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16.03.2021 à 18:05

Pour en finir avec la domestication généralisée comme mode d’existence hégémonique

admin2493
Texte intégral (4957 mots)

Illustration : L&M

Toulouse, janvier 2021

Chez des potes en coloc pour un anniversaire. Un chaton bondit et se câline au creux de mes bras. Qu’est-ce qu’un chaton ? C’est félin un chaton, ça vient d’un lointain sauvage un chaton, c’est du transformé pour nous tenir compagnie à la maison, un chaton. Chaton se pelote contre moi. C’est tout mignon un chaton. Ca ronronne. Il parait que c’est bon pour le stress la ronron thérapie. Quand je me balade dans la rue, je regarde avec attention les affiches en détresse de maîtres à la recherche de leur « Perdu : chat ». Chacun cherche son chat. Mais le chat que cherche-t-il quand il se « perd », que retrouve le chat quand le chat se libère de sa domesticité ? « Chat perdu » est le point de vue du maître. Je suis sans doute aussi une « fille perdue » du point de vue du maître, une féministe qui essaie de démolir la maison du maître, de la fuir, pour la reconstruire autrement, de telle sorte qu’elle n’ait plus pour murs porteurs Contrôle et Domination.

Toulouse, octobre 2018

Un séminaire ça sème. Et ça pousse aussi. Alors ça m’attire.
Forcément avec un titre pareil : « La Domestication : de la métaphore à la théorie« , par Ghassan Hage (1).
> Qu’est-ce qui m’attire dans ce titre : que la domestication fasse théorie ?
> Suis-je encore et toujours en quête d’une belle théorie générale de l’exploitation ?
> Ecologie sociale, écoféminisme, critique de la dissociation-valeur, n’est-ce pas assez ?
Une belle théorie a un pouvoir explicatif, elle affine et affirme ma capacité de discernement et donc ma puissance d’agir.

Toulouse, janvier 2021

Je repense à cette profusion de titres de bouquins : « Petit traité d’écologie sauvage », « La pensée sauvage », « Pays sauvages », « Les pierres sauvages », « Les âmes sauvages », « L’appel sauvage », « L’utopie sauvage », « Vendredi ou la vie sauvage », « Ce qu’il advint du sauvage blanc », « Robot sauvage », « Ré-ensauvageons la France », « Réensauvagez-vous ! ».

Sauvage et domestication ne font-ils pas bon ménage ?

La pandémie de Covid-19 n’est-elle pas à l’articulation du sauvage et de la domestication : déforestation massive de forêts sauvages (destruction de la biodiversité comme barrière aux virus), élevages concentrationnaires d’animaux domestiques par milliards (situés, qui plus est, à proximité de forêts sauvages), industrialisation de la chasse et des trafics d’animaux sauvages, le tout marchandisé dans les circuits de consommation mondialisés.

Le concept-théorie de la « domestication généralisée » proposée par Ghassan Hage ose et permet cela : analyser les relations d’assemblage entre le capitalisme et la domestication généralisée (domestications patriarcale+coloniale+humaine) dans le contexte contemporain de crise écologique de civilisation.

La domestication généralisée

Conscientiser et contester le mode d’habitation du monde créé par la fusion des suprématies humaniste-masculiniste-coloniale

Le concept de « domestication généralisée » introduit l’idée que la pensée domesticatrice – qu’on associe volontiers à la domination envers la nature – est en fait une pensée généraliste : à la racine du sexisme, du racisme et du spécisme, il y a en fait la pensée domesticatrice.

La domestication généralisée est un concept critique qui analyse l’articulation des relations de pouvoir : entre les hommes et les femmes (domestication patriarcale-sexiste), entre les colonisateurs et les colonisé·e·s (domestication coloniale-raciste) mais aussi entre les humains et les animaux (domestication humaine-spéciste). La domestication généralisée est donc la fusion du champ patriarcal, du champ colonial et du champ humain.

La domestication généralisée est à appréhender à la fois comme :
– un rapport de pouvoir, dans les champs patriarcal+raciste+spéciste,
– et un mode d’existence c’est-à-dire un mode de relationnalité et un mode de déploiement de l’être dans le monde : la domestication consiste à essayer de canaliser le déploiement de l’autre pour son propre déploiement.

Etymologiquement, dans « domestication » il y a « domus » et « dominus » (cf. le linguiste Emile Benveniste)
domus : la maison, le chez-soi, espace pacifique
dominus : la domination, le contrôle, espace violent

La domestication est le mode d’existence qui fusionne le domus et le dominus.

Il y a plusieurs façons de fabriquer du domus, de la maison, du chez-soi. Mais dans la domestication, le domus est produit par et à travers le dominus. L’idée d’être chez-soi est toujours sous-tendue par un processus de domination.

« As-tu réfléchi à ce que LA VIE DE TA MÈRE représente de DÉVOUEMENTS quotidiens, de discrets SACRIFICES, de vrai et pur AMOUR »
« Ta maman a tout fait pour toi…Le Maréchal te demande de l’en remercier gentiment »
Tract pétainiste pour la Fête des mères du 25 mai 1941.

Ces « dévouements quotidiens« , ces « discrets sacrifices » sont concédés par les femmes, souvent consentis, jamais désirés. Ces « dévouements » et « sacrifices » sont le fruit d’un processus de domestication : la féminisation-patriarcale. Il existe plusieurs processus de féminisation. La féminisation-patriarcale est le processus de domestication qui permet de rendre féminin d’une façon patriarcale (c’est-à-dire en faveur du déploiement de l’homme en tant que mâle). Le maternel-patriarcal est aussi un processus de domestication : c’est la production du maternel par le contrôle et la domination. Cette domestication produit de la valeur, mais aussi quelque chose qui est une fusion de l’instrumental et de l’affect.

> La domestication est l’art de séparer les affects associés à la maison, des affects associés à la domination

Un couple passe une belle soirée cosy à la maison. L’atmosphère est intimiste, lumière tamisée et musique jazzy calfeutre l’ambiance d’un swing nonchalant. Le couple mange un steak. Pour se sentir « civilisé » et « chez soi », ce couple ne veut pas que l’agressivité constitutive de ce steak entre dans le domaine de cette belle soirée cosy. Ce couple ne veut pas voir dans ce steak l’animal-qui-voulait-vivre, assassiné pour pouvoir le manger. Cette séparation est à la base de la domestication ; cette séparation des processus violents d’extermination est à la base de « la civilisation ».

« Alors que les affects agressifs associés à la domination sont souvent vus comme étant en opposition avec les affects doux et câlins associés à la maison, la domestication nous permet de comprendre l’un des modes cruciaux de notre existence et dans lequel ces deux affects sont inséparables, enchevêtrés. »

« Le racisme est-il une menace écologique ? Ghassan Hage, 2017

> La domestication est le mode d’existence où on peut en même temps exterminer et valoriser-exploiter

« La domestication comprend une dimension nécropolitique et une politique visant à promouvoir la vie des domestiqué.es »

Ibid.

‎ »Du temps de l’esclavage, il existait deux sortes d’esclaves, deux sortes de Nègres. Il y avait le Nègre de maison et le Nègre des champs. Le Nègre de maison faisait toujours attention à son maître. (…) Il vivait dans la maison de son maître, dans le grenier ou la cave, il mangeait la même nourriture que son maître, il portait les mêmes habits que lui et il pouvait parler comme son maître, d’une diction parfaite. Il aimait son maître bien plus que son maître ne s’aimait lui-même ».
Discours de Malcom X, Message to the Grassroots, 1963

« Le fouet est une partie intégrante du régime colonial,
le fouet en est l’agent principal ; le fouet en est l’âme ; (…)
 le jour de la mort est le seul où le nègre goutte l’oubli de la vie sans le fouet »
Victor Schoelcher, Esclavage et colonisation, 1948

L’esclavagiste ne dit pas « retournez chez vous« , mais « venez chez moi« . « Venez chez moi pour vous occupez de mes plantations. Je veux que les bananes poussent à plein régime ! « .
Plus tard, bien après la décolonisation statutaire, le régime de la plantation reste toujours bien implanté. C’est ce que Malcom Ferdinand nomme l’habiter colonial : « une manière d’habiter la terre, une façon « coloniale » de se penser sur terre impliquant l’exploitation des êtres humains et de la nature, et se souciant peu des violences que cela entraîne sur les écosystèmes et les populations. Malgré des avancées sociales et politiques très fortes, telles que l’abolition de l’esclavage, l’accès à des droits sociaux ou la démocratie, cette manière d’habiter la terre n’a pas fondamentalement changé« .
Ce régime de la plantation, cet habiter colonial, c’est en fait la domestication comme mode d’existence : « C’est encore et toujours moi qui contrôle, alors dans ma bananeraie, j’utilise du chlordécone, grâce à cet insecticide, j’extermine les nuisibles. Mon but n’est pas d’exterminer les insectes, mon but est de produire beaucoup de bananes avec une rentabilité maximale ».

« La domestication généralisée est un mode d’habitation du monde par la domination dans le but de lui faire produire de la valeur (des formes de subsistance matérielle ou symbolique, confort, plaisir, esthétique, etc.) »

Ghassan Hage, op.cit.

Rajoutons que le but de la domestication est toujours de créer un espace où l’autre est fonctionnel pour nous. Domestiquer, ce n’est donc pas traiter l’autre comme un objet. La domestication n’est pas une objectification. La domestication a besoin de l’autre en tant que sujet. Cela peut vouloir dire : contrôler, dominer, voire exterminer, pour produire de la valeur.

« La domestication est une lutte pour être « chez soi dans le monde ». Et pourtant paradoxalement c’est aussi un mode de domination, de contrôle, d’extraction et d’exploitation. »

Le racisme, le sexisme, le spécisme fonctionnent comme des techniques de domestication c’est-à-dire comme des techniques de maximisation de la position d’exploitation de l’Autre.
L’exploitation est liée à l’extraction : de minéraux naturels, extraction du travail des personnes, etc…
L’inégalité extractive est l’essence de l’exploitation : quelque chose qui diminue les domestiqué·e·s et augmente les domesticateurs.

Pour un pluriversalisme des modes d’habiter et d’exister

Saboter l’assemblage capitalisme-domestication généralisée pour inventer de nouvelles relations au monde et façons d’habiter la Terre

Le capitalisme et la domestication généralisée sont des processus d’exploitation, d’extraction et de diminution de l’Autre. Le capitalisme a créé une relation de symbiose avec la domestication généralisée, il l’a favorisée et accélérée, au point que pour la plus grande majorité d’entre nous, ce mode instrumental d’exister est devenu la seule et unique façon d’exister. Alors qu’il existe d’autres modes d’existence (mutualistes, réciproques,…) mais à l’état minoritaire.

N’importe quelle identité est un champ d’identification. Masculinité, blanchité et humanité sont des champs d’identification avec des processus d’accumulation. La domestication est un champ d’accumulation. Les gens sont tous en compétition pour accumuler des pouvoirs domesticateurs (accumuler et convertir de l’humanité, de la blanchité, de la masculinité, etc). Et le capitalisme peut donc être envisagé comme un processus de distribution et d’accumulation des pouvoirs domesticateurs.

Toulouse, Janvier 2021.

Il est 18h. Je rentre. C’est couvre-feu. Je passe devant une enseigne publicitaire pour un parfum de luxe : SAUVAGE. Le sauvage n’est pas l’envers de la civilisation, puisque la culture du « civilisé » adore « le sauvage », que ce soit pour se parfumer, manger du pangolin ou chasser de façon présidentielle à Rambouillet. Le sauvage n’est pas l’envers de la domestication, puisque la domestication interagit avec le sauvage pour l’exterminer et/ou le valoriser-extraire-exploiter-transformer.

La violence est l’envers de la civilisation et de la domestication, sa face cachée.
Il n’y a pas d’un côté un « capitalisme sauvage » et de l’autre un « capitalisme civilisé ».
L’histoire du capitalisme « civilisé » est l’histoire de cette capacité à élaborer des récits civilisés au moment même où on est en train de faire des choses violentes.

« Aujourd’hui, il faut faire d’avantage, convaincre les Arabes que nous ne sommes pas venus en Algérie pour les opprimer et les spolier mais pour leur apporter les bienfaits de la colonisation. Or la première condition d’une société civilisée, c’est le respect du droit de chacun. « 
Napoléon III dans un lettre au gouverneur général de l’Algérie, le 6 février 1863.

Il est temps de ne plus se raconter d’histoires.
La civilisation (en domestication généralisée) se caractérise par sa capacité à masquer les bases violentes sur lesquelles elle se fonde, à masquer le dominus nécessaire au domus.
La civilisation est l’art de cacher la violence nécessaire pour la paix.
La civilisation est un processus de pacification : transformer ce qui a été violemment accaparé-extrait en quelque chose de « civilisé ». Par exemple, boire une tasse de thé à Londres, d’une manière très « civilisée », dans un salon chic, a besoin du mode d’extraction violent exercé par la colonisation de l’Inde.

Dans ce contexte, opposer violence et civilisation est un raisonnement fallacieux. Dire qu’il y a un espace qui n’est pas violent, ne veut pas dire que cet espace non-violent n’est pas dépendant de la violence qui l’a engendré.

La « crise de civilisation » est ce moment où l’on n’arrive plus à masquer le vol derrière la propriété, la violence derrière la paix, la discrimination derrière la démocratie. #ZAD NDDL #Metoo #BlackLiveMatter, #GiletsJaunes #ViolencesPolicières, etc.

La crise saniTerre (enchevêtrement du biologique, du social et de l’existentiel-écologique) nous enseigne sur les causes et les conséquences que génère l’assemblage capitalisme-domestication généralisée : déforestation, élevages intensifs, industrialisation des trafics d’animaux sauvages, et leur intégration dans les circuits marchands mondialisés, sont les facteurs majeurs de l’intensification des maladies infectieuses de types zoonoses (coronavirus). Les masques portés par des milliards d’homo sapiens domesticateurs de la nature, en ce début d’année 2021, est un signe presque burlesque : la tentative désespérée de masquer ce que la civilisation écocidaire n’arrive plus à cacher.

Le rapport au virus de la part des grands domesticateurs de l’État français s’est exprimé très vite : « Nous sommes en guerre » contre un « ennemi (…) invisible». » Règne du contrôle. Contre-sens, chéri t’es à contre-sens. Illusion d’optique créée par le monoréalisme de la domestication généralisée qui s’exprime à l’excès avec cette idée occidentalo-moderne : nous pensions être « chez nous ”, nous pensions que nous tenions « le monde » sous contrôle. Or « ce monde » n’était que l’ombre portée d’un monde spécifique : « le monde de l’homme-blanc » (‘homme-blanc’ étant la fusion de la triple fantaisie de suprématie humaine-patriarcale-coloniale).

Et comme le fait remarquer justement l’anthropologue Bruno Latour, dans l’émission La Grande table des idées, sur radio France culture, le 25 janvier 2021 :

« Nous ne sommes pas en guerre avec le virus. Le virus nous rappelle au contraire qu’il est celui qui a vécu le plus longtemps sur cette terre et qu’il l’a organisée (si on considère que les virus, les bactéries et les plantes sont les grands acteurs de cette longue histoire de la terre), qu’il est chez lui !
C’est une grande erreur de calibrage de la situation actuelle : on a l’impression que ce virus vient de l’extérieur et qu’il nous bouffe notre existence. C’est vrai, on aimerait bien pouvoir l’ignorer, mais en fait, on est chez lui. L’apprentissage c’est que ce virus est le type d’être à l’intérieur duquel nous habitons, et grâce auquel nous avons des plantes, de l’air, une atmosphère, une couche d’ozone qui nous protège du soleil…et l’ensemble de ces ressources que l’on résume selon la théorie de l’hypothèse Gaïa comme la capacité des vivants à créer leurs propres conditions d’existence.
C’est ça qui est très étonnant : parler de « guerre contre le virus », c’est faire une guerre contre nous-mêmes.(…) on pensait qu’on était dans un univers infini qui était fait d’objets.
C’est une grande leçon de métaphysique et on est en train de la recevoir d’une façon un peu dure. Mais on ne va pas être en guerre contre les virus. On va apprendre à être chez les virus. »

Il est temps de varier les récits pour ouvrir les possibles. Changer le disque de la domestication, du contrôle et de la domination du monde. Il est vrai que des homo sapiens ont exterminé, et c’est comme ça qu’homo sapiens a survécu. Mais ce que des homo sapiens ont fait un temps donné pour survivre, n’est plus bon désormais. Ce que nous faisons depuis longtemps, nous pouvons décider de ne plus le faire, parce qu’il y a d’autres manières pour construire la viabilité de notre existence.

Le problème contemporain est moins la domestication, que l’homogénéisation de toute forme d’existence en terme de domestication ; et la symbiose entre le capitalisme et la domestication généralisée. Cela a pour effet un monoréalisme où la réalité ne peut se penser et s’envisager que comme domestication. Or il y a d’autres modes d’exister !

Baptiste Morizot écrit dans la postface à l’ouvrage de Ghassan Hage :

 » Domestiquer, donc, ne qualifie pas toute attitude de faire « chez-soi » quelque part, c’est croire que pour être chez soi, il faut vivre en pouvant ignorer, dédaigner, hétéronormiser puis conduire les conditions écologiques du milieu. Qu’il faut, pour être chez soi, avoir extrait le foyer humain des communautés biotiques, et avoir codé le milieu comme contrainte dont il faut s’émanciper. Qu’il faut l’avoir destitué de son statut d’environnement donateur tissant des entités interdépendantes, c’est-à-dire son statut d’entrelacs de liens qui libèrent.
La domestication généralisée n’est alors peut-être pas l’essence de l’habiter des humains ou des vivants, mais une forme bien particulière, qui consiste à homogénéiser tous les milieux pour y vivre sans avoir à connaître les autres, les comprendre, y être attentif, et négocier avec eux. On voit ici la différence entre deux modes d’habiter : il y a bien une domestication aveugle aux autres, qui veut qu’on puisse vivre partout en toute ignorance des cohabitants non humains, et sans vigilance vibratile. Mais il existe aussi d’autres manières de faire du milieu un foyer, pour qui, au contraire, c’est cette vigilance vibratile à la pluralité des formes de vie, cette diplomatie interminable avec les autres (qui ne sont dangereux que si on les ignore), qui est la forme désirable de l’habiter. C’est un mode d’habiter dans un monde simultanément plus aventureux et plus hospitalier. Un monde plus exigeant en diplomatie mais plus accueillant du fait même que les relations constitutives ne sont pas niées ni déchirées, et que la solitude cosmique des modernes n’y existe pas – puisque nous sommes bien entourés par tous les autres, les vivants, les rivières, les bactéries, les végétaux, les animaux et les forêts, qui cohabitent avec nous dans leur beauté, leur étrangeté et leur diversité. »

Pour habiter un monde plus vivable, vivre des relations plus intenses et désirables, il est donc temps de :

– penser d’autres relationnalités qui ne soient pas fondées sur une relation de domestication
– penser d’une façon non-domesticatrice, sans occuper, sans polariser, sans classer pour dominer (2)
– penser la multiplicité, non pas « contre » la domestication, mais « avec » la domestication
– oeuvrer à souligner, vivifier, pratiquer, donner une présence intellectuelle, sensible et politique à d’autres modes d’existence : mutualistes, réciproques, etc…

Il s’agit moins de nous « ré-ensauvager » que de ré-écologiser nos pratiques et nos modes d’existence.

Les sirènes s’eaubonnent

Notes

(1) Ghassan Hage est professeur d’anthropologie et de théorie sociale à l’université de Melbourne. Il est né au Liban et vit en Australie. Wildproject Editions a publié en 2017 la traduction de son ouvrage paru la même année « Le racisme est-il une menace écologique ? » chez Polity Press.
https://wildproject.org/livres/le-loup-et-le-musulman

(2) Les trois opérations de la domestication

  • OCCUPATION de l’espace

La domestication généralisée est un mode d’occupation. Occuper un espace, c’est faire en sorte que les choses soient disponibles. La propriété privée est une des façons de rendre les choses disponibles. Par exemple, l’appropriation des terres familiales, tribales, communautaires villageoises algériennes au profit de la colonisation française au 19e siècle.
« La domestication est une manière d’habiter le monde en l’occupant. L’occupation est entendue dans le sens de la colonie de peuplement. En effet, dans une perspective interespèces, toute occupation humaine est un acte de colonialisme par occupation, puisqu’on occupe un espace qui est déjà occupé par d’autres domestiquants, que ce soient des insectes, des animaux, des plantes ou des arbres. » (Ghassan Hage, op.cit.)

  • POLARISATION de la différence

Quand des différences entrent dans des relations de domestication, elles subissent un processus de polarisation (ex : humain/animal, homme/femme). « La domestication est un processus consistant à transformer la différence en polarité. » (Ghassan Hage, op.cit.)

La polarité est la propriété d’un système dans lequel s’opposent deux pôles distincts.
On y entend l’opposition (spatiale, conceptuelle) de deux choses.
La polarisation est l’action de créer deux pôles, une division antinomique, une opposition exclusive.
Les écoféministes ont critiqué ces oppositions dualistes : homme/nature, esprit/corps, raison/émotion, public/privé (le premier terme étant à la fois évalué comme supérieur et associé au masculin).
Cette polarisation de la différence aboutit à une fiction qui sert un objectif : que l’Autre n’ait rien de moi, et que je n’aie rien de l’Autre, en termes symbolique et socio-psychique, ce qui ensuite justifie l’injustice matérielle , parfois même de façon tout à fait légale (cf. le Code noir de Louis XIV en 1685 pour les populations noires des îles d’Amériques; le code Napoléon en 1804 qui, en France, prive de droits juridiques les femmes mariées; le Code de l’indigénat dans les colonies françaises d’Afrique…).
Norbert Elias dans « Sur le processus de civilisation« , a montré qu’historiquement, dans le processus de civilisation, il y des techniques de dés-animalisation de l’humain. Il s’agit de faire en sorte que l’Autre n’ait rien de moi et que je n’aie rien de l’Autre. L’exploitation et l’abattage concentrationnaire intensif d’être vivants et sensibles n’est possible que dans ce paradigme : la poule pondeuse, la vache à haut potentiel laitier, sont des zootres absolus, sans rien de commun avec nous, les êtres humains.

  • POSITIONNEMENT et CLASSIFICATION de l’autre

Tout processus de domestication est un processus de positionnement et de classification de l’autre en terme instrumental, selon un axe inoffensif/dangereux et un axe utile/inutile, pour créer de la valeur et être apprécié du domesticateur.
« Lorsque quelque chose ou quelqu’un est classé métaphoriquement parmi les « mauvaises herbes » (donc inutile et nuisible), cela signifie en fait quelque chose dont nous ne tirons aucune utilité. » (Ghassan Hage, op.cit.)
« Utile » et « nuisible » exprime clairement le point de vue du domesticateur. »
« Mauvaises herbes » est une classification du domesticateur
Le positionnement permet une classification du domesticateur sur un axe d’inclusion / axe d’exclusion  : « Nous approchons ce que nous pensons inoffensif et nous repoussons ce que nous voyons comme dangereux et inutile. » (Ghassan Hage, op.cit.)

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16.03.2021 à 18:03

Usure, fatigue et autres épreuves de la métropolisation

Edelweiss
Texte intégral (4791 mots)

Illustration : L&M

Je ne saurais dire pour quelle raison j’ai voulu, ce matin suffocant de septembre, coucher sur le papier ce qui m’éprouve l’esprit depuis quelque temps. Peut-être est-ce par ras-le-bol d’avoir encore été réveillé par le chantier voisin, la mauvaise nuit de trop, ou bien peut-être est-ce dû à un trop-plein d’émotions brouillées qui s’accumulent et qui finissent par déborder. Et même si les raisons peuvent me sembler confuses, j’ai l’impression qu’il me faut écrire pour rendre compte de tout ce qui me traverse et que je sens parfois entrer en éruption, pour partager une impression de mal-être et d’écœurement que suscite en moi à la longue le fait d’habiter dans une métropole. Écrire avant de me résigner ou continuer à cogiter en silence.

Il ne sera pas ici question pour moi de développer ce que j’entends par « métropolisation ». Il s’agira plutôt de rendre compte de ce qu’elle provoque en moi, ce qu’elle génère en matière d’expériences, d’émotions et d’affects. Et bien que ces lignes aillent puiser dans des ressentis déjà anciens, ces derniers ont trouvé matière à réflexion dans l’actualité anxiogène de l’année 2020. Je crois en effet que durant le temps en suspension qu’autorisait le confinement, je me suis surpris à méditer à plusieurs reprises sur les origines de tels ressentis à l’égard de la métropolisation, sur l’emprise mentale, montante, qu’elle pouvait avoir sur moi. N’ayant eu que quelques rares occasions de lui échapper en 2020, s’est renforcée la prise de conscience du poids et de l’impact qu’elle pouvait avoir sur mon bien-être et ma santé mentale.

Plonger dans le grand bain métropolitain

Au printemps, j’ai vu des centaines d’habitant.es de ma rue, applaudirent, tous les soirs. Mais je leur prêtais moins d’attention qu’aux étudiant.es de la résidence d’en face qui se joignaient aux exaltations. Leur silhouette se détachait de leur studio éclairé. À mesure que je les voyais applaudir le soir et tergiverser tout le jour dans leur chambre, je ne pouvais m’empêcher de m’imaginer ce qu’aurait été l’épreuve de la crise sanitaire, le confinement, le reconfinement dans le petit studio que j’ai habité, seul, durant 4 ans. Dans quel état d’esprit m’aurait-on retrouvé ?

Ce studio, je m’y étais installé à mon arrivée à Lyon, en 2014. Ne connaissant encore rien de cette ville, mes visites d’appartement s’étaient avant tout centrées sur des résidences étudiantes meublées, dans des secteurs abordables. Le loyer était d’environ 500€, ce qui restait tout de même une somme pour mes parents. Difficile avec de tels prix prétendre à une quelconque forme d’indépendance familiale. J’ai pu m’y sentir bien au début, en dépit de sa promiscuité et de son absence d’insonorisation. Avec sa kitchenette, son clic-clac et son bureau, il était simple, mais fonctionnel comme on dit.

La résidence avait été construite en 1995 dans une période où la plupart des villes en France s’engageaient dans le renouvellement de certains quartiers centraux en y attirant étudiant.es et jeunes ménages. Ces politiques se poursuivent à ce jour. En m’installant dans ce quartier, j’allais assez rapidement adopter un certain mode de vie et des comportements bien attendus. Bars branchés ou alternatifs, librairies, cinéma indépendant, festivals en tout genre… pour ma vie diurne et nocturne, tout était pensé pour que jamais je ne m’ennuie. En fréquentant certains lieux, et en consommant dans d’autres, tout était à ma disposition pour jouir en toute satisfaction de ma vie étudiante.

Pour autant, au bout de quelques mois dans ce quartier, j’ai pu ressentir progressivement comme une impression de malaise. Je me rendais compte que j’étais, avant même mon installation, la cible privilégiée, bien identifiée de tout ce qui s’y passait. Je rentrais dans le moule. Mes pratiques se conformaient à ce qui était attendu de moi. C’était manifeste dans les mutations de l’espace urbain.

Par des mécanismes que je connaissais alors assez peu mais que j’observais déjà, je ne cessais de me surprendre de la transformation des rues, de leurs commerces qui fermaient, des bars qui s’inauguraient quasiment toutes les semaines, d’ateliers d’architectes, de nouveaux bâtiments, de certains usages… et de m’interroger, nécessairement. Je participais d’une transformation lente mais de plus en plus manifeste au fil des années.

Par ma seule présence dans ce quartier, en l’habitant, je jouais bel et bien un rôle dans ce mouvement de fond. Étant, dans ces années-là, étudiant en urbanisme, je ne pouvais m’empêcher de me questionner sur le rôle autrement plus actif que j’allais peut-être jouer un jour, en poursuivant dans cette voie.

J’ai autrement ressenti ce trouble, un peu plus tard, après mes études, quand j’ai eu à travailler sur la communication d’un grand projet métropolitain. Ce travail, que je voulais d’abord provisoire, a fini par m’occuper durant un an. Directement en contact avec des publics diversement intéressés, il m’a fallu non seulement assumer la présentation d’un projet qui ne partageait en rien mes positionnements et valeurs en émergence, mais aussi – et c’était sans doute le plus difficile – écouter des habitant.es forcément inquièt.es par les transformations existentielles qu’allaient engendrer ces chantiers de grande envergure. Dans la position qui était la mienne, il me fallait abuser des mêmes éléments de langage, conscient en outre que leurs remarques ne remonteraient jamais aux principaux concernés. Cette expérience que j’ai traversée très péniblement m’a définitivement convaincu du cynisme de l’urbanisme et de sa vision du monde sous-jacente. Ces quelques expériences habitante, étudiante puis professionnelle, ont très largement contribué à circonscrire mes positionnements à l’égard du fait métropolitain, me rendant compte aujourd’hui qu’elles ont été beaucoup plus déterminantes que mes engagements militants.  

Désenchantement militant : lutter dans l’entre soi.

Bien sûr, j’aurais pu intégrer durablement ces collectifs qui s’opposent frontalement à la gentrification, par les recours, par des squats de bâtiments… Plusieurs de mes ami.es en faisaient partie. Je ne m’inquiétais donc pas de mon intégration dans des milieux parfois fermés.

Le problème pour moi était plutôt de me dire à quoi bon me mobiliser contre un projet ou plus largement une dynamique métropolitaine que ma seule présence dans le quartier légitimait.

Sans compter l’impression que je pouvais avoir quelquefois d’un folklore qu’il pouvait y avoir à s’engager en tant qu’étudiant, « parce c’est cool d’être dans les luttes, tu comprends ». Comme un rite de passage avant une vie plus rangée dans un bureau d’études soigné. Au-delà de ça, il m’a toujours semblé dérisoire de chercher par tous les moyens à proposer un contre-projet, à maintenir le dialogue avec la métropole, passer par ses organismes de presse… quelle que soit la mobilisation ou l’objet d’opposition, j’avais l’impression de dépenser beaucoup d’énergie à toujours chercher à interpeler les élu.es, les pouvoirs publics, et se confronter sans cesse aux mêmes limites dans nos capacités d’action.

Je finissais toujours par me sentir las, me retrouvant toujours entouré de jeunes qui me ressemblaient, venus s’engager le temps de quelques années avant de poursuivre leur vie ailleurs. Je me sentais en outre, encore aujourd’hui, traversé de multiples contradictions dans une période où mes positionnements politiques évoluaient sans cesse, vers toujours plus de radicalité, de désir de rupture. Souvent, l’engagement d’un jour me paraissait le lendemain dérisoire. Et j’avais envie d’aller plus loin.   

Je crois que la stratégie que j’avais alors adoptée et pensée comme telle, pour limiter ma complicité à la fabrique métropolitaine, a longtemps été de décliner les propositions de sorties en fin de journée, que ce soit pour aller profiter de l’happy hour autour de pintes de bières locales ou pour voir tel concert, participer à tel festival, souvent sponsorisé par une marque d’alcool d’ailleurs. J’enchainais alors excuse sur excuse. Ces moments supposés festifs me paraissaient surtout être prétextes à des consommations excessives, où l’amusement et la convivialité étaient détournées dans de pures logiques marchandes, sur le dos d’étudiant.es prêt.es à y dépenser les économies qu’on parvenait à mettre de côté, quand on le pouvait d’ailleurs.

 Déménagement, vie de couple, thèse : un nouvel espoir ?

À l’été 2018, j’ai quitté mon studio, non sans soulagement. Rapidement, j’avais commencé à m’y sentir à l’étroit. J’avais de plus en plus l’impression de vivre en cage. Et malgré la succession de mes expériences professionnelles, militantes, et le lot de désillusions qu’elles entrainaient, désormais plus qu’incertain sur mon avenir, je décidai tout de même de rester à Lyon. En continuant à résider dans une grande ville, je pensais alors que certaines opportunités de travail me seraient ainsi facilitées.     

Les offres de logement étant alors peu nombreuses, je me suis installé dans l’appartement dans lequel je réside aujourd’hui. Celui qui donne sur la résidence étudiante donc. L’installation dans cet appartement marquait une nouvelle étape : je m’installais pour la première fois en couple et mon contrat doctoral allait démarrer dans quelques mois.

Construit à la fin des années 1950, le bâtiment est en béton armé. Il fait 8 étages. L’appartement est plus spacieux, plus lumineux que le studio que j’avais et son loyer reste somme toute modique au vu de son emplacement et sa surface. C’est ce qui nous avait alors déterminés à la choisir dans l’urgence de notre situation. Le prix du loyer s’explique, il me semble, parce que l’ensemble de l’appartement donne sur une quatre voies très empruntée, de jour comme de nuit. Et je me suis très rapidement rendu compte que le bruit continu des voitures finirait de m’achever.

Les documents d’urbanisme considèrent cette rue comme « bruyante », la classant dans sa catégorie 2, équivalente à 79 dB. Les mesures officielles estiment qu’être exposé.e quotidiennement à une source de 80dB(A) , augmente les risques d’effets durables sur  la santé.

Au bout de quelques mois, je me suis bien rendu compte de la fatigue qui commençait à me brouiller l’esprit, du stress et de la nervosité que ce trafic continu générait.

Une des inquiétudes que j’ai aujourd’hui, en vivant au-dessus d’un tel axe, est que je ne peux pas connaître les conséquences qu’il y a respirer quotidiennement un air pollué, non seulement liée à ce trafic routier important mais aussi au chantier d’à côté. J’imagine la poussière noire que je retrouve sur mes rebords de fenêtre s’accumuler petit à petit dans mes poumons. Et évidemment, je ne peux pas encore connaître les effets sur ma santé à long terme…

Les fenêtres sont pourtant en double vitrage, voire en triple vitrage pour celle de la chambre, mais le roulis continu des véhicules comme un bruit sourd et lointain persiste. Comme un bruit d’aspiration, d’air sifflant qu’on entend, bien que les fenêtres soient fermées. Ajoutés à cela, le moteur pétaradant des motos, les bips de reculs des camions de chantier, le passage des secours, sirènes hurlantes, tôt le matin jusqu’à tard le soir pèsent durablement sur mon moral. Je ne me suis jamais senti autant épuisé, vidé. En sortant sur le balcon, je n’ai même pas vraiment l’impression de m’oxygéner la tête. Le passage des véhicules et les klaxons me rappellent à l’ordre.

Les veilles de départ en vacances ou à la suite des annonces de (re)confinement, des files sans fin de voiture, de SUV, se sont pressées dans cette rue, pendant des heures et des heures, pour fuir les grandes villes. Une cacophonie d’automobilistes impatient.es et de piétons affairés qui, coincé.es aux intersections, s’invectivaient et se menaçaient par petits coups de klaxons nerveux ou lourdement insistant.

Photo : Fabian

Et s’ajoutent donc à cela, depuis des mois, les travaux de construction d’un bâtiment de bureau à côté de chez moi. Il se compose de 5 étages et d’un rooftop. En béton armé lui aussi, il remplace un entrepôt artisanal, bas, qui dégageait la vue. Pour le bâtir, se succèdent alors, depuis un an et demi, pelleteuses, tractopelles, bétonnières, des engins pour extraire et des camions pour déblayer. Je redoutais la présence de la grue gigantesque qui déplaçait quotidiennement des tonnes et des tonnes de matériaux devant mes fenêtres. Sa seule présence et la grosseur des matériaux qu’elle soulevait semblaient comme faire rétrécir mon appartement, le rendre minuscule.

L’agitation du chantier, dès 6h30 du matin, a longuement rythmé mes journées l’été dernier. Avec les fenêtres ouvertes, impossible de ne pas être réveillé. Si ce n’était pas par le chantier, c’était par les voitures ou le passage des secours. Sans compter que pour rattraper le retard du confinement, les travaux se poursuivent également les samedis. Le dimanche, qui devrait être ma seule journée de répit, ce sont les voisin.es qui en profitent pour percer les murs ou refaire leur intérieur.

J’en arrive à avoir un sommeil complètement perturbé. Je me traine depuis des mois une sensation de tête bourdonnante, de paupières lourdes, de fatigue constante. Des impressions de nausées parfois, ou de haut-le-cœur. Je n’arrive plus à me reposer intégralement, longuement. Je sens mon esprit en constante ébullition. J’ai l’impression d’être en état d’alerte permanent, les sens stimulés, distrait le jour et réveillé la nuit par le moindre bruit.

Quand mon appartement est écrasé par les canicules estivales, je ferme les rideaux, les fenêtres, les stores pour espérer travailler un peu au frais, atténuer les bruits extérieurs et réduire le vis-à-vis direct avec les ouvriers du chantier. Mais c’est à peine si j’arrive à rester concentré plus de dix minutes. L’air y devient très vite pesant. Je sature. Je m’agace aussi de devoir multiplier naïvement des stratégies de protection. J’avais fabriqué de grandes jardinières sur mon balcon pour y faire pousser des plantes grimpantes, des jasmins, chèvrefeuilles et passiflores, qui grandissent vite et qui devait me permettre de me cacher la vue du chantier. Elles n’ont malheureusement pas supporté la pollution et l’orientation plein sud du bâtiment qui les expose toute la journée au soleil ardent.

Photo : Fabian

J’ai d’autant plus senti se décupler ces sensations que je n’ai quasiment pas pu quitter Lyon en 2020. Les confinements, les périmètres restreints de déplacement, les couvre-feux n’ont en réalité fait que les accentuer, les subissant en continu, depuis des mois, puisqu’il ne m’était désormais plus possible d’aller puiser de l’énergie ailleurs, de m’aérer l’esprit en dehors de la ville. Jusqu’alors, partir voir la famille les week-ends, se balader dans les environs, permettaient encore quelques respirations et pouvaient les atténuer un peu.

Et aujourd’hui, même passer quelques semaines, comme à l’automne, dans une maison de la montagne bourbonnaise, pour travailler au calme, ne me suffit plus. La seule perspective de devoir retourner à Lyon m’obnubilait. J’avais beau respirer profondément les moments de quiétude, ça ne me suffisait plus pour me sentir reposé ou apaisé.   

Aussi me suggère-t-on régulièrement de déménager dans des rues reculées, moins exposées aux bruits. Pas sûr que la situation y changerait en quoi que ce soit. Il me faudra quand même continuer à subir le vacarme urbain à chaque sortie, les gens pressés des trottoirs, la circulation dans tous les sens, la saturation de l’air, la culture de l’ostentation, les tentations à la consommation.

Je répudie ce que la grande ville génère en moi, comment elle me transforme, me contraint.

Je crois atteindre aujourd’hui le paroxysme de cette situation et je ressens plus que jamais mes limites physiques et psychiques à habiter en ville.

Fuir et résister ailleurs

Je ne sens guère d’autres choix que de fuir, partir loin et habiter ailleurs. Retrouver un environnement calme, plus seulement pour y passer les week-ends mais pour y habiter longuement, renouer, faire le vide dans ma tête, la combler de réflexions nouvelles et apaisées.

Mais malgré cette rupture potentielle, j’aurais l’impression de suivre un mouvement bien engagé de désertion des centres de citadin.es qui aspirent désormais à s’installer dans un pavillon avec jardinet en proche ou lointaine périphérie, et privilégier le télétravail si leur profession leur permet. Est-ce que mes envies d’ailleurs participent exactement du même mouvement ? Dans cette fuite, est-ce que là encore, il n’y a pas un risque de reproduire des comportements attendus, planifiés ? Est-ce que je ne continuerais pas encore malgré moi à jouer le jeu de la métropolisation, en participant à étendre son empreinte sur des espaces toujours plus éloignés ?

Je crois aujourd’hui qu’habiter plus loin ne suffit plus. Pour me défaire de son emprise, il me faudra essayer de rompre les liens qui me rendent dépendants à elle, me désensorceler en cherchant par exemple à dépendre d’autres réseaux de distribution ou de déplacement. J’aimerais en profiter aussi pour réduire ma consommation. Je réfléchis même déjà à la question de comment acheter une maison sans contracter de prêt à la banque, pour là aussi me défaire des liens de dépendance que je pourrais avoir par le crédit.

La multiplication des crises a accru en moi la nécessité de gagner en autonomie, d’être capable de me débrouiller à peu près seul, répondre dans la mesure du possible à mes propres besoins, tout en m’insérant dans des réseaux d’entraide, de partage et d’amitié.

On pourrait penser cette fuite comme un gâchis, surtout pour une personne de mon âge. Après tout, je pourrais employer la connaissance critique que j’ai accumulée toutes ces années pour améliorer le fonctionnement du système métropolitain, aider à penser sa transition et l’accompagner dans sa mue. Non seulement la métropole me paraît bien trop puissante pour envisager une critique de l’intérieur, et je ne pense pas qu’il soit encore possible d’envisager la sauver. Si transition il y a, elle ne changera rien au problème. Le désastre est trop avancé pour faire marche arrière.

On pourrait aussi me reprocher mille et autres choses, me considérer pleutre ou misanthrope. Soit ! Que je fantasme beaucoup trop la « campagne », que je réveille de vieilles attitudes urbaphobes. Allons donc ! Je crois que ces réactions révèlent surtout l’impossibilité qu’il y a aujourd’hui à faire entendre la moindre critique radicale à l’égard du fait métropolitain, et les positions me semblent tellement se crisper au point qu’on puisse se dire, « à quoi bon ? ».

Peut-être enfin jugera-t-on ce choix empreint d’individualisme. Je ne le considère pas comme tel. Je l’envisage surtout comme une manière de me protéger, et de me soustraire d’un certain monde dont la direction ne me convient pas. C’est ma façon de faire front. Je ne peux pas continuer à l’habiter, à le nourrir par mon travail, par mes pratiques de consommation ou par la moindre de mes habitudes quotidiennes.

Je ne tiens plus à me sentir complice malgré moi de l’accroissement monstrueux de sa puissance qu’elle a sur les corps, sur les personnes précaires, sur les milieux écologiques.

Je préfère aujourd’hui chercher à m’ébrouer de tout ce qu’elle fait peser sur mon dos et qui me fait courber l’échine. Plutôt que chercher à poursuivre le combat et m’assujettir davantage, je préfère déclarer forfait. Me dire que ce match n’en vaut peut-être pas la peine finalement et me concentrer sur ce qui me plait, sur ce qui me semble avoir du sens, là où il me semble désormais nécessaire de dépenser de l’énergie. Enfin, en cherchant à briser les liens qui me retiennent au système, je crois qu’il y aussi la volonté de me sentir moins dépendant de ses agitations et moins affecté par ses crises à venir.

Habiter en dehors de la métropole, me secouer pour me débarrasser de son emprise psychique, me semble une bonne manière pour moi de résister. Résister à tout ce qu’elle représente. Résister à la marche forcée dans laquelle elle veut nous engager tou.tes. Habiter contre la métropole, me semble être ma façon, à moi, d’envisager vivre autrement et continuer à rester optimiste. 

Conclusion

Alors que j’achève l’écriture de ce texte, me reviennent en tête quelques chiffres vertigineux promus par le grand projet urbain qu’il m’a fallu présenter il y a quelques années. Dans un espace déjà très dense, après de longues années de chantiers, devraient émerger de nouvelles tours, voir naître l’agrandissement du centre commercial et un doublement de la surface de la gare. Ces aménagements sont planifiés pour accueillir 3 000 nouveaux habitants, 40 000 futurs employés, en plus des 500 000 usagers quotidiens de la gare. Rien qu’à les évoquer, ces chiffres me donnent la nausée. Cette course à la démesure et la performance ne me semble jamais avoir été aussi vaine qu’en cette période de crise sanitaire. 

À quoi ressemblera la vie quotidienne à Lyon dans dix ans ? Une juxtaposition d’espaces de consommation constante, d’émulation grouillante, d’asphyxies perpétuelles, d’accélération infinie. Le tout sous le regard policier omniprésent. Pour ne pas moufter. Pour ne plus contester. Juste continuer à consommer, festoyer comme si de rien n’était. Pour celles et ceux qui le pourront. Et les autres ?

En voulant désormais quitter la métropole plus que tout, j’aspire à retrouver un peu de liberté, de repos dans mes pensées. A me sentir moins vulnérable aussi. Bien sûr qu’adopter cette approche critique peut contribuer à se sentir seul. Plus le temps passe, plus je ressens cette solitude pesante, de surcroit renforcée dans un contexte où les relations sociales sont virtuelles ou distanciées. Alors oui, partir et résister autrement, là où il me semble que c’est encore possible, me permet de garder le cap, me remplit de joie et d’espoir pour des lendemains meilleurs. De pouvoir les célébrer, célébrer aussi le plaisir d’être vivant, je crois que ce qui me tient à cœur par-dessus tout.

Photo : Fabian

Fabian

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16.03.2021 à 18:02

Mauvaises herbes sous contrôle judiciaire

Edelweiss
Texte intégral (5483 mots)

Un buisson de ronces ne meurt jamais

Illustration : L&M

Ce texte donne la parole à des militant·e·s de la région grenobloise qui, cette année, se sont battu·e·s pour préserver des jardins. A Saint-Martin-le-Vinoux il y a avait de beaux jardins de près de 5000 m². Un petit pré de verdure au milieu du béton. Les autorités ont perçu cet espace comme une réserve foncière à bétonniser, pour y mettre des logements. Alors, en cette année 2020, plusieurs associations, les habitant·e·s et des militant·e·s ce sont mobilisé·e·s pour conserver cette ile verte au milieu des immeubles. Malheureusement, le bilan de cette mobilisation est mitigé : sept militant·e·s ont été mis·e·s en examen, placé·e·s sous contrôle judiciaire et le jardin, aux premiers jours du confinement de novembre a été rasé. Une justice au Round-up. Pourtant, les rencontres faites restent indestructibles et le lien avec ce lieu demeure un terreau favorable à de nouvelles luttes pour le vivant. C’est un entremêlement de voix, qui se répondent et se font écho, alors même qu’elles ne peuvent plus se rencontrer. Mais tout de même, la mauvaise herbe est difficile à éradiquer…


Depuis le début du mois de novembre 2020, les jardins de la Buisserate ne sont plus. Il aura fallu quelques heures bruyantes pour défoncer ce qui y prospérait en silence depuis plus de soixante ans.

Les jardins de la Buisserate étaient très précieux. C’était juste un petit bout de terrain d’un petit quartier de la petite commune de Saint-Martin-le-Vinoux. Mais ce n’est pas parce que c’est petit que ça n’est pas précieux. Bien sûr, tout écologiste conséquent a bien à l’esprit les raisons globales qui appuient la nécessité de préserver toutes les terres arables qui n’ont pas encore été recouvertes par le béton, mais la préciosité de ce lieu m’apparaissait comme une évidence également pour des raisons sociales, existentielles et sensibles.

C’était juste quelques cultures et une trentaine d’arbres fruitiers abondants qui vivaient sur 5000 m². Le dernier espace du quartier qui n’avait pas été transformé en immeuble de logement ou en parking et c’était justement le plan de la mairie de le détruire afin de construire plus de bâtiments. Nous militions pour le préserver juste comme il était, en faire un commun dont une association d’habitant·e·s serait responsable. Les lieux simples, beaux et ouverts permettant le renforcement de la vie sociale se font de plus en plus rares, comme si tout était fait pour qu’ils disparaissent, comme si les trottoirs, les parkings, les halls d’immeuble et les réseaux virtuels étaient suffisants pour se rencontrer et bien vivre ensemble. 

Un mois plus tôt, j’étais le dernier à être mis en examen et placé sous contrôle judiciaire dans la creuse ‘affaire’ des sept de la Buisserate où il nous est reproché, à six de mes camarades et moi-même, d’avoir eu l’intention de dégrader la porte d’une maison se trouvant aux abords des jardins et qui donc a depuis été détruite. Cela fait maintenant six mois que, sous prétexte de ne pas entraver l’instruction, je ne peux plus ni fréquenter ni être en relation avec mes camarades de lutte et ami·e·s de vie. De la même façon qu’elle aurait pu décider de déposer un objet sous scellé en attendant de l’examiner plus tard, la juge d’instruction a traité nos vies et nos relations comme les simples éléments d’une enquête qui est morte-née.

Les chemins de la lisière…

Mon chemin dans la forêt a commencé à la lisière. C’était en 2019. Avant j’avais déjà approché la forêt, mes parents m’avait expliqué pourquoi elle existait, pourquoi elle était importante, on m’y avait un peu emmenée petite et je connaissais des gens qui s’y promenait de temps en temps mais je n’avais jamais osé y pénétrer, ou pas vraiment du moins. J’avais peur de ne pas m’y sentir à ma place, qu’on me reproche d’être une bourgeoise, qu’on moque mon inculture politique, mon manque de compétence. Mais j’ai quand même décidé, à la fin de mes études, de sortir de la prairie, de faire de l’espace dans ma vie, de libérer du temps, de ne pas continuer dans le milieu universitaire, de ne pas chercher un travail salarié et de voir comment se remplissait ce quotidien sans contrainte, cette lisière que je créais pour moi.

La première fois que je suis allée aux jardins de la Buisserate, c’était une après-midi pleine de soleil et de brise. J’avais les mains dans la terre et j’ai été traversée par une joie simple. Je me suis dit : « Je pourrais faire ça toute ma vie« . C’était tellement beau d’être là. Mais aujourd’hui, un ensemble de logiques, de structures et de personnes au service de ces logiques et de ces structures nous empêche de pouvoir goûter collectivement la joie simple d’être en vie, en lien avec ce qui nous entoure. J’aurais aimé ne pas subir le poids de toutes les oppressions qui m’enserrent (de genre, d’orientation sexuelle, liée à mon statut économique et social…) et ne pas porter non plus avec moi tous ces privilèges indignes (de race, liée à mon niveau d’étude, à ma validité…). J’aurais aimé que mon mode de vie d’occidentale ne repose pas sur l’exploitation, la destruction, les ravages. J’aurais aimé naître dans une société de la solidarité et de la coopération, une société où la politique est réellement la république (la chose publique). J’aurais aimé pouvoir vivre une vie simple et digne. La forêt est traversée de moment de joie. Cependant elle est sombre aussi, pleine de douleurs, d’injustices, de désillusions, de combats, de peines… Mais comment s’en détourner quand la vie simple et digne nous est refusée? Comment ne pas s’y enfoncer avec rage et détermination quand on sait qu’en elle se trouvent les chemins vers cette vie simple et digne?

Comme beaucoup d’autres, je n’aurais sûrement jamais mis les pieds à la Buisserate si une mobilisation de défense ne s’était pas enclenchée. Au-delà du fait que c’est grisant de faire du jardinage pirate, j’adorais ce lieu pour ce qu’il était et pour ce qu’il offrait. Les rencontres y étaient faciles, que ce soit à l’occasion d’une session de désherbage, d’une cueillette de cerise ou bien autour d’une tisane à l’ombre des tilleuls. Ici la richesse de la vie permettait la démultiplication des liens sociaux. Bien sûr, au fil des semaines, nous apprenions à prendre soin de ce lieu, mais plus fondamentalement c’est le lieu qui prenait soin de nous. Voilà qui était précieux dans un monde où l’aménagement du territoire est à des années lumières de considérer sérieusement la question du soin. C’est assez évident pour moi qui vit dans la métropole grenobloise, une grande aire urbaine qui continue de stériliser, d’uniformiser et qui tente de faire passer le gris pour du vert à grand coup de communication hypocrite.

… contre l’urbanisation mortifère…

Avec ce cadre de pensée, l’engagement collectif pour défendre les jardins de la Buisserate a été assez évident. La situation de cet espace de vie commune, au milieu d’un quartier d’habitation, et géré par aucune autre structure que les liens entre habitant·e·s, symbolise parfaitement l’impuissance à laquelle nous nous livrons si nous ne diversifions pas nos modes d’action. Contre ce projet d’aménagement, fomenté par une association de malfaiteurs entre une collectivité locale friande d’un aménagement capitaliste de son territoire et un promoteur privé orienté par des logiques économiques, toutes les interpellations d’élu·e·s, les pétitions, les actions de communication sont vouées à être balayées par la technocratie capitaliste. Nous ne pouvions pas accepter que se répète encore ici la marche de l’histoire, celle qui nous conduit dramatiquement vers le règne incontesté du capitalisme néo-libéral.

L’histoire des jardins de la Buisserate est une preuve de plus que l’habiter écologique n’est pas au programme des pouvoirs publics. Difficile même de ne pas les voir comme un obstacle quand on se remémore le mépris de la mairie et le désintérêt de la métropole devant les multiples sollicitations des défenseurs et défenseuses des jardins ou quand on en vient à être criminalisé·es comme nous le sommes par la police et par la justice. Les jardins sont morts, mais le contrôle judiciaire continue de vivre lui.

Et quand le 2 novembre, au premier lundi du reconfinement, les engins de chantier sont arrivés sur les jardins pour arracher les arbres et terrasser le terrain, j’ai ressenti plus que jamais cette humiliation par l’impuissance, par la privation des moyens d’agir. Ce jour-là, je n’en ai pas voulu à la juge seulement d’avoir brisé les liens d’amour qui me portaient au quotidien, mais aussi d’avoir fait entrer dans ma tête les keufs les plus redoutables : ceux qu’on s’impose à soi-même parce qu’on a peur de la répression.

L’autre jour je prenais le train en direction de Lyon. Aux abords de Saint-Martin-le-Vinoux, mon regard est tourné par habitude vers la Chartreuse en direction des jardins. Je reste alors interdit devant la vision d’un vide stérile : disparus les arbres fruitiers, les potagers, les cabanons en bois pour les outils de jardinage… place au froid terrassement. Les jardins ne sont plus. Ils sont remplacé par un sol « prêt à construire ». C’est étrange comme le lieu semble si petit sans sa couverture végétale.

… pour être ensemble, les mains dans la terre…

Pour moi la forêt est un espace qui s’explore et se nourrit à plusieurs. Les relations que j’ai noué avec les personnes qui m’ont accompagné dans la forêt ces derniers mois ont une saveur bien à elles. Elles sont marquées par cette idée d’une vie de lutte, par ce lien existentiel profond qui nous attache à la forêt. Bien plus que des partenaires d’action occasionnelle, j’ai l’impression qu’iels commençaient à devenir des co-équipier·e·s, des compagnon·e·s de lutte, des partenaires de vie.

Car, au-delà de l’envie de lutter contre toujours plus de bétonisation et d’usurpation de démocratie, contre la destruction de cet îlot de vie, il y avait la joie vibrante de faire partie du collectif. Construire quelque chose à plusieurs, s’investir pleinement et ne pas se contenter de rejoindre, de suivre, d’assister. Sortir de l’individu, des petits gestes et de la gratification très personnelle qu’ils apportent. Tenter d’étendre sa force et son champ d’action par la pluralité, et se sentir prise par cet élan commun.

Plusieurs moments de bonheur se sont mis en place : les dimanches aux jardins à jardiner et pic-niquer, la douce réappropriation du lieu par les habitant·e·s, la politisation de la lutte au travers les campagnes d’informations du collectif Avenir Des Terres.

Cette découverte de la vie et de la réflexion collective a aussi ouvert beaucoup d’espaces d’écoute, de soi et des autres, d’attention et de compassion. Prendre le temps de se parler, de s’ouvrir aux autres, de s’écouter et de se questionner sur la légitimité de nos émotions, de nos ressentis et de nos envies vient bouleverser beaucoup de choses en nous. Peut-être que l’on est pas habitué·e à avoir ces espaces de discussions et de partage en toute bienveillance. Chez moi, c’est venu bouleverser beaucoup de choses, comme si cette attention que d’autres m’accordaient permettait de faire remonter à la surface des douleurs, des frustrations, des silences que je m’étais imposés. Paradoxalement, ça a peut-être été le plus difficile à gérer, émotionnellement.

Forger des « amilitiés », c’est peut-être le plus ouf dans tout ça. Apprendre à construire des relations en tentant de déconstruire continuellement nos comportements oppressifs, mais aussi en invitant à se questionner sans cesse et en créant les espaces pour nous permettre de faire le point collectivement ou individuellement. Créer une puissance d’agir collective ça passe par là et qu’est-ce que c’est bon de parvenir à déconstruire tout ça ! 

Rentrer la dedans pour moi ça aura aussi été la prise de conscience que la radicalité n’est pas vraiment une option pour penser la lutte. La lutte ça se vit et créer un groupe d’amilitiés pour moi ça permet de construire la lutte au quotidien, de façon globale et radicale et de se retrouver entraîné dans un élan qui nous dépasse.

Lorsqu’on est allée aux jardins cette nuit-là, personne ne s’attendait à ce que la police soit là. C’est d’ailleurs un hasard qui les a fait passer à proximité des jardins au moment où nous y étions. Il s’avère que nous étions à proximité d’une antenne de relais téléphonique, les policiers ont pensé qu’ils avaient à faire à des militant·e·s anti-5G. Sur un malentendu. Parce qu’on était au mauvais endroit au mauvais moment et qu’on avait des outils, des capuches et un mépris palpable pour les gens qui était en train de nous embarquer.

… face à ceux qui continuent à désherber l’asphalte…

Et puis, depuis six mois, depuis cette fameuse garde à vue absurde, et bien je suis devenue encore pire qu’avant ! Et flippé·e, angoissée, parano trop souvent, avec un quotidien rythmé par ce qui est d’habitude invisible pour beaucoup… La justice et ses décisions chelou. Beaucoup de personnes de mon entourage sont tombées de haut en voyant de leurs propres yeux, en comprenant pour de vrai et pour la première fois que la justice n’est pas forcément juste, et que dans le système judiciaire, souvent tu payes avant d’avoir eu l’addition. Au début, certain·e·s ne me croyaient pas ou pensaient à une bavure quand je leur disais que non, je n’avais pas encore eu de procès. Oui, ma situation est considérée comme légale, et n’est liée qu’à la décision d’une seule personne, qui a choisi de me faire subir tous ces mois dégueulasses qui vont peut-être se transformer en années. Mais ce n’est rien pour la justice, qui doit ‘faire son travail’, ‘enquêter’, pour ‘mettre les choses au clair sur cette histoire’, comme j’ai pu l’entendre autour de moi…

Mine de rien, j’ai tout de même passé 60 heures enfermé·e en étant filmé·e jour et nuit, presque sans manger, dont 2 nuits sans couvertures en me pelant les miches. J’ai vu mon appartement fouillé par des inconnu·e·s en étant menotté·e, on m’a accusé·e de choses que je n’ai pas faites, on m’a collé des étiquettes sur la tronche qui ne me correspondent pas, on m’a hurlé dessus en me disant que j’allais finir en prison si je n’étais pas plus bavard·e… J’ai vécu des choses que je ne pensais pas vivre, moi qui ai d’habitude la terrible liberté de jouir des privilèges octroyés par notre société, sauf que voilà, je les ai vécues. Et c’est révoltant, et c’est humiliant, et c’est comme ça. Et depuis, quand les gens me disent qu’iels « n’auraient pas pu à ma place, qu’iels me trouvent très courageux·se », ça me fait doucement rigoler… Ce n’est absolument pas une question de courage. Quand tu n’as pas le choix, c’est une question de survie. Et si je ne veux pas m’effondrer jusqu’à ce qu’un hypothétique procès ait lieu, je n’ai pas d’autres choix que de vivre le mieux que je peux en attendant, essayer de perdre petit à petit les 30 ans que cette expérience a mis dans la tronche de mon innocence, et tout faire pour que ce genre de choses n’arrive plus, à personne. 

Cela fait maintenant quatre mois que je suis assigné à résidence, c’est-à-dire obligé d’être chez moi tous les soirs à partir de 20h, jusqu’à 7h du matin. Réduit à devoir quémander une faveur de la juge d’instruction pour pouvoir aller voir ma famille pour Noël, faveur qu’elle m’accordera au dernier moment. Cela fait quatre mois que je dois organiser mon emploi du temps entre les pointages hebdomadaire au commissariat, les couvre-feux, les recherches d’emploi pour l’obligation de travailler. Mais surtout, cela fait quatre mois que je suis réduit à une impuissance militante qui pèse de plus en plus lourd. Avec un tel acharnement policier, difficile de ne pas se voir soi-même comme un cheval de Troie, comme un mouchard involontaire.

Soumise à un contrôle judiciaire que la presse a de nombreuses fois qualifié de « très strict », mais qui, pour moi, ne pouvait même pas être qualifié. Comment décrire ce qui nous attaque directement, personnellement, intimement ? Ce qui nous prive de celles et ceux que l’on aime, qui écrase nos convictions et nos engagements, et qui, quelque part, réduit une partie de notre avenir à néant – comme une touffe d’herbe sous une tractopelle ? Et je sais que le désemparement, cet état à mi-chemin entre colère revendicatrice et dépression profonde, durera encore, le temps de se reconstruire, de soigner les bosses et apaiser les vides (ceux des absences et des envies qui tombent à l’eau), le temps d’apaiser certaines peurs, certaines paranoïas, et de redonner forme et force à l’énergie militante qui se tapit quelque part en moi, en veille.

… en détruisant nos amitiés…

Et puis il y a cette incertitude : ne pas savoir quand ce sera fini, ne pas savoir si on est écouté, suivi, ne pas savoir quand on aura le droit de voir les autres, ne pas savoir ce qu’ils veulent, ce qu’ils cherchent, ne pas savoir à quel point on doit respecter ce contrôle judiciaire absurde. Comme une question perpétuelle : est-ce que je peux me permettre des écarts parce que « ça va, en vrai ils vous surveillent pas tout le temps, vous risquez pas grand-chose » ? Peut-être mais voilà, on ne sait pas et le petit pointage hebdomadaire rappelle bien à cette réalité. Et parfois je me retrouve à fantasmer leur surveillance, à me poser à moi-même des règles peut être plus restrictives que celles qui me sont imposées.

Il n’est pas évident d’accepter de dévoiler par où l’on est passé pour en arriver là, comment s’est construit ce chemin lorsqu’on sait que ce texte va être publié et qu’en parallèle la justice cherche justement à nous coller une étiquette, à comprendre clairement à qui ils ont affaire, qui nous sommes, d’où nous venons, comment on a pu en arriver là. J’ai un peu l’impression qu’ils cherchent, au travers de notre affaire, à étayer leur grille de lecture des espaces militants, à construire des parcours types, à mieux saisir la diversité de nos milieux. Notre procès n’a pas encore eu lieu (s’il a lieu un jour) et il y a un peu cette peur de l’utilisation par la justice d’éléments qui peuvent nous sembler d’une futilité sans pareil mais qu’ils peuvent assez aisément détourner à leur profit si l’envie leur en dit. 

Il y a quelque chose de plaisant à les laisser se faire leur propre opinion, à les laisser s’imaginer qui nous sommes et comment nous le sommes devenus. Mais à la fois, j’avoue être pris dans un certain paradoxe en tenant ce discours car c’est justement en refusant de leur répondre, en les laissant nourrir leurs fantasmes, leurs imaginaires sécuritaires, que nous en sommes là. Parce qu’aujourd’hui, si nous sommes sous le coup d’un contrôle judiciaire particulièrement strict ce n’est pas tant parce qu’on a été pris dans un espace privé mais c’est bien parce qu’on a refusé de se livrer à eux, de répondre à leurs questions lors de notre interpellation. Et voilà, quelques identités cachées, quelques échanges secrets, il n’y a pas besoin de plus pour sortir l’attirail autoritaire le plus total.

Depuis, l’eau a coulé sous le pont de la peur. Je ne veux pas laisser la justice et la police me détourner de ma vie, de mes pensées. Elle n’en a pas la légitimité.

… mais les mauvaises herbes continuent de pousser

En six mois de paranoïa, d’inactivité, de ressassement et de solitude, la justice a réussi à déconstruire toute une politisation qui m’avait conduit à être prêt à prendre des risques pour défendre les jardins de la Buisserate. Cette politisation, je ne l’avais pas construite seul, mais en mettant en commun mes expériences avec des camarades qui avaient également un parcours orienté vers les luttes écologistes et contre l’aménagement capitaliste du territoire. Mais ce parcours, dans mon cas en tout cas, était tragiquement ponctué de défaites, balisé par une impuissance collective. Le constat qui se dégageait de ce que j’avais vécu jusqu’alors, avec les syndicats, les mouvements sociaux, les pétitions et les vidéos sur internet, c’était que ces actions militantes et formes d’organisation classiques sont irrémédiablement bornées dans la zone de pouvoir de l’État, réduites à chercher un effet de communication plutôt qu’un impact concret. Que créer une mobilisation collective ne peut se faire qu’en s’émancipant de la zone de pouvoir des dominants, de leur communication et de ses canaux. Et que cette émancipation, cette reprise en main de nos conditions de vie, elle se cultive avant tout au niveau local, en créant des contre-pouvoirs à une échelle communautaire, basés sur la solidarité anticapitaliste, sur l’autogestion, sur un socle d’expériences de dominations vécues communes.

Je me sens désarmé parce que la peur s’est immiscée. Parce que tant que je serai mis en examen, je me sentirai sous la menace de la justice et de la police. Mais je garde de l’expérience que je traverse un pétillement, une envie profonde de donner du sens à ma vie et à mes engagements, de vivre du collectif. J’en garde aussi beaucoup d’amour pour mes camarades, amour que je cultive à défaut de pouvoir le partager. Pour le reste, je garde espoir dans l’inventivité des êtres humains pour réinventer des formes de lutte qui mettront à mal le pouvoir du capitalisme.

Après six mois de quasi-solitude, il me reste une confiance inébranlable en celles et ceux qui partagent avec moi cette étrange expérience. Il y a bien sûr toujours beaucoup de violence – le souvenir des 60 heures de garde-à-vue, la séparation brutale, l’injustice inqualifiable qui semble s’être abattue sur nous, et l’impression d’être infantilisée, toujours plus, par une justice et un système qui ne savent que nous mettre dans des cases et nous rabaisser au plus bas. Ils sont forts, pour nous donner l’impression d’être constamment en tort, dans l’illégalité, quand on ne fait que vivre sa vie. On se sent toute petite, terriblement impuissante, voire carrément superflue face à cette grande machine judiciaire. Et on les laisse finalement décider de notre sort, de nos occupations et de nos envies, car plus rien ne se fait sans leur assentiment.

Je suppose – et quelque part j’espère – qu’iels ne savent pas que la rage continue de brûler, et même se nourrit de cette situation absurde et de tout ce qui secoue les manifs, les actions de désobéissance civile et le militantisme en général en ce moment. Les coups, les blessures, les interpellations, une escalade de la violence et des abus terrifiante. Et que la rage survit aux assauts de regrets, d’angoisses ou de rancunes qui peuvent naître de cette situation. Car jusque-là, ils n’ont pas réussi à détruire nos amitiés.

Et après ? Je ne sais pas. Je crois qu’on ne cesse jamais de lutter. Peut-être ai-je envie de me battre sans me mettre en danger. La désinvolture des dirigeant·e·s et la violence de la police me ronge. Dans ce combat nous représentons ce que nous défendons, la nature. Nous la vivons en nous. Alors que peut-on faire quand on veut du mal à cette partie de nous-même ? Se battre oui mais les règles du jeu nous sont imposées et ne jouent pas en notre faveur.

 Mon militantisme m’a fait me sentir moins seul. Maintenant c’est la justice qui m’impose une certaine solitude. L’appareil répressif n’a rien à gagner à nous sanctionner. Au contraire il perd en légitimité et ne peut que nous rendre plus déterminé que jamais à nous battre pour protéger ce qui nous est cher.

Malgré la répression, la forêt vit toujours en moi. Les racines qui me relient à mes camarades sont vivantes même si de nouvelles fleurs ne s’épanouissent pas en ce moment. Ces deux derniers mois, nos journées ont été occupés par de longs moments d’étude, de discussions, de lecture et d’écriture. Nous nourrissons la terre qui servira à faire pousser les prochains arbres.

Les 7 de la Buisserate

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16.03.2021 à 18:01

Métropole, reine des fourmis

Edelweiss
Texte intégral (2640 mots)

Illustration : L&M

« Avoir du cœur devient un fardeau
Lorsqu’on marche pressé sur les trottoirs

Cours petit homme
Cours petit homme
Continue ta course aux chiffres
Tout en laissant ton esprit en friche

Compte petit homme
Mais quand on aime on ne compte pas
Met le vivant dans des cages
Construit ton monde sur un mirage
Contrôle ce qui vit et respire
Tu as bien des désirs à assouvir

Compte petit homme
Vas-y compte sur tes doigts
Mais quand de ta main j’aurais besoin
Pourrais-je compter sur toi ?
»

Kolinga, Petit homme, 2017

Je n’ai jamais su convenablement nager le crawl urbain. J’ai pourtant voulu apprendre, enthousiaste et tâtonnante. J’ai pris un appartement, une carte TCL et un abonnement vélo’v. On m’a attribué une bourse, une carte étudiante, un statut et une légitimité contenante. Ma nouvelle identité en poche, j’ai appris à vouloir ce qu’on me proposait.

En montant dans le bus qui nous emmène à la station de métro, je tente un sourire au chauffeur qui doit penser à autre chose. Je confie quotidiennement ma vie à cet homme dont j’ignore tout et j’apprends à trouver ça normal. Je m’assois dans le sens de la marche, la musique dans les oreilles, machinalement. Mon regard n’en croise aucun autre, pixélisés ou perdus dans le vague. Je regarde défiler les trottoirs sans vraiment les voir. À l’intérieur il ne se passe rien, j’attends, en veille. Au feu rouge j’observe la publicité pour un nouveau parfum placardée sur un abri de bus.

Où est la nouveauté quand tout est continuellement nouveau ? Les mots perdraient-ils tous leurs sens à être ainsi usés, collés sur du Plexiglas ?

Même les fameux « inédit », « original », « unique », « exclusif » dépouillés de toute extravagance, sont devenus interchangeables dans cette course à l’incomparable. Rien ne nous étonne plus à force de chercher à le faire. Je prends conscience de mon incapacité à différencier ce qui m’étonne de ce qui ne m’étonne plus ; car mon étonnement, s’il est isolé, ne suffit plus à me convaincre et l’étonnement général, quasi-unanime, n’a pas besoin de moi.

Je passe les portes de l’École qui s’ouvrent au contact de ma carte étudiante et j’entends au fond de moi un écho satisfait qui se congratule de cet accès réservé. Durant de longs mois, la quasi-totalité de notre temps est employée à ingérer une innombrable quantité d’informations ; ce qui pousse toujours plus loin le désir de reconnaissance. En passant ces portes, c’est comme si nous passions également un contrat, tacite ou formel, qui nous garantit l’estime et la fierté en échange de notre attention toute entière. Et à chaque note, chaque rendu, chaque commentaire on se surprend à attendre que cette promesse soit tenue. Ma propre estime personnelle avait fini par dépendre de ces égards tant ma vie s’était vidée de toute autre préoccupation majeure.

Et j’ai bien cru que j’allais aimer ça, la grisante et confortable sensation de faire partie de quelque chose de grand, d’enviable et de pourtant si facile. Non pas qu’il soit aisé d’assister, ou même simplement d’accéder, à des cours, d’acquérir des compétences et de réussir des examens mais il apparaît en revanche terriblement facile de se laisser persuader que se faisant, nous obéissons nécessairement à de grands principes salutaires. Nous endossons, de bon gré, le rôle que l’on nous attribue, oubliant de nous déranger dans notre for intérieur pour confronter ces impératifs au bon sens de la vie qui nous anime. Puisqu’ils le disent, il suffit d’y croire. Il a été réconfortant de faire miennes les assertions qui me situaient au coeur d’un brillant parcours pavé de mérites et de certitudes.

La considération et le bon droit ne s’achètent-ils pas avec des ECTS ?

En bénéficiant régulièrement de vacances scolaire, déconnectées dans ma famille à la campagne, j’ai trouvé néanmoins un peu de temps pour semer de nouvelles graines dans mon esprit et pour arroser celles qui j’avais laissées en friches en partant. J’affermis ainsi mes préoccupations effondristes et ma position altermondialiste. Tant et si bien que j’ai fini par me sentir écartelée entre ces deux modes de vie. D’un côté une étudiante citadine assurant son avenir en passant ses soirées à traduire, commenter et ficher et de l’autre une jeune militante écolo s’épanouissant dans des lieux alternatifs au milieu de nulle part. Pour apaiser mon trouble, j’ai fait le pari de conjuguer les deux, n’étant pas prête à faire le deuil de ce que je croyais être l’unique forme de « réussite sociale ».

Je prends donc le parti de devenir, pardonnez-moi l’usage presque insultant d’un tel oxymore, une « éco-citadine ». La mode est au préfixe. Ce petit éco-tout qui illustre superbement à quel point nous nous efforçons d’appliquer soigneusement des pansements sur notre conscience, dès lors censée nous permettre de supporter l’intolérable. Avec une impression de grand changement, on « bouleverse » nos habitudes : on mange végétarien, on achète du bio, du vrac, on économise et on recycle tout ce qui peut l’être. Et la ville se prête au jeu en mettant à disposition tous les pansements nécessaires à contenir l’hémorragie des prises de conscience. Elle fait mine de faire des compromis et nous susurre des paroles réconfortantes. Et nous continuons de lui laisser tirer nos ficelles, nous divertir, nous acheter et nous utiliser à son avantage pour nourrir son insatiable appétit. L’aliénation ne se reconnaît plus elle-même, on a la sensation d’aller à contre-courant, d’être « quelqu’un de bien » et « qui fait attention ». Je change même de master, délaissant les études hispanophones je me lance dans la sociogéographie : « Nouveaux modes de vie et espaces de la ville contemporaine. » Un point de plus pour le développement durable, encore un bel oxymore.

Malgré tous mes efforts, je me trouve de plus en plus souvent frappée par des crises de vertige urbain, bouleversée momentanément par la réalité toute crue. Sortant par exemple de la bouche du métro, spectatrice de l’affolement de tous les travailleurs se croyant irrémédiablement pressés alors qu’il suffirait qu’une menace, plus grande encore que leur retard, plane sur eux pour qu’ils se rendent compte de l’absurdité de la situation.

Photo : « Mad rush to get a seat » par Wayne S. Grazio (flickr)

Ou encore sujette à une sévère sensation de décalage, lors d’un cours vantant les mérites passionnés de travaux de recherche sur un aspect spécifique d’une sousdiscipline. J’observe s’immiscer en moi une colère incontrôlable. Ce sentiment, partagé par bon nombre de mes camarades, d’être à côté de la plaque, désabusé.es, ne nous laisse plus nous rendormir tout à fait et nous nous observons participer au non-sens omniprésent, pris.es à partie par les criantes suffocations du vivant.

Lorsque l’on prend conscience de la facilité avec laquelle on s’est endormi·e on ne peut s’empêcher de ressentir une forme d’imposture, une passivité traître et douloureuse. Ce moment où l’on se rend compte avec sursaut que l’on ne désire plus ce que l’on devrait. La culpabilité s’immisce dans ce sentiment, construite et apprise à grands renforts de « tout pour être heureux.se » et de « que demander de plus ? ». On se surprend, bizarre et anormal·e, ingrat·e et insatisfait·e à l’idée de « réussir ». Réussir, du latin exire, a donc la même étymologie que « issue », « sortir », « ressortir » et ainsi le même sens que « mets un terme à ce carnage avant de te perdre pour de bon ». À quoi espère-t-on échapper en prenant l’issue de la « réussite » ?

J’ai cru qu’apprendre à vivre en ville ce serait apprendre à sourire dans les transports en commun, où rien n’est commun que l’habitacle en tôles, apprendre à faire confiance au grand Tout pour être à l’heure et en sécurité. Mais apprendre à vivre en ville c’est apprendre à se faire déposséder de sa pleine conscience. On vous remonte par quelques tours de clef et on vous regarde traverser sur le passage piéton en confiant votre vie à l’organisation métropolitaine.

La bouffée urbaine délirante a fini par ne plus faire effet du tout et la bascule s’est opérée définitivement dans mon esprit qui avait soif de sens et d’harmonie.

J’ai empoigné l’issue de secours et j’ai respiré un grand bol d’air frais en acceptant d’être pleinement en phase avec mes aspirations, quand bien même ne seraient-elles pas comprises ou socialement valorisables.

Le plus difficile dans la phase « d’extraction » est le moment d’hésitation, de tiraillement entre différentes formes d’engagement. Vers où tourner sa détermination pour ne plus faire le jeu d’un système dominant mortifère ? Un des moyens les plus efficace de m’engager contre cette aliénation organisée a été pour moi l’organisation de mon départ de la ville, lieu d’exacerbation de toutes les pulsions consuméristes, misanthropiques et liberticides déguisées, et de ma formation normalienne, qui reproduit de fait le système social dominant normalisé. Formation qui, aussi passionnante puisse-t-elle être, focalisait exclusivement mon mental ainsi asservi et mon attention sur des réflexions universitaires hors-sol, qui m’éloignaient trop à mon goût de l’authentique expérience de la vie et de la nature profonde du genre humain.

La phase de pour et de contre a duré quelques mois, le temps d’amorcer le processus de deuil vis-à-vis de mon nouveau mode de vie, de mes projections de carrière et de mon image universitairement méritante. Mon choix a été étonnamment accueilli et encouragé par bon nombre de mes camarades, ami·e·s et professeurs, faisant même écho, pour certain·e·s, à leurs aspirations respectives. J’ai eu la chance d’être suivie par mon copain et un ami qui ont rejoint à mes côtés un écolieu naissant au coeur du Périgord en quête d’autonomie locale alimentaire et énergétique. La plupart des « écolieux » fleurissant çà et là dans les zones rurales offrent une incroyable diversité de modes de vie et il revient à chacun de trouver sa place dans la forme de vie qui convient le mieux à ses possibilités, sensibilités et idéaux. Cela ne m’aura coûté que mon diplôme et mon appartement car j’ai bénéficié du soutien de mon entourage et que ma liberté retrouvée m’a permis de trouver sur mon chemin tout ce dont j’ai eu besoin pour apprendre à vivre autrement que selon les normes hégémoniques du système thermo-industriel mondialisé.

J’ai été frappée par la facilité et l’évidence avec laquelle tout se décide et s’enchaîne rapidement quand on comprend que cela ne dépend plus que de soi. On s’endort aisément, puis on se réveille par à-coups progressifs, à mesure que l’on reconnaît, chez soi ou autour de soi, les symptômes épidémiques de l’aliénation au système mondialisé. Mais quand on est réveillé·e c’est pour de bon, vacciné·e par le besoin passionnel de vivre librement une vie spontanée, harmonieuse et symbiotique. Le soulagement que j’ai ressenti en quittant un avenir prétendument enviable est pour moi le signe de la corruption de nos idéaux amalgamés aux objectifs productivistes et consuméristes du système capitaliste mondialisé. Pour ce qui est du reste, j’observe depuis un an déjà, que dans des modes de vie sains, créatifs et solidaires, on dispose de bien plus d’égards, de respect, d’estime de soi, d’autonomie, de reconnaissance, de joie et de liberté que je n’en espérais en me sacrifiant à la méritocratie.

Photo : Eli Duke (flickr)

« On pardonne les crimes individuels, mais non la participation à un crime collectif. »

Marcel Proust, Le côté de Guermantes (1921)

Camille Petrau

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16.03.2021 à 18:00

(Se) reconstruire ailleurs et autrement en centre Bretagne

Edelweiss
Texte intégral (4831 mots)

Illustration : L&M

Isabelle, comment et pourquoi es-tu arrivée en centre Bretagne ? Qu’est-ce que tu as laissé derrière toi ? 

Fin août 2016, lors des journées d’été d’Europe Ecologie Les Verts qui avaient lieu à Lorient cette année-là, je me souviens parfaitement des émotions que j’ai ressenti lorsque Yvette Clément, maire de Trémargat, a décrit la vie dans sa commune. Dans ce petit village costarmoricain du centre Bretagne, les maires ne restent pas en poste pendant 20 ans ou plus : un seul mandat et puis c’est tout ! Par contre, anciens et nouveaux élus s’entraident au sein du conseil municipal. La commune a également décidé depuis bien longtemps de racheter les terres agricoles pour pouvoir les louer à des agriculteurs ou éleveurs s’installant en bio. L’épicerie et le café-gîte fonctionnent sur le mode associatif. C’est d’ailleurs dans le café-gîte “La Pépie” que nous nous sommes retrouvés, mon compagnon et moi, quelques mois plus tard pour une réunion co-organisée avec le parti pirate breton. Nous sommes immédiatement tombés sous le charme de cette région que nous ne connaissions pas, vallonnée et boisée, sans agriculture intensive mais remplie de yourtes, de maisons en bois et d’habitants déterminés à vivre sur un autre rythme que celui imposé par le modèle capitaliste. 

J’étais encore députée du Calvados à cette époque-là. Et je me représentais pour un 2ème et dernier mandat, tout en me posant des tas de questions sur, entre autres, mon utilité à l’Assemblée nationale et la notion même de démocratie représentative. Quelques mois plus tard, la vague “macronniste” des élections législatives, a accéléré mes réflexions sur la suite de ma vie professionnelle. Est-ce que je pouvais rester dans la ville où j’avais été élue ? J’avais de nombreux ami.e.s en Normandie mais beaucoup d’ennemis aussi. Croiser les visages de ceux qui se réjouissent de votre échec quand vous allez acheter votre pain le matin, ce n’est pas spécialement agréable. 

Depuis de nombreuses années, mon compagnon et moi étions amoureux de la Bretagne et notre court passage à Trémargat nous avait laissé une forte envie d’y retourner. Alors, en novembre 2017, nous avons démarré notre tour de Bretagne, à partir de Trémargat, pour mieux connaître cette région et décider de l’endroit où nous poserions définitivement nos valises. Ce qui est amusant c’est que nous avons découvert des tas d’endroits magnifiques et militants, avons visité des maisons dans le Finistère, le Morbihan et l’ille et Vilaine et finalement nous nous sommes installés à 12 km de notre point de départ, Trémargat, dans ce centre Bretagne, méconnu des touristes mais qui nous ressemble tant.  

Café associatif de Trémargat
Photo : Isabelle Attard

Tu as été élue, qu’est-ce que cette fonction t’a apporté ?

Lorsque j’arrive à l’Assemblée nationale en juin 2012, je suis extrêmement intimidée à l’avance par les personnalités que je vais y croiser : ex- ministres, ténors du perchoir, toutes et tous ultra médiatisé.e.s. Le syndrome de l’imposteur me pèse et je ne sais pas si je serai “à la hauteur” des responsabilités qui sont dorénavant les miennes. Au fur et à mesure des semaines, ces hommes et ces femmes politiques tant admiré.e.s tombent de leur piédestal les un.e.s après les autres. Leurs absences lors des débats importants sont proportionnelles à leur omniprésence face aux micros des journalistes de la salle des 4 colonnes. Je suis particulièrement choquée par le mépris avec lequel ces personnes s’adressent à leurs collaborateurs ou au personnel de l’assemblée. L’assemblée est bien un palais, Bourbon, avec sa cour, ses princes, son faste et ses codes. Les codes, je les ai rapidement compris.  Mais je n’ai voulu ni les appliquer ni me faire avaler par cette machine qui vous fait devenir rapidement aussi méprisante et hautaine que les autres. Les cinq années de mandat m’ont aidé à me débarrasser en grande partie du syndrome de l’imposteur que je traînais depuis l’adolescence. J’ai des restes parfois mais ce n’est rien par rapport à ma vie d’avant l’Assemblée. J’ai davantage confiance en moi, c’est une certitude. Face à une situation délicate je me sens en capacité d’y faire face au lieu de fuir. Gagner en assurance et en courage est certainement un des trois points positifs que m’a apporté ce mandat. 

Le deuxième est la richesse des rencontres. Quel que soit le métier que j’ai exercé dans le tourisme et la culture, mes meilleurs et plus puissants souvenirs sont les rencontres avec des gens que j’ai aimé écouter, regarder, qui m’ont transmis leur passion ou bien émus. Comme le jour où Isao Takahata s’est mis à chanter “En sortant de l’école” alors que nous visitions la maison de Jacques Prévert à Omonville-la-Petite, lui qui parlait parfaitement français mais qui n’osait pas dire un mot, de peur de faire une faute… Pendant le mandat de députée j’ai pu démultiplier les occasions de rencontrer des personnes différentes, passionnantes, partout dans le monde et je sais que ces souvenirs-là, personne ne pourra jamais me les enlever.  

Ce n’est pas pour autant que je souhaite revenir à la vie d’élue car, et c’est le troisième et dernier apport positif du mandat, ces cinq années ont accéléré la prise de conscience que cette démocratie représentative n’est pas la démocratie. Être confrontée aux dysfonctionnements de nos institutions, aux dérives autoritaires, aux violences policières et aux insultes dans l’hémicycle m’a fait grandir politiquement plus vite que je ne l’avais imaginé et c’est à travers la lecture des textes anarchistes que j’ai retrouvé mon âme. Je ne sais pas si j’aurais opéré cette mue intellectuelle aussi rapidement et aussi radicalement si je n’étais pas passée par les bancs de l’Assemblée.

Je ressens également une profonde gêne quand je repense aux propos que j’ai pu tenir il y a maintenant presque dix ans. Quand je me suis présentée aux législatives, je disais souvent que je souhaitais être élue pour “parler pour ceux qui ne le peuvent pas”. Cette phrase se conçoit dans les principes d’élire des “représentants” mais aujourd’hui je trouve cette attitude très prétentieuse. Cela rejoint la fascination que l’on ressent pour les super-héros : des gens qui nous sauvent du mal, des méchants, qui rendent la justice et que nous regardons avec admiration et envie, nous, humbles petits vermisseaux. Nos représentant.e.s élu.e.s sont perçu.e.s comme des êtres dotés de super-pouvoirs puisqu’ils et elles sont censé.e.s vous trouver une place en crèche pour votre enfant ou faire passer votre dossier en haut de la pile des urgences à la CAF… Ce n’est pas le rôle d’une députée mais cela s’appelle le clientélisme et la démagogie, et cela permet d’être réélu.e aux échéances électorales suivantes. 

Face à toutes ces attentes de la part de vos concitoyens, il était très délicat, et parfois impossible, d’expliquer qu’une députée ne doit pas empiéter sur les missions des travailleurs sociaux. D’ailleurs la disparition programmée des services publics ne fait qu’augmenter la liste des personnes sollicitant les élus pour résoudre leurs problèmes. Et les élus voient dans la résolution de ces problèmes de la vie quotidienne une façon de se rendre indispensable et de passer pour un super-héros. 

Je me suis mise à rêver d’une vie sans ses sollicitations mal placées, sans démagogie ni clientélisme, où les personnes adultes et émancipées qui vous entourent parlent pour elles-mêmes sans avoir besoin de représentants. 

Rompre avec le mandat et son lieu d’exercice c’est alors retrouver une place dans le monde et non être au-dessus ? 

C’est exactement ça. Je souhaitais des relations humaines basées sur un rapport d’égale à égale, et que l’on ne me regarde ni comme une super-héroïne ni comme une traître à la Nation. Les rapports de pouvoir et de domination induits par le fait d’être “élue” perturbent les relations entre êtres humains et pour retrouver une “juste” place il fallait rompre à la fois avec le mandat et avec le lieu où je l’exerçais.

D’un point de vue biologique et malgré les conseils de ma coach qui me disait de ralentir et de dormir plus, j’étais entraînée dans un rythme de vie, et une fuite en avant, épuisants pour mes proches et à la longue pour moi-même sans que je ne m’en rende compte. Mon corps également me disait de ralentir mais je ne l’écoutais pas plus, jusqu’à ce que l’hyperthyroïdie m’arrête net. Je devais urgemment retrouver une vie calme, basée sur des rapports aux autres, et au travail, plus sains. 

Retrouver un rythme normal passe-t-il par un ralentissement dans un lieu précis ? Et qu’est-ce qu’on fait après une vie de député (une vie folle) ?

Les allers-retours à Paris, les nuits dans l’hémicycle, les réunions en circonscription, les réceptions etc. Cela peut paraître exaltant au début mais ce n’est effectivement pas ce que j’appelle un rythme “normal”. Moralement, la dernière année, je m’effondrais tous les vendredis soirs car je n’étais plus apte à entendre les gens me confier leurs souffrances et je ployais sous le nombre. Je pense aujourd’hui qu’on peut s’aider différemment les uns les autres. Je vois se multiplier les chantiers participatifs dans notre région et ça fait du bien de savoir qu’en cas d’urgence on peut faire appel à une bande d’ami·e·s pour construire un abri ou apprendre la construction d’un mur en chaux-chanvre. Je suis bien consciente que cette entraide se développe partout et n’est pas propre à une seule région mais je suis heureuse de le constater de manière aussi forte dans le centre Bretagne.

Le ralentissement passe aussi par une adéquation entre les revenus et les besoins. J’ai aujourd’hui le plus petit salaire de ma vie mais c’est un choix. En habitant à la campagne je ne suis pas sollicitée par la publicité, les vitrines et la société de consommation de manière générale. Le besoin de décroissance est le moteur de notre vie. Le besoin de s’éloigner de toutes les formes de pollution également. Nous cultivons notre potager et avons agrandi le verger cet hiver. A l’intérieur nous limitons le plus possible le recours à l’électricité et le poêle bouilleur chauffe toute la maison. Nous vivons au rythme du temps qu’il fait et des saisons et ce rythme, complètement nouveau pour moi, me convient parfaitement. Cela me permet de satisfaire les besoins primaires de la pyramide de Maslow : un toit, de la chaleur, de la nourriture. 

Du côté professionnel aussi j’ai opéré une mue décroissante. Dans notre société valorisant l’évolution de carrière et les promotions, lorsque vous êtes directrice de musée, il est bien vu de changer de poste régulièrement pour diriger des établissements de plus en plus “gros”. J’ai fait le choix inverse et aujourd’hui je suis très heureuse d’être dans un musée associatif au sein d’une petite équipe de 4 personnes. Tout n’est pas idyllique dans le monde associatif mais j’apprécie de pouvoir mettre en pratique un mode de fonctionnement proche de celui d’une scop : horizontalité, partage des tâches, prises de décisions en commun, élaboration collective du planning etc. 

Le musée de l’école de Bothoa est une ancienne école rurale des années 30. En plus d’expliquer aux plus jeunes comment était rythmée une journée d’école au temps de leur arrière-arrière-grands-parents, j’aime particulièrement plonger les visiteurs dans ce monde de l’entre-deux-guerres quand le plastique et l’électroménager n’avaient pas envahi nos maisons. Expliquer comment se passer de réfrigérateur et de four micro-onde, de toilettes avec chasse d’eau me permet de parler du futur et d’écologie tout en insistant sur ce ralentissement du rythme de vie dont je parlais. Je sens que les adultes sont réceptifs et j’espère qu’ils se posent encore davantage de questions une fois la visite terminée. C’est ma façon de faire de la pédagogie et de me sentir utile.

École de Bothoa construite en 1931
Photo : Isabelle Attard

Ton engagement a évolué, comment passe-t-on d’un mandat à l’anarchie ? Ton combat pour l’écologie mais aussi l’émancipation collective comment se traduit-elle aujourd’hui ? 

On pourrait assimiler ce changement professionnel à un renoncement politique mais c’est tout le contraire. Passer d’un mandat d’élue à la philosophie anarchiste équivaut à ce qu’Albert Thierry définit comme le refus de parvenir. Je n’ai rien à prouver et je n’attends la reconnaissance de personne. Je fais ce que j’aime faire : parler, expliquer, transmettre l’anarchie. 

Je parlais de pédagogie au musée et c’est à mes yeux une forme de militantisme car les messages qu’on peut faire passer sont multiples, autant que les questionnements sur notre monde actuel. Aujourd’hui je ne côtoie plus l’univers de la politique politicienne et si je croise les membres des partis, c’est uniquement de loin. Bien que cela puisse sembler bizarre, j’ai la sensation de faire bien plus de politique qu’avant. Les associations militantes sont nombreuses, que ce soient les groupes se revendiquant éco-féministes, les membres des épiceries solidaires ou des lieux de partage de savoirs. Tous sont concernés par la lutte contre le monde capitaliste et sa société de consommation. 

Comme les lieux de discussions politiques se réduisent comme peau de chagrin à cause de la frilosité des élus, de la confusion entretenue entre radicalisme et extrémisme, et des consignes sanitaires, on en revient progressivement aux réunions chez les un·e·s et les autres et à une forme de repli apparent du militantisme politique. Mais ça ne signifie pas qu’il a disparu. Je pense juste qu’il est moins visible et c’est tant mieux car à l’heure des drones et de la surveillance de masse, il vaut mieux être prudent·e. Mon compagnon et moi avons arrêté toutes activités sur les réseaux sociaux, cela participe de cette même nécessité de prudence.  

La prudence est d’ailleurs contrainte par une certaine actualité politique (confinement, couvre-feu, violence policière etc.), quelles émotions et sentiments te viennent dans ce contexte politique liberticide ?

Je me dis surtout qu’il n’y a pas à proprement parler d’actualité politique. Il y a une suite logique de lois anti-sociales (chômage, retraites) prises rapidement et aisément pendant que le pays est sous le choc émotionnel d’une pandémie. C’est la stratégie du choc décrite par Naomi Klein. Le 1er confinement a eu cependant des effets positifs aux yeux de l’anarchiste que je suis devenue. J’ai eu la sensation que nous vivions dans la bande dessinée de Gébé : “l’an 01 : on arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste”. Ce temps donné à une grande partie de la population (malheureusement pas à tou·te·s) a été précieux pour réfléchir à la “valeur travail”, à la notion de “travail essentiel” ou pas, aux rythmes de vie également face à ce ralentissement obligatoire. Je suis convaincue que c’est la raison pour laquelle notre gouvernement se refuse aujourd’hui à reconfiner largement le pays : si on se pose, on lit, on réfléchit et on questionne potentiellement la logique du modèle capitaliste… ce serait trop subversif et dangereux pour nos gouvernants !

Les couvre-feux, et les amendes élevées qui découlent de leurs violations, m’ont semblé, par contre, être de lourds éteignoirs de dynamiques militantes. La période hivernale qui incite davantage à l’hibernation y est peut-être aussi pour quelque chose. Je ne sais pas si nous nous sommes collectivement replié·e·s sur nous -mêmes mais en tout cas les multiples prolongations de l’état d’urgence sanitaire et les innombrables interventions télévisuelles du président et des membres du gouvernement m’ont paru totalement démoralisantes et infantilisantes. Tout comme la fermeture des lieux culturels et des universités, lieux de questionnements et de réflexions par excellence. Nous sommes dans un monde où il ne faut surtout pas penser et le célèbre, et non moins abrutissant,  “métro boulot dodo” pourrait résumer l’objectif de notre gouvernement. Ce monde mortifère ne m’intéresse pas et je souhaite qu’il disparaisse, qu’il s’effondre le plus rapidement possible. 

Pour lutter contre les éteignoirs gouvernementaux, rien de tel que l’éducation populaire politique, le partage d’imaginaires communs, la solidarité et l’entraide, la politique au sens noble car malgré la morosité actuelle, ce sont les seules actions qui me redonnent de l’espoir.   

Comment continue-t-on de lutter aujourd’hui ? Quelles sont les ressources et les besoins dont nous avons besoin ?

Face à la volonté étatique de tuer dans l’œuf toutes les potentielles critiques envers nos sociétés capitalistes et thermo-industrielles, on observe deux stratégies différentes : demander, espérer une prise de conscience des gouvernants ou un changement de majorité ou bien faire sans attendre. Aujourd’hui je suis clairement dans la 2ème attitude. Mon compagnon et moi avons besoin de participer à la création d’une dérivation du modèle économique actuel. Se battre frontalement contre le capitalisme ne nous semble ni réaliste ni constructif. Par contre, rejoindre celles et ceux qui ont décidé de vivre différemment, créer ensemble un autre imaginaire, d’autres rapports humains et d’autres rapports avec la nature me motive et me redonne la pêche ! Si nous sommes nombreu·ses·x à faire de même, si ce que nous vivons est plus joyeux, alors d’autres nous rejoindront. Il y a un court métrage de 2016 qui illustre parfaitement cette idée de dérivation : “jeu de société” du studio “les parasites”. 

En plus du besoin de construire cette dérivation, je pense qu’il faut faire très attention à certaines tentations ou tendances qui insidieusement affaiblissent notre capacité à réfléchir. Le complotisme par exemple se glisse dans nos conversations car il fournit des explications faciles. Si on y ajoute le lavage de cerveau addictif des réseaux sociaux on aboutit au combo idéal qui empêche tout débat d’idées. Une autre tentation est celle de la violence. C’est ce que le gouvernement attend afin de discréditer nos revendications anarchistes. Je n’ai pas envie de lui faire un tel cadeau. Par contre, se défendre des groupes fascistes, des violences policières est un autre sujet. On utilise souvent la citation d’Isaac Asimov, extraite de son livre Fondation, : “la violence est le dernier refuge de l’incompétence” pour discréditer toutes actions un tant soit peu violente, mais on ne cite que trop rarement la suite “Mais je n’ai certainement pas l’intention de déployer un tapis sous les pas des envahisseurs ni de leur cirer les bottes.” C’est la différence entre attaquer et se défendre contre les oppressions, c’est refuser d’obéir !

Je pense que pour ne pas tomber dans ces écueils, la seule solution est de parler, d’écrire, d’expliquer. Si j’’en reviens toujours et encore à la pédagogie c’est parce qu’elle seule me paraît capable de développer l’esprit critique et donc l’émancipation de chacun.e. 

Photo : Isabelle Attard

Quels sont tes combats et la façon de les mener ? 

Mes combats sont toujours les mêmes : contre les privations de libertés, contre toutes les formes de dominations, contre ceux qui nous endorment en nous parlant de futures réformes. La différence majeure avec la période où j’étais députée c’est qu’au lieu d’imaginer pouvoir changer les lois de l’intérieur des institutions, j’ai enfin compris qu’elles ne changeraient pas. Je ne pense pas non plus que les manifestations fassent changer le système. Elles sont utiles pour se retrouver, se compter, se redonner du courage mais il ne faut pas en attendre davantage. Je crois par contre au pouvoir de cette dérivation dont j’ai parlé précédemment. Ne jamais s’habituer à l’intolérable. Continuer inlassablement à parler, à parler du passé qui explique le présent, ce passé qui donne des pistes pour l’avenir comme ces anarchistes des collectivités d’Aragon en 1936. Il ne faut pas oublier les réussites du passé et celles des régions lointaines dont on ne parle jamais dans les médias : Rojava et Chiapas. Les femmes de ces deux régions montrent l’exemple en tentant de mettre fin au patriarcat et à chaque fois que je parle de leurs actions je suis très émue. Elles se battent contre toutes les formes de dominations et je ressens pour elles une profonde admiration. Et si je tiens tant à relayer leurs actes, c’est qu’ en plus de nous donner de l’espoir, nous pouvons aussi nous en inspirer.

J’essaie aussi de propager les bienfaits de l’auto gestion en reprenant des exemples actuels : les coopératives, les quartiers autogérés en Grèce ou aux États-Unis, la prise en charge des plus précaires par des associations et des collectifs pendant le 1er confinement à Dijon ou à Marseille, ou bien encore le regroupement de producteurs locaux pour organiser de la vente directe. Tous ces exemples sont là pour nous rappeler comment agir sans attendre les consignes des pouvoirs publics ou de l’État. Et toutes les occasions sont bonnes pour parler, raconter les expériences d’ailleurs ou d’avant : à l’université, dans les librairies, dans les cercles familiaux ou amicaux, bref, partout.

Il y a donc des victoires à partager !

J’oscille régulièrement entre des moments de déprime et des périodes optimistes, plus nombreuses, car effectivement il y a des victoires. Ma plus grande joie est de voir les femmes crier leur ras le bol des violences sexistes et sexuelles et de constater un changement planétaire à ce sujet. Les viols et la pédocriminalité ne sont plus défendables. Dernièrement j’ai été profondément soulagée qu’une des victimes de Jean-Michel Baylet ose porter plainte et témoigne contre cet homme puissant qui fait régner la terreur dans le sud ouest depuis trop longtemps. Ces femmes qu’on ne peut plus faire taire représente un carcan qui saute enfin. D’ailleurs, en parlant de lutte contre le patriarcat, des groupes de militant.e.s anticapitalistes et féministes préparent dans toute l’Europe l’accueil  d’une délégation de femmes zapatistes cet été et le centre Bretagne n’est pas en reste. C’est l’occasion de discuter entre nous, habitants du Kreiz Breizh au sens large, de ce qu’elles font depuis des décennies au Chiapas et de renforcer nos propres réseaux de résistances et de solidarité. C’est probablement l’événement qui me donne le plus de forces et d’espoirs aujourd’hui, et qui symbolise, avec le printemps qui fait irruption dans le potager et les bourgeons des arbres fruitiers, la naissance d’une nouvelle vie militante. 

Photo : Isabelle Attard

Isabelle Attard  

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22.09.2020 à 14:37

Je suis une sorcière, je l’écris et je le crie.

Edelweiss
Texte intégral (4881 mots)

Sortir des normes, exprimer une sensibilité

Photo : La rue ou rien

Vous êtes-vous déjà demandé ce qu’il y avait dans un chapeau de sorcière ? Probablement pas. On y trouve les méandres d’une écriture qui se dé-norme. Pour Loriane Ferreira, sortir ce texte de son chapeau n’a pas été aisé, tout comme la remise en question de toutes les normes et des histoires qui nous ont été imposé depuis des centaines d’années par les hommes et leurs institutions. Serait-ce l’heure du Sabbat ?


« Je vous prie
Ne m’inventez pas
Vous l’avez tant fait déjà
Vous m’avez aimée servante
M’avez voulue ignorante
Forte vous me combattiez
Faible vous me méprisiez
Vous m’avez aimée putain
Et couverte de satin

Vous m’avez faite statue
Et toujours je me suis tue

Quand j’étais vieille et trop laide
Vous me jetiez au rebut
Vous me refusiez votre aide
Quand je ne vous servais plus
Quand j’étais belle et soumise
Vous m’adoriez à genoux
Me voilà comme une église
Toute la honte dessous

Ce n’est que moi
C’est elle ou moi
Celle qui aime
Ou n’aime pas
Celle qui règne
Ou qui se bat »

Anne Sylvestre, Une sorcière comme les autres

Ré-écrire. Re-mettre son travail à l’ouvrage. É-prouver son écriture. C’est un processus nécessaire, laborieux. Il faut apprendre à mettre de côté, à raturer, à supprimer. C’est long, c’est fastidieux. Mais c’est souvent nécessaire. Ce texte est à l’image de son sujet : il m’a hanté pendant des jours et des nuits. Littéralement.

Pourquoi passe-t-on autant de temps à reprendre ce que l’on fait ? Pourquoi l’écriture est-elle un travail si prenant ? Parce qu’elle force l’autrice1 à mettre noir sur blanc ses pensées. A les assumer. A aller au bout de ses idées. Ou à volontairement les amoindrir, les façonner, les diluer. A les remettre en question, à les triturer, à les agencer. A les rendre lisible pour sa lectrice.

Suis-je entendable ? Suis-je lisible ? Pour qui ? Dans quel but ? Pour quoi ? Comment ? Sous quelle forme ?

L’écriture, pour peu qu’on y mette de soi, force la remise en question. Elle est aussi la photographie à un instant T de qui l’on est, ce que l’on pense, l’état de nos réflexions mais également la traduction du contexte dans lequel on évolue, la société dans laquelle on vit. Mais, elle est aussi la parfaite transposition de nos faux-semblants : ce que l’on peut cacher, ce que l’on peut faire dire à nos textes, ce que l’on peut faire passer comme idées, comme sensations, comme émotions.

L’écriture peut être libératrice ou d’une hypocrisie crasse, émancipatrice ou manipulatrice.

Le monde n’étant jamais si noir ou si blanc, c’est bien souvent un mélange gris de toutes ces choses qui se passent. Mon texte pourra en libérer certaines qui se sentiront moins seules quand il y a forcément une manipulation de ma part pour faire passer les idées qui me portent.

Aujourd’hui, j’ai envie d’avoir une écriture qui me libère, une qui donne à voir une vérité, la mienne. Un état de mon cheminement qui sera peut-être (probablement) différent dans quelques mois. J’aimerais avec ce texte, humblement et simplement, donner à voir un point de vue sur le monde qui m’entoure. Si je pouvais, parfois je donnerais juste à voir le monde par mes yeux. Celui où chaque chose, chaque vivant, chaque humaine est une couleur. Celui où quand je lis je peux passer de la colère au désespoir en trente secondes devant la bêtise, l’hypocrisie, la mauvaise foi des textes qui composent la littérature scientifique. Celui où, parfois, une lueur d’espoir se dessine pour être instantanément aplatie par un monstre de rationalité. Celui où, devant la découverte de l’histoire des femmes, notamment celle des sorcières puisque c’est notre sujet ici, je ressens une bouffée de colère qui fait palpiter mon cœur et me donne envie de démonter le monde pierre par pierre. Celui où, l’idée que j’avais de ce texte c’était des vagues en 2D, dans les tons de vert et de marron, qui bougeaient toujours vers l’avant, s’entremêlaient et se dissipaient lentement.

Malheureusement, rien de tout cela ne verra le jour. Malheureusement j’hérite d’un monde que je n’ai pas choisi, j’essaie de me battre pour le changer, j’ai l’impression de mener une bataille contre des moulins à vent. Malheureusement pour être lisible, je dois argumenter, problématiser, être attractive. Alors, je prends sur moi, je me relève, j’avance. Je ne vais pas prétendre que mes simples mots pourront changer la face du monde. C’est donc une sensibilité que je veux délivrer ici. Parce que malgré tout, malgré le monde qui nous entoure, les horreurs et les hypocrisies, les faux semblants, la violence et la mort, nous sommes toujours vivantes. Un peu fatiguées, couvertes de bleus mais le bras encore levé. Il n’y pas d’abandon.

Je n’ai rien d’autre à dévoiler que l’immensité de mon humanité, la profondeur de mon empathie pour une terre qui subit le pire de tous les fléaux : nous.

A l’aune de toute cette introduction, j’ai réécrit ce texte de toutes les manières possibles. Pour faire bonne figure, avec des chiffres, des données, de manière neutre et détachée, puis j’ai raconté une histoire et parfois je devenais un peu trop impliquée pour être compréhensible, audible. J’ai retourné le problème dans tous les sens. Je voulais écrire sur les sorcières qui guident mon existence puisqu’elles hantent mes jours et mes nuits depuis de nombreux mois, qu’elles sont là à chacun de mes pas. J’y pensais tout le temps.

Mais avec le bagage universitaire qui est le mien, les normes que je m’imposais à moi-même de ce à quoi devait ressembler un texte, un peu construit, lisible et académique, le poids de ce que je pensais que l’on attendait de moi, le texte devenait rapidement fade, imbuvable, trop neutre même. C’est tout ce que je ne désirais pas. Reproduire des normes continuellement sans trop savoir pourquoi. Je cherche cet en-sauvagement de mon écriture et de ma pensée, celui-là même qui me permettrait (c’est mon espoir), de m’apaiser, de construire une vie différente, qui ferait enfin sens dans un univers sans (sens) dessus dessous.

C’est dans cette pensée du sauvage que j’ai trouvé ma solution. La sorcière c’est la sauvage, celle qui ne respecte pas les règles établies par un homme qui jamais de sa vie n’a eu à se battre pour la vie des autres, à prendre soin de toutes celles qui l’entourent.

Le chemin a été long avant d’en arriver aux sorcières qui m’ont fait retrouver de l’espoir. J’ai d’abord découvert ce que signifiait réellement naitre femme dans notre société. J’ai conscientisé, lu, intellectualisé. J’ai aussi fait l’expérience de la ville et de la vie, du regard masculin objectifiant qui m’a parfois privé de mon âme. Je suis passée par de longues périodes de doutes, de tristesse, de colère, de remise en question, de déconstruction aussi. Et puis, comme beaucoup de mes sœurs, j’ai (re)découvert l’histoire des sorcières. Le paroxysme de ce que cela signifie de naitre femme en vérité : pas uniquement femme soumise et dominée. Non, femme qui se réapproprie sa place, dans l’histoire, à travers le monde, au sein du vivant.

Je suis l’héritière de cette histoire sanglante, qui n’est que vaguement évoquée et mal racontée dans les livres d’histoire, celle d’une guerre sans fin, non pas contre un virus mais entre des humaines. Contre les femmes oubliées, laissées pour compte, maltraitées, torturées. Contre des populations pauvres ou d’une autre couleur de peau, contre la différence. Pour toutes ces vivantes ont été inventés d’horribles instruments de tortures. Et c’est pour tous les êtres vivants que je veux pouvoir écrire. Pour nous extraire ensemble de ce monde que nous n’avons jamais choisi.

Grâce à Mona Chollet2 puis avec Starhawk3, j’ai ouvert les yeux, chaque jour un peu plus, parfois je l’ai un peu regretté sur le moment, parce que c’est douloureux d’assister à des meurtres de masse à distance, de faire sien un héritage aussi sanglant.

Dans ces moments, je me suis parfois un peu demandé pourquoi je continuais à lire, si c’était pour ressentir autant de douleur. Pour sentir son ventre se contracter, une boule se former pour ne plus partir, devant toute cette souffrance, toutes ces mortes. Et pour quoi ? Pour quoi sont-elles mortes ? Parce que les hommes voulaient du pouvoir ? Parce qu’ils ne supportaient pas de les voir s’épanouir, avoir des connaissances, connaitre et contrôler leur corps ? Tout ne serait que question de pouvoir ?

Mais je crois que la question centrale ici c’est plutôt de comprendre pourquoi les sorcières me hantaient-elles ? Elles sont certes mon passé, mon héritage mais elles deviennent aussi tout mon présent : elles me questionnent sur mes idées et mes manières de les défendre mais plus encore sur mes choix de vie et mes désirs. Figure effrayante, mais sublime qui intrigue autant qu’elle fait peur, c’est l’insoumission qui me plait, qui me ramène à elles, sans cesse. Sorcière insoumise qui résiste. La résistance la plus difficile qui puisse exister mais surtout l’une des plus anciennes. Il semble qu’il y ait des sorcières dans tous les âges de cette civilisation. On peut même remonter dans l’Antiquité 4 avec la figure de la sirène par exemple, sorcières créées de l’écume pour trouver les premières traces de ces femmes rebelles, celles qui savent, celles qui soignent mais aussi celles qui lancent des sorts affublées d’un visage maléfique.

Elles revêtent mille et une facettes au cours des siècles et si l’on cherche bien on peut retrouver des grandes figures de sorcières qui se déclinent au fil du temps. Julie Proust Tanguy décrit bien les changements qui s’opèrent au fil du temps, comment cette image mute, se transforme mais traverse toujours les âges. Ce qu’il en reste aujourd’hui se traduit dans la pop culture qui s’est grandement réappropriée cette figure pour objectifier la femme, la rendre toujours plus désirable. Tout en invisibilisant les sorcières du quotidien, leur travail et leurs croyances, la société en a fait des égéries, qui permettent de définir les normes de la bonne ou de la mauvaise sorcière, et par extension les bons comportements définissant la féminité.

Je pourrais citer ici plusieurs grandes figures de sorcières (souvent fictionnelles) pour prouver qu’elles sont toujours présentes au fil du temps. Je pourrais aussi donner des chiffres, annoncer des faits, avancer des arguments rationnels et irréfutables. Pour prouver qu’encore aujourd’hui on trouve des sorcières. Mais en fait, pourquoi voudrais-je parler de « grandes femmes » ? Je ne veux pas parler de Circée, de Médusa, ou encore de Hermione Granger dans Harry Potter, de Samantha dans Ma sorcière bien-aimée ou de Sabrina l’apprentie sorcière. Je ne veux pas non plus mettre de grands noms sur de grandes figures de féministes des siècles passées. Je ne suis pas un homme pour me sentir obligée de parler des « Grandes Femmes de l’histoire de France ».

Je veux juste mettre en lumière cette femme de l’ordinaire, celle qui a appris de sa mère ou de sa grand-mère à se servir de plantes pour soigner les maux du quotidien, qui a appris à respecter le vivant qui l’entoure, à écouter, à prendre soin, à faire preuve d’humilité et à se défendre.

Cette femme de l’ordinaire qui a fini par être persécutée pour ses connaissances, pour ce savoir, pour sa curiosité. Qui a fini brulée vive en place publique, huée par tous et toutes, bouc-émissaire malheureuse d’une sombre période, parce qu’elle ne voulait pas respecter cette place trop étroite et trop inconfortable qu’on lui avait définie.

La chasse aux sorcières a fait des ravages dans les connaissances de l’humanité. Peut-être a-t-elle permis à certains de devenir spécialistes en objets de torture, à les perfectionner mais beaucoup des savoirs vernaculaires que possédaient les guérisseuses et les sages-femmes de l’époque, les fameuses sorcières, ont sombré avec elles dans les abimes. La course vers le progrès, vers l’institutionnalisation de la profession de médecin (réservée aux hommes donc) ont notamment privé des générations de femmes d’un savoir sur leur corps qui leur donnait un peu trop de pouvoir au gout de certains. On ne peut pas parler des sorcières sans évoquer le Malleus Maleficarum, ouvrage odieux écrit au XVème siècle qui n’a fait en fait que légitimer et institutionnaliser la violence à l’encontre des femmes. Nous sommes à ce moment-là devenues officiellement des objets, incapables de vivre par nous-même, incapables d’une quelconque intelligence. Nous n’avions déjà que peu voix au chapitre mais la chasse aux sorcières de la Renaissance était là pour nous faire taire, définitivement. Je ne sais pas si elle a réussi entièrement. Mais pour sûr, elle a taillé aux femmes une place peu enviable dans la société.

Je crois bien que les sorcières n’ont pas complétement disparu. Elles ont juste appris, de la pire des manières, à vivre sans se faire remarquer, à survivre, à peine. Quelques bribes de leurs savoirs sont restées. Bien peu, malheureusement. C’est de toute cette connaissance que les hommes nous ont privé en détruisant consciencieusement les sorcières. C’est une figure qui revient au gout du jour, jusque dans sa récupération capitalistique, se traduisant par l’explosion de la vente des cristaux (catastrophe écologique et surexploitation de mines dans de nombreux pays sont le prix à payer, soit dit en passant) et des brumes dans les grandes enseignes. Pourtant, j’ai envie de comprendre ce que c’est que de se dire « sorcière ». Essayer de voir au-delà d’Instagram et les feed trendy de jeunes urbaines qui cherchent à se réapproprier un espace. De montrer que ce n’est pas une insulte. Que c’est possible, simplement.

La sorcière c’est la guérisseuse.

La sorcière c’est l’envouteuse.

La sorcière c’est la magicienne.

La sorcière c’est la nécromancienne.

La sorcière est maléfique.

La sorcière est la fiancée du diable.

La sorcière c’est l’hystérique.

La sorcière c’est la rebelle.

La sorcière est une femme fatale.

La sorcière est une femme libérée.

La sorcière fait peur.

« Nommer sorcière celle qui revendique l’accès aux ressources naturelles, celle dont la survie ne dépend pas d’un mari, d’un père ou d’un frère, celle qui ne se reproduit pas, celle qui soigne, celle qui sait ce que les autres ne savent pas ou encore celle qui s’instruit, pense, vit et agit autrement, c’est vouloir activement éliminer les différences, tout signe d’insoumission et tout potentiel de révolte. C’est protéger coûte que coûte les relations patriarcales brutalement établies lors du passage du féodalisme au capitalisme. » (Anna Colin, 2015, p.116)5 C’est cette forme de liberté qui transparait de la sorcière. C’est cette liberté là que je cherche. C’est aussi celle-ci que l’on nous a refusée, que l’on nous refuse toujours.

Pourquoi autant de peur ? Pourquoi autant de douleur ? Pourquoi autant de haine ? Pourquoi la torture, la mort, la persécution, l’asservissement, la mise sous tutelle et sous dépendance, la spoliation, la confiscation du savoir et d’une place décente dans la société, la mise en avant de l’homme blanc, être suprême au-dessus de tout le reste du vivant ?

Mona Chollet a remarqué ceci : « Quand j’ai commencé à y travailler [au monde diplo], j’ai été déconcertée par la passion de nombre de mes collègues pour les chiffres, les cartes, les tableaux, toutes choses dont j’avais à peine remarqué la présence jusque-là. Non seulement j’y reste hermétique, mais, les rares fois où je me penche sur eux et où un éclair de compréhension zèbre les ténèbres de mon cerveau, je ne me sens en rien comblée dans mon désir de connaissance. Je ne nie pas leur utilité ou leur qualité, ni le fait qu’ils sont très appréciés d’une partie de nos lecteurs ; mais il existe des gens, dont je suis, à qui ils ne parlent pas et qui préfèrent d’autres modes d’appréhension du monde, pas moins riches d’enseignements. » (Mona Chollet, 2018 ; p.183). Je me suis retrouvée dans ces propos. J’aimerais que l’on cesse de tourner en dérision les manières différentes de voir le monde.

En-sauvager la pensée c’est aussi accepter que tout n’est pas forcément rationnel et rationalisable.

Je suis un être vivant fait de sensations, de sentiments, d’émotions. Je réagis parfois de manière impulsive, j’ai des intuitions qui me guident, je m’adapte aux personnalités en face de moi en les ressentant et pas en les calculant. Mes relations aux autres et à mon environnement sont régies par ces sensations, émotions, sentiments. Bien sûr que parfois je prends du recul, j’observe, je chiffre, je mets en avant des faits. Mais j’ai aussi décidé (et c’est l’une des décisions les plus difficiles à tenir parce que je me bats contre des vents, des marées, des moulins à vent, la société entière, au moins) pour apporter à la connaissance l’argumentation qui fait de nous des humaines. Celle de ma sensibilité, de mon intuition, des connaissances de l’autre et du monde que je ne rationnalise pas.

J’aimerais pouvoir écrire un texte qui coule et qui roule, qui prend mille et un chemins sinueux, un texte organique, parfois douloureux mais profondément poétique. Profondément humaine.

Malheureusement, j’hérite d’un monde qui me demande d’organiser mes pensées, d’en faire des arguments, de prouver par A+B, chiffres et faits à l’appui que ce que je dis est vrai, est réel, est vérifiable. Il n’y a pas la place ici pour les croyances, les expériences, les ressentis ou les émotions qui sont pourtant des critères de vérité dans le monde qui je parcours. Parfois même plus qu’un discours argumenté et rationnel, simplement parce que l’expérience que je fais des choses, les intuitions que j’ai au contact de l’autre sont, dans mon régime de vérité, un fait réel et vérifiable.

Peut-être que pour démêler le fil de la compréhension d’une figure qui peut éclairer beaucoup, la question n’est pas vraiment de trancher sur son aspect positif ou négatif mais plutôt de comprendre l’ambiguïté fondamentale de ce personnage qui permet à chacune de se réapproprier une manière de vivre, d’envisager le monde, de s’y intégrer (ou non), un rapport à l’autre et au vivant qui n’est pas celui dont nous héritons, un rapport à soi, au groupe et au politique qui n’est peut-être pas celui de la norme. C’est tout cela que peuvent nous apporter les sorcières : la remise en question de nos existences, en apprenant à (re)devenir conscientes de ce qui nous entoure, à (re)prendre une place un peu plus humble, à devenir un peu moins égocentrique, à construire un monde un peu moins centré autour de l’homme.

Qu’elle est sauvage cette sorcière qui se refuse à s’extraire de ce qui fait d’elle un être vivant ! Qu’elle est sauvage celle qui refuse toutes ces mondanités, celle qui cherche à s’extraire du monde, des normes et des obligations. Celle qui cherche à prendre soin de l’autre, à lui offrir une mort paisible lorsque la souffrance est trop grande, à rendre aux femmes le contrôle sur leur corps, à se battre pour récupérer contrôle, maitrise ou simplement liberté sur sa vie et ses pensées.

La découverte de ces histoires de vie tragique m’ont beaucoup apporté. Beaucoup de questionnements, beaucoup d’espoir et pas mal de difficultés aussi. La première a été celle de se réapproprier l’écriture quand plus rien ne fait sens. Rendre hommage aux sorcières, c’est chercher à s’extraire des normes comme elles ont refusé de rentrer dans le moule que l’on construisait trop serré autour d’elles. Ma réflexion est un peu alambiquée peut-être mais le rapprochement entre le processus d’écriture et l’histoire de la sorcellerie s’est imposé comme une évidence. Parce que l’écriture, la manière dont nous présentons et agençons nos idées, la façon que nous avons d’étaler nos pensées sur papier dans l’optique de le faire lire, c’est une forme normative d’imposition d’idées à l’autre. La production de savoirs, d’un savoir qui n’est pas toujours accessible, c’est reproduire cette même domination qui a vu les sorcières disparaitre petit à petit.

L’écriture, si elle est libératrice parfois, est aussi une gigantesque machine à exclusions, qu’il conviendrait peut-être de remettre en question simplement parce que ses codes, notamment scientifiques et universitaires, sont le résultat même de la pensée logico-formelle qui régit notre monde, et qui lisse tout pour éviter que des voix dissidentes ne crient trop fort.

C’est tout ça que m’ont apporté les sorcières. L’acceptation que nous ne sommes pas que des êtres de sciences, toutes rationnelles, semblables, tournées vers la distinction, mais que nous pouvons avoir une compréhension et une appréhension du monde qui passe par d’autres canaux. Que de marcher en montagne en observant les fourmis construire leur maison ou en écoutant les marmottes siffler le danger à l’approche de l’aigle, c’est une manière de faire sa place. Que le progrès technique et la fuite en avant de la maitrise et du contrôle ne sont pas des buts qu’il est enviable de poursuivre. Que nous ne sommes pas obligées d’être uniquement dans des relations de domination avec l’ensemble du vivant et qu’être sorcière sauvage ne veut pas dire être moins que. Moins que l’homme, moins que l’autre, moins que rien. Cela veut juste dire regarder le monde d’une manière différente, l’appréhender autrement, en ressortir une légitimité, une manière et une raison de vivre. Retrouver aussi une place dans le monde vivant. Une place à égalité avec la fourmi ou la marmotte, avec l’arbre centenaire, l’edelweiss qui ne pousse qu’en haut de la montagne.

Sorcière je suis devenue, sauvage j’espère devenir.

Edelweiss, lueur d’espoir
Photo : Loriane Ferreira

Loriane Ferreira



  1. Ce texte sera accordé uniquement au féminin. Non pas parce qu’il ne s’adresse qu’aux femmes, bien au contraire, mais parce que j’ai envie pour une fois que les femmes prennent un peu la place sur le reste. J’aimerais ici que les hommes se fassent petits, qu’ils tendent un peu l’oreille, qu’ils ne cherchent pas à discuter.

  2. Mona Chollet, 2019, Sorcières: la puissance invaincue des femmes, éditions Zones.

  3. Starhawk, 2003, Femmes, magie et politique, Paris, Empêcheurs de penser en rond.

  4. Julie Proust Tanguy, 2015, Sorcières! : le sombre grimoire du féminin, Montélimar, Les Moutons électriques, 2015.

  5. Postface d’Anna Colin in Barbara Ehrenreich, Deirdre English et L. Lame, 2015, Sorcières, sages-femmes et infirmières: une histoire des femmes soignantes, Paris, Cambourakis.

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22.09.2020 à 12:58

Masculinisme et métropoles : deux faces d’un même visage, celui de l’homme

Edelweiss
Texte intégral (4500 mots)

Photo : La rue ou rien

L’urbain rimerait avec émancipation. Pourtant, pour Maële, cette émancipation est non seulement un mirage, mais plus encore s’appuie sur le genre pour cultiver et perpétuer son message de grandeur. La construction patriarcale des villes est hostile au vivant et cela passe, d’abord, par l’oppression des femmes qu’elle permet. On débetonne et on détruit le patriarcat ?


« Y a comme un goût de viol quand je marche dans ma ville »

Diam’s, 2006

Quelle est la différence entre un homme qui colonise les territoires, qui accroit son pouvoir en dominant le vivant et une métropole qui cherche la compétitivité, domine et exploite les territoires, produit de la souffrance sociale et détruit les écosystèmes ? La réponse est qu’il n’y en a pas. Le projet de métropolisation du monde est un projet qui a toutes les caractéristiques de la masculinité. Expansion, contrôle, domination… voilà le credo des hommes et des villes. Un hasard ? Non. Les villes, et de surcroit les grandes, sont faites par les hommes et pour les hommes.

Loin d’essentialiser les hommes et les femmes – les caractéristiques attribuées aux hommes et aux femmes sont socialement construites – les particularités masculines seraient la puissance, la force, la compétitivité, l’autonomie (Dupuis-Déri, 2019). Il s’agit d’une construction qui repose uniquement sur un imaginaire tenace, mais qui façonne la socialisation des hommes et leur rapport au monde.

D’un autre côté, les villes s’érigent grâce à la science des grands hommes et à la sueur des bâtisseurs, tout cela sous l’égide de l’ordre d’un homme de pouvoir. A ce compte, les villes ne peuvent qu’être masculines et viriles. Dans cette quête urbaine « où sont les femmes » ? Et si, par cette chanson pop le machiste Jean-Michel Jarre s’inquiétait des conséquences du féminisme, nous pouvons aisément renverser cette interrogation : quelles sont les conséquences pour les femmes des constructions urbaines virilistes ? Comment se perpétue les dominations de genre dans les villes ? En somme, que révèle une lecture féministe de la ville ?

Devenir monde des métropoles : un projet par et pour les hommes

Pour comprendre l’oppression des hommes sur les femmes, et notamment la place de la ville dans ce processus, il semble nécessaire de revenir aux sources de cette aliénation et d’interroger certains mythes. Non, homo sapiens n’était pas fondé sur un modèle patriarcal, où l’homme irait chasser le mammouth et la femme resterait dans la caverne. La réalité est autrement plus complexe et grâce à la féminisation des professions de l’archéologie et de l’anthropologie, une autre histoire se révèle 1. On découvre notamment qu’avant l’apparition de l’agriculture (et de la propriété) les sociétés étaient plus égalitaires. 2. C’est avec l’apparition des premières cité-État qui émergent vers – 3 000 avant notre ère que des inégalités surviennent et se renforcent, avec au premier chef, celles entre les sexes (Scott, 2019).

Ces cité-États, reposant sur la concentration, la division du travail et s’appuyant sur des ressources (notamment agricoles) extérieures pour subvenir aux besoins de la population, constituent les premières formes de villes de notre civilisation. Dans cette organisation, les femmes sont écartées du travail agricole et se retrouvent dans la transformation des aliments et la cuisine, ce qui entraine un déséquilibre dans les relations entre les deux sexes et représente les prémices d’une domination des hommes sur les femmes. Plus encore, la concentration et l’agriculture supposent une augmentation de la main d’œuvre. Dès lors les ventres des femmes sont exploités à des fins de reproduction pour fournir la masse de travailleur agricole nécessaire. En somme, c’est à cette a période que commence la domination des hommes sur la terre et sur le corps des femmes : « Le prolongement de notre espèce est menacé aujourd’hui grâce à l’aboutissement des cultures patriarcales, par une folie et un crime. La folie : l’accroissement de la cadence démographique. Le crime : la destruction de l’environnement. Tous deux concernent la femme et passent par elle, en tant que détentrice des sources de procréation. » (D’Eaubonne, 1976, in Goldblum, 2019 : 64). La ville a donc une place importante dans la construction du patriarcat et dans l’exploitation du vivant, passant toutes deux par une subordination croissante des femmes par les hommes.

Les grandes villes constituent, aujourd’hui, le dernier avatar mais ô combien puissant de cette domination. Les métropoles sont non seulement le reflet du productivisme néolibéral sans limites (Faburel, 2018, 2019) et d’une colonisation du monde (Conseil Nocturne, 2019), mais elles sont aussi le visage d’un patriarcat hégémonique. Les grandes villes apparaissent avec l’industrialisation et la concentration des capitaux et des populations. Elles sont largement encouragées par des politiques d’aménagement et leur pouvoir est renforcé à partir des années 1980 avec la dérégulation des économies et la « décentralisation » des pouvoirs. Afin d’être toujours plus concurrentielles, notamment à l’échelle européenne, la fusion des communes est encouragée et l’on assiste à un engloutissement des territoires au profit des cœurs urbains.

Les métropoles s’étendent, écrasant les singularités spatiales et exploitent sans fin les habitant·e·s et le vivant pour la seule quête du capital et du profit.

Dans ce registre ostensiblement colonial, ces métropoles façonnent au premier chef des formes de vie s’incarnant par des systèmes de consommation qui, à l’exemple des loisirs, déterminent les constructions masculines des espaces de vie : « Flânerie, slowcity (la ville calme), urbanité douce : du bonheur pour les hommes, du stress supplémentaire pour les femmes, notamment pour les plus jeunes » (Raibaud, 2015 : 66). En effet, si les déplacements des femmes se font pour un point et un objectif précis, ils sont aussi soumis à un grand nombre de contraintes : de l’habillement à la trajectoire en passant par l’horaire de déplacement, tout est calculé et étudié pour éviter d’être importunée par les hommes dans l’espace public. Il existe une réelle peur, souvent inconsciente, de l’espace urbain qui se manifeste par l’adoption de tactiques d’évitement afin de faire face aux risques (Lieber, 2008).

Face à ce constat et en réaction aux chiffres de l’enquête sur les violences envers les femmes en France (dite Enveff, réalisée sous la responsabilité de Maryse Jaspard en 2000), la direction centrale de la sécurité publique n’a pas trouvé mieux que de nous conseiller de prendre « des précautions élémentaires ». Pour Marylène Lieber, ces recommandations « sous-entend[ent] qu’une femme seule ne devrait pas flâner sur la voie publique ou s’afficher trop ostensiblement, car elle prendrait le risque d’être agressée. Ce risque n’est ni discuté, ni remis en question, pas plus qu’il n’est considéré comme relevant de l’intervention publique : c’est aux femmes de faire attention » (Lieber, 2002 : 43-44). Le projet métropolitain, celui de la grandeur, de la densité, du divertissement et du loisir, engendre des souffrances pour nous les femmes : nos corps sont fatigués par la domination masculine qui leur impose certains comportements et sont, dans le même temps, exclus de nombreuses pratiques urbaines et d’une liberté de mouvement qui pourtant sont érigées comme le nec plus ultra des existences urbaines.

De plus, les grandes villes, par leur architecture et leur décor, incarnent toute la puissance masculine. A chaque coin de rue, nous retrouvons la mise en spectacle de l’hégémonie masculine : les misogynes sont fort bien représentés que ce soit Rousseau ou Freud, les violeurs sont magistralement exposés tel que Gauguin, les hommes politiques aux lois crapuleuses et autres saints plus patriarcaux les uns que les autres. Que ce soit le nom des rues, des places, des stations de métro ou encore des statues, les hommes sont mis à l’honneur et les femmes, elles, sont les oubliées de l’histoire. A Lyon, sur la totalité des rues, c’est seulement 1,1% qui portent le nom d’une femme, à Marseille 0,6 %, à Brest 1,6 %… A Paris, il existe seulement cinq stations de métro avec un nom féminin (sur les 302 que comptent le réseau), dont trois qui sont accolées aux noms de leur mari. Enfin, les statues des grands hommes aux larges chapeaux, aux longues épées sur des chevaux enragés s’exposent un peu partout dans les villes, tandis que les représentations de femmes sont soit des images de pieuses et de saintes soit des muses aux corps souvent dénudés. En somme, les femmes sont non-seulement sous-représentées dans les paysages urbains, mais elles sont aussi largement objectifiées, minorées et rabaissées.

Plus encore, à l’heure où se dessine les skyline métropolitaines, qu’est-ce que ces immenses tours de béton et de verre sinon des représentations à peine masquées de chibres et d’égo démesurés de certains hommes ? Les maires de chaque ville et les architectes s’affrontent dans une querelle absurde de grosseur/hauteur. L’architecture phallique symbolise, encore une fois, un pouvoir et une domination de l’homme. L’organe sexuel masculin est partout en ville, que ce soit dans la symbolique des tours ou dans les graphes de l’arrêt de bus. C’est d’autant plus risible, que, lorsqu’il s’agit de représenter un organe féminin, le monde entier se révolte et s’insurge contre ce blasphème, cette provocation ultime, comme en atteste la polémique autour du « vagin de la reine » de Kapoor dans les jardins de Versailles. Si la ville aujourd’hui engendre une architecture aux traits fort masculins, cela provient, notamment, du fait que les métiers de l’urbain sont majoritairement occupés par des hommes.

Tour Glòries Barcelone
Photo : Mariano Mantel

L’urbanisme : une affaire d’homme

Aujourd’hui, il existe en apparence une certaine mixité dans les professions de l’urbain. Néanmoins, de très grandes disparités persistent et la ville continue de se construire sur le credo masculin.

En premier lieu, il semble intéressant de souligner la très forte présence d’hommes aux postes de décisions les plus importants : selon la fédération nationale des agences d’urbanisme en 2019 sur les 50 agences 40 sont dirigées par des hommes. Plus encore, les titres et les prix sont aussi réservés à la gente masculine : sur les 27 éditions du grand prix de l’urbanisme il n’y a eu que 2 lauréates (Ariella Masboungi en 2016 et Paola Viganò en 2013). Et, même s’il y a la présence de femmes au sein des professions de l’urbain, celles-ci sont souvent contredites par des hommes « plus experts », des « plus compétents », des « plus objectifs ».C’est notamment ce que remarque Raibaud lors du « Grenelle des mobilités » (tenu en 2012 à Bordeaux) où, par exemple, les 10 experts présentant des « projets innovants » sont tous des hommes, les présidents de séances ignorent les demandes de prise de parole des femmes et où, quand elles parlent, elles sont souvent interrompues par le brouahah, des rires et des interventions sauvages (Raibaud, 2015). Enfin, la petite féminisation de l’urbanisme ne conduit pas nécessairement à une amélioration des conditions des femmes en ville : « Il y a plus de filles dans ces métiers [urbanistes et architectures] mais elles apprennent à avoir un regard masculin » (Denèfle, 2008, cité in Raibaud, op.cit.). Il semble alors nécessaire de questionner les formations qui conduisent à ces métiers.

Les métiers autour de l’aménagement sont irrigués par une vision très masculine. Dans les formations, les grands hommes sont mis à l’honneur, du Paris d’Haussmann au Barcelone de Cerdà en passant par le visionnaire Le Corbusier. Ce sont ces travaux et cette vision qui sont transmis aux futur·e·s praticien·ne·s : grandeur, magnificence et opulence pour de plus beaux centres-villes et quartiers urbains ! Dans ces grands discours, les expulsions et ségrégations que l’on doit aussi à ces « grands hommes » sont très souvent oubliées. Pour ce faire, les formations en urbanisme sont conditionnées par les savoir-faire techniques et leur rationalisation scientifique, accompagnées d’un management opérationnel tout cela au profit de la fabrication de l’urbain (Faburel, 2017). Cela ne permet évidemment pas une remise en question non seulement du système capitaliste urbain, comme d’accorder de la place à d’autres grilles de lecture et d’analyse. Les savoirs, dits féminins (encore une fois, ils ne relèvent pas d’une essentialisation mais d’une construction), tels que le soin, l’attention, le ressenti et l’empathie sont totalement absents ou dénigrés. En trois années de formation en urbanisme, je n’ai même jamais eu un cours dédié à la prise en compte des inégalités de genre dans l’aménagement des territoires, ni sur les femmes qui ont participé au façonnement des villes, ni sur la nécessité d’attention et d’empathie dans le travail de l’aménagement. Et rares, très rares, sont les enseignements proposant d’autres approches de l’urbain que celle de l’érection et du béton.

En revanche, on nous apprend que la participation est essentielle et qu’elle permet justement de rendre la ville accessible à tous (le masculin est choisi au regard de la population que ces scènes impliquent particulièrement). On pourrait alors dire que, pour corriger cette construction masculine de l’urbain, la participation habitante vient combler, ou du moins apporter un autre regard sur cette modélisation de la ville en intégrant les besoins et ressentis des femmes. Erreur. Il y a un renforcement des inégalités de genre sur les scènes participatives. Les dispositifs n’offrent que fort peu d’accès aux femmes. Les horaires de réunion qui sont souvent en fin de journée ou le week-end ne leur conviennent pas puisqu’elles doivent, encore, s’occuper des enfants et/ou du foyer. Ces lieux ne permettent pas l’accueil et la prise en charge des enfants. Le nombre de femmes y est donc très inférieur. Et qu’en est-il pour celles qui sont présentes ? Encore une fois, les prises de parole des femmes sont minorées, moins écoutées, souvent coupées. Leurs discours sont soit considérés comme non prioritaires, soit réduits à des intérêts particuliers qui iraient à l’encontre de l’intérêt général. « La prise de parole des femmes devient une prise de risque, alors qu’elles sont souvent les porte-parole de sujets occultés… » (Raibaud, Ibid. : 53).

Les scènes de participation, obligatoires à tous projets, sont donc peuplées d’une horde d’hommes, plutôt âgés, blancs, venant exprimer, eux, la bonne parole : évidemment rationnelle et universelle, compétente et techniquement étayée. Et ce, à l’image des experts de la grande ville.

Les chiens de garde du patriarcat urbain : les chercheurs

La ville fait couler beaucoup d’encre et accueille les passions et exaltations de nombreux chercheur·euse·s. Tout d’abord, les bibliographies en études urbaines et aménagement sont constituées essentiellement d’hommes qui non seulement véhiculent un regard masculin sur la ville, la grande, mais aussi façonnent leur pensée par leurs propres expériences en la matière. Ainsi, la ville de grande taille est souvent décrite comme un lieu d’accomplissement, de réussite et d’émancipation. Un système entier de valeurs y est associé : la réussite par la consommation, l’accomplissement par le rayonnement et l’attractivité, la sécurité par l’anonymat, l’ouverture par le multiculturalisme et la diversité… Ce métarécit de l’urbain est le fruit de travaux d’hommes, et la place de la femme dans ces villes n’est jamais questionnée.

Plus encore, à l’heure des métropoles, les chercheurs vantent leur inclusivité. Mais de quelle inclusivité s’agit-il ? Celle des jeunes hommes, cadres dynamiques, blancs à fort bagage culturel ? Certainement. Mais qu’en est-il des femmes ? Qu’en est-il des femmes noires qui prennent des transports à 5h du matin pour aller « nettoyer le monde » selon les termes de Françoise Vergès.

Qu’en est-il des mères de famille qui font deux fois plus de trajets en transports en commun, des prostitués qui vivent dans des quartiers insalubres et de toutes les femmes qui se font harcelées nuit et jour dans les rues des grandes villes ?

Parler d’inclusivité des villes lorsque l’on est homme c’est, d’une part, généralement prendre ses propres privilèges (avoir la possibilité de se déplacer librement, ne pas ressentir les regards objectifiants sur soi, ne pas être considéré comme un morceau de viande etc.) comme lunettes, et, de ce fait, ne pas pouvoir simplement voir les injustices que nous vivons. Bref, c’est participer de leur perpétuation.

D’ailleurs, ce sont par les mêmes discours que la ville est décrite comme le haut lieu de l’urbanité. Cette dernière est d’après Jacques Lévy un gradient qui couple densité et diversité sociétale. Les centres urbains offriraient un très fort degré d’urbanité au regard de la mixité fonctionnelle et sociale. Mais de quelle mixité parle-t-on ? Sûrement pas celle entre les genres. La présence des femmes dans l’espace public est de passage, nous nous rendont d’un point à un autre, sans nous arrêter. Quand il fait nuit, nos trajets sont étudiés à l’avance, et nous avons notre téléphone dans une main, dans l’autre nos clés. Je ne pense pas que l’on puisse parler d’urbanité quand la ville est une constante hostilité pour les femmes. Plus encore, l’urbanité est aussi le terme utilisé pour signifier la politesse et faire civilité, ce qui est encore plus risible quand on sait que 100% des femmes connaissent des situations de harcèlement dans les transports en commun. Il existe un abyme entre les écrits des chercheurs et la réalité des femmes dans la rue, sur les places et dans les transports.

Le comble de l’hypocrisie des chercheurs-commentateurs de l’urbain se trouve dans l’exaltation de la ville durable et verte. Outre le fait que cela n’a aucun sens de vouloir écologiser la grande ville, cette conception plutôt de l’environnementalisme gestionnaire participe très directement des inégalités de genre dans l’espace public. Premièrement, la place accordée au vélo. Il s’agit là certes d’un moyen de transport écologique, vantée par toutes les mairies fraîchement converties. Cependant, lorsqu’il faut se charger de transporter les enfants et de faire les courses, la pratique du vélo devient tout de suite plus compliquée. C’est aussi sans compter les injonctions vestimentaires de certaines professions qui dictent les tenues des femmes sur des critères (soyons honnête) d’inconfort. Le cyclisme est alors impossible pour de nombreuses femmes. De même, sous couvert d’écologie (et d’économie), les éclairages publics s’éteignent après une certaine heure, ou éclairent bien moins. Voilà une nouvelle barrière pour toutes les femmes qui voudraient sortir après une certaine heure. Enfin, l’incitation au compost et aux éco-gestes accroit la charge mentale des femmes qui prennent irrémédiablement, ici comme ailleurs, la responsabilité de ces pratiques (Lalanne et Lapeyre, 2009). L’environnementalisme urbain est, encore et toujours, pensé par les hommes et pour les hommes, ne prenant pas en compte les pratiques des femmes et renforçant les inégalités de genre. Or, nombre de chercheurs encouragent de tels desseins environnementaux des villes, tout comme également des chercheuses qui, comme nous l’avons vu, véhiculent des crédos masculins.

La ville, la grande, la métropole, est de facto masculiniste. Elle porte en elle un projet. Ce projet s’appelle le patriarcat qui repose sur la domination des hommes sur les femmes. Il est évident que ce dernier ne s’arrête pas aux lisières urbaines. Néanmoins celui-ci est, selon moi, beaucoup plus dangereux. Sous couvert d’émancipation et de libération, la ville produit des injonctions toujours plus fortes sur les corps des femmes et leurs mouvements. Tout un groupe d’hommes installés est là pour le conserver : de l’urbaniste au chercheur installé en passant par le siffleur et le harceleur. Un féminisme libéral voudrait avoir ces mêmes droits, prendre le pouvoir et adopter ces comportements. Je ne suis pas de cette veine-là. Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir sur des villes patriarcales. Il s’agit de détruire ces villes et ce par le système domination qu’elles construisent et perpétuent.

Pour un féminisme sauvagement libertaire !

Collage revendiqué par le collectif Collages féministes Lyon
Photo : Maële

Maële


Pour aller plus loin :

Conseil Nocturne, 2019, Habiter contre la métropole, Divergences,
100 p.

Françoise D’Eaubonne, 1976, Les femmes avant le patriarcat, Paris,
Payot, 239 p.

Sylvette Denèfle (dir.), 2009, Utopies féministes et
expérimentations urbaines
, Rennes, Presses Universitaires de Rennes,
213 p.

Guillaume Faburel, 2017, « Les formations universitaires en urbanisme
en France : un nouveau gouvernement des corps (de métiers),  Cybergeo
: European Journal of Geography
, Débats, Les métiers de la ville,
[Disponible en ligne]

Guillaume Faburel, 2019, Les Métropoles Barbares. Démondialiser la ville,
désurbaniser la terre
, Lyon, Le Passager Clandestin, 431 p.

Michèle Lalanne et Nathalie Lapeyre, « L’engagement écologique au
quotidien a-t-il un genre ? », Recherches féministes, 2009,
vol. 22, no 1, pp. 47‑68. [Disponible en ligne]

Yves Raibaud, 2015, La ville faite par et pour les hommes, Paris,
Belin, Littérature et revues, 72 p.

James C. Scott, 2019, Homo Domesticus. Une histoire profonde des
premiers États
, Paris, La Découverte, 302 p.

Thinkerview, 2019, Crise de la masculinité ? Francis Dupuis-Déri, [Disponible en ligne]


  1. Pour certaines il s’agit de passer d’une « HIStory » à une « HERstory ». Voir à ce propos les écrits des écoféministes Mies, Ruether, Haraway qui mettent à mal le récit officiel où l’homme est central et revalorisent la place et le rôle des femmes dans ces sociétés.

  2. On le sait notamment grâce à l’étude de l’alimentation et des honneurs posthumes qui montrent la place des femmes dans la société. Voir à ce sujet le documentaire Arte « Des femmes au cœurs de l’histoire », mars 2020.

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22.09.2020 à 10:44

L’écotourisme en 2143

admin2493
Texte intégral (2414 mots)

Photo : Getty

Projeter l’espace hexagonal en 2143, quel meilleur moyen de comprendre le présent et ses errements. A cet horizon, l’éco-tourisme s’est, selon la dystopie de Fanny Ehl, affirmé comme l’idole de celles et ceux resté.e.s sourds aux sirènes de la crasse insouciance. Et pourquoi pas arrêter de consumer le vivant par la touristification de nos existences  ? 


La France, première destination touristique du monde, n’a pas échappé à la planification totale du territoire dans l’objectif de dynamiser certaines régions par un plan de développement économique et une politique d’aménagement touristique 1. Entre l’urbanisation galopante et la montée en puissance du tourisme, les paysages ont été radicalement transformés.

Derrière leur visée initiale de protéger la richesse et la biodiversité d’un territoire, les parcs et réserves naturelles créés en France à partir de 1963 ainsi que la loi littoral et la loi montagne visant pourtant à restreindre les constructions n’ont pas permis de contrer le fonctionnalisme rationnel, le zonage abstrait ainsi que l’utilitarisme économique, propres à l’aménagement territorial. Au contraire, ils ont activement participé au développement touristique et économique en devenant la cible des publicitaires, incitant un nombre de touristes toujours plus important pour des espaces soi-disant préservés.

Les aménagements touristiques, le marketing territorial excessif autour de ces espaces ainsi que le conditionnement des imaginaires et des mythes liés à l’idée d’une nature vierge ont parfaitement domestiqué ces territoires, renforçant davantage le clivage entre « sauvage » et « civilisé ».

Suite à ces différentes évolutions et une prise de conscience globale de la dégradation environnementale générale et des risques écologiques encourus, l’écotourisme apparaît pour la première fois en 1970. Il s’inscrit pleinement dans les préceptes du développement durable, très critiquable par l’idée d’une croissance économique pourtant incompatible avec la préservation de l’environnement. De la même manière, l’écotourisme vise à préserver une « nature sauvage », à sauvegarder nos territoires et nos paysages en prétextant leur compatibilité avec le développement touristique.

À travers cette fiction dystopique mettant en avant les deux grandes limites de l’écotourisme, il s’agit de reconsidérer notre sensibilité à l’égard des paysages naturels, de questionner notre rapport au vivant, tout en déconstruisant nos imaginaires liés à nos modes de vie urbains. Arrêtons le tourisme de la nature car  « le seul véritable voyage, le seul bain de jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux. » (Proust, La Prisonnière, 1923).

Faisons-nous humbles et disciplinés, respectueux et petits face à l’immensité des montagnes, à l’impénétrable horizon des mers et des océans, à l’étendue verdoyante des forêts.

2143. Les scientifiques et les politiques sont parvenus à s’allier au cours du siècle dernier pour éviter le réchauffement climatique au-delà des 4 °C souhaités lors de la COP 34 de Tokyo en 2028. Cette victoire en demi-teinte n’a pas permis une préservation totale du territoire français où certaines côtes du littoral ont été submergées par la hausse du niveau de la mer tandis que l’effondrement tant redouté de plusieurs sommets des Pyrénées a ravagé de nombreux villages traditionnels et de stations de ski désormais abandonnées par la destruction des infrastructures. Les forêts ont quant à elles été dévastées par les incendies répétés et la surexploitation du bois. Seules demeurent quelques zones arborées entretenues artificiellement au titre de souvenir.

Cette préservation environnementale approximative a sérieusement aggravé une série exceptionnelle de catastrophes naturelles au point de réduire la population française de 31 millions en 100 ans, faisant ainsi chuter le nombre de français à 43 millions en 2140.

Ces rescapés du réchauffement climatique habitent désormais un territoire complètement transformé, fragmenté selon une nouvelle division remplaçant les treize anciennes régions françaises. Cette organisation se compose désormais de 4 grands nouveaux territoires placés sous une surveillance totale des institutions politiques :

L’île de France, le Grand-Est, et les Hauts-de-France se regroupent pour ne former qu’une seule et même région : « Le Grand Nord ». Sa région voisine, « Saint-Grelion », associe la métropole de Lyon, à Grenoble et Saint-Étienne et s’étend jusqu’à la ville de Nice tandis que Marseille, Montpellier et Toulouse s’unissent pour former le « Mont de Marlouse », unique région du sud de la France. Pour finir, le Pays Basque et la Bretagne se joignent en un seul et même territoire nommé la « Bastagne ».

Cette fragmentation du territoire français est née sous l’impulsion de l’écotourisme, dont l’essor est grandissant dans les années 2040. Les jeunes générations, vraisemblablement de plus en plus sensibles à l’effondrement planétaire et la dégradation environnementale, ont soutenu le développement de l’écotourisme et la patrimonialisation d’espaces naturels. L’insatiable engouement autour de cette pratique donne ainsi lieu à la création de nombreux parcs régionaux, d’innombrables réserves naturelles et d’importants espaces protégés au point de ne former plus que de grands ensembles découpés selon des zones précises qui n’ont pas empêché la disparition de certaines espèces emblématiques :

  • Les premières zones formées sont celles de l’écotourisme par l’union des différents parcs et réserves. Éloignés de toute forme de production et d’exploitation, ces paysages semi-naturels sont indispensables à la préservation du territoire sur le plan économique et écologique puisqu’ils sont à l’origine même de l’écotourisme de masse, leader d’une économie verte et durable en France.


  • À l’inverse de ces espaces protégés, les « zones d’hyper-production » sont composées de méga-usines sans ouvrier·e·s, d’une agriculture ultra-automatisée, de champs s’étalant sur des centaines de kilomètres et d’une exploitation animalière généralisée.


  • Lorsque toute la richesse des paysages est anéantie et que la terre de culture s’appauvrit, inévitablement les espaces se dégradent notamment par des montagnes de déchets s’élevant parfois jusqu’à égaler certains sommets naturels lorsqu’ils ne peuvent plus être enfouis. La pollution est telle qu’elle constitue au long terme un danger létal pour les humains. Ces zones portent distinctement le nom de « zone morte ».


  • Les « zones supra-urbaines » sont les derniers espaces pouvant accueillir les humains. Ces territoires dont l’héritage est indéniablement celui de la ville, se sont étalés au détriment des petits bourgs et villages français qui ont naturellement fini par disparaître. Les villes telles que Rennes, Nîmes, Arles, La Rochelle ou bien même Tourcoing ont été littéralement dévorées par l’étalement prévisible des immenses mégalopoles nouvellement appelées « nécropoles » par les anti-urbain·e·s.

Malgré le danger irréversible que représentent les zones mortes, un certain nombre de dissident·e·s et villageois·ses persistent, résistent et habitent ces territoires hostiles dans l’objectif de revitaliser ces villages oubliés, de contourner la densité nécropolitaine, et de réanimer le territoire français dans sa totalité. Reclus dans leur terre d’origine, les résistant·e·s survivent grâce à l’agriculture hors-sol, faisant office de toiture pour les abris de fortune tout en menant une série d’actions dans l’espoir de susciter une vive prise de conscience chez les urbain·e·s et une reconfiguration géographique globale du territoire.

Remplacer des plants de tomates artificielles par des semences paysannes, organiser des migrations d’animaux sauvages de zones en zones pour favoriser la biodiversité ou encore modifier les tracés des sentiers afin de sensibiliser les randonneur·se·s averti·e·s à l’inattendu sont autant d’actions menées pour contrer la surveillance totalitaire et la sanctuarisation des territoires.

Il leur arrive parfois de vandaliser les grandes terrasses panoramiques qui jalonnent les hauts sommets des montagnes. La plupart de ces innombrables observatoires, tous équipés de téléphériques permettant de soulager les marcheur·se·s les moins courageux·se·s, n’offrent qu’un seul et unique point de vue aux touristes : celui d’un territoire fractionné, cloisonné, contrôlé de part et d’autre et sous une surveillance constante grâce au codage généralisé de tous les organismes vivants. Les « zones mortes », hautement radioactives, sont passées au peigne fin par des agents spécialisés pour éviter tout risque sanitaire à l’aide d’instruments de mesure innovants, servant dans le même temps à calculer les rendements des « zones d’hyper-production ». Les « zones supra-urbaines » désormais impénétrables ont atteint le dernier stade de surveillance par une sanctuarisation intégrale des espaces.

Mais de toute évidence, cette régulation totale du territoire trouve ses origines dans la popularisation de l’écotourisme même.

Pourtant présentées comme garantes d’une nature sauvage et libre, d’une biodiversité saine et riche, les zones d’écotourisme demeurent paradoxalement les endroits les plus menacés en raison de l’affluence exponentielle des touristes.

Chaque jour et depuis plusieurs dizaines d’années désormais, des agents nettoient les réserves naturelles des déchets abandonnés par les vacanciers insouciants, d’autres contrôlent les flux, dirigent les touristes égarés hors des parcours officiels.

C’est dans cette logique de contrôle et de surveillance que les paysages se sont transformés. À présent lisses et inexpressifs, les paysages naturels sont dépourvus de ce qui les caractérisaient pourtant autrefois : le sauvage. Cette triste artificialisation est la conséquence du comportement irresponsable des touristes qui cherchent le pittoresque, le spectaculaire, l’iconique. De nouvelles infrastructures démentielles ont écrasé les montagnes dans le seul objectif de divertir les vacancier·e·s avec du sublime garanti. C’est le cas dans les Alpes où une machine volante peut transporter les touristes de sommets en sommets afin d’admirer des glaciers holographiques ou encore sur les côtes méditerranéennes où chaque année se déroule le concours du plus beau radeau construit en bouteilles plastiques pêchées parmi les coraux après chaque nettoyage hebdomadaire. Le dernier radeau à couler emporte un tour gratuit et commenté de toutes les zones écotouristiques. Les plages de la Bastagne accueillent quant à elles une animation populaire où l’objectif est de concevoir le plus grand salon Ikea sous l’eau pour qu’il devienne un habitat pour les poissons à la manière des récifs artificiels.

Hélas, ces absurdités n’ont pas attendu 2143 pour exister. Alors que de véritables embouteillages humains se forment à proximité du sommet de l’Everest par l’augmentation croissante du nombre d’alpinistes, il ne semble plus rare de croiser des randonneur·se·s transportant un rameur sur le dos lors de l’ascension du Mont-Blanc, ou bien une centaine de kilos d’équipements afin d’être photographié au sommet, les pieds dans un jacuzzi chauffé à 38 degrés ! Ces incivilités et autres comportements inexplicables sont caractéristiques du tourisme actuel, influencé par l’essor grandissant des réseaux sociaux.

C’est ainsi que tout rapport sensible aux paysages et à la nature a disparu, au profit de la performance et de la promotion de soi à travers des images stupéfiantes.

Ces espaces naturels, pourtant si riches par leur diversité, se doivent désormais d’être régulés pour limiter les flux touristiques. Constamment, des brigades patrouillent et surveillent les comportements inappropriés des vacancier·e·s. Malgré les bonnes intentions des personnes valorisant l’écotourisme, on peut douter de son intérêt par le simple manque d’éducation et de sensibilité des touristes actuels, tout comme le devenir des paysages sauvages, paradoxalement contrôlés, standardisés et sanctuarisés. Ce texte dystopique invite chacun et chacune à entreprendre une déconstruction personnelle de ses propres imaginaires, une désartificialisation de ses manières de penser les paysages et le voyage pour se remettre soi-même à sa place, dans une relation étroite et sensible aux espaces et aux milieux écologiques quels qu’ils soient.

Fanny Ehl



  1. Bodiguel Jean-Luc, 2006/3, « La DATAR : quarante ans d’histoire », Revue française d’administration publique, no 119, p. 401-414. [Disponible en ligne]

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21.09.2020 à 14:29

L’urbanisation de la terre est un écocide planétaire. Grand meurtre entre amis.

Edelweiss
Texte intégral (6387 mots)

Image : La rue ou rien

Urbanisation du monde et métropolisation planétaire sont un écocide. Les surdensités sont venues rappeler le problème posé à l’occasion de la pandémie. Et, pourtant, nombre de sciences sociales installées continuent de le nier, dans une belle fraternité. Entre citations de chercheur.e.s et points de vue militants, la grande ville fascine en dehors de toute mesure. Que se joue-t-il derrière ?  


« L’autonomie – la vraie liberté – est l’autolimitation nécessaire non seulement dans les règles de conduite intrasociale, mais dans les règles que nous adoptons dans notre conduite à l’égard de l’environnement. »

Cornélius Castoriadis, « La force révolutionnaire de l’écologie », Entretien de 1992 in Une société à la dérive, 2005 (rééd. 2011)

La démesure urbaine comme cause première de l’écocide

L’urbanisation de la terre et à son mouvement devenu essentiel, la métropolisation planétaire, ont simultanément densifié et étendu les grandes agglomérations urbaines. Elles ont par-là même artificialisé l’ensemble des habitats écologiques plus ou moins proches des villes, notamment par l’agriculture intensive et l’extractivisme qui lui sont nécessaires, mais également souvent par la généralisation du modèle dans les villes de plus petite taille. La métropolisation a aussi accru les flux pour les besoins d’une économie mondialisée depuis les grandes villes-monde et leurs 120 épigones (ex : tourisme). La COVID est ainsi devenue pandémie en un temps record par les concentrations métropolitaines et leur promiscuité, par les circulations interurbaines et leurs vélocités. Et, logiquement, le confinement s’est imposé comme réponse des autorités politiques aux surdensités.

Or, ce mouvement d’urbanisation planétaire ne semble pas près de s’infléchir, bien au contraire. Ces villes représentent 12 % de la population mondiale pour 48 % du PIB international. Il y a donc du capital à fixer et de la « richesse » à produire, à condition de grossir. Tokyo a un PIB supérieur à celui du Canada, New York à celui de l’Espagne, Londres à celui des Pays-Bas, Paris à celui de la Suisse… Surtout, si les villes occupent 2 % de la surface de la Terre, elles produisent déjà 60 % des émissions de gaz à effet de serre et représentent 78 % de l’énergie mondiale consommée1. Plus largement, le fait urbain représente ce jour 56 % de la population mondiale (annoncé à 70 % à horizon de 2050 selon l’ONU), mais 70 % des déchets planétaires, 75 % des émissions de gaz à effet de serre, 90 % de l’énergie consommée ou encore des polluants émis dans l’air. La Covid-19, c’est la nature qui reprend une place dans la niche globalisée de l’urbain métropolisé.

Nous avons donc un très léger souci. Ériger et bâtir, concentrer et densifier… urbaniser et aménager ne sont pas neutre écologiquement. Accroître les rendements du capital infrastructurel ainsi que les puissances politiques de l’empire des villes-monde, avec les métropoles comme têtes de gondoles, n’est pas sans effet sur notre environnement. Personne ne saurait sérieusement en douter. « À l’échelle mondiale, seulement 25 % de la surface terrestre est proche de son état naturel. D’ici à 2050, cette proportion sera de l’ordre de 10 % si nous ne changeons pas notre approche2». Et pourtant, face à une telle responsabilité, force est de constater que les discours scientifiques et, plus étonnement, la critique sociale et écologique détournent encore et toujours le regard. Comme si cela chatouillait un peu.

Ériger et bâtir, concentrer et densifier… urbaniser et aménager ne sont pas neutre écologiquement.

Image : Michael Wolf, Honk Kong

Des questionnaires et enquêtes, groupages whatsapp et visioconférences zoom de chercheur·e·s se sont multipliés ces six derniers mois pour comprendre ce qui se passait, non sans quelques réveils tardifs et rébellion subreptice. Dans les écrits militants cette fois-ci, il n’y pas eu une semaine sans une tribune, un appel, un manifeste, un billet pour réarmer la critique du capitalisme thermo-industriel et son productivisme… Mais, toute cette agitation laisse encore très majoritairement dans l’ombre la destinée écocidaire de la densification et de sa frénésie bâtisseuse, ainsi qu’en arrière plan la vanité humaine des styles de vie métropolitains. D’autres explications de la pandémie prévalent toujours.

Pourquoi alors un tel détournement du regard ? Il y a pourtant fort à parier qu’une taille un peu plus humaine des groupements humains permettrait de lutter un peu plus efficacement contre le déclin du vivant, grâce par exemple à des modes de vie autosuffisants fondés sur une agriculture moins motorisée, sans chimie de synthèse et respectueuse des cycles de la nature. Et que des relations humaines plus étroites et un peu de tempérance voire de ralentissement ne feraient pas de mal à nos existences, partout converties par l’économie-monde aux mouvements incessants, à l’automatisation généralisée, aux connexions continues, bref à l’accélération et à la saturation, y compris parfois dans des villes de taille plus modeste. Après quelques années de recherche et d’enseignement sur ces questions, ainsi que des écrits critiques sur cette situation3, il me semble plus que nécessaire de pointer certaines responsabilités premières, intellectuelles et militantes.

Les chercheur·e·s ou la passion économique et culturelle des grandes villes

Si les analyses sérieuses montrent, en France notamment, les liens étroits unissant l’épidémie aux densités urbaines(cf.notamment les travaux de Jean-Pierre Orfeuil, sur le site de la Ville en mouvement), un déni s’est parfois installé, particulièrement au sein de certaines sciences humaines et sociales, telle la géographie. « On peut se demander si les citadins bénéficient d’une immunité particulière qui serait liée à leur forte exposition permanente à des agents pathogènes multiples. En tout cas, l’habitat dans une zone à forte urbanité (densité + diversité) apparaît plutôt protecteur. » (Jacques Lévy, Revue AOC, 26 mars 2020). Derrière cette assertion que d’aucuns jugeraient étonnante voire détonante, se joue un discours plaçant beaucoup d’espoirs dans la ville historique et la métropolisation de ce jour. Voici par exemple, à cet aune, ce que disait récemment un sociologue : «  […] la lumière s’est déplacée vers la métropole. C’est elle qui est en première place pour la révolution numérique et écologique, et qui offre plus de possibilités, de découvertes, de rencontres, d’aléatoire, où les liens entre le numérique et les rencontres physiques sont quasi immédiats » (Jean Viard, La Gazette des communes, 7 mai 2019). Rencontres physiques avec quelques gestes barrière, tout de même.

Cependant, la pandémie a un peu fragilisé de telles croyances souvent iréniques. Même, et c’est peu dire, le fort peu révolutionnaire New York Times pose la question de l’adaptation de nos styles de vie urbains (“Can City Life Survive Coronavirus?”, 17 mars 2020) et a admis que les zones rurales étaient moins touchées (“Coronavirus Was Slow to Spread to Rural America. Not Anymore”, 8 avril 2020). Dès lors, après le déni, une deuxième attitude est remarquée dans les discours pleinement politiques de la recherche : le dédain pour d’autres formes d’habiter que l’urbain dense, en l’occurrence justement les ruralités. Voici le propos plus ancien d’une certaine philosophie de l’urbain : « A travers la petite ville, les Français demandent la protection. Mais l’urbain, ce n’est pas la protection, c’est l’exposition ! Si l’on ne joue que la protection, on tue l’espace public, et on tue la démocratie. Paradoxalement, c’est dans les grandes métropoles que peuvent se réinventer des modalités de sécurité et de protection. Pour cela, il faut approfondir une citoyenneté politique et une citoyenneté sociale dans des espaces cohérents, qui ont du sens » (Olivier Mongin, Télérama, 17 décembre 2010). Ou encore, pour un retour récent à la géographie, « On ne peut être progressiste si on ne reconnaît pas le fait urbain et la disparition des sociétés rurales » (Libération, 14 octobre 2018). Petites villes et ruralités sont habillées pour l’hiver.

Enfin, après déni et dédain plus ou moins coutumiers, nous trouvons en cette période si particulière une troisième attitude : la disqualification, et ce en prétextant la nécessaire rationalité du fait scientifique face à des critiques sur l’urbain très fréquemment jugées idéologiques. Toujours depuis la géographie, sur un média certainement très scientifique (Twitter) : « Les craintes du moment ne devraient pas pousser à condamner définitivement des configurations historiques, spatiales et sociales qui ont fondé des cultures citadines spécifiques » (Michel Lussault). Et, dans ce mouvement d’apaisement, certain·e·s proclament même que le débat apparu récemment sur la fin des villes par l’exode urbain est inepte. Pour la démonstration, une économiste compare ce débat avec celui d’il y a trente ans, qui annonçait déjà une telle fin mais par l’avènement d’Internet et la relocalisation fantasmée du travail (Lise Bourdeau-Lepage, Le Monde du 14 juin 2020). Certes, comme toute innovation technologique, Internet ne s’est pas substitué aux besoins d’échanges directs et n’a naturellement pas conduit à une relocalisation, mais mettre en parallèle les désirs écologiques de ce jour avec l’un des avatars des technologies du capital en 1990, il fallait oser. Toujours au nom de cette rationalisation par les sciences et par des comparaisons sans toujours beaucoup de raison, un article d’une politiste cette fois-ci dans The Conversation du 20 juin 2020 (Magali Talandier) déniait toute possibilité d’un nouvel équilibre territorial par repeuplement des campagnes au détriment des grandes densités urbaines, et ce en prenant exemple, disqualifiant, sur la répartition de la population française… de 1876. Hors-sujet : le XIXème siècle n’a jamais été un parangon de vertu.

Voici pour les gardiens académiques du temple urbain et la médiatisation de leurs discours, de France Culture à AOC, du Moniteur à Libé. Trois « D » pour dénier, dédaigner et disqualifier la cause urbaine de la pandémie et, plus encore derrière, les doutes croissants sur les vingt dernières années quant aux vertus écologiques des sur-densités. Tout ceci, pur hasard sans doute, au moment même où un nombre grandissant de citadins envisage de partir des grandes villes.

En fait, de longue date, la ville a été décrite par ses apologistes comme milieu propice au mélange social et au brassage culturel, à l’anonymat libérateur de l’individu et à l’émancipation, aux espaces de coopération et de vie collective dense et interconnectée. Toutes ces nobles vertus seraient dues à une prétendue distanciation cordiale permise par la ville, favorisant une tolérance plus élevée aux différences dans la mosaïque des mondes sociaux. Cependant, même en admettant cette vision quelque peu idéalisée – et que l’on retrouve très ouvertement dans le premier fragment tiré de la Revue AOC – que dire de la version métropolisée de la ville, lorsque depuis le tournant néolibéral du capitalisme des années 80, celle-ci évince à ce point socialement et spatialement les plus précaires, et, pour les « premier·e·s de cordée », homogénéise à ce point culturellement ? Peut-on encore parler d’accueil et d’hospitalité, prétendu apanage des grandes villes, lorsque l’on voit le sort métropolitain réservé aux plus pauvres et aux « premier·e·s de corvée », aux étudiant·e·s les plus précaires ou encore aux migrant·e·s ?

Peut-on encore parler de progrès pour l’humanité lorsque l’artificialisation des concentrations urbaines participe à ce point de la fin du vivant ?

Comme le disait déjà Castells en 1972, nous sommes dans la « fusion-confusion entre la connotation d’une certaine forme écologique et l’assignation d’un contenu culturel spécifique »4.

En fait, cette génuflexion pour l’urbs et sa polis correspond bien à une culture… de classe. Celle-ci est celle d’une petite bourgeoisie intellectuelle non seulement adepte de l’offre servicielle des métropoles, des hubs aéroportuaires pour des congrès internationaux ou pour des villégiatures dans le jardin planétaire, ou encore des réseaux numériques pour la notoriété personnelle et les crédits de recherche, mais également friande de cette « machine à consommer de la sociabilité »5, et surtout en quête de quelques avant-postes politiques, puisque l’académisme universitaire entretient une très belle idylle historique avec les Cités-Etats. Cette classe nourrie en fait une passion plus ou moins avouée pour les attributs culturels de la mondialité, alors-même qu’il s’agit d’une conversion néolibérale de l’ensemble des existences, avec quelques dommages sociaux (la pauvreté) et écologiques (le vivant) : mobilité permanente et accélération sans fin des mouvements, nomadisme généralisé et divertissement ininterrompu, connectivité continue et consciences prétendument augmentées par les imaginaires de la mondialité… urbaine. On ne dira jamais assez que, dans le temps long de cette pensée de l’urbanisation, la mobilité a été imposée pour notre prétendue émancipation (en fait pour un asservissement productif), le divertissement pour nos apparentes humanités (en fait pour un assujettissement culturel) ou encore la connectivité pour nos propres potentialités (en fait pour le seul enrégimentement citoyenniste).

La recherche accélère donc dans sa propre roue de l’éternelle reproduction du capital, alors même que le régime passionnel de la métropole dont elle est friande nous rend tou·te·s totalement dépendant·e·s des dispositifs technico-économiques, dont les premiers sont justement ceux de l’industrie urbanistique, pour satisfaire aux fonctions vitales de se nourrir et de se loger, de s’aérer ou de « faire société »… ou simplement, en cette période obscure, de respirer. C’est le pharmakon de l’anthropocène. Voici les raisons économiques et culturelles de la passion de nombre de chercheur·e·s en sciences humaines et sociales pour la densité urbaine.

Prométhée en culotte courte

Plus étonnant maintenant, dans les milieux militants de la critique sociale et écologique, qui ont connu quant à eux en temps de confinement le printemps des tribunes, manifestes, appels et autres billets sur le monde d’après, nous observons quelques silences assourdissants.

Les militant·e·s ou la fascination politique et institutionnelle pour les grandes villes

Nous prendrons d’abord ici pour exemple la tribune publiée dans Le Monde le 19 mars 2020 sous le titre « Après le confinement, il nous faudra entrer en résistance climatique »6. Il s’agissait selon les signataires de différents courants de la gauche écologiste, des environnementalistes aux effondristes, d’ouvrir une perspective de justice sociale mondiale en divisant par six l’empreinte carbone moyenne d’un·e Français·e. Pour ce faire, il conviendrait de repenser sa manière de se déplacer et ne plus prendre l’avion, redécouvrir les transports doux et rouler moins de 2.000 km/an en voiture, développer la cuisine végétarienne et se nourrir d’aliments biologiques, locaux et de saison (avec de la viande maximum 2 fois/mois), ou encore réinterroger ses véritables besoins pour limiter les achats neufs au strict minimum. Tout ceci sans à aucun moment parler de concentrations urbaines ni même de processus globalisé de métropolisation.

Pourtant, concernant les déplacements en avion, les métropoles sont les hubs aéroportuaires internationaux, et ce notamment pour la touristification de leur desserte. En outre, ce sont des espaces où les distances domicile-travail et les temps de trajet automobiles sont les plus grands pour les classes populaires et les plus précaires. Groupes sociaux qui sont ainsi lentement mais surement évincés de centres métropolitains en voie rapide de gentrification. Concernant la troisième proposition, les métropoles constituent les milieux « écologiques » qui offrent le moins d’autonomie et de souveraineté alimentaires (3 jours étant la moyenne pour les 100 plus grandes agglomérations françaises). Enfin, que dire de la réduction attendue des achats neufs au profit du réusage lorsque ces villes-métropoles sont le lit de la machine à désirs, qu’elles imposent au plus grand nombre la jouissance passive et son hubris, interdisant par là même toute (auto)limitation du fait des stimulations consuméristes omniprésentes.

Les exemples comme celui-ci abondent. Dans l’un des derniers textes en date, intitulé « Il est temps de ne pas reprendre » et porté par l’Atelier d’Ecologie Politique de Toulouse, voici ce qui est préconisé pour justement ne pas reprendre : « Dix ans sans voyages à Bali ni croisières de luxe. Dix ans pour apprendre à préférer une tomate du jardin voisin à une entrecôte d’Argentine, une soirée jeu avec des amis à un week-end à New-York, un passage chez le cordonnier du coin à une livraison de baskets neuves par un livreur uberisé d’Amazon, ou les chants des oiseaux à une nuée de drones. ». Mais qu’est-ce qui rend possible de se rendre à Bali ? Les hubs aéroportuaires des villes-monde et des métropoles. Où entend-on les oiseaux ? Ailleurs que dans les grandes villes. Où fait-on pousser les tomates du jardin ? Attention, il y a un piège. Dans un jardin ! Et où sont-ils ? Pas dans les grandes villes. C’est sans fin. Entendez-vous encore les oiseaux chanter dans une ville ou seules les voitures résonnent ? Ne ressentez-vous pas un pincement au cœur quand vous voyez des arbres s’élever dans un mètre carré de terre ?…

En fait, tout au mieux trouvons-nous parfois la dénonciation de la métropolisation comme cause somme toute très secondaire de la situation dramatique du vivant sur terre. C’est le cas du manifeste de « Propositions pour un retour sur Terre », publié le 16 avril dans GoodPlanet Mag7, édité aux PUF en juin 2020. Il indique qu’il faut dégonfler les métropoles. Comment ? En rapprochant les lieux de résidence des espaces agricoles. Pourquoi ? Afin de réduire la dépense énergétique liée aux transports de personnes et de productions (circuits courts). Voilà ce que des écologistes voient dans la lutte contre la métropolisation, en 15ème position des 18 relatives à l’économie : une réduction des dépenses énergétiques. C’est certes important mais totalement insuffisant pour affronter la première des médiations fétichisées du capital : la grande ville.

Or, toujours selon ce manifeste, il conviendrait pour le dégonflement visé que les politiques de (ré)aménagement du territoire limitent à des fins écologiques les agglomérations à 300 000 habitant·e·s. D’où vient ce nombre ? Il emprunte à s’y méprendre aux écrits de Bairoch ou de Gottmann qui, dans les années 1960 et 1970, indiquaient que les avantages comparatifs des grandes agglomérations s’inversaient à partir de 300 000 à 500 000 habitants. C’était avant la conscience de la crise totale du vivant. Ce nombre est aussi celui des marronniers de l’été qui, sans discontinuer depuis près de 20 ans, classent chaque année internationalement « Les villes où il ferait bon vivre ». On n’ose croire que la militance écologique emprunte au marketing territorial pour fonder le monde d’après.

Ainsi donc, mais certes avec moins d’acuité que dans les mondes académiques, la grosseur métropolitaine ne semble toujours pas être le problème, ou alors de manière très parcellaire. Ceci fait d’ailleurs écho à quelques écrits récents qui, bien que se disant engagés, peinent toujours à prendre clairement position sur la « juste » taille urbaine pour le moment écologique dramatique que nous traversons8. Or, c’est bien de juste taille dont il s’agit9, celle écologiquement viable mais ce jour totalement impensable dans la grosseur urbaine requise par l’ordre marchand. D’ailleurs, par le temps long de l’histoire, l’anthropologie  et l’archéologie s’accordent sur d’autres échelles pertinentes, bien plus réduites.

Selon les ressources et formes écologiques de vie, selon les expériences démocratiques des lieux, la taille requise va de quelques centaines de personnes à, tout au plus, 5 000 à 10 000 habitants.

Mais, ces groupes avaient pour eux d’être plus décentralisés et donc autonomes. Plus près de nous, c’est ce qu’enseigne le mouvement des « Villes en transition » lorsqu’il s’agit de penser les solutions écologiques par l’autonomie.

Par ce problème finalement double, celui de la démesure écologique de la métropolisation du monde, nous avons affaire à une autre fascination. Celle-ci est moins d’accointance économique et culturelle comme constatée dans les paroles académiques, et finalement bien plus d’essence autrement politique. Il s’agit d’une fascination pour une autre grosseur elle-même très urbaine : celle des institutions, dorénavant territoriales, comme masse requise pour la puissance de la transformation. Par-delà les critiques adressées au capitalisme et/ou au productivisme urbains, certaines pensées téléologiques de gauche sont en fait directement étalonnées sur la production et la gestion urbaines.

Comme pour les prétendues vertus de « diversité », « altérité » et « urbanité » des villes dans les mondes académiques, chez les militant·e·s, la lutte ne trouverait espoir, là aussi selon quelques traditions très urbaines, que dans les rapports de force avec les institutions de la grande ville. Selon une dialectique propre au capitalisme industriel et urbain (cf. les travaux d’Andy Merrifield sur Benjamin, Lefebvre, Debord ou encore Harvey10), la ville, la grande, est non seulement concentration des oppressions productives, mais dès lors aussi le lieu premier de la colère sociale et, par sa propre organisation collective, le siège des formes prétendument les plus efficaces de politisation de classe ainsi que d’organisation instituante de la force révolutionnaire. Et c’est ainsi que la ville est encore très souvent parée de tous les mérites d’émancipation politique. Il s’agirait d’en cultiver la permanence en niant les effets de taille : faire accueil et hospitalité par la masse et l’anonymat procuré, faire subjectivité et socialisation par la densité, faire communauté et solidarité par la proximité.

De telles pensées mettent de côté le fait que les dispositifs institutionnels qui sont derrière les méga-machines urbaines ont, particulièrement à l’ère thermo-industrielle, très directement participé du drame écologique par l’attractivité recherchée. Ces institutions sont à ce jour l’opérateur biopolitique premier – le pouvoir sur la vie – de toutes les normations et conformations contre-écologiques nécessaires aux densités visées, et, dans le même temps bien sûr, de toutes les délégations aux techniques de notre propre assujettissement (production agro-alimentaire, matériaux de construction, services techniques…) et de notre propre subordination symbolique (innovations scientifiques, création artistique, grands médias régulés, esthétiques de la modernité…). L’accueil et l’hospitalité ne sont devenus que des ersatz. L’anonymat et la socialisation des pansements. La solidarité et le faire communauté des billevesées. Et ceci ne date pas d’hier. Si dès le début du XXème siècle, Georg Simmel faisait de la grande ville le théâtre de rencontres, de combats et de conflits ininterrompus à partir desquels l’habitant affirmait sa différence, il indiquait également sa perte de pouvoir d’agir par son aliénation dans la masse11.

Cagacemento, Nemo’s, Milan, 2010

Voici alors éclairé l’angle-mort des cultures, urbaines, de la gauche plus ou moins écologiste. Une culture très institutionnaliste du faire politique prévaut, que ce soit pour réarmer les dispositifs existants en vue de la transformation recherchée, ou y substituer d’autres, qui seraient garants de nouveaux biens d’intérêts communs. Avec le plus souvent l’Etat en gage de conquête et les grandes villes en terrains de praxis politiques. Ce mantra du faire masse se retrouve même chez les penseurs radicaux très en vogue12. Mais, qui fait communauté politique à 300 000, 500 000 ou 1 million d’habitant·e·s ? Il n’est en fait aucunement question de destitution des cadres politiques des villes métropolisées alors même que leurs institutions sont le levier le plus massif des visées du capital.

Voilà alors dans le même mouvement éclairé l’impensé et surtout l’impensable de telles croyances politiques pour la grosseur des institutions : une dénégation de la dépossession politique par la métropolisation, particulièrement par toutes les chaînes subjectives du biopouvoir qu’elle a créées en chacun·e de nous ; et dès lors un déni du rôle et de la responsabilité de tou·te·s dans le fait même de vivre dans de telles réalités spatiales anti-écologiques du capital. Nous ne sommes pas loin de ce que nous avons pointé dans les responsabilités académiques, alors même que « La dignité consiste à refuser-et-créer : refuser de fabriquer le capitalisme et créer un autre monde »13. Car « On ne combat pas l’aliénation par des moyens aliénés » (Film La dialectique peut-elle casser des briques ?, René Viénet).

Ainsi donc, la majorité des pensées de ce jour demeurent fascinées par la grosseur de la ville, et ce pour des raisons à la fois culturelles, chez les chercheur·e·s, et institutionnelles, chez les militant·e·s. Or, par cette fascination, chacun·e a docilement troqué dans les surdensités sa puissance d’agir contre les commodités et les marchandises, leurs facilités d’usage et règles d’opulence, leurs imaginaires de la réalisation personnelle par la performance et, croit-on, notre salut éternel14. Aussi conviendrait-il de commencer par ne plus répondre aux sirènes économiques et politiques de l’agglomération dans les métropoles, ainsi que dans leur réplication à toutes les grandes villes (ainsi qu’à nombre de villes moyennes). Il conviendrait de desserrer les chaînes comportementales qui ont simultanément pour creuset et icône les villes-monde et la métropolisation globale, et plus encore desserrer l’étau d’une pensée qui y voit par l’institution la solution alors même qu’elle étend ces chaînes à toutes nos actions par la densité.

Bref, cesser d’être les agents plus ou moins involontaires de la méga-machine, en retrouvant de la puissance d’agir, celle non plus de faire masse contre le vivant en affrontant le capitalisme d’Etat mais de faire corps avec le vivant en s’autonomisant.

Et, si, plus que d’émancipation, la visée première du marxisme est l’effondrement du système capitaliste, alors il y a lieu, en ces temps écologiques troublés, de prendre au sérieux l’hypothèse transformatrice de l’autonomie par une écologie de la « juste » taille, décente écologiquement et pertinente politiquement. En fait, la seule possibilité de s’affranchir de cette démesure des pratiques embarquées est de nourrir une pensée de la mesure, et ce par le minimalisme et l’auto-limitation, et plus encore par l’autonomie d’action, qui requièrent pour leur propre réalisation de reconsidérer nos propres besoins… de vie et dès lors les liens qui nous unissent aux milieux… de vie15. Puisqu’il s’agirait un peu de tempérer les comportements à des fins de ménagement du vivant, de ralentir pour reprendre le souffle des existences, limiter le suffisant16, par des outils conviviaux (autonomisant)17, est le moyen premier de désaliénation en ne dépendant plus des dispositifs des biopouvoirs techno-urbanistiques. Là serait le moyen de remiser les valeurs métropolitaines qui en sont le creuset. Et pour ce faire conviendrait-il de commencer par critiquer un peu plus vertement la métropolisation et ce d’abord par les formes (biopolitiques) de vie instituées en chacun·e. Car, entre demeure et démesure, il n’y a qu’un « s », celui de notre propre survie.

« Nous ne pouvons accepter parmi nous que ceux qui répugnent également à devenir fameux dans un monde infâme. »

Encyclopédie des nuisances : Discours préliminaire, Novembre 1984

Guillaume Faburel



  1. ONU Habitat

  2. Déclaration d’Ibrahim Thiaw, secrétaire exécutif de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, le 27 mars 2020 à l’occasion d’une réunion du Groupe de travail intergouvernemental sur la sécheresse.

  3. En 2016 avec Mathilde Girault, « La fin des villes. Reprise de l’action. Alternatives citoyennes et habitantes à la métropolisation et à ses méga-régions », Carnets de la décroissance, Editions Aderoc ; en 2018 (rééd. Poche, 2019), Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre, Le passager clandestin ; en 2020, Pour en finir avec les grandes villes. Manifeste pour une société écologique post-urbaine, Le passager clandestin.

  4. Manuel Castells, 1972, La question urbaine,. Paris, François Maspero, p.111.

  5. Jean-Pierre Garnier et Denis Goldschmidt, 1978, La comédie urbaine, Maspero, p. 176

  6. https://reporterre.net/Resistance-climatique-c-est-le-moment

  7. https://www.goodplanet.info/2020/04/16/propositions-pour-un-retour-sur-terre/

  8. Thierry Paquot, 2020, Mesures et démesure des villes, CNRS Editions.

  9. Olivier Rey, 2014, Une question de taille, Paris, Stock.

  10. Andy Merrifield 2019(2002), Métromarxisme. Un conte marxiste de la ville, Genève, Editions Entremonde.

  11. Georg Simmel 2013 (1903), « Métropoles et mentalité », in Georg Simmel, Les grandes villes et la vie de l’esprit, Paris, Payot.

  12. David Harvey, 2015, Villes rebelles. Du droit à la ville à la révolution urbaine, Paris, Éditions Buchet/Chastel.

  13. John Holloway, 2016, Crack capitalism. 33 thèses contre le capital, Montreuil, Libertalia, p. 93.

  14. Conseil nocturne, 2019, Habiter contre la métropole, Paris, Editions Divergences.

  15. Renaud Garcia, 2018, Le sens des limites. Contre l’abstraction capitaliste, Les éditions l’Echappée.

  16. André Gorz 2019 (1994), Eloge du suffisant, PUF.

  17. Ivan Illich, 1973, Énergie et équité, Paris, Seuil.

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21.09.2020 à 13:09

Aller au bout de son rêve propre.

Edelweiss
Texte intégral (2866 mots)

Ensauvager nos disciplines scientifiques

Photo : Damien Deville

Il est difficile de trouver sa place en tant que jeune chercheur dans le monde universitaire. Encore plus quand ce chercheur est militant. Damien Deville, à travers son expérience, nous propose une critique des mondes universitaires ainsi que des milieux militants, et surtout de la difficulté d’être un hybride dans un univers de normes et de codes, de cases et de subordinations. Vers un plurivers universitaire ?


Mes premières années de recherche ont été un véritable chemin de croix. Me sentant appartenir à des univers différents, j’ai eu du mal à trouver ma place et à savoir comment naviguer au sein des clivages intellectuels qui caractérisent le monde académique. Attiré dans des directions différentes, j’ai d’abord louvoyé entre deux disciplines scientifiques auxquelles je me sens appartenir mais qui semblent avoir cultivé des sillons différents : l’anthropologie et la géographie. L’anthropologie est arrivée dans ma vie par une invitation au dépassement de soi. Elle est un appel aux voyages et à l’altérité, une fenêtre sur ces peuples d’ici et d’ailleurs dont les régimes de justification dépassent bien souvent l’humain, le visible et les limites de nos propres imaginaires. Etudier l’anthropologie c’est se placer en situation d’humilité ; c’est devenir un nomade de plusieurs mondes allant à la rencontre de la différence et déconstruisant en permanence ses rêves propres. Elle est une invitation à voir dans le regard de l’autre, ce que notre propre âme n’arrive plus à voir ou à questionner. Elle assouplit le chercheur, elle le rend perméable à la diversité qu’il est venu étudier et aux songes enfouis à l’intérieur de lui-même. La différence devient alors pour l’anthropologue un tatouage : elle marque la rétine des yeux de petites tâches indélébiles.

L’anthropologie invite enfin à une conclusion : nous n’habitons pas la terre mais bien la pluralité des mondes qui la composent.

Ces mondes, c’est à l’échelle de chaque territoire, une rencontre entre ciel et terre qui donne finalement à la vie tout ce qui mérite d’être vécu : la poésie des choses et des lieux. Vivre un espace, c’est vivre ses odeurs, ses ambiances, ses sons, le tissu vivant qui le compose, ses récits, son histoire passée et les futurs souhaitables qui y sont projetés.

Côte d’Ivoire, lieu de vie et de rencontres
Photo : Damien Deville

La géographie est arrivée plus tard dans ma vie à la manière d’une continuité avec ces mondes d’ici et d’ailleurs qui ont su irriguer mon imaginaire pendant tant d’années. J’aime en effet me présenter la géographie comme une grande feuille de papier. Regardée à hauteur d’homme, elle est blanche, lisse et uniforme. Elle ouvre à des chiffres statistiques, à la compréhension des grandes données nationales, aux confrontations et aux clivages de la géopolitique. Mais si le regard a la curiosité de s’abaisser, si la feuille est regardée à sa perpendiculaire, alors c’est un tout autre visage qui s’offre à l’observateur. Le papier devient relief : il déploie des chemins menant vers les diversités du local et la complexité de chaque territoire, dessine des montagnes et des torrents, de l’eau et du feu, du Ying et du Yang. Expérimenter ces sentiers, c’est essayer de toucher du doigt ce dont la géographique fait la promesse : la quête de la grande Ours, une aventure à l’épée, les soleils de la mythique Jérusalem. Pratiquer la géographie, c’est ainsi rencontrer ces mille et un lieu où les relations entre des humains et des paysages ont façonné des récits, construit des monuments, laissé des ruines et cultivé des jardins.

Définies de cette manière il me semble que géographie et anthropologie contiennent bien des complémentarités, elles peuvent mêmes devenir les deux faces d’une seule et même médaille. Il y a en effet, à l’origine de toute communauté, une symbolique commune permettant la projection et l’émancipation : elle offre à ses membres un cadre de penser, une manière de parler et forge une expérience commune qui renouvèle sans cesse la réalité partagée. Et il semblerait que ces mythes fondateurs se font uniquement pour et par les territoires : les courbes du paysage, le non humain, la couleur de la terre dans laquelle les individus ont grandi sont autant de facteurs qui influencent nécessairement les corps et les esprits. Dans ce cadre, ouvrir une rencontre entre l’anthropologie et la géographie est féconde. Elle permet d’approcher ce que j’appelle « les courbes oniriques du monde », un complexe mélange de social et de spatial, de visible et d’invisible, d’humains et de non humains qui fait battre au quotidien le vivre ensemble et les démocraties qui le caractérisent. Être en lien avec les milieux, comme le murmure le maître à penser Augustin Berque, c’est exister autant que renaître.

Pourtant l’interdisciplinarité reste, bien souvent, une anomalie. Vouloir pratiquer ces deux disciplines, c’est se sentir sang mêlé, mi aventurier et mi cartographe. Je me suis senti pendant des années perdues entre deux mondes, accepté réellement par aucun d’entre eux.  

Les fossés qui séparent les disciplines des milieux scientifiques n’ont de cesse d’être creusés et les chercheurs qui s’ouvrent au dialogue sont trop facilement mis en précarité.

Les courants de recherche et les disciplines confortent le chercheur et lui offrent une zone de confort. Chaque laboratoire cultive ses plats de bandes, manage les jeunes chercheur.e.s sans leur laisser vraiment la place de s’exprimer par eux.elles-mêmes. Les terrains de recherches sont également saccadés et fragmentés par une étape d’autant plus violente qu’elle a tendance à être fortement banalisée : le manque de financement qui invite les doctorant.e.s de se débrouiller par eux-mêmes. Une course vers l’incertitude qui a tendance à les enfermer dans différents niveaux de précarité financière limitant d’autant l’appropriation de son sujet et sa capacité personnelle à le porter avec force et courage.  Les articles scientifiques restent également peu accessibles, sur le fond comme sur la forme, et restent surtout à destination unique des pairs, pour quelques hiérarchies ainsi reconduites. Ce sont en partie des outils d’entre soi. Dès lors, participer à une rencontre entre des méthodes et des courants scientifiques nous met dans une position difficile : se dédouanant des codes communautaires et autoritaires, nous devenons une cible facile pour la gâchette.

Le dialogue entre différents courants scientifiques, n’a pas été la seule difficulté que j’ai rencontrée au cours de mes premières années de recherche. Car se partagent en moi deux autres identités qui m’ont également valu le statut de clandestin : voilà longtemps que je me sais méditant et militant. Méditant car je suis depuis mon enfance un grand rêveur. Je m’imagine souvent être ce piroguier qui, assis au fond d’une barque à équidistance de deux rives, pense le monde et cherche à en orchestrer le chaos. Mais il m’arrive aussi d’avoir une soif d’utilité et de vouloir retourner sur la terre ferme pour pouvoir également fabriquer de mes mains. Grand mal m’en fasse car, construire des ponts entre sciences et sociétés reste un immense chantier. Les deux mondes ont historiquement peu dialogué cultivant même une défiance réciproque. Alors que le chercheur a tendance à reprocher, parfois trop facilement, aux militants un certain manque d’objectivité, les militants à leurs tours condamnent le chercheur de son non-lieu. En tant que militant, combien de fois ai-je pu sentir les regards douteux de mes pairs apposés sur moi et les bruits de couloir qui précédaient mes propres pas. J’ai été condamné dans le milieu de la recherche fragilisant d’autant la pertinence de mon propre parcours intellectuel.

J’ai fini par me sentir incompris à moi-même : sang-mêlé et bâtard, j’étais un subalterne qui n’a jamais réussi à suivre la marche imposée par l’institution scientifique.

Jamais je n’ai une de canne sur laquelle me courber, jamais de guide sur lequel m’appuyer, jamais d’oreille avec laquelle partager. Hanté par un milieu dans lequel aucun espace ne m’était réellement accordé, j’étais perdu dans une zone liminaire où personne ne porte regard. J’étais un fantôme au bout d’une table, le cul coincé entre deux chaises. 

Il faut dire que si les méthodes scientifiques y prédisposent, je n’ai jamais réussi à me dédouaner vraiment de ma propre sensibilité. J’aime mes sens autant que je les aiguise et pour rien au monde je refuserais la promesse d’un émerveillement quotidien. La vie est trop courte pour ne pas en faire une danse. J’ai dans ma tête, toutes les rues que j’ai fréquentées, les pays que j’ai visités, les corps et les espaces que j’ai rencontrés. Je souhaite être un chercheur présent en humanité, un chercheur qui souffre des injustices du monde et qui célèbre les nouveaux régimes de solidarité et je crois deviner un point de dialogue entre mes différentes casquettes : il existe en effet un espace de lien entre mes recherches et mes engagements. Car être passionné par la diversité demande d’abord d’essayer de l’écrire, de comprendre les raisons de son existence. Ici, l’anthropologie rencontre la géographie, pour orchestrer dans un seul et même chant peuples et territoires, ontologies et paysages, mythes et lieux. C’est également dans cette quête d’altérité, que le méditant peut tendre la main au militant. Car, lorsque tout semble perdu, lorsque les mondes s’écroulent et que des crises adviennent, la diversité et le vivre ensemble sont bien souvent tout ce qui compte face au présent. Le vivre ensemble dans la diversité conjure en effet l’uniformité, rejette des ombres portées, rappelle l’importance de la relation, construit des espaces de partages et de solidarité, cultive les oasis qui feront, je l’espère, les mondes de demain. A contrario, les militants sont bien souvent pris dans un étau : celui de recevoir uniquement les informations qu’ils attendent déjà, d’entendre les convictions dont ils sont déjà pétris, d’attendre les vœux pour lesquels ils prient d’ores et déjà. De fait, les cercles uniquement militants limitent également à leur manière le dialogue dans la diversité. S’ouvrir au monde de la recherche permettrait alors de métisser les luttes et d’offrir aux actions de demain un sens sans cesse renouvelé. Après tout, il n’existe pas de chemin plus beau que celui de construire une vie faite de diversité. Il n’existe de projet plus radical encore que celui de remettre de la poésie dans nos sociétés.

Devais-je impérativement choisir un camp ? Il semblerait qu’échapper aux violences et aux non-dits demande de sacrifier une partie de soi-même. Mais paradoxalement, choisir nous confronte à une autre violence : être emprisonné par des identités simples et figées. J’ai alors décidé de ne pas m’imposer de choix. Métis je suis et métis je resterais, quitte à continuer à me marginaliser encore davantage. Nicolas Bouvier a dit que se sentir vulnérable est une étape nécessaire pour s’ouvrir à l’altérité.

Être en proie à la gâchette était surement une souffrance nécessaire pour comprendre ma propre pluralité.

Si seulement chaque milieu pouvait faire preuve d’ouverture aux autres, des chemins de dialogue et de co-construction collective pourraient bien faire apparaitre le meilleur des mondes. Il y a en effet dans l’alliage de nos identités plurielles, les métaux qui permettent de reforger nos quotidiens : elles sont des ponts pour mieux rencontrer l’autre, elles sont des chemins de justice, et l’étendard politique d’un droit à la différence. Je dis qu’au fond, nous sommes tou.te.s les métisses de quelqu’un d’autre et apprendre à le reconnaitre serait un gage de paix. Je souhaite aujourd’hui pour que tou.te.s les chercheur.e.s puissent trouver leurs propres métissages.

Aujourd’hui, je me sens libéré. De cette chaise bancale où je fus assis, j’ai réussi à me lever et à affirmer mon rêve propre. Je ne suis plus mi ours mi loup, mais bien une totalité singulière qui nait de l’alliance des deux. Que ce chemin me mène vers des zones inconnues, je l’accepte ! Que ce chemin fasse de ma vie est un chemin imprévisible, je le demande ! Après tout, j’ai toujours préféré aux grandes déclarations des paroles perdues, au centre du pouvoir des lieux éloignés, au charisme de la Grande Histoire, qui n’a de cesse de faire de grands oubliés, la douceur et l’inclusivité des petits récits entrelacés. Ces chemins sont une invitation à parcourir les lagons saupoudrés d’îles bien davantage que les grands continents, de cultiver le plurivers bien davantage que l’univers. Puissent-ils également nous inciter à de nouvelles manières de faire science et de faire citoyenneté. Et à cette table que j’ai laissée, j’ai fini par pardonner. Et qui sait, peut-être qu’un jour un menuisier métis à son tour portera un rêve : construire de l’agilité de ses mains une table ronde appuyée par un banc circulaire. Un banc sans discontinuité, sans fossé, sans passage à vide, plus aucun protagoniste ne sera jeté dans l’ombre ! Une table en capacité de refléter les couleurs de l’ébène, invitant à se rapprocher d’un horizon de sagesse et une table qui ruissèle d’écailles pour se frotter aux combats qui méritent d’être menés. Une table inclusive en somme où la recherche tout comme la société pourront poursuivre une quête commune : apprendre des mondes d’hier et fertiliser ceux qui ne demandent qu’à advenir.

Photo : Damien Deville

Damien Deville

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