Clément Gousseau
Cet article a été mis à jour. «On joue un peu avec notre santé.» Jeudi 25 juin, après avoir disputé le championnat de France du contre-la-montre sous la canicule, la coureuse de l’équipe FDJ-Suez, Marine Le Net, résumait le malaise grandissant dans le monde du cyclisme, auprès de Directvelo. Alors que le Tour de France masculin s’est élancé samedi de Barcelone (Espagne), et que l’épreuve féminine débutera le 1er août, une question s’impose : la plus grande course cycliste au monde peut-elle encore se courir en plein été, à l’heure du réchauffement climatique ? «La compétition flirte déjà avec les seuils critiques» de chaleur, estime auprès de Vert Benjamin Sultan, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et auteur-contributeur du sixième rapport du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Avec le réchauffement climatique, «les épisodes de chaleur extrême ont augmenté en fréquence, en ampleur et en durée dans de nombreux endroits à travers le monde. L’Europe ne fait pas exception : l’été 2022 a été le plus chaud jamais enregistré, tandis que les étés 2019 et 2023 ont battu plusieurs records quotidiens de température», rappelle l’IRD dans une étude publiée en février. Depuis samedi, les coureurs affrontent des températures brûlantes en Catalogne, et cela devrait continuer cette semaine dans l’Hexagone. Cette météo propice aux incendies a même poussé les organisateur·ices à adapter l’étape de ce lundi 6 juillet. Les derniers kilomètres prévus dans les Pyrénées-Orientales seront interdits aux spectateur·ices à cause de l’important feu qui ravage le secteur. Une première. Les scientifiques analysent aussi ce que l’on appelle la température WBGT (Wet bulb globe temperature, ou «température humide», en français), un indice mesurant la capacité du corps humain à se refroidir. Ainsi, à Toulouse, Perpignan ou Lyon, les équipes de l’IRD ont observé ces dernières années de plus en plus d’épisodes de chaleur dépassant les 28 degrés Celsius (°C) WBGT. L’Union cycliste internationale (UCI), organe de supervision mondial du cyclisme, utilise cet indicateur pour élaborer son protocole fortes chaleurs, appliqué pendant le Tour. Au-delà de 28°C WBGT, l’instance considère les risques liés à la chaleur comme «élevés» et recommande une adaptation des épreuves, pouvant aller jusqu’à leur annulation. Si un tel seuil n’a pour le moment jamais été atteint lors de la Grande Boucle, «il n’est pas impossible qu’il soit dépassé cette année», considère Benjamin Sultan. De fortes chaleurs sont attendues dès la première semaine de compétition. Celles-ci font peser des risques sur la santé, même si les athlètes sont «plus habitués que les amateurs» aux fortes températures, rappelle Valentin Guillemin, médecin de l’équipe cycliste féminine Ma Petite entreprise, engagée sur le Tour de France 2026. Les coureur·ses «peuvent souffrir de crampes, voire de coups de chaleur [lorsque la température corporelle atteint ou dépasse les 40°C, NDLR], qui peuvent être létaux», souligne Benjamin Sultan, de l’IRD. D’autant plus que les fortes températures «peuvent se cumuler avec une pollution de l’air accrue», complète Guillaume Chevance, chercheur à l’École des hautes études en santé publique. Les dangers planent aussi sur la performance. «Rapidement, on peut ne plus être dans la course : il suffit de perdre 1% du poids de son corps pour perdre 10% de performance. Au niveau professionnel, cela fait la différence», poursuit le médecin de l’équipe Ma Petite entreprise. «Scientifiquement, on sait que la performance diminue lorsque les températures augmentent», confirme Frédéric Ostian, l’un des entraineurs de l’équipe masculine Cofidis, partante sur le Tour. Et la chaleur affecte aussi les spectateur·ices : les dix à douze millions de fans rassemblé·es au bord de la route y sont vulnérables car «immobiles pendant plusieurs heures, souvent dans des espaces urbains, non ombragés», poursuit Benjamin Sultan. Alors, que fait la direction du Tour ? Auprès de Vert, l’organisateur assure disposer d’un protocole fortes chaleurs «très précis». Le directeur de l’épreuve masculine, Christian Prudhomme, est plus volubile auprès de l’Agence France-Presse. Il raconte être «en contact constant avec les préfectures des départements traversés. La caravane du Tour, c’est 2,5 millions de couvre-chefs, 550 000 canettes distribuées et nous avons par ailleurs 400 000 litres d’eau emportés en bouteille», à destination des spectateur·ices. «Pour les coureurs, il est possible d’avoir plus de ravitaillements. Les délais d’élimination peuvent être revus dans un sens beaucoup plus large pour éviter que les coureurs lâchés n’aient à fournir des efforts démesurés» pour ne pas être éliminés, poursuit-il auprès de l’agence de presse. Christian Prudhomme reconnait toutefois ne pas disposer d’une grande marge de manœuvre concernant l’adaptation des étapes aux températures extrêmes. Pour cause : le Tour nécessite la fermeture de nombreuses routes chaque jour, parfois sur plus de 200 kilomètres. «Les autorisations, on les a pour une certaine heure. Ce ne sont pas des choses qui se font au dernier moment. Tu peux faire quinze kilomètres de moins ou partir une demi-heure plus tôt ; mais ça ne se fait qu’à la marge», détaille le directeur. Interrogé par Vert, le grimpeur français Guillaume Martin-Guyonnet, qui s’élancera sur les routes ce samedi avec son équipe Groupama-FDJ, reconnaît une «amorce» de prise en compte des questions de santé lors des compétitions cyclistes, «avec des protocoles concernant les conditions météorologiques. Mais ce n’est que le début et c’est minimal.» Comment réinventer la compétition ? «Déjà, on a besoin de réduire collectivement nos émissions de gaz à effet de serre. Le sport, y compris le Tour de France, y contribue parfois massivement. C’est important que ce monde en prenne conscience», note Benjamin Sultan. Le bilan carbone de la Grande Boucle s’élevait à 216 000 tonnes équivalent CO2 (tCO2e) en 2021, selon ses organisateurs. Loin d’un évènement comme la Coupe du monde de football, dont l’édition 2026 devrait générer neuf millions de tCO2e. Ensuite, il serait préférable de changer d’horaires et de zones géographiques. «À l’avenir, on peut imaginer un circuit qui se situerait plus fréquemment dans le nord de la France et en Belgique», plaide le chercheur Guillaume Chevance. «On commence à se poser sérieusement des questions sur le futur du Tour, mais on a quand même des leviers pour s’adapter, reconnaît de son côté Frédéric Ostian, l’entraîneur de l’équipe Cofidis. L’audience à la télé ne serait sans doute pas la même si le Tour avait lieu en matinée plutôt que l’après-midi. Mais, sans tout bousculer, on pourrait déjà imaginer un départ une heure plus tôt», alors que les étapes s’élancent généralement entre midi et 14 heures. En 2025, près de 150 millions de téléspectateur·ices ont regardé le Tour de France hommes en Europe, selon les chiffres officiels. Le médecin Valentin Guillemin va plus loin : «Actuellement, la coupure dans la saison cycliste a lieu en octobre, qui est une période pas trop mal au niveau de la chaleur. On pourrait très bien imaginer à l’avenir une coupure du 15 juillet au 15 août, avec un changement de calendrier pour le Tour de France et le Tour d’Espagne», actuellement organisé de fin août à début septembre. Techniquement, des ajustements pourraient aussi être envisagés. «On a besoin de davantage de zones de ravitaillement sur les parcours, propose Frédéric Ostian. Nous pourrions aussi autoriser en compétition des maillots avec un gilet froid intégré, qui sont pour le moment interdits.» Afin de tenter de s’adapter aux fortes chaleurs, les équipes mettent déjà en place des protocoles d’adaptation en amont des compétitions estivales. «On peut adapter l’organisme volontairement à la chaleur, au travers de séances sur home trainer [un dispositif qui permet de fixer son vélo en intérieur, NDLR] dans des pièces chauffées, en augmentant progressivement la température, expose Frédéric Ostian. En extérieur, à l’approche de l’été, les coureurs du Tour font leur dernière heure d’entraînement avec une couche supplémentaire, comme un coupe-vent, pour monter en température.» Avant le départ d’une course, le port de vestes froides, de gilets avec glaçons intégrés ou l’ingestion de boissons glacées n’empêche pas que certain·es coureur·ses se retrouvent à «ne plus réussir à s’hydrater correctement», pointe-t-il. Tous ces protocoles pourraient être insuffisants à l’avenir. «Cela fait longtemps que les scientifiques alertent sur le fait que certaines zones géographiques ne sont plus viables pour ce type de compétition, rappelle Benjamin Sultan. Pour le moment, les choix des villes-étapes sont réalisés selon des intérêts politiques et économiques. Mais, dans les prochaines années, il peut y avoir des endroits ou des moments où il ne sera plus possible d’organiser des compétitions.» Texte intégral (2014 mots)

Avec l’interdiction pour les spectateur·ices d’accéder aux derniers kilomètres de l’étape 3, ce lundi 6 juillet. Vers une édition 2026 brûlante ?

Au bord de la route, des fans en déroute
Un indispensable changement de braquet pour les organisateurs…
… et pour les équipes
Mathilde Picard
«Plus de tutelle, moins d’expertise de proximité, moins de moyens, moins d’autonomie.» Didier Gabarda Oliva, délégué syndical CGT de l’Agence de la transition écologique (Ademe), dresse une longue liste des pressions que subissent les établissements publics. De Santé publique France (SPF) à l’Ademe, en passant par l’Office français de la biodiversité (OFB) ou encore Météo-France, les salarié·es de toutes ces agences s’insurgent contre la remise en cause de leurs missions par le gouvernement. Ce jeudi, un collectif intersyndical organise une manifestation sur la place des Invalides, à Paris. Selon les syndicats, nombre de ces établissements voient leur budget diminuer. Entre 2013 et 2024, 30% des effectifs de Météo-France ont été supprimés ; quant à l’Ademe, son Fonds vert notamment destiné à l’adaptation des écoles et des hôpitaux au réchauffement climatique a été réduit de 20% début juin. Autre inquiétude des agent·es : que leurs actions soient de plus en plus supervisées par les différents ministères. Le 25 juin, le gouvernement a toutefois annoncé qu’il renonçait à son plan de réorganisation de l’Ademe. Son projet de loi «visant à renforcer l’État local» prévoyait, à l’article 7, un démembrement des antennes régionales. La mesure, qui risquait de provoquer des départs de salarié·es ainsi qu’une baisse d’expertise, avait déclenché une levée de boucliers des employé·es. «Le projet de réforme de l’Ademe suscitait de l’incompréhension», constate l’entourage de Monique Barbut, ministre de la transition écologique. «Ce retrait permettra de retrouver un climat d’apaisement.» «Avec de nombreux collègues, nous avons été soulagés d’apprendre ce retrait de la mesure, mais nous voulons réitérer notre solidarité aux autres agences et notamment à Santé publique France», raconte une employée de l’Ademe qui a préféré rester anonyme. En plein épisode de chaleurs précoces du mois de mai, l’établissement de prévention sanitaire n’avait pas pu publier son dispositif de prévention dans les temps. En cause : la refonte en cours de la stratégie de communication de l’État, sous l’égide du premier ministre. «Depuis ce chantier, le Service d’information du gouvernement (SIG) doit valider chacune de nos campagnes, on a des niveaux de validation qui n’existaient pas avant ; tout ceci a engendré un énorme retard alors qu’on avait transmis les éléments à temps», explique Olivier Delmer, syndicaliste CGT de Santé publique France. Une situation qui fait écho à un épisode similaire à l’Ademe. «Un de nos guides à destination des nouveaux élus locaux et municipalités a aussi été censuré, explique une salariée*. Y figurait un tas de projets clés en main sur la végétalisation d’écoles, la gestion des déchets, la voirie, la transition énergétique… avec à chaque fois des retours d’expérience, le coût et le gain environnemental. Cette tutelle politique, c’était quelque chose qu’on n’avait jamais vue jusque-là.» Le document a été retiré du site de l’Ademe sur demande du premier ministre. La manifestation qui se tient ce jeudi était initialement prévue mercredi dernier, mais a été reportée en raison de la canicule. Une symbolique qui n’a pas échappé aux syndicats. Un employé* membre de la CGT de l’Institut géographique national (IGN) rappelle que «notre capacité collective à lutter contre le réchauffement climatique dépend de la survie des agences». «Remettre en cause ces agences environnementales et sanitaires est un reniement de l’histoire», a ajouté l’un de ses collègues de Santé publique France. Cette institution a été créée à la suite de scandales sanitaires comme celui du sang contaminé ou celui du chlordécone. Or une mission de l’inspection générale des affaires sociales (Igas) a été mise en place pour savoir si les campagnes de communication de l’établissement, autrefois validées à la marge par le gouvernement et réalisées en toute indépendance, pouvaient être prises en charge par le ministère de la santé ou l’Assurance maladie, explique Olivier Delmer. «L’heure est grave ! Nous ne faisons pas de la publicité pour l’action du gouvernement, mais des campagnes de prévention fondées sur la science», s’insurge l’un de ses collègues. Résultat, au sein de SPF, «il y a une mobilisation sans commune mesure avec ce qu’on a pu connaître par le passé. Pour la première fois de notre histoire, on a atteint plus de 43% de taux de participation de grévistes le 7 avril dernier», appuie-t-il. Au printemps déjà, le personnel s’était mobilisé pour réaffirmer la nécessité d’indépendance de l’établissement face à ce projet de réorganisation. La revendication d’une garantie d’autonomie scientifique est au cœur de la mobilisation des employé·es de toutes les agences, ce jeudi. «Ce qui se joue dépasse largement une réorganisation administrative, a insisté Didier Gabarda Oliva, de l’Ademe, lors d’une conférence de presse mercredi dernier. Ce qui est en cause, c’est la place du service public dans la transition écologique et sanitaire.» S’il partage le soulagement de ses confrères et consœurs sur le renoncement à une réforme de son institution, il redoute le budget qui sera voté à la fin de l’année après les discussions sur la loi de programmation des finances publiques 2027. Selon lui, ce sera une nouvelle occasion pour le gouvernement de raboter les budgets des agences. *Ces personnes ont souhaité garder l’anonymat. Texte intégral (1185 mots)

L’Ademe et Santé publique France en première ligne
«Une mobilisation sans commune mesure»
Hugo Coignard
«Ce soir, je fais ma skincare avec vous», annonce l’influenceuse Rose Lucy à ses trois millions d’abonné·es Tiktok. Cette Française installée à Los Angeles (États-Unis) distille ses conseils pour un parfait soin de la peau (skincare, en anglais). Elle enchaîne l’application de plusieurs produits cosmétiques : un baume démaquillant, un gel nettoyant, une lotion, un sérum sur les contours des yeux, un autre sur le visage et, enfin, une crème de nuit… Pas moins de six références, toutes coréennes. Superposer des produits cosmétiques sur son visage, matin et soir, pour nettoyer, hydrater, protéger, réparer sa peau… Comme cette influenceuse, des milliers de personnes suivent cette routine chaque jour. Elle s’inspire de la tradition coréenne, où le soin de la peau est ancré dans la culture depuis des siècles. Historiquement, les Coréen·nes privilégient les ingrédients naturels : un récit sur lequel les industriels capitalisent pour vendre leurs produits. Débarqués en France au début des années 2010, les produits de K-beauty («beauté coréenne», en français) ont conquis nos salles de bain grâce aux influenceuses… et au gouvernement coréen, qui soutient son industrie cosmétique à coups de milliards de wons. En 2025, la Corée du Sud est devenue la deuxième plus grosse exportatrice de ces produits dans le monde, juste derrière la France. Les articles de K-beauty – pour beaucoup fabriqués en Corée du Sud, mais pas que – ont généré plus de cinq milliards d’euros de revenus en France en 2025 ; d’ici huit ans, la barre des douze milliards pourrait être atteinte, selon une étude de marché étasunienne. Il faut dire qu’ils figurent en bonne place dans les magasins Sephora et Action, mais aussi sur Amazon et dans les boutiques spécialisées (MiiN, Korean Skincare). Si les 18-30 ans forment le gros des consommateur·ices, les préados (8-12 ans) en sont de plus en plus friand·es. Mais quel sont les risques à appliquer quotidiennement ces produits sur notre visage ? Vert a passé au crible une cinquantaine de cosmétiques vendus en France. Parmi eux, plus d’une dizaine ont attiré notre attention. Dans leur formule, nous avons identifié de nombreuses substances qui présentent des risques de toxicité, de perturbation endocrinienne ou même de cancérogénicité. La marque Erborian figure très haut dans notre classement des cosmétiques les plus problématiques. Ses produits de K-beauty ont la particularité d’être popularisés en France depuis les années 2010 par la chaîne de magasins Sephora, détenue par le groupe LVMH. Nous avons compté jusqu’à sept substances considérées comme à risque dans deux tubes Erborian parmi les plus vendus, notamment par Sephora et Amazon : les crèmes CC Dull correct, destinées à «corriger automatiquement la perte d’éclat» du visage, et CC Eye, qui «estompe naturellement l’apparence des cernes». L’application Yuka, qui permet de connaître la composition des produits, leur a attribué la pire note : 0 sur 100. Parmi les sept substances retrouvées, quatre sont des filtres UV problématiques : l’éthylhexyl salicylate, l’éthylhexyl méthoxycinnamate (ou octinoxate), le nano-dioxyde de titane et le nano-oxyde de zinc. Les deux premiers sont suspectés d’être des perturbateurs endocriniens, c’est-à-dire qu’ils pourraient dérégler le fonctionnement de nos hormones. L’éthylhexyl salicylate est également «susceptible de nuire au fœtus», d’après la classification des industriels auprès de l’Echa, l’agence européenne des produits chimiques, en plus d’être «très toxique pour la vie aquatique». Le troisième filtre UV, interdit comme colorant alimentaire dans l’Union européenne depuis 2022, est controversé puisqu’il «peut-être cancérogène pour l’homme» par inhalation, d’après le classement du Centre international de recherche sur le cancer (Circ). Enfin, le quatrième est réputé nocif pour les algues et les coraux, d’après une étude menée par une équipe internationale de chercheur·ses. Et ce n’est pas tout ! Toujours dans ces deux crèmes, on retrouve du cyclométhicone, un mélange de plusieurs silicones suspectés d’être des perturbateurs endocriniens. Pourquoi autant de filtres UV dans les produits coréens ? C’est une tradition en Asie : les femmes se protègent toujours des rayons du soleil. Il était donc logique que les filtres solaires soient inclus dans les produits du quotidien. Mais sont-ils indispensables ? Non, selon les deux expertes que nous avons interrogées. «La quantité de filtre UV y est infime, et donc cela ne sert à rien, juge Zoé Kerlo, toxicologue chez Yuka. En réalité, il faudrait s’en réappliquer régulièrement dans la journée pour que le filtre UV soit réellement efficace.» Car, attention : ce ne sont pas des crèmes solaires. «C’est même un peu dangereux de se penser protégé du soleil en utilisant ces crèmes», estime l’experte. Appliquer des cosmétiques au quotidien pour filtrer les rayons UV, «ça a un impact pour la santé cutanée, car la plupart sont suspectés d’être des perturbateurs endocriniens. On est dans une débauche de filtres UV, c’est la grande mode», s’indigne Céline Couteau, maîtresse de conférences et spécialiste des cosmétiques à l’université de Nantes (Loire-Atlantique), pour qui l’industrie devrait prendre la «bonne résolution d’arrêter d’en mettre partout». Dans d’autres crèmes de la marque Erborian, nous avons identifié une autre substance qui fait débat : le butyloctyl salicylate. Présent dans le soin «anti-rougeurs» CC Red correct, le teint «effet peau de bébé» BB crème ou encore dans le correcteur de teint CC crème, il est officiellement utilisé pour assouplir la peau. Selon Zoé Kerlo, la toxicologue de Yuka, il est souvent choisi par les industriels pour renforcer les performances des filtres UV, sans être lui-même considéré comme un filtre solaire. «C’est problématique, selon Céline Couteau, car il ne figure pas dans la liste européenne des filtres UV officiellement autorisés dans les cosmétiques.» Pour elle, les fabricants l’utilisent car il n’a aucune restriction de quantité d’utilisation, contrairement aux filtres UV classiques. «Le butyloctyl salicylate est utilisé de manière anarchique par les industriels, qui font du hors-piste», s’étonne la spécialiste. Pourtant, selon l’Echa, le butyloctyl salicylate est suspecté d’être reprotoxique : il est considéré comme une substance «susceptible de nuire au fœtus en cas d’inhalation». Selon le Cosmétic ingredient review étasunien, il est potentiellement un perturbateur endocrinien. Sollicité par e-mail, le service de presse d’Erborian a répondu à Vert : «Tous les ingrédients utilisés dans nos produits sont autorisés en cosmétique conformément aux cadres réglementaires applicables.» La marque indique qu’elle a supprimé ces deux dernières années certaines substances problématiques de son correcteur de teint CC Crème et de son soin «anti-rougeurs» CC Red correct. Quant aux crèmes CC Eye et CC Dull correct, «des reformulations […] sont prévues pour 2027». La marque détenue depuis 2012 par le groupe L’Occitane promet plus d’informations claires et transparentes sur la composition de ses produits. Notre enquête révèle que le butyloctyl salicylate est également présent dans d’autres marques coréennes bien connues des amateur·ices de skincare : le sérum solaire de la marque Torriden et l’écran solaire de Beauty of Joseon. Ce produit est «commercialisé conformément à la réglementation européenne sur les cosmétiques», se défend Torriden auprès de Vert. «À l’heure actuelle, il n’est pas prévu de modifier [sa] formulation spécifiquement en raison de cet ingrédient», détaille encore l’entreprise. Quant à la marque Beauty of Joseon, elle nous précise : «Au vu des exigences réglementaires en vigueur et des données de sécurité accessibles au public, cet ingrédient est considéré comme adapté à l’usage auquel il est destiné dans les produits cosmétiques.» Une autre catégorie d’ingrédients très répandue interroge : les conservateurs. Indispensables pour empêcher la prolifération des bactéries, ils permettent de garder les crèmes après leur ouverture. Mais certains sont également pointés du doigt pour leurs effets potentiels sur la santé. Le BHA, par exemple, est présent dans la crème de contour des yeux de Some by Mi. Or ce conservateur est classé par le Circ comme «cancérogène possible pour l’homme». Un avis de mars 2026 du Comité scientifique européen pour la sécurité des consommateurs recommande de ne pas dépasser une concentration de BHA de 0,07%. Un avis consultatif qui n’est pas transposé dans la règlementation européenne et que les fabricants ne sont pas tenus de suivre. Sollicitée par e-mail, la marque coréenne n’a pas répondu à nos questions. Quant au conservateur BHT, il est présent dans cette même crème, ainsi que dans un masque de nuit de Laneige. Il est classé comme «toxique pour les organismes aquatiques, entraîne des effets néfastes à long terme», selon une classification des industriels auprès de l’Agence européenne des produits chimiques. Le BHA et le BHT sont par ailleurs suspectés d’être des perturbateurs endocriniens. Selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), «il y a une convergence d’éléments de preuve que le BHT peut agir sur la thyroïde». Le conservateur le plus répandu dans les tubes de K-beauty est le phénoxyéthanol. Bien qu’il soit présent en très petite quantité dans chaque produit, l’exposition répétée à cette substance pourrait provoquer des effets néfastes sur le foie ou la fertilité, selon plusieurs études. Elle figure sur la liste d’ingrédients de cette essence CORSX à base de bave d’escargot, très en vogue sur TikTok, vendue en France par le site spécialisé MiiN. On la retrouve dans la crème réparatrice Cicapair, de Dr. Jart+, notamment commercialisée en France par Nocibé. Le service communication de Dr. Jart+ a indiqué à Vert que ce conservateur était présent dans le produit «à une concentration inférieure à la limite réglementaire fixée par l’Union européenne», estimant ainsi que «son utilisation dans les cosmétiques est sans danger depuis de nombreuses années». Le phénoxyéthanol revient aussi dans les produits de K-beauty vendus dans les magasins Action, parmi lesquels beaucoup de ses marques maison, Eliza Jones et Skin Bliss. «Sur la base des données scientifiques actuelles et des exigences réglementaires en vigueur, nous n’avons pas l’intention de reformuler ces produits», nous indique le service communication de l’enseigne à très bas prix. À noter que les marques Innisfree et Glow Recipe semblent mieux s’en sortir : aucune substance parmi celles citées dans cette enquête n’a été relevée parmi leurs meilleures ventes. Faut-il pour autant abandonner les routines de beauté coréenne ? «Ces substances sont à chasser de nos routines hygiène et beauté», estime Zoé Kerlo, la toxicologue chez Yuka. «Le problème, c’est le fait de superposer les produits les uns sur les autres, pointe de son côté la spécialiste des cosmétiques Céline Couteau. On augmente la quantité de substances étrangères à l’organisme sur la peau.» Les enfants et les adolescent·es sont les publics les plus à risque, selon les expertes interrogées. «Des publications montrent que l’hyperconsommation de cosmétiques peut être en lien avec une puberté précoce», indique Céline Couteau. Pourtant, les préados sont une cible privilégiée de l’industrie cosmétique. Sur TikTok, des enfants âgés de 9 à 13 ans – que l’on surnomme les «Sephora kids» – font désormais la promotion des routines de skincare auprès de leur génération. Sollicitée par Vert, l’enseigne Sephora, qui vend de nombreuses marques coréennes dans ses rayons, se défend : «Tous les produits que nous vendons sont conformes à la réglementation européenne.» «Ce n’est vraiment pas à appliquer sur une peau jeune, plus fine, qui laisse passer les substances plus facilement, ni sur les femmes enceintes», considère Zoé Kerlo, le fœtus étant particulièrement sensible aux perturbateurs endocriniens. Selon la toxicologue, les consommateur·ices ne doivent pas être dupes : «Les cosmétiques coréens sont vendus et marketés comme des produits pour avoir une peau parfaite, mais ce n’est pas parce que le produit vient de Corée que la formule est nécessairement plus saine pour la santé.» Texte intégral (3327 mots)

#beautytok ♬ son original – Rose Lucy La K-beauty : un marché à 5 milliards d’euros en France en 2025
Sept substances à risque dans deux produits de la marque Erborian

«On est dans une débauche de filtres UV, c’est la grande mode»
Des substances utilisées «de manière anarchique» par les fabricants

Un conservateur «cancérogène possible»

Les enfants et les adolescents sont les plus à risque
Esteban Grépinet
Un nouveau basculement. Lors de l’examen du projet de loi d’urgence agricole, le Sénat a validé lundi soir un amendement qui réintroduit plusieurs pesticides interdits en France, contre l’avis du gouvernement (notre article). Directement inspiré de la deuxième loi «Duplomb» déposée au Sénat en janvier, le passage en question réautorise deux substances pour certaines cultures : le désormais célèbre acétamipride, qui inquiète médecins et scientifiques en raison de ses risques sur la santé… mais aussi le flupyradifurone. Moins médiatisé, ce deuxième pesticide pose pourtant de sérieuses interrogations en matière de risques pour l’environnement. «Il y a autant de différence entre l’acétamipride et le flupyradifurone qu’entre un pistolet et un revolver : ils ont une constitution légèrement différente, mais la balle tirée dans la tête a les mêmes effets», expose Jean-Marc Bonmatin, chimiste-toxicologue au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) d’Orléans (Loiret). Le flupyradifurone est un insecticide très récent : il est commercialisé en Europe depuis 2015 par l’entreprise Bayer (sous le nom de Sivento). Les connaissances scientifiques à son sujet sont donc moins développées. D’après le recensement du chercheur Philippe Grandcolas dans son livre Loi Duplomb, le débat confisqué (2026, Éditions du Faubourg), il existe environ 4 000 études scientifiques concernant le flupyradifurone, contre 30 000 sur l’acétamipride. De par sa structure chimique, le flupyradifurone n’est pas considéré comme un membre de la célèbre famille des néonicotinoïdes, des pesticides surnommés «tueurs d’abeilles» (dont l’acétamipride fait partie). Pourtant, il en possède les principales caractéristiques : il est systémique (il pénètre l’intérieur des plantes, des racines jusqu’aux fleurs) et présente une toxicité importante – il cible le système nerveux des insectes, conduisant à leur paralysie et à leur mort. Pour ces raisons, il est interdit en France depuis un décret de décembre 2019. Ce dernier a élargi l’interdiction des néonicotinoïdes – en vigueur depuis septembre 2018 – à l’ensemble des produits «présentant des modes d’action identiques à ceux de la famille des néonicotinoïdes». Mais le flupyradifurone est toujours autorisé dans le reste de l’Union européenne, alimentant les accusations de «concurrences déloyales» pour certaines filières agricoles. Dans son dossier d’évaluation de 2016, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) estime que le flupyradifurone a une persistance dans les sols «modérée à forte» : la molécule peut prendre plusieurs dizaines, voire centaines, de jours avant de se dégrader complètement. Selon ce même rapport, le risque reste «faible» pour les organismes vivants dans le sol et l’eau. «La probabilité qu’il soit entraîné vers les eaux souterraines est élevée.» Dans de nombreux scénarios de l’Efsa, la substance présente en revanche «un risque élevé de dépasser» le seuil de qualité de l’eau potable. «Le flupyradifurone est soluble dans l’eau et persistant dans les sols, donc il ne se dégradera pas rapidement et la probabilité qu’il soit entraîné vers les eaux souterraines est élevée», résume auprès de Vert Laure Mamy, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Sur le volet sanitaire, «il y a déjà de fortes suspicions d’effets perturbateurs endocriniens [qui altèrent la production d’hormones dans le corps humain, NDLR], comme avec les autres néonicotinoïdes», prévient Jean-Marc Bonmatin. Le spécialiste cite une étude académique menée sur des rats en 2022, qui a mis en évidence des effets sur les hormones de la thyroïde. En 2016, l’Efsa estimait qu’elle manquait de données pour tirer des conclusions sur un potentiel de perturbateur endocrinien. Les connaissances scientifiques sont plus claires concernant les effets sur la biodiversité. Le flupyradifurone est sensiblement plus toxique par ingestion pour les abeilles domestiques que l’acétamipride, et nettement moins toxique que les autres néonicotinoïdes. «C’est un neurotoxique, qui agit sur le système nerveux central, avec des effets directs de mortalité aiguë sur des pollinisateurs si les doses sont létales, développe Jean-Marc Bonmatin. Ensuite, il y a les effets sublétaux, souvent suffisamment graves sur toutes les fonctions biologiques de l’organisme pour conduire à la mort.» Ces dernières années, plusieurs recherches académiques ont montré des effets potentiels du flupyradifurone sur la santé des abeilles domestiques : sur les capacités motrices, sur l’apprentissage du goût, sur les dates de butinage… En 2019, une étude étasunienne a mis en évidence des «effets synergiques [quand le mélange de deux molécules accentue leur toxicité, NDLR] néfastes sur la survie et le comportement des abeilles (mauvaise coordination, hyperactivité, apathie)» lorsqu’il interagit avec une substance fongicide. À ce jour, le gros point d’inquiétude concerne les abeilles sauvages, soit près d’un millier d’espèces dans notre pays. Après une sollicitation de la France, l’Efsa a estimé en 2022 qu’une espèce d’abeille solitaire – l’abeille découpeuse – «pourrait être disproportionnément sensible au flupyradifurone». «C’est une limite de la réglementation : elle ne couvre pas l’ensemble des organismes que l’on peut trouver dans l’environnement, et en particulier les pollinisateurs sauvages qui sont peu étudiés», détaille Laure Mamy. À la suite de cette alerte, la Grèce a été missionnée pour mener une nouvelle étude spécifique à cette espèce. Cette évaluation des risques – révélée par l’association Générations futures – pointe «un risque élevé pour les abeilles dans tous les scénarios pertinents», mais reste «incomplète» en raison d’un manque de données fournies par Bayer (sur la toxicité par voie orale, notamment). «L’approbation actuelle du flupyradifurone a été prolongée jusqu’au 9 juin 2029, alors que la Commission européenne avait ce document sous ses yeux.» Dans ses conclusions, que Vert a consultées, la Grèce estime qu’«aucune combinaison de mesures d’atténuation visant à réduire l’exposition ne peut être proposée pour garantir un risque acceptable pour les abeilles», et conseille de mener de nouvelles études. Rendu il y a trois ans, ce rapport n’a pas été publié à ce jour. «Nous sommes en juin 2026 et l’Efsa n’a toujours pas été mandatée pour revoir ce dossier, déplore Pauline Cervan, toxicologue à Générations futures. Pire, l’approbation actuelle du flupyradifurone a été prolongée l’année dernière jusqu’au 9 juin 2029, alors que la Commission européenne avait ce document sous ses yeux.» Pour l’ONG, ce retard est un cas d’école du «système d’évaluation défaillant et absurde» des pesticides dans l’Union européenne. En mars 2026, Générations futures et le réseau PAN Europe ont écrit à la Commission européenne pour lui demander d’accélérer ce réexamen en lui faisant remonter plus de 70 études non prises en compte sur le flupyradifurone. «La Commission prépare un mandat à l’attention de l’Efsa afin d’évaluer les données sur le flupyradifurone soumises par le demandeur, ainsi que d’autres éléments scientifiques pertinents», indique à Vert une source proche du dossier. Mais ce processus dépend de la révision d’un texte européen sur la protection des abeilles qui n’a toujours pas été validé par les États membres. Texte intégral (2237 mots)

Ce qu’il faut retenir :
Lundi, le Sénat a validé la réautorisation de deux insecticides interdits en France : l’acétamipride et le flupyradifurone. Plus récent et moins connu, ce dernier est commercialisé en Europe depuis 2015 par l’entreprise Bayer.
Persistant dans les sols et soluble dans l’eau, ce pesticide présente un «risque élevé de dépasser» le seuil de qualité de l’eau potable, selon l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa).
Comme l’acétamipride et les autres néonicotinoïdes, il s’attaque au système nerveux des insectes. Une évaluation européenne révélée par l’association Générations futures indique un «risque élevé» pour les abeilles sauvages.Pas un néonicotinoïde, mais tout comme
«Il y a déjà de fortes suspicions d’effets perturbateurs endocriniens»
Inquiétudes pour les abeilles sauvages

Bataille d’évaluations au sein de l’Union européenne
Nicolas Beublet
L’odeur de fermentation s’échappe de la cuve. Au cœur d’un jeune verger de 180 arbres fruitiers, sept bénévoles ajustent les pulvérisateurs sur leur dos. «Pour que le produit sorte, il faut régulièrement pomper avec le bras gauche», conseille Lionel Lorente, viticulteur, plus habitué que les autres. En cette soirée de juin, elles et ils se sont donné·es rendez-vous pour un épandage ouvert à toutes et tous sur une ancienne parcelle de vignes traitée aux pesticides, rachetée par la commune de Gauriac (Gironde) en 2023. Une opération autofinancée à hauteur de 44 000 euros et soutenue par des aides du département et de l’État. Le soleil décline lentement sur les coteaux du Blayais. La parcelle, d’une superficie d’1,7 hectare, plonge doucement vers le fond du vallon. Les bénévoles s’apprêtent à épandre de la litière forestière fermentée, une préparation riche en champignons, levures et microbes à base de feuilles mortes et de végétaux en décomposition. Après avoir arraché les ceps et planté le verger, cette action régénère et améliore la fertilité du sol, après des décennies de viticulture intensive. L’initiateur de cette soirée d’épandage, Alain Vidal, déambule sur le coteau et enjambe les noues, sorte de tranchées creusées pour retenir l’eau, qui s’infiltre ensuite dans le sol. Sur la parcelle, tout est complémentaire, justifie cet habitant du village, la soixantaine, ancien viticulteur devenu conseiller en agroécologie : «On a planté du sorgho pour fixer le carbone. On couchera les plants en septembre pour les laisser se décomposer en matière organique dans le sol.» La parcelle communale dénote dans le paysage vallonné recouvert de vignes à perte de vue. «On a un beau paysage…, soupire Alain Vidal, vêtu d’une cotte de travail, mais qui ne fait plus vivre.» De nombreuses parcelles arrachées témoignent des effets de la crise viticole. «Ces jachères jaune citron» peinent Mirabelle Charpentier, ancienne élue du conseil municipal venue prêter main-forte pour l’épandage. Elle se souvient des prémices du projet : «En 2023, les propriétaires de la parcelle cherchaient à vendre, mais personne n’en voulait dans ce contexte.» Au même moment, le maire (Front de gauche) de l’époque, Raymond Rodriguez, répond à un appel à projet du département de la Gironde sur les «paysages girondins résilients». Il propose de construire une vitrine de diversification agricole dans un territoire de monoculture viticole. Ce projet coche une autre case chère à ce professeur de SVT : «Je voulais créer une zone tampon entre la vigne cultivée en agriculture conventionnelle et l’école.» Car la parcelle de vignes en question borde l’arrière de l’école du village. Une situation qui rappelle le scandale de Villeneuve, à quelques kilomètres d’ici. Le 5 mai 2014, une vingtaine d’enfants et leur institutrice ont été victimes de malaises dans leur école du Blayais, après l’épandage de pesticides par deux châteaux voisins. En Gironde, la surexposition aux pesticides est généralisée. Y compris pour les enfants. D’après une enquête du Monde publiée en décembre 2025, 112 écoles du département figurent parmi les 500 plus exposées aux pesticides en France. L’école de Gauriac n’y échappe pas. En 2021, des relevés atmosphériques ont été effectués dans la cour par l’association anti-pesticides Générations futures. À la lecture des résultats, début 2023, le maire n’a pas été surpris : «Ils ont trouvé ce qu’ils devaient trouver, des pesticides en quantité non négligeable. En particulier le folpel [un fongicide cancérogène possible pour les humains, très utilisé dans la vigne, NDLR] et d’autres plus anciens comme le lindane, insecticide interdit depuis 1998 mais qui a une rémanence longue.» Localement, l’omerta persiste, d’après Sylvie Nony, de l’association girondine Alerte pesticides : «Il y a une grosse pression pesticides dans le Blayais, mais il ne faut pas en parler, comme si ça n’existait pas.» Valérie*, salariée de la cantine et de la garderie de l’école depuis sept ans, croisée devant le portail avant le chantier participatif d’épandage, parle «d’inconvénients» au sujet des pesticides, et s’émeut surtout de voir les vignes être arrachées partout dans le Blayais. Vanessa Broc, présidente de l’association des parents d’élèves de l’école, salue de son côté le fait «d’éviter d’avoir tous ces rejets autour de l’école». Si ce projet répond à une question de santé publique, il entend aussi expérimenter des solutions pour l’agriculture. Grégory Epaud accompagne la commune pour le syndicat de rivière du Moron, qui gère neuf cours d’eau sur le territoire. «Sur la parcelle communale, on a planté des végétaux qui pourraient être complémentaires de la culture de la vigne, tout en étant en accord avec les terroirs locaux, l’ensoleillement… et sans avoir besoin de traitement, ou peu. On a planté de l’amélanchier, par exemple», explique-t-il. Le projet inclut des journées techniques à destination des viticulteur·ices, en partenariat avec les instances viticoles et la chambre d’agriculture, qui sont également partie prenante du comité de pilotage. À travers cette expérimentation, le syndicat de rivière suit l’évolution de la biodiversité et de la qualité physico-chimique des sols. Le technicien paysagiste poursuit : «Il y a trois ans, on a retrouvé un pourcentage satisfaisant de matière organique et de carbone, mais aussi la présence de métaux lourds : du cuivre, du fer, du manganèse… et la présence étonnante de DDT, un pesticide interdit en 1972, en bas de la parcelle.» À cet endroit se trouve aujourd’hui une mare «de 50 mètres carrés», commente Alain Vidal. Des traces de sangliers sont visibles dans le fond argileux, qui n’est pas encore en eau. Le conseiller en agroécologie poursuit son inspection du terrain vers un espace clôturé, laissé en libre évolution : «On a de la folle-avoine, c’est intéressant. De toute façon, il n’y a pas de mauvaises herbes, que des plantes qui donnent des indications sur l’état du milieu.» «On veut être un petit relais pour montrer que la diversification est possible sur nos terroirs, en travaillant sur la régénération des sols et sans pesticides», espère-t-il. Lui, l’ancien vigneron en conventionnel, qui traitait ses cultures avec du glyphosate, sait que les déclics peuvent être longs : «Quand tu gagnes des ronds, pourquoi se remettre en cause ? La grande limite de l’agroécologie, c’est la lenteur. On avance au rythme des champignons et des vers.» La litière forestière fermentée est épandue. Alors que le soleil disparaît derrière les vallons, le groupe se dirige vers le hangar des services techniques pour laver les outils. Pour la prochaine fois, Alain Vidal a déjà une idée : «Si ça vous dit, on s’amène un petit quelque chose à manger et à partager ?» *La personne interrogée n’a pas souhaité donner son nom. Texte intégral (1574 mots)


«On a un beau paysage… mais qui ne fait plus vivre»

Surexposition aux pesticides et omerta

Une parcelle expérimentale
«On avance au rythme des champignons et des vers»
Lilou Hiver
S’il y a bien une chose que l’on peut reconnaitre au sénateur Laurent Duplomb (Les Républicains), c’est qu’il est tenace. Son amendement pour réintroduire l’acétamipride et le flupyradifurone, deux insecticides interdits en France mais autorisés ailleurs en Europe, a été validé dans la nuit de lundi à mardi par le Sénat dans le cadre du projet de loi d’urgence agricole (LUA). En approuvant, à 183 voix contre 129, ce nouveau volet du projet de loi, les sénateur·ices ont ressuscité, à l’initiative de la droite et des centristes, une partie des mesures de la loi Duplomb, partiellement censurée en 2025 par le Conseil constitutionnel. Ce dossier avait provoqué une fracture au sein de la classe politique mais aussi dans la population. En juillet dernier, plus de deux millions de Français·es avaient signé une pétition pour s’opposer au texte. En janvier, le sénateur-agriculteur a déposé une nouvelle proposition de loi (dite «Duplomb 2»), plus conforme – selon lui – aux exigences des «Sages» concernant la charte de l’environnement. Ce nouveau texte n’a toujours pas été examiné par le Sénat, mais l’élu de Haute-Loire n’a jamais caché son intention de l’insérer par voie d’amendement dans le projet de LUA. «Nous sommes les seuls à interdire des molécules en Europe depuis plus de dix ans. On tue à petit feu notre production française de fruits pour finir par importer en masse ces mêmes fruits, produits avec ces mêmes molécules», a justifié Laurent Duplomb, corapporteur de cette loi d’urgence. Une «hypocrisie» qui affaiblit certaines filières comme la betterave, la pomme, la cerise et la noisette, d’après lui. Les dérogations cibleraient d’ailleurs précisément ces filières en difficulté, une rédaction jugée «proportionnée», selon ses défenseur·es. De l’autre côté de l’hémicycle, la gauche a crié à la «surenchère pro-pesticides» et à l’«acharnement», relayant les inquiétudes d’associations de défense de l’environnement
indignées face à la perspective de voir réintroduit l’acétamipride, néonicotinoïde toxique pour la biodiversité et potentiellement pour la santé humaine. Le sénateur écologiste Daniel Salmon a fustigé «un gigantesque renoncement», le socialiste Jean-Claude Tissot dénonce quant à lui un «retour en arrière inacceptable». Également opposé à cette mesure, le gouvernement a exprimé ses inquiétudes quant au risque de compromettre l’adoption de l’ensemble du projet de loi avant la fin de l’été. «Ce que je crains, c’est que cette question est tellement virulente qu’elle pourrait emporter le texte tout entier», s’est inquiétée la ministre de l’agriculture, Annie Genevard. «On ne nous le pardonnerait pas dans les fermes», avait-elle déjà prévenu un peu plus tôt. «Lorsque des doutes sérieux existent sur les effets d’une substance pour la santé humaine ou pour la biodiversité, notre responsabilité est d’agir avec prudence», a souligné la ministre de la transition écologique, Monique Barbut. Ce point sera au cœur des négociations à venir entre les député·es et les sénateur·ices, qui seront chargé·es mi-juillet de trouver un terrain d’entente sur ce texte lors d’une commission mixte paritaire (CMP). Ce volet sur les insecticides est loin d’être le seul irritant du texte, d’autant que le Sénat, dominé par la droite, promet des mesures controversées sur plusieurs points clés comme la gestion de l’eau et la prédation du loup. Celles-ci ont embarrassé Monique Barbut, qui a constaté certains «reculs» dans la copie des parlementaires, les appelant lundi à rétablir «l’équilibre» du texte. Dans un discours à la tonalité beaucoup plus conciliante, Annie Genevard a réfuté l’existence de «reculs environnementaux» dans le texte proposé par le Sénat. Au sortir d’une canicule exceptionnelle, un dense volet sur l’eau risque de faire parler ces prochains jours. Il prévoit d’atténuer les obligations environnementales nécessaires à la construction d’ouvrages de stockage (mégabassines). Autre pan très discuté du texte, les moyens offerts aux éleveur·ses pour se protéger du loup, avec la suppression d’une autorisation préalable requise pour effectuer des tirs de défense lors d’attaques sur les troupeaux. Le gouvernement portera des amendements pour supprimer plusieurs de ces ajouts. Plus de 800 doivent encore être examinés, présageant de longs débats qui devraient se dérouler jusqu’à la fin de la semaine, avant un vote sur l’ensemble du texte. Texte intégral (980 mots)

«Un gigantesque renoncement»
De longs débats à venir
Esteban Grépinet
Les succès de l’équipe de France contre les «lions de la Teranga» du Sénégal et les «lions de Mésopotamie» de l’Irak, l’exploit des «requins bleus» du Cap-Vert face à l’Espagne, la qualification historique des «éléphants» de la Côte d’Ivoire en phases finales… La Coupe du monde de football 2026 bat son plein depuis deux semaines, et la biodiversité est partout dans cette compétition pourtant bien peu écologique. «Les équipes de sport mobilisent l’imaginaire animal pour différentes raisons, retrace Ugo Arbieu, socio-écologue à l’université Paris-Saclay. Souvent pour des critères esthétiques, comme les “zèbres” de la Juventus de Turin et leur maillot noir et blanc. Aussi pour un héritage culturel : les ducs de Bretagne utilisaient l’hermine dans leurs armoiries, ce qui a inspiré beaucoup de logos locaux comme celui du Stade rennais. Ou pour représenter des caractéristiques qu’on veut donner au club : puissance, agilité, rapidité…» La marchandisation du secteur a beaucoup joué, complète le chercheur : «Quand le sport s’est professionnalisé, il a fallu créer des marques, des logos, des symboles qui génèrent de la valeur et des revenus.» De ce constat, le scientifique a créé avec d’autres le projet The Wild league («La Ligue sauvage», en anglais), destiné à sensibiliser les supporteur·ices et à encourager les clubs et fédérations à financer la protection de ces espèces omniprésentes dans leur imaginaire. À l’occasion de la Coupe du monde de football 2026, qui se déroule en Amérique du Nord du 11 juin au 19 juillet, les scientifiques ont calculé qu’un peu plus de la moitié des 48 sélections qualifiées pour la compétition ont un animal ou une plante comme symbole (sur leur maillot ou dans leur surnom). Parmi ces espèces, treize sont menacées de disparition à l’échelle de la planète. Oubliez Messi, Ronaldo et Mbappé : la star de la Coupe du monde, c’est incontestablement le lion. Le fauve, symbole de puissance et de domination, est le symbole de neuf équipes qualifiées. C’est le cas du Maroc, du Sénégal et de l’Irak, mais aussi de contrées où l’espèce n’a jamais vécu : l’Angleterre (les joueurs sont d’ailleurs surnommés les «Three Lions»), l’Espagne, la Norvège, la République tchèque… Pourquoi ce tropisme européen ? Selon l’historien Michel Pastoureau, l’Église catholique a imposé le lion comme «roi des animaux» au cours du Moyen Âge, afin de détrôner l’ours, trop païen à son goût. Le symbole s’est installé dans les cours royales, et se retrouve encore aujourd’hui sur de nombreux blasons nationaux, comme celui de l’Espagne. «En Europe, on a quasiment exterminé tous les prédateurs de nos écosystèmes, ajoute Ugo Arbieu. Nous empruntons nos symboles dans des écosystèmes lointains, où ils disparaissent eux aussi.» «Depuis que Sadio Mané est né, nous avons perdu quasiment 50% des populations de lions en Afrique.» Pantera leo est classé «en danger» dans la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). «Depuis que Sadio Mané [star de l’équipe du Sénégal, NDLR] est né, nous avons perdu quasiment 50% des populations de lions en Afrique, a calculé Ugo Arbieu. En imaginant que la surface d’un terrain de foot représente l’aire de distribution originelle des lions, à l’heure actuelle ils n’existeraient plus que dans le rond central.» Certaines sous-espèces ont même déjà disparu à l’état sauvage, à l’image du lion de l’Atlas, surnom bien connu des footballeurs marocains. Parmi les espèces symboles de la Coupe du monde, le lion n’est pas le seul à être menacé. On peut citer l’éléphant de savane d’Afrique, symbole fort de la Côte d’Ivoire. Le pachyderme est lui aussi «en danger» d’extinction à l’échelle de la planète. La population ivoirienne s’est effondrée au cours du 20ème siècle à cause de la chasse et de la déforestation, et il ne reste aujourd’hui plus que quelques centaines d’individus dans le pays. Du côté des fauves, la République démocratique du Congo a pour emblème le léopard d’Afrique, classé «vulnérable» sur la liste rouge mondiale. Qualifiés pour les seizièmes de finale, les joueurs de la sélection ont d’ailleurs débarqué aux États-Unis avec des tenues… motif léopard. L’équipe de Corée du Sud arbore quant à elle un tigre sur son maillot. Symbole national du pays, le tigre de Sibérie y a pourtant disparu depuis des décennies – seules quelques centaines d’individus survivent à l’extrême-orient de la Russie. Symboles de puissance et d’agilité, les rapaces ne sont pas en reste, avec le condor des Andes – stylisé sur le maillot de l’Équateur – ou encore le faucon sacre, symbole national de l’Arabie saoudite. Éliminés dès les phases de poules, les «faucons verts» pourraient aussi voir disparaître leur emblème : l’oiseau est «en danger» à cause des captures illégales et de la dégradation de son habitat. Chez les autres mascottes du football mondial, certaines sont aussi de précieux témoignages de la richesse de la biodiversité. C’est le cas des espèces endémiques, qui ne vivent que dans une zone géographique précise : le kangourou et l’émeu, animaux emblématiques de l’Australie, ou encore la fougère argentée de Nouvelle-Zélande. Symbole national repris de la culture maorie, cette plante se retrouve aussi sur le maillot des célèbres rugbymen et rugbywomen «All Blacks». Un autre végétal affiche ses ramages sur les terrains de football : la protée. Fièrement arborée par l’Afrique du Sud, qui s’est qualifiée pour la première fois de son histoire en phase finale, cette majestueuse fleur est devenue le symbole des sélections nationales depuis la fin de l’apartheid (elle s’est ajoutée au springbok). Il en existe plus de 300 variétés, dont la moitié sont aujourd’hui menacées de disparition. «Des milliers d’insectes et d’oiseaux ont des relations spécialisées avec ces plantes, complète Ugo Arbieu. Si elles disparaissent, c’est l’écosystème qui s’effondre.» D’autres espèces moins menacées mais toutes aussi passionnantes peuplent cette Coupe du monde. C’est le cas des «fennecs» de l’Algérie, typiques des déserts du Sahara, des «requins bleus» du Cap-Vert, une espèce de squale encore très répandue, ou encore des «loups» de l’Ouzbékistan. Allemagne, Tunisie, Mexique… Plusieurs sélections arborent aussi des aigles royaux, classés en «préoccupation mineure» à l’échelle du globe par l’UICN, mais dont les populations restent localement sensibles aux destructions d’habitats, aux empoisonnements ou encore aux électrocutions. Dans les curiosités animales du football mondial, on peut enfin citer les espèces domestiques, comme le fameux coq de l’équipe de France et le canari brésilien, ou encore l’étonnant corbeau à trois pattes du Japon – une créature issue de la mythologie locale. Au-delà de la Coupe du monde, de nombreux clubs sportifs ont des espèces animales ou végétales comme symboles, à découvrir sur cette carte interactive du projet The Wild league. Texte intégral (1678 mots)

Pays-Bas, Maroc, Angleterre, Sénégal… Le lion, roi des symboles
Léopards du Congo, condors de l’Équateur ou tigres de Corée : d’autres animaux emblématiques menacés
Fougères endémiques, requins bleus et corbeau à trois pattes
🌱 Bon Pote
Actu-Environnement
Amis de la Terre
Aspas
Biodiversité-sous-nos-pieds
🌱 Bloom
Canopée
Décroissance (la)
Deep Green Resistance
Déroute des routes
Faîte et Racines
🌱 Printemps des Luttes Locales
F.N.E (AURA)
Greenpeace Fr
JNE
La Relève et la Peste
La Terre
Le Lierre
Le Sauvage
Low-Tech Mag.
Motus & Langue pendue
Mountain Wilderness
Negawatt
🌱 Observatoire de l'Anthropocène