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12.04.2024 à 06:00

Égypte. Football des pauvres, football des riches

Martin Dumas Primbault

Dans la rue ou sur des terrains vagues, partout dans le pays, le ramadan voit surgir des armées de footballeurs amateurs s'affronter dans des tournois aussi populaires qu'endiablés. Le plus ancien se déroule depuis quarante-huit ans, entre les tours d'un quartier d'Alexandrie. Une tradition qui résiste, malgré l'élitisme de plus en plus criant du football égyptien et le gouffre qui se creuse avec les fans. « Voilà la balle-chaussette », lâche l'Alexandrin. Mains calleuses, dos courbé (...)

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Texte intégral (3455 mots)

Dans la rue ou sur des terrains vagues, partout dans le pays, le ramadan voit surgir des armées de footballeurs amateurs s'affronter dans des tournois aussi populaires qu'endiablés. Le plus ancien se déroule depuis quarante-huit ans, entre les tours d'un quartier d'Alexandrie. Une tradition qui résiste, malgré l'élitisme de plus en plus criant du football égyptien et le gouffre qui se creuse avec les fans.

« Voilà la balle-chaussette », lâche l'Alexandrin. Mains calleuses, dos courbé mais avec une minutie d'orfèvre, Hamouda entoure d'une épaisse couche de ficelle de boucher un ballon de handball coincé entre ses genoux. La pelote solidement attachée, il se saisit d'un rouleau de ruban adhésif blanc et passe la deuxième couche avec un naturel déconcertant. L'opération est devenue un rituel pour ce vétéran du tournoi de Falaki, fier d'exhiber son œuvre. « Par le passé, lors des premières éditions du championnat, on remplissait un sac en papier de chaussettes ou d'éponges qu'on entourait de ficelle, et ça nous faisait un ballon. Depuis, le nom est resté », se souvient ce capitaine de 57 ans à la peau burinée par le soleil. Dans la plus ancienne compétition de football du ramadan en Égypte comme aiment à le rappeler tous les participants, une balle-chaussette est nécessaire « au moins tous les deux jours », pour résister aux assauts des forçats du ballon rond.

Chaque année depuis 1976, des équipes amateures venues des quatre coins d'Alexandrie s'affrontent tout au long du mois sacré sur l'étroit terrain d'asphalte cerné par les tours d'immeubles du quartier populaire de Moharram Bey. Au Falaki, on joue un football qui sent la poussière, le bitume et la peinture fraîche. L'arène délimitée par les trottoirs d'un côté et des lignes blanches grossièrement tracées de l'autre est à peine plus grande qu'un court de tennis. Elle impose aux deux équipes de cinq un face-à-face rugueux. Plaie rougeoyante au tibia, Oussama, un gaillard d'un mètre quatre-vingts, en sait quelque chose. « La balle arrivait vite et j'ai tiré avant de heurter un adversaire et de tomber au sol. Mais je m'en fiche car j'ai marqué et nous avons gagné 5-2. Dieu soit loué », raconte large sourire aux lèvres le joueur de l'équipe des moins de 18 ans de Lombroso, le pâté de maisons d'à côté. Pour pimenter encore les parties dans la deuxième ville d'Égypte très majoritairement musulmane, les matchs se jouent à jeun, depuis le début de l'après-midi jusqu'au coucher du soleil — cette année, une poignée de minutes passé 18 heures.

Une affaire de garçons

Serrés sur les chaises métalliques empruntées à la maison de quartier, debout derrière les cages ou agglutinés sur les balcons, les supporters sont toujours présents en nombre, jusqu'à plusieurs milliers les grands soirs. « Hier les matchs ont été annulés à cause de la pluie. Les gens étaient tristes. On pouvait le sentir dans la rue », assure Gamal, l'un des arbitres de la compétition. Ici, le ballon rond est au choix une histoire de passion, un divertissement ou un simple passe-temps pendant les interminables heures d'abstinence du ramadan. Morsi, un vieux de la vieille, n'a jamais raté une édition. « Cette coupe permet de rassembler tout le monde, les riches, les pauvres et les petites gens, les jeunes et les plus vieux. C'est ça qui fait sa réussite », vante l'enfant du quartier. À Moharram Bey, le foot reste toutefois une affaire de garçons. Invités à concourir dès l'âge de huit ans et jusqu'à plus de 45 ans, chacun y trouve son compte dans les cinq catégories du tournoi.

31 mars 2024 dans le quartier de Moharram Bey à Alexandrie. Deux générations de supporters en bordure du terrain.

Les organisateurs — toujours les mêmes depuis 48 ans — cultivent un football simple et rustique. « L'inscription coûte aux équipes au maximum 500 livres (10 euros), une broutille », précise le capitaine Mohamed Chahine, dernier survivant des quatre fondateurs, parmi lesquels feu les frères Sayed et Loza Falaki, dont le trophée porte le nom. « On offre aussi une enveloppe aux gagnants, mais rarement plus de 3 000 ou 4 000 livres (60 à 80 euros) à se partager. Pour nous comme pour les joueurs, l'argent n'est pas la priorité », insiste le patron à l'élégante moustache grisonnante. Lors du dernier jour de ramadan, les grands vainqueurs se voient remettre une coupe et une tape dans le dos par un élu local. Un esprit partagé par les tournois cousins qui ont lieu dans tout le pays. À Dakhliya, un canard ou un mouton est remis après chaque match à l'équipe victorieuse. À Fayoum, on distribue des kilos de riz. Et à Damiette cette année, l'homme du match d'un soir, un tout jeune papa, s'est même vu offrir un paquet de couches pour bébé.

Huis clos

À côté, l'image renvoyée par la sélection égyptienne semble à des années-lumière. Le 22 mars, les gars du Falaki étaient rentrés chez eux depuis plusieurs heures lorsque les Pharaons ont foulé pour la première fois la pelouse du Misr Stadium, leur nouvel écrin. L'enceinte flambant neuve est avec ses 93 000 places « le plus grand stade de football du Proche-Orient et le deuxième d'Afrique », se gargarisent les commentateurs. Vu du ciel, l'ouvrage qu'on dit inspiré de la coiffe de Néfertiti brille au milieu des équipements sportifs dernier cri d'Olympic City, la portion dédiée au sport de la « nouvelle capitale administrative » (New Administrative Capital, NAC), monstre de verre et d'acier en cours d'édification en plein désert.

Le onze égyptien lance alors l'Egypt Capital Cup. Un tournoi amical clinquant à l'objectif à peine masqué : faire de la publicité pour la NAC, méga projet phare du maréchal-président Abdel Fattah Al-Sissi, dont l'inauguration ne saurait tarder. Défaits 4 à 2 en finale par la Croatie, les Égyptiens privés de leur maître à jouer Mohamed Salah n'en ont pas profité pour briller eux aussi. Qu'importe, le but était ailleurs pour le régime militaire : montrer au monde entier que l'Égypte, candidate déclarée à l'organisation des Jeux olympiques de 2036, est capable d'accueillir les plus grandes compétitions internationales.

En prenant ses quartiers au Misr Stadium à 50 kilomètres du Caire, la sélection creuse encore un peu plus le gouffre qui la sépare du peuple. Déjà depuis dix ans, les supporters autorisés à se rendre au stade sont triés sur le volet. Qu'il s'agisse des matchs de l'équipe nationale ou du championnat, l'accès est strictement contrôlé par une entreprise proche des services de renseignement baptisée Tazkarti. Ancien ultra d'Al-Ahli, le club le plus populaire d'Égypte, Khaled1 explique désabusé :

Seules 5 000 à 6 000 personnes se voient attribuer une Fan ID leur donnant le droit d'aller au stade. On te demande toutes les informations te concernant, y compris sur ton travail et celui de ta famille. Comme ça, si tu dérapes, on peut te retrouver facilement. Pour l'Egypt Capital Cup, les autorités ont sélectionné en priorité des influenceurs et des célébrités afin de soutenir la propagande autour de la nouvelle capitale.

Douze ans maintenant que le régime surveille comme le lait sur le feu les mouvements de supporters. Depuis le 2 février 2012, les matchs du championnat se jouent à huis clos ou presque. Ce jour-là, 74 fans d'Al-Ahli ont trouvé la mort à Port-Saïd au sortir d'une rencontre contre l'équipe locale, poignardés, roués de coup ou asphyxiés devant les yeux fermés de la police. Aujourd'hui, le doute plane encore sur les raisons de ce massacre, néanmoins tout laisse à penser que les ultras ont payé de leur sang leur mobilisation décisive un an plus tôt sur la place Tahrir, lors de la révolution du 25 janvier 2011.

Khaled était dans les tribunes ce soir-là. Âgé d'à peine 17 ans, il brandissait la banderole d'un jeune groupe de supporters qu'il avait contribué à fonder quelques années plus tôt, les Ultra Red Storm. Celle-ci reste désormais rangée dans un placard verrouillé à double tour. La sortir pourrait lui coûter cher. Douze ans après avoir pénétré un stade pour la dernière fois, son nom est toujours inscrit dans les fichiers de la police. Celui que ses camarades de tribune surnommaient Keks raconte :

Les ultras sont considérés comme des terroristes. Il y a un peu plus d'un an, c'était la COP 27 à Charm El-Cheikh et au même moment, je partais en vacances à Dahab, juste à côté. Quand je suis arrivé, les policiers m'ont interpellé et m'ont longuement questionné avant de me laisser partir. Ils avaient peur que je vienne perturber l'événement.

L'ancien ultra se désole :

Depuis Port-Saïd, je ne regarde plus les matchs. C'est à peine si je vais voir les résultats sur mon portable. Avant, j'étais de tous les déplacements, je pleurais, je vibrais. Mais la passion est morte. Et je ne suis pas le seul.

Si les terrasses des cafés sont toujours bondées les soirs de match, le cœur n'y est plus. « En Égypte, le football n'est plus une passion mais un divertissement pour oublier la dureté de la vie. »

Une question de « wasta »

Regroupés derrière les cages de la Moharram Bey Arena, sobriquet taquin donné au goudron du Falaki, les cinq du quartier de Kom Al-Dikka s'échauffent. Ce soir, ils affrontent Smouha dans la compétition reine, celle qui se joue pendant la demi-heure juste avant la rupture du jeûne, au seuil de l'hypoglycémie. « On va les manger », s'amuse l'un d'entre eux en enfilant sa chasuble jaune floquée du portrait tout sourire d'un député du coin. Le murmure des tribunes vrombit, certains supporters sortent des tambourins, d'autres donnent de la voix. Un voisin avec de la suite dans les idées monnaye les chaises sorties de son garage. Les trottoirs sont bondés. Jadis, on pouvait y croiser les recruteurs des plus grands clubs du pays. « Le tournoi a permis de révéler des talents immenses tels Ahmed Sari, Magdi Ezzat, ou Sami Barras », énumère Mohamed Chahine, des étoiles dans les yeux. « Le plus illustre d'entre eux, Ahmed Al-Kass, est même devenu capitaine de la sélection égyptienne à la fin des années 1990 après une brillante carrière au Zamalek et à l'Ittihad Alexandrie. »

31 mars 2024 dans le quartier de Moharram Bey à Alexandrie. Le portrait tout sourire du député de la circonscription, sponsor distant de la compétition.

L'histoire ne s'est pas répétée, depuis. Même si certains joueurs professionnels de futsal continuent de participer au tournoi, ils font figure d'exception. Comme partout ailleurs, le football égyptien est devenu une histoire de gros sous et de piston, la « wasta » comme on l'appelle ici. Impossible de percer sans être inscrit, dès le plus jeune âge, dans un grand club ou dans une prestigieuse académie dont le coût d'entrée est inaccessible au plus grand nombre. Cairote pur jus, contraint de jeter l'éponge faute de moyens, Ahmed Gouda se rappelle :

Si tu n'as pas de « wasta », on va te demander de l'argent. Mais ça ne te garantit pas de jouer, même si tu es bon. Ils te disent que tu fais un investissement pour ta carrière, que cet argent va être dépensé pour toi. Moi j'étais à l'académie de Zamalek. Ça coûtait 300 livres (6 euros) par mois. Ensuite, si tu veux intégrer les équipes, tu dois encore payer les tests. Ils t'en font passer plusieurs. Si tu es reçu, tu acquittes à l'année une somme qui peut aller jusqu'à 2 000 ou 3 000 livres (40 à 60 euros). Et tu n'as toujours aucune garantie de jouer. Par contre, si tu as la « wasta », tu joues directement sans passer tous les tests et sans payer. Le capitaine sait très bien que ton oncle ou ton père a le bras long.

En Égypte, le football n'est pas synonyme de mobilité sociale. La corruption endémique du pays, bien que remise en cause brièvement dans les années qui ont suivi le mouvement de 2011, façonne les voies d'accès au sport de haut niveau depuis les années 1990. Un phénomène qui a poussé les recruteurs à se détourner des compétitions de rue. D'autant que celles-ci sont beaucoup moins nombreuses en dehors de la période du ramadan. Pour jouer, les Égyptiens louent en soirée des terrains d'appoint souvent installés dans des cours d'école, ou — au prix fort — les gazons synthétiques rutilants des nombreux clubs de sociabilité.

Alors que sur le terrain l'équipe de Kom Al-Dikka inscrit un deuxième but filou, Mohamed Chahine glisse une de ces anecdotes dont il a le secret. « Un jour, au début des années 1980, Adel Imam2 en personne est venu assister à un match. C'était la folie, tout le quartier est descendu pour le saluer. » Le monstre sacré du cinéma égyptien faisait du repérage pour son rôle dans El Harrif (Le Champion, 1983), film de Mohamed Khan devenu culte. Il y incarne un joueur talentueux d'origine modeste perverti par les matchs de rue, au point d'en perdre son travail et sa femme. Depuis, l'image de ce football populaire a largement changé. Dans le tout récent El Harrifa (La Compétition des champions) de Raouf El Sayed (2023), le héros joué par Nour Al-Nabawy suit la trajectoire inverse. Fils de bonne famille, il se retrouve contraint de quitter l'académie renommée dans laquelle il est inscrit après la faillite de l'entreprise de son père. Et c'est dans la poussière des tournois de rue qu'il trouvera sa planche de salut.

Coup de sifflet final. Survoltés après leur nette victoire 2 à 0, les héros du jour retirent la chasuble et foncent s'entasser à l'arrière d'un triporteur. Ils filent en chanson profiter d'un dîner doublement mérité. L'arène est à nouveau déserte lorsque l'appel à la prière retentit. Une bande de petits du quartier s'empare alors de la balle-chaussette. Parmi eux Ahmed, 9 ans. « Mon idole c'est Mostafa Al-Yeoudi, il joue pour le quartier de Hadra », dit le garçon entre deux tentatives de passement de jambe. Au Falaki, les exploits européens de Mohamad Salah ne font plus rêver depuis bien longtemps.


1Le prénom a été modifié.

2NDLR. Un des plus célèbres comédiens égyptiens, dont la carrière a commencé dans les années 1960.

12.04.2024 à 06:00

« On va continuer à fêter l'Aïd sur notre terre »

Rami Abou Jamous

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié. Jeudi 11 avril 2024. (...)

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Texte intégral (1505 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié.

Jeudi 11 avril 2024.

Aujourd'hui, c'est le premier jour de l'Aïd. C'est la fête qui marque la fin de la période de jeûne et du ramadan. D'habitude, cette fête est synonyme de joie, de bonheur, surtout pour les enfants. Ce jour-là normalement, on se rend visite, il y a du chocolat, des maamoul [pâtisserie traditionnelle], des gâteaux, surtout à Gaza, où les relations sociales sont très fortes.

Mais cette fois, l'Aïd vient après six mois de guerre, de massacres, de blessés et de morts, de destruction totale et de déplacement sous des tentes. On est allé chez ma belle-famille. Il n'y avait pas que la fête qui était absente, mais aussi Souleiman mon beau-père, qui était un peu le pilier de l'Aïd. C'était le noyau autour duquel tout le monde gravitait.

D'habitude, après la prière1, Souleiman louait un minibus avec ses neuf garçons et il commençait les visites très tôt, à partir de 7 heures et demie. Il commençait par ses filles, puis ses frères et sœurs et ensuite ses neveux.

« Mon mari était le pilier de cette tente »

Ce jour-là normalement, les enfants attendant ce qu'on appelle al-aidiyeh, une petite somme d'argent qu'on leur donne pour acheter ce qu'ils veulent. Dans le monde arabe et musulman, c'est un rituel que tout le monde observe. Souleimane avait 19 enfants, et je ne sais combien de petits-enfants. Ce jour-là, tous ses petits-enfants venaient le saluer et lui faire des bisous. C'était un moment de joie pour tout le monde. Mais aujourd'hui, ne régnait que de la tristesse. Je suis allé voir ma belle-mère Nabila. Elle n'arrêtait pas de pleurer. Elle disait :

Tu te rappelles Rami quand tous les enfants se réunissaient autour de lui ? Regarde comme ils sont tristes. C'est la première fois de ma vie qu'on passe l'Aïd de cette façon. Il réunissait tout le monde, il était le point de rencontre de tous. C'est lui qui faisait tout.

Je lui ai dit que ce n'était pas grave, qu'il était désormais au paradis, et que les enfants le savent. Elle m'a dit :

Oui, mais la joie n'est pas là. D'habitude, pour l'Aïd, on achète de nouveaux vêtements pour les enfants. Cette fois, je n'ai rien pu faire pour eux. J'ai perdu beaucoup de membres de ma famille depuis le début de cette guerre : mon frère, deux neveux, sans parler des membres de la famille élargie. À présent, je me sens seule bien que mes enfants soient autour de moi. Mon mari était le pilier de la famille, le pilier de cette tente.

Elle m'a dit qu'elle avait de la peine pour les enfants, qu'elle aurait voulu faire des maamoul mais qu'elle n'arrivait pas à faire quoi que ce soit, que ses mains étaient « menottées » comme on dit chez nous.

« J'ai sorti quelques billets… »

Je ne savais pas quoi lui dire. J'essayais de la consoler en lui disant que la vie continuait, que ses petits-enfants se souviendraient toujours de leur grand- père. Et que tout cela ne sera bientôt plus que de mauvais souvenirs. Qu'un jour on se dira : « Tu te rappelles quand on était sous les tentes ? Tu te rappelles comment on vivait ? Comment on se débrouillait pour faire la cuisine ? » Je lui ai dit que moi aussi j'avais perdu des proches, notamment mon père et ma mère. J'étais très attachée à ma mère. Le jour où elle est partie, j'étais très triste. Encore aujourd'hui, je n'arrive pas à oublier. Mais il faut que la vie continue. Et j'ai continué. Je me suis marié, j'ai eu des enfants que ma mère n'a jamais vus. « Au moins Souleiman a vu ses enfants se marier, il a connu ses petits-enfants. Il a vécu beaucoup de moments joyeux, que tout parent souhaite vivre dans notre société. »

Mes mots ne l'ont pas vraiment convaincue. Elle me regardait toujours en pleurant. À un moment, j'ai pris sa main et je lui ai dit : « Viens, on va voir les enfants. »

J'ai appelé tous les petits-enfants : « Venez voir Grand-maman Nabila », et ils sont tous venus. J'ai sorti quelques billets et quelques pièces de monnaie, et j'ai laissé Nabila les distribuer à tous ses petits-enfants, jusqu'au petit bébé de six mois. Tout d'un coup, ces enfants qui étaient plein de tristesse souriaient grâce à ce petit geste de leur grand-mère. Je leur ai dit : « C'est votre grand-père qui a laissé un peu d'argent à Nabila pour vous donner la aidiyeh. » Ils ont sauté de joie, fait des prières pour leur grand-père décédé et pour Nabila. Elle en a eu les larmes aux yeux, mais cette fois, c'était des larmes de joie.

« Faire plaisir à nos enfants pendant cette guerre est un grand rêve »

On a joué ensemble. C'est vrai qu'il n'y avait ni le maamoul de Sabah qui le réussit très bien, ni celui de Nabila. Mais la tristesse a été recouverte par cette petite joie. Je pense que Souleiman aussi devait être content de voir tout ça. Mais notre famille est juste un exemple parmi d'autres. Trente-deux mille personnes sont mortes. Des milliers de familles n'ont pas vécu cette année la joie de l'Aïd.

J'espère que ça sera le dernier Aïd qu'on passe dans la tristesse. Le prochain Aïd, l'Aïd Al-kébir, est dans 70 jours. J'espère que la guerre sera alors terminée, et que tout ça sera derrière nous.

Nabila est venue me voir et elle m'a embrassée. J'adore ses baisers. Je suis le seul de ses gendres à qui elle en fait, ça rend tout le monde jaloux. J'avais les larmes aux yeux. J'étais content d'avoir au moins pu lui faire plaisir à elle, à ma femme et aux enfants. Faire plaisir à nos enfants pendant cette guerre, c'est vraiment un grand rêve. Je remercie Dieu d'avoir pu le réaliser.

J'espère que tous les enfants de Gaza ont pu avoir au moins une petite joie dans leur cœur pendant ce Aïd. La joie de l'Aïd et, surtout, la joie et l'espérance de vivre, de se dire que la vie continue malgré tout. Malgré ce tremblement de terre qui secoue Gaza, on va continuer à fêter l'Aïd et, surtout, on va rester sur notre terre.


1NDLR. Une prière spéciale a lieu à la mosquée le matin de l'Aïd.

11.04.2024 à 06:00

En Palestine, Naplouse la rebelle garde la tête haute

Jean Stern

Coupée du monde par les troupes d'occupation, sous la pression de nombreuses colonies, la grande ville du nord de la Cisjordanie suit de près et avec tristesse l'écrasement de la société gazouie par l'armée israélienne. Incarnant une certaine douceur de vivre mais aussi l'esprit de résistance en Palestine, Naplouse s'interroge sur les chemins de la libération. De notre envoyé spécial à Naplouse En ce milieu de matinée, fin mars 2024, la vieille ville de Naplouse, entrelacs (...)

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Coupée du monde par les troupes d'occupation, sous la pression de nombreuses colonies, la grande ville du nord de la Cisjordanie suit de près et avec tristesse l'écrasement de la société gazouie par l'armée israélienne. Incarnant une certaine douceur de vivre mais aussi l'esprit de résistance en Palestine, Naplouse s'interroge sur les chemins de la libération.

De notre envoyé spécial à Naplouse

En ce milieu de matinée, fin mars 2024, la vieille ville de Naplouse, entrelacs clair-obscur de ruelles parmi de fiers palais médiévaux, des terrasses fleuries et odorantes, des placettes agrémentées de paisibles fontaines, s'éveille à peine. Naplouse la douce incarne depuis deux ans en Cisjordanie la ville symbole de celles et ceux qui relèvent la tête. Résistance armée, résistance politique, résistance culturelle, Naplouse a dit non et en a payé le prix. Pour les Palestiniens de Naplouse, ce qu'ils qualifient de génocide en cours à Gaza provoque un « électrochoc mondial », dit un intellectuel. Et ils semblent avoir retrouvé « l'esprit de la résistance » , laissant entrevoir pour Naplouse la rebelle un autre avenir que la guerre.

Les commerces du souk alimentaire sont au ralenti ce matin-là, le rush du ramadan arrive en fin de journée, quand les Naplousins flânent bras dessus bras dessous pour acheter des herbes, des légumes et des douceurs, dont le célèbre knafé, un flan tiède délicieusement parfumé dont les nombreux pâtissiers de Naplouse s'enorgueillissent de faire le meilleur du Proche-Orient. Les étals sont bien garnis. Ici comme ailleurs, tout doit être fastueux et pantagruélique pour la rupture du jeune. Malgré le malheur qui frappe la région depuis des mois, des années, « des siècles » ironise à peine un vieux professeur, la ville se flatte de sa prospérité qui ne tient pas seulement aux berlines allemandes rutilantes paradant en soirée sur les boulevards de la ville moderne. Cité commerçante, capitale régionale du nord de la Cisjordanie, Naplouse tire une partie de sa richesse de son environnement agricole, directement menacé par les colons qui captent les terres et harcèlent les paysans, lesquels alimentent les grossistes de la ville. Les oliviers abondants alentour ont contribué à son savoir-faire légendaire en matière de savons et produits de beauté.

La lourdeur des informations en provenance de Gaza entretient le chagrin de nombreux Naplousins. Beaucoup connaissent personnellement les victimes, en raison d'alliances familiales et de parentèles lointaines que la Nakba, puis la colonisation de la Cisjordanie et de Gaza n'ont pas réussi à totalement distendre. « Qui parle de notre chagrin ? », dit l'écrivain de Haïfa Majd Kayyal, anéanti comme tant de Palestiniens à Naplouse et ailleurs par l'ampleur du deuil - plus de 32 000 morts à Gaza, et 600 en Cisjordanie.

Cette reine sans couronne, surnom flatteur et ambigu de Naplouse, a certes le cuir endurci. Nœud stratégique sur la route des caravanes puis sur le chemin de fer entre Damas, Jérusalem, Amman et Le Caire, elle a connu bien des occupations au cours de son histoire. Toutefois sa légende assure qu'elle ne s'est jamais soumise. La ville de plus de 270 000 habitants est aujourd'hui surveillée de près par deux bases militaires israéliennes perchées sur les crêtes des montagnes qui l'enserrent. Les nouveaux immeubles grimpent sur les flancs, donnant davantage de force et de beauté à la ville, surtout la nuit. Devenue difficile d'accès à l'automne, depuis que ses principaux checkpoints ont été fermés par l'armée israélienne, Naplouse est cernée par d'innombrables colonies, dont de nombreux avant-postes formés d'une trentaine de préfabriqués et entourés de cercles de barbelés, en attendant des cloisonnements en dur. L'ensemble du dispositif colonial est sous l'autorité des ministres suprématistes et racistes. Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich ont la haute main sur la gestion des territoires. Les nouvelles milices coloniales qu'ils ont mises en place et armées, les Kitat Konenut, comptent déjà plus de 11 000 volontaires pousse-au-crime en Cisjordanie.

« Les gens ont cessé de se plaindre »

Soudain, les ruelles de la vieille ville grondent de colère. Les antiques façades de pierres dorées peinent à assourdir les litanies mortuaires et les slogans de vengeance. Naplouse enterre Walid Osta, un jeune homme de 19 ans vivant à Ein, un petit camp de réfugiés de deux mille personnes, non loin du centre-ville. Rien à voir avec Balata, à l'entrée sud de la ville, ni Askar, côté nord, deux camps de réfugiés comptant des dizaines de milliers d'habitants. Walid Osta a été tué la veille à Jénine lors d'un affrontement provoqué par l'armée israélienne. Le visage du jeune homme est apparent, yeux clos, lèvres gonflées. C'est un enfant que la foule de Naplouse porte en terre, une petite foule, trois cents personnes environ. Ici, la répression est sévère, menée avec la complicité active de la police palestinienne. Le danger est réel. Plus encore que dans les villes d'Israël, les Palestiniens craignent de manifester. Israël multiplie les arrestations préventives et les détentions administratives sans procès ni jugement. Malgré tout, « depuis ce qui se passe à Gaza ces derniers mois, les gens ont cessé de se plaindre de leur sort à Naplouse », commente un intellectuel. Israël a franchi un cap, il va falloir en trouver un autre.

Dans les regards des personnes présentes au passage du cortège funèbre, on lit cependant de la tristesse, de la lassitude, de la peur. De l'indifférence aussi. Comme si pour certains, depuis le massacre du 7 octobre, depuis que persiste le pilonnage meurtrier de Gaza, après tant et tant de morts, « il serait temps de passer à autre chose », résume un intellectuel.

Le directeur de Tanweer, une association installée dans la vieille ville qui mène un gros travail social auprès des femmes, Wael Al-Faqih, s'affirme « radicalement favorable à la non-violence » et estime que les Palestiniens devraient s'engager dans cette voie. La violence d'Israël, il l'a subie, tout comme son épouse, avec des séjours en prison « deux fois pour elle, et plusieurs fois pour moi » sous des motifs fallacieux. Il faut en finir avec « le temps des remèdes de charlatan », comme le dit avec une ironie amère un autre de mes interlocuteurs, pour relancer la réflexion sur le futur.

« La mort a depuis trop longtemps été là, et frappé tant de jeunes » poursuit-il, persuadé qu'il faudra bien un jour changer de logiciel. Pour un architecte Naplousin, l'avenir revient à « poursuivre la construction d'une société civile, et à élaborer un projet politique commun pour tous les Palestiniens ». Zouhair Debei, qui a consacré une partie « de sa vie et de son énergie » à un hebdomadaire local indépendant raconte « avoir toujours défendu, et aujourd'hui plus que jamais, l'idée de la non-violence. Il faut construire une alternative pour préserver la mémoire des Palestiniens et surtout améliorer les conditions de vie, notamment au niveau de l'éducation et de l'écologie. On a besoin de planter beaucoup plus d'arbres. L'histoire de Naplouse doit redevenir une leçon de vivre ensemble ».

« Le respect de toute la Palestine »

Les très jeunes militants de la Fosse aux lions avaient choisi en 2022 une autre voie : celle de prendre les armes tout en faisant le buzz sur TikTok1. Ils ont permis à la ville de gagner « le respect de toute la Palestine » en menant la vie dure aux troupes israéliennes. Résistants pour les Palestiniens, « terroristes » pour les Israéliens, ils ont été plus de deux cents combattants, abattus pour la plupart et pour certains en prison. Leurs chromos en armes tapissent les murs de la vieille ville et des camps. La ruelle d'herbes sauvages où a été tué le 9 août 2022 Ibrahim Al-Naboulsi, 18 ans, après un impressionnant déploiement nocturne de l'armée israélienne au cœur de la vieille ville, fait l'objet d'un discret parcours mémoriel.

Portrait d'Ibrahim Al-Naboulsi à l'endroit où il a été liquidé par l'armée israélienne dans la vieille ville de Naplouse, le 9 août 2022.
Jean Stern

« Quelque chose a changé depuis le 7 octobre, et je soutiens les résistances, car c'est le droit d'un peuple sous occupation de se défendre, résume Ibrahim, un jeune intellectuel Naplousin. Sur les 38 personnes que comptait ma classe en 2005, 22 ont depuis été tués ou arrêtés ». Sa douleur l'étouffe, le paralyse parfois. Pourtant, il ne peut envisager de prendre la tangente. Le monde extérieur lui est fermé : Israël gouverne in fine ses choix de vie avec l'occupation, le mur, les blocus, tout ce qui pourrit son quotidien.

Sortir de l'occupation est pour Ibrahim un cauchemar. Il est hanté par le souvenir de l'ami de 13 ans, mort dans ses bras après une agonie de plusieurs minutes à même le trottoir. Il avait pris une balle dans l'œil pendant la seconde intifada, qui a été puissante autant que meurtrière à Naplouse. Alors il est prêt à comprendre la peine et la colère des Israéliens face à « l'horreur » du 7 octobre mais leur demande, comme tout le monde ici, de comprendre sa rage, ancrée depuis si longtemps par l'arbitraire colonial, et ravivée par les deuils de Gaza.

Ibrahim se réjouit de penser que pour l'Israël de Benyamin Nétanyahou qui l'oppresse, c'est « le début de la fin ». La défaite de ce gouvernement et de son armée, qui ne sont parvenus ni à détruire le Hamas ni à libérer les otages, est un constat que la rue de Naplouse partage avec celle de Tel Aviv. La fin d'un pays jusqu'à présent victorieux, en tout cas sous sa forme actuelle, est d'ailleurs envisagée par de nombreuses personnes en Palestine comme en Israël, j'y reviendrai dans un prochain article.

« Une décision du peuple palestinien »

Le pacifiste Wael Al-Faqih estime que le « droit de se défendre » contre l'oppression, contre une situation qui « s'est terriblement dégradée à Gaza depuis plus de quinze ans » n'est pas « une décision du Hamas mais une décision du peuple palestinien. Cela fait 75 ans qu'Israël occulte la réalité de la Palestine aux yeux du monde. Cela aussi, c'est en train de changer, les gens commencent à découvrir le vrai visage d'Israël ». Que le débat sur le choix du modèle de résistance, entre non-violence et lutte armée soit relancé à Naplouse illustre également la réputation intellectuelle de la ville, qui aime les idées tout autant que les rencontres.

Cela n'induit pas pour autant le retour de la confiance des Palestiniens en leurs partis et en leurs institutions. L'un de mes interlocuteurs résume en une phrase le sentiment général : « L'Autorité palestinienne est corrompue et son appareil sécuritaire vendu aux Israéliens. Elle n'a aucun projet et le Hamas est un parti réactionnaire, conservateur, raciste, hostile aux droits des femmes et homophobe ». Selon un sondage de l'institut PSR réalisé début mars 2024 via des centaines d'entretiens en face-à-face à Gaza, Jérusalem-Est et dans les territoires — ce qui constitue un véritable exploit sociologique — seul un tiers des Palestiniens soutiennent le Hamas, soit 9 % de moins qu'en décembre 20232. Le soutien à la lutte armée est également en baisse de 17 %, chutant de 56 à 39 %, tandis que celui à la non-violence monte à 27 %, soit une augmentation de 8 %. Néanmoins, les Palestiniens pensent aussi à 70 % que l'attaque du 7 octobre était justifiée, dans un contexte d'échec du processus de paix, tout en renvoyant dos-à-dos sur le plan politique le Hamas et l'Autorité palestinienne, qui exercent actuellement le peu de pouvoirs laissé par les Israéliens aux Palestiniens, dans un contexte de corruption généralisée à Gaza et en Cisjordanie.

Dans la douceur des soirées printanières du ramadan, les cafés de la vieille ville et du centre moderne de Naplouse se remplissent de jeunes filles et garçons en bandes non mixtes, comme ailleurs dans le monde. Ils jouent aux cartes, fument la chicha, partagent du thé et du knafé. La légèreté est dans les gênes de the old lady, autre surnom affectueux de Naplouse. Cette vieille dame insuffle la fougue de sa jeunesse à l'esprit de résistance, et on ne peut plus lui raconter d'histoires.


1Ce reportage de Louis Imbert pour Le Monde raconte bien ce qu'a représenté la saga de ce petit groupe.

2L'intégralité de ce sondage est visible ici

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