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09.04.2026 à 00:59

Le bruit et la fureur d’un ordre qui s’effondre : Alors que le pouvoir de Trump s’affaiblit, une opportunité pour le changement s’offre à nous

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Alors que le pouvoir de Trump s’affaiblit, des opportunités vont émerger. Nous examinons les difficultés qui minent son administration et proposons des pistes au-delà de sa simple destitution.
Texte intégral (5086 mots)

À l’approche de la fin du règne de Donald Trump, des opportunités s’offriront à nous pour un changement social profond. Nous examinons ici la nature des difficultés qui minent son administration et proposons quelques pistes de réflexion pour celles et ceux qui souhaitent aller au-delà du fait de simplement le remplacer par un·e autre représentant·e politique.


En moins d’un an et demi, Trump a complétement épuisé les atouts dont il disposait au début de son second mandat. D’une image d’invincibilité, il est passé à celle d’une agitation pathétique. Obsédé par l’idée de projeter une image de force, Trump est en effet – comme le disait Shakespeare – un piètre comédien dont le temps sur scène touche bientôt à sa fin. Le flot de mensonges et de menaces émanant de son administration peut être vu pour ce qu’il est : un conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, qui ne signifie rien.

Le fiasco en Iran est déjà le deuxième bourbier de Trump cette année. Il a commencé l’année 2026 par une manœuvre plus ou moins réussie au Vénézuéla, mais à peine quatre jours plus tard, le meurtre de Renee Good l’a supplanté à la une des journaux. Pendant près de trois semaines, alors que les mercenaires de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) brutalisaient et assassinaient des personnes dans les « Villes Jumelles », l’ensemble de l’administration Trump a menti effrontément, en contradiction avec des preuves vidéo largement diffusées. Ayant créé une situation dans laquelle ils ne pouvaient pas se permettre de paraître faibles, les acolytes de Trump ont tenté d’imposer leur version de la réalité par décret, alors que de plus en plus d’habitant·e·s des « Villes Jumelles » rejoignaient la résistance contre l’occupation de l’ICE. Finalement, face à la chute de sa cote de popularité et à la perspective de grèves générales récurrentes, l’administration Trump a été contrainte de changer de cap, en limogeant Greg Bovino, le « commandant en chef » de la police des frontières, et en tentant de faire disparaître de l’actualité la mesure phare de Trump (« la plus grande opération d’expulsion de l’histoire des États-Unis »).

Les mercenaires au service du régime Trump ont perdu toute légitimité morale.

Le départ de Bovino a ouvert la voie aux départs de la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, et de la procureure générale, Pam Bondi. Le fait que Trump ait entamé son second mandat déterminé à éviter le renouvellement incessant de son personnel qui avait caractérisé le premier souligne à quel point cela représente un échec pour lui. Alors que ses sbires partent en disgrâce, cela sape non seulement la loyauté de ses subordonnés restants – qui voient leur propre avenir dans le sort ignoble réservé à leurs collègues –, mais cela remet également en cause les discours par lesquels les laquais démissionnaires cherchaient à justifier les agissements de l’administration. Le licenciement de Greg Bovino et de Kristi Noem revient à admettre que les opérations de l’ICE à Los Angeles, Chicago et dans le Minnesota n’étaient que des tentatives maladroites visant à terroriser la population des États-Unis pour la soumettre.

En envahissant l’Iran un mois après avoir viré Bovino, Trump a cherché à redorer son blason en reproduisant ce qui semblait être son succès au Vénézuéla. Au lieu de cela, comme au Minnesota, il s’est retrouvé plongé dans une débâcle dont il n’est toujours pas parvenu à se sortir.

Toutes les personnes liées au régime Trump sont désormais connues pour leurs mensonges incessants et pathologiques.

Après avoir sans cesse modifié son discours sur l’objectif de l’offensive tout au long du mois de mars, Trump a cherché à mettre un terme au conflit début avril en menaçant de lancer des attaques massives contre les infrastructures civiles – ce qui, techniquement, constitue un crime de guerre. Le 6 avril, Trump persistait à affirmer que la proposition de cessez-le-feu en dix points de l’Iran n’était « pas suffisante ». Le lendemain matin, il a déclaré : « Une civilisation entière va mourir ce soir », terrifiant de nombreuses personnes qui ont cru qu’il menaçait d’utiliser des bombes nucléaires – et répétant peut-être sans le savoir la prophétie de l’Oracle de Delphes, qui avait dit à Crésus que s’il partait en guerre, « un grand empire s’effondrerait », sans préciser qu’il s’agissait de l’empire de Crésus.

Une heure et demie avant l’échéance qu’il s’était lui-même fixée, Trump a annoncé qu’en concertation avec le Premier ministre pakistanais – et non avec un représentant du gouvernement iranien –, il était parvenu à un cessez-le-feu, qualifiant la proposition en dix points qu’il avait auparavant rejetée de « base acceptable » pour les négociations.

Du Minnesota à l’Iran, en passant par le Liban et la Palestine, ils n’ont rien d’autre à offrir que la mort et la destruction, au profit d’une poignée de magnats.

Le Premier ministre pakistanais a affirmé que les États-Unis, l’Iran et tous leurs alliés respectifs avaient « convenu d’un cessez-le-feu immédiat partout, y compris au Liban ». Pourtant le lendemain, l’armée israélienne continuait d’attaquer le Liban et, en réponse, l’Iran a maintenu la fermeture du détroit d’Ormuz.

On peut difficilement imaginer pire issue pour Trump. Il n’a atteint aucun de ses objectifs déclarés en Iran, ni le changement de régime, ni la suppression du programme nucléaire iranien. Il ne semble plus être un partenaire de négociation crédible. Tant sa menace de frapper des infrastructures civiles que son affirmation selon laquelle il aurait négocié un cessez-le-feu se sont révélées vaines. Ni le gouvernement iranien ni le gouvernement israélien ne respectent les accords qu’il prétend avoir conclus. Il se retrouve en conflit avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, tandis que la pression sur l’économie mondiale ne faiblit pas.

On ne sait toujours pas si Trump a réellement envisagé de lancer une frappe massive contre des infrastructures civiles – voire une frappe nucléaire – ou s’il se contentait de proférer des menaces en l’air pour le simple plaisir de le faire. Quoi qu’il en soit, le fait d’avoir dû passer une journée à se demander s’il allait déployer des armes nucléaires a fait prendre conscience à des millions de personnes à quel point il est dangereux de vivre sous le joug d’un autocrate sénile – et, dans le même temps, cela n’a pas rendu Trump plus effrayant aux yeux de ses ennemis. Il apparaît à la fois imprévisible et faible.

Quoi qu’il arrive ensuite en Iran, les défaites coup sur coup essuyées au Minnesota et au Moyen-Orient marquent un nouveau tournant pour le régime Trump.


La stupidité armée

Lorsque Trump a remporté les élections de 2024, une grande partie des débats sur la manière de réagir tournait autour de la question de savoir si lui et ses acolytes étaient des génies du mal ou de simples pions aveuglés par les forces de l’histoire. La paralysie engendrée par son retour au pouvoir s’articulait en grande partie autour de cette question. Les libéraux ont averti que toute forme de résistance ferait le jeu de Trump, lui permettant de déclarer la loi martiale ; les centristes ont cyniquement profité de la situation pour affirmer que le Parti démocrate devrait adopter des positions d’extrême-droite sur l’immigration. À peine dix-sept mois plus tard, il est presque impossible de se souvenir, et encore moins de comprendre, à quel point ses adversaires se sont convaincus de baisser les bras sans se battre.

La question a depuis trouvé une réponse définitive. Trump n’a qu’un seul tour dans son sac – flatter ce qu’il y a de plus vil chez les éléments les plus lâches et les plus haineux de la société –, qu’il répète avec une constance inhumaine. Dans un ordre social lui-même avili, qui récompense l’égoïsme vorace tout en punissant la générosité et la bienveillance, cette stratégie lui a permis d’aller loin. Mais aujourd’hui, il se heurte à un obstacle après l’autre.

La formation d’un gouvernement fondé sur cette stratégie a donné naissance à des agences peuplées de bouffons incompétents, principalement soucieux de soigner leur image publique et de se disputer les faveurs de Trump. La conduite de la politique publique sur cette base a monté la majorité de la population contre l’ICE et a même poussé les gens à se tourner à nouveau vers le Parti démocrate, l’une des seules institutions aussi impopulaires que Trump.

L’un des traits les plus caractéristiques de l’ère Trump est la malhonnêteté délibérée, considérée comme une forme de transgression intentionnelle symbolisant la force. Lorsque Donald Trump proclame des mensonges facilement réfutables, ses partisans y voient une forme d’audace ; iels peuvent ainsi démontrer l’intensité de leur loyauté en affirmant croire à ces mensonges, tout comme le faisaient les sbires de Staline. Mais on ne peut pas prendre de décisions militaires sur la base de mensonges car tôt ou tard, il y aura des conséquences.

La force de Trump repose en grande partie sur la peur qu’il a inspirée aux gens. Ses premiers succès fulgurants, à l’instar des attaques éclair d’Hitler entre 1939 et 1941, étaient dus à la faiblesse de ses adversaires : des politiciens, des dirigeants d’entreprise et des administrateurs qui, comme Trump lui-même, ne sont motivés que par l’avarice et le fait de se croire tout permis. Ce n’est qu’après que lui et ses mercenaires à son service se sont heurtés à une véritable résistance qu’il est devenu possible d’évaluer leur véritable force. Comme l’a écrit Mikhaïl Bakounine dans une lettre à Maria Reichel : « Ce n’est qu’au combat que l’on voit ce dont une personne est capable. »

Ou ce dont elle n’est pas capable.

La principale motivation qui guide les décisions de l’administration Trump est la nécessité de projeter une image de force. Elle a tout misé sur le renforcement du « hard power » plutôt que sur le « soft power », sur l’intimidation plutôt que sur la persuasion. Maintenant qu’elle a épuisé la majeure partie de son capital politique, le terrain s’ouvre à d’autres.

À Minneapolis, un·e manifestant·e brave les gaz lacrymogènes pour défendre ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité.


C’est le moment

Après avoir vécu le Printemps de Prague, Milan Kundera a écrit en substance que la forme idéale de gouvernement est une dictature en décomposition.

Toutes les formes de gouvernement reposent sur la hiérarchie et la violence. Les inégalités politiques et économiques se renforcent mutuellement : plus la richesse est concentrée entre quelques mains, plus les structures politiques deviennent verticales, et inversement. Pourtant, ce phénomène reste largement invisible tant que les gens perçoivent les gouvernements qui les dirigent comme légitimes, ou du moins inévitables. La souffrance à elle seule ne suffit pas à susciter le désir de changement chez les gens : ce désir naît de ce qu’ils sont capables d’imaginer. Ce n’est que lorsqu’un régime discrédité commence à s’effondrer – créant une tension entre ce que les gens voient autour d’elleux et ce qu’iels sont capables d’imaginer – qu’un grand nombre de personnes commencent à s’interroger sur la manière dont elles souhaiteraient changer la structure de la société.

Aujourd’hui, ces questions sont plus urgentes que jamais, alors que le fossé entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser et que les responsables politiques suppriment les filets de sécurité et les mesures sociales qui, autrefois, atténuaient l’impact du capitalisme sur les communautés et les écosystèmes.

À l’heure actuelle, Trump est plus impopulaire que jamais, et il a peu de chances que sa cote de popularité s’améliore. Pourtant, il lui reste encore près de trois ans à passer à la présidence. Pour des milliers de personnes, l’ascension au pouvoir de Trump et l’inefficacité des institutions censées le contrôler remettent en cause l’ensemble du système politique. On peut voir cette rage et radicalisation émerger, même si c’est de manière confuse, parmi les participant·e·s de la base aux manifestations massives qui ont eu lieu au cours de l’année écoulée.

Il s’agit là d’une opportunité sans précédent pour les anarchistes, les abolitionnistes et tou·te·s celles et ceux qui ont des propositions concrètes pour apporter un changement social structurel. À l’heure actuelle, alors qu’aucune force institutionnelle n’est en mesure de proposer une solution au problème, nous devrions faire cause commune au-delà de nos divergences, démontrer la puissance de la solidarité et l’efficacité de l’action directe, partager ce que nous avons appris au cours de nos efforts pour résister au gouvernement, et exposer clairement notre vision d’un monde meilleur.

Cette occasion ne durera pas longtemps. Plus nous nous rapprocherons des élections de mi-mandat de 2026, plus les gens se concentreront sur la politique électorale, y compris bon nombre de celles et ceux qui participent actuellement à des initiatives populaires. Nous sommes peut-être mieux placé·e·s aujourd’hui pour toucher le public que nous ne le serons jamais au cours de l’ère Trump.

Souvent, le moment où le danger est le plus grand – par exemple, lorsque des fascistes ou des agents de l’ICE assassinent des gens à Charlottesville ou à Minneapolis – s’avère, avec le recul, être celui où les possibilités sont les plus grandes. Lorsque la terreur est apaisée et que nous prenons conscience du potentiel de la situation, le moment est déjà passé.

Des mercenaires fédéraux attaquent sans raison des personnes à Portland. Aucune force brute ne suffira à mater une population de plus en plus désespérée.

Nous devrions garder cela à l’esprit, car à mesure que la position de Trump s’affaiblit, lui et ses partisans tenteront des manœuvres de plus en plus effrayantes et extravagantes pour conserver leur emprise sur le pouvoir. Lui et ses partisans ont encore suffisamment de temps pour infliger d’énormes souffrances, tant aux États-Unis qu’à l’étranger. Nous devons nous préparer à des vagues de répression bien plus agressives. De même, nous avons déjà constaté que Trump ne quittera pas ses fonctions de son plein gré.

Selon toute vraisemblance, l’issue des élections de mi-mandat dépendra de ce qui se passera dans les mois à venir – non pas de l’efficacité des campagnes menées par les politiciens, mais plutôt de la mesure dans laquelle la résistance populaire empêchera la classe dirigeante d’envisager que Trump puisse continuer à défendre ses intérêts, et de la mesure dans laquelle certains éléments de cette classe dirigeante parviendront à se regrouper autour d’autres forces institutionnelles, telles que le Parti démocrate.

Alors que nous préparons le 1er mai et l’été, nous devons adopter une vision à plus long terme. Comment les tactiques que nous mettrons en œuvre lors de ces événements contribueront-elles à familiariser un large public avec le type de stratégies qu’il devra adopter à nos côtés pour contrecarrer la deuxième tentative de coup d’État de Trump ? Comment les discours que nous diffusons nous permettront-ils de poursuivre la lutte contre tous les autres partisans du capitalisme et de l’oppression une fois que Trump aura quitté le pouvoir ?

Nous devrions nous empresser de mettre à nu tous les liens qui unissent les fascistes, les milliardaires, les militaristes, les sionistes et les nationalistes chrétiens, les charlatans des cryptomonnaies, les magnats de la tech, les plateformes des grandes entreprises et des réseaux sociaux, les agences fédérales telles que l’ICE ainsi que la police et les shérifs qui les soutiennent, sans oublier les centristes et les démocrates qui ont ouvert la voie aux tragédies de la deuxième ère Trump en réprimant la résistance populaire à la fin de la première. Nous devons établir des lignes rouges au sein de l’opposition à Trump, rendant impensable toute promotion ou excuse de ces forces, en montrant à quel point les compromis avec elles se sont avérés toxiques.

Voici quelques objectifs concrets que nos mouvements pourraient se fixer :

  • Rejeter toutes les propositions timides visant à apporter des réformes superficielles à l’ICE et au département de la Sécurité intérieure, et plaider plutôt en faveur d’une résistance sans concession, avec pour objectif à long terme leur abolition. Ceux qui ont rejoint ou sont restés au sein de ces agences sous Trump ont manifesté leur haine envers le reste de la population, montrant clairement que ces institutions existent dans le seul but de servir les autocrates. Il faut permettre à celles et ceux qui ont été emprisonné·e·s ou expulsé·e·es de retrouver leurs proches.

  • Relier la lutte contre l’ICE aux mouvements abolitionnistes qui s’opposent à la police et aux prisons. Si les responsables politiques démocrates n’avaient pas déployé autant d’efforts pour réprimer ces mouvements entre 2021 et 2024, les mouvements sociaux auraient été bien mieux préparés à la deuxième ère Trump, et le régime aurait disposé de moins d’outils pour imposer son contrôle.

  • S’organiser pour libérer les prisonnières et prisonniers et contraindre les procureurs à abandonner les poursuites contre les accusé·e·s dans toutes les affaires liées à la résistance à l’ICE et au régime Trump en général. Nous pouvons nous appuyer sur le refus des grands jurys d’inculper et des jurys de condamner les personnes accusées d’avoir résisté à l’ICE. À mesure que de plus en plus de gens se rendent compte que la loi est un instrument politique au service de ceux qui détiennent le pouvoir plutôt qu’une institution neutre, beaucoup chercheront des moyens de lutter contre l’injustice qui ne concentrent pas le pouvoir entre les mains d’une Cour suprême composée de réactionnaires d’extrême droite.

  • Relier la lutte contre Donald Trump à celle contre les caméras Flock et les centres de données (ou data centers) et, plus généralement, à la résistance contre les techno-fascistes avides de profits tels qu’Elon Musk et Mark Zuckerberg.

  • Canaliser la mobilisation contre la guerre pour cibler les entreprises d’armement responsables du génocide à Gaza et du nettoyage ethnique en Palestine.

  • Montrer comment le racisme, la misogynie, la transphobie et d’autres formes de discrimination favorisent les pratiques impitoyables par lesquelles les milliardaires appauvrissent nos communautés.

  • Mettre en place des projets d’entraide, des initiatives éducatives populaires et d’autres formes d’infrastructures sociales indépendantes de l’État, qui ne puissent être démantelées par les mesures d’austérité gouvernementales ni menacées par la répression visant les établissement d’enseignements et les organisations à but non lucratifs.

L’effondrement des mouvements sociaux radicaux à la fin de l’année 2020 est une mise en garde. Nous devons sortir de cette deuxième ère de Trump plus fort·e·s que nous n’y sommes entré·e·s. Cela est d’autant plus important que les véritables combats ne font que commencer. Une vague de victoires politiques fascistes se profile en Europe, même si une défaite suffisamment cuisante de Trump pourrait bien briser leur élan. L’intelligence artificielle commence tout juste à plonger un nombre considérable de personnes dans le chômage, tout en intensifiant la surveillance étatique et le militarisme.

Comme nous l’avons déjà souligné auparavant, au XXIe siècle, alors que l’État ne peut guère atténuer l’impact du capitalisme, le pouvoir étatique est une patate chaude qui brûle quiconque s’en empare. Les mêmes conditions qui propulsent les partis d’extrême droite au pouvoir partout dans le monde font également qu’il leur est difficile de conserver ce dernier. Mais cela vaut également pour celui qui succédera à Trump : si Trump est chassé du pouvoir, sa base se scindera en factions sionistes et néonazies, chacune plus virulente que la dernière génération de républicains, tandis que l’administration qui lui succédera suscitera elle aussi colère et désillusion – mobilisant probablement un nouvel élan de l’extrême droite. Si ce qui s’est passé sous l’administration Biden se reproduit, le contrecoup sera la prochaine fois plus horrible que tout ce que nous pouvons imaginer. C’est pourquoi nous devons nous attaquer aux racines des problèmes que le capitalisme engendre, et non pas simplement protester contre ses figures de proue les plus néfastes.

Nous devons veiller à ce que chacune et chacun puisse facilement distinguer nos projets populaires de tout gouvernement au pouvoir, et continuer à les développer et à les approfondir, qu’un démagogue incompétent pousse ou non les gens à descendre dans la rue. Comme nous l’avons appris à maintes reprises – tantôt par le courage, tantôt par la lâcheté – c’est plus sûr d’être en première ligne.

Un manifestant renvoie une grenade lacrymogène aux meurtriers qui l’ont lancée lors des manifestations organisées à Minneapolis en mai 2020, en réaction au meurtre de George Floyd.


Annexe : à propos de la stupidité

Dans ce texte, lorsque nous parlons de stupidité, nous ne faisons pas référence à un manque d’aptitudes naturelles, mais plutôt à la question de savoir si l’on choisit de mettre à profit ses aptitudes ou de les réprimer activement. À présent, il devrait être évident pour toutes et tous que les personnes qui ont ouvert la voie à l’ascension de Trump – dont beaucoup sont étrangement obsédées par l’idée qu’elles possèdent des aptitudes naturelles que les autres n’ont pas – ont délibérément et obstinément refusé de voir ce qui se trouvait juste sous leurs yeux. La stupidité, en ce sens, n’est pas un état intellectuel, mais une défaillance morale.

Personne ne l’exprime plus clairement que le pasteur Dietrich Bonhoeffer, qui a été témoin de la montée du nazisme :

La stupidité est peut-être moins un problème psychologique qu’un problème sociologique. Il s’agit d’une forme particulière de l’impact des circonstances historiques sur les êtres humains, une conséquence psychologique de certaines conditions extérieures. À y regarder de plus près, il apparaît clairement que toute forte hausse du pouvoir dans la sphère publique, qu’elle soit de nature politique ou religieuse, contamine une grande partie de l’humanité par la stupidité. Il semblerait même qu’il s’agisse là pratiquement d’une loi sociologique et psychologique. Le pouvoir de l’un a besoin de la stupidité de l’autre. Le processus à l’œuvre ici n’est pas que certaines capacités humaines, par exemple l’intellect, s’atrophient ou défaillent soudainement. Il semble plutôt que, sous l’impact écrasant d’un pouvoir en pleine ascension, les humains soient privés de leur indépendance intérieure et, plus ou moins consciemment, renoncent à adopter une position autonome face aux circonstances émergentes. Le fait que la personne stupide soit souvent obstinée ne doit pas nous faire oublier qu’elle n’est pas indépendante. En conversant avec elle, on a pratiquement l’impression de ne pas avoir affaire à elle en tant que personne, mais à des slogans, des mots d’ordre et autres qui se sont emparés d’elle. Elle est sous le charme, aveuglée, exploitée et maltraitée dans son être même. Devenue ainsi un instrument sans esprit, la personne stupide sera également capable de faire tout type de mal et en même temps incapable de voir que c’est du mal. C’est là que se cache le danger d’une manipulation diabolique, car c’est cela qui peut détruire les êtres humains une fois pour toutes.

Pourtant, c’est précisément à ce stade qu’il devient tout à fait clair que seul un acte de libération, et non l’instruction, peut vaincre la stupidité. Nous devons ici accepter le fait que, dans la plupart des cas, une véritable libération interne ne devient possible que lorsqu’elle a été précédée d’une libération externe. Jusque-là, nous devons abandonner toute tentative de convaincre la personne stupide. Cet état de fait explique pourquoi, dans de telles circonstances, nos tentatives pour savoir ce que « le peuple » pense réellement sont vaines et pourquoi, dans ces circonstances, cette question est si peu pertinente pour la personne qui pense et agit de manière responsable.

Dietrich Bonhoeffer, « De la stupidité » dans Lettres et écrits de prison

Ceux qui choisissent de servir en tyrans parviennent peut-être à réprimer tout ce qu’il y a de sage et de beau en eux, mais ils ne parviendront pas à détruire la sagesse et la beauté.


La photo d’en-tête a été prise par Mark Graves le dimanche 1er février 2026, au centre de détention de l’ICE de Portland. C’était le deuxième jour consécutif où des agents fédéraux s’en prenaient aux manifestant·e·s à l’aide d’agents chimiques.

09.03.2026 à 21:01

Organisez des événements et les gens viendront : Un compte-rendu de la semaine d’action « Melt the ICE » au Minnesota

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Du 25 février au 1er mars, les Villes Jumelles ont accueilli des centaines de personnes lors de la semaine d'action « Melt the ICE ». Un compte-rendu.
Texte intégral (6191 mots)

Du 25 février au 1er mars, les révolutionnaires en herbe des « Villes Jumelles » ont accueilli des centaines de personnes venues dans le Minnesota pour participer à la semaine d’action « Melt the Ice » (« Faire fondre l’ICE »). De nombreux événements ont eu lieu chaque jour, notamment des marches, des blocages, des manifestations bruyantes, des conférences et des formations. Ces actions et ateliers ont permis à la fois de renforcer la résistance contre les agents des services de l’immigration et des douanes (ICE) dans le Minnesota et d’enseigner aux militant·e·s de tout le pays comment exporter le modèle d’intervention rapide des « Villes Jumelles » vers leurs villes d’origine.

Dans ce compte-rendu, les organisatrices et organisateurs reviennent sur la semaine d’action et tirent des leçons pour l’ensemble du mouvement.

Le 27 février 2026.


Depuis trois mois, les habitant·e·s du Minnesota ont soutenu leurs ami·e·s, leur famille et leurs voisin·e·s qui se sont retranché·e·s chez elles et chez eux et qui ont dû faire face à la menace constante d’être kidnappé·e·s par des agents fédéraux. Nous avons été confronté·e·s quotidiennement à des gaz lacrymogènes, à des courses-poursuites en voiture à vive allure et à la menace d’une violence meurtrière. Dans le même temps, nous avons assisté à une avalanche vertigineuse d’analyses sur les raisons pour lesquelles notre résistance était si forte et si solide. Jusqu’à où cette situation pourrait-elle nous mener ?

Pourtant, moins de deux semaines après le meurtre d’Alex Pretti, nous avons commencé à perdre de notre élan. Le tollé international qui a suivi la mort de Pretti a contraint le régime Trump à faire des concessions, à changer de tactique dans le Minnesota et à licencier Greg Bovino, le soi-disant « commandant en chef » des douanes et de la protection des frontières étatsuniennes et la figure publique de l’opération Metro Surge. Ces concessions visaient à couper l’herbe sous le pied de la résistance, et dans une certaine mesure, la stratégie a fonctionné.

Le 27 février 2026.

Cela n’a été possible que parce que notre mouvement n’avait pas d’horizon politique au-delà du slogan « ICE out » (« ICE, dégage »). Alors que la solidarité et le militantisme quotidiens s’étaient développés autour des objectifs communs de vaincre l’ICE et de soutenir nos voisines et voisins, il y avait moins d’élan autour des revendications visant à libérer ces mêmes voisines et voisins des camps de concentration où iels sont actuellement détenu·e·s.

L’un·e de nos camarades a eu l’idée d’organiser une semaine d’action afin de partager les tactiques qui se trouvent au cœur de notre mouvement de résistance et de continuer à construire la lutte révolutionnaire. Cela nous a immédiatement semblé logique. Depuis le meurtre de Renee Good, nos camarades à travers le pays nous faisaient part de leur souhait de venir ici pour se joindre à nous. Et nous étions loin d’être prêtes et prêts à laisser passer le potentiel révolutionnaire d’un tel événement dans les « Villes Jumelles ».

Le 1er mars 2026.

Ce que nous espérions faire

En tant que révolutionnaires en herbe vivant dans les « Villes Jumelles », à la fin du mois de février 2026, nous étions tiraillé·e·s entre des perceptions contradictoires de la réalité. D’un certain point de vue, nous avions triomphé : nous avions chassé une force paramilitaire fasciste déterminée à kidnapper des personnes innocentes. Aux côtés de nos voisines et voisins, nous avions démontré que nous ne tolérions pas l’autoritarisme dans nos villes. D’un autre point de vue, nous n’avions pas du tout l’impression d’avoir gagné. Des milliers d’habitantes et d’habitants du Minnesota avaient été capturé·e·s, au moins trois étaient mort·e·s aux mains de l’ICE, et la plupart des personnes enlevées étaient retenues dans des camps de concentration à travers tout le pays, attendant un sort incertain dans des conditions horribles. Certes, nous avions déjoué de nombreux enlèvements mais nous en étions encore témoins aujourd’hui.

À l’exception de la rébellion qui a éclaté dans le nord de Minneapolis après que l’ICE ait tiré sur Julio Sosa-Celis le 14 janvier, et des zones autonomes que les gens ont brièvement établies autour des lieux où Renee Good et Alex Pretti ont été assassinés, nous avions vu peu de cas de confrontation prolongée avec l’État. Même la journée de mobilisation massive « No Work, No School, No Shopping » (« Pas de travail, pas d’école, pas de shopping ») – que les représentants syndicaux, liés par la loi, ne pouvaient même pas qualifier de « grève » –, ne nous a guère rapproché·e·s d’un conflit direct avec l’ICE et ses collaborateurs. Malgré la participation historique de plus de 300 000 personnes, la logique et la puissance d’une grève générale étaient tellement obscurcies que, lorsque certains groupes ont fait pression pour organiser une nouvelle grève le 30 janvier, – une semaine après la première –, les volontaires à qui l’ont avait demandé de faire passer le mot auprès des petites entreprises ont rapporté : « Iels ne veulent pas fermer à nouveau à cause de la perte de bénéfices, y a-t-il un moyen de leur offrir un soutien financier ? »

Le 1er mars 2026.

Les questions nous assaillaient : comment pouvions-nous faire évoluer ce mouvement vers une lutte révolutionnaire, affiner notre analyse et veiller à ce que cette situation qui accaparait notre quotidien ne se solde pas par un épuisement général dans toute la ville ?

Nos expériences passées nous avaient appris le potentiel qu’il y a à rassembler des personnes venues de tout le pays pour construire une résistance. Parmi celles-ci figuraient les appels massifs à l’action pour stopper la construction de Cop City, la mobilisation « Treaty People Gathering » dans le nord du Minnesota lors de la construction de l’oléoduc Line 3, ainsi que l’héritage des actions de « summit-hopping » au début des années 2000. Les liens que nous avons tissés lors de ces mobilisations ont façonné nos mouvements. C’est de là que sont nées bon nombre de nos amitiés les plus chères.

Nous avons décidé de retenter notre chance. Nous espérions que, si nous parvenions à mobiliser suffisamment de monde et d’énergie, la prochaine fois que l’ICE planifierait une opération de grande envergure n’importe où dans le pays, cette même convergence pourrait avoir lieu à nouveau.

Donc oui, si l’ICE débarque dans votre ville, nous viendrons leur mettre la pression avec vous.

Le 28 février 2026.

Alors que nous diffusions l’idée de planifier cette semaine d’action, des organisatrices et organisateurs locaux se sont montré·e·s enthousiastes malgré la fatigue accumulée au fil du temps. Les premières discussions ont confirmé que cet événement rassemblerait toutes les tendances. Des militant·e·s et des organisations de tout l’État ont adhéré à nos objectifs à long terme : l’abolition de l’ICE, du Département de la Sécurité intérieure, de la police et des prisons. Cette unité trouve son origine dans les soulèvements liés au meurtre de George Floyd, aux cours desquels l’abolition de la police est devenue une valeur dominante dans le Minnesota. Aujourd’hui, même les organisations à but non lucratif peuvent être incitées à adhérer à l’objectif de l’abolition.

Cette exigence a certes rebuté certains groupes, qui n’ont pas adhéré à notre initiative. Mais nous avions largement assez de collaboratrices et de collaborateurs. L’une des erreurs de l’administration Trump a été de nous donner un objectif sur lequel nous pouvons travailler ensemble.

Alors que la semaine d’action commençait à prendre forme, nous savions que nous voulions mettre l’accent sur les tactiques qui, selon nous, sont les plus susceptibles de continuer à éroder le pouvoir de l’État. La plus importante d’entre elles est celle des réseaux d’intervention rapide, réseaux qui ont joué un rôle central dans le fait de déjouer des opérations de l’ICE. Nous voulions mobiliser le plus grand nombre possible de personnes dans la rue pour mettre en pratique les techniques d’intervention rapide, à la fois pour permettre aux nouvelles et nouveaux venu·e·s de s’exercer sur le terrain et pour renforcer les effectifs dans la rue pendant ce que les autorités présentaient comme étant les derniers jours de l’occupation. C’est cette partie du mouvement qui amène les gens vers un affrontement direct avec l’ICE et l’État.

Une réunion le 26 février 2026.

Nous avons également conçu cette semaine d’action comme un moyen d’attirer l’attention sur les « cibles secondaires », à savoir les entreprises et les instances gouvernementales qui collaborent avec l’ICE et soutiennent la machine à expulser.

Le système du logement prédateur constitue un exemple de cible secondaire. Nous savions qu’à partir de la première semaine de mars, de nombreuses personnes vulnérables qui n’avaient pas pu travailler pendant l’opération Metro Surge commenceraient à faire face à des expulsions. Les organisatrices et organisateurs de groupes de locataires locaux avaient commencé à réclamer un moratoire sur les expulsions dès le mois de janvier dernier. En février, iels ont lancé un appel à la grève des loyers pour défendre les familles menacées d’expulsion. Il s’agissait d’une forme de solidarité concrète avec nos voisines et voisins sans papiers et d’une initiative visant à exercer un pouvoir économique sans précédent aux États-Unis depuis des décennies.

De même, nous avons voulu exercer une pression économique sur diverses autres entités qui facilitent les opérations fédérales, notamment Hilton et plusieurs autres chaînes hôtelières sous contrat avec l’ICE, des entreprises comme Enterprise Rent-a-Car qui leur fournissent des véhicules, et des sociétés comme Target et Home Depot qui leur permettent de s’installer sur leurs sites au détriment d’employé·e·s vulnérables. Nous avons également appelé les gens à s’organiser pour rendre leurs lieux de travail aussi hostiles et réfractaires à l’ICE que possible. Les infirmières et infirmiers et autres personnels hospitaliers ont mené la charge dans ce domaine, en particulier dans les établissements qui avaient subi des attaques de l’ICE, comme le Hennepin County Medical Center.

En prévision de cette semaine d‘action, nous avons mis en place des groupes de travail et lancé un site Internet. L’opération Metro Surge a fait l’objet d’une couverture médiatique massive : un flot incessant de contenus inondait les réseaux sociaux, les journaux télévisés locaux étaient dominés par divers reportages sur le sujet, et les médias nationaux et internationaux y consacraient quotidiennement des articles. Nous avons créé des supports destinés à attirer l’attention au milieu de ce déluge d’informations, nous avons inondé les canaux de nos réseaux existants et avons attendu les réponses.

Un entrainement de patrouille à vélo le 26 février 2026.

L’idée de cette semaine d’action avait germé dans les derniers jours de janvier ; les groupes de travail ne se sont réunis qu’au cours de la deuxième semaine de février. Lorsque notre formulaire d’inscription a été mis en ligne, il ne restait plus que deux semaines avant la première de l’événement. Ce calendrier très serré est à l’origine de nombreuses lacunes dans notre initiative. Si nous avions commencé quelques jours plus tard, il aurait peut-être été tout simplement impossible d’organiser une semaine d’action.

L’une des conséquences de ce délai très court a été que cette semaine d’action a attiré des participant·e·s qui avaient fait le choix de s’engager et qui étaient en mesure de quitter leur domicile pour plusieurs jours au pied levé, sans bénéficier d’aucune aide financière pour le transport. Bien que nous ayons pu organiser des repas collectifs tous les jours du 24 février au 1er mars, et que nous soyons profondément reconnaissant·e·s envers les habitantes et habitants qui ont ouvert leur foyer à des inconnu·e·s pour que nous puissions héberger tou·te·s celles et ceux qui en faisaient la demande, cet événement est resté principalement accessible à des personnes blanches issues de la classe moyenne.

Une réunion dans une église le 26 février 2026.

Nous avons apprécié les remarques d’un·e participant·e qui a souligné une dynamique connexe : nos événements ne prévoyaient pas d’espace dédié aux immigrant·e·s et aux personnes de couleur. Le sentiment d’appartenance à une communauté et les liens sociaux sont des éléments qui permettent aux gens de rester ancrés dans les mouvements. Nous aurions pu faire davantage pour développer un sentiment collectif d’appartenance.

Nous n’attribuons pas ces problèmes uniquement à des délais serrés. Ce phénomène est au cœur même de la dynamique du mouvement et soulève une question complexe : comment construire un mouvement interracial et interculturel ? Les cultures des militant·e·s blanches et blancs, de la classe moyenne et des responsables de quartier, qui s’expriment dans les canaux des réseaux d’intervention rapide, coexistent dans une profonde séparation par rapport à leurs homologues de couleur, qui s’organisent avec acharnement pour défendre leurs propres communautés. Les raisons de cette séparation sont nombreuses. Beaucoup de nos voisines et voisins de couleur sont si vulnérables qu’iels restent confiné·e·s chez elleux. Beaucoup d’autres sont immobilisées par la pauvreté ou ne font pas confiance aux organisatrices et organisateurs blanches et blancs qui viennent vers elleux avec des programmes tout prêts. Jusqu’à présent, notre incapacité à construire un mouvement véritablement multiracial continue d’entraver notre efficacité. Le soi-disant « retrait » a révélé la nature de ce mouvement : l’ICE est toujours actif, mais comme ses agents ne sont plus aussi visibles dans les rues où ils seraient directement observés par des personnes blanches, la participation à la résistance a diminué.

Comment pouvons-nous faire avancer ce mouvement, élargir son champ d’action et aller au-delà de la modération ?

Une création artistique le 26 février 2026.

La semaine d’action

L’éducation politique est essentielle pour renforcer la force, le militantisme et l’analyse collective de nos mouvements. Dans le cadre de la semaine d’action, nous avons organisé plusieurs dizaines de sessions de formation mercredi, jeudi et vendredi. Celles-ci comprenaient des tutoriels sur la mise en place de réseaux d’intervention rapide, des ateliers de partage des compétences sur les premiers soins rudimentaires à apporter en cas d’attaque aux armes chimiques, une discussion sur l’impact du soulèvement de 2020 lié à la mort de George Floyd, des présentations par des enseignant·e·s et des parents sur les patrouilles scolaires et les réseaux d’entraide en milieu scolaire, une table ronde sur la résistance à l’ICE dans d’autres villes, et bien plus encore.

Lors de la préparation de ces sessions, nous avons mis l’accent sur les principes de l’éducation populaire : laisser la place à la participation, favoriser les discussions émanant des participant·e·s et enseigner à travers les contradictions. Nous l’avons fait autant dans l’intérêt des animatrices et animateurs que dans celui des participant·e·s. Nous savions qu’une réflexion active sur nos méthodes à travers l’enseignement nous apporterait autant qu’à celles et ceux qui étaient venu·e·s pour apprendre.

À notre grande surprise, de nombreuses personnes ont proposé spontanément d’animer des ateliers, sans qu’on leur demande. Plus la date de l’événement approchait, plus les idées fusaient sur les thèmes à aborder et la manière de le faire. Les responsables des lieux de mémoire dédiés aux endroits où George Floyd, Renee Good et Alex Pretti ont été assassinés ont proposé d’animer un atelier. Pour chaque atelier d’éducation politique que nous avons proposé, il y en avait des dizaines d’autres que nous aurions voulu proposer, et des milliers de personnes supplémentaires que nous aurions souhaité voir y assister.

Un autre élément central de cette semaine d’action consistait à inviter les participantes et participants à rejoindre les réseaux locaux d’intervention rapide. Après avoir assisté à des sessions expliquant en détail le fonctionnement des systèmes d’intervention rapide et les meilleurs pratiques pour faire face à l’ICE, nous avons proposé aux participant·e·s de choisir entre des patrouilles en voiture et des patrouilles à pied. Les responsables locaux des réseaux d’intervention rapide, qui fonctionnent sur une base géographique, ont mis en place des systèmes permettant d’intégrer des centaines de personnes venues d’autres villes. Des patrouilleuses et patrouilleurs de différents quartiers ont formé plus d’une centaine de participant·e·s. Nous les avons accompagné·e·s lors de patrouilles « ridealongs » dans nos quartiers en suivant des itinéraires de patrouille habituels, nous avons organisé des sessions de patrouille à pied et à vélo, et avons géré la répartition des appels Signal pour les personnes qui suivaient les véhicules de l’ICE à leur sortie du bâtiment fédéral Whipple.

Tout au long de la semaine, de nombreuses et nombreux participant·e·s ont exprimé leur crainte que les systèmes locaux d’intervention rapide ne soient propres qu’au contexte des « Villes Jumelles » et donc difficiles à reproduire ailleurs. Malgré ces réserves, iels ont commencé à réfléchir avec créativité à la manière dont iels pourraient adapter les structures d’intervention rapide pour tenir compte des différences démographiques et de la taille relative de leurs villes. Très peu d’interventions de l’ICE ont été signalées cette semaine-là à Minneapolis et à Saint Paul mêmes, mais des signalements de leurs activités ont été reçus en provenance des banlieues, des zones périurbaines et des zones rurales du Minnesota.

Certain·e·s camarades émettent l’hypothèse que les opérations de l’ICE se sont détournées de la région métropolitaine des « Villes Jumelles » en raison de l’action militante menée ici. Les zones périurbaines et rurales posent des défis géographiques et politiques différents aux équipes d’intervention rapide, mais il serait erroné de dire qu’elles ne sont pas organisées. Les quartiers de la région métropolitaine s’associent de plus en plus aux zones périurbaines et rurales pour renforcer leurs capacités d’action et leur coordination. Les participant·e·s venu·e·s d’autres villes ont trouvé cela inspirant pour réfléchir à des moyens de mettre en place des réseaux d’intervention rapide dans leur propre contexte.

Un lieu de réunion le 26 février 2026.

Le déclin de l’opération Metro Surge soulève une question : quel sera l’avenir de ces structures d’intervention rapide ?

Parallèlement à la sensibilisation politique et aux patrouilles, les organisatrices et organisateurs ont mené diverses actions contre l’ICE dans la région des « Villes Jumelles ». Dans nos rêves les plus fous, cette semaine aurait donné lieu à tant d’actions dans les villes que la police n’aurait pas pu suivre le rythme. Les objectifs étaient de faire pression sur l’ICE et ceux qui travaillent avec l’agence fédérale, de sensibiliser le public aux cibles secondaires (hôtels, sociétés de location de voitures, prisons de comté enfermant des personnes arrêtées par l’ICE) et d’agir contre elles, de perturber la logistique opérationnelle de l’ICE et de proposer des moyens reproductibles permettant à un large éventail de personnes et d’organisations de se joindre au mouvement.

Nos actions ont été organisées par diverses organisations. Certaines actions étaient un peu moins conflictuelles, comme par exemple celle d’un rassemblement organisé devant le Capitole de l’État ou le « micro ouvert » organisé devant le bâtiment fédéral Whipple. Le vendredi 27 février, une « Marche contre les collaborateurs de l’ICE » a sillonné le centre-ville, s’arrêtant devant diverses cibles commerciales, notamment le siège social de Target, Hilton, Enterprise, CBS News et une entreprise de construction appelée United Properties, sans oublier la prison du comté de Hennepin. Les manifestant·e·s ont recouvert les rues de slogans à la craie et ont conclu leur action en lançant des boules de neige sur des effigies du maire Jacob Frey et du « tsar des frontières » Tom Homan.

Le 27 février 2026.

Toujours le 27 février, des centaines d’étudiantes et d’étudiants locaux ont organisé une grève et un sit-in au niveau de la rotonde du Capitole de l’État. Les étudiant·e·s étaient accompagné·e·s des danseuses et danseurs de Kalpulli Yaocenoxtli, un groupe Mexica-Nahua. Le même jour, plusieurs manifestant·e·s ont été inculpé·e·s pour des faits liés à la perturbation présumée d’un office religieux dans une église dirigée par un pasteur qui collaborait avec l’ICE. Ayant appris la nouvelle par les canaux de communication des réseaux d’intervention rapide, les étudiant·e·s qui avaient participé à la manifestation sont monté·e·s dans leur bus et se sont rendu·e·s directement du Capitole au tribunal fédéral.

La manifestation dans les « Villes Jumelles » contre les collaborateurs de l’ICE du 27 février 2026.

Le samedi 28 février, des quartiers ont organisé des fêtes de rues pour renforcer les liens communautaires, passer du temps ensemble et empêcher l’ICE de s’introduire dans les rues. Une coopérative locale de garde d’enfants a organisé un défilé pour les enfants et les familles. Des groupes affinitaires ont organisé des manifestations nocturnes autonomes et bruyantes devant les hôtels où logent les agents de l’ICE. Les participant·e·s à l’une de ces manifestations se sont ensuite rendu·e·s au domicile de certains responsables du DHS (« Department of Homeland Security », le Département de la Sécurité intérieure).

Nous avons invité de nombreuses organisations officielles à nous aider à organiser ces actions : Indigenous Roots, Sunrise Movement, Unidos, 50501, Democratic Socialists of America, Veterans for Peace, Black Cat Workers Collective, et bien d’autres encore. Bien que nous restions critiques à l’égard des organisations à but non lucratif défendant le complexe industriel et les politiques progressistes, toutes ces organisations ont adhéré à la ligne abolitionniste visant à abolir l’ICE, le Département de la Sécurité intérieure, la police et les prisons. Nous visons à résister au sectarisme de gauche et à travailler au-delà des clivages politiques partout où cela est possible. Ces organisations n’ont pas nécessairement organisé les actions que nous aurions menées, mais elles ont collaboré avec nous lors des réunions du comité de coordination et ont proposé aux gens différentes options pour participer à toute une gamme d’activités.

Le 28 février 2026.

Samedi, une manifestation a également eu lieu devant la prison du comté de Sherburne. Dans le Minnesota, l’ICE s’est associé à plusieurs prisons de comté pour pouvoir y incarcérer les immigrant·e·s placé·e·s en détention. Sherburne héberge actuellement de nombreuses personnes sans papiers victimes d’enlèvements, ainsi que des prisonnières et prisonniers issu·e·s du soulèvement en lien avec la mort de George Floyd en 2020. Nous avons apporté des œuvres d’art et une enceinte sur le parking de la prison de Sherburne, tandis qu’un DJ diffusait à plein volume de la musique contestataire. Nous avons dansé pour nous réchauffer. Nous avons scandé « Fuck ICE » (« Nique l’ICE ») et « We love you » (« Nous vous aimons ») dans l’espoir que nos sœurs et frères emprisonné·e·s puissent nous entendre de l’intérieur. Avec des centaines de manifestant·e·s supplémentaires, nous pourrions espérer finir par bloquer l’entrée et ralentir concrètement le fonctionnement de la prison ; pour l’instant, nous rappelons à nos proches incarcéré·e·s que nous ne les avons pas oublié·e·s.

Manifestation devant le centre de détention de l’ICE et la prison du comté de Sherburne, le 28 février 2026.

Le dimanche 1er mars, nous avons défilé jusqu’au bâtiment fédéral de Whipple pour réclamer la libération de nos voisines et voisins en détention et la restitution des terres autochtones spoliées. Nous avons défilé dans les rues situées juste au sud de Whipple, mais nous avons été repoussé·e·s par une ligne de policiers antiémeutes alors que nous tentions de bloquer l’entrée sud du bâtiment fédéral. Des altercations sporadiques avec des shérifs et d’autres agents ont dégénéré en affrontements. Au milieu de ces derniers, les Kalpulli Yaocenoxtli sont arrivé·e·s pour danser et prier. Les agents ont alors déclaré le rassemblement comme étant illégal et ont fait irruption dans la soi-disant « zone de manifestation », arrêtant 29 personnes.

Les danseuses et danseurs Kalpulli Yaocenoxtli, le 1er mars 2026.

Au moment même où ce cortège arrivait du côté sud-est de Whipple, une action autonome de moindre envergure a bloqué la route du côté nord-ouest du bâtiment à l’aide de boucliers et de banderoles renforcées. Les shérifs ont utilisé des armes chimiques et arrêté 11 personnes supplémentaires, portant le nombre total d’arrestations pour la journée à 40. Aucun véhicule de l’ICE n’a pu entrer ni sortir du bâtiment pendant plus de deux heures, même après que les manifestant·e·s aient été dispersé·e·s des deux côtés.

Le 1er mars 2026.

Au fil des sessions de formation politique, des ateliers sur les réseaux d’intervention rapides et des manifestations, nous avons pu constater une grande fatigue chez les organisatrices et organisateurs locaux. La participation des habitant·e·s a été moins importante que prévu, ce qui n’est guère surprenant compte tenu de l’épuisement de la base militante. Néanmoins, au cours de la semaine, nous avons été des milliers à mener diverses actions offensives contre l’ICE. Nous avons augmenté la pression sur des cibles déjà sous le feu des critiques ; nous avons mis en lumière des entreprises contre lesquelles nous continuerons à militer. Nous savons que notre mobilisation et notre action doivent se poursuivre à l’échelle nationale.

Vous pouvez apporter votre aide. Vous pouvez perturber les cibles principales et secondaires de l’ICE dans votre région, qu’il s’agisse de centres de détention, d’hôtels Hilton, d’agences Enterprise, de magasins Target ou d’autres entreprises qui collaborent avec l’ICE.

Manifestation devant le centre de détention de l’ICE et la prison du comté de Sherburne, le 28 février 2026.

Qu’est-ce que cette semaine d’action nous a appris sur la manière dont nous pouvons mener la lutte révolutionnaire à l’heure actuelle ?

Notre réseau regroupe des approches nombreuses et variées en matière d’organisation révolutionnaire. Nous cherchons à tirer le meilleur de chacune de ces tendances, à les concilier et à tenter de résoudre les contradictions qui en découlent. La semaine d’action a constitué une tentative pour aborder ces contradictions. De nombreux groupes communistes et anarchistes qui se sont mobilisés ici ont fait venir leurs camarades de tout le pays.

Dans le contexte des « Villes Jumelles », une tendance politique est plus profondément et largement ancrée dans les communautés pauvres et ouvrières que ne le sont les communistes ou les anarchistes, il s’agit des organisations à but non lucratif progressistes et des syndicats. Dans le meilleur des cas, ces organisations peuvent offrir une certaine forme de pouvoir politique à certain·e·s des membres les plus opprimé·e·s de la classe ouvrière. Leur principal inconvénient est qu’elles ne peuvent résister à l’inertie du complexe industriel à but non lucratif, car elles sont redevables à leurs bailleurs de fonds milliardaires et soumises aux limites de la loi. Par conséquent, elles parviennent rarement à surmonter la bureaucratie ou à s’engager dans une véritable résistance militante contre la classe dirigeante.

La semaine d’action a constitué une tentative de collaboration entre les groupes mentionnés ci-dessus — non pas en raison d’une convergence politique à long terme, mais par nécessité pratique. La création d’un mouvement révolutionnaire exigera une coordination entre toutes ces tendances.

La célébration multiculturelle a constitué un autre élément marquant de cette semaine d’action. Pour venir à bout de l’empire étatsunien, nous aurons besoin d’un mouvement de résistance accueillant et au charme irrésistible. Ensemble, nous avons dégusté des sambusas somaliennes, dansé sur la musique chicano de Las Cafeteras, découvert la puissance de la danse « Indigenous Roots », participé à des cérémonies traditionnelles Dakota et clôturé la semaine par une rave. Nous ne citons pas ces expériences pour mettre en avant le multiculturalisme en soi, mais pour les identifier comme certains des moments les plus euphoriques et les plus importants de la semaine d’action.

Manifestation devant le centre de détention de l’ICE et la prison du comté de Sherburne, le 28 février 2026.

Il est essentiel d’intégrer les pratiques culturelles profondément enracinées dans notre lutte. Les militant·e·s aux États-Unis doivent s’inspirer de leurs camarades révolutionnaires du Sud. Il ne suffit pas que les personnes blanches manifestent simplement en faveur de leurs voisines et voisins sans papiers : nous devons tisser des liens profonds, durables et politisés qui transcendent les frontières culturelles.

Si toutes les personnes ayant déjà participé à une patrouille d’intervention rapide signaient la déclaration de grève du Syndicat des locataires des « Villes Jumelles », nous dépasserions l’objectif de 10 000 participant·e·s et nous pourrions exercer une réelle pression sur la classe dirigeante. De même, si toutes les personnes qui travaillent aux côtés d’un·e immigrant·e étaient prêtes à manifester auprès de leur patron pour elleux et avec elleux, notre mouvement gagnerait en puissance.

Nous devons approfondir et aiguiser notre analyse de la situation actuelle aux côtés de nos voisines et voisins, ainsi que de nos collègues. Pour y parvenir, nous pouvons notamment continuer à organiser régulièrement des séances d’éducation politique afin de prendre conscience et de réfléchir à ce que les habitant·e·s du Minnesota ont accompli au cours des trois derniers mois, ainsi qu’à ce que nous pouvons accomplir ensemble à l’avenir. Sans une réflexion collective et délibérée, nous risquons de ne pas pouvoir progresser.

L’opération Metro Surge est toujours en cours. En effet, nous avons constaté une reprise de l’activité de l’ICE depuis la semaine d’action. Alors que les agents fédéraux se tournent vers des méthodes plus discrètes, la résistance doit continuer à s’adapter et à se renforcer. Nous tenons à remercier toutes les personnes qui ont contribué à cette semaine d’action ainsi que tou·te·s celles et ceux qui y ont participé. Nous invitons à la critique tout en saluant la volonté, le savoir-faire et la détermination qui nous ont réunis.

Dans le grand soulèvement populaire contre l’ICE, la semaine d’action n’était qu’un élément parmi tant d’autres. Tout grand mouvement historique se compose d’une multitude de petits éléments.

Tout le pouvoir au peuple.

Le 26 février 2026.

05.03.2026 à 23:25

Faire fondre l’ICE : le combat continue : Des manifestant·e·s des « Ville Jumelles » bloquent l’ICE à l’intérieur du bâtiment fédéral

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Un·e anarchiste de Minneapolis décrit comment les manifestant·e·s ont temporairement bloqué l'ICE à l'intérieur du bâtiment fédéral le 1er mars 2026.
Texte intégral (3229 mots)

Le 1er mars 2026, à l’issue d’une semaine d’action contre l’occupation des « Villes Jumelles » par les services de l’immigration et des douanes (ICE), les manifestant·e·s se sont rassemblé·e·s devant le bâtiment fédéral de Bishop Henry Whipple à Fort Snelling, dans le Minnesota. Au moins quatre cents personnes ont défilé du côté sud-est du bâtiment pour exiger le retrait de l’ICE de l’État du Minnesota et pour que les terres occupées par Fort Snelling soient rendues au peuple Dakota. De nombreuses et nombreux autochtones ont participé à la marche, notamment des membres des tribus Dakota, Ojibwe et Chippewa. De l’autre côté du bâtiment, un groupe d’une cinquantaine de manifestant·e·s a bloqué Minnehaha Avenue à l’aide de boucliers, de banderoles renforcées, de pièges « antichars » artisanaux et de barricades improvisées.

Les shérifs du comté de Hennepin et les policiers de l’État du Minnesota ont immédiatement réprimé les deux manifestations. Dans la zone sud-est, ils ont plaqué au sol et traîné hors du cortège des dizaines de personnes. Au niveau du barrage routier situé au nord-ouest du bâtiment fédéral, ils ont frappé les manifestant·e·s, les ont aspergé·e·s de gaz lacrymogène et ont violemment frappé la tête de quelqu’un contre le trottoir. Une personne a saigné des yeux et a subi des lésions cornéennes après avoir reçu une quantité importante de gaz lacrymogène.

Les shérifs ont arrêté quarante personnes au total. Dix de ces arrestations ont eu lieu au niveau du barrage routier et trente lors de la manifestation. Les premières attaques contre la marche n’ont eu lieu qu’une fois le démantèlement des barricades situées de l’autre côté du bâtiment effectué. On peut donc supposer que le barrage routier a permis de détourner l’attention de la police et d’alléger la pression des autorités sur la marche.

De Chicago aux « Villes Jumelles », les forces de polices locales et étatiques qui répondent aux responsables démocrates ont joué un rôle essentiel en permettant à l’ICE de terroriser les communautés. Sans l’aide et le soutien continus des autorités locales, les agences fédérales auraient été dépassées depuis longtemps par les mouvements de protestation. Chaque fois que la police et les shérifs participent à brutaliser celles et ceux qui s’opposent aux méthodes de l’ICE visant à enlever et assassiner des personnes, cela montre et renforce la complicité des responsables démocrates dans la montée du fascisme.

Malgré les épreuves endurées par les participant·e·s, cette action courageuse prouve que la résistance contre l’occupation des « Villes Jumelles » par l’ICE n’est pas terminée. En remplaçant le soi-disant « commandant en chef » Greg Bovino par le « tsar des frontières » Tom Homan, Donald Trump tente de redorer l’image de l’agence fédérale responsable des meurtres très médiatisés de Renee Good et d’Alex Pretti. (Homan lui-même a accepté un sac contenant 50 000 dollars en échange de la promesse de distribuer des contrats gouvernementaux dans le cadre d’une opération d’infiltration du FBI en 2024, illustrant parfaitement comment la persécution des immigrant·e·s sert de couverture à la corruption du gouvernement et aux complexe militaro-industriel). Pourtant, même après le retrait de milliers d’agents de l’ICE des « Villes Jumelles », plus de 400 d’entre eux sont encore présents sur place – un nombre sans précédent avant l’arrivée massive des mercenaires fédéraux dans la ville il y a deux mois de cela. Heureusement, les gens n’ont pas fini de lutter contre l’ICE.

Ici, un·e anarchiste de Minneapolis qui a participé à l’action de blocage décrit ce que s’est passé.

Photo de @slunttttt.


Récit

C’était une matinée froide et ensoleillée lorsque je suis arrivé·e au parking nord situé à l’extérieur de Whipple. Une quarantaine de personnes étaient déjà présentes sur les lieux. J’étais nerveux·se. Nous étions dangereusement peu nombreuses et nombreux. Nous savions que cette action serait moins importante que les précédentes, mais je me sentais exposé·e. Le vent nous fouettait à l’ombre du centre de rétention en bêton de sept étages. Allions-nous être massacré·e·s ?

Nous avons attendu quelques minutes. Les gens se sont embrassés et se sont regroupés par affinités, chuchotant des mots d’encouragement. Onze autres camarades sont arrivé·e·s au compte-gouttes. J’ai compté chacune et chacun d’entre nous à plusieurs reprises. Deux voitures du shérif du comté de Hennepin nous surveillaient depuis l’autre côté du parking. Nous étions à peine plus de cinquante personnes.

Une camionnette a fait une embardée sur le parking nord et s’est arrêtée dans un crissement de pneu. La première équipe d’intervention en est sortie, déjà équipée de masques à gaz, et a commencé à jeter des boucliers en plastiques peints à la va-vite à l’arrière de la camionnette. Tout le monde s’est précipité pour vider la camionnette, enfiler des masques et des lunettes de protection et s’emparer des boucliers. Les shérifs sont sortis de leurs voitures et ont appelé des renforts en criant dans leurs radios. Une voiture de police qui se dirigeait vers le sud en direction de Whipple a brusquement fait demi-tour et a franchi le terre-plein central pour nous couper la route.

Photo de @slunttttt.

Nous avions à peine quitté le parking qu’un shérif corpulent et moustachu a aspergé de bombe lacrymogène la personne se trouvant à ma gauche. Cette dernière a tressailli et est tombée en arrière, mais elle n’a pas crié. Les medics ont commencé à lui rincer les yeux. Nous avons continué à avancer.

Une ligne de shérifs nous a bloqué la route avant que nous atteignions le point de blocage que nous nous étions fixé. Certains d’entre eux portaient des uniformes normaux, d’autres étaient vêtus d’un équipement tactique complet, ressemblant presque exactement aux agents fédéraux qui gardaient cette même zone dans un passé encore récent. L’un d’eux nous a menacé avec une bombe de spray anti-ours (type de bombe lacrymogène en spray ou en gel ayant une longue portée). J’ai tripoté mes lunettes de protection, essayant frénétiquement d’empêcher ces maudites dernières de s’embuer dans le froid.

« SI VOUS AVEZ UN BOUCLIER, POSEZ-LE IMMÉDIATEMENT PAR TERRE ! » nous a hurlé un shérif. Il a répété la même phrase à deux reprises, puis une troisième fois.

« Pas aujourd’hui connard », a répondu quelqu’un à ma droite. « Ta famille est fière de toi, espèce de porc ? »

Les flics se sont précipités vers nous. Ils ont aspergé quelqu’un de gaz lacrymogène. Ils ont commencé à saisir les boucliers et à les arracher des mains des gens. Je me tenais en première ligne. Un shérif a posé ses deux mains sur le bouclier de quelqu’un pour le lui arracher et iels se sont battu·e·s. La personne a fini par lâcher le bouclier, le shérif a basculé en arrière et est tombé sur le dos.

Quelqu’un a commencé à crier des instructions pour que tout le monde recule. La plupart d’entre nous l’ont fait. Les shérifs ont plaqué au sol deux personnes courageuses qui avaient été plus lentes à battre en retraite. Trois ou quatre agents se sont alors jetés sur chacune d’elles. Le casque de l’une d’elles a volé et elle a eu du mal à se relever. Un shérif s’est de nouveau jeté sur elle pour l’immobiliser, lui cognant la tête sur le trottoir dans un craquement audible.

Une personne munie d’un mégaphone s’est avancée dans la rue, tentant une deuxième fois d’occuper la route. Elle a commencé à entonner un slogan : « À qui appartiennent les rues ? À nous ! » Les flics l’ont immédiatement plaquée au sol. Le reste d’entre nous a suivi le mouvement, essayant à notre tour de reprendre la rue pour former un mur de protection. Deux shérifs ont pris en sandwich la personne se trouvant devant moi et ont essayer de la tirer vers l’avant pour l’extraire du groupe. Les gens dans notre camp ont attrapé la personne par son sac à dos et ont essayé de la tirer en arrière. Les shérifs nous ont attaqué avec un autre jet de spray anti-ours et nous n’avons pas pu sauver la personne en question. Quelqu’un d’autre à l’avant de l’action tenait la ligne du mieux qu’elle ou il pouvait, poussant les agents avec son bouclier dans un mouvement de va-et-vient. Un shérif a essayé de l’attraper par les bras, mais un·e camarade se trouvant derrière la ou le manifestant·e au bouclier s’est accroupi·e et l’a enlacé par la taille, la ou le tirant vers l’arrière. Cette personne a réussi à échapper à la tentative d’arrestation.

À la fin de l’échauffourée, les autorités avaient arrêté dix d’entre nous. Il ne restait plus que quarante manifestant·e·s dans la rue. Le nombre de policiers qui nous faisaient face avait également diminué, car beaucoup d’entre eux étaient occupés à finaliser les arrestations de nos camarades et à les faire monter dans un fourgon. Nous avons reculé à nouveau et avons formé un mur de boucliers, dont le nombre avait désormais considérablement diminué. Quelqu’un a attrapé une palette et un panneau stop cassé sur le bord de la route et les a jetés dans la rue devant nous.

Ce n’est qu’après les arrestations que les shérifs ont émis un ordre de dispersion.

Les dix minutes qui suivirent m’ont semblé durer des heures. Désormais, les shérifs gardaient leurs distances. Je pense qu’ils appelaient des renforts. Quatre véhicules bloquaient la route devant nous et deux autres bloquaient l’intersection de Minnehaha et Hiawatha derrière nous. J’avais peur que nous soyons encerclé·e·s. Nous nous sommes blotti·e·s les un·e·s contre les autres dans le vent glacial, accroupi·e·s derrière nos quelques boucliers restants. Une femme d’âge moyen a garé sa voiture derrière nous. Pendant un instant, j’ai pensé qu’elle pouvait être une membre de l’ICE. Puis elle a crié par la fenêtre côté conducteur : « Vous êtes tou·te·s si sexy et courageux·ses !!! »

À ce moment-là, notre moral était au plus bas, mais ces mots nous ont aidé·e·s à faire en sorte que ce dernier remonte.

Puis, enfin, la cavalerie est arrivée. Une deuxième équipe s’est arrêtée à bord dans un camion à plateau. Les gens se sont rassemblés à l’arrière du camion, ont arraché une bâche verte et ont sorti des seaux remplis de charnières, de clous et de morceaux de ferraille. Nous les avons déversés sur la barricade. Nous avons également sorti trois pièges « antichars » : des crics soudés d’environ 1,20m de haut qui ressemblaient aux barricades des plages de Normandie, et nous les avons positionnés pour bloquer la route. Empilées sous tout ce bazar, nous avons récupéré deux banderoles renforcées de 2,40m x 1,20m en acier ondulé. « J’aurais aimé qu’on ait eu ce truc avec nous il y a 20 minutes », ai-je grommelé.

Nous avons tenu la route pendant encore une demi-heure. Les shérifs ne se sont plus approchés de nous. Surpris par la barricade, ils communiquaient sans cesse par radio. À 10h24, j’ai reçu un SMS sur mon téléphone jetable m’informant que la marche de l’autre côté de Whipple ne bloquait plus la rue. Cela signifiait que l’ICE avait un point de sortie au niveau de la porte numéro 3 et qu’ils n’étaient plus piégés à l’intérieur du bâtiment fédéral. C’était le signal pour nous de partir. Nous avons appelé notre équipe d’exfiltration.

Ironiquement, la facilité avec laquelle nous avons réussi à nous échapper semblait avoir déstabilisé les shérifs plus que tout ce que nous avions fait lors de notre action de blocage. Huit voitures se sont arrêtées derrière nous et nous nous sommes entassé·e·s à l’intérieur de ces dernières, abandonnant la barricade et filant vers Hiawatha.

Une voiture a été suivie par un SUV de l’ICE alors qu’elle quittait les lieux. La conductrice ou le conducteur les a entraînés dans une course-poursuite à travers le sud de Minneapolis jusqu’à Powderhorn Park, où iel a utilisé un fil de discussion d’un réseau d’intervention rapide local pour appeler des renforts. Des dizaines de voisin·e·s se sont rendu·e·s au parc et ont filmé la scène avec leurs téléphones. Le véhicule de l’ICE a fait demi-tour et à quitter la zone.

Photo de @slunttttt.

J’étais effrayé·e et stressé·e pendant la majeure partie de l’action du 1er mars, mais je l’ai quand même faite. Beaucoup de choses ont mal tourné pendant la planification et l’exécution de cette action. Nous avons subi une perte de 20% de nos effectifs à cause des arrestations, et certaines des personnes arrêtées ont été accusées de délits mineurs. Nous n’avons jamais eu les effectifs nécessaires pour accomplir correctement notre tâche, mais nous avons quand même réussi à bloquer la route pendant 52 minutes. De toutes les manifestations organisées au bâtiment Whipple au cours de ces trois derniers mois, celle-ci était de loin la plus petite. C’était aussi la première et unique fois où nous avons réussi à entièrement bloquer l’accès au siège de l’ICE pendant un certain temps.

Ce qui s’est passé le 1er mars marque une nouvelle phase dans la lutte contre l’ICE dans les « Villes Jumelles ». Nous sommes clairement passé·e·s de l’autre côté du pic d’activité du mouvement qui a atteint son apogée en janvier. La soi-disant « réduction des effectifs » – qui laisse encore 407 agents de l’ICE dans nos rues – visait à démobiliser notre mouvement, et à cet égard, cette stratégie a en partie réussi. Les milliers de personnes qui ont combattus les agents fédéraux dans les rues en janvier sont épuisées.

Pourtant, nous devons continuer de les combattre.

« Nous ne sommes pas nombreuses et nombreux, peut-être plus que vous ne l’imaginez, mais nous sommes toutes et tous déterminé·e·s à nous battre jusqu’au bout. »

– Plain Words, 1919


Lectures complémentaires

28.02.2026 à 11:30

L’attaque contre l’Iran est une attaque contre nous tou·te·s

CrimethInc. Ex-Workers Collective

L’attaque des États-Unis et d’Israël contre l’Iran est moralement répugnante. Elle n’a pour seul but que de profiter à une élite de bellicistes racistes et islamophobes. Elle ne profitera ni aux Iranien·ne·s ni aux gens ordinaires où que ce soit dans le monde.

Il existe de véritables mouvements populaires qui résistent au gouvernement iranien, un régime autoritaire sanguinaire, au même titre que les gouvernements étatsunien et israélien qui l’attaquent. Mais les participant·e·s aux mouvements sociaux iraniens ne veulent pas que Donald Trump attaque l’Iran. Comme certain·e·s d’entre elleux l’ont écrit le mois dernier,

« Toute intervention militaire ou impériale ne peut qu’affaiblir la lutte venue d’en bas et renforcer la mainmise de la République islamique pour mener à bien la répression. »

Les mouvements sociaux en Iran résistent à un gouvernement oppressif depuis des décennies. Mais la mise en place d’un régime fantoche au service des États-Unis et d’Israël ne les aidera pas. En attaquant l’Iran, Trump ne cherche pas nécessairement à renverser le gouvernement, mais simplement à le subordonner à sa volonté, en destituant les personnalités de premier plan afin de se substituer à elles. C’est précisément ce qu’il a fait au Venezuela en janvier 2026. L’enlèvement de Nicolás Maduro n’a en rien changé la répartition du pouvoir dans la société vénézuélienne ; le principal résultat de l’intervention de Trump a été de mettre en place les conditions nécessaires pour piller les ressources naturelles du pays au profit de certains éléments de la classe dirigeante étatsunienne.

Comme d’autres autocrates à travers le monde, Trump cherche à marginaliser les gens ordinaires, réduisant toute politique à une lutte entre tyrans qui se disputent le pouvoir au détriment de celles et ceux qu’ils gouvernent. Il sacrifiera volontiers la vie des Iranien·ne·s, des Israélien·ne·s et des citoyennes et citoyens américain·e·s pour son propre intérêt.

Alors que la spéculation capitaliste se heurte à des limites intrinsèques partout dans le monde, les despotes sont revenus à l’ancienne méthode pour accumuler des richesses : la violence étatique brutale. L’une des choses qui a soutenu l’économie mondiale ces dernières années est l’essor de la spéculation boursière sur une poignée d’entreprises du secteur de la tech qui tentent de vendre des produits d’« intelligence artificielle ». En réalité, il s’agit d’une course effrénée à l’investissement dans la technologie militaire dans le but de se préparer à une ère où celle-ci jouera un rôle encore plus central dans la répartition des richesses et du pouvoir. La preuve en est par le conflit qui a éclaté cette semaine autour de la question de savoir si l’armée étatsunienne devrait être autorisée à utiliser les outils d’IA développés par Anthropic pour surveiller massivement les citoyennes et citoyens américain·e·s et déployer des armes entièrement autonomes à travers le monde.

L’armée israélienne a largement utilisé l’IA pour perpétrer un génocide à Gaza. C’est là le principal usage de l’IA, et non pas le fait d’épargner aux bureaucrates la peine de rédiger leurs propres emails.

Pour le gouvernement israélien, tout le Moyen-Orient est désormais considéré comme étant la Cisjordanie. L’attaque contre l’Iran montre qu’il est déterminé à soumettre des centaines de millions de personnes à la violence qu’il inflige déjà aux populations palestinienne, libanaise et syrienne.

Aux États-Unis, la décision de Trump de déclarer la guerre sans consulter le Congrès montre qu’il se considère déjà comme un dictateur. L’attaque contre les Iranien·ne·s vise à semer la terreur parmi les adversaires de Trump à travers le monde, y compris aux États-Unis.

Nous devons considérer cette attaque comme une menace qui pèse également sur nous. De Caracas à Téhéran, en passant par les « Villes Jumelles », il est facile de voir quel genre de monde ils essaient de créer. Les mêmes armes qui sont utilisées aujourd’hui contre les Iranien·ne·s seront demain utilisées contre toutes celles et ceux qui résistent à Trump et à ses laquais, à moins que nous ne nous opposions ensemble à eux avant qu’il ne soit trop tard.

Nous devons renforcer les moyens dont disposent les mouvements populaires afin de mettre un terme à la machine de guerre. Les centaines de milliers de personnes massacrées sans raison à Gaza, en Syrie, au Soudan, au Yémen, en Irak, au Myanmar et en Ukraine montrent ce qui nous attend si nous continuons sur cette voie.

La véritable libération ne peut venir que de la solidarité entre les mouvements populaires. Nous devons résister à tout prix au bellicisme de Trump.

Lectures complémentaires


Imprimez et distribuez ces affiches à grande échelle.

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Texte intégral (1466 mots)

L’attaque des États-Unis et d’Israël contre l’Iran est moralement répugnante. Elle n’a pour seul but que de profiter à une élite de bellicistes racistes et islamophobes. Elle ne profitera ni aux Iranien·ne·s ni aux gens ordinaires où que ce soit dans le monde.

Il existe de véritables mouvements populaires qui résistent au gouvernement iranien, un régime autoritaire sanguinaire, au même titre que les gouvernements étatsunien et israélien qui l’attaquent. Mais les participant·e·s aux mouvements sociaux iraniens ne veulent pas que Donald Trump attaque l’Iran. Comme certain·e·s d’entre elleux l’ont écrit le mois dernier,

« Toute intervention militaire ou impériale ne peut qu’affaiblir la lutte venue d’en bas et renforcer la mainmise de la République islamique pour mener à bien la répression. »

Les mouvements sociaux en Iran résistent à un gouvernement oppressif depuis des décennies. Mais la mise en place d’un régime fantoche au service des États-Unis et d’Israël ne les aidera pas. En attaquant l’Iran, Trump ne cherche pas nécessairement à renverser le gouvernement, mais simplement à le subordonner à sa volonté, en destituant les personnalités de premier plan afin de se substituer à elles. C’est précisément ce qu’il a fait au Venezuela en janvier 2026. L’enlèvement de Nicolás Maduro n’a en rien changé la répartition du pouvoir dans la société vénézuélienne ; le principal résultat de l’intervention de Trump a été de mettre en place les conditions nécessaires pour piller les ressources naturelles du pays au profit de certains éléments de la classe dirigeante étatsunienne.

Comme d’autres autocrates à travers le monde, Trump cherche à marginaliser les gens ordinaires, réduisant toute politique à une lutte entre tyrans qui se disputent le pouvoir au détriment de celles et ceux qu’ils gouvernent. Il sacrifiera volontiers la vie des Iranien·ne·s, des Israélien·ne·s et des citoyennes et citoyens américain·e·s pour son propre intérêt.

Alors que la spéculation capitaliste se heurte à des limites intrinsèques partout dans le monde, les despotes sont revenus à l’ancienne méthode pour accumuler des richesses : la violence étatique brutale. L’une des choses qui a soutenu l’économie mondiale ces dernières années est l’essor de la spéculation boursière sur une poignée d’entreprises du secteur de la tech qui tentent de vendre des produits d’« intelligence artificielle ». En réalité, il s’agit d’une course effrénée à l’investissement dans la technologie militaire dans le but de se préparer à une ère où celle-ci jouera un rôle encore plus central dans la répartition des richesses et du pouvoir. La preuve en est par le conflit qui a éclaté cette semaine autour de la question de savoir si l’armée étatsunienne devrait être autorisée à utiliser les outils d’IA développés par Anthropic pour surveiller massivement les citoyennes et citoyens américain·e·s et déployer des armes entièrement autonomes à travers le monde.

L’armée israélienne a largement utilisé l’IA pour perpétrer un génocide à Gaza. C’est là le principal usage de l’IA, et non pas le fait d’épargner aux bureaucrates la peine de rédiger leurs propres emails.

Pour le gouvernement israélien, tout le Moyen-Orient est désormais considéré comme étant la Cisjordanie. L’attaque contre l’Iran montre qu’il est déterminé à soumettre des centaines de millions de personnes à la violence qu’il inflige déjà aux populations palestinienne, libanaise et syrienne.

Aux États-Unis, la décision de Trump de déclarer la guerre sans consulter le Congrès montre qu’il se considère déjà comme un dictateur. L’attaque contre les Iranien·ne·s vise à semer la terreur parmi les adversaires de Trump à travers le monde, y compris aux États-Unis.

Nous devons considérer cette attaque comme une menace qui pèse également sur nous. De Caracas à Téhéran, en passant par les « Villes Jumelles », il est facile de voir quel genre de monde ils essaient de créer. Les mêmes armes qui sont utilisées aujourd’hui contre les Iranien·ne·s seront demain utilisées contre toutes celles et ceux qui résistent à Trump et à ses laquais, à moins que nous ne nous opposions ensemble à eux avant qu’il ne soit trop tard.

Nous devons renforcer les moyens dont disposent les mouvements populaires afin de mettre un terme à la machine de guerre. Les centaines de milliers de personnes massacrées sans raison à Gaza, en Syrie, au Soudan, au Yémen, en Irak, au Myanmar et en Ukraine montrent ce qui nous attend si nous continuons sur cette voie.

La véritable libération ne peut venir que de la solidarité entre les mouvements populaires. Nous devons résister à tout prix au bellicisme de Trump.

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23.02.2026 à 23:43

Ils intensifient leurs actions, nous intensifions les nôtres : Une brève histoire de la lutte contre l’ICE dans les « Villes Jumelles »

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Des participant·e·s à la résistance contre l'ICE dans les villes jumelles retracent son parcours, explorant les raisons pour lesquelles il a pris de l'ampleur malgré une répression croissante.
Texte intégral (5110 mots)

Dans l’analyse suivante, des participant·e·s à la résistance contre l’assaut mené par les services de l’immigration et des douanes (ICE) dans les « Villes Jumelles » retracent l’évolution du mouvement de 2025 à nos jours, explorant les raisons pour lesquelles il a pris de l’ampleur malgré une répression croissante.

L’afflux des mercenaires fédéraux dans les « Villes Jumelles » n’est pas terminé. Même s’il est vrai, comme l’affirme les autorités fédérales, qu’il reste moins de 500 agents fédéraux (sans compter les agents chargés des enquêtes en lien avec la sécurité intérieure), cela représente tout de même plusieurs fois le nombre d’agents de l’ICE qui étaient déployés dans les « Villes Jumelles » avant 2026. L’une des stratégies classiques du fascisme consiste à intensifier la violence au maximum, puis à renoncer aux mesures les plus extrêmes afin d’habituer la population à un statu quo plus répressif.

Néanmoins, l’objectif initial de l’administration était de normaliser l’envoi de milliers de mercenaires pour terroriser des villes entières et les soumettre. À cet égard, les habitant·e·s des « Villes Jumelles » ont remporté une victoire, sapant la légitimité perçue des forces fédérales et les forçant à changer de tactique.

Les habitant·e·s des « Villes Jumelles » n’ont pas renversé la tendance contre l’occupation par la force des armes, mais en créant une mobilisation plus forte que celle de l’ICE. Cela ne signifie toutefois pas que la lutte physique contre les occupants n’a joué aucun rôle dans l’issue actuelle du conflit.

Une mobilisation massive de l’ensemble de la société a contraint le gouvernement fédéral à progressivement battre en retraite. Plus de 30 000 personnes ont participé d’une manière ou d’une autre aux réseaux d’intervention rapide, en utilisant un large éventail de tactiques. Plusieurs milliers d’entre elles ont consacré leur vie à la résistance et ont patrouillé les rues tous les jours pendant plus de deux mois. Plusieurs milliers d’autres ont participé à des réseaux clandestins d’entraide pour apporter de la nourriture, des fournitures et fournir une aide financière aux familles sans papiers contraintes de se cacher afin que ces dernières puissent payer leurs loyers. Un adulte sur quatre dans le Minnesota a participé d’une manière ou d’une autre à la grève générale du 23 janvier, et on estime que 8% de tou·te·s les habitant·e·s du Minnesota ont refusé de travailler ce jour-là. Des pancartes indiquant « Tout le monde est la/le bienvenu·e sauf l’ICE » sont apparues dans les vitrines de pratiquement tous les commerces des quartiers sud de Minneapolis.

L’ampleur de la résistance à inciter Stephen Miller à souligner que :

« Il suffit de lire leurs propres mots, d’écouter leurs propres paroles et de juger leur propre conduite pour comprendre qu’il s’agit clairement d’une insurrection contre le gouvernement fédéral. »

Le 24 janvier 2026. Les gens réagissent au meurtre d’Alex Pretti.


Lors des négociations à Hanoï une semaine avant la chute de Saigon en 1975, un général américain aurait déclaré à un commandant nord-vietnamien : « Vous savez, vous ne nous avez jamais battus sur le champ de bataille. »

Le commandant nord-vietnamien répondit : « C’est peut-être vrai, mais cela n’a aucune importance. »

Aujourd’hui, les « Villes Jumelles » pourraient offrir la même réplique à notre ennemi. Les insurrections gagnent en épuisant continuellement un adversaire plus puissant. Nous gagnons par notre capacité à ne pas perdre.

Si la grande majorité des patrouilleurs utilisaient les klaxons de leurs voitures, les appareils photo et vidéo de leurs téléphones portables et des sifflets comme armes, il serrait incorrect de qualifier la résistance de strictement non violente. Un nombre inconnu de personnes courageuses se sont interposées entre l’ICE et nos voisin·e·s vulnérables. Selon le « tsar des frontières » Tom Homan, rien qu’en janvier, près de 160 personnes ont été arrêtées pour avoir entravé ou agressé des agents fédéraux. Au cours de ce mois, l’ICE et la police des frontières (Border Patrol) ont tiré sur une personne chaque semaine, tuant Renee Good et Alex Pretti et blessant Julio Sosa-Celis. Sans se laisser décourager, les gens se sont révoltés et leur nombre n’a fait que croître après chaque fusillade : le 7 janvier en combattant les agents fédéraux au collège Roosevelt, en prenant d’assaut les portes d’un tribunal fédéral et en dressant des barricades sur le lieu du meurtre de Renee ; le 14 janvier, en chassant les agents fédéraux des quartiers nord de Minneapolis et en pillant trois de leurs voitures ; et le 24 janvier, en érigeant des barricades à Whittier et en repoussant à la fois l’ICE et la police locale, les contraignants à battre en retraite et à quitter la zone.

Des accrochages quotidiens sur les lieux des enlèvements, aux émeutes qui ont embrasé des quartiers entiers, ces affrontements ont joué un rôle crucial dans le développement de la résistance. Sans ces incidents, les discussions quotidiennes sur les fils de discussion des réseaux d’intervention rapide, les groupes de quartier hyperlocaux, les manifestations bruyantes tard dans la nuit devant les hôtels et même les arrêts de travail massifs n’auraient peut-être pas pu se transformer en un mouvement capable de faire fléchir la détermination du gouvernement fédéral. Les raisons en sont sociales et non militaires.

Plutôt que de considérer ces moments comme des occurrences aléatoires de turbulences stochastiques, des activités parallèles qui ont ponctué le travail d’organisation en profondeur par des titres sensationnels dans les journaux, nous considérons chaque confrontation avec les forces ennemies comme faisant partie d’un processus d’intensification continu. Chaque escalade de la part de l’ICE entraînait notre propre escalade dans une boucle de rétroaction. Chaque fois que les gens ripostaient, cela ouvrait un nouvel éventail de possibilités et nous franchissons un portail vers une nouvelle phase de résistance.

Chaque affrontement avec l’ICE a fait avancer le mouvement de trois manières :

  • en créant une dynamique et en mobilisant de nouvelles et nouveaux participant·e·s,
  • en augmentant la « température », et
  • en forçant l’État à changer de tactique.

Pour montrer comment cela s’est produit, nous allons brièvement passer en revue l’évolution du mouvement depuis ses origines.

Le 24 janvier 2026. Les gens réagissent au meurtre d’Alex Pretti.

Dans les « Villes Jumelles », la première confrontation importante avec l’ICE a eu lieu le 3 juin 2025 à la Taqueria Las Cuatro Milpas. Le lendemain, des personnes ont affronté les agents de l’ICE alors qu’ils menaient des raids à Chicago et à Grand Rapids. Deux jours plus tard, des affrontements ont éclaté à Los Angeles et ont rapidement débouché sur le premier soulèvement du second mandat de Trump.

Puis, alors que Trump déployait la Garde nationale à Los Angeles et visait Chicago et d’autres villes en y envoyant de nombreux agents fédéraux, l’administration a décidé ne pas immédiatement intensifier les activités de l’ICE dans les « Villes Jumelles ».

Les premiers signes annonçant l’opération Metro Surge sont apparus il y a trois mois, ce qui semble être une éternité pour tout le monde ici. Nous avons reçu le premier signe avant-coureur le 18 novembre, lorsque l’ICE a tenté de faire une descente dans l’usine de papier Bro-Tex à Saint Paul. Ils ont enlevé deux travailleurs, aspergé les curieuses et curieux avec leur bombe lacrymo et repoussé les manifestant·e·s hors de la rue alors qu’une foule s’était spontanément formée et tentait de bloquer leurs véhicules. Alors que les mercenaires s’enfuyaient, quelqu’un a brisé la vitre arrière d’un van de l’ICE.

La nouvelle du raid et la réaction qu’il a suscitée se sont répandues comme une traînée de poudre. Tant parmi les militant·e·s de gauche que dans les communautés d’immigré·e·s aux sens large, les prémices de ce qui allait devenir plus tard les réseaux d’intervention rapide ont commencé à prendre forme dans des groupes Signal et WhatsApp.

Une semaine plus tard, le 25 novembre, une autre descente de l’ICE a eu lieu, cette fois dans l’est de Saint Paul, dans le quartier de Payne-Phalen. Ils ont emmené deux autres personnes. Cette fois-ci, la nouvelle s’est répandue dans toutes la ville et une foule beaucoup plus importante – plus d’une centaine de personnes – s’est rassemblée pour les arrêter. L’énergie dégagée par les affrontements moins importants de la semaine précédente avait préparé la population. Cette fois-ci, certaines personnes sont venues équipées de masques à gaz et de casques. Les agents fédéraux ont intensifié leurs tactiques répressives, tirant des balles de poivre et des balles en caoutchouc avec leurs fusils. Un·e manifestant·e a été blessé·e par des agents qui lui ont fracassé la tête contre le trottoir.

Tout comme lors du mois de juin dernier, les agents du département de la Sécurité intérieure (Department of Homeland Security, DHS) ont tenté d’affirmer après coup que la descente n’avait aucun lien avec l’immigration, mais personne ne les a cru. Comme nous le verrons plus tard, il s’agit vraisemblablement d’une tactique de désinformation visant à « calmer le jeu », une priorité partagée par les républicains et les démocrates.

Le 25 novembre 2025. Les prémices d’une réponse proportionnée.

Une semaine plus tard, l’ICE a envahi les « Villes Jumelles ». Les informations diffusées dans les médias indiquaient qu’ils ciblaient les immigrant·e·s somalien·ne·s. Une vague de peur s’est répandue au sein de toutes les communautés d’immigrant·e·s. Certaines personnes ont cessé de se rendre sur leur lieu de travail. Ils ont enlevé douze personnes au cours des premiers jours du mois de décembre, avant que le département de la Sécurité intérieure n’annonce officiellement le début de l’opération Metro Surge le 4 décembre 2025. Peu de temps après, plus de 300 agents de l’ICE occupaient nos rues. Des rumeurs ont commencé à circuler au sujet de descentes de police dans les banlieues. Les organisatrices et organisateurs de manifestation ont commencé à convoquer des réunions en face à face afin de mettre en place des groupes de défense de quartier. Une organisation appelée Monarca a commencé à organiser des formations d’observateurs juridiques pour les personnes qui souhaitaient patrouiller. Les premier·ère·s patrouilleuses et patrouilleurs ont pris l’habitude de se qualifier par euphémisme de « banlieusard·e·s ».

Au cours des deux premières semaines de l’occupation, une situation d’attente s’est installée. Les agents de l’ICE sortaient de leurs voitures par deux et arrêtaient quelqu’un. Parfois, si nous avions de la chance, une foule se formait. Les gens sortaient leurs téléphones, sifflaient et les insultaient. Les agents aspergeaient quelqu’un avec leur bombe lacrymo et partaient avec leur victime.

Les rares fois où nous avons pu empêcher les enlèvements grâce à notre nombre, nous l’avons fait. Par exemple, lorsque l’ICE a fait une descente sur un chantier de construction à Chanhassen par des températures dangereusement basses et que deux ouvriers ont souffert d’engelures après avoir été piégés sur un toit pendant qu’une foule d’individus faisait face aux agents fédéraux dans la rue. Mais dans l’ensemble, la plupart d’entre nous sommes resté·e·s des observatrices et observateurs relativement passives et passifs pendant cette période. La plupart des enlèvements effectués ont donc abouti.

Le 15 décembre, les choses ont commencé à changer. Deux agents de l’ICE ont tenté de kidnapper une femme enceinte à l’angle de la 29ème rue et de Pillsbury. L’agent Brenden Cuni l’a plaquée au sol et lui a enfoncé son genou dans le dos. C’était également la première fois que nous identifions formellement un agent de l’ICE après l’avoir vu sur le terrain. Les gens ont commencé à lancer de tous les côtés des boules de neige et de gros morceaux de glace sur les agents fédéraux.

Alors que la température atmosphérique baissait au cours de la seconde moitié du mois de décembre, la température politique, quant à elle, grimpait en flèche. Il était devenu courant de voir l’ICE brutaliser des gens. Le 22 décembre, ils ont utilisé pour la première fois des balles réelles contre nous, lorsqu’ils ont tiré sur un homme à Saint Paul après avoir percuté sa voiture. Des informations ont également circulé selon lesquelles l’ICE aurait tiré sur les pneus du véhicule d’un·e observatrice ou observateur. Un·e autre a été arrêté·e dans un parking près du bâtiment fédéral Whipple et accusé·e de « harcèlement ». Ils ont commencé à freiner brusquement devant les conductrices et conducteurs qui les suivaient de trop près ou à nous bloquer dans les rues avec leurs véhicules. Ils ont commencé à tenter de procéder à des enlèvements de manière plus rapide et plus violente. Leur violence est devenue plus théâtrale. L’occupation a créé un nouveau statu quo.

Avant le 6 janvier 2026, nous avons connus quelques jours étrangement calmes et il semblait que le nombre d’enlèvements à Minneapolis allait enfin diminuer. Puis le DHS a annoncé l’arrivée de 2 000 agents supplémentaires de l’ICE et de la police des frontières. Du jour au lendemain, les rues ont été envahies par ces agents. Alors qu’auparavant, il fallait une voiture pour se déplacer sur les lieux où intervenaient les agents de l’ICE, leur nombre était désormais si important que les patrouilles à pied autour de certains points chauds sont devenues tout aussi efficaces. Les enlèvements sont devenus de plus en plus arbitraires. Nous avons vu des agents attraper des gens à des arrêts de bus et utiliser des logiciels de reconnaissance faciale sur des personnes choisies au hasard dans la rue. Le jour même où cette vague a commencé, l’ICE a arrêté et déporté Victor Manuel Diaz, un résident de Minneapolis, à Fort Bliss, au Texas, où il est mort – ou a été assassiné – une semaine plus tard seulement.

Le 7 janvier 2026. Les gens réagissent au meurtre de Renee Good.

Un jour après le début de cette vague d’attaques, le 7 janvier, l’agent de l’ICE Jonathan Ross a assassiné Renee Good. Des dizaines d’agents fédéraux se sont rassemblés sur le lieu du meurtre pour menacer la foule de manifestant·e·s. Compte tenu de ce que les agents venaient de faire, la réaction immédiate de la foule a été modérée et mesurée. Les gens ont bloqué la rue et ont scandé des slogans contre les complices du meurtre. Sans avoir été provoqués, les agents « Bor-Tac » de la police des frontières Michael Sveum et Edgar Vazquez ont ouvert le feu avec des armes chimiques, déclenchant des échauffourées à l’angle de la 34ème rue et de Portland.

Deux heures plus tard, une bagarre a éclaté au collège Roosevelt, où des personnes ont réussi à empêcher les agents de l’ICE d’enlever un travailleur immigrant en les encerclant devant le bâtiment. Cette nuit-là, les habitant·e·s ont barricadé Portland Avenue. Dix mille personnes se sont rassemblées pour veiller Renee Good.

Après le meurtre de Renee Good, un nouveau statu quo est apparu. L’ICE a intensifié sa terreur à un niveau sans précédent. Il est devenu courant pour eux de briser les vitres des voitures des manifestant·e·s. Ils ont arrêté d’avantage d’observatrices et d’observateurs. Ils ont commencé à utiliser des gaz lacrymogènes lors d’affrontements mineurs, alors qu’il aurait été inhabituel pour des policiers ordinaires de les utiliser. Deux employé·e·s du magasin Target, qui étaient citoyen·ne·s américain·e·s, ont été passé·e·s à tabac et arrêté·e·s pour avoir filmé des agents fédéraux. L’ICE a relâché des personnes arrêtées au beau milieu de la nuit, par des températures négatives, dans des parcs publics. Des théories du complot libérales ont gagné en popularité, affirmant que Trump essayer d’utiliser cette forme de violence pour nous provoquer et nous pousser à réagir. Les discussions sur les réseaux sociaux ont rapidement pris de l’ampleur.

Le 11 janvier, Greg Bovino a ostensiblement conduit un convoi de la police des frontières le long de University Avenue, harcelant les gens dans les zones très fréquentées. À une station-service Speedway de Saint Paul, ils ont tabassé et étranglé Orbin Mauricio Enriquez Serrano jusqu’à ce qu’il perde connaissance, puis ont frappé et plaqué au sol des observatrices et des observateurs alors qu’ils emportaient son corps. Deux jours plus tard, une centaine de personnes se sont rassemblées pour affronter l’ICE alors qu’ils effectuaient une descente dans une maison dans le quartier de Powderhorn ; l’ICE a utilisé des gaz lacrymogènes contre les manifestant·e·s présent·e·s sur place. Plus tard, dans la nuit du 13 janvier, des affrontements ont éclaté au bâtiment Whipple lorsque des manifestant·e·s et des agents du DHS ont échangé des feux d’artifice contre des gaz CS (gaz lacrymogènes) et des grenades assourdissantes.

Le 14 janvier 2026. La police et les agents fédéraux ont recouvert un quartier entier de gaz lacrymogènes après avoir tiré sur Julio Sosa-Celis.

Le 14 janvier 2026. La police et les agents fédéraux terrorisant un quartier après avoir tiré sur Julio Sosa-Celis.

Nous avons assisté à un tournant décisif le 14 janvier, lorsqu’un agent de l’ICE a tiré sur Julio Sosa-Celis à travers la porte d’entrée de son domicile dans le nord de Minneapolis. Des centaines de jeunes issu·e·s des communautés noires et latino-américaines du quartier populaire de Northside sont descendu·e·s dans la rue et ont affronté les agents fédéraux aux côtés de militant·e·s. Pendant trois heures, les agents de police de la ville de Minneapolis ont prêté main forte à l’ICE qui tirait des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc sur la foule. Les manifestant·e·s ont riposté en lançant des bouteilles, des pierres, des pétards et des feux d’artifice.

Les agents de l’ICE ont été les premiers à se replier, abandonnant au moins trois véhicules sur place. La police de Minneapolis a pris la fuite peu après. Les jeunes du Northside ont tagué et saccagé leurs voitures, volé un coffre-fort contenant des armes à feu retrouvé dans l’un des coffres des véhicules et transformé les lieux des affrontements en une fête de quartier très animée. Des témoins ont diffusé en direct des images montrant des personnes fouillant les véhicules de l’ICE, récupérant des documents sensibles et des « pièces de défi », pièces généralement distribuées aux mercenaires en guise de récompense pour leurs actions violentes menées à l’encontre des communautés. Les agents fédéraux ne sont revenus sur les lieux que plusieurs heures plus tard.

Pour beaucoup d’habitant·e·s dans les « Villes Jumelles », le 14 janvier a marqué un véritable tournant. Il a représenté le réveil d’un géant endormi : la même force sociale qui avait donné naissance à la rébellion suite à la mort de George Floyd s’est levée pour marquer de son empreinte indélébile la lutte contre l’ICE.

Le 14 janvier 2026. Les gens réagissent après que l’ICE a tiré sur Julio Sosa-Celis.

Le 14 janvier 2026. Les gens réagissent après que l’ICE a tiré sur Julio Sosa-Celis.

Des personnes inspectent les véhicules abandonnés par les agents fédéraux après avoir tiré sur Julio Sosa-Celis et avoir terrorisé le quartier pendant des heures à coups de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes.

La situation a atteint son paroxysme le 23 janvier, lorsque 300 000 personnes se sont mises en grève pour protester contre l’occupation de l’ICE.

Le lendemain, six agents des douanes et de la protection des frontières (US Customs and Border Protection, CBP) ont assassiné Alex Pretti de sang-froid, en plein jour. Un appel a été lancé pour trouver des observatrices et des observateurs. Parmi toutes les émeutes que nous avons connues, les combats de rue à Whittier se sont distingués par la rapidité avec laquelle ils sont apparus. Le plus impressionnant, c’est que sans aucune planification, tou·te·s les participant·e·s savaient immédiatement quoi faire. Des barricades ont été érigées sur Nicollet, Blaisdell et la 26ème rue. Les gens ont incendié des bennes à ordures. Les palettes d’un entrepôt ont toutes été réutilisées pour construire et renforcer les barricades. Les agents fédéraux ont tiré une quantité impressionnante de gaz lacrymogène pour couvrir leur retraite avant de s’enfuir sur l’autoroute 35W.

Trois jours plus tard, Greg Bovino avait été relevé de ses fonctions et le gouvernement de l’État cherchait à conclure un accord avec les autorités fédérales en vue d’établir une certaine forme de détente. Le même jour, le gouverneur Tim Walz a déclaré :

« La politique de la Maison Blanche est qu’elle ne peut pas se permettre de voir des gaz lacrymogènes dans les rues et elle ne peut certainement pas se permettre de voir un autre incident comme celui que nous avons vu samedi matin. »

Le 24 janvier 2026. Les gens réagissent au meurtre d’Alex Pretti.

Aujourd’hui, près de quatre semaines se sont écoulées depuis le meurtre d’Alex et les événements de Whittier. Le tsar des frontières Tom Homan aurait retiré 700 agents des rues des « Villes Jumelles » après ces événements, bien que lui-même et les autres représentants du gouvernement fédéral ne nous aient donné aucune raison de les croire sur parole.

Plutôt qu’un retrait, nous assistons simplement à un changement de stratégie. Le gouvernement de l’État a donné à l’ICE l’accès à toutes les prisons du comté. Aujourd’hui, l’ICE est peut-être moins visible et terrorise peut-être davantage les banlieues que les centres-villes, mais elle est toujours là : son parc automobile est toujours rempli à Whipple et elle continue de kidnapper des gens tous les jours. Dans les « Villes Jumelles », la « réduction » du nombre de forces fédérales dans les rues est d’avantage une opération médiatique visant à apaiser et pacifier une certaine audience qu’une réalité sur le terrain. Les organisatrices locales et les organisateurs locaux appellent à une semaine d’action du 25 février au 1er mars afin de maintenir la pression à un moment où le régime tente de la relâcher.

Le 25 janvier 2026 : un mercenaire fédéral menace des personnes à l’extérieur d’un hôtel où sont logés des agents de l’ICE.

Nous pouvons tirer trois conclusions provisoires de cette séquence d’événements :

L’introduction de tactiques militantes n’a pas diminué le soutien populaire à la résistance. Au contraire, l’infrastructure des groupes d’intervention rapide a continué à se développer et à s’étendre à chaque phase de lutte. Il y avait 3 000 participant·e·s en décembre ; à la mi-février, iels étaient environ 30 000. L’État n’a pas réussi à convaincre le public d’accepter une dichotomie entre les « bons manifestants » et les « mauvais manifestants ». Le mouvement reste encore extrêmement populaire.

« Troubler l’ordre public » est en soi un moyen de pression pour le mouvement. Ce qui a contraint le gouvernement fédéral à battre en retraite, ce n’est pas seulement la surveillance directe et la confrontation des agents de l’ICE par les patrouilleuses et patrouilleurs, mais aussi la menace générale pour l’ordre public que représente un mouvement de milliers de personnes en communication constante et en temps réel, qui débouche parfois sur des rébellions de quartier, comme celles qui ont eu lieu à Northside et Whittier en réponse à la fusillade du 14 janvier et au meurtre d’Alex Pretti le 24 janvier. Lorsqu’ils ont entamé les négociations, Walz et Trump ont tous les deux convenus qu’il était crucial de « faire baisser la température ». Dans la mesure où cette priorité unifie les fascistes au sein du parti républicain et la fausse opposition représentée par l’establishment démocrate, elle montre comment un mouvement social populaire pourrait poursuivre ses propres intérêts d’une manière qui ne peut être cooptée par aucune des forces dominantes au sein du gouvernement.

Les vieux mécanismes de répression ne fonctionnent plus. C’est pourquoi l’État a recours à la force brute. Les pouvoirs en place ne sont plus intéressés par la pratique d’une contre-insurrection visant à gagner les cœurs et les esprits. Ils tentent de gouverner uniquement par la terreur. Historiquement, cela est l’indicateur d’un État faible, qui n’a plus aucune légitimité aux yeux de celles et de ceux qu’il gouverne.

En d’autres termes, un gouvernement en sursis.

Le 24 janvier 2026. Les gens réagissent au meurtre d’Alex Pretti.


« Désormais, les démagogues, les opportunistes et les magiciens ont une tâche difficile. L’action qui les a plongés dans une lutte au corps à corps confère aux masses un goût vorace pour le concret. »

– Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre

20.02.2026 à 20:24

Partie au conflit : Eugene riposte contre les autorités fédérales : Sur la dispersion de l’ICE

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Un·e participant·e décrit les affrontements avec les agents fédéraux et la police à Eugene, dans l'Oregon, en janvier 2026, un microcosme de la résistance qui affaiblit de plus en plus l'ICE.
Texte intégral (3216 mots)

À la fin du mois de janvier 2026, les affrontements entre les agents des services de l’immigration et des douanes (ICE) et la communauté dans son ensemble ont atteint leur paroxysme dans les « Villes Jumelles », avant de s’étendre à Portland et à d’autres villes des États-Unis, y compris dans des localités moins associées à des mouvements de protestation très médiatisés. Dans le récit qui suit, un·e participant·e décrit le déclenchement des hostilités avec les agents fédéraux et la police d’Eugene, dans l’Oregon, et l’analyse comme un microcosme de la résistance qui affaiblit de plus en plus l’ICE à travers le pays.


Partie au conflit

Je sais que le nouveau monde est réel parce que parfois, un portail s’ouvre, me permettant d’en avoir un petit aperçu. Parfois, cela ressemble à une brique volant dans les airs, à une grenade lacrymogène retournant à son expéditeur, à un cordon de police battant en retraite.

À Eugene, fin janvier, le portail vers un monde nouveau s’est ouvert à plusieurs reprises. Des affrontements ont éclaté entre les manifestant·e·s et les forces fédérales à leur quartier général situé dans le centre-ville, durant plusieurs heures et culminant avec l’intrusion au sein du bâtiment fédéral dans la nuit du vendredi 29 janvier. Ces accrochages ont rassemblé des centaines d’habitant·e·s d’Eugene, qui ont puisé leur inspiration dans les affrontements et les manifestations qui ont eu lieu à Los Angeles et dans les « Villes Jumelles », ainsi que dans la mémoire collective de notre propre histoire de lutte locale. Il s’agit des affrontements les plus intenses avec les forces de l’ordre à Eugene depuis 2020 ; ils ont inauguré un nouveau chapitre dans la lutte contre l’ICE dans notre ville.

Eugene est fière de son histoire marquée par les différents mouvements de protestation et de contre-culture. Les observatrices et observateurs extérieur·e·s se sont demandé si ce qui se passe à Eugene en 2026 représente un retour aux jours tumultueux des années 1990, lorsque Eugene était largement connue comme étant un centre névralgique de l’organisation du mouvement écologiste radical et de l’action directe. En réalité, il s’agit à la fois d’une réponse communautaire organique à la campagne de nettoyage ethnique menée actuellement par le gouvernement fédéral et de la dernière incarnation d’un réflexe insurrectionnel qui s’est développé à la suite de la rébellion en lien avec la mort de George Floyd et des émeutes de l’été 2020. Tu peux lire une analyse complète de cette période ici. Plus récemment, nous avons vu ce réflexe insurrectionnel émerger dans les combats de rue avec l’extrême droite et lors d’une marche du black bloc vers le bâtiment fédéral le 1er mai 2025.

Depuis l’été 2025, les membres de la communauté organisent presque quotidiennement des manifestations devant le bâtiment fédéral que l’ICE utilise comme base opérationelle. Ces manifestations ont été très suivies, mais dans l’ensemble, à l’instar des manifestations No Kings, elles n’ont pas dégénéré en affrontements directs avec les agents fédéraux. Il y a eu des exceptions, comme cette nuit d’automne 2025 où les agents de l’unité tactique du service des douanes de la police des frontières et les agents de la protection des frontières ont joué au chat et à la souris avec une centaine de manifestant·e·s. Malheureusement, à ce moment-là, la plupart des manifestant·e·s n’étaient pas prêt·e·s à réagir efficacement et ont subi des abus considérables de la part des agents.

Les meurtres de Renee Good et d’Alex Pretti ont changé la donne à Eugene. La tension et la colère ont atteint leur paroxysme. Le 24 janvier, jour du meurtre de Pretti, plusieurs centaines de manifestant·e·s se sont rassemblé·e·s devant le bâtiment fédéral pour la manifestation prévue ce jour-là. Une banderole disait : « Deux des nôtres, Tous les vôtres ».

Le gouvernement d’Eugene a tenté de devancer la colère en organisant une réunion publique à 13 heures ce jour-là, en présence du maire et du conseil municipal. Nous sommes désormais habitué·e·s à cette tactique qui consiste à faire des promesses vaines en affirmant que des mesures seront prises pour agir. Cela aboutit généralement, dans le meilleur des cas, à une lettre officielle au ton ferme. Les organisateurs du Parti pour le socialisme et la libération (« Party for Socialism and Liberation ») ont conduit de nombreuses et nombreux manifestant·e·s du bâtiment fédéral à la mairie. Dès que tout le monde s’est retrouvé dans la salle de réunion, la séance prévue s’est transformée en une séance de cris et de perturbations.

Le mardi 27 janvier, vers 14 heures, des agents du département de la Sécurité intérieure (DHS) vêtus de tenues tactiques ont attaqué un petit groupe de manifestant·e·s qui participaient à la manifestation hebdomadaire « Love and Rage » (« Amour et Rage ») devant le bâtiment fédéral. Jusqu’à ce jour, ils avaient généralement ignoré les manifestant·e·s ; cette fois-ci, ils les ont attaqué·e·s avec des balles de poivre et ont plaqué plusieurs personnes au sol afin de les traîner à l’intérieur du bâtiment.

Les nouvelles se répandent rapidement dans une petite ville. Des messages appelant à soutenir les manifestant·e·s ont circulé sur divers canaux, accompagnés d’images montrant des agents masqués du DHS brutalisant des personnes. Les sympathisant·e·s ont afflué alors que les agents poursuivaient leur offensive. En l’espace de quelques heures, ils ont arrêté une demi-douzaine de personnes. Mais ce n’était que la première manifestation de la journée : à 17 heures, l’Association des infirmières et infirmiers de l’Oregon avait prévu d’organiser une veillée en hommage à Alex Pretti, attirant une foule encore plus nombreuse sur les lieux.

La vue de centaines de personnes se précipitant pour soutenir celles et ceux qui étaient attaqué·e·s par les agents fédéraux était impressionnante. Des centaines de personnes ont envahi la cour, qui est entourée sur trois côtés par le bâtiment fédéral ; d’autres se sont massées sur les trottoirs à l’intersection voisine.

La manifestation était plus bruyante que les précédentes, avec des slogans plus agressifs. Mais au début, elle manquait de direction. Différents groupes tentaient de prendre la tête, imposant leurs propres slogans et leurs propres efforts, toutes et tous uni·e·s par la vue des agents en tenue tactique présents à l’intérieur du bâtiment. Plusieurs années s’étaient écoulées depuis le dernier affrontement majeur et les gens manquaient d’entraînement.

Les manifestant·e·s voulaient surtout que les autorités fédérales libèrent les personnes qu’elles avaient arrêtées plus tôt dans la journée. L’attitude de la foule est devenue de plus en plus conflictuelle. Quelques manifestant·e·s ont tagué des murs, braqué des lasers et lancé des bouteilles d’eau sur les panneaux de verre qui séparaient les manifestant·e·s des agents fédéraux. Anticipant les affrontements, beaucoup de gens ont enfilé des équipements de protection comme des masques respiratoires et des casques.

« Nique l’administration ».

Vers 19 heures, le bruit assourdissant de l’explosion d’une grenade a retenti. Des nuages de gaz lacrymogène ont envahi la place et se sont répandus dans les rues environnantes. La foule a reculer sans paniquer. Certain·e·s manifestant·e·s ont renvoyé les grenades vers la ligne d’agents fédéraux qui avançait ; d’autres ont éteint les gaz lacrymogènes avec de l’eau. Comme la veillée avait été organisée par l’Association des infirmières et infirmiers de l’Oregon, de nombreuses et nombreux participant·e·s savaient comment réagir face à ces produits chimiques nocifs. Iels scandaient : « nous n’avons pas peur ».

En infériorité numérique, les agents fédéraux se sont repliés à l’intérieur du bâtiment, tandis que des centaines de personnes avançaient vers eux. Les affrontements entre les manifestant·e·s et les agents fédéraux se sont poursuivis pendant plusieurs heures.

Les policiers d’Eugene ne sont arrivés qu’à 20 heures. Ils sont arrivés en camion, équipés de tenues anti-émeutes, pilotant des drones au-dessus de leurs têtes. Cependant, ils n’ont pas engagé le combat contre les manifestant·e·s. La police locale a hésité à soutenir ouvertement l’ICE, maintenant une certaine distance avec eux dans leurs opérations. Cela lui a permis de blanchir sa réputation, se présentant comme « la moins pire » des institutions chargées de faire appliquer la loi opérant dans la ville, malgré la terreur quotidienne qu’elle inflige elle aussi à Eugene, en particulier après de la population sans-abri.

Au cours des jours qui ont suivi, même les libéraux ont eu du mal à dénoncer les manifestant·e·s les plus radicales et radicaux. Le maire d’Eugene, Kaarin Knudson, a dénoncé l’ICE tout en exprimant son « inquiétude » pour la sécurité de la communauté, comme si les agents de l’ICE n’avaient pas déjà enlevé des membres de la communauté avant ces événements. Ne manquant jamais une occasion de canaliser l’énergie populaire vers les institutions, le maire a également annoncé que la ville – et par conséquent sa police – élaborait une stratégie commune pour faire face à ces situations à l’avenir et que l’EPD (le département de la police d’Eugene) serait d’avantage impliqué dans le maintien de l’ordre lors des manifestations.

Les gaz lacrymogènes ont le pouvoir de raviver les liens entre ancien·ne·s ami·e·s et réseaux, tout comme la pluie active les spores qui donnent naissance à la mousse de couleur vert néon qui fait la renommée du Pacific Northwest, la région du nord-ouest des États-Unis. Il était inévitable que la violence étatique finisse par ramener les gens dans les rues. Il était inévitable que les autorités municipales libérales ne parviennent pas à apaiser la colère de la population, car elles n’avaient aucun moyen de pression réel sur le gouvernement fédéral. Il était inévitable que l’organisation, l’agitation et la préparation concertées portent leurs fruits une fois que la paix sociale n’était plus possible.

Eugene Punks United, un groupe de jeunes radicales et radicaux connu localement pour avoir organisé des grèves scolaires, a annoncé une manifestation le 30 janvier à 14h, prévue pour coïncider avec la « grève générale » qui avait lieu ce jour-là dans les « Villes Jumelles ». Plusieurs autres événements étaient annoncés pour cette journée, mais la manifestation a attiré un groupe bruyant et bien préparé qui espérait « affronter la vermine nazie », selon les termes de l’appel à l’action.

Des participant·e·s entreprenant·e·s dans la foule ont tagué des slogans sur le bâtiment fédéral. D’autres ont brisé des vitres. En réponse, les agents fédéraux, en infériorité numérique, ont tiré des grenades assourdissantes et des gaz lacrymogènes sur la foule. Cette fois-ci, la police d’Eugene est venue à leur secours. Les autorités ont déclaré que la manifestation était maintenant considérée comme une émeute et une bataille rangée s’est ensuivie. Pendant près de quatre heures, les policiers et les manifestant·e·s ont échangé des salves de grenades lacrymogènes, de grenades assourdissantes, de bouteilles, de feux d’artifice et d’autres projectiles. La dernière salve de grenades lacrymogènes a été tirée après minuit.

Tout comme les pillages et les incendies qui ont suivi la mort de George Floyd, l’émeute au bâtiment fédéral représente un bond en avant dans l’histoire récente des luttes à Eugene. Elle pourrait marquer un tournant dans la forme que prennent les manifestations contre l’ICE. Cependant, elle n’a pas reçu le même soutien massif que les affrontements du 27 janvier. L’opinion publique est divisée sur la question de savoir si les choses sont allées « trop loin », bien que le débat soit moins intense que la réaction négative qui a suivi les pillages du 29 mai 2020. Certain·e·s citent des vidéos virales montrant des agents fédéraux brisant les fenêtres du bâtiment pour étayer des théories du complot selon lesquelles ils auraient brisé leurs propres fenêtres. Mais en réalité, les fenêtres étaient déjà brisées à ce moment-là – un fait dont les manifestant·e·s peuvent être fier·ère·s – et les agents ne faisaient que repousser les débris afin de tirer des gaz lacrymogènes sur les manifestant·e·s.

La réaction de l’État et des autorités locales aux événements du 30 janvier a été rapide. Les deux sénateurs de l’Oregon ainsi que la gouverneure Tina Kotek ont tenu une conférence de presse avec le maire d’Eugene le lendemain matin. Iels ont cherché à établir une distinction entre les « bons manifestants » et les « mauvais manifestants » exhortant la population à « ne pas mordre à l’hameçon » et menaçant de sanctions celles et ceux qui se livraient à des destructions de biens ou à des violences contre la police. Iels ont imploré les manifestant·e·s de ne pas donner au gouvernement fédéral une raison de cibler Eugene comme il l’a fait à Minneapolis, affirmant qu’Eugene ne pourrait pas faire face à l’arrivée de milliers d’agents de l’ICE.

Il est important de dire que le gouvernement fédéral n’est pas intervenu à Minneapolis parce que les manifestant·e·s « lui ont donné une raison » : Trump a envoyé des milliers d’agents de l’ICE et de la police des frontières parce qu’une personnalité d’extrême droite présente sur les réseaux sociaux a publié un message viral alléguant que des fraudes avaient lieu dans le système d’aide sociale de Minneapolis, sans compter que Trump en voulait aussi personnellement à Minneapolis depuis le soulèvement de George Floyd. Si tout le monde, partout, résiste farouchement aux agents fédéraux, ceux-ci seront trop dispersés et disposeront de trop peu de soutien pour pouvoir continuer à attaquer d’autres villes comme ils ont attaqué les « Villes Jumelles ». En revanche, si les gens font ce que les politiciens susmentionnés leur recommandent et se limitent à des protestations symboliques impuissantes, l’ICE serra en mesure d’attaquer une ville après l’autre, pour finalement atteindre Eugene et d’innombrables autres villes.

Outre la réaction des autorités fédérales, Donald Trump a qualifié les manifestantes et manifestants de « folles/fous, d’agitatrices/agitateurs et d’insurrectionnalistes » [sic], menaçant de déployer des troupes pour réprimer les manifestations. Cependant, il s’est fait tellement d’ennemis à travers le pays que nous ne devrions pas prendre ces menaces au pied de la lettre.

Depuis ce samedi, les manifestations se poursuivent devant le bâtiment fédéral, qui reste barricadé. Elles sont moins importantes qu’à la fin du mois de janvier, mais d’autres occasions se présenteront bientôt. Selon des témoignages et des rumeurs qui circulent, des agents du FBI ont été aperçus en train de demander aux commerces situés à proximité du bâtiment fédéral de leur fournir des images vidéo et ils ont tenté d’interroger au moins deux membres de la communauté.

Malgré leurs menaces, nous devons rester concentré·e·s sur notre objectif. Nous avons une chance de contribuer à mettre fin une fois pour toutes au cauchemar américain en dispersant leurs forces, ce qui créera des opportunités ailleurs. Chaque agent de l’ICE déployé pour défendre le bâtiment fédéral est un agent de moins dans les rues pour terroriser et enlever des gens. Plus ils utilisent la force, plus tout le monde les considérera comme une armée d’occupation illégitime. Plus nous leur résisterons, plus les avertissements des politiciens locaux et les menaces des fonctionnaires fédéraux sonneront creux.

Nous espérons que la vague de contestation contre le gouvernement fédéral qui déferle actuellement sur le pays marque le début d’un mouvement capable, à terme, de démanteler l’État policier techno-féodal que Donald Trump, Stephen Miller, Peter Thiel, Elon Musk, Sam Altman et d’autres tentent de mettre en place. Leur défaite nous permettra d’obtenir une victoire plus profonde et plus décisive contre l’État et la propriété privée.

Quoi qu’il arrive, nous ne pouvons pas et ne laisserons pas leur monde prendre forme. Si notre mouvement doit être forgé dans le creuset de l’occupation fédérale, qu’il en soit ainsi. La victoire appartient à celles et ceux qui se battent pour une cause juste. À de nombreuses autres nuits d’action à Eugene. Que le portail s’ouvre à nouveau, que nous puissions le franchir une fois pour toutes.

Tout notre amour à nos combattant·e·s !

Rest in power, Keith Porter Jr., Renee Good, Alex Pretti et tant d’autres.

13.02.2026 à 23:57

La route vers Prairieland : La répression contre les militant·e·s anti-ICE au Texas reflète une tendance à l’intensification de la répression

CrimethInc. Ex-Workers Collective

La répression contre les militant·e·s anti-ICE au Texas reflète une tendance à l'intensification de la répression dans tout le pays.
Texte intégral (7029 mots)

Le 4 juillet, une douzaine de personnes ont participé à une manifestation au centre de rétention de Prairieland, un établissement où sont incarcéré·e·s des immigrant·e·s faisant l’objet d’une procédure d’expulsion. Lorsque la police est intervenue, des coups de feu ont été tirés et un officier aurait été blessé. Aujourd’hui, dix-neuf personnes, dont certaines n’auraient apparemment ni participé à la manifestation ni mis les pieds à proximité du centre de rétention de Prairieland, sont accusées « d’avoir fourni un soutien matériel au terrorisme », ainsi que d’émeute, de port d’explosifs et d’armes à feu, de tentative de meurtre sur un employé fédéral et d’autres chefs d’accusation. Dix-huit d’entre elles sont toujours en prison.

Les procureurs ont cherché à monter de toutes pièces une affaire criminelle impliquant non seulement les participant·e·s à la manifestation, mais aussi toutes les personnes qu’ils pouvaient trouver pour les prendre pour cible, inculpant les compagnes et compagnons des personnes arrêtées et même un membre d’un comité de soutien. Étant donné que la diffusion de mensonges éhontés est une pratique courante de l’administration Trump et de ses partisans, il est probable qu’au moins certaines des allégations diffusées par les autorités fédérales et les médias de droite au sujet des accusé·e·s de Prairieland n’aient aucun fondement factuel.

Cette affaire vise à créer un précédent afin de criminaliser la protestation et d’intimider les personnes qui s’organisent en solidarité avec les immigrant·e·s et les accusé·e·s. Le 17 février, la sélection du jury débutera pour un procès impliquant neuf des accusé·e·s.

Nous allons ici examiner quels sont les enjeux de cette affaire pour le reste du pays.

Une banderole lors d’une action de soutien.


Répression et résistance

Lors des intenses manifestations qui ont suivi le meurtre de George Floyd en mai 2020, la police a arrêté des milliers de personnes. Des centaines de milliers d’autres ont réagi en faisant des dons pour payer les cautions. À la fin de l’été, le Minneapolis Freedom Fund avait récolté près de 40 millions de dollars. D’autres groupes de solidarité ont récolté des millions de dollars supplémentaires.

Dans le même temps, des veillées nocturnes ont vu le jour devant les prisons, où des sympathisant·e·s offraient aux personnes arrêtées une accolade, une cigarette ou un moyen de locomotion pour rentrer chez elles. Les manifestations se sont propagées à travers tout le pays, tandis que la stratégie répressive de l’État s’effondrait dans une improvisation maladroite. Les greffiers ont égaré des dossiers, les retards se sont accumulés, les tribunaux ont classé des milliers d’affaires sans suite. L’État a battu en retraite.

Au cours de la dernière décennie, les mouvements populaires ont démontré qu’il était possible de perturber les structures de pouvoir bien établies, qu’il s’agisse des services de police, des services d’immigration ou des administrations universitaires. Les institutions qui n’ont aucune raison de craindre pour leur contrôle n’ont pas besoin d’accuser les militant·e·s de terrorisme, de complot ou de racket. Tout comme le gouvernement étatsunien recourt à des guerres illégales, à des frappes aériennes et à des enlèvements pour préserver sa domination mondiale, les forces de l’ordre ont de plus en plus souvent recours à des moyens scandaleux, voire criminels, pour réprimer les mouvements de contestation nationaux. Si cela est effrayant, cela indique également l’efficacité de ces mouvements. Le désespoir du gouvernement est une conséquence de la résistance populaire. Les luttes de millions de personnes ont le potentiel d’apporter un véritable changement.

Quand on regarde les dernières décennies, on voit partout la même histoire : des communautés qui se défendent contre les attaques de l’État.

Mais il y a également une autre tendance.

Que se passe-t-il quand les gens ne s’opposent pas à la répression ? Pour connaître la réponse, il suffit tout simplement de se pencher sur une affaire judiciaire en cours contre dix-neuf personnes dans le nord du Texas. Elles font l’objet de poursuites à l’échelle fédérale et étatique pour leur implication présumée dans une manifestation qui s’est déroulée le 4 juillet 2025 devant le centre de rétention Prairieland à Alvarado, au Texas. Dans le silence qui entoure cette affaire, les autorités fédérales tentent d’en faire toujours plus, cherchant à profiter de cette passivité pour créer de dangereux nouveaux précédents.

Cette affaire représente une intensification stratégique de la campagne menée depuis des décennies pour étendre la répression étatique, criminaliser la dissidence et préparer le terrain pour lancer une attaque totale contre les mouvements populaires.

Pour soutenir les accusé·e·s de Prairieland qui refusent de coopérer, commence ici. Pour soutenir les insurgé·e·s de 2020 qui se sont révolté·e·s à la suite de la mort de George Floyd et qui sont toujours emprisonné·e·s, commence ici.

La manif bruyante

Le 20 janvier, premier jour de son second mandat, Donald Trump a signé plusieurs décrets visant à terroriser les immigrant·e·s. Ces décrets ont confié au ministère de la Défense la responsabilité de la stratégie frontalière étatsunienne tout en restreignant les voies légales pour que les individus puissent avoir accès à leur statut de résident·e·s. Le gouvernement a désigné plusieurs trafiquants de drogue étrangers comme étant des « organisations terroristes étrangères » et a fortement réduit le nombre de migrant·e·s autorisé·e·s à entrer sur son territoire.

Depuis un an, les services de Sécurité intérieure, les douanes et la police des frontières, ainsi que d’autres agences fédérales, traquent les citoyen·ne·s américain·e·s dans les villes en étant cagoulés, et kidnappent des personnes au hasard. Ils se sont associés aux autorités locales et à des agents pour mener des raids sur des lieux de travail, dans des églises, des établissements scolaires, des cliniques, des fermes et des hôpitaux. Ils ont mené des actions publiques d’intimidation et de violence, brisant des vitres de voitures, arrachant des enfants à leurs parents, arrêtant des bus scolaires. Alors que les autorités chargées de l’immigration agissent depuis longtemps de cette manière aux frontières, la nouvelle stratégie consiste à terroriser publiquement les immigrant·e·s dans tout le pays, incitant un certain nombre de personnes à « s’auto-expulser » – un euphémisme officiel pour désigner le fait de fuir le pays par peur. Les autorités ont également entrepris de criminaliser toute personne qui soutient ces communautés en difficulté.

Le 4 juillet 2025, la police d’Alvarado, au Texas, a arrêté neuf personnes à proximité du centre de rétention de Prairieland. Selon une plainte pénale déposée le 7 juillet, l’agent spécial du Federal Bureau of Investigation (FBI) Clark Wiethorn a affirmé qu’une douzaine de manifestant·e·s s’étaient rassemblée·e·s à l’extérieur du centre, tirant des feux d’artifice et vandalisant des véhicules. Wiethorn a déclaré que lorsque la police est arrivée sur place, « 1 à 2 » tireurs ont tiré des dizaines de coups de feu sur les forces de l’ordre, touchant un officier au cou. Il a par la suite révisé cette affirmation pour déclarer finalement qu’un seul tireur avait tiré un nombre beaucoup plus faible de coups de feu, avec un total de 11 douilles retrouvée dans la zone en question. Les autorités ont également précisé par la suite que la « blessure » de l’agent n’était pas mortelle. Ce dernier a quitté l’hôpital quelques heures plus tard. Le tribunal n’a pas encore rendu public les dossiers médicaux de cette prétendue visite.

Par la suite, la police a perquisitionné neuf domiciles liés aux personnes arrêtées et lancé une chasse à l’homme pour retrouver l’un·e des accusé·e·s. Le 10 juillet, les autorités ont arrêté Benjamin Song, l’accusant d’avoir tiré avec un AR-15 sur les forces de l’ordre. D’autres perquisitions ont suivi. Elles ont visé au moins 20 domiciles en lien avec la manifestation.

Le 22 septembre 2025, Donald Trump a signé un décret intitulé « Designating Antifa as a Domestic Terrorist Organization » (« Désigner les antifas comme étant une organisation terroriste nationale »). Techniquement, une telle désignation n’existe pas dans la législation étatsunienne. À la suite de ce décret, des agents fédéraux ont frappé aux portes, perquisitionnés des domiciles et lancé des enquêtes de type « dragnet » (actions et mesures coordonnées mises en place pour récupérer des informations et appréhender des suspects à plusieurs endroits) visant des personnes dans tout le pays. Le mémorandum présidentiel national 7 (NSPM-7), publié le 25 septembre, ordonne aux forces de l’ordre de « démanteler et éradiquer les réseaux, entités et organisations encourageant la violence organisée, l’intimidation violente, les complots contre les droits et autres efforts visant à perturber le fonctionnement d’une société démocratique. »

Le gouvernement a invoqué à plusieurs reprises l’affaire de Prairieland pour justifier cette répression plus large. Les autorités ont fait valoir que les événements entourant la manifestation à Alvarado représentaient une menace existentielle pour les États-Unis. Elles entendent utiliser l’affaire de Prairieland pour criminaliser davantage les mouvements de protestation à travers le pays.

L’intérieur du centre de rétention de Prairieland.

Les conséquences de la révolte liée à la mort de George Floyd

Pour comprendre comment l’affaire de Prairieland a pu se produire, il faut se pencher sur les années qui l’ont précédée afin de voir comment la répression a évolué après le soulèvement lié à la mort de George Floyd.

Le gouvernement a tenté sans succès de réprimer la révolte de 2020 par la force pure et simple. Par la suite, il a cherché à s’attaquer un par un aux groupes démographiques qui avaient participé à la rébellion. Au cours des six années qui ont suivi ce soulèvement, les autorités fédérales, étatiques et municipales ont cherché à écraser les adolescent·e·s et les jeunes racisé·e·s, les anarchistes, les fonds collectifs pour payer des cautions, les manifestant·e·s anti-guerre, les immigrant·e·s, les « antifascistes » et les non-conformistes de genre par divers moyens. Pour comprendre le contexte de la répression au Texas, nous devons examiner cette tendance.

La répression de la scène automobile

L’État teste ses outils sur des groupes marginalisés, puis les étend partout où il le peut.

Une sous-culture automobile chez les jeunes, axée sur les courses sauvages et les prises de contrôle des rues, s’est répandue dans tout le pays au cours des années précédant 2020. Les participant·e·s à cette sous-culture, principalement des jeunes hommes noirs et latino-américains, se sont régulièrement affronté·e·s avec la police qui interférait avec leurs événements collaboratifs et non monétisés.

Pendant les émeutes de 2020 liées à la mort de George Floyd, cette sous-culture a joué à plusieurs reprises un rôle essentiel dans l’organisation des manifestations. Les participant·e·s ont bloqué des routes, coordonné des caravanes à grande échelle et permis des déplacements rapides dans les zones métropolitaines, propageant les troubles bien au-delà des centres-villes. À mesure que les manifestations faiblissaient, des millions de personnes se sont mobilisées pour défendre les « manifestant·e·s », mais peu ont pris la défense des « drag racers » (les pilotes), même lorsque ces deux groupes se recoupaient.

Le fait de ne pas avoir défendu cette scène a eu de graves conséquences.

Au cours des cinq dernières années, les services de police à travers le pays ont mis en place des unités spécialisées dans la « course automobile illégale ». La répression de ces rassemblements de rue a entraîné l’incarcération de milliers de jeunes individus, dont beaucoup ont joué un rôle dans les manifestations de 2020, sans provoquer de réaction publique négative. Grâce à cette approche, l’État a réussi à mettre en place un modèle de surveillance et de criminalisation de masse sous le couvert de la sécurité routière et de l’ordre public. Puis en 2025, les lecteurs automatiques de plaques d’immatriculation ont permi de suivre les immigrant·e·s et les personnes souhaitant avorter. Ce qui avait commencé comme une répression des courses de rue est devenue une véritable infrastructure permettant de surveiller tout le monde.

Graffiti qui aurait été laissé lors de la manifestation au centre de Prairieland le 4 juillet 2025.

Cibler les mouvements de protestation

Depuis 2020, tous les grands mouvements de protestation aux États-Unis ont été confrontés à la brutalité policière et à des poursuites judiciaires politiquement motivées. De nouvelles formes de harcèlement, d’intimidation et de poursuites judiciaires suggèrent que le gouvernement à l’intention de réprimer toute forme significative de dissidence.

Défendons la forêt, stoppons Cop City

Entre 2021 et 2024, les autorités ont cherché à réprimer un mouvement populaire d’action directe qui s’opposait à l’implantation d’un centre de militarisation de la police à Atlanta, en Géorgie. Alors que des manifestant·e·s courageuses et courageux luttaient contre la construction de « Cop City », la police a fait des descentes dans des maisons, réprimé un référendum local, divulgué les coordonnées des signataires sur le site Internet du gouvernement, accusé des dizaines de manifestant·e·s de « terrorisme intérieur » et inculpé des organisatrices et organisateurs de collecte de fonds pour payer les cautions ainsi que 58 autres personnes arrêtées pour racket. La police d’Atlanta a également tué un manifestant, Manuel Esteban « Tortuguita » Paez Teran.

Depuis des années, les autorités fédérales cherchent à créer une base juridique pour utiliser ce type d’accusations contre les mouvements de protestation. En raison du soutien massif et des efforts de solidarité du mouvement, ainsi que de l’incompétence des autorités locales d’Atlanta, cette stratégie n’a pas porté ses fruits à l’échelle étatique. Malgré les accusations criminelles portées contre plus de 100 personnes et les accusations en lien avec les lois RICO portées contre 61 d’entre elles, le gouvernement n’a réussi à convaincre aucune personne de collaborer avec la police contre les autres accusé·e·s.

Cependant, toute cette violence et ces intimidations ont entravé la résistance au projet. C’était là l’objectif principal des autorités : utiliser la violence policière, le harcèlement judiciaire et les poursuites punitives pour réprimer un puissant mouvement social.

Les campements de solidarité avec Gaza

Au printemps 2024, des manifestations ont éclaté à travers les États-Unis contre l’invasion de Gaza soutenue par le gouvernement étatsunien, au cours de laquelle l’armée israélienne a systématiquement procédé au génocide des Palestiniens. Des étudiant·e·s et des membres de la communauté ont établi un campement de protestation à l’université Columbia. Des foules de personnes se sont rassemblées et ont tenté d’établir des campements de protestation similaires sur les campus à travers le pays. En réponse, la police a attaqué à plusieurs reprises les étudiant·e·s impliqué·e·s dans les campements de solidarité avec Gaza, utilisant des gaz lacrymogènes, des balles de poivre, des grenades assourdissantes, des tasers et d’autres formes de violence.

Plus tard cet automne-là, les gouvernements étatsunien et canadien ont désigné le Réseau de solidarité avec les prisonniers palestiniens Samidoun comme une « organisation terroriste » en raison de ses liens présumés avec le Front populaire de libération de la Palestine. Le gouvernement étatsunien a accusé le sponsor financier de Samidoun, l’Alliance for Global Justice, de diriger une « organisation caritative fictive ». Cela faisait écho à certains des termes utilisés pour décrire le Network for Stronger Communities, le sponsor à but non lucratif de l’Atlanta Solidarity Fund, la cible des lois RICO dans l’affaire Cop City.

Lorsque leur objectif principal est de terroriser la population, les autorités testent les limites de leur pouvoir en s’attaquant aux cibles les plus visibles.

Les manifestations anti-ICE

Au cours de l’été 2025, une révolte contre les violences perpétrées par les agents de la police des frontières et des services de l’immigration et des douanes (ICE) a éclaté dans la ville de Los Angeles. Pendant les mois qui ont précédé cet événement, des groupes communautaires mexicains, salvadoriens et d’autres origines avaient développé leurs capacités à coordonner et à mobiliser les gens par le biais de débrayages, de marches, de séances d’information et de grèves limitées, comme la « Journée sans immigrant·e·s » de février. Les travailleuses et travailleurs agricoles d’Amérique latine se sont engagé·e·s dans une sorte de grève tournante, laissant l’agriculture industrielle avec des équipes de travail réduites au strict minimum, car beaucoup d’entre elleux étaient resté·e·s chez elleux ou avaient limité leur temps de présence dans les champs par peur d’être détenu·e·s ou arrêté·e·s. Cela a fait grimper le coût des produits alimentaires, sapant la côte de popularité de Trump.

Le 13 juin, alors que les émeutes et les affrontements se propageaient à travers le pays, les autorités fédérales ont arrêté Alejandro Theodoro Orellana pour avoir prétendument distribué des masques de protection aux manifestant·e·s. Les procureurs l’ont accusé de « complot en vue de commettre des troubles à l’ordre public », mais un tribunal a par la suite abandonné les poursuites.

Alors que les manifestations nationales s’essoufflaient, le gouvernement fédéral a déployé la Garde nationale, la Sécurité intérieure et les Marines américains à Los Angeles, Chicago, Washington, Memphis et à La Nouvelle-Orléans. En juillet 2025, ces expériences de répression avaient préparé le terrain pour l’affaire de Prairieland.

Le centre de rétention de Prairieland.

Lire la tendance

L’affaire de Prairieland est la dernière tentative en date visant à stabiliser un système ébranlé par de puissants mouvements populaires. Il s’agit d’une tentative visant à normaliser le traitement des infrastructures de protestation comme du terrorisme afin de reprendre le contrôle en terrorisant les accusé·e·s au moyen de poursuites punitives et en les isolant au moyen de détentions préventives et de campagnes médiatiques alarmistes, dans l’espoir d’établir de nouveaux précédents juridiques en matière de répression.

Les autorités tentent toujours de repousser les limites de ce qu’elles sont en capacité de faire. Lorsqu’elles ne parviennent pas à criminaliser un mouvement social, elles essaient à nouveau ailleurs. Même lorsqu’elles ne parviennent pas à établir les précédents juridiques qu’elles souhaitent, elles tirent profit de la manière dont leurs efforts perturbent les mouvements sociaux et effraient les manifestant·e·s potentiel·le·s.

Depuis des années, les efforts déployés par le gouvernement étatsunien pour réprimer les troubles ont régulièrement pris pour cible les anarchistes. Les tactiques et stratégies employées par ces dernières et derniers sont généralement efficaces, contagieuses et faciles à reproduire. Elles constituent donc un sérieux défi pour ceux qui cherchent à consolider leur pouvoir sur notre société.

Au cours de leurs opérations répressives, les autorités fédérales ont piégé des militant·e·s, perquisitionné des domiciles et propagé des théories du complot. Elles ont menti aux juges, aux médias et au grand public. Elles ont exercé une violence aveugle contre les manifestant·e·s et les défenseuses et défenseurs de diverses causes sociales. Chaque fois que cela était possible, elles ont cherché à établir des précédents juridiques qui leur donneraient davantage de poids à l’avenir. En 2017, par exemple, les procureurs de Washington, DC ont engagé une action en justice visant à faire considérer le simple fait de porter du noir lors d’une manifestation comme un acte de conspiration. Cette action a échoué. Lors des manifestations de 2020, les procureurs ont fait valoir que le simple fait d’être dans la rue était en soi une indication d’intention criminelle. Dans l’ensemble, cela a également échoué. Les procureurs de Géorgie ont tenté de faire valoir que le fait de participer à des manifestations contre Cop City, de faire des dons pour payer des cautions et de collecter des fonds en général constituait un acte de racket. Cette affaire a peu de chance d’aboutir, mais elle marque une intensification considérable de la répression.

Mais le gouvernement ne perd pas toujours.

Le 25 janvier, Brian DiPippa a commencé à purger une peine de 60 mois de prison pour avoir prétendument lancé un fumigène lors d’une manifestation contre des orateurs transphobes sur un campus universitaire de Pittsburgh. Casey Goonan, un anarchiste de la région de la baie de San Francisco, vient de commencer à purger une peine de 20 ans pour avoir incendié une voiture de police à l’université de Berkeley en représailles aux attaques policières contre les campements de solidarité avec Gaza.

Si tous ces cas font partie d’une seule et même tendance, s’ils peuvent être considérés dans un cadre général unique, alors seule une réponse ambitieuse et collective peut apporter une solution efficace.

Images de feux d’artifice qui auraient été tirés au centre de rétention de Prairieland pendant la manifestation du 4 juillet 2025.

La vision à long terme

« Partout dans le monde, les États et leurs forces de police choisissent parmi le même éventail de tactiques pour atteindre les mêmes objectifs. Les choix spécifiques qu’ils font varient en fonction de leur contexte, mais les outils à leur disposition et les objectifs fondamentaux sont les mêmes. »

Une vision globale de la répression

Le maintien des hiérarchies et des inégalités a toujours nécessité la répression. Dans les sociétés capitalistes, où les inégalités sont criantes, la « criminalité » et les moyens de survie criminalisés sont devenus une partie importante de la vie quotidienne. Ces formes criminalisées de subsistance sont à leur tour utilisées par le gouvernement pour justifier des attaques généralisées contre les communautés en difficulté. Les mouvements sociaux qui s’opposent à ce type d’injustice sont particulièrement visés par la répression.

Si l’on examine la répression dans d’autres régions du monde au cours des années qui ont précédé l’affaire de Prairieland, on constate que des tendances similaires se sont développées à l’échelle mondiale.

En Russie, dans l’affaire Network de 2017, la police secrète russe a kidnappé des militant·e·s, placé des armes dans leurs voitures et les a torturé·e·s à l’électricité afin de les forcer à signer de faux aveux reconnaissant leur participation à un réseau terroriste fictif. Ces tactiques policières sont depuis devenues la procédure standard en Russie. En France, la répression du mouvement des Soulèvements de la Terre en 2023 montre comment les États en viennent à qualifier des mouvements entiers de « terroristes » lorsque la répression violente ne parvient pas à les dissoudre. De même, le gouvernement britannique a arrêté près de 2 700 personnes pour avoir brandi des pancartes déclarant leur soutien à Palestine Action, un réseau d’action directe qui s’oppose au soutien britannique aux forces de défense israéliennes. Le fait qu’un·e juge ait par la suite jugé cette interdiction d’illégale ne fait que souligner à quel point les formes contemporaines de répression repoussent les limites du système juridique existant.

Les tactiques déployées contre les accusée·e·s de Prairieland reflètent donc une tendance mondiale à la répression étatique visant les mouvements sociaux, souvent par des moyens qui étendent ou violent les lois déjà existantes. L’exemple russe montre les horreurs qui nous attendent si nous continuons dans cette voie.

Tou·te·s celles et ceux qui s’intéressent au changement social devraient suivre de près l’affaire de Prairieland. Les procureurs ont l’intention d’utiliser cette affaire pour criminaliser les manifestations devant les prisons, le fait de porter des vêtements noirs et d’utiliser des feux d’artifice lors de manifestations, le fait de retirer des personnes arrété·e·s des fils de discussion, le transport de tracts et de brochures anarchistes et le refus de dénoncer des coaccusé·e·s. S’ils parviennent à leurs fins, cette affaire pourrait créer des précédents qui auront un impact sur les manifestant·e·s pendant de nombreuses années.

À ce jour, sept accusé·e·s de Prairieland ont été contraint·e·s, sous la menace, de signer des accords de plaidoyer avec les procureurs. À des degrés divers, ces plaidoyers impliquent d’autres personnes dans des crimes. Les accusé·e·s ont été soumis·es à des mois d’isolement, à des transferts soudains, à des cautions punitives élevées fixées à 5 millions de dollars en moyenne, à des refus de pouvoir obtenir des médicaments, à un accès restreint à leurs avocats et à des intimidations. Plusieurs accusé·e·s ont déclaré avoir été soumis·es quotidiennement à des fouilles à nu répétées. Comme dans les affaires de torture en Russie, la pratique consistant à contraindre les accusé·e·s à signer des accords de coopération vise à saper les mouvements sociaux et la possibilité même de solidarité.

Une banderole lors d’un événement de soutien.


Ce qui nous attend

Partout dans le pays, les autorités fédérales et les autorités étatiques fidèles à Donald Trump testent des stratégies visant à réprimer la dissidence, tandis que les autorités étatiques démocrates cherchent des moyens de collaborer au maintien de cet « ordre » sans provoquer leurs électrices et électeurs. Au Texas, la police, les agents fédéraux et les juges expérimentent des méthodes qu’ils espèrent utiliser pour écraser tou·te·s celles et ceux qui aspirent à un changement social. Tout comme des dizaines de personnes ont été inculpées sur la base d’accusations sans fondement dans le cadre de la répression du mouvement Stop Cop City, les accusé·e·s dans l’affaire de Prairieland font l’objet de poursuites punitives, sont détenu·e·s sans caution, isolé·e·s de leurs avocats et du public, et terrorisé·e·s pour qu’iels signent des aveux de culpabilité.

Les meurtres de Renee Good et d’Alex Pretti nous montre ce qui nous attend au bout de cette route. Dans ces exécutions publiques extrajudiciaires, les pouvoirs législatif et judiciaire n’ont aucun rôle à jouer : le pouvoir exécutif choisit la cible, appuie sur la gâchette, puis déclare que les victimes étaient coupables de terrorisme. L’urgence et la détermination avec lesquelles les manifestant·e·s à travers les États-Unis ont réagi à ces meurtres devraient également servir d’exemple pour notre réaction à l’affaire de Prairieland.

À l’approche du procès, nous devons placer cette affaire au centre de l’attention publique en tant que préoccupation fondamentale de la résistance actuelle contre l’ICE. Pour inverser la tendance répressive, nous devrons soutenir tou·te·s les accusé·e·s qui refusent de coopérer.

Trump a l’intention d’utiliser toutes les forces à sa disposition pour conserver le pouvoir à tout prix : police, juges, tribunaux, agences fédérales et médias. Si son contrôle est menacé, il accusera tout le monde de terrorisme, car c’est un moyen de donner à son gouvernement un pourvoir illimité. En battant l’ICE dans les rues et en ralliant tou·te·s celles et ceux qui agissent pour résister à la montée de l’autoritarisme, nous pouvons rediriger l’indignation contre ceux qui terrorisent réellement les communautés à travers le pays et dans le monde entier : les politiciens, les riches et les mercenaires armés dont ils dépendent.


Annexe : une chronologie de l’affaire de Prairieland

Le 4 juillet : Neuf personnes sont arrêtées, dont Nathan Baumann, Megan Morris, Joy Gibson, Zachary Evetts, Seth Sikes, Ines Soto, Elizabeth Soto, Savanna Batten et Maricela Rueda.

Le 5 juillet : Perquisition au domicile de Megan Morris ; Autumn Hill est arrêtée.

Tout au long du mois de juillet : Le FBI mène des perquisitions au domicile d’activistes, de leurs familles, de leurs ami·e·s et chez d’autres personnes.

Le 6 juillet : Des (Daniel Estrada Sanchez) est arrêté alors qu’il transportait des zines de son domicile à Garland vers Denton, au Texas. Les agents ont perquisitionné la maison de Des et l’appartement à Denton, au Texas. Aucune arrestation n’a été effectuée à Denton.

Le 8 juillet : Perquisition au domicile de Thomas. Les autorités interrogent Thomas, qui coopère. Selon la plainte pénale datée du 14 juillet : « Thomas a déclaré que le 5 juillet, le lendemain de la fusillade, il n’avait pas quitté la résidence de Churchill Way avant 20h, heure à laquelle il était parti rejoindre trois personnes à l’hôtel Days Inn de Cleburne, au Texas. Thomas a admis par la suite qu’iels s’étaient rencontrées pour discuter de la fusillade et faire sortir Song de la zone du centre de rétention de Prairieland, ce que Thomas a fait en allant chercher Song et en le ramenant à la résidence de Churchill Way. »

Zines saisis lors de la répression des accusé·e·s de Prairieland.

Le 10 juillet : John Phillip Thomas a été arrêté et détenu pour trafic d’êtres humains avec une caution d’un montant de 5 millions de dollars. Il a immédiatement fourni de nombreuses informations aux forces de l’ordre, ce qui a conduit à plusieurs autres arrestations.

Le 13 juillet : Lynette Sharp a été arrêtée et placée en détention provisoire avec une caution de 2,5 millions de dollars. Elle est accusée d’entrave à la justice dans une affaire de terrorisme.

Le 15 juillet : Dario Sanchez est arrêté. Benjamin Song est arrêté.

Le 16 juillet : Les ami·e·s et les familles des accusé·e·s rapportent que des agents ont fait irruption chez elleux, ont lancé des grenades assourdissantes, causé d’importants dégâts et arrêté sans motif leurs conjoint·e·s, les membres de leur famille et leurs colocataires. Dans un cas, des agents fédéraux ont plaqué au sol l’enfant d’un·e accusé·e et lui ont mis un sac sur la tête avant de l’arrêter et de l’emmener en prison. « J’étais terrifié·e, je ne comprenais pas ce qui se passait », a déclaré plus tard la personne arrêtée. Au cours de cet interrogatoire, les agents ont proposé à cette personne des pots-de-vin en échange d’informations, ce qu’elle a bien sûr refusé. La police a également tenté de la faire chanter en lui proposant de « faire disparaître le mandat d’arrêt » si elle coopérait avec l’enquête des forces de l’ordre.

Le 18 juillet : À ce jour, 15 personnes ont été arrêtées en lien avec la manifestation bruyante du 4 juillet, chacune faisant l’objet d’accusations combinées au niveau fédéral et au niveau étatique.

Le 7 août : Susan Kent est arrêtée et accusée « d’avoir participé à une activité criminelle organisée » et « d’avoir entravé la justice dans une affaire de terrorisme ».

Le 20 août : Dario est libéré sous caution, conformément à l’accord conclu avec le procureur général.

Le 28 août : Dario est à nouveau arrêté. Le procureur général a décidé d’ajouter d’autres chefs d’accusation et d’augmenter le montant de la caution afin de le contraindre à se rendre et à comparaître à une nouvelle audience. Dario est inculpé pour entrave à la justice dans une affaire de terrorisme et falsification de preuves matérielles.

Le 2 septembre : Dario est libéré.

Le 22 septembre : Dario a été arrêté une nouvelle fois pour « violation de sa liberté conditionnelle ». Les autorités ont affirmé que Dario avait effectué des recherches sur Google concernant des engins explosifs. Plus tard, les avocats ont révélé que c’était l’agent de probation de Dario qui avait effectué ces recherches.

Le 23 septembre : Rebecca Morgan et Lynette Sharp figurent parmi la liste des personnes détenues par les autorités fédérales.

Le 24 septembre : Dario est de nouveau libéré.

Courant septembre : Les autorités perquisitionnent le domicile d’Inès et Liz, confisquant des imprimantes et du matériel servant à la fabrication de livres.

Les 22 et 23 septembre : Comparution fédérale de 14 accusé·e·s.

Le 1er octobre : L’État du Texas inculpe 14 prévenu·e·s pour des chefs d’accusation relevant de la juridiction de l’État, ajoutant un chef d’accusation supplémentaire pour « participation à une activité criminelle organisée » pour les 14 prévenu·e·s. Deux prévenu·e·s ne font l’objet d’aucune inculpation au niveau étatique à la date du 11 octobre. Au total, 15 prévenu·e·s ont été inculpé·e·s pour des chefs d’accusation relevant de la juridiction de l’État ; au moins 13 personnes devront faire face à des poursuites simultanées au niveau fédéral et au niveau étatique et auront donc besoin d’une représentation juridique sur les deux fronts.

Le 15 octobre : Premières inculpations fédérales. Autumn Hill et Zachary Evetts sont inculpés par un grand jury fédéral pour trois chefs d’accusation de tentative de meurtre sur des agents et des employés des États-Unis, trois chefs d’accusation pour avoir tiré avec une arme à feu lors d’un crime violent et un chef d’accusation pour avoir fourni un soutien matériel à des terroristes.

Le 21 octobre : Jannette Goering est arrêtée.

Le 28 octobre : Seth Sikes, 22 ans, originaire de Kennedale, est inculpé pour avoir fourni un soutien matériel à des terroristes.

Le 6 novembre : Joy Gibson, Lynette Sharp, Nathan Baumann, Seth Sikes et John Thomas signent des accords de plaidoyer fédéraux pour un chef d’accusation de « soutien matériel à des terroristes » avant leur mise en accusation.

Le 13 novembre : Autumn Hill, Zachary Evetts, Meagan Morris, Ines Soto, Liz Soto, Savanna Batten, Maricela Rueda et Daniel Sanchez Estrada sont toutes et tous poursuivi·e·s au niveau fédéral dans le cadre de la même affaire. Tou·te·s les accusé·e·s, à l’exception de Sanchez Estrada, sont poursuivi·e·s pour émeute, soutien matériel au terrorisme, utilisation d’explosifs, tentative de meurtre et utilisation d’une arme mortelle. Sanchez Estrada est poursuivi pour « dissimulation frauduleuse d’un document » et « complot en vue de dissimuler un document ».

Le 24 novembre : Susan Kent est placée en détention fédérale. Rebecca Morgan et Susan Kent ont plaidé coupable devant la cour fédérale de Fort Worth pour un chef d’accusation de « soutien matériel à des terroristes », un crime grave. Elles encourent jusqu’à 15 ans de prison et seront condamnées en mars. Kent a plaidé non coupable des accusations portées par l’État pour « participation à une activité criminelle organisée » et « entrave à la justice dans une affaire de terrorisme », deux crimes graves de premier degré. Son procès est prévu pour mars.

Le 25 novembre : Des est libéré du centre de détention de l’ICE.

Le 4 décembre : Des se rend aux autorités fédérales.

Le 5 janvier : Lucy Fowlkes est arrêtée lors d’une opération conjointe du FBI et de la police de Weatherford. Elle est accusée de deux chefs d’accusation pour « entrave à une enquête antiterroriste » pour avoir refusé de faire une déposition aux shérifs du comté de Johnson.

Le 9 février : Tou·te·s les accusé·e·s sont transféré·e·s à la prison du comté de Tarrant, où iels sont placé·e·s à l’isolement. Les autorités confisquent tous leurs effets personnels avant le procès, y compris leurs notes préparatoires pour le procès.


La véritable « prairieland ».

10.02.2026 à 23:00

Cinq ans de coup d’État : les anarchistes birmans dans et hors de la révolution : Une interview

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Un militant actif depuis des décennies en Birmanie et en Thaïlande parle des formes de résistance adoptées par la population pendant et après le coup d'État militaire.
Texte intégral (10027 mots)

Ce texte est un entretien avec Htet Khine Soe, un militant actif en Birmanie1 depuis plus de 20 ans qui est parti s’installer à Mae Sot en Thaïlande à la fin de 2021. L’entretien a été fait par Ban Ge, un anarchiste chinois qui a fait plusieurs allers-retours à Mae Sot et s’est rapproché des activistes Birmans après le coup d’État.

Préface

En février 2026, cela fait cinq ans qu’a eu lieu le coup d’État militaire en Birmanie. À Yangon, la vie semble timidement avoir repris son cours. Épuisé.es par un soulèvement éternellement prolongé, sans chemin clair vers la victoire, nombre de celle.eux qui avait quitté leur travail pour rejoindre le mouvement de désobéissance civile sont petit à petit retourné dans le système qu’iels avaient abandonné.

Pendant ce temps, dans les campagnes et régions frontalières contrôlées par la résistance armée, la « Révolution du printemps » s’est durablement enlisée dans la guerre civile. Les frappes de drones et les bombardements de la junte sont devenus quotidiens, aux dépens des civils.

Dans ces conditions, la junte organise des élections générales qualifiées de « trop longtemps ajournées » – que la plupart des observateurs décrivent comme des élections fantoches. Avec des partis d’opposition dissous ou réprimés, peu doutent de la victoire du Parti de l’Union, de la Solidarité et du Développement (PUSD), adossé à l’armée.

Rapidement après le coup d’État de 2021, le Mouvement de Désobéissance Civile (MDC)2 et les manifestations pacifiques furent reçues avec une brutale répression militaire. Certains activistes s’enfuirent dans les jungles, où iels s’entraînèrent avec des organisations armées issues des peuples minoritaires, qui ont une longue histoire de lutte contre les militaires.3 Ainsi iels formèrent les Forces de Défense du Peuple (FDP) et commencèrent la résistance armée. D’autre s’exilèrent un peu partout dans le monde. Mae Sot, la ville thaïlandaise frontalière de la Birmanie, devint la première destination pour de nombreux.se exilé.es et combattant.es blessé.es.

En février 2023, pendant les événements marquants le deuxième anniversaire du coup d’État, j’ai rencontré Htet Khine Soe (Ko Htet), un activiste anarchiste birman, et j’ai décidé de le suivre à Mae Sot. Nous avons pris pendant 8 heures un bus depuis Chiang Mai, traversant les montagnes de la province thaïlandaise de Tak avant d’atteindre la frontière. Sur le chemin, je lui ai parlé des espaces d’auto-organisation anarchiste et des réseaux de résistance en Chine. En retour, il m’a raconté des histoires de la révolution : grèves éclair, actions de guérilla urbaine, assassinats, évasion, et exil.

Pendant la première année suivant le coup d’État, Ko Htet a aidé à organiser le comité de grève générale et des grèves éclair, et fut finalement impliqué dans des actions de guérilla urbaine. Après qu’un de ses proches camarades fut arrêté, son nom est apparu dans la liste des personnes recherchées diffusée par des médias du régime, le forçant à fuir Yangon.

En décembre, il est arrivé à Lay Kay Kaw, une ville dans l’État de Karen, connue alors comme une « zone libérée » pour les jeunes exilé.es. Avec des camps d’entraînement des FDP dans les jungles alentours, la ville est devenue une plaque tournante de la circulation d’armes et de munitions, qui se retrouvaient ensuite dans des villes comme Yangon et Mandalay pour approvisionner les groupes de guérilla urbaine.

Cela a également fait de Lay Kay Kaw une cible militaire. Le 15 décembre, cinq jours après l’arrivée de Ko Htet, l’armée lança des frappes aériennes sur ce qui était précédemment appelé une « ville de paix ». Il passa alors la rivière pour fuir en Thaïlande avec de nombreux autres jeunes déplacé.es.

Sa femme, Su Yi, également une activiste, arriva plus tard à Mae Sot avec leurs deux enfants pour le rejoindre. La famille obtint ses « cartes d’apatrides » et s’est finalement installée. Leur maison devint petit à petit un lieu de rassemblement pour le milieu révolutionnaire en exil. Après le 7 octobre, leurs enfants – un garçon et une fille en âge d’aller à l’école primaire –, disaient aux visiteurs qui amenaient avec eux du Coca : « Ne buvez pas du Coca – pour la Palestine. »

En 2025, Ko Htet et Su Yi ont ouvert un magasin de t-shirts à Mae Sot qu’il appelèrent All Colours Are Beautiful – un jeu de mot avec le slogan All Cops Are Bastards (ACAB). Au-dessus du magasin se trouve leur atelier de sérigraphie, où ils fabriquent beaucoup des vêtements qu’ils vendent. L’un des motifs les plus populaires est en anglais et dit : No One Is Illegal. Dans une ville ou une grande partie de la population vit dans des situations variées de précarité en lien avec leur statut, porter ce t-shirt en public est particulièrement provocateur. Récemment, Ko Htet m’a envoyé une photo d’une carte d’enregistrement de centre de détention pour migrants, où l’on voit un détenu birman portant ce t-shirt sur sa photo d’incarcération.

Pour le cinquième anniversaire du coup d’État, j’ai invité Ko Htet à réfléchir à la révolution depuis une perspective anarchiste : les tensions entre les anarchistes et les forces révolutionnaires plus modérées, représentées par Aung San Suu Kyi, et comment les réseaux de la gauche birmane – existant avant le coup d’État – ont continué à s’organiser et à survivre pendant l’exil.

Htet Khine Soe lors d’une grève éclair en mars 2021

1. La rue

Après le coup d’état de 2021, comment les anarchistes birmans se sont-ils mobilisés dans le mouvement anti-junte ? Et quels étaient vos principaux désaccords avec les partisan.es d’Aung San Suu Kyi ?

La veille du coup d’État, des rumeurs circulaient déjà, mais personne ne pensait que cela pourrait vraiment arriver. La constitution de 20084 garantissait déjà à l’armée une forte influence sur les institutions, notamment l’octroi automatique de 25 % des sièges au parlement. Avec ce rapport de force si favorable, il ne semblait pas nécessaire à l’armée de s’emparer du pouvoir. Pourtant, le 1er février 2021, le coup a eu lieu.

Au matin du coup d’État, j’ai discuté de comment mobiliser et prendre la rue avec des camarades de la Fédération des Syndicats Étudiants de Birmanie (FSEB) – l’une des principales organisations étudiantes de gauche – et avec des membres de notre groupe anarchiste et antifasciste. Au même moment, des membres éminents de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) qui n’avaient pas encore été arrêtés, ainsi que des partisan.es d’Aung San Suu Kyi, ont publiquement appelé à ne pas agir immédiatement et à attendre soixante-douze heures. Iels répandaient la croyance que l’aide internationale – et même une intervention R2P5 – arriverait bientôt, encourageant les gens à rester chez elleux plutôt que de descendre dans la rue.

Mais ce même jour, l’accès à internet a été coupé. D’un coup, les militaires comme la LND ne pouvaient plus répandre leur propagande. Le mouvement dont je faisais partie a eu du mal à mobiliser les trois premiers jours. La communication entre nous était difficile, et s’organiser dans ces conditions était très éprouvant.

Ce sont les ouvrières de l’usine de vêtements dans la bien connue zone industrielle de Hlaingthaya à Yangon qui furent les premières à prendre la rue, tandis que la FSEB, ignorant les appels à la retenue de la LND, commença à s’organiser d’elle-même. Pendant ce temps, les gens ordinaires commencèrent spontanément à faire des concerts de casseroles à leur balcon chaque soir, en signe de protestation.6

Le 6 février fut le premier et le plus gros des jours de révolte. Les ouvrières du textile de Hlaingthaya manifestèrent une nouvelle fois, tandis que l’armée bloquait rapidement les routes. Mais ce-même jour, une vague nationale de manifestations commença. Même parmi mes connaissances, des gens habituellement indifférents à la politique se joignirent aux manifestations.

À ce moment, un slogan réunissait presque tout le monde : le refus du coup d’État et la libération de Aung San Suu Kyi. J’ai même répondu à un appel de la LND en achetant des vêtements rouges pour les porter en manifestation.

Le 12 février, je fus impliqué dans l’organisation du Comité de Grève Générale (CGG) formé par le mouvement populaire pour combattre la dictature, et composé de membre de 25 groupes différents, incluant la FSEB, des syndicats de travailleurs et des partis politiques. Au cœur de ses propositions était le refus de la dictature militaire, la libération d’Aung San Suu Kyi et de tous les prisonniers politiques, et l’abolition de la constitution de 2008. À ce moment, toute mobilisation qui ne demandait pas la libération de Suu Kyi n’aurait pas reçu de soutien public. Malgré tout, nous avons toujours mis l’accent sur la libération de tous les prisonniers politiques, pas seulement d’elle.

Notre principal désaccord avec la LND concernait la constitution de 2008. Les chefs de LND et leurs soutiens espéraient utiliser la constitution comme un cadre qui permettrait d’affaiblir l’armée et de préserver l’issue des élections. Nous, nous pension que cette époque était finie et que la constitution elle-même devait être abolie. Le peuple avait besoin de s’unir pas seulement pour défendre les résultats d’une élection, mais de se débarrasser du rôle structurel de l’armée dans le système politique birman.

Il y avait des manifestations presque tous les jours. L’enthousiasme pour résister au pouvoir des militaires était très fort. Que les gens soient entièrement d’accord avec nos positions ou pas, dès qu’une foule s’assemblait, de plus en plus de gens la rejoignait. Pendant les manifestations, nous organisions des prises de paroles pour encourager la foule et expliquer pourquoi il était nécessaire de sortir de la constitution de 2008.

Le 3 mars, pendant une manifestation organisée par le Comité de Grève Générale, plus de trois cent personnes furent arrêtées. Après cela, des groupes commencèrent à fabriquer des bombes artisanales et des bombes assourdissantes pour repousser la répression policière et militaire. Au même moment, la LND et ses soutiens commencèrent à nous accuser d’utiliser la violence, et dirent que dès que les manifestations deviendraient violentes, l’image de la révolution dans la communauté internationale en pâtirait.

Sur les réseaux sociaux, les partisans de la LND ont nommé le Comité de Grève Générale de communiste ou de gauchiste. À cause de décennies de propagande d’État peignant le communisme comme une menace pour la nation, ces accusations ont facilement créé de la méfiance et de l’hostilité envers nous au sein de la population.

Le 27 mars 2021, « jour de l’antifascisme » : autodafé de la Constitution de 2008 par des groupes d’extrême gauche dans la rue à Yangon. (Photo : Mar Naw)

Le 27 mars 2021, « jour de l’antifascisme » : autodafé de la Constitution de 2008 par des groupes d’extrême gauche dans la rue à Yangon. (Photo : Mar Naw)

Après la répression sanglante déclenchée par l’armée le 27 mars, les manifestations pacifiques en ville sont devenues pratiquement impossibles, et beaucoup de gens ont fui dans les jungles pour commencer la résistance armée. Mais certain.es décidèrent de rester et de continuer la lutte dans les zones urbaines. Pourrais-tu décrire cette période ?

Le 27 mars est le jour des forces armée de Birmanie, que l’on appelle localement le jour du Tatmadaw. Ce jour-là, de nombreuses manifestations contre le coup d’État eurent lieu dans les grandes villes, comme Yangon ou Mandalay, et nous en faisions partie. L’armée a répondu avec la force brute, tuant des centaines de manifestant.es à travers le pays.

Cette date a une grande importance historique. Le 27 mars était connu comme le jour de la résistance antifasciste (ဖက်ဆစ်တော်လှန်ရေးနေ့) et n’a été renommé jour du Tatmadaw qu’en 1955. À l’origine, il commémorait la naissance de l’armée qui ferait plus tard le coup d’État : le 27 mars 1945, le Général Aung San a mené les forces birmanes dans un soulèvement contre l’occupation fasciste japonaise. Quand la Birmanie a obtenu son indépendance en 1948, la Ligue antifasciste de la liberté du peuple devint la force politique dominante.

Lors de cette journée de commémoration en 2021, le peuple est descendu dans les rues contre le coup d’État organisé par cette même armée, redéfinissant le sens de cette journée par la résistance. Le massacre qui s’en est suivi a démontré une nouvelle fois que la force qui était précédemment célébrée comme antifasciste était effectivement devenue fasciste. Après la répression, beaucoup d’entre nous commencèrent à appeler à nouveau le 27 mars le jour de l’antifascisme.

Un autre jour que nous avons tenté de reprendre est le jour des martyrs, le 19 juillet, qui commémore l’assassinat du général Aung San. Dans la version officielle, seuls les membres du groupe dominant des birmans sont reconnus comme des martyrs. Les chefs des peuples minoritaires morts dans des conflits contre l’État central n’obtiennent que rarement, voire jamais, ce statut.

Après le 27 mars, il devint de plus en plus difficile d’organiser des manifestations pacifiques en ville. Nombre de mes camarades partirent dans la jungle où ils reçurent des entraînements militaires avec des organisations militaires issues des peuples minoritaires. Certain.es allèrent dans l’État de Katchin, frontalier de la Chine, et l’État de Rakhine, frontalier du Bangladesh, pour s’entrainer avec l’Armée Indépendantiste Katchin (AIK) et l’armée Arakan (AA), alors que d’autres sont allés dans l’État de Karen, frontalier avec la Thaïlande, pour rejoindre l’Armé Karen de Libération Nationale (AKLN).

Par la suite, celleux qui revinrent de ces zones nous dirent que lorsque les arrivant.es atteignaient les camps, iels étaient accueillies avec une simple question comme test : « rejoins-tu la révolution pour libérer le peuple ou seulement pour libérer Aung San Suu Kyi » ?

Moi, j’ai décidé de rester à Yangon. À partir de ce moment, avec d’autres camarades, nous avons commencé à organiser des grèves éclair – des manifestations brèves, rapidement rassemblées, qui se dispersaient avant que les forces de sécurité puissent répliquer. De nombreux.es jeunes rejoignaient ces actions avec enthousiasme, permettant à la résistance en ville de se poursuivre, malgré des conditions de plus en plus dangereuses.

Le 27 mars 2021, une manifestation éclair à Kyi Myin Daing, Yangon. La banderole dit : « Nous jetterons les os des fascistes dans le ravin de Bar Ka Yar » à Kyi Myin Daing, il y a un grand ravin nommé ainsi. Le drapeau sur la photo est celui de la FSEB (Photo : Mar Naw)

Comment les stratégies ont changé pour celleux qui sont resté à Yangon par rapport aux premières phases de la résistance ?

Les grèves éclair se sont poursuivies jusqu’à la fin 2021. Durant cette période, nos revendications s’étendirent plus loin que la libération d’Aung San Suu Kyi et l’opposition à la dictature militaire. Nous avons commencé à utiliser les actions pour communiquer des messages politiques plus large et mettre en avant d’autre sujets qui comptaient pour nous.

Comme mentionné précédemment, nous avons travaillé à reprendre les commémorations historiques comme le jour de l’antifascisme ou le jour des Martyrs. Nous avons aussi fait avancer les discussions sur les questions de genre dans la révolution, l’impact des projets miniers et la confiscation des terres, les relations avec les minorités, et le besoin de confronter le chauvinisme bien implanté chez les Bamars. Lors des dates anniversaires du génocide des Rohingyas, nous avons organisé des actions dans les quartiers musulmans pour relier la solidarité avec les Rohingyas aux autres luttes, notamment le mouvement de solidarité avec la Palestine.

Les gens ont porté des pancartes exprimant leurs remords pour le rôle joué, directement ou indirectement, par les membres de la majorité birmane dans la persécution des Rohingyas. En y repensant, même si des gens ont sincèrement regretté, beaucoup d’autres ont utilisé ce moment comme une tactique de mobilisation contre le coup d’État. Au fond, iels gardaient une perspective nationaliste.

À la mi-avril, le Gouvernement d’Unité Nationale (GUN) s’est formé en exil, et de nombreux leaders des mouvements de base furent cooptés dans sa structure. Mais beaucoup de leurs stratégies et de leurs décisions nous furent difficiles à comprendre. Alors que les jeunes risquaient encore leur vie dans des manifs éclair, le GUN a commencé à appeler à des « grèves silencieuses », demandant aux gens de rester à la maison pour stopper l’activité économique du pays au lieu de manifester publiquement.

Au même moment, les black-out d’internet se poursuivaient, rendant la communication de plus en plus difficile. En réponse, nous avons lancé la Lettre du Molotov en avril. Notre comité éditorial était entièrement de gauche et le journal était hebdomadaire.

Nous l’avons imprimé et publié en version papier à Yangon. Le premier numéro, en avril, a eu un succès surprenant : 5 000 exemplaires ont été distribués. À la fin du mois, les autorités l’ont déclaré illégal, ce qui, dans l’ambiance du moment, le rendit bien plus populaire.

Il était trop difficile d’atteindre d’autres régions avec le journal papier. Nous avons mis en ligne le PDF pour que d’autres gens puisse le télécharger, l’imprimer et le distribuer elleux même. Chaque numéro était téléchargé entre 30 000 et 50 000 fois en moyenne.

Après un mois ou deux, certain.es de celleux qui étaient parti.es s’entraîner dans la jungle sont revenus en ville, et la résistance armée a commencé à apparaître en zone urbaine. Peux-tu parler de cette période ?

En mai, certain.es de celleux qui étaient allé.es s’entraîner dans la jungle revinrent en ville, amenant des armes, et commencèrent des opérations de guérilla. On commença à trouver des armes à Yangon, et à partir de ce moment-là, beaucoup de jeunes qui faisaient des manifs éclair le jour se mirent à faire des actions de guérilla la nuit.

En août, l’armée a lancé l’assaut sur un appartement de la 44ème rue à Yangon qui servait de base a un groupe de jeunes activistes. Peu avant l’assaut, ces jeunes avaient posé une bombe derrière une banderole anti-junte, elle a explosé quand la police est venue l’enlever. Peu après, on a su comment leur adresse avait fuité : un chauffeur de taxi qui travaillait régulièrement avec ce groupe avait été arrêté par l’armée. Il avait activement participé aux activités anti-junte après le coup d’État, on avait confiance en lui. Lors d’un interrogatoire brutal, il a été forcé de révéler leur emplacement sur la 44ème rue.

Le jour de l’assaut, cinq personnes ont sauté du toit pour tenter d’échapper à l’armée. Deux sont mort.es sur le coup, trois autres furent gravement blessé.es et furent emmené.es à l’hôpital. Trois autres furent capturé.es vivant.es. Les survivant.es furent accusé.es de fabrication et de possession illégale d’explosif et furent envoyé.es en prison. Deux d’entre elleux sont mort.es derrière les barreaux.

Une seule personne s’est échappée ce jour-là. Il s’est caché pendant douze heures dans un « abri » sur un toit, osant à peine bouger pendant que les soldats fouillaient l’immeuble en dessous. Il s’est finalement échappé dans la nuit et a ensuite passé la frontière illégalement pour arriver à Mae Sot.

Début 2024, Ko Htet a organisé des funérailles pour le garçon qui avait échappé à l’assaut sur la 44ème rue. Les funérailles se sont transformées en une manifestation. (Photo : El Kylo Mhu)

À l’hiver 2023, il est tombé malade, il aurait pu être soigné, mais sans papiers d’identité, il ne pouvait pas recevoir d’aide médicale en Thaïlande. Il est finalement mort à Mae Sot. J’ai aidé a organisé ses funérailles, qui se transformèrent en manifestation.

Après l’attaque de la 44ème rue à Yangon, de plus en plus de jeunes, poussaient par leur rage, se mirent à faire des assassinats ciblés. Iels prirent comme nom « le groupe de guérilla urbaine de la 44ème rue », et la vengeance devint l’une de leurs principales motivations.

Personnellement, j’ai toujours ressenti de la gêne à propos de ces opérations. Je n’ai jamais pointé d’arme sur personne, mais comme je m’inquiétais pour eux – la plupart étaient des ados de la génération Z – je les ai souvent aidés en faisant le guet ou en les conduisant en voiture. Peu à peu, je fus impliqué. Tuer quelqu’un, ou même voir quelqu’un mourir devant moi, me reste très difficile à supporter. C’est une ligne que je n’ai jamais pu franchir.

Lors de l’une de ces opérations, j’ai vu une jeune militaire se faire abattre. Elle est tombée juste devant moi. Elle est apparue continuellement dans mes cauchemars pendant deux ans.

Un jour en 2023, j’ai reçu un appel d’une personne inconnue sur Facebook Messenger. J’ai répondu, c’était un des camarades de la 44ème rue qui avait été arrêté. Il avait pu avoir accès à un téléphone durant son transfert au tribunal. Il m’a dit que cette femme que nous pensions morte était vivante, et qu’elle témoignait contre lui au tribunal. Il ne s’attendait pas à ma réaction car en apprenant qu’elle était en vie, j’ai ressenti un énorme soulagement.

Au cours de cette première année de coup d’État, comment décrirais-tu la relation entre les mouvements de gauche et la révolution plus large contre le coup d’État ?

La première année, les organisations de gauche étaient très structurées. La révolution nous avait permis d’étendre rapidement nos réseaux. De nombreux.es jeunes qui étaient auparavant apolitiques ou bien qui avaient été délibérément tenu.es à l’écart se sont radicalisé.es, et celleux qui avaient des positions communes purent enfin se trouver.

Les rues et l’opinion publique devinrent des espaces de compétition entre les forces politiques pour l’hégémonie sur le mouvement. L’un des slogans mis en avant par le Comité de Grève Générale était : « Déraciner l’armée fasciste », qui est rapidement devenu très populaire. Un autre slogan très populaire était : « Nous n’avons rien d’autre à perdre que nos chaînes », tiré du manifeste du parti communiste. J’ai aussi imprimé ces slogans sur des t-shirts, et ils ont bien marché chez les manifestant.es.

Les mots de la gauche devinrent de plus en plus visibles dans l’espace révolutionnaire. De plus en plus de gens se sont mis à utiliser le vocabulaire des luttes et de l’antifasciste en manifestation. Avec la Lettre du Molotov, nous avons tenté de donner un contexte historique, d’expliquer ce qu’était les mouvements fascistes et antifascistes, pour que ces slogans ne soient pas que des expressions d’émotions, et deviennent des éléments d’une conscience politique plus profonde.

Des chansons de luttes antifascistes ont aussi été créées par le milieu de gauche pour rappeler aux gens qu’historiquement, de nombreuses forces qui prétendaient combattre le fascisme devinrent elle-même des forces de répression. C’était le chemin que nous voulions éviter. Par exemple, quand Aung San Suu Kyi s’est tenue au côté de l’armée à la Cour internationale de Justice pour défendre la Birmanie d’accusations de génocide, beaucoup d’entre nous ont considéré qu’elle devenait à ce moment-là complice du fascisme.7


2. Les mouvements de gauche

Pendant tes années de formation politique, comment les gens pouvaient avoir accès aux idées de gauche ou anarchistes en Birmanie ?

Les forces de gauche en Birmanie ont vécu depuis longtemps une répression féroce. Quand j’étais adolescent, des livres sur les mouvements étudiants contemporains étaient très difficile à trouver. Il n’y avait qu’une poignée de livres sur l’histoire de la Birmanie après l’indépendance. Sur la monarchie ou la période coloniale britannique, par contre, il y avait beaucoup d’ouvrages disponibles. L’éducation officielle donnait la part belle au nationalisme anticolonial, alors que les mouvements et luttes sociales postindépendance étaient souvent effacés.

La plupart des écrits sur la résistance ou la pensée politique alternative après l’indépendance ont été publiés à l’étranger, suivant les différentes vagues d’exilé.es, et ramener ces livres dans le pays était difficile et parfois dangereux.

Avant 2007, l’accès à internet était toujours très limité en Birmanie. Pour avoir accès à des points de vue différent de la propagande officielle, il y avait principalement les radios étrangères, comme la BBC ou Radio Libre Asie. De la propagande et des écrits du parti communisme birman circulaient aussi, ainsi qu’une publication appelée Révolution (အရေးတော်ပုံ), dont nous pouvions trouver des extraits en ligne. On trouvait aussi des textes liés à la Fédération des Syndicats Étudiants de Birmanie (FSEB). Mais il faut se souvenir qu’à cette époque, écouter les « stations radio ennemies » ou lire des livres mis à l’index, pouvait vous attirer de gros problèmes, voire l’emprisonnement.

La FSEB est le plus important réseau de gauche en Birmanie. Elle a été fondée en 1936, quand la Birmanie était encore une colonie britannique. Elle a ensuite joué un rôle crucial à la fois dans la lutte pour l’indépendance et dans les luttes antimilitaristes.

Après le coup d’État de 1962, les mouvements étudiants furent écrasés brutalement, et le régime a fait sauter le siège historique des syndicats étudiants à l’université de Yangon. Cependant la résistance étudiante n’a pas disparu. De nouvelles vagues de manifestations étudiantes ont éclaté en 1974, 1975, et 1976. Ensuite, pendant la révolte nationale prodémocratie de 1988 – appelé mouvement 8888 – les drapeaux FSEB retournèrent dans les rues et devinrent à nouveau un symbole de résistance contre le pouvoir militaire. Par la suite, les autorités militaires ont fréquemment étiqueté l’organisation comme un front communiste ou une force subversive. Quand j’étais à l’université, j’ai aidé à monter la section de la FSEB sur mon campus.

Au même moment, la propagande des militaires dépeignait régulièrement le parti communiste birman comme la source principale d’instabilité et de division nationale. Ironiquement, après la prise de pouvoir du général Ne Win en 1962 et la mise en place d’une dictature militaire pour plusieurs décennies, le seul parti politique autorisé par le régime – le Parti du Programme Socialiste Birman (PPSB) – prétendait être socialiste et promouvoir ce qu’il appelait la « voie birmane vers le socialisme », ce qui signifiait en pratique l’isolation économique, le contrôle centralisé, et l’autoritarisme.

Dès années de déclin économique et de stagnation sociale dans ce système ont conduit beaucoup de gens à associer directement la pauvreté et la répression au socialisme. Des mots comme « communisme », « socialisme », et même « gauche » ont été profondément stigmatisés dans l’opinion publique. Pour beaucoup, ces mots éveillent de la méfiance et de la peur. À cause de cette expérience historique, mobiliser autour des idées de gauche a toujours été difficile en Birmanie.

Comment et quand as-tu commencé à organiser des actions anarchistes ?

Fin 2013 - début 2014, nous avons commencé à former des groupes de lecture anarchiste et à monter des réseaux d’actions. Ce fut un moment politique très particulier. La dictature militaire avait formellement pris fin en 2012, mais Aung San Suu Kyi n’avait pas encore pris la tête du gouvernement. Ces années ont largement été décrites comme une période de transition. L’armée a réussi ce qu’elle a appelé une transition démocratique ; quelques prisonniers politiques furent libéré.es et des activités auparavant interdites – comme les rassemblements publics et la liberté de la presse – devinrent partiellement légales à nouveau, et des organisations de la société civile sont apparues. Pendant un temps, on pouvait croire que le pays allait devenir normal.

Au même moment, Aung San Suu Kyi voyageait partout dans le pays pour promouvoir une stratégie non violente de changement électoral. Elle appelait les gens à transformer la Birmanie par le vote, mais ne soutenait pas les manifestations sur le terrain. Pendant ce temps-là, nous fûmes impliqué.es dans l’organisation de manifestations contre la confiscation des terres qui affectait les paysans, les droits du travail pour les ouvriers, et par la suite dans le mouvement étudiant contre la loi sur l’éducation nationale du gouvernement Thein Sein.

Une action menée par Anonymous Birmanie à Yangon en 2014

En 2014, nous avons créé un groupe, nommé Anonymous Birmanie, nous avons commencé à mener des actions sous ce nom. Même dans cette période, organiser des manifestations publiques dans la rue était toujours difficile et risqué. Donc nous portions des masques, nous brûlions des affiches de parlementaires dans les centres-villes, et lancions des feux d’artifices pour attirer l’attention. Des gens ont commencé à nous appeler la version birmane des « antifa »8 et des individus en accord avec nos positions nous ont contacté pour nous rejoindre.

Zin Lynn, qui fut un activiste de gauche légendaire, aujourd’hui prisonnier politique, était aussi membre de notre groupe Anonymous Birmanie. Il avait été une des figures dirigeantes de la FSEB et était aussi un musicien, qui a écrit de nombreuses chansons révolutionnaires, dont l’hymne de la FSEB. Il a fait découvrir les chansons révolutionnaires classiques a des générations de jeunes révolté.es, en écrivant des paroles en birman pour Bella Ciao, À la volonté du peuple et l’Internationale, pour qu’elles puissent être chantées dans la rue, pas seulement écoutées. Après la répression violente de mars 2021, il est parti suivre un entrainement militaire dans la jungle, puis revint plus tard à Yangon pour participer à la guérilla urbaine. Il a été arrêté en septembre de la même année.

Il est toujours en prison aujourd’hui. De nombreux.es activistes de gauche en exil lui rendent hommage dans leurs écrits ou leurs performances.

C’est à ce moment-là également que nous avons commencé à nous rapprocher de Food Not Bombs Birmanie. Kyaw Kyaw, le chanteur du groupe de punk Rebel Riot, avait commencé à organiser des activités de Food Not Bombs à Yangon au début des années 2010, et beaucoup de leurs chansons politiques nous ont profondément influencé.es. À partir de là, Food not Bombs, Anonymous Birmanie et la FSEB ont souvent travaillé ensemble en manifestation et pour s’organiser politiquement et socialement.

En 2015 se sont tenues les premières élections de la période de transition, et il y avait beaucoup d’espoir pour l’avenir du pays au sein de la population. Mais nous avons continué nos activités de résistance. Cette année-là, nous avons organisé ce qui allait être connu comme la « Longue Marche », nous avons appelé les étudiant.es à marcher de Mandalay à Yangon, en réponse à la nouvelle loi sur l’éducation nationale, qui avait pour objectif de centraliser et d’augmenter le contrôle de l’État – et indirectement, des militaires – sur les universités et l’éducation. Des milliers de personnes ont marché pendant 600 km en partant de Mandalay, puis le gouvernement les a brutalement stoppées à Letpadan, une ville au nord de Yangon.

Avec l’approche des élections, les partisan.es d’Aung San Suu Kyi et de la LND étaient hostiles au mouvement. Iels pensaient que nos manifestations allaient nuire à l’élection et perturber la transition démocratique. De leur point de vue, nous causions des problèmes à un moment politique critique.

Il semble que, face à l’ennemi commun que constituaient les militaires, la relation entre les gauchistes et Aung San Suu Kyi fut ambivalente, entre coopération et compétition.

De fait, je n’ai jamais voté pour la Ligue Nationale pour la Démocratie. En 2015, je n’ai pas voté. Je n’ai pas non plus voté dans les élections de 2020. À l’époque, une partie de la gauche avait lancé un mouvement contre le vote. Le seul moment où j’ai voté en Birmanie, c’était pour le référendum constitutionnel de 2008, et j’ai voté contre la constitution.

En réalité, avant l’arrivée au pouvoir d’Aung San Suu Kyi, beaucoup de forces de gauche l’ont soutenu. Depuis l’élection de 1990, la FSEB s’est toujours tenue aux côtés de la LND. Quand j’étais jeune, j’ai fait partie des mouvements de jeunesse demandant la fin de son assignation à résidence.

Cependant, après sa libération en 2010, nous avons rapidement réalisé que nous ne pourrions pas tomber d’accord avec beaucoup de ses positions et son agenda politique. Par exemple, alors que nous demandions l’abolition totale de la constitution de 2008, elle a choisi d’accepter son cadre et de participer à ses élections. Pendant ce temps, de nombreux projets miniers d’envergure se sont poursuivis sous son mandat, comme la mine de cuivre de Letpadaung, un projet hautement controversé. Nous avons participé aux manifestations contre les dégâts environnementaux et la privatisation forcée des terres. De nombreux projets avait été validés pendant la dictature avec des compagnies étrangères, notamment chinoises. Au lieu d’y mettre un terme, son gouvernement a répondu sévèrement aux résistances locales.

La même chose s’est produite au sujet du projet du barrage de Myitsone dans l’État de Kachin, projet soutenu par la Chine, où les résistances furent aussi réprimées. Son gouvernement a promu le développement économique et l’investissement étranger, mais cela résultait souvent en un accaparement des terres et des déplacements des populations locales.

La rupture finale fut le génocide des Rohingyas en 2017. Quand elle est allée à la Cour internationale de Justice, certain.es d’entre nous espéraient encore qu’elle témoigne des crimes de l’armée. À la place, elle l’a défendue. Peu après, les partisan.es de la LND ont collé des affiches dans tout le pays représentant Aung San Suu Kyi aux côtés de chefs militaires, avec le slogan : « Nous sommes avec Aung San Suu Kyi ».

Pour beaucoup d’entre nous à gauche, c’était là le point de non-retour.

3. Le déclin de la révolution

Le 7 octobre 2023, les milieux « révolutionnaires » majoritaires, dont des figures du Gouvernement d’Unité Nationale (GUN) et de nombreux.se.s représentant.es de la majorité Bamar ont pris publiquement des positions pro-israéliennes. Vers la fin de 2025, quand la FSEB a publié un communiqué condamnant ce qu’elle décrivait comme de l’impérialisme étatsunien lors de l’intervention au Vénézuéla et l’arrestation de Maduro, elle a été fortement critiquée en Birmanie, notamment d’être communiste. De ton point de vue, quand est-ce que la gauche a commencé à perdre sa force de mobilisation ?

Dans la première année suivant le coup d’État, les gauchistes et les anarchistes ont trouvé un champ de bataille où iels pouvaient jouer un vrai rôle. Nous avions alors un grand pouvoir de mobilisation et nous pouvions amener de nombreux sujet de gauche dans le débat public. Même en 2022, de nombreuses activités se sont poursuivies, mais de plus en plus clandestinement. Mais alors que l’énergie révolutionnaire des débuts commençait à s’éteindre, les mouvements de gauche, eux aussi, commencèrent à s’affaiblir.

En 2023 et 2024, la Révolution du printemps est entrée en déclin. Les militaires avançaient et consolidait leur contrôle, alors que les forces révolutionnaires étaient de plus en plus fragmentées et désorganisées. Certains chefs révolutionnaires tinrent des propos homophobes en public, et des faits de violences sexuelles et de violences de genre systématiques furent rapportées depuis certaines « zone libérées » autoproclamées. Mais dans les rangs de la révolution, ces questions étaient souvent minimisées ou cachées, par peur que les critiques internes puissent affaiblir le mouvement de résistance contre la junte.

Nombre de camarades aux côtés desquels j’ai lutté sont maintenant armés. Cinq ans ont passé. Ce ne sont plus les mêmes personnes. Le fusil est devenu leur forme de pouvoir.

Ces jeunes ont rejoint la résistance armée par colère et haine de la dictature militaire, mais alors que le conflit s’enlisait, les tensions au sein du Gouvernement d’Unité Nationale lui-même se firent de plus en plus saillantes, et beaucoup de combattant.es commencèrent à se sentir désabusé.es. Iels avaient pris les armes pour résister à l’oppression, seulement pour se rendre compte que le pouvoir et la hiérarchie existait aussi dans le camp révolutionnaire. Le commandement du GUN ne semblait pas si différent de celui de la junte.

De plus en plus de combattant.es commencèrent donc à quitter les jungles. À cause des restrictions de mobilité et des problèmes de papiers, iels ne pouvaient pas aller bien loin, et nombres d’entre elleux atterrirent finalement dans des villes frontières comme Mae Sot.

Pendant le début de la révolution, dans la Lettre du Molotov, nous avons dit et redit que la résistance armée devait être guidée par des positions politiques, ou bien le mouvement pouvait se fragmenter entre des seigneurs de guerre. En réalité, la plupart des unités des Forces de Défense du Peuple ne sont toujours pas aujourd’hui orientées politiquement : leur seule position politique commune est l’opposition à la junte. Dans le même temps, tout groupe armée sur des bases ethniques qui combat l’armée est automatiquement considérée comme une force politique légitime, souvent sans y regarder à deux fois.

Beaucoup de ces groupes sont toujours principalement organisés sur des bases communautaires, et leur culture politique est construite autour d’une identité ethnique. Ces positions risquent de produire de nouvelles formes d’ethno-nationalisme, plutôt que de les dépasser. Même des groupes qui sont aujourd’hui considérés comme les plus progressistes, comme l’ALPB (Armée de Libération du Peuple Birman), se pense toujours au moins en partie de cette manière. La différence est qu’elle est plus perméable au discours progressiste, et qu’elle tente de se tenir à ces valeurs. C’est la raison pour laquelle elle est toujours vue comme l’un des groupes armés qui prend le plus au sérieux les questions politiques.

Nous entrons maintenant dans la cinquième année depuis le coup d’État. L’armée a commencé à organiser ce que de nombreux.es observateur.ices considèrent comme une élection truquée. Comment analyses-tu ce moment ?

Beaucoup de gens qui avaient quitté leur travail pour rejoindre le Mouvement de Désobéissance Civile (MDC) ont été forcé de retourner dans le système contre lequel iels résistaient, pour subvenir à leurs besoins. D’autres ont cherché asile dans d’autres pays (autre que la Thaïlande). Le mouvement de boycott qui avait commencé en 2021 est de plus en plus dur à maintenir. L’armée sait tout cela, et c’est précisément dans ces conditions qu’elle a décidé d’organiser ces élections, dont beaucoup pensent qu’elles sont truquées.

Certaines forces politiques aux marges de la LND aux débuts de l’insurrection, comme le Parti du Peuple, participent maintenant à ces élections vivement critiquées. Des candidat.es parlent de plus en plus de « cessez le feu » et de « paix », des termes inimaginables quelques années plus tôt, quand la dynamique révolutionnaire était toujours là.

Je pense qu’une des raisons importantes de ce changement est que le Gouvernement d’Unité Nationale (GUN) a imposé son autorité sur un soulèvement spontané mené par la jeunesse, particulièrement la génération Z. Peu après le début des manifestations, le GUN est apparu. Nombre de ses membres provenaient de la génération formée par le soulèvement de 1988 et le mouvement étudiant de 1996. En même temps, certains cadres du mouvement, qui avaient beaucoup d’influence sur les jeunes furent assimilé à sa structure, souvent à titre symbolique, pour que les dirigeants ne donnent pas l’impression d’être entièrement déconnecté de la jeune génération.

Par exemple, le GUN appuie sur ce qu’il appelle la politique représentative, s’assurant que les femmes occupent près de la moitié des postes de pouvoir, ou que différents groupes ethniques soient inclus, mais cela ne veut pas forcément dire que ces représentantes femmes s’opposent au patriarcat, ou que les représentant.es communautaires défendent vraiment les droits de leurs communautés. Souvent, cette représentation sert surtout à mettre en avant la diversité.

Le peuple déteste toujours la junte, mais il est aussi fatigué de la Révolution du printemps elle- même. Beaucoup de celleux qui se sont entièrement consacré.es à la résistance commencent doucement à revenir à la vie civile, rattrapé.es par la réalité. Je le ressens moi aussi. Dans la première année après le coup d’État, je pouvais entièrement me consacrer à la révolution. Maintenant, comme beaucoup d’autres, je dois lutter pour survivre.

De mon point de vue, la Révolution du printemps a déjà échoué. C’est très dur à dire publiquement, et après autant de sacrifices, beaucoup de gens ne peuvent pas l’accepter. Mais je ne pense pas qu’on puisse continuer à vivre dans l’illusion d’une victoire à portée de main. Si nous voulons un jour gagner à nouveau, le seul chemin pourrait bien être de recommencer à faire de l’éducation politique, à organiser la jeunesse, et de reprendre le terrain de l’idéologie et des valeurs.

Mon avis n’est pas celui de tous les combattant.es de la résistance de gauche en Birmanie. Les camarades qui sont partis dans la jungle s’entraîner militairement et qui continuent le combat dans les territoires de minorités armées ou dans des régions comme Sagaing ou au centre du pays, ont une expérience très différente de la révolution.

Plus récemment, en novembre 2025, l’alliance de la Révolution du printemps s’est formée. De nombreux groupes armés ont rejoint cette alliance et se sont éloignés de la tutelle du Gouvernement d’Unité Nationale. Iels prétendent se rassembler autour de principes progressistes communs. Pour beaucoup de gens, cette alliance représente toujours un espoir pour unifier la résistance.

4. L’exil

D’un côté, l’essoufflement de la dynamique révolutionnaire se fait sentir. De l’autre, ici en Thaïlande, il semble que dans la communauté birmane en exil, la révolution est devenue une industrie dirigée par les ONG. Quelle est ton analyse là-dessus ?

Cette tendance n’a pas attendu la fin de la révolution. Elle prend ses racines dans la période de la transition démocratique.

Après la prise de pouvoir d’Aung San Suu Kyi en 2015, la Birmanie a connu une période d’ouverture relative. Pour beaucoup de gens, c’était la première fois qu’il sentaient que la Birmanie se reconnectait avec le monde. C’est aussi à ce moment-là que de nombreuses ONG occidentales sont arrivées en Birmanie, amenant beaucoup de moyens à la société civile.

Beaucoup d’anciens activistes de terrain ont monté leur propre ONG et ont pris leur place dans cet écosystème institutionnel. Les objectifs sont choisis par les financeur.euses, et les activistes se mettent au travail en fonction de ces objectifs. L’activisme est peu à peu devenu un métier.

Entre 2015 et 2020, on voyait clairement que plein de projets et de programmes dans la société civile étaient soumis à un agenda venu de l’extérieur du pays, parfois peu connectés aux besoins réels des communautés. Dans ce processus, ce fut douloureux de voir des activistes autrefois pleins de convictions et d’énergie se faire absorber petit à petit – et parfois être corrompus – par le système des ONG.

Maintenant, cinq ans après le coup d’État, nous voyons encore l’émergence d’une nouvelle génération d’activistes autoproclamés et de leur ONG. Certains se servent des souffrances des gens et de la révolution pour se construire des carrières – en obtenant des bourses d’étude internationales, en rejoignant des réseaux d’ONG mondiaux, devenant des représentants de la lutte démocratique en Birmanie. En réalité, iels sont de plus en plus déconnecté.es du terrain.

J’ai toujours suivi une logique différente. Je tiens ma propre boutique pour rester indépendant tout en participant aux mouvements sociaux. Que ce soit lors de la période de transition ou maintenant, mes camarades et moi avons continué à nous organiser sur des bases anarchistes, en s’appuyant sur l’entraide et la mise en commun plutôt qu’en écrivant des budgets ou des dossiers de subventions, pour continuer notre travail.

Peux-tu décrire quelle forme prend ton militantisme maintenant, en exil ?

En ce moment, la plupart de mon temps est consacré à l’organisation de la communauté en exil. Je suis arrivé à Mae Sot fin 2021. À partir de ce moment, j’ai arrêté de participer au Comité de Grève Générale et je suis passé à l’organisation locale.

Mae Sot accueille beaucoup d’immigré.es. Beaucoup sont des jeunes ; beaucoup d’autres sont des familles qui ont fui avec leurs enfants. Nombreux.ses d’entre elleux ont participé au mouvement de désobéissance civile et, après avoir quitté leur travail, ont été fiché.es par les autorités militaires.

Incapable de quitter la Birmanie légalement, iels sont tombé.es dans cette ville frontalière dans une forme d’existence transitoire. Mae Sot est aussi un endroit de repli et de ravitaillement pour beaucoup de combattant.es des FDP. Certain.es sont toujours en activité dans la résistance basée dans la jungle et viennent seulement pour se reposer. D’autres ont quitté le champ de bataille à cause de leurs blessures ou par déception et tentent de survivre ici pour le moment.

Certain.es d’entre elleux vont peut-être s’installer dans d’autres pays, mais je crois que beaucoup vont un jour rentrer en Birmanie. Pour le moment, presque tout le monde ici est en suspens – sans travail stable et sans foyer. Malgré cela, beaucoup de révolutionnaires ne voient pas les déplacé.es comme faisant encore partie de la révolution. Peu à peu, je me suis dit que c’était exactement là qu’il fallait que je travaille : à organiser celleux qui sont coincé.es dans les espaces frontaliers.

Donc j’ai fondé ce que l’on appelle « la maison de Mae Sot » pour organiser des activités du quotidien – matchs de football, projections de film, groupes de lecture – pour rassembler des personnes différentes : travailleur.euses migrant.es, combattant.es exilé.es, Bamar, Karen, et membre de la communauté musulmane. Dans ces rassemblements, nous parlons d’antifascisme, de questions de genre, et de relations entre les peuples.

Une rupture du jeûne à Mae Sot, en 2024. Le groupe Food Not Bombs de Mae Sot distribue de la nourriture à la communauté musulmane.

Au même moment, avec d’autres camarades, nous avons monté Food Not Bombs Mae Sot. Nous tenons une cantine pour les réfugié.es en exil, mais pas en faisant la charité, de manière descendante. À la place, nous transmettons un esprit d’entraide et de solidarité. Des gens venus de la résistance armée se moquent de nous, et même parfois nous attaquent, considérant que l’heure est à la guerre, et que Food Not Bombs leur semble être de l’activisme pacifiste. En réalité, nous organisions déjà des activités avec Food Not Bombs à Yangon au début des années 2010, bien avant le coup d’État. Nous combattons l’armée aujourd’hui pour pouvoir vivre en paix à nouveau, pas pour que la société reste entièrement militarisée.

À la Maison de Mae Sot, le football est devenu l’un de nos plus importants outils d’organisation, notamment pour des raisons de sécurité. Beaucoup de gens n’ont pas de statut légal, et les rassemblements publics sont souvent dans une zone grise. Nous avons tenté une fois d’organiser un concert et nous avons été dénoncés aux autorités, ce qui nous a forcé à changer nos plans à la dernière minute. Les matchs de foot sont faciles à tenir, car c’est un sport très populaire localement, qu’il ne nécessite presque aucun prérequis, et beaucoup de travailleurs migrants à Mae Sot ont déjà une grosse culture du foot. Cela en fait une manière facile de rassembler les travailleurs migrants et les jeunes exilés. Nous avons aussi mis en place des équipes féminines et des matchs de jeunes, et pendant ces événements nous parlons de sujets comme la violence conjugale, l’égalité de genre et l’antifascisme.

Les gens qui ont émigré avant le coup d’État se sentaient auparavant distants du mouvement révolutionnaire. Mais en jouant au foot ensemble, iels ont commencé à se parler et à comprendre les combats des uns et des autres. Beaucoup des jeunes arrivé.es après le coup d’État, notamment des grandes villes, se sont laissé absorber dans une posture de « révolutionnaires en exil », et regardent de haut celleux qui sont arrivé.es avant – souvent des travailleur.euses migrant.es ou des commerçant.es musulman.es frontalier.es – et les considèrent insuffisamment progressistes. Mais en réalité, le racisme et le chauvinisme bamar existe aussi au sein du mouvement révolutionnaire. Plutôt que de tracer des lignes entre amis et ennemis, je pense que c’est important de laisser à chacun de l’espace pour évoluer.

Le système éducatif birman a produit des générations entières formées par les préjugés nationalistes. Maintenant, grâce aux ruptures causées par le coup d’État et l’exil, nous avons peut-être enfin une chance de les regagner à notre cause.


Pour aller plus loin :

  1. Beaucoup d’anarchistes birmans utilisent le terme anglais de « Burma » plutôt que « Myanmar », à cause de l’association de ce dernier avec le régime militaire depuis son adoption officielle en 1989. D’autres Birmans préfèrent « Myanmar » malgré cela, car le terme « Burma » (que préfère également la très libérale Ligue Nationale pour la Démocratie) est très lié à la majorité Bamar, ainsi qu’au colonialisme britannique. Les deux mots sont identiques en Birman, les deux écritures en anglais représentent les prononciations littéraire et familière. Les deux termes dérivent du mot en Birman qui désigne leur propre peuple. 

  2. Lancé après le coup d’État de février 2021, le Mouvement de Désobéissance Civile (MDC) de Birmanie est un mouvement de résistance non-violente, à travers lequel les fonctionnaires et les ouvrier.es ont lancé la grève et ont refusé de coopérer avec la junte, devenant l’une des forces centrales de la Révolution du printemps, malgré une forte répression. 

  3. Le pays connaît des soulèvements armés de peuples minoritaires depuis l’indépendance. Certains de ces mouvements sont actifs depuis les années 50. (n.d.t) 

  4. La constitution de 2008, écrite sous la dictature et approuvée dans un référendum contesté peu après le cyclone Nargis, est largement vue par les forces d’opposition comme un outil de maintien du pouvoir des militaires. Elle réserve 25 % des sièges parlementaires à l’armée, lui octroyant de fait un droit de véto sur tout changement constitutionnel. 

  5. La responsabilité de protéger (R2P) est une norme internationale adoptée par les Nations Unies en 2005, pensée pour empêcher le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité. Elle postule que la souveraineté implique la responsabilité et que si un État ne peut protéger sa population, la communauté internationale a le devoir d’intervenir de manière diplomatique, ou, en dernier recours, militaire. 

  6. Les concerts de casseroles depuis les balcons au crépuscule provient d’une croyance populaire que faire beaucoup de bruit au crépuscule fait fuir les mauvais esprits. 

  7. En décembre 2019, Aung San Suu Kyi, alors conseillère d’État, s’est présentée à la Cour internationale du Justice de La Haye pour défendre la Birmanie contre les accusations de génocide commis par les forces armées contre les Rohingyas. 

  8. Aux États-Unis, « antifa » est le nom utilisé pour qualifier le mouvement d’opposition d’extrême gauche depuis au moins 2016. Une ordonnance présidentielle de Trump la qualifie d’organisation terroriste intérieure depuis septembre 2025. (n.d.t.) 

09.02.2026 à 01:56

La révolution au Rojava en péril, la lutte pour une vie libre continue : Une déclaration d’internationalistes américain·e·s, chinois·es et russes

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Une déclaration d'anarchistes américain·e·s, chinois·es et russes sur la signification de l'offensive du gouvernement syrien contre le Rojava.
Texte intégral (3450 mots)

Avec le soutien du gouvernement turc et l’aval des gouvernements étatsunien et européens, l’armée syrienne encercle les communautés autonomes du Rojava, cherchant à les intégrer de force à l’État syrien. Les Forces démocratiques syriennes (FDS) du Rojava ont signé un traité de paix acceptant cette intégration, mais l’issue reste incertaine.

À la fin de l’année 2024, les forces insurgées soutenues par la Turquie sont entrées dans Damas, renversant ainsi le régime de Bachar al-Assad. Leur chef, Ahmed al-Sharaa, connu sous le nom de guerre Abu Mohammad al-Julani, est devenu président de la Syrie. Au cours de l’année suivante, le nouveau gouvernement syrien s’est efforcé de s’attirer les faveurs des puissances impériales du monde entier, y compris du régime de Donald Trump, afin de consolider son pouvoir sur le pays.

Le 6 janvier 2026, le gouvernement de transition syrien a lancé une offensive en coordination avec les forces paramilitaires djihadistes contre le quartier kurde de Sheikh Maqsood dans la ville d’Alep. Les FDS se sont retirées le 10 janvier, emmenant avec elles un grand nombre de réfugié·e·s déplacé·e·s.

Trois jours plus tard, le gouvernement syrien a attaqué l’ensemble du Rojava. Le 18 janvier, le président syrien Ahmed al-Sharaa a annoncé un accord de cessez-le-feu avec les FDS, mais les combats ont immédiatement repris. Le Rojava était menacé d’une guerre d’extermination totale, avec notamment la possibilité d’une nouvelle invasion de l’armée turque. Le 20 janvier, les FDS ont accepté le cessez-le-feu stipulant que la région serait subordonnée au gouvernement syrien de Damas et que les FDS seraient intégrées à l’armée syrienne. Hier, ce cessez-le-feu a été prolongé, mais à l’heure actuelle, certaines parties du Rojava restent assiégées.

Bien que les partisans de l’État affirment qu’un gouvernement fort et centralisé est nécessaire pour prévenir le « chaos » et les violences ethniques, nous pouvons constater qu’en Syrie, c’est tout le contraire qui se produit : ceux qui cherchent à centraliser le pouvoir étatique entre leurs mains utilisent les violences ethniques comme moyen d’y parvenir. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire qu’une tentative d’unification d’un pays sous un gouvernement centralisé coïncide avec une campagne de nettoyage ethnique.

Nous présentons ici une déclaration d’anarchistes américain·e·s, chinois·es et russes qui se sont battu·e·s pour défendre le Rojava expliquant ce que ces derniers développements signifient pour l’avenir. Pour plus d’informations sur l’histoire de ce conflit, tu peux commencer ici. Tu peux suivre les mises à jour des anarchistes présent·e·s au Rojava ici.

Carte de la région au 26 janvier 2026, après le cessez-le-feu.


En 2012, alors que le régime de Bachar al-Assad commençait à perdre le contrôle du pays au début de la révolution syrienne, les groupes kurdes qui s’organisaient clandestinement depuis des décennies ont saisi l’occasion pour combler le vide politique, étendant leurs structures autonomes afin de défendre leur peuple. Au cours des années qui ont suivi, la révolution au Rojava est devenue une force multiethnique composée, entre autres, de communautés arabes, kurdes, syriaques, assyriennes, arméniennes, yézidies et turkmènes. Au fil des combats, la force combinée de ces communautés au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS) a permis de libérer une grande partie du territoire des mains de l’État islamique d’Irak et de Syrie (EI/Daesh) et d’autres factions fondamentalistes, apportant une sécurité, une stabilité et une autonomie relatives, conformément aux principes du confédéralisme démocratique proposés par le mouvement de libération kurde et son leader emprisonné Abdullah Öcalan.

L’administration autonome du Rojava a démontré qu’il existe une alternative au règne des dynasties autocratiques et des théocraties brutales au Moyen-Orient. Pourtant, la révolution a de nombreux ennemis, dont le plus important est l’État turc colonialiste dirigé par le néo-ottoman Recep Tayyip Erdoğan. Afin de saper l’autodétermination kurde, l’État turc soutient depuis longtemps des groupes fondamentalistes en Syrie, hébergeant Hayat Tahrir al-Cham (HTS), affilié à Al-Qaïda, cultivant une force fantoche au sein de l’Armée nationale syrienne (ANS) et facilitant les flux d’argent, de personnel et d’armes vers l’État islamique (EI/Daesh).

Cependant, la Turquie n’est pas la seule puissance géopolitique à avoir cherché à établir son hégémonie dans le nord-est de la Syrie. La France a colonisé la Syrie au début du XXème siècle ; le Royaume-Uni a joué un rôle important en divisant la population du Kurdistan en quatre nations. Plus tard, à partir des années 1990, le gouvernement des États-Unis a mené pendant une génération entière des guerres dans l’Irak voisin, déstabilisant considérablement toute la région et contribuant à la montée en puissance de groupes fondamentalistes sunnites tels qu’Al-Qaïda. L’État russe a soutenu le régime d’Assad sur les plans militaire, économique et politique ; Vladimir Poutine a été le principal garant de son existence face au soulèvement populaire qui a donné lieu à la révolution syrienne. En collaboration avec ses homologues à Washington, DC, Poutine établit actuellement des liens militaires et économiques avec le nouveau régime syrien, l’aidant ainsi à consolider son maintien à la tête du pouvoir. La famille de Donald Trump entretient des relations commerciales étroites avec la Qatar et les intérêts stratégiques de son administration coïncident largement avec ceux de l’axe géopolitique sunnite mondial impliquant le gouvernement turc et les États du Golfe, surtout en ce qui concerne l’Iran.

À bien des égards, les mouvements fondamentalistes tels qu’Al-Qaïda et Daesh sont une conséquence de l’instabilité que diverses puissances étrangères ont infligée à l’ensemble de la région. Malgré leur rhétorique sur la « guerre contre le terrorisme », ces empires ont semé la guerre, la terreur et d’énormes souffrances sur ces terres.

Clique sur l’image pour télécharger le poster.

Pris dans la lutte pour la domination sur la région entre les puissances concurrentes étatsuniennes, russes, turques, israéliennes et iraniennes, le projet révolutionnaire autonome du Rojava n’a jamais eu d’avenir dans les plans d’aucun empire ou État-nation.

En 2018 et 2019, l’armée turque et son mandataire syrien, l’ANS, ont occupé les territoires d’Afrin et de Serekaniye, purgeant immédiatement ces zones de leur population kurde autochtone. Suite à l’effondrement rapide du régime d’Assad en 2024, le gouvernement de transition syrien (STG) dirigé par le HTS cherche désormais à imposer sa bannière du nationalisme arabe sunnite et du sectarisme sur tous les territoires de la Syrie. La nouvelle armée syrienne a avancé avec brutalité, dans le but de détruire les acquis les plus importants de la révolution au Rojava : la libération des femmes et la coexistence relativement pacifique et l’autonomie de tous les groupes ethniques. Il existe des centaines de vidéos et de photos qui témoignent des crimes commis par les soldats du gouvernement de transition lors de leur avancée en 2025 et 2026. En janvier 2026, beaucoup d’entre eux se sont filmés en train de mutiler les corps de combattantes et de couper leurs tresses pour en faire des trophées.

La plupart des territoires que la révolution avait libérés du contrôle de Daesh sont aujourd’hui retombés entre les mains des fascistes théocratiques : Manbij, Tabqa, Raqqa, Deir ez-Zor, Shaddadi. En tant qu’internationalistes, nous avons participé à la libération d’une grande partie de ces territoires, en combattant aux côtés de nos ami·e·s arabes et kurdes. Beaucoup de nos camarades ont sacrifié leur vie pour la révolution dans ces régions. Il est douloureux de voir ces acquis réduits à néant.

Les gouvernements occidentaux ont donné le feu vert à Damas pour soumettre le Rojava à la menace d’une guerre d’extermination. Ils sont tout aussi responsable de la situation que la Turquie et le STG. Oui, la coalition militaire occidentale a joué un rôle dans la lutte contre Daesh ; son soutien a été déterminant dans la défense de Kobané en 2014 et la libération de Raqqa en 2017. Cela rend leur trahison envers les FDS d’autant plus instructive : ils sont prêts à utiliser le peuple kurde comme chair à canon, mais ils préféreraient voir un nettoyage ethnique au Rojava plutôt qu’une expérience multiethnique et égalitaire qui échappe au contrôle des États-nations.

Les chefs de ces gouvernements se sont empressés de serrer la main d’Abu Mohammad al-Julani après l’arrivée du HTS à Damas, qui l’a propulsé au pouvoir. Alors que ces gouvernements déclarent vouloir collaborer avec le nouveau gouvernement syrien pour lutter contre Daesh, les partisans et sympathisants de l’EI sont présents dans les rangs du STG, arborant leurs drapeaux.

Les promesses d’Abu Mohammad al-Julani de protéger les minorités se sont révélées mensongères. Tout d’abord, les forces d’Abu Mohammad al-Julani se sont rendues à l’ouest pour massacrer les Alaouites. Ensuite, elles se sont dirigées vers le sud pour décimer les Druzes. Puis, avec la bénédiction des gouvernements turc, étatsunien, français et israélien, elles ont poussé vers l’est pour attaquer les Kurdes et les autres communautés qui osent défendre le projet commun d’une société multiethnique et multiconfessionnelle.

Pour empêcher le gouvernement syrien de fabriquer le récit selon lequel les Kurdes occuperaient des terres arabes et feraient la guerre au peuple arabe, les FDS se sont retirées dans les zones à majorité kurde, où elles ont réussi à stopper l’avancée des forces gouvernementales. Grâce à une résistance farouche, elles ont réussi à bloquer le plan initial visant à anéantir physiquement le Rojava, forçant Damas à revenir à la table des négociations. Mais le cessez-le-feu actuel est fragile, les mesures visant à intégrer le Rojava dans l’État syrien sont vagues, et il reste à voir dans quelle mesure le gouvernement syrien honorera ses promesses.

L’armée syrienne n’a toujours pas levé le siège de Kobané. Des centaines de milliers de personnes déplacées ne peuvent toujours pas rentrer chez elles.

En tant qu’internationalistes, nous condamnons les gouvernements étatsunien, russe et européens. Cette trahison n’est que la dernière d’une longue liste des crimes contre l’humanité. Il est clair pour nous que tous les États-nations fonctionnent sans éthique ni moralité. La machine étatique n’a aucune humanité et les personnes qui dirigent ce système ont également perdu la leur. L’extraction du pétrole et des ressources, les routes commerciales, les sphères d’influence et l’hégémonie politique et militaire sont le langage et les principes de l’empire. Selon la logique impériale, cette dernière trahison envers le peuple kurde par le gouvernement étatsunien ne constitue qu’un simple changement de politique, peu importe le nombre de victimes qu’elle fera.

Alors que les forces ennemies assiègent Kobané et jettent à nouveau leur dévolu sur Heseke, Til Temir et Qamişlo, nous restons déterminé·e·s à défendre la révolution. Seul le temps nous dira si le cessez-le-feu actuel tiendra. Chaque fois que les FDS ont rejeté les conditions inacceptables que Damas cherche à leur imposer, les forces du STG en profitent pour lancer une campagne de terreur contre la population tout en rejetant la responsabilité sur les FDS. Pourtant, davantage de représentation symbolique des Kurdes et des autres communautés au sein du gouvernement syrien et de la société en général ne résoudra rien. Tant que l’islam fondamentaliste, la violence sectaire et la politique de centralisation continueront de guider le régime d’Abu Mohammad al-Julani, il n’y aura pas de paix durable en Syrie.

Cette crise a mis en lumière les principaux objectifs du mouvement au Rojava : défendre les personnes qui y vivent, résoudre les conflits par des moyens politiques plutôt que militaires, permettre aux gens de s’organiser comme iels l’entendent. Toutes ces valeurs restent intactes, même si les FDS et l’administration autonome du Rojava ont été contraintes d’accepter un traité de paix aux conditions défavorables.

En réponse à cet accord, certaines personnes en dehors du Rojava présentent la révolution comme vaincue, tandis que d’autres d’entre nous restent sur leurs positions défensives autour du Rojava, les fusils à la main, toujours prêt·e·s à empêcher l’ennemi d’avancer. Les révolutions ne sont pas vaincues par des décisions imposées d’en haut ; elles sont déterminées par ce que les gens ordinaires décident de faire, même dans les conditions les plus défavorables. Quoi qu’il arrive, nous continuerons à nous battre pour cette révolution, aux côtés de celle-ci et en son sein. Il s’agit d’un revers, mais ce n’est pas la fin de l’histoire.

Tant que nous serons en mesure de nous organiser avec les personnes qui nous entourent, d’offrir un espace aux camarades internationalistes, de poursuivre l’éducation et la formation collectives, de faire avancer la cause d’une société autonome coexistant dans la diversité et exerçant la liberté des femmes, nous continuerons à faire tout cela. L’accord avec Damas peut nous obliger à mener ces activités différemment, mais il ne nous arrêtera pas. Il ne sera pas facile de mettre fin à ce qui a commencé ici.

Nous appelons toutes et tous les anarchistes, socialistes, antifascistes et internationalistes à rester engagé·e·s dans la défense de la révolution au Rojava et des communautés qui en font partie, quelle que soit l’issue des négociations entre les responsables des FDS et le gouvernement syrien.

La préservation du pouvoir et de l’autonomie des peuples dans des contrées lointaines commence avant tout chez toi, en particulier dans les pays qui sont des acteurs puissants de la politique internationale. Nous avons humblement tiré les leçons de la révolution au Rojava : de ses formes d’organisation, de son esprit révolutionnaire, de la disposition des participant·e·s à se sacrifier et de leur courage face à des ennemis puissants. Nous comprenons que nos armes et nos corps seuls ne peuvent rivaliser avec les machines de guerres de l’empire et des États-nations modernes. Pour contrer un tel ennemi, il faudra une guerre populaire révolutionnaire mondiale.

Sans des changements fondamentaux dans l’ordre international, le Rojava et toutes les révolutions sociales et les mouvements de libération seront toujours à la merci des grandes puissances. Elles tireront profit de nos expériences quand cela leur conviendra, puis nous abandonneront et nous écraseront lorsque nous ne leur serons plus utiles. La seule façon de neutraliser cette menace est de s’engager dans la coopération et l’organisation internationalistes, en unissant nos luttes à l’échelle mondiale. Aujourd’hui, la défense du Rojava est un front et un point central de ces efforts.

Pour apporter une aide concrète et immédiate, tu peux faire un don à des projets tels que Heyva Sor, Riseup4Rojava et Tekoşîna Anarşîst, et sensibiliser le public à la situation critique que connait le Rojava via les réseaux sociaux, des communiqués de presse, la distribution de zines et de livres, et la projection de films.

Dans le cadre d’une stratégie organisationnelle à plus long terme, nous pouvons relier la lutte kurde à d’autres fronts engagés dans des luttes parallèles. Aux États-Unis, la violence raciste perpétrée par l’ICE pour faire avancer la kleptocratie de Trump reflète la stratégie d’Abu Mohammad al-Julani, qui a attribué des postes gouvernementaux et militaires aux djihadistes qui commettent des massacres afin d’intégrer par la force les communautés minoritaires dans une « Syrie unifiée ». En plus de diffuser des informations et des récits, nous devons également relier les besoins concrets des gens aux idées politiques sur la manière dont nous pouvons y répondre ensemble, en créant des réseaux et des groupes de soutien mutuel capables de mettre en relation des personnes d’horizons différents. Enfin, même si la politique électorale ne sera jamais un vecteur de changement fondamental, il est possible, dans certains endroits, de faire pression sur les politiciens pour qu’ils ne se rendent pas complices du nettoyage ethnique qui a lieu au Rojava ou ailleurs.

Nous écrivons en tant qu’internationalistes anarchistes issu·e·s des trois empires les plus puissants de notre époque : les États-Unis, la Russie et la Chine. Sur une planète qui se précipite vers une catastrophe écologique et une troisième guerre mondiale, nous cherchons à transcender les lignes de fracture géopolitiques et les dichotomies politiques répressives afin de nous unir dans la lutte contre nos oppresseurs. Si nous voulons instaurer un nouveau système mondial fondé sur l’autonomie, la justice et la pluralité sociale, le système actuel des États-nations, de l’exploitation économique et du patriarcat doit être démantelé. On nous parle de guerres entre empires, mais partout où nous regardons, nous ne voyons que des guerres de toutes formes et de toutes sortes contre les peuples. La chute des empires doit donc venir de l’intérieur, du peuple, grâce à notre initiative auto-organisée.

Avec nos salutations révolutionnaires et notre respect.

Les habitant·e·s du Rojava ont célébré le Newroz.


Lectures complémentaires

08.02.2026 à 00:59

Quelques banalités de base concernant la manifestation du 31 janvier à Turin : Reflexion sur le conflit à partir d'une nuit d'émeute

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Le 31 janvier, en réponse à l'expulsion du centre social historique Askatasuna, des dizaines de milliers de personnes se rassemblent à Turin et affrontent la police.
Texte intégral (6254 mots)

Le 18 décembre 2025, la police a expulsé le centre social historique Askatasuna à Turin, qui était squatté depuis 1996. Après une première manifestation convoquée immédiatement après l’expulsion, un appel a été lancé pour une deuxième grande manifestation le 31 janvier.

Les journaux rapportent que 50,000 personnes ont pris la rue. Sur Corso Regina Margherita, la rue où se trouvait le centre social, les affrontements avec la police ont duré pendant plusieurs heures. Un véhicule blindé a prit feu; des vidéos ont circulé sur les réseaux sociaux montrant un policier qui, laissé seul, a été frappé par des manifestants. De manière générale, la marche a été caractérisée par des confrontations d’une intensité plutôt rare en Italie ces temps-ci.

Quelque chose est en train de changer dans le paysage italien. Le mouvement pro-palestinien a explosé en solidarité avec la flottille qui a pris la mer pour Gaza à l’automne 2025 a rassemblé des millions de personnes dans les rues, y compris une nouvelle génération qui n’avait jamais participé auparavant à des actions directes. Les événements qui se sont déroulés à Turin au cours du mois dernier montrent que cette phase n’est pas terminée. Alors que l’autoritarisme gagne du terrain à travers le monde, nous voyons également les signes d’une colère ingouvernable parmi la population.

Nous présentons ici, une réflexion sur la manifestation du 31 janvier qui est récemment parue en italien.


1. Le meilleur héritage que la tradition des centres sociaux pouvait laisser aux plus jeunes est une célébration rageuse de ses funérailles.

Le 31 janvier a été plusieurs choses à la fois. Un cortège massif et transversal, la recomposition tardive des différentes pièces d’une gauche antagoniste en crise, écrasée entre l’avancée de la droite réactionnaire et l’imbécillité politique absolue du front progressiste, un dernier souffle de la longue expérience des centres sociaux qui touche désormais à sa fin. Dernier souffle d’une trajectoire qui a certainement connu l’une de ses expressions les plus conflictuelles à travers le centre social turinois, mais qui semble depuis longtemps prise dans une parabole de déclin inexorable. Nous n’écrivons pas ces lignes pour nous en prendre aux vestiges de cette entité que l’on appelle le Mouvement, pour en souligner les limites ou les erreurs. Nous tenons plutôt à dire clairement ce que nous avons vu le 31, au-delà du déroulement prévisible d’un défilé national des centres sociaux, de la gauche traditionelle, de cette partie de la société qui s’est rassemblée autour de la bataille pour la défense de la Sumud Flottilla.

Dans les rues de Turin, il y avait des milliers de jeunes qui n’appartiennent à aucun collectif, structure ou groupe militant. Il y avait des jeunes d’à peine vingt ans ou parfois moins, qui, à la fin du Corso San Maurizio, à l’approche du tournant vers les barrages policiers, se sont équipés, ont formé avec détermination un blackblock et se sont préparés à se battre. Ils ont attaqué la police, ont résisté aux charges, les ont repoussées en avançant et en reculant, mètre par mètre, pendant deux bonnes heures. Ce ne sont pas des choses que l’on voit tous les jours. Ces camarades gravitent dans le monde de la politique radicale, ils sont peut-être descendus dans la rue pour la première fois lors des manifestations pour la Palestine, et ont ressenti un appel irrésistible à venir à Turin.

Pourquoi ? Dans de nombreux cas, il s’agit de personnes qui, pour des raisons d’âge, n’ont même pas vécu personnellement l’histoire de l’Askatasuna ou d’un autre centre social, mais qui ont néanmoins répondu à un appel qui n’est pas celui de l’opposition au gouvernement, d’un discours politique précis sur l’économie de guerre ou les coupes dans les services publics, mais à la promesse d’une explosion de colère, d’une révolte, d’un événement qui renverse les rapports de force au moins pour la durée d’une journée.

On ressort transformé de l’expérience de l’affrontement et ouvert à de nouvelles possibilités : ce que la politique de mouvement peut faire, c’est laisser le champ libre pour que ces possibilités prennent corps et espace

2. Le victimisme ne sert à rien, il faut raconter les faits d’une façon qui rende compte de leur puissance.

Il faut cesser d’avoir honte d’exister. Les fascistes expriment leurs idées avec une virulence effrénée, ils sont à l’offensive dans tous les domaines et sous toutes les latitudes. De l’autre côté, la gauche est l’expression la plus pure d’un moralisme impuissant qui constitue l’autre face des régressions fascistes, celle qui, pendant des décennies, leur a cédé du terrain, par lâcheté et stupidité, préparant ainsi leur victoire. Mais la gauche ne se contente pas d’être vaincue, elle veut entraîner tous les autres dans son amour morbide pour la défaite et l’impuissance. C’est pourquoi, au premier signe de colère et de révolte, elle se livre à des condamnations hystériques et incohérentes : soit elle occulte la réalité du soulèvement, soit elle lance des anathèmes furieux. Face à ce bombardement de mensonges, il faut conserver un peu de lucidité.

Celleux qui sont descendus dans la rue ne sont pas des victimes de la violence policière, qui est une réalité constante et brutale, mais ont courageusement décidé d’affronter cette violence, de s’y préparer, de la renvoyer à l’expéditeur autant que possible. Essayons de rendre sa dignité à cette conduite, celle de la rébellion manifeste, qui est l’acte politique par excellence, dont tout découle. Les raisons de l’émeute sont innombrables : elles s’accumulent au travail, dans la rue, en famille, à l’université, lors d’un contrôle d’identité. Elles résident dans les conditions insupportables que nous vivons tous les jours, dans un avenir catastrophique qui est cyniquement imposé aux nouvelles générations. Sur le Corso Regina, les affrontements ont commencé avant même que les premières lignes du cortège, protégées par des boucliers et des casques, ne soient arrivées. Beaucoup, pour faire un clin d’œil à la gauche, joueront la carte du victimisme, souligneront la violence de la police dans la rue, iront jusqu’à déformer les faits en racontant qu’un cortège sans défense a été soudainement et sans raison chargé à froid par les forces de l’ordre.

Pour qui était présents, tout cela ne peut que paraître ridicule. Ce que nous avons ressenti en voyant les CRS de dos, regardant leurs véhicules en flammes, ne peut être représenté dans la célébration de la défaite, et ne peut peut-être être représenté du tout. De la volonté de réagir et de l’intensité de l’émeute peut naître une puissance politique à la hauteur du présent.

3. La fracture entre qui défent cette société et qui se révoltent est une guerre entre deux mondes. Il n’y a pas ni de language ni logique commune.

Maintenant, ils parlent de lui et écrivent sur lui, le psychologue, le sociologue, l’imbécile. Et ils parlent de lui et écrivent sur lui, mais il reste toujours clandestin.

—G. Manfredi, “Dagli appennini alle bande

Le silence est menaçant, c’est une étrangeté qui s’accumule, qui ne donne aucun signe compréhensible, et qui finit par exploser […] Ils veulent nous faire parler. Mais nous n’avons rien à dire dans leurs lieux délégués. Leur politique, leur culture, sont des auto-dénonciations. Nous gardons le silence. Silence menaçant de l’étrangeté, de l’absentéisme, du refus, de l’appropriation spontanée, latence d’une nouvelle explosion qui se prépare.

—Collettivo A/Traverso, Alice è il diavolo

Il n’est pas possible de combler le fossé entre celleux qui manifestaient de manière offensive dans la rue et celleux qui, appartenant au monde de l’opinion publique, de la culture et de la classe politique, ont simplement fait preuve d’impuissance, de servilité et de démence (sénile). L’altérité de l’expérience des premiers, face à la lâcheté des seconds, est trop profonde pour qu’il puisse y avoir une quelconque compréhension, inutile d’essayer de débattre, les justifications tourneraient en rond. Ce n’est pas la même langue, et ce n’est pas non plus la même réalité. Ce qui exaspère terriblement le monde progressiste d’un establishment qui n’a plus aucun crédit moral, intellectuel, ni même un sens banal de la décence, c’est le refus de cette génération de dialoguer, de se comprendre, de gaspiller des mots inutiles. Il s’agit d’un silence menaçant qui caractérise les mouvements subversifs, de manière cyclique, depuis longtemps, mais qui revient aujourd’hui avec force. Une opacité et un silence menaçants qui font sauter la machine neutralisante du réformisme, la livrant à sa nature fasciste, la contraignant à embrasser ouvertement les tons hystériques de la pire rhétorique policière : matraques, ordre, condamnations unanimes et sainte inquisition.

Mais comment parler à qui permet un génocide retransmis en direct à la télévision, à qui nit l’évidence de l’effondrement éthique et existentiel, avant même biophysique, de cette civilisation, et recouvre d’un vernis coloré un désastre qui s’aggrave chaque jour davantage ? Comment parler à celleux qui falsifient le sens des mots jusqu’à le faire disparaître complètement ? La vérité, c’est que cette société n’a rien à offrir et que, avant tout, elle n’a aucun sens à offrir qui rende la vie digne, elle n’a aucune ressource subjective autre que la rapacité, le privilège, le nihilisme le plus immoral et le plus lâche. Alors, il vaut mieux que vous ne compreniez pas le mélange d’affection, d’émotions, de solidarité et de force collective qui se dégage d’une journée comme celle du 31. Continuez à broder dessus des récits invraisemblables et des classifications tellement stupides que vous êtes les seuls à pouvoir y croire. Nous essaierons toujours d’être ailleurs que là où vous nous cherchez.

3bis. Le portrait-robot de ceulleux qui se rebellent, le catalogage des sujets sur le terrain, est un travail de police qui doit être rejeté, d’où qu’il vienne. S’éloigner de cette logique est une mesure élémentaire d’hygiène et de stratégie.

« L’effort visant à nous identifier selon les logiques éprouvées de deux siècles de contre-révolution se retourne de manière risible et ignoble contre ceux qui voudraient nous emprisonner dans une formule, afin de nous livrer plus facilement aux murs de la prison. »

—Puzz, “Provocazione” (1974)

Si les tentatives maladroites de la presse, de la politique et des intellectuels autoproclamés de comptoir tendent toutes à donner un profil, à désigner un responsable des affrontements, profitons de leur stupidité et préservons l’opacité que cela nous garantit. Les journalistes et les commentateurs divers vont se creuser les quelques neurones qu’ils ont dans la tête pour tenter de « comprendre ces jeunes », d’« isoler les violents du reste du cortège » ou de se lancer dans des interprétations périmées et indigestes de la psychologie des foules. Nous serons également pris en étau entre qui tentera de nous coller des étiquettes tout aussi agaçantes et, surtout, issues de la même façon de comprendre le monde : « dans la rue, il y avait le grand front contre le gouvernement Meloni », « voici enfin apparaître le nouveau et véritable sujet politique (après les Maranzas,1, la génération Z, les écologistes, la convergence des luttes, les travailleurs du savoir, les travailleurs de la logistique, les jeunes, les précaires…) », tonneront-ils du haut de leurs immeubles occupés qui sentent le vieux.

Peu importe que ce travail laborieux et ridicule de profilage vise à réprimer, enfermer et diaboliser, ou bien à comprendre les raisons, expliquer, récupérer et – pourquoi pas ? – soigner. Rejetons-le. Celleux qui se révoltent font partie d’un peuple qui manque, d’une puissance anonyme et inclassable qui ne se définira que par la stratégie politique et la cohérence éthique que nous serons capables d’organiser. Quand et comment, cela ne regarde que nous.

4. Le retour des émeutes est toujours synonyme du retour de l’organisation autonome en bandes.

Quelques amis se parlent, des petits groupes se créent et deviennent anonymes. La police est attaquée bien avant que les casques et les boucliers n’arrivent à proximité des premiers camions. Pendant deux heures, les attaques se poursuivent par groupes, on se déplace, on essaie de contourner les obstacles, de prendre l’ennemi par surprise. Une dynamique inhabituelle dans ce pays, mais qui s’est déjà produite à d’autres occasions. On pourrait même presque affirmer que lorsque quelque chose se produit, c’est toujours sous cette forme. Des bandes apparaissent et disparaissent, nous les avons vues dans l’autonomie post-68, à Gênes au début de ce millénaire [lors des manifestations violentes contre le sommet du G8 en 2001], puis encore le 15 octobre, 2011 à Rome et sur les places contre le confinement. Plus le temps passe, plus les bandes restent orphelines d’une tradition politique lourde comme un boulet, fille de ce mouvement ouvrier vaincu il y a déjà 50 ans, qui rend le terrain après les charges semblable à des sables mouvants. Pour certains, c’est un deuil, un malheur tombé du ciel pendant la marche glorieuse et séculaire vers le socialisme, pour nous, c’est de l’air pur.

Alors que l’avenue centrale du Corso Regina était bondée, les rues latérales dégagées offraient des perspectives d’attaque intéressantes. D’un point de vue tactique, il y a certainement beaucoup à améliorer. Mais peu importe, le temps joue en notre faveur. Nous apprendrons de nos erreurs.

4bis. Il n’y a pas d’agitateurs extérieurs, mais la conscience d’un enjeu international.

« Il y avait des Français, des Espagnols et des Grecs ». « Les violents viennent de toute l’Europe ». Pour beaucoup de politiciens et de journalistes, l’un des points centraux de l’affaire est précisément celui-ci : la présence de non-Italiens dans les manifestations. Un mélange confus de théories du complot (les infiltrés) et de délires sur des modèles organisationnels paramilitaires, utilisé pour expliquer une réalité somme toute assez simple. L’accumulation d’expériences issues des cycles de soulèvements passés, à travers le monde, contribue spontanément à tisser un réseau de contacts et d’amitiés qui dépasse les frontières nationales. Est-ce si étrange ? L’une des récriminations les plus courantes à l’encontre des protagonistes des émeutes est qu’ils cherchent un exutoire éphémère et instinctif à leurs frustrations existentielles, sans se soucier de construire une perspective politique.

Mais la possibilité que de tels moments se transforment en une force politique solide et durable dépend précisément de la sédimentation stratégique des expériences, des relations et des techniques. Le fait que l’internationalisme soit devenu, même pour la gauche, un mot tabou ou une accusation criminalisante, n’est qu’un autre signe de son état de sclérose avancée. Il serait ridicule de dénoncer la catastrophe en cours si l’on n’a pas l’ambition de s’organiser en tant que force mondiale.

5. La révolte fait voler en éclats la machine infernale de la gauche et de la droite, le dispositif contre-révolutionnaire qui porte les fascistes au pouvoir dans tout l’Occident.

Nous vivons une époque historique marquée par une contre-révolution effrénée. Après une longue série de soulèvements et d’insurrections qui ont secoué le monde à plusieurs reprises, au moins jusqu’en 2019, le spectacle qui s’offre à nous est plutôt désolant. Une soumission absolue de la gauche à l’agenda du capitalisme cybernétique et ultralibéral, agrémentée d’un mépris ostentatoire envers quiconque ne se plie pas aux raisons du progrès, du marché ou de la raison démocratique, a inexorablement préparé la victoire sans appel de la pire droite fasciste. Le mépris pour le retard et l’irrationalité pour qui se révolte, qu’il s’agisse d’automobilistes avec un gilet jaune, d’agriculteurs ou de réfractaires à la surveillance sanitaire, a été un ingrédient décisif dans la préparation de cette victoire. À tel point que la droite, aujourd’hui au pouvoir, a réussi, au fil des décennies, à se draper dans les couleurs de l’alternative, de la contestation, s’appropriant même le mot « révolution ».

À force de vouloir incarner le front du Bien et de l’Ordre, la gauche est seule responsable des dérives fascistes actuelles et de leur renforcement constant. Mais ce n’est pas tout : l’appel à se rassembler dans un camp antifasciste bien aligné et raisonnable, au nom de la lutte contre la peste brune et le danger autoritaire, alimente encore plus un cercle vicieux dans lequel la gauche et la droite se soutiennent mutuellement dans leur fonction contre-révolutionnaire.

Ce n’est pas un phénomène historique inédit : la droite avance avec arrogance, la gauche exprime sa nature conformiste dans la défense de l’ordre et la normalisation institutionnelle. Il en résulte que tout discours politique qui souhaite intervenir dans la sphère publique, pris dans cette machine contre-révolutionnaire, est immédiatement écrasé, rendu incompréhensible. Ou bien il est réabsorbé dans l’un des deux pôles. En ce sens, les formes de guérilla urbaine, attaquées de tous côtés et de toutes parts, sont un geste qui sert à montrer en surface la solidarité évidente entre toutes les composantes de la machine gouvernementale et propagandiste, entre toutes les versions de la sphère publique. En mettant en lumière la fausse alternative entre fascistes et progressistes, que les manifestations pour la Palestine n’avaient que partiellement mise en évidence, les révoltes montrent la possibilité d’une opposition politique effective, de pratiques et de comportements qui, bien qu’encore embryonnaires, libèrent l’espace pour quelque chose de mieux. Quelque chose de plus sérieux et de plus enthousiasmant, que nous nous obstinons à appeler possibilité révolutionnaire.


5bis. Seule la révolte dans la rue a le pouvoir de faire face aux fascistes.

Nous avons dit que la gauche a construit le consensus des fascistes pendant des décennies. Nous sommes maintenant confrontés à une situation paradoxale où ces personnages désignent les attaques contre la police et les troubles dans la rue comme une faveur objective à la répression, qu’ils soutiennent eux-mêmes haut et fort. Inutile de gaspiller notre salive pour répondre à ces misérables. Nous soulignons simplement quelques constantes historiques qui sont évidentes pour quiconque n’est pas complètement aveuglé. En 2020, à la suite du meurtre de George Floyd, nous avons assisté à une explosion de violence qui a secoué la ville de Minneapolis et les États-Unis de Trump. Cela a conduit à l’incendie de commissariats, de véhicules de police, à des attaques et à des pillages généralisés. Le monde démocratique et progressiste, en Amérique et sous toutes les latitudes, s’est empressé de faire passer pour un « mouvement pacifique » ce qui, selon tous les témoignages crédibles, était en fait un mouvement insurrectionnel. Neutralisation, suppression et répression s’équilibrent dans l’entreprise visant à effacer la possibilité subversive qui se profile dans ces moments-là.

Le résultat politique de l’annulation et la récupération de la révolte est aujourd’hui sous les yeux de tous. La masquer sous le couvert d’une opposition pacifique n’a pas empêché le trumpisme de revenir avec encore plus de force : domestiquer la rupture est non seulement contre-productif, mais aussi dangereux. Cependant, les événements de 2020 n’ont pas été inutiles, car il est assez clair que le souvenir de la révolte n’est pas étranger aux formes de résistance qui apparaissent aujourd’hui contre l’occupation militaire de nombreuses villes et les rafles fascistes de l’ICE. À Minneapolis même, le scénario de guerre civile, de plus en plus manifeste, a déjà conduit à plusieurs meurtres de sang-froid. Les personnes qui ont empêché les arrestations en première ligne, en essayant d’entraver les opérations de police et en enfreignant la loi, ont donné l’exemple d’une résistance courageuse et efficace. Dans un contexte de durcissement de la violence répressive et de la réaction, il est d’autant plus évident que le chœur démocratique ne sert à rien.

Nous laissons au lecteur deux questions : celleux qui descendent dans les rues de Minneapolis au péril de leur vie ressemblent-ils davantage aux jeunes gens qui ont eu le courage d’affronter la police à Turin, ou aux commentateurs bien-pensants qui les condamnent depuis chez eux ? Si le réseau d’organisation et de solidarité qui se structure autour des émeutes, au lieu de céder au chantage d’un retour à la normale, perfectionnait ses moyens et s’organisait pour durer, sommes-nous sûrs qu’un processus de transformation plus radical et plus profond serait une option si absurde ? Pour notre part, nous savons que lorsque le fascisme a connu des revers, c’était précisément lorsque les révoltes ont éclaté, tandis que lorsque la gauche est intervenue, le fascisme a triomphé. Weimar docet. [En référence à la république qui prévalait avant l’arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne.] Dans l’histoire comme aujourd’hui, le contraire de la droite n’est pas la gauche, mais la révolution


5ter. La théorie du complot des infiltrés est une opération policière à la hauteur de son époque, donc tout à fait invraisemblable et de très mauvaise facture.

Bien sûr, les infiltrés existent, les groupes révolutionnaires en ont découvert et expulsé à maintes reprises et on pourrait citer de nombreux exemples. En aucun cas, il est vraiment décourageant de le répéter, les « infiltrés » ne peuvent déterminer l’issue d’un manifestation, se regrouper par centaines avec une disposition claire et évidente à l’affrontement, prendre naturellement les premières lignes et contraindre, grâce à des instruments de contrôle psychique très sophistiqués, le reste de la manifestation à les suivre, à les soutenir, à ne pas abandonner la place. C’était évident en 2001 à Gênes, ça l’était en 2011 à Rome, ça l’est en 2026 à Turin. D’ailleurs, le 31 janvier a été l’une de ces occasions où le décalage entre celleux qui ont pratiqué l’affrontement en personne et le reste des manifestants était minime, presque personne n’a fui, presque tout le monde a compris les raisons de ce qui se passait. Qui pense que de telles dynamiques sont imputables à l’infiltration a le cerveau dévasté par une exposition permanente à l’abrutissement médiatique et aux technologies numériques, et jusqu’ici, on pourrait aborder la question avec une tolérance compatissante. Vieillir bien n’est pas donné à tout le monde.

Le problème, c’est que la dénonciation des infiltrés , lorsqu’elle prend racine, crée des fantômes collectifs qui ont souvent favorisé le travail de la police, conduisant à des attitudes de suspicion et de délation. Il serait bon, par souci de ridicule et de prudence, voire de lucidité, de mettre fin à ces absurdités.

6. Précision terminologique sur la signification des termes « courage » et « lâcheté ».

L’une des expressions les plus odieuses du bouleversement linguistique éhonté et orwellien qui caractérise le discours public est celle qui évoque, dans la bouche de nombreux politiciens et journalistes, la question du courage. Nous sommes habitués à un usage du vocabulaire dans lequel chaque mot est utilisé pour signifier son contraire : la paix est le règne de l’économie de guerre, l’économie verte empoisonne la planète et la civilisation consiste à se soumettre, à être indifférent à la souffrance des autres, à marcher droit alors que toutes sortes d’injustices et de violences sont perpétrées à deux pas de nous. Si nous n’étions pas si régulièrement éduqués à un tel usage du langage, nous serions stupéfaits d’entendre des pamphlétaires à deux balles et des ministres qui, du haut de leur tribune, qualifient de lâches les jeunes qui étaient dans la rue samedi. Cela fait bouillir le sang. Essayons de nous représenter la scène : quelqu’un qui affronte pendant des heures, sous les tirs de gaz lacrymogènes à hauteur d’homme et les charges incessantes, au péril de sa vie et au risque de finir en prison, les forces de police armées et hyper-équipées d’un État, peut-il être qualifié de lâche ? Les mercenaires qui agissent en toute impunité pour défendre l’ordre sont en revanche un exemple de courage, tout comme les gratte-papiers et les politiciens qui dispensent des jugements moraux sans avoir jamais pris de risque de leur vie. Il suffirait de s’attarder sur cette comparaison et de réfléchir aux termes pour mesurer à quel point vous ne comprenez rien.


6bis. Qualifier l’incident du policier à terre d’exemple de « violence sauvage » revient à ignorer ce qu’est la violence.

Un CRS finit à terre alors qu’il tente d’en faire trop lors d’une charge. Le reste du peloton l’abandonne sans hésiter. Certains manifestants lui donnent des coups de pied pendant quelques secondes et, dans l’agitation, il reçoit également un coup de marteau dans le dos, tout à fait calibré. Un geste d’autodéfense élémentaire, mesuré, juste et salutaire. Deux jours plus tard, il est déjà sorti de l’hôpital, presque indemne, ce qui n’aurait certainement pas été le cas s’il avait été « martelé ». Cependant, c’est la version des journaux et du récit officiel : une agression furieuse, bestiale, d’une violence impitoyable qui fait horreur.

La mystification est tellement flagrante qu’elle parle d’elle-même, mais il vaut la peine de dire quelques mots. Le premier est qu’à force de subir, l’envie de se venger et de riposter est le symptôme d’un instinct vital plus que compréhensible. Celui qui a frappé l’agent à terre, l’empêchant de se lancer avec enthousiasme dans le passage à tabac des manifestants, s’est défendu lui-même et a défendu les autres. Et il faut le remercier. Tout comme tous celleux qui ont distribué du Maalox, aidé celleux qui étaient à côté d’eux, protégé de toutes les manières possibles le reste du cortège. Le citoyen lambda qui s’indigne des quelques coups de matraque reçus par le flic est victime d’une identification masochiste avec son bourreau, son problème est psychopathologique avant d’être politique.

À une époque où le mot « révolution » est utilisé pour désigner les choses les plus absurdes, au point que même le chef du gouvernement a qualifié les manifestants de samedi de « pseudo-révolutionnaires », pouvez-vous nous expliquer dans quelle révolution les forces de l’ordre n’ont pas reçu, au minimum, une bonne dose de coups de matraque ?


Que peut-on faire après une journée comme celle du 31 ? Une fois l’événement terminé, il y a au moins deux attitudes possibles face à son legs.

On pourrait dire « nous avons plaisanté », essayer de rendre plus digeste l’intensité et la violence de quelque chose qui nous dépasse, qui est dangereux et qui pourrait avoir des conséquences imprévues. Des conséquences non seulement en termes pénaux ou répressifs, mais aussi en termes de désorganisation ou de crise des formes d’organisation connues, d’impossibilité de reproduire les modes d’action politique que nous avons connus jusqu’à la veille. Les alliances politiques sous le signe de l’unanimisme se fissurent, la propagande ennemie divise le consensus en diabolisant les pratiques les plus offensives, on se retrouve dans une situation inconfortable. La première option consiste à tenter de recomposer ce consensus en reconstruisant une grande famille unique, de ramener l’expérience de l’affrontement – dans ce qu’elle a de plus dérangeant – à un récit édulcoré et rassurant qui convienne à tous les goûts. La tactique de recomposition a posteriori, qui consiste à tenter de recoller les morceaux, vise à minimiser l’attaque contre la police, à mettre l’accent sur les violences envers les manifestants et à reprendre le rôle des « gentils » dans la lutte commune contre les politiques gouvernementales. C’est une tactique qui trouvera - avec difficulté - un certain soutien dans une partie du monde intellectuel et politique, mais nous doutons qu’elle puisse aller très loin. Les images des troubles sont encore trop vivaces dans l’esprit de tous. Le pire, c’est qu’une telle attitude crée un décalage paralysant pour qui a vécu ce moment et se souvient bien à quel point l’explosion de colère collective n’avait rien de « défensif ».


Une deuxième façon de réagir correspond plutôt à un pari : plus risqué, car avoir toutes les voix, toutes les opinions contre soi n’est jamais une position confortable. Mais aussi plus authentique et passionnante. Dire aux personnes qui se sont battus dans la rue que ce qui s’est passé est grave, que la destruction a sa propre rationalité politique, qu’on peut croire en l’intensité de cette expérience et l’organiser en une possibilité concrète et générale. Nous avons parlé de la résistance contre l’ICE en Amérique, qui représente au moins en partie une image de notre avenir proche, sous le signe de la guerre civile et de la cruauté fasciste. La rencontre entre les gestes d’opposition dans la rue, en défi ouvert à la police, les réseaux de soutien et d’organisation populaire, et une possible intensification du conflit, représentent une indication fondamentale de nos futures défis.

Les personnes qui ont vécu la place du 31, qui prennent conscience de l’état du monde dans lequel ils vivent et de l’ampleur de son désastre, savent qu’ils ne peuvent rien attendre des alliances politiques institutionnelles, des protections juridiques, des mouvements d’opinion. Ce n’est qu’en croyant profondément à l’impact de la révolte, aux amitiés qui s’y tissent, à la chance qu’elle se transforme en une puissance révolutionnaire, que l’on peut s’immuniser contre l’épidémie de stupidité et de cynisme qui semble avoir contaminé nos contemporains.

« … face à cette façade de marbre, si nous continuons à creuser, nous trouverons peut-être un filon d’or. C’est peut-être cela, la révolution. »


  1. « Maranza » est un terme péjoratif désignant les populations racialisées, avec une connotation criminelle et générationnelle (faisant souvent référence à la population marocaine dont le nom est dérivé, mais pas uniquement), largement utilisé dans le journalisme. Dans le contexte italien, il évoque un large éventail de significations, impliquant l’incompatibilité et le conflit avec l’ordre existant. 

07.02.2026 à 00:59

Les barrages filtrants : Une tactique mise en place dans les « Villes Jumelles » pour lutter contre l’ICE et défendre votre quartier

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Des manifestant·e·s des « Villes Jumelles » ont expérimenté les barrages filtrants, un moyen de surveiller les mouvements des agents fédéraux et d'entraver leurs activités.
Texte intégral (6234 mots)

Cette semaine, les manifestant·e·s des « Villes Jumelles » ont expérimenté les barrages filtrants, un moyen de surveiller les allées et venues des agents fédéraux et, dans certains cas, d’entraver leurs activités. Nous présentons ici un guide pour mettre en place des barrages filtrants, partageons des récits d’individus présents sur des barrages filtrants dans les « Villes Jumelles » la semaine dernière, et concluons par un aperçu plus large de l’histoire et du potentiel de ce modèle.

Vous pouvez trouver des informations actualisées sur l’utilisation des barrages filtrants dans les villes jumelles ici.

Les barrages filtrants

L’hiver 2026 a été marqué par une lutte prolongée dans les « Villes Jumelles ». D’un côté, il y a les mercenaires des services de l’immigration et des douanes (ICE), la tentative de Donald Trump de créer une force de police fédérale qui n’aurait de compte à rendre qu’à lui seul, dans le but immédiat de commettre un nettoyage ethnique et, à plus long terme, de terroriser toute forme d‘opposition. De l’autre côté, on trouve les habitant·e·s des « Villes Jumelles », poussé·e·s par leur conscience à protéger leurs voisin·e·s et à défier la tyrannie. Leur résistance s’est traduite par la création de réseaux d’intervention rapide qui suivent les mouvements de l’ICE et entravent leurs tentatives d’enlèvement. Elle a également donné lieu à des actions de blocage devant le bâtiment fédéral, à une grève générale et à des émeutes qui ont contraint l’ICE et la police à se retirer des quartiers.

Au cours de la dernière semaine et demie, nous avons assisté à l’émergence d’une nouvelle tactique : le barrage filtrant.

Comme on peut le voir dans les « Villes Jumelles », les barrages filtrants sont des barricades qui transforment les intersections en ronds-points, tenus par des membres des réseaux d’intervention rapide qui vérifient la présence de véhicules de l’ICE. Les barrages filtrants ont pour fonction de ralentir ou d’arrêter les forces d’occupation ; tous les autres véhicules sont autorisés à passer et reçoivent un sourire. En plus de cette fonction de « filtrage », les barrages servent également de centres informels pour partager de la nourriture, rencontrer des voisin·e·s, réaliser des créations artistiques collectives, jouer de la musique, faire des projets et répondre à d’autres besoins immédiats de camaraderie et de relation humaine.

Cette tactique a provoqué la colère de l’ICE et de la police locale, ce qui est un indicateur de son efficacité. Afin que ce modèle puisse se diffuser, nous présentons un guide pratique, un bref aperçu de l’histoire récente de cette tactique et quelques enseignements tirés des précédentes actions de barrages filtrants, illustrés par des récits d’expériences menées la semaine dernière.

Un guide étape par étape

Les barrages filtrants constituent un moyen simple et efficace de résister à l’occupation de nos communautés. Tout ce dont vous avez besoin, c’est de quelques ami·e·s ou voisin·e·s déterminé·e·s et de matériel généralement facile à trouver. L’objectif est de ralentir la circulation, sans la bloquer complétement, afin d’identifier les véhicules potentiels de l’ICE. Plus il y a de barrages filtrants, plus la stratégie est efficace.

Le matériel nécessaire

  • Des barrières routières telles que des cônes de signalisation ou d’autres obstacles routiers
  • Du vieux mobilier ou des palettes en bois pour fortifier le barrage
  • Des gilets de haute visibilité pour la sécurité routière
  • Des panneaux de signalisation pour diriger correctement la circulation et exprimer son opposition à l’ICE

Les différents rôles

  • Des « scanneurs » qui sont en charge de surveiller les voitures qui passent dans les rues et de vérifier les plaques d’immatriculation en utilisant la base de données des véhicules connus utilisés par l’ICE ; une personne par sens de circulation.
  • Des expéditrices et expéditeurs pour aider à diriger la circulation ; là encore, une personne par sens de circulation.
  • Des personnes chargées de la communication pour diffuser les informations en direct sur les différents fils de communication des réseaux d’intervention rapide.
  • Une coordinatrice ou un coordinateur chargé·e de veiller à ce que tous les postes soient pourvus à tout moment.
  • Des renforts pour bloquer rapidement les véhicules de l’ICE si besoin.

Plus il y a des participant·e·s, mieux c’est, mais même un petit groupe d’individus déterminés peut mettre en place un barrage efficace. Assurez-vous de discuter en amont de ce qu’il faut faire lorsque vous rencontrerez l’ICE, qu’il s’agisse de bloquer le carrefour pour les empêcher de passer ou simplement transmettre l’information de leur présence à toutes les autres personnes concernées.

Les leçons des « Villes Jumelles »

Si les barrages filtrants sont une tactique relativement nouvelle dans la résistance à « l’opération Metro Surge », les barricades ont déjà pris diverses formes dans les « Villes Jumelles ». Après le meurtre de George Floyd par la police en 2020, les personnes en deuil ont transformé le lieu de son assassinat en George Floyd Square, maintenant une zone autonome auto-organisée. Dans le même temps, plusieurs groupes ont pris en main la sécurité de leur communauté, comme Rocksteady Alliance, Powderhorn Safety Collective, Little Earth Protectors et les Brown Berets. Certains de ces groupes ont mis en place des points de contrôle autour de leurs quartiers.

Pendant la rébellion qui a éclaté à Whittier en réponse au meurtre d’Alex Pretti le 24 janvier, des personnes ont érigé des barricades sur plusieurs routes. Cela a inspiré les gens à ériger des barricades sur University Avenue lors de la manifestation bruyante devant l’hôtel Home2 qui a eu lieu la nuit suivante et à construire les différents barrages filtrants qui sont apparus par la suite dans les « Villes Jumelles ».

Les premiers barrages filtrants de 2026 ont vu le jour grâce à des patrouilles à pied organisées par les réseaux d’intervention rapide. Peu après le début de l’opération Metro Surge, les membres des groupes d’intervention rapide qui avaient choisi de ne pas poursuivre les véhicules de l’ICE en voiture ou à vélo ont commencé à prendre position aux coins des rues, aux intersections et sur les trottoirs de leurs quartiers, en particulier dans les zones où vivaient les populations ciblées par le harcèlement de l’ICE. Ces patrouilles à pied servaient à la fois à surveiller en permanence les activités de l’ICE dans une zone donnée et de créer une force mobile de réserve capable de documenter, d’intervenir et d’interférer avec les opérations des agents de l’ICE lorsqu’ils pénétraient dans les quartiers.

Certains des moments les plus spectaculaires de l’opposition observés jusqu’à présent au cours de l’opération Métro Surge ont été des réactions spontanées de membres des patrouilles à pied et des groupes d’intervention rapide qui ont courageusement cherché à défendre leurs voisin·e·s contre les enlèvements. En raison des tactiques éclair d’enlèvement de l’ICE, le succès de ces formes de défense reposait sur la présence de membres de la communauté arrivant très rapidement sur les lieux d’intervention de l’ICE ou sur la présence préalable de défenseuses et défenseurs dans la zone en question.

Les premiers barrages filtrants ont vu le jour dans les zones où les membres des patrouilles à pied et les défenseuses et défenseurs du quartier se rassemblaient sur des ronds-points et dans des rues secondaires, le plus souvent autour d’un feu de joie, ce qui permettait à plusieurs personnes de surveiller l’arrivée potentielle des véhicules conduits par les agents de l’ICE. Ces premiers « barrages » filtrants étaient essentiellement des ronds-points occupés. Leur objectif était principalement de ralentir la circulation, afin de donner aux défenseuses et défenseurs du quartier le temps de vérifier si des agents de l’ICE se trouvaient à l’intérieur des véhicules. Au début, il n’existait aucun mécanisme réel permettant d’arrêter les véhicules de l’ICE. Néanmoins, certains comptes rendus font état de véhicules de l’ICE faisant demi-tour et abandonnant certains itinéraires après avoir vu qu’ils étaient surveillés par des membres des patrouilles du quartier.

Depuis début février, les défenseuses et défenseurs communautaires du sud de Minneapolis ont adopté une attitude plus conflictuelle vis-à-vis des barrages filtrants. Alors que ces barrages n’étaient auparavant déployés que dans les rues résidentielles secondaires, les organisatrices et organisateurs de ces actions ont commencé à déplacer les barricades vers des artères plus fréquentées, connues pour être régulièrement empruntées par les agents de l’ICE. Alors que les barrages précédents ne devaient faire face qu’à un nombre limité de véhicules, leur déplacement vers des rues plus larges signifiait que les barricades devaient traiter des centaines de véhicules par heure tout en restant vigilantes face à une éventuelle activité de l’ICE.

À la suite d’une intervention directe de Tom Homan, le tsar des frontières au sein de l’administration Trump, la police de Minneapolis a pris d’assaut les trois barricades les plus importantes, une action qui a entrainé la fermeture temporaire de toutes les barricades de la ville. Cependant, il est facile de reconstruire un barrage filtrant.

Des barricades autour du lieu où l’ICE a assassiné Alex Pretti le 24 janvier 2026.

Voici quelques conseils pour les futur·e·s défenseuses et défenseurs des communautés qui se retrouveront sur les barricades.

Définissez vos intentions et planifiez en conséquence

Pour celles et ceux qui souhaitent avant tout documenter les activités de l’ICE et les relayer dans des fils de discussion dédiés aux groupes d’intervention rapide, la création d’un simple rond-point devrait suffire à ralentir les véhicules de l’ICE suffisamment longtemps pour pouvoir les identifier ou les dissuader de tenter de s’engager dans une rue. D’autres personnes, plus axées sur le soutien et la consolidation des liens de la communauté, ont mis en place des barrages qui se transforment en fêtes de quartier, servant à la fois de points de surveillance et d’espaces de rencontre pour renforcer la cohésion au sein la communauté.

Cependant, si vous souhaitez arrêter les véhicules de l’ICE et les repousser d’une zone en particulier, vous devez vous préparer à l’avance et concevoir votre barrage en conséquence. Lors d’un des plus grands barrages filtrants, deux véhicules transportant des agents de l’ICE ont pu passer car les manifestant·e·s n’étaient pas prêt·e·s à les arrêter. Les membres de la communauté se sont adapté·e·s en déployant des barrières de fortune construites à partir de palettes, qu’iels ont placées sur la route afin d’arrêter les voitures suffisamment longtemps pour vérifier leurs plaques d’immatriculation dans la base de données des véhicules appartenant à l’ICE. Iels ont renforcé ces barrages en utilisant des meubles, des palettes et d’autres objets, et ont décidé de défier directement l’ICE. Le lendemain, lorsqu’un véhicule de l’ICE s’est présenté, iels ont confronté le conducteur et l’ont finalement contraint à fuir la zone.

La gentillesse et la communauté sont essentielles

La défense de la communauté repose sur le consentement de cette dernière. En particulier lorsqu’iels déploient des stratégies plus assertives telles que les points de contrôle, les organisatrices et organisateurs doivent se montrer amicaux·ales et accueillant·e·s envers les conducteurs·rices et les passant·e·s. Jusqu’à présent, les barrages filtrants ont été populaires dans les « Villes Jumelles », recevant un large soutien sous forme d’encouragements, de nourriture et de fournitures. Les groupes qui souhaitent mettre en place des barrages filtrants doivent le faire avec le soutien le plus large possible de la communauté, en prenant toutes les mesures nécessaires pour que les barrages ne perturbent pas la vie quotidienne d’une manière que les gens n’apprécieraient pas.

Photo aimablement fournie par Minneapolis Spring.

Les rôles, les rôles, les rôles

Une fois que vous avez déterminé ce que vous essayez d’accomplir, assurez-vous que chacune et chacun d’entre vous ait un rôle clairement défini. Lorsque l’ICE arrivera sur place, tout se passera très vite, dans le bruit et ce sera intense. À ce moment-là, il sera trop tard pour discuter de ce qu’il faut faire. L’efficacité d’un barrage dépend de la réaction de chaque individu : empêcher l’accès dans une telle situation signifie agir avec rapidité, précision et coordination.

Qui s’occupe de vérifier les plaques d’immatriculation ? Qui communique avec les fils de discussion des groupes d’intervention rapide aux sujets des faits et gestes de l’ICE dans la zone contrôlée ? Qui s’occupe des barrières de palettes au point de contrôle ? Qui s’occupe d’entretenir le feu ? Ce sont là des questions que tous les groupes de défense des quartiers devraient se poser à l’avance et réexaminer tout au long du blocus. N’ayez pas peur de vous adapter aux situations et de changer de rôle si nécessaire. Les situations changent et évoluent, nous aussi.

Choisissez votre lieu d’action en fonction de vos objectifs

Les barrages les plus importants sur les grandes artères sont plus susceptibles d’aboutir à une confrontation directe avec les agents de l’ICE. Cependant, ce n’est peut-être pas votre objectif. Les barrages plus modestes dans les rues résidentielles peuvent perturber les opérations à plus petit échelle ou protéger des lieux spécifiques.

Si les barrages routiers de grande ampleur sont plus spectaculaires, ils sont également plus susceptibles de subir la pression des forces de l’ordre locales qui collaborent avec les forces fédérales. Pour les groupes communautaires qui cherchent à défier directement l’ICE ou à dénoncer la complicité des autorités locales et étatiques, cela peut être une bonne chose ; pour d’autres, cela peut être inutile.

Combattons l’ICE, ne nous battons pas entre nous

L’objectif des barrages filtrants est simple : protéger les voisin·e·s et instaurer une culture de résistance face à l’injustice. Il est presque inévitable que certaines personnes réagissent avec colère, mais ce n’est pas le rôle des défenseuses et défenseurs de la communauté de les convaincre ou d’entrer en conflit avec elles. Si ces personnes ne sont pas affiliées aux forces de l’ordre ou ne collaborent pas avec elles, celles et ceux qui tiennent les barricades doivent simplement les laisser passer. Choisir ses combats est un élément fondamental de la résistance. Pour être efficace, une culture de résistance à l’État doit cultiver une culture du respect envers nos voisin·e·s, même celles et ceux que nous trouvons énervant·e·s, grossier·ère·s ou que nous considérons comme étant en tort. Cet état d’esprit est essentiel pour cultiver une lutte populaire.

De même, certaines personnes s’opposeront aux tactiques d’action directe, en formulant leurs préoccupations au nom de la sécurité ou de la désescalade. Pourtant, choisir de ne pas résister à l’ICE est également une décision qui a de graves conséquences. Celles et ceux qui s’organisent dans un contexte particulier doivent prendre leurs propres décisions en fonction de leur compréhension des dynamiques spécifiques à l’œuvre au sein de leurs communautés. Nous ne pourrons peut-être pas convaincre tout le monde, mais en nous concentrant sur une éthique de défense communautaire participative, nous pouvons avancer l’esprit clair, le cœur fort et la certitude que rien de ce qu’iels peuvent nous opposer n’est plus fort que l’esprit des personnes qui ont choisi, contre toute attente, de résister.

Photo aimablement fournie par Minneapolis Spring.


Compte rendu 1 : le 2 février 2026

Nous avons mis en place le point de contrôle vers 8h30. Après environ 30 minutes, une voiture de l’ICE est passée sans que nous nous en apercevions. Quelques minutes après son passage, un message radio a été diffusé pour confirmer qu’il s’agissait bien d’un véhicule de l’ICE et nous a demandé de rester vigilant·e·s.

Peu après, un autre véhicule de l’ICE est arrivé à toute vitesse vers le point de contrôle, il s’est déporté sur la voie opposée pour éviter d’être arrêté et a pris la fuite.

Vers 10 heures, nous avons entendu des sifflets et des klaxons, signalant la présence de l’ICE dans le quartier. Au moins une demi-douzaine de personnes se sont précipitées pour intervenir. Le véhicule a pris la fuite, mais s’est accidentellement dirigé vers le point de contrôle. Lorsque le conducteur s’en est rendu compte, il a fait demi-tour et est reparti en direction de la foule. Le véhicule s’en est sorti avec quelques légers dommages au niveau de son feu arrière et du rétroviseur côté conducteur.


Compte rendu 2 : le 2 février 2026

Je me suis joint·e à un groupe de voisin·e·s car nous étions intrigué·e·s par le barrage filtrant installé au niveau de la 32ème rue et de Cedar. Nous voulions en savoir plus sur leurs activités, leurs objectifs et déterminer si nous pouvions mettre en place une initiative similaire dans notre quartier.

Nous avons traversé la zone en voiture pour voir quelle était l’ambiance qui régnait dans le quartier. S’agissait-il d’un simple poste de contrôle, d’un barrage filtrant, d’un point de patrouille fixe ou d’autre chose ? Les personnes qui se tenaient debout au milieu de Cedar avec des palettes nous ont fait signe de la main et nous avons répondu par quelques coups de klaxon en signe de solidarité. Leur rond-point fonctionnait comme un moyen de dissuasion, un peu comme un·e hôte·sse d’accueil dans un magasin, mais avec plus de chaleur humaine que ce que l’on peut attendre d’un·e employé·e en charge de la clientèle.

Lorsque nous sommes arrivé·e·s, une demi-douzaine de personnes étaient occupées à ériger des barricades, deux de chaque côté du carrefour de Cedar (la rue principale) et deux au milieu de l’intersection, relayant les contrôles d’immatriculation et les rapports SALUTE des groupes d’intervention rapide aux personnes postées sur Cedar. Les murs de la barricade était constituée d’un mélange de palettes en bois, d’équipements de circulation, de meubles, de caddies et de bâches. Au centre de la barricade, il y avait des sièges et des tables de fortune où l’on trouvait des affiches, des équipements de protection individuelle et de nombreuses collations et boissons. Au milieu se trouvait un foyer, offrant un feu modeste mais bien entretenu pour réchauffer les membres des patrouilles et toute autre personne qui passait par là.

Contrairement aux postes de contrôle mis en place par la Garde nationale, on avait vraiment l’impression que les barrages filtrants rassemblaient la communauté. Lorsque nous nous sommes approché·e·s de la barricade, nous avons été immédiatement accueilli·e·s. Si vous avez déjà surveillé les activités de l’ICE, il est plus facile de s’approcher et d’engager la conversation en demandant ce qui se passe et si quelqu’un a besoin d’aide ou de provision. Évidemment, vous serez mieux traité·e·s si vous essayer d’être utile, mais l’entraide fait partie de ce qui nous distingue de l’ICE (puisque nous aussi, nous cachons nos visages).

Les deux gars au milieu s’en sortaient bien côté ravitaillement : ils disaient que de plus en plus de gens apportaient des provisions ou les leur remettaient simplement en passant en voiture. Nous sommes resté·e·s au milieu de la barricade à discuter un peu. Finalement, je suis allé·e parler à certaines des personnes qui se trouvaient plus au sud sur Cedar.

La personne qui tenait le morceau de bois en contreplaqué sur lequel elle venait d’écrire à la bombe « ICE OUT » (« ICE DÉGAGE ») m’a dit qu’elle était là depuis environ trois heures ; l’autre personne était arrivée environ une heure plus tôt et avait décidé de l’aider. Après avoir discuté un moment, elle m’a fait savoir qu’elle devait bientôt partir, alors j’ai pris sa place et je me suis posté·e sur Cedar avec un talkie-walkie. Nous n’avons obtenu aucune confirmation positive des plaques d’immatriculation que nous avons relevées pendant que j’étais à mon poste.

Alors que j’étais sur Cedar, un type est arrivé en voiture et nous a donné trois pizzas. Un autre, au volant d’une voiture sur laquelle une fresque avait été peinte à la main, m’a tendu une représentation en carton et en trois dimensions d’un doigt d’honneur fixé sur un bâton avec l’inscription « FUCK ICE » (« NIQUE L’ICE »). Aucun des deux n’a dit un mot. Un autre type a ralenti, baissé sa vitre et demandé si nous avions besoin de quelque chose. Après que la personne qui s’occupait du feu ait demandé plus de bois, l’homme a levé le pouce et est revenu dix minutes plus tard avec un énorme sac poubelle rempli de bois de chauffage, comme s’il était le Père Noël.

Environ 90% des interactions que j’ai eues là-bas ont été positives : des coups de klaxon en signe de solidarité, des signes de la main, des saluts, des gens qui baissaient leur vitre pour nous remercier ou nous demander si nous avions besoin de quelque chose. Tous les chauffeurs de bus scolaires qui passaient par là baissaient également leur vitre pour nous remercier.

Les seules interactions négatives ont eu lieu avec quelques véhicules plus imposants. Aucun camion à 18 roues n’est passé par le point de contrôle, mais certains chauffeurs de camions n’ont pas apprécié l’espace restreint que la barricade créait sur la route. Néanmoins, nous n’avons connu aucune altercation verbale ou physique.

Nous avons vu deux policiers passer le rond-point sans causer de problème, nous faisant un petit signe de tête ou nous saluant poliment depuis leur volant. Je suppose que ces gestes ne reflétaient pas l’opinion personnelle de ces agents.

Plus tard, j’ai vu un camion du shérif avec ses gyrophares allumés à l’extrémité sud de Cedar, bloquant la route. J’ai dit à ma/mon pote de signaler sa présence au centre de communication, et j’ai quitté mon poste pour aller demander ce qui se passait. L’agent se trouvait à l’extérieur du camion et dirigeait la circulation hors de Cedar.

« Hé ! Est-ce que vous fermez cette route pour détruire la barricade ? »

« Ouai, désolé, certain·e·s résident·e·s se sont plaint·e·s, donc nous devons nous en débarrasser. »

Quand je suis revenu·e à la barricade, le feu était éteint et tout le monde était sur le trottoir. Un seul policier poussait tout ce qui restait debout. Des voitures de police bloquaient le carrefour, ainsi qu’un van rempli de policiers en tenue anti-émeute. Un camion poubelle est arrivé derrière les forces de l’ordre et les officiers ont jeté tout ce qu’ils pouvaient à l’intérieur. Nous avons rassemblé tout ce que nous pouvions, en sauvant la nourriture et les fournitures et le matériel d’entraide. Les forces de l’ordre sont parties aussi vite qu’elles étaient arrivées.

Cela n’a pas eu l’effet escompté sur le moral, je pense. Nous avons perdu beaucoup de choses, mais notre état d’esprit était : comment pouvons-nous faire mieux la prochaine fois ?


Une brève histoire de l’obstruction

La tendance pratique d’une population insurgée à affirmer son contrôle sur l’espace à l’aide de barricades est probablement aussi ancienne que les villes elles-mêmes. La barricade est l’expression politique d’un principe mécanique fondamental : avec les moyens appropriés, tout flux peut être interrompu ou toute route peut être bloquée. Le château dispose de sa porte et de son pont-levis, la ville de ses remparts, etc.

Au cours de la dernière décennie de luttes sociales et écologiques, cette stratégie a pris diverses formes. Sur la ZAD (Zone à Défendre) de Notre-Dame-des-Landes, où un mouvement populaire de squatteuses et de squatteurs a cherché à empêcher le gouvernement et des entreprises de construction privées de bétonner des terres agricoles historiques pour y construire un aéroport, l’occupation du territoire a conduit à la prolifération de barricades diverses, notamment des tranchées et même le creusement de tronçons entiers de route. Plusieurs régions de la ZAD sont ainsi devenues inaccessibles aux véhicules à moteur, tandis que d’autres n’étaient accessibles qu’avec plus ou moins de difficultés. Si aucune barricade n’était exactement identique à une autre, la tendance était de s’éloigner des structures temporaires et éphémères au profit de constructions plus durables.

Au cours de cette même période, une lutte explosive menée par les enseignant·e·s en 2016 à Oaxaca a donné lieu à des occupations de courte durée, mais à fort impact, des principaux axes routiers. Les blocages de Oaxaca ont été l’expression radicale d’un paradigme de lutte familier à celles et ceux d’entre nous qui ont grandi après l’apogée du mouvement syndical classique et qui ont appris à attaquer l’économie depuis des positions extérieures à celle-ci.

Dans le paradigme classique, les grèves dans les usines bloquent le travail productif, forçant ainsi l’arrêt de la production, tandis que les grèves des dockers bloquent le travail circulatoire, empêchant les navires et les camions de charger et de décharger leurs marchandises. Cependant, comme l’enseignement n’est ni un travail productif ni un travail circulatoire, les enseignant·e·s qui cherchaient à avoir un impact sur les résultats financiers de l’État et de la classe dirigeante ont dû choisir un lieu d’intervention adapté à leur propre initiative. Se rendant sur les autoroutes, les enseignant·e·s, leurs familles et leurs soutiens ont occupé des positions stratégiques telles que les péages et les échangeurs routiers afin de bloquer de longs tronçons de route. Cela a parfois pris des formes spectaculaires, comme l’incendie de semi-remorques pillés placés en travers de plusieurs voies. L’interruption du trafic routier a permis au mouvement des enseignant·e·s d’exercer un contrôle sur la circulation des marchandises afin d’infliger un préjudice financier à l’État et à la bourgeoisie au pouvoir. Cependant, comme l’a souligné un·e enseignant·e lors d’une interview, l’arrêt n’était pas censé être total : les enseignant·e·s laissaient passer « les voitures, mais pas les camions transportant des marchandises pour de grandes entreprises comme Walmart et Coca-Cola ». En d’autres termes, le modèle de cette barricade n’était pas celui de la tranchée, mais celui du filtrage.

Quelques années plus tard, toujours en France, une version combinant les modèles de la ZAD et de Oaxaca a vu le jour. Pendant le mouvement des gilets jaunes de 2018-2019, des milliers d’habitant·e·s de petites villes ont investi les ronds-points, où iels ont construit des cabanes et des abris à partir de palettes. Pour la plupart, iels ont choisi des ronds-points situés à l’entrée de leur ville, à côté des bretelles d’accès aux principales autoroutes. Comme à Oaxaca, cela a permis au mouvement de se positionner stratégiquement pour contrôler la circulation des marchandises par camion ; comme les zadistes, leurs occupations ont également joué un rôle positif, servant de centres d’auto-organisation, de partage et de rencontre politique. Sur les ronds-points, les participant·e·s au mouvement ont pu se retrouver et interagir avec les voisin·e·s et les ami·e·s qui passaient par là.

Un événement similaire s’est produit en Colombie en 2021, entraînant la fermeture de villes entières.

Ce qui se passe dans les « Villes Jumelles » représente une autre expression innovante du barrage filtrant, bien qu’il soit utilisé contre un ennemi différent avec des objectifs différents. Plutôt que de cibler le flux de marchandises, les barrages filtrants des « Villes Jumelles » répondent à la nécessité de lutter contre la terreur fasciste de l’État. À cette fin, ils représentent le développement d’une nouvelle stratégie dans une dialectique évolutive du jeu du chat et de la souris entre les agents de l’ICE et les membres des réseaux d’intervention rapide qui les poursuivent, enregistrent leurs faits et gestes et entravent leurs actions. Au lieu de poursuivre les agents, les barrages filtrants ouvrent la possibilité de les exclure de zones entières de la ville en affirmant et revendiquant le contrôle populaire sur les moyens de circulation.

Des barricades autour du lieu où l’ICE a assassiné Alex Pretti le 24 janvier 2026.

Le potentiel de croissance

Dans son livre La Barricade : Histoire d’un objet révolutionnaire, Eric Hazan observe que la vertu de la barricade réside dans sa tendance « à proliférer et à former un réseau qui traverse l’espace de la ville ». C’est cette « faculté de multiplication rapide » qui lui confère son pouvoir offensif. Hazan écrit que : « les barricades victorieuses sont celles qui immobilisent les forces de répression, paralysent leurs mouvements et finissent par les étouffer jusqu’à les rendre impuissantes. » Comme il est facile de contourner une ou deux barricades, pour que celles-ci fonctionnent efficacement comme une arme, elles doivent proliférer partout, car ce n’est qu’en conjonction les unes avec les autres qu’elles deviennent efficaces pour contrôler les mouvements de l’ennemi sur un terrain déterminé. Bien que la semaine dernière les expériences de barrages filtrants dans les « Villes Jumelles » aient attiré l’attention en ligne, elles commencent seulement à se répandre.

En plus d’entraver les mouvements de l’ennemi, les barrages filtrants peuvent remplir d’autres fonctions utiles. Si les réseaux d’intervention rapide ont permis à des individus d’agir de concert grâce à des discussions en direct sur Signal coordonnées par des répartiteurs, avec des conductrices et conducteurs se rassemblant autour des lieux ciblés par l’ICE pour se disperser tout aussi rapidement, le principal type de connexion qu’ils ont facilité était mobile, temporaire et à distance. En créant des lieux fixes où des voisin·e·s peuvent se retrouver, coopérer et collaborer, les barrages filtrants offrent un point de départ pour retisser le tissu de la vie quotidienne.

Contrairement au modèle des « centros », dans lequel les gens se rassemblaient sur les lieux des raids de l’ICE visant les travailleuses et travailleurs journaliers, les barrages filtrants tirent parti de la géographie et des ressources des quartiers résidentiels, permettant à des activités habituellement réservées à la sphère privée de prendre une dimension politique fédératrice, tout en intégrant des activités culturelles souvent réservées à d’autres lieux : lectures de poésie, repas-partage, créations artistiques, batailles de boules de neige, spectacles de hip-hop, formations sur les droits, etc. Si la fonction politique des barrages filtrants est circonscrite et spatiale, leur rôle dans la vie des voisin·e·s qui vivent dans les quartiers où ils sont implantés est intrinsèquement illimité et devrait favoriser un large éventail d’expérimentations.

Des barricades autour du lieu où l’ICE a assassiné Alex Pretti le 24 janvier 2026.

02.02.2026 à 11:46

Ils tirent des gaz lacrymogènes sur des enfants : L’assaut fédéral contre la marche syndicale « ICE Out! » à Portland

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Le 31 janvier, des agents de l'ICE ont attaqué une manifestation à Portland, blessant plusieurs jeunes enfants. Témoignage de témoins oculaires.
Texte intégral (2672 mots)

Le 31 janvier, des manifestant·e·s à Portland ont défilé jusqu’au bureau local des Services de l’immigration et des douanes (ICE). En réponse, et sans qu’aucune provocation n’ait eu lieu, les agents de l’ICE les ont attaqués avec diverses armes dangereuses, recouvrant la zone de gaz lacrymogène et blessant plusieurs jeunes enfants. Plutôt que d’intimider les habitant·e·s de Portland, cette attaque effrontée n’a fait que les galvaniser contre l’ICE. Dans le récit qui suit, des participant·e·s à la manifestation racontent les événements tels qu’ils se sont déroulés.


« Je suis convaincue que la police nous aide davantage que je ne pourrais le faire en dix ans. Elle crée plus d’anarchistes que les personnalités les plus en vue liées à la cause anarchiste ne pourraient en créer en dix ans. Si elle continue ainsi, je lui en serai très reconnaissante ; elle me fera gagner beaucoup de temps. »

-Emma Goldman

Le 31 janvier, au lendemain de la grève nationale organisée pour protester contre les brutalités commises par les Services de l’immigration et des douanes à travers le pays, un rassemblement et une marche réunissant cinq mille personnes ont eu lieu à Elizabeth Caruthers Park à Portland, dans l’Oregon. Le thème était « Les travailleuses et travailleurs disent à l’ICE de dégager ! »

Des ouvrier·ère·s défilant vers les locaux de l’ICE à Portland avec leur syndicat brandissent une banderole sur laquelle on peut lire « Les travailleuses et travailleurs disent à l’ICE de dégager ! »

Contrairement aux manifestations de masse précédentes, qui évitaient tout contact direct avec le département de la Sécurité intérieure (DHS), l’objectif déclaré était de défiler vers le tristement célèbre bureau local de l’ICE. Depuis la recrudescence des agressions du DHS l’été dernier, ce bureau est devenu la cible quotidienne de manifestations rassemblant entre 5 et 200 personnes.

De nombreuses et nombreux militant·e·s radicaux·les ont vu dans cette marche un potentiel plus important que dans les manifestations habituelles. Elle avait été planifiée bien à l’avance, en mettant délibérément l’accent sur la classe sociale, le capitalisme et les infrastructures logistiques, et les organisateurs se sont efforcés de contacter divers syndicats et autres organisations. En conséquence, un consensus tacite s’est dégagé pour que, après la fin de la marche et du rassemblement, une tentative sérieuse soit faite pour paralyser les locaux de l’ICE. Cette décision s’inspirait en partie du changement de dynamique au sein de la foule de manifestant·e·s qui s’était rassemblée devant le bureau local après le meurtre d’Alex Pretti le 24 janvier.

Un·e manifestant·e anti-ICE brandit une pancarte représentant une ligne de policiers fédéraux, sur laquelle on peut lire « Voyous en rangers » et « Les fascistes de l’ICE ».

Cependant, les forces du DHS présentes à l’antenne locale n’ont pas attendu longtemps pour déployer leurs armes.

Alors que la manifestation se dirigeait vers le bâtiment de l’ICE sur South Macadam Avenue, des agents des services fédéraux de protection et des agents des douanes et de la protection des frontières ont fait leur apparition. Certaines personnes dans la manifestation les ont hués. Les mercenaires ont répondu à leurs paroles et à leurs gestes en attaquant la foule avec toute une panoplie d’armes « moins létales », recouvrant la zone de gaz lacrymogène et tirant au hasard sur la foule avec des balles de poivre et des grenades assourdissantes.

Cette manifestation rassemblait plus de jeunes personnes et d’enfants, y compris des enfants en bas âge, que les manifestations habituelles à Portland. Les agents fédéraux n’ont pas épargné ces dernier·ère·s, mais les ont attaqués avec la même violence que celle utilisée contre les adultes. Des images horribles ont circulé après coup, montrant des enfants souffrant des effets des gaz lacrymogènes.

Peu après l’arrivée de la manifestation, des agents fédéraux sont apparus sans avertissement et ont immédiatement attaqué sans discernement les manifestant·e·s avec des gaz lacrymogènes et d’autres munitions.

Il est important de souligner que beaucoup de ces jeunes ne sont pas simplement des victimes passives. Elleux aussi ont résisté au régime. Beaucoup d’entre elleux ont quitté les cours le 30 janvier et ont participé à des marches aussi radicales que la marche des travailleuses et travailleurs du 31 janvier. Par exemple, les élèves du lycée McDaniel, qui s’étaient auto-organisé·e·s, ont quitté les cours ce jour-là et ont défilé sur une artère principale de la ville. Selon certain·e·s jeunes qui ont participé aux deux rassemblements, les discours prononcés à la fin de cette manifestation étaient au moins aussi enflammés que ceux de la manifestation des travailleuses et travailleurs. Lors du rassemblement de clôture de la manifestation du lycée McDaniel, un ancien membre des Black Panthers de Portland s’est joint aux élèves qui, en tant qu’immigrants ou enfants d’immigrants, ont pris la parole pour dénoncer la gravité de la situation actuelle et la nécessité d’agir.

Certain·e·s de ces élèves ont participé à la manifestation syndicale, beaucoup d’entre elleux s’étaient équipé·e·s de matériel de protection individuelle, sachant que les forces de l’ordre pouvaient attaquer les manifestant·e·s, même s’iels étaient « pacifiques ». La brutalité des agents fédéraux n’est pas une grande surprise pour celles et ceux qui comprennent que la violence étatique est un moyen d’imposer un contrôle social plutôt que de répondre à des menaces réelles, mais elle n’en reste pas moins révoltante.

Après avoir été chassé·e·s du périmètre du bâtiment de l’ICE, les manifestant·e·s ont commencé à regagner le parc, criant des insultes aux agents fédéraux entre deux bouffées d’air. Il y avait tellement de monde qu’il était difficile pour beaucoup d’échapper aux nuages toxiques qui s’étendaient sur plus de six pâtés de maisons.

Un nuage de gaz lacrymogène au-dessus du bâtiment de l’ICE à Portland, éclairé d’une teinte orangée suite à l’explosion d’une grenade assourdissante.

Une fois que la plupart des manifestant·e·s furent de retour dans le parc, le rassemblement de clôture de la manifestation commença. Après de nombreux lavages des yeux, quelques discours et une interprétation de Bella Ciao, l’événement syndical fut officiellement clos. Quelqu’un annonça que celles et ceux qui le souhaitaient et en étaient capables devraient retourner au bureau local de l’ICE pour montrer aux autorités fédérales ce que nous pensions de leurs actions. Compte tenu du nombre de personnes qui ont vu les images des deux exécutions publiques perpétrées par l’ICE au cours du moins dernier, la violence répressive dont ils ont fait preuve à Portland le 31 janvier devrait être à présent moins choquante. Néanmoins, le fait de l’avoir subie directement a permis à de nombreuses et nombreux participant·e·s présent·e·s à la manifestation de prendre conscience que les agents fédéraux sont nos ennemis. Comme l’ont dit des anarchistes grec·que·s en 2008, les gaz lacrymogènes aident à y voir plus clair.

Au coucher du soleil, des centaines de personnes en colère se sont rassemblées devant le centre de l’ICE. Rapidement, le bruit de coups rythmés a couvert les chants et les cris ; la foule s’est retournée pour voir des individus masqués frapper sur une benne à ordures tout en la poussant vers l’allée principale menant au bâtiment fédéral. L’allée en question est le principal goulot d’étranglement pour faire entrer et sortir les véhicules – et donc les agents et les prisonniers – de l’établissement. Des acclamations ont éclaté lorsque les manifestant·e·s ont poussé la benne contre le portail.

Les gens sont restés debout sans crainte dans d’épais nuages de gaz lacrymogène après que les agents fédéraux soient sortis pour lancer un deuxième salve d’armes chimiques.

Une ligne d’agents a ouvert la porte pour sécuriser la benne à ordures. Pendant ce temps, certaines personnes ont commencé à démonter la protection en contreplaqué qui se trouvait sur un côté du bâtiment. Après s’être regroupés, les agents fédéraux ont envoyé une autre équipe pour attaquer les personnes dans la foule. Bien que quelques manifestant·e·s aient riposté avec des jets de projectiles et que d’autres aient réagi en libérant des personnes des mains des agents fédéraux, les mercenaires ont tiré une nouvelle salve de gaz lacrymogène, de balles de poivre et de grenades assourdissantes, dispersant suffisamment la foule pour procéder à quelques arrestations.

Malgré leur violence, les gens ne se sont pas laissé intimider. Le ton a commencé à changer ici, à Portland. Nous assistons au retour des tactiques qui étaient courantes en 2020. Certaines personnes se présentent avec des gants, prêtes à renvoyer les grenades lacrymogènes sur les mercenaires qui les lancent ; d’autres les suivent avec des souffleurs à feuilles, essayant de renvoyer la fumée sur les fédéraux, ou utilisent des cônes de signalisation pour éteindre les grenades lacrymogènes.

Un agent fédéral debout sur le toit d’un bâtiment de l’ICE à Portland, pointant un pistolet à balles de poivre vers les manifestant·e·s.

Ailleurs ce soir-là, un streamer d’extrême droite a vécu une mauvaise expérience. Cette personne et ses acolytes harcèlent depuis des mois les manifestant·e·s anti-ICE, bénéficiant parfois de la protection offerte par les responsables de la sécurité des manifestations. Au lieu de se lancer dans des disputes inutiles avec lui, certain·e·s antifascistes ont apparemment choisi de l’affronter alors qu’il ne s’y attendait pas. Il existe certainement des cas où des commentateurs d’extrême droite ont bâti leur carrière en prétendant avoir été victimes de persécutions, mais dans ce cas précis, cette action semble avoir réduit la capacité de l’extrême droite à soutenir les autorités fédérales. Les streameurs de droite ont lancé un appel à attaquer un événement anti-ICE le jour suivant, le 1er février, mais malgré toutes leurs fanfaronnades, ils ne se sont pas montrés.

Cette nuit-là, beaucoup d’entre nous ont appris qu’une agence Enterprise Rent-a-Car avait été attaquée quelques jours auparavant pour avoir collaboré avec l’ICE. À Portland, tout le monde savait depuis 2020 qu’Enterprise Rent-a-Car collaborait avec l’ICE, mais cela n’a été confirmé à l’échelle nationale qu’après que les autorités de Chicago l’aient mentionné dans le cadre des récents scandales liés au changement de plaques d’immatriculation. La nouvelle a également circulé qu’une agente de l’ICE, Rita Soraghan, avait enfin quitté son domicile après avoir reçu la visite de deux manifestations bruyantes ces derniers mois.

L’ICE enlève un nombre massif de personnes et les envoie dans ce qui s’apparente à des camps de concentration pour y effectuer des travaux forcés. Certaines des personnes kidnappées sont renvoyées dans leur pays d’origine où elles courent un risque considérable d’être tuées, exilées dans des prisons d’un pays qu’elles n’ont jamais visité, ou disparaissent purement et simplement. Les agents de l’ICE assassinent ouvertement dans la rue les personnes qui s’opposent à ces actes ignobles. Les tribunaux et les politiciens sont, au mieux, impuissants et au pire des complices. Quelles que soient les paroles fortes prononcées par les maires de Minneapolis et de Portland, ils ne souhaitent que réparer l’apparence de la paix sociale afin que les institutions du pouvoir puissent maintenir leur contrôle. Il faudra probablement une révolte d’une ampleur bien supérieure à ce qui s’est passé en 2020 pour changer le cours des choses.

Les anarchistes n’auraient pas pu déclencher seul·e·s le soulèvement de 2020. Mais le courage est contagieux et nous avons contribué à allumer les balises qui ont poussé les gens à se révolter ouvertement. Plus récemment, les manifestations contre Telsa (« Telsa Takedown ») ont prouvé que des actions directes de faible intensité ciblant des infrastructures logistiques peuvent combler le fossé qui existe entre les attaques clandestines et les manifestations publiques symboliques. Nous toutes et tous, quelle que soit notre situation, nous pouvons agir pour ouvrir la voie aux changements dont nous avons désespérément besoin.

Alors que la violence de l’ICE, du CBP (« Customs and Border Portection », le Service des douanes et de la protection aux frontières étatsunien) et des frontières en général s’étend de plus en plus à l’intérieur du pays, la situation ne fera qu’empirer tant que nous ne prendrons pas de mesures décisives à grande échelle. Mais Portland et Minneapolis ne se battent pas seules. Au lieu de battre en retraite, les gens se rassemblent pour se protéger et se soutenir mutuellement. De plus en plus de personnes choisissent d’intervenir chaque fois que les autorités fédérales font leur apparition.

Pour le meilleur ou pour le pire, ce n’est que le début.

Un·e manifestant·e anti-ICE brandit une pancarte sur laquelle on peut lire : « Quelque part en Amérique, une petite fille se cache dans un grenier et écrit à propos de l’ICE. »

01.02.2026 à 21:08

Contrôle des foules : apaisement, avant-gardisme et grève générale : Une analyse des « Villes Jumelles »

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Des résistants à l'ICE dans les villes jumelles reviennent sur les leçons tirées des grèves des 23 et 30 janvier, et réfléchissent à comment élargir et renforcer le mouvement.
Texte intégral (4088 mots)

Dans l’analyse qui suit, des participant·e·s à la résistance contre les opérations des services d’immigration et de douanes (ICE) dans les « Villes Jumelles » reviennent sur les enseignements tirés des grèves du 23 et du 30 janvier, et réfléchissent à des moyens pour élargir et renforcer le mouvement.


Le 23 janvier 2026, une grève générale contre l’occupation de l’ICE a paralysé les « Villes Jumelles ». Sept jours plus tard, le 30 janvier, une seconde grève a eu lieu. La première de ces grèves massives a attiré beaucoup plus de participant·e·s que la seconde.

Un sondage réalisé par les organisations syndicales et confessionnelles participantes indique que 23% des électrices et électeurs inscrit·e·s sur les listes électorales ont participé d’une manière ou d’une autre à la première grève, un chiffre qui n’inclut même pas de vastes secteurs de la classe ouvrière, tels que les travailleuses et travailleurs sans papiers, les jeunes et les dizaines de milliers de personnes qui, on le comprend, sont déçues par le système politique. En extrapolant à partir de ces sondages, qui indiquent que 38% des personnes ayant participé d’une manière ou d’une autre à la grève ont activement refusé de travailler ce jour-là, nous pouvons conclure que plus de 300 000 personnes se sont retirées de l’économie lors de la journée du 23 janvier rien que dans les « Villes Jumelles ».

Un grand centre commercial somalien appelé Karmel Mall a fermé ses portes pour la journée. Les crèches et garderies ont également été contraintes de fermer lorsque le personnel a exigé un jour de congé. Des employé·e·s ont forcé un important centre d’appels de l’opérateur AT&T à cesser ses activités pour la journée. La plus grande maison de retraite de la région métropolitaine des « Villes Jumelles » a organisé des réunions obligatoires avec l’ensemble du personnel pour menacer de licencier quiconque participerait à la journée de grève générale, mais ces tactiques d’intimidation ont échoué et la maison de retraite a dû faire face à un absentéisme massif au sein de ses effectifs. La population combinée de Minneapolis et Saint Paul est inférieure à 750 000 habitant·e·s ; ce vendredi-là, nous avons vu environ 100 000 personnes descendre dans la rue par des températures négatives. On peut conclure sans risque qu’au moins un·e habitant·e sur huit des « Villes Jumelles » a participé à la grève générale.

La plupart de nos actions depuis le début de l’attaque fédérale contre les « Villes Jumelles » ont été réactives. Nous avons organisé des réseaux d’intervention rapide pour documenter les activités de l’ICE et nous opposer à leurs opérations ; nous les avons chassés de certaines zones après qu’ils aient tiré sur ou assassiné des personnes ; nous avons également tenté de bloquer leur quartier général. Ce qui était vraiment génial avec la grève générale, c’est qu’elle était proactive : en stoppant notre participation au système économique, nous exercions une pression non seulement sur le régime Trump, mais aussi sur la classe capitaliste qui le soutient et sur les politiciens démocrates qui, pour la plupart, sont restés à l’écart ou ont activement aidé les chasseurs de primes à kidnapper nos voisin·e·s et à nous terroriser.

Si nous voulons parvenir à un avenir où nous ne serons pas à la merci d’un État policier totalitaire, nous devrons développer notre capacité à mener des actions collectives telles que la grève générale du 23 janvier. Nous devons devenir capables d’exercer de manière proactive une influence sur nos adversaires, de fracturer leurs coalitions et, à terme, de briser leur emprise sur le pouvoir. Qu’est-ce qui pourrait nous en empêcher ?


Apaisement

La deuxième grève générale a également été massive, bien que nettement moins importante que la première. Selon les sources, le nombre de manifestant·e·s dans le centre-ville est estimé entre 20 000 et 30 000 personnes. Plusieurs facteurs expliquent cette différence en termes de participation.

Tout d’abord, la grève générale du 23 janvier avait été annoncée au moins dix jours à l’avance, alors que celle du 30 janvier n’avait été annoncée que cinq jours avant. Mais cela ne suffit pas à expliquer cette différence. Lors de situations d’urgence et de colères extrêmes, les actions qui sont annoncées immédiatement sont parfois plus efficaces que celles annoncées trop longtemps à l’avance. La grève générale du 23 janvier s’est produite à un moment où la dynamique était à son apogée, alors que les gens cherchaient désespérément un moyen d’agir ; la grève du 30 janvier, quant à elle, s’est produite alors que les politiciens avaient réussi à saper cette dynamique.

Les mouvements se replient souvent après avoir obtenu des concessions, comme dans le cas présent avec la rétrogradation du « commandant en chef » de la police des frontières Greg Bovino et les promesses creuses des politiciens démocrates de négocier certaines « mesures de protection » autour des activités de l’ICE. Tout victoire apparente, aussi symbolique soit-elle, agit comme une soupape de pression qui atténue le sentiment d’urgence ressenti par la population.

Bien que les habitant·e·s des « Villes Jumelles » subissent depuis des mois les violences effroyables de l’ICE, le remplacement de Bovino par Tom Homan, le tsar des frontières, a donné l’occasion aux politiciens locaux d’affirmer un nouveau discours, le gouverneur Tim Walz appelant à « un retour à la normale ». Au mieux, cela signifiera une Gestapo plus aimable et plus douce.

Donal Trump et les démocrates du Minnesota ont tous intérêts à « faire baisser la température », même si cela signifie que les enlèvements de l’ICE se poursuivent par milliers. Un groupe local des « Villes Jumelles » spécule que Walz et Trump travaillent déjà ensemble pour que les opérations de l’ICE puissent se poursuivre de manière un peu moins controversée :

Nous pouvons déduire la nature de l’accord conclu entre Walz et Trump à partir de ce que nous avons vu au cours des six derniers jours. La police des frontières a abandonné sa fonction précédente de contrôle des foules au siège local de l’ICE, le bâtiment fédéral Bishop Henry Whipple. Elle a désormais cédé ce rôle aux shérifs du comté de Hennepin. Dans le passé, nous avons vu ces shérifs porter des uniformes de police bleus standards. Ce matin, lorsqu’ils ont frappé et arrêté au moins cinq manifestant·e·s devant le bâtiment Whipple, ils étaient vêtus d’équipements tactiques, d’uniformes verts et de cagoules. Il était presque impossible de les distinguer des agents BorTac qu’ils sont censés remplacer. Il semble clair que Walz a proposé ses propres soldats d’assaut pour remplacer ceux de Trump, afin que l’opération Metro Surge puisse se poursuivre sans relâche et qu’il puisse sauver la face en prétendant que les pires envahisseurs fédéraux sont rentrés chez eux.

Même si les démocrates parviennent à faire en sorte que l’ICE se comporte de manière plus courtoise, cela ne devrait apaiser personne. Si tout ce que l’administration Trump a à faire pour normaliser la présence de milliers d’agents de l’ICE dans les rues est de commencer à recourir à une violence débridée, puis de se replier sur une approche légèrement moins provocatrice, elle répétera cette tactique dans tout le pays. Il n’y a pas de rôle « approprié » pour l’ICE ; Donald Trump a injecté des milliards de dollars dans l’ICE dans le but de constituer une armée privée chargée de réprimer les boucs émissaires et les ennemis politiques. La route vers le fascisme est pavée de réformes qui apaisent la population juste assez longtemps pour resserrer l’étau.

Plutôt que d’essayer de réformer des institutions qui existent dans le seul but d’enlever, d’opprimer et d’assassiner, nous devons les abolir.

Il ne peut y avoir aucun compromis avec des institutions qui existent dans le seul but d’opprimer.


Avant-gardisme

L’autre raison pour laquelle la deuxième grève a été moins suivie est que les syndicats, les organisations de défense des droits des migrants et les institutions religieuses qui avaient soutenu la mobilisation du 23 janvier n’ont ni soutenu ni mobilisé leurs membres pour le 30 janvier. Au contraire, l’appel à la grève du 30 janvier semblait provenir d’une coalition d’organisations étudiantes de l’université du Minnesota, notamment les associations d’étudiant·e·s somalien·ne·s, éthiopien·ne·s et érythréen·ne·s, l’Union des étudiant·e·s noir·e·s et une organisation d’étudiant·e·s diplômé·e·s.

Pour comprendre la dynamique politique derrière ces deux grèves très différentes et la baisse de participation le 30 janvier, nous devons nous pencher sur un fardeau qui pèse depuis des siècles sur les mouvements révolutionnaires : l’avant-gardisme.

L’avant-gardisme se défini comme :

« La stratégie par laquelle une organisation tente de se placer au centre d’un mouvement révolutionnaire et de l’orienter dans une direction conforme à son idéologie. »

L’idée d’un parti révolutionnaire d’avant-garde sous-tend pratiquement tous les projets socialistes autoritaires depuis le XIXème siècle. En novembre 1917, Vladimir Lénine prononça un discours dans lequel il établit le modèle de tous les partis socialistes d’État, affirmant que :

« Un parti est l’avant-garde d’une classe, et son devoir est de diriger les masses et non pas simplement de refléter le niveau politique moyen des masses. »

Les organisations qui se modèlent sur cette image se considèrent comme étant le cerveau du mouvement, et les participant·e·s ordinaires comme constituant le corps. Elles estiment que leur rôle consiste à guider une population ignorante vers une direction plus « avancée ».

L’anarchiste Alfredo Bonanno a résumé sa critique de cette approche de manière assez succincte :

« Cette forme d’organisation a tendance à se couper du mouvement révolutionnaire qui l’a engendrée et à s’imposer à lui. »

Mais ne vous fiez pas uniquement à l’avis de Bonanno. Pour nous, il ne s’agit pas d’une question idéologique – d’une question de marque politique – mais d’une question stratégique.

Le problème avec l’avant-gardisme, c’est que même quand ça fonctionne, ça ne fonctionne pas. Même lorsque l’avant-gardisme consolide le contrôle d’un mouvement entre les mains des dirigeants d’une seule organisation, il ne rend pas le mouvement plus dynamique et efficace. Que l’organisation en question utilise son autorité pour imposer une direction au reste du mouvement ou pour empêcher ce dernier d’agir, elle ne peut que freiner la croissance d’un mouvement caractérisé par un sens largement répandu de l’action et de l’initiative. De plus, les organisations qui se considèrent comme l’avant-garde du mouvement ont tendance à se faire concurrence pour le contrôle, ce qui nuit aux perspectives du mouvement dans son ensemble. La grève générale du 30 janvier est instructive car elle offre des exemples de ces trois résultats.

À 14h, le 30 janvier, il était clair pour tou·te·s celles et ceux qui suivaient l’événement que les groupes d’étudiant·e·s n’étaient pas les véritables instigateurs de la grève. Un certain parti socialiste autoritaire menait la danse. Leurs pancartes imprimées de manière professionnelle affichaient leur numéro de téléphone. Leurs agents vêtus de gilets jaunes contrôlaient la foule et dirigeaient les gens le long d’un itinéraire prédéterminé. Leurs lanceurs de slogans ouvraient la marche et se tenaient debout à l’arrière d’un camion à plateau de 8 mètres de long avec un système de sonorisation. Nous avons défilé en formant un grand cercle, commençant et terminant au même endroit, Government Plaza. Cette stratégie ne laissait aux participant·e·s aucune possibilité d’affronter les forces de l’ordre ou de perturber les infrastructures de l’ICE. Comme pratiquement tous les événements organisés par ce groupe, la marche était autant une publicité pour le parti qu’une tactique visant à exercer une pression sur la classe dirigeante et à donner du pouvoir aux opprimé·e·s.

On peut supposer que ce parti en particulier, assez important selon les normes des sectes marxistes-léninistes aux États-Unis, mais sans grande influence dans les « Villes Jumelles », avait canalisé ses plans par l’intermédiaire de groupes d’étudiant·e·s à l’université. Il les a utilisés comme intermédiaires pour appeler à la grève à un moment où le fer était chaud et où la population du Minnesota réclamait à grands cris de lutter contre l’ICE. Comme le font souvent les partis d’avant-garde, il menait la danse en arrière-plan.

Mais tout n’allait pas pour le mieux dans l’écosystème plus large des organisations de gauche. Un autre parti marxiste, moins présent sur la scène nationale mais beaucoup plus établi à Minneapolis, a refusé de participer à la grève du 30 janvier. Par l’intermédiaire de l’une de ses organisations écran les plus actives, le Minnesota Immigrant Rights Action Committee, ce parti concurrent a ostensiblement refusé de soutenir la grève générale, expliquant ainsi sa décision :

« Il ne s’agit pas d’une action MIRAC. Nous soutenons la lutte des travailleuses et des travailleurs et suivons l’exemple des syndicats en matière de grèves et d’activités liées aux grèves. Nous n’avons pas vu la grande majorité des syndicats adhérer à cette initiative. MIRAC apposera toujours son logo sur ses événements. Nous ne soutenons pas les actions qui ne portent pas le logo d’une organisation, car nous ne pouvons pas garantir la sécurité des participant·e·s. »

Comme cette proposition de grève générale venait de l’extérieur, ils ne pouvaient que la considérer avec suspicion et avec une approche territorialiste. Alors que leurs concurrents menaient la danse depuis les coulisses, cette organisation cherchait à se tenir complétement à l’écart, comme si elle pouvait rester neutre dans un train en marche.

Ces échecs organisationnels ne sont pas simplement fortuits. Il s’agit de schémas familiers associés depuis des générations à l’approche avant-gardiste de la construction de mouvements. L’approche politique du tout ou rien, le sectarisme jaloux, l’attitude de guerre de territoire, la dépendance à l’égard des groupes écran, la dépriorisation des tactiques qui confrontent réellement les autorités et la volonté opportuniste de s’emparer d’un rôle de leadership au-delà de toute autre considération stratégique sont autant de signes reconnaissables de l’avant-gardisme.

La résistance à l’ICE dans les « Villes Jumelles » est devenue puissante parce qu’au lieu de partir de modèles de leadership descendants, elle est partie de la base avec des modèles que tout le monde pouvait utiliser, des modèles qui maximisaient l’action et l’autonomie de tou·te·s celles et ceux qui voulaient participer. Les réseaux d’intervention rapide se sont multipliés parce qu’ils donnaient du pouvoir à chacune et chacun, parce qu’ils faisaient de chacune et chacun des protagonistes, et non parce qu’ils étaient contrôlés par un leadership infaillible. Au contraire, le modèle d’intervention rapide des « Villes Jumelles » a supprimé les goulots d’étranglement et la centralisation du modèle développé quelques mois plus tôt à Chicago, modèle qui étaient déjà horizontal et participatif.

Le mouvement dans les « Villes Jumelles » s’est développé à partir d’un processus d’expérimentation organique, offrant un espace à l’ingéniosité et à l’initiative de chacune et chacun et reconnaissant la force qui existe dans la diversité plutôt que dans le contrôle d’un leadership préexistant. Il a ainsi pu devenir plus grand, plus fort et plus intelligent que n’importe quel parti politique. Les gens essaient différentes tactiques et stratégies et s’en tiennent à celles qui fonctionnent, et non à celles qui profitent à un groupe dirigeant. Il ne faut pas confondre le développement des effectifs d’organisations hiérarchisées avec le renforcement du pouvoir d’un mouvement. Par exemple, de nombreux syndicats ont officiellement refusé de participer aux grèves du 23 et 30 janvier, mais les membres de la base y ont néanmoins participé. La disposition des militant·e·s de la base à faire grève précède presque toujours celle des dirigeants, tant dans les syndicats que dans les partis politiques.

Tant que nous mouvements dépendront d’organisations avant-gardistes et de leurs mesquines luttes de pouvoir, nous resterons à leur merci et, par conséquent, à la merci de la classe dirigeante. Nous avons besoin d’un mouvement qui ne puisse pas être freiné ou détourné par aucun dirigeant, un mouvement qui oblige tous les avant-gardistes en herbe à le suivre sans tarder, en mettant de côté leurs querelles et leurs ambitions insignifiantes. C’est ce qui a rendu la grève du 23 janvier si puissante.

Le problème avec la grève du 30 janvier n’était donc pas qu’elle ait rassemblé moins de monde que celle du 23 janvier, en soi. Bon nombre des expériences menées par les participant·e·s au mouvement dans les « Villes Jumelles » ont rassemblé beaucoup moins de monde, tout en ouvrant de nouveaux horizons et en démontrant des possibles que d’autres personnes pourraient exploiter et améliorer. Mais se contenter de reproduire les victoires précédentes du mouvement dans le seul but de recruter de nouveaux membres, sans laisser de place à l’innovation et à la confrontation, ne peut le mener qu’à sa perte.

La question importante est de savoir si un modèle organisationnel est reproductible, permettant à celles et ceux qui l’utilisent de résister à l’oppression, ou extractif, servant à concentrer le pouvoir entre les mains des dirigeants.

C’est précisément le caractère non hiérarchique de la résistance à l’ICE dans le Minnesota qui l’a rendue efficace. La nature décentralisée des groupes d’intervention rapide leur a permis d’être pérennes et agiles. L’initiative des combattant·e·s autonomes dans les quartiers a permis aux gens de se révolter chaque fois que les agents fédéraux ont tiré sur nos voisin·e·s ou les ont assassiné·e·s. L’horizontalité de nos réseaux d’entraide les rend opaques pour les autorités fédérales tout en leur permettant de nourrir, d’habiller et de prendre soin des familles vulnérables. Aucune organisation officielle n’oserait jamais revendiquer les innombrables actes de bravoure grâce auxquels les individus ont collectivement fait avancer ce mouvement. L’anarchisme quotidien de la révolution de Minneapolis est sa plus grande force.

Dans la mesure où nous permettons aux forces descendantes de prendre le contrôle du mouvement, nous compromettons son intégrité structurelle et nous nous exposons à la défaite. Avec tant d’enjeux, nous ne pouvons pas nous permettre que cela se produise.

Nous n’avons pas besoin que tou·te·s celles et ceux qui participent au mouvement soient d’accord. Certain·e·s croiront aux fausses promesses des politiciens démocrates, au moins jusqu’à la prochaine trahison. D’autres préféreront se tourner vers le leadership d’organisations autoritaires. Mais si une masse critique de personnes comprend que personne ne viendra nous sauver, que c’est vraiment à nous de gagner ce combat, et que nous prenons personnellement l’initiative de nous opposer à l’ICE, en faisant tout ce qui est nécessaire, indépendamment de ce que prescrivent les politiciens ou les partis politiques, notre mouvement restera suffisamment dynamique pour continuer à se développer.

Et à la fin, nous gagnerons.


Lectures complémentaires

29.01.2026 à 09:01

Franchir le pas : on est vraiment plus en sécurité à l’avant : L’encerclement du complexe de l’ICE à Portland

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Un·e participant·e à une manifestation à Portland décrit l'expérience collective qui a conduit à franchir le pas vers la révolte.
Texte intégral (1726 mots)

Au début du deuxième mandat de Donald Trump, beaucoup de personnes étaient paralysées à l’idée que toute forme de résistance ne ferait que jouer en sa faveur. Lui et ses partisans semblaient être une force inarrêtable, sortie tout droit d’un cauchemar. Dans ce contexte, nous avions publié un article « It’s Safer in the Front » (« Il est toujours plus prudent d’être en première ligne »), dans lequel nous affirmions qu’éviter la confrontation n’était pas la stratégie la plus efficace pour survivre à la montée du fascisme.

Un an plus tard, le charme est rompu. L’administration Trump a causé d’énormes dégâts, mais elle n’a pas réussi à pacifier la population. Au contraire, les gens perdent leur peur, deviennent plus aptes à riposter et apprennent, ce faisant, que notre passivité et notre isolement sont essentiels au contrôle exercé par l’administration.

Aucun politicien, aucun parti, aucune pétition ne nous protégera des ravisseurs et des meurtriers qui détiennent aujourd’hui le pouvoir. Notre seul espoir réside dans notre courage collectif. Si nous ne le trouvons pas, celles et ceux qui contrôlent les institutions n’auront aucune raison de satisfaire nos revendications ; si nous le trouvons, nous pourrons nous défendre les uns les autres, renverser les autocrates et changer le monde comme bon nous semble.

Dans le récit suivant, un·e participant·e à une manifestation à Portland décrit l’expérience de franchir collectivement le pas vers la révolte et de découvrir que, lorsque tout le monde agit ensemble, le pouvoir de nos oppresseurs s’évapore.

« Nique ces fascistes. »


On est vraiment plus en sécurité à l’avant

Le samedi 24 janvier, des agents de la police des frontières (Border Patrol) ont ouvert le feu à Minneapolis, exécutant publiquement Alex Pretti alors qu’il tentait de défendre une femme que des agents fédéraux poussaient à terre et aspergeaient de gaz lacrymogène. Ils lui ont tiré dessus à dix reprises dans le dos.

Le même soir, des personnes se sont rassemblées devant le bâtiment du Service de l’immigration et des douanes étatsunien (ICE) à Portland, dans l’Oregon. Alors que la nuit tombait, la colère légitime de la foule était palpable. L’énergie était différente de celle des nuits précédentes.

L’été dernier, alors que des manifestations se déroulaient devant le bâtiment officiel, les agents fédéraux avaient tracé une ligne bleue à l’entrée de l’allée menant au complexe, avertissant clairement que personne n’était autorisé à la franchir. Depuis lors, de petits groupes de personnes et même des manifestant·e·s isolé·e·s ont franchi cette ligne, ce qui a souvent conduit les agents à procéder à des arrestations ciblées ou à appréhender sur le moment des individus.

La fine ligne bleue

Samedi, c’était différent. Il n’y avait plus de place dans l’allée menant au complexe. Elle était complétement remplie, et les gens débordaient sur la rue. En quelques minutes, la foule a commencé à faire de la place pour les bennes à ordures et les autres objets qui avaient été amenés devant le bâtiment afin d’ériger une barricade devant la porte principale. Peu après, une autre porte que les agents fédéraux utilisent parfois pour sortir du bâtiment officiel a également été barricadée.

Il convient de noter que, contrairement aux mois précédents, il n’y a pas eu d’intervention pour tenter de rétablir l’ordre, ni de débats houleux sur les tactiques à adopter. Les gens ont applaudi la mise en place des barricades. La foule était unie et n’avait pas peur de le montrer.

Au bout d’un certain temps, les agents fédéraux, incapables de sortir par leur portail habituel pour exercer leur violence routinière, ont commencé à tirer des munitions à travers et par-dessus la barricade. Une fois qu’ils ont réussi à mettre un peu de distance entre eux et la foule, ils ont poussé et traîné les barricades plus loin dans l’allée, puis ont fini par se retirer derrière leur portail, avant que ce dernier ne se referme derrière eux.

Les personnes ont été gazées, mais cela ne les a pas découragées. L’énergie est restée vive.

Il est courant que les agents interviennent avec violence et brutalisent les manifestant·e·s afin de dégager la voie pour que les véhicules gouvernementaux puissent entrer ou sortir du complexe. Mais cette nuit-là, ils utilisaient une autre allée située à l’arrière du bâtiment pour leurs véhicules. Lorsqu’ils sont sortis par l’avant du bâtiment, leur seul objectif était donc de blesser des gens.

Les officiers sont sortis dans le seul but de blesser les gens…

Ils sont de nouveau sortis, et cette fois-ci, l’assaut est devenu plus violent. Ils ont attaqué les gens avec des grenades assourdissantes et des balles de poivre, remplissant la zone avec encore plus de gaz lacrymogène que lors de la première attaque. Après cette salve de munitions, ils ont de nouveau battu en retraite.

Un calme s’est installé. La foule s’est regroupée. Les médics ont rincé les yeux des personnes touchées. Les gens ont repris leur souffle, beaucoup restant debout, immobiles juste devant le bâtiment fédéral.

Puis les agents fédéraux sont intervenus une dernière fois.

Ils ont utilisé plus de gaz lacrymogène et ont tiré plus de munitions que lors des deux offensives précédentes réunies. C’était implacable.

…et ont été contraints de battre en retraite à plusieurs reprises.

Au milieu du chaos, quelqu’un a crié : « On est plus en sécurité à l’avant ! » La foule s’est précipitée vers l’avant, plus nombreuse et plus unie que jamais auparavant cette nuit-là.

Alors qu’une nouvelle vague de gaz envahissait l’air, notamment des grenades fumigènes contenant de l’hexachloroéthane (HC), tout le monde s’est déplacé en bloc. Presque toutes les grenades lancées par les agents dans la foule ont été renvoyées immédiatement. D’autres manifestant·e·s, armé·e·s uniquement de pancartes, ont couru à travers les nuages de fumée pour éloigner le gaz de celles et ceux qui étouffaient.

Les fédéraux voulaient semer la peur. Ils voulaient que la foule se disperse dans le désordre le plus total. Ils voulaient que les personnes soient isolées, s’étouffent et se bousculent pour se mettre en sécurité.

Au lieu de cela, ils ont récolté la solidarité.

Ils ont eu face à eux une foule qui refusait de battre en retraite. Ils ont eu face à eux des inconnu·e·s qui se serraient les un·e·s contre les autres dans les nuages de gaz lacrymogène. Ils ont eu face à eux des medics qui courraient vers la fumée au lieu de s’en éloigner. Ils ont eu face à eux des personnes qui, armées uniquement de pancartes en carton et de bandanas trempés pour lutter contre les gaz, tenaient tête à des agents en tenue anti-émeute équipés d’armes de guerre.

Chaque fois qu’ils tiraient, la foule se regroupait. Chaque fois qu’ils avançaient, les gens se regroupaient à nouveau. Le message était clair : la répression ne leur permettait pas de reprendre le contrôle, et la violence ne ferait pas disparaître les personnes présentes devant le complexe fédéral.

Ce qui s’est passé cette nuit-là n’était pas du désordre. C’était un refus collectif. C’était des gens qui décidaient, en temps réel, qu’iels n’accepteraient pas sans broncher la terreur étatique dans leur ville. C’était la douleur et le chagrin qui se transformaient en action. C’était la rage qui se transformait en protection. C’était la compréhension que lorsque le gouvernement assassine quelqu’un pour avoir défendu les autres, la seule réponse morale est de se lever. Ensemble.

Grâce à cette solidarité, personne n’a été arrêté par les autorités fédérales pour avoir franchi leur ligne bleue.

Les barricades peuvent être emportées. Les grenades lacrymogènes peuvent être tirées. Les portes et portails peuvent se fermer brusquement.

Mais la ligne que les autorités fédérales avaient tracée à la peinture bleue l’été dernier a aujourd’hui disparu. La peur qu’elle était censée susciter n’a pas duré. Les gens l’ont franchie. Iels l’ont effacée. Et iels ne reviendront pas en arrière.

27.01.2026 à 18:46

Les manifestations bruyantes qui empêchent les agents de l’ICE de dormir dans leurs hôtels : Un modèle issu des « Villes Jumelles »

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Les participants aux manifs bruyantes contre les hôtels hébergeant l’ICE dans les villes jumelles racontent leur expérience et expliquent comment exporter cette tactique.
Texte intégral (6958 mots)

Dans le récit suivant, les participant·e·s aux manifestations bruyantes visant les hôtels qui hébergent les agents fédéraux dans les « Villes Jumelles » racontent leurs expériences et expliquent comment cette tactique pourrait être employée ailleurs.

Le 26 janvier 2026.


Le lundi 26 janvier, une centaine de manifestant·e·s se sont rasemblé·e·s devant l’hôtel SpringHill Suites by Marriott à Maple Grove, dans le Minnesota, pour saluer le départ de Greg Bovino, ancien « commandant en chef » déchu des douanes et de la protection des frontières, récemment rétrogradé et sur le point d’être renvoyé en Californie. Les manifestant·e·s ont soufflé dans des sifflets, frappé sur des tambours et tapé sur des casseroles et des poêles. Les agents de la police des frontières, en collaboration avec la police locale, ont répondu en tirant des gaz lacrymogènes et des balles de poivre et en bousculant les gens sans discernement, arrêtant au moins deux manifestant·e·s.

Cette action était la dernière d’une série de manifestations bruyantes visant les hôtels hébergeant cette force d’occupation. Jusqu’à présent, plusieurs hôtels ont fermé leurs portes en conséquence, et on peut imaginer également que certains mercenaires n’ont pas pu correctement se reposer.

Deux jours après que le quartier de Whittier ait chassé les agents fédéraux à la suite du meurtre brutal d’Alex Pretti, le régime a décidé de remplacer Bovino en tant que visage public de l’occupation fédérale. Son poste de « commandant en chef » a été supprimé. Cela réduira d’au moins un le nombre de mercenaires fédéraux occupant les « Villes Jumelles », mais cela laisse la possibilité à des milliers d’agents des services de l’immigration et des douanes (ICE) de continuer à nous terroriser, désormais avec probablement davantage d’aide de la part du gouverneur et du maire démocrates.

Le 26 janvier 2026.

Néanmoins, c’est la première fissure qui apparaît dans l’armure de nos oppresseurs. Ils ne font pas cette concession parce qu’ils ont assassiné Alex Pretti, mais parce que les individus se sont rebellés. La lutte est loin d’être terminée : Tom Homan, le tsar de l’immigration, va bientôt remplacer Bovino, et nous devrons nous adapter pour faire face à une nouvelle stratégie. Mais il est instructif de constater que les agents du CBP BorTac, qui ont été les plus violents lors du premier acte de cette invasion, sont également les premiers à se retirer du combat après avoir subi une seule défaite, comme le font les lâches.

Ce qui s’est passé dans les « Villes Jumelles » n’est que le prélude à une lutte beaucoup plus large qui va se dérouler dans tout le pays. Nous pouvons vous aider à vous préparer à combattre ces mêmes chasseurs de primes lorsqu’ils se présenterons dans votre ville en vous faisant part des tactiques que nous utilisons ici pour les combattre. Parallèlement aux réseaux d’intervention rapide, à la grève générale, aux blocages et aux révoltes lorsqu’ils tirent sur des gens, nous avons expérimenté des manifestations bruyantes.

Voici ce que nous avons vécu jusqu’à présent.

Le 26 janvier 2026.


Les manifs bruyantes

La première manif bruyante à laquelle j’ai participé s’est déroulée devant l’hôtel Home2 Suites by Hilton à Bloomington dans le Minnesota, près du centre commercial Mall of America. C’était au tout début de l’occupation, alors que les interventions rapides étaient encore principalement menées par les réseaux des quartiers du South Side et n’avaient pas encore gagné le reste de Minneapolis et la grande zone métropolitaine. J’ai vu une infographie partagée dans le fil de discussion des patrouilles quotidiennes, demandant aux gens de venir avec des objets et instruments bruyants et de ne pas en parler sur les réseaux sociaux.

Lorsque nous sommes arrivé·e·s à l’hôtel, une douzaine de manifestant·e·s et quatre voitures de police de Bloomington, gyrophares allumés, attendaient sur le parking. Le mot circulait que la boucle Signal utilisée pour préparer la manif avait été infiltrée, ce qui a nécessité la création rapide d’un nouveau groupe de discussion directement sur place. Nous avons fait le tour de l’hôtel en tapant sur des casseroles et des poêles, en soufflant dans des sifflets, en jouant des cuivres et en déclenchant les alarmes des voitures. Une fois notre tour d’hôtel terminé, nous avons persévéré et en avons fait un autre. Puis les voitures de police sont arrivées pour nous bloquer la route et nous sommes parti·e·s.

Le groupe issu de cette manifestation regroupait toutes sortes de personnes, mais il était de facto dirigé par des représentants d’une organisation officielle établie de longue date, qui a publié des enregistrements des manifestations et s’est revendiqué en être à l’origine. Il faut reconnaître que l’expérience, la confiance, la légitimité perçue et la capacité organisationnelle de cette grande organisation destinée au public ont sans doute joué un rôle essentiel dans la popularisation des manifestations bruyantes comme tactique au sein des « Villes Jumelles ».

Le 25 janvier 2026. Tu peux obtenir ces autocollants ici.

La stratégie se basait sur deux types de manifestations :

  • Des manifestations sonores de plus petites tailles, uniquement sur invitation, qui ne sont communiquées qu’auprès des personnes en qui les organisateurs ont confiance. Elles attirent généralement entre 10 et 25 participant·e·s, ce qui est encore suffisant pour réveiller tout un hôtel, et
  • Des manifestations bruyantes moins fréquentes, annoncées publiquement, impliquant des meneurs autoproclamés vêtus de gilets jaunes, prêts à diriger une foule beaucoup plus importante.

En ce qui concerne les manifestations organisées uniquement sur invitation, le groupe a rapidement mis en place de nouvelles méthodes pour identifier et manifester devant les hôtels qui collaboraient avec les occupants fascistes. Certaines personnes se rendaient devant les hôtels, se faisant passer pour des client·e·s, et demandaient aux employé·e·s s’iels avaient entendu parler de la présence de l’ICE. D’autres suivaient des pistes qu’elles avaient reçues en fouillant les parkings des hôtels à la recherche de plaques d’immatriculation confirmées comme appartenant à l’ICE. Lorsqu’un·e employé·e a été licencié·e pour avoir informé les organisateurs que l’ICE séjournait bien dans un hôtel en particulier, les gens ont créé des formulaires en ligne pour permettre de signaler et diffuser anonymement des informations.

Tout le monde a réfléchi à de nouvelles façons de faire encore plus de bruit. Les batteries sont rapidement devenues un élément incontournable des manifestations, que ce soit sous forme fixe ou mobile. Une personne a apporté des alarmes personnelles portatives qui émettent un bruit très puissant lorsqu’on tire sur une goupille et qui ne s’éteignent pas tant que la goupille n’est pas remise à sa place. Ces appareils, largement distribués parmi les participant·e·s, ont causé bien des maux de tête aux hôtels lorsqu’ils ont été laissés dégoupillés dans des endroits inaccessibles après le départ des manifestant·e·s. Les gens ont également commencé à apporter des lampes de poches puissantes qu’iels dirigeaient vers les fenêtres des chambres d’hôtel.

Pour décider de l’heure et du lieu, les participant·e·s créaient un nouveau fil de discussion pour chaque manifestation, choisissant un endroit proche où se retrouver et discuter en face à face des détails du plan de la soirée. Une innovation a consisté à commencer par déclencher les alarmes des voitures pendant une durée convenue, puis à quitter nos véhicules pour faire du bruit à pied, en faisant le tour de l’hôtel. Lorsque la police arrive et nous adresse un avertissement, nous partons, estimant que les petits groupes ne sont pas aussi efficaces qu’une foule massive pour pouvoir résister à ces ordres.

Finalement, les gens ont commencé à dresser une liste d’hôtels à cibler chaque nuit. Nous manifestons devant un hôtel jusqu’à l’arrivée de la police, puis nous passons simplement au suivant, soit dans un autre quartier, soit dans une autre ville.

Le 25 janvier 2026.

Fin décembre, des camarades avaient appris que des agents fédéraux séjournaient au Canopy by Hilton dans le quartier de Mill District à Minneapolis et, une fois de plus, au Home2 Suites de Bloomington près du Mall of America, au même endroit mentionné précédemment. Le plan pour cette nuit-là était de se retrouver à minuit à proximité pour discuter de la manière dont nous voulions commencer la manifestation. Certaines personnes se sont vu attribuer des rôles spécifiques : l’une serait chargée d’assurer la liaison avec la police, une autre de calmer les passant·e·s en colère et d’essayer de les recruter pour la manifestation. Notre objectif était de faire en sorte que la manifestation puisse se poursuivre le plus longtemps possible, même après l’arrivée des services de police locaux venus sur place pour y mettre fin.

L’action à l’hôtel Canopy a commencé peu après minuit. C’était l’une des plus petites manifs organisées mais elle a attiré une foule très importante. Les gens avaient apporté toute une gamme d’instruments pour faire du bruit : casseroles et poêles, haut-parleurs, sifflets, une batterie, des mégaphones, et un didgeridoo. Certaines personnes avaient également apporté des lampes de poche et un pointeur laser pour éclairer les fenêtres des chambres d’hôtel. Le personnel de l’hôtel a rapidement appelé les flics pour mettre fin à l’agitation, mais ces-derniers ont mis du temps à réagir.

Le bruit était audible à plusieurs pâtés de maisons à la ronde, dans plusieurs directions. Les voisin·e·s de nombreux immeubles sont sorti·e·s pour voir ce qui se passait. Quelqu’un est même sorti de sa voiture pour donner une corne de brume à un·e manifestant·e, puis a fait le tour du pâté de maison en klaxonnant ! Environ 20 à 30 minutes après le début de la manif, quelques véhicules du département de police de Minneapolis ont commencé à arriver sur place, roulant lentement près de la manifestation, mais les agents ne sont pas sortis de leurs voitures et n’ont pas déclaré que la foule était en infraction.

À un moment donné, quatre voitures de police étaient stationnées au bout de la rue, à gauche de la manifestation, probablement pour discuter de la manière d’intervenir auprès des manifestant·e·s. Après ce qui semblait être une longue discussion, elles sont reparties.

La manifestation bruyante s’est poursuivie pendant une bonne heure, sans être interrompue par la police ou les résident·e·s en colère. Ma compagne/Mon compagnon et moi avons quitté l’hôtel Canopy pour nous rendre au prochain lieu de rendez-vous à Bloomington. Après notre départ, les camarades qui étaient encore à l’hôtel Canopy by Hilton sont resté·e·s pour parler à la presse de l’action. Peu après, la police de Minneapolis est arrivée avec un déploiement de force absurdement disproportionné. Selon nos camarades qui étaient encore présent·e·s sur place, les flics sont arrivés avec une douzaine de véhicules ou plus. Un·e militant·e a plaisanté en disant qu’il y avait une voiture pour chaque policier qui avait répondu à l’appel. Un policier a annoncé au mégaphone que les militant·e·s devaient quitter les lieux et a annoncé que l’action était « un rassemblement illégal ». Aucune arrestation n’a eu lieu.

Après l’action au Canopy, nos camarades nous ont rejoint à Bloomington pour établir notre plan d’action pour le prochain hôtel. Il faisait froid et il pleuvait, nous avons donc décidé de faire court et d’être efficace. Nous nous sommes garé·e·s sur le parking de l’hôtel et avons déclenché les alarmes de nos voitures pendant quelques minutes avant de sortir pour faire deux tours autour de l’hôtel en faisant du bruit. La police a réagi différemment à cette manifestation par rapport à celle qui avait eu lieu plus tôt cet hiver. Elle n’était pas déjà sur place pour nous attendre, mais elle a réagi rapidement. Les agents qui sont intervenus ont demandé aux militant·e·s de quitter les lieux immédiatement, sous peine d’être accusé·e·s de violation de propriété.

Le 25 janvier 2026.

La première manifestation publique rassemblant un grand nombre de personnes s’est déroulée à Edina, une banlieue aisée de Minneapolis. La foule comptait facilement environ 200 personnes. De plus en plus de gens sont arrivés tout au long de la nuit, ce qui est courant dans les manifestations bruyantes. La foule était furieuse, mais l’ambiance était festive. Les manifestant·e·s dansaient, riaient et discutaient lorsqu’iels n’utilisaient pas leurs instruments bruyants. Certain·e·s ont identifié les véhicules des mercenaires fédéraux et ont échangé des informations sur la manière de les reconnaître. Les organisateurs ont tenté de maintenir la foule sur le trottoir et à l’écart de la propriété de l’hôtel, dans l’espoir de retarder l’intervention de la police, mais leurs efforts ont largement échoué.

Pour la première fois, les agents de l’ICE séjournant à l’hôtel sont descendus dans le hall en civil, le visage masqué, afin d’observer l’agitation. Cela a provoqué la colère de la foule, dont une grande partie s’est précipitée vers les portes et les baies vitrées de l’hôtel pour crier sur les occupants, frapper sur les vitres et leur braquer des lumières stroboscopiques dans les yeux. Lorsqu’un agent a tenté de faire comme si la foule de manifestant·e·s n’existait pas en regardant ostensiblement les temps forts d’un match de basket sur son téléphone, un·e manifestant·e lui a crié : « Tu regardes des pubs, espèce de salaud fauché ! Crève ! » L’agent fédéral est retourné dans sa chambre peu après.

Le 25 janvier 2026.

Chaque fois que la foule commençait à confronter directement les agents fédéraux, les agents pacifistes vêtus de gilets-jaunes chargés de maintenir l’ordre au sein de la manifestation tentaient désespérément de canaliser les manifestant·e·s pour leur faire faire un autre tour autour de l’hôtel. Une fois encore, ces efforts n’ont rencontré qu’un succès modéré. Finalement, deux policiers d’Edina sont arrivés et se sont postés devant l’entrée principale de l’hôtel. Ils ont tenté de donner un avertissement de dispersion, mais leurs voix ont été complétement couvertes par celles des manifestant·e·s.

Il est recommandé de porter des bouchons d’oreille lors d’une manifestation bruyante ; mes acouphènes m’ont bien appris cette leçon.

Les responsables de la manifestation ont décidé que leur travail consistait à faire celui de la police à leur place. Ils ont demandé à tout le monde de se disperser. Une grande partie de la foule n’a pas obéi, et les responsables sont tout simplement partis. La police a tenté à plusieurs reprises de disperser la foule en lançant des avertissements, sans succès.

Finalement, la police d’Edina et les agents de quatre services de police voisins sont tous arrivés sur place en tenue anti-émeute. Ils ont déclaré que tout groupe de personnes se trouvant dans la zone de l’hôtel et des pâtés de maisons alentours constituait un rassemblement illégal, et ils nous ont menacé d’utiliser des armes chimiques. Lorsque la foule clairsemée des manifestant·e·s a vu que la police était plus nombreuse qu’elle, elle est partie, évitant ainsi les arrestations et les blessures. À ce moment-là, cinq services de police différents se tenaient autour du bâtiment pour protéger les biens des collaborateurs.

Dans ce cas précis, les manifestant·e·s ont intensifié leur action au maximum, puis ont décidé d’elleux-mêmes que la situation n’était plus favorable – une décision que les responsables de la manifestation avaient tenté de s’arroger.

Le 25 janvier 2026.

La nuit du 25 au 26 janvier

Ces manifestations ont atteint leurs objectifs. Plusieurs hôtels ont fini par refuser d’héberger les meurtriers, même lorsqu’il n’y avait plus de manifestation devant leurs bâtiments, et certains hôtels de Saint Paul ont complétement cessé leurs activités.

Gardant cela en tête, les organisatrices et organisateurs initiaux ont commencé à encourager d’autres groupes à planifier leurs propres manifestations bruyantes. Les avantages de cette approche plus décentralisée sont illustrés par la manifestation qui a eu lieu sur University Avenue le 25 janvier, un jour après l’exécution sommaire d’Alex Pretti et les batailles de rue qui ont suivi.

Les participant·e·s à la manifestation bruyante du 25 janvier avaient pris des notes sur ce qui avait fonctionné dans les rues. Les affrontements qui ont donné naissance à la place Alex Pretti le 24 janvier ont été marqués par la prolifération de barricades. Dans la nuit du 25 janvier, lorsque j’ai pu voir ce qui se passait à l’hôtel Home2 Suites sur University Avenue, des poubelles, des palettes en bois et des matelas avaient été traînés dans la rue, bloquant University Avenue des deux côtés de l’hôtel. Les manifestant·e·s ont fait beaucoup de bruit. Au moins une vitre a été brisée, tandis que les autres ont été décorées de messages tels que « Fuck ICE, ICE out! » (« Nique l’ICE, ICE dégage ! ») et « Killers stay here » (« Des tueurs séjournent ici »).

Le 25 janvier 2026.

Certain·e·s manifestant·e·s ont arraché les enseignes du bâtiment ; d’autres sont entré·e·s dans le hall et ont réorganisé le mobilier.

Après au moins deux heures d’action, pour la première fois, les agents fédéraux ont pris l’initiative de répondre directement à une manifestation bruyante, ouvrant la voie à une nouvelle approche de la part des manifestant·e·s. Les routes étant bloquées, les agents fédéraux ont dû courir à pied depuis les flancs, remplissant la rue de gaz lacrymogène et tirant des minutions anti-émeutes sur la foule afin de pénétrer dans l’hôtel.

Néanmoins, les manifestant·e·s sont resté·e·s sur place un certain temps, allant même jusqu’à lancer une casserole en métal sur la tête d’un agent fédéral qui menaçait la foule avec un fusil anti-émeute depuis la porte d’entrée. Finalement des dizaines d’agents fédéraux et de policiers de Minneapolis sont arrivés en tenue anti-émeute pour dégager les barricades et évacuer les agents de l’ICE qui séjournaient à l’hôtel. Ils ont arrêté 14 personnes dans les affrontements qui ont suivi. Les flics ont maintenu leurs lignes de combat tandis qu’un groupe désormais plus restreint de manifestant·e·s situé à l’ouest de l’hôtel attendait patiemment sur le trottoir, chahutant les agents fédéraux. Après environ une heure, les agents fédéraux sont repartis, remplissant une fois de plus le quartier de gaz lacrymogène lors de leur repli.

Après le départ de la police et des agents fédéraux, les manifestant·e·s sont retourné·e·s devant l’hôtel et ont recommencé à faire du bruit et à taguer les murs pendant une bonne heure. La police de Minneapolis est revenue en tenue anti-émeute, accompagnée cette fois-ci d’équipes des travaux publics, utilisant les mêmes bulldozers et camions poubelles pour dégager les barricades de la route que ceux généralement utilisés contre les sans-abris.

Une fois de plus, les manifestant·e·s ont simplement attendu que les autorités partent, puis ont recommencé à faire du bruit. À ce moment-là, je n’étais plus en mesure de suivre les événements sur place, mais la manifestation durait depuis plus de six heures, la plus longue dont j’ai jamais entendu parler.

Le 25 janvier 2026.


Idées à emporter

Les campagnes de pression publique peuvent mettre la machine en marche. L’intensification des actions permet d’obtenir des résultats plus immédiats.

  • Les manifestations bruyantes moins perturbatrices ont contribué à mobiliser les gens, mais n’ont pas toujours atteint leurs objectifs. La cohérence ne suffit pas ; il est plus important que les hôtels et les autorités perçoivent le mouvement comme imprévisible. Lorsque des manifestations bruyantes se décrivant comme « pacifiques » ont eu lieu au même endroit à un mois d’intervalle, cela a simplement entraîné une répression plus sévère de la police lors de la deuxième action. En revanche, la manifestation sur University Avenue a contraint les agents à évacuer les lieux avant même qu’elle ne soit terminée. La police protège la propriété privée, et les entreprises utilisent cette propriété pour réaliser des profits en aidant les meurtriers et les ravisseurs de nos voisin·e·s. Redécorer ou transformer cette propriété est une extension naturelle de la manifestation bruyante et s’inscrit dans une approche tactique plus large.

Le 25 janvier 2026.

Choisis tes combats. Combats tes ennemis lorsqu’ils se reposent.

  • L’avantage des manifestations bruyantes est qu’elles permettent aux gens d’affronter directement leurs occupants, selon leurs propres conditions. Cela diffère des patrouilles, des interventions rapides et des combats de rue qui éclatent chaque fois qu’un agent fédéral assassine ou kidnappe un·e voisin·e bien-aimé·e. En prenant l’initiative, les manifestant·e·s sont en mesure de déterminer selon leurs propres termes les conditions de l’action qu’iels souhaitent mener et d’obtenir l’opportunité de tirer parti de leur avantage. Par exemple, en se retirant temporairement lorsque les forces de l’ordre sont arrivées en nombre, puis en reprenant immédiatement leurs activités dès le départ de ces dernières, les manifestant·e·s de University Avenue ont pu maximiser la durée de leur action, minimiser les risques pour leur santé et leur liberté, et contraindre les fascistes à dépenser un maximum de ressources. Nous devons tirer les leçons de cette expérience et intégrer cette stratégie dans nos actions futures. Si la police ne sait pas si nous allons revenir, alors chaque fois que nous apparaîtrons à un endroit, elle devra y maintenir des forces, ce qui dispersera ses troupes.

Le 25 janvier 2026.

Une bonne manifestation bruyante en cours fait sa propre publicité.

  • Les gens détestent généralement l’ICE. Révéler l’emplacement des fascistes et de leurs collaborateurs politise et radicalise celles et ceux qui assistent à ces manifestations. À presque chacune de ces manifestations, les voitures qui passent klaxonnent en signe de soutien. Beaucoup de conductrices et de conducteurs font plusieurs tours supplémentaires afin de continuer à klaxonner. Ces événements sont amusants et dégagent une énergie indéniablement positive. Les client·e·s de l’hôtel sortent même pour se joindre à nous. Les manifestations bruyantes contribuent à démystifier l’occupation auprès des voisin·e·s, en révélant la proximité et la vulnérabilité des occupants et le pouvoir dont chacun·e dispose pour agir.

Le 25 janvier 2026.

Annexe : un autre témoignage de la manifestation bruyante du 25 janvier

Au petit matin du dimanche 25 janvier, la zone autonome que les gens avaient établie autour du lieu de l’exécution fédérale d’Alex Pretti s’était dissipée. Alors que les fleurs et les hommages autour du lieu de veillée restaient en place, continuant d’attirer les personnes en deuil, la Garde nationale avait retiré les barricades autour de Nicollette Avenue aux premières heures du matin. Celles et ceux qui étaient prêt·e·s à mettre leur rage au service d’une cause avaient besoin d’un point d’intervention concret.

Le Party for Socialism and Liberation (Parti pour le socialisme et la libération) avait appelé à une marche, mais celle-ci n’offrait aucune possibilité d’affronter les agents fédéraux ou les infrastructures de l’ICE. Heureusement, comme décrit ci-dessus, des manifestations confrontant directement l’ICE sur son propre terrain avait déjà lieu régulièrement dans les « Villes Jumelles ». Grâce à plusieurs semaines d’efforts collectifs, plusieurs hôtels avaient déjà été identifiés comme hébergeant l’ICE. Un tract a été distribué dimanche, quelques heures seulement avant la manif bruyante. Dans d’autres circonstances, cela aurait pu être trop tard pour attirer des participant·e·s, mais grâce à l’urgence du moment, les gens voulaient venir, et l’annonce de dernière minute a laissé peu de temps aux flics pour se préparer. Lorsque nous nous sommes rendu·e·s à la manif bruyante, il n’y avait pas de force de l’ordre dans les environs, ni fédérale ni locale.

Une quinzaine de personnes étaient déjà présentes, rassemblées autour des baies vitrées du hall de l’hôtel, à travers lesquelles nous pouvions apercevoir plusieurs hommes qui ressemblaient à des agents de l’ICE ainsi que d’autres client·e·s de l’hôtel. L’ambiance était électrique : quelqu’un avait apporté une petite batterie et une autre personne avait un ensemble de percussions et de cymbales. Les gens soufflaient dans des sifflets, secouaient des crécelles et diffusaient de la musique à plein volume sur des enceintes portables. Pendant une heure, nous avons canalisé notre rage au sujet des meurtres de Renee Good et Alex Pretti et des mois de terreur que les immigrant·e·s avaient vécus dans les « Villes Jumelles » pour créer un espace communautaire bruyant et joyeux. Alors que la foule grossissait, nous nous sommes dispersé·e·s sur le trottoir, nous déplaçant devant les portes, où quelqu’un avait écrit à la bombe « ICE OUT, ICE KILLS » (« ICE DÉGAGE, L’ICE TUE »).

Les gens ont commencé à occuper la rue, d’abord en se tenant debout sur la piste cyclable, puis en traînant une poubelle sur la chaussée. Rapidement, les gens ont attrapé toutes les poubelles qu’iels pouvaient trouver, ont sorti des palettes et des vieux matelas des ruelles jusqu’à ce qu’iels aient complétement bloqué un côté de la rue. La barricade de l’autre côté était plus petite : quelques poubelles, quelques cônes de signalisation et des balises de stationnement appartenant à l’hôtel, mais cela suffisait pour stopper la circulation. À un moment donné, un homme que nous soupçonnions être un agent en civil, et qui se promenait en prenant des notes sur son téléphone, a tenté de détruire la barricade. Les gens l’ont reconstruite pendant qu’il se réfugiait à l’intérieur de l’hôtel.

Les bus de chaque côté de la rue ont dû faire demi-tour ou se garer sur le bas-côté. Plusieurs voitures se sont arrêtées et ont formé leur propre barricade. Des familles avec des enfants dans leurs voitures ont regardé la manifestation à distance, en toute sécurité : elles ont applaudi, klaxonné, mis la musique à fond et déclenché les alarmes de leurs voitures. En plus du bruit, les gens ont braqué leurs lampes de poche vers les fenêtres et allumé quelques feux d’artifice. On pouvait voir des agents regarder par les fenêtres de leur chambre d’hôtel avec des appareils photo ou des téléphones. Dans la rue, il y avait une cacophonie de trompettes et de tambours. Les gens ont commencé à donner des coups de pieds dans les poubelles en rythme, et nous avons dansé avec des ami·e·s et des inconnu·e·s.

L’hôtel avait verrouillé les portes coulissantes à l’entrée et laissé une affiche en papier demandant aux client·e·s de passer par l’arrière du bâtiment. Nous avons appris que l’ICE entrait et sortait par l’arrière et des gens ont effectivement aperçu des hommes qui nous avaient filmé·e·s à travers les parois vitrées prendre cette sortie et partir dans leurs voitures. Si la foule avait été plus nombreuse, davantage de personnes auraient pu surveiller l’arrière de l’hôtel afin de noter les voitures utilisées – une idée à retenir pour les prochaines manifs. Certaines personnes à l’intérieur de l’hôtel qui n’étaient pas des agents semblaient soutenir la cause. D’autres ont décidé de faire l’autruche : après qu’une personne ait livré de la nourriture provenant de Sweetgreen devant les portes d’entrée verrouillées, un client de l’hôtel est descendu et a dû forcer ces mêmes portes pour pouvoir les ouvrir et récupérer sa commande – son geste a définitivement cassé le mécanisme des portes d’entrée de l’hôtel.

Au bout une heure et demie environ, des agents fédéraux – ou peut-être simplement des agents de sécurité de l’hôtel – ont ouvert brièvement la porte d’entrée pour crier après les personnes qui se trouvaient à l’extérieur. La foule s’est massée devant les portes et les a ouvertes brusquement, tandis que les différents agents présents à l’intérieur se sont précipités pour battre en retraite. Les portes coulissantes extérieures et intérieures du hall d’entrée ont été forcées et les gens se sont engouffrés dans ce dernier. En scandant « Fuck ICE! » (« Nique l’ICE ! »), la foule a réussi à décrocher les portes et à les ouvrir complètement, et quelques affrontements avec plusieurs agents de sécurité de l’hôtel ont eu lieu. À ce moment-là, la plupart des fenêtres de l’hôtel avaient été taguées. Un policier de Minneapolis, seul, s’est frayé un chemin à travers la foule pour rejoindre les autres agents.

Pendant environ une heure, il a été le seul représentant des forces de l’ordre présent sur place, recevant à plusieurs reprises des boules de neige au visage et se faisant hurler dessus par la foule. Il y avait une petite rangée de personnes située à l’avant de l’action dans le hall de l’hôtel, suivie d’une rangée plus importante d’individus et de journalistes filmant les évènements et prenant des photos, puis le reste de la foule derrière elleux. Les gens lançaient des boules de neige et des déchets par-dessus les têtes des journalistes. Quelques jeunes femmes tambourinaient sur une poubelle près de l’entrée ; leurs ami·e·s dansaient ensemble tandis que d’autres manifestant·e·s s’emparaient du contenu de la poubelle pour le jeter à l’intérieur. L’agent de police et les agents de sécurité ont tenté de barricader l’entrée avec des distributeurs automatiques, qui leur tombaient sans cesse dessus. Le hall se remplissait de déchets. Finalement, une vitre a volé en éclats et les gens ont filmé des agents de l’ICE masqués et casqués qui sortaient par la porte arrière de l’hôtel avec leurs bagages.

Pendant ce temps, des personnes se sont rendues sur le parking et ont vérifié toutes les plaques d’immatriculation à l’aide de l’énorme base de données des plaques ICE connues que les habitant·e·s du Minnesota ont constituée au fil des mois. Les plaques de deux voitures de l’ICE identifiées ont été annoncées à l’aide d’un mégaphone, et avant la fin de la nuit, les voitures en question avaient été vandalisées et taguées.

À ce stade, le bâtiment avait été endommagé, les voitures des agents détruites et les agents étaient en train d’évacuer les lieux. Trois heures après le début de la manifestation bruyante, trois agents fédéraux du Bureau des prisons (BOP) sont arrivés avec des armes à feu et ont lancé des gaz lacrymogènes. Après avoir brandi leurs armes dans tous les sens et escorté les agents de l’ICE hors de l’hôtel avec leurs bagages, ils ont finalement appelé des renforts pour faire face à une foule désormais beaucoup plus réduite, composée principalement de journalistes. L’un des agents fédéraux du BOP a été touché à la tête par un projectile. Finalement, des agents fédéraux supplémentaires sont arrivés et ont utilisé des gaz lacrymogènes, des grenades assourdissantes et de la fumée verte, tandis qu’un grand nombre de policiers de Minneapolis tentaient de procéder à des arrestations massives. Ils ont arrêté plusieurs membres de la presse et quelques manifestant·e·s, mais la plupart des gens avaient déjà quitté les lieux.

Organiser une manifestation bruyante est relativement simple : il fallait que quelqu’un confirme où séjournait l’ICE, choisisse l’endroit le plus prometteur, fixe une heure, rédige un tract et le distribue. Mais cela n’a été possible que grâce à des mois passés à construire des réseaux et à collecter des informations. L’infrastructure des bases de données sur les hôtels et les plaques d’immatriculation a permis aux gens de prendre une décision rapide quant à l’hôtel à cibler. De même, le courage avec lequel les gens ont construit des barricades, bloqué la rue avec leurs voitures et affronté les agents dans l’hôtel est le fruit de mois de confrontation dans les « Villes Jumelles ». Cela n’a pas fait de mal que les gens puissent voir les agents de l’ICE sur place – ils étaient là à nous filmer, essayant de déterminer quoi faire face à cette situation qui leur échappait.

Les manifestations bruyantes représentent une utilisation efficace du concept de « cible secondaire. » Dans les « Villes Jumelles », les manifestations bruyantes devant les hôtels ont offert un autre moyen de s’attaquer aux agents de l’ICE à un endroit précis où ils ne disposent pas des défenses et des structures organisationnelles dont ils bénéficient au bâtiment fédéral Bishop Henry Whipple. La plupart des affrontements dans les « Villes Jumelles » sont le résultat de réactions spontanées à des raids, dont certaines ont eu lieu autour du bâtiment Whipple ; bien que les réactions immédiates aux raids soient essentielles et que les manifestations au bâtiment fédéral aient permis aux militant·e·s d’exercer une pression sur un point névralgique au moment de leur choix, les hôtels sont des cibles fixes disposant de moins de moyens de défense. Le fait d’annoncer à l’avance les manifestations bruyantes peut donner aux policiers le temps de préparer une riposte, mais les gens doivent se préparer de manière créative et ne pas se laisser décourager.

Quand il n’y a pas de meilleures options sur la table, les gens participent à des marches symboliques ou restent chez elleux. Mais quand d’autres options sont disponibles, beaucoup de gens saisissent l’occasion d’agir avec courage et efficacité. Dans les endroits qui ne sont pas sous occupation fédérale manifeste, et où la faible densité d’agents fédéraux et la faible densité des organisations de surveillance de l’ICE ne permettent pas de réagir à temps aux raids menés par l’agence fédérale, la recherche de cibles secondaires peut offrir une bonne solution, qu’il s’agisse d’hôtels, d’entrepreneurs, de fonctionnaires locaux ou de collaborateurs commerciaux.


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