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06.09.2026 à 19:20

Ukraine : Des bêtes aux hommes, il n’y a qu’un pas

Antoine Laurent

Sur les arrières proches du front, volontaires ukrainiens et étrangers risquent leur vie pour recueillir et évacuer les animaux.

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Texte intégral (3431 mots)

Sur les arrières proches du front, volontaires ukrainiens et étrangers risquent leur vie pour recueillir et évacuer les animaux errants et ceux dont se séparent leurs maîtres au moment de quitter les lieux. Un engagement risqué, dont le résultat ne se limite pas à sauver la vie des animaux pris en charge. Pour les bénévoles des associations de protection des animaux, aider les bêtes, c’est aussi s’ouvrir à son prochain.

Un portail de tôle le long d’une rue qui ne voit plus guère passer et brûler que des véhicules militaires, au gré des frappes de drones kamikazes ; une allée de terre, bordée d’arbres que l’on n’a pas élagués depuis longtemps ; puis un déchaînement d’aboiements ininterrompus. Bienvenue dans l’un des derniers refuges pour animaux de Kramatorsk, dans l’oblast de Donetsk, où demeurent, aujourd’hui encore, des dizaines de chiens de toutes races, de tous âges et de toutes tailles. Chacun a sa chaîne et sa niche, bricolée de bric et de broc, parfois à partir d’une caisse de munitions, ou sa cage. « À chaque fois que je viens ici, j’ai envie de pleurer », indique Olga, la volontaire pourtant joviale qui nous guide jusqu’à Rima, retraitée de Kramatorsk et l’une des plus fidèles volontaires du refuge.

Séparations forcées et abandons

« Au fur et à mesure que le front avance, explique Rima, on nous amène des animaux. » Il y a d’abord ceux des déplacés internes fuyant les combats et venus s’installer à Kramatorsk, dans un logement dont les propriétaires n’acceptent pas les animaux. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, ce flux d’hommes et de bêtes n’a jamais tari. « Là-bas, illustre notre guide, il y a deux petites chiennes auxquelles leurs propriétaires viennent rendre visite. [Ils] les nourrissent et leur apportent des friandises. » Sa voix ne laisse transparaître aucune émotion ; ses yeux, c’est autre chose. « Il arrive aussi que des militaires [nous apportent des animaux trouvés] sur le front et nous demandent de les garder ici, jusqu’à ce qu’ils rentrent chez eux [en permission, NDLR], poursuit Rima. Et jusqu’à ce moment, ils viennent leur rendre visite, ils amènent de la nourriture et ils prennent en charge les frais de vétérinaire. Ensuite, ils les ramènent chez eux. » Pour les militaires, Kramatorsk, c’est déjà l’arrière ; mais un arrière qui préfigure l’enfer : depuis le 21 août, l’État ukrainien considère la ville comme « zone d’affrontement actif », comme l’explique le média ukrainien Suspilne Donbass. Dans ces conditions, on comprend que la perspective d’une visite à un être cher, fût-il vêtu de fourrure, apporte un peu de réconfort. Pour les militaires, précise Rima, leur chien c’est « comme un talisman ».

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Rima présente ses pensionnaires au refuge. Kramatorsk. 16/12/2025. Photo : Antoine Laurent

Depuis plusieurs mois, ajoute-t-elle, le refuge accueille aussi un nombre croissant d’animaux dont les habitants de Kramatorsk eux-mêmes doivent se séparer. L’armée russe n’est plus qu’à une quinzaine de kilomètres. Les bombes planantes et drones de tous types frappent quotidiennement ; et chaque bombardement entraîne de nouveaux départs, parfois précipités. « Un matin, on a retrouvé un chiot enfermé dans un sac, que ses propriétaires avaient déposé devant le portail », indique Rima, atterrée, avant de nous narrer l’histoire de l’un de ses pensionnaires, amputé d’une patte. À l’arrière proche du front, les militaires roulent vite. Il n’est pas rare de voir passer un 4×4 à plus de 100 km/h en pleine ville. Aussi, les collisions avec les animaux errants sont chose fréquente.

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Rima, volontaire dans l’un des derniers refuges pour animaux de Kramatorsk. 16/12/2025. Photo : Antoine Laurent

Périlleuse, interminable noria

Tous les chats du refuge ont déjà été transportés en lieu sûr, indique notre hôte. À présent, l’objectif est de faire évacuer au plus vite les chiens restants vers l’arrière ; une tâche dont Angela, citoyenne hollandaise de 43 ans, volontaire auprès de l’association britannique Nowzad, est justement coutumière. Depuis mars, Angela, assistante vétérinaire de profession, a déjà réalisé une quinzaine de missions d’évacuation. « Kramatorsk est devenu incroyablement dangereux », indique-t-elle en anglais par téléphone. Au cours de l’été, elle et son coéquipier ont déjà dû descendre de leur voiture en urgence après avoir repéré un drone FPV russe qui survolait la cour d’immeuble dans laquelle ils s’apprêtaient à stationner. « C’est un choix très difficile à faire à chaque fois : déterminer si la situation devient trop dangereuse pour s’y rendre ou non. Et vous savez que c’est […] un combat que vous ne pourrez jamais gagner : vous ne pourrez jamais évacuer tous les animaux, jamais », précise-t-elle avec lucidité.

Cette conscience du danger est également partagée par Petya, 38 ans, la directrice bulgare de l’association Cat Space qui, entre autres missions, contribue à l’évacuation sans fin du refuge de Kramatorsk. Pour cette raison, Petya, que nous rencontrons dans un village de l’oblast de Kyïv où elle a installé les quartiers de son organisation, s’est résolue à prendre des précautions. « Jessaie de mettre en place une sorte de plan de secours, au cas où il m’arriverait quelque chose, avec quelqu’un qui aurait accès aux comptes et qui disposerait de tous les mots de passe des réseaux sociaux, etc. […], afin que cette personne puisse prendre le relais », indique-t-elle sobrement, en anglais elle aussi. Sans doute, sa longue expérience professionnelle dans l’humanitaire l’a-t-elle familiarisée avec ce type d’atmosphère. Avant d’embrasser la cause ukrainienne, Petya a longtemps milité pour la défense des droits de l’Homme. Elle a travaillé pour Amnesty international, se trouvait en Égypte au moment des printemps arabes, a effectué des missions en Israël, en Palestine…

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Autoportrait au canard. Petya, de l’association Cat Space, au cours d’une mission d’évacuation réalisée au profit de particuliers. Oblast de Donetsk. Juillet 2026. Photo : Petya

État psychologique inquiétant

Du fait des bombardements, il arrive que les secouristes soient confrontés à des animaux stressés. Chats et chiens, précise Angela, peuvent être pris d’accès d’agressivité tels qu’il est parfois nécessaire de les endormir à distance pour les manipuler. Dans d’autres cas, c’est la situation inverse. Au printemps, à Kramatorsk, notre interlocutrice s’est vu confier un chien en état de choc par les ambulanciers militaires qui l’avaient trouvé le long de la route. L’animal, indique-t-elle, « était littéralement tétanisé […]. Il restait là, tête baissée, sans rien faire ». Ce n’est qu’après plusieurs heures de soins et une nuit de repos que son état finit par s’améliorer. « C’était un chien très résilient. Le matin, il était déjà occupé à arracher les rideaux ! », commente la volontaire, sur un ton amusé ; mais il arrive que la chute soit plus tragique. « J’ai déjà vu des chiens qui avaient fait une crise cardiaque sous l’effet de la peur, [à cause d’un bombardement, NDLR] », se rappelle Angela.

Selon Petya, la détresse psychologique des animaux est trop peu prise en compte par les soignants animaliers, lesquels tendent à se concentrer sur la dimension somatique. Or, souligne-t-elle, les animaux, comme les êtres humains, sont affectés « non pas seulement physiquement mais aussi émotionnellement, psychologiquement […], quand ils perdent leur maison, leurs maîtres, leur famille. » C’est ce constat, enrichi de nombreuses lectures, qui a poussé Petya à fonder l’organisation qu’elle dirige et à créer un « sanctuaire pour animaux » – autrement dit, un espace d’accueil pour les animaux évacués qu’il est difficile de placer dans les refuges traditionnels.

On y trouve pour l’heure quelques poules et surtout une quinzaine de chèvres. « Elles adorent le papier », commente Petya à propos de ces dernières, tandis qu’une partie du troupeau se masse sous mon calepin. L’une d’elle engloutira finalement mon marque-page. Petya s’esclaffe, attendrie : elle aime trop ses chèvres pour les blâmer ; et déploie pour elles des trésors d’attention. Ses compagnes à barbiches, sachez-le, sont destinées à terminer leurs jours sans plus être inquiétées par la moindre traite. Petya, vegan, se refuse à les soumettre à pareil traitement. À quelques kilomètres de là, dans une maison avec jardin acquise à cet effet, notre hôte prévoit aussi d’ouvrir un refuge pour chats souffrant du syndrome post-traumatique. La méthode, que Petya a déjà appliquée, est simple à résumer : procurer aux chats tout le nécessaire à leur épanouissement, dans un environnement de semi-liberté apaisant, pour les habituer à se fier de nouveau aux humains ; et faciliter ainsi leur adoption.

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Scott Urquhart, volontaire de l’association Cat Space, au sanctuaire pour animaux de l’association. Au premier plan, Esmeralda, la chèvre handicapée du sanctuaire. Oblast de Kyïv. 18/04/2026. Photo : Antoine Laurent

Un pont vers ses semblables

Alors que juillet a été l’un des mois les plus meurtriers pour les civils ukrainiens depuis février 2022 selon l’ONU, cette attention inconditionnelle portée aux bêtes peut sembler surprenante ; mais pour les bénévoles des associations de protection des animaux, aider les bêtes, c’est aussi s’ouvrir à son prochain. Nombre d’habitants, indique Petya, par attachement ou par nécessité, « préféreraient mourir avec leurs animaux que de les abandonner sur le front ». Parfois, le salut des hommes passe par celui des bêtes. « Je pense que c’est un principe humanitaire élémentaire que de le prendre en compte » indique-t-elle, avec l’assurance de quelqu’un dont l’expérience a de longue date confirmé l‘intuition.

À l’occasion de la Pâque orthodoxe (le 12 avril), Petya a ainsi participé à l’évacuation des 14 chats d’une certaine Natacha, demeurant dans un bourg de l’oblast de Zaporijjia, alors situé à moins de dix kilomètres des positions russes. En dépit de la trêve annoncée, impossible de s’aventurer dans la commune en voiture. Les militaires du secteur la mettent en garde : les drones russes sont à l’œuvre. Aussi lui proposent-ils d’utiliser leur scooter électrique ; car pour un pilote, plus un véhicule est imposant, meilleure cible il constitue. Un autre habitant du village – un certain Viktor, 75 ans, spécialisé dans le recueil des chèvres abandonnées – lui prêtera main forte à vélo. « On a fait trois aller-retours […], récupéré tous les animaux de Natacha, tous ses sacs, qu’on a apportés à l’entrée de la ville. Le soir, on a été chercher tout le monde en une fois, avec une voiture militaire équipée d’un brouilleur. Viktor est resté – il ne veut pas évacuer – mais Natacha est partie », conclut Petya. Sauvés les chats, sauvée Natacha.

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Angela (au premier plan) et le vétérinaire Lachlan Campbell, de l’association Nowzad, procèdent à une campagne de vaccination dans un refuge. Au premier plan sur la cage, un détecteur de drones. Kramatorsk. Mai 2026. Photo : Ksenia

Pour Angela aussi, le sauvetage animalier a constitué un pas vers l’humanitaire, malgré un certain manque d’intérêt initial pour ce secteur ; mais voilà : durant une longue période de volontariat à Kherson, en 2023, l’assistante vétérinaire découvre avec étonnement qu’une partie des volontaires ukrainiens avec lesquels elle travaille sont convaincus que sa formation lui permettrait de prendre en charge les blessés de l’équipe, le cas échéant… L’origine du malentendu ? Mystère ; mais il perdurera longtemps. « J’en ai finalement conclu que c’était à la fois plus simple et plus sûr de me former comme secouriste au lieu d’expliquer aux gens que je ne serais pas en mesure de les aider », se souvient Angela. Aujourd’hui, poursuit-elle, dispenser des formations aux premiers secours en temps de guerre aux volontaires travaillant sur le front et aux habitants qui y demeurent constitue « une part significative » de son activité.

Pour aller plus loin : le réalisateur italo-américain Alessio Schiazza a réalisé un documentaire sur le travail des sauveteurs animaliers en Ukraine. Le film, intitulé Rescue, est pour l’heure diffusé en festivals. Entre autres personnages, on y retrouve Petya et Viktor. Dans l’attente d’une sortie en salle ou en ligne, la bande-annonce est disponible sur le site du film.

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06.09.2026 à 19:19

Les dissidents soviétiques avaient compris ce que l’opposition russe en exil a oublié

Nigel Gould-Davies

Les Russes en exil qui veulent en finir avec le régime de Poutine réclament aussi moins de sanctions, davantage d’ouverture et déjà un « plan Marshall » pour l’après-guerre.

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Texte intégral (2127 mots)

Chercheur senior spécialiste de la Russie et de l’Eurasie à l’Institut international d’études stratégiques (IISS) de Londres, Nigel Gould-Davies critique l’opposition russe actuelle qui s’est exilée en Europe et aux États-Unis. Cette opposition, menée par des figures publiques comme Ilia Iachine et plusieurs autres, condamne la guerre en Ukraine, mais demande d’alléger les sanctions contre la Russie, de faciliter l’installation des Russes en Europe et de prévoir un plan Marshall pour la Russie, laissant de côté la question bien plus importante de la reconstruction future de l’Ukraine. Les dissidents soviétiques, eux,  exigeaient des sanctions sévères contre le Kremlin. 

Dans un récent article publié dans le Moscow Times, Ilia Iachine, éminent représentant de l’opposition russe, a prétendu que j’avais soutenu que « les intérêts de l’opposition russe en exil sont fondamentalement incompatibles avec la sécurité de l’Europe ».

Je n’ai rien dit de tel, et les lecteurs peuvent en juger par eux-mêmes ici. Mais je me réjouis de l’occasion qu’il m’offre de poursuivre le débat sur ces questions importantes.

Le point essentiel est que la stratégie de l’opposition russe semble en proie à une contradiction entre ses moyens et ses fins. Son objectif est de « liquider » le régime de Vladimir Poutine. Mais, à cette fin, des personnalités de premier plan exhortent tour à tour l’Europe à limiter les sanctions, à assouplir les restrictions en matière d’immigration en provenance de Russie et à financer la future reconstruction de la Russie. Il est difficile de voir comment une telle stratégie – plus radicale dans ses fins, mais plus limitée dans ses moyens que les propres politiques de l’Europe – pourrait fonctionner. Elle cherche à saper un régime en guerre tout en préconisant des mesures visant à protéger les citoyens des coûts que cela implique. C’est un cercle qui ne peut être carré.

Prenons l’exemple des sanctions. La plupart des dirigeants de l’opposition critiquent toutes les mesures, à l’exception très limitée des sanctions personnelles contre les responsables du régime. Il faut reconnaître à Iachine le mérite d’appeler à « cibler la machine de guerre de Poutine ». Mais alors que le régime consacre des ressources toujours plus importantes au champ de bataille, cette machine de guerre devient de plus en plus indissociable de l’économie qui l’alimente et la finance.

La vérité dérangeante est que priver la Russie de matériel de guerre exige de saper l’ensemble de sa capacité de production. Les grandes guerres d’usure se livrent toujours aussi sur le front intérieur. Des sanctions systémiques, et non pas simplement personnelles ou sectorielles, constituent une nécessité incontournable.

Prenons l’exemple de l’immigration en provenance de Russie. Des exilés persécutés, dont certains comptent parmi mes amis, ont pris des décisions qui ont bouleversé leur vie en quittant leur pays et ont consenti d’énormes sacrifices personnels pour ce faire. Ils méritent toute notre admiration. Mais c’est une chose pour l’Europe d’accueillir de véritables dissidents – comme j’ai clairement indiqué que nous devrions le faire – et c’en est une autre d’admettre sur son territoire un grand nombre de spécialistes qui, jusqu’à présent, sont restés en Russie et dont le travail a peut-être même contribué à la guerre.

Les risques pour la sécurité européenne sont évidents. Iachine et d’autres les nient en arguant que les services de renseignement russes opèrent déjà en Europe. Mais cela revient à dire : « Nous avons une force de police, et pourtant la criminalité existe ; il faut donc supprimer la police. » Les contrôles actuels sur l’immigration en provenance de Russie limitent la capacité d’acteurs hostiles à infiltrer nos sociétés, même s’ils ne peuvent pas l’empêcher totalement. Qui douterait que leur assouplissement ouvrirait de vastes possibilités d’infiltration hostile ? L’expérience récente de la pénétration du FSB dans les milieux de l’exil le confirme malheureusement.

Enfin, il est indécemment prématuré de planifier la reconstruction de la Russie alors que celle-ci tire tous les jours des missiles sur l’Ukraine. Pourtant, certains cherchent déjà à s’assurer que l’Occident proposera un jour un généreux « plan Marshall » pour reconstruire le pays, plutôt que d’imposer un « plan Morgenthau » punitif visant à affaiblir Moscou au point qu’elle ne puisse plus constituer une menace.

Là encore, des contradictions apparaissent. L’aide d’après-guerre accordée à l’Allemagne de l’Ouest a fait suite à la capitulation inconditionnelle du pays, à son occupation et à la partition de son territoire. Ce ne sont pas là des mesures que les exilés soutiennent, ni que l’Europe envisage pour la Russie.

Un précédent plus récent n’est pas non plus de bon augure. Les milliards de dollars d’aide financière que l’Occident a fournis à la Russie au cours des turbulentes années 1990 n’ont pas empêché la résurgence ultérieure de la Russie en tant que puissance révisionniste agressive. Quelle garantie avons-nous que cela ne se reproduira pas ? Ceux qui prônent un nouveau plan Marshall semblent moins préoccupés par ces questions que par la nécessité d’éviter de retourner en Russie « les mains vides ».

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Congrès fondateur du parti Russie pacifique // Page Facebook d’Iachine

Iachine a tout à fait raison de dire qu’une Russie démocratique servirait la sécurité européenne – à condition qu’il s’agisse également d’une Russie post-impériale. Que fait la communauté des exilés pour faire avancer cet objectif, au-delà de formuler des revendications à l’égard de la politique occidentale ? Des médias remarquables – Verstka, Mediazona, The Insider, iStories, Proekt, le Moscow Times et bien d’autres – apportent une contribution précieuse. Dans des conditions difficiles et avec des ressources limitées, ils nous aident à mieux comprendre la Russie. Nous devrions tous les soutenir.

Qu’en est-il de l’opposition politique ? En tant que voix, ou plutôt voix multiples venues de Russie, elle a un rôle unique à jouer pour présenter aux Russes ordinaires un argumentaire audacieux et convaincant en faveur d’un pays démocratique, prospère et pacifique, respectueux de la souveraineté de ses voisins. Gary Kasparov est sans équivoque à ce sujet, tout comme l’était Boris Nemtsov, ce qui lui valut d’être abattu en 2015.

Mais parmi certaines autres figures de l’opposition, même celles qui ont signé la Déclaration de Berlin de 2023 appelant au retour de la Russie à ses frontières internationalement reconnues, on observe parfois encore une certaine réticence à définir ce que signifie concrètement « vaincre la Russie » et « soutenir l’Ukraine ». Peut-être craignent-elles de s’aliéner l’opinion publique russe chez elles. Si tel est le cas, cela nous indique sans aucun doute que cette opinion doit être interpellée et remise en question. Le leadership consiste à persuader et à façonner l’opinion publique, et non à tourner autour du pot.

Les dissidents soviétiques l’avaient bien compris. Malgré leurs divergences, des personnalités de premier plan ont exhorté l’Occident à imposer des sanctions à leur propre pays. Après l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979, ils ont critiqué les politiques occidentales de détente qui encourageaient les échanges avec le bloc soviétique. Andreï Sakharov a appelé la communauté internationale à « élaborer un programme général de mesures économiques, idéologiques et militaires supplémentaires et à le mettre en œuvre avec détermination ». Vladimir Boukovski a insisté sur le fait qu’il n’y avait aucune distinction entre le bon et le mauvais commerce : Moscou en tirerait profit, quelle que soit l’intention. Alexandre Soljenitsyne a dénoncé les ventes de céréales occidentales, dont dépendait l’économie soviétique, affirmant qu’elles ne profitaient qu’à l’armée. Plutôt que de dire à l’Occident de construire « des ponts, pas des murs », eux-mêmes et d’autres exilés, tels qu’Alexandre Ginzburg et Avital Sharansky, menèrent avec succès une campagne en faveur du boycott des Jeux olympiques de Moscou de 1980.

Cette intelligentsia soviétique se considérait comme une conscience morale plutôt que comme un groupe de futurs politiciens. Sa position de principe, selon laquelle le pouvoir soviétique devait être affaibli et isolé pour que le régime change, s’est avérée juste sur le plan stratégique. Moins d’une décennie après l’invasion de l’Afghanistan, le système communiste se dirigeait vers l’effondrement.

L’opposition d’aujourd’hui aurait tout intérêt à réfléchir à ce précédent et aux leçons qu’il contient. Le problème n’est pas qu’elle se soucie des intérêts du peuple russe, mais qu’elle les interprète peut-être de manière trop restrictive et trop tactique pour atteindre les objectifs qu’elle s’est fixés.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

Lire l’original ici

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06.09.2026 à 19:19

Un dessin de Modigliani, un trust mystérieux et l’art de faire des affaires dans la Russie de Poutine

Konstantin Akincha

Comment un dessin intime représentant Anna Akhmatova s’est-il retrouvé entre les mains de Vladimir Poutine ?

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Texte intégral (2402 mots)

Dialogue avec un Putinversteher

Historien de l’art et journaliste d’investigation, Akincha raconte ici une histoire édifiante : un exemple parfait qui illustre comment le grand business européen cherche des arrangements avec le régime de Poutine, nonobstant la guerre sanguinaire que celui-ci mène contre l’Ukraine.

Nous savons tous qu’il existe des admirateurs de Poutine. Le terme même de Putinversteher – littéralement, « celui qui comprend Poutine » – est d’origine allemande, ce qui laisse deviner le terreau naturel de ce groupe particulier. Sa présence ne se limite toutefois pas à la République fédérale allemande. On trouve des Putinversteher en abondance en France – bien que, malheureusement, les Français n’aient pas inventé de terme aussi pertinent pour désigner cette disposition particulière –, occasionnellement en Grande-Bretagne, généralement à la Chambre des lords, et aujourd’hui aux États-Unis. Tucker Carlson en est un exemple remarquable.

Jusqu’à récemment, je n’en avais jamais rencontré personnellement, et j’avais encore moins échangé avec l’un d’entre eux. Toutes mes connaissances allemandes qui, avant 2022, se disputaient le titre de Putinversteher Light ont été « guéries » par Boutcha, le bombardement du théâtre de Marioupol, la brutalité de l’occupation russe et d’autres atrocités. Beaucoup d’entre elles soutiennent désormais l’Ukraine non seulement en paroles, mais aussi en actes.

La magie de LinkedIn m’a toutefois récemment donné l’occasion de rencontrer un admirateur du président russe dans un endroit inattendu : la Suède. Je dois admettre que j’ai moi-même attisé la polémique.

Au début de l’un de mes articles intitulé « Vérification de la provenance de la “collection Poutine” », j’ai écrit :

« Vladimir Poutine est coupable de nombreux crimes… Il remplit pleinement les conditions pour comparaître à la barre devant un tribunal international. »

Je maintiens ces propos. Si quelqu’un souhaite contester cette analyse, je suis prêt à examiner des arguments étayés par des preuves. Au lieu de cela, ma déclaration a suscité la réponse suivante :

« En tant que donateur d’œuvres d’art à la Fédération de Russie, actuellement exposées au public, je m’insurge contre l’introduction politique ridiculement partiale et déplacée de ce “rapport”, clairement conçu pour dénigrer le pays et son Président [sic !], alors qu’il ne parvient qu’à se dénigrer lui-même. »

Ce commentaire a été publié par un certain Albert Isequilla, qui se présente sur LinkedIn comme le directeur général d’Arts Finans Trust et indique résider à Karlstad, en Suède.

J’ai répondu :

« Je suppose que M. Isequilla, le généreux donateur d’œuvres d’art à la Fédération de Russie, ignore que le pays qu’il admire tant mène une guerre d’agression contre l’Ukraine et que son président – j’ai apprécié la majuscule du mot dans le commentaire de M. Isequilla – fait l’objet d’un mandat d’arrêt délivré par la Cour pénale internationale. Il semble également méconnaître la politique de la Suède à l’égard de la Fédération de Russie. Si, toutefois, il a connaissance de ces faits, sa position est difficile à distinguer de celle de la cinquième colonne de Poutine. »

Ma réponse a suscité une réaction quasi immédiate :

« […] En Suède, d’une manière générale, nous ne sommes pas si naïfs quant aux motivations politiques et financières qui sous-tendent les politiques officielles de notre pays envers la Fédération de Russie, notamment l’abandon d’une politique de neutralité vieille de 220 ans qui a bien servi le pays, et ce sans aucune consultation de ses citoyens. Nous ne sommes pas aussi stupides que M. Akincha voudrait nous le faire croire, et nous ne faisons donc partie de la “cinquième colonne” de personne si nous désapprouvons les politiques de notre gouvernement. Pas plus, d’ailleurs, que le peuple ukrainien, qui aspire à la fin de ce conflit insensé dans lequel il a été plongé contre son gré. Si M. Akincha est réellement spécialiste de l’art russe, il ferait mieux de s’en tenir à ce sujet et de rester en dehors des questions politiques, qui ne peuvent que nuire à ses efforts professionnels. »

Après avoir lu cet échantillon classique d’arguments du Kremlin, je me suis intéressé à M. Isequilla et à Arts Finans Trust. Ma curiosité n’était pas tout à fait injustifiée : mon adversaire suédois avait manifesté un intérêt peu scrupuleux pour mon propre domaine d’expertise. Il me semblait raisonnable d’examiner le sien.

Les premières tentatives visant à établir le parcours de M. Isequilla et à trouver en ligne des informations fiables sur Arts Finans Trust se sont avérées décevantes. L’IA Claude a indiqué n’avoir rien trouvé ni sur « Albert Isequilla » ni sur « Arts Finans Trust » : aucune inscription au registre du commerce suédois, aucune couverture médiatique, aucune mention auprès des autorités de régulation financière, et pratiquement rien d’autre qu’un profil LinkedIn.

La seule photo de ce mystérieux PDG que j’ai trouvée en ligne montrait M. Isequilla au milieu d’un groupe de personnalités du monde de l’art new-yorkais, d’origine suédoise et russe, lors du salon inaugural de printemps de l’Art and Antique Dealers League of America.

Une fois les capacités de recherche de ChatGPT et de Claude épuisées, j’ai poursuivi les recherches par moi-même et j’ai presque immédiatement trouvé une preuve irréfutable de la supériorité de l’intelligence humaine sur son homologue artificiel. La piste dont j’avais besoin était facilement accessible en ligne : un article publié dans The Southland Times, un journal basé à Invercargill, en Nouvelle-Zélande, le 6 juillet 2007.

Intitulé « Des étrangers font don d’œuvres d’art », cet article rendait compte de la manière dont des entreprises étrangères utilisaient des œuvres d’art de grande valeur pour nouer des relations avec la Russie de Poutine. Son introduction était d’un lyrisme inattendu :

« Voici l’histoire d’une passion amoureuse, d’un événement marquant de l’histoire de l’art et de la réalité des affaires dans la Russie du président Vladimir Poutine – le tout contenu dans un simple dessin.

C’est en 1911 à Paris que le célèbre artiste italien Amedeo Modigliani (1884–1920) a esquissé le portrait de son amoureuse Anna Akhmatova (1889–1966), qui allait devenir l’une des poétesses les plus connues de Russie.

Le mois dernier, une société immobilière suédoise, RURIC, a fait don de l’un de ces dessins à l’État russe, rejoignant ainsi la liste croissante des entreprises qui soutiennent la culture russe, alors même que le climat se durcit à l’égard des investisseurs étrangers. »

L’article expliquait également le rôle attribué au PDG d’Arts Finans Trust :

« RURIC est membre de Cultural Patrimony of the Russian Federation, une fondation créée cette année en Suisse qui prévoit d’encourager les grands investisseurs étrangers en Russie à faire don d’un plus grand nombre d’œuvres d’art.

C’est une excellente opération de relations publiques”, a déclaré Albert Isequilla, directeur général d’Arts Finans Trust, l’un des principaux sponsors d’une récente exposition Modigliani au musée Pouchkine de Moscou, qui dirige également la fondation. »

Les relations publiques ont en effet été très réussies. Nils Nilsson, président de RURIC AB, a remis en personne le dessin de Modigliani à Vladimir Poutine le 9 juin 2007, lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg.

Quelques jours avant cette remise, RURIC et Arts Finans Trust avaient annoncé la création de la Fondation pour le patrimoine culturel de la Fédération de Russie. L’acquisition du Modigliani a été présentée comme le premier projet de la fondation.

Le don avait initialement été présenté comme destiné à la Russie et, plus précisément, au musée Pouchkine de Moscou. La remise solennelle s’est toutefois faite directement à Poutine. En 2008, Kommersant a rapporté que le dessin restait la propriété personnelle de Poutine et qu’il avait simplement été confié à titre temporaire au musée Anna Akhmatova de Saint-Pétersbourg. Son statut juridique actuel n’est pas clair.

C’était le bon vieux temps. Les œuvres d’art pleuvaient sur Poutine telle une pluie d’hommages dorés. Le dessin de Modigliani était un geste modeste comparé à l’achat et au don par Alicher Ousmanov à l’État russe de la collection Rostropovitch-Vichnevskaïa. Cette collection fut par la suite installée au palais Konstantinovski à Strelna, un complexe d’État qui sert également de résidence présidentielle.

En 2007, l’âge d’or de l’affairisme occidental en Russie atteignait son apogée. Mais, comme dans tous les contes de fées, le carrosse doré finit par se transformer à nouveau en citrouille.

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Nils Nilsson et Vladimir Poutine // Delovoï Peterbourg

En 2005, RURIC aurait investi 250 millions de couronnes suédoises dans l’immobilier à Saint-Pétersbourg. En 2008, la société annonça des projets de développement immobilier colossaux dans la ville et prévoyait un bénéfice supérieur à 900 millions de couronnes suédoises. À la suite d’un conflit entre actionnaires et créanciers, RURIC a toutefois été placée en redressement judiciaire en 2009.

En 2012, la nouvelle direction de la société a affirmé que 6,7 millions de dollars américains avaient été transférés à une société chypriote contrôlée par Nils Nilsson, décédé subitement à son domicile en Suisse en 2011. Selon la nouvelle direction, cet argent aurait pu être utilisé à des fins autres que celles auxquelles il était destiné.

Le partenaire d’Arts Finans Trust n’était donc pas un simple donateur suédois. RURIC affichait ouvertement ses liens avec Poutine et ses relations avec la gouverneure de Saint-Pétersbourg, Valentina Matvienko. En 2022, le magazine immobilier suédois Fastighetsvärlden a également rapporté que la société avait entretenu des contacts étroits avec plusieurs hauts responsables du FSB.

Il semble que les grands projets de la Fondation pour le patrimoine culturel de la Fédération de Russie n’aient jamais abouti. Je n’ai trouvé aucun article dans la presse russe ou européenne faisant état de réalisations ultérieures de l’organisation. Je ne l’ai pas non plus localisée dans les registres suisses des sociétés accessibles au public.

J’espère que cet exercice d’archéologie en ligne aidera à expliquer pourquoi M. Isequilla écrit le mot « Président » avec une majuscule lorsqu’il fait référence à Poutine.

Il est difficile de décrire ce que j’ai ressenti après avoir découvert tout cela. La connaissance engendre bel et bien la tristesse. Contrairement à certains écrivains ukrainiens contemporains, je ne considère pas Anna Akhmatova comme une chantre de l’impérialisme russe. Je l’imagine se retourner dans sa tombe en voyant qu’un croquis intime réalisé par un Modigliani épris a été transformé en un instrument de séduction d’entreprise et offert à un despote russe.

L’idée que ce dessin soit devenu (et reste peut-être) la propriété personnelle de Poutine me remplit de dégoût. L’accumulation de trophées issus de la « grande culture russe », exposés comme des bois de cerf dans un pavillon de chasse pour orner les résidences du dirigeant, a contribué à vider cette culture de sa substance et, finalement, à l’immoler dans les flammes de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

<p>Cet article Un dessin de Modigliani, un trust mystérieux et l’art de faire des affaires dans la Russie de Poutine a été publié par desk russie.</p>

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