
04.10.2026 à 19:42
De l’intensification des bombardements en Ukraine aux opérations hybrides en Europe et au chantage nucléaire, les auteurs examinent les scénarios d’escalade possibles et les moyens d’en réduire l’efficacité.
<p>Cet article Les options d’escalade de la Russie : moyens conventionnels, nucléaires et hybrides a été publié par desk russie.</p>
Face à l’accroissement des frappes ukrainiennes sur des objectifs stratégiques dans l’arrière-pays russe, quelles sont les options de riposte du Kremlin ? Pour l’instant, le régime de Poutine répond par l’escalade conventionnelle en Ukraine et par des actes terroristes en Europe. Jusqu’où peut aller cette escalade ? Des frappes nucléaires sont-elles envisageables ? Enfin, quels sont les coûts, la probabilité et les répercussions pour chacune des différentes options dont dispose Moscou ? Les auteurs proposent des mesures concrètes qui pourraient limiter le danger russe.
Le 1er septembre 2026, le gouvernement allemand a conclu que des agences d’État russes étaient à l’origine d’une attaque par drone contre l’aéroport de Leipzig/Halle. Quatre semaines plus tôt, des employés de l’aéroport avaient découvert un drone chargé d’explosifs près d’un avion-cargo ukrainien de type Antonov. Les vols avaient été suspendus sur ce site, qui est à la fois une plaque tournante majeure du fret civil et une base pour le transport aérien stratégique de l’OTAN. Berlin a réagi, notamment en fermant le consulat de Russie à Bonn et la Maison russe à Berlin.
L’incident de Leipzig constituait une tentative d’attaque contre la liaison physique par laquelle l’Europe soutient l’Ukraine. Son importance réside autant dans le dilemme qu’il a créé que dans les dégâts immédiats qu’il aurait pu causer. Comment les gouvernements européens doivent-ils réagir lorsqu’un acte hostile est suffisamment grave pour mettre en danger la logistique militaire, mais calibré de manière à rester en deçà du seuil qui déclencherait une riposte militaire unifiée ?
L’épisode de Leipzig s’inscrit dans une évolution plus large de la guerre russo-ukrainienne depuis juin 2026. L’Ukraine mène une campagne de frappes par drones et missiles en profondeur sur le territoire russe, visant à perturber ou à mettre fin au fonctionnement des raffineries de pétrole, des pétroliers de la « flotte fantôme », des usines d’armement, des installations de stockage et des centres logistiques.
À elles seules, ces frappes à longue portée ne suffiront pas à imposer un changement de politique à la Russie. Elles ont néanmoins modifié la perception de la guerre par la population russe, qui est passée d’un engagement militaire lointain à un conflit ayant des répercussions intérieures significatives. L’impact des frappes ukrainiennes en profondeur de la Russie vise à faire évoluer la situation vers la fin de la guerre, ou du moins vers un cessez-le-feu temporaire.
Cependant, la réaction immédiate de Moscou a consisté à riposter par une vague d’attaques terroristes contre des civils ukrainiens et, comme l’a montré Leipzig, à intensifier les opérations hybrides contre diverses entités européennes qui soutiennent l’Ukraine. La Russie peut-elle tirer profit de ces représailles ? Cette étude identifie les options que Moscou pourrait être en mesure de choisir, celles susceptibles de se retourner contre elle et les mesures de l’UE susceptibles d’en réduire l’efficacité.
Les frappes ukrainiennes sur l’arrière-pays russe, toujours plus profondes et plus précises, ont ébranlé les fondements du contrat informel entre la société russe et le régime de Poutine. L’accord tacite était que ce dernier pouvait faire tout ce qu’il voulait en politique tant que cela ne nuisait pas gravement au niveau de vie des Russes ni ne perturbait leur vie quotidienne. Cependant, entre autres, les attaques de drones à longue portée menées par l’Ukraine provoquent des pénuries de carburant et réduisent les recettes publiques qui permettent de maintenir la stabilité des salaires, des prix et des retraites. De plus, si l’Ukraine parvient à maintenir ou à renforcer cette dynamique, et à infliger de nouveaux dommages aux infrastructures énergétiques et logistiques de la Russie, il y aura des effets en cascade sur l’ensemble de l’économie russe, notamment dans l’agriculture, le secteur bancaire et l’aviation civile.
Le Kremlin a jusqu’à présent rejeté les propositions de Kyïv visant un cessez-le-feu général ou un moratoire mutuel sur les frappes en profondeur. L’une des raisons de l’intransigeance de Moscou tient au fait que les médias russes pro-gouvernementaux, les blogueurs militaires, les militants ultranationalistes et la société civile semi-autonome exigent du Kremlin des représailles plutôt qu’une modération. C’est la seule réponse qu’ils puissent imaginer face à l’humiliation internationale infligée par l’Ukraine et à la déstabilisation socio-économique de la Russie.
Le principal facteur déterminant de l’intransigeance de Moscou réside toutefois dans le fait qu’un compromis de la part de Poutine irait à l’encontre des fondements idéologiques de sa propre pensée, de son image publique et de son pouvoir politique.
Le Kremlin a besoin de vengeance à des fins de propagande, afin de démontrer sa puissance militaire intacte et sa détermination à la population russe et à ses partenaires étrangers. Poutine et son entourage visent toujours à gagner la guerre par une escalade de la campagne de terreur. Celle-ci a pour objectif de dissuader Kyïv de mener d’autres frappes en profondeur et l’Occident de continuer à soutenir l’Ukraine, ce qui conduirait à la capitulation de celle-ci. Dans la pensée stratégique russe, cette approche est connue sous le nom d’« escalade pour la désescalade ». Quels choix s’offrent au Kremlin ? Parmi les réponses russes aux frappes en profondeur de l’Ukraine, lesquelles pourraient se développer davantage et quelles nouvelles techniques pourraient-elles impliquer ? Enfin, quels sont les coûts, la probabilité et les répercussions de chacune des différentes options dont dispose Moscou ?

La réponse actuellement intensifiée du Kremlin consiste en une escalade conventionnelle contre l’Ukraine, suivant les schémas antérieurs. Cela se manifeste avant tout par l’intensification des campagnes de bombardements terroristes, déjà impitoyables, contre les infrastructures civiles ukrainiennes, qu’il s’agisse d’hôpitaux, de bibliothèques, d’entrepôts ou de centrales électriques. Parmi d’autres villes, Kyïv a récemment subi des attaques de missiles et de drones plus importantes et plus soutenues, presque quotidiennement. L’augmentation des frappes sur la capitale ukrainienne en 2026 résulte en partie d’une réaffectation des ressources militaires russes. La Russie a récemment concentré une plus grande partie de ses attaques à longue portée sur Kyïv, notamment contre le centre politique et administratif de la capitale. Cela ne signifie pas nécessairement que Moscou ait acquis une capacité de frappe fondamentalement accrue. Pour l’instant, il s’agit en partie d’une redéfinition des priorités dans le cadre de capacités limitées en matière de missiles, de drones et de lanceurs. Les armes dirigées contre Kyïv sont, au moins en partie, des armes qui ne sont pas utilisées contre des cibles situées ailleurs en Ukraine. Ce changement est néanmoins significatif, car il fait de la capitale un théâtre principal de coercition, de perturbation et d’envoi de signaux politiques. Il est toutefois inquiétant de constater que cette nouvelle focalisation de la Russie sur Kyïv résulte non seulement d’un « choix entre deux options », mais aussi d’une capacité de production croissante. Selon les services de renseignement de la défense ukrainiens (GUR), la Russie est désormais capable de produire plus de 200 missiles de croisière et balistiques par mois. Des informations non vérifiées suggèrent également que Moscou pourrait viser la production d’ environ 10 000 missiles de croisière Dan-T à faible coût en 2027. La Russie tente de se doter d’une force de frappe à longue portée moins coûteuse et plus facile à déployer à grande échelle. Ces chiffres ne prouvent pas que la Russie dispose déjà d’une capacité de frappe excédentaire, mais indiquent plutôt un changement potentiel : si Moscou parvient à produire en masse des armes à longue portée à faible coût, elle pourrait maintenir, voire intensifier, la pression sur Kyïv sans pour autant relâcher ses attaques ailleurs en Ukraine. Même si ce projet ne se concrétisait que partiellement, cela irait bien au-delà d’une simple redistribution de la puissance de feu existante. La Russie pourrait maintenir un rythme d’attaques plus soutenu contre Kyïv tout en conservant la pression ailleurs en Ukraine. L’Ukraine serait alors confrontée à deux défis liés : d’une part, un afflux accru d’armes et une demande plus forte en intercepteurs ; d’autre part, une menace plus dispersée et multiplateforme rendant plus difficile la protection simultanée de la logistique militaire, des infrastructures de commandement, des bases aériennes et des villes. Le Kremlin pourrait également intensifier davantage d’autres menaces conventionnelles contre l’Ukraine. Depuis le début de l’année 2026, Moscou a relancé ses tentatives – jusqu’ici infructueuses – visant à entraîner le Bélarus dans la guerre afin de contraindre l’Ukraine à détourner des forces vers le nord. La Corée du Nord envoie également davantage de troupes et la Russie attire des mercenaires étrangers sur la ligne de front. Enfin, le Kremlin est susceptible de déclencher une mobilisation massive après les élections à la Douma d’État qui ont eu lieu en septembre 2026. La question se pose de savoir dans quelle mesure, et à quel moment, la Russie pourra mettre en œuvre ces mesures. Dispose-t-elle des ressources financières, technologiques et autres nécessaires ? De plus, ces mesures suffiront-elles à provoquer un changement fondamental sur la ligne de front ?
Moscou a utilisé la majeure partie de ses ressources conventionnelles disponibles pour intensifier la guerre avant 2026, et celles-ci n’ont eu qu’un effet limité. Néanmoins, la production de masse d’armes à longue portée et à faible coût apporte dès à présent, et continuera d’apporter, une nouvelle capacité de frappe. Bien qu’elles ne résolvent pas les problèmes de la Russie en matière d’effectifs, de commandement et de performances sur le champ de bataille, elles pourraient permettre à Moscou d’attaquer davantage de cibles sans pour autant alléger la pression ailleurs. Une question clé pour 2027 est de savoir si la Russie pourra mettre pleinement en œuvre ces plans avant que les frappes ukrainiennes ne parviennent à ralentir, voire à perturber, leur mise en œuvre.
Largement ignorées, minimisées ou mal qualifiées en Occident, la Russie a déjà eu recours en Ukraine à des méthodes qui s’apparentent à l’utilisation d’armes de destruction massive (ADM) ou qui constituent des tests préliminaires en la matière. Moscou a attaqué à plusieurs reprises des centrales nucléaires ukrainiennes, notamment la plus grande d’Europe à Zaporijjia et celle de Tchernobyl, à l’arrêt, où sont confinées des matières radioactives. Elle a également bombardé la plus grande réserve d’eau d’Ukraine sur le Dniepr, le barrage de Kakhovka, et utilisé des toxines chimiques et des munitions à l’uranium appauvri contre les troupes ukrainiennes sur la ligne de front. La réaction des alliés de l’Ukraine face à ces provocations a été modérée, ce qui laisse présager qu’elles se prolongeront et s’étendront. La Russie poursuivra également son escalade rhétorique sous la forme de menaces nucléaires. Cela pourrait se traduire par un nouveau changement de la doctrine militaire russe concernant l’emploi des armes nucléaires, après celui de 2024. Elle pourrait également commencer à envoyer des signaux plus menaçants par des moyens concrets, par exemple en menant des exercices d’entraînement au déploiement d’armes nucléaires. Une étape supplémentaire dans les signaux publics serait un essai d’arme nucléaire, par exemple en Nouvelle-Zemble (Novaïa Zemlia), afin de faire connaître la détermination de Moscou. Une autre forme d’escalade nucléaire serait une campagne russe soutenue contre des installations nucléaires civiles, y compris Tchernobyl. Une escalade encore plus grave serait une explosion nucléaire démonstrative à l’intérieur ou au-dessus d’une zone peu habitée d’Ukraine ou d’ailleurs. Enfin, l’utilisation d’une arme nucléaire tactique contre les forces ukrainiennes ou des cibles civiles franchirait un seuil sensiblement différent. L’utilisation à grande échelle d’armes chimiques, biologiques (moins probable) ou radiologiques au front ou à l’arrière serait tout aussi grave. Dans le pire des cas, l’Europe pourrait se retrouver au bord d’une guerre nucléaire à grande échelle si la Russie menait une frappe nucléaire contre un pays de la « Coalition des volontaires » formée pour soutenir l’Ukraine. Ce scénario est certes hautement improbable, mais il fait l’objet de discussions sérieuses à Moscou, comme l’indiquent des publications, notamment celles du commentateur politique pro-Poutine Sergueï Karaganov. L’utilisation par la Russie de substances toxiques et ses attaques antérieures contre des centrales nucléaires montrent qu’aucune de ces options d’escalade ne peut être totalement écartée. Elles devraient constituer des motifs de préoccupation majeurs pour les gouvernements au-delà de l’Europe de l’Est. Cependant, une escalade recourant à des armes de destruction massive comporte deux risques fondamentaux pour la Russie, qui vont à l’encontre de ses objectifs en Ukraine. Le premier risque pour la Russie résiderait dans les répercussions nationales et internationales de sa violation d’un tabou nucléaire vieux de plus de 80 ans. Même si le Kremlin n’avait aucun scrupule éthique, le déploiement d’ogives nucléaires ou chimiques pourrait provoquer un tollé mondial suffisamment fort pour anéantir tout gain éventuel tiré d’une escalade nucléaire. Non seulement les partenaires de Kyïv, mais aussi des pays comme la Chine ou l’Inde ne verraient pas d’un bon œil que le Kremlin franchisse cette ligne rouge – et pourraient réduire considérablement leur coopération actuelle avec la Russie. Deuxièmement, surtout depuis l’été 2026, l’Ukraine a démontré sa capacité à atteindre une grande partie du territoire russe. Si la Russie venait à utiliser des armes de destruction massive en Ukraine, violant ainsi de nombreux autres traités et conventions, et en l’absence d’une réaction internationale forte et efficace, Kyïv pourrait envisager une riposte similaire. Bien qu’elle ne dispose pas actuellement d’armes de destruction massive pour riposter de la même manière, confrontée à une menace existentielle, elle pourrait commencer à développer une telle capacité.
Si l’Ukraine est frappée par une arme nucléaire et qu’aucune contre-mesure significative n’est prise par une tierce partie, l’ordre mondial actuel en matière de sécurité prendra fin et la logique des Conventions de Genève sera remise en cause. Dans un tel cas, Kyïv pourrait se sentir en droit de charger des matières radioactives provenant de ses centrales nucléaires à bord de drones et de missiles à longue portée, les transformant ainsi en « bombes sales » contre la Russie. La contamination du territoire russe qui en résulterait pourrait représenter un prix trop élevé, même pour les impérialistes russes les plus acharnés.

La loi des conséquences imprévues s’applique également au scénario très discuté d’une escalade militaire conventionnelle russe dans une autre partie de l’Europe, comme les régions de la Baltique ou de la mer Noire. Une attaque militaire conventionnelle russe contre, par exemple, l’Estonie ou la Lituanie aurait pour but de provoquer une onde de choc au sein de l’OTAN et de l’UE, et serait conçue pour inciter l’Europe à se désengager de son soutien à l’Ukraine. Cependant, cela pourrait tout aussi bien avoir l’effet inverse, conduisant à une réévaluation de la menace russe pour l’Europe, notamment parce qu’une attaque directe contre un État membre de l’OTAN ou de l’UE exigerait le respect des obligations d’assistance mutuelle prévues par l’article 5 du Traité de Washington et l’article 42 du Traité de Lisbonne.
L’avancée de troupes russes sur le territoire de l’UE ou de l’OTAN pourrait également amener certains États membres à renforcer, plutôt qu’à réduire, leur soutien à l’Ukraine. En effet, une telle réponse pourrait être perçue par certains pays comme une réaction moins risquée à une attaque russe contre un ou plusieurs de leurs alliés officiels que de s’engager dans une escalade directe et une confrontation militaire avec la Russie. L’intensification de la pression qui en résulterait sur les troupes russes sur l’ensemble du champ de bataille ukrainien irait à l’encontre des objectifs de Moscou. Certains pays européens pourraient même se résoudre à riposter sur le territoire russe. Dans ce scénario d’escalade, la Russie pourrait se retrouver engagée dans une guerre totale sur deux fronts contre l’OTAN et l’Ukraine. Une telle évolution serait à l’avantage de Kyïv plutôt que de Moscou. Ces répercussions, parmi d’autres, rendent peu probable une attaque militaire conventionnelle russe contre un État membre de l’OTAN ou de l’UE. Dans le domaine hybride, en revanche, une escalade latérale menée par la Russie à travers l’Europe est moins problématique ; elle se produit déjà à grande échelle et devrait encore s’intensifier. Le scénario qui se dessine actuellement comprend, entre autres : des actes de sabotage cybernétique et physique visant les équipementiers de défense européens, les centres logistiques, les réseaux ferroviaires, les aéroports et les ports ; une intensification du brouillage GPS des infrastructures européennes critiques ; des provocations militaires plus agressives le long des frontières de l’OTAN, telles que des violations de l’espace aérien et des intrusions de drones ; ainsi qu’une expansion des campagnes de désinformation russes programmées pour coïncider avec les élections européennes. Ces opérations évitent une escalade militaire directe et sont conçues pour être niées au besoin, modulables et durables. L’escalade des attaques russes contre l’Europe par les méthodes susmentionnées exploite délibérément l’ambiguïté situationnelle, opérationnelle et stratégique en dissimulant leur source, leur objectif immédiat et leurs buts ultimes. Le sabotage par des proxys, les cyber-opérations et les drones dont l’origine peut être niée retardent l’attribution de la responsabilité et favorisent les désaccords sur la manière de réagir. Le problème n’est pas que ces attaques soient inoffensives parce qu’elles ne franchissent pas le seuil de l’article 5. C’est que l’OTAN et l’UE ne disposent pas de réponses politiques, juridiques et opérationnelles convenues au préalable, pouvant être activées avant que l’incertitude ne devienne un avantage pour la Russie.
Les voies d’escalade les plus radicales envisagées par Moscou en réponse aux frappes profondes ukrainiennes, particulièrement douloureuses, sont également les plus risquées et potentiellement les plus coûteuses. Le Kremlin ne peut pas facilement intensifier le conflit en recourant à des armes de destruction massive contre l’Ukraine ou par le biais d’une invasion militaire conventionnelle d’un ou plusieurs partenaires occidentaux de l’Ukraine. Une vive réaction internationale, voire une intervention directe de l’OTAN dans le conflit, aurait pour la Russie des répercussions qui dépasseraient largement les gains que le Kremlin pourrait espérer tirer de telles décisions fatidiques. La réaction la plus probable de la Russie face aux frappes profondes ukrainiennes consistera donc, d’une part, à intensifier sa campagne de terreur actuelle contre les civils ukrainiens et, d’autre part, à renforcer sa guerre hybride déjà agressive contre l’Occident. Un soutien accru de la Chine pourrait encore aider la Russie dans ces efforts.
Pékin souhaite éviter l’humiliation de Moscou en Ukraine et l’effondrement de l’économie russe. La Chine a déjà renforcé sa coopération avec la Russie, mais même une aide chinoise accrue ne résoudra pas facilement les déficits structurels de la défense aérienne russe qui ont rendu possibles jusqu’à présent les frappes en profondeur de l’Ukraine. Dans le même temps, l’intensification continue des attaques terroristes russes sur l’arrière-pays ukrainien est dangereuse et problématique pour Kyïv et ses partenaires à bien des égards. Selon la rapidité avec laquelle la Russie pourra encore intensifier ses attaques à longue portée, la volonté et la capacité des partenaires de l’Ukraine à soutenir ce pays, ainsi que la quantité et la qualité de l’aide chinoise renforcée, la nouvelle vague de frappes en profondeur menées par l’Ukraine depuis l’été 2026 pourrait ou non avoir la capacité de mettre fin à la guerre russo-ukrainienne à court terme.
En collaboration avec l’Ukraine et les autres membres de la Coalition des volontaires, l’UE devrait faire en sorte que l’escalade soit une opération perdante pour Moscou. Cela implique de limiter la capacité de la Russie à mener des frappes massives à moindre coût, de priver ces frappes de tout effet coercitif en Ukraine et de veiller à ce que la pression exercée en dehors du champ de bataille entraîne pour la Russie des coûts plus élevés plutôt qu’un gain d’influence. Les recommandations suivantes traduisent ces priorités en mesures concrètes.
1. Rendre plus difficile la fabrication des missiles et drones bon marché de la Russie. La Commission européenne devrait mettre en place une procédure accélérée permanente avec les autorités ukrainiennes. Lorsque l’Ukraine récupère des composants provenant d’un missile ou d’un drone russe, elle devrait pouvoir fournir des preuves permettant d’identifier qui a fabriqué ces pièces, qui les a vendues et comment elles sont parvenues en Russie. La Commission devrait utiliser ces éléments de preuve pour remonter la piste des fournisseurs, des courtiers, des entreprises de transport et des services financiers impliqués, et proposer rapidement des contrôles à l’exportation et des sanctions ciblés. Le Conseil devrait ensuite les adopter sans attendre le prochain grand train de sanctions. Cela permettrait à l’UE de s’adapter à l’évolution des armes russes – en ralentissant la production, en augmentant les coûts et en limitant la capacité de la Russie à déployer en grand nombre des armes à longue portée bon marché.
2. Utiliser l’EDIP et le programme SAFE pour mettre en place une défense aérienne contre les attaques de grande envergure. La Commission européenne et les États membres de l’UE devraient utiliser le Programme européen pour l’industrie de la défense (EDIP) et l’initiative « Security Action for Europe » (SAFE) pour soutenir les achats conjoints et la coproduction entre l’UE et l’Ukraine d’intercepteurs, de systèmes de détection et d’équipements de guerre électronique à faible coût, ainsi que la réparation et la maintenance. Ces capacités ne se substituent pas à une défense antimissile de pointe. Elles constituent la couche nécessaire pour absorber le volume de drones et de missiles de croisière moins coûteux. L’architecture qui en résultera devrait protéger non seulement Kyïv, mais aussi la logistique militaire, les infrastructures de commandement, les bases aériennes et d’autres nœuds critiques à travers l’Ukraine.
3. Adopter un « protocole de Leipzig » pour les pôles logistiques soutenant l’Ukraine. La tentative d’attaque par drone contre l’aéroport de Leipzig/Halle a montré comment un système peu coûteux et difficile à attribuer peut menacer un avion-cargo ukrainien, paralyser un pôle logistique majeur et perturber l’acheminement de l’aide militaire vers l’Ukraine. Plutôt que de créer un nouveau cadre, la Commission européenne et les États membres participants devraient s’appuyer sur le plan d’action relatif à la sécurité des drones et à la lutte contre les drones, ainsi que sur la mise en œuvre de la directive sur la résilience des entités critiques, afin de faire des aéroports, ports et nœuds ferroviaires désignés pour soutenir l’Ukraine un premier cas d’application opérationnelle de la politique européenne existante. Un « Protocole de Leipzig » commun devrait, pour des incidents similaires, préciser qui détecte une menace, qui prend la décision, qui est légalement habilité à la neutraliser, comment le fret est réacheminé et comment les opérations reprennent. Ce protocole devrait mettre en relation les opérateurs de transport, la police, les unités militaires, les autorités douanières et les entreprises de logistique ; identifier à l’avance les équipes de lutte contre les drones et de réparation pouvant être déployées ; réserver des itinéraires alternatifs et des capacités de fret ; et prévoir des tests de résistance réguliers avec la participation opérationnelle de l’Ukraine. Son succès devrait se mesurer à la capacité à maintenir l’acheminement de l’aide à l’Ukraine après un incident.
<p>Cet article Les options d’escalade de la Russie : moyens conventionnels, nucléaires et hybrides a été publié par desk russie.</p>
04.10.2026 à 19:41
L’affaiblissement économique de la Russie ne suffira pas à arrêter la guerre. Le soutien chinois reste décisif, tandis que l’Europe devrait saisir les avoirs russes gelés.
<p>Cet article Jean-Sylvestre Mongrenier : il est temps de saisir les actifs financiers de l’État russe bloqués en Europe ! a été publié par desk russie.</p>
Profondément atteint par les frappes de drones ukrainiens et les sanctions occidentales, le secteur pétrolier russe voit sa production tomber à 494 millions de tonnes, son plus bas niveau depuis 2009. Désormais, Moscou compense ses pertes par des hausses d’impôts (secteur minier, engrais), la vente d’actifs confisqués, et poursuit son effort de guerre en Ukraine et contre l’Europe dans son entièreté (avec un budget militaire estimé à 180 milliards d’euros en 2027). Au vrai, le réductionnisme économique de certaines analyses en Occident occulte les ressorts profonds de la grande stratégie russe, celle-ci ne pouvant être comprise sans prendre aussi en compte dans l’analyse géopolitique les vues de Xi Jinping et du sino-léninisme.
Propos recueillis par Diane Regny
En pleine invasion de l’Ukraine, la baisse record de la production pétrolière peut-elle gêner l’effort de guerre russe ? Comment ?
L’économie russe est fondée sur quelques grands secteurs exportateurs à caractère stratégique : outre les exportations de pétrole et de gaz, d’uranium, de grains, d’engrais et de produits miniers, ce socle de puissance comprend l’industrie nucléaire civile et le complexe militaro-industriel, également exportateurs. Quant aux exportations de pétrole et de gaz, elles représentent une large part du PIB (le cinquième du PIB jusqu’à la chute des derniers mois à 13 %) et du commerce extérieur (les deux tiers), par voie de conséquence du budget de l’État russe. Le produit de ces ventes finance donc l’économie de guerre russe qui tourne à plein ; si l’on raisonne de façon dynamique, ladite économie se rapproche des niveaux atteints autrefois par le complexe militaro-industriel soviétique. Il y a encore de la marge mais le cap est pris.
Aussi les exportations pétro-gazières russes peuvent-elles être comparées à la veine jugulaire de l’économie de guerre russe. Gageons cependant que le soutien multiforme de la Chine communiste permettra encore un certain temps à la Russie de réunir les conditions matérielles de la guerre en Ukraine, voire dans une grande partie de l’Europe, où l’on se rassure en parlant de « guerre hybride ». Il s’agit là d’une forme perverse de « déni plausible » : « Ma foi, si ce n’est qu’hybride… » De plus, le Kremlin s’assure de nouvelles ressources fiscales et financières pour conduire et élargir la guerre d’Ukraine, qui est aussi une guerre pour contrôler les destinées de l’Europe libre et modifier la corrélation des forces avec les États-Unis. Alors que les filiales des sociétés occidentales encore présentes sur le sol russe sont pillées, il serait temps de saisir les actifs financiers de l’État russe qui sont bloqués en Europe (en Belgique mais aussi en France).
En Russie, le contrat entre Poutine et les citoyens veut que le carburant reste peu cher. Cet accord risque-t-il désormais de voler en éclat ?
Faut-il parler de « contrat » ? Utilisé comme métaphore depuis les années 2000, à une époque où les cours élevés du pétrole et la situation de paix en Europe assuraient la hausse du niveau de vie des Russes, le terme est décidément usé : il n’y a jamais eu de « contrat politique », même informel, entre le pouvoir poutinien et les Russes. Disons que nombre d’entre eux étaient indifférents aux agissements du pouvoir, au-dedans et au-dehors (guerre de Tchétchénie, répression politique larvée, déstabilisation des pays voisins, promotion du sécessionnisme dans des conflits dits « gelés »), pour autant que leur situation économique personnelle n’en souffrait pas. Mais le processus despotique était déjà en cours. Les événements se sont accélérés au milieu des années 2000. Dès 2003, l’arrestation de Mikhaïl Khodorkovsky annonçait une nouvelle « glaciation » et l’asphyxie du secteur économique libre. Vladimir Poutine n’allait pas tarder à présenter la dislocation de l’URSS et la fin (apparente) du communisme comme « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ».
Amplifié par l’invasion de la Géorgie en août 2008 (la « guerre des Cinq jours »), le demi-tour imposé par Vladimir Poutine est devenu plus évident encore lors de son retour à la présidence de la Russie, en 2012, après le pâle intermède de Dmitri Medvedev, celui-ci s’étant prêté à la comédie du pouvoir organisée par les « techno-politologues » du Kremlin (une alternance politique en trompe-l’œil). La « révolution noire » alors lancée consiste à renforcer le contrôle du pouvoir sur la vie politique (un théâtre d’ombres), l’économie (partagée entre quelques satrapies), la société civile (déjà anémiée), la population russe enfin (résignée dans sa majorité profonde).
L’observateur de la scène russe ne peut que constater l’avènement d’un régime de servitude, régime à la fois imposé par le haut et à demi-consenti, du fait de la lassitude de la partie la plus active des citoyens russes voire de leur émigration : un phénomène démographique comparable par son ampleur aux vagues de départ qui suivirent le coup de force bolchévique de 1917 et la guerre civile qui suivit. Ce renouveau du despotisme russe (une constante politique sur le long terme ?) s’inscrit dans la perspective d’une domination élargie sur l’Eurasie post-soviétique, voire jusqu’en Europe (un « petit cap de l’Asie »). Avec le recul, il est évident que c’était là le programme géopolitique qui guidait Vladimir Poutine depuis son accession au pouvoir : un « agenda » à peine caché lorsqu’on analyse la césure 1999-2000 ; factotum de la famille Eltsine, Vladimir Poutine accède alors au pouvoir suprême et instaure « l’État-KGB ». Il ne dissimule pas la chose (réhabilitation rampante de Staline, restauration partielle de la symbolique soviétique, célébration de l’URSS, etc.), mais on n’a pas voulu y croire.
Existe-t-il un risque politique pour Poutine ? Les régions isolées sont plus mal approvisionnées en comparaison de « Moscou la grasse ».
L’essentiel pour Vladimir Poutine est de tenir par le haut la « verticale de pouvoir », c’est-à-dire les siloviki : les hommes issus des « structures de force » (ex-KGB et autres services de sécurité, armée, police, etc.). Si l’on analyse la chose en termes de géopolitique intérieure et de spatialisation du pouvoir, Moscou et Saint-Pétersbourg écrasent un « État-continent », certes immense mais amorphe et désarticulé : les régions périphériques et lointaines, pour partie peuplées de non-Russes (au sens ethnique du terme), ne sont pas capables de bouleverser le « système Poutine ». Le veulent-elles d’ailleurs ? Une grande partie des volontaires de l’armée russe qui combattent en Ukraine provient de ces régions. Leurs veuves et leurs familles sont littéralement achetées par le Kremlin (un marché des « âmes mortes »). D’un point de vue occidental, cela n’interdit cependant pas de penser et de concevoir la manière dont les forces centrifuges latentes au sein de la « Russie-Eurasie » pourraient être soutenues et encouragées (il s’agit de penser pour agir). L’affrontement géopolitique dans lequel nous sommes plongés se joue sur plusieurs échelles géographiques et temporelles. À ces fins, ne faudrait-il pas concevoir une moderne « Radio Free Eurasia », sous la forme d’un bouquet de médias en adéquation avec le siècle du numérique, des réseaux et de l’intelligence artificielle ?
D’autres échelles doivent être considérées. Plutôt qu’une proche révolte des « périphéries » contre le centre, pourrait-on espérer des surprises et des rebondissements au niveau de la politique du sérail, c’est-à-dire dans les cercles de pouvoir concurrents qui gravitent autour du Kremlin ? En somme, une révolution de palais est-elle envisageable ? Hypothétiquement, un clan pourrait écarter le maître du Kremlin, dont le bellicisme et le jusqu’au-boutisme détruisent à long terme le socle de puissance de la Russie. Alors verrions-nous peut-être surgir un « perestroïkiste » chargé d’apaiser l’Occident et de donner du temps au temps, pour que la Russie reconstitue sa puissance (nul doute que nombre de politiques occidentaux accourront). Mais nous ne voyons pas les premiers signes d’un tel phénomène : c’est une attente.
D’une façon générale, ne sous-estimons pas le degré de contrôle et de manipulation politique du Kremlin à l’intérieur de la Russie, la force de ses alliances internationales, en premier lieu avec la Chine communiste, la Corée du Nord et l’Iran. D’autant plus que les errances du président américain affaiblissent l’unité et la cohésion de l’Occident, et donc la posture géopolitique de l’OTAN et les positions stratégiques occidentales sur d’autres théâtres du monde. Les dirigeants de l’axe sino-russe et leurs comparses sont galvanisés par ce triste spectacle. Ils croient vivre la fin de l’Occident et pensent que leur heure a sonné. Les « contradictions culturelles du capitalisme » (Daniel Bell), pour ne pas parler de « décivilisation » ou d’« ensauvagement » (Norbert Elias et Thérèse Delpech), leur donnent du baume au cœur.
Sur ce plan du réel, le discours et les représentations géopolitiques de Xi Jinping et de la nomenklatura sino-léniniste sont clairs. Les observateurs se focalisent sur l’année 2049 (le centenaire de la République populaire de Chine), comme date d’accession de la Chine communiste au statut d’hyperpuissance unipolaire, mais Xi Jinping et les siens sont d’ores et déjà dans cet état d’esprit. Ainsi comprend-on que le pseudo « pivot » de l’administration Trump vers l’Asie, prétendument destiné à contrer la menace chinoise – un pivot virtuel censé expliquer et justifier la « russophilie » du président américain –, constitue un leurre. La grande affaire de Donald Trump, ce sont les affaires, et plus précisément celles de son clan politico-mafieux. Il n’est pas sûr que ces affaires contribuent à la prospérité générale des Américains mais Donald Trump n’en a cure. Le bilan de la Trump Tower est positif.

Quelle est la part de responsabilité des attaques de drones sur les raffineries russes dans ces mauvais chiffres ?
Parlons d’effets stratégiques plutôt que de « responsabilité », terme qui a une connotation morale : voilà plusieurs années que les Russes frappent systématiquement les infrastructures énergétiques (et autres) de l’Ukraine ; cette dernière a désormais les moyens militaires (drones et autres engins) de répliquer. Ces frappes dans la grande profondeur stratégique du théâtre ukrainien visent à compenser (partiellement) la paralysie tactique sur les champs de batailles et le blocage de la manœuvre opérative (les opérations à l’échelle du théâtre de la guerre). L’objectif stratégique est de s’attaquer aux racines de la puissance russe, d’affaiblir et de désorganiser la Russie. Cela ne suffira pas, certes, mais contribue au déplacement des équilibres de force. Sur le théâtre même de la guerre, il faudrait élaborer un nouvel art de la manœuvre : l’art de la manœuvre, par opposition à la guerre de positions et d’attrition (c’est-à-dire d’usure). En somme, relire le stratégiste britannique Liddell Hart, ses héritiers et ses continuateurs, pour dépasser ce blocage tactique. L’histoire de la guerre au XXe siècle nous apprend que la puissance aérienne et les bombardements stratégiques ne suffisent pas pour l’emporter. Quant aux conséquences de ces frappes sur le marché des hydrocarbures, la situation dans le golfe Arabo-Persique et au Moyen-Orient, dont les États-Unis pourraient bientôt être expulsés, semble le principal déterminant.
Simultanément, il faut prendre très au sérieux les actes et les menaces russes contre les pays européens, qui ne pourront pas toujours rester à l’abri du bouclier ukrainien (l’Ukraine est de fait le glacis stratégique des pays membres de l’Union européenne et de l’OTAN). Déjà, la « guerre hybride » ressemble à une guerre ouverte ou presque. Disons un conflit de faible intensité contre l’Europe unie et libre. Ne croyons pas que le coût économique de la guerre suffira à empêcher Vladimir Poutine d’aller plus loin : la spirale de la violence est ouverte vers le haut. Le maître du Kremlin croit en son diagnostic géopolitique quant au sort de l’Occident et il va de l’avant. Au-delà de son pouvoir propre, il joue sa destinée historique : Vladimir Poutine entend passer à la postérité non pas comme le fossoyeur de la Russie post-soviétique mais comme le « rassembleur des terres russes ». Au-delà, il veut soumettre l’Europe, destinée dans son esprit à devenir le poumon économique extérieur d’une Russie-Eurasie transformée en un gigantesque État-caserne. Les vues géopolitiques du maître du Kremlin s’inscrivent dans le prolongement des panslavistes, des « doctrinaires orientaux » et des théoriciens eurasistes des deux siècles qui précèdent le nôtre.
Peut-on considérer que le modèle économique russe s’effrite ?
Il s’effrite mais les dirigeants de la Chine communiste – dont le puissant Wang Yi, membre du Comité central du Parti communiste, directeur de la Commission des Affaires étrangères et ministre des Affaires étrangères –, ont fait savoir qu’ils ne laisseraient pas la Russie être militairement défaite sur le théâtre ukrainien. Dans la vision géopolitique de Pékin, la Russie-Eurasie est le « grand arrière » stratégique de la Chine, avec en perspective une possible guerre contre les États-Unis, et la guerre d’Ukraine présente l’avantage de concentrer l’attention sur la partie occidentale de la masse terrestre euro-asiatique. Synthétisons la situation d’ensemble : l’Europe s’arqueboute sur ses frontières orientales, l’Amérique est coincée dans le golfe Arabo-Persique – du fait de la guerre « en courant alterné » de Donald Trump, en quête d’une martingale pour vaincre militairement sans combattre –, et les Houthistes menacent de bloquer le détroit de Bab-el-Mandeb.
La conjoncture géopolitique est belle et bonne pour Pékin qui maintient et perpétue le soutien multiforme apporté à la Russie, comme à l’égard de l’Iran par ailleurs. Tout en renforçant son emprise sur la mer de Chine du Sud (une partie de la Méditerranée asiatique), au péril de Taïwan. De surcroît, la stratégie de longue haleine de Xi Jinping lui a valu une visite d’État sans précédent aux États-Unis, Donald Trump concédant à la Chine communiste une forme de parité géopolitique. Sans un vigoureux redressement américain, ce fait fondamental passera à la postérité et ruinera la biographie politique de Donald Trump, le fossoyeur de l’hégémonie américaine. Son ultime banqueroute ? Espérons que le Congrès des États-Unis sera un jour aussi attentif aux conflits d’intérêts du président américain qu’il le fut avec le fils de Joe Biden. Ce mélange des genres dépasse toute mesure.
In fine, ne péchons pas par « économisme » et ne croyons pas que le marché aura raison de la menace russe, menace qui s’actualise dangereusement jusqu’en Europe occidentale. En vérité, depuis l’ascension au pouvoir de Vladimir Poutine et l’instauration de sa « verticale du pouvoir », le réductionnisme économique fausse la perception par les dirigeants occidentaux des enjeux et des menaces à l’Est : « la Russie aspire à la prospérité et n’est donc pas une menace » ; « la Russie n’attaquera pas l’Ukraine car cela lui coûterait trop cher » ; « la Russie est prête à négocier en Ukraine parce que le ratio coûts/bénéfices lui est défavorable », etc. Toujours le même refrain présenté comme une leçon de réalisme par les Thénardier de la géopolitique. Tout comme la raison n’est pas rationaliste, la réalité n’est pas réaliste ! Il en allait de même pour la Chine communiste : le marché, l’enrichissement individuel et collectif, et l’affirmation des classes moyennes chinoises étaient supposés noyer les ambitions de puissance de Pékin.
Eh bien, nous voilà au pied du mur ! Sans volonté politique forte et partagée des démocraties occidentales, sans réarmement et engagement constant, plus prononcé, auprès de l’Ukraine (la protection de son espace aérien par exemple), sans claire perception enfin des réalités morales, géopolitiques et stratégiques, les défis et les menaces à l’encontre de l’Occident ne seront pas relevés. Alors, les historiens, les géopolitologues et les stratégistes de demain se demanderont ce que l’Occident a fait de sa victoire dans l’affrontement Est-Ouest, au terme d’une guerre de Cinquante Ans (la guerre froide). Ils pourraient aussi se poser la question suivante : cette guerre a-t-elle jamais cessé ? La décennie 1990 n’aurait-elle donc été qu’un armistice entre Est et Ouest ?
C’est en ces termes que Vladimir Poutine et les siens voient l’époque en question : la chute du Mur de Berlin et la fin du rideau de fer étaient un « accident » stratégique dans un conflit géopolitique séculaire (voire un drame cosmique). Il importe de prendre au sérieux la vue-du-monde des dirigeants russes : point de stratégie sans empathie, ce que l’on ne confondra pas avec de la sympathie. Bref, il s’agit d’un conflit profond et structurel qui n’a pas fini de produire des métastases. Alors que nous vivons la fin d’un monde, il est urgent et nécessaire de renforcer les défenses immunitaires des sociétés occidentales et de muscler les appareils militaires et sécuritaires de nos pays.
<p>Cet article Jean-Sylvestre Mongrenier : il est temps de saisir les actifs financiers de l’État russe bloqués en Europe ! a été publié par desk russie.</p>
04.10.2026 à 19:41
L’Assemblée générale n’a pas dissipé l’incertitude sur les négociations. Elle a toutefois confirmé une chose : face aux hésitations américaines, l’Europe reste l’arrière-garde essentielle de l’Ukraine.
<p>Cet article Pas les mains vides, mais sans illusion a été publié par desk russie.</p>
La 81ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations Unies s’est tenue du 18 au 28 septembre 2026 sur le thème « Restaurer la confiance, gérer la transformation : une Organisation des Nations unies au service de tous ». Y ont été discutés notamment les conflits en Europe et au Moyen-Orient. Iryna Borovets décrit ce que les échanges lors de l’Assemblée générale ont apporté à l’Ukraine : quelques résultats significatifs, mais sans illusion.
On peut difficilement qualifier l’Assemblée générale d’organe décisionnel. Il s’agit plutôt d’une vitrine de la politique mondiale et d’un rendez-vous annuel incontournable pour les dirigeants mondiaux. Mais pour l’Ukraine, elle reste un lieu important pour faire avancer son programme visant à mettre fin à la guerre de manière juste, ainsi qu’ à obtenir le soutien nécessaire pour tenir bon et négocier en position de force. La délégation ukrainienne s’est rendue à New York avec un agenda très concret : obtenir un renforcement de la défense aérienne pour l’hiver ; des fonds pour la défense ; le maintien des sanctions ; un mécanisme viable pour une trêve énergétique, au moins partielle ; un accord élargi sur les drones ; le déblocage des ports et la reprise des exportations de céréales. Et, surtout, elle souhaitait obtenir une idée claire de ce que seront réellement les règles de toute future négociation, si tant est qu’elles aient lieu. Qu’a-t-elle obtenu ?
L’agenda ukraino-américain a éclipsé le reste du programme de l’Ukraine à l’ONU. La rencontre entre les deux présidents en marge de l’assemblée a clairement montré dans quelle direction s’oriente le processus de négociation principal – et si la dynamique en faveur de la paix penche davantage vers les conditions de la Russie ou celles de l’Ukraine. Trois éléments sont ressortis. Premièrement, une position ukrainienne claire : Zelensky a déclaré que l’Ukraine était prête à mettre fin à la guerre et à entamer toute forme de négociation, y compris une trêve énergétique, c’est-à-dire un moratoire conjoint sur les frappes à longue portée visant les infrastructures énergétiques. Deuxièmement, Trump a promis une nouvelle fois que la guerre prendrait fin bientôt – peut-être plus tôt que prévu. Troisièmement, Washington a l’intention de s’appuyer sur la pression économique comme levier principal.
Le secrétaire d’État Marco Rubio a transmis en marge de la réunion les propositions ukrainiennes de trêve énergétique au ministre russe des Affaires étrangères, M. Lavrov. M. Rubio a déclaré que les deux parties avaient manifesté leur intérêt pour un cessez-le-feu limité portant sur les céréales et l’énergie. M. Lavrov, pour sa part, a affirmé que la Russie n’avait aucune intention de suspendre les hostilités pendant les négociations.
Pourquoi une trêve énergétique revêt-elle une telle importance pour Washington ? Les États-Unis s’inquiètent de plus en plus de l’impact des guerres sur les prix mondiaux de l’énergie. Du point de vue américain, cela concerne moins l’Iran que la guerre qui fait rage en Europe. Trump avait déjà exhorté l’Ukraine à ne pas frapper les raffineries de pétrole russes, avertissant que cela pourrait faire grimper les prix mondiaux du diesel.
Il est toutefois trop tôt pour considérer la réponse initiale de la Russie comme définitive. Une piste russo-américaine plus discrète se déroulait en parallèle : l’émissaire du Kremlin, Kirill Dmitriev, est arrivé à New York pour jouer le rôle de contrepartie « constructive » de M. Lavrov, dans le cadre de canaux de communication officieux et informels. Il a mené des discussions à huis clos avec le cercle restreint de Trump. Quant à savoir ce qu’ont réellement donné ces conversations, nous ne pourrons le deviner qu’à partir des prochaines actions des deux parties.
La délégation ukrainienne a mené un véritable marathon de négociations avec ses principaux partenaires européens et le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, afin de mettre en place un bouclier de défense aérienne pour l’hiver. Zelensky a exposé un besoin clair : 300 missiles intercepteurs pour la période hivernale – une demande qui s’imposait d’elle-même, étant donné que les réunions se déroulaient sur fond d’attaques constantes de drones et de missiles balistiques russes sur Kyïv.
Le résultat n’a été qu’un succès partiel. Les États-Unis ont accepté d’autoriser la production de missiles Patriot en collaboration avec Raytheon, mais n’ont pris aucun engagement concret concernant des intercepteurs supplémentaires. L’Europe a toutefois rééquilibré la donne : la France a proposé des systèmes SAMP/T et des missiles, ainsi qu’une collaboration sur le programme antibalistique FREYJA ; l’Allemagne a confirmé la fourniture de missiles IRIS-T supplémentaires et un accord portant sur 600 intercepteurs Patriot jusqu’en 2027–2028 ; la Finlande a annoncé un nouveau programme de défense de 290 millions d’euros et un accord «Drone Deal » ; la Norvège a financé la protection du réseau énergétique ukrainien ; même l’Australie, pourtant lointaine, a signé un accord de sécurité de 60 millions de dollars.
Autre point positif : cette fois-ci, Trump n’a pas critiqué l’Europe. Il a qualifié l’OTAN de plus forte que jamais et a vanté un accord entre les États-Unis, le Danemark et le Groenland visant à étendre la présence militaire américaine dans l’Arctique, ce qui est perçu comme une manœuvre de Washington pour verrouiller l’Arctique avant les négociations avec la Chine. Pour l’Ukraine, c’est une lueur d’espoir : moins de tensions avec l’OTAN, davantage de pression sur la Russie au nord.
La réunion de New York l’a confirmé une fois de plus : l’Europe est le principal bailleur de fonds de l’Ukraine, et ce soutien fait bel et bien partie de sa capacité de défense – ce qui est précisément ce dont Zelensky a discuté avec la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.
Le déficit budgétaire de l’Ukraine, lié aux dépenses de défense, s’élève à environ 27 milliards de dollars, et Kyïv compte sur le soutien de l’UE pour le couvrir. Les fonds sont disponibles à Bruxelles, mais assortis de conditions : Ursula von der Leyen a réaffirmé que tout soutien supplémentaire – 37 milliards d’euros disponibles cette année – dépendra des progrès des réformes votées par le Parlement ukrainien. Zelensky a remercié l’UE pour sa décision d’accorder un prêt de 90 milliards d’euros et a souligné que l’Ukraine respecterait les obligations qui y sont liées.
Des frictions sont également apparues. Zelensky a qualifié de contre-productives les déclarations concernant la levée des sanctions à l’encontre des oligarques russes Ousmanov et Fridman : lorsque tout devient un moyen de pression en vue de négociations potentielles, Moscou y voit un signe de faiblesse. Bruxelles semble toutefois avoir pris conscience de son erreur. En privé, des diplomates admettent que ce compromis a créé un dangereux précédent, et l’UE s’efforce désormais de limiter les dégâts, en révisant les règles de vote et en préparant une extension majeure de la liste noire.
Un autre sujet clé a été le déblocage des ports ukrainiens sur la mer Noire. Les frappes russes sur des navires civils ont réduit la capacité portuaire de 93 %, menaçant de priver les marchés mondiaux de près de 24 millions de tonnes de céréales. La paralysie des exportations agricoles et la menace de pertes de recettes en devises se chiffrant en milliards aggravent la dépendance de l’Ukraine vis-à-vis de l’aide internationale. Les voies ferroviaires et fluviales traversant l’Europe ne peuvent pas compenser cette situation. Le port roumain de Constanța, après avoir traité un volume record de 60 millions de tonnes, a atteint ses limites logistiques.
À l’initiative de Kaja Kallas, 51 États membres de l’ONU ont signé une déclaration condamnant les frappes russes en mer Noire et recadrant la question comme une menace mondiale pour la liberté de navigation plutôt que comme un différend bilatéral. Dans ce contexte, la rencontre entre Zelensky et Erdoğan s’est avérée pragmatique : la Turquie reste l’un des rares acteurs à dialoguer encore à la fois avec Moscou et Kyïv. L’Ukraine s’est déclarée prête à une trêve maritime : si la Russie cesse de terroriser les ports, l’Ukraine met fin en contrepartie à ses frappes de longue portée similaires.
En somme, cette Assemblée n’a pas été une simple cérémonie pour l’Ukraine – elle a dressé un bilan sans concession de ses besoins avant l’hiver le plus rude qu’elle ait jamais connu. Kyïv n’est pas repartie les mains vides ni avec des illusions. Bien qu’elle n’ait pas obtenu de précisions sur la défense antimissile balistique, ni un calendrier de négociation ferme ou un véritable levier de pression sur Moscou, des progrès ont été réalisés concernant les licences de production de missiles, des engagements concrets en matière de défense aérienne hivernale, les promesses de financements de l’UE, tandis que l’idée d’une trêve énergétique est passée du stade de simple sujet de discussion à celui de véritable négociation. En clair, un succès limité, mais essentiel.
<p>Cet article Pas les mains vides, mais sans illusion a été publié par desk russie.</p>