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24.02.2026 à 11:11

« L’obsolescence est un phénomène structurant pour le capitalisme »

Jeanne Guien · Anthony Galluzzo

Texte intégral (5512 mots)
Temps de lecture : 19 minutes

Dans son dernier ouvrage, Le désir de nouveautés. L’obsolescence au cœur du capitalisme (XVe-XXIe siècle), Jeanne Guien propose une plongée stimulante dans l’histoire longue de la consommation. Après ses travaux consacrés aux objets jetables et à l’obsolescence, la philosophe poursuit ses investigations historiques en s’attaquant ici à une question centrale mais rarement interrogée : d’où vient le désir de nouveauté ? Plutôt que de considérer ce désir comme une évidence ou un penchant naturel de l’être humain, elle en retrace les origines historiques, sociales et discursives. Du capitalisme marchand et colonial aux stratégies contemporaines du marketing, Jeanne Guien met en lumière la façon dont la nouveauté a été construite, valorisée et imposée comme moteur économique et idéologique.

Dans l’entretien qui suit, Jeanne Guien revient avec Anthony Galluzzo sur les apports théoriques et historiques de son livre : la remise en cause de la narration classique centrée sur la « révolution industrielle » et sur les « 30 glorieuses », le rôle des designers dans la promotion de la nouveauté ou encore la manière dont la consommation contemporaine d’objets est fétichisée et réenchantée via de nombreuses techniques telles que le packaging. Ensemble, ils interrogent la place de la nouveauté comme valeur cardinale et discutent des pistes critiques ouvertes par ce livre pour penser autrement notre rapport aux objets, aux discours et aux marchés.


Anthony Galluzzo – Ton livre s’ouvre sur un chapitre détaillant la naissance du capitalisme marchand et colonial. Contrairement à une idée répandue, l’histoire de la consommation ne naît pas au 19e siècle, mais au 16e siècle…

Jeanne Guien – Avant 1492, il existait des marchés du sucre, de la soie, du café ou d’autres produits de luxe. Mais justement, c’était des marchés de niche. Il s’agit au 16e siècle de créer des marchés de masse pour des produits inconnus de la grande majorité des Européens. Il y a donc un rôle important des producteurs de discours pour intéresser, séduire et faire vendre. Ils participent d’une économie de l’attention, le terme est bien sûr anachronique, on l’emploie dans le contexte actuel de l’économie du numérique, mais le phénomène était déjà palpable.

Samir Boumediene m’a beaucoup inspirée avec ses travaux sur l’importation et la création de marchés pour les plantes et leurs produits dérivés en métropole

Anthony Galluzzo – Tu mobilises un concept central qui est celui du « columbusing », que signifie-t-il ?

Jeanne Guien – L’expression m’a été indiquée par Mame-Fatou Niang, elle a été créée par des humoristes, Bernard David Jones et Brian Murphy, qui en ont fait un sketch en 2014e siècle, s’est beaucoup accompagnée d’une prétention de la part des colons européens d’avoir inventé ce qu’ils ont volé, rapporté de force, acheté ou prélevé sur les autres continents. C’est l’époque où le capitalisme déploie ses réseaux et il le fait sous le signe de la néophilie, c’est à dire de la prétention à apporter quelque chose de nouveau, une « découverte » que le monde attend et qui améliore la vie des gens. Cela sert à réenchanter la violence de rapports de production basés sur l’esclavage, l’écocide et l’exploitation humaine.

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Anthony Galluzzo – La plupart des ouvrages proposent un récit commun qui commence au 19e siècle avec ce que l’on a appelé la révolution industrielle et tout un faisceau de phénomènes : l’émergence de la marque, de la publicité moderne, des médias de masse, la concentration urbaine, la salarisation… Tu expliques bien dans ton ouvrage en quoi ce récit est insuffisant et la nécessité de ressaisir cette histoire par ses racines coloniales. Comment t’es-tu détachée de ce récit commun, auquel nous avons été largement socialisés en tant que chercheurs ?

Jeanne Guien – Ce récit est effectivement dominant. Pendant ma thèse, je m’inscrivais d’ailleurs dans cette périodisation. Je commençais mon analyse avec les débats entre Marx et Babbage sur l’obsolescence dans le contexte de la mécanisation des moyens de production en Angleterre. Depuis, j’ai lu des histoires du capitalisme plus ambitieuses ainsi que les approches anglo-saxonnes de la « société de consommation », qui incluent le 18e siècle

Paquet de cigarettes Colombus. Wikimedia.

Anthony Galluzzo – Tu critiques également la vision phasiste et évolutionniste de l’histoire économique mise en avant par les promoteurs de l’innovation. Tu évoques notamment la mobilisation des théories de Joseph Schumpeter…

Jeanne Guien – La plupart des discours sur l’obsolescence contiennent soit explicitement soit implicitement des philosophies de l’histoire que je me suis attachée à analyser, avec la mobilisation du progrès, de l’évolution, du darwinisme. Cette philosophie de l’histoire est souvent peu assumée et plus rarement encore argumentée.

Concernant Schumpeter, c’est un peu différent : il compare ce qu’il pense à Marx, qu’il cite explicitement et dont il reprend certaines intuitions pour développer sa propre théorie. Pour Schumpeter, l’innovation, c’est d’abord un esprit, c’est le propre d’un sujet aventureux, qui est l’entrepreneur, qui lance des initiatives. À l’époque où il écrit, il dit assister à une bureaucratisation des activités capitalistes et diagnostique la perte de cet esprit entrepreneurial et le développement d’un système centralisé qui ne relèvera plus du capitalisme à proprement parler. Il évoque une disparition du capitalisme par son propre exercice. Il y a donc une vision de l’histoire dialectique : le capitalisme contient une contradiction qui va se révéler au fur et à mesure du temps.

L’idée est qu’être spectateur ou utilisateur d’objets nouveaux et d’avoir une diversité d’objets à disposition serait intrinsèquement plaisant. C’est présenté comme une sorte d’évidence anthropologique.

Cette vision pessimiste est gommée par les chantres de l’innovation actuels, qui lui substituent un genre de néodarwinisme, un darwinisme social, avec l’idée que dans un monde concurrentiel, ce sont les meilleurs qui gagnent et les plus faibles qui perdent. Ils reprennent un peu à Schumpeter, avec la notion de destruction créatrice, l’idée que l’innovation entraine une crise à l’issue de laquelle certains produits, certaines entreprises, certains modes d’organisation de l’économie vont disparaître et d’autres prospérer. Mais le phénomène est replacé dans un cadre néodarwiniste qui l’inscrit dans la nature. En conséquence, il faut s’adapter, voire anticiper ces moments de crise en innovant le plus possible, en investissant encore plus dans l’innovation, il faut être celui qui va provoquer la crise, celui qui va créer une « disruption » sur le marché pour reprendre le vocabulaire managérial de la fin du 20e siècle. Ce genre de représentations est aujourd’hui très répandu et même récompensé, puisqu’un Philippe Aghion vient par exemple de recevoir le prix « Nobel » d’économie.

Anthony Galluzzo – Tes livres précédents portaient déjà sur l’obsolescence et sur le jetable

Jeanne Guien – Les gens qui valorisent l’obsolescence ou qui tentent de la justifier (même s’ils la déplorent), vont avoir tendance à se réfugier, une fois qu’ils n’ont plus trop d’arguments, dans l’idée que la nouveauté fait plaisir aux gens, que ça les amuse, les intéresse, les satisfait. L’idée est qu’être spectateur ou utilisateur d’objets nouveaux, d’innovations, de tester et d’acheter de nouvelles choses et d’avoir une diversité d’objets à disposition serait intrinsèquement plaisant. C’est présenté comme une sorte d’évidence anthropologique.

Même du côté des critiques de l’obsolescence et des défenseurs de la durabilité, on a quand même cette idée que l’on ne peut pas critiquer l’innovation. Tu peux lire des plaidoyers en faveur de l’écologie par l’innovation et le progrès technologique. Il y a une forme de réticence, une peur de détruire une grande idole, une valeur consensuelle. Comme si la nouveauté était nécessairement une valeur en soi, comme la beauté ou la santé, qu’on ne pourrait pas remettre en question. Or, il y a vraiment une incapacité à fonder scientifiquement les origines possibles de ce désir de nouveauté, qui n’est pas inné.

Il y a une industrie de la production du discours, et elle a laissé des traces. Des méthodes et des théories ont été produites sur l’influence, notamment sur les manières de faire acheter de la nouveauté.

Une autre chose qui m’intéressait beaucoup aussi, c’était d’aller voir du côté des discours. J’ai beaucoup travaillé sur les objets et les discours qui les accompagnent. En étudiant ces sujets, on ne peut pas éviter la question de l’influence publicitaire, des valeurs et de l’aspect psychologique de la consommation, aspects que j’ai un peu mis de côté jusqu’à présent en me consacrant au parcours industriel des objets et à la construction de marchés. J’avais envie de montrer qu’il est possible d’aborder de la même façon les discours. Je n’ai pas mis de côté mon approche matérialiste : au contraire , j’essaie de montrer que l’on peut appliquer cette approche aux discours. Il y a une industrie de la production du discours, et elle a laissé des traces. Des méthodes et des théories ont été produites sur l’influence, notamment sur les manières de faire acheter de la nouveauté.

Enfin, une troisième chose m’intéressait : montrer que la promotion, la diffusion de l’obsolescence et des habitudes de renouvellement n’est pas quelque chose de caché ou de dissimulé. Je souhaite documenter les textes où les acteurs du marché se montrent très explicites, et théorisent le fait qu’il faut du gaspillage pour maintenir l’économie à flot.

Anthony Galluzzo – Dans ton ouvrage, tu prends le temps de définir les concepts, notamment celui de « nouveauté ». Tu expliques que qualifier quelque chose de nouveau est en quelque sorte un acte créateur : cela permet de créer des marchés.

Jeanne Guien – Dans ce passage-là, j’allie plusieurs concepts : l’économie des qualités de Michel Callon et de ses co-auteurs et le concept de langage performatif d’Austin, pour montrer que sur les marchés, quand on attribue certaines qualités à un objet, on peut réellement le faire exister comme tel. Tout est par exemple fait pour que l’objet soit perçu comme féminin ou masculin, cher ou pas cher, nouveau… C’est « créateur », au sens où il n’y a pas de propriété physique de l’objet qui justifierait cette dénomination. D’ailleurs, les durées pendant lesquelles l’objet reste nouveau peuvent être très élastiques : ça peut être en années, en mois, en jours, en heures…

Il n’y a pas vraiment de base ontologique qui justifie la propriété « nouveauté ». C’est pour ça que je parle plutôt de qualité. Un produit va être nouveau pour autant qu’il est qualifié et perçu comme nouveau pendant un certain temps sur un marché. D’ailleurs, les marketeurs ne disent pas autre chose. Thibault Le Texier a attiré mon attention sur la définition du produit nouveau selon Philip Kotler, un marketeur très lu, très enseigné. Celui-ci définit le produit nouveau comme « un produit qui est perçu comme nouveau ». C’est complètement tautologique et ça montre bien que, même pour eux, c’est avant tout une construction rhétorique et marchande. 

Le désir de nouveauté n’a pas de base scientifique, c’est un discours sur les autres qui justifie la mise sur le marché d’un produit.

Anthony Galluzzo – Un autre concept qui me semble important dans ton ouvrage est celui de « néophilie » que tu inscris dans un rapport dialectique avec la « néophobie ». Est-ce que tu peux revenir là-dessus également ?

Jeanne Guien – Je veux bien revenir là-dessus, d’autant plus que dans les reformulations qu’on en fait, il y a beaucoup de simplification. La néophilie, c’est le désir de nouveauté en tant qu’il est prétexté et attribué aux consommateurs par les acteurs marchands que j’étudie dans ce livre. Le désir de nouveauté n’a pas de base scientifique, c’est un discours sur les autres qui justifie la mise sur le marché d’un produit. On attribue à des catégories de population, autoritairement, un désir de nouveauté. La néophilie ce n’est donc pas quelque chose qui serait en nous – sans jamais d’ailleurs, que nous définissions ce « nous » – c’est un être de discours qui permet de renvoyer la responsabilité d’une consommation sur d’autres.

Ce qui est intéressant, c’est que ce discours évolue beaucoup selon « l’autre » dont on parle. Quand la nouveauté est associée à la mode et au gadget, là, c’est la faute des femmes et des jeunes. Quand on est dans l’innovation, c’est plus compliqué. On parle alors d’hommes blancs dont le désir de nouveauté équivaut à du génie, à une soif d’innovation qui est beaucoup plus valorisée. Je pense d’ailleurs que la sociologie du langage pourrait nous aider à poser des mots là-dessus.

Iwan Buett sur Unsplash.

Anthony Galluzzo – J’ai la même impression de mon côté : discuter avec des spécialistes de linguistique pourrait effectivement être très utile.

Jeanne Guien – J’ai justement commencé à réfléchir à ces aspects grâce à la linguiste Laélia Veron qui m’avait invitée à présenter mes travaux dans son séminaire de recherche. J’avais expliqué mes efforts pour ne pas réduire les objets à des signes, pour ne pas réduire la consommation à du langage, comme l’ont tant fait Baudrillard, Barthes ou même Debord. Ce à quoi elle m’avait opposé « oui, mais tu parles quand même de discours, en quel sens ? ». Ça m’a incité à travailler une approche matérialiste du discours, et à appréhender le caractère performatif du langage. Oui, les objets sont porteurs de signes, les objets sont supports de messages. C’est vrai, mais c’est une petite partie de ce qu’est la consommation. Et quand on y pense, c’est la partie la moins évidente. La consommation apparait d’abord comme de l’usage, de l’incorporation, de l’habituation, de la discipline du corps. Des phénomènes que d’autres ont analysé, comme Pierre Bourdieu par exemple. Mais bizarrement, cet aspect est un peu laissé de côté, on en revient à des questions de classement et d’expression de soi. Ce n’est peut-être pas un hasard. L’approche sémiologique a été du pain béni pour les publicitaires : ce sont les premiers à se satisfaire de réduire les objets à des signes pour pouvoir leur faire dire ce qu’ils souhaitent. Je m’inspire là de tout un pan des sciences sociales qui traitent de la « culture matérielle » et qui critiquent eux aussi cette tendance à réduire tous les objets à des signes.

Lire aussi | Crises sanitaires et profits : une brève histoire du marketing épidémique・Jeanne Guien (2022)

Anthony Galluzzo – Dans le récit commun, les principaux « ingénieurs de sens » concernant la consommation sont les publicitaires. Et ça tombe sous le sens, c’est très implanté dans les représentations communes. Dans ton livre, tu soulignes le rôle important d’une profession beaucoup moins souvent évoquée, et pourtant tout aussi centrale dans cette ingénierie, celle des designers.

Jeanne Guien – Le design est un peu l’éléphant dans la pièce. On parle d’écoconception pour la durabilité, d’un design plus sobre. Mais c’est vrai que l’on entend assez peu parler de l’histoire des designers, du moment où ils se sont mis au service du renouvellement, y compris pour de très grosses machines comme IKEA par exemple. Il y a évidemment le design industriel, un mouvement professionnel mais aussi théorique. Là aussi, on les voit se confondre parfois avec les publicitaires et les marketeurs. Là aussi, il est intéressant de constater l’intrication des fonctions. Ces acteurs sont complexes, ont plusieurs casquettes, évoluent d’un domaine à un autre et se connaissent. Tout un écosystème professionnel se met à promouvoir explicitement au début du 20e siècle la théorie du consumérisme, cette idée qui consiste à dire qu’il faut trouver des moyens de renouveler la demande le plus souvent possible, notamment en changeant régulièrement l’apparence des produits, en s’inspirant de la mode.

Le design doit servir à attirer l’attention et à vendre des produits en plus grande quantité que nécessaire. Je cite l’exemple plus ancien de l’entrepreneur en porcelaine anglais Josiah Wedgwood (1730-1795), qui lui aussi avait développé toute une théorie autour du renouvellement, du design et du merchandising. Selon lui, il faut construire de jolis endroits où les femmes riches viendront faire leurs mondanités et pour les faire venir plus souvent, il faut changer l’apparence du magasin. Idem pour les grandes compagnies de commerce colonial, dès le 17e siècle. Dans leurs commandes auprès des importateurs de porcelaine chinoise ou de tissus indiens, elles réclament sans cesse de nouveaux designs, de nouveaux motifs. La mise à contribution du design n’est donc pas nouvelle au 20e siècle, mais à ce moment-là, la profession se restructure et se redéfinit en référence à cette théorie du consumérisme. De la même façon, les professionnels de la vente ou les économistes commencent à s’appeler marketeurs parce qu’ils prétendent développer une expertise spécifique sur la segmentation des marchés et la possibilité d’accroitre la consommation. Toujours de la même façon, les publicitaires se mettent à produire une publicité dite « scientifique », qu’ils présentent comme absolument nécessaire à la prospérité commune.

Le design est un peu l’éléphant dans la pièce. On entend assez peu parler de l’histoire des designers et du moment où ils se sont mis au service du renouvellement, y compris pour de très grosses machines comme IKEA par exemple.

Les designers, eux, font du design industriel, ils rejettent la figure de l’artiste dans sa tour d’ivoire, l’art pour l’art. Leur but est désormais de vendre et de faire vendre. La General Motors a ouvert au début du 20e siècle un département de design intégré dans l’entreprise et a établi une politique de changement de modèles tous les ans. On dispose de nombreux textes de ces professionnels, qui ont souvent écrit leurs mémoires. Pour une raison que, comme Thibault Le Texier, tu analyses toi-même très bien

Leon Kohle sur Unsplash.

Anthony Galluzzo – Dans le chapitre 5 de ton livre, qui porte sur les produits jetables, le packaging et les objets dits « neufs », j’ai l’impression que tu revisites des thèmes et des phénomènes que tu as déjà abordés dans tes précédents ouvrages, mais de manière plus ramassée et analytique. Et dans ce cadre, tu mobilises un concept qui me paraît central également, qui est l’« ex-nihilisme ».

Jeanne Guien – C’est un mot que je forme à partir de ex nihilo – « à partir de rien » – pour expliquer plusieurs choses. Tout découle du concept de fétichisme de la marchandise de Marx : les marchés mettent en place beaucoup de dispositifs pour invisibiliser l’origine des produits, leur histoire, pour donner l’impression qu’ils viennent de nulle part. L’ex-nihilisme permet de décrire ce genre de dispositifs, qui sont là encore des pratiques très matérielles. L’emballage et le merchandising ont tendance soit à présenter les produits, soit à les donner à vivre, à expérimenter d’une façon qui joue ou rejoue sans cesse l’idée de première naissance, l’idée de cause non causée. Le rôle du merchandising à ce propos est bien connu : les objets sont présentés hors de tout contexte. Pour ma part, j’ai travaillé sur le packaging, ses productions et ses pratiques de déballage. Les vidéos d’unboxing (où quelqu’un se filme en train d’extraire un produit neuf de son emballage) récoltent beaucoup de succès. Suite à une vidéo publicitaire, les gens se sont mis à en faire eux-mêmes. Constatant le phénomène, les marques se sont mises à en faire plus. On voit se développer plus récemment des pratiques comme les caddies mystères, les colis perdus ou l’achat de boxes de stockage dont on ne connaît pas le contenu. Tout un marketing de la surprise, de la curiosité.

Il y a là aussi des filiations historiques : on est remonté tout à l’heure au 16e siècle pour parler de cette économie de l’attention, de ce marketing du curieux, du surprenant, du jamais vu. Toutes ces figures de la nouveauté sont mobilisées pour donner l’impression que le produit vient à l’être au moment où on le déballe. C’est ce qui est nouveau par rapport au commerce au loin, au commerce colonial, où l’on valorisait justement le fait d’être allé chercher l’objet très loin. On mettait en scène à travers des récits de voyage la complexité de l’histoire du produit, tout ce qu’il avait vécu avant d’arriver dans les mains du consommateur, en général par des récits stéréotypés et enchanteurs, évitant de mentionner les violences de ce commerce, ce qui constitue aussi une invisibilisation. J’ai l’impression qu’aujourd’hui tout est fait pour donner l’impression que le premier moment est celui de la prise de possession. Évidemment, le e-commerce y contribue beaucoup : là aussi il y a une construction de l’expérience de la commande comme un phénomène spontané, qui tombe du ciel, qui fait plaisir, qui arrive magiquement le plus vite possible. C’est ça que j’appelle l’ex-nihilisme, la construction de toutes ces expériences marchandes comme des expériences créatrices.

On voit se développer plus récemment des pratiques comme les caddies mystères, les colis perdus ou l’achat de boxes de stockage dont on ne connaît pas le contenu. Tout un marketing de la surprise, de la curiosité.

Anthony Galluzzo – Ton ouvrage a fait l’objet d’une recension critique par Thibault Le Texier. Je te propose de conclure en revenant sur les principaux reproches qu’il adresse à ton travail. Il pointe tout d’abord la rareté des matériaux de première main…

Jeanne Guien – Tout dépend de ce qu’on appelle « première main ». S’il s’agit d’archives, en effet, je ne suis pas historienne et je ne suis pas formée à aller voir dans les archives, quoi que cela m’intéresserait beaucoup. Ma formation philosophique me permet seulement de faire de la synthèse historique c’est à dire de lire les historien·nes, et reprendre leurs sources. Cependant, cela me conduit très souvent à rechercher les textes cités et à les lire directement – lorsqu’il s’agit de textes accessibles pour moi. J’essaie aussi d’aller dans les musées des techniques pour voir les objets eux-mêmes.

Anthony Galluzzo – Il évoque également le caractère trop « flottant » de l’objet du livre, la « nouveauté ».

Jeanne Guien – C’est le problème même de l’ouvrage : qu’un concept aussi vague, jamais défini et fortement moralisé ait acquis une telle valeur économique et symbolique, un tel poids social. C’est cette socialisation, et l’aveuglement collectif qu’elle produit, que j’étudie. En effet, il est possible de parler de façon sérieuse de choses qui ne le sont pas, de même qu’il est possible d’étudier des sujets tristes sans se mettre à pleurer. Il y a tout un pan de l’histoire qui se penche sur l’histoire des erreurs, mensonges, illusions… Qui pour être fausses ou « flottantes » n’en ont pas moins des effets sociaux réels, que l’on peut étudier scientifiquement. Ainsi, je me réclame souvent de l’« agnotologie », ou étude de la production de l’ignorance, pour parler de cette étude des discours trompeurs, délirants ou tout simplement infondés. C’est justement ce qui me permet d’allier philosophie et histoire : dans la conclusion du livre, je propose une définition de la nouveauté issue de l’exploration des nombreux problèmes que les usages de cette notion ont fait apparaître tout au long des chapitres.

Mathias Reding sur Unsplash.

Anthony Galluzzo – Dans sa critique, Le Texier décrit ton livre comme trop militant, ce qui se lirait notamment dans la pratique du cherry picking : « L’auteure plaide à sens unique et contextualise peu », écrit-il.

Jeanne Guien – J’assume totalement le fait que mes recherches soient ancrées dans une démarche critique : montrer les impacts sociaux et environnementaux du consumérisme en me basant sur des faits. Il s’agit de produire une « contre-histoire », c’est à dire un récit non apologétique de la formation des industries et du lancement des produits, contre les versions simplistes ou fausses que les entreprises produisent à leur sujet. Tenter de rétablir un peu la balance face à une industrie qui surproduit du discours apologétique et une société civile qui possède beaucoup moins de pouvoir médiatique, et à qui j’espère pouvoir fournir des arguments pour se défendre. 

Je récuse par contre le verbe « plaider » puisque mes livres sont des récits. J’énumère des faits, je ne fais pas une liste d’arguments théoriques contre le consumérisme – il y en a énormément, mais ce n’est pas ma méthode, je trouve cela moins efficace. Quant à aller dans l’autre « sens », c’est à dire tenter de lister les avantages du consumérisme, c’est justement ça qui conduirait à une vision partielle, tronquée, de la réalité. En effet, les avantages du consumérisme sont toujours très locaux : tel produit qui bénéficie à telle classe de consommateurs est fabriqué au détriment de tel autre groupe de population. Se concentrer sur la classe qui en bénéficie, comme le fait la publicité, ce n’est pas contextualiser : c’est invisibiliser.

Lire aussi | Quelle histoire de la fabrique du consumérisme ?・Thierry Bonnot (2019)

Anthony Galluzzo – Thibault Le Texier te reproche également d’accorder beaucoup d’attention aux vêtements et aux objets technologiques sans se demander pourquoi la nouveauté compte tant pour ces objets et pas pour d’autres, comme les produits alimentaires de base et les services.

Jeanne Guien – Là c’est inexact, en deux sens. Déjà parce que, dans ce livre, je parle de produits de base (notamment lorsque j’évoque les produits jetables) ainsi que de denrées alimentaires (dès le 1er chapitre). Par ailleurs, je ne pense pas du tout que ces secteurs échappent à la néophilie. Si je reprends son exemple du ticket de métro, voilà un produit « de base » dont un consommateur pourrait en effet attendre l’identité, la durabilité et la simplicité. Pourtant il n’en est rien. En Île de France, cela fait deux ans que la RATP nous inonde de publicités pour la « révolution billettique » (l’abandon des tickets en carton, au profit de cartes plus chères), annonce « du nouveau sur toute la ligne » (pour l’ouverture des lignes du Grand Paris), un « bus innovation » (doté notamment de plus d’écrans) et la « mobilité de demain » (pour l’ouverture du téléphérique, technique absolument pas nouvelle). Pour son autre exemple de la baguette de pain, allez compter les boulangeries qui ne se revendiquent plus « artisan » mais « créateur » ou « créateur de saveurs ». Bref, la communication de ces secteurs est la même que celle que j’étudie pour l’informatique ou la mode, sans doute parce que les agences publicitaires sont les mêmes. La recension de Le Texier passe à côté en choisissant des exemples qui parlent des attentes des consommateurs. Or dans ce livre, je parle des productions de l’industrie.

Image d’accueil : photo de Masha sur Unsplash.

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17.02.2026 à 09:35

« Printemps silencieux » en URSS : dans les marges de l’agriculture industrielle russe

Marin Coudreau

Texte intégral (5080 mots)
Temps de lecture : 18 minutes

« À quoi ressemblera la vie dans le communisme ? Chacun disposera d’un téléviseur et d’un hélicoptère personnels. Par exemple, si vous entendez à la télévision que du lait est vendu à Sverdlovsk, vous sauterez dans votre hélicoptère et vous vous rendrez à Sverdlovsk pour acheter du lait. »

« Quelle est la différence entre un pessimiste soviétique et un optimiste soviétique ? Un pessimiste soviétique pense que les choses ne peuvent pas empirer, alors qu’un optimiste soviétique pense qu’elles vont empirer. »

Blagues soviétiques tardives

Près de quatre ans après l’invasion impériale et coloniale de l’Ukraine à grande échelle par la Russie, et sa guerre génocidaire, comment penser la double catastrophe que nous vivons, depuis l’Europe, dans l’Anthropocèneau lieu de fonder l’Europe nouvelle sur la découverte réciproque et la diversité culturelle […], au lieu de nous demander ensemble quelles sont les multiples façons d’être Européens, nous avons adopté un modèle occidental uniforme. […] Ce que l’Europe est en train de perdre, ce qui se déchire à l’Est, ajoutait-il, c’est une part de son âme : une liberté résiliente, des modes de subsistance autonomes, des façons d’habiter la Terre »

Les études russes, caucasiennes, est-européennes et centrasiatiques peuvent nous aider à penser notre condition terrestre et son histoire. Dans son ouvrage Everything Was Forever Until it Was no More, l’anthropologue Alexei Yurchak, analysait comment la dernière génération de Soviétiques s’était réappropriée de manière créative le langage officiel de la gérontocratie – comme celui de la production culturelle occidentale honnie par la nomenklatura -, pour redonner sens à son existence dans un monde soviétique pourtant pensé jusqu’au bout comme éternel

Né en 1934, l’écrivain Ivan Emelyanovich Filonenko, avait commencé à s’intéresser à l’univers rural soviétique et au désastre écologique dès les années 1970. Dans une série de publications tirées d’enquêtes dans les régions, il s’interrogea en effet sur l’avenir écologique de l’humanité depuis un monde soviétique ravagé par la crise environnementale. Ces essais furent rassemblés dans un recueil publié en 1987 à Moscou sous le titre Qui suis-je sur Terre ?

Observateur lucide et nuancé des pratiques et évolutions de ses contemporains, Filonenko avait recueilli une série de témoignages auprès des experts et praticiens de l’agriculture soviétique pris dans les transformations socio-écologiques de l’URSS finissante. Ses écrits alternent entre enquêtes de terrain et réflexions existentielles par le récit d’un aller-retour continu entre ses voyages dans les régions, auprès d’exploitations aux pratiques alternatives, et une discussion au long cours avec Terentii Semyenovich Maltsev, l’un des premiers agronomes à avoir tiré la sonnette d’alarme de la catastrophe agricole et environnementale après la Grande Accélération

À rebours de la vision d’un écocide soviétique généralisé, le travail de Filonenko, largement inconnu en Occident, offre ainsi une plongée dans un monde bien loin d’être univoque, hermétique, gris et statique. À l’instar de la jeunesse soviétique étudiée par Yurchak, l’auteur et ses protagonistes montrent une formidable aptitude à penser et développer des alternatives au modèle productiviste promu par Moscou comme par les grandes firmes agrochimiques capitalistes

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Un « Printemps Silencieux » à la soviétique

Lors d’un plenum du Comité Central du PCUS de juin 1964, Khruchtchev affirma, « Si Vladimir Lénine était vivant, il dirait probablement quelque chose comme ceci : “Le communisme, c’est le pouvoir soviétique, plus l’électrification de tout le pays, plus la chimisation de l’économie nationale” ». Cette grande campagne de « chimisation » de l’URSS amorcée dès les années 1950, et aboutissant à l’usage massif des « poisons chimiques

Cette même année, dans la région des Terres Vierges au Kazakhstan, les herbicides étaient expérimentés par pulvérisations aériennes sur des surfaces de plusieurs millions d’hectares… Malgré les alertes précoces des toxicologues, la chimisation de l’agriculture faisait alors consensus auprès des agronomes. Maltsev lui-même écrit en 1963 « Si quelqu’un me demande ce dont les champs sibériens ont besoin aujourd’hui, je n’hésiterai pas à répondre : des herbicides ». Des alertes sur les dangers des pesticides émergent ici et là en URSS, mais il n’y a alors aucun travail d’envergure documentant leurs effets délétères pour le public soviétique. L’ouvrage de Rachel Carson, Silent Spring, est bien traduit en russe dès 1966, mais à 500 exemplaires seulement et pour une liste de « spécialistes » !

Pourtant, les effets des pesticides observés en URSS sont similaires à ceux décrits aux États-Unis par Carson : « Maltsev se souvient encore de ces images […], quand les forêts et les champs regorgeaient de toutes sortes d’animaux, de gibier et d’oiseaux chanteurs. Devant ses yeux, la beauté de la nature trans-ouralienne s’estompait et s’appauvrissait. Les sauterelles ne volent plus sous vos pieds lorsque vous marchez dans l’herbe en été. Et les cailles se sont éteintes il y a longtemps, on ne les entend pas s’appeler ‘cui-cui’ ou ‘douce nuit’. Les champs, les prairies et les forêts sont silencieux, comme si tout dans la nature était engourdi ».

Terentii Semyenovich Maltsev

L’utilisation des pesticides était souvent disproportionnée du fait de sa planification en amont du travail des exploitations collectives « les mêmes normes syndicales, elles sont simplement transférées mécaniquement d’un manuel à l’autre, au local. Et elles ‘légitiment’ une surconsommation de pesticides de 20 à 30 % ». Or, « il n’y a personne pour porter une critique d’en bas, personne pour douter, car la plupart des exploitations collectives et Étatiques n’ont pas d’agronomes pour la protection des plantes ». Au début des années 1980, l’agriculture soviétique avait besoin de 44 000 agronomes pour la protection des plantes, or elle n’en comptait que 15 500, la moitié d’entre eux n’ayant pas même de formation spécialisée. Résultat : les recommandations complexes se retrouvent entre les mains d’agronomes généralistes qui appliquent mécaniquement des doses maximales « pour ne pas être accusés de négligence ».

L’application des pesticides devint encore plus décorrélée des besoins locaux avec l’établissement en 1979 du Service Pansoviétique d’Agrochimie (Сельхозхимия), une structure intégrée à l’industrie chimique qui augmenta les livraisons de produits aux kolkhozes et aux sovkhozes. « Année après année, on nous impose un plan chimique, expliqua un agronome à Filonenko. Un plan pour nous, un autre pour les aviateurs. Et si j’essaie d’éviter ne serait-ce qu’un désherbage chimique ou de refuser les services d’aviation agricole, je suis au mieux puni, au pire licencié. Peu importe que le traitement soit nécessaire ou non ». En 1984, l’agriculture soviétique reçoit 575 000 tonnes de pesticides, dont une grande partie doit être utilisée coûte que coûte pour répondre aux quotas.

« Tu vois, après nos pesticides dans le champ déjà les petites bêtes sont terrassées ». Krokodil, journal satirique soviétique, n° 16, juin 1975. Dessin de G. Ogorodnikova.

L’enquête de Filonenko montre que les praticiens de la chimisation étaient parfois conscients des dommages causés à la nature et devaient « tricher » et « s’entortiller » pour diminuer les dégâts des plans d’épandage. Mais pour une majorité d’experts, « les partisans acharnés des remèdes chimiques », la remise en question de l’utilisation des pesticides provoquait « des ricanements, tantôt ironiques, tantôt méprisants. […] Les experts étaient en faveur de la méthode “adaptée à l’âge” les pesticides et qualifiaient toute autre méthode de dépassée et presque patriarcale ».

« Les agronomes ne sont pas les seuls à se permettre de convaincre les agriculteurs que l’utilisation correcte des pesticides “garantit leur innocuité pour les humains, les animaux et l’environnement”. Demandez-vous quel genre de cinglé pourrait écrire une telle chose ? C’est bien ça, non pas un farfelu, mais un membre en exercice de l’Académie des sciences agricoles, N. M. Golychine. Le magazine Protection des Plantes a fait part de ses réflexions aux lecteurs dans son numéro de janvier 1983. Appliquez, disent-ils, courageusement, mais ne violez pas les instructions, et la nature s’épanouira ».

« C’est sous l’influence de telles déclarations que la plupart des agronomes sont convaincus que “l’utilisation de pesticides est une partie essentielle de la technologie progressiste”. Ils sont bien conscients de la forte rentabilité des dépenses de protection chimique des plantes. […] Mais ils ne connaissent même pas les dommages économiques causés par les pesticides à la nature et à l’homme : augmentation des maladies de la population, diminution de la fertilité du sol, pollution de l’eau et de l’air, destruction du monde des insectes utiles et, finalement, nécessité d’augmenter chaque année les dépenses pour la même protection des plantes ».

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Des kolkhozes alternatifs

Une importante partie du texte de Filonenko s’attache à décrire les exploitations agricoles ayant volontairement abandonné les pesticides. Ces expériences, disséminées à travers l’URSS, restent marginales mais existent bel et bien. Elles passent toutefois sous les radars médiatiques et ne viennent à la connaissance de Filonenko que via le courrier reçu par Maltsev en 1979, suite à la parution d’un article critiquant l’usage des pesticides dans la presse spécialisée.

« Jusqu’en 1973, nous n’avons pas utilisé d’herbicides dans notre ferme d’État pendant six ans. Le schéma de culture optimal nous permettait de lutter contre les mauvaises herbes sans eux », indique l’un de ces courriers. L’agronome en chef du Sovkhoze « Aurore », A. Bondarev de la région de Kemerovo, y exprime sa conviction fondée sur son expérience personnelle : « Certaines personnes considèrent le désherbage chimique comme un signe progressiste de l’intensification de la production. Je pense que lorsqu’il est considéré comme la seule issue, lorsqu’il est utilisé comme couverture d’une culture basse, il indique plutôt une agriculture extensive ».

Partout l’abandon des pesticides et l’augmentation des rendements a été rendue possible, comme l’écrit un agronome, « grâce à l’introduction d’un système de culture protégeant les sols, à la maîtrise de la rotation des cultures et à la réalisation des travaux agricoles au moment optimal ».

Une importante partie du texte de Filonenko s’attache à décrire les exploitations agricoles ayant volontairement abandonné les pesticides. Ces expériences, disséminées à travers l’URSS, restent marginales mais existent bel et bien.

Malgré ces expériences réussies d’agriculture alternative, Filonenko relève le silence médiatique quasi-total, révélateur d’un biais institutionnel valorisant la chimisation comme symbole de la modernité. Il décrit ainsi les mécanismes par lesquels l’URSS a produit et entretenu ce qu’il qualifie « d’ignorance environnementale ».

Filonenko explore ensuite la manière dont des kolkhoziens ont appris à vivre au sein d’écosystèmes détruits par la gestion productiviste de la terre. À travers les expériences pionnières d’Arkadi Pavlovitch Aidak en Tchouvachie, l’auteur montre l’apparition, au cœur même du système soviétique, de pratiques écologiques alternatives, capables de redonner vie à des paysages considérés comme irrémédiablement ruinés. Le texte reflète un moment paradoxal de l’histoire soviétique : alors que l’État s’enferme dans une logique technocratique, des acteurs locaux expérimentent, inventent et restaurent des milieux vivants au prix d’un effort considérable, anticipant des approches agroécologiques contemporaines.

L’essentiel de l’enquête de Filonenko est consacré à la ferme collective « L’Étincelle de Lénine » en Tchouvachie et à son président Arkadi Aidak. En se rendant sur place, Filonenko découvre un paysage marqué par une multitude de ravins gigantesques, comparés à des « monstres » éventrant la terre. Ces formations, résultant de l’érosion hydrique aggravée par le surpâturage et le labour systématique, grignotaient les terres cultivables et ne laissaient intactes que quelques bandes étroites de sols fertiles au sommet des collines. 80 % des terres arables étaient considérées perdues. « Les villageois se sont habitués à l’idée que Mère Natureles avait abandonnés et que ces pauvres terres, criblées de ravins, ne pouvaient plus rien leur donner ».

Un chêne mort à cause des pesticides et laissé en l’état par Aidak au milieu des champs comme un « monument » rappelant « une attitude déraisonnable envers la nature, envers la campagne elle-même »

En 1964, Aidak, jeune instituteur de 26 ans passé par le Komsomol« l’érosion des terres entraîne l’érosion des âmes ». Il comprend que restaurer la terre reviendra à restaurer le lien entre les habitants et leur environnement. Aidak interdit le pâturage dans les ravins qui cicatrisent naturellement : les herbes poussent, stabilisent la terre ; les arbres s’installent, les eaux de ruissellement ralentissent, les ravines se comblent.

Aidak découvre que ces espaces dégradés, une fois protégés, deviennent des lieux riches en biodiversité. Ce qui lui fait finalement dire : « les ravines sont notre richesse ». Elles fournissent une multitude de services écologiques : rétention des sols et de l’eau, habitats refuges, zone de nidification et de dispersion des insectes, oiseaux et petits mammifères, véritables « réservoirs de vie » irriguant les champs environnants et jouant le rôle d’un « service de protection des végétaux » sans recours à la chimie.

Au fil des années, les ravins deviennent des zones de conservation active : des « sanctuaires entomologiques », abritant des insectes pollinisateurs, des entomophages, une diversité florale extraordinaire. La ferme crée 9 sanctuaires officiels et considère que tous les ravins représentent désormais une immense zone naturelle protégée de 85 km2. Cette mosaïque de milieux constitue un vaste maillage écologique favorisant la résilience des champs.

Aidak raconte son enfance dans ces paysages et exprime une profonde émotion devant le retour progressif de la vie contrastant avec le silence croissant des campagnes soviétiques saturées de pesticides : « Maltsev a raison, de plus en plus souvent, les attentes sont vaines, le ciel au-dessus des champs est silencieux, aphone, et les sauterelles ne sortent pas des herbes. Et ici, au printemps… » – Aidak a fermé les yeux de plaisir – « …aucun orchestre ne peut faire ce que font les alouettes ».

Dans une longue scène, Filonenko observe un ravin rempli de plantes indésirables. Aidak explique que loin d’être « inutiles », les mauvaises herbes jouent un rôle fondamental dans la stabilisation des biocénoses. « Chaque plante a besoin de quelqu’un, nourrit quelqu’un. Et peut-être qu’elles se soignent elles-mêmes, se renforcent. […] Il s’avère donc qu’il n’y a pas d’herbes inutiles dans la nature. Pour l’homme c’est une mauvaise herbe, mais pour quelqu’un d’autre c’est la plante la plus nécessaire ».

Leur destruction par herbicides appauvrit la flore, la faune et les liens écosystémiques. Aidak cite l’exemple de l’Allemagne, où près de 200 espèces de plantes des champs ont disparu en raison des herbicides. Le raisonnement de Filonenko, rare dans l’URSS de l’époque, anticipe des débats contemporains : on ignore encore quelles seront les conséquences à long terme de cette disparition massive de biodiversité.

Arkadi Pavlovich Aidak, l’un des premiers agronomes à avoir expérimenté une agriculture sans pesticides avec succès en Tchouvachie

Le travail des plantes, des insectes et des oiseaux

Filonenko souligne un thème central de l’écologie d’Aidak : la reconnaissance de l’agentivité du vivant. Pour le président du kolkhoze, les insectes « travaillent » : ils protègent les cultures, ils pollinisent des plantes essentielles, ils augmentent les rendements et permettent de se passer de pesticides.

Filonenko note que la plupart des agronomes évaluent les abeilles selon la seule valeur du miel. Aidak au contraire calcule leur contribution à la pollinisation. Les données citées par l’auteur sont frappantes : les abeilles contribuent à 2 milliards de roubles de production à l’échelle soviétique, 16 millions d’hectares dépendent de leur travail, une seule colonie peut augmenter de 0,9 quintal le rendement en graines de trèfle.

Pourtant, au début des années 1980, l’URSS souffre d’une pénurie dramatique d’abeilles. L’apiculture est souvent considérée comme non rentable et abandonnée. Aidak affirme : « Si quelque chose peut tuer une abeille, c’est l’indifférence ». À l’« Étincelle de Lénine », en multipliant les ruchers on encourage les kolkhoziens à élever des abeilles. Un paiement incitatif est même établi, pour chaque abeille le propriétaire familial reçoit du kolkhoze 10 roubles.

Aux quatre coins du monde, les scientifiques commencent à dire que la nécessité de protéger les pollinisateurs est une question extrêmement urgente ; et aux États-Unis, comme en Tchécoslovaquie, des services spéciaux de pollinisation par les abeilles sont même mis en place pour organiser, sur la base d’une location, la pollinisation programmée des cultures.

« “Ce ne sont pas les insectes qui vivent dans notre monde, mais nous qui vivons dans le monde des insectes”, déclare [l’entomologiste de ‘l’Étincelle de Lénine’], sans vouloir déprécier l’espèce humaine. Il voulait simplement dire qu’il est temps pour l’humanité d’abandonner une attitude consumériste envers la nature et de coopérer avec elle, de construire ses activités économiques en fonction des possibilités de la nature. Et pas seulement dans la réalisation de projets globaux, mais aussi dans les activités quotidiennes de l’agriculteur ».

Dans la même idée, les habitants de « l’Étincelle de Lénine » ont fabriqué des milliers de nichoirs. Ces « infrastructures pour oiseaux » créent un réseau écologique qui régule les insectes. Filonenko cite en contrepoint l’exemple maoïste de l’entreprise d’extermination totale des moineaux, qui avait conduit à une explosion des ravageurs et obligé la Chine à importer des oiseaux de l’étranger

« “Ce ne sont pas les insectes qui vivent dans notre monde, mais nous qui vivons dans le monde des insectes”, déclare l’entomologiste de ‘l’Étincelle de Lénine’. »

Filonenko

À travers les discussions d’Aidak et les observations de Filonenko, une critique profonde de l’agriculture soviétique apparaît : la chimisation est imposée comme symbole de modernité, sans base scientifique solide. Les plans agricoles obligent à pulvériser, qu’il y ait ravageurs ou non. Les scientifiques eux-mêmes omettent dans leurs analyses le rôle indispensable des pollinisateurs et des biocénoses. Lors des sessions académiques, on parle de rendement, mais pas du vivant qui le rend possible.

Le productivisme impulsé par Moscou entraîne par ailleurs la destruction des savoirs locaux : les solutions simples et efficaces – protéger les insectes, conserver des terres en friche – sont ignorées parce qu’elles ne correspondent pas aux normes technocratiques. Les succès d’Aidak sont reconnus, mais tardivement, après des années de lutte contre l’hostilité administrative.

Mais ces expériences rurales soviétiques montrent comment, dans un monde dévasté des kolkhoziens ont su inventer des pratiques conviviales, sobres, régénératives – des manières de vivre dans les ruines sans renoncer à la dignité ni au soin du vivant.

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Épilogue – Vers un communisme du vivant ?

Depuis quelques années, les courants éco-marxistes tentent de renouveler la critique du capitalisme à la lumière des enjeux environnementaux titanesques qui se profilent devant nous. L’enquête d’Ivan Filonenko indique qu’une pensée écologique alternative a pu s’épanouir durant le « socialisme tardif » en partie depuis un idéal communiste se renouvelant à travers l’épreuve des catastrophes et par les expérimentations agricoles. Cette écologie soviétique alternative apparaît dans les dernières années du régime avant d’être rapidement ensevelie par la transition vers l’économie de marché et ses soubresauts cataclysmiques.

« Je suis sûr que l’humanité descendra bientôt dans la rue avec des banderoles sur lesquelles on pourra lire “À bas les pesticides dans nos champs” », avance Filonenko dans sa conclusion. « Fantaisie, diront les scientifiques. Et je connais l’argument contre. Il apparaît dans de nombreux articles scientifiques : “La production et l’application de produits chimiques de protection des cultures dans notre pays reflètent la tendance mondiale”. Le sens est clair : c’est ainsi que les choses fonctionnent dans le monde entier, y compris dans les pays capitalistes avancés, où l’on sait compter les bénéfices ».

« “Bénéfices ou profits ?” a demandé Arkadi Pavlovich Aidak lorsque nous avons également abordé cette “tendance mondiale”. “Il me semble que tous les producteurs du monde capitaliste ne s’intéressent qu’à une seule chose : le profit. Et pour cela, ils sont prêts à faire n’importe quoi avec la nourriture, du moment que cela attire l’œil du client”. La loi de chaque marché, ai-je essayé d’encourager le président, en faisant également référence à notre honnête commerçant ».

« Je suis sûr que l’humanité descendra bientôt dans la rue avec des banderoles sur lesquelles on pourra lire “À bas les pesticides dans nos champs” », avance Filonenko dans sa conclusion.

« “Non, pas tout le monde”, a déclaré Aidak. “C’est en cela que notre société diffère de la société capitaliste, car nous ne travaillons pas pour le profit, mais pour le bien-être de l’homme. Pour qu’il puisse être à la fois nourri, vêtu, habillé et sain de corps et d’esprit. Je comprends la différence. Et j’agis de cette manière. Car ma tâche en tant que fabricant de produits alimentaires est de donner aux gens une nourriture saine. Et en cela, je suis satisfait et je sens que c’est mon avantage par rapport au farmer américain. Je n’ai pas besoin de tromper qui que ce soit et d’essayer de faire du profit à tout prix. Et que les scientifiques, qui ne comprennent pas cette différence, ne me rétorquent pas que le farmer américain n’utilise que des herbicides, de trois à quatre livres par hectare, et que je semble être loin derrière lui. Non, je ne suis pas du tout à la traîne, je pense différemment. Et je voudrais que nos scientifiques pensent aussi différemment des farmers…”

Malgré l’indifférence des institutions et la pression idéologique de la chimisation, plusieurs de ces kolkhozes finissent par obtenir une reconnaissance tardive. Initialement expérience marginale, « L’Étincelle de Lénine » est même finalement reconnue comme un modèle par les autorités. Les curieux y viennent pour voir comment les agriculteurs locaux se débrouillent sans pesticides.

« Faire passer la mort pour du miel »Novaïa Gazeta, n° 57, du 28 mai 2021.

À la fin de 1982, la Commission du Présidium du Conseil des ministres de la Russie chargée de la protection de l’environnement et de l’utilisation rationnelle des ressources naturelles a examiné la note des ministres sur l’expérience du kolkhoze « L’Étincelle de Lénine » concernant la mise en œuvre de mesures de protection de la nature à l’intention des organes agricoles, des kolkhozes et des sovkhozes, « à des fins d’étude et de diffusion à grande échelle ».

En voici deux extraits : « En menant des activités de conservation de la nature, la ferme collective résout également un important problème social de maintien des ressources humaines dans les campagnes. Les gens comprennent : leur bien-être et leur santé dépendent de l’état de l’environnement ». Et puis : « L’expérience montre que la production agricole, lorsqu’elle est bien gérée, a un effet positif sur l’environnement et qu’elle améliore, enrichit et met en valeur la terre et le paysage naturel ».

Filonenko a lu ces extraits à Terentii Semyenovich Maltsev. « Toute bonne expérience a ses adeptes », a-t-il dit en écoutant. « Et plus ils seront nombreux, plus vite l’humanité comprendra que c’est ainsi qu’il faut gérer la terre, qu’il faut nourrir les hommes et les animaux avec des produits propres. Le temps passera et la science prendra une autre direction : non pas comment utiliser au mieux les poisons, mais avec quoi et comment s’en passer ».

L’exemple des kolkhozes alternatifs a vite été balayé par les bouleversements gigantesques de la transition vers l’économie de marché dans les années 1990, de la décollectivisation au triomphe des agro-holdings capitalistes dans les années 2000.

Après un certain temps, il reprit la conversation : « Aussi facile qu’il soit de tuer les mauvaises herbes et les nuisibles avec des pesticides, la propreté et la fertilité des terres arables doivent être obtenues par des techniques agricoles et une culture agricole améliorée. Bien sûr, il s’agit d’un problème difficile et qui ne peut être résolu immédiatement. Mais il figure en bonne place à l’ordre du jour et attend des actions concrètes de la part du parti, des organes soviétiques et économiques, des scientifiques et des praticiens. Nous ne pouvons pas vivre pour le présent sans nous tourner vers l’avenir »

Malgré l’intérêt tardif des autorités centrales, l’exemple des kolkhozes alternatifs a vite été balayé par les bouleversements gigantesques de la transition vers l’économie de marché dans les années 1990, de la décollectivisation au triomphe des agro-holdings capitalistes dans les années 2000. Pour Walter Benjamin, l’histoire n’est pas la marche victorieuse du progrès, mais un champ de ruines où gisent des possibles écrasés ; la tâche de l’historien·ne est de sauver la mémoire des vaincus afin de rouvrir, dans le présent, les promesses non advenues du passé

Image d’accueil : Georg Herman, Small Motifs of Insects and Plants, 1596. Wikimedia.

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