16.02.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars (…)
- Dossiers et séries / Palestine, Bande de Gaza, Cisjordanie, Génocide, Témoignage , Déplacés, Colonialisme , Focus, Gaza 2023-2025
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Vendredi 13 février 2026.
Récemment, j'ai reçu beaucoup d'appels téléphoniques d'amis de France ou d'ailleurs, qui me congratulent pour le cessez-le-feu et le retour de la prospérité à Gaza. Ils me parlent de ce qu'ils voient sur les réseaux sociaux : des malls ouverts, de la nourriture pour tout le monde... Malheureusement, tout cela n'est qu'une façade. Il est vrai que quelques restaurants ont rouvert. Des épiceries aussi. Ici, on les appelle des « malls » [centres commerciaux] dès qu'elles dépassent les 500 mètres carrés. On y trouve en effet beaucoup de choses, en majorité des produits israéliens. Car Israël a permis au secteur privé palestinien d'importer massivement. Mais pas tout, loin de là. On trouve du chocolat, du Nutella et du ketchup. Je peux offrir du chocolat à Walid. Mais pas d'antibiotiques. Pas même un comprimé d'aspirine.
C'est ce que cherchent les Israéliens : faire croire qu'à Gaza maintenant, c'est le paradis. Mais c'est du trompe-l'œil. C'est comme construire un gratte-ciel au milieu des ruines. Ces produits, seuls 1 % des Gazaouis peuvent les acheter : ceux qui ont encore de l'argent de côté… et les profiteurs de guerre.
L'immense majorité de la population dépend toujours de l'aide humanitaire. Les Gazaouis ont tout perdu, leurs proches, leurs maisons, leurs commerces, leur travail. Ceux qui avaient des économies les ont dépensées pour survivre. Et les Israéliens disent au monde entier : « Regardez ! Il n'y a plus de blocus à Gaza ! »
Tout ce qu'ils vous montrent à Gaza, ce ne sont que des mensonges, et cela dure depuis longtemps. Pendant le génocide, ils disaient : « Il n'y a pas de génocide ! », pendant la famine, « Il n'y a pas de famine ! », pendant les tueries, « il n'y a pas de tueries ! », pendant les déplacements forcés de centaines de milliers de personnes, « il n'y a pas de déplacements forcés ! ». Et aujourd'hui, ils disent qu'il y a un cessez-le-feu, et la prospérité à Gaza.
En réalité, il n'y a ni cessez-le-feu ni retour de l'abondance. Seulement quelques vitrines éclairées dans l'obscurité des quartiers affamés. Ce petit nombre d'épiceries et de restos ne reflètent pas la vraie vie à Gaza. Les Gazaouis continuent de se noyer dans la souffrance de la survie. Ils vivent toujours dans des camps de fortune, ils se réveillent tôt pour aller faire la queue devant les citernes d'eau. Je ne parle pas d'eau potable, il y en a de moins en moins, mais de l'eau pour faire la vaisselle, pour se laver, pour les toilettes. Après, il faut aller chercher du bois, parce que le gaz de cuisine n'entre qu'en quantités limitées, et à des prix qui ne sont pas à la portée de tout le monde. Ma femme Sabah alimente toujours notre petit four avec du bois. Mais le bois lui-même devient de plus en plus rare. On trouve quand même des palettes, que les commerçants revendent après avoir déchargé les marchandises.
Après, il faut encore faire la queue devant les tekiya, les cuisines communautaires qui fournissent gratuitement du riz ou des lentilles. C'est surtout le rôle des enfants, que l'on voit attendre avec une casserole à la main. On les voit aussi dans les rues, transformés en vendeurs ambulants, au milieu de dépôts sauvages de déchets ou dans les décombres des bâtiments, en train de fouiller pour trouver un peu de bois ou n'importe quel matériau pouvant servir de combustible. En 2026, nous vivons comme au Moyen Âge.
Les Israéliens interdisent toujours tous les matériaux de construction, et même les tentes, les matelas, les couvertures et les vêtements, surtout les vêtements d'hiver. Tout ce qui est indispensable à la vie. Impossible de reconstruire les écoles, les universités, les centres de santé. Nos enfants souffrent de toutes sortes de maladies graves, et chaque jour on découvre de nouvelles épidémies.
Les Israéliens ont déclaré « l'ouverture » du terminal Rafah, le passage vers l'Égypte, et les gens ont cru que c'était la fin du blocus, que l'on pouvait sortir et rentrer comme on voulait. Beaucoup d'amis m'ont demandé « Alors, quand est-ce que tu vas sortir ? Quand viendras-tu nous voir en France ? » Mais il n'y pas d'ouverture du terminal, seulement la porte d'une prison qui s'entrouvre pour quelques personnes. Selon l'accord signé par les Israéliens, 150 personnes peuvent sortir par jour, essentiellement des malades ou des blessés nécessitant un traitement à l'extérieur, chacune d'entre elles étant accompagnée par deux personnes. C'est-à-dire 50 malades ou blessés par jour. On parle de 4 000 personnes qui ont besoin de soins urgents, et de 20 000 personnes qui devraient être transférées vers des hôpitaux étrangers. À ce rythme, il faudra des années pour évacuer puis rapatrier tous ces gens.
Dans l'autre sens, 50 personnes par jour devaient être autorisées à rentrer à Gaza. Mais ce n'est pas du tout le cas. Les Israéliens ont mis en place des procédures infernales pour dissuader les candidats au retour. La majorité de ceux qui sont rentrés représente des femmes et des enfants qui avaient fini de se soigner en Égypte. Leurs témoignages en disent long. Les femmes sont fouillées minutieusement et soumises à un interrogatoire poussé. Elles ne peuvent apporter que quelques vêtements. Les téléphones portables et de manière générale tout matériel électronique sont interdits. On leur demande pourquoi elles veulent rentrer. Quand elles répondent « pour voir ma famille », on leur dit : « Vos enfants doivent partir, ils ne doivent pas rester ici. »
Des milliers de personnes se sont inscrites auprès de l'ambassade palestinienne en Égypte pour rentrer à Gaza. Ce nombre a été un choc pour les Israéliens. Malgré le génocide, malgré l'enfer, des gens veulent revenir sur leur terre, revenir en Palestine. C'est quelque chose que l'occupant ne pourra jamais comprendre : notre appartenance à cette terre, à notre patrie. C'est vrai, beaucoup de gens veulent partir, aller étudier à l'étranger, ou simplement fuir l'enfer. Le jour où les portes seront vraiment ouvertes, c'est-à-dire quand des pays accepteront d'accueillir des Palestiniens, je sais très bien que des milliers et des milliers de personnes partiront. Quelques portes déjà commencent à s'ouvrir. Le Qatar a récemment annoncé vouloir accueillir 100 000 ouvriers palestiniens. Est-ce un hasard si cette annonce est faite maintenant, ou y a -t-il une coordination avec les Israéliens ? En tout cas c'est nouveau. Auparavant, le Qatar accueillait des enseignants mais cette fois, il souhaite recevoir de la main d'œuvre.
L'objectif des Israéliens, c'est toujours la déportation de la population, présentée comme un exil « volontaire ». Ils continuent à tout faire pour décourager les Gazaouis. Tous les jours, malgré le prétendu cessez-le-feu, des snipers et des drones quadricoptères tuent des Palestiniens. Tous les jours, il y a des bombardements, avec la complicité du monde entier. Je parle de Gaza parce que je suis à Gaza, mais en Cisjordanie, des milliers de personnes sont en train de quitter leurs villages et les camps de réfugiés, chassées par les attaques israéliennes. L'UNRWA, l'agence de l'ONU pour les réfugiés, est dissoute de force par Israël. Une nouvelle loi votée par le Parlement va permettre d'annexer de facto la Cisjordanie, sans déclaration officielle. Désormais, un Israélien pourra acquérir facilement un terrain palestinien dont le propriétaire est considéré comme absent.
Israël est en train d'expulser les Palestiniens. À Gaza avec le génocide, en Cisjordanie avec les attaques des colons et un nouvel arsenal juridique. Pour ceux qui connaissent les accords d'Oslo, il n'y a plus de zones A, B ou C. Toute la Cisjordanie est en zone C, c'est-à-dire sous domination administrative et militaire israélienne. Malheureusement, la question palestinienne et la Palestine sont en train d'être, comme on dit chez nous, mangées par les colonies, par l'occupation. Bientôt, ce sera l'expulsion de toute la population palestinienne. La complicité internationale face à cette accélération de la dépossession des Palestiniens aura aussi des conséquences pour l'Occident et pour le monde. Israël ne s'arrêtera pas là.
16.02.2026 à 06:00
Fouad Ibrahim Shousha, Louise Aurat
Porté initialement pour des raisons climatiques, le kadamoul a depuis quelques décennies bien d'autres usages. Ce foulard, commun aux peuples du désert, concentre une charge symbolique, politique et culturelle forte que les belligérants de la guerre qui déchire le pays depuis bientôt trois ans ne manquent pas d'exploiter. Avant le début de la guerre au Soudan, le 15 avril 2023, Badr travaillait dans un magasin de matériel électronique. Il s'est reconverti peu de temps après les premiers (…)
- Magazine / Soudan, Minorités, Transition politique, Darfour, Forces armées soudanaises (FAS), Force de soutien rapide (FSR)
Porté initialement pour des raisons climatiques, le kadamoul a depuis quelques décennies bien d'autres usages. Ce foulard, commun aux peuples du désert, concentre une charge symbolique, politique et culturelle forte que les belligérants de la guerre qui déchire le pays depuis bientôt trois ans ne manquent pas d'exploiter.
Avant le début de la guerre au Soudan, le 15 avril 2023, Badr travaillait dans un magasin de matériel électronique. Il s'est reconverti peu de temps après les premiers affrontements en ouvrant une boutique spécialisée dans les vêtements et accessoires militaires, dans le Nord-Darfour. Le kadamoul compte parmi ses produits phares. Ce long turban que l'on enroule autour de la tête, de la bouche ou du cou, existe en différents modèles, dont le blanc en coton dit « civil » pour les grandes occasions (mariages, réunions familiales, etc.), et le beige et kaki pour les camouflages militaires. Ce dernier, le plus recherché par sa clientèle, est fabriqué en Chine et importé du Tchad voisin. En deux ans, les ventes n'ont pas cessé d'augmenter. Badr reçoit même des commandes depuis l'étranger. « Au départ, c'était plutôt des soldats de l'armée soudanaise ou ceux des forces conjointes [alliées de l'armée, NDLR] qui l'achetaient, mais maintenant c'est devenu un accessoire de mode pour les civils qui les soutiennent », constate le commerçant joint par téléphone. Une métamorphose qui ne passe pas inaperçue dans le paysage. Avant que le conflit éclate, peu d'habitants osaient s'afficher avec un kadamoul, militaire ou civil, surtout en ville, car les autorités l'associaient à la criminalité. Il l'est d'ailleurs toujours aux yeux de certains Soudanais.
Le kadamoul est un attribut commun aux peuples du désert du Sahara, et son nom varie selon les régions. Le fameux chèche des peuples touaregs s'appelle par exemple « tagelmust ». Le climat du Soudan est majoritairement sec et aride, la fonction du kadamoul est d'abord de protéger du soleil, de la poussière et des tempêtes de sable dans des régions désertiques telles que le Darfour et le Kordofan. Mais il est aussi porté ailleurs sur le territoire – principalement par des hommes. Bien que ce foulard soit perçu comme un héritage ancestral par ceux qui le revêtent, une partie de la population au Soudan le jugeait comme un élément culturel « étranger ». « Au lycée, au moment de la semaine culturelle [célébration annuelle qui vise à promouvoir les traditions de chaque groupe ethnique du pays, NDLR], si tu venais avec un kadamoul on te disait “toi tu es tchadien, tu n'es pas soudanais, ça c'est le truc des Zaghawas” », se souvient Saddam, élève dans un lycée du Sud-Darfour dans les années 2010. Ces propos témoignent des discriminations envers certaines ethnies sous la dictature d'Omar Al Bachir, au pouvoir de 1989 à 2019.
L'ancien chef de l'État se présentait souvent avec une coiffe blanche en tissu, qu'un œil ignorant pourrait confondre avec un kadamoul. Ce couvre-chef, appelé imama, contient, lui, une dimension religieuse. Le port de ce turban s'inscrit dans une tradition prophétique, que califes ou souverains ottomans ont notamment embrassée. Arrivé au sommet de l'État par un putsch militaire en 1989, Omar Al-Bachir installe un pouvoir islamiste raciste, au profit des élites arabes de la capitale et du Nord-Soudan, renforçant un sentiment d'appartenance à la culture arabe et musulmane, dans un pays riche d'une grande diversité culturelle. Un recensement de la population de 19561, date de l'indépendance du pays, dénombrait cinquante-six groupes ethniques principaux, tandis qu'il existe encore plus d'une centaine de langues en usage. En 2009, la Cour pénale internationale a émis un mandat d'arrêt à l'encontre d'Omar Al-Bachir, l'accusant entre autres de nettoyage ethnique à l'encontre des populations noires telles que les Fours, les Masalits et les Zaghawas, dans le cadre de la guerre du Darfour, déclenchée en 2003 et qui n'a jamais véritablement cessé.
Le régime de l'ancien président imposait un code vestimentaire strict, encadré par une loi dès 1991. Le Code pénal soudanais prévoyait une peine maximale de quarante coups de fouet pour quiconque « commet[tait] un acte indécent, un acte qui viol[ait] la moralité publique, ou port[ait] des vêtements indécents ». À ce titre, des dizaines de milliers de femmes ont été arrêtées2 pour un pantalon jugé trop moulant. À Khartoum, l'espace urbain était divisé pour être mieux surveillé3. Les membres des comités de quartier, partisans du régime placés à la tête de circonscriptions, étaient choisis en fonction de leur degré « d'arabité » et d'islamisation. Des polices les secondaient pour veiller aux bonnes mœurs, qui comprenaient la tenue vestimentaire.
Le manuel scolaire « Nos vêtements », un support d'étude pour les élèves de l'école primaire toujours utilisé, reflète cette idéologie islamiste suprémaciste. Parmi les illustrations se trouve une carte qui prétend exposer les différentes coutumes vestimentaires régionales. En réalité, elle donne une représentation homogène et exclusive, et, comme d'autres particularités vestimentaires locales, le kadamoul est absent de l'iconographie. La tenue masculine de référence se compose d'une galabiya pour les hommes et d'un thob pour les femmes.
Au cours de la guerre au Darfour, des décrets sont publiés dans plusieurs États de cette vaste région (Nord-Darfour4, Ouest-Darfour) et d'autres localités, comme la capitale, pour interdire le port du kadamoul, sous peine de sanctions allant de peines d'amendes à l'emprisonnement. Cette mesure est justifiée par les autorités pour des raisons de sécurité. Elle cible directement les rebelles qui arborent le kadamoul comme une protection et un moyen de dissimuler leur visage, dans un contexte de lutte armée, mais aussi comme un emblème de leur révolte. Les opposants au régime fustigent notamment sa politique de marginalisation. Depuis l'indépendance, aucun président originaire des États du Darfour, de l'Est ou du Sud, n'a gouverné le pays. Tous viennent du Nord.
En mai 2008, la guerre qui oppose le gouvernement et les groupes rebelles marque un tournant car, pour la première fois, l'un d'entre eux, le Mouvement pour la justice et l'égalité (MJE), parvient à mener une attaque dans la banlieue de la capitale, Khartoum. Selon Mohammed Torchin, chercheur soudanais au Dimensions for Strategic Studies et spécialiste de la géopolitique africaine, cet événement a contribué à « donner une visibilité et une force au kadamoul ».
Le kadamoul, associé aux sociétés africaines du Sahel, a ainsi été perçu comme un symbole d'africanité marginalisée au sein d'un État qui cherchait à se définir comme arabe. L'histoire du kadamoul nous montre comment les dynamiques de pouvoir, d'identité et de culture s'entrecroisent dans la construction du nationalisme soudanais et dans les politiques d'exclusion symbolique menées par le régime central.
Une décennie plus tard, en 2018, une révolution éclate. Omar Al-Bachir est renversé le 11 avril 2019. Parmi les cibles des manifestants : la politique identitaire du régime soudanais5. Une critique qu'atteste le slogan « Nous sommes tous Darfouris ». Les manifestants défendent un Soudan afro-arabe inclusif et multiculturel. Les sit-ins, principalement à Khartoum, ont permis à des Soudanais de divers horizons de se rencontrer et de s'unir autour d'un objectif commun : la chute du régime et un transfert du pouvoir aux civils. Plusieurs initiatives artistiques et culturelles ont été organisées pour renforcer la cohésion sociale et l'interculturalité6.
Un événement politique quelques années après, en octobre 2020, donne l'espoir d'une paix à venir : la signature d'un accord de paix à Juba, au Soudan du Sud, entre le gouvernement de transition né de la révolution et une partie des groupes rebelles. Tout au long du processus de négociations d'une paix au Darfour, les dirigeants des groupes rebelles portent le kadamoul, comme à Doha en 2013 ou à Juba. « Après la chute de Béchir, les autorités politiques estimaient que le kadamoul n'était plus une source d'anxiété ou de menace, mais plutôt le symbole d'une diversité culturelle, analyse Mohammed Torchin. Nous sommes dans une phase de transition où cette diversité peut s'exprimer et reste ouverte. »
Le conflit armé qui a éclaté en avril 2023 opposant les Forces armées soudanaises (FAS) du pays, dirigées par Abdel Fattah Al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (FSR), menées par Mohammed Hamdan Dogolo, dit Hemetti, et leurs soutiens locaux et internationaux respectifs a balayé les aspirations populaires à voir naître un gouvernement civil. Depuis, le pays est plongé dans une nouvelle guerre meurtrière. Les deux camps ont commis des violations des droits humains et sont responsables de la mort de dizaines de milliers de civils.
Dans ce contexte, le kadamoul est instrumentalisé par chacune des parties prenantes alors même qu'elles l'interdisaient auparavant dans leurs rangs. Les FSR en ont fait un signe de ralliement et d'unité, et les FAS, soutenues par plusieurs mouvements rebelles (les forces conjointes), s'affichent également avec le kadamoul, refusant sa récupération par les FSR. La différence majeure entre les deux est une nuance de couleur : les premiers préfèrent le beige, et les seconds le kaki. Ce turban traditionnel est ainsi devenu « un champ de bataille culturel, où se jouent la légitimité morale des combattants et l'avenir identitaire des peuples du Darfour », observe Mada Al-Fatih dans un article du média numérique The New Arab7. Le journaliste et chercheur au Centre d'études diplomatiques & stratégiques de Paris argue qu'« il ne s'agit pas uniquement d'un habit, mais d'un vecteur d'accusation ou de réhabilitation dans un conflit profondément enraciné dans les fractures ethniques, politiques et symboliques du Soudan ».
Sur les réseaux sociaux, les politiciens et activistes soupçonnés d'être du côté des FSR sont coiffés par les internautes d'un kadamoul, grâce à l'art du photomontage. Les dessinateurs qui chroniquent la guerre réduisent aussi souvent les paramilitaires à leur turban beige. « Si un ami part à Khartoum, je lui déconseillerai de porter un kadamoul », affirme Mada Al-Fatih, assurant que l'habit continue d'inspirer auprès de la population crainte et terreur. Les FSR ciblent des groupes ethniques en particulier (dont les Zaghawas, les Fours, les Masalits) et continuent de perpétrer des crimes contre l'humanité, selon la Cour pénale internationale8, comme à El Fasher, en octobre 2025. Ces attaques sont comparables à celles perpétrées quelques années plus tôt par les Janjawid, milices arabes auxquelles Omar Al-Bachir a fait appel pour mater la rébellion au Darfour et asseoir sa politique d'arabisation. Hemetti, qui dirige les FSR, était l'un des chefs des Janjawid. Le même homme qui était au service de l'ancien dictateur, contre les groupes rebelles, prétend aujourd'hui être le défenseur des marginalisés s'opposant aux élites politiques et militaires de Khartoum.
Un revirement qu'illustre l'apparition du kadamoul sur la tête de ses hommes. Autrefois, le béret rouge composait l'uniforme des FSR, non le turban du désert. « Hemetti n'avait pas hésité à refuser le kadamoul aux combattants, puis il l'a ensuite autorisé, relève Mohammed Torchin. Je pense qu'il souhaitait que cet élément identitaire serve de porte d'entrée pour attirer tous les groupes présents dans la région du Darfour et à travers le Sahel. À travers le kadamoul, l'objectif est de transmettre un message politique visant à créer une nouvelle alliance ou de parvenir à une compréhension commune malgré les divergences politiques. » Des observateurs soudanais vont jusqu'à qualifier9 la politique d'Hemetti de « République du kadamoul ». La réputation du chef de guerre a largement dépassé les frontières du Soudan, des mercenaires de différents pays de la région du Sahel comme le Niger ou le Tchad sont venus grossir les effectifs des FSR.
Du côté de l'armée, des figures de premier plan se sont montrées avec un kadamoul : Yasser Al-Atta, commandant en chef adjoint des forces armées soudanaises, et le général Shams Al-Din Kabbashi, chef d'état-major adjoint des FAS. Selon Hamid Hagar, général au sein des forces conjointes joint par Afrique XXI, il s'agit d'un message de « reconnaissance » envers les mouvements armés du Darfour qui se battent aux côtés des FAS depuis avril 2024 (principalement le Mouvement pour la justice et l'égalité et l'une des factions de l'Armée de libération du Soudan dirigée par Minni Minnawi).
L'armée soudanaise a accepté à contrecœur le kadamoul dans le cadre de son accord avec les forces conjointes. Elle s'était auparavant opposée aux mouvements de lutte armée qui le portaient et n'avait pas reconnu les besoins environnementaux et culturels des populations du désert.
Il justifie ce mea culpa, « compte tenu de la nécessité des services des forces conjointes et de l'urgence de l'évolution de la pensée des chefs militaires concernant la région et leur respect des habitants des zones frontalières du désert du Darfour ».
Sur les réseaux sociaux, des civils au Soudan et dans la diaspora se drapent également avec le kadamoul kaki militaire pour encourager les forces conjointes. À des milliers de kilomètres de son pays natal, Saddam, exilé en France, est un peu surpris par cette nouvelle mode, qu'il doute être une véritable ouverture culturelle. Il juge l'attitude de l'armée opportuniste :
Pendant vingt-quatre ans, l'État a détruit économiquement et socialement le Darfour. Et maintenant, les gens nous aiment parce que les leaders des forces conjointes sont des Zaghawas et qu'ils se sont battus contre les FSR. Ce que je comprends, c'est que si tu as de la force on te respecte, sinon, non.
Depuis sa boutique sur le terrain, Badr affirme que les mentalités autour de lui évoluent : « La population réalise que le kadamoul n'a pas de lien avec la criminalité, comme certains l'ont prétendu auparavant, mais qu'il s'agit bien d'un symbole culturel. Dieu merci, le peuple a fini par comprendre. » Aujourd'hui, il enroule fièrement le kadamoul autour de la tête de son fils.
1Abdu Mukhtar Musa, « Marginalization and ethnicization in the Sudan : how the elite failed to stabilize a diverse country », Contemporary Arab Affairs, 2010.
2« Port du pantalon par les femmes au Soudan : une répression aléatoire », AFP, 8 septembre 2009.
3Armelle Choplin, « Khartoum au défi de la paix, la capitale soudanaise entre violence urbaine et symbole de réconciliation », Grafigéo, 25 septembre 2009.
4Dabanga, « North Darfur sit-in achieves ban on motorcycles », 10 juillet 2020
5Clément Deshayes, « Contester la politique identitaire du régime soudanais », Cahiers d'études africaines, 2020.
6Comme le Festival de la diversité, qui s'est tenu au musée national du Soudan en 2021.
7Mada Al-Fatih, « « Kadmul »... À propos des habits et de la guerre au Soudan », 21 octobre 2024
8Merve Aydogan, « International Criminal Court reports war crimes, crimes against humanity committed in Sudan », Anadolu Agency, 20 janvier 2026.
9Joshua Craze et Raga Makawi, « The Republic of Kadamol, A Portrait of the Rapid Support Forces at War », Small Arms Survey, 2025.
13.02.2026 à 14:30
Lu et aimé par la rédaction. « Mohammed VI. Le Mystère » de Thierry Oberlé Par Jean-Pierre Séréni Comment fonctionnent le roi Mohammed VI et le royaume du Maroc ? À cette double question, le journaliste Thierry Oberlé, fort de sa longue expérience maghrébine, apporte dans son livre, qui n'est ni un pamphlet ni une hagiographie, une réponse fournie. Son enquête a pourtant été difficile dans un pays de « taiseux », où la parole est surveillée même vis-à-vis d'un journal français (…)
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Comment fonctionnent le roi Mohammed VI et le royaume du Maroc ? À cette double question, le journaliste Thierry Oberlé, fort de sa longue expérience maghrébine, apporte dans son livre, qui n'est ni un pamphlet ni une hagiographie, une réponse fournie. Son enquête a pourtant été difficile dans un pays de « taiseux », où la parole est surveillée même vis-à-vis d'un journal français conservateur comme Le Figaro, où Oberlé a longtemps travaillé.
La personnalité de Mohammed VI est peu connue. Souverain nomade, présent sur place à mi-temps, sinon au tiers du temps : ses absences — presque des disparitions — se comptent en mois. Il contrôle néanmoins de près son pays grâce à un système éprouvé venu de son enfance. À la différence de son père Hassan II qui renvoyait régulièrement ses collaborateurs — ce qui ne l'a pas empêché d'être trahi deux fois par ses lieutenants les plus proches, Oufkir et Dlimi, en charge de la répression la plus atroce —, il s'appuie avec constance depuis un quart de siècle sur ses camarades d'école. C'est avec eux qu'il a fait toute sa scolarité au Collège royal, une institution ad hoc créée en 1942 pour l'éducation de son père. On trouve, parmi ces vieux compagnons, les chevilles ouvrières du régime, un trio redoutable composé du financier Mounir Majidi, du stratège politique Fouad Ali El Himma et du sécuritaire Yassine Mansouri. Majidi est le moins connu, mais sans doute celui à qui Mohammed VI fait le plus confiance : il lui fait gagner de l'argent et a été l'artisan d'un petit miracle. Ainsi, le petit-fils d'un sultan pauvre intronisé en 1922 sous le protectorat est aujourd'hui à la tête d'une fortune considérable (plus de 5 milliards d'euros), et a figuré parmi les lauréats de Forbes, le journal étatsunien qui tient le palmarès des plus riches de la planète.
Au fil des ans, Mohammed VI a réussi à se sortir de crises politiques majeures comme les révolutions arabes de 2011, la montée de l'islamisme politique, la révolte du Rif, le terrorisme de l'organisation de l'État islamique ou le soulèvement plus récent de la jeunesse étudiante. Son succès diplomatique le plus éclatant aura été de rallier toutes les puissances occidentales à ses vues sur le Sahara occidental, un conflit vieux de plus d'un demi-siècle qui oppose la monarchie à son voisin algérien. Un succès paradoxal, car l'autonomie promise, censée gouverner toutes les provinces, n'a pas, en 30 ans, connu le moindre début de définition, et c'est un projet vide qui a rallié les grandes chancelleries.
Si les affaires royales vont bien, celles du royaume sont toutefois moins brillantes. Trois obstacles majeurs se dressent devant la transformation du Maroc en un pays émergent : le réchauffement climatique entraîne une sécheresse chronique qui détruit les campagnes marocaines où vit la moitié de la population ; la corruption généralisée, chez les fonctionnaires comme chez les nantis, accompagne la vie quotidienne des habitants et les désespère ; enfin, la drogue, qui, si elle fait vivre le Rif, une province déshéritée et rebelle, alimente en haschich l'Europe et en premier lieu la France — un sujet dont les autorités de l'Hexagone, sans doute intimidées, ne disent mot. La maladie du roi, tout aussi mystérieuse que le reste, ouvre la voie à une succession peut-être prochaine. Son fils, Moulay Hassan, fait son apprentissage royal sans mot dire. On le sait proche de sa mère, divorcée du roi et malmenée par le Palais. Empruntera-t-il la voie suivie par son père ? On peut s'interroger.
Mohammed VI. Le Mystère
Thierry Oberlé
Flammarion, 2026
330 pages 22 €
RD Congo. L'occupation du M23, un an après. « Un mélange d'horreur et d'organisation, de terreur muette et de brutalité », Colette Braeckman, 9 février 2026
Témoignage Colette Braeckman, ancienne reporter au quotidien belge Le Soir et membre du comité éditorial d'Afrique XXI, était à Goma au lendemain de la prise de la ville par le M23. Un an après, elle témoigne ici de ce qu'elle a vu, et ouvre ainsi notre série spéciale consacrée à l'occupation du Kivu par le groupe armé.
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