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27.03.2025 à 11:58
Philippe Vion-Dury
Texte intégral (1622 mots)

Alors que nous nous dirigeons vers un abandon en rase campagne des engagements écologiques, l’administration doit-elle résister ? Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale à l’été dernier et la perspective d’une victoire du Rassemblement national, les appels de ce type se sont multipliés. Et si on les prenait un peu au sérieux ?


Suppression de l’Ademe, menaces sur l’Office français de la biodiversité (OFB), sabordage de l’Agence Bio. Mais aussi coupes budgétaires dans le soutien aux voitures électriques, la rénovation énergétique des bâtiments avec MaPrimeRénov’, ou encore le fonds vert des collectivités… Tout l’édifice sur lequel l’administration française fondait quelque espoir de « transition » écologique est en train de sombrer, tandis que Trump nous donne un aperçu de ce qui pourrait nous attendre. C’est l’heure du « grand renoncement » écologique, titre pudiquement Le Monde.

Yves Marignac, porte-parole de l’association Negawatt, déclare ainsi au « journal de référence » : « Nous sommes brutalement confrontés à un changement d’ère. Depuis des années, nous espérions pouvoir contribuer à aider les sociétés à aller vers un monde plus désirable. Aujourd’hui, nous devons entrer de façon urgente dans une résistance pour préserver les progrès déjà existants. » Alors que nous nous dirigeons vers un abandon en rase campagne des engagements écologiques, voire même un possible changement de régime, l’administration doit-elle « entrer en résistance » ?

Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale à l’été dernier et la perspective d’une victoire du Rassemblement national, les appels de ce type se sont multipliés. Et si on les prenait un peu au sérieux ? Quelles sont les marges de manœuvre des agents de la fonction publique ? De quels actes de résistances disposent-ils en cas de prise du pouvoir par un gouvernement d’extrême droite ? Sont-ils en mesure de faire dérailler tel projet ou telle politique écocidaire ?

Pour celles et ceux qui n’en peuvent plus d’avaler des couleuvres dans les institutions et les services publics, les collectivités territoriales et la haute administration, et qui veulent dès à présent participer à enrayer la pente fasciste dans laquelle un grand nombre de démocraties occidentales semblent engagées, plusieurs options existent. 

1. Déserter

C’est le choix éthique qu’ont fait de nombreux fonctionnaires, à l’image de Camille Chaize, la porte-parole du ministère de l’intérieur, qui vient de démissionner avant la parution de son livre dans lequel elle critique ouvertement le RN et le syndicat de police Alliance. « Je vais devoir démissionner, écrit-elle, si nous avons un gouvernement diamétralement opposé à mes valeurs et mes principes (…). L’extrême droite, ce sera sans moi. Je ne veux pas être là pour voir ça. »

Ou encore ce directeur d’administration centrale, cité par Mediapart, qui déclarait après l’adoption de la loi immigration : « Je n’ai pas eu besoin de réfléchir plus de trois secondes, je ne m’imagine ni contribuer à porter des politiques qui seraient celles du RN, ni travailler au quotidien avec des gens de ce parti. »

Évidemment, « désertion » ne peut pas être dénoncée sur le plan éthique : qui viendra sermonner quelqu’un qui refuse de collaborer plus longtemps à une administration en rupture totale avec ses valeurs ? On peut néanmoins en interroger l’efficacité politique. Un débat qui avait déjà traversé le camp écolo lors des appels à la désertion qui s’étaient multipliés, notamment depuis les bancs d’AgroParisTech en mai 2022. La volonté de déserter avait plutôt été accueillie avec bienveillance au sein de l’écologie, particulièrement par ses tendances libertaires. Elle renverrait à une histoire riche de l’insoumission au capitalisme, courant des fuites d’esclaves « marrons » aux communautés anarchistes, jusqu’à être présentée comme une authentique stratégie et le germe d’une contre-société.

Une option stratégique qui a aussi été critiquée, d’une part parce qu’elle appartiendrait généralement aux classes sociales qui peuvent se le permettre, d’autre part parce qu’elle reviendrait à abandonner les postes stratégiques au sein de l’État, où l’on trouvera toujours des remplaçants pour faire le sale boulot. 

L a désertion reste prisonnière d’un dilemme insoluble : s’il n’est plus possible de changer les choses de l’intérieur et qu’elle acte le refus de collaborer ou d’être un « faire valoir » dans le greenwashing ambiant, elle ne paraît viable que dans un contexte politique où l’État tolère à ses marges des contre-modèles de société. Ou, pour le dire avec les mots du penseur libertaire Élisée Reclus, qui s’en prenait à la fin du XIXe siècle à certaines colonies anarchistes gagnées par l’auto-célébration de leur marginalisation qui en venaient à délaisser la cause révolutionnaire : « on avait eu le ferme vouloir de transformer le monde, et tout bonnement on se transforme en simple épicier. »

Et qu’adviendra-t-il lorsque, purgé de toute résistance interne, l’État viendra chercher les déserteurs ?

2. Résister de l’intérieur

L’alternative serait donc de rester et tout faire pour freiner voire contrecarrer la dynamique fasciste et écocidaire (d’aucuns diraient carbofasciste). La désobéissance peut prendre une forme officielle, par le refus d’appliquer certaines politiques ou consignes et le faire officiellement vis-à-vis de l’administration, voire même publiquement.

C’est ce qu’ont fait les élus du Conseil départemental du Lot, qui avaient annoncé leur refus d’appliquer la réforme de l’aide personnalisée à l’autonomie (APA) telle que le prévoyait la loi immigration. Idem pour les 3 500 médecins qui s’étaient dit prêts à désobéir face à la suppression de l’aide médicale d’État (AME).

Mais résister de cette manière revient à s’exposer aux représailles : placardisation, limogeage voire poursuites judiciaires. Ayant tiré les leçons de l’échec de son premier mandat, le président américain Donald Trump a décidé de brutaliser son administration, appliquant la technique théorisée par Steve Bannon du « flood the zone », une déferlante de mesures qui laisse opposition et résistance KO, tout en commanditant Elon Musk pour dépecer l’Etat social – et pas que. Il bénéficie également de la tradition du « spoil system » qui offre à l’exécutif de nombreux moyens de mettre des fidèles aux postes clefs de l’administration. Sans compter sur la rhétorique terriblement efficace de l’ « État profond », qui permet de s’attaquer à l’administration si celle-ci traîne la patte en lui reprochant de se mettre en travers d’une soi-disant « volonté populaire » dont le chef d’État nouvellement élu serait le garant.  

Les tentatives de résister publiquement peuvent par ailleurs se heurter rapidement aux devoirs de réserve et de neutralité, à l’obligation de discrétion professionnelle et, dans certains cas, au secret professionnel. Autant de principes qui lient le fonctionnaire et dont le caractère assez flou peut tourner au bâillon contre toute dissidence.

Reste la possibilité d’agir dans l’ombre : freiner, entraver, détourner, bloquer… et prendre le risque de lancer l’alerte dès que possible. Le statut de lanceur d’alerte, régulièrement attaqué, fait d’ailleurs l’objet d’une protection particulière par le droit, récemment rappelée par le défenseur des droits dans un Guide du lanceur d’alerte, et prévoit des exceptions aux obligations de secret et de réserve.

Et au-delà, informer les groupes visés par des mesures iniques, nourrir la presse libre en renseignements de l’intérieur… les moyens ne manquent pas. C’est aussi ça, résister !

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25.03.2025 à 16:53
Isma Le Dantec
Texte intégral (2477 mots)

Le 25 mars 2023 et la manifestation contre la mégabassine de Sainte-Soline marque un moment où le mouvement pour la préservation de l’eau a été particulièrement massif et puissant. Mais lors duquel, aussi, un déferlement de violence s’est abattu sur les manifestant·es. La répression policière laisse des traces sur les corps comme dans les esprits. Les symptômes traumatiques, et plus largement la question du soin psycho-émotionnel, se font une place dans les espaces de lutte ; où se croisent approches cliniques et pratiques autonomes, brochures collectives et héritages féministes. 

Un article d’Isma Le Dantec issu du premier numéro de Fracas.


« Ce soir-là, les yeux sont cernés, les vêtements boueux, les esprits brumeux. Il est très clair que l’extrême violence déployée contre nous vise à instaurer un climat de terreur », se souvient Noëmie, 28 ans. « Je pleurais tout le temps, pour tout. Dans mes rêves, je pleurais non-stop aussi… Je me disais aussi qu’il fallait absolument que je me sorte de ça », confie Yaël. « La stratégie en face était vraiment une volonté de, j’sais pas si c’était une volonté de tuer, mais c’était vraiment de marquer l’esprit à vie, de traumatiser », partage à son tour Simon. Des bribes de témoignages qui laissent imaginer des soldats revenus du front avec un syndrome de stress post-traumatique pour bagage. Ces paroles ont pourtant été recueillies par le collectif du Loriot (1) après la manifestation du 25 mars 2023 à Sainte-Soline. Ce jour-là, la répression démesurée a donné lieu à plus de 200 blessés, dont certains sont restés plusieurs semaines entre la vie et la mort. 

« Les traits symptomatiques qu’on retrouve chez des blessés de manifs sont les mêmes que chez certains soldats de la Première Guerre mondiale », atteste le psychologue clinicien Thomas Cuvelier. Chez les personnes dont il recueille les mots, un symptôme est récurrent : « Tous ont eu la sensation qu’ils allaient mourir. » On parle alors de mort subjective. « Ce n’est pas la mort objective de l’organisme, puisque les fonctions physiologiques sont indemnes – dans le meilleur des cas. Mais il y a, chez pas mal de victimes, quelque chose de l’ordre du désir qui est gravement atteint, bloqué », détaille le psychologue.

« Une arme qui tape fort sans blesser »

Pour Thomas Cuvelier, un tournant dans la répression à l’encontre des manifestants s’opère au moment de la loi Travail, en 2016, « avec des niveaux de violence qui préfigurent celle déployée contre les Gilets jaunes ». « Vu comme certaines personnes se font démonter en manif, il doit bien y avoir des séquelles psychiques » est l’amère intuition qui amorce son travail de recherche sur la dimension traumatique des violences policières.

Pour d’autres observateurs de ces violences, le point de bascule se situe deux ans plus tôt, lorsqu’une grenade offensive lancée par un officier de gendarmerie ôte la vie à Rémi Fraisse, 21 ans, sur le barrage de Sivens. Dans un entretien mené par un étudiant en psychologie (2), Antoine dit avoir pensé immédiatement à ce drame à la vue de ses blessures, après qu’une grenade GLI-F4 a explosé à moins d’un mètre de lui. Il confie s’être « vu mourir », décrit les flash-back qui déferlent depuis dans sa tête dès qu’une détonation se fait entendre. Des réminiscences semblables aussi aux récits de cauchemars collectés par le compte X « Pavés de subconscient » pendant les Gilets jaunes, où s’entremêlent scènes vues ou vécues de nasses, de courses-poursuites et de passages à tabac, qui hantent les nuits des manifestants. 

« Un des effets pervers est que, comme ces armes ne sont pas censées tuer, elles débrident, augmentent paradoxalement la brutalité »

Des traumatismes macabres qui sont la conséquence de l’usage par les forces de l’ordre d’armes dites « non létales ». Pierre Richert, à qui l’on doit l’invention du flash-ball dans les années 1990, se félicitait alors d’avoir créé « une arme qui tape fort sans blesser ». Une conception qui, pour Thomas Cuvelier, révèle un déni à la fois matériel et discursif, qui dissocie la violence et son aspect potentiellement mortel. « Un des effets pervers est que, comme ces armes ne sont pas censées tuer, elles débrident, augmentent paradoxalement la brutalité », pointe-t-il. L’usage croissant, depuis une vingtaine d’années, de ces armes ne peut être imputé seulement à des avancées techniques, mais s’inscrit « dans la transformation néolibérale de la France, laquelle engendre une nouvelle forme d’État, plus autoritaire », complète Paul Rocher dans Gazer, mutiler, soumettre (La Fabrique, 2020). 

Brochures, débriefings et infirmerie psy

« La répression est de plus en plus forte. Nos mouvements doivent s’organiser en conséquence s’ils ne veulent pas mourir face à elle », estime Claire, qui faisait partie de l’équipe soin à Sainte-Soline en octobre 2022 et mars 2023. Si la nécessité de prendre au sérieux les conséquences psycho-émotionnelles de la répression est entrée dans les mœurs militantes, les méthodes pour s’en emparer font, elles, l’objet de nombreux débats. Dans un entretien réalisé par l’association Organisez-vous ! (3), le collectif international Soutien et rétablissement regrette que « le soin ne soit jamais une priorité », parce que « ce n’est pas rentable, ni performatif ». Une manière de souligner la persistance du culte de l’action héroïque et sacrificielle chez les militants radicaux. Une fascination qu’il s’agit de déconstruire, étape préalable à l’appropriation de savoirs jusqu’ici très cloisonnés à des milieux professionnels. 

« Un milieu militant sain devrait pouvoir reconnaître qu’il faut parfois passer le relais »

« À Sainte-Soline 1 (en octobre 2022, ndlr), on s’est sentis un peu débordés, ce qui a ouvert une discussion autour du soin dans l’organisation collective et permis de penser, plusieurs mois en amont, une vraie base arrière pour Sainte-Soline 2, avec une “legalteam”, un pôle handi-dévalidiste, une team anti-violences sexistes et sexuelles… » liste Claire. Côté soin psycho-émotionnel, elles et ils avaient imaginé un procédé en trois temps : tout d’abord, des brochures proposant un protocole concret pour se préparer au mieux avant une action, repérer les symptômes de traumatisme et savoir y réagir, etc. « Ça fonctionne assez bien, on prend le temps de les écrire à plusieurs sans être dans le jus de l’action, on ajuste au fil des expériences sans repartir de zéro », constate-t-elle, avant d’esquisser un bilan plus nuancé quant au reste du dispositif.

Les militants du pôle soin avaient ensuite imaginé un espace où les groupes affinitaires pourraient venir se reposer et discuter, avec des bénévoles présents pour inviter au débriefing. « C’est pas forcément compliqué, il s’agit de reconstruire un récit commun. L’idée est que le groupe soit un premier espace pour mettre des mots sur les choses sensibles et se sentir soutenu, afin qu’il n’y ait prise en charge que dans les cas les plus graves », développe Claire. Mais l’agencement du camp et l’impensable des événements ont rendu la méthode assez inopérante. 

Le troisième élément du dispositif était une infirmerie psy dédiée aux entretiens individuels pour les cas graves, qui a rapidement été submergée par l’affluence. « Heureusement qu’on avait travaillé pendant des mois avant, même si c’était dur, tout le monde est resté pour faire de son mieux, ne pas laisser la répression gagner sur ce terrain-là », se remémore Claire. Dimitri, qui prenait également part à l’équipe soin côté infirmerie psy, s’est lui aussi senti débordé face à ce que la répression a fait aux manifestants ce jour-là. « On a eu la bonne intuition de placer le point d’écoute psy à l’infirmerie. Ça permet d’épauler un peu les médics, premiers réceptacles des souffrances. J’ai pu y faire un long entretien, nous étions en train de nettoyer les jambes d’une personne, il y avait encore pas mal de sang. Il était question de prendre soin de lui mais on était pas dans du face-à-face, c’était très corporel, de la prise de soin au sens propre », témoigne-t-il. Dans les jours qui suivent, une ligne d’écoute a été proposée pour soutenir psychologiquement celles et ceux qui en éprouvaient le besoin. 

Soigner les murs avant les patients

« Le milieu militant ne veut pas forcément savoir qu’on ne peut pas « s’inventer psy ». Un milieu militant sain devrait pouvoir reconnaître qu’il faut parfois passer le relais », réagit Thomas Cuvelier. Pour lui, une piste serait de faire de la « psychologie de liaison ». « Ça existe dans les CHU, des secteurs aux urgences qui font le lien entre ceux qui arrivent avec une pathologie organique mais avec des symptômes qui relèvent aussi de la psychiatrie. Là c’est pareil, il pourrait y avoir des psychologues en lien avec les legalteams par exemple », esquisse-t-il. 

« On a tendance à pathologiser et à vouloir soigner toutes les émotions négatives, à les individualiser. Or, elles façonnent nos conditions collectives de militantisme. »

Une autre notion lui semble importante : celle de l’accueil. « Tu soignes les murs avant les patients. C’est pareil dans un milieu militant, si les gens ne se parlent pas, que tout tourne à l’implicite et à l’allégeance affective, c’est foutu. Il faut écouter, se demander sincèrement comment les gens vont, avoir des temps qui ne sont consacrés qu’à la parole et à la prise de température », estime-t-il. Des pratiques dans lesquelles se retrouvent divers collectifs, notamment Tendresse Rrradicale qui, en région parisienne, s’est donné pour mission d’accueillir les autres militant·es et collectifs rencontrant des difficultés. Leur idée, « créer des espaces de calme et de douceur au sein des révoltes ». Concrètement, des repas chauds gratuits en manif, des temps d’écoute, de pratiques artistiques, de l’accompagnement émotionnel. Chez Tendresse Rrradicale comme chez celles et ceux qui bénéficient de leurs soins, on retrouve principalement des femmes et des personnes queer. 

Déplacer les affects négatifs, de la marge au cœur des luttes

Un biais de genre qui ne surprend pas Léna Silberzahn, autrice d’une thèse intitulée « Penser la peur au temps des catastrophes : matériaux féministes pour une autodéfense affective ». Sa recherche l’amène à questionner la manière dont nous nous emparons des affects négatifs : « On a tendance à pathologiser et à vouloir soigner toutes les émotions négatives, à les individualiser. Or, elles façonnent nos conditions collectives de militantisme »

Elle constate que, si la reconnaissance d’une nature systémique des enjeux émotionnels se généralise dans les luttes écolo, sa prise en charge est souvent mise au second plan. « Sur les camps, il y a de plus en plus souvent une tente dédiée au soin, mais c’est un espace cloisonné et délégué à un collectif. » Là où, dans les luttes féministes et écoféministes, le soin et plus globalement les affects sont, en tant que tels, des objets politiques à endosser collectivement, un point de départ des luttes. La recette : « une triangulation parfaite entre action militante, théorisation et soin collectif ». Dans certaines assemblées, une pratique héritée de l’autodéfense féministe propose par exemple de renverser l’approche, en partant des peurs et traumas. Ou comment transformer certaines paralysies individuelles en puissance d’agir collective.


(1) Collectif du Loriot, Avoir 20 ans à Sainte Soline, éditions La Dispute, mars 2024.

(2) « Pour une clinique « impliquée » », revue Pratiques n° 84, janvier 2019.

(3) « Politiser le soutien émotionnel et psychologique : entretien avec Camille du réseau soutien et rétablissement », Organisez-vous !, juin 2022. 

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12.03.2025 à 18:09
Philippe Vion-Dury
Texte intégral (691 mots)

Un éditorial de Philippe Vion-Dury à retrouver dans le troisième numéro de Fracas.


Comment réprime-t-on un mouvement de contestation politique ? En gagnant l’indifférence de la majorité de la population. Et comment encourage-t-on l’indifférence ? En marginalisant l’opposition. Il y a deux espèces de marginaux : le folklorique et le dangereux. L’écolo, en quelques années, est passé du premier au second, de doux rêveur à « écoterroriste » en puissance. Comment opère-t-on pareille marginalisation ? Grâce à la complicité des médias dominants, grands ordonnateurs du débat
public et receleurs d’antagonismes sociaux. Nous n’avons pas affaire à un backlash, un retour de flamme ordinaire, mais à une action coordonnée des classes dominantes pour préserver leurs privilèges. Tout est permis en matière de détournements, la honte ne fait pas partie de leur vocabulaire. Les agriculteurs poussent des cris de désespoir ? Ce n’est pas la faute d’une politique agricole néolibérale, mais celle des écolos et des normes qu’ils veulent imposer. Des centaines d’emplois ouvriers sont menacés par l’interdiction des « polluants éternels » ou la délocalisation d’usines émettrices de CO₂ ?

Ce n’est pas la faute des mensonges de l’industrie, de leurs stratégies de dumping social, mais, à nouveau, celle des écolos. On l’a compris : les écolos sont l’anti-peuple, l’anti-France, les annonciateurs de la civilisation des graines et du soja, du vélo-cargo et des pulls qui grattent. Si nous en sommes là, c’est que la première stratégie qu’avaient déployé nos adversaires a échoué. Sachant pertinemment que les mouvements de contestation gagnent en puissance lorsque les militants radicaux s’entendent avec les franges modérées, ils ont d’abord tenté d’isoler les premiers en négociant avec les secondes. Mais voilà qu’il a pris à ceux-là aussi de se radicaliser devant les impérities et les hypocrisies trop manifestes des gouvernants.

Alors puisque la carotte n’a pas fonctionné, voici venu le temps de la matraque médiatique et étatique. Comment échapper à ce piège ? L’un des impératifs est de déjouer ces récits, mettre à bas ces faux antagonismes. C’est là que l’« ouvrier », le « paysan », le « rural » entrent en jeu. Et « le » chasseur aussi. Certains chasseurs, du moins, parmi le petit million de licenciés et une pluralité de chasses allant des plus détestables à des chasses vivrières et paysannes, autour desquelles le tissu social se maintient dans des territoires ruraux. Les alliances que nous devons nouer sont peut-être là.

Nous ne demandons pas aux écolos de retourner à l’établi, de bêcher la terre, de devenir des néoruraux. Nous ne leur demandons pas davantage de prendre le fusil ou de taire leurs désaccords. L’alliance est un accord sur fond de différences ; le dialogue nécessite deux points de vue distincts. La réponse à notre isolement croissant n’est pas d’universaliser notre point de vue ni de s’enfermer dans nos certitudes, mais de s’ouvrir à une pluralité de réalités sociales et de rapports à la nature, des altérités avec lesquelles il faut bien composer même lorsqu’elles nous dérangent ou que nous y trouvons à redire. Il ne s’agit ni de s’allier à n’importe qui, ni à n’importe quel prix, mais d’examiner nos tabous et de se demander s’ils sont vraiment justifiés. S’il n’y a pas, là, la possibilité d’une alliance.

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12.03.2025 à 16:27
Philippe Vion-Dury
Texte intégral (5260 mots)

La résistance aux antibiotiques est devenue un problème de santé publique majeur. L’anthropologue Charlotte Brives, autrice de Face à l’antibiorésistance. Une écologie politique des microbes (Amsterdam, 2022), questionne ce phénomène et ses liens avec la société capitaliste industrielle. À la recherche d’alternatives, elle appelle à repenser notre relation aux microbes.

Un entretien réalisé par Philippe Vion-Dury issu du deuxième numéro de Fracas. Photographies : Claude Clin

Biographie : Charlotte Brives, anthropologue des sciences et de la médecine, est l’autrice de Face à l’antibiorésistance. Une écologie politique des microbes (Amsterdam, 2022) et de Pluribiose. Travailler avec les microbes (Quae, 2024). Elle y analyse le fléau sanitaire qu’est l’antibiorésistance comme une conséquence de la « mise au travail » massive des microbes pour la fabrication d’antibiotiques par le capitalisme industriel.


La pandémie de Covid-19 a éclaté il y a tout juste cinq ans. Les pouvoirs publics et la plupart des médias avaient alors relayé un discours tissé de métaphores belliqueuses, ce qui avait été largement critiqué. Y a-t-il eu, depuis, une inflexion dans l’approche des questions épidémiologiques, une transformation des discours qui les encadrent ?

Dans le milieu spécialisé, davantage de place est faite à des recherches qui adoptent une approche écologique des maladies. Il me semble aussi que le grand public a aujourd’hui plus de savoir concernant les virus et les épidémies, mais je suis en même temps frappée du peu de mémoire que nous sommes susceptibles de conserver collectivement. Les moyens pour faire face à cette épidémie n’ont jamais été mis en place par le gouvernement. Concernant les discours, notamment l’allocution totalement ridicule d’Emmanuel Macron déclarant « la guerre » au virus, je pense que peu de choses ont changé. Mais en réalité, même dans le milieu de la recherche, il est très difficile d’échapper à des habitudes de langage : les virus continuent d’être présentés comme des « tueurs professionnels ».

Alors que ce qu’on sait peu, c’est que les virus peuvent difficilement être résumés à des « pathogènes »…

Les sciences de la vie nous enseignent que les virus sont des « parasites obligatoires », c’est-à-dire des entités qui ont besoin d’un hôte pour vivre et se reproduire. Elles nous enseignent également que si certains virus nous rendent malades, et de façon différente en fonction des individus, comme on a pu le voir avec le Covid-19, des tas d’autres ne font que nous traverser sans dommage.

Et pourtant, ces mêmes sciences présentent les choses ainsi : lorsque le virus se reproduit, il tue son hôte (la cellule par exemple). Mais c’est une manière de voir les choses, et il y en a d’autres ! Non seulement les virus ont d’autres modes d’interaction avec leurs hôtes, mais on pourrait par exemple plutôt qualifier, comme le font certains chercheurs, la cellule hôte de « matrice », dont le virus se sert pour sa propre reproduction, quand bien même cette interaction se traduit par la mort in fine.

Notre vision du monde microbien est complètement biaisée, puisqu’on a tendance à ne s’intéresser qu’à ce qui nous fait du mal. Une grosse part des savoirs qu’on a acquis en virologie et en bactériologie concerne la dimension pathogène de ces microbes. Cela évolue un peu ces dernières années en ce qui concerne les bactéries, notamment avec les « bonnes » bactéries du microbiote intestinal. Pour les virus, ça reste plus compliqué. C’est pourtant une impasse : le discours de l’éradication ne nous mène nulle part. Il faut savoir qu’historiquement, on n’a jamais réussi à éradiquer un virus.

Aujourd’hui, on estime qu’environ 80 % de la production mondiale d’antibiotiques n’est pas destinée à la santé humaine

Quelles sont ces autres interactions possibles des virus, leurs autres fonctions écologiques ?


Si on prend l’exemple des virus de bactérie, les virus bactériophages, ceux-ci ont plusieurs façons d’interagir. Parfois, comme c’est le cas avec les bactériophages « tempérés », ils vont intégrer leur patrimoine génétique dans celui de la bactérie hôte, « fusionner » avec elle en quelque sorte, pour devenir une espèce de chimère.

Les gènes conférés par le virus à la bactérie peuvent apporter à celle-ci des avantages évolutifs importants, des avantages pour survivre en milieu hostile : résistance à certains antibiotiques, acquisition d’une capacité à produire certaines protéines ou enzymes, etc. Un autre exemple, que je donne souvent, est celui des rétrovirus endogènes : il faut savoir que la placentation, la capacité à produire le placenta caractéristique des mammifères, nous vient d’un virus qui a intégré le patrimoine génétique d’un lointain ancêtre ! 

Nous avons co-évolué avec les virus, et nous ne saurions pas comment les éradiquer… Nous devons maintenant accepter de « vivre avec eux » ? 

L’expression « vivre avec le virus » a été dévoyée, notamment par le Premier ministre de l’époque, Édouard Philippe, car elle signifiait pour lui quelque chose comme « débrouillez-vous ». Mais la lutte contre le VIH montre pourtant qu’on peut mettre au point des traitements qui fonctionnent sans éradication – même si cela n’empêche pas qu’il faille faire de la prévention ! Le « vivre avec » dont je parle, avec d’autres, est beaucoup plus exigeant : reconnaître ce que sont ces entités, comprendre comment elles fonctionnent, anticiper dans la mesure du possible le type de virus ou de bactéries qu’on pourrait voir émerger et se tenir prêt. C’est aussi penser des services publics qui peuvent nous permettre de faire face.

Juste avant que la pandémie ne débute, on avait déjà 90 % de taux d’occupation des lits à l’hôpital. Et je ne parle pas de l’absence de masques et de l’épuisement des personnels soignants et d’entretien. Nous étions incapables de faire face, et ça n’est pas allé en s’arrangeant.


Vous défendez dans votre ouvrage l’idée d’une « pluribiose », c’est-à-dire un rapport plus riche au monde microbien qui intègre les différentes interactions possibles… Pouvez-vous en dire davantage ?

Je suis partie du terme d’« amphibiose », inventé par Theodor Rosebury dans les années 1960, qui montrait qu’on n’entretient pas un seul type de relation avec un microbe donné : la relation varie dans le temps et l’espace. Variation dans l’espace : 30 % des personnes sur la planète sont porteuses du staphylocoque doré dans le nez et ça ne pose pas de problème, mais si, lors d’une opération, le staphylocoque passe dans une hanche ou un genou, il rend malade. Variation dans le temps : helicobacter pylori va être responsable d’ulcères de l’estomac à certains moments de la vie, mais pas tout le temps. L’amphibiose, c’est cette reconnaissance de relations fluctuantes dans le temps et dans l’espace entre deux entités.

Et quand j’ai commencé à travailler sur les virus bactériophages et que je regardais, justement, ces interactions fines entre les virus et les bactéries, je me suis rendue compte qu’il arrivait parfois que le virus laisse une partie de lui-même en quittant la bactérie, ou au contraire qu’il emmène une petite partie de l’ADN de la bactérie avec lui.

En plus de la nécessité de ne pas essentialiser les relations entre les différentes entités (amies ou ennemies par exemple), la « pluribiose » consiste à ajouter que ces entités elles-mêmes ne sont pas figées, et qu’elles ressortent transformées de et par ces relations. Une conséquence directe de la pluribiose, c’est que lorsqu’on veut utiliser des êtres vivants dans les projets des humains, il ne faut alors jamais perdre de vue que nous ne contrôlons pas totalement ces micro-organismes, parce qu’ils ont des relations pluribiotiques. La résistance des bactéries aux antibiotiques en est l’illustration parfaite.

C’est d’ailleurs frappant, de se rendre compte de l’ampleur du phénomène de l’antibiorésistance (1 million de morts directes par an dans le monde), comparable aux pires épidémies… sans avoir du tout la même couverture médiatique. 

Une enquête parue dans The Lancet donnait même le chiffre de 39 millions de morts cumulées d’ici 2050 directement imputables à une bactérie antibiorésistante, et 160 millions où l’antibiorésistance jouerait un rôle dans le décès des individus… (1) C’est un phénomène systémique et aggravé par d’autres problèmes systémiques, dont la malnutrition, la pollution, les guerres, etc.

Mon hypothèse, concernant ce silence, est qu’il est d’abord le résultat d’un défaut dans la capacité d’identification des malades. Je m’explique : dans le cas du VIH ou du Covid-19, il y a un seul virus qui est responsable et qui rend malade tout le monde. Dans le cas des infections bactériennes, on va parler de plein d’espèces bactériennes différentes qui vont provoquer des tas d’infections différentes (pulmonaires, ostéo-articulaires, des otites…). Il y a une sorte de dilution du problème. Si les choses ont avancé sur le VIH, c’est en grande partie parce qu’il y a eu un très fort engagement de la société civile, des patients, des associations de malades, etc. Il n’y a pour le moment pas grand chose pour fédérer les victimes de l’antibiorésistance.

Il y a une différence fondamentale entre « travailler avec les microbes » pour apprendre d’eux, et « mettre les microbes au travail », comme le font les labos

Pour autant, l’antibiorésistance ne peut pas être considérée seulement comme un phénomène de santé publique, mais bien comme un phénomène systémique. Pourquoi ?

Il faut revenir rapidement sur l’histoire des antibiotiques. La production industrielle date du milieu des années 1940. Très rapidement, les antibios deviennent la classe de médicaments la plus prescrite aux États-Unis, et on se met à les présenter comme un médicament miracle – et c’est vrai que c’est une avancée phénoménale dans l’histoire de la médecine. Les laboratoires pharmaceutiques vont se lancer dans une course à la découverte de nouveaux antibiotiques, commercialiser des associations de différents antibiotiques à doses fixes, les marketer.

Les frontières entre médecins et industriels vont devenir plus floues, au point que les pouvoirs publics ont dû intervenir et tenter de réguler leur commercialisation en santé humaine en imposant la réalisation d’essais cliniques randomisés pour nouveau produit avant sa mise sur le marché.

Mais en parallèle de la santé humaine, on va les utiliser dans les élevages, à la fois pour les soigner, mais aussi comme promoteurs de croissance : on remarque que les animaux grossissent plus vite lorsqu’ils consomment des antibiotiques à faible dose. On se met aussi à les épandre dans les plantations, sur les arbres fruitiers, etc. Aujourd’hui, on estime qu’environ 80 % de la production mondiale d’antibiotiques n’est pas destinée à la santé humaine.

Dès les années 1960, on a des rapports de microbiologistes et de médecins qui commencent à s’alarmer de la montée en puissance de la résistance aux antibiotiques des bactéries, et remarquent qu’on n’a pas seulement du transfert de matériel génétique résistant d’une génération à l’autre (ce qu’on appelle la transmission verticale des gènes) mais aussi entre différentes espèces de bactéries et de microbes (ce qu’on appelle la transmission horizontale). Il va pourtant falloir attendre 40 ans pour que le problème soit pris au sérieux. L’usage d’antibios comme promoteurs de croissance n’a été banni en Europe que dans les années 2000 (2), et perdure dans d’autres pays comme les États-Unis. Idem pour l’usage dans les cultures. Il faudrait donc réfléchir à des régulations internationales sur le sujet, mais quand on voit comment on avance sur le réchauffement climatique…

Pourquoi l’antibiorésistance est-elle un phénomène spécifique à la société capitaliste industrielle ?

L’usage massif d’antibios est justifié, on vient de le voir, par leurs effets sur la santé humaine, sur la santé animale, végétale, et les gains de productivité qui sont recherchés, tant pour les animaux que pour les humains : ça permet par exemple de renvoyer les travailleurs plus vite au travail. Je me suis beaucoup inspiré des travaux d’Anna Tsing et de Jason Moore, qui font remonter, comme d’autres, la rupture fondamentale dans notre relation aux êtres vivants dans l’Occident du xviᵉ siècle et dans la transition du féodalisme au capitalisme. C’est le moment du grand partage entre nature et culture, où l’on « extériorise » la nature : tout ce qui n’est pas l’humanité est rejeté dans la nature, y compris les populations racisées, comme on le voit avec la colonisation et l’esclavage. Tout ce qui est ainsi exclu de l’humanité peut être plus facilement exploité.

Tsing comme Moore vont faire de la plantation une incarnation de ce nouveau rapport au monde. Anna Tsing parle même de Plantationocène, l’ère de la plantation, des écologies simplifiées. Pour elle, l’exemple paradigmatique de cette relation est la plantation de canne à sucre : l’exploitation systématique et ordonnée d’une espèce végétale par une population qui est généralement elle-même exploitée (car il n’y aurait pas eu de plantations sans esclavage).

Ce système, pour être rentable, pour produire des actifs, va rapidement aboutir à des monocultures, à de la standardisation et de la sélection génétique, prenant les êtres complètement isolément des relations qui les font vivre, ou bien éradiquant toutes les relations qui sont considérées comme nuisibles à ce projet. Tsing considère qu’on peut étendre la notion de plantation à tous les systèmes qui se basent sur une simplification outrancière des relations avec le vivant, une écologie ultra-simplifiée.

Jason Moore parle lui plutôt de Capitalocène…

Son constat, très proche de celui de Tsing, est que le capitalisme n’est pas simplement un système économique, mais un mode de relation spécifique des humains avec le monde biotique et abiotique. Mais ce mode de relation spécifique, pour Moore aussi, s’incarne précisément dans la plantation. Ces deux approches donnent une dimension fortement écologique au problème de l’antibiorésistance, qui peut tout à fait faire l’objet d’une lecture marxiste.

La logique de l’accumulation de profits dans l’agriculture et l’élevage précédait largement l’introduction des antibiotiques, visible entre autres avec la standardisation et la mécanisation des tâches, mais aussi la volonté d’améliorer les performances zootechniques. Mais l’arrivée des antibiotiques en 1945 va venir s’insérer dans cette logique et répondre à certains des problèmes posés. La sélection génétique à outrance, la standardisation des animaux et le clonage des plantes font que si un agent pathogène pénètre la culture ou l’élevage et qu’un des individus y est sensible, toute la population peut y passer. Autrement dit : la réponse à l’agent pathogène sera relativement homogène au sein d’une population avec peu de diversité génétique.

Par ailleurs, la quête de rentabilisation des espaces utilisés a poussé à élever les animaux et cultiver les plantes dans des espaces très restreints, ce qui accélère encore la propagation épidémique. Bref : les « plantations » sont des bombes épidémiques. Dans ce contexte, les antibios ne vont pas permettre de « calmer » ces excès ou de faire de la prévention, mais d’accroître encore davantage la productivité.

J’ai toujours trouvé curieux que dans les diagrammes de la « grande accélération », à partir de 1945, avec toutes ces courbes exponentielles (augmentation des émissions de gaz à effet de serre, consommation des ressources, déforestation, etc.), il n’y en ait pas une pour l’usage des antibiotiques. Lui aussi est exponentiel, et est devenu un des rouages de cette dynamique d’ensemble des sociétés capitalistes de l’après Seconde Guerre mondiale.


Dans quelle mesure le fonctionnement des entreprises pharmaceutiques est, lui aussi, lié à ce modèle de la plantation capitaliste ?

Il y a une différence fondamentale entre « travailler avec les microbes » pour apprendre d’eux, et « mettre les microbes au travail », comme le font les labos. Pour produire des antibiotiques, on a fait des « plantations de microbes » lorsqu’on a commencé à découvrir leur potentiel économique.

Les entreprises pharmaceutiques ne sont pas des entreprises philanthropiques, et c’est même une industrie aujourd’hui hautement financiarisée. Elles sont allées chercher dans la nature des bactéries et autres microbes produisant certaines molécules intéressantes dans des cuves de fermentation, les ont sélectionnées, les ont nourries avec des milieux de culture bien définis et standardisés pour qu’elles soient plus productives. Puis on a relâché un peu partout les molécules ainsi produites, les antibiotiques donc, y compris à des endroits où elles n’existaient pas, dans des écosystèmes où elles n’avaient pas de raison d’être.


On a fait la même chose avec d’autres substances : les pesticides, les OGM, etc., sans jamais se poser la question des conséquences. C’est là qu’on en revient à cette idée de pluribiose : c’est aussi une mise en garde, car on ne sait jamais quelles conséquences auront nos actions sur les êtres vivants (humains ou non), à différents endroits du temps et de l’espace. Avec les antibiotiques, on se retrouve maintenant avec des bactéries sur la planète entière qui n’ont plus rien à voir avec celles d’avant l’introduction des antibios. Ce sont comme des pharmakon, c’est-à-dire à la fois poison et remède, qui contribuent tout autant aux problèmes de santé qu’à sauver des vies…  Ça ne veut pas dire qu’il faut arrêter les antibiotiques, mais qu’il faut les utiliser de manière à sauvegarder ce qui reste de leur efficacité.

Puisque les antibiotiques sont devenus un rouage essentiel de la dynamique d’accumulation des profits, il va forcément y avoir un rapport de force très puissant si l’on veut changer leur usage. Qui est l’adversaire ? Pouvez-vous décrire ce qu’est aujourd’hui « Big Pharma », ou la « pharmocratie » ?

Le problème qu’on a aujourd’hui, c’est que, pour le dire vulgairement, on a laissé les clés du camion au secteur privé depuis bien longtemps. On parle beaucoup du complexe militaro-industriel, beaucoup moins de l’industrie pharmaceutique, alors qu’on pourrait se poser la question de savoir à quel moment ils sont devenus des pourvoyeurs de mort plutôt que des pourvoyeurs de vie. Ça fait quarante ans que les entreprises pharmaceutiques ont laissé complètement tomber les recherches sur les agents anti-infectieux, parce que ça ne rapporte pas assez et que l’obsolescence est rapide du fait de la résistance des bactéries. Elles se sont tournées vers les maladies chroniques, parce que c’est beaucoup plus rentable (ces traitements sont longs, voire pour la vie). Ces entreprises ne remplissent donc plus cette mission et les États ont laissé faire.

On parle maintenant de mesures incitatives pour que les industriels se remettent à la R&D sur les antibiotiques, ou de financer davantage les recherches privées en la matière… alors que c’est déjà ce qu’on fait ! Le Crédit d’impôt recherche (CIR), c’est une part énorme du budget de l’État qu’on pourrait mettre ailleurs que dans les entreprises privées, par exemple dans la recherche et l’hôpital publics, surtout quand on voit les niveaux de performance du privé et la façon dont cet argent sert bien souvent à rétribuer les actionnaires…

 
Quelles autres solutions a-t-on à disposition ? Développer des recherches alternatives ?

J’ai commencé par travailler sur les bactériophages, ou phages, qui sont donc des virus qui « mangent » des bactéries. En cela, ils pourraient être une alternative aux antibiotiques pour traiter les infections qui sont devenues résistantes à ces mêmes antibiotiques. On peut utiliser leurs « propriétés biocides » en lieu et place des antibios. Ça existe depuis une centaine d’années et a traversé une histoire complexe d’apparitions et de disparitions, de survivance dans certains pays de l’ex-URSS…  Depuis qu’on assiste à une plus forte reconnaissance de l’antibiorésistance comme problème de santé publique, depuis une quinzaine d’années, l’hypothèse de la phagothérapie est revenue en force.

On se retrouve maintenant avec des bactéries sur la planète entière qui n’ont plus rien à voir avec celles d’avant l’introduction des antibios

L’intérêt des phages, c’est qu’ils ont co-évolué avec les bactéries depuis trois milliards d’années et sont donc très spécifiques, ne ciblant que la bactérie responsable de l’infection de la personne malade. Ceci permet des approches « sur mesure », ce qui impose d’avoir de larges « banques de phages » et d’identifier finement les bactéries responsables d’une pathologie. L’usage ciblé de phages permet de limiter l’apparition de résistances de la part des bactéries, laisse les autres bactéries intactes lors du traitement. Et restreint ainsi la massification du traitement, qui comporterait le risque de voir des phages se retrouver dans des quantités importantes dans les environnements.

Quel est le problème ?

Les phages ne sont pas brevetables, ce qui limite l’intérêt des investisseurs. La recherche anti-infectieuse, comme on l’a dit, intéresse peu l’industrie. Pour faire de l’argent avec les phages, il n’y a en gros que deux manières : soit faire du sur-mesure, mais vendre ces traitements très chers, soit faire du prêt-à-porter, ce qui permet de vendre moins cher mais en favorisant la massification au risque de retomber sur des problèmes écologiques.

On s’est logiquement très vite retrouvé avec des approches « prêt-à-porter » : puisque les phages sont très nombreux et très spécialisés, on va tous les mettre dans une bouteille, faire des cocktails, et mimer l’effet large spectre de certains antibiotiques [qui tuent un grand nombre de bactéries et permettent des traitements « probabilistes », à l’aveugle, NDLR]. On se retrouve avec les mêmes risques de résistance, d’incertitudes liées à la massification, etc.
C’est en tout cas vers ça qu’on se dirigeait au départ, ce qui montre bien que la recherche d’alternatives ne suffit pas, si on ne réfléchit pas aux dimensions infrastructurelles, ici à ce qu’on pourrait appeler des « infrastructures antibiotiques ». Ces infrastructures antibiotiques, en imposant une logique qui convient mal aux phages, freinent même le développement de la thérapie phagique.

Peut-on contourner la logique de rentabilité des entreprises pharmaceutiques ?

La majorité des gens qui travaillent sur ces sujets sont d’accord sur deux principes fondamentaux : un large accès au traitement (peu cher), et le respect des écosystèmes (pas d’usage dérégulé et massif). Si les phages sont développés par le privé, on ne pourra pas avoir les deux. Il faut donc un modèle de production publique (ou a minima des modèles public-privé, mais contrôlés par des instances publiques). Cela en fait sourire certains, mais ce type de demandes n’émerge même pas des rangs anticapitalistes : elles viennent de praticiens et praticiennes qui sont confrontés aux conséquences du système actuel.

Un modèle public présente entre autres l’avantage de maîtriser les coûts, du fait de la mutualisation des moyens et des infrastructures, et de réguler l’administration des phages aux personnes malades, tout en promouvant une approche collégiale. C’est ce qui se passe en France aux Hospices civils de Lyon, au CHUV de Lausanne, à l’hôpital militaire de la reine Astrid en Belgique… Ça repose par ailleurs sur une production qu’on peut qualifier de « locale », ou en tout cas nationale, puisque les phages ayant co-évolué, on aura plus de chance de trouver des phages adaptés proches de là où la personne a contracté sa bactérie.

Peut-on espérer une évolution en ce sens ?

Tout le système réglementaire, aujourd’hui, va dans le sens du privé. La loi prévoit par exemple que, dans le cas où il y a une préparation commerciale – donc privée – qui existe, même si une préparation hospitalière ou magistrale existe également, on est obligé de passer par la préparation commerciale, quand bien même celle-ci serait plus chère pour une efficacité équivalente… Changer la donne va demander énormément de volonté politique. Ça va être difficile, mais on constate un léger changement de mentalité ces dernières années. Les trois ans de pénuries de médicaments et l’importance de la santé en France font que des discussions sont possibles par-delà les clivages partisans. C’est peut-être là une des conséquences « positives » du Covid.

Il faudrait donc des négociations internationales pour réguler les antibios, des changement de législations au niveau national, de l’orientation de la recherche publique… Dans ce rapport de force à instaurer, y a-t-il des choses à faire à d’autres échelons ? Des alliances ou des points d’appui à trouver, dans le personnel hospitalier par exemple ?

Les recherches sur les phages ont cet avantage qu’elles semblent, au vu des personnes rencontrées, redonner du sens, ou donner à tout le moins un surplus de sens aux missions de ces personnes, que ce soit dans le secteur hospitalier, dans les agences de réglementation… Elles suscitent un vrai engouement, parce que c’est une réponse possible à l’antibiorésistance, mais aussi parce que c’est une façon intégralement alternative de réfléchir à ces questions. Les phages nous permettent de sortir du paradigme de l’éradication.

Ils nous font reconsidérer tout un ensemble de conceptions, de frontières, que ce soit dans nos conceptions de la guérison, de ce que doit être un médicament, un bon modèle de développement, une prise en charge efficace et bonne des malades. Ça fait cent ans que les phages ont été découverts, mais on en est seulement au début de leur utilisation thérapeutique. Une chose est sûre : on a plus que jamais besoin d’un modèle public.

 

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26.02.2025 à 17:53
Fracas Media
Texte intégral (3832 mots)

Depuis quelques années, des syndicats du géant de la sidérurgie s’emparent de la question environnementale en la liant aux enjeux de sécurité, de santé, de sauvegarde de l’emploi. Des revendications de transition industrielle décarbonée auxquelles le groupe, l’un des premiers pollueurs de France et grand bénéficiaire d’investissements publics, reste sourd.


Un article de Sophie Boutière-Damahi issu du deuxième numéro de 
Fracas.


« Avant, les salariés se disaient sans problème qu’ils allaient mourir plus jeunes que les autres. Aujourd’hui, ils ne l’acceptent plus », constate Me Julie Andreu. Le 17 juin dernier, l’avocate marseillaise, spécialisée dans le droit environnemental, accompagne une poignée de travailleurs de l’usine ArcelorMittal de Fos-sur-Mer devant le Conseil de prud’hommes. La requête est portée au nom de 250 salariés et sous-traitants, avec le soutien de la CGT et de la CFDT. Leur demande : faire reconnaître un préjudice d’anxiété causé par leur employeur et leurs conditions de travail. En cause, les manquements du géant de l’aciérie pour protéger ses ouvriers de l’exposition à des produits toxiques, dont certains sont cancérogènes. « Les salariés estiment que compte tenu de l’importance de l’exposition et du délai de latence, ils ont un risque important de développer une maladie et veulent agir avant que cela ne leur arrive », explique l’avocate. Car c’est sur une véritable poudrière sanitaire que vivent les 300 000 habitants du bassin de l’étang de Berre, situé quelques kilomètres à l’ouest de Marseille.

Aux abords de la Camargue, la zone industrialo-portuaire (ZIP) de Fos-sur-Mer, aussi étendue que Paris intra-muros, accueille 200 usines, dont 23 classées Seveso. Chez les adultes qui habitent aux abords de la ZIP comme autour de l’étang de Berre, on observe deux fois plus de cancers, de diabètes et de cas asthmatiques que dans la moyenne française. Parmi ces infrastructures industrielles, le site d’ArcelorMittal emploie 2 500 des 40 000 salariés de la ZIP, tout en étant l’un des plus pollueurs. Rien qu’en 2022, selon un rapport interne divulgué par les médias d’investigation Marsactu et Disclose, le deuxième sidérurgiste mondial aurait dépassé les limites légales d’émissions de particules fines dans l’air pendant 240 jours sur son site fosséen, soit près des deux tiers de l’année. 

Sur des kilomètres, les fumées noires chargées de produits toxiques sortent des torchères de l’usine et se répandent régulièrement dans l’air. En juin 2023, l’inspection du travail ordonnait la suspension temporaire de l’activité de l’aciérie en raison de l’exposition des travailleurs à des agents cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques (CMR), un arrêté qui sera dans la foulée suspendu par le tribunal administratif de Marseille pour des raisons de procédure. S’imposant parmi les gros pollueurs en France, les deux grands sites d’ArcelorMittal à Fos-sur-Mer et Dunkerque concentreraient à eux seuls… 25 % des émissions industrielles de CO₂ sur le territoire métropolitain.

Objectif décarbonation

Et les salariés syndiqués, notamment à la CGT, de lier leurs conditions de travail à l’avenir industriel du groupe. Dans le Dunkerquois, le syndicat épingle un recul de la direction sur ses plans de décarbonation depuis l’été dernier, accusant un retard important pour tenir ses objectifs : « Ce qui se passe, c’est un scandale d’État, puisqu’ils touchent l’argent public. La dernière fois, Bruno Le Maire est venu à l’époque encore ministre de l’Économie, NDLR) et m’a affirmé : “Monsieur, on a sauvé la sidérurgie française, on est repartis pour 50 ans !”. Et puis six mois après, Arcelor nous annonce que les projets sont en standby », déplore Gaëtan Lecocq, secrétaire général de la CGT ArcelorMittal Dunkerque. Sur le site, 2 000 salariés sont déjà touchés par six jours de chômage partiel temporaire (jusqu’à fin 2024, tel qu’annoncé pour l’instant), le groupe sidérurgique mettant en avant des difficultés d’ordre concurrentiel et peinant à rester compétitif face à l’acier chinois. De quoi faire craindre aux salariés un Florange bis1. La CGT du Dunkerquois s’inquiète en effet de devoir subir une  « année noire » pour l’emploi, et anticipe déjà l’instrumentalisation du plan décarbonation échafaudé par ArcelorMittal, qui pourrait servir d’écran de fumée pour réaliser des coupes dans ses effectifs français.

«Si on ne fait pas nos projets de décarbonation, en 2030, on est morts»

Au cœur du plan de relance France 2030, la décarbonation entend pourtant allier sauvegarde de l’emploi et transition écologique. Au total, l’État compte investir 5,6 milliards d’euros pour respecter l’engagement d’une réduction de 35 % des émissions de gaz à effet de serre dans le secteur de l’industrie entre 2015 et 2030. Pour ce faire, le gouvernement a promis une enveloppe de 850 millions d’euros de subventions à ArcelorMittal pour ses sites de Dunkerque (Nord) et de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône),  et ce « malgré une stratégie de décarbonation imprécise et incomplète […] ainsi que de multiples infractions environnementales ayant des conséquences néfastes sur les populations riveraines des mines et sites sidérurgiques du groupe », s’inquiète un récent rapport de Réseau Action Climat

Pour sauver le secteur, les syndicats se sont aussi saisis de la question de la décarbonation. Le 22 novembre 2019, la CGT d’ArcelorMittal réunissait 200 personnes au théâtre de Fos-sur-Mer à l’occasion d’un débat public sur les dégâts des émissions de carbone de l’usine. Répondent présent des militants écologistes locaux, des citoyens lambda, des médecins-experts… Alain Audier, figure de la CGT à Fos-sur-Mer, délégué CGT au CSE d’ArcelorMittal Méditerranée, se trouve aux premières loges de la réunion :  « On souhaitait agir de l’intérieur et pousser vers l’extérieur. […] On a été contacté par des avocats de riverains concernés par la pollution, mais l’action judiciaire, pour nous, c’était le dernier recours. Par ailleurs, les actions et interventions des associations environnementales se multipliaient, on a compris qu’il se passait quelque chose à l’extérieur de l’usine. » Alors que de premières études font état de taux de cancers et maladies respiratoires deux fois supérieurs à la moyenne nationale dans le bassin de Fos-sur-Mer, la CGT de l’usine expose son « projet alternatif pour une usine éco-responsable », notamment le recyclage de ferraille de navires démantelés sur le port à proximité en coopération avec AscoMétal.

Le lendemain de la réunion, est fondé le Comité de surveillance de l’activité industrielle du golfe de Fos et son impact environnemental (CSAIGFIE). La CGT se taille une place privilégiée au sein de ses représentants, s’assurant 11 des 25 sièges du conseil d’administration aux côtés de sept élus, un médecin-expert, un citoyen, et cinq représentants d’associations 2. Plusieurs groupes de travail sont montés, notamment sur le transport : « Par exemple, on avait pensé que les conteneurs déchargés sur le port de Fos pouvaient être transportés sur des trains plutôt que des camions […], on s’était mis en relation avec les cheminots pour penser la question avec eux », illustre Alain Audier. Le Comité rencontre aussi l’agence régionale de santé (ARS) et se confronte au manque de transparence de l’impact sanitaire des industries du bassin, constatant notamment l’absence d’antenne de dépistage des maladies professionnelles pour le bassin de Fos. 

Si le Comité est en sommeil depuis un an, son ex-président Alain Audier, désormais retraité, entend toujours trouver un successeur, bien que le climat actuel pousse davantage les salariés à porter des revendications urgentes, comme sur les salaires, alors qu’ArcelorMittal avance déjà des futures coupes dans les effectifs du site de Fos. Mais les syndicats ne se soucient pas uniquement de la santé des travailleurs et des salaires, ils poussent également en direction de la conversion écologique de l’appareil industriel… en vain.

À Dunkerque, faute de comité de surveillance des émissions, la CGT porte depuis 2010 un projet de filière de production d’hydrogène pour capter le CO₂ des hauts-fourneaux. Une proposition ignorée par la direction d’ArcelorMittal. Celle-ci préfère, selon le syndicat, capter une partie du  CO₂ émis par ses usines pour l’utiliser ensuite, « en partenariat avec Total », l’enfouir en mer du Nord pour faciliter l’extraction pétrolière : « Est-ce cela qu’on appelle le développement durable ? », ironise la CGT dans son communiqué

Réinvention syndicale

« Aujourd’hui, tout est bloqué. On a l’impression qu’on va droit dans le mur, si on ne fait pas nos projets de décarbonation, en 2030, on est morts », affirme Gaëtan Lecocq. Le syndicaliste pointe notamment la stratégie historique du groupe qui, selon lui, « tire les usines jusqu’au bout et laisse crever les sites », tout en redirigeant ses investissements à l’étranger, dans des pays comme le Brésil ou l’Inde. À Dunkerque, depuis le mois de juin, les salariés s’inquiètent de l’immobilisme de la direction dans ses projets de décarbonation. Parmi les projets en question, la mise en place de deux fours électriques, ou encore la rénovation du plus gros haut-fourneau d’Europe pour produire de l’« acier vert ». « J’ai interpellé le directeur d’établissement après un CSE, je lui ai demandé : “Mais vous allez faire quoi de ce pognon, si vous lancez pas les projets ?”. Il m’a répondu que si l’État finissait par leur demander de rembourser, alors ils rembourseraient », lâche le délégué CGT. Car, pour tenir l’objectif 2030, les projets devraient être amorcés avant 2026, ce qui semble loin d’être le cas, même si  la direction d’ArcelorMittal assure que le plan de décarbonation n’est pas remis en cause.

«La seule volonté d’ArcelorMittal, c’est d’accaparer les aides de l’État. On a clairement l’impression d’un plan social déguisé.»

 « Quand on rencontre les politiques et qu’on leur explique ce qu’il se passe, ils tombent de haut, parce qu’ils pensaient que les projets étaient déjà lancés », rapporte Gaëtan Lecocq. Si ces derniers tardent à se mettre en place à Dunkerque, site phare du plan macroniste, à Fos aussi, le processus patine. L’usine sidérurgique tourne désormais à 50 % de ses capacités de production. De quatre millions de tonnes d’acier, la production stagne aujourd’hui à deux millions, malgré l’inauguration fin septembre d’un nouveau four de poche permettant de multiplier par cinq la part d’acier recyclé dans l’acier fabriqué. Mais dans la foulée, la direction d’ArcelorMittal annonce une réduction d’emplois à venir de l’ordre de 10 % de ses effectifs. Les coupes dans les effectifs seront bien plus importantes, pronostique Alain Audier : « La seule volonté d’ArcelorMittal, c’est d’accaparer les aides de l’État. On a clairement l’impression d’un plan social déguisé. » 

Timidement, les préoccupations écologiques deviennent un objectif de lutte des syndicats et s’hybrident avec d’autres inquiétudes, comme la santé au travail et la sauvegarde de l’emploi. Dans son ouvrage Exploiter les vivants. Une écologie politique du travail, Paul Guillibert évoque l’exemple de l’usine sidérurgique de Tarente, dans le sud de l’Italie (Pouilles). Dans cette ville de 200 000 habitants, le groupe ILVA emploie plus de 10 000 salariés. Comme à Fos-sur-Mer, en plus du  CO₂, les populations sont exposées aux pollutions toxiques et cancérogènes (dioxyde d’azote, dioxyde de soufre ou encore benzène). Dans les années 2000, de premières mobilisations s’organisent entre ouvriers syndiqués et organisations écologistes locales contre les pollutions industrielles. La lutte aboutit à la condamnation d’ILVA en 2012, jugée « coupable de catastrophe environnementale et de santé publique ». Un exemple du « syndicalisme communautaire », dont la caractéristique principale est d’émerger et de s’organiser localement, initiative qui est rarement appréciée par les confédérations nationales, en proie à l’inertie et au dogmatisme. Confrontés aux positions productivistes de la FIOM3 (4), plusieurs délégués ont par exemple été exclus après avoir dénoncé les crimes environnementaux de leur entreprise. 

Ce syndicalisme « par la base » permet aussi de faire tomber les murs de l’usine, de nouer des alliances avec les habitants. Né de cette convergence à Tarente, le Comité de citoyen·nes et de travailleurs libres et réfléchis (Comitato Cittadini e Lavoratori Liberi e Pensanti CCLLP) intègre aussi des précaires, des étudiants, des intérimaires, des citoyens engagés et déploie un espace de connexion4 où s’organisent, toujours aujourd’hui dans la ville, les luttes communes entre écolos et travailleurs exposés aux risques sanitaires de l’aciérie.

Convergence des luttes

Retour à Fos-sur-Mer, d’où jaillissent des espoirs de développement d’un mouvement social semblable à celui des Italiens. « C’est un mouvement qui va faire des petits, s’enthousiasme Me Julie Andreu. Les salariés ont envie de faire bouger les choses et n’accepteront pas ce que leurs parents et grands-parents ont enduré. » En 2020, l’expérience de la raffinerie TotalEnergies de Grandpuits (Seine-et-Marne) avait déjà montré la voie. À l’époque, TotalEnergies annonce la fermeture des capacités de raffinage de Grandpuits pour les délocaliser et reconvertir le site en usine de production de biocarburants et de bioplastiques. La grève des travailleurs permet une première alliance des syndicats, notamment de la CGT, avec des ONG écologistes pour dénoncer le greenwashing de Total, alors que 700 emplois menacent d’être supprimés sous couvert de plan de reconversion écologique.

Problématique encore plus prégnante dans le bassin fosséen, alors que les recours en justice se multiplient. En 2019, un collectif de 14 riverains fosséens entamait une procédure au civil contre plusieurs industriels de la ZIP (ArcelorMittal, Esso, Kem One et DPF) pour « troubles anormaux du voisinage » causés par la pollution. Parmi les plaignants, Sylvie Anane réside à Fos-sur-mer. Depuis son jardin, les cuves de pétrole grignotent l’horizon. Et la Fosséenne de se demander si elles ne grignotent pas aussi sa santé : tumeur à l’ovaire, diabète, cancer de la thyroïde puis cancer du sein… À 57 ans, elle multiplie les comorbidités. 

«C’est un mouvement qui va faire des petits. Les salariés ont envie de faire bouger les choses et n’accepteront pas ce que leurs parents et grands-parents ont enduré.»

Elle meurt en 2021 des suites de ses cancers et affections cardio-vasculaires. En juillet 2022, le tribunal judiciaire d’Aix-en-Provence rend sa décision aux riverains plaignants. Selon les magistrats, le trouble existe et la causalité est à mi-mot avouée, avant d’être balayée par une sibylline double négation : « La qualité de l’air dans la région de Fos-sur-Mer est la conséquence de choix effectués au fil des années par les acteurs publics et privés. Il s’en déduit que les troubles dénoncés doivent être considérés comme ne présentant aucun caractère anormal. » 

« Ils nous disent qu’en gros, c’est “acceptable” à Fos, alors que partout ailleurs ça ne le serait pas. Mais ici ça l’est, parce qu’il y a eu un choix étatique d’installer ces usines-là », avance Me Julie Andreu. En 2021, ArcelorMittal a été condamné à verser 30 000 euros à l’association France Nature Environnement (FNE) pour 36 infractions environnementales liées aux rejets polluants. À Dunkerque, le groupe est aussi responsable de pollutions des eaux dues à des dérives répétées de concentration en légionelle dans le réseau public. 

Le coût social de l’impact sanitaire d’ArcelorMittal dans le Dunkerquois est ainsi estimé à 1,5 milliard d’euros par l’agence européenne pour l’environnement (AEE). Un ras-le-bol qui interroge le rôle des autorités : « ArcelorMittal connaît la loi, les règles, mais fait comme si de rien n’était. On a une impression de surpuissance de ce groupe. Et les autorités, à part de ponctuels arrêtés de mise en demeure, ne font pas grand-chose », ajoute l’avocate marseillaise qui dit se préparer à déposer une requête pour « carence fautive de l’État » contre le préfet des Bouches-du-Rhône. 

Après plusieurs mois d’alerte, ArcelorMittal a confirmé, lundi 25 novembre, la fermeture de ses centres de services de Reims et de Denain. Au total,135 emplois sont concernés, dont ceux des équipes de Denain, encore mises à l’honneur cet été pour avoir fabriqué les anneaux olympiques accrochés sur la tour Eiffel. Comme sur le site de Dunkerque, les salariés du site étaient déjà confrontés au chômage partiel depuis deux ans. 

Notes de bas de page 

  1. Le 30 novembre 2012, après leur mise en sommeil pendant un an, la fermeture des hauts fourneaux d’ArcelorMittal à Florange (Moselle) conduit à la suppression de 629 emplois.   ↩
  2. Le Mouvement national de lutte pour l’environnement (MNLE), l’Association de défense et de protection du littoral du golfe de Fos (ADPLGF), l’Association de Défense des Victimes des Maladies Professionnelles de l’Ouest de l’Etang de Berre (Adevimap), l’Institut Écocitoyen (association montée en 2010 par des citoyens pour analyser la teneur en particules ultra fines de l’air, une première en France) et Alternatiba.   ↩
  3. La FIOM est la fédération de la métallurgie de la CGIL, la Confédération générale italienne du travail (une des plus importantes confédérations syndicales en Italie, fondée en 1944 et historiquement proche du Parti Communiste Italien). ↩
  4. Alberto De Nicola et Biago Quattrocchi, « Sindacalismo sociale, Lotte e invenzioni istituzionali nella crisi europea », Ed. Deriveapprodi, 2016.  ↩

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