Arnaud Stoerkler
«C’est une usine polluante qui intoxique la population. L’industriel affirme qu’il met des filtres, mais c’est faux. Et tout le monde ferme les yeux, parce que c’est de l’emploi.» Voilà le pitch des Enfants de plomb, une mini-série qui cartonne sur Netflix. L’histoire vraie d’une pédiatre qui a révélé, en Pologne, les effets délétères d’une fonderie sur la santé de ses riverain·es. Daniel*, un habitant de Grande-Synthe (Nord), y a reconnu son quotidien. À deux kilomètres de ses fenêtres s’étirent les cheminées d’ArcelorMittal Dunkerque, l’une des usines les plus polluantes de France, qui brûle du charbon pour produire de l’acier. Il observe les panaches de fumée, la survenue de cancers dans son entourage, et pense qu’un lien existe entre les deux. «Personne n’en parle, les élus sont silencieux», enrage-t-il. Et cet été, il a «failli déménager». Nuages de poussière oranges, fumées noires, confettis de carbone dans l’air… Des retombées «épouvantables» ont touché les résident·es proches du site sidérurgique et d’autres usines, entre avril et septembre. L’industriel a reconnu des «aléas techniques», promis une «meilleure communication» à l’avenir et «engagé des actions» pour améliorer son fonctionnement. Mais l’inquiétude a conduit à un événement rare dans le Dunkerquois : une critique de la pollution industrielle locale par un élu. «J’ai l’impression que nous sommes revenus trente ans en arrière», a fustigé Grégory Bartholoméus, maire socialiste de Fort-Mardyck, lors d’une réunion publique organisée le 16 septembre dans sa commune – la plus exposée. Déjà en 2018, la Voix du Nord se faisait l’écho de panaches anormaux durant l’été. En dehors de ces épisodes exacerbés, les rejets industriels restent un impensé sur le territoire. La communauté urbaine de Dunkerque (Cud) – qui n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations – tente d’attirer de nouvelles usines et incite sa population à embrasser les métiers du secteur, avec son plan «20 000 emplois». Les voix qui s’élèvent contre ces nuisances, dans la rue et sur les réseaux sociaux, sont souvent moquées par les défenseur·ses d’un poids lourd économique drainant 20 400 emplois en 2023, entre le port et une quinzaine de sites classés Seveso – afin de prévenir les accidents liés aux substances dangereuses. «Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir la pollution», soutient pourtant Nicole Bertrand, 74 ans. Elle habite au pied des cheminées et a connu le secteur avant l’arrivée, en 1962, de l’usine sidérurgique. Chaque jour de l’année, les pelouses, voitures et façades des habitations de Fort-Mardyck, de Grande-Synthe ou de Saint-Pol-sur-Mer sont recouvertes d’une fine couche de poussière noire venue d’ArcelorMittal. Et les trottoirs scintillent parfois de paillettes, échappées des 12 millions de tonnes de matières traitées chaque année sur le site. «Lors d’une braderie au printemps, il a plu de grosses paillettes, une pluie noire», rit jaune une trentenaire de Fort-Mardyck, qui n’a pas voulu être citée. C’était le 2 mai dernier, et l’industriel ne connaît toujours pas l’origine exacte de ce «carbone pur [tombé] sous forme de graphite», confesse à Vert un porte-parole. Arrivée de Calais il y a neuf ans, Élise (elle n’a pas donné son nom) a pris conscience du problème à force de «nettoyer la poussière noire» sur les jouets de ses filles, dans le jardin. Comme bien d’autres habitant·es, elle évoque «une voiture à laver tous les deux jours», «des appuis de fenêtre souillés» et l’impossibilité d’aérer sa maison sans voir «la poussière atterrir à l’intérieur». Certain·es riverain·es ont retiré leur trampoline après avoir vu les chaussettes blanches de leurs enfants «devenir noires en quelques minutes». Celles et ceux qui ont conservé un salon de jardin retournent consciencieusement «les verres et les assiettes jusqu’au moment de servir», relate Jean*, installé à Fort-Mardyck depuis «cinq générations». «On a grandi comme ça, s’attriste Daniel, l’habitant de Grande-Synthe. Dans ma jeunesse, on mettait toujours un coup de wassingue [chiffon, en patois, NDLR] sur la table et le fil à linge, pour ne pas avoir un trait noir sur son t-shirt. Je me suis rendu compte plus tard qu’ailleurs, personne ne fait ça.» Forcément, le carnaval de Dunkerque illustre régulièrement avec panache cette existence noircie. Dominique Mouftier, un artiste de 65 ans né à deux pas d’ArcelorMittal, pousse la chansonnette : «La fumée de nos usines nous rend tous tuberculeux, on s’en fout on a bonne mine, on est des carnavaleux !» Blague à part, Dominique Mouftier se dit entouré de «proches atteints par des cancers». Et Élise est «sous traitement pour des sinusites chroniques» depuis son arrivée dans le Dunkerquois. «Je m’inquiète pour mes filles. On manque d’informations sur cette pollution», regrette-t-elle. «Les particules visibles ne sont pas forcément les plus dangereuses, mais elles en charrient des plus petites qui ne sont pas toutes contrôlées», note Constance Valade, de l’association Respire. Une étude de Santé publique France parue en 2025 suggère un sur-risque d’asthme, de prématurité et de maladies respiratoires pour celles et ceux qui habitent à quatre kilomètres ou moins d’un site industriel. Le diagnostic territorial de santé de la communauté urbaine de Dunkerque, publié en 2023, montre aussi une surmortalité de 20 à 30% et une prévalence des cancers parmi ses habitant·es par rapport au niveau national. Sans pour autant les lier au risque industriel. Plusieurs enquêtes (Disclose, association Respire, France nature environnement) ont démontré que le site sidérurgique dunkerquois avait dépassé certains seuils réglementaires d’émissions polluantes, lui valant des amendes et un contrôle renforcé par la préfecture. Malgré ces alertes, l’actuel premier adjoint au maire de Dunkerque, le chercheur en toxicologie Yann Landkocz, jugeait en 2023 dans Libération que l’air de Dunkerque «n’est pas plus pollué qu’ailleurs». «Il y a une omerta, un conflit d’intérêts entre le développement économique du territoire et la pollution de l’air», estiment Éric Lefebvre et Jean-Michel Vermeersch, membres de Santé Transparence. Cette association de quarante riverain·es souhaite créer un institut écocitoyen pour reprendre la main sur une réalité sanitaire qui leur échappe. Comme à Fos-sur-Mer, où se trouve aussi le géant de l’acier. Elle organise des réunions publiques depuis un an et vient de candidater à des projets d’études scientifiques pour s’entourer de chercheur·ses. Une manière de ne pas attendre la décarbonation du site sidérurgique, revue à la baisse mais toujours d’actualité, qui vise à réduire l’utilisation du charbon en 2030. Gaëtan Lecocq, responsable CGT dans l’usine, reste sceptique : «Le manque criant d’investissement explique en partie les panaches de cet été et interroge l’avenir», s’alarme-t-il. L’entreprise, elle, rappelle à Vert l’injection de «dizaines de millions d’euros chaque année dans ses installations». Coincés entre grondements nocturnes, odeurs âcres et fumées chamarrées, deux habitant·es de Fort-Mardyck, récemment arrivé·es, ont peur de ce qu’elle et il «respirent» mais veulent croire à la décarbonation. Souhaitant rester anonyme, un ancien maire de la ville, croisé sous son porche noirci et «incité à se calmer» à une époque où il s’était ému de la pollution, se dit «résigné». Il a accueilli ses deux petites-filles cet été, dont les pieds ont viré au noir dans sa pelouse, «comme si elles avaient marché dans du charbon». *Leurs prénoms ont été modifiés pour préserver leur anonymat. Texte intégral (1971 mots)

Trottoirs scintillants

«Personne ne fait ça»

Dépassements de seuils

Reprendre la main


Lou-Eve Popper
Se souvenir et ne plus jamais laisser faire. Voilà dans quel état d’esprit se trouvent les manifestant·es rassemblé·es pour la dernière mobilisation d’ampleur contre l’A69, ce samedi. Elles et ils ont répondu à l’appel d’un collectif anonyme, soutenu par La Voie est libre (LVEL), Extinction Rebellion ou encore Les Soulèvements de la Terre. Après trois ans et demi de travaux, l’axe autoroutier qui doit relier Castres (Tarn) à Toulouse (Haute-Garonne) devait être mis en service le 15 octobre. Mais le concessionnaire Atosca a annoncé que l’inauguration était repoussée à la première semaine de novembre, en raison des derniers contrôles de sécurité réalisés par l’État. Les opposant·es écologistes sont bien conscient·es d’avoir perdu la bataille. Preuve de cette fatigue militante, seules 1 500 personnes (1 100, selon la préfecture) se sont déplacées sur un champ de Cambounet-sur-le-Sor, à deux kilomètres de l’autoroute. En octobre 2023, lors d’un rassemblement d’ampleur, elles et ils étaient près de 10 000 (5 000, selon la préfecture). «C’est aussi que les gens ont peur des violences policières», estime Gilles Garric, de LVEL. Pour encadrer ce week-end de mobilisation, les autorités ont déployé un important dispositif de sécurité, avec près de 800 policier·es et gendarmes réparti·es sur tout le tracé. Ce samedi, de nombreuses fouilles de voitures sont effectuées sur les routes attenantes. Les forces de l’ordre tentent – avant de rétropédaler – d’imposer aux journalistes de se délester de leur matériel de protection : casques et masques FFP2. Éparpillé·es entre un immense chapiteau, plusieurs barnums associatifs et des dizaines de tables montées à la va-vite, les manifestant·es se veulent pourtant combatifs, faisant honneur au nom grinçant donné à ce baroud d’honneur : «A69 : La dé-fête». «Les endroits qui nous entourent sont des lieux chargés émotionnellement : nous y avons été brisés, physiquement et psychologiquement. Pourtant, cette lutte a rassemblé des zadistes, des associations, des juristes… Il faut que ça serve d’exemple pour la suite. Nous voulons montrer qu’à l’avenir, nous nous battrons férocement jusqu’à la dernière minute», témoigne Lucie*, militante de la première heure, le visage masqué par une cagoule et des lunettes. Rembobinons. Le combat contre l’A69 a débuté dès le début du chantier, en mars 2023, avec l’installation de militant·es dans les arbres destinés à être abattus le long du tracé. À l’automne 2023, le plus célèbre de ces «écureuils», Thomas Brail, a entamé une grève de la faim pour exiger la fin du chantier, ce qui a permis de fortement médiatiser la lutte. Plusieurs mobilisations, pour certaines émaillées d’affrontements avec les forces de l’ordre, ont également rassemblé des milliers de manifestant·es, notamment en avril et octobre 2023. En parallèle, le collectif LVEL a mené une longue bataille juridique pour faire annuler l’autorisation environnementale du projet autoroutier. À la suite de multiples rebondissements, le Conseil d’État a définitivement validé l’infrastructure en juin 2026. Pas découragée pour autant, LVEL prévoit désormais de porter le dossier devant la justice européenne. Sur le camp, Carole (elle n’a pas donné son nom), 66 ans, reste également mobilisée : «Cette autoroute est une balafre dans le paysage ; on a perdu mais on veut montrer qu’on est toujours là.» Partout sur le lieu de rassemblement, plusieurs pancartes sont brandies pour dénoncer d’autres projets jugés destructeurs pour l’environnement, comme la future ligne à grande vitesse (LGV) entre Bordeaux (Gironde) et Toulouse, ou encore l’A412, une autoroute de 16 kilomètres entre Machilly et Thonon-les-Bains (Haute-Savoie). Clap de fin d’une mobilisation de plusieurs années, ce week-end accueille nombre de jeunes venu·es pour la première fois lutter contre l’A69. Regroupé·es dans l’herbe autour d’un déjeuner végane, des étudiant·es en science politique, âgé·es de 22 ans, expliquent étudier «la transition écologique et les grands projets inutiles», comme le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou le complexe de loisirs Europacity. «À chaque fois, on nous parle des gens qui luttent sur le terrain, je voulais voir ça de mes propres yeux», détaille Em*. Plus jeunes encore, Fleur, 18 ans, et son amie Faustine, 19 ans (elles n’ont pas donné leurs noms), toutes deux militantes de La France insoumise (LFI), sont venues en stop depuis Bordeaux. «Je n’avais jamais participé à une mobilisation contre l’A69, mais je trouvais que ce week-end était une belle façon de montrer que l’on faisait front», estime la première. Rencontré près du stand du Groupe national de surveillance des arbres (GNSA), l’activiste Thomas Brail se veut lui aussi optimiste : «Nous avons gagné la bataille de l’opinion publique. Je ne pense pas que ce soit la fin, ce projet destructeur a mis en lumière tous les autres comme l’A412, ça va permettre aux citoyens de se réveiller.» Le militant en est convaincu, la défaite est dans le camp adverse : «Au vu prix du péage, le boycott de l’autoroute se fera naturellement», affirme-t-il. Jeudi, le concessionnaire Atosca a annoncé qu’un aller-retour Castres-Toulouse coûtera 20,40 euros pour une voiture. «C’est anti-social. Pour les gens de Castres, c’est terrible : ils se sont fait saccager leur territoire pour rien, ils ne pourront même pas emprunter cette autoroute», enrage Maxime*. À quelques pas, Gilles Garric confie ne pas vouloir participer à la marche, de peur des affrontements. Quelques minutes avant le départ du cortège, personne ne sait si la mobilisation va rester pacifique. Le parcours négocié avec la préfecture, qui devait au départ passer par plusieurs anciens lieux occupés par les opposant·es, a été transformé en une simple marche autour de la réserve naturelle du Dicosa, coupée en deux par l’autoroute. La raison de ce revirement ? Selon la préfecture, les manifestant.es avaient décidé, vendredi, d’installer un premier camp de base trop près de l’autoroute et de certains sites sensibles, comme celui de l’entreprise de BTP Carayon, dégradée lors de la manifestation d’octobre 2023. «Nous voulions simplement voir l’autoroute depuis le lieu de rassemblement», plaide Lucie. Un argument qui n’a pas convaincu les autorités, lesquelles ont imposé une réimplantation plus lointaine du camp et négocié un parcours plus court, éloigné des lieux mémoriels de lutte. De quoi, selon les organisateur·ices, attiser les tensions. En début d’après-midi, alors que la manifestation démarre, un groupe d’une quarantaine de «black blocks» s’installe en tête de cortège, la plupart juché·es sur une bétaillère tirée par un tracteur. Ambiance Mad Max garantie. Une heure trente plus tard, arrivée à quelques mètres de l’autoroute, la foule de manifestant·es s’immobilise devant un impressionnant arsenal de policier·es et gendarmes. Deux véhicules blindés, un canon à eau, une longue file de camions et des effectifs suréquipés gardent cet endroit symbolique : derrière eux s’étendent l’autoroute et l’ancienne ZAD de la «Crem’Arbre», où des militants écologistes étaient restés perchés dans des arbres pendant plusieurs semaines pour protester contre leur abattage. Après quelques minutes extrêmement tendues entre manifestant·es et forces de l’ordre, le calme finit par revenir. À la suite de plusieurs prises de parole applaudies par la foule, le cortège fait demi-tour et s’éparpille autour du Dicosa, dans une ambiance bon enfant. «On dirait une fin de soirée, sauf qu’il est 17 heures», ironise un manifestant. Comme un petit air de… dé-fête. *Les prénoms ont été modifiés. Texte intégral (1564 mots)

«Nous avons été brisés, physiquement et psychologiquement»
Un long feuilleton judiciaire
«Je n’avais jamais participé à une mobilisation contre l’A69»
20,40 euros pour un aller-retour
«On dirait une fin de soirée, sauf qu’il est 17 heures»
Eitanite Bellaïche
2026 aura-t-elle été l’année où l’Europe a découvert qu’elle vivait sous perfusion technologique étasunienne ? Depuis janvier, le président des États-Unis, Donald Trump, n’a cessé de rappeler aux Européen·nes combien leur autonomie restait théorique, entre menace d’annexion du Groenland (qui dépend du Danemark), pressions commerciales et sanctions. Sur ce dernier point, le cas du juge français Nicolas Guillou est symbolique. Sanctionné par Washington le 20 août 2025, le magistrat avait autorisé l’émission de mandats d’arrêt contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son ancien ministre de la défense, Yoav Gallant. Depuis, il est interdit d’entrer aux États-Unis et se retrouve privé d’une partie de sa vie numérique. Il ne peut plus utiliser de carte bancaire ni accéder à certains services de plateformes étasuniennes comme Amazon, Netflix ou Airbnb. Paris et Bruxelles ont depuis accéléré leurs travaux sur la «souveraineté numérique», entre commission d’enquête parlementaire et plans européens. Ce vendredi, la commission des finances a adopté un amendement pour augmenter la taxe sur les géants du web. Rien ne garantit qu’il sera ensuite voté par le Parlement. Le rapport de force reste largement en faveur des États-Unis. Fin juin, Donald Trump a menacé d’imposer des droits de douane massifs aux pays qui envisageaient de taxer les services numériques étasuniens. Dans le même temps, il a contraint la start-up d’intelligence artificielle (IA) Anthropic, pendant près de trois semaines, à suspendre l’accès des ressortissant·es étranger·es à ses modèles d’IA les plus puissants, au nom de la «sécurité nationale». Alors, comment sortir de la dépendance numérique aux géants étasuniens de la technologie, à commencer par les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) ? Après avoir présidé pendant cinq mois, de février à juillet 2026, la commission d’enquête sur les dépendances de la France au numérique, le député Philippe Latombe (Les Démocrates) dresse un constat sévère. «La dépendance commence par les infrastructures, des semi-conducteurs [des puces électroniques qui conduisent le flux de courant, NDLR], aux ordinateurs, dont nous n’avons pratiquement plus de constructeurs en Europe. Viennent ensuite les logiciels et le cloud», soit les serveurs mondiaux connectés à internet, conçus pour stocker, gérer et traiter des données. L’État lui-même n’y échappe pas. Le rapport de la commission révèle que plusieurs ministères, à commencer par celui de la justice, utilisent Microsoft Office 365. Certaines données y sont ainsi hébergées, sans bénéficier des garanties de protection qui auraient dû leur être accordées. «Il faut reconnaître que la difficulté est structurelle. Lorsqu’un outil est adopté par tout le monde, il devient presque incontournable, nuance Lorraine de Montenay, experte en numérique responsable. Le numérique favorise naturellement des situations de monopole, notamment en raison des effets de réseau. Les plateformes ont donc intérêt à rendre leurs services faciles à rejoindre mais difficiles à quitter.» L’association Framasoft, spécialisée dans les logiciels libres, a fait figure de pionnière en matière de sortie des Gafam. Dès 2014, elle s’est engagée sur cette voie, un an après les révélations d’Edward Snowden sur la surveillance de masse. Ancien employé de la Central intelligence agency (CIA) et de la National security agency (NSA), il a mis en lumière les liens entre les services de renseignement étasuniens et les géants du numérique. La NSA a notamment mis en place un programme, nommé Prism, pour collecter massivement les données personnelles des utilisateur·ices de Google, Apple et consorts. «À l’époque, Framasoft utilisait encore la messagerie Gmail, des listes Google et Google Forms. Nous nous sommes alors dit que nous étions nous-mêmes trop dépendants de ces outils et avons commencé par “dégoogliser” l’association», raconte Pierre-Yves Gosset, coordinateur des services numériques de Framasoft. En 2014, l’association lance la campagne «Dégooglisons internet». L’objectif était d’identifier les 20 ou 30 services les plus répandus sur le web et de proposer des alternatives libres. Parmi elles, Framaforms pour créer des questionnaires, PeerTube comme alternative à YouTube ou encore Framapad pour l’écriture collaborative. Aujourd’hui, Framasoft estime à 2,5 millions le nombre d’utilisateur·ices de ses différents services. Pour Gaël Duval, fondateur de Murena, qui développe un système d’exploitation mobile pour s’émanciper d’Android (développé par Google), la question n’est plus seulement celle du respect de la vie privée. «Quand on voit des personnes visées par des sanctions se retrouver privées du jour au lendemain de services américains, on mesure une forme de violence que l’on aurait difficilement imaginée il y a encore quelques années», souligne-t-il. Les tensions géopolitiques semblent d’ailleurs transformer cette inquiétude en marché. Gaël Duval assure être en bonne voie pour doubler le chiffre d’affaires de Murena par rapport à l’année précédente. Même phénomène chez Mailo. Le service français de messagerie a multiplié par quatre son chiffre d’affaires au moment où Donald Trump menaçait d’annexer le Groenland, selon son chef de produit, Sébastien Roussel. «Dès qu’un service essentiel transite par une entreprise soumise au droit américain, il faut se demander quelles conséquences cela peut avoir sur la souveraineté et sur la maîtrise des données», prévient-il. Mailo assure ainsi stocker ses données auprès d’un hébergeur cloud 100% français. «La localisation physique d’un centre de données en France ne suffit pas. Si l’entreprise qui l’opère est américaine, elle peut rester soumise à la législation américaine», prévient toutefois Lorraine de Montenay. La souveraineté suppose donc de savoir qui administre les données, qui peut y accéder et sous quel droit elles se trouvent. L’enjeu est également environnemental. Pour Cyrielle Chatelain (Les Écologistes), rapporteure de la commission d’enquête sur les dépendances au numérique, l’expansion des Gafam entraîne une hausse de la consommation d’électricité et d’eau dans leurs centres de données. «Les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre qu’ils se sont fixés ne sont toujours pas tenus. Dans certains cas, leurs émissions augmentent même sous l’effet du déploiement massif des data centers, parfois alimentés par des énergies fossiles», précise l’élue. La dépendance commence avant tout sur les bancs de l’école, avance Cyrielle Chatelain. «On apprend à utiliser Microsoft Word et à chercher sur Google. En réalité, on n’apprend pas le numérique en général, mais seulement certains services numériques», dénonce la députée iséroise. Dans son rapport, elle défend un objectif de «zéro Microsoft» à l’école. Quitter les Gafam ne signifie pas pour autant tout remplacer du jour au lendemain. «Sortir de Gmail, par exemple, peut prendre du temps. Il faut donc accepter une transition progressive», reconnaît la parlementaire. Changer de moteur de recherche ou de messagerie peut constituer une première étape. Encore faut-il veiller à la portabilité des données, c’est-à-dire à la possibilité de récupérer ses données personnelles pour les stocker ailleurs ou les transférer vers une autre plateforme. Et à l’interopérabilité des services, c’est-à-dire à la capacité des systèmes ou logiciels à échanger des données sans restriction. «Il fallait sans doute un électrochoc pour mesurer la nécessité de reprendre en main notre destin», estime Gaël Duval. Mais, pour l’entrepreneur, nul grand soir numérique à espérer : «C’est un projet européen de long terme, probablement sur quinze ou vingt ans.» Texte intégral (1706 mots)

Cet article est le premier épisode de notre série pour sortir de la dépendance aux Gafam. Moteurs de recherche, boîtes mail, GPS… On vous aide à trouver les meilleures alternatives aux produits développés par Google, Apple, Facebook, Amazon ou Microsoft.Une dépendance totale
À l’origine de la dégooglisation
Changer d’habitudes par étapes
Natacha Marbot
Des silhouettes s’affairent le long d’une rangée de plants de tomates cerises, en cette chaude après-midi de septembre. Au-dessus des têtes, des lignes à haute tension crépitent. La récolte est bonne, les légumes sucrés. Sur ces terres, la sécheresse estivale n’a pas été la catastrophe vécue par un bon nombre d’agriculteur·ices. Au milieu du plateau de Nozay, en majorité couvert de cultures céréalières, cette ferme de maraîchage à Marcoussis (Essonne) fait figure d’exception. Sur seize hectares de plantations, aucun recours à l’irrigation, aux pesticides ou aux engrais. Une camionnette bleue couverte de poussière se gare plus loin dans le champ. Arlette et Marc Mascetti descendent, chapeaux vissés sur la tête. «Voilà les patrons», lance Julien Raymond, l’un des maraîchers. Dans une poignée de mois, le couple d’agriculteur·ices partira à la retraite, déjà repoussée de quelques années. Elle et il laissent leur place à quatre maraîcher·es de l’association A4 : Julien Raymond, Agathe Le Galiot, Perside Djimpon Fotso et Mahamadou Camara, alias Backo. Pour l’instant, tout ce petit monde collabore, dans l’attente de la cession complète de l’exploitation, prévue au début de l’hiver. «Le monde agricole a besoin de reprises, nous avons besoin de terres», lance Backo, cofondateur d’A4. L’équation semble imparable. Pour cette association créée en 2022 par des personnes en situation d’exil dans les domaines de l’agriculture et de l’artisanat, cette acquisition est une première. Avec plus d’un agriculteur·ice sur deux qui partira à la retraite d’ici 2030, l’enjeu de la reprise des fermes touche de plein fouet le monde paysan. «Tout ce que nous voulions, assure Arlette Mascetti, c’étaient des jeunes maraîchers pour reprendre notre projet. On n’aurait pas pu trouver mieux.» Backo égrène les tomates cerises d’un geste habile. Il raconte : «L’association est pensée par et pour les personnes concernées» – ce qui ne l’empêche pas d’être ouverte à des personnes qui ne sont pas exilées. Investi dans les luttes pour le logement et les papiers dans les années 2010, il remarque à l’époque que les associations et collectifs venus en soutien ont tendance à parler à leur place. «Nous pensons mieux savoir ce qui est bon pour nous. C’est pour cela que nous avons créé A4», explique-t-il. Après plusieurs mois d’enquête sur le terrain et de nombreuses rencontres, notamment sur la zone à défendre (ZAD) contre le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, l’association est créée. Elle est pensée comme un réseau d’entraide pour accompagner les différents projets des membres. «En plus de l’agriculture, nous avons des personnes intéressées par la plomberie, la soudure, la poterie et même la transformation du chocolat», liste Backo. Et d’insister sur le mot d’ordre : «On ne veut pas seulement demander du boulot, on veut le créer.» «Parmi les membres d’A4, beaucoup viennent d’Afrique de l’Ouest, et souvent de zones rurales. S’ils n’étaient pas agriculteurs eux-mêmes, c’était le cas de leur famille. Cela fait sens pour eux de travailler dans ce domaine», explique le cofondateur de l’association. Ainsi, l’association s’est lancée dans des tests agronomiques. Sur un terrain prêté par la mairie de Mitry-Mory (Seine-et-Marne), A4 cultive avec des semences d’Afrique de l’Ouest, de Syrie et du Liban. Agathe poursuit : «Cela fait partie des projets que nous continuerons à la reprise complète de la ferme. Nous plantons du sorgho, du mil, du sésame, du bissap, des variétés non françaises de tomates ou d’aubergines. Avec un terrain pérenne, nous pourrons planter les semences sur plusieurs années, pour les adapter et les stabiliser.» Si les envies ne manquent pas, elles sont largement empêchées par les contraintes administratives et logistiques qui pèsent sur les personnes en exil. «En situation irrégulière, on ne peut pas passer le permis, donc se déplacer en zone rurale est compliqué. Cela rend très dépendant des transports publics», explique Agathe Le Galiot, membre d’A4 depuis 2022. Derrière les rangées de pieds de tomate se dresse un bâtiment agricole en lambris de bois. Grand de 900 mètres carrés, il a dû être reconstruit après un incendie en 2022. «Nous espérons pouvoir à terme en aménager une partie pour en faire des logements», précise la maraîchère. Cette nouvelle ferme dans l’Essonne «ouvre la perspective à de nombreux projets», précise-t-elle encore. Le montage financier n’a pas été simple, car l’ensemble de l’exploitation revient à un million d’euros. «Nous avons récolté les fonds grâce à des dons de particuliers, quelques donations d’héritages, des fondations privées… Et nous commençons à demander des subventions publiques», détaille Agathe Le Galiot. Les communes alentour soutiennent le projet. La ferme a aussi pu organiser une journée portes ouvertes où se sont rencontré·es des client·es parisien·nes, des membres de l’association et quelques locaux et locales. «Faire le lien entre la ville et les zones rurales fait partie des valeurs d’A4», note Julien Raymond, qui a quitté ses études en statistiques pour devenir paysan. La reprise de la ferme des Mascetti présente le défi de perpétuer le système agronomique exceptionnel mis en œuvre depuis des années. Pour le néoagriculteur, «le secret est de bien connaître la terre et de savoir la travailler en conséquence». Marc Mascetti abonde : «Notre terre, qui est argileuse, est souvent mal-aimée. C’est pourtant la meilleure en rétention d’eau. Par contre, il faut savoir la travailler pile au bon moment car, trop sèche, elle devient du béton ; et, trop humide, de la glaise.» Le père de Marc Mascetti cultivait de la fraise en monoculture. En prenant sa suite dans les années 1980, il transforme l’exploitation en polyculture, avec une rotation lente et une grande diversité de légumes. «Si on perd une culture, il y en aura toujours une autre pour la sauver», détaille l’agriculteur. Cette année, les pommes de terre ont souffert de la canicule et ont été dévorées par les doryphores, de petits coléoptères. En revanche, pour les légumes dont les racines ont eu le temps de s’ancrer en profondeur et de rester au frais, les 40 degrés Celsius (°C) de l’été ont été supportables. D’un geste du bras, Marc Mascetti désigne une parcelle à une centaine de mètres : «Nos choux sont en train de végéter en attendant la pluie. Mais, le jour où elle arrivera, ce sera de toute beauté.» La transmission entre les Mascetti et l’association A4 se fait doucement depuis le début de l’année 2026. Sur les marchés des beaux quartiers parisiens, où la ferme a déjà bonne réputation, les client·es sont content·es de savoir que le stand et la qualité des légumes resteront. À partir de cet hiver, le domaine s’appellera «Ferme Sankara», en hommage au président burkinabé révolutionnaire, écologiste et féministe, assassiné en 1987. La coopérative agricole formée sera quant à elle nommée «Ciwara». En bambara, la langue principale du Mali, cela signifie «laborieux, qui aime à travailler la terre». Un terme cher à Backo : «Pour ceux qui en connaissent la signification, il porte l’espérance. Et, avec l’espoir, on peut travailler deux fois plus qu’avec sa force naturelle.» Texte intégral (1653 mots)

«On ne veut pas seulement demander le boulot, on veut le créer»

Une ferme pour faire le lien entre ville et campagne
Cultiver sans eau, sans engrais et sans pesticides

Zoé Moreau
Rarement un texte européen aura suscité une telle mobilisation en France. Il s’agit de l’Omnibus X, ou Omnibus «pesticides», un paquet législatif qui prévoit notamment d’assouplir les procédures d’autorisation des produits phytosanitaires. Face à ce projet «encore plus dangereux que la loi Duplomb», selon Greenpeace France, la contestation s’organise. Ce week-end, plus de 50 rassemblements, «manifestives» et autres opérations de tractage sont prévus dans l’Hexagone, de Paris à La Rochelle en passant par Perpignan et Strasbourg. Cliquez ici pour voir la carte en plein écran. La liste des organisations mobilisées est longue. Dans la coalition figurent Cancer colère, Générations futures, Attac, le Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest (CSVPO), le syndicat agricole Confédération paysanne et Greenpeace France, aux côtés d’une centaine d’autres associations écologistes, nationales et locales. Ensemble, elles dénoncent un texte qui «nous ramène des décennies en arrière, en défaisant les protections actuelles sur l’usage des pesticides, imparfaites mais durement acquises». S’il était adopté, préviennent-elles, il «renforcerait directement et très concrètement l’exposition de nos corps, des écosystèmes, de notre alimentation et de nos territoires à des substances dangereuses». L’objectif de ce week-end de mobilisation est de faire monter la pression citoyenne sur les négociateur·ices européen·nes. Il y a une dizaine de jours, les États membres sont parvenus à un compromis, un stade qu’ils n’avaient pas réussi à franchir depuis le début des négociations, un an plus tôt. Prochaine étape : l’examen du texte au Parlement européen. Un premier vote est prévu en commission en novembre, avant un scrutin en séance plénière attendu en décembre, selon le média Contexte. La coalition d’opposant·es appelle d’ores et déjà à «apporter les casseroles et faire du bruit» ce jour-là. Et prévient : «Si ce texte est voté, il serait l’un des pires reculs jamais connus en matière de réglementation» sur les pesticides. Texte intégral (601 mots)
«L’un des pires reculs jamais connus»
Marie Sénéchal
Après avoir pesé du savon de Marseille en copeaux et du savon noir liquide, Heitiare*, étudiante de 19 ans en CAP petite enfance, verse les ingrédients dans deux litres d’eau bouillante. Prunelle*, interne en médecine générale, la rejoint pour mélanger le tout. En quelques minutes, six petits bocaux de lessive sont mis à disposition de ces participantes à l’atelier. Celui-ci, organisé le 5 octobre par la maison de santé du centre hospitalier universitaire (CHU) de Poitiers (Vienne), est consacré à la qualité de l’air. Il fait partie d’un cycle de trois sessions de deux heures, les deux autres étant consacrées à l’alimentation et aux cosmétiques. Depuis sa création en 2023, il était adressé aux parents et futurs parents. Mais le périmètre s’élargit. À compter de ce mois d’octobre, il est proposé à toute personne qui souhaite agir sur son quotidien. Le programme est intégré dans la stratégie des «1 000 premiers jours» de l’Agence régionale de santé (ARS) Nouvelle-Aquitaine. Cette période, qui «va du quatrième mois de grossesse aux deux ans révolus de l’enfant», est déterminante dans la mesure où les environnements dans lesquels elle ou il grandit «influencent son développement mais aussi sa santé future», relate l’ARS sur son site. L’enjeu principal du programme est de réduire l’exposition aux polluants, en particulier celle aux perturbateurs endocriniens. Ces substances chimiques sont omniprésentes dans notre quotidien et se cachent aussi bien dans notre habitat que dans nos médicaments. On en retrouve dans les pesticides pulvérisés sur les fleurs ou présents sur nos vêtements ; dans la combustion des bougies ou des feux de cheminée ; ou encore à travers le formaldéhyde, un gaz qui s’échappe des meubles neufs. Elles sont notamment soupçonnées de jouer un rôle dans le développement de certains cancers, de l’obésité et du diabète de type 2. Mais aussi dans l’apparition de troubles du système reproducteur et du neurodéveloppement, ainsi que de maladies thyroïdiennes. «Que dérèglent les perturbateurs endocriniens ?», demande au groupe Anne-Sophie Gourgues, infirmière en santé-environnement et conseillère médicale en environnement intérieur. «Le système hormonal», répond du tac-au-tac Audrey A.*, enceinte de sept mois, qui participe à son dernier atelier. Les perturbateurs endocriniens peuvent imiter l’action des hormones, en modifier les effets ou encore la bloquer, ce qui entraine un déséquilibre. L’infirmière dépose sur la table une affiche avec les différentes pièces d’une maison. «Quelles sont les sources de pollution de l’air intérieur ?», interroge-t-elle. Les réponses fusent : le canapé, les produits ménagers, la peinture, les jouets… «Ils sont partout et agissent en silence, de façon chronique», déplore Anne-Sophie Gourgues. La première solution pour purifier l’air intérieur reste l’aération, à raison d’au moins deux fois dix minutes, matin et soir, ainsi que la présence d’une ventilation mécanique contrôlée (VMC). Anne-Sophie Gourgues recommande également de fabriquer soi-même ses produits ménagers, afin de limiter l’exposition aux perturbateurs endocriniens et aux allergènes, notamment présents dans les parfums. Elle souligne que «faire soi-même la préparation permet de s’apercevoir que c’est facile et rapide». Pourtant, dès que le groupe est invité à faire son propre produit, Audrey D.*, 32 ans, venue avec sa fille de cinq mois, dit ne pas avoir le temps. Une idée rapidement balayée : il a suffi de quelques minutes à Heitiare et Prunelle pour fabriquer leur lessive. «Je vais essayer d’en faire à la maison», sourit finalement la trentenaire. Elle repart, comme les autres, avec un livret de recettes pour la lessive, du spray dégraissant, de la poudre pour le lave-vaisselle, du liquide vaisselle ou encore du produit pour laver les vitres. Et pour certain·es qui s’inquiètent du manque de parfum, l’infirmière rappelle que «le propre n’a pas d’odeur». Cette dernière insiste aussi sur le fait de ne pas culpabiliser et de mettre en place ce qui est à sa portée : «Vous pouvez continuer d’acheter votre lessive, si c’est plus simple pour vous.» Pour faire un choix éclairé, l’infirmière propose de regarder les étiquettes des différents produits posés sur la table. «Sur le devant de la bouteille, c’est du marketing ; à l’arrière, sur la liste d’ingrédients, ce sont des faits», tranche-t-elle, avant de donner un coup de main pour décrypter les composants et les différents labels. Les bienfaits de l’atelier ont été documentés dans le cadre du projet de recherche Preved (pour «Pregnancy, prevention, endocrine disruptors», c’est-à-dire «Grossesse, prévention, perturbateurs endocriniens»), mené de 2014 à 2021 à Poitiers par Marion Albouy, professeure des universités et praticienne hospitalière au CHU. Après avoir observé 436 ateliers d’éducation pour la santé environnementale, cette dernière a constaté que «les femmes qui ont participé aux ateliers ont montré une meilleure perception des risques liés aux perturbateurs endocriniens et ont modifié leurs habitudes de consommation», peut-on lire sur le site du CHU. «Nous devons toucher 10% des femmes qui accouchent dans la Vienne, détaille Adeline David, chargée de projet en promotion de la santé, qui s’occupe du dispositif. Il y a environ 3 800 naissances par an, donc on doit toucher près de 400 femmes. En réalité, nous sommes plutôt aux alentours de 150 à 170.» En 2025, l’ARS, qui finance le projet, a dénombré 13 cycles d’ateliers réalisés et 124 femmes enceintes ayant assisté à au moins l’un d’eux. L’Agence régionale de santé souhaite à présent élargir le dispositif à tout le département et ainsi toucher des publics plus éloignés du système de soins. Pour cela, elle envisage d’organiser ces ateliers «hors les murs», en lien avec les collectivités territoriales, les professionnel·les de santé et les CCAS (Centres communaux d’action sociale). Des sages-femmes de la maternité du CHU sont par ailleurs en cours de formation pour étoffer l’équipe actuelle. Le travail porte aussi sur la sensibilisation des professionnel·les de santé. Pour l’heure, les personnes arrivent aux ateliers par l’intermédiaire de la CAF (Caisse d’allocations familiales), de l’Assurance maladie ou du bouche-à-oreille, mais rarement sur recommandation d’un médecin. La présence de futur·es médecins aux ateliers va dans le sens de cette sensibilisation : Prunelle, interne en médecine, prévoit ainsi de parler du programme à sa patientèle. *Ces personnes n’ont pas souhaité donner leur nom de famille. Texte intégral (1487 mots)

Identifier les polluants et leur impact

«Le propre n’a pas d’odeur»

Une volonté d’élargir le dispositif
Mathilde Picard
La mobilisation lycéenne se poursuit ce jeudi avec environ 375 établissements de bloqués ou de fermés. Depuis ses débuts à la mi-septembre, elle a été marquée par plus de 6 000 interpellations, essentiellement de mineur·es, selon le ministère de l’intérieur. Au total, 215 élèves, 700 membres des forces de l’ordre et une centaine de professeur·es et autres personnels d’éducation ont été blessé·es, selon les chiffres officiels annoncés mardi. À Tours (Indre-et-Loire), un lycéen de 16 ans a perdu l’usage d’un œil lors d’un blocage, la semaine dernière ; lundi, un adolescent de 15 ans a eu la main arrachée par une grenade à Lens (Pas-de-Calais). Un autre a eu la mâchoire fracturée à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), après un tir de grenade lacrymogène. La police des polices a ouvert dix enquêtes dans le cadre de ces manifestations. Une situation qui rappelle la criminalisation des mouvements écologistes, notamment lors de la manifestation de Sainte-Soline (Deux-Sèvres) en mars 2023. Pour mieux comprendre, Vert a interviewé Sebastian Roché. Il est sociologue, spécialiste des questions de police, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et auteur du livre La police contre la rue, Grasset, 2023. Les usages d’armes à feu sublétales [qui immobilisent et visent à minimiser le risque mortel, NDLR] et les processus d’interpellations de masse que l’on constate dans la gestion de ce mouvement sont deux éléments qui caractérisent la gestion des foules en France depuis plus de dix ans. Il y a une très grande continuité pendant les deux mandats d’Emmanuel Macron en la matière. On a vu le développement de l’utilisation de ces armes dès 2016, quand François Hollande était président et Bernard Cazeneuve ministre de l’intérieur. À l’époque, ce dernier avait rappelé aux forces de l’ordre les exigences de la déontologie des policiers dans le cadre de la manifestation Nuit debout [en opposition à la loi travail El Khomri, NDLR]. Il y avait malgré tout déjà eu des tirs généreux de LBD [les lanceurs de balles de défense, NDLR]. Cette doctrine s’est accentuée pendant le mouvement des Gilets jaunes en 2018, y compris contre des étudiants qui avaient rejoint la mobilisation. Celle-ci était protéiforme, avec des manifestations urbaines et d’autres rassemblements sur des ronds-points. À cette époque, deux adolescents avaient été mutilés en une semaine. Donc il existe des précédents. Depuis, cette approche par les armes est devenue le pivot de la gestion des foules. On en a une nouvelle preuve aujourd’hui. Ce qui est surprenant, c’est le fait que cette doctrine soit appliquée à des adolescents ; juridiquement, en droit international, ce sont même des enfants. Les policiers eux-mêmes disent qu’ils ne savent plus gérer les foules autrement qu’en utilisant des grenades et des LBD. Il y a donc une perte de compétence professionnelle, de l’aveu même des organisations professionnelles policières. Les interpellations massives des jeunes ne servent à rien d’un point de vue de la gestion du mouvement. Ce sont des trophées politiques ; le ministre de l’intérieur peut dire : «Nous avons bien travaillé.» Cela signifie que son objectif n’est pas de rétablir la paix dans le pays, mais de réaliser de nombreuses interpellations. Pour les mobilisations lycéennes, on est à plus de 6 000, c’est davantage que pendant les émeutes qui ont suivi la mort de Nahel, ce jeune homme tué par un tir de policier en 2023. De nombreuses interpellations avaient suivi les émeutes de l’époque. Mais celles-ci avaient été marquées par 1 000 magasins pillés, 250 écoles incendiées et des dizaines de commissariats touchés par des tirs de fusées et de mortiers d’artifice. Les arrestations faisaient donc suite à des actes hostiles clairs et nombreux à l’échelle nationale. On n’observe rien de tout ça dans le cadre du mouvement actuel. Vingt-quatre établissements ont été endommagés, mais il n’y a eu aucun pillage, aucune tentative de s’en prendre aux commissariats de police. On n’est pas du tout dans une perspective de violences urbaines, comme l’affirme le ministre, c’est une interprétation complètement fantaisiste de sa part. Ce volume d’interpellations est stupéfiant et préoccupant. Il est rendu possible seulement par une organisation industrielle des forces de l’ordre : moyens de transports massifs et disponibilité de nombreux officiers de police… Ce n’est pas une nécessité, mais un choix de Laurent Nuñez [le ministre de l’intérieur, NDLR] qui a décidé de réagir au moindre incident. Le gouvernement a baissé le seuil de tolérance au désordre à un niveau tel que si une poubelle roule à terre, c’est suivi d’une interpellation. Ce ne sont donc pas les situations de tension devant les établissements qui expliquent les interpellations en masse, mais la préparation de la police et le calibrage du processus en amont. La réponse policière est anticipée et planifiée. Cette gestion détourne le sens même des interpellations : on a tellement rien à reprocher aux personnes interpellées que la plupart ne vont pas en garde à vue. La politique agressive de la police contre la jeunesse n’a jamais connu une telle ampleur, on n’a jamais eu autant de mutilés. C’est spectaculaire. Ce qui fait le lien entre les deux, c’est une même décision politique : on décrète les lycéens ennemis de la nation comme on avait désigné les écologistes «écoterroristes». Cette ligne tranche avec le traitement des manifestations des agriculteurs, considérés par le gouvernement comme «des patriotes». Le ministre de l’intérieur est l’autorité décisionnaire. Soit elle sacralise les protestataires et décide de ne pas envoyer les CRS ni d’utiliser de LBD contre «les patriotes», soit elle démonise les autres manifestants, comme à Sainte-Soline. Sur ceux-là, elle décide qu’on peut ouvrir le feu avec des lance-grenades à tir tendu et des LBD. Résultat : des blessés et des personnes dans le coma. Dans les mobilisations actuelles, on constate quatre blessures irréversibles chez des adolescents à cause de l’usage de LBD et de grenades. C’est la même logique : le droit à manifester est plus ou moins accordé en fonction des mouvements qui plaisent ou déplaisent au gouvernement. Cette politique redéfinit le droit à manifester. On voit que l’exécutif cherche à s’affranchir des limites du droit, même s’il le fait selon des degrés de violations moindres que dans d’autres pays, comme en Tunisie par exemple. Laurent Nuñez a dit : «Je n’ai donné aucune consigne de retenue dans l’usage des armes intermédiaires.» Il faut comprendre ce que signifie cette phrase : il dit que, en tant que ministre, il refuse de reconnaître les souffrances que la police peut infliger aux citoyens. Enfants ou pas, ça ne compte pas. Texte intégral (1535 mots)

La réponse policière à la mobilisation lycéenne est-elle inédite ?

Comment expliquer l’intensité de cette répression ?

La répression de ces mobilisations s’inscrit-elle dans la continuité de celle à l’encontre des écologistes en 2023, à Sainte-Soline ?

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