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18.07.2024 à 06:00

Gaza. Les frontières fluctuantes de la scène politique libanaise

Sarra Grira

À l'instar de nombreux pays arabes, le Liban n'a pas connu de grandes manifestations en soutien à la Palestine. Mais le 7 octobre ainsi que les affrontements armés qui ont lieu depuis des deux côtés de la frontière entre le Hezbollah et Israël changent en partie la configuration de la scène politique nationale, le baromètre étant le positionnement vis-à-vis de la résistance armée, en Palestine comme au Liban. De notre envoyée spéciale. Alors que les émissaires européens multiplient les (…)

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Texte intégral (3157 mots)

À l'instar de nombreux pays arabes, le Liban n'a pas connu de grandes manifestations en soutien à la Palestine. Mais le 7 octobre ainsi que les affrontements armés qui ont lieu depuis des deux côtés de la frontière entre le Hezbollah et Israël changent en partie la configuration de la scène politique nationale, le baromètre étant le positionnement vis-à-vis de la résistance armée, en Palestine comme au Liban.

De notre envoyée spéciale.

Alors que les émissaires européens multiplient les voyages au Liban dans l'espoir d'éviter une guerre avec Israël, Beyrouth continue de vivre. On en oublierait presque que le sud du pays est à feu et à sang depuis le 8 octobre. Les expatriés rentrent volontiers au pays natal, les vols retours vers Beyrouth n'enregistrant qu'une baisse de 5 % par rapport à juin 2023. Les cafés et les bars de Hamra, le quartier historique de la gauche intellectuelle, ne désemplissent pas, même si payer en dollars est devenu monnaie courante. Il faut prévoir des liasses de Livres libanaises (LL) dans les poches, même pour un simple café, le billet vert étant désormais stabilisé à 89 000 LL, contre 1 500 avant la crise. De nombreuses entreprises locales payent désormais les salaires en dollars, participant à cette impression de reprise économique. Le tout au rythme du bourdonnement incessant des générateurs au coin de tous les immeubles qui permettent de limiter les effets des coupures quotidiennes d'électricité, la compagnie nationale l'Électricité du Liban (EDL) assurant à peine 4 heures d'électricité par jour.

Un retour à la quasi-normalité, comme le répètent beaucoup d'habitants ? Pas pour tout le monde cependant : la pauvreté est là, réelle, douloureuse, notamment pour ceux qui, le soir, fouillent les poubelles à l'aide d'une lampe frontale ; ou bien pour ceux et celles qui marchent pour ne plus prendre un « service », le taxi collectif, jadis à 2 000 LL (1,19 euro), et désormais à 200 000 LL (2 euros) ; ou encore pour celles et ceux qui, travailleurs précaires payés en livres, négocient avec les chauffeurs de bus le prix d'un trajet Beyrouth — Tripoli à 100 000 LL (1 euro) au lieu des 150 000 LL (1,5 euro) affichés, dans l'espoir de ne pas trop grignoter sur leurs maigres salaires.

« L'éléphant dans la pièce »

Dans ce contexte, la place faite à la Palestine semble relative. Certes, ici et là, des drapeaux et des tags rappellent la solidarité avec les victimes de la guerre génocidaire à Gaza. Des commerces proposent à la vente des keffiehs ou des vêtements aux broderies palestiniennes si reconnaissables. Mais les appels à manifestation qui ont eu lieu depuis le 7 octobre, notamment devant les ambassades française ou égyptienne, deux gouvernements perçus comme complices des Israéliens, ont peu mobilisé. « Les gens sont fatigués, ils sont empêtrés dans la vie quotidienne et ne croient plus à l'intérêt de la mobilisation », explique Mohamed (pseudonyme). Ce jeune homme de 26 ans a fait partie des étudiants qui se sont révoltés pendant la période 2019-2020. On se serait pourtant attendu à ce que les jeunes de la place des martyrs soient les premiers à manifester pour la Palestine :

Il n'y a aucune structure politique qui a vu le jour après les grandes mobilisations pour encadrer ce mouvement. Et puis, beaucoup de personnes qui étaient très actives à l'époque ont quitté le pays depuis. D'autres sont trop déçues. Elles ont abandonné toute activité politique.

Walid Charara, éditorialiste à Al-Akhbar, quotidien proche du Hezbollah, rappelle quant à lui la situation politique du Liban, sans président de la République depuis presque deux ans :

Une partie de la population estime que la confrontation réelle avec Israël a lieu dans le sud, ce qui rend les manifestations à Beyrouth secondaires. Et puis manifester contre qui ? Il n'y a pas d'État au Liban auquel les gens vont demander de se mobiliser pour Gaza.

Si le constat est juste, il ne fait pas oublier « l'éléphant dans la pièce »1 à chaque fois qu'il est question de la Palestine au Liban : le Hezbollah, acteur indispensable de la résistance armée contre Israël et des affrontements avec celui-ci dans le sud du pays. Comme le rappelle à juste titre Mohamed :

Sur le plan intérieur, ce qui se passe en Palestine oblige à se positionner par rapport à l'axe de résistance et à la guerre. Car si tu te positionnes clairement et publiquement sur Gaza, tu es catégorisé comme un soutien du Hezbollah.

Cartes rebattues

C'est le cas pour Walid Joumblatt, leader du Parti socialiste progressiste et de la communauté druze. « Nous soutenons la cause palestinienne car c'est une cause juste. C'est une terre arabe qui a été violée et colonisée », déclare-t-il dans le podcast Atheer d'Al-Jazira le 3 juin 2024, où il exprime sa solidarité avec le Hamas en tant que mouvement de résistance nationale. Lui qui a exacerbé la dimension confessionnelle de son parti quand il en a hérité la direction après l'assassinat de son père, Kamel Joumblatt, en 1977, tout en insistant sur l'importance pour sa communauté de s'ancrer dans son environnement arabe, n'hésite pas à fustiger les Druzes d'Israël qui combattent avec l'armée coloniale à Gaza. Sur le Sud-Liban, il va jusqu'à témoigner d'un soutien prudent au parti de Hassan Nasrallah :

Le Hezbollah a réussi à détourner une partie de l'effort de guerre israélien de Gaza vers le nord. […] Mais personnellement, j'ai toujours peur que le front s'élargisse. […] Jusque-là, nous sommes dans les limites d'une intervention raisonnable. Ce qui ne le serait pas, c'est de se laisser entraîner dans une guerre ouverte.

Nous voilà bien loin de la « Coalition du 14 mars » qui s'est formée au lendemain de l'assassinat de Rafik Hariri2, en 2005, contre les chiites du Hezbollah et d'Amal, et contre la présence syrienne au Liban, et qui comptait entre autres dans ses rangs le chef druze, les sunnites du Courant du Futur ainsi que les partis chrétiens des Phalanges et des Forces libanaises (FL).

Dans les hauteurs de Bikfaya, fief de la famille Gemayel à moins d'une heure de Beyrouth, le président du parti des Phalanges libanaises, Samy Gemayel, qui nous accueille dans son bureau, déplore à la fois l'extrémisme du gouvernement israélien et l'absence d'une « représentation légitime » côté palestinien. Élie Elias, professeur d'histoire politique à l'Université maronite du Saint-Esprit de Kaslik, près de Jounieh, au nord de Beyrouth, et membre du bureau politique des FL condamne pour sa part « la violence des deux côtés » et un conflit devenu « religieux par excellence, qui sort de toute logique politique », tout en qualifiant le Hamas de « mouvement extrémiste, islamiste et iranien ».

Plutôt que de résistance armée, les Phalanges tout comme les FL préfèrent parler de « solution à deux États » et d'un rôle « exclusivement diplomatique » pour le Liban, comme si ce qui se passait en Palestine ne concernait le pays du Cèdre ni de près ni de loin. Difficile là aussi de ne pas voir que prendre fait et cause pour Gaza signifie forcément adouber l'action du parti de Dieu dans le sud. « En aucun cas le Liban ne doit rentrer dans un conflit militaire ou prendre des positions. Le problème ici c'est que ce n'est même pas le Liban qui le fait, c'est le Hezbollah qui le fait, sans prendre l'avis de personne », affirme Samy Gemayel, persuadé, dit-il, qu'« Israël n'a pas d'ambition territoriale au Liban, sinon il aurait colonisé le sud du Liban quand il l'a occupé ». On appréciera — ou pas — la nuance.

L'arabité plutôt que le confessionnalisme ?

Si les deux principaux partis chrétiens se contentent de déplorer le nombre de morts civils à Gaza en renvoyant dos à dos l'armée israélienne et le Hamas, la situation est plus complexe chez les sunnites pour qui la Palestine est historiquement, comme pour la majorité des populations arabes, la seule cause qui rassemble.

Mais comment sonder le pouls d'une communauté privée de son chef, dans un pays où l'ordre confessionnel domine ? Depuis janvier 2022, l'ancien premier ministre Saad Hariri, chef du Courant du Futur, s'est retiré de la vie politique et s'est installé aux Émirats arabes unis (EAU), laissant la communauté sunnite sans leader. De passage par Beyrouth en février 2024 pour commémorer le 19e anniversaire de l'assassinat de son père, il déclare dans une interview exclusive sur les chaînes saoudiennes Al-Hadath et Al-Arabiya :

Concernant ce que subit le sud et notre peuple là-bas, il est clair qu'Israël, et surtout Nétanyahou, veut rediriger la guerre vers le Liban en usant de différents prétextes. […] Mais l'Iran ne veut pas de guerre avec Israël. Pour moi, nous devons tous être solidaires avec Gaza, et avec les enfants de Gaza, et ne pas détourner notre attention de ce qui s'y passe. Parce que c'est ce que veut Israël.

Une position claire tout en se gardant de critiquer l'action du Hezbollah dans le sud : c'est ce que Walid Charara appelle « la neutralité positive » d'une partie des sunnites.

Si Hariri continue d'avoir un poids certain au sein de sa communauté, la frange religieuse n'est pas en reste. Vendredi 5 juillet, à la mosquée sunnite de l'imam Ali dans le quartier modeste de Tari' jdidé, Gaza est très présente dans le prêche hebdomadaire : « Il y a des enfants qui meurent de faim, et on nous parle d'humanité, de civilisation, de modernité, de droits humains et même de droits des animaux ! Que Dieu vous maudisse pour tout enfant qui meurt de faim et de soif à Gaza ! »

Hussein Ayoub, ancien journaliste d'Assafir et actuel rédacteur en chef du site 180post, rappelle :

Pour la première fois depuis que l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) a quitté Beyrouth en 1982, nous avons un groupe islamique sunnite de résistance armée qui a porté le conflit au cœur d'Israël, surpassant ainsi les mouvements essentiellement chiites qui existent depuis l'émergence de la résistance islamique au Liban en 1982. Une grande partie de la rue arabe sunnite s'est identifiée à ce phénomène, qui a même réussi à panser la plaie sunnite-chiite ouverte depuis l'invasion américaine de l'Irak en 2003.

De quoi faire pousser des ailes à la Jama'a islamiya, ramification de la confrérie des Frères musulmans faiblement implantée au Liban, et qui se bat avec son groupe armé « Forces de l'aube » dans le sud du pays. Certes, l'effort de guerre de cette organisation n'est pas conséquent, mais il ne passe pas inaperçu. Lors des funérailles d'Ayman Ghotmeh, un des leaders du mouvement assassiné le 22 juin 2024 par un tir israélien dans la Bekaa, le défunt a été salué par le mufti de la région devant pupitre et micros : « Nous ne jetterons pas des fleurs à l'ennemi. Soit il s'en va, soit ce sera cela », déclare-t-il en levant l'arme automatique qu'il tient à la main. L'image, depuis, a fait le tour des réseaux sociaux, et a été imprimée sur des bannières qui décorent des villages de la plaine de la Bekaa.

L'ombre dissipée de la guerre en Syrie

S'il n'est pas dit que la majorité des sunnites libanais souscrivent à l'idée d'être représentés par un groupe religieux armé, eux à qui la constitution garantit le poste de premier ministre, le fossé entre eux et la communauté chiite semble ainsi se réduire à l'aune du génocide en cours à Gaza. Il faut dire aussi que la réconciliation entre l'Arabie saoudite et l'Iran est passée par là. De plus, en visite à Beyrouth le 29 juin 2024, le secrétaire général adjoint de la Ligue arabe, Hossam Zaki, a déclaré dans un premier temps que l'organisation panarabe « ne classe plus le Hezbollah comme organisation terroriste », avant de rétropédaler en disant que sa déclaration a été « sortie de son contexte ». Si les réserves quant au parti chiite sont toujours de mise pour la Ligue arabe, sous influence saoudienne, le cafouillage donne le ton d'une détente à venir.

Le même jour que la visite de Zaki à Beyrouth, une photo est publiée d'une rencontre qui a duré trois heures entre le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, et son homologue de la Jama'a islamiya, Mohamed Takouche, où il aurait été question de « l'importance de la coopération entre les forces de la résistance dans la bataille pour soutenir la vaillante résistance de Gaza et son peuple résiliant », selon le communiqué officiel commun. Une image inimaginable lorsque le Hezbollah participait à la répression de l'insurrection syrienne aux côtés du régime de Bachar Al-Assad.

Cet engagement, qui avait terni l'image du parti de Dieu dans une partie du monde arabe, semble lointain aujourd'hui, la réintégration de la Syrie au sein de la Ligue arabe en 2023 aidant. Avec la crise économique, la présence de réfugiés syriens3 fait naître également des sentiments xénophobes qui dépassent les cercles nationalistes habituels, et nourrit une concurrence des pauvres. Enfin, la situation palestinienne et la menace israélienne en poussent certains au pragmatisme, comme le reconnait Mohamed :

Il y a un passif avec le Hezbollah, […] d'ailleurs un des slogans pendant les mobilisations de 2019 était : « Celui qui réprime les Syriens ne peut pas libérer les Palestiniens. » Mais cette idée est moins présente désormais. Avant, quand on nous parlait de libérer la Palestine, ça paraissait irréel. Plus maintenant. Personnellement, j'ai repensé à tout cela depuis le 7 octobre. Il y a de nouveaux enjeux et ma vision du Hezbollah a beaucoup changé. […] Pour moi, ce parti instrumentalisait la cause de la résistance exclusivement à des fins de politique intérieure. […] Mais là, il montre que c'est un parti intelligent, capable de faire des choses que personne n'a pu faire depuis 1948, comme le fait de contraindre autant d'habitants [du Nord d'Israël] à fuir. En même temps, nous savons que les Israéliens ont toujours convoité la région au sud du Litani.

À quel point cette reconfiguration résisterait-elle en cas de guerre généralisée dans le pays ? Ce qui est sûr, c'est que le Hezbollah ne veut aucunement de ce scénario, même s'il continue, au nom de la résistance, à lier tout arrêt de ses opérations dans le sud à un cessez-le-feu à Gaza, comme il l'a répété début juillet aux émissaires allemands venus négocier un cessez-le-feu. Entretemps, la formation chiite continue à prendre en charge une bonne partie des plus de 100 000 déplacés du Sud-Liban. On peut cependant supposer que si elle n'a pas appelé à des rassemblements à Beyrouth, hormis celui du 18 octobre 2023, au lendemain du bombardement de l'hôpital Al-Ahli Arabi à Gaza-ville qui a fait plus de 500 morts, c'était notamment pour éviter une pression de sa « rue » qui appellerait à un engagement plus conséquent dans ses affrontements avec Israël. Un savant jeu d'équilibre qui dure depuis 9 mois et que le parti de Hassan Nasrallah compte prolonger, tout en sachant qu'il n'a pas toutes les cartes en main ; et que le gouvernement israélien peut toujours déclencher une véritable guerre, pour en finir avec la menace que représente pour lui le Hezbollah.


1Traduction de l'expression anglaise « the elephant in the room », « l'éléphant dans la pièce » désigne un sujet important dont tout un chacun constate l'existence, mais que personne n'ose mentionner par peur des conséquences.

2Premier ministre sunnite du Liban d'octobre 1992 à décembre 1998 (période de la reconstruction d'après-guerre) et d'octobre 2000 à octobre 2004, Rafik Hariri est assassiné par un attentat à la voiture piégée le 14 février 2005 alors qu'il s'oppose à la présence militaire syrienne sur le territoire libanais.

3Officiellement, leur nombre est de 1,2 million selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), mais des estimations plus réalistes font monter le chiffre à 2 millions, pour 5 millions de Libanais.

18.07.2024 à 06:00

« Tu es obligé de raser le crâne de ton enfant, comme s'il partait à l'armée »

Rami Abou Jamous

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l'armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami et le siens ont dû reprendre la route de leur exil interne, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié (…)

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Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l'armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami et le siens ont dû reprendre la route de leur exil interne, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.

Mardi 16 juillet 2024.

Hier, j'étais au marché de Deir El-Balah. Comme vous le savez, j'habite au bord de la route côtière. Pour faire mes courses, je dois aller au grand marché du centre-ville, où on peut trouver des légumes et des fruits importés par des entrepreneurs du secteur privé. Nous pouvons nous considérer comme des privilégiés, nous qui sommes dans le sud de la bande de Gaza, parce que les Israéliens autorisent des commerçants de Gaza à importer de la marchandise depuis la Cisjordanie ou Israël. Ce n'est pas du tout le cas au nord de la bande de Gaza, qui a été coupée en deux en son milieu. Dans la ville de Gaza, c'est vraiment la famine, les gens n'ont pas vu un légume ni un fruit depuis trois mois environ.

Mais il y a une autre pénurie, dont on parle peu. Au marché, j'ai croisé un ami, et j'ai été surpris de le voir avec la tête complètement rasée, alors qu'il portait d'habitude ses cheveux longs. Je lui ai demandé : « Mais pourquoi as-tu fait ça ? Il m'a répondu : « Parce qu'il n'y a plus de shampoing. » Et là, je me suis rappelé que depuis le premier jour de la guerre, les Israéliens ont interdit l'entrée de tout produit d'hygiène.

Une seule réponse : l'humiliation

Cela fait neuf mois que pratiquement aucun de ces produits n'entre dans la bande de Gaza, à part une très faible quantité qui est entrée via les quelques camions d'aide humanitaire, à l'époque où le terminal de Rafah était encore ouvert. Et quand je parle de produits d'hygiène, ça concerne tout : savon, shampoing, gel douche, dentifrice, couches, papier toilette… mais aussi les produits ménagers, détergents, liquides vaisselle, lessive, etc. On trouve parfois au marché un petit savon, ou un flacon de shampoing, à des prix exorbitants. Le shampoing par exemple est passé de 10 à 100, parfois 120 shekels (30 euros). De toute façon, très peu de gens ont les moyens d'en acheter à ce prix.

Je me pose la question : pourquoi les Israéliens interdisent-ils ces produits ? Avant la guerre, dans le cadre du blocus, ils empêchaient l‘entrée de produits et de matériel « à double usage », par exemple la ferraille qui pouvait servir à la fabrication des roquettes. Mais là, je ne trouve pas de réponse rationnelle. Il y en a une seule : l'humiliation. À l'humiliation de mourir sous les décombres, de mourir chez soi ou dehors, de vivre sous des bâches dans des camps de fortune, ils ont ajouté l'humiliation de ne pas pouvoir se laver, ni la tête ni le corps, de ne pas pouvoir laver son linge. Les Israéliens veulent faire de nous un peuple humilié, et il n'y a pas pire humiliation que d'interdire la propreté. Quoi de plus humiliant que l'absence de serviettes hygiéniques pour les femmes ?

Alors, comme d'habitude, on a recours au système D. Les femmes utilisent des morceaux de tissu, des vieux t-shirts, ou n'importe quoi d'autre, qu'elles découpent en carrés. Pour le shampoing et le savon, on mélange un produit qu'on trouve encore au marché, qu'on appelle « hita », que l'on mélange avec de la maïzena et un peu de sel, et on obtient une sorte de savon qui ne sent rien et qui ne lave pas comme un vrai savon. On ne trouve ni lames de rasoir ni mousse à raser, ni déodorants, ni parfum, tout cela est interdit. Les couches pour bébés sont à 400 shekels (100 euros) le paquet de trente, alors que cela coûtait 25 shekels (6,25 euros) avant la guerre. Beaucoup sont là aussi passés au système D, en utilisant des bouts de tissu et des morceaux de vieux vêtements.

Même les ustensiles de cuisine

Avec tout cela, nous sommes dans un tel état que trouver un savon ou prendre une douche, se brosser les dents, laver son linge, cela passe en dernier parce que la priorité, c'est survivre. La priorité, c'est de travailler pour trouver quelques sous afin d'acheter un peu de pain, un peu de lait et de nourriture pour les enfants. La guerre, ce n'est pas seulement les bombardements, les massacres, le sang qui coule. Vivre humilié, c'est encore pire. Et c'est ce que les Israéliens sont en train de faire. Tout ce qui est lié à la propreté n'existe plus. Ils le font exprès. C'est pour ça que maintenant, vous voyez les gens avec une barbe, parce qu'ils ne trouvent pas de lames pour se raser et pour aller chez le coiffeur. Beaucoup d'amis ont rasé les cheveux de leurs enfants par crainte des poux et des maladies dermatologiques. Cela aussi, c'est de l'humiliation. Tu étais fier des jolis cheveux de ton enfant et tu es obligé de lui raser le crâne, comme s'il partait à l'armée.

Même chose pour le papier toilette, il n'y en a presque plus à Gaza, et 90 % de la population ne peut pas se permettre d'en acheter. Avant, un paquet d'une trentaine de rouleaux coûtait 20 shekels (5 euros), maintenant c'est le prix d'un seul rouleau. Là encore c'est le système D, on utilise des bouts de papier, des morceaux de tissu, des bouts de T-shirt, des vieux vêtements inutilisables qu'on découpe en carrés.

Outre les produits d'hygiène, les Israéliens interdisent l'importation de tout ustensile de cuisine. On ne trouve même pas une cuillère ou une fourchette, ni une assiette au marché. Tout ce qui restait a été acheté par les déplacés. Pour vivre sous une tente, il faut de la vaisselle. Beaucoup de gens mangent avec les mains, directement dans la casserole. Les Israéliens font cela pour que l'on ressente la misère à tout instant. Avant, même sous le blocus, on vivait dans un monde moderne. Dans chaque maison, on trouvait un lave-linge, un frigo, etc. Aujourd'hui on est revenus à la vie du Moyen Age où on mange avec les mains, où on se contente juste un peu d'eau pour se laver, se nettoyer et où on utilise des bouts de tissus ou pour changer nos bébés. On se frotte avec des pierres, comme on le faisait il y a longtemps. On cuisine avec du feu de bois, on nettoie avec de l'eau. Avant, à Gaza, l'hygiène, c'était la priorité. Aujourd'hui elle vient en dernier.

Les massacres sont vus comme une routine

J'ai honte de devoir parler de tout ça, mais je veux que les gens sachent comment nous vivons, comment les Israéliens sont en train de nous humilier, sans que personne ne dise un mot. La communauté internationale se contente de répéter qu'Israël « a le droit de se défendre ». Mais personne ne demande aux Israéliens pourquoi ils refusent de faire entrer les produits d'hygiène. Et les massacres sont vus comme une routine, comme si c'étaient des accidents de voiture.

La priorité aujourd'hui, c'est de donner à manger à sa famille. Et je parle de la moitié sud, là où je suis. Ici, il n'y pas de famine, mais il y a de la malnutrition. On mange surtout le contenu des boîtes de conserves. On fait entrer quelques fruits et légumes mais peu de gens ont les moyens d'en acheter. Depuis que le terminal de Rafah a été fermé, aucune aide alimentaire ne passe. Plus personne n'a d'argent. Celui qui en avait mis un peu de côté a tout dépensé. Tout le monde essaie de se procurer quelques sous en se faisant marchand ambulant, en vendant des biscuits par exemple, en trouvant des petits boulots, en faisant le taxi. C'est juste pour trouver à manger. La nécessité c'est survivre, trouver un endroit où dormir avec sa famille et trouver quelque chose pour les nourrir.

Même les vêtements sont interdits depuis le début de la guerre. Je porte les deux mêmes t-shirts et les deux mêmes pantalons depuis que j'ai quitté Gaza-ville. Si on trouve quelque chose, c'est forcément trop cher. Nous les adultes, on peut faire attention pour préserver nos vêtements, mais c'est plus difficile pour les enfants, et surtout pour les bébés qu'on doit changer trois fois par jour. Moi, j'ai de la chance parce que j'ai des amis qui arrivent parfois à me faire parvenir des vêtements pour Walid et pour les enfants. Mais les autres n'ont pas de ressource, et la majorité des enfants portent des habits usés qui ont perdu leurs couleurs, à force d'être lavés tous les jours.

La solution que les femmes ont trouvée, c'est de porter en permanence leur tenue de prière. C'est une sorte de voile qui enveloppe tout le corps, de la tête aux pieds. Normalement, on ne le porte que chez soi, au moment de prier, pas à l'extérieur. Mais aujourd'hui, on voit toutes les femmes habillées ainsi, parce qu'elles n'ont rien d'autre à se mettre. Les chaussures sont également interdites d'entrée dans la bande de Gaza. Je n'en ai qu'une paire. Pareil pour les enfants. On ne trouve même pas de tongs. Les enfants portent des tongs à moitié déchirées. Quand nous étions encore à Rafah, j'ai pu acheter à deux reprises des chaussures et des tongs pour les enfants, à des prix très élevés. Et quand ils les abîment, on ne peut pas les remplacer. Deux millions trois cent mille personnes sont dans la même situation : sans vêtements, ni chaussures, ni produits d'hygiène, ni ustensiles de cuisine. Sans rien du tout.

Le monde ne sait pas comment on vit, ni comment on meurt. Dans le nord de la bande de Gaza, on meurt de faim. L'arme de la famine commence à fonctionner. Beaucoup de gens sont en train de quitter la ville de Gaza et du nord de la bande de Gaza pour fuir vers le sud. Ils ne fuient pas les bombardements, ils fuient la famine. Ils viennent ici parce qu'ils espèrent trouver un peu plus à manger, c'est ça qui est grave. On en revient toujours à la même chose : l'humiliation, encore, toujours. Ils veulent humilier toute la population de Gaza par tous les moyens.

Le prétexte de la guerre c'est d'éradiquer le Hamas. Mais quel est le rapport avec la proscription de l'hygiène et des vêtements ? En réalité, cette guerre n'a rien à voir avec le Hamas. Le Hamas, c'est juste l'épouvantail que les Israéliens agitent pour se débarrasser de toute la population palestinienne, et en particulier de la population de la bande de Gaza, pour que nous ne restions plus là. Au début de la guerre, on évoquait un « transfert » vers le désert du Sinaï, ou d'autres scénarios du même genre. Maintenant je pense que le projet de transfert est en route, doucement, lentement. Les Israéliens ne vont pas nous pousser en masse vers le Sinaï, devant leurs chars. Il leur suffira, quand la guerre s'arrêtera, d'ouvrir les portes du terminal de Rafah, et tout le monde partira. Les gens veulent que leurs enfants aient une meilleure éducation, une meilleure vie. Malheureusement, à Gaza, les Israéliens n'ont pas seulement tué des êtres humains, ils ont tué la vie.

17.07.2024 à 06:00

Pour le régime syrien, « tout doit disparaître, hommes et biens »

Nina Chastel

Le régime de Bachar Al-Assad ne s'est pas contenté d'arrêter, de torturer et de tuer massivement son peuple, il s'est aussi emparé des biens des habitants. Avec un triple objectif : remplir les caisses de l'État, enrichir les hauts dignitaires du pouvoir et empêcher tout retour des indésirables — opposants ou supposés tels. Une pile de documents dévoilés lors du procès de Paris en mai 2024 a apporté les preuves de ce nettoyage politico-financier systématique. Le procès de trois hauts (…)

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Le régime de Bachar Al-Assad ne s'est pas contenté d'arrêter, de torturer et de tuer massivement son peuple, il s'est aussi emparé des biens des habitants. Avec un triple objectif : remplir les caisses de l'État, enrichir les hauts dignitaires du pouvoir et empêcher tout retour des indésirables — opposants ou supposés tels. Une pile de documents dévoilés lors du procès de Paris en mai 2024 a apporté les preuves de ce nettoyage politico-financier systématique.

Le procès de trois hauts responsables syriens : Jamil Hassam, Ali Mamlouk et Abdel Salam Mahmoud pour crimes contre l'humanité, en mai dernier à Paris a mis en lumière les confiscations systématiques de biens, les expropriations et les extorsions de fonds des disparus et de leurs familles par le régime. Des faits largement documentés, en se basant notamment sur le cas de la famille Dabbagh, du nom de ces deux Franco-Syriens arrêtés à Damas en 2013 qui a permis à la justice française de s'emparer du dossier.

Le 23 mai, le Centre syrien pour la justice et la responsabilité (Syria for Justice and Accountability (SJAC)), qui a apporté son concours à l'instruction, a rendu public un rapport très détaillé sur les pillages d'État, intitulé « Avec l'aide de Dieu, il ne restera rien. Pillage de biens civils sous l'égide du gouvernement syrien »1. Il établit que les vols sont orchestrés au plus haut niveau de la hiérarchie militaire et qu'ils servent à assurer des ressources économiques au régime et à ses dirigeants. Le verdict les a qualifiés de « délits de guerre ». Pour eux, tout doit disparaître, les humains comme les biens.

La saisie des « biens des terroristes »

Quand Mazzen Dabbagh est arrêté à son domicile, en novembre 2013, les agents du pouvoir commentent sa voiture neuve et lui prennent les clés avant de l'emmener dans la prison de Mezzeh dont il ne reviendra jamais. Le véhicule est ensuite régulièrement aperçu dans le quartier : sa femme recevra même une amende pour excès de vitesse. En 2016, les agents reviennent, et lui signalent qu'elle est expropriée de la maison familiale. Le scellé qu'ils présentent émane du ministère des finances : c'est une simple feuille A4, bordée de rouge à lèvres, ainsi que le racontera Obeida Dabbagh, le frère de Mazzen, à l'audience. Découvrant sur place que tout l'immeuble appartient à la famille, les militaires s'emparent aussi des clés de l'appartement de la mère.

En apprenant la nouvelle, Obeida Dabbagh tente de comprendre pourquoi Mazzen et son fils ont été arrêtés et comment le gouvernement a pu saisir tout le bâtiment, dont seulement le quart appartient à son frère. Lui et sa femme Hanane, également partie civile au procès, remuent ciel et terre pour récupérer la propriété familiale, et, pour mettre toutes les chances de leur côté, engagent un avocat alaouite. À la barre, Obeida confie :

Je ne savais pas que tout irait aussi loin. Ma démarche constante visait à savoir ce qui leur était reproché. Il n'y a aucune certitude, que des spéculations. Mais peut-être que ce n'était que pour la maison !

Ses démarches, semées d'embûches, lui permettront de découvrir que l'appartement appartient désormais à l'État, au titre de la « saisie des biens des terroristes ». Il est occupé, pour un loyer de 30 dollars (27 euros) par an, par Abdel Salam Mahmoud — l'homme qui était alors directeur de la branche des investigations des services de renseignement de l'armée de l'air à Damas, directement impliqué dans la disparition de Mazzen et Patrick. La famille apprend à cette occasion que l'autre partie de l'immeuble est louée à un autre dignitaire du régime. Mazen Darwish, directeur du Centre syrien des médias (SCM) et lui aussi partie civile, confirme : « Les extorsions de fonds et la confiscation des biens assurent des ressources financières et économiques au régime. C'est parfois la raison des arrestations. »

À l'audience témoigne aussi N., aujourd'hui réfugié politique en France. Lui et toute sa famille viennent d'Al Moadamiyeh, un quartier au sud-ouest de Damas, qui jouxte la base militaire de l'aéroport de Mezzeh. Centre névralgique de la terrible armée de l'air et de ses services de renseignement, la base abrite aussi les prisons où sont enfermés et torturés des milliers de civils et l'hôpital 601, connu par les clichés de corps suppliciés pris par le photographe légiste César2.

N. raconte que 70 % des terrains d'Al Moadamiyeh, un quartier devenu hautement stratégique, sont occupés et partagés entre l'armée de l'air, la 4e division, les brigades de combat et toutes les factions qui gravitent autour de l'aéroport : « On a les actes de propriété ! J'ai 40 ans. Je n'ai jamais pu aller sur ces terrains. On avait le droit de les vendre, mais seulement au régime. » Au début de la « révolution », les habitants manifestaient pour réclamer la restitution de leurs biens confisqués, sur lesquels se trouve l'aéroport. La ville rebelle subira, en 2013, des attaques chimiques et trois longues années de siège.

N. est arrêté puis emmené à Mezzeh. Après trois mois de torture quotidienne dans les prisons de l'aéroport, on lui fait signer des aveux avec ses empreintes digitales. Il a alors les mains attachées dans le dos et les yeux bandés. Quand le juge du tribunal civil où il est transféré l'interroge sur ses aveux, il dira : « Mais je ne sais pas ce qu'ils m'ont fait signer ! Si ça se trouve, j'ai même vendu ma maison sans le savoir ! » Aux juges du tribunal parisien, il explique : « J'avais raison, certains de mes biens ont été saisis après ça, et toutes les propriétés de mon père ont été confisquées aux bénéfices du service des renseignements de l'armée de l'air. »

Ce témoignage vient corroborer celui d'Obeida Dabbagh, et acter que la confiscation des biens fait partie de la stratégie d'un régime exsangue qui s'assure des ressources financières en pillant les civils.

La propriété et le foncier, nouvelles armes de guerre

L'expropriation est une pratique courante du parti Baas depuis son arrivée au pouvoir en 1963. Elle s'inscrit alors dans un processus de nationalisation et de contrôle de la population davantage que dans une logique de redistribution, suite aux héritages des administrations ottomanes et françaises. En 1983, Hafez Al-Assad en perpétue l'usage en lui enjoignant un critère « d'intérêt public », dont l'interprétation très vague profite toujours au régime. Les populations kurdes en font notamment les frais.

Depuis le début de la révolution de 2011, le gouvernement de Bachar Al-Assad a adopté près de 35 lois permettant la confiscation, l'expropriation et la saisie de biens. Relatives à la lutte contre le terrorisme, à la planification urbaine, aux habitats informels au recouvrement des dettes, au service militaire, aux terres agricoles communes et aux registres de propriété, elles visent principalement les biens appartenant aux personnes déplacées et aux membres présumés de l'opposition3.

Le décret 63, relatif à la lutte contre le terrorisme et promulgué en 2012, permet notamment de saisir les biens de détenus dès qu'une plainte est déposée contre eux, sans autre forme de procès. Par extension, il donne un blanc-seing à l'expropriation et l'occupation de toute maison délaissée : le départ étant considéré par le régime comme un aveu de soutien à l'opposition, chaque logement vide court le risque d'être ainsi réquisitionné, par de simples civils pro-régime, encouragés à se saisir des biens des « traîtres », ou par les forces gouvernementales. En 2018, la complexe et inique loi n° 10, permettant d'exproprier des terres appartenant à des Syriens ayant fui la guerre, vient compléter l'arsenal juridique de la dépossession sous couvert de reconstruction. De nombreuses zones urbaines dévastées par la guerre, où vivaient des populations majoritairement hostiles au régime, sont aujourd'hui visées par de nouveaux plans d'urbanisme.

Elle précise qu'à l'annonce de la requalification de la zone, les habitants ont un an pour venir prouver qu'ils sont propriétaires de leur bien. Un délai hypocrite, dans un pays où, avant-guerre, seulement la moitié des propriétés étaient déclarées ; un pays qui compte aujourd'hui des millions de déplacés internes et près d'un tiers d'habitats informels. Quand ils sont au courant, peuvent se déplacer et ont un titre de propriété, les habitants peuvent, après s'être acquittés d'une procédure coûteuse et risquée auprès des services de renseignements, obtenir une « part » du nouveau quartier rénové, calculée sur la valeur antérieure du foncier de la zone.

Au nom de la reconstruction, cette loi n° 10, largement dénoncée parmi la diaspora, permet ainsi de priver de tout espoir de retour les populations déplacées ou en exil. Depuis, le régime continue d'adopter amendements et décrets pour se saisir en toute légalité de tous les biens mobiliers et immobiliers de la population exsangue. En 2019, l'amendement 39 permet ainsi au ministère des finances de prononcer la saisie exécutive et sans préavis des biens de toute personne n'ayant pas effectué son service militaire avant 43 ans, mais aussi de ceux de sa femme et de ses enfants.

Un « nettoyage spatial »

Trois exemples de lois sur 35, qui permettent de prendre la mesure de la vaste entreprise de dépossession à grande échelle des civils. Ces biens sont ensuite octroyés à des fonctionnaires de haut rang ou vendus à des personnes tierces. Un rapport paru en 2016 et intitulé « Instrumentalisation du foncier et de la propriété dans la guerre civile syrienne : Faciliter la restitution ? »4, rapporte que les logements vides sont alloués à des occupants pro-régime qui se voient délivrer de nouveaux actes de propriété. Un « nettoyage spatial » qui vise à bouleverser la structure démographique du pays, et qui pousse les civils à ne pas quitter leurs maisons par peur de ne jamais pouvoir y revenir. Parfois au péril de leurs vies.

Des réfugiés relatent qu'avec l'arrivée des nouveaux occupants, notamment venus d'Iran, certains noms de rue ont changé. Un détail, qui signifie aussi que les informations des titres de propriété des habitants légitimes sont désormais caduques, rendant encore plus difficile toute tentative de récupération ou de restitution.

Des terrains et des quartiers entiers sont, eux, vendus à des investisseurs étrangers, russes, chinois5 et iraniens en tête. L'intérêt commercial de la reconstruction attire les bailleurs qui donnent leur feu vert à la destruction du pays pour mieux spéculer sur les ruines.

Détruire, voler et piller pour anéantir

Mais le régime ne se contente pas de confisquer les biens immobiliers des civils. Il vole et pille aussi. Ce sont ces agissements qu'analyse en détail le rapport du SJAC. En étudiant des vidéos, des images et des vues aériennes à Daraya, Harasta, Yarmouk, Homs ou Jarjanaz, en interviewant des témoins et d'anciens soldats, ou en se procurant des documents internes à la bureaucratie syrienne, l'organisation arrive à la conclusion que les forces gouvernementales volent systématiquement les maisons et les commerces des zones dont elles reprennent le contrôle. Au sein de la 34e brigade par exemple, célèbre pour ses pillages à Deraa, le butin est réparti suivant un système bien rôdé. Le matériel électronique est apporté à la branche de l'Intelligence militaire à Masmiyah. Les autres biens sont présentés au chef, qui se sert. Le reste (mobilier, électroménager, matières premières) est ensuite revendu ailleurs, dans des marchés que la population appelle « marché des voleurs » ou « marchés sunnites », en référence aux propriétaires présumés des biens pillés. Ce qui n'est pas vendu sert à meubler les infrastructures du régime ou les hôpitaux sous le contrôle du gouvernement. Et ce qui n'est pas volé est détruit.

La politique de la terre brûlée s'applique aux villes, aux villages, aux maisons, privant les civils de tout ce qui leur permet de survivre. À cause du vol des câbles, les maisons ne sont plus chauffées. Parce que les réfrigérateurs ont été volés, les aliments périssent. Dans de nombreux cas documentés par le SJAC, à Jarjanaz notamment, les soldats et miliciens démontent les toits des habitations : les maisons sont exposées aux éléments, inhabitables, et les matières premières revendues. Sans toit, ou sans meubles ni électroménagers, les civils sont déshumanisés et beaucoup font le choix de partir — ces pillages sont le fruit d'une tactique visant, à la fois, à déplacer les opposants et à enrichir les loyalistes.

Le rapport est catégorique : les forces gouvernementales et les milices pro-Bachar sont impliquées dans l'ensemble du processus, du pillage à la vente. Il affirme que « les vols ne sont pas le fait d'un sous-ensemble opportuniste d'acteurs militaires ». Bien au contraire. Les preuves analysées démontrent que les pilleurs volent avec l'aval de leur hiérarchie, quand ce n'est pas sous leurs instructions directes. Si le dossier précise que d'autres parties au conflit se sont également livrées aux pillages (des sites archéologiques orchestrés par l'Organisation de l'État islamique et largement médiatisés), ils sont sans commune mesure avec ceux qu'organise le régime pour consolider son contrôle et anéantir la population.

La question du retour des réfugiés est centrale dans les négociations sur la construction d'une paix durable et d'une solution politique au conflit, portée par la résolution 2254 de l'Organisation des Nations unies (ONU)6 Or, tous les observateurs sont formels : sans processus clair de restitution de leurs biens aux 14 millions de déplacés syriens, il ne peut y avoir de retour serein. L'histoire l'enseigne : les conflits de propriété et les déplacements continus ne peuvent que conduire à une nouvelle instabilité.

Mazen Darwich l'a répété au procès : la justice n'est pas une vengeance. C'est au contraire un moyen de s'en préserver. Un nouveau défi que la guerre en Syrie pose au monde en général, et à la justice internationale en particulier.


1« "With God's help, nothing must remain". Syrian government led pillage of civilian property. », Syria for Justice and Accountablitity, 23 mai 2024

2NDLR. César est le pseudonyme d'un ancien photographe légiste de la police militaire syrienne qui a fui la Syrie en 2013 en emportant près de 45 000 photographies prises entre 2011 et 2013 montrant les actes de tortures et les décès dans les prisons de Mezzeh et de Teshrin.

3Barbara McCallin, « Dispossession in Syria : a fundamental piece of accountalbility puzzle », International legal assistance consortium, été 2022

4Jon Unruh, « Weaponization of the Land and Property Rights system in the Syrian civil war : Facilitating restitution », in Journal of Intervention and statebuilding, McGill University, Montréal, mars 2016

5Frédéric Lemaitre et Hélène Sallon, « En Chine, Bachar Al-Assad conclut un "partenariat stratégique" avec Xi Jinping », Le Monde, 23 septembre 2023

6NDLR. Adoptée le 18 décembre 2015, la résolution 2254 appelle à un cessez-le-feu et prévoit le lancement d'un processus politique passant par un transfert pacifique du pouvoir, avec la participation du régime, à une autorité civile de transition, en vue d'établir un système démocratique pluraliste. Cependant, ce processus politique est gelé et le régime refuse d'y prendre part.

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