mais bricoler une troisième voie qui mette en place, précautionneusement et par la négociation, à la fois les moyens futurs de prévenir les guerres (autant que possible) et les moyens présents de se défendre de l’oppression militaire (imposée par les agressions ennemies ou par nos propres Patriotes).

Fugitivité, hétéropolarité et résistances low tech

Le courant de pensée dans lequel s’inscrit Multitudes a de tout temps valorisé la fuite (exil, marronage) comme moteur majeur (quoique discret et largement discrédité) des transformations sociopolitiques. L’opinion commune veut que lorsque les courageux s’engagent dans la confrontation verbale (voice) ou armée (résistance), les peureux s’enfuient lâchement (exit). Si de tels choix binaires sont parfois impossibles à esquiver, toute une tradition de pensée a mis en lumière les potentiels subversifs et transformateurs des différentes formes de fugitivité (Yann Moulier Boutang, Stefano Harney & Fred Moten, Dénétem Touam Bona, Akwugo Emejulu). Qui, hormis des « Patriotes », blâmera les Russes fuyant le despotisme poutinien, les Ukrainiens fuyant les bombardements, ou les Arméniens quittant le Haut-Karabagh occupé par l’Azerbaïdjan ? Qu’auraient gagné ces derniers à se sacrifier dans un bain de sang ? Sous le nom de désertion, la fugitivité est sans doute le plus grand ennemi des institutions militaires – qui la punissent cruellement. Si celles-ci sont nos vrais ennemis, la désertion est peut-être notre meilleure alliée.

Bien entendu, les choses ne sont pas aussi simples. L’autre nom/visage de la « fuite-désertion » n’est-il pas le « nettoyage ethnique » ? Trump, Netanyahu et les colons rêvent de voir les Palestiniens « déserter » enfin la Palestine pour en faire une nouvelle Côte d’Azur. Ici aussi, la double contrainte de l’extension planétaire du souverainisme nationaliste et des menaces environnementales amputant l’habitabilité de nos environnements risque bien de changer la donne, en restreignant les réponses possibles à la question où fuir ? Il n’y a pas de planète B. L’obstination des Palestiniens à vouloir rester sur la terre qui les a nourris rappelle celle de tous les peuples « autochtones » dont nous devons aujourd’hui apprendre à ne pas ravager nos milieux de vie. D’où la nécessité d’imaginer des façons de lutter contre les armées dans les guerres au sein même dun monde en guerres (auquel on ne pourra pas vraiment échapper).

Les accusations portées contre les positions pacifistes qui rechignent à multiplier les livraisons d’armes à l’Ukraine reposent sur un double pilier : d’une part, prendre acte des transformations en cours dans l’ordre du monde (passant d’une situation d’hégémonie occidentale à une structure « multipolaire ») ; d’autre part, reconnaître le besoin impératif de limiter le chaos de cette transformation en s’accrochant à tout prix au respect des frontières actuelles. Laisser Poutine s’approprier le Donbass, ainsi va cet argument, serait permettre à tous les tyrans et démagogues de la planète d’envahir impunément leurs territoires mitoyens pour les « nettoyer ethniquement » à la première occasion.

Les esprits chagrins rappelleront qu’Israël occupe et colonise depuis des décennies des territoires qui ne lui appartiennent pas, que l’invasion du Haut-Karabagh ne semble déranger personne, ou que l’annexion du Sahara occidental par le Maroc vient d’être officiellement validée par le Président Macron… Mais c’est peut-être, plus radicalement, le cadre même de nos analyses géopolitiques qui mérite d’être reconfiguré pour nous permettre d’affronter les défis du présent et de l’avenir sans s’abîmer dans les horreurs autodestructrices des fausses solutions guerrières.

James Der Derian propose depuis une quinzaine d’années d’aborder les relations inter- et intra-nationales à partir d’une conception, non pas seulement multipolaire, mais hétéropolaire. Il désigne par là un enchevêtrement où « l’on a une si large gamme d’acteurs, si différents entre eux, qui amplifient leurs messages et leurs actions par l’accès aux réseaux, et qui opèrent simultanément à travers de multiples niveaux de pouvoir (individuels, locaux, municipaux, urbains, étatiques et systémiques), que l’on doit nécessairement adopter des méthodes hétérodoxes15 ». Daryl Copeland reprend cette notion pour définir l’hétéropolarité comme « un système-monde émergeant dans lequel des États et des groupes d’États dérivent leur pouvoir relatif et leur influence de sources hétérogènes – sociales, économiques, politiques, militaires, culturelles. Les vecteurs disparates qui empuissantent ces pôles hétérogènes sont difficiles à comparer et à mesurer16 ».

Les complexes militaro-industriels (plus ou moins) nationaux continuent (et continueront certainement) à jouer un rôle central dans les conflits à venir – avec, comme le relèvent Michael Hardt et Sandro Mezzadra à propos d’un « régime global de guerre », une « militarisation du champ social » qui prend la triple forme d’une « répression des dissidents », d’un « ralliement autour du drapeau » et d’une « exigence renforcée d’obéissance à l’autorité17 ». Mais l’hétéropolarité invite à imaginer d’autres modalités de résistance à l’oppression intérieure comme aux agressions extérieures. Combattre l’armée russe avec des arsenaux high tech reçus de l’OTAN est peut-être la meilleure façon de s’opposer à l’agression poutinienne – seuls les Ukrainiens et les Ukrainiennes, qui y risquent leur vie, sont en position de décider de cela. Mais en prévision et en prévention des conflits à venir, avant qu’il ne soit trop tard, l’adaptation à un monde hétéropolaire sous fortes contraintes écologiques peut appeler des réponses sensiblement différentes.

À titre d’exemple, il est éclairant d’évoquer ici les développements consacrés par Jairus Victor Grove, dans son ouvrage Savage Ecology. War and Geopolitics at the End of the World, au rôle joué par les IEDs (Improvised Explosive Devices) durant les récentes guerres d’Irak et d’Afghanistan. Ces bombes artisanales ont été bricolées par les combattants locaux, à partir de la récupération de matériels militaires usagés ou recyclés. Des explosifs sont branchés sur des senseurs et déposés sur les routes incessamment parcourues par les convois états-uniens ou gouvernementaux, endommageant fortement les opérations logistiques de l’armée la plus puissante du monde et entraînant des pertes humaines considérables. On estime que « les IEDs sont responsables de la moitié des décès et des blessures de combat durant la campagne d’Irak, et de 30 % des morts et de 50 % des blessures en Afghanistan18 ». Sur ces terrains de guerres a priori conventionnelles (avec invasion terrestre, bombardements aériens, et lutte pour la suprématie), l’hétéropolarité voit s’affronter des acteurs dont les ressources, les modes d’organisation, les agendas et les techniques opératoires sont radicalement hétérogènes. En cinq ans, de 2006 à 2011, le cours de la guerre d’Afghanistan a été complètement bouleversé par l’usage d’IEDs bricolés en low tech à partir de câbles, de piles, de circuits intégrés et autres déchets électroniques récupérés dans des décharges, branchés sur des explosifs souvent eux-mêmes recyclés de matériaux abandonnés, volés ou non explosés lors d’opérations antérieures – comme l’indiquent les quelques chiffres suivants :

ANNÉE

Attaques par IEDs

Soldats US tués

Soldats US blessés

Soldats US en mission

Budget
opérations
anti-
IEDs

Budget
militaire
annuel

2006

797

41

279

20 300

3 770 mio $

14189 mio $

2011

16 554

252

3 542

100 000

3 460 mio $

96588 mio $

L’asymétrie des capacités technologiques (des armements high tech bardés d’informatique contre des bidouillages de récupération) et des budgets (96 milliards de dollars contre une économie du glanage) s’est trouvée retournée au profit des acteurs les moins bien dotés. Il ne s’agit bien entendu pas ici de mettre sur un pied d’égalité morale les démocrates ukrainiens et les Talibans oppresseurs de femmes, seulement de rappeler que les diverses résistances afghanes ont fini par faire reculer les deux armées les plus puissantes et les mieux financées de leur époque (URSS 1979-1989 et USA 2001-2021). Cet exemple d’hétéropolarité illustre le fait qu’une opération militaire d’invasion territoriale peut être enrayée, paralysée, et finalement repoussée, à partir de tout autre chose qu’une surenchère d’armes high tech gonflant les profits et affermissant le pouvoir des complexes militaro-industriels. (Cela dit : dans les années 1970, la Yougoslavie de Tito a essayé de distribuer les capacités de résistance armée à travers un système endémique de défense autogestionnaire décentralisée. Les guerres civiles inter-ethniques des années 1990 n’en sont-elles pas le résultat ?)

Désarmer le lexique guerrier

Les alternatives (fugitives, low tech, asymétriques) de résistances hétéropolaires aux agressions militaires ont été mises en valeur (et en pratique) dès les premières formulations des positions pacifistes et anarchistes. Enseigner aux populations des tactiques simples et efficaces de résistances (passives ou actives) est peu coûteux, peu dommageable à l’environnement et favorable à l’empuissantement des multitudes. (C’est bien pour cette raison que les État-nations ancrés dans l’impérialité transcendante se gardent de les répandre parmi leurs sujets.) D’où une troisième question : si les Européens ont peur (peut-être à raison) d’une invasion poutinienne, pourquoi ne distribuent-ils pas à tous les ménages de l’UE le fameux Manuel de la CIA diffusé au Nicaragua durant les années 1980 pour inviter la population à saboter l’infrastructure et l’administration du pays dirigé par les révolutionnaires sandinistes19 ? Rendre l’occupation intenable par des actes de résistance et de sabotage n’est-il pas moins pire que s’engouffrer dans la spirale militaire des destructions de masses ?

Encore une fois, toutes les situations post-agression dont il est question ici sont non seulement discutables, mais proprement inextricables (parce que prises trop tard), indécidables ailleurs que sur le terrain concret des conflits. D’un point de vue plus général, le plus important n’est pas de gagner la guerre – le seul fait de son déclenchement est déjà un échec – mais bien de prévenir son explosion. L’art de la paix – auquel nos sociétés ne consacrent virtuellement aucune ressource, alors qu’elles déversent des milliers de milliards dans les poches des marchands d’armes – n’est pas tant à envisager comme un art de la négociation visant à mettre fin à une guerre, que comme un art de la désescalade, chargé d’empêcher les parties en conflit de sombrer dans l’agression militaire.

Si les « Patriotes » de tout poil semblent aujourd’hui avoir le vent en poupe dans « l’archipel des nantis », l’intime collusion du patriotisme avec le patriarcat pourrait bien voir le premier s’éroder au fur et à mesure que les luttes féministes gagnent elles aussi du terrain contre le second. Historiquement et anthropologiquement, impérialité et guerre semblent être en relation directe avec le taux de testostérone. La « culture de la guerre », bien mise en valeur par certains travaux sur la période 1914-18, est sans doute notre principal ennemi, à combattre en tous lieux et en tous temps, exactement au même titre que la « culture du viol20 ».

Si tel est le cas, nous devrions commencer par nous méfier de la façon même dont nous nous référons à la guerre et dont nous mobilisons le lexique guerrier. Si l’on veut prévenir les guerres réelles, il faut toutefois s’interroger sur la propension de certains discours et de certains politiciens à se gargariser de métaphores guerrières – avec la mode récente d’évoquer le « réarmement » à tout propos. D’où une quatrième et dernière question : et si parler le langage de la guerre, c’était déjà en frayer le chemin dans la réalité ?

Comme l’avait bien analysé le collectif Retort dès le début des années 200021, États-nations, capital, guerre et spectacle participent d’une dynamique dans laquelle le dernier terme est le moins discuté mais le plus décisif. Le réalisme métabolique impose de prendre pour slogan commun Pas de paix sans justice planétaire. Et pourtant, ce sont les partis des Patriotes qui gagnent les élections, même lorsqu’elles sont formellement démocratiques. S’ils peuvent nous aspirer dans des spirales de violences nourries par un double déni de justice et de métabolisme planétaires, c’est qu’ils savent profiter d’une infrastructure médiatique dont le spectacle joue largement en leur faveur. Réformer cette infrastructure serait l’impératif premier. Faute de pouvoir le faire rapidement, multiplier les barrages aux rhétoriques belliqueuses constitue un premier pas provisoire.

La meilleure réponse aux tendances bellicistes réclamant un réarmement tous azimuts – dont ne peuvent profiter que les « Patriotes », les généraux et les marchands d’armes – est sans doute à chercher du côté des pratiques de désarmement, telles qu’elles sont revendiquées par les Soulèvements de la Terre appelant à désarmer simultanément les infrastructures écocidaires de l’agrobusiness et du groupe Bolloré22, ou par Frédéric Neyrat, dont « le reporter de paix cherchera à documenter les actions visant à désarmer ». Désarmer avant l’éclatement du conflit, plutôt que saboter après l’occupation. Désarmer en multipliant les efforts et les pratiques de désescalade, et en commençant par désarmer le lexique de la guerre, dont la force performative nous entraîne malgré nous dans les spirales militarisantes. Comme le dit encore Frédéric Neyrat, « la politique des désarmés ne pourra être qu’une politique désarmante. […] Désarmant comme, du même nom, dégagé de la peur, un sourire23. »

1Mes remerciements à Giuseppe Cocco et à Marc Saint-Upéry pour leurs retours et leurs réflexions sur ces questions.

2Sony Labou Tansi, Encre, sueur, salive et sang, Paris, Seuil, 2015, p. 144-146.

3Bruno Boulestin, « Ceci n’est pas une guerre (mais ça y ressemble) : entre doctrine et sémantique, comment aborder la question de la guerre préhistorique ? », PALEO, 30-2 (2020), p. 49. Voir aussi Christophe Darmangeat, « La guerre des concepts », intervention dans le colloque Le corps de mon ennemi, Toulouse, 23 avril 2024, sur www.lahuttedesclasses.net/2024/07/le-corps-de-mon-ennemi-les-videos-sont.html

4Bertrand Badie, Lart de la paix, Paris, Flammarion, 2024, p. 29.

5Cédric Durand & Razmig Keucheyan, Comment bifurquer. Les principes de la planification écologique, Paris, Zones, 2024 ; Pierre Charbonnier, Vers lécologie de guerre, Paris, La Découverte, 2024.

6Kenneth Gould, « The Ecological Costs of Militarization », Peace Review: A Journal of Social Justice 19 (4), 2007, p. 331.

7Michael Renner, « Assessing the Militarys War on the Environment », in A.K. Tripathi & V.B. Bhatt (ed.), Changing Environmental Ideologies, New Delhi, Ashish Publishing, 1992, p. 96.

8Oliver Belcher et al., « Hidden carbon costs of the everywhere war: Logistics, geopolitical ecology, and the carbon boot-print of the US military », Transactions of the Institute of British Geographers, 45 (1), 2020, p. 65-80.

9Conflict & Environment Observatory, « New estimate: global military is responsible for more emissions than Russia », November 10, 2022, https://ceobs.org

10Andrew K. Jorgenson & Brett Clark, « The temporal stability and developmental differences in the environmental impacts of militarism: the treadmill of destruction and consumption-based carbon emissions », Sustainability Science, vol l (11), 2016, p. 507.

11Conflict & Environment Observatory, « Conflict & Environment Observatory, How does war damage the environment? », June 4, 2020; pour une analyse de la situation en Ukraine, voir https://ceobs.org/countries/ukraine

12Cité dans Michael Renner, « Assessing the Militarys War on the Environment », art. cit., p. 119. Sur ces questions, voir le nouveau livre de Amitav Ghosh, La Malédiction de la muscade, Marseille, Wildproject, 2024, chap. 10, ainsi que l’article de Dipesh Chakrabarty, « La planète et la guerre », Les temps qui restent, no 1, 30 mars 2024.

13Gene Ray, « Notes on a Planetary Strategy : Metabolic Realism for Commoners » in Mikkel Bolt Rasmussen, Aesthetic Protest Cultures. After the Avant-Garde, Colchester, Minor Composition, 2024, p. 155.

14Voir sur ce point la majeure « Communs négatifs » du no 93 (2023) de Multitudes.

15James Der Derian, entretien, www.e-ir.info/2016/08/05/interview-james-der-derian, 2016.

16Daryl Copeland, Guerrilla Diplomacy blog, 16 janvier 2012.

17Michael Hardt & Sandro Mezzadra, « A Global War Regime », New Left Review, 9 mai 2024.

18Jairus Victor Grove, Savage Ecology. War and Geopolitics at the End of the World, Durham: Duke University Press, 2019, p. 133.

19Manuel de sabotage édité par la CIA, Éditions Clandestines, 2003, téléchargeable sur https://infokiosques.net/spip.php?article636. Voir aussi https://fr.wikisource.org/wiki/Manuel_de_sabotage_simple_sur_le_terrain

20Voir Noémie Renard, En finir avec la culture du viol, Paris, Les Petits Matins, 2018.

21Retort, Des images et des bombes. Politique du spectacle et néolibéralisme militaire, Paris, Prairies ordinaires, 2008.

22Les Soulèvements de la Terre, Premières secousses, Paris, La fabrique, 2024.

23Frédéric Neyrat, « La politique des désarmés », Les Temps qui restent, no 1, 14 mars 2024, http://lestempsquirestent.org/fr/numeros/numero-1/la-politique-des-desarmes

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