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18.06.2026 à 11:00

Les leçons du tirage au sort à Athènes

Dans son ouvrage paru dans la collection Le Nœud gordien  des PUF, l’historienne Nina Roux ouvre son propos sur la crise de représentativité que traversent certaines démocraties actuelles. Elle fait ainsi ressortir le caractère quasi unique d’usage du tirage au sort à Athènes, pour sélectionner par le hasard la majorité des magistrats et des juges. L’ouvrage a le mérite de donner une épaisseur analytique à cette pratique louée par Aristote, mais plus souvent décrite qu’étudiée en profondeur. Dans le cadre de la démocratie athénienne, le tirage au sort contribue à une rotation des gouvernants et sert un certain idéal de l’égalité. Se gardant de tout idéalisme, l’historienne livre une analyse fine qui établit aussi un dialogue entre le régime athénien et le nôtre, puis les réinterprétations du premier par le second. Par une plongée dans les sources et une lecture affûtée d’Aristote, Nina Roux retrace les modalités du tirage au sort et en souligne aussi les limites. Bien que toutes les magistratures ne revêtent pas les mêmes pouvoirs, la pratique s’avère massive, puisqu’en théorie, Athènes doit recruter chaque année 750 à 850 citoyens et, normalement, tous les citoyens doivent être appelés au moins une fois dans leur vie à exercer une charge publique. Ladite pratique repose toutefois sur le volontariat et l’absentéisme demeure important. C’est donc une lecture passionnante qui provoque une dissonance dans nos imaginaires par la mise en lumière concrète du tirage au sort, ses modalités et le sens que chacun lui attribuait.   Nonfiction.fr : L’ouvrage proposé est tiré de votre thèse soutenue à l’EHESS en 2024. Comment est né ce projet vous permettant de rejoindre la collection Le Nœud gordien ? Nina Roux : Je le dis souvent, mais c’est vrai : un peu par hasard ! J’ai eu l’opportunité de rencontrer, au début de mon Master en philosophie politique, un enseignant de Paris I, Ronan de Calan, qui m’a proposé de travailler sur le désenchantement démocratique et sur les élections. J’ai commencé à lire des ouvrages sur le vote dans nos démocraties représentatives, afin de produire un mémoire sur le lien de représentation et ses problèmes contemporains. On était alors à un moment où la France connaissait de très nombreuses critiques sur le fonctionnement de la V e République : après Nuit Debout, en plein cœur des manifestations des Gilets Jaunes, de nombreux auteurs critiquaient la professionnalisation extrême et l’écart entre représentants et représentés, réfléchissaient au renforcement de la participation des citoyens ordinaires, au « ré-enchantement » démocratique. J’ai croisé, pour la première fois, cette idée de recourir au tirage au sort pour contrer certains effets du système représentatif, et surtout cette étrange image d’une Athènes de l’hyper-participation et de l’intelligence collective. Je menais alors, en parallèle de mes études en philosophie, un parcours en lettres classiques à l’ENS de Paris : cette vision idéalisée d’Athènes et de sa démocratie directe est tout de suite entrée en résonance avec ce que j’avais appris d’elle au travers des témoignages anciens. J’ai tout de suite su que c’était autour de la réception d’Athènes que je voulais orienter mon travail de recherche. Ce sujet autour du tirage au sort m’a ainsi permis d’unir les deux disciplines scientifiques qui ont accompagné ma formation, et de travailler à la fois sur la Grèce classique et sur le temps présent, en écho avec des préoccupations contemporaines cruciales. Aristote est une source incontournable pour votre recherche, grâce à la réflexion approfondie qu’il a consacrée au tirage au sort dans la pratique athénienne. Pourquoi est-il incontournable ? C’est en effet un auteur avec lequel le dialogue sur le tirage au sort est inévitable, et ce pour deux raisons principales (et très différentes !). La première raison est notre dépendance scientifique aux écrits d’Aristote : il est tout simplement impossible de travailler sur le tirage au sort athénien sans passer par son truchement. Il est notre source principale, et sur de nombreux points unique, pour connaître les procédures de désignation des juges et des magistrats athéniens. Le tirage au sort, qui était pourtant le mode de désignation principal à Athènes, qui impliquait des milliers de citoyens chaque année et concernait des fonctions politiques essentielles à la vie de la cité, est paradoxalement très peu cité dans les témoignages de l’époque classique (508-323 avant notre ère). Sans doute parce qu’il faisait partie du quotidien des auditeurs, il n’est jamais évoqué en détail dans les discours prononcés à l’assemblée ou au tribunal, ou dans les récits d’Hérodote ou Thucydide : seule la Constitution des Athéniens , rédigée au sein de l’école d’Aristote entre 330 et 320, évoque la répartition entre tirage au sort et élection, les méthodes employées ainsi que leurs objectifs. Sans elle, impossible de saisir l’importance stratégique du hasard dans la démocratie athénienne : on le voit d’ailleurs parfaitement dans les travaux des historiens antérieurs à 1892, date de la première publication de la Constitution des Athéniens , pour lesquels ce tirage au sort est extrêmement nébuleux. La seconde raison est quant à elle d’ordre historiographique et relève de l’histoire de la réception. Aristote, tout comme Platon, fait partie de ces rares auteurs grecs dont les œuvres circulent sans interruption en Occident depuis l’Antiquité. La lecture des Politiques , en particulier, est largement répandue dans les milieux intellectuels – or, dans les Politiques , Aristote revient à plusieurs reprises sur le rôle politique du tirage au sort. On voit la trace de cette conceptualisation aristotélicienne, associée souvent à celle de Plutarque, dans les réflexions sur Athènes de Leonardo Bruni, de Bodin, de Montesquieu, de Rousseau, entre autres. Elle a donc durablement infléchi l’imaginaire associé au hasard en politique. Encore aujourd’hui, Aristote est un passage obligé de tout chercheur s’intéressant au tirage au sort – ce qui doit être interrogé, car c’est une source aux multiples difficultés, de la reconstitution du corpus jusqu’au positionnement politique de son auteur principal. On a tendance à associer la pratique du tirage au sort à la démocratie athénienne. Dans la continuité d’Aristote, vous insistez sur le fait que la seule présence du tirage au sort n’est pas synonyme de démocratie. Quels sont les autres critères nécessaires ?  Il ne s’agit pas tant de lister les critères nécessaires que de pointer l’absence de mesures renforçant les effets « démocratiques » du tirage au sort. Dans les Politiques , Aristote revient à plusieurs reprises sur l’emploi du tirage au sort – un emploi que, comme certains de ses contemporains, notamment Platon, il n’hésite pas à critiquer car il offrirait trop de pouvoir politique au peuple. L’une de ses phrases les plus citées aujourd’hui sur cette question est la suivante : « les élections sont de nature oligarchique, tandis que le tirage au sort est de nature démocratique » ( Politiques , 1294b). On a pu en conclure que le tirage au sort était par nature démocratique – ce qui est une aberration historique, puisque dès l’époque d’Aristote il est présent dans des régimes oligarchiques, voire monarchiques. Le raisonnement d’Aristote est en effet à comprendre dans son ensemble : le tirage au sort n’est pas démocratique en soi, mais il le devient quand il s’associe avec d’autres éléments procéduraux qui favorisent la participation, comme la rémunération des participants ou l’absence de seuil censitaire. Seul, il ne suffit pas à qualifier un régime de démocratie. Il est donc crucial d’analyser les régimes politiques employant le tirage au sort en prenant en compte l’ensemble de leur écosystème institutionnel, et son inscription dans une société donnée : prendre garde aux domaines de compétence attribués par le sort et à leur pouvoir réel, étudier la légitimité des magistrats élus par rapport à ceux tirés au sort, mais aussi reconstituer, concrètement, la manière dont ces tirages au sort s’organisent au quotidien et leur accessibilité. Autrement dit, il s’agit de mesurer l’écart entre l’égalité théorique impliquée par le recours au hasard et les mécanismes concrets qui en garantissent l’accès à tous. Il n’y a pas de liste de critères normatifs définissant la démocratie parfaite, contrairement à ce que laisse croire la célèbre définition du §1317b des Politiques : il y a des degrés de démocraticité, qui se calculent selon une dynamique propre à chaque régime politique. C’est la subtilité du raisonnement d’Aristote : chaque cité a son propre point d’équilibre entre éléments oligarchiques et démocratiques, et le poids de ces éléments n’est pas universel. Il s’agissait d’une pratique massive, puisqu’elle permettait le recrutement d’une part importante des magistrats et la totalité des tribunaux, soit plus de 6000 fonctions annuelles. De façon concrète, comment se déroule le tirage au sort à Athènes ? Il n’existe pas un, mais des tirages au sort dans l’Athènes classique, sur laquelle j’ai concentré mon travail. Il faut bien avoir à l’esprit que le hasard était familier des citoyens athéniens, car il était employé à de multiples occasions, en particulier liées à la religion. Selon les circonstances, il existait donc bien des méthodes, plus ou moins évoluées : avec des cailloux, des bâtons, des fèves, des machines spécifiques… Il faut aussi se rappeler que certaines informations ont été perdues au fil des siècles. Pour ne parler que de l’Athènes classique et que du domaine politique strictement défini, deux méthodes utilisées au sein des institutions athéniennes pour tirer au sort nous sont parvenues par le biais des témoignages antiques. Elles sont tout à fait passionnantes car elles semblent spécifiques à la démocratie athénienne. La première est le tirage par les fèves, une méthode mal connue mais bien attestée dans l’Athènes du V e siècle avant notre ère. Elle aurait été en usage au moins depuis la bataille de Marathon en 490 et est évoquée pour la dernière fois en 411, lors du renversement de la démocratie athénienne par le groupe oligarchique des Quatre-Cents. Depuis le XIX e siècle, à partir d’un extrait de Plutarque, on supposait que ce tirage au sort fonctionnait à l’aide de fèves blanches, désignant le « vainqueur », et de fèves noires. J’ai proposé dans ma thèse une déconstruction de cette interprétation en m’appuyant sur la fragilité des témoignages documentaires à notre disposition. La seconde est la machine à tirer au sort, aussi appelée klérotèrion , dont quelques exemplaires du II e siècle avant notre ère sont visibles dans les musées athéniens. Elle est citée pour la première fois dans une comédie d’Aristophane, L’Assemblée des Femmes , produite en 392. Il s’agit d’un bloc de marbre comportant cinq colonnes d’encoches : on y insère des plaques, les pinakia , portant le nom d’un citoyen. Un magistrat se charge ensuite de tirer des cubes noirs (une ligne de cinq encoches est éliminée) et blancs (une ligne de cinq encoches est sélectionnée). Parmi les exemplaires retrouvés, il existe plusieurs dispositions des encoches, mais nous ignorons tous leurs usages. Ces méthodes servaient à désigner annuellement les magistrats, au nombre de 750 à 850 par an, ainsi que les juges, au nombre de 6000. Elles pouvaient également être mobilisées quotidiennement : par exemple, c’est avec le klérotèrion que l’on tire au sort chaque jour les membres du tribunal parmi le corps des juges. Bien entendu, ce que j’expose ici est la lettre institutionnelle : pour bien appréhender l’efficacité de ces mécanismes, il faut aussi s’interroger sur leur accessibilité selon la situation géographique, économique et sociale de chaque citoyen, à laquelle j’ai consacré plusieurs chapitres de mon livre. Aristophane décrit une foule de citoyens sur l’Agora pour participer à la vie politique et donc au tirage au sort. Ce dernier repose sur le volontariat et vous consacrez également des pages particulièrement éclairantes sur l’absentéisme. Pourquoi faut-il nuancer le tableau d’Aristophane et d’une partie des sources littéraires ? Aristophane est un auteur très ambigu en ce qui concerne la participation citoyenne. Dans les Guêpes , par exemple, il met en scène des vieillards contaminés par la « maladie de juger », une souffrance aiguë qui ne s’apaise que lorsque l’individu vote au tribunal. Au contraire, dans les Acharniens , la pièce s’ouvre sur le monologue d’un certain Dikéopolis, qui se trouve tout seul sur la Pnyx à l’heure de l’Assemblée et se lamente sur le désintérêt de ses concitoyens pour les affaires publiques. Dans l’ Assemblée des Femmes , la pièce où le klérotèrion est mis en scène, la procédure de désignation du tribunal est détournée pour servir à assigner des places à un grand banquet sur l’Agora, signalant que la gloutonnerie des citoyens l’emporte sur leur désir de participer activement aux institutions civiques. Ce tableau sert à rappeler la principale raison de se méfier face aux témoignages d’Aristophane : c’est un auteur comique, qui dialogue sans cesse avec un public à la fois parodié et célébré et qui joue sur des références communes détournées au service de l’humour. Le même biais est visible dans la plupart des sources qui servent traditionnellement à tracer l’histoire politique d’Athènes : peut-on complètement se fier à un accusé qui flatte le zèle civique de ceux qui sont appelés à juger son cas, à un orateur qui cherche à convaincre l’auditoire de voter pour sa proposition ? Une partie de la littérature athénienne classique est enfin constituée d’auteurs anti-démocratiques, comme Platon, qui n’hésitent pas à peindre le tirage au sort sous un jour noir. Il est donc difficile de prendre pour argent comptant ce que nous disent les contemporains de ce système de tirage au sort. C’est pourquoi il faut se plonger dans le fonctionnement concret et matériel de ce tirage au sort athénien. En lisant Aristote, on découvre ainsi un certain nombre de dispositions qui viennent amoindrir la radicalité du tirage au sort des gouvernants. Il en est deux que vous citez et qui sont cruciales. La première, rarement mentionnée dans les sources, est que le tirage au sort repose systématiquement sur le volontariat : pour être tiré au sort, il faut avoir choisi de participer. Ce choix individuel est motivé par de multiples facteurs : la distance à parcourir pour se rendre en ville, le coût économique du séjour, l’intérêt pour les affaires en cours de débat, la maîtrise des informations publiques, etc. Ce choix qui est celui du citoyen ordinaire n’a laissé aucune trace dans les sources manuscrites et nous ne pouvons supposer que le comportement mieux documenté des élites politiques était la norme. De manière complémentaire, on peut être tiré au sort et ne pas effectuer son mandat : les inscriptions épigraphiques mentionnent ainsi des collèges de magistrats qui fonctionnent avec la moitié des membres présents. Démosthène nous dit même qu’il faut mieux rester chez soi plutôt que venir mal effectuer son travail, signe que l’absentéisme n'était pas nécessairement considéré comme une faute grave, du moins dans les fonctions collégiales. Tous ces éléments sont rarement mis en avant dans les témoignages d’époque classique.  Rarement utilisé dans d’autres régimes, le tirage au sort est évoqué ces dernières années dans certains mouvements sociaux. Pourquoi cette pratique ne s’est-elle pas diffusée davantage ? Le tirage au sort est, en réalité, une pratique assez quotidienne des Grecs comme des Romains, qui s’en servent à la fois dans leurs rituels religieux, dans leurs procédures de désignation politique ou encore pour trancher une décision difficile. Un livre récent, Drawing Lots , publié par Irad Malkin et Josine Blok, est revenu sur tous ces emplois qui montrent la familiarité des Grecs avec ce tirage au sort qui paraît aujourd’hui à beaucoup étrange. On y a également eu recours dans certaines cités-États italiennes de la Renaissance : je pense notamment à Florence, au sujet de laquelle ont écrit plusieurs défenseurs du « retour » du tirage au sort. Des exemples se trouvent enfin dans la Suisse pré-napoléonienne, parfois jusqu’à aujourd’hui pour de rares cantons ruraux. C’est à la période moderne que l’on doit cet oubli progressif du hasard en politique, et en particulier aux épisodes révolutionnaires du XVIII e siècle, qui ont vu le « triomphe du consentement », pour reprendre une expression du politiste Bernard Manin dans son livre fondateur, Principes du gouvernement représentatif (1990). Le lien étroit créé entre le régime représentatif et le vote majoritaire a vu la disparition quasi-universelle du tirage au sort comme outil de désignation politique. Il doit aujourd’hui faire face à une certaine méfiance, malgré son retour en popularité et plusieurs expériences menées en Europe depuis les années 2010 : pensons par exemple à la série de conventions citoyennes lancée par le président Emmanuel Macron en France depuis 2019, mais aussi aux jurys citoyens à l’échelle locale. Il est remarquable, d’ailleurs, que les critiques adressées au tirage au sort aujourd’hui fassent écho à celles que pouvaient prononcer un Platon ou un partisan de l’oligarchie au V e siècle avant notre ère : le manque de légitimité des citoyens tirés au sort face aux élus, la peur de leur incompétence, la dénonciation de l’instabilité engendrée par le renouvellement fréquent de dirigeants, la défense d’un élu « expert » capable de saisir la complexité du débat public. Tout cela explique aussi que les assemblées tirées au sort aujourd’hui n’aient souvent qu’un rôle consultatif et encadré, alors que les Athéniens tirés au sort prenaient des décisions contraignantes et, la plupart du temps, sans appel. L’une des réflexions les plus stimulantes de votre ouvrage porte sur les apports du cas athénien pour notre temps. Loin de vous contenter d’une simple observation, vous proposez une piste sur la radicalité démocratique par laquelle le tirage au sort participerait au contrôle des dirigeants par le peuple. Pourriez-vous développer ce point ? L’une des conclusions principales de mon travail a été de souligner que le tirage au sort n’était pas la seule source de la radicalité démocratique athénienne. J’ai pu observer, dans les sources à ma disposition, qu’il existait bien des contraintes pour le citoyen qui souhaitait se rendre à l’Agora pour participer au débat public, et que la cité prenait peu de dispositions pour les alléger. Dire que le tirage au sort athénien fut institué pour garantir la représentation de tous les groupes sociaux dans les institutions et créer un vaste mouvement participatif est une exagération – ce qui ne veut pas pour autant dire que l’Athènes classique n’était pas une démocratie radicale. Elle fonctionnait simplement à partir d’autres moyens de pression que la participation massive, constante et active de tous les citoyens. La particularité la plus originale de la cité athénienne n’est pas le tirage au sort, que l’on retrouve dans d’autres contextes institutionnels : il s’agit des tribunaux populaires, constitués de milliers de juges tirés au sort, votant sans possibilité d’appel sur l’ensemble des procès, y compris ceux des hommes politiques de la cité. Dans la Constitution des Athéniens , Aristote insiste sur l’importance du tirage au sort pour protéger cette institution de la corruption et garantir l’effectivité du contrôle populaire sur les élites de la cité. Recourir au hasard, à la rotation, à la modification constante du corps des juges et des magistrats empêche de gripper ce contrôle démocratique qui peut s’attaquer à n’importe quel homme politique – même un Périclès, destitué en 429 pour sa gestion des premiers mois de la guerre du Péloponnèse. À cet égard, le tirage au sort va de pair avec la misthophorie, la rémunération des citoyens participant aux institutions politiques. Il est aussi indissociable des sanctions dissuasives qui sont prises au tribunal athénien : l’amende, la mort, l’exil. Il n’est ainsi pas anodin que la machine à tirer au sort, le klérotèrion , explicitement associé par Aristote à la lutte contre la corruption, soit créé au lendemain des épisodes oligarchiques de 411 et de 404 qui secouèrent durablement la cité.
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17.06.2026 à 10:00

La postérité de David Graeber : entretien avec Véronique Dutraive

Dans Penser et agir avec David Graeber. Construire des ponts entre les sciences sociales , l’économiste Véronique Dutraive a réuni un grand nombre d’universitaires autour de l’œuvre de l’anthropologue. Ces auteurs reviennent sur l’apport de l’anthropologue à leurs disciplines respectives (économie, sociologie), montrent en quoi ses théories peuvent être appliquées à leurs objets de recherche ou abordent les influences croisées avec d’autres penseurs. Loin de constituer un hommage unanime, plusieurs des contributions n’hésitent pas à pointer les limites ou les points de discussion de son œuvre. En lien avec le dossier que publie Nonfiction sur David Graeber, Véronique Dutraive met en perspective son parcours intellectuel. Nonfiction : Pourriez-vous nous rappeler les principaux centres d’intérêt et apports de David Graeber ? Véronique Dutraive : David Rolfe Graeber (1961-2020) est un anthropologue mondialement connu, notamment pour son ouvrage sur la dette ainsi que pour son implication dans le mouvement Occupy Wall Street (un mouvement de contestation du fonctionnement de la finance mondiale après la crise des subprimes) et, plus récemment, pour son concept des bullshit jobs mettant en cause le sens du travail. Son travail porte sur la relation entre l'anthropologie en tant que discipline intellectuelle et les tentatives pratiques de créer une société libre, au moins vis-à-vis du capitalisme, du patriarcat et des bureaucraties étatiques coercitives. Il s’est en effet attaché à étudier les formes d'organisations démocratiques dans divers mouvements sociaux ou politiques et s’était récemment intéressé au soulèvement des gilets jaunes et aux luttes de résistance kurdes au Rojava (Syrie) et à leur mode d’autogouvernement. Il a lui-même été un activiste dans plusieurs organisations ou groupes libertaires. Ses ouvrages publiés traitent de la théorie de la valeur, de l’anthropologie anarchiste, du pouvoir, de la dette, de la bureaucratie et du travail notamment. Ses réflexions anthropologiques couvrent ainsi un vaste domaine touchant à la sociologie, à l’économie, à la politique et à la philosophie. Au-delà de sa reconnaissance académique, il a acquis une réputation mondiale dans les cercles de contestation de l’ordre économique actuel ainsi que dans le grand public. Il est considéré comme l'un des intellectuels majeurs de ce début de XXI e siècle dans le domaine des sciences sociales. Son apport consiste à remettre en cause des évidences qui structurent nos représentations du monde social. Une de ses thèses les plus marquantes porte sur la question de la dette. Il a montré qu’à travers l’histoire, les systèmes de crédit et de dette, et non le troc, ont souvent existé avant l'usage généralisé de la monnaie. La dette a ainsi constitué une relation sociale centrale, parfois coopérative mais aussi souvent liée à la violence et la coercition. Il défend l’idée que dans la société contemporaine, la dette, de dispositif d’obligation mutuelle, s’est transformée en dispositif financier mais aussi en obligation morale. Il a montré qu’au cours du temps les dettes excessives constituent une menace pour l’ordre social et que les annulations de dette s’avèrent souvent nécessaires pour éviter les soulèvements populaires. Son anthropologie met également en lumière la diversité des formes d’organisation sociale observées dans l’histoire humaine. Contre l’idée qu’il n’existerait pas d’alternative aux institutions contemporaines, il s’attache à montrer que des formes plus démocratiques, égalitaires ou coopératives ont existé et continuent d’exister dans les interstices du monde actuel, même s’il pensait ces alternatives politiques non comme des modèles idéaux, mais comme des expérimentations concrètes traversées de tensions, de contradictions et de conflits. En quoi l’œuvre de David Graeber dialogue-t-elle avec différentes disciplines, au-delà de l’anthropologie ? L’une des singularités de « l’œuvre » de Graeber est précisément sa capacité à construire des ponts entre les sciences sociales. Bien qu’anthropologue, ses travaux dialoguent constamment avec l’économie, la sociologie, la science politique, l’histoire et la philosophie. Ses thèmes de recherche sont variés : analyses de la dette, de la monnaie ou des inégalités, du travail, de la bureaucratie ou des mouvements sociaux, de la démocratie, de la participation et des formes d’auto-organisation collective. Ses réflexions portent aussi sur les valeurs, la connaissance ou la liberté. Et comme les thèses qu’il a défendues sont originales et frappantes, elles ont pu alimenter des réactions à la croisée de plusieurs sciences humaines et sociales. Dans l’ouvrage, nous avons rassemblé des contributions issues des différentes disciplines interpelées par les travaux de Graeber en croisant deux logiques : tout d’abord des contributions disciplinaires sur l’apport de Graeber respectivement à l’anthropologie, la sociologie, et l’économie. Puis, une approche thématique (travail, mouvements sociaux, monnaie et dette, capitalisme et pouvoir, anarchisme et liberté) croisant alors des regards issus de plusieurs sciences sociales (anthropologie, économie, philosophie, histoire, numismatique…) sur un concept ( bullshit jobs , économie humaine…) ou une idée phare inspirée de l’œuvre de Graeber. Par exemple, les analyses de Graeber sur la monnaie peuvent inspirer de nouvelles interprétations de l’émergence des pratiques monétaires. Ses travaux sur la dette permettent également d’éclairer certaines institutions historiques, comme les pratiques médiévales d’otages pour dette. De même, sa réflexion sur les bullshit jobs offre des outils pour comprendre des phénomènes contemporains relatifs aux comportements vis-à-vis du travail, tels que les reconversions d’anciens cadres ou de travailleurs intellectuels vers des activités artisanales ou manuelles en quête de davantage de sens. Dans quels domaines de recherche son œuvre a-t-elle le plus d’échos et de prolongements ? Les prolongements de l’œuvre de Graeber sont particulièrement visibles dans plusieurs domaines. D’abord, les recherches sur le travail et les organisations continuent de discuter sa thèse des bullshit jobs , ainsi que ses analyses de la bureaucratisation et de la perte de sens du travail. Ensuite, ses travaux sur la dette, la monnaie et les institutions économiques ont suscité de nombreux débats, notamment autour des inégalités, de l’annulation des dettes, du revenu universel ou encore de la place de la finance dans les sociétés contemporaines. Par exemple, un échange intéressant a été mené avec Thomas Piketty sur les mérites respectifs de l’annulation des dettes ou de la fiscalité sur les hauts revenus pour réduire les inégalités sociales et les tensions qu’elles font peser sur la démocratie. Son influence est également importante dans les recherches sur les mouvements sociaux et les formes d’auto-organisation collective. Les réflexions sur Occupy Wall Street, les ZAD, les occupations ou les expérimentations démocratiques locales mobilisent fréquemment ses concepts. Graeber a aussi déconstruit l’idée d’un Occident comme une civilisation cohérente dotée d’une essence particulière. Son originalité est de montrer que beaucoup de traits présentés comme spécifiquement occidentaux — démocratie, marché, liberté individuelle, rationalité — ont des origines multiples et résultent de circulations, d'emprunts et de rencontres entre sociétés. Il critique ainsi les grands récits qui font de l’Occident le moteur unique du progrès historique. Enfin, plusieurs auteurs prolongent aujourd’hui ses intuitions dans le domaine de l’écologie. Même si Graeber a peu travaillé directement sur les questions environnementales, sa notion d’« économie humaine », sa critique de la centralité de l’économie marchande et son appel à « déséconomiser » la vie ont nourri des réflexions sur le care, le vivant et les transformations écologiques. Votre ouvrage comporte plusieurs contributions qui nuancent ou critiquent certaines de ses thèses. Pouvez-vous nous donner quelques exemples de ces limites ? Plusieurs contributions de l’ouvrage soulignent certaines limites ou points de discussion de ses analyses. Un premier débat concerne sa méthode. Graeber privilégie souvent de vastes fresques historiques et des interprétations ambitieuses des dynamiques sociales. Cette démarche lui permet de renouveler profondément les questions du travail, de la dette ou de la démocratie, mais certains auteurs soulignent qu’elle peut conduire à des généralisations discutables ou à des reconstructions historiques parfois difficiles à valider empiriquement. Le cas des bullshit jobs est souvent cité : son intuition a rencontré un écho considérable, mais plusieurs recherches statistiques ont contesté l’ampleur réelle du phénomène et estimé que Graeber tendait à surinterpréter les témoignages recueillis. Ainsi, son épistémologie suscite des débats. Graeber accorde une place centrale aux savoirs issus de l’expérience vécue et à ce qu’il appelle une forme de démocratie épistémique, selon laquelle les acteurs sociaux sont les mieux placés pour identifier les problèmes qui les concernent. Cette position est particulièrement féconde pour comprendre les mouvements sociaux, mais certains auteurs soulignent le risque de sous-estimer le rôle des procédures scientifiques de validation ou des approches quantitatives. Une autre discussion porte sur sa conception de la démocratie. Graeber défend une vision de la démocratie comme pratique d’auto-organisation collective plutôt que comme simple système représentatif. Cette approche ouvre des perspectives stimulantes pour penser la participation et l’action collective, mais on peut s’interroger sur la possibilité de transposer ces formes démocratiques à des sociétés complexes et à grande échelle, où les institutions représentatives remplissent également des fonctions de coordination et de stabilisation. Enfin, on peut évoquer son échange avec Eduardo Viveiros de Castro, défenseur du « tournant ontologique » en anthropologie visant à reconnaître pleinement la pluralité des mondes et des ontologies dans les sociétés. Graeber maintient une position réaliste selon laquelle il existe une réalité commune, même si elle est interprétée différemment selon les cultures. Cette position intermédiaire a été critiquée par certains anthropologues qui y voient le maintien d’un point de vue marqué par certaines catégories épistémologiques occidentales. Ces critiques n’enlèvent cependant rien à l’importance de son œuvre. Elles témoignent plutôt de sa fécondité intellectuelle : les thèses de Graeber sont suffisamment originales et ambitieuses pour susciter des débats dans plusieurs disciplines. C’est d’ailleurs l’un des fils conducteurs de l’ouvrage collectif : montrer que ses analyses constituent moins un système clos qu’une invitation permanente à la discussion, à la confrontation des points de vue et à l’exploration de nouvelles pistes de recherche. Plusieurs chapitres font dialoguer l’œuvre de Graeber avec d’autres penseurs, que l’influence soit directe (Wallerstein) ou qu’il s’agisse de rencontres manquées (Deleuze et Guattari). Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? Graeber s’est intéressé à cette forme d’organisation sociale et politique qu’est le système capitaliste, en tant qu’activiste et en tant qu’intellectuel. Ce thème a été mis en dialogue avec d’autres théoriciens des années 1960 ou 1970, quand les recherches en sciences sociales n’étaient pas encore très spécialisées comme aujourd’hui et abordaient de grandes questions politiques. La thèse d'Immanuel Wallerstein autour de la notion de système-monde est que le capitalisme est structuré par des rapports de domination fondés sur l'exploitation du travail et les rivalités impériales qui se jouent à l’échelle du monde, notamment entre centres, périphéries et semi-périphéries. Graeber partage avec lui le refus des explications strictement économicistes des inégalités mondiales en faveur d’une attention portée aux structures historiques et coercitives qui les façonnent. Mais Graeber apporte quelque chose de plus : il ne s'intéresse pas seulement aux rapports de production ou aux échanges mondiaux, il place au cœur de l'analyse la dette et les formes de domination qu'elles produisent. L'ouvrage montre aussi une proximité avec Gilles Deleuze et Félix Guattari, notamment autour de la question de la dette. Ils s'appuient en partie sur Nietzsche pour en contester les fondements moraux. Tous trois rejettent l'idée d'une « dette originaire » envers la société ou l'État qui justifierait l'obéissance et par conséquent les oppressions. Ils partagent un fond libertaire, une attention portée à la créativité sociale, aux formes d’organisation non hiérarchiques, à la multiplicité des mondes possibles ou encore aux expérimentations collectives ainsi qu’une critique des formes de domination fondées sur l'obligation morale. La différence est que Graeber développe cette critique à partir de l'anthropologie et de l'histoire de la dette, alors que Deleuze et Guattari la construisent principalement sur un terrain philosophique et de la psychanalyse. Quelle est la relation entre recherche et militantisme chez Graeber ? Chez Graeber, recherche et engagement politique sont profondément liés, sans pour autant se confondre. Ses expériences militantes, notamment dans les mouvements anarchistes et au sein d’Occupy Wall Street, nourrissent directement ses questionnements scientifiques et constituent ses terrains d’enquête. Réciproquement, ses expériences de terrain alimentent sa réflexion sur les possibilités d’une démocratie plus réelle et plus participative. Cette articulation repose sur une conception particulière de la connaissance. Graeber considère que les acteurs sociaux possèdent eux-mêmes un savoir sur les situations qu’ils vivent et que ce savoir doit être pris au sérieux. Cette forme de « démocratie épistémique » conduit le chercheur à enquêter avec les personnes concernées plutôt qu’à parler à leur place. Plus fondamentalement, son engagement repose sur une conviction anthropologique : les êtres humains sont capables d’inventer d’autres formes d’organisation sociale. Son militantisme n’est donc pas extérieur à son travail scientifique ; il découle de ce que ses recherches lui ont appris sur la diversité historique des institutions humaines et sur l’existence, passée ou présente, d’alternatives démocratiques.
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17.06.2026 à 07:00

David Graeber : l’anthropologie un exercice d’imagination politique

L’actualité éditoriale consacrée à David Graeber (1961-2020) ne faiblit pas depuis sa disparition. On ne compte plus les ouvrages récemment traduits ou réédités, ni les études qui lui sont désormais consacrées. Les deux dernières en date, un ouvrage collectif dirigé par Véronique Dutraive (2025) et le premier essai sur Graeber en français de Benjamin Gizard et Olivier Coulaux, récemment paru, font ici l’objet, respectivement, d’un grand entretien et d’une recension. La reconnaissance académique de l’anthropologue et militant anarchiste David Graeber n’a pas été un long fleuve tranquille. Sa carrière a été freinée par son engagement politique jusqu’à son départ des Etats-Unis pour le Royaume-Uni. Sa reconnaissance est venue tardivement, principalement à travers ses ouvrages destinés à un large public. Issu d’un milieu populaire, Graeber s’est souvent tenu en marge du monde universitaire, dont il critiquait les hiérarchies et les routines. Ce décalage a contribué à façonner une œuvre singulière, marquée par ce que Véronique Dutraive identifie comme des traits structurants : une dimension ludique de la pensée, un usage assumé de l’humour, et une articulation constante entre théorie et pratique, au service d’un horizon émancipateur. À l’image des mobilisations auxquelles il a participé, son œuvre s’inscrit dans un dialogue permanent avec d’autres disciplines, d’autres traditions et d’autres formes d’engagement. Les critiques adressées à son œuvre n’ont pas manqué. Elles tiennent largement à l’ampleur même de son projet : en cherchant à articuler anthropologie, histoire et critique sociale à l’échelle globale, Graeber s’expose à des objections méthodologiques et empiriques. L’un des points les plus débattus concerne une difficulté à penser la viabilité à grande échelle des alternatives qu’il met en lumière. Mais ces fragilités sont indissociables de ce qui fait la force de son œuvre : une volonté de déplacer les cadres d’analyse, de contester les évidences et d’ouvrir des possibles. Un autre trait marquant de son travail tient à son style d’écriture et à sa manière d’argumenter. Dans une langue claire, à forte dimension narrative, Graeber mêle érudition, exemples et prises de position assumées. Ce choix lui a permis de toucher un large public, mais il a également nourri certaines critiques :  une formalisation parfois insuffisante des démontrations, une tendance à la généralisation et une porosité entre analyse et engagement. Son écriture apparaît ainsi comme un compromis singulier entre rigueur scientifique et intervention intellectuelle, un choix qui explique à la fois son influence et les controverses qu’elle a suscitées. Ce dossier est centré sur ses derniers ouvrages ainsi que sur les premières études qui lui ont été consacrées en français. Nous avons toutefois choisi d’y adjoindre deux recensions d’ouvrages plus anciens issues de nos archives. Prolifique et touche-à-tout, Graeber s’est intéressé aux organisations et mouvements politiques, dans le sillage de son compagnonnage avec l’altermondialisme et Occupy Wall Street. Nous republions ici une recension de l’ouvrage qu’il a consacré à ce dernier mouvement. Bullshit Jobs , qui prolongeait un article publié quelques années plus tôt, est sans doute le livre qui lui a valu le plus de critiques. La fausse monnaie de nos rêves est un livre plus ancien, qui permet d’appréhender l’apport de Graeber à sa discipline d’origine et sa manière de concevoir la politique. Au commencement était… , qu’il avait écrit avec l’archéologue David Wengrow, et publié à titre posthume, propose une vaste fresque historique, dans le prolongement de Dette , 5000 ans d’histoire, paru une dizaine d’années plus tôt. Enfin, Il n’y a jamais eu d’occident , un recueil d’articles récemment paru, permet de parcourir l’ensemble de ses principaux thèmes de réflexion. Nous espérons que ce dossier contribuera à faire encore mieux connaître une pensée à la fois stimulante et discutée qui invite à ne pas se satisfaire du monde tel qu’il est, ou tel qu’il ne va pas.
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09.06.2026 à 10:00

L'immatériel. Connaissance, valeur et capital

Vorace, le capitalisme est à l'affût constant de surplus de valeur. S'il l'a trouvé, par le passé, dans la robotisation ou la rationalisation, il le cherche désormais dans le travail dit « immatériel », qui repose sur les connaissances. Au profit des avancées scientifiques et technologiques, nos matières grises sont désormais exploitées comme le seraient des matières premières. Problème : le savoir, libre et gratuit, contredit la logique concurrentielle du marché. Création de monopoles, droits et brevets, surveillance des cadres... Tous les moyens sont bons pour y remédier et retrancher du bien commun ce qui peut l'être. Dans un tel système, qui étouffe, divise et aliène les travailleurs, comment penser la dissidence ? Avec cet essai critique, le philosophe André Gorz pose les jalons d'un projet radical de transformation sociale et dessine les contours d'une nouvelle économie. Un appel salutaire à l'émancipation.
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07.06.2026 à 09:00

Ercole amante d'Antonia Bembo

À l’Opéra Bastille, l'Opéra national de Paris ose une véritable résurrection lyrique avec Ercole amante d’Antonia Bembo, et le pari est largement tenu. Rarement une entrée au répertoire aura semblé aussi nécessaire. Cette production, confiée au chef Leonardo García Alarcón et à la metteuse en scène Netia Jones, révèle un ouvrage baroque d’une richesse dramatique et musicale saisissante, longtemps resté dans l’ombre de son illustre modèle de Cavalli. Dès les premières mesures, García Alarcón impose une direction d’une souplesse somptueuse. À la tête de la Cappella Mediterranea et du Chœur de Chambre de Namur, il fait respirer cette partition de 1707 avec une sensualité orchestrale constante, sans jamais sacrifier la tension dramatique. Les couleurs instrumentales se déploient avec un raffinement exceptionnel : ici un continuo presque charnel, là des éclats de cuivres ou des suspensions harmoniques d’une modernité troublante. On comprend immédiatement pourquoi l’Opéra de Paris a voulu défendre cette œuvre inédite sur une grande scène européenne. La réussite tient aussi à la lecture scénique de Netia Jones, qui évite l’écueil du musée baroque. Sans renier les fastes du genre — dieux descendus des cintres, métamorphoses, visions infernales — elle transpose l’univers mythologique dans une esthétique contemporaine d’une grande intelligence visuelle. Les vidéos, les jeux de perspective et les décors inspirés à la fois de Versailles et de l’architecture monumentale de Bastille créent un théâtre de l’illusion fascinant. Mais ce qui frappe surtout, c’est la manière dont l’ouvrage résonne avec notre époque. Derrière le spectacle baroque apparaît la figure d’un homme puissant incapable d’accepter le refus d’une femme plus jeune. Netia Jones souligne avec finesse cette dimension crépusculaire : Hercule n’est plus ici un demi-dieu triomphant, mais un prédateur vieillissant, pathétique autant qu’inquiétant. Le livret acquiert ainsi une portée étonnamment actuelle autour du pouvoir, du consentement et de l’abus de domination. La distribution sert admirablement cette vision. Andreas Wolf campe un Hercule massif et vulnérable, vocalement impressionnant. Julie Fuchs apporte à Junon une élégance lumineuse, tandis que Ana Vieira Leite fait d’Iole une héroïne d’une grâce poignante. Mention particulière également à Sandrine Piau, dont chaque apparition semble suspendre le temps. On ressort de cet Ercole amante avec le sentiment rare d’avoir assisté non à une curiosité archéologique, mais à la naissance d’un véritable classique oublié. En remettant Antonia Bembo à la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’opéra, l’Opéra de Paris signe l’un des événements musicaux les plus stimulants de sa saison. Opéra Bastille, du 28 mai au 14 juin 2026.
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05.06.2026 à 09:00

Comment combattre la précarité alimentaire ?

Dans Combattre la précarité alimentaire , Christophe Fourel et Jean-Luc Volatier, deux experts des politiques publiques de lutte dans ce domaine, dressent un état des lieux de la situation actuelle et de son évolution. Ils détaillent de manière critique les différents dispositifs d'aide existants. Surtout, ils envisagent de nouvelles pistes, dont la Sécurité sociale de l'alimentation, difficile à mettre en oeuvre à l'heure actuelle, mais qui constituerait un changement de paradigme en termes de conception de l'aide alimentaire, articulée à des enjeux de santé et environnementaux. Leur livre propose donc une synthèse accessible, complète et pédagogique, tout en ouvrant des perspectives de réforme des dispositifs actuels.   Nonfiction : En quoi la qualification et la mesure de la précarité alimentaire sont-elles déterminantes ? Quelles sont ses différentes formes ? Christophe Fourel et Jean-Luc Volatier : Il est déterminant de connaître le nombre et la nature des personnes en situation de précarité alimentaire en France pour savoir si les dispositifs actuels de lutte contre cette précarité sont suffisants et adaptés aux besoins. Alors que le nombre de personnes ayant recours à l'aide alimentaire se situe entre 2 et 5 millions selon les années et les sources, le nombre de ceux qui souffrent de précarité alimentaire – terme générique – est beaucoup plus élevé, même si ce chiffre dépend de la définition retenue. L'insuffisance alimentaire quantitative est définie comme « le fait de ne pas avoir, parfois ou souvent, suffisamment à manger globalement ». En 2015, derniers chiffres disponibles, seuls 3 % des adultes en France se trouvaient dans cette situation. L'insécurité alimentaire est une notion plus qualitative, intégrant six niveaux de privation : sauter des repas par manque de revenus, ne pas toujours manger à sa faim, ne pas pouvoir réaliser des repas équilibrés pour des raisons financières, etc. La standardisation du questionnaire correspondant permet des comparaisons internationales et dans le temps. En 2015, 11 % de la population était en situation d'insécurité alimentaire, soit plus de 7 millions de personnes. Cette situation s'est aggravée après la crise inflationniste post-covid liée à la guerre en Ukraine : selon un indicateur simplifié de précarité alimentaire, le Crédoc a montré que 12 % de la population était en précarité alimentaire en août 2022, puis ce taux a augmenté à 16 % en décembre 2022 avant de redescendre à 12 % en avril 2024. Ces chiffres soulignent la forte sensibilité de la précarité alimentaire aux chocs économiques conjoncturels, et la nécessité de disposer d'outils de mesure réguliers et harmonisés. À cet égard, l'intégration d'une question sur l'insécurité alimentaire dans les grandes enquêtes statistiques nationales – comme le Baromètre de santé de Santé publique France ou l'enquête Budget de famille de l'INSEE – représente un progrès significatif pour le suivi de long terme de ce phénomène. Comment notre alimentation a-t-elle évolué dernièrement ? La tendance alimentaire la plus profonde, car générationnelle, est la consommation croissante d'aliments ultra-transformés, le temps consacré à la préparation des repas diminuant constamment. Le développement de la restauration rapide et de la livraison à domicile participe à cette évolution structurelle. La recherche des prix les plus bas est corrélée à la baisse de la part des dépenses consacrées à l'alimentation dans le budget des ménages. L'augmentation du coût du logement et le développement de nouveaux postes de dépenses – comme les abonnements numériques – exercent une pression croissante sur les arbitrages alimentaires, notamment dans les ménages modestes. Les Français partagent avec les pays méditerranéens des attentes gustatives et de convivialité autour de l'alimentation, qui reste plus fonctionnelle dans les pays du Nord. Les produits carnés demeurent très appréciés, associés aux repas de fête et au plaisir alimentaire. Le végétarisme peine donc à s'imposer en France, malgré les recommandations nutritionnelles et les arguments environnementaux en faveur des aliments d'origine végétale. Cependant, on observe depuis quelques années une préoccupation croissante pour les questions environnementales, avec notamment le développement de la consommation de produits issus de l'agriculture biologique – même si une pause a été constatée durant la période d'inflation post-covid. Les nouvelles recommandations du Programme National Nutrition Santé (PNNS 4), publiées en 2019 et révisées depuis, intègrent explicitement la dimension environnementale, encourageant une réduction de la consommation de viande et une augmentation de celle de légumineuses, de fruits et légumes de saison et de produits à faible empreinte carbone. Par ailleurs, les scandales sanitaires récurrents – farines animales, fraudes à l'étiquetage, contaminations bactériennes – alimentent une méfiance durable d'une partie des consommateurs envers l'industrie agroalimentaire conventionnelle, renforçant l'attrait pour les circuits courts et les produits locaux. Comment l'aide alimentaire est-elle organisée actuellement en France ? Quelles sont ses limites ? Qui sont les principaux acteurs ? Aujourd'hui, l'aide alimentaire en France repose essentiellement sur des associations caritatives : la Croix-Rouge Française, les Restos du Cœur, le Secours Populaire, le Secours Catholique. La Fédération Française des Banques Alimentaires joue un rôle particulier d'intermédiaire : elle récupère des dons en nature auprès des professionnels, notamment des distributeurs, pour les redistribuer aux associations partenaires. Les financements se répartissent à hauteur de 31 % provenant des acteurs publics – le SEEA (Soutien Européen à l'Aide Alimentaire), les crédits nationaux aux épiceries sociales, les subventions de fonctionnement aux associations, et les crédits d'impôts accordés aux donateurs particuliers. Au niveau local, les projets alimentaires territoriaux (PAT) permettent de financer des initiatives sur appel à projets, en articulant aide alimentaire, circuits courts et lutte contre le gaspillage. Les acteurs privés contribuent à hauteur de 36 % des financements, principalement via l'obligation de redistribution des invendus alimentaires. Enfin, les particuliers financent les associations à hauteur de 33 % grâce à leurs dons. Les enjeux actuels portent notamment sur la prise en compte encore insuffisante des qualités nutritionnelles et environnementales des aliments distribués, même si des progrès sont observés grâce au programme national « Mieux manger pour tous ». Plus structurellement, le modèle de l'aide alimentaire charitable fait l'objet de critiques croissantes : il repose sur des bénévoles en nombre insuffisant, génère des situations stigmatisantes pour les bénéficiaires, et ne favorise pas leur autonomie alimentaire. Le rapport du Conseil National de l'Alimentation (CNA) de 2023 a pointé la nécessité d'une réforme en profondeur, notamment pour mieux articuler urgence et accompagnement durable, et pour garantir un accès à une alimentation de qualité – et non seulement quantitativement suffisante – pour toutes et tous. Quelles sont les catégories sociales recourant le plus à l'aide alimentaire ? Le point commun des bénéficiaires de l'aide alimentaire est de souffrir de conditions de vie difficiles. Si un grand nombre des bénéficiaires des Restos du Cœur sont au chômage (44 %), on retrouve également des étudiants (12 %), des retraités (17 %) et des travailleurs pauvres (9 %). Selon l'INSEE, près des deux tiers des bénéficiaires (64 %) sont des femmes, en raison de la forte surreprésentation des familles monoparentales – et par conséquent des enfants. Les bénéficiaires sont également plus nombreux en Outre-mer, où le taux de pauvreté est structurellement plus élevé. Ces dernières années, les associations ont observé l'émergence de nouveaux profils parmi leurs bénéficiaires : des jeunes actifs en emploi précaire, des seniors isolés ne bénéficiant que d'une faible pension, mais aussi des personnes migrantes en situation administrative complexe. La crise inflationniste de 2022-2023 a conduit à une augmentation significative du nombre de primo-demandeurs, c'est-à-dire de personnes n'ayant jamais eu recours à l'aide alimentaire auparavant, parfois issues des classes moyennes fragilisées. Cette évolution pose la question de l'adaptation des dispositifs à des profils plus diversifiés, avec des besoins d'accompagnement différenciés – notamment en matière d'accès aux droits, de logement ou d'insertion professionnelle. Quelles sont les conséquences de cette précarité en termes de santé ? La principale conséquence observée de la précarité alimentaire est la faible consommation de fruits et légumes et la tendance à se reporter sur des aliments gras et sucrés, souvent moins coûteux en termes d'apports caloriques. Il en résulte une surreprésentation de maladies chroniques parmi les populations précaires : cancers liés à une faible consommation de fruits et légumes (notamment digestifs), diabète de type 2, obésité et ses complications – maladies cardiovasculaires, apnée du sommeil, atteintes articulaires. Des cas de carences caractérisées, plus rares, peuvent être observés localement, comme des cas de béribéri à Mayotte liés à une alimentation quasi exclusive de riz blanc et d'ailes de poulet. Des travaux récents, notamment ceux conduits par l'Inserm et Santé publique France, confirment le lien entre précarité et alimentation de mauvaise qualité nutritionnelle, et montrent que cet effet est indépendant du niveau de connaissances alimentaires : même bien informées, les personnes en situation de précarité sont contraintes de faire des arbitrages défavorables à leur santé. La notion de « désert alimentaire » – zones géographiques peu pourvues en commerces proposant des produits frais et diversifiés – est également de mieux en mieux documentée en France, y compris en milieu périurbain et rural, et vient renforcer les inégalités d'accès à une alimentation saine. Ces inégalités de santé liées à l'alimentation ont un coût économique et social considérable, ce qui justifie une approche préventive ambitieuse plutôt que curative. La lutte contre le gaspillage et la précarité alimentaire sont-elles compatibles ? Depuis la loi Garot de 2016, les distributeurs ont l'obligation de ne pas détruire les aliments invendus. Cette obligation a été étendue par la loi EGalim de 2018 et ses décrets d'application. Une partie importante des invendus est ainsi livrée aux associations d'aide alimentaire, avec le soutien financier de l'État. On peut donc affirmer que, globalement, la lutte contre le gaspillage et la lutte contre la précarité alimentaire sont en synergie. Cependant, la volonté d'aller vers une aide alimentaire plus qualitative – sur les plans nutritionnel et environnemental – conduit à privilégier l'achat d'aliments sélectionnés pour leur intérêt nutritif, financés par les dons des particuliers et les subventions publiques. Par ailleurs, les acteurs économiques, en particulier les distributeurs, tendent à réduire le gaspillage alimentaire par d'autres voies : vente promotionnelle d'aliments frais dont la date limite de consommation est proche, optimisation des commandes, maturité de fruits et légumes mieux calibrée. Il en résulte une réduction tendancielle des volumes disponibles pour la « ramasse », c'est-à-dire la collecte d'invendus destinés aux associations. À moyen terme, la lutte contre le gaspillage et la précarité alimentaire resteront donc compatibles sur le principe, mais leur synergie opérationnelle sera vraisemblablement moins automatique qu'aujourd'hui. Des dispositifs innovants, comme les épiceries anti-gaspi ou les plateformes de mise en relation directe entre producteurs excédentaires et associations, tentent de combler cet écart tout en améliorant la qualité nutritionnelle des denrées redistribuées. Quelles sont les alternatives déjà existantes pour lutter contre cette précarité ? En quoi se distinguent-elles des dispositifs dominants ? Parmi les différentes approches existantes pour aider à sortir de la précarité alimentaire, certaines apparaissent plus durables que d'autres. Le don alimentaire ou de repas, considéré de façon isolée, constitue une réponse d'urgence indispensable mais insuffisante sur le long terme. En revanche, les épiceries sociales et solidaires peuvent aider à choisir des aliments ou des ingrédients que les bénéficiaires cuisineront eux-mêmes, souvent dans le cadre d'ateliers de cuisine. Ces ateliers sont l'occasion de promouvoir des aliments à forte valeur ajoutée nutritionnelle et environnementale – fruits et légumes, légumineuses, céréales complètes – tout en transmettant des compétences culinaires pratiques. Des bons fruits et légumes peuvent également être distribués par des centres d'aide sociale, afin de permettre l'acquisition de ces aliments, souvent perçus comme trop coûteux par les populations les plus précaires. Plusieurs associations proposant des aliments en circuit court, souvent issus de l'agriculture biologique, mettent en place des tarifs préférentiels pour les populations en situation de précarité. La sécurité sociale de l'alimentation (SSA) est un dispositif plus ambitieux, actuellement en phase d'expérimentation dans plusieurs villes françaises (Montpellier, Bordeaux, Thiers, etc.). Il consiste à attribuer un financement public – sous forme de carte ou de compte dédié – permettant à ses bénéficiaires d'acheter des aliments répondant à des critères de qualité nutritionnelle et environnementale, dans un réseau de commerçants agréés. Inspiré du modèle de la Sécurité sociale de 1945, ce dispositif vise une population souvent plus large que la seule précarité alimentaire. Il répond à la fois à une logique d'universalisation de l'accès à une alimentation de qualité, à un soutien aux filières durables et locales, et à une réduction de la stigmatisation liée à l'aide alimentaire. Les premières évaluations sont prometteuses, même si des questions demeurent sur le modèle de financement à grande échelle et les critères de qualification des aliments éligibles. Il importe cependant de souligner que la SSA et le système actuel de lutte contre la précarité alimentaire obéissent à des logiques fondamentalement différentes. Le système actuel repose sur une logique d’assistance ciblée vers les plus démunis, fondée sur le don, la redistribution des excédents. La SSA, à l’inverse, s’inscrit dans une logique de droit universel, proche de celle de la Sécurité sociale : chaque citoyen contribue et bénéficie d’un accès garanti à une alimentation de qualité, sans condition de ressources stricte ni stigmatisation. Ces deux logiques ne sont pas simplement complémentaires : elles reposent sur des présupposés politiques, financiers et organisationnels radicalement distincts. C’est pourquoi les améliorations apportées au système actuel – aussi nécessaires soient-elles, notamment en matière de qualité nutritionnelle des denrées fournies – ne constituent pas un chemin direct vers la SSA. Rendre l’aide alimentaire caritative plus qualitative ne suffit pas à transformer sa nature profonde. Il ne s’agit pas d’une simple question de degré, mais bien d’un changement de paradigme. La mise en œuvre véritable de la SSA supposerait une volonté politique forte, des arbitrages budgétaires significatifs, ainsi qu’une refonte des rôles respectifs de l’État, des collectivités et des acteurs associatifs. Dans le contexte actuel de contrainte budgétaire et de fragmentation politique, cette perspective reste, pour l’heure, bien orpheline des soutiens institutionnels et financiers qui lui permettraient de passer du stade expérimental à celui d’une politique publique nationale.
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04.06.2026 à 14:00

Saint-Nazaire au travail : au service du public

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Virginie, agent d’accueil à la Caisse Primaire d’Assurance Maladie, Claudie, employée au service des Impôts et Laurent, rélectromécanicien au service de l'éclairage public de Saint-Nazaire. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « Quand on est entendu, on peut accepter qu’une réponse soit différée »   ( Virginie, agent d’accueil à la CPAM de Loire-Atlantique ) Parfois, les gens nous voient encore à l’ancienne, comme le guichet de « la sécu » où l’on appelle : « numéro 302 ! ». En fait, ce n’est pas du tout ça. Je reçois les assurés comme j’aimerais être reçue. J’appelle la personne par son nom de famille, pas par un numéro. Plutôt que de l’attendre assise à mon bureau, je me lève pour aller à sa rencontre. Les situations auxquelles j’ai affaire sont très variées. C’est par exemple une dame qui vient parce que son mari est mort de l’amiante ; il s’agit d’un dossier de maladie professionnelle post mortem. Ça peut être une question d’affiliation, un enfant qui vient de naître ou un étranger qui arrive. Je peux m’occuper de la prise en charge des implants capillaires de quelqu’un qui a un cancer, d’un dossier d’invalidité, d’une rente d’accident du travail, d’un appareillage auditif ou d’une prise en charge d’orthodontie. Je me suis récemment occupée d’obtenir une aide extraordinaire pour un recours à une diététicienne, alors que cela n’est normalement pas pris en charge par la CPAM. Je prends la demande et j’essaye d’y répondre. Mais, la législation ne cessant d’évoluer, je me pose tous les jours de nouvelles questions, la plupart du temps très techniques. Il faut plus de six mois pour former un agent d’accueil. […] Les rendez-vous sont échelonnés toutes les 30 minutes. Certains ne durent qu’un quart d’heure. Si je découvre un dossier complexe derrière la première demande, ils peuvent s’étendre au-delà d’une heure. Je peux aussi être de service dans l’espace dit “sans rendez-vous”, un îlot avec des bureaux « assis-debout » et l’ordinateur en espace libre au milieu. Là, je réponds à des questions de manière assez rapide et, si besoin, je dirige la personne vers un rendez-vous. Aujourd’hui, la direction voudrait que les gens ne prennent rendez-vous que par internet ou par téléphone. L’accueil sans rendez-vous ne fait plus partie des orientations de la CPAM. […] Dans mon équipe, nous nous battons pour conserver cet accueil-là, bien qu’il y ait de moins en moins de personnel. Certains assurés sont très contents de pouvoir faire toutes leurs démarches à distance, sur leur compte AMELI. Mais il y a aussi, à Saint-Nazaire, beaucoup de gens qui ont encore besoin de ces contacts humains, ou qui ne sont pas à l’aise avec les outils numériques. La population de Saint Nazaire est beaucoup plus hétérogène que dans d’autres agences de Loire-Atlantique où j’ai fait des remplacements. Ici, je peux passer d’un travailleur du bassin industriel à quelqu’un qui se trouve dans une situation d’isolement et de grande précarité ; puis revenir à quelqu’un qui travaille et qui vient juste pour son affiliation. Nous sommes habituées à accompagner des Polonais, des Russes, des Ukrainiens… Avant le Covid, nous avions des gens qui venaient nous voir toutes les semaines sans prendre rendez-vous. Il y en a même qui savaient que leur dossier était réglé, mais qui passaient régulièrement demander des nouvelles. Pour nos responsables, ce n’est pas entendable. Mais, pour moi, le lien social fait partie des missions du service public, donc de mon travail. […] On accompagne beaucoup d’accidents de la vie. J’ai été surprise, en arrivant dans ce travail, que les gens se livrent beaucoup à nous sur leur maladie. Ils sortent de chez le médecin, avec un protocole de soins concernant ce que nous appelons une ALD, affection de longue durée. Ils viennent de se prendre leur diagnostic en pleine figure et ils arrivent chez nous pour leur prise en charge à 100%. Je n’ai pas connaissance de la raison pour laquelle ils ont déclaré une ALD, c’est un secret médical. Mais les gens me le disent : « Je viens d’apprendre aujourd’hui que j’ai un cancer. ». Nous sommes souvent les premières personnes à le savoir. « Comment ça va se passer pour moi… ? ». C’est comme s’ils avaient besoin d’évacuer auprès de quelqu’un avec qui il n’y a pas d’affect. […] À Saint-Nazaire, nous recevons les assurés dans le plus grand de tous les locaux d’accueil de la CPAM de Loire-Atlantique, en face du Parc paysager, dans un très beau lieu classé. Mais les dimensions de cet espace très haut sous plafond ne rendent pas toujours les choses simples. Lorsque quelqu’un pleure, ou crie, cela résonne beaucoup. Heureusement, ce genre de débordement reste rare, comme les incivilités, même si on doit en déplorer davantage actuellement. Les gens qui ne vont pas bien ne se montrent pas forcément agressifs, mais ils sont dans une détresse qui peut être violente. Certains se retrouvent sans ressources, et ils ne se sentent pas entendus. Quand une personne s’en va en annonçant qu’elle va sauter du haut du pont de Saint-Nazaire, que « c’est votre faute », vous pensez qu’elle ne le fera pas… mais si un jour elle passait à l’acte ? Il faut vivre avec ça, quel que soit le service public où l’on travaille, la CPAM, la CAF, le pôle emploi, les transports urbains….   « Plus les gens sont dans la difficulté, moins ils sont en capacité de demander de l’aide »   ( Claudie, employée au Centre des Finances publiques de Saint-Nazaire ) Chez nous, aux impôts, c’est comme dans tous les autres services publics de Saint-Nazaire : il n’y a pratiquement plus d’accueil. Pourtant, la plupart des services qui ont un rapport avec le public sont regroupés au centre-ville, avenue du général de Gaulle. Il y a là le service des entreprises, le service des particuliers, la trésorerie de l’hôpital, la trésorerie municipale, la trésorerie des impôts. Le fait d’avoir réuni ces services sur le même lieu devrait logiquement simplifier les démarches. Sauf qu’il n’y a pas assez de personnel, que les horaires d’ouverture ont été fortement réduits et que certains services ne reçoivent pas. Auparavant, les Impôts étaient ouverts toute la journée avec juste la coupure du midi. Quand les Nazairiens allaient au service des demandes de HLM, juste à côté, ils venaient chez nous demander un double de leur feuille d’impôt. Je ne trouvais pas ça anormal. Mais il paraît que ça dérange. On a dû cesser de faire des photocopies pour les gens. Maintenant, les usagers ne peuvent plus venir que le matin de 8h30 à midi. […] Beaucoup de gens, même des jeunes, sans parler des étrangers et des personnes âgées, sont en difficulté avec le langage administratif et encore plus avec les procédures informatiques. Il faut cocher des cases, entrer des identifiants que les gens ne savent pas où trouver. Ils sont confrontés à un instrument électronique froid et rébarbatif par lequel tout semble devoir désormais passer. C’est comme dans les supermarchés où on remplace des caissières par des machines sur lesquelles le client doit scanner lui-même ses achats : aux impôts, on supprime des agents et on demande à l’usager d’établir sa déclaration et de calculer lui-même ce qu’il doit payer. Il fait le travail à notre place et quand il se trompe, c’est aussi à lui de rectifier ses propres erreurs. S’il veut nous appeler, il trouvera un 0800 dans un coin de son formulaire de déclaration ; ou, s’il cherche bien sur « impot.gouv », il tombera sur un autre numéro de téléphone qui lui dira : « Tapez 1, tapez 2 »… Mais le recouvrement, la trésorerie sont injoignables : « Vous êtes le vingt-quatrième sur la liste d’attente… ». […] La solution est : « Allez sur internet sur votre espace personnel, ou appelez le 0800 ou le 0809 »… Ces numéros, également saturés et injoignables, leur envoient le message : « Composez le 09… laissez vos coordonnées et nous vous rappellerons. » […] Dans le quartier du Petit Maroc où j’habite depuis trente ans, j’ai dépanné un voisin, ancien docker, qui m’a parlé de ses problèmes avec les impôts. Il n’a pas compris le principe du prélèvement à la source et s’est retrouvé avec des prélèvements énormes alors qu’il est à la retraite. Il en veut aux fonctionnaires. Dans ce quartier, beaucoup de gens sont dans la même situation que mon voisin, soit parce qu’ils rencontrent des difficultés financières, soit parce qu’ils ont du mal avec l’informatique, ou les deux… Maintenant que le paiement est automatiquement fractionné en quatre versements échelonnés, quand le solde est supérieur à 300 euros, il n’est pas évident pour tout le monde de débourser la somme exigée à chaque échéance. Or, plus les gens sont dans la difficulté, moins ils sont en capacité de demander de l’aide dans leurs démarches. Ils n’ont pas la tête à aller tapoter sur impot.gouv. Ce serait tellement plus facile de se déplacer et de dire : « Ça ne va pas, je veux rencontrer quelqu’un. » Ce à quoi on me rétorque : « Tu n’es pas là pour être assistante sociale ». Autrement dit, les gens qui ont des problèmes n’ont qu’à se débrouiller… Sans vouloir généraliser à tous mes collègues, cela me semble relever d’un mépris des classes populaires. J’ai vu notamment la demande d’un travailleur étranger réglée par ce qu’on appelle un « classement vertical » : son dossier a été enterré sous la pile. Il n’a jamais été traité…   Les lumières de la ville ( Laurent, électromécanicien au service de l’éclairage public ) Je suis rentré à la ville comme électricien, mais mon truc c’est l’électromécanique. Un jour, mon chef, Bruno, vient me voir et me dit : « Je sais que tu soudes ». Je lui réponds qu’il peut me donner des choses à souder, à l’arc ou à la baguette. Alors il m’a donné une première bricole à faire, puis d’autres. […] Depuis plusieurs années, j’ai un gros chantier avec les planchers des postes électriques qui alimentent les candélabres de l’éclairage public. Les câbles sont pratiquement tous en sous-terrain, ils aboutissent dans des fosses où l’on trouve le compteur, les fourreaux de câbles et une armoire électrique. C’est comme un petit caveau avec une porte. Il peut y en avoir trois ou quatre dans une rue, et il n’y en a pas deux pareils. Un jour, un gars est passé à travers un plancher en bois installé par les anciens. Il faut dire qu’en cinquante ans, le bois avait eu le temps de pourrir. […] Du coup, je suis en train de refaire tout cela : des cadres en alu et des petites passerelles avec des tôles soudées ; je ne les fais pas galvaniser parce que les services de la ville ne veulent pas payer. Je raccorde le tout à la terre et les gars peuvent bosser sans risque. En dehors du chantier des planchers des postes, j'ai des tas de bricoles à faire comme des rectifications sur des candélabres ou sur les platines qui les supportent. Il m’arrive aussi de refaire des potences qui soutiennent ce qu'on appelle les “gamelles”, c’est-à-dire les lampes proprement dites. Les modèles de ces potences ne se font plus, donc on n’a pas les pièces. Il en va de même pour les mâts thermolaqués qui ont une dizaine d’années. Alors je les fabrique, puis je les porte à galvaniser. Avec ça, on peut partir sur une cinquantaine d’années si c’est bien fait. C’est comme ça que je conçois le service public. Et que je le défends. Mais je dois dire que les usagers ne sont pas faciles avec nous. Quand l’éclairage de la rue est en panne pendant deux ou trois jours, ça gueule. Les gens ne se rendent pas compte que nous n’y sommes pour rien si le chef nous a envoyés ailleurs, ni que nous ne sommes plus que trois équipes, une par camion. Les gens se plaignent : « C’est quand même avec nos impôts… ». Je suis obligé de leur dire que « moi aussi je paye mes impôts à Saint-Nazaire ». Il y a encore des gens reconnaissants, certains nous invitent même à rentrer boire un coup, mais globalement c’est plutôt tendu. Je crois qu’ils ne se comporteraient pas de la même manière avec une entreprise privée qui leur enverrait directement une facture ; les usagers ont changé. […]. Saint-Nazaire n’est plus la ville ouvrière de mon enfance, qu’il a fallu rebâtir après la guerre. Mon père était agent EDF GDF, il reconstruisait les lignes. Il était à la CGT et n’avait peur de rien. Il a fait toutes les grandes grèves de cette époque-là. C’était le temps où la population soutenait. […] Je me souviens avoir vu mon père gueuler dans la cour et dire à son chef : « Je suis rentré ici comme simple agent et je partirai comme simple agent ». Il n’était pas bien vu… et moi, je n’ai jamais pu rentrer à EDF. […] Mon père […] nous a transmis ses valeurs. D’ailleurs, mon ancien chef disait que je suis ingérable et in-commandable. Les valeurs de mon père, c’était aussi la solidarité. Aujourd'hui si un gars est en train de fumer sa clope ou de boire un café, il ne va pas bouger d'un cil pour donner un coup de main à quelqu'un qui se trouve en difficulté. Alors, dans mon service, je me bats pour qu’il y ait de l’entraide. […] Quand j’avais vingt-cinq ans et que je voyais un vieux, dans les cinquante ans, qui avait mal au dos, on en rigolait. Et il disait : « Tu verras quand tu auras notre âge, tu seras comme les autres ». Maintenant, je rigole moins. J'ai mal aux épaules et je suis en handicap depuis plusieurs années. […] Quand je vais partir, personne ne reprendra la soudure. J’essaye d’en parler avec les gars, mais je reconnais que la soudure à l’arc, c’est compliqué. Moi, j’ai commencé par apprendre la soudure au fil fourré, quand je travaillais en concession automobile, sur les carrosseries. […] ensuite j’ai passé une certification, c’est une sorte d’habilitation à la soudure à l’arc, délivrée par une école. Parfois je soude sans même regarder. J'ai ma cagoule et j'ai tellement l'habitude. J'aimerais bien qu'une fois un gars vienne me dire : « Tu pourrais me faire voir comment tu fais pour souder ? ». Dans deux ans, je serai en retraite. Alors, je me bats pour essayer d'avoir quelqu'un à qui repasser le flambeau. […] Après moi, il sous-traiteront, ou bien ça restera à l'abandon comme il y a quelques années, quand les vieux sont partis.   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Virginie , Claudie et Laurent est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » . Les chiffres de l' emploi et du chômage à Saint-Nazaire  d'après l'Internaute.  
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04.06.2026 à 09:00

Des hommes endormis de Martin Crimp et Ludovic Lagarde

Dans la pénombre élégante de l'Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Des hommes endormis s’impose comme l’une des propositions théâtrales les plus troublantes et abouties de cette fin de saison. Martin Crimp, dans la traduction nerveuse et subtile d’Alice Zeniter, dissèque les impasses affectives de notre époque avec une cruauté feutrée, presque clinique, que la mise en scène de Ludovic Lagarde transforme en expérience hypnotique. Le point de départ pourrait relever d’un banal huis clos bourgeois : Julia et Paul, universitaires brillants, usés par des années d’ambition et de renoncements intimes, voient surgir au cœur de la nuit un jeune couple — Joséfine et Tilman — venu dérégler la mécanique glacée de leur existence. Mais Crimp déjoue constamment le réalisme attendu. Sous les dehors d’une comédie de mœurs acérée, la pièce glisse progressivement vers une zone plus trouble, presque onirique, où les rapports de domination, le désir, la maternité et la fatigue d’exister deviennent les véritables protagonistes. La grande réussite du spectacle tient à cette tension permanente entre trivialité quotidienne et étrangeté diffuse. Lagarde dirige ses comédiens comme des funambules : chaque silence semble chargé d’une menace sourde, chaque échange peut bifurquer vers le rire ou le vertige. La scénographie épurée, baignée de lumières froides, installe un espace mental autant qu’un appartement contemporain ; un lieu où les êtres se croisent sans jamais parvenir à véritablement se rejoindre. Le quatuor d’interprètes impressionne par sa précision. Christèle Tual donne à Julia une puissance féline, mêlant sécheresse intellectuelle et détresse rentrée. Face à elle, Laurent Poitrenaux compose un Paul inquiétant d’ironie et de lassitude, dont les provocations masquent mal l’effondrement intérieur. Les plus jeunes, Hortense Girard et Guillaume Costanza, apportent une vitalité trouble, jamais naïve, qui vient fissurer le cynisme des aînés. Ce qui frappe surtout, c’est l’intelligence avec laquelle la pièce saisit une génération épuisée par la réussite elle-même. Crimp parle du couple, bien sûr, mais aussi d’un monde où le travail a dévoré le désir, où les existences hyperconnectées semblent condamnées à une forme d’insomnie morale. Pourtant, Des hommes endormis n’a rien d’un manifeste théorique : l’écriture demeure vive, drôle, parfois férocement drôle, et laisse toujours affleurer l’humanité de ses personnages. Rarement le théâtre contemporain aura su montrer avec autant d’élégance ce moment fragile où les certitudes vacillent et où, derrière les discours sophistiqués, réapparaît soudain la peur nue de passer à côté de sa vie. Un spectacle captivant, d’une intelligence aiguë, qui confirme la singularité de Martin Crimp et la maîtrise de Ludovic Lagarde. Athénée Théâtre Louis-Jouvet, du 4 au 24 mai 2026.
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02.06.2026 à 10:00

Edgar Morin : voyage dans les connaissances en train de se transformer

* Nonfiction republie ce long entretien avec Edgar Morin, en date de 2008, à la suite de sa disparition. « Il est certain que je n'ai pas cherché à faire une encyclopédie des connaissances, j'ai fait un voyage dans les connaissances en train de se transformer . » Au cours de l'entretien qu'il a accordé à nonfiction.fr , Edgar Morin présente ainsi le projet qui l'a animé tout au long de la rédaction de La Méthode 1 : un long cheminement à travers l'ensemble des connaissances, dans un esprit de reliance . Cette notion de « reliance » est centrale chez Edgar Morin : son œuvre est gouvernée à la fois par le souci de relier les connaissances entre elles, pour lutter contre l'éclatement des savoirs qui ne peut conduire qu'à la cécité face à la complexité du monde, et par l'affirmation que l'éthique repose sur ce qui permet de relier les hommes entre eux, dans une unité, celle du genre humain, qui maintienne intacte la diversité des cultures. Edgar Morin, penseur singulier par son refus du cloisonnement et la diversité des thèmes qu'il a abordés tout au long de son œuvre, se définit ainsi lui-même comme un humaniste, à la croisée des chemins entre les différentes découvertes scientifiques qu'il s'efforce de faire communiquer en ayant toujours en vue la question de l'homme. Selon lui, l'approche scientifique contemporaine du monde nous éveille à la complexité, nous initie à une manière de penser nouvelle dont nous devons tenir compte pour sortir de la logique actuelle de séparation stricte des disciplines qui nous conduit à dominer le monde en le détruisant, par refus de voir la pluralité de ses dimensions. Chemin qui se fait au-dedans de nous-même, dans la compréhension de la manière dont nous connaissons le monde, La Méthode offre ainsi un panorama des dernières découvertes scientifiques, tant physiques que biologiques ou relevant d'autres disciplines, qui ouvre la voie vers un renouveau de la pensée humaniste, empreinte d'un universalisme concret, c'est-à-dire de la conscience de la diversité nécessaire des points de vue sur le monde et des cultures. Au sommaire de ce dossier : - Une présentation de La Méthode , par Daniel Bougnoux. - Un entretien avec Edgar Morin, réalisé par Daniel Bougnoux et Bastien Engelbach. Première partie : La genèse intellectuelle Deuxième partie : Science et philosophie Troisième partie : La réception de l'œuvre et les propositions pour une éducation à venir Quatrième partie : Repenser l'humanisme dans le sens d'un universalisme concret -- Crédit photo : ©U.Andersen Conception du bandeau de Une : Julien Collin pour nonfiction.fr Notes : 1 - six volumes publiés de 1977 à 2004 et aujourd'hui regroupés en un coffret récemment paru aux éditions du Seuil
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28.05.2026 à 11:00

Le racisme dans tous ses états

À l’heure où les discours et les déclarations racistes pullulent dans nos démocraties par la bouche d’intellectuels autoproclamés invoquant Darwin ou tout autre discours scientifique sorti de son contexte, l’historienne Delphine Peiretti-Courtis et la sociologue Élodie Edwards-Grossi reviennent sur trois siècles de théories racialistes. Longtemps portées par des médecins, ces théories ont permis de justifier autant l’esclavage que le génocide des Herero et des Nama. Si la science a depuis montré que la notion de race n’avait pas de sens, les logiques de déshumanisation et discours inégalitaires ne cessent de revenir. Plus qu’un travail d’histoire, les deux chercheuses montrent à quel point le racisme scientifique et médical est un fait social contemporain contre lequel il est difficile de lutter, puisqu’il s’appuie sur des décennies de stéréotypes contre lesquels il devient plus qu’urgent de se dresser.   Nonfiction.fr : Vous êtes respectivement sociologue et historienne, quel était l’intérêt pour vous de croiser vos approches et comment est né ce projet ? Delphine Peiretti-Courtis : Nous avons réfléchi à ce projet lors d’un séminaire de recherche dans lequel nous étions invitées toutes les deux. La discussion entre histoire et sociologie est donc née, pour nous, à partir de la question des liens entre race et médecine. Le constat de la pérennité, actuelle, de nombreux préjugés raciaux autour de la résistance à la douleur, apparus pendant l’esclavage et renforcés durant la colonisation, a nourri notre réflexion. Nous avons eu l’idée d’écrire un texte, qui s’est transformé en ouvrage, autour de la genèse de l’idée de race en médecine et de ses héritages dans les imaginaires et les pratiques de soin aujourd’hui. L’histoire permet, selon nous, d’analyser les racines des stéréotypes et discriminations racistes et les modalités de construction et de diffusion de ces savoirs, et la sociologie contribue ensuite à mettre en lumière les mécanismes et les rapports sociaux de la domination, dans une perspective plus actuelle. Il s’agit ainsi, par ce croisement disciplinaire, d’étudier les modalités de construction de la race, dans les sciences et notamment en médecine, et de mettre en exergue ses effets encore actuels dans nos sociétés et plus particulièrement au sein du corps médical. Élodie Edwards-Grossi : Là ou l’histoire permet de remonter à la genèse des théories sur la race en médecine et en sciences naturelles, les outils de conceptualisation de la sociologie permettent de travailler les questions de circulation et de résurgence de ces théories. Nous nous sommes par exemple intéressées à retracer les réseaux professionnels auxquels ces auteurs avaient accès. Ces réseaux permettent d’assurer une grande circulation à leurs théories, abondamment citées, et de voir leurs typologies triompher dans les arènes scientifiques, politiques et médiatiques. Sans livrer une analyse exhaustive de tous les écrits ayant essaimé depuis le XIX e siècle en France et à l’étranger sur le sujet de la race en médecine et en biologie, nous avons pu montrer qu’il existait des systématicités dans les modalités de circulation et de réappropriation de ces écrits, à travers les époques. Nous avons pu identifier que les médecins, biologistes et naturalistes qui soutiennent activement ce type d’argumentaire, visant à classer la population humaine et à la hiérarchiser, présentent un profil social et professionnel relativement similaire : des hommes, blancs, ayant acquis des positions universitaires prestigieuses, qui, tout en évoluant dans des réseaux professionnels bien établis, n’hésitent pas à sortir de leurs propres champs disciplinaires (en psychologie, médecine, biologie, zoologie) pour citer des écrits produits avec d’autres méthodes, et soutenant leurs prétentions idéologiques à partir de cas uniques dont ils généralisent les résultats.   Pour quelqu’un qui n’a pas beaucoup d’expérience, ce titre, « Le racisme scientifique et médical », peut sembler contradictoire. Quels liens historiques la science et la médecine entretiennent-elles avec le racisme ? Delphine Peiretti-Courtis : Les scientifiques, et notamment les naturalistes tels que Carl Von Linné au milieu du XVIII e siècle, inventent le concept de race humaine et divisent l’humanité en catégories raciales. Les inégalités sociales se voient ainsi naturalisées par les scientifiques. L’esclavage puis la colonisation sont alors légitimés par des scientifiques qui soutiennent l’idée d’une hiérarchie naturelle, raciale et biologique, des populations. Dans le sillage des naturalistes européens, ce sont des zoologistes, des botanistes, des médecins, des anatomistes, des chirurgiens, des biologistes et des anthropologues qui tentent de classer l’humanité en groupes raciaux. Les médecins, experts des corps, des âmes et des sociétés aux XVIII e et XIX e siècles, et producteurs de savoirs, jouent un grand rôle dans les recherches en raciologie et dans les classifications raciales qui s’érigent. Ils contribuent ainsi, largement, à produire des hiérarchies entre les groupes humains et à légitimer des entreprises politiques et économiques majeures telles que la colonisation pour les pays européens, ou l’esclavage et la ségrégation raciale aux États-Unis. Les médecins sont proches du pouvoir, en tant que détenteurs du savoir d’une part, mais également car ils intègrent souvent, eux-mêmes, les cercles politiques de leur temps, tels que Broca, Haeckel ou Cartwright, ou entretiennent des liens étroits avec les milieux politiques. Élodie Edwards-Grossi : Nous montrons dans le livre que l’arène scientifique a depuis longtemps facilité la circulation des théories inférant une prétendue différence biologique entre des groupes de populations humaines en sciences et en médecine. Cette circulation s’amorce entre le XIX e siècle et le début du XX e siècle, période durant laquelle il existait un consensus vis-à-vis des classifications naturalistes et hiérarchisantes organisées par des savants comme Buffon ou Paul Broca en France, ou encore Louis Agassiz ou Josiah Nott aux États-Unis. Ce n’est qu’au XX e siècle avec l’émergence de l’anthropologie sociale, ou encore avec la préparation des déclarations de l’Unesco sur la race entre les années 1950 et 1960, qui condamnent fermement les usages biologisant de la catégorie de race, que ces théories ont été marginalisées au sein des arènes scientifiques institutionnelles. Toutefois, l’on peut observer que certaines de ces théories, loin d’être des pseudosciences, puisque arrimées historiquement à des disciplines scientifiques relativement bien établies depuis le XIX e siècle, ont laissé des traces dans les enseignements voire dans la recherche fondamentale au sein de plusieurs disciplines : certaines publications sont, certes, tombées dans l’oubli mais d’autres ont continué d’être citées sur plusieurs générations. C’est le cas, par exemple, des travaux de J. Marion Sims, un médecin et chirurgien originaire de la Caroline du Sud, aux États-Unis, qui au XIX e siècle s’était abondamment exprimé sur la supposée résistance à la douleur des femmes noires esclavagisées, qu’il opérait sans anesthésie. Sims était encore reconnu pour l’ensemble de son œuvre dans l’ I nternational Urogynecology Journal en 2018, une revue médicale lue par les experts en urologie et en gynécologie du monde entier.   Certains de ces travaux ont été exhumés par des chercheurs plus contemporains, comme John R. Baker. Comment ces chercheurs assoient-ils leur légitimité et comment la communauté scientifique conteste-t-elle, ou non, leurs écrits ? Delphine Peiretti-Courtis, Élodie Edwards-Grossi : Dans son livre Race , publié en 1974, le zoologiste John R. Baker défend l’idée que des groupes humains définis en tant que « races » sont inégaux d’un point de vue biologique. Paradoxalement, Baker fait paraître son livre à une époque où la quasi-totalité de la communauté scientifique s’était rangée derrière les déclarations de l’Unesco. Baker livre une pensée anachronique, se mettant en quête de preuves matérielles et visibles de la réalité biologique de la race, qu’il traque sans relâche dans toutes les parties du corps, s’inspirant des travaux en craniométrie et des taxinomies employées par William Ripley et Armand de Quatrefages au XIX e siècle, alors même que leurs écrits n’étaient plus cités par leurs pairs contemporains. Dans le livre, nous montrons que Baker ne cherche pas nécessairement à gagner la reconnaissance de ses confrères. En retraite au moment de la publication du livre et n’ayant pas gravi tous les échelons professionnels qui lui auraient permis de devenir professeur en chaire à l’université d’Oxford, où il enseignait depuis les années 1930, Baker s’affranchit des normes de citations en vigueur dans sa discipline puisqu’il renoue avec des travaux battus en brèche et sans grande légitimité scientifique. Ce faisant, Baker revendique une position de neutralité scientifique et voit d’un mauvais œil les travaux en sciences sociales, et notamment en anthropologie sociale et en sociologie insistant sur les effets sociaux du racisme, allant même jusqu’à se considérer comme victime de cette nouvelle bien-pensance. De manière parallèle, il se tourne vers des cercles politiques où ses théories ont une bien meilleure chance d’être diffusées, notamment la South Africa Society, qui dans les années 1970 soutient depuis Londres le régime de l’apartheid en Afrique du Sud. Cette tension, entre revendication d’une forme d’apolitisme, appui sur des réseaux académiques bien définis, usage de stratégies d’auto-victimisation voire dénigrement des sciences sociales et des cercles scientifiques ne lui étant pas acquis, rappelle la trajectoire d’autres scientifiques ayant été déchus de leurs titres universitaires pour leur soutien à des théories similaires, mais continuant, à se présenter vis-à-vis du grand public comme des experts de leur domaine : on peut citer l’exemple du politologue Tatu Vanhanen et du psychologue Richard Lynn, qui, après la parution d’écrits relatant une soi-disant inégale répartition de l’intelligence dans la population humaine, classée par groupes ethno-raciaux, ont vu leurs théories être âprement critiquées par leurs pairs universitaires. Cet opprobre ne leur avait cependant pas barré la route pour continuer à faire parler d’eux et de leurs théories dans les médias et en ligne.   Ces théories, et ceux qui les portent circulent d’un pays à un autre, notamment pour être légitimées. Quels pays apparaissent comme des relais dans la diffusion de ces travaux ? Delphine Peiretti-Courtis : Nous avons étudié, dans notre ouvrage, les circulations internationales des théories raciales aux XIX e et XX e siècles, et nous avons constaté, au fil de nos recherches, que les pays impérialistes étaient en relation les uns avec les autres, produisaient des savoirs sur les races humaines, s’échangeaient des thèses, des méthodes et des outils destinés à faire avancer ces connaissances raciologiques. Au-delà des méthodologies et des modalités de production des savoirs qui étaient similaires, car les chercheurs de ces différents pays s’imitaient et se citaient les uns les autres, les mises en œuvre concrètes de ces théories étaient également identiques. De la France à la Grande-Bretagne, aux États-Unis, à l’Allemagne, au Canada, à l’Afrique du Sud ou encore au Japon, l’impérialisme a nourri les travaux scientifiques sur les races humaines et ces recherches ont permis, ensuite, de légitimer des projets politiques et économiques, l’exploitation, la conquête et la soumission de peuples définis comme inférieurs par la science. Élodie Edwards-Grossi : Ces théories ne se diffusent néanmoins pas partout et à toutes les époques de manière égale. Dans le livre, nous montrons l’existence de canaux de diffusion spécifiques des théories prônant le différentialisme racial en médecine et en sciences selon des contextes linguistiques et à des moments historiques particuliers : par exemple, entre la Louisiane et Paris au XIX e siècle, ou encore, entre l’Afrique du Sud et l’Angleterre au XX e siècle. Le cas de la Louisiane illustre bien cette double disposition. Premièrement, les nombreux échanges entre les médecins de la Nouvelle-Orléans et Paris s’expliquent par le fait qu’il s’agit de deux villes francophones. Deuxièmement, ces échanges débutent juste avant l’abolition de l’esclavage en Louisiane, dans un contexte où les théories médicales vont asseoir la légitimité du régime esclavagiste, venant défendre la supposée inégalité des races, à une époque où l’esclavage est profondément remis en question par les États du Nord, qui sont des États libres. À Paris, les théories sur la fièvre jaune qui ont été fondées dans le contexte louisianais vont être reprises par des médecins investis dans la conquête coloniale dans des territoires comme la Martinique, où ils sont appelés à statuer sur la santé et l’efficacité de la main-d’œuvre indigène. Les deux contextes et climats vont d’ailleurs sans cesse faire l’objet de parallèles dans les revues médicales, afin de déceler si les travailleurs martiniquais peuvent tomber malade ou se montrer résilients face à la maladie. Leurs états sont alors scrutés et comparés à celui des personnes noires en Louisiane affrontant des épidémies de fièvre jaune dans les années 1950. On voit bien ici en quoi la circulation internationale de ces théories sous-tend l’organisation de l’exploitation de la force de travail des travailleurs esclavagisés et colonisés, dans des contextes toutefois différents.   L’ascension du conservatisme social et politique provoque la multiplication de déclarations racistes liant le racisme à des critères relevant du champ médical, comme Donald Trump qui affirmait que la venue de sans-papiers empoisonnait le sang étasunien. Dans quelle mesure ce genre de déclarations sert-il des projets politiques radicaux ?  Delphine Peiretti-Courtis : Les liens très étroits noués entre la science et le politique au cours des XIX e et XX e siècles ont contribué à la légitimation de projets de grande ampleur, tels que l’esclavage et la colonisation orchestrés par les puissances impérialistes européennes, l’Apartheid en Afrique du Sud, la ségrégation raciale aux États-Unis, le génocide des Hereros et des Namas dans le Sud-Ouest africain (Namibie actuelle), puis celui des Juifs et des Tziganes en Europe, ou encore des pratiques eugénistes et des expérimentations médicales diverses, telles que celles pratiquées dans l’unité 731 en Mandchourie, sous le prétexte de la race et avec l’aide de la science. Si l’Histoire a révélé, à plusieurs reprises, les effets tragiques de ces relations entre la science des races humaines et le pouvoir, le temps présent nous montre que ces liens n’ont hélas pas entièrement disparu. Certains scientifiques tentent, dans chacune des aires géographiques dans lesquelles la raciologie a été développée de manière approfondie, de faire revivre cette science déchue. Et ils trouvent face à eux des idéologues et des politiciens avides de ce type de savoirs supposé justifier, sous le sceau, jugé irréfutable, de la science, les inégalités sociales, et qui légitime le rejet, l’exclusion ou la soumission de certains groupes. Élodie Edwards-Grossi : L’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2016 a été accompagnée d’une banalisation du racisme ordinaire dans la société, y compris dans la parole présidentielle. Durant toute la campagne présidentielle et après son élection, puis sa réélection en 2025, Donald Trump a multiplié les métaphores qui s’appuient sur la biologisation et l’animalisation pour désigner les personnes qu’il prend pour cible, notamment les personnes sans-papiers et issues de l’Amérique centrale et latine. Ces métaphores s’appuient sur un imaginaire racial qui a été préalablement façonné par la science et la médecine au XIX e siècle. L’élection de Trump a aussi donné une nouvelle visibilité aux groupes de nationalistes et suprémacistes blancs aux États-Unis, qui ont connu un regain d’activité après 2016. On se souvient par exemple de la marche à Charlottesville « Unite the Right » en août 2017 et du meurtre d’Heather Heyer en Virginie, qui a été tuée par un suprémaciste blanc lors d’une contremanifestation. Les suprémacistes blancs ne sont d’ailleurs pas indifférents aux théories racistes autrefois constitutives des arènes scientifiques institutionnelles. Ils puisent dans ces théories qui prônent l’inégalité entre divers groupes de populations humaines pour soutenir leur projet idéologique. Les sociologues Aaron Panofsky, Kushan Dasgupta et Nicole Iturriaga montrent qu’ils disséminent leurs fausses croyances et leurs préjugés sur des blogs en ligne en imitant le format et le contenu des publications scientifiques et en citant des auteurs controversés comme Arthur Jensen ou J. Philippe Rushton. Ces derniers n’ont cessé de promouvoir des explicitations héréditaires aux différences comportementales en utilisant la notion de race pour qualifier des groupes humains. Ces exemples montrent que ces groupuscules reprennent à leur compte ces courants scientifiques dévoyés et à présent battus en brèche, tout en encourageant le brouillage entre celles-ci et la science institutionnalisée.   Vous citez plusieurs exemples contemporains de racisme scientifique, notamment en introduction. Pour chacune d’entre vous, quel est celui qui révèle le plus la résurgence des théories racialistes ? Delphine Peiretti-Courtis : Les théories sur les liens entre les groupes humains et le QI sont celles qui révèlent, selon moi, le plus cette résurgence des croyances racialistes car ce sont les recherches les plus vives aujourd’hui ; parallèlement à celles menées en génétique des populations et dévoyées par des suprémacistes et autres adeptes du retour de la race biologique. En 2007, l’ancien prix Nobel de médecine, James Watson, co-découvreur de l’ADN, énonçait dans le journal Times que les politiques d’aide à destination des pays africains étaient inutiles sous le prétexte, erroné, que le QI des Africains était inférieur à celui des Caucasiens, faisant ainsi renaître la science des races et de l’intelligence. Si la craniologie et les mensurations des crânes ont disparu, les études sur le QI semblent être leurs héritières. Richard Herrnstein et Charles Murray, J. Philippe Rushton ou Arthur Jensen, sont des psychologues et politologues, qui ont publié, dans les années 1990-2000, des articles et ouvrages soutenant l’idée de l’origine génétique de l’intelligence et de ses distinctions raciales. Exclus de la communauté scientifique, ils sont pourtant soutenus, jusqu’à nos jours, par de nombreux théoriciens qui défendent une science qui ne se soumettrait pas à l’idéologie « égalitariste » et qui reconnaîtrait l’existence d’inégalités raciales du point de vue de l’intelligence. La résurgence des thèses racialistes des pionniers de la craniologie au XIX e siècle, tels que Broca, en France, ou Morton aux États-Unis, est donc clairement à l’œuvre. En Europe, ces réutilisations à des fins idéologiques, pour servir des idées ou des partis d’extrême droite, sont également fréquentes, notamment sur Internet, par le biais d’articles supposés scientifiques dans certains sites tels que Breizh-info, site web d’extrême droite qui se présente comme un média breton indépendant, qui détourne les études de généticiens pour soutenir l’idée de l’existence de races humaines biologiques, qu’ils présentent comme inégales, et qui diffuse les théories ouvertement racistes de scientifiques, tels que Richard Lynn, Edward Miller ou bien Edward Dutton. Élodie Edwards-Grossi : Bien que ces théories sur l’intelligence soi-disant différentielle des populations ne manquent pas d’être âprement dénoncées, à juste titre, lorsqu’elles reviennent dans l’espace médiatique, elles ne constituent que le sommet de l’iceberg. Certes, elles préfigurent la partie la plus facilement identifiable de la science raciste. Mais le vrai combat porte sur le poids, toujours opérant, des stéréotypes raciaux en médecine qui provoquent des différences de traitement dans les prises en charge des personnes issues des minorités ethno-raciales par rapport aux personnes blanches. Les théories à combattre sont celles qui irriguent toujours les prises de décision, les pratiques des personnes soignantes lorsque confrontées à des personnes issues des minorités, dans les consultations à l’hôpital, à domicile ou en cabinet libéral. Par exemple, les théories sur la soi-disant résistance à la douleur de certains groupes de populations ont toujours libre cours dans les hôpitaux et les cabinets de consultation. En France, on parle de syndrome méditerranéen : il s’agit de la croyance erronée en une exagération de la douleur chez les personnes originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Cette fausse croyance débouche sur la formation de pratiques discriminatoires, qui entérinent des prescriptions médicamenteuses différentielles, la patientèle issue de ces groupes n’étant pas alors traitée avec les mêmes doses d’antidouleurs que les personnes blanches. De tels stéréotypes produisent un effet concret sur les trajectoires de vie et de mort des individus, entérinant ce que la sociologue Colette Guillaumin exprimait si justement : si la réalité de la race n’existe pas, elle « produit pourtant des morts ».
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27.05.2026 à 10:00

Une histoire populaire de la nature : entretien avec François Jarrige

Les luttes environnementales ne sont pas un phénomène récent. Longtemps reléguées aux marges du récit historique dans un XIXe siècle qui s'industrialise et se modernise, elles apparaissent, sous le regard de François Jarrige, comme des mobilisations anciennes, souvent l'apanage des classes populaires, menacées directement par la transformation des territoires, lieux de vie et de subsistance.  François Jarrige est maître de conférences à l'université Bourgogne Europe. Co-auteur notamment de  Nature en Révolution. Une histoire environnementale de la France, 1780-1870 1 , il travaille sur les enjeux écologiques et sociaux. Il revient avec nous sur son dernier ouvrage Verts de rage ! Deux siècles de luttes environnementales en France .    Nonfiction : Votre livre montre que des luttes environnementales populaires existent dès le XIXe siècle, bien avant que l'écologie ne devienne un mot. Comment expliquez-vous que cette mémoire ait été à ce point refoulée – et à qui profite cet oubli ? François Jarrige : Si on entend par lutte environnementale un conflit ou une mobilisation visant à défendre certains usages d’un milieu, ou à s’opposer à des aménagements qui le transforment et le menace, alors les luttes environnementales ont évidemment une longue histoire. Dans les sociétés rurales anciennes, l’accès à l’eau propre, aux forêts et aux ressources naturelles provoquait déjà de nombreux conflits entre des communautés paysannes, des riverains, l’Etat ou des acteurs économiques qui s’efforcent d’accaparer les ressources pour leur besoin. Ces conflits s’accroissent à partir du XIXe siècle sous l’impact de l’industrialisation, du rôle croissant de l’Etat et des inégalités d’accès aux ressources naturelles. Si ces conflits ont assez peu retenu l’attention c’est d’abord en raison de leur aspect local, de leur contradiction apparente avec une certaine conception du progrès et de la modernité identifiée à la mobilisation des ressources naturelles au service de la croissance économique. Ces mobilisations étaient d’abord perçues comme celles de propriétaires égoïstes, alors que l’écologie aurait surtout été une préoccupation des plus riches ou des conservateurs. Mais la situation était en réalité plus complexe, diverse et ambiguë comme tente de le montrer cet essai qui s’efforce de replacer certaines de nos préoccupations contemporaines dans une plus longue durée. Vous insistez sur les alliances improbables qui ont souvent rendu ces luttes efficaces : paysans et chasseurs, nationalistes corses et naturalistes, femmes bretonnes et militants anti-nucléaires. Ces coalitions hétéroclites sont-elles transposables aujourd'hui, à une époque où les identités politiques sont si clivées ? La nature des luttes environnementales, toujours inscrites dans des lieux et des milieux situés, favorise ces alliances improbables car le désir de protéger un espace naturel peut être porté par des motivations très différentes et des catégories d’acteurs hétérogènes. Ces coalitions hétéroclites sont particulièrement nombreuses et acquièrent une visibilité inédite dans les années 1970, mais elles sont bien plus anciennes. Par exemple dans les années 1920 l’opposition à des cimenteries dans le Midi agrège des vignerons, des paysans et des poètes célébrant les paysages provençaux. Elles existent encore aujourd’hui, à l’image des luttes contre certains projets d’éolien agrégeant des naturalistes soucieux de préserver la biodiversité, des chasseurs se mobilisant pour leur territoire de chasse, des propriétaires voulant maintenir leur confort et leurs paysages familiers, et des militants anticapitalistes opposés au gigantisme de projets industriels portés par la spéculation. Alors que beaucoup ne cessent d’opposer de façon caricaturale paysans, écologistes et ouvriers, ou encore citoyens et militants, seuls leur alliance peut renverser le rapport de force et permettre de tracer des chemins d’une émancipation qui serait à la fois sociale et écologique. Votre récit signale l'émergence, dans les années 1990, d'une criminalisation progressive des mouvements écologistes. Comment l'historien que vous êtes analyse-t-il la répression actuelle des Soulèvements de la Terre – dont vous avez vous-même soutenu l'existence juridique – dans cette longue durée ? C’est une question particulièrement importante et complexe, et cet essai historique est d’ailleurs né dans la foulée des évènements de Sainte Soline et de l’intense répression qui a suivi en 2023. La répression des mobilisations environnementales n’est évidemment pas récente, mais elle s’accentue depuis quelques années, tout en variant beaucoup selon les territoires et les contextes. Les périodes de relance modernisatrice et de consensus productiviste favorisent la répression tant les luttes écologistes effraient ceux qui veulent aménager les territoires au service de la croissance. Aujourd’hui tout le monde se revendique de l’écologie, la transition écologique est même parfois réduite à la relance du nucléaire ou de l’industrie minière pour accompagner l’électrification, dès lors les conflits environnementaux qui tentent d’enrayer ces projets sont décrits comme une menace pour la nation. Mais il existe plusieurs écologies concurrentes et rivales, une écologie par en haut, technocratique et technolutionniste, et une écologie sociale davantage attentive aux modes de vie, à la sobriété et à l’égalité. C’est dans ce cadre qu’il est possible de comprendre l’intense répression actuelle : les luttes environnementales les plus radicales et massives apparaissent à beaucoup d’intérêts privés comme des freins à la croissance et à la modernisation à base de taux de profits, de grandes infrastructures, d’activités polluantes, d’extractivisme forcené, encore présentés comme inéluctables dans le contexte de compétition internationale et de relance des tensions géopolitiques… L'écologie des classes populaires du XIXe siècle était fondée sur la défense de la subsistance. Celle du XXIe siècle est souvent présentée comme une affaire de survie planétaire. Ce changement d'échelle – du local au global – est-il un enrichissement ou aussi une perte, notamment celle du lien concret entre un territoire et ses habitants ? En réalité, cette vision schématique et évolutive, du local au global, si elle n’est pas fausse, oublie que ces dimensions coexistent plus qu’elles ne s’affrontent et ne se succèdent. Dès le XIXe siècle, à côté des multiples luttes locales au quotidien portées par la défense des moyens de subsistance concret, émerge aussi une série d’alertes plus globales sur l’avenir du monde et les risques globaux. Et aujourd’hui, à côté des discours écologistes et scientifiques sur la terre, les écosystèmes, et les dimensions globales de la crise environnementales que nous vivons, les conflits portent toujours sur des enjeux très locaux et la préservation d’un milieu de vie. Avec la contamination généralisée aux métaux lourds, Pfas et autres toxiques qui prolifèrent, la question environnementale est par ailleurs toujours, hier comme aujourd’hui, une question de survie locale, de subsistance, sans doute plus dans les pays du sud où se maintient une petite paysannerie dynamique que dans le nord industrialisé et consumériste. L’une des forces de l’écologie est précisément de nous obliger à tenir ensemble des milieux situés et localisés, des corps organiques singuliers, et les grandes dynamiques globales qui ne cessent de les remodeler. Notes : 1 - vol. 1, La Découverte, 2025
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