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16.03.2022 à 14:51

Civilisés à en mourir : Introduction (par Christopher Ryan)

Nicolas Casaux
Texte intégral (4923 mots)

Nous vous proposons l’introduction du livre de Christopher Ryan intitulé Civilisés à en mourir, qui vient de paraître aux Éditions Libre (à commander en cliquant sur le lien suivant).


Quelle ingratitude ! J’ai des plombages dans les dents, de la bière artisanale au frigo et tout un monde de musique dans la poche. Je conduis une voiture japonaise avec régulateur de vitesse, direction assistée et des airbags pour me protéger en cas d’accident. Je porte des lunettes allemandes pour me prémunir contre le soleil californien et j’écris ces mots sur un ordinateur plus fin et léger que le livre qui en résultera. J’apprécie la compagnie d’amis que j’aurais perdus s’ils n’avaient été sauvés par quelque opération chirurgicale et, depuis dix-sept ans, le sang de mon père est filtré par le foie d’un homme appelé Chuck Zoerner, décédé en 2002. J’ai toutes les raisons du monde d’apprécier les nombreuses merveilles de la civilisation. Et pourtant.

Lorsque l’auteur anglais G. K. Chesterton arriva aux USA, en 1921, ses hôtes l’emmenèrent voir Times Square la nuit. Chesterton observa l’endroit, sans rien dire, pendant un long moment d’embarras. Lorsque quelqu’un se décida à lui demander ce qu’il en pensait, Chesterton répondit : « Je me disais que cet endroit serait vraiment magnifique si je ne savais pas lire. »

À l’instar de Chesterton, nous savons lire, nous pouvons voir ce qui se passe, et qui n’augure rien de bon. Les publicités invasives et tapageuses ne parviennent plus à nous détourner de ce que beaucoup comprennent et que la plupart redoutent : nous approchons de la fin de la route. La croyance au Progrès – prémisse et promesse de la civilisation – fond comme les glaciers.

Mais, et les antibiotiques alors ? Et les avions, les droits des femmes, le mariage gay ? Certes. Seulement, en nous y intéressant de plus près, nous réalisons que la plupart des supposés bienfaits de la civilisation ne sont que de maigres compensations pour ce que nous avons perdu, ou causent au moins autant de problèmes qu’ils n’en résolvent.

La plupart des maladies infectieuses dont les vaccins nous protègent, par exemple, ont émergé parce que les humains se sont mis à vivre aux côtés de nombreux animaux domestiques dont les élevages constituent de véritables boites de pétri pour virus et autres pathogènes passant de leurs espèces à la nôtre. La grippe, la varicelle, la tuberculose, le choléra, les maladies cardiaques, la dépression, le paludisme, la carie dentaire, la plupart des types de cancer et l’immense majorité des maladies et problèmes sanitaires dont souffre notre espèce sont des produits de divers aspects de la civilisation : la domestication des animaux, le fait de vivre dans des villes densément peuplées, les égouts à ciel ouvert, les aliments contaminés par des pesticides, le détraquement de notre microbiote, et ainsi de suite.

Quelques années, à peine, après avoir découvert le miracle du vol, les pilotes volaient d’une main et, de l’autre, larguaient des bombes sur des civils. Et ce n’est que dans les sociétés modernes les plus progressistes que les personnes LGBTQ et les femmes retrouvent l’acceptation et le respect qu’elles recevaient habituellement dans la plupart des sociétés de fourrageage[1]. Les histoires de progrès ont tendance à être largement exagérées et acceptées de manière irréfléchie, tandis que ceux qui osent remettre en question les bienfaits de la civilisation sont souvent qualifiés de cyniques, d’utopistes ou d’une sorte de mélange des deux.

« Une époque peut être considérée comme révolue, a dit Arthur Miller, lorsque ses illusions fondamentales sont éreintées. » Le progrès, l’illusion fondamentale de notre époque, est certainement éreinté. Les scénarios dystopiques se multiplient à mesure que les pêcheries s’effondrent, que les niveaux de CO2 augmentent et que des nuages de vapeur radioactive s’échappent de centrales nucléaires « parfaitement sûres ». Le pétrole contamine les océans, les pathogènes en mutation neutralisent les derniers antibiotiques efficaces, et les morts-vivants s’immiscent dans notre inconscient collectif. Chaque année qui passe est la plus chaude jamais enregistrée et de nouvelles guerres larvées ne cessent de naître sur les braises de celles qui les précèdent, tandis que les partis politiques nomment des charlatans incapables de se mettre d’accord sur le ou les problèmes de notre temps, et encore moins sur ce qu’il faut faire pour y remédier. Malgré les merveilles de notre époque – ou peut-être à cause d’elles, du moins en partie –, nous vivons des temps très sombres.

Régulièrement, d’aucuns se demandent quels sages conseils un émissaire en provenance du futur pourrait nous apporter afin de nous aider à choisir la meilleure voie à suivre. Mais considérons plutôt l’inverse. Comment une voyageuse en provenance des temps du passé préhistorique pourrait-elle évaluer l’état et la trajectoire du monde moderne ? Elle serait sans doute impressionnée par la plupart des choses qu’elle rencontrerait ici, mais une fois son étonnement pour les téléphones portables, les voyages en avion et les voitures sans conducteur dissipé, que penserait-elle de la substance et du sens de notre vie ? Serait-elle davantage impressionnée par nos techno-gadgets que consternée par ce que nous avons perdu dans notre course vers un avenir de plus en plus précaire ?

Cette question n’est pas aussi hypothétique qu’il n’y paraît. Missionnaires, explorateurs, aventuriers et anthropologues ont toujours été déconcertés et déçus par le rejet du confort et des contraintes de la civilisation qu’exprimaient les peuples autochtones. « Pourquoi devrais-je apprendre à cultiver alors qu’il y a tant de noix de mongongo dans le monde ? » se demande un !Kung. Dans une lettre à l’un de ses amis, Benjamin Franklin notait le peu d’intérêt des Indiens pour la civilisation : « Ils n’ont jamais eu envie de troquer leur mode de vie pour le nôtre. Quand un enfant indien élevé parmi nous, ayant appris notre langue et s’étant habitué à nos coutumes retourne voir ses parents, se promène un temps avec eux, il n’y a pas moyen de le persuader de revenir, jamais. » Inversement, selon Franklin toujours, quand les enfants blancs goûtent à la vie indienne (généralement après avoir été kidnappés), ils la préfèrent aussi. Après leur retour au bercail, « en peu de temps, ils se dégoûtent de notre mode de vie, des attentions et des peines qu’il implique, et profitent de la première bonne occasion pour s’échapper à nouveau dans les bois ».

Charles Darwin put lui-même constater à quel point il était difficile de vendre la civilisation aux autochtones. En passant par la Terre de Feu, sur le Beagle, il fut choqué par la misère et la dégradation de ceux qui vivent à l’extrémité sud, froide et orageuse, des Amériques. Dans une lettre à un ami, Darwin écrit : « Je n’ai jamais rien connu de plus incroyable que cette première rencontre d’un Sauvage ; un Fuégien nu, aux longs cheveux ondulants, son visage couvert de peinture. » Dans son journal, il écrivit : « Même si l’on cherchait dans le monde entier, on ne trouverait pas d’homme de qualité inférieure. »

Lors d’un précédent voyage, le capitaine du Beagle, Robert FitzRoy, avait kidnappé trois Fuégiens, deux enfants – que les Britanniques appelèrent Fuegia Basket et Jemmy Button – et un jeune homme qu’ils nommèrent York Minister. L’enlèvement était justifié, estima M. FitzRoy, parce que « les avantages ultimes découlant de leur connaissance de nos habitudes et de notre langue compenseraient la séparation temporaire de leur propre pays ». FitzRoy les ramena en Angleterre, où ils passèrent plus d’un an à subir l’endoctrinement qui devait les civiliser – durant leur séjour, ils rencontrèrent même le roi Guillaume IV et la reine Adelaïde. Désormais informés de la supériorité évidente de la société européenne, ils accompagnaient Darwin à bord du Beagle pour vanter la grandeur de la civilisation auprès de leur peuple originel, en Terre de Feu.

Mais lorsque le Beagle retourna à la baie de Woolya, près de ce qui s’appelle maintenant le mont Darwin, un an après les y avoir déposés, Jemmy, York et Fuegia furent introuvables. Les huttes et les jardins que les marins britanniques avaient construits pour les trois Fuégiens étaient déserts et envahis par la végétation. Finalement, Jemmy fut retrouvé. Il se joignit à Darwin et FitzRoy pour dîner, sur le navire, et il leur confirma que les Fuégiens avaient abandonné leurs manières civilisées. Accablé de tristesse, Darwin écrivit qu’il n’avait jamais été témoin d’un « changement aussi radical et douloureux » et que « c’était très triste à constater ». (Darwin nota cependant que Jemmy n’avait pas oublié comment utiliser correctement un couteau et une fourchette.) Lorsque le capitaine FitzRoy proposa de retourner en Angleterre, Jemmy refusa, au motif qu’il n’avait « pas le moindre désir de retourner en Angleterre », car il était heureux et content avec « beaucoup de fruits », « beaucoup de poissons » et « beaucoup d’oiseaux »[2].

Carl Jung déplorait notre « perte de relation avec le passé » et cette « perte de racines » qui menaient les gens à vivre davantage « dans l’avenir, avec ses promesses chimériques d’âge d’or, que dans ce présent, que l’arrière-plan d’évolution historique n’a pas encore atteint ». Dans Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées, Jung dénonce cet égarement de notre espèce dans un futur fantasmé : « Nous nous précipitons sans entraves dans le nouveau, poussés par un sentiment croissant de malaise, de mécontentement, d’agitation. Nous ne vivons plus de ce que nous possédons, mais de promesses ; non plus à la lumière du jour présent, mais dans l’ombre de l’avenir où nous attendons le véritable lever du soleil. Nous ne voulons pas comprendre que le meilleur est toujours compensé par le plus mauvais. »

Dans un essai de 1928 intitulé Perspectives économiques pour nos petits-enfants, le célèbre économiste John Maynard Keynes tentait d’imaginer à quoi ressemblerait le monde un siècle plus tard. Les choses seront si bonnes, prédisait-il, que personne n’aurait à s’inquiéter de gagner de l’argent. Le principal problème auquel les gens seraient confrontés consisterait à savoir quoi faire de tout leur temps libre : « Ainsi, pour la première fois depuis sa création, écrivit-il, l’homme fera-t-il face à son problème véritable et permanent : comment employer la liberté arrachée aux contraintes économiques ? Comment occuper les loisirs que la science et les intérêts composés auront conquis pour lui, de manière agréable, sage et bonne ? »

Eh bien, nous voici dans cet avenir tant attendu. Cependant, contrairement à ses fantasmes, l’Américain moyen, qui travaille autant d’heures aujourd’hui qu’en 1970, et peut s’estimer chanceux s’il bénéficie de quelques semaines de congé par an, est plus épuisé et désespéré que jamais. Il est techniquement vrai que la quantité de richesse mondiale a augmenté au cours des dernières décennies, mais, du moins en Europe et aux États-Unis, presque toute la richesse excédentaire est allée à ceux qui en ont le moins besoin, au détriment de tous les autres.

Et en réalité, même les plus chanceux d’entre nous ne sont pas vraiment tranquilles. 44 % des Américains qui gagnent entre 40 000 $ et 100 000 $ par an ont expliqué à des chercheurs qu’ils ne seraient pas en mesure de débourser 400 $ en cas d’urgence. 27 % de ceux qui gagnent plus de 100 000 $ ont dit la même chose. Globalement, le produit intérieur brut (PIB) a augmenté de 271 pour cent entre 1990 et 2014, mais le nombre de personnes vivant avec moins de cinq dollars par jour a augmenté de 10 % sur la même période, et le nombre de personnes souffrant de la faim a augmenté de 9 %.

Ah, ce si glorieux et si formidable avenir – qui ne vient jamais, mais nous attend toujours un peu plus loin. Vous pensez que je suis trop dur ? Le biologiste évolutionniste Stephen Jay Gould a qualifié la notion de Progrès « d’idée nocive, sociocentrée, impossible à évaluer, non opérationnelle, insoluble, devant être remplacée si nous voulons comprendre les modèles de l’histoire ». Un peu plus diplomate, Jared Diamond n’est pas non plus convaincu par la propagande en faveur du Progrès. Il considère que des termes comme « civilisation » et des expressions comme « l’avènement de la civilisation » impliquent trompeusement « que la civilisation est bonne, que les chasseurs-cueilleurs tribaux sont malheureux et que l’histoire des 13 000 dernières années est celle des progrès du bonheur humain qui, ainsi, aurait augmenté ». Mais Diamond n’y croit pas : « Je ne pense pas que les États industrialisés soient “meilleurs” que les tribus de chasseurs-cueilleurs, ni que l’abandon du mode de vie des chasseurs-cueilleurs pour la rigidité de l’État constitue un “progrès” ni qu’il conduise à une augmentation du bonheur humain. »

Mais j’entends déjà les amoureux du progrès, les fanatiques de cette idée-qui-va-de-soi selon laquelle nous accomplissons notre destinée en tant qu’espèce élue de la planète en nous rapprochant perpétuellement de quelque objectif asymptotique – que nous ne parvenons jamais à atteindre. Je ne conteste pas la réalité du progrès dans certains contextes, mais j’ai des doutes sur la façon de l’évaluer et de le mesurer. Nous avons tendance à confondre progrès et adaptation, par exemple. L’adaptation – et, par extension, l’évolution – ne présuppose pas qu’une espèce s’améliore à mesure qu’elle évolue, mais simplement qu’elle s’adapte à son environnement. Le « plus apte » peut survivre et se reproduire, mais l’aptitude est un concept qui n’existe que dans un contexte écologique spécifique, sans signification ou valeur absolue, abstraite, non contextuelle. Les vautours égyptiens mâles, par exemple, enduisent leurs visages d’excréments, probablement pour démontrer leurs prouesses immunologiques aux femelles. Cette aptitude physique particulière n’est probablement pas aussi efficace chez d’autres espèces.

Il me semble souvent que nous progressons soit vers une reconstruction moderne de notre passé lointain, soit vers un précipice. Nos pérégrinations désespérées visent à trouver un endroit semblable à la maison que nous avons quittée lorsque nous sommes sortis de l’Éden et que nous avons commencé à cultiver. Nos rêves les plus pressants ne reflètent peut-être rien d’autre que le monde tel qu’il était avant que nous nous endormions.

Peut-être nous approchons-nous de la prétendue singularité, lors de laquelle nos corps confortablement atrophiés se fondront dans les écrans que nous passons une si grande partie de notre vie à regarder. Ou peut-être que la colonisation d’autres planètes permettra à nos descendants de vivre dans de lointains dômes parrainés par Apple, Tesla et Caesars Palace. Si, comme Keynes, vous espériez une société égalitaire de plénitude partagée et beaucoup de temps libre pour profiter de la compagnie de ceux que vous aimez, sachez que nos ancêtres ont plus ou moins vécu dans une telle société jusqu’à l’avènement de l’agriculture et de ce que l’on a appelé la « civilisation » il y a environ dix mille ans, et que depuis, nous nous en éloignons « progressivement ».

Lorsque vous n’allez pas dans la bonne direction, le progrès est tout sauf souhaitable. Le « progrès » qui caractérise notre temps semble souvent plus proche de celui d’une maladie que de sa remédiation. La civilisation parait accélérer sans cesse à la manière d’un maelstrom. Se pourrait-il que l’ardente croyance au Progrès constitue une sorte d’antalgique – une drogue nous permettant de croire en un futur merveilleux afin que nous ne contemplions pas ce présent trop terrifiant ?

Je sais, il y a toujours eu des fous pour nous dire que la fin était proche, et que : « Cette fois c’est différent ! ». Mais sérieusement, cette fois, c’est différent. Des quotidiens parmi les plus célèbres affichent des unes telles que « Nous sommes condamnés. Que faire ? ». Le climat planétaire sombre comme la cargaison d’un navire prenant l’eau. Le Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés rapporte qu’à la fin de 2015, le nombre de personnes déplacées de force par les guerres, les conflits et les persécutions a atteint le chiffre stupéfiant de 65,3 millions, contre 37,5 millions en 2004. Des volées entières d’oiseaux tombent, morts, du ciel. Le bourdonnement des abeilles s’estompe, les migrations des papillons ont cessé et des courants océaniques vitaux ralentissent. Les espèces disparaissent à un rythme jamais vu depuis la disparition des dinosaures il y a 65 millions d’années. Des masses de plastiques agrégés de la taille du Texas étouffent les océans qui s’acidifient pendant que les nappes d’eau douce souterraines sont surexploitées et épuisées les unes après les autres. Les calottes glaciaires fondent au fur et à mesure que des nuages de méthane jaillissent des profondeurs, accélérant ainsi le cycle de destruction planétaire. Les gouvernements détournent le regard pendant que Wall Street extirpe les derniers lambeaux de richesse de la carcasse de la classe moyenne et que les compagnies d’énergie fracturent la terre, pompant des poisons secrets dans des aquifères dont nous dépendons tous, mais que nous ne savons pas comment protéger. Pas étonnant que la dépression soit la principale cause d’invalidité dans le monde, et qu’elle s’étende rapidement.

L’état des choses est choquant et inquiétant, mais il ne devrait pas nous surprendre. Toutes les civilisations qui ont existé se sont effondrées dans le chaos et la confusion. Pourquoi présumer que la nôtre fera exception ? Mais il y a une différence : tandis que l’effondrement de Rome, Sumer, de la civilisation maya, de l’Égypte ancienne, et des autres civilisations ne s’est produit qu’à une échelle locale, régionale, celle qui implose autour de nous est mondialisée. Ainsi que l’historien canadien Ronald Wright l’a formulé : « Chaque fois que l’histoire se répète, le prix augmente. »

Peut-être estimez-vous que la fin du monde est hors de propos. Peut-être que la sublime beauté des quatuors tardifs de Beethoven, les photos de la Terre prises de l’espace ou la connaissance de la structure de l’ADN valent le prix que nous — et les autres créatures de cette planète — payons. Peut-être que votre vie, ou celle de quelqu’un que vous aimez, a été sauvée par la médecine technologique – ce qui rend à la fois déroutant et désagréable pour vous le fait ou la seule idée d’être autre chose qu’un fervent supporter du progrès. Peut-être croyez-vous que des personnes intelligentes et honnêtes trouveront un moyen de faire en sorte que des mèmes correctifs deviennent viraux – infusant rapidement et juste à temps un minimum de bon sens à notre espèce.

La question de savoir si les merveilles de notre époque valent leur coût exorbitant est une question à laquelle chacun d’entre nous doit finalement répondre par lui-même. Mais avant de commencer à essayer de répondre à une question aussi cruciale, nous devons d’abord nous défaire des illusions de la propagande en faveur du Progrès qui nous mystifie depuis des siècles, afin de parvenir à deux choses : forger une analyse plus complète de la civilisation, comprenant ses coûts et ses victimes, et réfléchir sérieusement au sens et à la plénitude que les « merveilles modernes » apportent réellement dans notre vie. Si tout est si incroyable, pourquoi sommes-nous si profondément malheureux ?

La croyance répandue selon laquelle la vie humaine non civilisée était et est toujours une lutte désespérée pour la survie s’accompagne d’un mépris hautain des « sauvages » non civilisés, si commun aux siècles précédents. Mais au-delà de son inexactitude et de ses teintes racistes, cette idée implique présentement des conséquences désastreuses. Des décisions médicales cruciales sont improprement prises sur la base d’hypothèses erronées concernant les capacités du corps humain, des relations se disloquent à cause d’attentes irréalistes, des systèmes juridiques fondés sur des notions inexactes de quelque « nature humaine » engendrent la souffrance qu’ils sont censés éviter, des établissements d’enseignement étouffent la curiosité innée des étudiants, etc. En effet, presque tous les aspects de notre vie (et de notre mort) sont déformés par une mauvaise conception de la nature de notre espèce, l’animal Homo sapiens.

Le docteur Jonas Salk, célèbre pour avoir inventé le vaccin contre la polio, l’a formulé de façon mémorable : « Il est maintenant nécessaire non seulement de “se connaître soi-même”, mais aussi de “connaître son espèce” et de comprendre la “sagesse” de la nature, et en particulier de la nature vivante, si nous voulons comprendre et aider l’homme à développer sa propre sagesse d’une manière qui conduise à une vie d’une qualité telle qu’elle devienne une expérience désirable et épanouissante. »

Mais combien d’entre nous connaissent assez bien notre espèce pour se connaître eux-mêmes ? Pendant des siècles, nous avons été mal renseignés sur le genre de créature que nous étions, que nous sommes et que nous pouvons être. La confusion qui en résulte nuit à nos tentatives de vivre une vie « désirable et épanouissante ». Des mensonges nous sont assénés si fréquemment que nous finissons par y croire : La civilisation est le plus grand accomplissement de l’humanité. Le progrès est indéniable. Tu as de la chance d’être en vie ici et maintenant. Tout doute, désespoir ou déception que tu pourrais ressentir serait de ta faute. Accepte-le. Va te promener, ça passera. Prends une pilule et arrête de te plaindre.

Soyons clairs, je ne me berce d’aucune illusion concernant les « nobles sauvages[3] » ou quelque « retour au jardin ». Si les sauvages sont ou ont jamais été véritablement nobles, nous verrons que c’est parce que leurs sociétés prospéraient en favorisant la générosité, l’honnêteté et le respect mutuel – des valeurs qui, et cela n’a rien d’un hasard, sont encore chères à la plupart des humains modernes. Si nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, hautement interdépendants, honoraient ces valeurs et caractéristiques personnelles – et si l’évolution les a propagées par le biais de la sélection sexuelle — c’est qu’il y avait de bonnes raisons, fondées sur la survie. Quant au Paradis, il est bétonné depuis longtemps. Nous sommes allés trop loin, et il n’y a pas de retour en arrière. La démographie humaine a depuis longtemps dépassé la capacité de charge de la planète pour des sociétés de chasseurs-cueilleurs, qui exigent des densités de population inférieures à une personne par kilomètre carré dans la plupart des écosystèmes. En tout cas, nous ne sommes plus les êtres non domestiqués qu’étaient nos ancêtres préhistoriques. Nous avons perdu trop de connaissances et de condition physique pour vivre confortablement sous les étoiles. Si nos ancêtres étaient des loups ou des coyotes, la plupart d’entre nous sont plus proches des carlins ou des caniches.

Il y a des années, je suis tombé sur ce qui pourrait bien être le zoo le plus triste du monde, à Bukittinggi, sur l’île indonésienne de Sumatra. Un agrégat de cages de béton lugubres dans lesquelles languissaient quelques orangs-outans condamnés. Je n’oublierai jamais leur regard, lorsqu’ils m’ont tendu la main derrière des barreaux de fer rouillés, me suppliant de les libérer, ou peut-être de les tuer, ou encore recherchant simplement le contact… n’importe quoi pourvu que leur cauchemar prenne fin. Après cette rencontre intime avec des animaux souffrant, comme je l’appris ultérieurement, de ce que d’aucuns appellent une « zoochose », je n’ai plus approché du moindre zoo pendant des décennies. Cependant, un ami a fini par me persuader d’aller voir les bonobos du zoo de San Diego. Le fait que l’on qualifie ces établissements des « zoos » témoigne sans doute d’une lacune langagière. Quelles que soient vos opinions concernant les animaux en captivité, le zoo de San Diego reflète une véritable volonté de recréer un monde artificiel aussi proche que possible des environnements dans lesquels chaque espèce a évolué. Les concepteurs de ses enclos avaient manifestement étudié les contextes naturels et le comportement des animaux destinés à y vivre. Les habitats naturels des espèces ont été recréés, permettant au moins un simulacre de vie sauvage à l’intérieur des murs.

Il n’est pas simple de mettre le doigt sur l’élément distinguant Homo sapiens sapiens de tous les autres animaux. La liste est longue des propositions ayant été recalées. Elle comprend des choses comme l’utilisation d’outils, l’élevage d’autres espèces à des fins alimentaires, le comportement sexuel non reproductif, le contact visuel pendant les rapports sexuels, l’orgasme féminin, les conflits organisés entre groupes et la transmission de connaissances d’une génération à l’autre. Voici ma proposition : nous sommes la seule espèce vivant dans des zoos de notre propre conception. Chaque jour, nous créons le monde que nous allons habiter, ainsi que nos descendants. Si nous voulons que ce monde ressemble davantage au zoo de San Diego qu’au mausolée animalier de Bukittinggi, il nous faut mieux comprendre ce qu’était la vie humaine avant que nos ancêtres ne se réveillent dans des cages pour la première fois. Il nous faut connaître notre espèce.


  1. J’utiliserai indifféremment les expressions « fourrageurs », « chasseurs-cueilleurs », « non-civilisés » et « incivilisés » afin d’éviter les répétitions. Dans tous les cas, sauf indication contraire, je fais référence à ces groupes de chasseurs-cueilleurs qui, selon les anthropologues, recourent à une manière de se nourrir dite « à retour immédiat », n’accumulant pas de nourriture, consommant ce qu’ils trouvent au fur et à mesure.
  2. Vingt-cinq ans plus tard, à la fin de l’année 1859, quelques jours après la publication de L’Origine des espèces, Jemmy Button mena une attaque contre un groupe de missionnaires chrétiens en Terre de Feu, tuant huit d’entre eux. Et FitzRoy ? Après avoir ramené le jeune Charles Darwin et ses idées révolutionnaires en Angleterre, le capitaine FitzRoy inventa la science des prévisions météorologiques et provoqua une révolution dans le domaine de la météorologie. Mais malgré toutes ses réalisations scientifiques, FitzRoy resta un homme profondément pieux, que la publication de L’Origine des Espèces mortifia.
  3. En langue anglaise, on parle de « nobles sauvages » et pas de « bons sauvages », mais l’idée est la même. Cependant, j’utiliserai « noble » dans ma traduction, pour des raisons que vous comprendrez en lisant le premier chapitre de ce livre. NdT

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11.03.2022 à 09:45

Notes et fragments éparses #1 (par Nicolas Casaux)

Nicolas Casaux
Texte intégral (7133 mots)

En couverture, un tableau d’Albert Bierstadt.

I. Nature, épanouissement et civilisation

Un sympathique livre, malheureusement parsemé d’absurdités attendues — il est entre autres écrit par Eva Selhub, « une experte, médecin, autrice, conférencière et consultante de renommée internationale dans les domaines du stress, de la résilience, de la médecine corps-esprit et du travail avec l’environnement naturel en vue d’atteindre une santé et un bien-être maximum. […] Eva Selhub travaille pour la Harvard Medical School et est membre du Benson Henry Institute for Mind-Body Medicine, de renommée mondiale, au Massachusetts General Hospital. » Avec un CV aussi brillant, bien entendu, Eva Selhub n’est pas anti-industrielle, pas une anarchiste naturienne.

C’est-à-dire que si le livre nous apprend, ce qui n’est pas non plus particulièrement surprenant, que la nature est l’environnement le plus propice pour notre épanouissement physique et mental (pour énormément de raisons, mais vous n’avez qu’à lire le livre), que les technologies modernes nous sont particulièrement nocives (particulièrement le numérique et l’internet, les TIC et NTIC qui nous ravagent le cerveau), de même que le milieu urbain/artificiel (là encore pour énormément de raisons, auditives, olfactives, alimentaires, visuelles, kinesthésiques, etc.), il s’empresse d’ajouter que l’on pourrait sûrement concevoir des villes vertes, nous procurant une partie des bénéfices liés au fait de vivre dans la nature, et limiter nos usages délétères de la technologie, etc. (En occultant pleinement la problématique de l’exploitation capitaliste et de la domination étatique nécessaires pour produire les technologies modernes, l’impact écologique de leur production et mise au rebut, etc.) Une autre civilisation industrielle est possible, verte et cool. Évidemment.

En attendant :

« Le Dr Martha Sanchez-Rodriguez, gérontologue, déclara dans un numéro de Life Sciences paru en 2006 que vivre en ville était un facteur de risque des troubles cognitifs pendant le vieillissement jusqu’à cinq fois plus élevé que lorsque l’on vit à la campagne. Plus précisément, lorsque son équipe compara des groupes de citadins et de ruraux de 60 à 80 ans en bonne santé et ayant une bonne alimentation, elle découvrit que les ruraux obtenaient de meilleurs résultats aux tests destinés à évaluer le déclin cognitif et les troubles cognitifs cliniques liés au vieillissement. Elle découvrit également que les citadins avaient des marqueurs sanguins de stress oxydatif supérieurs à ceux des ruraux et que le stress oxydatif lui-même était étroitement lié aux troubles cognitifs. Comme nous l’avons dit plus tôt, le stress oxydatif a un pouvoir corrosif sur le cerveau. Il opère en tandem avec le stress psychologique. »

& :

« Près d’un demi-siècle s’est écoulé depuis l’époque où les magasins d’électronique nous promettaient que l’informatique créerait une classe oisive. Tous les experts de la prétendue révolution cybernétique jubilaient. Les ordinateurs, nous disaient ces futurologues, étaient le remède à tous les maux individuels, sociaux et mondiaux. Le temps de travail hebdomadaire passerait à 20 heures et les êtres humains vivraient une quasi-utopie. En 1965, Time Magazine faisait sa couverture sur un article qui disait ceci : “À terme, l’ordinateur permettra à l’homme de revenir au concept hellénique de loisir, dans lequel les Grecs avaient le temps de cultiver leur esprit et d’améliorer leur environnement, pendant que les esclaves faisaient tout le travail. Les esclaves, dans l’Hellénisme moderne, seront l’ordinateur.” En 1967, Saturday Review nous annonçait que “les esclaves cybernétiques produits par l’ingéniosité d’un être supérieur” inaugureraient l’âge d’or des loisirs.

Les choses ne se sont pas tout à fait passées comme prévu. En réalité, c’est même le contraire qui s’est produit, car on peut dire que beaucoup d’entre nous sont devenus esclaves de leurs écrans. Nous utilisons les écrans pour consommer quelque 12 heures d’information par jour via la télévision, Internet, les SMS, la musique et les jeux. Les chercheurs qui étudient l’information depuis 1980 ont observé une augmentation massive de sa consommation, et pas seulement au travail : hors travail, elle a progressé de 350 %. En 1999, l’utilisation de l’ordinateur dite “problématique”, c’est-à-dire génératrice d’anxiété et de dépression, était en moyenne de 27 heures par semaine. En 2012, nous avions déjà largement dépassé cette moyenne : nous atteignions ces 27 heures en à peine quelques jours. Nous croulons sous l’information, nous en effleurons à peine la surface et nous sacrifions d’autres activités pour rester sur nos écrans.

Et même quand nous ne sommes pas sous la coupe de nos appareils, nous profitons à peine de notre temps libre, ce qui ne nous empêche pas de continuer à rêver que l’électronique instaure la semaine de 20 heures. Ce que nous n’avions pas prévu, c’est que les ordinateurs et les appareils sans fil brouilleraient les frontières entre travail et vie privée. Il est désormais normal, voire impératif, de vérifier ses mails professionnels le soir, le week-end et en vacances – 75 % des actifs entre 18 et 44 ans consultent leur messagerie en vacances. Et l’attirance est magnétique : en vacances, près de 40 % disent le faire de manière fréquente ou compulsive. Dans le même temps, les experts en marketing nous séduisent avec la promesse que le dernier gadget sera le bon, que ce iQuelque chose résoudra nos problèmes. Peu importe que des tonnes de ces e‑gadgets soient jugés obsolètes et mis au rebut chaque année – ce qui montre qu’en réalité, le gadget de l’année précédente n’était pas le bon.

La culture des écrans n’a pas fait naître un monde meilleur pour les individus ni, à ce stade, pour la société. Ceux qui sont d’un autre avis auront du mal à expliquer l’épidémie actuelle de stress, la fréquence des troubles mentaux, des troubles de l’apprentissage et du comportement chez l’enfant et des problèmes de sommeil, la baisse du QI et le déficit global de bonheur dans les régions complètement saturées d’applications. Le principe du “plus d’écrans dans plus d’endroits” n’est pas bon pour la santé. Le marketing n’en continue pas moins de vendre l’idée que le bonheur passe par plus d’écrans – des écrans plus grands sur votre mur et des écrans plus petits dans votre poche – et par plus de lien social sur écran. Et pourtant, au vu de notre réalité sociale, où l’empathie est en berne et où le Prozac est livré par camions entiers dans les métropoles proches de chez vous, ce n’est clairement pas le cas. Un énorme fossé s’est creusé entre l’optimisme d’une cyberutopie servi dans les années 1960 et la situation actuelle. »

Selhub et Logan rapportent ce propos du Professeur J. Arthur Thomson, prononcée dans un discours intitulé « Vis Medicatrix Naturae » (que l’on peut traduire par « le pouvoir de guérison de la nature »), lors de l’ouverture de la réunion annuelle de la British Medical Association en 1914 :

« Qu’entends-je ce soir par pouvoir de guérison de la nature ? J’entends la manière par laquelle la Nature vient en aide à nos esprits, tous plus ou moins malades de l’agitation et du vacarme de la civilisation, et aide à stabiliser et à enrichir nos vies. Le premier point est qu’il existe des relations profondément ancrées, établies de longue date et de grande ampleur entre l’Homme et la Nature et que nous ne pouvons pas les ignorer sans y perdre quelque chose […] nous aurions moins de “psychopathologie du quotidien” si nous gardions le contact […] nous nous privons d’un pouvoir de guérison très puissant si nous cessons d’être capables de nous émerveiller devant la majesté du ciel étoilé, le mystère des montagnes, le mouvement perpétuel de la mer, le vol de l’aigle, la floraison de la plus simple des fleurs, le regard d’un chien. »

Malheureusement, à peu près à la même époque, il en fut arbitrairement décidé autrement par d’autres éminents civilisés. Exemple :

« L’un des pères fondateurs de la psychologie nord-américaine, Edward Thorndike, professeur à l’université Columbia, n’avait pas de temps à perdre à parler ou à enseigner les liens émotionnels avec les habitants non humains du monde naturel. Il qualifiait l’amour des plantes d’“idolâtrie insensée et malveillante” et déclarait avec fermeté que les animaux étaient “totalement indifférents aux sentiments que nous pouvons éprouver à leur égard”. Il méprisait les médecins qui se décrivaient comme des naturalistes, déclarant qu’ils psychologisaient “les animaux comme un amoureux psychologise celui ou celle qu’il aime”. Thorndike, qui allait influencer des générations de psychologues, déclarait : “Le garçon qui collectionne les papillons, qui vole les œufs des oiseaux, qui retourne le malheureux crabe sur le dos et observe avec fascination les terribles efforts qu’il déploie pour se retourner, qui démonte ses figurines d’animaux pour ensuite les remonter, est plus proche d’une démarche scientifique que le noble produit de l’étude sentimentale de la nature qui affectionne les vers de terre et prend soin de ses chères plantes.”

À quelques rares exceptions près, les déclarations de Thorndike furent suivies par des décennies de silence autour de l’importance de notre lien affectif à la faune et à la flore pour la santé mentale positive et de l’idée que les plantes et les animaux étaient extrêmement affectés par les sentiments que nous éprouvions pour eux. »

C’est seulement depuis quelques années que la vision dominante commence à changer, avec l’organisation d’études dûment menées par divers scientifiques, et que l’on en revient à comprendre, comme nous l’expliquent Selhub et Logan, que :

« Si la nature semble profondément bonne pour la cognition, les conséquences à long terme sur le cerveau sont probablement encore plus importantes. Les espaces verts améliorent clairement le mental et soulagent le poids du stress sur l’organisme. À ce titre, ils aident à long terme le cerveau à rester aussi vif que possible tout au long du vieillissement. La dépression et le stress à bas bruit ont un pouvoir corrosif. Ils sont une sorte de rouille qui attaque les neurones, accélérant le vieillissement normal du cerveau. La nature, en revanche, a le pouvoir d’encourager la croissance et le remodelage continus des neurones tout au long de la vie. Elle améliore ce que l’on appelle la “plasticité du cerveau”.

[…] Une étude au moins a déjà montré que marcher en forêt (en comparaison du même temps passé à marcher dans un environnement urbain) provoque une hausse significative de la déhydroépiandrostérone (DHEA). Ce fut une découverte importante, car ce neurostéroïde diminue avec l’âge et son administration a montré qu’il améliorait les performances cognitives chez les adultes. La DHEA favorise à son tour la production d’autres hormones – notamment des hormones de croissance – et le maintien de l’acuité cognitive au cours du vieillissement. Les personnes âgées en bonne santé ayant de hauts niveaux d’hormones de croissance résistent au déclin cognitif. Mais le mode de vie occidental moderne fait baisser les niveaux de DHEA chez les personnes âgées. Et comme le cortisol, l’hormone du stress, interfère avec la production de DHEA, il ne serait pas surprenant de découvrir un lien entre une baisse de la DHEA et une hausse du stress et de l’anxiété tout au long du vieillissement. »

*

Comme le notait Paul Shepard, notre cerveau,

« qui permettait si bien au primate terrestre de s’orienter dans une niche du Pléistocène, est évidemment peu adapté à l’existence moderne marquée par la surpopulation et le recul de la nature.

Nous ne sommes pas l’espèce généralisée que certains revendiquent. L’ontogenèse humaine (notre évolution à travers les âges), comparable en cela à notre système nerveux central, est un complexe biologique très finement équilibré. Le paradoxe de ce que nous avions interprété comme une adaptabilité sans limites et une extrême spécialisation de la volonté humaine résoudra probablement ses propres contradictions au 21ème siècle. Alors, peut-être, une fois que nous aurons mené notre adaptabilité à ses limites physiques et psychologiques, nous découvrirons que les choix culturels, à la différence de nos corps, ne connaissent aucune limite naturelle et aucune exigence propre. Les contraintes sont mal vues par l’idéologie, faite d’aspirations illimitées, qui gouverne les sociétés riches ; mais dans cette bousculade d’individus qui se créent tout seuls, le moi humain est généralement béant comme une blessure. Nos choix culturels sont récompensés ou punis en fonction de nos natures respectives. Ces contraintes font partie d’un héritage biologique universel adapté à la réalité du Pléistocène, et affiné au cours de ces trois millions d’années qui se sont achevées il y a environ 10 000 ans. »

En d’autres termes, nous sommes faits pour vivre dans la nature, de la manière dont nous avons vécu pendant l’immense majorité de l’existence humaine. Les catastrophes sociales et écologiques qu’on observe, parfaitement liées, découlent selon toute évidence du fait que les humains vivent désormais tous et toutes en civilisation. Mais « les contraintes sont mal vues par l’idéologie », alors nous allons probablement continuer encore sur cette voie, jusqu’à — jusqu’à, eh bien, qui vivra verra. En tout cas, ça risque de n’être pas réjouissant.

Notre seul espoir, semble-t-il, serait donc un mouvement d’écosabotage déterminé à faire écrouler la civilisation industrielle.

II. Sur le suffrage universel et les « démocraties » modernes

« Vous êtes aujourd’hui, comme toujours, les avocats des intérêts exclusivement bourgeois, et, à ce point de vue, vous avez mille fois raison, Messieurs, de vous extasier devant le suffrage universel, qui, tant que la révolution sociale n’aura point établi les bases d’une égalité et d’une liberté réelles pour tous, sera certainement l’instrument le plus efficace de la démocratie bourgeoise, le meilleur moyen de tromper le peuple, de l’endormir et de le dominer tout en se donnant l’air de ne vouloir |95 qu’une seule chose : le servir ; le meilleur moyen pour assurer, au nom même de la liberté, cette prospérité des bourgeois, qui se fonde sur l’esclavage économique et social des masses populaires.

Est-ce à dire que nous, socialistes révolutionnaires, nous ne voulions pas du suffrage universel, et que nous lui préférions soit le suffrage restreint, soit le despotisme d’un seul ? Point du tout. Ce que nous affirmons, c’est que le suffrage universel, considéré à lui seul et agissant dans une société fondée sur l’inégalité économique et sociale, ne sera jamais pour le peuple qu’un leurre ; que, de la part des démocrates bourgeois, il ne sera jamais rien qu’un odieux mensonge, l’instrument le plus sûr pour consolider, avec une apparence de libéralisme et de justice, au détriment des intérêts et de la liberté populaires, l’éternelle domination des classes exploitantes et possédantes.

Nous nions par conséquent que le suffrage universel soit même un instrument dont le peuple puisse se servir pour conquérir la justice ou l’égalité économique et sociale ; puisque, comme je viens de le démontrer, le suffrage universel exercé par le peuple, en dehors des conditions de cette égalité et de cette justice, au milieu de l’inégalité et de l’injustice qui règnent dans la société actuelle, au milieu de la dépendance et de l’ignorance populaires qui en sont les résultats naturels et fatals, produira nécessairement et toujours un vote contraire aux intérêts du peuple et favorable seulement aux intérêts et à la domination des bourgeois. »

— Mikhaïl Bakounine, Manuscrit de 114 pages (1870)

III. Sur le vote

« Disons-le bien haut : que le bétail électoral soit tondu, mangé, accommodé à toutes les sauces, qu’est-ce que cela peut bien nous faire ? Rien.

Ce qui nous importe, c’est qu’entraînés par le poids du nombre nous roulons vers le précipice où nous mène l’inconscience du troupeau. Nous voyons le précipice, nous crions « Casse-cou ! » Si nous pouvions nous dégager de la masse qui nous entraîne, nous la laisserions rouler à l’abîme ; pour ma part même, le dirai-je ? je crois bien que je l’y pousserais. Mais nous ne le pouvons pas. Aussi devons-nous être partout à montrer le danger, à dévoiler le bonimenteur. Ramenons sur le terrain de la réalité le bétail électoral qui s’égare dans les sables mouvants du rêve.

Nous ne voulons pas voter, mais ceux qui votent choisissent un maître, lequel sera, que nous le voulions ou non, notre maître. Aussi devons-nous empêcher quiconque d’accomplir le geste essentiellement autoritaire du vote. »

— Albert Libertad, « Le bétail électoral » (1906)

IV. Sur la bombe atomique, l’irresponsabilité généralisée et le totalitarisme machinique

« Mais que nous dérivions vers […] l’aube du totalitarisme machinique, que nous nous trouvions aujourd’hui déjà dans son champ de gravitation ; que ces énoncés sur demain deviennent plus vrais de jour en jour — voilà une réalité qu’il est déjà trop tard de contester. Les “tendances” sont aussi des faits. Un seul exemple suffit à le prouver.

Celui de l’actuel armement atomique. Que signifie-t-il ?

Que des millions d’entre nous sont employés, comme la chose la plus naturelle, à co-préparer la possible liquidation de populations, peut-être même de toute l’humanité, et aussi à la co-réaliser “en cas de conflit” ; et que ces millions de gens acceptent et remplissent ces “jobs” avec autant de naturel qu’ils leur ont été proposés ou distribués. La situation actuelle ressemble donc, de la plus épouvantable manière, à celle d’antan. Ce qui s’était appliqué à l’époque, à savoir que les employés remplissaient leurs fonctions de manière consciencieuse,

− parce qu’ils ne voyaient plus rien d’autre en eux-mêmes que les pièces d’une machine ;

− parce qu’ils prenaient à tort l’existence et le bon fonctionnement de celle-ci pour sa justification ;

− parce qu’ils demeuraient les “détenus” de leurs missions spéciales et restaient donc séparés du résultat final par une quantité de murs ;

− parce que, en raison de ses énormes dimensions, ils étaient rendus incapables de se le représenter ; et en raison de la médiateté de leur travail, incapables de percevoir les masses d’êtres humains à la liquidation desquels ils contribuaient ;

− ou bien parce que, comme votre père, ils exploitaient cette incapacité, tout cela donc s’applique encore aujourd’hui. Et s’applique même aujourd’hui aussi — ce qui rend tout à fait étroite la ressemblance entre la situation actuelle et celle d’alors —, que ceux qui se refusent à une telle participation, ou qui la déconseillent à autrui, deviennent déjà suspects de haute trahison.

Tout cela vaut donc pour aujourd’hui aussi, peu importe que ce soit encore, ou à nouveau déjà.

Remarquez-vous une chose, Klaus Eichmann ? Remarquez-vous que le prétendu “problème Eichmann” n’est pas un problème d’hier ? Qu’il n’appartient pas au passé ? Que pour nous — et, disant cela, il y a vraiment très peu de gens que je puisse exclure — n’existe pas de motif pour se montrer arrogants au regard d’hier ? Que nous tous, exactement comme vous, sommes confrontés à quelque chose de trop grand pour nous ? Que nous tous refusons l’idée de ce trop grand pour nous et de notre manque de liberté face à lui ? Que nous tous, par conséquent, sommes également des fils d’Eichmann ? Du moins des fils du monde d’Eichmann ? »

— Günther Anders, Nous, fils d’Eichmann (1964)

& en effet, c’est aux travaux de centaines de milliers de scientifiques et d’ingénieurs que nous devons l’arme nucléaire et tout l’armement hautement technologique contemporain. De même que c’est à des scientifiques et des ingénieurs que nous devons le chevalet de pompage de pétrole et toutes les technologies précipitant la destruction du monde et le réchauffement climatique, ainsi que toutes celles facilitant la répression, la surveillance et le contrôle des populations. Tout ce qu’on nous apprend à révérer fait partie du problème.

Dans le monde entier, des milliers de scientifiques participent aussi allègrement à des expérimentations animales en laboratoire, torturant et tuant des millions d’animaux chaque année. Outre leur aspect immédiatement ignoble, ces activités, ces professions, comme beaucoup d’autres, ont par la suite des effets innombrables, quasiment inconnaissables. Telle est une des manifestations de l’ignominie, de l’inhumaine démesure de la civilisation industrielle. Au travers de nos activités, professions, emplois salariés, comme au travers de notre consommation, en raison de l’immensité et de l’opacité du système technologique, industriel, politique et économique mondialisé, nous cautionnons de nombreuses choses dont nous ignorons parfois — sinon souvent — jusqu’à l’existence.

& dans l’ensemble, nous nous accommodons assez bien, semble-t-il, de cette ignorance et de l’irresponsabilité que tout cela implique.

V. « FAIRE LE LIT DE MARINE LE PEN ?

“Ne nous décevez pas et allez voter. Ne commettez pas la funeste erreur de l’abstention.”

— Marine Le Pen, Discours du 1er mai, place de l’Opéra, Paris, à la veille des élections européennes des 22 et 25 mai 2014.

17.#angoisse Ayant pris connaissance du projet de ce livre, cet ami me l’a dit avec une véhémence inhabituelle : « S’abstenir, c’est faire le lit de Marine Le Pen ! »

“Sincère angoisse, colère, intimidation sophistique ?” me suis-je un instant demandé. “Angoisse sincère”, ai-je pensé in fine ; angoisse générée par une propagande de fond, si peu mise en question par la presse, tellement martelée par certains politiciens sur la base d’un postulat sans cesse radoté : “Si tu ne votes pas pour un parti républicain, tu fais le jeu du FN.”

18.#propagande « Quand l’abstention fait le lit de l’extrême droite », titrait ainsi Le Nouvel Observateur en juin 2002, avant le premier tour des élections législatives, lequel enregistra pourtant une hausse significative du taux d’abstention (de 32 % en 1997 à 35,60 % en 2002), mais une baisse tout aussi nette du FN (de 14,94 % des exprimés en 1997 à 11,34 % en 2002)… De même, l’émission “Façon de penser” du Mouv’ (station de Radio France “à destination des publics jeunes”) du 26 mars 2014 continuait d’affirmer, entre les deux tours des dernières élections municipales, et sans la moindre argumentation : “On serait tenté de dire que l’abstention est une attitude irresponsable qui met en danger la démocratie : d’abord, parce qu’elle fait le lit du Front national…”

Ce délire médiatique s’articule malheureusement à la désinformation délibérée de certains politiciens patentés. Ainsi, Frédéric Barbier (PS) étant vainqueur d’une élection législative partielle dans le Doubs, le dimanche 8 févier 2015, son concurrent UMP vaincu, Édouard Philippe, déclarait le lendemain matin, au micro de Jean-Jacques Bourdin (RMC-BFMTV), sans sourciller : “Systématiquement, quand les participations sont faibles, les scores du Front national sont plus élevés. C’est une mécanique dont il faut avoir conscience.”

De même, Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du Parti socialiste, assenait le 15 mars 2015, sur France 5, à la veille des élections départementales des 22 et 29 mars : “Le problème, c’est que le Front national a quasiment tout le temps le même nombre de voix. Mais l’abstention est là. Si vous avez de l’abstention, le Front national est beaucoup plus haut.” Cinq jours plus tôt, Marion Maréchal-Le Pen, députée FN, soutenait exactement le contraire sur les ondes de France Info : “J’invite à lutter contre l’abstention, parce que l’expérience des campagnes prouve que plus la participation est forte, plus le Front national est fort.”

Comprenne qui pourra…

19.#politologie Heureusement, il y a justement moyen de comprendre, si nous le souhaitons vraiment et si nous nous donnons la peine d’analyser rigoureusement ce que les politologues appellent les “déterminants” des votes en faveur du FN.

Ainsi, Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’institut français d’opinion publique (Ifop), pouvait expliquer au journaliste Laurent de Boissieu, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2012, que “l’abstention pénalise le Front national”. Et précisait : “C’est une erreur de penser qu’une forte abstention favoriserait mécaniquement l’extrême droite en s’imaginant que, par nature, son électorat radical se mobiliserait davantage que ceux des partis de gouvernement. […] Les dirigeants du FN disent d’ailleurs eux-mêmes que l’abstention est leur principal adversaire.”

Son analyse fut amplement vérifiée deux ans plus tard. Lors du premier tour des élections municipales de 2014, dans les 110 communes où le Front national obtient plus de 20 % des suffrages, la participation moyenne fut bien plus élevée (62,33 %) que la participation moyenne nationale. De quoi démentir l’affirmation selon laquelle les scores élevés du FN seraient dus à l’abstention. Ainsi, à Villers-Cotterêts (Aisne), le parti du clan Le Pen obtenait même 40,30 % des suffrages exprimés, alors que le taux de participation s’élevait jusqu’à 68,47 %. À Carros (Alpes-Maritimes), le Front national récoltait 35,75 % des voix, avec une participation de 70,7 %. Les exemples pourraient être multipliés…

Déjà, entre les élections régionales (premiers tours) de 2004 et de 2010, l’abstention explosait de 34,34 % à 48,79 % (+ 14,45 % !), tandis que le vote frontiste désenflait de 14,7 % à 11,42 % des suffrages exprimés (- 3,28 %). J’ajoute qu’entre 2010 et 2015 (toujours aux premiers tours des élections régionales) l’abstention stagnait de 48,79 % à 49,91 % (+ 1,19 %), tandis que le vote FN progressait en flèche de 11,42 % à 27,73 % (+ 16,31 %, soit + 801 759 voix).

De façon plus générale, aux élections présidentielles, notamment en 2012, le Front national obtient de bons scores malgré une faible abstention. Et il lui arrive souvent de faire de mauvais scores alors que l’abstention est élevée, comme lors des législatives 2012, des régionales 2010, des européennes et des régionales 2004…

On ne peut faire de plus claires démonstrations qu’il n’existe aucun lien mécanique entre le vote FN et l’abstention.

20.#épouvantails II n’empêche. Le Premier ministre Manuel Valls n’a cessé d’affirmer que l’abstention profite au FN lors de la campagne pour les élections départementales de 2015, afin de remobiliser les électeurs “républicains”. Le premier secrétaire du Parti socialiste, Jean-Christophe Cambadélis, entonnait, je l’ai dit, le même refrain : “Si vous avez de l’abstention, le Front national est beaucoup plus haut.”

Une fois de plus, les faits les ont contredits. Dans des cantons, comme ceux de Fréjus (Var), Le Pontet (Vaucluse), Vic-sur-Aisne (Aisne), où le FN l’a emporté dès le premier tour, les taux de participation ont été supérieurs à la moyenne nationale. À l’inverse, dans le Val‑d’Oise, où fut enregistrée l’une des plus fortes abstentions de l’Hexagone (59,5 %), les candidats frontistes ont obtenu un score légèrement inférieur à la moyenne nationale (24,8 %) des résultats du FN. Le lien organique entre abstention et vote Front national était à nouveau renvoyé au rayon des épouvantails du grand bazar politique. »

— Antoine Peillon, Voter, c’est abdiquer (2017)

VI. L’ONG-isation ou la professionnalisation de la résistance

est une terrible nuisance. Au travers de l’institutionnalisation du principe de l’ONG, l’État et le capitalisme ont institutionnalisé un simulacre d’opposition, une protestation en trompe l’œil permettant de donner le change aux yeux de monsieur et madame tout le monde. Toutes les ONG ne sont bien entendues pas uniformément nuisibles. Mais toutes les plus connues, c’est-à-dire, bien souvent, les plus richement dotées, le sont — ce qui, là encore, n’empêche pas qu’elles puissent, ci et là, entreprendre des actions qui, considérées isolément, sont tout à fait louables.

Cela signifie surtout qu’elles ne s’opposeront jamais frontalement à l’ensemble du monde qui leur permet d’exister, qu’elles ne développeront et n’exprimeront jamais d’analyse ou de perspective générale contrariant sérieusement les ambitions des dominants. Oxfam, par exemple, qui prétend lutter « contre les inégalités et l’injustice de la pauvreté », mobiliser « le pouvoir citoyen contre la pauvreté », ne se prononce pas en faveur de l’abolition de la propriété privée et héréditaire, de l’État, du système marchand, en faveur de la désindustrialisation, de la détechnologisation, de la désurbanisation, n’appelle pas à l’expropriation ou à « Tuer les mandarins, tuer les riches, épargner le peuple », comme les Nian, en Chine, au milieu du XIXème siècle, mais demande seulement que « les grandes fortunes » paient « leur juste part d’impôt », mais nous propose de « mettre les banques au service du climat » au travers d’un formidable « guide vers une épargne verte ». Autrement dit, Oxfam fait la promotion des mensonges verts habituels sur le plan écologique et des inepties habituelles ou, disons, de platitudes relativement inoffensives en matière de social.

Même chose pour bon nombre d’ONG.

& l’« ONG-isation de la résistance », c’est aussi sa professionnalisation, qui fait qu’on se retrouve avec des « activistes professionnels » (contestataires professionnels), salariés, payés pour organiser des manifestations, rassemblements et autres happenings, chanter « on est plus chauds, plus chauds, plus chauds que le climat », etc., et qui — avec, semble-t-il, une grande fierté, sans voir l’absurdité, le ridicule de la situation — affichent ainsi « chargé de mobilisation » pour telle ou telle ONG sur leur glorieux CV (et leur profil LinkedIn). & bien souvent, au cours de leur brillante carrière de révolutionnaire professionnel, ces « activistes professionnels » passeront fluidement d’une ONG à une autre — c’est, de toute façon, du pareil au même, le fonctionnement est le même, seuls les mots-clés changent.

Au plus simple, on peut parler de « cogestion » du désastre. En échange d’un salaire plus ou moins important (en fonction de l’échelon où il se situe dans l’organisation), l’employé d’ONG accepte de participer à la grande valse du compromis, de ne pas s’opposer à la source des maux qu’il va s’employer à dénoncer (lorsqu’il a conscience de la véritable source de ces maux, ce qui est loin d’être toujours le cas), mais plutôt de plaider en faveur de réformes, de changements mineurs, voire purement cosmétiques.

(Sur le graphique, les flèches indiquent un financement et/ou partenariat. Je n’ai évidemment pas pu tout représenter. La toile dans laquelle Oxfam est imbriquée est très vaste !)

Plusieurs textes discutent de ce problème majeur sur Le Partage : https://www.partage-le.com/category/fabrique-du-consentement/nos-amies-les-ong/

VII. Nouveau rapport du GIEC, oh mon dieu ça va mal

Énième rapport du GIEC. Énième éructation médiatique. Énième rien du tout. Évidemment.

Dans le « résumé à l’attention des faiseurs de lois » — aussi appelé « résumé à l’intention des décideurs » — de son dernier rapport, le GIEC continue de faire ce qu’il est conçu pour faire. Mentir. Prétendre que les problèmes dont il s’inquiète — ou plutôt, LE problème dont il s’inquiète, le réchauffement climatique — pourrait être résolu par l’entité qui est en train de le produire. Autrement dit, le GIEC prend les choses à l’envers. Au lieu de chercher à s’attaquer au vrai problème, à savoir l’existence de la civilisation industrielle, il se préoccupe uniquement d’un de ses nombreux effets : le changement climatique. L’existence de la civilisation industrielle est une donnée à conserver.

« Car la société de masse (c’est-à-dire ceux qu’elle a intégralement formés, quelles que soient leurs illusions là-dessus) ne pose jamais les problèmes qu’elle prétend “gérer” que dans les termes qui font de son maintien une condition sine qua non. On n’y peut donc, dans le cours de l’effondrement, qu’envisager de retarder aussi longtemps que possible la dislocation de l’agrégat de désespoirs et de folies qu’elle est devenue ; et on n’imagine y parvenir, quoi qu’on en dise, qu’en renforçant toutes les coercitions et en asservissant plus profondément les individus à la collectivité. » (Semprun & Riesel, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, 2008)

C’est ainsi que dans le « résumé à l’attention de ceux qui font les lois » (c’est-à-dire pas à votre attention ni à la mienne) du dernier rapport du GIEC, le mot « développement » apparaît 125 fois, l’expression « développement durable » 15 fois, résilient ou résilience 102 fois, etc. Pour sauver le monde, ce qu’il nous faut, c’est un « développement durable pour tous », un « développement climatiquement résilient », une « résilience infrastructurelle », des « marchés énergétiques adaptatifs au climat », c’est « développer » les « énergies renouvelables (éolien, solaire) », c’est « développer » la « résilience climatique des systèmes de santé », développer « des partenariats efficaces entre les gouvernements, la société civile et les organisations du secteur privé ». Fort heureusement, tout ceci fournit « de multiples possibilités d’investissements ciblés », l’occasion de développer une « finance adaptative », car bien entendu « les finances publiques sont un facteur important d’adaptation », de même, plus généralement, que « les ressources technologiques et financières ». C’est pourquoi il nous faut développer des « technologies de réseau intelligent » (smart-grid technologies), mais aussi « une planification inclusive, intégrée et à long terme aux niveaux local, municipal, infranational et national, ainsi que des systèmes de réglementation et de suivi efficaces ». D’ailleurs, par chance, « l’urbanisation mondiale rapide offre des possibilités de développement climatiquement résilient ». Etc. (Blablabla développement, blablabla résilience, blablabla durable, blablabla vite, vite, vite, blablabla investir, blablabla technologie, bref, la langue de bois des experts et des scientifiques).

En vérité, le seul moyen d’endiguer le problème dont les productions du GIEC s’inquiètent (le réchauffement climatique), ainsi que la plupart des autres problèmes majeurs auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés (la dépossession politique totale sous le règne de l’État, c’est-à-dire l’érosion totale de la liberté ou de l’autonomie humaine, les inégalités monstrueuses, la destruction ou pollution de la nature tous azimuts), c’est d’en finir avec le monde qui produit le GIEC. (Le GIEC, c’est comme les satellites. Un outil d’observation de la destruction du monde conçu grâce à cette destruction du monde, et incapable de se retourner contre son créateur.)

En finir avec le technocapitalisme, avec la civilisation industrielle dans son intégralité. Faire machine arrière, désindustrialiser, détechnologiser, démanteler l’État, désurbaniser, décroître tous azimuts.

(Mais évidemment, ceux qui apprécient la domination, qui ont appris à aimer leur servitude, la planification intégrale de leur existence par l’État, les gouvernements, le « secteur privé », etc., préfèreront s’en remettre aux « faiseurs de lois », aux « décideurs », et croiser les doigts en espérant qu’une civilisation techno-industrielle écodurable puisse vraiment voir le jour.)

VIII. Sur la dépossession

Dans la même veine, Bernard Charbonneau voyait très juste en écrivant (c’était en 1945) qu’il importait tout particulièrement que nous prenions

« conscience de l’autonomie du technique dans notre civilisation. Condition la plus élémentaire mais aussi nécessaire, tellement humble qu’elle ne relève pas d’une opération intellectuelle, mais d’une expérience de la situation objective ; prise de conscience, non d’un système idéologique, mais d’une structure concrète atteinte dans la vie quotidienne : la bureaucratie, la propagande, le camp de concentration, la guerre. Tant que nous n’aurons pas l’humilité de reconnaître que notre civilisation, pour une part de plus en plus grande, se définit par des moyens de plus en plus lourds ; tant que nous continuerons à parler de notre guerre, de notre politique, de notre industrie comme si nous en étions absolument les maîtres, le débat ne s’engagera même pas.

Je sais à quel point cette prise de conscience est contre nature. L’esprit humain, instinctivement, répugne à enregistrer ses défaites, il est si commode de se croire fatalement libre, et de rejeter une exigence de liberté qui commence à l’oppressante révélation d’une servitude. Mais si nous savons considérer en face l’autonomie de nos moyens et les fatalités qui leur sont propres, alors, à ce moment, commence le mouvement qui mène à la liberté. Car la liberté n’a jamais pu naître qu’à partir de la prise de conscience d’une servitude ; je crois que l’horreur de ne pas être maître de ses moyens est si naturelle à l’esprit humain qu’une fois ceci acquis, le reste suivra ; mais c’est aussi là que se situera le refus.

[…] Cette prise de conscience est la constatation d’une situation objective, elle est donc effort d’objectivité. Mais comme tout effort d’objectivité elle ne peut naître que d’une expérience intérieure qui extériorise l’objet. Si nous n’arrivons pas à considérer objectivement nos moyens, c’est parce qu’ils expriment une de nos tendances profondes que leur emploi cultive d’ailleurs systématiquement. La technique et la machine, c’est la puissance et un esprit centré sur la puissance s’identifie à elle : il lui sera donc impossible de les considérer de l’extérieur dans l’action qu’elles peuvent exercer sur les hommes.

[…] La prise de conscience de l’autonomie du technique n’est donc pas simple affaire de connaissance, elle suppose un affaiblissement de cette volonté de puissance, de ce besoin de dominer les choses et les hommes, de cet activisme qui tient lieu à l’individu moderne de religion. »

Pour le dire autrement, tant que nous n’admettrons pas que le monde moderne nous dépasse largement, est massivement hors de notre contrôle, que plus rien, ou presque, n’est à la mesure de l’être humain, que la liberté dont on nous rebat les oreilles est une chimère, qu’à moins d’une refonte radicale, d’un démantèlement de l’organisation sociale planétaire dominante, d’un retour à des sociétés à échelle humaine, aucun des nombreux problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui ne saurait être résolu, nous parlerons essentiellement pour ne rien dire.

Pour le dire encore autrement, le sentiment de liberté que certains peuvent ressentir découle de leur identification à l’État ou au développement technique, à la machine. Ce sont eux qui sont libres, pas nous.

Nicolas Casaux

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10.03.2022 à 12:23

La ville, fléau social et écologique millénaire (par Philippe Oberlé)

Philippe Oberlé
Texte intégral (5218 mots)

La ville est à la fois anti-sociale et anti-écologique. Elle l’a d’ailleurs toujours été par le passé comme le rappelle Guillaume Faburel dans son ouvrage Pour en finir avec les grandes villes : manifeste pour une société écologique post-urbaine (2020) dont vous trouverez ici plusieurs extraits. Professeur en géographie, urbanisme et science politique, il a précédemment publié Les métropoles barbares : démondialiser la ville, désurbaniser la terre (2018), un travail « fruit de vingt-cinq ans de recherche et d’engagement sur le terrain ». Le manifeste de Guillaume Faburel n’est pas seulement bon, et ce malgré l’emploi de l’inepte écriture inclusive, il est porteur d’espoir : la révolution contre la termitière techno-urbaine est déjà bien en marche, quand bien même le pouvoir fait tout pour la rendre invisible. Quelques chiffres issus de plusieurs études et enquêtes d’opinion témoignent du processus de « réensauvagement » et d’« empaysannement » en cours :

  • Près de 80 % des Franciliens souhaitent quitter l’agglomération ;
  • Entre 600 000 et 800 000 personnes auraient quitté les espaces métropolitains entre 2015 et 2018, un chiffre probablement sous-estimé selon Guillaume Faburel ;
  • La croissance des métropoles françaises ralentit (« les villes de Lyon, Bordeaux, Montpellier, Nantes ou Rennes ont gagné de 1 à 2 % d’habitant·es en cinq ans, les dix-sept autres ont un solde légèrement négatif ») ;
  • En France, Espagne, Allemagne, États-Unis, Turquie et Japon, seuls 18 % des gens interrogés désignent la grande ville comme un lieu de vie idéal (13 % en France) ;
  • Au sein des mêmes pays, 74 % des gens sondés trouvent que le rythme de vie dans la société actuelle est trop rapide (80 % en France) et 78 % souhaitent personnellement ralentir (82 % en France ;
  • En France, 45 % des sondés lors d’une enquête du Cevipof aspirent à vivre à la campagne et 41 % dans une ville de taille moyenne (contre 14 % dans une métropole) ;
  • La métropole ne séduit pas les jeunes diplômés (« Seuls 28 % des moins de 35 ans ayant au moins un niveau bac +4 voire sortant d’une grande école rêvent d’y habiter ») ;
  • 74 % des Français sondés qui trouvent leur commune trop dense souhaiteraient vivre ailleurs ;
  • 54 % des Français interrogés estiment que le moyen le plus efficace pour résoudre les problèmes écologiques et climatiques est de « changer fondamentalement notre mode de vie, nos déplacements et réduire drastiquement notre consommation » ;
  • 54 % des Français sondés déclarent préférer la décroissance à la croissance « verte » et 55 % préfèrent l’« utopie écologique » aux deux autres utopies – la « société individualiste organisée pour une croissance forte tirée par la science et la technologie avec le transhumanisme comme horizon » et la société « sécuritaire », c’est-à-dire le repli nationaliste avec réindustrialisation offrant pour seul horizon la 3ème Guerre mondiale ;
  • 69 % des Français interrogés jugent nécessaire de « ralentir le productivisme et la recherche perpétuelle de rentabilité ».

Selon Faburel :

« [C]ette réalité est dissimulée à coups de tour de passe-passe statistiques, en la noyant dans des périmètres plus larges comme les aires urbaines ou en mettant en avant d’autres indicateurs comme le solde naturel[1]. De plus, la population française serait en fait urbaine à seulement 48 %, et non à 80 %, si l’on intégrait le critère de continuité de l’urbanisation et de densité, comme cela a été demandé quinze années durant aux autorités françaises par Eurostat et par l’OCDE. »

À l’image de l’ingénieur polytechnicien Jean-Marc Jancovoci ou de l’économiste Gaël Giraud, des opportunistes tentent d’exploiter les velléités écologistes, décroissancistes et autonomistes du peuple pour renforcer le pouvoir de l’État, et par symétrie, celui des industriels français. Sous couvert de lutte contre le changement climatique par la décarbonation de l’économie, l’objectif réel affiché dans le manifeste du Shift Project, le think tank présidé par Jancovici, est bien « d’ouvrir la voie de la prochaine révolution industrielle ». Bien que Jancovici se présente comme un écologiste décroissanciste critique à l’égard de la Silicon Valley et de l’industrie numérique, les mots « écologie » et « décroissance » n’apparaissent pas une seule fois dans le manifeste de son think tank ; en revanche « profits », « emplois » et « habitudes de consommation » – c’est-à-dire finance, industrialisme, consumérisme et esclavage salarial – sont plus que jamais au programme de leur monde d’après. Rien d’étonnant à ce que le milliardaire Martin Bouygues (PDG du groupe Bouygues), la ministre du travail Elizabeth Borne (ancienne PDG de la RATP) ou encore Xavier Huillard (PDG de Vinci) se soient précipités pour signer le texte[2].

Par construction, la concentration démographique empêche une communauté humaine de produire sa propre subsistance et la plonge de fait dans un cercle vicieux de dépendances vis-à-vis des institutions déshumanisantes que sont le marché et l’État. La ville doit importer des marchandises, ce qui implique piller les campagnes environnantes pour s’approvisionner en ressources humaines, énergétiques, matérielles et alimentaires. Colonialisme, impérialisme, guerre, inégalités, ravages environnementaux, extermination de la faune sauvage, la plupart des fléaux généralement attribués à la nature humaine par la propagande du progrès prennent en fait racine dans le phénomène urbain qui a marqué les débuts de la civilisation.

« Mais d’où vient cette passion pour la grosseur ? Si elle ne date pas d’hier, elle n’a pour autant rien de “naturel” : son apparition est toujours l’expression d’un geste politique voulu par le pouvoir. Étymologiquement, la métropole est la capitale d’une province, la ville mère, une création des empires depuis plusieurs millénaires, mais dont la multiplication s’est accélérée à l’ère coloniale. Et, depuis les premiers regroupements de la Mésopotamie antique et les cités-États qui ont rythmé l’ensemble de l’histoire longue, elles ont toujours eu la même fonction : regrouper les populations pour satisfaire des fins économiques et politiques. »

Historiquement donc, la grande ville a toujours été antidémocratique. Plus récemment, déraciner par millions les paysans des campagnes pour les entasser dans des clapiers urbains insalubres fut une condition nécessaire à l’avènement de l’ère industrielle.

« La nécessité économique, c’est celle de rapprocher la main‑d’œuvre des moyens de production afin de pouvoir disposer du personnel “à demeure” – une logique ancienne, déjà à l’œuvre à l’ère des premières sédentarisations de populations et qui, déjà, visait à l’accroissement des rendements agricoles par la concentration. Durant les deux derniers siècles, l’urbanisation rapide fut nécessaire pour obtenir les rendements productifs de la révolution industrielle. Aujourd’hui, il s’agit plutôt de maintenir les travailleur·ses clefs ou “premier·es de corvée” à portée de main, dans les banlieues bétonnées et les périphéries paupérisées, pour faire tourner les méga-machines métropolitaines et accroître leurs rendements financiers. »

Autrefois limités à des espaces géographiques restreints, les ravages de la civilisation ont pris une ampleur planétaire depuis la première révolution industrielle des XVIIIe et XIXe siècles. Et puisque la répétition s’avère indispensable pour marquer durablement les esprits, répétons que cette dynamique millénaire de destructions écologiques n’a rien à voir avec la nature humaine (ni avec la nature tout court d’ailleurs[3]). Domination sociale et dévastation environnementale sont inscrites dans l’ADN de la civilisation, non dans celui d’Homo sapiens ; quant à leur ampleur, elle est fonction du niveau technologique. Abaisser considérablement le niveau technologique, c’est relâcher la pression monumentale exercée par la machine sur les écosystèmes comme sur les êtres humains.

« L’urbanisation, par son double mouvement de densification et d’extension parfois bien au-delà des limites officielles des villes, épuise l’environnement écologique dans lequel elle se déploie. Elle y exploite l’intégralité des ressources naturelles, colonise la totalité des espaces plus ou moins proches et, détruisant systématiquement les habitats naturels du vivant, bouleverse l’ensemble des écosystèmes avoisinants voire plus lointains par l’intensification de l’agriculture, l’industrialisation de l’énergie, la massification des loisirs ou encore l’accroissement des circulations à grande vitesse. Pour le cas d’une ville comme Paris, cette vampirisation ne date pas hier : “On dit que la ville de Paris vaut une province au roi de France ; moi je dis qu’elle lui en coûte plusieurs ; que c’est à plus d’un égard que Paris est nourrie par les provinces, et que la plupart de leurs revenus se versent dans cette ville et y restent, sans jamais retourner au peuple ni au roi”, écrivait déjà Restif de La Bretonne au XVIIIe siècle.

De plus, pour réaliser son dessein boulimique, l’urbanisation met en place un système de réseaux – les routes, chemins de fer, voies maritimes et aériennes – afin de fluidifier et accélérer les flux entre ses différents pôles – les villes. Toute cette concentration d’activité génère, comme on ne le sait que trop bien, d’énormes quantités de polluants. À l’échelle planétaire, les villes, qui ne représentent que 2 % de la surface émergée, sont d’ores et déjà responsables de 70 % des déchets, de 75 % des émissions de gaz à effet de serre, de 78 % de l’énergie consommée ou encore de 90 % des polluants émis dans l’air. »

La situation n’a aucune chance d’aller en s’améliorant avec les villes dites « intelligentes », les fermes urbaines, verticales et connectées, les champignonnières de parking, les toits et les murs végétalisés, les tiers-lieux alternatifs, les pistes cyclables, les jardins urbains partagés, la consommation bio, les matériauthèques, les ressourceries, les recycleries, les foires extérieures gratuites (« gratiférias ») et autres « disco soupes » consistant à « cuisiner des restes alimentaires lors d’événements musicaux dans l’espace public ». Au contraire, ces « agents involontaires », que Guillaume Faburel qualifie d’« idiots utiles », participent à rendre « durables » les problèmes structurels posés par l’habitat urbain.

« Non seulement ils et elles habitent les lieux et occupent les espaces de leurs propres engagements, donc prennent part ainsi, à leur corps défendant très certainement, à l’éviction des plus précaires et des classes populaires. Mais, surtout, ils y développent des habitudes de consommation – le bio et le vélo notamment – contribuant à la gentrification “écologique” des territoires urbains qu’ils occupent. Dès lors, sans le vouloir mais en faisant preuve d’une certaine naïveté, ils entretiennent les leitmotivs de la modernité urbaine, ceux des 3T (pour technologie, talent et tolérance) et des 3C (pour compétition, connexion et capital humain), formules chocs chères au marketing international des métropoles-mondes. Ils participent également très concrètement par leurs actions à “redynamiser” des quartiers, pour le plus grand bonheur des autorités locales dont ils servent gratuitement les intérêts. En effet, ils ne comptent par exemple pas leurs heures pour réoccuper collectivement et temporairement des friches délaissées et autres bâtiments désaffectés, afin d’offrir aux gens dans le besoin les biens et services évoqués plus haut, ces fameux tiers-lieux avec leur “urbanisme transitoire” comme on en trouve à Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille ou encore Paris. Or, de telles initiatives “citoyennes” s’inscrivent fort souvent dans de très officiels projets d’aménagement qui ont pour but affiché, en leur octroyant des baux temporaires, de réhabiliter ces espaces abandonnés en lieux “vivants” susceptibles d’attirer dans le quartier les populations cibles pour les futurs logements qui y seront construits. On comprend alors mieux pourquoi les politiques métropolitaines soutiennent ardemment ces tiers-lieux, véritables produits d’appel dans les plaquettes communicationnelles, en vantant au passage les mérites d’une “citoyenneté active”… réservée à une classe sociale bien précise. »

Il ajoute plus loin :

« Pour la petite histoire, certains squats urbains figurent même dans les plaquettes promotionnelles des métropoles. La contre-culture urbaine a été largement instrumentalisée et ingérée. »

Guillaume Faburel critique assez durement – et à juste titre – une certaine écologie de la gauche ramollie, enchaînée au confort moderne avilissant, qui fantasme encore une délivrance de la subsistance quotidienne par la machine. Il souligne également « l’impossibilité de résister dans la métropole ».

« La grande ville est encore considérée comme un champ symbolique d’interpellation, jamais comme un lieu à combattre en lui-même pour sa totalité destructrice. C’est comme si demeurait un impensable, trop profondément intériorisé en nous par l’idéologie dominante. Et ce point aveugle se retrouve dans toutes les tribunes militantes et autres manifestes écologistes de ces temps confinés puis déconfinés. 

Voici l’exemple, parmi tant d’autres, d’un texte de l’écologie politique largement médiatisé et intitulé “Il est temps de ne pas reprendre”. Voici ce qui y est préconisé : “Dix ans sans voyages à Bali ni croisières de luxe. Dix ans pour apprendre à préférer une tomate du jardin voisin à une entrecôte d’Argentine, une soirée jeu avec des amis à un week-end à New York, un passage chez le cordonnier du coin à une livraison de baskets neuves par un livreur ubérisé d’Amazon, ou les chants des oiseaux à une nuée de drones.” Mais qu’est-ce qui rend possible de se rendre à Bali ? Les hubs aéroportuaires des villes-mondes et de leurs métropoles. Où entend-on les oiseaux ? Ailleurs que dans les grandes villes. Où fait-on pousser les tomates du jardin ? Attention, il y a un piège. Dans un jardin ! Et où sont-ils ? Pas dans les grandes villes… Si vous souhaitez continuer ce jeu du “qui cherche trouve”, n’hésitez pas. Mais c’est sans fin…»

Comment se sortir du bourbier urbain ?

Guillaume Faburel donne plusieurs pistes pour procéder à l’ablation du cancer. En voici quelques-unes.

Fuir les grandes villes

Comme vu plus haut, l’exode urbain a déjà commencé. Guillaume Faburel précise néanmoins qu’il y a un risque de « contamination métropolitaine de la terre », c’est-à-dire de reproduction à la campagne du mode de vie hors-sol urbain permise entre autres par Internet, le réseau mobile, les autoroutes et le TGV. Dans L’animal et la mort (2021), l’anthropologue Charles Stépanoff décrit par exemple comment des néo-ruraux en legging multicolores, adeptes de la cause animale, du mode de vie connecté et formatés par une culture urbaine mondialisée, emmerdent les classes populaires rurales et autres paysans qui chassent sur leurs terres depuis des temps immémoriaux, une pratique traditionnelle qui accorde une place centrale à l’autonomie, au partage et à l’entraide.

Pour Guillaume Faburel, le retour à la campagne doit s’inscrire dans une démarche d’autonomisation sur le plan politique, matériel, énergétique, alimentaire. Pour atteindre cet objectif, décoloniser notre imaginaire est une première étape essentielle pour entrevoir l’extraordinaire diversité des possibilités en dehors des geôles urbaines.

« Il n’y a bien évidemment pas de recette magique ou de kit clef en main pour se débrancher. Pour autant, rien d’impossible, d’impossible, dès lors qu’on a admis à quel point notre dépendance au mode de vie urbain était intériorisée, et qu’on est prêt·e à assumer toutes les conséquences qu’une rupture totale avec lui impliquerait. Et même s’il n’y a pas de véritable recette, on peut entrevoir quelques-uns de ce que pourraient être ses ingrédients : une réflexivité partagée en communauté, honnête, sans faux-semblants ni faces voilées, une démarche consciente et minutieuse pour désencrasser le système de récompense de nos cerveaux et se départir des mauvais réflexes inculqués par nos vies capitalistes. Comprendre et rejeter le grand récit urbain du “progrès”, de la dépendance technique, économique et urbanistique au détriment de l’interdépendance écologique, et de l’illimitation au détriment de la Terre, notre demeure, que seul un s sépare de la démesure. Mais pas n’importe lequel : celui de notre survie.

Pour déconstruire ce qui fait de ce grand récit une force agissante en nous, il faut en réinterroger très directement tout ce qui nous conduit à obéir docilement, à nous plier doctement, à renoncer facilement, c’est-à-dire toutes les médiations fétichisées du capital dont nous sommes, tou·tes, les véhicules dans nos vies quotidiennes : la marchandise et le travail, l’État et le patriarcat, l’éducation et les institutions… Et, bien sûr, admettre qu’elles ont l’urbanisation comme terreau premier de réalisation. S’interroger sur les fictions et les prophéties démiurgiques, basées sur la foi en l’innovation technique et le progrès scientifique grâce auxquels nous réussirions à nous dépêtrer du désastre écologique. Douter des croyances éthérées en la rationalité et en la capacité d’“autorégulation” du marché, en la compétence et en la bonne volonté des pouvoirs institués pour éviter la catastrophe. Remettre en cause la spectacularisation narcissique de nos existences par le truchement d’applications conçues, testées et brevetées par la recherche-développement urbaine, enrichissant des milliardaires fantasmant un avenir intégralement cybernétique. Déconstruire et se déprendre méthodiquement de tous les dispositifs biopolitiques – qu’ils soient techniques, économiques ou urbanistiques – qui façonnent l’entièreté de nos vies dorénavant métropolisées. Sortir de l’autoroute néolibérale et ainsi se détourner radicalement du mur écologique vers lequel surdensité urbaine et artificialisation totale de la terre nous conduisent. En un mot : sortir de l’enrégimentement pour pouvoir mettre en pratique notre réensauvagement. Et pour ce faire, en toute conscience, partir ! »

Combattre

Si Guillaume Faburel mentionne des mouvements radicaux (ou en voie de radicalisation) tels que les ZAD, les gilets jaunes, Extinction Rebellion ou encore Deep Green Resistance, il n’insiste selon moi pas assez sur la nécessité absolue de combattre pour éliminer notre ennemi – la civilisation industrielle. Parce que les milliardaires, tout comme les élites intellectuelles, politiques, technocratiques et médiatiques, n’abandonneront jamais leurs privilèges sans sortir l’artillerie lourde. Un jour ou l’autre il nous faudra affronter le pouvoir, non pas pour la beauté du geste comme c’est souvent le cas dans le milieu militant, mais cette fois pour vaincre. À cet effet, il ne faut pas seulement fuir la ville ou décoloniser notre imaginaire de la religion du Progrès, nous avons aussi le besoin impérieux de construire une culture de résistance ; nous avons besoin de redonner ses lettres de noblesse au courage ; nous avons besoin de valoriser l’ambition, le pragmatisme et l’efficacité dans la lutte ; nous avons besoin de sources d’inspiration, de héros et de modèles – femmes et hommes ; nous avons besoin de promouvoir des idées et des valeurs qui nous rassemblent autour d’un objectif commun. Ces ingrédients pourtant cruciaux pour une recette victorieuse ont été systématiquement vilipendés par la gauche progressiste qui les associe de façon simpliste à la conquête, à la domination et à l’oppression. Ce jugement dénote une incompréhension voire une ignorance presque totale de la nature et de la dynamique du conflit. Que ce soit pour se défendre face à une agression d’un envahisseur ou conquérir une terre et ses habitants, des ressorts psychologiques similaires entrent en jeu. Et sur le plan organisationnel, certaines structures et certaines attitudes sapent le pouvoir d’un mouvement, d’autres le renforcent en limitant l’effet de friction. De Sun Tzu à Clausewitz, les grands traités de stratégie concentrent plus de 2 000 ans d’expérience humaine dans l’art du combat militaire et politique. À l’heure où la civilisation extermine les espèces à un rythme effarant, il serait peut-être temps de mettre ses préjugés et son arrogance de côté pour étudier sérieusement ces auteurs et mettre en application leurs préceptes. Cela éviterait l’adoption systématique de considérations morales traduites sous forme de règles absurdes qui viennent interférer avec l’efficacité d’un mouvement, une habitude symptomatique de la confusion totale qui règne dans l’univers militant. Pour le dire simplement, on peut tout à fait se battre pour une société plus égalitaire et démocratique au sein d’un mouvement hiérarchique (donc inégalitaire) et non démocratique (avec une chaîne de commandement). Il n’y a aucune contradiction là-dedans, comme en attestent les mouvements révolutionnaires historiques couronnés de succès, de l’indépendance irlandaise au renversement du régime tsariste en Russie, en passant par la révolution communiste chinoise, sans oublier la résistance victorieuse aux colons français et américains en Indochine puis au Vietnam. On lit parfois qu’un mouvement doit dès le départ incarner un modèle réduit de l’idéal de société visé pour éviter les dérives totalitaires observées au XXe siècle. Mais s’il y a eu dérive, c’est que les révolutionnaires ne s’étaient pas fixé le bon objectif : supprimer les moyens qui rendent possible la réalisation du totalitarisme, c’est-à-dire démanteler en totalité le système technologique issu de la première révolution industrielle.

Pour finir sur ce point et tenter d’expliquer cette extraordinaire capacité à gauche pour collectionner les échecs, citons le mathématicien Theodore Kaczynksi. Dans La Société Industrielle et son avenir (1995), il apporte un autre éclairage intéressant qui mériterait d’être développé. Dans la section intitulée « la psychologie du gauchisme moderne », il affirme que « le gauchiste est antagoniste au concept de compétition car, au fond de lui, il a l’impression d’être un raté. » Or il n’existe probablement pas de milieu plus marqué par la compétition que l’arène politique. Comment voulez-vous remporter une bataille dans la jungle politique en niant cette réalité ?

Organiser des états généraux autonomes

L’objectif serait, « en dehors des cadres politiques de l’État », d’organiser la société écologique post-urbaine à travers un « programme de relocalisation résidentielle ainsi que des activités de production et de services, et ce à l’échelle nationale. »

Guillaume Faburel poursuit :

« Ce programme permettrait de planifier l’organisation du processus de transformation afin notamment de pallier les besoins premiers et non primaires de la population dans son ensemble jusqu’à ce que l’objectif d’autonomie soit atteint dans tous les territoires, que ce soit en termes de maraîchage dans les villes de taille moyenne, de soin dans des bourgs reculés ou de production d’énergie renouvelable dans des communautés villageoises. »

On voit assez mal comment mettre en œuvre un tel programme sur l’ensemble du territoire national sans passer par les institutions étatiques. Par ailleurs, il paraît hautement illusoire d’espérer planifier et contrôler une transformation aussi radicale de la société. Il serait vraiment temps d’admettre une bonne fois pour toutes que sortir rapidement de l’ornière urbaine et industrielle produira un haut degré d’instabilité et d’incertitudes dans nos existences individuelles. Mais est-ce vraiment important au vu des enjeux ?

Stopper le BTP, désartificialiser et habiter sans bétonner

« Serait-ce trop demander de cesser de bâtir des routes et d’élargir les autoroutes urbaines et interurbaines, d’arrêter de construire des lignes et des gares TGV, de stopper la bétonnisation des berges et des cours d’eau ?… »

D’après Guillaume Faburel, « l’urgence commande en fait un arrêt immédiat de toute nouvelle construction, quelles qu’elles soient », et « une sanctuarisation des espaces ». Il faut aussi mettre fin à « l’hypocrisie que constitue la très officielle “compensation écologique” » autorisant la poursuite infinie de la bétonnisation, et stopper « les gesticulations stériles, comme le nouveau précepte du “zéro artificialisation nette” ». Il parle également de remplacer la « sacro-sainte propriété privée » par la « propriété commune des biens de la terre », de « réquisitionner les logements, bureaux et commerces vacants », ainsi que de soutenir « l’agroécologie et les techniques douces ».

Biorégion, autogestion et confédéralisme communaliste

Le programme proposé par Guillaume Faburel ne pourra être réalisé « qu’en nous arrachant des cadres politiques institués et de leur conception hautaine et infantilisante du pouvoir. » Un « bouleversement démocratique » est nécessaire. Il raille « la gauche dite écologiste », par exemple l’enthousiasme déclenché par la « vague verte » aux élections municipales.

« Certes, pour les mordu·es de règlements et d’autorités administratives, de fonctionnement technocratique et hiérarchique, il existe bien la conquête municipale. Libre à elles et eux de faire allégeance aux décisions d’État et à leurs mandants préfectoraux, tout comme d’aller obtenir quelques miettes auprès des bétonneurs et de leurs impresarios – les promoteurs. Les municipalités demeurent, en France, les chevaux de Troie des institutions d’État, sous perfusion des dotations et sous diktat de la croissance aménagiste, sans aucune autonomie pour défendre et mettre en œuvre une rupture radicale avec le dogme de l’attractivité et de l’expansion, de la densité et de son productivisme. Bref, il est totalement illusoire d’espérer quoi que ce soit en passant par cette voie “démocratique” ».

La « confédération démocratique de municipalités libertaires » proposée par Guillaume Faburel aurait pour objectif de « s’émanciper de l’État-nation par l’autogouvernement des populations locales dans le cadre d’assemblées populaires et de communes, puis de conseils fédéraux collégialement décisionnaires dans les domaines tels que la santé ou l’éducation, le droit collectif des sols et les biens communaux, avec lesquels il plus qu’impérieux de renouer. »

Pour réenraciner le primate humain, Guillaume Faburel évoque le concept de biorégion :

« Les périmètres d’agencement pertinents, les solidarités interlocales, seraient alors les biorégions : des territoires caractérisés par leur nature géographique et leurs milieux écologiques (vallées, plaines, systèmes forestiers, zones humides, etc.) et produisant, à l’échelle des communautés humaines et des formes de vie animales et végétales qui les habitent, leurs propres ressources alimentaires et énergétiques de proximité, mettant ainsi en pratique une écologie sociale par l’autonomie. »

« Déscolarisation totale »

Là encore, Guillaume Faburel dessine une voie radicale et stimulante pour l’imaginaire et conclut son manifeste par une injonction : « Aux champs citadin·es ! »

« [P]uisque l’éducation est [le chemin cognitif et culturel] emprunté de longue date par les gouvernements pour nous arracher de toute nature en prétendant nous émanciper, la septième et dernière proposition consisterait précisément à refonder une éducation digne de ce nom, c’est-à-dire véritablement démocratique et ayant pour optique, sinon la déscolarisation totale, tout du moins la mise en pratique d’une culture écologique en nous restituant nos puissances d’agir.

Pour déconstruire deux des grandes médiations fétichisées du capital, le travail salarial et le marché qui ont l’urbanisation de la terre comme nécessité première, la seule solution viable serait de refermer les manuels scolaires qui, malgré quelques très rares tentatives d’amélioration, croient encore éblouir le monde de la lumière coloniale des pensées occidentales et n’ont pour idéal que la spécialisation, qui fonctionne en liquidant l’esprit critique et les savoirs manuels au profit des nouvelles technologies et des entreprises du futur. Comment protéger les ressources écologiques des territoires pour pouvoir commencer à développer véritablement les activités locales du soin du vivant, si ce n’est en intégrant les savoirs paysans et artisanaux dans le socle commun des éducations ainsi réellement populaires ? (Et, prenons-nous à rêver, dans le socle de connaissances de la totalité des établissements scolaires ?) Cette éducation à l’empaysannement aurait pour finalité non pas une “professionnalisation” se réduisant à “satisfaire les besoins du marché du travail”, autrement dit produire des bataillons de main‑d’œuvre aux abois, suffisamment dociles et aliénés pour accepter de se faire exploiter de manière compétitive, mais la construction anti-oppressive par des pédagogies alternatives d’individus autonomes, responsables d’eux-mêmes et des autres, et aptes à faire vivre écologiquement et démocratiquement ces organisations sociales, reforestées et ensauvagées, décroissantes et autogérées. »

Philippe Oberlé


  1. « Différence entre le nombre de naissances vivantes et le nombre de décès. »

  2. https://decarbonizeurope.org/

  3. https://www.partage-le.com/2021/11/25/evolution-contre-civilisation-diversite-contre-uniformite-philippe-oberle/

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