Michel Lepesant
Les (f)estives 2016 de la décroissance organisées par la MCD viennent de se terminer. Si l’an dernier nous avions rencontré Onofrio Romano, cette année c’était André Gorz. Pendant 2 jours, nous avons lu collectivement des textes dans l’idée de voir ce que Gorz pouvait apporter à la décroissance, et plus particulièrement à la décroissance politique que la MCD défend. Il ne s’agissait pas d’un « colloque » sur Gorz mais d’une « rencontre » entre un paradigme de la décroissance tel que la MCD le cadre politiquement et un auteur que le terme de décroissance n’a jamais rebuté. Nous lui avons consacré 4 demi-journées que nous avons basées sur des textes conçus comme des pré-textes à discussion non pas sur Gorz mais sur la décroissance politique. Pour chacun de ces pré-textes, que la lecture soit individuelle ou collective, nous avons distingué entre un premier temps d’explication (ce que dit le texte, explicitement et implicitement) et un second d’exploitation (ce que nous pouvons discuter à partir du texte). Car non seulement il a été historiquement, dès 1972 et à l’occasion de la publication du rapport Meadows, le premier a utilisé le terme au sens de réduction de la production économique – ce qui allait plus loin d’un cran que le rapport Meadows qui ne demandait qu’une « halte à la croissance » -, mais il a maintenu cet emploi jusqu’à la fin de son oeuvre. C’est-à-dire dans ce style dogmatique qui refuse les remises en question. Car s’il est un auteur qui admettra de changer d’avis, c’est bien Gorz. Ce qui sera intéressant, c’est de voir que ces réorientations seront effectuées pour rester fidèle à une idée directrice : celle d’autonomie, celle des luttes d’émancipation pour se libérer des aliénations, celle de l’autolimitation, celle de l’autogestion. Nombre de ses positions résonnent avec les concepts travaillées par la MCD depuis sa création ; tout particulièrement, ce qui concerne ce que nous appelons « noyau » de la décroissance : Ce premier pré-texte est clairement construit en 3 temps : Ce texte, paru en avril 1974 dans le mensuel écologiste Le Sauvage, a été publié en 1975 aux éditions Galilée, sous le nom de Michel Bosquet, en introduction du recueil Écologie et politique. Leur écologie et la nôtre Évoquer l’écologie, c’est comme parler du suffrage universel et du repos du dimanche : dans un premier temps, tous les bourgeois et tous les partisans de l’ordre vous disent que vous voulez leur ruine, le triomphe de l’anarchie et de l’obscurantisme. Puis, dans un deuxième temps, quand la force des choses et la pression populaire deviennent irrésistibles, on vous accorde ce qu’on vous refusait hier et, fondamentalement, rien ne change. La prise en compte des exigences écologiques conserve beaucoup d’adversaires dans le patronat. Mais elle a déjà assez de partisans capitalistes pour que son acceptation par les puissances d’argent devienne une probabilité sérieuse. Alors mieux vaut, dès à présent, ne pas jouer à cache-cache : la lutte écologique n’est pas une fin en soi, c’est une étape. Elle peut créer des difficultés au capitalisme et l’obliger à changer ; mais quand, après avoir longtemps résisté par la force et la ruse, il cédera finalement parce que l’impasse écologique sera devenue inéluctable, il intégrera cette contrainte comme il a intégré toutes les autres. C’est pourquoi il faut d’emblée poser la question franchement : que voulons-nous ? Un capitalisme qui s’accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature ? Réforme ou révolution ? Ne répondez surtout pas que cette question est secondaire et que l’important, c’est de ne pas saloper la planète au point qu’elle devienne inhabitable. Car la survie non plus n’est pas une fin en soi : vaut-il la peine de survivre [comme se le demande Ivan Illich], dans « un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition » ? (…) Il vaut mieux tenter de définir, dès le départ, pour quoi on lutte et pas seulement contre quoi. Et il vaut mieux essayer de prévoir comment le capitalisme sera affecté et changé par les contraintes écologiques, que de croire que celles-ci provoqueront sa disparition, sans plus. Mais d’abord, qu’est-ce, en termes économiques, qu’une contrainte écologique ? Prenez par exemple les gigantesques complexes chimiques de la vallée du Rhin, à Ludwigshafen (Basf), à Leverkusen (Bayer) ou Rotterdam (Akzo). Chaque complexe combine les facteurs suivants : En économie capitaliste, la combinaison de ces facteurs, au sein du processus de production, a pour but dominant le maximum de profit possible (ce qui, pour une firme soucieuse de son avenir, signifie aussi : le maximum de puissance, donc d’investissements, de présence sur le marché mondial). La recherche de ce but retentit profondément sur la façon dont les différents facteurs sont combinés et sur l’importance relative qui est donnée à chacun d’eux. La firme, par exemple, ne se demande jamais comment faire pour que le travail soit le plus plaisant, pour que l’usine ménage au mieux les équilibres naturels et l’espace de vie des gens, pour que ses produits servent les fins que se donnent les communautés humaines. (…) Mais voici que, dans la vallée du Rhin notamment, l’entassement humain, la pollution de l’air et de l’eau ont atteint un degré tel que l’industrie chimique, pour continuer de croître ou même seulement de fonctionner, se voit obligée de filtrer ses fumées et ses effluents, c’est-à-dire de reproduire des conditions et des ressources qui, jusqu’ici, passaient pour « naturelles » et gratuites. Cette nécessité de reproduire l’environnement va avoir des incidences évidentes : il faut investir dans la dépollution, donc accroître la masse des capitaux immobilisés ; il faut ensuite assurer l’amortissement (la reproduction) des installations d’épuration ; et le produit de celles-ci (la propreté relative de l’air et de l’eau) ne peut être vendu avec profit. Il y a, en somme, augmentation simultanée du poids du capital investi (de la « composition organique »), du coût de reproduction de celui-ci et des coûts de production, sans augmentation correspondante des ventes. Par conséquent, de deux choses l’une : ou bien le taux de profit baisse, ou bien le prix des produits augmente. La firme cherchera évidemment à relever ses prix de vente. Mais elle ne s’en tirera pas aussi facilement : toutes les autres firmes polluantes (cimenteries, métallurgie, sidérurgie, etc.) chercheront, elles aussi, à faire payer leurs produits plus cher par le consommateur final. La prise en compte des exigences écologiques aura finalement cette conséquence : les prix tendront à augmenter plus vite que les salaires réels, le pouvoir d’achat populaire sera donc comprimé et tout se passera comme si le coût de la dépollution était prélevé sur les ressources dont disposent les gens pour acheter des marchandises. La production de celles-ci tendra donc à stagner ou à baisser ; les tendances à la récession ou à la crise s’en trouveront aggravées. Et ce recul de la croissance et de la production qui, dans un autre système, aurait pu être un bien (moins de voitures, moins de bruit, plus d’air, des journées de travail plus courtes, etc.), aura des effets entièrement négatifs : les productions polluantes deviendront des biens de luxe, inaccessibles à la masse, sans cesser d’être à la portée des privilégiés ; les inégalités se creuseront ; les pauvres deviendront relativement plus pauvres et les riches plus riches. La prise en compte des coûts écologiques aura, en somme, les mêmes effets sociaux et économiques que la crise pétrolière. Et le capitalisme, loin de succomber à la crise, la gérera comme il l’a toujours fait : des groupes financiers bien placés profiteront des difficultés de groupes rivaux pour les absorber à bas prix et étendre leur mainmise sur l’économie. Le pouvoir central renforcera son contrôle sur la société : des technocrates calculeront des normes « optimales » de dépollution et de production, édicteront des réglementations, étendront les domaines de « vie programmée » et le champ d’activité des appareils de répression. (…) Direz-vous que rien de tout cela n’est inévitable ? Sans doute. Mais c’est bien ainsi que les choses risquent de se passer si le capitalisme est contraint de prendre en compte les coûts écologiques sans qu’une attaque politique, lancée à tous les niveaux, lui arrache la maîtrise des opérations et lui oppose un tout autre projet de société et de civilisation. Car les partisans de la croissance ont raison sur un point au moins : dans le cadre de l’actuelle société et de l’actuel modèle de consommation, fondés sur l’inégalité, le privilège et la recherche du profit, la non-croissance ou la croissance négative peuvent seulement signifier stagnation, chômage, accroissement de l’écart qui sépare riches et pauvres. Dans le cadre de l’actuel mode de production, il n’est pas possible de limiter ou de bloquer la croissance tout en répartissant plus équitablement les biens disponibles. Tant qu’on raisonnera dans les limites de cette civilisation inégalitaire, la croissance apparaîtra à la masse des gens comme la promesse — pourtant entièrement illusoire — qu’ils cesseront un jour d’être « sous-privilégiés », et la non-croissance comme leur condamnation à la médiocrité sans espoir. Aussi n’est-ce pas tant à la croissance qu’il faut s’attaquer qu’à la mystification qu’elle entretient, à la dynamique des besoins croissants et toujours frustrés sur laquelle elle repose, à la compétition qu’elle organise en incitant les individus à vouloir, chacun, se hisser « au-dessus » des autres. La devise de cette société pourrait être : Ce qui est bon pour tous ne vaut rien. Tu ne seras respectable que si tu as « mieux » que les autres. Or c’est l’inverse qu’il faut affirmer pour rompre avec l’idéologie de la croissance : Seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être produit ce qui ne privilégie ni n’abaisse personne. Nous pouvons être plus heureux avec moins d’opulence, car dans une société sans privilège, il n’y a pas de pauvres. Apports de Gorz à une décroissance politique : Ce deuxième pré-texte distingue entre une écologie scientifique et une écologie politique. Nous ne présentons ici que le côté expertocrate de l’écologie. A nous d’en déduire les caractéristiques d’une écologie politique. Article d’André Gorz paru dans la revue « Actuel Marx », 2nd semestre 1992, n°12, Repris dans « Ecologica », Galilée, 2008 L’écologie politique entre expertocratie et autolimitation Selon qu’elle est scientifique ou politique, l’écologie recouvre deux démarches distinctes quoique interconnectées. Je mettrai d’abord l’accent sur la différence plus que sur l’interconnexion de leur objet. Car il importe d’éviter que la démarche politique soit présentée comme le résultat qui s’impose avec une « nécessité absolue » à la lumière de l’« analyse scientifique » et que soit réédité sous une nouvelle forme le genre de dogmatisme scientifique et antipolitique qui, dans sa version « diamat », a prétendu élever au rang de nécessités scientifiquement démontrées des pratiques et des conceptions politiques dont le caractère spécifiquement politique se trouvait par là même nié. En tant que science, l’écologie fait apparaître la civilisation dans son interaction avec l’écosystème terrestre, c’est-à-dire avec ce qui constitue la base naturelle, le contexte non (re)productible de l’activité humaine. À la différence des systèmes industriels, l’écosystème naturel possède une capacité autogénératrice et autoréorganisatrice qui, due à son extrême diversité et complexité, lui permet de s’autoréguler et d’évoluer dans le sens de la complexité et de la diversité croissantes. Cette capacité d’autorégénération et d’autoréorganisation est endommagée par des techniques qui tendent à rationaliser et à dominer la nature, à la rendre prévisible et calculable. « Nos déferlements technologiques, écrit Edgar Morin, perturbent non seulement les cycles biologiques, mais les boucles chimiques primaires. En réponse, on développe des technologies de contrôle qui soulignent les effets de ces maux tout en développant les causes. » Expertocratie À partir de là, deux approches sont possibles. La première, qui s’appuie sur l’étude scientifique de l’écosystème, cherche à déterminer scientifiquement les techniques et les seuils de pollution écologiquement supportables, c’est-à-dire les conditions et les limites dans lesquelles le développement de la technosphère industrielle peut être poursuivi sans compromettre les capacités autogénératrices de l’écosphère. Cette approche ne rompt pas fondamentalement avec l’industrialisme et son hégémonie de la raison instrumentale. Elle reconnaît la nécessité de limiter le pillage des ressources naturelles et de lui substituer une gestion rationnelle à long terme de l’air, de l’eau, des sols, des forêts et des océans, ce qui implique des politiques de limitation des rejets, de recyclage et de développement de techniques non destructrices pour le milieu naturel. Les politiques de « préservation du milieu naturel » (lequel en anglais s’appelle environment, « environnement » étant un anglicisme) ne tendent donc point, à la différence de l’écologie politique, à une pacification des rapports avec la nature ou à la « réconciliation » avec elle ; elles tendent à la ménager (au double sens de « ménagement » et de management) en prenant en compte la nécessité d’en préserver au moins les capacités d’autorégénération les plus fondamentales. De cette nécessité on déduira des mesures qui s’imposent dans l’intérêt de l’humanité tout entière et au respect desquelles les États devront contraindre les décideurs économiques et les consommateurs individuels. La prise en compte de contraintes écologiques par les États se traduira alors par des interdictions, réglementations administratives, taxations, subventions et pénalités. Elle aura donc pour effet de renforcer l’hétérorégulation du fonctionnement de la société. Ce fonctionnement devra devenir plus ou moins « éco-compatible » indépendamment de l’intention propre des acteurs sociaux. Des « media régulateurs » tels que le pouvoir administratif et le système des prix sont chargés de canaliser les comportements des consommateurs et les décisions des investisseurs vers un but qu’ils n’auront besoin ni d’approuver ni de comprendre pour le réaliser. Ils le réaliseront parce que l’administration aura su fonctionnaliser les motivations et les intérêts individuels en vue d’un résultat qui leur demeure étranger. L’hétérorégulation fiscale et monétaire a, selon ses partisans, l’avantage de conduire au but de l’éco-compatibilité sans que les mentalités, le système des valeurs, les motivations et les intérêts économiques des acteurs sociaux aient à changer. Au contraire, c’est en faisant fond, tout en les manipulant, sur ces motivations et ces intérêts, que le but sera atteint. Sa poursuite impliquera ainsi une extension de ce que Habermas a appelé la « colonisation du monde vécu », c’est-à-dire l’utilisation, par les gérants du système, de motivations individuelles existantes pour leur faire produire des résultats ne correspondant à aucune intention des individus. La prise en compte des contraintes écologiques se traduit ainsi, dans le cadre de l’industrialisation et de la logique du marché, par une extension du pouvoir techno-bureaucratique. Or, cette approche relève d’une conception prémoderne typiquement antipolitique. Elle abolit l’autonomie du politique en faveur de l’expertocratie, en érigeant l’État et les experts d’État en juges des contenus de l’intérêt général et des moyens d’y soumettre les individus. L’universel est séparé de la liberté et de la capacité de jugement autonome des individus. Or, comme l’a montré Dick Howard, le politique se définit originairement par sa structure bipolaire : il doit être et ne peut rien être d’autre que la médiation publique sans cesse recommencée entre les droits de l’individu, fondés sur son autonomie, et l’intérêt de la société dans son ensemble, qui à la fois fonde et conditionne ces droits. Toute démarche tendant à abolir la tension entre ces deux pôles est une négation du politique et de la modernité à la fois ; et cela vaut en particulier, cela va de soi, pour les expertocraties qui dénient aux individus la capacité de juger et les soumettent à un pouvoir « éclairé » se réclamant de l’intérêt supérieur d’une cause qui dépasse leur entendement. L’ambiguïté de l’impératif écologique vient de là : à partir du moment où il est pris à leur compte par les appareils du pouvoir, il sert à renforcer leur domination sur la vie quotidienne et le milieu social, et entre en conflit avec les aspirations originaires du mouvement écologique lui-même en tant que mouvement politico-culturel. Le clivage interne de ce mouvement entre une aile technocratique et une aile radicale-démocratique a là sa raison profonde. Apports de Gorz à la réflexion sur la décroissance : Quelles sont pour Gorz les « urgences objectives qui déterminent aujourd’hui les contenus actuels de la lutte contre le capitalisme » ? Dans ce texte, Gorz en propose 4, au statu bien différent. Les trois premières relèvent des principes politiques et seule la quatrième expose une véritable proposition. Le socialisme ne peut ni ne doit être conçu comme un système de rechange; il n’est rien d’autre que l’au-delà du capitalisme sur lequel ouvrent les mouvements sociaux quand ils luttent pour un développement modelé selon les besoins vécus des gens, rattaché à leurs aspirations et à leurs intérêts. Cette lutte n’est jamais gagnée ni perdue définitivement. Elle continue et continuera. Je me bornerai, pour le moment, à une brève et partielle énumération des urgences objectives qui déterminent les contenus actuels de cette lutte. 1° La restructuration écologique de la société exige que la rationalité économique soit subordonnée à une rationalité éco-sociale. Cette subordination est incompatible avec le paradigme capitaliste de la maximisation du rendement et du profit. Elle est également incompatible avec une économie de marché qui contraint les entreprises concurrentes à renouveler et à différencier continuellement leur offre, à créer continuellement de nouveaux désirs, à en proposer la satisfaction par une consommation aussi grande que possible, à faire obstacle à l’autolimitation des besoins à laquelle conduiraient l’autoproduction et le « temps choisi ». 2° Si la restructuration écologique de l’économie doit résulter non pas d’un dirigisme technocratique et autoritaire mais de la reconstitution d’un monde vécu, la décroissance de la production de marchandises et de services marchands devra être réalisée grâce à une auto limitation des besoins se comprenant elle-même comme une reconquête de l’autonomie, c’est-à-dire grâce à une réorientation démocratique du développement économique, avec réduction simultanée de la durée du travail et extension, favorisée par des équipements collectifs ou communautaires, des possibilités d’autoproduction coopératives ou associatives. Des politiques dans ce sens doivent être impérativement pensées et engagées à l’échelle de l’Europe : d’un « espace éco-social européen ». C’est à cette échelle seulement que la concurrence et la rationalité marchandes peuvent être soumises à des règles restrictives. Il ne peut y avoir de gauche nationaliste ni de perspective socialiste nationale… 3° Par « socialisme » il ne faut pas entendre seulement une subordination de l’économie aux besoins et aux valeurs de la société mais aussi la création, grâce à des durées du travail de plus en plus réduites et flexibles, d’une sphère croissante de mise en commun communautaire, de coopération volontaire et auto-organisée, d’activités autodéterminées de plus en plus étendues. C’est par cette voie seulement qu’on évitera que la réduction du volume de travail nécessaire au système économique se solde par le chômage, la désintégration et la sud-africanisation des sociétés. 4° Pour qu’une telle politique de réduction de la durée du travail puisse redistribuer aussi bien le travail accompli en vue d’une rémunération que le travail ménager d’auto-entretien, de soin et d’éducation, le montant du revenu devra cesser de dépendre de l’évolution de la durée du travail et de cette durée elle-même. Ce découplage s’impose d’autant plus évidemment que déjà une proportion croissante des actifs est employée à des tâches dans lesquelles le rendement du travail n’est pas mesurable et que, pour une partie de plus en plus importante de la population active, il n’existe pas d’emplois réguliers ou à plein temps. Le droit d’interrompre sa vie de travail sans pour autant perdre son revenu, de même que le droit au « temps choisi » et à l’autogestion du temps de travail, correspondent à des exigences de libération désormais réalisables. Le droit à un revenu découplé de la durée du travail n’a pas à être justifié par la prétendue « utilité sociale » des activités accomplies dans la sphère privée du ménage. La thèse selon laquelle les activités ou travaux dits « de reproduction », dans la sphère privée (en particulier familiale), ont pour la société une utilité au moins égale à celle du travail de production, cache le souci de sauver l’idéologie du travail et l’utilitarisme propres aux sociétés industrialisées. Or cet utilitarisme perd sa validité et son fondement quand les développements techniques augmentent le volume de temps disponible. La question est de savoir comment et de quelle manière tous et toutes peuvent profiter de ce temps disponible; et cette question, qui est la question du sens même de l’existence, transcende tous les calculs et critères d’utilité. Car le critère d’utilité renvoie toujours à la question : « A quoi ça sert? ». A quoi d’autre qu’à elle-même une activité est-elle utile? Le temps disponible, en revanche, libéré des travaux nécessaires, ne prend son sens que dans les activités qui n’ont d’autre fin que leur propre déploiement : elles sont le temps de la vie et le déploiement de la vie elle-même. Capitalisme, Socialisme, Écologie (1991), « Désorientations, Orientations » (Janvier 1991), Galilée, p.37-40. sdgdfg Apports de Gorz à la réflexion sur la décroissance : Nous avons consacré la dernière demi-journée à une rencontre critique avec Gorz. Nous avions isolé un faisceau de 5 critiques, que nous avions illustrées par 5 pré-textes. « Malgré sa rupture avec l’orthodoxie marxiste, Gorz est resté un héritier assumé de la tradition révolutionnaire, fidèle à la conviction que l’émancipation de l’individu donne un sens à l’Histoire. Or, comme nous l’ont appris un certain nombre de penseurs contemporains, il existe un rapport étroit, en dépit de certaines apparences, entre l’individualisme radical qui sous-tend l’idée moderne de révolution et la domination de la raison économique. On voit mal, pour être plus concret, comment penser la transition écologique sans réhabiliter des valeurs de responsabilité et d’acceptation des contraintes sociales a priori peu compatibles avec l’idéalisme révolutionnaire. * La véritable cause défendue par Gorz, d’un bout à l’autre de son œuvre, est celle de l’autonomie du sujet, qu’il voit menacée non seulement par la domination des puissants, mais aussi par tous les conditionnements sociaux. Une citation permettra d’illustrer la force d’une revendication qui prend la forme d’une affirmation philosophique, mais qui reflète manifestement une sensibilité personnelle ancrée dans sa biographie : « La question du sujet est restée centrale pour moi, comme pour Sartre, sous l’angle suivant : nous naissons à nous-mêmes comme sujets, c’est-à-dire comme des êtres irréductibles à ce que les autres et la société nous demandent et nous permettent d’être. L’éducation, la socialisation, l’instruction, l’intégration nous apprendront à être Autres parmi les Autres, à renier cette part non socialisable qu’est l’expérience d’être sujet, à canaliser nos vies et nos désirs dans des parcours balisés, à nous confondre avec les rôles et les fonctions que la mégamachine sociale nous somme de remplir ». Cette pensée de l’émancipation se situe dans la double filiation de l’existentialisme (et de la phénoménologie) et du premier Marx. Dans les manuscrits de 1844, ce dernier développe une critique de la division du travail, source d’aliénation (être séparé de soi-même), et un projet d’émancipation, de réconciliation de l’homme avec lui-même. Gorz ne dit pas autre chose, même s’il élargit la notion marxiste d’aliénation sous l’influence d’Ivan Illich. L’émancipation passe par la reconquête d’une autonomie dans le travail, mais aussi par la réappropriation par chaque individu du cadre matériel de son existence quotidienne. « La question écologique occupe une grande place dans les écrits de Gorz, en lien étroit avec la critique du productivisme, mais elle n’a jamais été sa préoccupation première… « Les exigences de l’écosystème » n’ont d’importance qu’en tant que celui-ci constitue le cadre de l’existence humaine. Il rejoint ici tous les tenants d’une écologie humaniste pour qui le souci de la nature doit rester subordonné au souci de l’humain. Chez Gorz, cependant, l’écosystème n’est pas seulement le milieu physique de la vie humaine, c’est en tant que cadre d’une existence autonome qu’il doit être défendu : « La « défense de la nature » doit donc être comprise originairement comme défense d’un monde vécu, lequel se définit notamment par le fait que le résultat des activités correspond aux intentions qui les portent, autrement dit que les individus sociaux y voient, comprennent et maîtrisent l’aboutissement de leurs actes ». Quand il parle de la « bagnole », Gorz n’insiste pas tant sur les nuisances qu’elle provoque que sur le fait qu’elle entraîne ses possesseurs dans une spirale sans fin de dépendance vis à vis du travail et de dégradation de leur cadre de vie. On est donc loin de l’écologie profonde, qui reconnaît aux espèces naturelles des droits opposables à ceux de l’humanité. Mais on est également loin d’un Hans Jonas pour qui l’attitude écologique trouve sa principale justification dans le devoir moral de préserver le droit à l’existence des générations futures. * L’écologie, en effet, est souvent associée à l’idée de contrainte. Son fondement est la prise en compte du caractère limité des ressources et de la fragilité des écosystèmes. Or, ces limites exercent nécessairement des contraintes sur l’activité humaine, et donc sur l’autonomie des individus. * Gorz n’ignorait pas la difficulté de dissocier écologie et contrainte sociale : « Le problème qui se pose à l’écologie est donc celui des modalités pratiques qui permette la prise en compte des exigences de l’écosystème par le jugement propre d’individus autonomes, poursuivant leur propre fin au sein du monde vécu ». La question est bien formulée, mais la réponse laisse insatisfait. Gorz se met lui-même dans l’impasse en posant comme principe absolu que les individus doivent être autonomes dans la détermination des fins qu’ils poursuivent. Reprenons un point clef de son raisonnement : les besoins humains sont limités et l’avidité apparente des consommateurs modernes n’est qu’une « production » du système capitaliste. Qui peut croire cela ? Il est certes peu douteux qu’une bonne partie de nos achats vise à satisfaire des désirs stimulés par la publicité. Mais il faut aussi compter, entre autres choses, avec le désir mimétique. Si l’on suit René Girard, les désirs humains sont radicalement sous-déterminés et donc potentiellement illimités : « Une fois leurs besoins naturels assouvis, les hommes désirent intensément, mais ils ne savent pas exactement quoi, car aucun instinct ne les guide. Ils n’ont pas de désir propre. Le propre du désir est de ne pas être propre ». Le désir est donc bien un phénomène social, mais dans un sens plus radical que ce qu’en dit Gorz. Sa dynamique explosive est inhérente aux relations entre les hommes et, si la structure sociale conditionne les individus, c’est d’abord pour en canaliser les effets. L’individu, en tous cas, ne possède par lui-même aucune propension à l’autolimitation. » * « Soyons clairs : Gorz a raison de dire qu’il n’y aura pas de transition écologique sans autolimitation acceptée des besoins et des désirs. Mais, contrairement à ce qu’il suggère, cette vertu ne naîtra pas spontanément de l’émancipation des chaînes du capitalisme. La simplicité ne fait nullement partie des aspirations naturelles de l’individu. Reconnaître cela n’implique pas que nous soyons condamnés à la dictature écologique. La logique des comportements humains est, heureusement, plus complexe et subtile. L’ordinaire de la condition humaine est fait de contraintes sociales réflexivement interprétées et assumées. La liberté se conquiert à l’intérieur d’un cadre de rationalité fait de normes, d’institutions, de valeurs et d’outils de compréhension du réel. Ce cadre se présente toujours à l’individu comme un ensemble d’injonctions et de limitations, mais c’est aussi une création permanente à laquelle il participe, ne serait-ce qu’en lui donnant librement un sens toujours nouveau. L’enjeu de la transition écologique peut se comprendre comme la transformation consciente du cadre de la rationalité collective, le passage de la raison économique à une « raison écologique » tenant compte de la finitude de la biosphère. Nous sommes placés devant la tâche inédite de nous donner à nous-mêmes de nouvelles contraintes et de nouvelles institutions, en même temps que de nouvelles valeurs. » « Débattre avec Gorz oblige à s’interroger sur la persistance de l’idéalisme révolutionnaire. La prégnance de cette vision du monde va bien au-delà de l’attente d’un « grand soir ». Elle s’exprime dans un trait récurrent de la pensée française, à savoir la tendance partagée par un grand nombre d’auteurs critiques français des années 1960 – 1970 à décrire surtout les institutions sous le rapport des effets de domination qu’elles exercent ». Il est en effet frappant de constater que, chez quelques-uns des penseurs qui ont dominé la scène intellectuelle française (Foucauld et Bourdieu, notamment), la question du rapport aux institutions est surdéterminée par celle de la domination… S’il est devenu nécessaire de défaire le lien entre la critique de la société de marché et ce qui reste de l’utopie marxiste, c’est qu’il fait obstacle à l’émergence du réformisme radical dont nous avons besoin. La seule manière pertinente de s’opposer à l’hégémonie du principe marchand consiste en effet à défendre la diversité des ordres de valeur et, pour cela, renforcer les institutions (l’École, le Droit, la Science, la Culture, les normes éthiques, etc.) qui incarnent une autre idée de ce qui vaut. Quelles que soient par ailleurs les formes de domination qui s’y manifestent, elles permettent à d’autres logiques de reconnaissance de structurer les pratiques sociales. Or, tant qu’elles seront vues principalement comme des lieux d’aliénation et des obstacles à l’émancipation, il sera difficile de s’atteler sérieusement à la tâche de les réformer. » « La maîtrise des moyens de travail et des choix de production est impossible dans une économie industrialisée, par la conception même des moyens de production qui exigent une spécialisation, une subdivision et une hiérarchisation des tâches; ils ne sont pas des techniques neutres, mais des moyens de domination du capital sur le travail. C’est le fait que les rapports de domination sont inhérents au mode de production industriel – lequel reste structurellement capitaliste même quand l’industrie est « collectivisée » – qui explique la persistance d’utopies nostalgiques qui lient décroissance, désindustrialisation, retour aux économies villageoises, communautaires ou/et familiales, largement autarciques, dont la production est essentiellement artisanale. Or c’est une tout autre sortie de l’industrialisme et du capitalisme par la même occasion dont la possibilité se dessine actuellement. C’est le capitalisme lui-même qui, sans le vouloir, travaille à sa propre extinction en développant les outils d’une sorte d’artisanat high-tech, qui permettent de fabriquer à peu près n’importe quels objets à trois dimensions avec une productivité très supérieure à celle de l’industrie et une faible consommation de ressources naturelles. Je me réfère ici à des appareils utilisés actuellement dans l’industrie pour le rapid prototyping (fabrication de prototypes ou de modèles) : les digital fabricators, appelés aussi factories in a box, fabbers ou personal fabricators. Ils peuvent être installés dans un garage ou un atelier, transportés dans un break, utilisent de fines poudres de résine ou de métaux comme matière première, et leur mise en œuvre ne demande d’autre travail que la conception de logiciels qui commandent la fabrication par l’intermédiaire d’un laser. Ils permettraient aux populations exclues, vouées à l’inactivité ou au sous-emploi par le « développement » du capitalisme, de se regrouper pour produire dans des ateliers communaux tout ce dont elles-mêmes et leur commune ont besoin. Ils offrent la possibilité d’interconnecter les ateliers communaux à travers le monde entier, de traiter – comme le fait le mouvement des logiciels libres – les logiciels comme un bien commun de l’humanité, de remplacer le marché et les rapports marchands par la concertation sur ce qu’il convient de produire, comment et à quelle fin, de fabriquer localement tout le nécessaire, et même de réaliser de grandes installations complexes par la coopération de plusieurs dizaines d’ateliers locaux. Transport, stockage, commercialisation et montage en usine, qui représentent deux tiers ou plus des coûts actuels, seraient éliminés. Une économie au-delà du travail emploi, de l’argent et de la marchandise, fondée sur la mise en commun des résultats d’une activité comprise d’emblée comme commune, s’annonce possible : une économie de la gratuité. C’est la fin du travail ? Au contraire : c’est la fin de la tyrannie qu’exercent les rapports de marchandise sur le travail au sens anthropologique. » « Parti de l’existentialisme, Gorz a évolué vers un marxisme soucieux des situations réellement vécues par les individus. Il a pris acte du pluralisme des mouvements sociaux, tout en maintenant une certaine fidélité à Marx et à l’idée que les besoins universels ne pouvaient être exprimés que par les plus démunis. La critique écologiste l’a conduit à engager une rupture avec le marxisme sur la question de l’évolution technique, à propos notamment du nucléaire. Les années 1980 à 2000 sont ensuite marquées par une marginalisation progressive de la critique proprement écologiste, avec le retour de l’idée marxiste classique que les technologies sont de l’information étant simplement susceptibles de différentes appropriations, sans que leur contenu énergétique et matériel ne soit jamais problématisé. À un journaliste qui lui fait la remarque, Gorz l’évacue : le silicium est abondant (Gorz et Gianinazzi 2015, 53‑54). « Penseur de l’écosocialisme », Gorz présente les ambiguïtés de ce courant, peu disert sur les moyens concrets qui permettraient de « s’approprier » la partie hétéronome de la structure productive, et incertain quant à ses engagements écologistes. Jean‑Pierre Dupuy soulignera à juste titre l’écart énorme qui existe entre Gorz et Illich, sur le plan des philosophies de l’histoire (Fourel et Caille 2013, 102). Attaché à la modernité, Gorz a toujours fustigé l’utopie « désindustrialiste » des Verts les plus radicaux (Gorz 1991, 28), qu’il appréhendait comme un retour au stade religieux. Il est resté étranger à la critique du développement et aux théories postcoloniales, qui nous permettent en grande partie de sortir de la dichotomie entre moderne et prémoderne – enjeux auxquels Illich, au contraire, était sensible. » Très schématiquement, si l’on valide que la trame de Gorz est un plaidoyer en faveur de l’autonomie – sinon d’une autogestion généralisée de la vie – et que cette trame est tissée de 2 types de fils, les fils existentialistes et les fils marxistes, alors on peut regretter que Gorz soit quand même resté assez marxiste – dans une certaine fidélité à un matérialisme historique qui voit dans les contradictions entre force de production et rapports de production un moteur de dépassement du capitalisme vers le socialisme. Mais son apport indiscutable est sa fidélité à une attention existentialiste en direction du monde vécu. En particulier, dans le pré-texte n°2, il faut particulièrement mettre en avant ce qu’il appelle la « structure bipolaire » du politique, entre le pôle des droits de l’individu et le pôle de l’intérêt général. Le pôle existentialiste est « moderne » et il devrait constituer pour tou.te.s décroissant.e.s un point de vigilance en particulier quand menace la tentation d’une certaine écologie anti-humaniste et d’un rejet sans discernement de toute modernité. Qui pourrait rejeter cette modernité qui éclate dans la dernière page de la Lettre à D. : « Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide dévorant que ne comble que ton corps serré contre le mien » (Lettre à D., Histoire d’un amour, 6 juin 2006). Permanence d’un amour qui demeure, dans sa continuité, rencontre vécue de l’autre. A méditer… en particulier pour une décroissance qui serait plus attentive à un dialogue entre rupture et continuité… Texte intégral (9638 mots)

Pourquoi s’intéresser à André Gorz d’un point de vue décroissant ?
Parce qu’il parle explicitement de décroissance
Parce qu’il ne réfléchit pas toujours dans un « style marxiste »
Parce que ces domaines de réflexion croisent les piliers politique de la décroissance
les 4 temps de la rencontre
Dimanche 12 Lundi 13 10h-12h Radicalités politiques
Pré-texte # 1
« Leur écologie et la nôtre »
Leur décroissance et la nôtreStratégie : suffit-il d’être anticapitaliste ou écosocialiste pour décroître ?
Pré-texte # 3 :
Urgences politiques
Vidéo : Réforme ou révolution ?14h-16h30 Quel écologie politique ?
Pré-texte # 2 : l’écologie au péril de l’expertocratie
Vidéo : l’écologie contre le capitalismeLes difficultés de l’autonomie
Pré-texte # 4 : Penser avec et contre Gorz
(sens de l’existence, individualisme, autogestion, technologie, anthropocentrisme)Dimanche 12, le matin : A l’attaque politique du capitalisme !
Pré-texte #1 (← cliquer pour ouvrir/fermer le texte)
Dimanche 12, l’après-midi : politiser l’écologie !

Pré-texte # 2
Lundi 13, le matin : suffit-il d’être anticapitaliste ou écosocialiste pour décroître ?
Pré-texte # 3
Lundi 13, l’après-midi : penser avec et contre Gorz
Critique 1 : l’individualisme existentialiste de Gorz.
Critique 2 : Dans le cadre des contraintes écologiques, l’individu ne possède par lui-même aucune propension à l’autolimitation.
Critique 3 : Gorz pense la liberté contre les institutions, parce qu’il n’y voit que des rapports de domination.
Critique 4 : Pourquoi Gorz ne porte-t-il pas sa technocritique jusqu’au bout ?
Critique 5 : Gorz porte les ambiguïtés de l’écosocialisme.
En conclusion

Michel Lepesant
Cette année, nous allons à la rencontre d’André Gorz. En même temps journaliste et philosophe, André Gorz est un intellectuel dont l’engagement à gauche n’a jamais failli, fruit d’une double filiation, celle de Marx et celle de Sartre. Pendant ces 2 journées, nous discuterons avec Alain Gorz au moyen de certains de ses textes ; Nous l’écouterons et peut-être regarderons-nous quelques archives. Mais ces rencontres ne sont pas un colloque ; les textes de Gorz seront des pré-textes à discussion, autrement dit ils pré-céderont nos discussions, ils les pré-pareront. Nous essaierons d’être le plus fidèle possible avec ce que Gorz a voulu dire : Texte intégral (884 mots)
Une rencontre, ce n’est pas un colloque

les 4 temps de la rencontre
Dimanche 12 Lundi 13 10h-12h Radicalités politiques
Pré-texte # 1
« Leur écologie et la nôtre »
Leur décroissance et la nôtreStratégie : suffit-il d’être anticapitaliste ou écosocialiste pour décroître ?
Pré-texte # 3 :
Urgences politiques
Vidéo : Réforme ou révolution ?14h-16h30 Quel écologie politique ?
Pré-texte # 2 : l’écologie au péril de l’expertocratie
Vidéo : l’écologie contre le capitalismeLes difficultés de l’autonomie
Pré-texte # 4 : Penser avec et contre Gorz
(sens de l’existence, individualisme, autogestion, technologie, anthropocentrisme)Une rencontre critique
Pour préparer la rencontre
Arthur Zarrouki
Au plaisir de se rencontrer, de partager et réfléchir ensemble ! Ci-dessous un avant-goût du Focus de nos (F)estives de la décroissance 2026, en particulier un programme détaillé, et des éléments du fil rouge qui nous y a conduit. Avec, et remercions Alain Bashung pour cela, des titres de chansons pour titres, plus ou moins abstrus, plus ou moins bien choisis. La décroissance n’est pas hégémonique, le constat est sans appel. Pis encore, c’est la pensée néo-réactionnaire qui semble pouvoir étendre son hégémonie culturelle, pourtant fruit d’une dynamique bien plus récente. C’est donc qu’il doit y avoir des freins, mais lesquels ? Voilà l’objet de notre focus, essayer ensemble de les identifier puis de les comprendre, avec l’espérance de dessiner des pistes de sortie de ces ornières. Des ornières, car les freins nous semblent anciens, la décroissance n’est pas née de la dernière pluie, et l’adage il faut donner du temps au temps ne peut être une explication suffisante. En 1972, dans le sillage du rapport Les Limites à la croissance (dans un monde fini), le terme décroissance apparaissait pour la première fois dans le Nouvel Observateur, sous la plume d’André Gorz, qui fait l’objet de la Rencontre de ces (f)estives de la décroissance 2026. Les décennies suivantes consistèrent en la lente naissance d’un corpus théorique, autour de différents courants qui conduiront à la décroissance : l’environnementalisme, la bioéconomie, le post-développementisme, l’économie écologique… Notamment en relisant ou en lisant Rachel Carson, Nicholas Georgescu-Roegen, Bernard Charbonneau, Herman Daly, Serge Latouche, Cornelius Castoriadis, David Harvey… En 2002, l’organisation du colloque Défaire le développement, refaire le monde marquait la naissance théorique et politique de la décroissance. Le tournant des années 2010 fut d’ailleurs particulièrement riche pour la décroissance politique, jusqu’à atteindre une visibilité certaine, notamment avec Paul Ariès. Nous ne pouvons que constater que les velléités de ces années ont fait long feu, la décroissance n’a pas su se cristalliser en un objet politique crédible et sa visibilité dans le débat public n’a pas encore retrouvé celle d’alors. Par crédible, nous entendons un objet politique à même de préparer une révolution – qui ne se réduirait ni à une « transition », ni à une « adaptation » –, sans se raconter pour autant que l’on pourrait la prédire ou la provoquer. À travers 6 demi-journées, nous nous pencherons collectivement aussi bien sur les mécanismes internes du mouvement décroissant – par exemple en se demandant si les espoirs et les défis d’aujourd’hui sont différents de ceux d’hier – que sur les réactions externes, sur la place de la décroissance dans l’échiquier politique – par exemple en se demandant si elle semble mieux armée aujourd’hui qu’hier pour résister aux caricatures, aux simplifications et aux dénigrements. C’est du constat que la constellation décroissante avait négligé le travail de crédibilité, au profit de la faisabilité et de la visibilité, qu’est née la Maison commune de la décroissance (MCD), qui a fait de son objectif principal le travail de définition du projet politique commun que se doit d’être la décroissance, et s’est donnée pour mission de réfléchir à ses conditions politiques de possibilités. Aussi bien en direction des autres associations et initiatives – en particulier de celles se revendiquant de la décroissance, mais également celles faisant de la décroissance sans le savoir – que du grand public. La MCD s’est attelée aux racines – concepts et méthodes – de la décroissance, conditions politiques de possibilité d’une décroissance politique, à même de contribuer à la repolitisation et à la coordination des déçus, critiques et opposants à la croissance, son monde et son régime. Et ainsi que la décroissance puisse être définie, juste, désirable et tolérable. Il nous semble indispensable, tout autant pour sa visibilité que sa crédibilité, que la décroissance puisse être enfin un nom commun, et sortir ainsi du brouillard qui l’entoure. Et nous demander, si ce nom commun devait être adjectivé, la décroissance commune pourrait-elle ne pas l’emporter ? Nous ne pouvons ignorer que la croissance, avec son monde et son régime, ne freine pas, et ce malgré tous les avertissements, toujours plus précis, et dramatiques, depuis plus de 50 ans. Pis encore, elle semble même accélérer au maximum de ces capacités, dans une sorte de sait-on jamais nihiliste. Arrêter cette course folle est la première étape, celle de l’objection de croissance. L’enjeu n’est pas de ralentir la croissance, elle continuerait tout de même d’avancer, seulement plus lentement, mais de la défaire, de faire mégamachine arrière. Aussi bien dans ses déclinaisons économique (décrue), culturale (décolonisation) que politique (renversement) : voilà ce qu’est la décroissance. Avec l’espérance, un jour, de pouvoir complètement s’en détacher : le temps de la post-croissance. Aujourd’hui c’est la décroissance qui subit les freins que la croissance choisit de lui opposer. Comment éviter de faire croire qu’en souhaitant débloquer ces freins nous défendrions une accélération ? Pourquoi prendre le risque d’un tel paradoxe lorsque les valeurs d’espérance de la décroissance sont le repos, la rencontre et la tranquillité ? Fort heureusement, les piliers de la croissance et de la décroissance diffèrent fondamentalement. Penser qu’une accélération de la décroissance serait défendue ici reviendrait à voir cette dernière en miroir de la croissance, son reflet, alors qu’elle est son contraire, son opposé. La croissance est à elle-même sa propre fin. La décroissance travaille à sa propre mort. Elle ne souhaite pas perdurer plus que nécessaire, et sera ravie de s’effacer en temps voulu. La décroissance n’est pas une révolution permanente. Pas d’accélération de la décroissance donc, mais pas une défense du statut quo non plus. Comment sortir de cette situation qui semble tout avoir d’une aporie ? D’autant plus que l’urgence de la situation nous apparaît pleinement, et qu’aucune souffrance ne peut être justifiée, plus encore au nom d’un demain fantasmé. Et que nous sommes tout à fait conscient du péril que représente cette urgence, tout autant pour l’action militante – le désengagement guette – que pour la rectitude des projets politiques – la compromission guette. Face à ce péril, la nécessité d’un horizon s’impose – car aucune réelle délivrance ne saurait advenir demain sans espérance aujourd’hui – tout comme celle d’un ancrage – seul le rien surgit du néant. Rejeter l’accélération n’est donc pas un déni de réalité, mais une opposition politique à l’accélération des temps modernes, que certains ont même porté jusqu’à la défense d’un accélérationnisme pour les temps futurs. Nous n’avons pas la naïveté de penser qu’une accélération décélérante puisse exister. Notre position est simple, nous refusons tout déséquilibre historique, ici au profit du futur – il n’est pas écrit d’avance, nous ne sommes pas des prophètes – et ailleurs au profit du passé – il n’est pas un refuge, nous ne sommes pas des réactionnaires. Notre aspiration est modeste et saine : tout simplement que la décroissance puisse être, libérée de ses freins, non pas ceux qui visent à ralentir, mais ceux qui empêchent, qui immobilisent. Ces freins de sécurité, ou plutôt de sûreté, ceux de la croissance qui se défend, qui anesthésie ce qui se dresse contre elle. Quels freins à désarmer donc ? Voilà l’objet de notre focus, permettons-nous dès à présent une première exploration, avec une proposition de distinction suivant la provenance de ces freins. D’où proviennent ces freins ? Pour l’essentiel bel et bien de l’extérieur, fruits d’une contamination issue de notre société actuelle, celle du régime de croissance. Aussi bien pour les freins que l’on qualifie d’interne ou d’externes d’ailleurs, provenance et localisation sont deux caractéristiques différentes. Ces freins auraient donc dû rester extérieurs à la décroissance, mais il n’en a pas pu être ainsi, malheureusement, faute d’une critique radicale de la croissance – notamment comme dispositif politique de dépolitisation : de nombreux décroissants ont intériorisés ces dispositifs (horizontalisme, individualisme, neutralisme, anti-intellectualisme, actionnisme…). Cela étant dit, il ne s’agit pas de disculper, des freins de provenance interne, fruits d’incohérences propres à la philosophie politique contre-croissante, existent également. Peut-être en raison d’une immaturité théorique et historique de la décroissance ? Puis une seconde proposition de distinction, en fonction de leur nature : quels seraient les freins propres à toute « transformation » ? Et donc se pencher sur les leçons à tirer de l’histoire, par exemple des tentatives qui ont prétendu sortir du capitalisme et qui ne sont pas sortis de l’économie mais de la démocratie… Et quels seraient les freins spécifiques à la transformation décroissante ? En se penchant sur son histoire politique par exemple. Et voilà enfin le programme détaillé ! Texte intégral (2780 mots)
* Une histoire de plage *
** Ne partons pas fachés **
*** Vue sur la mer ***
**** C’est comment qu’on freine ? ****
***** Venez Venez zouker *****
Michel Lepesant
Pas plus Trump ou Netanyahou que Poutine ne réussissent leurs « opérations spéciales ». Autres points communs : leurs visées impériales sur leurs régions d’influence, leurs proclamations répétées de victoire, le mépris affiché de la vie des civils bombardés, l’asymétrie des rapports de force, leurs régimes illibéraux, la rupture avec toute légalité internationale, une référence théocratique de plus en plus mise en avant, et chacun le mérite d’un prix nobel de la guerre. Une grande différence : seul Trump réussit à pousser la virtualisation de la realpolitik jusqu’à signer un accord de paix (ou de cesser le feu). Pourquoi cette différence ? C’est qu’il est tellement dans l’irréalité de sa bulle narcissique que, lui, il n’a pas besoin de la guerre pour se maintenir au pouvoir. Et nous dans cette Histoire ? Tout d’abord, ne pas se laisser berner par leurs « spectacles » : leurs opérations, ce n’est pas « le retour de la guerre » comme on l’entend si souvent répéter. Car seule une minorité de privilégiés peuvent se raconter que la guerre aurait disparu depuis 1945. Il suffit de lire la liste des guerres contemporaines. Comment, ensuite, ne pas constater l’impuissance de la force militaire. Ah, la force est bien assez forte pour faire des victimes ! Mais pour faire la paix, c’est zéro ! Surtout quand on constate que, même dans un rapport asymétrique de forces, il ne faut pas beaucoup de force au faible pour s’opposer et tenir. Que manque-t-il donc à la force pour qu’elle soit puissance ? Dit autrement : d’où vient la puissance, si on la définit comme la capacité à instaurer et maintenir la paix ? Non pas de la force, qui ne peut que (se) raconter qu’elle vise à la sécurité. Or la paix n’est pas la sécurité. La paix se fait avec ses ennemis, la sécurité se fait contre ses ennemis. Ni Poutine ni Netanyahou ne veulent la paix. Quant à savoir ce que voudrait Trump… Mais pourquoi continuer d’utiliser la force si elle est impuissante, ce que ne peut pas ne pas constater celui qui l’utilise ? A cause d’une impunité qui donne au fort le sentiment qu’il est puissant. La présence de la force qui se prend pour la puissance, c’est donc l’absence du droit. Géopolitiquement, l’absence du droit international. On ne dit pas que le droit est puissant, mais que c’est lui seul qui peut transformer la force en puissance. Si la puissance est la force dans les limites du droit, on comprend mieux pourquoi les tenants de l’illimitisme tout azimut sont des ennemis du droit. Car le droit est limite. C’est en tant que partisans des limites que les décroissant.e.s devraient reconsidérer la question du droit. Texte intégral (563 mots)
Michel Lepesant
Gabriel Malek, Pour une décroissance prospère (2025), Payot. En France, la MCD n’est pas la seule association dont l’objet est explicitement et directement la décroissance, il y aussi Alter Kapitae (AK) dont le fondateur, Gabriel Malek, a publié à la fin de l’an dernier (2025) Pour une décroissance prospère, ouvrage dont le titre reprend la thématique générale d’AK. La lecture que je vais en proposer doit naviguer entre 2 écueils que tout conférencier connaît bien quand, à la fin de son intervention, la parole est donnée à la salle. Il y a d’abord la prise de parole du frustré de ne pas avoir été à la place de l’invité et qui abuse de la bienveillance du passeur de micro pour dire ce que, lui, aurait dit et qui, à la fin, n’aboutit à aucune question. Il y a aussi l’intervention flatteuse de celui qui propose un inventaire des passages qui lui ont particulièrement plu avant de reconnaître qu’il n’a pas, lui non plus, vraiment de question à poser. Si donc questionnements il va y avoir de ma part, ce sera de façon critique mais sans frustration ni flatterie. * Disons d’emblée pourquoi il me semble que défendre une décroissance prospère tient de l’évidence. Pour au moins 2 raisons que Gabriel Malek ne manque pas de mettre en avant : *** Ce livre, qui est préfacé par Bernard Friot, est composé de 3 parties : Je ne sais pas quoi penser de la préface de Bernard Friot. Certes, elle remplit ses obligations bienséantes mais non sans quelque retenue. Bernard Friot ne cache pas son scepticisme : sur la fiscalité, sur les alliances préconisées par Gabriel Malek, sur l’éloge de la jouissance… Et quand il fait reproche de ne pas avoir assez insisté sur « la mutation du travail », cela semble exagéré quand on comptabilise le nombre de fois où cette thématique du travail est régulièrement traitée tout au long de l’ouvrage (pp.43, 53, 92, 108, 126). Il ne cache surtout pas son scepticisme ni vis à vis de la décroissance – dont il ne valide explicitement aucun trait constitutif – ni vis à vis de la prospérité – dont la seule occurrence dans la préface concerne les… profits. Bernard Friot conclut sa préface en présentant le livre comme « un inventaire passionnant des déjà-là de cet enracinement ». Implicitement, il ne semble pas faire crédit à la décroissance de pouvoir être le paradigme adéquat pour penser la globalité politique des transformations à espérer. * Gabriel Malek consacre sa première partie à faire un inventaire des constats dirigés contre la croissance et les modalités de sa version de la prospérité. Cet inventaire est un classique de l’objection de croissance car il permet d’ouvrir le plus grand possible la famille de celles et ceux qui depuis 1972 – année de publication du rapport Meadows – crient « halte à la croissance ». Si la croissance verte est une « chimère » (p.65), si le tunnel carbone est un « enfer » (p.68), si la transition énergétique est un « mirage » (p.71), si le technosolutionnisme est une « fuite » (p.75), c’est parce que la croissance est contre l’intérêt général (p.32), contre le citoyen (p.35), contre le lien social (p.40), contre le travail (pp.43,53), contre la justice sociale (p.49), contre les imaginaires (p.57), contre la planète (p.62). Dont acte : l’objection de croissance est bien une contre-croissance. Pourquoi décroître ? Pour contrer la croissance. * C’est dans la seconde partie que se trouve la plus grande originalité de ce livre car Gabriel Malek nous y propose une vision de ce qu’aurait pu être Verdelune, petite ville imaginaire de 43 000 habitants, entre Saint-Émilion et Coutras, qui se serait épanouie à partir des années 1990, lors de la période d’une imaginaire « heureuse bio-régionalisation » (p.89). Gabriel Malek traite dans cette partie tout une série de propositions politiques sur : la participation citoyenne (p.96), l’héritage (p.109), l’État (p.112), la propriété (p.116), les coopératives (pp.124, 178), le travail (p.126), le partage des tâches ingrates (p.131), le donut de K. Raworth (p.141), la jouissance (p.147), la paresse (p.150). L’apport de cette partie ne consiste pas dans la nouveauté de ces propositions (Dont l’inventaire quasi complet a été dressé par l’article de N.Fitzpatrick et alii. sur la cartographie systématique des propositions politiques de décroissance.) mais dans la façon dont Gabriel Malek organise ce nouvel inventaire : * Dans cette troisième partie consacrée aux trajectoires de décroissance pour aller vers la post-croissance, Gabriel Malek propose un nouvel inventaire construit autour des 3 stratégies pensées par Erik Olin Wright : stratégies de rupture, stratégies symbiotiques, stratégies interstitielles. « Renverser le capitalisme et mettre en place une décroissance prospère exige de combiner ces trois approches. La rupture permet d’engager le rapport de force nécessaire avec le système, la symbiose permet de préparer la bifurcation des structures existantes, et l’interstitiel est un moyen d’inventer des exemples fonctionnels du monde à venir, et de faire tache d’huile suite à des réussites concrètes dans les territoires » (p.158). Les stratégies interstitielles – celle des alternatives concrètes, des expérimentations minoritaires – reposent sur la séquence : prise de conscience → alternative concrète préfigurative → exemplarité → essaimage → masse critique → bifurcation/basculement. J’ai déjà eu plusieurs fois (Chapitre 10 de Politique(s) de la décroissance, contribution à une revue québécoise) l’occasion de publier mes réticences vis à vis de cette stratégie qui multiplie selon moi les faiblesses (confusion stratégie/scénario, délais, exemplarité et prophétie…). J’ajoute 2 remarques : *** Est venu le moment de la critique amicale parce que constructive, et inversement. C’est donc à mon tour de proposer 2 relevés de questionnements : le premier plutôt sur les contenus, le second plutôt sur la méthode. Je ne cache pas que ces 2 inventaires reposent sur une même interrogation : qu’est-ce que la saison 1 de la MCD qui était consacrée à un approfondissement que je m’amuse à qualifier de « décroissantologique » pourrait apporter à la proposition de « décroissance prospère » ? A la MCD, nous avons la naïveté de croire que cette dernière question est sensée. Et c’est pourquoi nous proposons de visionner la décroissance à l’aide de l’image d’un arbre. Ce que j’appelle « décroissantologie » fait référence aux racines (conceptuelles et méthodologiques) d’un arbre dont le tronc est la décroissance politique – dont la décroissance prospère est une déclinaison – et les branches sont les propositions universitaires et les alternatives concrètes. Finalement, notre naïveté, c’est de croire que ce sont les racines qui font la robustesse du tronc et la fécondité des fruits. * Je commence par un examen de quelques contenus qui mériteraient selon moi quelques précisions et donc des discussions, et qui devraient m’amener à le justifier en me tournant vers des critiques de méthode. Je n’ai pu m’empêcher de relever quelques approximations dans les références, ce qui pourrait apparaître comme une mauvaise manière d’érudition mais qui soulève pourtant des enjeux politiques décisifs pour une conception politique de la décroissance : * Là où j’ai eu le plus d’inconfort, ce n’est pas dans la suite des inventaires qui réussissent à donner l’impression d’un « faire nombre », mais c’est au début du livre quand Gabriel Malek analyse ce qu’il entend par « prospérité » et par « décroissance ». Bien sûr qu’il est décisif de présenter la décroissance comme faisable et désirable. Mais cela est-il suffisant si l’on recherche une « hégémonie culturelle » (p.222) ? Jusqu’à quel point la décroissance doit-elle faire passer sa visibilité avant sa crédibilité ? Comment ne pas remarquer que, pour chacune des stratégies envisagées dans la troisième partie, Gabriel Malek ne manque jamais d’insister sur la mise en forme de nos imaginaires, de nos narratifs : Il me semble qu’il faudrait faire politiquement davantage attention à ce dispositif dépolitisant typique du régime de croissance qui consiste à mener une croisade contre « l’idéologie » en général en ayant l’habileté de ne pas s’y opposer frontalement mais en proposant de substituer à l’idéologie la mise en récit, la narration, le fameux storytelling des publicitaires. Ce dispositif de substitution repose sur une attaque généralisée contre la rationalité ; plus exactement, il s’agit de n’utiliser la raison qu’en la réduisant à la seule rationalité instrumentale et de faire passer tout autre usage – éthique et morale – pour du blabla inefficace. Qui, dans une de nos assemblées entre décroissants, n’a pas entendu l’animateur demander à l’intervenant de faire « plus court », pour éviter d’imposer un « tunnel ». Le pire, c’est quand l’intervenant renonce de lui-même à sa longue démonstration pour, devenant un communiquant, la remplacer par une punchline ! Onofrio Romano dans sa Critique du régime de croissance (2025, Liber) montre qu’il s’agit là d’une offensive contre tout ce qui est de l’ordre du legein, c’est-à-dire de ce qui est de l’ordre d’un discours (logos) dans lequel le « meilleur argument » l’emporte. Là aussi, dans nos assemblées, prétendre « avoir raison » est immédiatement cloué au pilori de l’arrogance et du top down professoral. Contre une telle prétention à partager un raisonnement, l’horizontalisme propre au régime de croissance réussit ainsi à saper toute possibilité de faire changer d’avis à l’aide d’un raisonnement juste et de faits scientifiquement validés. Au nom de cet horizontalisme, le meilleur raisonnement est mis au même niveau qu’une opinion (doxa) ou qu’une émotion (pathos). Comment donc ne pas se demander si l’attention porté aux émotions (pp.224,226) ne participe pas d’une ruse anesthésiante conforme au dispositif de neutralisation de la politique quand il s’agit de dévaluer tout ce qui est de l’ordre du legein ? * Gabriel Malek a tout à fait raison d’opposer 2 conceptions de la prospérité et c’est tout le sens de sa première partie : il faut opposer une conception « matérialiste » et une conception « métaphysique » (p.14). Gabriel Malek entend proposer « avec la décroissance une vision de la prospérité qui va au-delà d’une accumulation matérielle en intégrant l’épanouissement humain, enraciné et ouvert, fondé sur des relations de solidarité et un refus de toute forme de domination. Elle propose une liberté collective, liée à un équilibre avec la nature et à un respect des limites écologiques, essentiels pour le bonheur et la soutenabilité » (p.23). Mais dans ce cas, il faut s’y tenir le plus possible, jusque dans certaines conséquences. Car la conception matérialiste de la prospérité n’est pas seulement quantitative. Ou plutôt, elle n’est quantitative que parce qu’elle est matérialiste. Or qui dit matérialisme – qu’il soit physicaliste ou historique – dit déterminisme, et qui dit déterminisme dit nécessité. Autrement dit, pour défendre une conception métaphysique, ou spirituelle, de la prospérité, il faut la défendre jusqu’au bout, en faisant très attention à ne jamais tomber dans le déterminisme d’une décroissance nécessaire, ou inéluctable, ou inévitable. J’en viens à la définition de la décroissance utilisée tout au long de l’ouvrage. C’est là qu’il me semble que l’apport théorique apporté par la MCD fait le plus défaut : * Je finis cette discussion avec le livre de Gabriel Malek par des considérations de méthode que je me pose quand je me demande à qui ce livre « pour la décroissance prospère » s’adresse-t-il ? J’ai commencé cette discussion en marquant mon accord pour une décroissance prospère parce que je vois dans cette expression qui adjective la décroissance, une évidence. Si je cherche un antonyme à la prospérité, je trouve la misère. Comme je ne connais aucun partisan de la décroissance qui plaide pour une décroissance misérable – à condition évidemment de reprendre la distinction de Majid Rahnema entre pauvreté et misère – alors pour moi l’expression de « décroissance prospère » est un pléonasme. Or ce n’est pas sous cet angle que tout le livre est articulé ; tout au contraire. Car son fil directeur est de montrer « en quoi la décroissance prospère n’est pas un oxymore » (p.17). Mais qui juge ainsi sinon un adversaire, sinon un ennemi de la décroissance ? Ainsi Nicolas Bouzou publiait-il dans l’Express du 3 mai 2020 un article intitulé « Misère de la décroissance » (Auquel Jérôme Vautrin a répondu point par point sur le site de la MCD.). Je ne suis pas en train d’écrire que les livres sur la décroissance doivent être seulement destinés à ses partisans et sur ce point Gabriel Malek a parfaitement raison de dénoncer le risque de l’entre-soi (p.170). Les livres sur la décroissance doivent s’adresser autant aux partisans qu’aux adversaires. Mais qu’est-ce qui différencie un partisan de la décroissance d’un adversaire ? C’est dans ces termes que je pose le hiatus qui court tout au long de ce livre : Mais alors comment s’adresser aux adversaires de la décroissance si, en tant que décroissant, je dois me priver des arguments qui, moi, me convainquent parce que je juge déjà la décroissance comme faisable et désirable ? D’autant que si j’en reste à ce type d’arguments, on peut faire confiance aux adversaires et ennemis de la décroissance pour pratiquer de leur côté une stratégie interstitielle pour se glisser dans la moindre faille de notre plaidoyer. C’est à cause de ce hiatus de méthode qu’il me semble que ce livre penche du côté des solutions et des effets plutôt que du côté des problèmes et des causes. C’est là une différence de méthode et de conception de ce qu’est le pragmatisme. Mon pragmatisme est philosophique et il assume de se revendiquer de ses précurseurs qui sont Charles S. Peirce (pour la défense de la méthode abductive, celle qui permet de remonter des effets aux causes) et John Dewey (pour la défense des « problèmes » que l’on va affronter par la méthode de « l’enquête »). Ma conviction est que c’est plutôt du côté des problèmes et des causes que je trouverais des arguments tolérables : ce qui fait qu’en procédant ainsi je m’adresserai autant aux partisans qu’aux adversaires de la décroissance. Ne céder ni aux difficultés de la crédibilité ni aux facilitations de la visibilité. Je sais, en tirant les leçons mon champ d’expérience, que jamais aucun « faire nombre » n’a provoqué un « faire sens ». Et même si je ne suis pas certain que, dans mon horizon d’attente, le « faire sens » entraînera le « faire nombre », sans y croire, je le désire : c’est toute la différence entre les chimères de l’espoir et la puissance de l’espérance. Texte intégral (7164 mots)

Contre quoi décroître ?
Vers quoi décroître ?
Comment décroître ?
Notes et références
Arthur Zarrouki
Les fables sont riches d’enseignements. Celle d’Ésope, L’enfant qui criait au loup, apparaît particulièrement instructive : un jeune berger mentait pour s’amuser, en criant au loup et sollicitant l’aide du village, alors qu’aucun danger ne rôdait ; jusqu’au jour où vint réellement le loup, et où plus personne ne répondit à son appel. Qu’en retenir et quel parallèle avec aujourd’hui ? La funeste conclusion à laquelle conduit nécessairement une parole que l’on ne croît plus, démonétisée comme l’on dit. Pis encore lorsque cette parole est politique. Que peut-il advenir sans confiance ? 40 fois en trois mois, voilà le décompte (de CNN) des fois où Donald Trump a annoncé un accord imminent avec l’Iran. Cette fois-ci sera-t-elle la bonne ? Un faisceau d’indices pourrait le laisser à penser, d’autres acteurs ayant eu la sagesse, eux, de ne pas crier au loup. Et nous ne pouvons que l’espérer. Cela dit, l’évanescence des déclarations de ce triste king n’est, malheureusement, plus une surprise. Pourrait-il même être sincère, et in fine se duper lui-même avant tout ? Répondre à ces questions est hors de notre portée, et même si elle l’était, il serait bon d’y réfléchir à deux fois avant de s’y aventurer, car l’obscurité ou le néant nous y attendraient probablement. Et plus encore, serait-ce seulement nécessaire ? Notons que sa parole n’est pas encore totalement démonétisée pour tous : les marchés financiers comme les petits boursicoteurs, continuent à le croire, ou a fortiori à accorder une certaine importance à ses déclarations. A l’annonce d’une opération militaire, le cours du pétrole s’envole et les bourses chutent. A l’annonce d’un accord, le cours du pétrole dégringole et les bourses repartent à la hausse. De proche en proche, ne devrions pas nous demander si cette versatilité boursière, plutôt qu’une conséquence, ne serait pas plutôt une cause de l’instabilité trumpienne ? Tout le laisse à penser, et, à la différence de Midas, il semble naïf d’espérer que Donald s’aventure un jour à plonger dans les eaux du fleuve Pactole. (419 mots)
Michel Lepesant
Suffit-il de se proclamer « politique » ou même « radicalement politique » pour l’être ? Et inversement, quand une association se déclare « apolitique » ou qu’on le lui reproche, que veut-on dire et surtout peut-elle vraiment l’être ? C’est pour répondre à ces interrogations que la MCD place au cœur de ce qu’elle nomme sa saison 2 une réflexion sur ce que veut dire « politique ». Et, de façon plus interne : pour donner une visibilité politique à la saison 1, qui a été plutôt consacrée à la crédibilité idéologique. Pas question pour autant de prétendre faire le tour de tout ce que « politique » peut vouloir dire. Se contenter donc de quelques fragments, façon puzzle. Quiconque en a déjà fait sait que l’on commence en faisant des tas. Je vais donc commencer en faisant 3 tas : que peut-on entendre par « politique », en quoi le régime politique de croissance est-il un dispositif politique de dépolitisation, où et comment repolitiser ? Par politique, de façon très générale, j’entends tout ce qu’un groupe envisage pour organiser son organisation : « La politique est l’art d’unir les hommes de sorte à établir, cultiver et conserver entre eux la vie sociale ». Démocratiquement, cet art devrait avoir pour finalité l’auto-institution de la société. Mais, en réalité, cette finalité circulaire qui devrait être un cercle vertueux peut se révéler être un cercle vicieux dans lequel l’action politique perd son horizon pour devenir un moyen au service de sa seule survie. On peut penser que cela est dû à l’attraction politique pour le pouvoir : ceux qui mènent une action politique se retrouvent à la tête d’une organisation dont les moyens peuvent être détournés de la « cause » pour être mis au service du seul maintien au pouvoir. C’est ainsi que le scénario marxiste-léniniste d’un État prolétarien ayant comme fin en vue la disparition de l’État n’a abouti historiquement qu’à l’installation d’un pouvoir totalitaire. « Y a-t-il encore en définitive dans le champ politique des fins en fonction desquelles nous pourrions nous orienter en toute confiance ? Et, à supposer qu’il y en ait, leurs critères ne sont-ils pas impuissants et par conséquent utopiques, en sorte que chaque entreprise politique, une fois qu’elle a été mise en mouvement, ne se soucie plus des fins ni des critères, mais suit un cours interne que rien d’extérieur ne peut arrêter ? » Interrogations plus facilement compréhensibles si on valide qu’en politique « il faut distinguer entre le but, la fin et le sens ». « Le sens d’une chose, contrairement à son but, réside en elle-même, et le sens d’une activité ne peut persister qu’aussi longtemps que cette activité dure… En ce qui concerne le but d’une chose, c’est précisément l’inverse ; il ne commence à devenir réel que lorsque l’activité qui l’a produit est parvenue à son terme… En ce qui concerne les fins en fonction desquelles nous nous orientons, elles établissent des critères en fonction desquels tout ce qui s’accomplira devra être jugé. » Autrement dit, dans le lexique d’Hannah Arendt, cela revient à constater que le sens d’une action politique en vient (souvent ou toujours ?) à se débarrasser de ses fins. Cela est-il vrai d’une activité politique en particulier ou bien de toute politique en tant qu’action (qu’Hannah Arendt prend soin de ne confondre ni avec le travail, ni avec l’œuvre) ? Il me semble que cette distinction entre le sens et la fin de la politique est plus féconde que la traditionnelle – mais floue – distinction entre le et la politique 1 (tout simplement parce que le politique ne peut que préparer la politique, qu’ils ne sont que les 2 faces d’une même activité politique, et qu’ils ne sont séparés et séparables que par abstraction précisément de cette activité politique comme lieu de résolution par arbitrages des problèmes rencontrés dans le réel des interdépendances). C’est à partir de cette distinction entre le sens et la fin que l’on peut remonter à ce qu’Hannah Arendt écrivait dans un autre fragment de ce texte : quand elle distinguait entre la politique comme « relation entre dominants et dominés » (p.46) et la politique comme « domaine du monde dans lequel les hommes pénètrent tout d’abord en tant qu’acteurs et octroient aux affaires humaines une durabilité à venir qu’elles ne pourraient pas obtenir autrement » (p.47). Ce qui nous amène à nous demander s’il n’y a pas dans tout projet politique une faille – un risque de faillite – que l’on peut formuler comme dérive de la fin en sens, qui fait que le pouvoir qui ne devrait que mettre à disposition des moyens passe à disposition d’une nouvelle domination ? D’où vient cette faille ? Dans La condition de l’homme moderne (1958), Hannah Arendt associait à chacun des types de la vita activa une forme particulière de « faille » : la futilité pour le travail, l’utilitarité pour l’œuvre, la fragilité pour l’action. Voilà donc pourquoi Althusius définissait la politique comme un « art » ; car ce n’est ni une science ni une technique mais une pratique toujours menacée par une fragilité intrinsèque. Là encore, c’est Hannah Arendt qui explique pourquoi cette fragilité est intrinsèque à toute action politique : parce que la condition humaine de l’action politique est la pluralité. Si je peux travailler ou œuvrer tout seul, je ne peux pas agir tout seul : l’action (et la parole) se déroule toujours en compagnie d’autres hommes (pour, avec, contre, sans). La politique n’est pas une robinsonnade. « La politique repose sur un fait : la pluralité humaine… Pour toute pensée scientifique, aussi bien en biologie qu’en psychologie, en philosophie qu’en théologie, seul l‘homme existe, de même qu’en zoologie il n’y a que le lion. Autrement dit, les lions au pluriel seraient une affaire qui n’intéresserait que les lions. » « L‘homme est a-politique. La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les hommes, donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur à-l’homme. Il n’existe donc pas une substance véritablement politique. La politique prend naissance dans l’espace intermédiaire et elle se constitue comme relation. » Autrement dit, dire que l’homme est a-politique, c’est dire que l’individu particulier l’est. On peut en déduire que l’individualisation des membres d’une société est un processus de dépolitisation ; idem si l’intérêt particulier passe avant l’intérêt général. On peut ajouter une autre raison (que la pluralité) pour expliquer la fragilité de l’action politique : c’est que toute vie humaine n’est pas d’emblée une vie politique. « Il n’est pas indifférent que la référence à Aristote soit fondée sur un malentendu très ancien, même s’il est post-classique. Aristote, pour lequel le mot politikon était essentiellement un adjectif qualifiant l’organisation de la polis, et non pas une désignation quelconque de la communauté de vie humaine, n’a en fait nullement voulu dire que tous les hommes étaient politiques ni qu’il y avait du politique, c’est-à-dire une polis, partout où vivaient les hommes… Il voulait simplement dire qu’il y a une particularité en l’homme qui consiste en ce qu’il peut vivre dans une polis et que l’organisation de cette polis représente la forme la plus haute de la communauté humaine… ainsi la politique au sens d’Aristote… n’est donc nullement une évidence et ne se trouve pas partout où les hommes vivent ensemble ». Autrement dit, la forme la plus haute de la vie active est la vie politique, en tant qu’action comme en tant que parole. Et comme la politique prend naissance dans l’espace public, l’activité politique est interaction et interlocution. Dans La condition de l’homme moderne, Hannah Arendt définit les activités politiques comme les « plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner [la] liberté ». C’est à partir de ces catégories arendtiennes que nous pouvons maintenant moins nous étonner quand nous faisons le diagnostic que des propositions décroissantes peuvent être d’un « apolitisme assourdissant » (Atelier Paysan). Ni même qu’en tant que décroissants politiques, nous puissions juger que le régime de croissance est un dispositif politique de… dépolitisation. Pourquoi ce dernier jugement n’est-il pas contradictoire ? En faisant de la fragilité la « faille » de l’action politique, fragilité qui résulte de la pluralité comme condition (humaine) de toute action et parole, Hannah Arendt indique le lieu où les adversaires de la politique comme rapport d’auto-organisation de la société par elle-même tentent de la remplacer par la politique comme rapport de domination et de pouvoir. Dans le premier cas, la liberté caractérise une société alors que dans le second cas, il s’agit d’abord (sinon exclusivement) de liberté individuelle. Dans les 2 cas, on va prétendre défendre la liberté mais dans un cas par la politisation, et dans l’autre par la dépolitisation. Commençons par donner des exemples de ce second cas. C’est pour s’opposer à ces politiques de fragilisation que la décroissance peut explicitement se ranger du côté de la repolitisation. En effet, si le régime politique de croissance est une politique de dépolitisation = individualisation = fragilisation alors, pour s’y opposer, il faut imaginer une politique de repolitisation explicitement en faveur de la solidarité. Car si la solidarité est du côté de la solidité, c’est parce que, de l’autre côté, des politiques de la « fragilarité » exploitent la fragilité de l’action politique. Par politique de repolitisation, il ne faut pas attendre un « programme clefs en main » de ce qu’il faut faire ; pour au moins 2 raisons : Dans quels champs politiques peut se dérouler ce champ d’expérience ? Dans des champs dans lesquels les « problèmes » seront résolus par des « arbitrages ». Je propose d’en repérer facilement 3 : Rien que ce survol général des champs de la repolitisation permet de repérer où le bât blesse : c’est que trop souvent, « de notre côté », nous n’avons investi au mieux qu’une politisation tronquée (réduite aux dispositifs de délibération, de contrôle mais critique sur les dispositifs de participation et de représentation, et affichant souvent une forme de mépris sinon de rejet pour les institutions et la visée d’une ordre mondial) alors que, « de l’autre côté », leur dépolitisation ciblée (contre les dispositifs démocratiques) s’articule à une politisation renforcée dans les 2 autres champs (celui des institutions et d’une vision politique mondiale). Autrement dit, là où nous prétendons être forts, ils nous attaquent en sapant les bases politiques de toute vie démocratique, et là où ils installent les cadres de leur domination, nous les leur abandonnons au nom d’un rejet naïf de toute verticalité : comme si on ne pouvait opposer au top down de l’organisation qu’un horizontalisme compatible avec la forme du régime de croissance, en négligeant la voie verticale ascendante du bottom up. Comment faire de la politique si on veut l’inscrire dans une démarche de repolitisation qui se réfléchit explicitement contre des politiques de dépolitisation ? Je propose de localiser 5 zones de repolitisation en faisant une analogie avec la permaculture. https://ladecroissance.xyz/2025/08/11/les-5-zones-de-la-permapolitique-premier-reperage/ Par rapport à une première présentation assez complète de cette analogie, je rajoute 3 précisions : Certes, chacun.e peut préférer telle ou telle zone suivant son engagement, ses disponibilités ; pas question de hiérarchiser. Pour autant, seule la zone 5 permet de révéler la politisation des autres zones. Je rajoute une comparaison : celle avec la couleur de mon polo qui déteint légèrement à chaque lavage. Je ne peux visualiser cette déteinte qu’à condition d’avoir conservé un deuxième polo que je n’ai jamais exposé au soleil ni au lavage; mais si je le compare à celui que j’utilise, la différence va sauter aux yeux. Et plus j’aurais usé un polo, plus la perte de couleur sera évidente. La zone 5 de la permapolitique, c’est ce polo qui a gardé sa couleur. C’est en ridiculisant comme « utopique », ou comme « extrémiste », ou comme « idéaliste » cette zone 5, que les dispositifs politiques de dépolitisation installent leur emprise, en opacifiant toute possibilité de comparaison avec une radicalité politique. Attention donc dans les 4 zones les plus fréquentées de ne pas tomber dans un anti-intellectualisme de convention qui, en croyant assurer l’efficacité du « pratico-pratique », ne fait en réalité que saper la condition d’une repolitisation de rupture. Tels pourraient être les cadres politiques à l’intérieur desquels chacun.e suivant ses choix pourrait inscrire sa trajectoire politique de décroissance. Le pari de ces cadres c’est que chaque trajet même le plus personnel ne pourrait que s’harmoniser avec d’autres projets tout aussi personnels pour tresser un faisceau de trajectoires décroissantes, sans chercher l’hégémonie mais sans pour autant tomber dans le relativisme que toute trajectoire se vaut : c’est pour cela que le jugement a besoin de critères pour : Si la croissance est un non-sens (« une croissance qu’elle soit infinie ou non, dans un monde qu’il soit fini ou non, est absurde »), la décroissance ne sera du bon sens que s’il s’agit d’un sens commun. La dépolitisation, c’est la perte du sens commun comme sens politique par excellence. * Mais y a-t-il une raison pour qu’une politique de repolitisation soit une politique seulement portée par la critique décroissante ? Après tout, les cadres de la repolitisation sont-ils exclusivement ceux de la décroissance ? Pour répondre, il me semble qu’il suffit de rappeler qu’une politique de repolitisation est en opposition à une politique de dépolitisation dont les traits principaux ont été repérés dans la deuxième partie. A contrario, on peut en déduire les traits d’une politique de repolitisation : Texte intégral (6227 mots)

1. Ce que « politique » peut signifier ?

2. Politiques de dépolitisation
3. Les cadres de la repolitisation
3.1 Les domaines de la politisation / repolitisation
3.2 Les 5 zones de la permapolitique

4. Pour conclure
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Notes et références
Arthur Zarrouki
Les voix se lèvent en soutien à l’ADEME, une fois encore menacée par les vents conservateurs, qui ont depuis longtemps préféré le dogmatisme du déni au courage de la radicalité face aux enjeux environnementaux et sociaux. Ici via le projet de loi de décentralisation du gouvernement. Nous ne pouvons que soutenir l’ADEME en ces temps troublés et troublants, où l’écologie semble descendre chaque jour un barreau de plus de l’échelle des priorités, alors que la sévérité des diagnostics emprunte le chemin inverse. Devrions-nous être surpris dans un monde où la raison et le droit s’évanouissent inévitablement ? Un chef d’Etat se revendique fièrement d’actions de piraterie, et seul un silence glaçant pour l’accueillir. Même si nous sommes loin d’être sans critique à son encontre, soutenir sans ne rien mettre sous le tapis, cela ne fait pas partie de nos habitudes. Nous n’oublions pas que l’ADEME, dans son étude prospective « Transitions 2050 », visant à la réduction de notre empreinte carbone, a été capable d’acter son échec sans rougir, et à en faire porter la responsabilité aux autres pays, plus précisément « à l’absence de politique concertée au niveau international »… Pourtant, n’aurait-elle pas pu elle-même prédire cet échec à venir, au vu de l’absurdité de sa démarche ? Qu’attendre d’une étude où le scénario le mieux disant, « Génération frugale », conduit à une hausse du PIB de 36 % d’ici à 2050 (47-48 % pour les trois autres scénarios) ? Pis encore, en associant ce même scénario à la décroissance ! Comme quoi, lorsqu’il est fait l’impasse d’une remise en cause radicale des fondements et structures de notre société, une priorité réelle accordée à l’écologie, aussi sincère soit-elle, ne peut qu’être vaine. Nulle animosité, l’ADEME n’est en aucun cas une ennemie, certaines de ses initiatives sont éminemment utiles, par exemple ses simulateurs d’empreinte carbone et eau. Un exercice salutaire, non pas pour se culpabiliser ou culpabiliser, dans le monde de la croissance nos modes de vie sont contraints. Mais pour réaliser l’ampleur des évolutions demandées. Les changements auxquels nous appelons sont structurels, à faire toutes et tous ensemble pour toutes et tous. Néanmoins, ne serait-il pas naïf de penser que l’ADEME serait nécessairement une alliée ? Ne pourrait-elle pas être une adversaire politique ? Pouvons-nous faire l’impasse de ces questions ? A nous de faire notre part, en politique, comme en amitié et en amour, il est vital d’être honnête. Envers soi et envers les autres. Texte intégral (1111 mots)
Transition(s) 2050 – L’ADEME piégée par le paradigme de la croissance



Rédaction
La Maison commune de la décroissance a organisé au printemps 2026 un cycle de conférences intitulé « 4 images politiques pour penser la décroissance » mené par Michel Lepesant. La conférence introductive a eu lieu le mardi 14 avril 2026, à l’Académie du Climat (Paris). Le cycle s’est poursuivi les 19, 20 et 21 mai. Pour penser la convergence, la coordination et le degré de politisation des propositions décroissantes (et elles sont abondantes), il vous est proposé de penser la décroissance au moyen de 4 images pour visualiser 4 enjeux politiques : le commun, la robustesse, la radicalité, l’extension de la critique. L’objet de la Maison commune de la décroissance (la MCD) est de proposer à l’ensemble de la constellation décroissante un cadre politique commun. Aujourd’hui, malheureusement, l’ensemble des initiatives et propositions qui peuvent se revendiquer de la décroissance ressemble plus à une boîte remplie de pièces de puzzle qu’à un « paradigme » partagé. Et d’y répondre par 4 images : Les quatre images seront détaillées à travers 3 trois conférences, à découvrir ci-dessous ! Texte intégral (850 mots)
Si la décroissance était une langue, c’est comme s’il y avait un lexique mais sans (règles de) grammaire. Pourtant, ce n’est qu’à condition de partager des règles communes que chacun.e a la liberté de les utiliser comme il l’entend pour exprimer son idée. Une langue partagée est la condition de possibilité d’une parole individuelle.
Pour tenter de construire ce cadre, plutôt que de longues dissertations, la MCD vous propose de repérer 4 questions :
Suite et fin du cycle les 19, 20 et 21 mai 2026 à Paris




Michel Lepesant
Au moment où on semble assister, impuissant, à la disparition du droit et son emplacement par « le droit du plus fort », il est bon de se souvenir que J-J Rousseau qualifiait ce soi-disant droit de « galimatias inexplicable » ( Du contrat social, I, 3, 1762). Jugement toujours d’actualité, à l’heure où les médias mainstream arrivent de moins en moins à dissimuler leur fascination pour la brutalisation généralisée du díler maximo. Mais reste toujours cette question : pourquoi la force, si elle est vraiment si forte, doit-elle se donner les apparences d’être un « droit » ? Selon l’article 2 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen (DDHC) du 26 août 1789 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression ». Ce droit de résistance est garanti par la Constitution, puisque la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen fait partie du bloc de constitutionnalité et possède donc une valeur constitutionnelle. En réaffirmant, dans sa décision de janvier 1982, la valeur constitutionnelle des principes et droits proclamés en 1789, le Conseil constitutionnel reconnaît aussi la valeur constitutionnelle du droit de résistance à l’oppression prévu par l’article 2 de la DDHC. Comment, pourtant, ne pas constater que ce droit est aujourd’hui malmené ? Toute la question démocratique revient alors à se demander s’il s’agit d’une « dérive » illibérale de certains libéraux ou bien d’une « pente » illibérale du libéralisme ? Je voudrais aujourd’hui relire une pensée de Pascal (B298-L103) dont le titre est : Justice, force. Chacun voit bien de quoi il s’agit. 1ère distinction : d’un côté, la justice qui est affaire de volonté ; de l’autre, la force qui est contrainte. 1er croisement : la justice par elle-même n’a pas de moyens ; la force par elle-même n’a pas de justification. 2ème croisement : la justice et la force sont faibles dans l’ordre du dire. 3ème croisement : il faut les mettre ensemble dans l’ordre du faire. 2ème distinction : entre le dire et le faire. [Objection implicite : mise en garde contre une fausse symétrie, un pseudo équilibre] 3ème distinction : dans l’ordre du dire, la force a l’apparence de la justice alors que la justice « est sujette à dispute ». Conclusion : « on a fait que ce qui est fort fut juste ». Ce qui est (souvent mal) interprété comme une « victoire » de la force et une faiblesse de la justice devant la force. « Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. —- La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste. La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » Explication : Pascal écrit « on a fait » et n’écrit pas « on a dit que ce qui est fort fut juste ». Autrement dit, il est abusif d’interpréter cette conclusion comme une victoire de la force, comme si Pascal avait écrit : puisque c’est la force qui, de fait, gagne, alors on dit que la force est juste ; que ce qui est juste, c’est ce que dit la force (« la raison du plus fort »). « On a fait » renvoie à une contrainte : c’est la force qui se voit contrainte de se montrer juste. Autrement dit : entre l’idéalisme de la justice et le cynisme de la force, la victoire revient à la justice. La justice est plus forte que la force. C’est ce qui fait que même les régimes les plus autoritaires organisent des élections, fût-ce pour les truquer, ils ne peuvent se passer de l’apparence de la justice ; alors que – renversement de l’asymétrie – la justice ne peut pas se donner l’apparence de la force. Dans la réalité, les apparences de l’idéal sont plus réelles que celles du réalisme. Dans l’instant, cette vérité peut être brouillée, mais à la longue, elle est imparable. A la longue, l’injustice de la force ne peut pas gagner contre la force de la justice. Pascal insiste sur la différence entre l’ordre du dire et l’ordre du faire ; c’est parce qu’une partie de l’action politique se juge sur le choix des termes employés pour la décrire, et donc pour la juger. Que veut dire « résister » ? Si l’action terroriste peut être une dérive de toute résistance, à quel moment peut-on juger qu’un groupe de résistance devient un « groupe terroriste » ? C’est une question qu’il faut poser pour le Hamas. Mais, dans ce cas, c’est une question qu’il faut aussi poser pour l’État d’Israël, dont les politiques de colonisation, de négation du droit des palestiniens à disposer d’un État, d’usage sans retenue de la violence militaire contre des civils (à Gaza, en Cisjordanie, au Liban) sont une constante de ses gouvernements depuis sa création, création qui s’est d’emblée inscrite dans un négationnisme assumé selon la fameuse formule : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre » 3. D’autant qu’aujourd’hui c’est bien une extrême-droite suprémaciste et théocratique qui gouverne Israël ; et encore une fois, demandons-nous : pente ou dérive 4 ? Texte intégral (2569 mots)
1- La résistance est un droit

2- La pente illibérale du libéralisme
3- La force du droit, ou l’inévitable puissance de l’apparence
4- Conséquences sémantiques

Notes et références
🌱 Bon Pote
Actu-Environnement
Amis de la Terre
Aspas
Biodiversité-sous-nos-pieds
🌱 Bloom
Canopée
Décroissance (la)
Deep Green Resistance
Déroute des routes
Faîte et Racines
🌱 Printemps des Luttes Locales
F.N.E (AURA)
Greenpeace Fr
JNE
La Relève et la Peste
La Terre
Le Lierre
Le Sauvage
Low-Tech Mag.
Motus & Langue pendue
Mountain Wilderness
Negawatt
🌱 Observatoire de l'Anthropocène