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Acrimed | Action Critique Médias
 
Observatoire critique des médias né du mouvement social de 1995

▸ Les 10 dernières parutions

02.04.2026 à 15:27

Racisme contre les nouveaux maires : Franceinfo change de sujet

Pauline Perrenot

Texte intégral (2154 mots)

Effet de cadrage, pouvoir de nuisance.

Que peut-on attendre d'un plateau de Franceinfo réunissant les quatre journalistes Agathe Lambret, Renaud Dély, Alix Bouilhaguet et Étienne Girard ? Le 31 mars dans l'émission « Les informés du matin », le bandeau semblait à première vue très clair : « Le maire de Saint-Denis victime d'attaques racistes ». Un agenda salutaire compte tenu de la déferlante raciste qui, bien au-delà des médias Bolloré, s'abat contre plusieurs nouveaux maires de communes notamment franciliennes comme Bally Bagayoko (Saint-Denis), Aly Diouara (La Courneuve) ou Demba Traoré (Le Blanc-Mesnil) et, par extension, contre les habitants racisés des quartiers populaires. Sauf qu'on le comprend très vite, ce sujet n'est pas auto-suffisant, ni même ce dont semblent vouloir réellement parler les « informés ». La présentatrice Agathe Lambret synthétise le cadrage d'entrée de jeu :

Agathe Lambret : Pourquoi le maire de Saint-Denis est-il la cible d'attaques racistes et pourquoi LFI investit le champ identitaire avec son concept de « nouvelle France » ?

Ici,« l'effet de cadrage » donne instantanément la mesure de son pouvoir de nuisance : la problématique est suffisamment mal posée pour que tout le plateau dérive et s'enlise, lentement mais sûrement. D'une part, en mettant strictement sur le même plan des attaques racistes et le concept de « nouvelle France » développé et promu par les responsables LFI. D'autre part, en réduisant ce concept à la célébration d'une « nouvelle France racisée » – ainsi que le soutiendront frauduleusement Agathe Lambret et Renaud Dély à plusieurs reprises [1] – et en assimilant la volonté de faire des discriminations raciales un sujet politique de premier plan à un discours « identitaire », comparé de surcroît au corpus doctrinal des courants politiques réactionnaires et, singulièrement, de l'extrême droite.

Pour qui n'avait pas compris le projet de l'émission, Renaud Dély paraphrase sa consœur et monte d'un cran :

Renaud Dély : Alors pourquoi [Bally Bagayoko] est-il d'abord la cible de ces attaques racistes ? Est-ce qu'il y a eu comme un déclic, une libération de la parole raciste avec son élection, est-ce qu'en ce sens il est d'ailleurs un symbole de ce climat ce nouveau maire de Saint-Denis ? Et d'autre part, pourquoi est-ce que la direction de La France insoumise et plus précisément Jean-Luc Mélenchon semble, lui, recourir aussi à un vocabulaire visant à racialiser le débat politique, au risque donc d'ailleurs de susciter aussi ces réactions racistes qu'on a […] entendues ces derniers jours en réaction ?

De là à rendre Jean-Luc Mélenchon responsable des propos racistes, il n'y a qu'un pas… que Renaud Dély franchit allègrement. « Jean-Luc Mélenchon, en investissant ce terrain [identitaire], joue avec le feu ou met de l'huile sur le feu », insiste plus tard l'éditocrate, avant d'en appeler doctement à « distinguer le feu et l'huile », c'est-à-dire d'une part « le feu raciste » et, d'autre part, « l'huile » supposément « identitaire » que LFI déverserait par bidons entiers sur la société et le débat public. Une précaution d'usage sur un plateau qui, de toute évidence, s'inquiète bien davantage de « l'huile » que du « feu ». La preuve ? Les toutologues ont consacré :

- environ 5 minutes à commenter – parfois de (très) loin – l'avalanche de racisme à l'encontre des nouveaux maires ;

- environ 8 minutes et 30 secondes à divaguer sur le concept (mal compris) de « nouvelle France », à étriller le projet politique (déformé) et les stratégies (fantasmées) de La France insoumise, sans oublier de cultiver un affrontement (factice) entre Jean-Luc Mélenchon et Bally Bagayoko.

Ainsi Renaud Dély insiste-t-il à plusieurs reprises sur le fait que Bally Bagayoko « récuse ce terme de "racisé" qui est utilisé en particulier par Jean-Luc Mélenchon lorsqu'il défend sa "nouvelle France", lui se dit plutôt un Français "héritier de l'immigration" », avant de reprocher à Jean-Luc Mélenchon d'« instrumentaliser y compris des élus insoumis qui eux récusent ces termes ». Sans doute le grand penseur croit-il ici tenir son « eurêka ! », sans avoir bien l'air de se rendre compte qu'au-delà de choix sémantiques différenciés, une ligne politique commune est défendue sur le fond.

« Les Insoumis, ils ont flatté les discriminations et les relents identitaires »

Après avoir donc soigneusement laissé de côté le sujet principal – le racisme en roue libre –, les commentateurs se raccrochent avec une spontanéité déconcertante au prêt-à-penser médiatique : c'est le temps des divagations autour du concept de « nouvelle France ». L'inénarrable Alix Bouilhaguet s'y colle la première. Et contre toute attente, ça commence plutôt « bien »… ou en tout cas moins mal qu'on l'attendait : cette dernière évoque en effet « une France […] on peut dire plus jeune, plus populaire, plus urbaine, qui est issue de la diversité, qui est donc plus métissée », avant de souligner : « Ça, c'est pour ceux qui portent ce combat et notamment La France insoumise. » Las… Apparemment dotée d'une lucidité hors-norme lui permettant de lire dans les entrailles insoumises, la journaliste politique reprend immédiatement le dessus et prétend dévoiler la véritable signification de cette ligne politique :

Alix Bouilhaguet : Après, on peut voir les choses d'une autre manière : on peut aussi se dire que ce sont deux France qui s'opposent. En clair, la France des blancs contre la France des diversités. Dire qu'il y a une « nouvelle France », c'est dire qu'il y a une « ancienne France » qui serait à mettre finalement à la poubelle et on est plus dans une lecture communautariste des choses. On n'est pas dans le vivre ensemble, on n'est plus dans le vivre ensemble, et finalement, la couleur de peau fracture l'unité nationale, et ça effectivement, ça pose un problème.

Une interprétation qui ne repose sur aucun élément concret mais à laquelle se rattache l'ensemble du plateau par la suite, comme en témoigne d'ailleurs la relance d'Agathe Lambret : « En tout cas, Jean-Luc Mélenchon a investi le champ identitaire qui était plutôt délaissé par la gauche et occupé surtout à droite et à l'extrême droite. »

Quiconque a écouté ou lu ne serait-ce qu'un semblant des développements de responsables insoumis à propos de la « nouvelle France » sait que l'exégèse qu'en propose Franceinfo est faussée. Sans réclamer aux « informés » de longues lectures, une formation accélérée aurait pu consister à parcourir la note synthétique publiée la veille de l'émission sur le blog de Jean-Luc Mélenchon sous un titre apparemment encore trop abscons pour retenir leur attention : « Qu'est-ce que la nouvelle France ? » (30/03). Mais on le sait : les fast-thinkers ont la science infuse. Cette note mentionne-t-elle « d'importantes mutations sociologiques, économiques et même anthropologiques » et esquisse-t-elle différents « groupes sociaux émergents, en pleine dynamique et particulièrement visés par le système économique et politique » ? L'éditocratie n'en retient qu'un seul et accuse du même coup LFI d'« obsession identitaire ». Qui est obsédé ?

Auto-intoxiqué par son propre commentaire, ses raccourcis permanents et ses idées reçues – lesquelles sont assises sur le prêt-à-penser de « la quête des quartiers » durablement installé par des années de matraquage –, le plateau ne cesse ainsi de dériver :

Alix Bouilhaguet : Il n'y a pas plus clivant que ce concept dans la bouche de Jean-Luc Mélenchon parce qu'en fait, il faut le traduire quand même comme grosso modo une France racisée versus une France raciste. Enfin… je caricature un peu mais c'est les deux France qu'il veut quand même opposer. Alors naturellement, on peut dire que dans cette stratégie de La France insoumise, il y a une volonté de dénoncer un racisme décomplexé, il y a une volonté de politiser les discriminations pour finalement mettre le doigt dessus. Après, on peut aussi dire le contraire ! On peut aussi dire que ce grand remplacement, ça veut bien dire qu'il y a une forme de revanche à prendre, de revanche sur les gens qu'on doit remplacer et c'est pour ça que certains peuvent dire : bah voilà, ils ont fait preuve de clientélisme électoral, les Insoumis, ils ont flatté les discriminations et les relents identitaires pour pouvoir effectivement étendre leur mainmise.

L'incarnation du n'importe quoi tient lieu de « journalisme ». Le reste est en effet du même tonneau, témoignant des plus spectaculaires renversements dont est capable, 24h/24, le commentariat ordinaire. Florilège :

Résumons :

- Quand un plateau de Franceinfo prétend rendre compte des attaques racistes subies par le maire de Saint-Denis, les journalistes évacuent le sujet au profit d'un autre – « Est-ce qu'il est dangereux ce concept de "nouvelle France", […] a minima clivant ? » (Agathe Lambret) – et sur la base de cette inversion victime/coupable, en font le « problème » n°1.

- Une fois installé, le commentaire sur le concept de « nouvelle France » peut être déformé (à l'unisson) par quatre journalistes « respectables », lesquels communient dans la désinformation et décrètent qu'il en va là d'une « stratégie identitaire ». Les questions de la représentativité ethno-sociale des élus et des discriminations raciales, notamment, sont passées par pertes et profits, interprétées comme autant d'éléments à charge contre LFI.

- Sur la base de ces interprétations frauduleuses, les journalistes peuvent ressortir le prêt-à-penser des « extrêmes qui se valent », en réussissant le tour de force de dresser une équivalence entre la « nouvelle France » et le « grand remplacement » [2] – un fantasme raciste et complotiste légitimé par les grands médias –, c'est-à-dire à banaliser l'extrême droite dans un sujet supposément consacré au racisme qu'elle déverse à torrent continu contre des élus noirs et arabes. Terminus de ce grand voyage accéléré au pays des éditocrates ? « Jean-Luc Mélenchon sert en fait l'extrême droite ». Dixit Renaud Dély.

Pauline Perrenot


[1] Si l'on trouve l'expression de « nouvelle France racisée » dans un tweet de Jean-Luc Mélenchon (X, 4/10/2024), c'est aux côtés d'autres versants que recouvre précisément le concept de « nouvelle France », au rang desquels par exemple « la nouvelle France des femmes » ou encore « la nouvelle France des villes ».

[2] Ils s'appuient pour ce faire sur l'un de leurs procédés favoris, éprouvé très largement, à savoir sélectionner des bouts de déclarations de Jean-Luc Mélenchon pour soutenir qu'il fait lui-même ce rapprochement, alors que son propos, tenu lors d'un meeting à Toulouse le 22 janvier, visait précisément (et classiquement) à retourner le stigmate.

30.03.2026 à 17:10

Dans l'audiovisuel, un tapis rouge pour l'ambassadeur d'Israël

Pauline Perrenot

Texte intégral (3555 mots)

Au lendemain de l'agression israélo-américaine contre l'Iran, le 28 février 2026, l'ambassadeur d'Israël en France, Joshua Zarka, débute une intense tournée médiatique. Propagande à foison, invisibilisation des victimes, contradiction atone : on pensait avoir tout vu, tout entendu. C'était sans compter une séquence inédite, qui se répétera sur trois plateaux différents en dix jours…

Entre le 1er et le 11 mars 2026, l'ambassadeur d'Israël en France, Joshua Zarka, a cumulé 19 interviews dans l'audiovisuel. Alors qu'il est accusé de génocide devant la Cour internationale de justice et que son Premier ministre est sous mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, l'État d'Israël voit son ambassadeur défiler dans les médias français à une fréquence inégalée. Aucun de ses homologues ne bénéficie d'une telle caisse de résonance… ni d'une telle complicité médiatique. La complaisance des chefferies éditoriales, comme des journalistes les plus en vue, est vertigineuse.

Dix-neuf cocons de propagande

Le 1er mars, au lendemain de l'agression israélo-américaine contre l'Iran, le présentateur de Franceinfo, Renaud Blanc, revendique son « exclusivité » : « C'est la première fois qu'un représentant d'Israël prend la parole à l'international », lance-t-il aux auditeurs, avant de remercier son invité « d'avoir choisi » la radio de service public. S'ensuivent quinze longues minutes de propagande, racontées dans le détail par Arrêt sur images (7/03). « L'exclusivité » Franceinfo ne fut pas garantie très longtemps puisque l'ambassadeur a l'occasion de réitérer son laïus quelques heures plus tard sur BFM-TV, sans plus de contradiction. Joshua Zarka déplore-t-il lors de cette édition spéciale que le pouvoir iranien « [fasse] en sorte d'essayer de toucher le plus possible des civils pour qu'il y ait un coût humain à cette guerre » ? La répartie de la présentatrice est impitoyable : « Vous voulez dire qu'il n'y a pas d'objectif militaire dans les frappes iraniennes ? »

Le lendemain, 2 mars, Joshua Zarka est l'invité de la matinale de TF1, dont il quitte les studios pour rejoindre ceux de RTL : deuxième matinale… et nouvelle promenade de santé, ponctuée d'une seule timide interruption (en dix minutes) de la journaliste Céline Landreau. Cette dernière ne manque pas d'évoquer les « premiers décès de soldats américains » ni d'interroger l'ambassadeur quant au « bilan humain qui est déjà lourd », mais la journaliste fait ici référence aux dix victimes israéliennes : les centaines de civils iraniens et libanais tués, les écolières de Minab écrasées sous les bombes deux jours plus tôt n'auront pas droit à un seul mot. L'ambassadeur déclare-t-il à deux reprises que l'objectif d'Israël, « c'est [de] vivre en paix dans notre petit coin du Moyen-Orient et qu'on nous laisse tranquilles » ? Cela ne suscite chez la journaliste aucune relance. La veille sur BFM-TV, Joshua Zarka avait du reste éprouvé mot pour mot cet élément de langage [1], enrichi d'un commentaire du même calibre – « On veut […] que nos voisins, proches et lointains, cessent d'essayer de nous exterminer » –, sans déclencher le moindre holà en plateau, où, comme ailleurs, le génocide des Palestiniens relève à l'évidence de l'histoire ancienne… quand il n'est pas purement et simplement nié.

Le 3 mars, on retrouve Joshua Zarka sur CNews, où il s'était déjà rendu la veille, et (de nouveau) sur BFM-TV. Au cours de cette dernière interview de près de quinze minutes, Maxime Switek et Ulysse Gosset poseront 21 questions à l'ambassadeur d'Israël. Aucune ne mentionnera les victimes civiles des bombardements en Iran et au Liban [2]. En seulement deux jours, les 2 et 3 mars, on comptabilise déjà pas moins de sept apparitions sur six médias différents (TF1, RTL, CNews, LCI, BFM-TV, RMC). Ce n'était là qu'un début…

Le 4 mars, Joshua Zarka bénéficie d'un nouvel entretien sur Europe 1 ; le 5, dans la matinale de France 2 mais aussi sur Radio J et le 6, dans la matinale de Radio Classique, où le journaliste Marc Bourreau s'illustre lui aussi par son mordant – et sa défense à tout crin du droit international –, en particulier lorsque Joshua Zarka jure la main sur le cœur que le but d'Israël « n'est pas d'envahir des pays voisins […], malgré toutes les rumeurs que certains antisémites, qu'ils soient en France ou autres, aiment publier ; notre but n'est pas de prendre des territoires, d'agrandir notre territoire ». Alors qu'Israël envahit alors le Liban et accélère le processus d'annexion de la Palestine, tant à Gaza qu'en Cisjordanie occupée [3], la réaction du journaliste est là encore à couper le souffle : ce sera un silence radio… agrémenté d'un hochement de tête.

Le 7 mars, l'ambassadeur d'Israël poursuit sa tournée médiatique sur Franceinfo puis, pour la troisième fois en une semaine, sur CNews. Le 9, il est invité sur le plateau de France 24, mais aussi dans l'émission spéciale de France 2, « L'événement », présentée par Caroline Roux. Puis, quand il ne félicite pas les experts tout terrain sur X en relayant ici une outrance de Jean Quatremer (11/03), là une chronique de Sophia Aram sur France Inter qui se moque de « ceux qui réduisent les bombardements contre un régime islamique à une "offensive contre le droit international" » (10/03), ou encore une « très bonne analyse » d'Alain Bauer sur LCI (10/03), il continue son défilé sous les auspices des hauts gradés du journalisme.

Le 10 mars, il est ainsi convié une deuxième fois par Apolline de Malherbe, cette fois-ci dans le fauteuil le plus exposé de la matinale de RMC, diffusée simultanément sur BFM-TV, et le lendemain, Europe 1 le gratifie d'une seconde invitation dans ses studios. « Nous n'avons aucune dispute avec le Liban, rien, soutient Joshua Zarka face à Apolline de Malherbe. Nous n'avons pas de dispute territoriale, c'est un pays qui pourrait être un pays ami, nous avions même un accord de paix en 1983 ; la seule raison pour laquelle il y a ces hostilités, c'est le Hezbollah qui est dirigé par le Ha… par l'Iran. » Dans pareil cas, une journaliste refuserait de tenir le haut-parleur : elle rappellerait 2006, au moins, l'occupation du sud du Liban par l'armée israélienne pendant vingt-deux ans à partir de 1978, surtout, et, s'agissant de la période récente, se saisirait instantanément des innombrables ressources mises à disposition par les Nations unies (en général), la Finul (en particulier) et les ONG afin de contrecarrer ces éléments de langage [4]. Comment a donc réagi Apolline de Malherbe ? En posant la question suivante : « Pourquoi vous n'avez pas prévenu la France ? » CQFD.

Treize interviews sans aucune référence aux victimes civiles en Iran

Nous avons écouté la totalité de ces interviews. Comme on a commencé à l'entrevoir, le journalisme est aux abonnés absents à peu près partout. Aussi ces dispositifs ont-ils contribué à doper un récit médiatique aligné sur la propagande israélo-américaine, dont l'un des versants consiste à invisibiliser les crimes commis par ces deux États. Les médias dominants jouent ici brillamment leur partition : dans treize interviews sur dix-neuf, les journalistes aux commandes se sont dispensés, par exemple, de toute référence aux victimes civiles iraniennes.

Dans les six cas restants, la moisson n'est guère plus glorieuse. Sur Franceinfo, si Renaud Blanc évoque bien « 200 morts [et] 500 blessés », la question qui accompagne ce bilan se passe de commentaire : « Est-ce que vous avez un message, si je puis dire, aux Iraniens qui ont été durement frappés, […] à la population iranienne ? » Le 4 mars, la démarche du journaliste d'Europe 1 est sensiblement la même : passer les plats pour mieux blanchir les crimes. « On sait qu'il y a déjà des pertes civiles, avance le journaliste Charles Luylier. Est-ce qu'une réflexion est menée pour qu'elles soient aussi faibles que possible ? » L'occasion, pour l'ambassadeur, de disserter sur la capacité fort connue d'Israël à « cibl[er] seulement les institutions gouvernementales et bien sûr les institutions militaires » et à « minimiser au maximum les pertes civiles » sous les acquiescements du studio – alors que dans le cas d'espèce, l'un comme l'autre des propos étaient déjà démentis par les faits.

Sur France 2 cinq jours plus tard (9/03), c'est encore pire. Si la journaliste de France 24 Mariam Pirzadeh tente d'ouvrir le chapitre du bombardement américain de l'école de Minab, celui-ci est clos instantanément par Joshua Zarka… avec le renfort de la présentatrice Caroline Roux, qui relaie en prime la fake news (déjà débunkée) de Donald Trump :

- Mariam Pirzadeh : Si vous dites que vous vous coordonnez [avec les États-Unis], ça veut dire que vous avez des informations sur l'école de fillettes à Minab, il y a plus de 160 petites filles qui ont été… [coupée]

- Joshua Zarka : Ce n'était pas Israël.

- Mariam Pirzadeh : Ce n'était pas Israël, donc ça veut dire que c'est les Américains.

- Joshua Zarka : Ce n'était pas Israël. C'est tout.

- Mariam Pirzadeh : Quand vous vous êtes décidé d'attaquer… [coupée]

- Caroline Roux : Donald Trump a dit, juste, il a été interrogé sur cette question hier et il a dit : c'est les Iraniens.

Fin de l'histoire. Personne ne bronche. Personne n'y reviendra.

Cet entretien et celui de RMC (3/03) – au cours duquel Joshua Zarka évoque par deux fois « une erreur de frappe iranienne » sans être contredit – seront les deux seuls cas (sur dix-neuf) où des auditeurs et téléspectateurs entendront parler, pendant quelques secondes, du massacre de Minab. L'ambassadeur d'Israël a beau s'enorgueillir à longueur d'antenne d'une « coordination totale » (France 2, 9/03) entre les armées israélienne et américaine, les journalistes ne lui réclament aucun compte. Mention spéciale au chroniqueur de France Inter Pierre Haski qui, en toute fin d'interview lors de l'émission spéciale de France 2, fait part à l'ambassadeur « des informations qui nous parviennent tous les jours de la violence des colons en Cisjordanie, pendant que tout le monde a les yeux fixés sur l'Iran ». Sa question est donc « logiquement » la suivante :

Pierre Haski : Est-ce que ce qui se passe en Cisjordanie, et l'armée laisse faire visiblement, n'est pas totalement contre-productif du point de vue israélien ?

Sidérant.

Si les victimes civiles au Liban sont évoquées un peu plus fréquemment par les journalistes – dans huit entretiens sur dix-sept [5] –, elles sont la plupart du temps, elles aussi, mentionnées de manière périphérique, sans considération réelle, à l'exception d'Apolline de Malherbe (sur BFM-TV/RMC le 10 mars) et d'Achren Verdian (sur France 24 le 8 mars), les deux seules intervieweuses à insister davantage sur leur cas, à trois reprises. Pas de quoi contrebalancer l'imaginaire des « dommages collatéraux », néanmoins. Pourquoi ? Parce qu'il ne s'agit presque jamais d'avancer ces faits dans les termes et le cadre du droit international humanitaire, ce qui favorise in fine le récit dominant de « crimes sans criminels ». Ainsi les journalistes neutralisent-ils systématiquement leurs interviews en les dépouillant du fond, c'est-à-dire de tout rappel concret au génocide des Palestiniens et de toute référence solide au droit international, auxquels les journalistes préfèrent généralement des considérants inoffensifs du type : « Jusqu'où Israël est-il prêt à aller ? » ; ou ses variantes : « Jusqu'à quel objectif allez-vous continuer à frapper ? » (TF1) ; « Jusqu'où Israël va poursuivre ses opérations dans le pays ? » (France 24)

« Vous dites quoi à vos enfants qui vivent avec ces alertes en permanence ? »

Las… Non seulement le tapis rouge fut presque systématiquement de mise, mais pour couronner le tout, ce défilé a donné lieu à une séquence à notre connaissance inédite dans l'histoire de la télévision. « Bonsoir Joshua Zarka, merci d'être avec nous, l'accueille Maxime Switek sur BFM-TV (3/03). Je vous ai vu tout de suite regarder votre téléphone portable en arrivant dans ce studio. Pourquoi ? » L'ambassadeur évoque alors « une application qui sonne à chaque fois que des missiles tombent sur [ses] enfants ». Sic. Les journalistes l'écoutent attentivement, la compassion est de mise. Ils en feront tout autant lorsque son téléphone sonnera quelques secondes plus tard, comme leurs confrères et consœur sur Franceinfo et CNews, où l'épisode se répétera (en pire) le 7 mars. Trois séquences qui résument, à elles seules, les compassions sélectives et la hiérarchie raciste des vies humaines auxquelles se livrent, consciemment ou non, les commentateurs les plus en vue. Pour le croire, mieux vaut le voir :

La télévision française est obscène.

***

Début mars 2026, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA) recensait 21 283 enfants palestiniens massacrés par Israël à Gaza depuis octobre 2023. Selon l'Unicef (13/01), « plus de 100 enfants [y] ont été tués […] depuis le cessez-le-feu début octobre [2025] », soit « environ un enfant tué chaque jour ». L'ONG Save the children (6/09/2025) fait état de dizaines de milliers d'enfants blessés, souffrant d'un handicap permanent, portés disparus ou présumés ensevelis sous les décombres. Dans la nuit du 14 au 15 mars 2026, en voiture de retour de Naplouse, Mohamed et Othman, respectivement âgés de 5 et 6 ans, ont été assassinés avec leurs parents par l'armée israélienne [6], portant à 233 le nombre d'enfants palestiniens tués par Israël en Cisjordanie occupée entre le 7 octobre 2023 et le 15 mars 2026 [7]. Pour tous ceux-là, pour ceux du Liban et d'Iran, le temps des chaînes d'info ne s'est jamais suspendu. Et aucune alarme n'a retenti sur les plateaux de télévision.

Pauline Perrenot


[1] Qu'il répétera à l'envi au cours des interviews suivantes.

[2] Ulysse Gosset évoquera toutefois les réfugiés libanais.

[3] Lire le dernier reportage de Jean Stern, « Palestine. À Naplouse, "pour tenir, il ne faut plus penser au lendemain" », Orient XXI, 24/02 et « Dans la bande de Gaza, l'enfer de la "ligne jaune" », Le Monde, 6/03.

[4] En faisant valoir, par exemple, les violations quotidiennes du « cessez-le-feu » par l'État d'Israël depuis sa mise en place le 27 novembre 2024 ; les adresses répétées du représentant permanent du Liban auprès des Nations unies concernant les atteintes à la souveraineté du Liban, parmi lesquelles « la construction d'un mur [qui] aura pour effet de grignoter des terres libanaises d'une superficie estimée à 4 100 mètres carrés » (25/11/2025) ; mais aussi les alertes d'ONG libanaises et internationales concernant les (multiples) violations du droit international humanitaire par Israël, recensées succinctement dans une lettre ouverte aux autorités libanaises (Amnesty International, 27/02).

[5] Nous avons exclu du décompte les deux interviews du 1er mars puisque les bombardements israéliens n'avaient pas encore « (re)commencé » du point de vue de l'histoire… médiatique.

[7] Selon l'agrégateur de données du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, qui, au total, recensait 1 071 Palestiniens tués au 15 mars 2026.

29.03.2026 à 11:00

Notre action, notre critique, notre média (1996)

Acrimed

Le premier texte d'orientation d'Acrimed.

- Quelle association ? / ,
Texte intégral (767 mots)

Il y a 30 ans jour pour jour, le 29 mars 1996, l'Assemblée générale constitutive d'Acrimed adoptait un texte d'orientation – Notre action, notre critique, notre média –, premier jalon de notre réflexion et de notre activité, qui sera publié dans le Bulletin n°1 de l'association (octobre 1996), et que nous reproduisons ci-dessous.

Notre action, notre critique, notre média

Pourquoi une intervention démocratique sur le terrain des médias rend-elle nécessaire la constitution d'une nouvelle association alors que, multiforme et éclatée, cette intervention existe déjà - s'appuie sur des organisations tournées vers l'action, s'accomplit dans des réflexions tournées vers la critique et s'exprime à travers de nombreux médias ?

Pour répondre à cette question, il suffit, provisoirement, de dresser un constat de carence sur un point : l'absence d'une action démocratique à la hauteur des enjeux. Notre ambition devrait être de contribuer à combler cette carence, et, à cette fin, de rechercher et d'établir les convergences entre les acteurs (professionnels ou non) des médias, les usagers et les chercheurs concernés - entre tous ceux qui souvent remplissent à la fois cette triple fonction.

Voici, en quelques mots, ce que pourraient être notre action, notre critique, notre média.

Notre action

Constituer un réseau transversal, établissant des points de contact et de passage, entre les protagonistes de l'action démocratiques (et non un simple prolongement des syndicats de salariés, des associations de consommateurs ou des laboratoires de recherches) ;

Promouvoir, dans et hors du champ médiatique, une action coordonnée destinée à obtenir l'exercice d'une démocratie pluraliste et égalitaire, affranchie de la tutelle des pouvoirs et des discours dominants. Une action déployée dans plusieurs directions :

Une action directe et massive en direction des pouvoirs publics et médiatiques, qui en appelle à la mobilisation des citoyens chaque fois que leurs droits démocratiques, notamment en matière d'information, sont bafoués ;

Une action diffuse et concertée au sein même du champ médiatique, destinée à promouvoir une information démocratique des citoyens et une expression démocratique des protagonistes de la vie intellectuelle, artistique et politique, et particulièrement des acteurs du mouvement social ;

Une action en direction des professionnels, destinée non à redoubler leur action syndicale, mais à renforcer sa portée démocratique.

Notre critique

Déployer une réflexion qui cumule les acquis de l'expertise scientifique, de la réflexion professionnelle et de la contestation citoyenne, mais qui dépasse par des propositions critiques les limites du savoir d'expert réservé aux experts, de la compétence professionnelle consacrée à la défense professionnelle, de la protestation citoyenne murée dans la protestation ;

Se fonder sur une recherche approfondie, mais tournée (par ses méthodes, ses contenus et ses formes) vers une intervention critique qui permette de saisir comment les médias se transforment pour pouvoir transformer les médias. Une intervention répondant à quelques exigences :

Une réflexion qui permette non seulement de critiquer les effets des médias sur l'exercice de la démocratie, mais de déceler le potentiel de transformation des médias par l'exercice de la démocratie et de formuler des propositions de transformation démocratique des médias ;

Une réflexion permanente qui permette de soustraire le débat aux aléas de la conjoncture, mais dans le but de fournir des outils d'intervention et des propositions alternatives ;

Une réflexion ouverte et plurielle qui permette de métisser les savoirs critiques des chercheurs et ceux des acteurs qui tentent de dénouer et de déjouer les connivences entre les médias et les autres pouvoirs (économiques, politiques, intellectuels).

Notre média

Doter l'Association de tous les moyens d'expression et de communication correspondant à ses objectifs. Privilégier dans l'immédiat le bulletin d'information, de confrontation, de liaison.

27.03.2026 à 17:28

Les atteintes à la liberté de la presse en France (Ofalp)

Texte intégral (1869 mots)

Acrimed est membre de l'Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp). Nous relayons ici l'introduction de son premier rapport sur les atteintes à la liberté de la presse en France, qui porte sur l'année 2024. Le pdf du rapport complet est disponible ici.

L'Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp) est une association créée en 2023. Elle a été fondée par un collectif d'une vingtaine de personnes issues d'horizons géographiques et médiatiques variés, majoritairement journalistes et/ou représentantes d'organisations liées à la défense de la liberté de la presse.

Cet observatoire s'est donné pour mission de recenser, qualifier et rendre publiques les atteintes à la liberté de la presse en France de la manière la plus exhaustive possible, dans un rapport annuel. Ce rapport vise à proposer une lecture consolidée et détaillée de ces atteintes, fondée sur une méthodologie et un périmètre d'analyse spécifiques, dont la combinaison apporte un éclairage inédit, complémentaire des dispositifs existants. [1]

En objectivant les faits, l'Ofalp entend documenter méthodiquement le phénomène pour dépasser l'impression, partagée par ses fondateurs, d'une situation qui se détériore ces dernières années, avec une multiplication des atteintes. Être en mesure de les compter et les analyser pour en comprendre les mécanismes, afin d'agir collectivement pour défendre le droit d'informer et d'être informé dans un contexte démocratique fragilisé, voilà la mission que notre observatoire s'est donnée.

Journalistes et citoyen.nes main dans la main

Le collectif informel [2] qui a donné naissance à l'Ofalp a vu le jour en marge des Assises du journalisme de Tours, en avril 2023. Pendant 8 mois, une vingtaine de personnes, essentiellement journalistes, se sont réunies pour poser les bases de cet observatoire. [3]

À l'issue de cette période de gestation, le collectif s'est constitué en association loi 1901 en novembre 2023. Elle s'est dotée d'une gouvernance collégiale, composée de 5 coprésidents, et d'un conseil d'administration d'une vingtaine de membres. Les membres du conseil d'administration sont élus parmi les membres adhérents, constitués de trois collèges distincts : un collège journalistes, un collège citoyens non-journalistes et un collège personnes morales réunissant les organisations adhérentes (syndicats, associations, etc.). Fin 2025, l'Ofalp comptait près de 80 adhérents, dont une trentaine de membres activement impliqués dans la vie de l'Ofalp et le travail sur ce premier rapport.

Au-delà des inquiétudes, objectiver les faits

L'Ofalp est né de la nécessité de rendre compte des atteintes à la liberté de la presse, parce que nous avions le sentiment de les voir se multiplier ces dernières années, sous différentes formes :

• Rachats de médias par des millionnaires et milliardaires de l'information qui opèrent des coupes budgétaires drastiques et des changements de ligne éditoriale brutaux ;

• Défiance grandissante du public se traduisant par des violences verbales ou physiques à l'encontre des journalistes, sur le terrain et sur les réseaux sociaux ;

• Refus d'interviews ou de communications de documents publics ou d'intérêt général de la part d'administrations ou de représentants de l'État ;

• Nouvelles formes de menaces à la liberté d'informer, notamment par des procédures-bâillons (tentatives de violation du secret des sources, contournement du régime procédural applicable au droit de la presse, notamment via le recours aux tribunaux de commerce ou aux procédures sur requêtes, poursuites judiciaires disproportionnées ou avortées…) ;

• Nombreux cas de violences policières en direction des journalistes (en particulier durant le mouvement des Gilets jaunes et la mobilisation contre la réforme du système de retraite) ;

• Réduction des espaces dédiés à l'investigation dans les médias publics et privés ;

• Restrictions budgétaires et attaques répétées contre les médias de l'audiovisuel public ;

• Opérations d'influence, de trolling ou de déstabilisation via l'usage de fake news ou de deep fakes, facilitées par l'arrivée de l'IA…

Le journalisme semble donc attaqué de toutes parts, sur les fronts financier, judiciaire, éditorial… Au point que l'on peine à définir quelle est l'urgence et comment faire barrage, comment reconstruire des digues là où l'eau monte le plus vite.

Résultat : des journalistes qui s'épuisent ou perdent parfois le sens de ce qu'ils font ; et un sentiment – de plus en plus partagé au sein de la profession, mais aussi d'une partie du public –, d'inquiétude, de frustration et de grand découragement.

Un recensement jamais réalisé en France de cette manière

Pour sortir de la sidération et reprendre la main, l'Ofalp s'est donc donné pour mission de documenter et comptabiliser les atteintes à la liberté de la presse à travers un travail d'analyse annuelle à partir des données recensées de façon systématique (voir méthodologie détaillée en Annexe 3 p. 57).

En plus de ce travail, l'Observatoire ambitionne de mener à terme des analyses thématiques ponctuelles. Objectif : s'emparer de phénomènes difficiles à saisir par le biais de données quantitatives, mais tout aussi délétères pour la qualité et la liberté de l'information, comme le mouvement d'hyper-concentration des médias, les mécanismes d'autocensure ou l'impact de la précarisation de la profession sur la qualité et la diversité de l'information produite.

En 2025, l'Observatoire a entamé pour la première fois son travail de recensement annuel, dont l'analyse doit produire chaque année une sorte de « photographie » de l'état de la liberté de la presse en France. Au fil des rapports, l'Ofalp comparera bien sûr l'évolution - qualitative et quantitative – des données relevées, et les principaux enseignements de cette analyse seront présentés chaque année.

Dans le présent rapport, vous allez découvrir les atteintes recensées pour l'année 2024. L'Ofalp s'y intéresse tout particulièrement à travers le prisme de quatre grands indicateurs :

• Leur nature : procédure-bâillons, entraves d'accès à des documents administratifs ou à des lieux, intimidations verbales ou menaces de recours par lettre d'avocats, campagne de harcèlement sur les réseaux sociaux, agression au cours d'une manifestation, vol ou casse de matériel… L'Ofalp étudie les atteintes dans toute leur diversité, y compris les plus silencieuses ou invisibles (comme les refus d'accréditation, refus d'accès à des lieux ou à des documents administratifs).

• Leurs auteurs : sont-ils des représentants de l'État, et si oui, à quel échelon (local ou national, élus ou non, parlementaires, membres du gouvernement…) ? Sont-ils affiliés à des organisations politiques, et si oui de quelle obédience ? Sont-ils issus du secteur privé ? Dans quelle mesure ces atteintes viennent-elles aussi des citoyens ?

• Le contexte des atteintes et le profil des victimes présumées : les journalistes pigistes, qui travaillent de façon indépendante pour différents médias, sont-ils plus susceptibles d'être visés par certaines attaques que les salariés en poste au sein d'une rédaction ? Les victimes sont-elles plus souvent des hommes ou des femmes ? Y a-t-il des thématiques plus « à risque » que d'autres ?

• Les conséquences des atteintes recensées : la production de l'information a-t-elle été perturbée ou empêchée ? L'intégrité physique des journalistes a-t-elle été compromise ? Ont-ils eu à souffrir des conséquences psychologiques ou de dégâts matériels ? La protection des sources a-t-elle été mise à mal ?

Ce premier rapport porte sur les atteintes à la liberté de la presse ayant eu lieu entre le 1er janvier et le 31 décembre 2024 sur le sol français. Pour mener à bien ce travail, l'Ofalp a construit une méthodologie rigoureuse (voir Annexe 3 p. 57). Pour une lecture fine du phénomène, l'Observatoire a établi sa propre nomenclature. Les atteintes sont réparties en 5 grandes catégories, puis en 19 sous-catégories (version détaillée p. 8).

Le rapport complet :

[1] Depuis 2020, le projet « Media Freedom Rapid Response » (MFRR) via sa carte européenne des atteintes (Mapping Media Freedom) recense de nombreux cas partout en Europe, dont en France. Quant à Reporters sans frontières, l'ONG établit chaque année un classement mondial de la liberté de la presse, et produit une carte recensant les journalistes tués, détenus, otages ou disparus dans le monde. Dans les deux cas, le périmètre et la granularité en termes de catégories d'atteintes sont différents de ceux de l'Ofalp.

[3] À noter que le collectif « Informer n'est pas un délit » avait en tête depuis plusieurs années de recenser les atteintes à la liberté de la presse en France ; et qu'un chantier d'observatoire régional de ces atteintes avait également été ouvert en Bretagne en 2020, à l'initiative de journalistes de Splann ! notamment.

25.03.2026 à 11:31

« Nous, journalistes pigistes et de médias indépendants, nous nous désolidarisons de la couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient »

Texte intégral (1058 mots)

Une soixantaine de journalistes ont publié une tribune pour se « désolidariser de la couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient ». Nous la relayons ici. (Acrimed)

Nous sommes journalistes, reporters, photojournalistes pigistes et de médias indépendants, exerçant en France et à l'international. Depuis les attaques conjointes lancées par les États-Unis et Israël sur l'Iran, ainsi que la guerre enclenchée au Liban depuis le 2 mars, nous assistons, indignés, à une couverture médiatique défaillante, lacunaire, déséquilibrée et, trop souvent, complaisante envers certains récits officiels. Une défaillance qui ne date pas d'hier et qui s'inscrit dans une longue histoire de conflits perpétuels, notamment au Liban Sud, dans les territoires palestiniens occupés et à Gaza, où le traitement médiatique reste systématiquement le même : simpliste, orienté et répétitif, donnant l'impression d'un “nouveau” conflit à chaque escalade alors qu'il s'agit en réalité d'une continuité tragique ignorée ou minimisée.

Nous demandons qu'à une guerre asymétrique ne soit pas apposé un traitement médiatique asymétrique.

Sans essentialiser l'ensemble des médias, force est de constater que trop de journaux, de magazines, de chaînes de télévision et de radios produisent une lecture partielle de cette actualité pourtant majeure, aux conséquences humaines, politiques et géopolitiques considérables.

Nous ne comprenons pas les choix éditoriaux concernant les invité·es convié·es à commenter ces événements. Trop souvent, les plateaux sont occupés par des intervenant·es insuffisamment qualifié·es pour analyser des situations d'une telle complexité. Couvrir ces conflits exige pourtant une connaissance fine du terrain, une maîtrise des contextes historiques et une capacité à mobiliser des analyses géopolitiques rigoureuses.

Nous dénonçons également un manque criant de pluralisme. Les prises de parole de représentants israéliens sont fréquentes, parfois hégémoniques, alors même que le chef du gouvernement fait l'objet d'un mandat d'arrêt international. Dans le même temps, les représentants politiques des autres parties impliquées sont marginalisés, disqualifiés ou absents des grands espaces de débat. Cette asymétrie dans l'accès à la parole contribue à orienter la perception du public et à appauvrir la compréhension du conflit.

Nous condamnons fermement les commentaires de plateau qui, sous couvert d'analyse, relèvent trop souvent de prises de position approximatives ou idéologiques. Ils participent à une déshumanisation des victimes, réduisant les morts iraniens, libanais et palestiniens à des données chiffrées, déconnectées de toute réalité humaine, sociale et historique.

Nous souhaitons également attirer l'attention sur les usages sémantiques profondément différenciés selon les parties concernées. Là où certains « meurent », d'autres sont « tués », voire « assassinés ». Là où certaines opérations sont présentées comme des « frappes préventives », d'autres sont immédiatement qualifiées d'« attaques ». Ces choix lexicaux ne sont pas neutres : ils hiérarchisent implicitement les vies et orientent la lecture morale des événements.

De la même manière, le recours au terme « évacuation » pour désigner des déplacements massifs de populations civiles mérite d'être interrogé. Lorsqu'ils sont contraints, organisés sous la menace ou dans un contexte de bombardements, ces déplacements relèvent, en droit international humanitaire, de transferts forcés, voire de déportations. L'article 49 de la Quatrième Convention de Genève interdit explicitement « les transferts forcés individuels ou massifs, ainsi que les déportations de personnes protégées hors du territoire occupé », sauf impératif absolu de sécurité, une exception strictement encadrée et dont l'interprétation ne saurait être extensible à des politiques de déplacement généralisé.

Nous nous indignons de voir certaines informations émanant des autorités américaines ou israéliennes reprises sans distance critique, parfois en temps réel, tandis que des faits documentés concernant des violations du droit international imputables à ces mêmes acteurs sont systématiquement relativisés, minimisés ou entourés de doutes excessifs. Cette asymétrie dans le traitement de la preuve fragilise la crédibilité du travail journalistique.

Nous sommes également préoccupés par la multiplication de chroniqueurs et chroniqueuses présents non pas pour établir des faits, mais pour exprimer des positions idéologiques. Ce glissement brouille la frontière entre information et opinion, au risque de transformer certains espaces médiatiques en chambres d'écho ou en instruments de légitimation politique.

En ce sens, nous appelons nos consœurs et confrères exerçant dans les rédactions télévisées, radiophoniques et de presse écrite à large audience à se montrer à la hauteur de leurs responsabilités. Leur engagement est encadré par des principes clairs, notamment ceux énoncés dans la charte de Munich : recherche de la vérité, vérification des faits, indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques, refus de la manipulation.

Nous les appelons à sortir de l'écueil de l'autocensure, qu'elle soit imposée, intériorisée ou structurelle, qui conduit trop souvent à tordre, simplifier ou édulcorer l'information. En agissant ainsi, c'est le droit fondamental des citoyennes et des citoyens à une information libre, complète et honnête qui est compromis.

Informer, ce n'est pas relayer. Informer, ce n'est pas hiérarchiser les vies. Informer, ce n'est pas choisir ses mots au service d'un récit dominant.

Informer, c'est donner à comprendre, avec rigueur, honnêteté et courage.

Aujourd'hui plus que jamais, face à des conflits d'une gravité extrême, notre responsabilité collective est engagée.

La liste complète des signataires est consultable ici.

18.03.2026 à 11:45

Municipales : face aux résultats de LFI, l'éditocratie tétanisée

Jérémie Younes

Texte intégral (1884 mots)

Les résultats du premier tour des élections municipales ont surpris la plupart des éditorialistes de plateaux, qui n'ont pas su cacher leur dépit et leur inquiétude face à l'écart entre le prêt-à-penser qui leur sert d'analyse… et la réalité électorale. Meilleur du pire.

Dimanche 15 mars 2026, premier tour des élections municipales. Les chaînes d'info sont toutes en édition spéciale, ce qui consiste pour elles à organiser les mêmes bavardages que le reste de l'année, mais cette fois interrompus par des annonces de résultats et des correspondants qui ânonnent des banalités en duplex depuis les QG de campagne.

À 20h, la trêve électorale est levée. Comme souvent, priorité au RN : duplex à Toulon, duplex à Perpignan, diffusion du discours de Jordan Bardella : Samuel Gontier relève que sur 25 minutes d'émission spéciale de France 2, Léa Salamé et Laurent Delahousse réussissent l'exploit d'en consacrer 15 à l'extrême droite. Mais très vite, un « bruit » gagne les plateaux : dans les grandes villes, les scores de LFI ne sont pas si mauvais que les éditorialistes les avaient anticipés (et espérés).

C'est le drame : « LFI est beaucoup plus fort, vous l'avez dit, donc les campagnes de diabolisation inversée ont une efficacité très très relative, pour ne pas dire relativement nulle », observe un rien circonspect Mathieu Bock-Côté sur CNews (15/03). Son camarade Franz-Olivier Giesbert lui emboîte le pas : « Pour l'instant il y a un vainqueur quand même assez clair […], c'est LFI, hélas. Hélas parce que quand on pense que c'est David Guiraud qui risque de devenir maire de Roubaix […], c'est absolument affligeant du point de vue français, quand on aime ce pays. C'est-à-dire un élu de la haine, du racisme, de l'antisémitisme, parce que ce sont ses spécialités… avec derrière évidemment beaucoup de violence. » Sur France 2 (15/03), Benjamin Duhamel s'étonne également d'« une forme de dissonance [avec] le débat public à l'échelle nationale ». Aussi en profite-t-il pour refaire le film (médiatique) en évoquant « les polémiques sur la mort de Quentin Deranque » ou encore « les soupçons d'antisémitisme après les propos tenus par Jean-Luc Mélenchon »… avant de conclure : « Tout cela n'a pas empêché les électeurs de mettre un bulletin insoumis dans l'urne. » Ce n'est pourtant pas faute d'y avoir mis du cœur

L'ambiance n'est pas bien différente sur Franceinfo, où Gilles Bornstein ne parvient pas à cacher sa panique (15/03) : « Si à Lille il y a une alliance entre les Insoumis et les Verts au profit de la liste de la candidate insoumise, et bien les Insoumis peuvent prétendre à la mairie de Lille dimanche soir, ce qui serait un cataclysme. » Non pas une « surprise » ou un « coup de théâtre » : un « cataclysme ». Rien de tel ne sera prononcé par le présentateur s'agissant des mairies remportées au premier tour par le RN. Du reste, sur Franceinfo, le prêt-à-penser (raciste) qui tient lieu d'analyse est le même qu'ailleurs. C'est « l'expert » sondagier Brice Teinturier qui s'y colle : « Il est plus que probable que La France insoumise ait réussi son pari de mobiliser les catégories abstentionnistes, notamment les jeunes et notamment les quartiers populaires où il y a aussi une forte concentration de personnes issues de l'immigration maghrébine. […] Les municipales sont un petit test de vérification de la pertinence de cette stratégie, qu'on a appelée "stratégie Gaza" à d'autres moments… » Face à lui, l'invité Louis Boyard (LFI) s'offusque de cette curieuse expression, « stratégie Gaza ». Myriam Encaoua intervient : « C'est une analyse d'expert qui tend à montrer que vous êtes en dynamique. » Tout va bien : nous insultons vos électeurs, entretenons la logorrhée raciste, mais le commentaire vise à signifier que votre stratégie est efficace : parole d'expert !

Sur LCI, après quelques heures de plateau, Isabelle Saporta joue la même partition (15/03) : « C'est la nouvelle France contre la France blanche. La partition idéologique elle est là Jean-Michel [Aphatie], on ne va pas faire semblant de ne pas voir, c'est la nouvelle France contre la France blanche. Donc, ce qui s'installe là c'est, excusez-moi, le débat de la présidentielle à venir. » Par un petit glissement sémantique, la « partition idéologique » de Saporta est donc devenue… une partition ethnique. Une analyse qui plaît beaucoup à la chaîne concurrente CNews, qui la remobilise le lendemain (16/03) : « Je citerai une chroniqueuse de gauche [sic] hier sur une chaîne concurrente : c'est la nouvelle France contre la France des blancs ! Sans aller aussi loin qu'elle, ose Erik Tegnér (Frontières), je trouve cette remarque intéressante […]. Saint-Denis, c'est la ville qui est racontée par Jérôme Fourquet comme celle qui à la base était un bastion ouvrier, communiste, et qui aujourd'hui est devenue un bastion migratoire. »

Sur Europe 1, Vincent Trémolet de Villers paraphrase lui aussi le gloubi-boulga fourquettiste qu'il apprécie tant : « La gauche des villes et la droite des champs […]. Avec [Mélenchon] ce n'est pas la politique à l'état gazeux mais le radicalisme à l'état Gaza. Un mélange d'équivoque antisémite, de dialectique victimaire pour agréger la jeunesse urbaine diplômée et les électeurs français musulmans des périphéries. » Le directeur de la rédaction du Figaro, qui voit cette élection comme un « test grandeur nature de l'efficacité [du] plan diabolique [de Mélenchon] », n'est pas le seul à placer « Gaza » dans le bingo. Sur CNews (16/03), les éditorialistes des magazines d'extrême droite égrainent ainsi les villes qui risquent de passer (ou de rester) à gauche. Toulouse ? Jules Torres (Valeurs Actuelles) reproche à « Monsieur Piquemal » de « ne pas être un tendre », d'avoir « fait beaucoup campagne sur Gaza », de s'être « rendu sur une flottille à plusieurs reprises » et s'alarme en conséquence : « Voilà aujourd'hui la racialisation, le côté communautariste qu'on va retrouver dans la quatrième ville de France ! » Erik Tegnér (Frontières) parle quant à lui d'une ville de « punks à chien » et « d'antifas ». Lyon ? Rodolphe Cart désespère des résultats où à l'instar d'autres grands centres urbains « surperforme le vote on va dire islamo-gauchiste, ou alors le vote antifasciste complétement assumé ».

Bref, les éditorialistes n'auront pas attendu très longtemps pour reprendre l'intense campagne de dénigrement de LFI, menée avec une intensité accrue ces dernières semaines [1].

Sur X, les habitués du crachoir en rajoutent une couche. Le journaliste de Libération Jean Quatremer : « La stratégie de Mélenchon, qui a tout misé sur Gaza, des provocations antisémites et la brutalisation politique (soutien aux milices d'extrême gauche), n'est gagnante que dans les banlieues populaires (à l'exception de Toulouse) et une partie de la jeunesse radicalisée. Ailleurs, c'est non seulement un échec, mais parfois une déroute. » Le journaliste de L'Express Jean-Dominique Merchet : « LFI est une organisation politique dangereuse pour notre pays. Il faut lui faire barrage : c'est la priorité absolue au vu de ses positions radicales (racialisme, islamo-gauchisme, soutien à la Jeune Garde, etc.) » Nicolas Bouzou, commentant Toulouse : « En s'alliant avec un parti aux idées antisémites, racialistes et antidémocratiques, pour battre une personnalité de centre-droit, le Parti Socialiste se couvre de honte. Un crachat au visage de Blum, Jaurès, Mendes France. Les Français finiront par se réveiller. » Ou Brice Couturier : « Et ça vous étonne, que l'antisémitisme soit électoralement payant dans nos pays ? Car idem en Espagne, en Grande-Bretagne... et pour les mêmes raisons : présence islamiste croissante et haine d'Israël prêchée à la jeunesse universitaire woke... »

« Présence islamiste », « haine d'Israël », « wokisme » : les éditorialistes se sont construits un prêt-à-penser qui tient en peu de mots. Céline Pina décide de les jeter tous ensemble dans un même tweet : « LFI rassemble aujourd'hui tous les marqueurs de l'extrémisme : utilisation de l'antisémitisme comme outil de mobilisation, légitimation de la violence politique, création d'une milice violente, diabolisation de l'adversaire, discours de haine, justification d'agressions et de meurtre au nom de la cause (affaire Quentin Deranque). […] LFI est aujourd'hui le seul représentant signifiant de l'existence d'une forme de fascisme en France. » Franz-Olivier Giesbert, sur CNews, parachève le chef d'œuvre : « On voit bien que la stratégie aujourd'hui c'est l'antifascisme, et donc le fascisme, parce que y'a un fascisme aujourd'hui et il est d'extrême gauche, et il revient par l'antifascisme… »

***

Focalisés sur la « percée » (réelle) de LFI, les éditorialistes et les journalistes politiques n'ont pas versé d'aussi chaudes larmes pour rendre compte des résultats importants du RN et de ses alliés, en tête dans des dizaines de communes. Partout, le commentaire façonne LFI comme un parti « à part », « anormal », « pas comme les autres »… et le traite en conséquence. Le résultat de la double dynamique diabolisation de la gauche / normalisation du RN – que nous documentons depuis des années – se matérialise de manière exacerbée dans le contexte électoral. Et ce fait confirme une chose que l'on savait déjà : l'extrême droite n'effraie pas l'éditocratie. Elle est en revanche terrifiée par la gauche de gauche. Il n'en va là, du reste, que d'un petit concentré de quelques heures ayant suivi les résultats. Au cours des jours suivants, le bavardage redouble d'intensité, les cabales s'étoffent et les journalistes politiques sont plus que jamais dans leur élément : face aux jeux d'alliance, ces derniers n'entendent pas simplement observer et rendre compte… mais participer activement au jeu politicien.

Jérémie Younes


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