09.02.2026 à 11:04
Anne-Sophie Simpere
Dans leur croisade contre l'Union européenne, l'administration Trump et l'internationale réactionnaire ciblent les régulations sur le numérique et la modération sur les réseaux sociaux. Leurs narratifs sont repris en choeur par les eurodéputés du Rassemblement national, et en particulier par Virginie Joron, aujourd'hui candidate à la mairie de Strasbourg. Les géants du numérique comptent bien profiter de l'escalade.
En décembre dernier, Elon Musk appelait sur X à « abolir l'UE », en la (…)
Dans leur croisade contre l'Union européenne, l'administration Trump et l'internationale réactionnaire ciblent les régulations sur le numérique et la modération sur les réseaux sociaux. Leurs narratifs sont repris en choeur par les eurodéputés du Rassemblement national, et en particulier par Virginie Joron, aujourd'hui candidate à la mairie de Strasbourg. Les géants du numérique comptent bien profiter de l'escalade.
En décembre dernier, Elon Musk appelait sur X à « abolir l'UE », en la comparant à l'Allemagne nazie. En cause : une menace d'amende pour le manque de transparence des algorithmes et une pratique trompeuse de son réseau – les « coches bleues » censées valider les comptes certifiés sur X ne font l'objet d'aucune vérification. Quelques jours plus tard, en mesure de rétorsion, l'ancien commissaire européen Thierry Breton et quatre représentants d'ONG de lutte contre la haine en ligne étaient interdits de territoire aux États-Unis.
L'épisode n'était que le dernier en date d'une vaste offensive menée par l'administration Trump, ses alliés dans le secteur de la tech et les think tanks de la droite américaine contre les régulations européennes sur le numérique. Et en particulier contre le « Digital Services Act » (DSA), la directive qui fixe un cadre pour la modération des réseaux sociaux. Leurs attaques sont relayées à Bruxelles par des organisations conservatrices proches du gouvernement hongrois ou des fondamentalistes chrétiens et par des eurodéputés d'extrême-droite, dont ceux du RN. Les 2 et 3 février derniers, le groupe Patriotes pour l'Europe présidé par Jordan Bardella a même co-organisé au Parlement un sommet transatlantique avec plusieurs personnalités de la sphère MAGA et de l'extrême droite internationale sur la « liberté d'expression », selon eux menacée.
L'objectif poursuivi par le DSA pourrait pourtant paraître très consensuel. Et il n'a d'ailleurs pas soulevé pas d'opposition majeure lors de son adoption. Selon un sondage Yougov d'octobre 2025, 53 % des Français interrogés trouvaient que les réseaux sociaux ne sont pas assez régulés, contre seulement 6 % qui les estimaient trop encadrés. De la vente de poupées pédopornographiques sur la plateforme Shein aux affaires de harcèlement en ligne, de photos déshabillées par Grok ou de diffusion de contenus dangereux pour les adolescents sur Tik Tok, les scandales s'enchaînent. Sans oublier les manipulations de l'information venues de pays tiers comme la Russie détectées sur X ou Facebook par Viginum, le service dédié de l'État.
L'objectif poursuivi par le DSA pourrait paraître très consensuel. Et il n'a d'ailleurs pas soulevé pas d'opposition majeure lors de son adoption.
« Le DSA pose essentiellement des obligations de forme. Au départ on s'y est peu intéressé, ce n'était pas révolutionnaire », se rappelle Bastien le Querrec, juriste pour La Quadrature du net, association dédiée à la défense des droits et libertés en ligne. La directive oblige les plateformes à avoir des dispositifs de signalement et de modération transparents, ce beaucoup d'entre elles faisaient déjà. Elle interdit la publicité ciblée pour les mineurs et les pratiques trompeuses. Elle exige aussi que les très grandes plateformes analysent les risques systémiques qu'elles génèrent en matière de haine et de violence en ligne, de droits fondamentaux (dont la liberté d'expression) ou vis-à-vis des processus électoraux. En 2022, le texte est adopté à l'unanimité du Conseil européen et par près de 80 % des eurodéputés, ceux issus du RN s'abstenant.
Côté Big Tech non plus, le texte n'a pas posé de grandes difficultés. « Au moment de son adoption, il n'y avait pas beaucoup d'opposition : ça ne coûtait pas grand-chose, des mesures de modération étaient déjà en place, et il était de bon ton de demander à mieux contrôler ce qui s'y passait, souligne Jan Penfrat, expert pour le réseau European Digital Rights (Edri). De manière générale, ces acteurs cherchent à influencer les législations en fonction de leur intérêt économique, mais aussi en fonction de l'opportunité politique ou en terme d'image. »
Tout a changé avec le retour au pouvoir de Donald Trump, très remonté contre les politiques de modération des réseaux sociaux après que ses comptes sur Facebook et Twitter aient été suspendus suite à l'émeute du Capitole en 2021. Dès le jour de son investiture, il signe un décret intitulé « Rétablir la liberté d'expression et mettre fin à la censure fédérale », qui interdit à l'administration de lutter contre la désinformation. Quelques semaines avant, Marc Zuckerberg annonçait la fin de la modération sur ses plateformes en dénonçant la « censure institutionnalisée » en Europe. « S'attaquer au DSA et à la modération des réseaux sociaux a pu apparaître comme un bon moyen de se rapprocher de Trump », estime Bram Vranken, chercheur pour l'ONG Corporate Europe Observatory.
« Le narratif de la censure est répété tous les jours sur FoxNews, sur X… Quand le Royaume Uni ouvre une enquête parce que Grok déshabille des enfants en ligne, Elon Musk va dire que c'est de la censure », explique Berin Szoka, président de l'association TechFreedom, un think tank qui reçoit des financements de géants du numérique, comme Google et Meta.
« Je fais une différence entre les géants du numérique "normaux" et une autre composante, très trumpiste, du secteur, poursuit-il cependant. Ceux qui se disent libertariens, comme Thiel, Sacks ou Lonsdale sont fous. Et ils ont financé tout un écosystème d'organisations, comme la Federalist Society ou l'Internet Accountability Project pour promouvoir leurs idées. » Selon eux, si ces idées (anti-immigrations, anti-LGBTQ+, pro-natalité) trouvent aussi peu de crédit dans l'opinion, c'est avant tout parce qu'elles seraient censurées sur les plateformes en ligne, du fait de l'influence d'élites « progressistes » avec lesquelles ils veulent en finir.
Si vous voulez pouvoir dire que les États-Unis soutiennent la résistance en Europe, c'est-à-dire l'extrême droite, vous devez raconter que les autres partis s'en prennent à la liberté d'expression.
C'est exactement le récit que l'administration Trump essaie d'imposer en se posant en défenseur des libertés contre une Union européenne à la dérive. La nouvelle Stratégie pour la sécurité nationale publiée à la fin de l'année dernière signale clairement la volonté des États-Unis de soutenir les partis d'extrême droite sur le vieux continent (« L'influence croissante des partis patriotiques [qui] est source d'un grand optimisme. »), en véhiculant la théorie complotiste et raciste du « grand remplacement » (« D'ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l'OTAN deviendront majoritairement non européens. »).
« Pour justifier une chose pareille, ils doivent revendiquer une supériorité morale, ils doivent pouvoir se présenter comme les "good guys", relève Berin Szoka. Si vous voulez pouvoir dire que les États-Unis soutiennent la résistance en Europe, c'est-à-dire l'extrême droite, vous devez raconter que les autres partis s'en prennent à la liberté d'expression. » À la Conférence de Munich de février 2025, JD Vance avait sidéré les Européens en les attaquant frontalement sur un supposé recul de la liberté d'expression sur le continent. Selon ce narratif, l'extrême droite étatsunienne n'essaie pas d'imposer son modèle climato-sceptique, anti-immigration et anti-social à l'Europe. Elle vient défendre les Européens contre la censure.
Depuis, l'activisme de l'administration Trump ne faiblit pas. A l'été 2025, révèle l'agence Reuters, la Maison blanche a envoyé des instructions à ses diplomates afin qu'ils se lancent dans une campagne de lobbying contre le DSA auprès des autorités européennes. La commission judiciaire de la Chambre des représentants venait de publier un rapport provisoire intitulé « La menace de la censure étrangère : comment la loi sur les services numériques de l'UE impose une censure mondiale et porte atteinte à la liberté d'expression américaine », sous la présidence de Jim Jordan, un soutien indéfectible de Donald Trump. En janvier 2026, les ambassades américaines en Europe publiaient simultanément sur leurs réseaux sociaux une série de posts sur le thème de la liberté d'expression, citant le secrétaire d'État Marco Rubio : « Nous sommes inquiets de l'érosion de la liberté d'expression en Europe. »
Le narratif autour de la volonté de l'UE d'imposer sa censure au monde entier était déjà présent dans une diatribe contre le DSA, « Make speech free again » (« Rendre la parole à nouveau libre »), publiée au printemps 2025 sur le site du Claremont Institute, un des soutiens historiques majeurs de Donald Trump. Le think tank est l'un des organisateurs des conférences des nationaux conservateurs (NatCon) – soutenues aussi par Peter Thiel, co-fondateur de Palantir (entre autres). Selon Politico, au moins 70 membres de l'administration Trump sont passés par cette organisation.
La Heritage Foundation, think tank qui a coordonné le Project 2025 et est devenu un véritable prolongement de l'administration Trump, relaie elle aussi l'idée que l'Europe chercherait à devenir un censeur dans le monde entier et que le DSA serait orienté politiquement (« La loi européenne sur les services numériques est utilisée pour empêcher les nouveaux partis de droite de contourner les anciens pouvoirs politiques. »). Signe de l'alignement conservateur autour de ce sujet, l'America First Policy Institute, think tank issu de la première administration Trump, et qui a fourni plusieurs membres de la seconde postait en janvier 2026 une vidéo sur les réseaux sociaux, accusant « les bureaucrates non élus de l'UE de vouloir briser notre liberté d'expression » en visant explicitement le DSA. L'amende contre X et Elon Musk y est présentée comme une attaque des européens contre « les Américains ».
« Le DSA ne va pas imposer les règles européennes au monde entier. Les plateformes savent très bien faire de la modération adaptée aux différentes régions du monde, elles le font déjà. Et le DSA ne pose pas de risque pour la liberté d'expression : c'est un poncif de l'extrême droite pour imposer son discours, s'agace Bastien le Querrec. Il ne change rien sur ce qui est licite ou non en ligne. Cela relève des lois et de la jurisprudence nationale. » C'est également ce qu'ont fait valoir des dizaines de chercheurs et universitaires dans un courrier à Jim Jordan suite à la publication de son rapport.
L'offensive américaine contre les règles européennes de modération des réseaux sociaux n'en est pas moins largement relayée par l'extrême droite du continent et notamment par le Rassemblement national. Le groupe des Patriotes pour l'Europe, présidé par Jordan Bardella, a ainsi lancé une pétition en ligne accusant le DSA de censurer « certaines opinions au nom de la lutte contre la désinformation et les discours de haine ». Alors même qu'à ce jour, la seule sanction effective proposée au nom de cette directive est l'amende qui pourrait frapper X (voir en fin d'article le tableau "Le vrai-faux du DSA").
À ce jour, la seule sanction effective proposée au nom de cette directive est l'amende qui pourrait frapper X.
Pour donner davantage de substance à leur récit sur la censure généralisée qui caractériserait l'Europe, la droite américaine met volontiers en avant des cas parfois controversés de poursuites, mais sans liens avec le DSA. Comme celle qui a visé la finlandaise Päivi Räsänen pour un tweet de juin 2019, trois ans avant le vote de la directive européenne, où elle reprochait à l'Église luthérienne finlandaise de s'être associée à la gay pride, et qualifiait l'homosexualité de « honte » et de « péché ». Poursuivie par le Parquet finlandais sur la base d'une loi nationale contre l'incitation à la haine, elle a finalement été relaxée.
En Europe, la liberté d'expression est considéré comme un droit fondamental, mais son exercice est mis en balance avec d'autres droits, tel que celui de ne pas faire l'objet de discriminations. Une approche qui justifie par exemple les lois punissant les propos racistes ou révisionnistes, mais qui peut aussi à l'inverse conduire des organisations de défense des droits à critiquer certaines restrictions, par exemple selon l'ONG Amnesty International dans les domaines des lois antiterrorisme en France ou en Espagne.
« Dans certains pays, il y a des lois qui restreignent abusivement la liberté d'expression. Cela n'a rien à voir avec le DSA, mais les Républicains vont utiliser ça, déplore Berin Szoka. Il se servent aussi la lettre de Thierry Breton à Elon Musk, en août 2024, avant son interview avec Donald Trump sur X. » Celui qui était alors encore commissaire européen y exhortait le propriétaire de X à veiller à ce que la plateforme respecte le DSA alors qu'il organisait un débat en ligne avec le candidat républicain à l'élection présidentielle. L'initiative avait fait l'objet de vives critiques de la part d'universitaires et organisations de la société civile en Europe même. En effet, le DSA porte uniquement sur les caractéristiques formelles de conception (interfaces, algorithmes), et la Commission ne peut appliquer que des mesures « neutres vis-à-vis des contenus ». Pour Berin Szoka, « ce courrier était une mauvaise interprétation du DSA, car il ne permet pas de s'en prendre à un contenu ou un candidat spécifique. Cette erreur a donné aux Républicains exactement ce qu'ils voulaient. »
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donLes dépenses d'ADF en Europe ont fait un bond depuis 2018 et le DSA est désormais leur cible favorite.
Outre l'administration Trump et les think tanks MAGA, les attaques contre une supposée « censure » européenne sont portées au coeur même de la capitale de l'UE, y compris par des acteurs a priori plutôt éloignés des milieux de la tech. Comme Alliance Defending Freedom (ADF) international. Cette organisation chrétienne ultra-réactionnaire a été créée en 1994 aux États-Unis, où elle se bat principalement contre l'avortement, le mariage pour tous ou en faveur de la criminalisation de l'homosexualité. Avec un budget affiché de plus de 110 millions de dollars en 2024, elle est par exemple à l'origine de l'arrêt de la Cour Suprême qui a révoqué la protection du droit à l'avortement au niveau fédéral en 2022. En 2024, sa branche internationale déclarait à Bruxelles un budget annuel de plus d'un millions d'euros. « Les dépenses d'ADF en Europe ont fait un bond depuis 2018, confirme Kenneth Haar, et on a l'impression que le DSA est désormais leur cible favorite, ce qui est relativement nouveau. »
Les critiques d'ADF sont les mêmes que celles des think tanks MAGA ou de JD Vance. L'organisation semble d'ailleurs très proche des sphères trumpistes. En 2020, Michael Farris, son ancien président, a travaillé à des recours pour contester l'élection perdue par Donald Trump. L'association a ensuite pris part au Project 2025, et sa directrice actuelle, Kristen Waggoner, a été nommée par Donald Trump au conseil consultatif de la Commission sur la liberté religieuse du gouvernement. En réponse à nos questions, le porte-parole d'ADF international nous a néanmoins assuré que l'organisation était non-partisane et travaillait avec tout le spectre politique.
Autre fervent critique du DSA : le Mathias Corvinus Collegium (MCC) Brussels. Arrivée dans la capitale européenne fin 2022, cette entité d'origine hongroise affiche un budget record de plus de 6 millions d'euros annuels. Le MCC a par exemple publié en mai 2025 un rapport critiquant la lutte contre la désinformation, accusée d'être une propagande contre la liberté d'expression. Son communiqué accuse l'UE de créer une panique morale autour de la « désinformation » et des « discours haineux » dans le but de réglementer davantage les discours en ligne « sous le couvert de la loi sur les services numériques (DSA) ».
« MCC Brussels est très orienté idéologiquement, ils sont anti-EU », estime Jan Penfrat, qui insiste sur le fait que c'est une organisation politique d'extrême droite et non un think tank qui se baserait sur de vraies recherches. Il y a quelques mois, MCC présentait à Washington un plan pour démanteler l'Union européenne (voir notre article). « Leur opposition au DSA, c'est soit à propos de la Hongrie qui considère que la Commission est une nuisance qu'il faut attaquer, soit pour soutenir leur allié étatsunien. Les plus grands alliés de Trump à Bruxelles sont les soutiens d'Orbán », pointe Kenneth Haar.
Au mois d'avril 2025, MCC a même déposé une plainte auprès du médiateur européen pour manque de transparence de la Commission concernant son enquête sur les pratiques de TikTok en amont des élections en Roumanie de 2024. Si une enquête de la Commission est bien en cours sur le sujet, l'annulation de ladite élection a été décidée par la cour constitutionnelle roumaine, sur la base d'informations de ses services de renseignements. Sur X, Elon Musk avait partagé un post laissant entendre que l'UE était à l'origine de cette décision en partageant une interview tronquée de Thierry Breton. Cette « fake news » a ensuite été reprise par Jordan Bardella dans une vidéo, et est régulièrement relayée par l'eurodéputée RN Virginie Joron, dans ses interventions au Parlement européen, sur ses réseaux sociaux, ou en interview sur le podcast du MCC Brussels.
Car aussi bien ADF international que MCC Brussels peuvent compter sur des eurodéputés d'extrême droite pour relayer leurs messages – et notamment, côté français, sur Virginie Joron, candidate à la mairie de Strasbourg lors des prochaines élections municipales. Elle est ainsi intervenue au colloque d'ADF international intitulé « Le DSA les menaces qui pèsent sur la liberté d'expression » le 21 mai 2025 au Parlement européen, où la présence de Marion Maréchal a été saluée. En octobre 2025, ADF international a diffusé une lettre ouverte dénonçant les dangers du DSA pour la liberté d'expression, signée par plus de cent personnalités de la sphère conservatrice et d'extrême droite, comme Rod Dreher, proche de JD Vance et associé du Budapest Institute, une autre organisation liée au régime d'Orbán et aux sphères trumpistes. Parmi les signataires, on retrouve évidemment Virginie Joron, mais aussi Angeline Furet (RN) et Laurence Trochu (Reconquête).
Aussi bien ADF international que MCC Brussels peuvent compter sur les eurodéputés RN pour relayer leurs messages.
En mai 2025, les jeunes de la bourse Tocqueville, un projet visant à former de futurs leaders conservateurs français aux méthodes américaines (lire notre enquête), ont eux aussi rencontré ADF international à Bruxelles. Au menu : « une discussion de fond sur les enjeux du Digital Services Act ». Ils ont ensuite vu la Heritage Foundation pour parler des relations transatlantiques.
En juin 2025, c'est à un événement du MCC Brussels qu'on retrouve Virginie Joron avec une autre eurodéputée RN, Catherine Griset. Son titre : « Le DSA, les ONG et la machine de propagande de l'UE ». Cette conférence a eu lieu au sein même du Parlement européen gâce à une co-organisation entre le MCC et deux groupes parlementaires, les Patriotes pour l'Europe (groupe présidé par Jordan Bardella) et European Conservatives and Reformists (ECR), le groupe où siègent Marion Maréchal, Nicolas Bay, Guillaume Peltier et Laurence Trochu. Le troisième groupe d'extrême droite au Parlement européen, où siège Sarah Knafo, Europe of Sovereign Nations (ESN), qualifie lui aussi le DSA d'outil de censure et a refusé, comme ECR, de soutenir Thierry Breton après les sanctions étatsuniennes de décembre dernier. À cette occasion, Catherine Griset a elle aussi clairement assumé son alignement sur la rhétorique MAGA et les positions trumpistes en déclarant : « Les États-Unis se détachent de l'Europe à cause de la censure. »
L'alignement de l'extrême droite avec le narratif trumpiste peut s'expliquer par le soutien explicite apportée par la nouvelle Stratégie pour la sécurité nationale étatsunienne aux partis « patriotes » en Europe, mais pas uniquement. Cette contestation virulente du principe même de la modération des contenus en ligne renvoie aussi à des intérêts plus immédiats. Les propos discriminatoires ou appels à la haine sont interdits par la loi française, et plusieurs responsables des partis d'extrême droite en ont fait les frais.
Répétons-le : le DSA n'a pas vocation à viser des contenus spécifiques, et il garantit au contraire des possibilités de recours en cas de suppression de publications. Pourtant, le texte européen est régulièrement ciblé, comme en témoigne une question parlementaire de Sarah Knafo ou une intervention dans l'hémicycle de Laurence Trochu. Que ce soit en réaction à des dissolutions d'organisation appelant à la haine comme Génération identitaire, ou au retrait de la fréquence TNT de C8 pour non respect de ses obligations vis-à-vis de l'Arcom, les sphères d'extrême droite brandissent brandissent très régulièrement le slogan trumpistes des attaques contre la « liberté d'expression ». Des eurodéputés français de ces trois groupes, aux côtés d'autres personnalités d'extrême droite, sont d'ailleurs signataires d'une tribune dans Valeurs actuelles du collectif ASLA , une émanation du groupuscule Génération identitaire dissous à cause de ses discours de haine, qui insinue que la suspension de plusieurs comptes de groupes d'extrême droite (Némésis, Frontières…) serait liée au DSA. « Censure : la tentation totalitaire » titrait encore le magazine d'extrême-droite Frontières pour son numéro du premier trimestre 2026.
Il y a un enjeu majeur à ce que les règles d'équité, de transparence et de pluralisme qui régulent l'accès à l'information s'appliquent aussi aux réseaux sociaux.
« Ces partis sont très actifs sur les réseaux sociaux. C'est leur principale forme de communication », explique Bram Vranken. Ce qui peut leur faire craindre des règles qui encadrerait ces espaces, notamment l'amplification artificielle de contenus. En février 2025, une étude de l'ONG Global Witness concluait qu'en Allemagne, en amont des élections, les publications favorables à la droite et l'extrême droite étaient favorisées sur X et TikTok.
« On a mis beaucoup de temps à réglementer le temps de parole dans les médias classiques, de veiller à une forme d'équité entre les candidats à la télévision, à la radio, même si c'est loin d'être parfait, analyse l'eurodéputé David Cormand. Là, on est sur un secteur qui aujourd'hui assure de plus en plus l'exposition, y compris des médias traditionnels, dont la visibilité des contenus dépend aussi de leur présence sur les réseaux sociaux. Donc il y a un enjeu majeur à ce que les règles d'équité, de transparence et de pluralisme qui régulent l'accès à l'information s'appliquent aussi, qui n'est pas le cas aujourd'hui. »
Le DSA pose des principes sur la modération et la réduction de certains « risques systémiques », y compris l'entrave à la liberté d'expression et les effets négatifs sur les élections et le débat public. Mais en réalité son application par la Commission reste aujourd'hui très timide. Plusieurs enquêtes ont été ouvertes, mais une seule décision finale a été prise – celles de l'amende visant X. Pour Jan Panfret, « il y a sans doute une question de ressources insuffisantes, une forme de pression politique de l'extérieur de l'UE, mais aussi de l'intérieur, et ils savent aussi que les entreprises, en face, vont attaquer les décisions en justice. Donc ils ne peuvent pas faire d'erreur et ils sont très prudents ».
Lire aussi Quels lobbies les eurodéputés d'extrême droite (et les autres) rencontrent-ils à Bruxelles ?
Il est difficile de dire si les attaques contre le DSA correspondent à un enjeu véritablement économique pour les multinationales du numérique. Les contenus « toxiques » peuvent générer davantage d'interactions, et donc de collecte de données et de profits, mais les annonceurs peuvent craindre d'apparaître sur une plateforme hors de contrôle. Les revenus publicitaires de X se sont effondrés avec sa prise de contrôle par Elon Musk. L'alignement de Meta ou Google avec le narratif anti-DSA et anti-censure de l'administration étatsunienne est au moins une stratégie indirecte pour poursuivre leurs intérêts économiques. Dans les bonnes grâces de Donald Trump, les géants de la tech ont par exemple obtenu la dérégulation de l'IA au niveau national (lire Les milliardaires de la tech et Trump : ce qu'ils ont obtenu), mais aussi une instruction de Donald Trump d'imposer des mesures de rétorsion aux pays mettant en place des taxes sur les services numériques ou imposant des amendes aux « entreprises technologiques américaines de pointe ». L'Inde et le Canada ont abandonné leurs taxes suite à ces pressions.
Or de nombreuses régulations européennes peuvent gêner les multinationales de la tech. « Lors de la dernière mandature, l'UE a essayé de faire un "tech deal", un paquet de textes réglementaires sur le numérique. Ces textes s'appuyant eux mêmes en partie sur des standards européens spécifiques comme le RGPD pour la protection des données », explique David Cormand. Parmi ces textes, le Digital Markets Act (DMA), qui vise à lutter contre les pratiques anticoncurrentielles des géants du numérique, ou l'IA Act, qui encadre le développement de l'intelligence artificielle. En s'alliant au gouvernement Trump contre le DSA, les Big Tech savent pouvoir compter sur lui pour faire pression sur l'UE sur ces textes là aussi.
Ils peuvent aussi compter, encore une fois, que sur l'extrême droite européenne. Cette dernière a d'ores et déjà annoncé son soutien à l'Omnibus numérique, un texte préparé par la Commission visant à affaiblir plusieurs réglementations du secteur. Selon un décompte de Corporate Europe Observatory, en janvier, le groupe Meta, maison mère de Facebook, a déjà rencontré 38 fois des députés européens du groupe ECR, des Patriotes et du groupe Europe des nations souveraines ces six derniers mois. Quelques jours après le lancement de l'Omnibus numérique, le responsable des affaires publiques de Google France a participé à un dîner à Strasbourg organisé par six députés européens RN, dont Virginie Joron.
En 2021, Jordan Bardella adressait une question écrite à la Commission européenne s'inquiétant du lobbying agressif de Google … contre le DSA. Le temps a passé, et l'alignement sur les positions de Trump mais aussi sur les intérêts des multinationales américaines est à l'ordre du jour dans ce dossier, comme il l'a été sur celui de la directive européenne sur le devoir de vigilance (lire notre article).
| Le DSA permet de censurer des contenus en ligne | Oui et non. Le DSA prévoit que des mécanismes de signalement des contenus existent, mais ce sont les lois et la jurisprudence nationales des États qui déterminent ce qui est légal ou non. |
|---|---|
| C'est la Commission européenne qui décide de censurer des contenus en ligne | Non. Les plateformes ont la main sur les contenus qu'elles publient ou non, et ce sont les lois et la jurisprudence nationales des États qui déterminent ce qui est légal ou non. |
| Les censures en ligne sont des décisions politiques | En principe, non. Seuls les États décident de ce qui est légal ou non. Certains peuvent avoir des lois qui censurent de manière excessive la liberté d'expression, et des recours contre ces lois nationales sont alors possibles, devant la Cour européenne des droits de l'homme. Les traités internationaux protègent le droit à la liberté d'expression. |
| Il n'y a que les contenus conservateurs qui sont censurés | Non. Les droits fondamentaux dans l'UE ne permettent pas de censurer des contenus sur la base d'une discrimination politique. Si des plateformes choisissaient de retirer des contenus sur la base de leur positionnement politique, ces décisions pourraient être attaquées en justice.Suite à des signalements, les plateformes retirent toutes sortes de contenus. En décembre 2025, Meta aurait par exemple suspendu de nombreux contenus pro-avortement et queer (donc très loin d'être conservateurs). |
| L'UE va imposer ses règles en matière de liberté d'expression au monde entier | Non. Les plateformes savent très bien mettre en place des règles de modération régionales. En pratique c'est déjà le cas, car les pays n'ont pas tous les mêmes règles sur ce qui est légal ou non. |
| Les « signaleurs de confiance » sont payés par les gouvernements et vont donc censurer les contenus défavorables au gouvernement | Non. Les signaleurs de confiance – des organisations qui dans certains cas reçoivent des fonds publics - ne décident pas de retirer ou non un contenu : cela reste la décision de la plateforme. Leur statut permet simplement que leurs signalements soient traités en priorité, compte tenu de leur expertise en matière de détection des contenus illicites (appels à la haine, discrimination...) |
| Le DSA impose une obligation de prévention des « risques systémiques » très large qui pourra mener à la censure | Non. la Commission ne peut appliquer que des mesures neutres sur le plan du contenu, telles que la manière dont les caractéristiques de conception du système (par exemple, les mécanismes d'enregistrement, les interfaces) permettent de gérer les risques systémiques tels que l'amplification artificielle de certains posts. Mais le régulateur ne peux pas viser les manipulations en fonction du type de contenu qu'elles promeuvent. |
| L'UE a utilisé le DSA pour faire annuler les élections en Roumanie en 2024 | Faux. Les résultats du 1er tour de l'élection présidentielle roumaine de 2024 ont té annulées par la Cour constitutionnelle du pays, sur la base d'informations des services de renseignement roumains, pour des soupçons d'ingérence russe. La Commission a ouvert une enquête sur TikTok pour évaluer si la plateforme avait respecté ses obligations en vertu du DSA (systèmes de recommandation, règles sur la publicité ciblée). Cette enquête peut aboutir à infliger une amende à TikTok. |
05.02.2026 à 07:30
Olivier Blamangin, Olivier Petitjean
Mise en place du projet Périclès, nouveaux investissements, financements par des prêts... La machine politico-économique mise en place par Pierre-Édouard Stérin traverse-t-elle vraiment une zone de turbulence du fait de son image de plus en plus toxique ? On fait le point avec une mise à jour de notre organigramme de ses investissements et participations.
D'où Pierre-Édouard Stérin tire-t-il son argent ? Où le place-t-il et comment organise-t-il son empire ? Telle sont les questions (…)
Mise en place du projet Périclès, nouveaux investissements, financements par des prêts... La machine politico-économique mise en place par Pierre-Édouard Stérin traverse-t-elle vraiment une zone de turbulence du fait de son image de plus en plus toxique ? On fait le point avec une mise à jour de notre organigramme de ses investissements et participations.
D'où Pierre-Édouard Stérin tire-t-il son argent ? Où le place-t-il et comment organise-t-il son empire ? Telle sont les questions auxquelles nous avons tenté de répondre il y a quelques mois en reconstituant l'empire économique construit par l'homme d'affaires, dont l'engagement en faveur de l'extrême droite est avéré depuis la révélation de l'existence du projet Périclès à l'été 2024. L'exercice avait mis en lumière l'écheveau de ses investissements et participations dans un grand nombre de secteurs différents, et l'impossibilité de faire une distinction nette entre le versant purement économique de ses activités et la croisade politique et culturelle dans laquelle il s'est engagée.
Quelques mois seulement ont passé, mais beaucoup de choses ont déjà changé depuis notre publication initiale. De nouveaux financements ont été mis en lumière, occasionnant de nouvelles controverses, des questions ont fait surface sur la santé financière de l'empire Stérin, l'homme d'affaires a revendu des sociétés et en a achetés d'autres, de nouveaux documents ont été rendus publics qui confirment le tableau que nous avions dressé mais qui mettent en relief certains détails. C'est pourquoi nous publions aujourd'hui, à l'occasion de notre partenariat avec le numéro hors-série de Socialter « Résister aux nouveaux fascismes », une nouvelle version mise à jour de l'organigramme des participations et investissements de Pierre-Édouard Stérin.
Comme il y a quelques mois, nous proposons ci-dessous la version complète de cet organigramme (disponible également au format PDF) et une version simplifiée.
Ces derniers mois, plusieurs médias se sont fait l'écho des difficultés financières que rencontrerait Pierre-Édouard Stérin. Ces difficultés ont été formellement démenties fin novembre par le biais d'un communiqué officiel qui assure que le modèle d'Otium reste « solide », avec un « recours mesuré à la dette », et que la valorisation de ses actifs « reposent sur des méthodes d'évaluation reconnues, objectives et indépendantes, conformes aux standards internationaux ». La Lettre a néanmoins révélé quelques semaines plus tard que Stérin avait contracté un nouvel emprunt de 100 millions d'euros auprès de la banque d'affaires américaine Jefferies. Qu'en disent les documents dont nous disposons ?
Il faut distinguer la valeur financière intrinsèque de l'empire Stérin des tensions ponctuelles de trésorerie auxquelles il pourrait être confronté.
Avant de répondre à cette question, il faut rappeler la manière dont fonctionne la machine économique construite par Pierre-Édouard Stérin. Celui-ci utilise l'argent provenant de Smartbox – les remontées de dividendes plus ou moins importantes selon les années, mais aussi l'importante trésorerie générée par cette activité – pour investir dans de nombreuses sociétés, dans l'optique de revendre ensuite ses participations avec une plus-value. Lors de la publication de la première version de cet organigramme, nous avions souligné la diversité des secteurs dans lesquels Stérin investit ainsi, depuis la restauration et les parcs de loisirs jusqu'au secteur numérique et aux biotechnologies en passant par l'hôtellerie, la comptabilité, ou les cosmétiques.
Il faut donc distinguer la valeur financière intrinsèque de l'empire Stérin des tensions ponctuelles de trésorerie auxquelles il pourrait être confronté lorsque le contexte est moins favorable à la revente de certaines de ces participations. À en croire le communiqué d'Otium, c'est exactement ce qui s'est passé ces derniers mois : « Otium procède à une rotation sélective de ses participations, en fonction de la maturité des actifs et de son objectif de rendement à long terme. Chaque cession intervient au moment le plus favorable pour maximiser la valeur créée et contribuer à l'atteinte de cet objectif, quel que soit le contexte de marché. Les transactions récemment évoquées dans la presse s'inscrivent dans la gestion active et sélective du portefeuille menée par Otium. » De fait, le contexte économique de ces derniers mois est plutôt compliqué pour tout le secteur du capital-investissement.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donÀ cet égard, les fondamentaux du groupe et de sa tête de pont, B.A.D.21, ne paraissent pas menacés. La valeur des immobilisations financières continue à croître, ce qui donne du crédit à la prétention d'Otium de maintenir ses objectifs de croissance pour « atteindre 5 milliards d'euros d'actifs à horizon 2030 » (en 2025, ils étaient de 1,7 milliard d'euros). Le niveau d'endettement de la holding de tête, même s'il atteint désormais plus de 400 millions d'euros, ne paraît pas excessif par rapport aux capitaux propres de la société et n'est pas, en soi, un signe de difficultés financières.
Les derniers comptes de Smartbox ne suggèrent aucun danger immédiat.
Reste peut-être une fragilité plus profonde, pointée par La Lettre : la baisse régulière de la rentabilité de Smartbox, la « machine à cash » de l'empire Stérin. Les derniers comptes de la société irlandaise qui chapeaute les activités Smartbox, qui viennent tout juste d'être publiés (avec du retard par rapport aux années précédentes), présentent des résultats très similaires à ceux des années précédentes. On note cependant une baisse des effectifs de plus de 30% dans les sociétés Smartbox, ce qui confirme les témoignages selon lesquels une réduction drastique des coûts est en cours.
Initialement, pour porter le projet Périclès – la face la plus directement politique des projets de Stérin, révélé en 2024 par La Lettre et L'Humanité –, Stérin et ses acolytes avaient créé une association du même nom (et une autre baptisée Xanthippe, du nom de la femme du Périclès historique). Ces associations ont finalement été dissoutes début 2025 au bout de quelques semaines au profit d'un montage beaucoup plus complexe, avec une société de droit belge, séparée formellement de B.A.D.21 et baptisée Graal Holding, pour chapeauter l'ensemble et plusieurs filiales dont Participations et investissements rive droite (PIRD), le bras armé du projet en France selon le témoignage d'Arnaud Rérolle devant l'Assemblée nationale.
Pour la première fois, certaines de ces entités créées pour porter le projet Périclès ont publié leurs comptes, sur une période réduite de quelques mois.
Le 12 septembre 2025, PIRD a créé une filiale baptisée « IFPEL – Institut de formation et de promotion de l'engagement local », dirigée par Antoine Valentin. Ce dernier vient tout juste d'être élu député de Haute-Savoie sous l'étiquette UDR (Ciottiste) avec le soutien du Rassemblement national. Il est aussi le cofondateur de Politicae, l'association dédiée à la formation de candidats et élus locaux, soutenue par le Projet Périclès. On ne sait pas si l'IFPEL est un versant à but lucratif de Politicae, ou bien est destiné à se substituer à l'association.
Pour la première fois, certaines de ces entités créées pour porter le projet Périclès ont publié leurs comptes, sur une période réduite de quelques mois, entre janvier 2025 (date de leur création) à fin avril 2025. Sur cette période, Graal Holding affiche des ressources de près de 500 000 euros. Cet argent est réinvesti dans les autres sociétés de la nébuleuse Périclès comme Altiora Holding et probablement PIRD (qui n'a pas encore publié des comptes).
Surprise à la lecture de ces comptes : non seulement cette somme est très éloignée des 150 millions annoncés à terme par Stérin, mais elle ces financements viennent pour l'essentiel... de prêts. Comme ces derniers n'émanent pas de banques ou d'autres établissements de crédits, on peut supposer qu'il s'agit d'argent prêté par d'autres sociétés du groupe de Pierre-Édouard Stérin ou par Pierre-Édouard Stérin lui-même.
Il y a quelques mois, nous avions raconté comment Pierre-Édouard Stérin finançait également le Fonds du bien commun, son fonds de dotation soutenant divers projets ou associations chrétiens intégristes, anti-avortement et anti-droits sexuels (le versant « culturel » de sa croisade, dont Périclès est le versant « politique ») sous forme de prêts émanant d'autres sociétés du groupe. Une pratique très inhabituelle dans le secteur de la philanthropie dont se revendique Stérin, loin de l'image de généreux donateur qu'a cherché à cultiver l'homme d'affaires. Les derniers comptes de ce fonds de dotation montrent qu'il n'y a pas eu de changement sur ce point. C'est exactement le même mode de fonctionnement qui a, pour l'instant, été adopté pour Périclès.
Pierre-Édouard Stérin semble chercher à retarder le moment où il devra réellement débourser les fonds.
Ce mode de financement par des prêts pour le moins inhabituel pour des projets « philanthropiques », qui dans le cas de Périclès et du Fonds du bien commun ne seront jamais profitables. Contrairement aux investissements de Stérin dans la tech par exemple, il n'y a pas d'actifs de valeur qui puisse être vendu pour rembourser l'emprunt. Pierre-Édouard Stérin ne cherche pas à en tirer une quelconque forme de revenu puisqu'il a renoncé aux intérêts dûs par le Fonds du bien commun. L'homme d'affaires semble ainsi chercher à retarder le moment où il devra réellement débourser les fonds. Étrange posture pour quelqu'un qui déclare depuis des années qu'il va donner presque toute sa fortune et devenir un saint.
L'ensemble constitué par Odyssée Holding (domiciliée en Belgique) et Odyssée Impact (domicilié en France), regroupe sous la « marque » Hodós Capital toutes les participations dans des médias, des chaînes de réseaux sociaux, la réalité virtuelle et plus globalement toutes les entreprises « à impact ». Potentiellement profitables en elles-mêmes, ces investissements peuvent être mis par Stérin au service de sa croisade culturelle. C'est aussi par ce biais que Stérin semble avoir pris le contrôle du club de rugby Biarritz Olympique. Les sommes en jeu sont ici bien plus importantes, avec 52 millions d'actifs immobilisés à fin avril 2025, dont les participations dans Médiane (Marmeladz, Cerfia, etc.) pour 8,5 millions d'euros, la Foncière du bien commun pour 2,8 millions et le Canon Français pour 2,2 millions.
Les derniers documents divulgués par diverses entités contrôlées par Stérin confirment certaines cessions dont s'était fait écho la presse, comme la revente de ses parts dans les coffrets cadeaux Blissim. Des réorganisations sont également en cours avec la création de nouvelles holding, comme Alpera Partners destinée à regrouper des « plateformes » thématiques de filiales dans le nucléaire (Alfeor), les logiciels (Comet Software) ou l'industrie de la santé (Enosium Life Science).
L'homme d'affaires a pris des participations dans deux sociétés qui confirment son obsession pour les questions de famille et de natalité.
L'homme d'affaires a également pris des participations dans deux sociétés qui confirment son obsession pour les questions de famille et de natalité : Yada, dédiée à l'accompagnement des nouveaux parents, et Coopléo, consacré au soutien aux couples en crise... Il affiche des ambitions dans le secteur de l'éducation supérieure avec STAMP, un groupe privé de formation qui ne contrôle pour l'instant qu'une école, l'Institut français de l'hôtellerie.
Pierre-Édouard Stérin a également mis quelques centaines de milliers d'euros dans Choiseul Africa, un réseau d'influence dans les milieux économiques africains, émanation de l'Institut Choiseul, un think tank dédié à la géopolitique créé par Pascal Lorot. Ce dernier, ancien membre du Club de l'Horloge et élu de droite, a travaillé pour plusieurs groupes du CAC 40 dont TotalEnergies. Son Choiseul Magazine avait consacré un peu avant cette prise de participation sa « une » à l'homme d'affaires d'extrême droite, « investisseur et entrepreneur au parcours exceptionnel, qui réinvente la philanthropie à la française ». La société Choiseul Africa compte parmi ses « partenaires » diverses entreprises tricolores mais aussi des institutions publiques comme Bpifrance ou l'Agence française de développement.
Cette prise de participation de Stérin est-il simplement un échange de bons procédés avec Pascal Lorot et un moyen de mettre un pied dans le think tank et les réseaux de ce dernier, ou bien le signe d'un intérêt naissant pour l'Afrique ? C'est pour l'instant son seul investissement en lien avec ce continent.
Enfin, parmi les nouvelles participations, il y évidemment l'entrée de Stérin au capital du magazine Valeurs actuelles, officialisée en novembre, aux côtés de deux autres investisseurs, Benjamin La Combe et Alexis Caude. Les trois partenaires ont chacun un tiers de l'affaire, via un nouveau fonds baptisé LCS Holding. C'est – chose rare pour lui – un investissement personnel de Pierre-Édouard Stérin.
Les controverses qui accompagnent désormais chacun des nouveaux investissements de l'homme d'affaires commencent à faire sentir leurs effets. Plusieurs médias dans lesquels il avait pris des participations ont préféré organiser sa sortie de leur capital, à commencer par Le Crayon en octobre dernier. Plus récemment, son retrait de Neo.tv et du média Lou, qu'il détenait via Odyssée Holding, a été annoncé. Les documents disponibles ne permettent pas de confirmer si, au-delà du coup de communication, Stérin est entièrement sorti du capital de ce média dans lequel il avait mis 3,3 millions d'euros.
Les controverses qui accompagnent désormais chacun des nouveaux investissements de Pierre-Édouard Stérin commencent à faire sentir leurs effets.
L'Humanité s'est également fait l'écho d'une volonté des fondateurs des Cités immersives, un ensemble de sociétés qui organisent des expositions en réalité virtuelle, de prendre leur distance avec leur encombrant actionnaire. Là encore, la prudence s'impose, le groupe étant bien arrimé dans l'écosystème Stérin puisqu'il est logé dans les locaux du Fonds du bien commun et détenu à près de 70 % par Odyssée Holding. Mais sans doute veut-il « adoucir » son image à un moment où il cherche à lancer de nouveaux projets dans plusieurs villes et où le nom de l'homme d'affaires devient de plus en plus sulfureux. Sans forcément renier son alignement sur les objectifs et les valeurs de cet encombrant parrain.
C'est exactement ce qu'a essayé de faire ces derniers mois la « Nuit du bien commun », en se dissociant publiquement de Pierre-Édouard Stérin (lire notre enquête de décembre). Ce dernier a annoncé en juin dernier sa démission du conseil d'administration de la « Nuit » et aurait même cédé une partie de ses parts dans la société Obole, organisatrice de l'événement, recapitalisée dans le même temps grâce à l'argent d'un certain... Vincent Bolloré. La « Nuit » et en particulier la société Obole restent donc, plus que jamais, enracinées dans l'écosystème de la droite chrétienne intégriste.
Cette mise à jour s'appuie avant tout sur les comptes et rapports annuels publiés depuis septembre 2025 par les diverses entités qui composent l'empire de l'homme d'affaires d'extrême droite. Avec une limite importante : ces documents exposent une situation qui date déjà, au moment de leur parution, de plusieurs mois auparavant. Or l'empire économique de Stérin est particulièrement fluctuant de par la nature même de son activité d'investissement, qui le voit entrer et sortir de sociétés en fonction des opportunités qu'il identifie avec ses équipes et des plus-values qu'il peut réaliser. Par ailleurs, son image de plus en plus toxique pousse, comme on le verra, certains partenaires ou investisseurs à le faire sortir de leur capital ou à minimiser ou cacher sa présence.
Nous avons tenté, autant que possible de recouper les informations dont faisaient état ces sources avec celles parues ces derniers mois dans la presse sur les investissements et désinvestissements de Stérin – avec cette difficulté supplémentaire que, comme nous l'expliquions lorsque nous avons publié la première version de cet organigramme, l'homme d'affaires et ses acolytes pratiquent allègrement le caviardage de leurs comptes rendus d'assemblée générale et rapports annuels, qu'ils réorganisent leur empire en permanence et qu'ils adorent brouiller les pistes en utilisant des noms génériques (comme Otium ou désormais Hodós Capital) qui ne sont pas des sociétés mais de simples marques.
31.01.2026 à 12:57
Olivier Petitjean
Des documents suggèrent que, contrairement à ce que suggère la direction du groupe, Capgemini Government Solution fournissait déjà des services de « skip tracing » à la police anti-migrants de Trump avant la signature de son nouveau contrat controversé en décembre.
Suite à nos révélations sur le contrat signé en décembre par une filiale américaine de Capgemini avec l'ICE, la police anti-migrants de Trump, la direction du groupe – qui avait jusqu'ici refusé de répondre à nos questions – a (…)
Des documents suggèrent que, contrairement à ce que suggère la direction du groupe, Capgemini Government Solution fournissait déjà des services de « skip tracing » à la police anti-migrants de Trump avant la signature de son nouveau contrat controversé en décembre.
Suite à nos révélations sur le contrat signé en décembre par une filiale américaine de Capgemini avec l'ICE, la police anti-migrants de Trump, la direction du groupe – qui avait jusqu'ici refusé de répondre à nos questions – a fini par réagir, d'abord sur le réseau Linkedin par la voix de son patron Aiman Ezzat, puis via un courrier interne.
Dans ces communications destinées à calmer des salariés scandalisés par la collaboration de leur entreprise avec l'agence la plus controversée de l'administration Trump, les dirigeants du groupe ont plaidé l'ignorance, et assuré d'une part que ce contrat n'était « pas en cours d'exécution » du fait d'un recours, et d'autre part qu'il était en train d'être réexaminé parce que la mission de « skip tracing » – autrement dit de traque et localisation de cibles potentielles pour les agents de l'ICE en vue de leurs opérations de détention et de déportation – ne correspond pas à « ce que [Capgemini font habituellement en tant qu'entreprises de services et de technologie ».
L'Observatoire des multinationales révèle aujourd'hui que la direction de Capgemini ne dit pas la vérité, que ce soit par omission délibérée ou pour avoir été trompée par les dirigeants de leur filiale Capgemini Government Solutions LLC.
Dès le 9 octobre, un des contrats précédents de cette filiale avec le Department for Homeland Security (DHS), l'agence qui chapeaute l'ICE, a été discrètement amendé pour ajouter la fourniture de services de « skip tracing » pour la police anti-migrants, pour plus de 7 millions de dollars. L'ordre de commande précise que cette modification fait suite à un « énoncé des travaux » signé au même moment . En juillet, a été finalement adoptée la « One Big Beautiful Bill » voulue par Donald Trump, qui a augmenté massivement les moyens financiers de l'ICE.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donC'est le 31 octobre 2025 qu'a été officiellement lancé l'appel d'offres plus vaste de l'ICE pour des services de « skip tracing » auquel Capgemini a également répondu pour se voir adjuger en décembre la part du lion du contrat. Sa rémunération finale sera fonction du nombre de personnes qu'elle aura contribué à détenir et faire expulser, à la manière d'un chasseur de primes.
Le document mis au jour par l'Observatoire des multinationales suggère donc qu'à cette date l'entreprise française avait déjà en réalité commencé, via sa filiale américaine et contrairement à ce qu'affirme sa direction, à offrir de tels services à l'ICE.
Le média américain The Intercept a identifié en décembre les entreprises bénéficiaires de ce contrat. Capgemini Government Solutions arrive en premier avec 365 millions de dollars potentiels, suivie de Bluehawk, entreprise qui travaillait surtout jusque là avec le Pentagone et les services secrets, pour 200 millions, de BI, une filiale du géant de la détention Geo Group, pour 112 millions, et quelques autres pour des montants inférieurs. Toutes sont, comme la filiale de Capgemini, spécialisées dans la sous-traitance pour l'administration fédérale américaine.
Les relations entre Capgemini Government Solutions et ICE sont anciennes et étroites, comme le relate une enquête publiée par Les jours. Plusieurs contrats se sont succédé au fil des ans pour des sommes se chiffrant en dizaines de millions de dollars, pour du soutien logistique ou à la gestion des centres de détention de migrants, entre autres services.
Avec la modification de contrat d'octobre et le nouveau contrat signé en décembre, la filiale du groupe français a poussé encore plus loin sa collaboration avec une agence que Donald Trump utilise de plus en plus comme sa milice pour non seulement instiller un climat de terreur parmi les migrants mais aussi intimider ses opposants dans les grandes villes et les États à majorité démocrate. Et Capgemini n'intervient plus seulement au niveau du soutien logistique, mais dans le cœur de la machine.
Un conseil d'administration extraordinaire du groupe est annoncé pour ce week-end.