Eitanite Bellaïche
En France, Gmail, le service courriel de Google, domine le marché des messageries électroniques. Il représente 37,7 % de parts de marché, devant Microsoft (via les extensions Outlook, Hotmail, Live et MSN) à 18,3 % et Orange à 9,2 %, selon une étude internationale publiée en 2025 par l’entreprise américaine Validity, qui évoque un paysage où subsistent aussi des acteurs nationaux comme SFR, Free ou La Poste. Mais pourquoi repenser sa boîte mail, cet espace numérique où s’accumulent messages et données personnelles ? «Le premier risque est celui de la dépendance technologique et politique», alerte Philippe Lenoir, cofondateur de la messagerie française Mailo. Il fait référence au cas du juge français de la Cour pénale internationale, Nicolas Guillou, visé par des sanctions américaines depuis août 2025. Parce qu’il a autorisé l’émission de mandats d’arrêt, notamment contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, le magistrat s’est retrouvé privé de carte bancaire et d’accès à Gmail, Amazon, Airbnb ou Booking. Au-delà du risque de coupure, c’est le contrôle de nos données qui interroge. «Votre boîte mail concentre les messages de réinitialisation de mots de passe, les factures et les courriers bancaires. L’entreprise qui la gère détient donc, dans une certaine mesure, les clés d’une grande partie de votre vie numérique», souligne Dante Emilio Grassi, fondateur d’European Tech Map, un répertoire numérique de plus de 3 000 éditeurs de logiciels européens lancé en février 2026. Le droit américain est un autre enjeu. Le Cloud act de 2018 permet, sous certaines conditions légales, d’exiger des fournisseurs américains la transmission de données, même hébergées en Europe. Lors d’une audition au Sénat, le 10 juin 2025, le directeur des affaires publiques et juridiques de Microsoft France a déclaré qu’il ne pouvait garantir que les données des citoyens français ne seraient jamais transmises aux autorités américaines sans autorisation française. S’y ajoutent les inquiétudes liées à l’exploitation des données, notamment pour l’intelligence artificielle. «Beaucoup de particuliers affirment qu’ils n’ont rien à cacher. À mes yeux, ce n’est pas la bonne manière de poser le problème. Leurs données méritent d’être protégées», insiste Philippe Lenoir. Quitter Gmail ne se résume pas à changer d’adresse mail. «Il ne suffit pas que les serveurs qui stockent vos mails soient situés en France, prévient le cofondateur de Mailo. Il faut aussi comprendre qui possède et exploite la technologie, quelles sont les dépendances de l’éditeur et quelles juridictions peuvent s’appliquer.» Dante Emilio Grassi recommande également d’examiner l’actionnariat, car «le pays du siège et celui des propriétaires ne coïncident pas nécessairement». Il faut aussi prendre en compte la réversibilité, soit la capacité à récupérer l’intégralité de ses données (courriels, contacts et documents), et la portabilité, soit la capacité de déplacer à volonté vos données entre deux systèmes. Peut-on facilement migrer vers un autre service ou risque-t-on de se retrouver enfermé dans un écosystème ? C’est l’une des questions à se poser avant de changer de fournisseur. Alors vers quelles solutions se tourner ? Philippe Lenoir nous conseille évidemment de tester Mailo. Il suggère également Infomaniak, Tuta et Proton, tout comme Dante Emilio Grassi. Orange, SFR, Free ou La Poste ne sont pas les solutions les plus abouties, d’autant que la plupart sont liées à un abonnement mobile ou box préalable. Proton Mail est né en Suisse en 2014 autour de scientifiques passés par le Cern, le laboratoire européen pour la physique des particules. Il mise sur le chiffrement de bout en bout entre ses utilisateurs et propose des échanges chiffrés avec des correspondants externes – avec ce système de communication, seuls l’expéditeur et le destinataire peuvent lire les messages échangés, car ils sont transformés en code illisible dès leur rédaction. Sans publicité ni exploitation commerciale des messages, l’écosystème de Proton Mail comprend un agenda, un VPN (service qui permet de se connecter depuis un autre pays), du stockage et un gestionnaire de mots de passe. Mais confidentialité ne signifie pas anonymat absolu. Proton Mail peut être contraint de transmettre certaines métadonnées aux autorités, comme l’illustrent des affaires de partage d’adresses IP, c’est-à-dire la localisation d’activistes en 2021 et 2024 avec des autorités internationales. Depuis 2024 d’ailleurs, une fondation suisse détient la majorité de son capital. Côté environnement, peu d’informations publiques détaillées permettent d’évaluer son empreinte écologique. Autre acteur suisse, Infomaniak propose une messagerie gratuite de 20 gigaoctets (Go), sans publicité, hébergée dans ses propres centres de données. Il dispose d’un outil qui facilite la migration depuis Gmail. L’entreprise, dont une fondation détient la majorité des droits de vote depuis mai 2026, se distingue par sa transparence environnementale avec la publication de bilans carbone, d’analyses de cycle de vie, l’utilisation d’électricité renouvelable et la récupération de la chaleur des serveurs. Elle revendique également une compensation de ses émissions à hauteur de 200 % depuis 2017. Cet engagement notable n’efface toutefois pas l’impact de la construction de nouveaux centres de données ni la croissance globale des usages numériques. À noter aussi qu’en matière de confidentialité, son chiffrement ne garantit pas systématiquement la même protection que Proton Mail. Ce dernier a un modèle zero-access, un système de sécurité informatique dans lequel le fournisseur du service numérique ne peut pas lire vos données car il ne possède pas les clés de déchiffrement ; à Infomaniak, les clés sont gérées dans l’infrastructure. Fondée en Allemagne en 2011, Tuta privilégie l’indépendance technologique. Son code est publié sur Github, une sorte de réseau social pour les programmeurs: n’importe lequel d’entre eux peut donc voir comment Tuta fonctionne. Ses applications revendiquent leur autonomie vis-à-vis de Google. Messages entre utilisateurs, contacts et agendas bénéficient d’un chiffrement de bout en bout. Les données sont hébergées en Allemagne, sur des infrastructures alimentées en électricité renouvelable. Sans publicité, Tuta offre 1 Go de stockage, puis des abonnements dès 3 euros (€) par mois. En contrepartie, son ergonomie et certaines fonctionnalités, notamment la recherche dans l’offre gratuite, restent plus limitées. Ses engagements environnementaux sont par ailleurs peu documentés publiquement. Créée en 1998, cette PME tricolore développe sa propre technologie de messagerie, sans dépendre des infrastructures cloud des géants américains pour héberger les courriels. Les données sont stockées en France dans un data center exploité par Ecritel, entreprise française spécialisée dans l’hébergement informatique alimenté par une électricité annoncée 100% renouvelable. Mailo garantit ne pas exploiter le contenu des messages à des fins publicitaires ni revendre les données. Son offre gratuite doit prochainement évoluer vers un modèle sans publicité, source actuelle de financement. Des abonnements sans publicité, notamment familiaux, débutent à 1,50 € par mois. Lancée en 2016 à Clermont-Ferrand, Ecomail se distingue par son modèle : 15 à 30 % de son chiffre d’affaires (et non simplement une part de ses bénéfices) sont reversés à des associations environnementales. Au 16 octobre 2026, l’entreprise revendiquait 114 600 € de dons cumulés depuis sa création, justificatifs à l’appui. Hébergée chez le Français Scaleway, sa messagerie fonctionne sans publicité ni revente de données, avec un abonnement dès 12 € par an. Elle propose aussi un agenda et un carnet de contacts. Une limite subsiste toutefois, Ecomail utilisant encore la solution américaine Mailchannels pour une partie de l’acheminement de ses messages sortants. La preuve qu’un hébergement français ne garantit pas, à lui seul, une indépendance technologique totale. En conclusion, Vert recommande Infomaniak à toutes celles et tous ceux qui souhaiteraient abandonner Gmail ou Outlook. Pourquoi ? Parce que c’est une solution européenne efficace, que la détention de la majorité des droits de vote de l’entreprise par une fondation assure son indépendance totale et verrouille son ADN éthique sur le long terme, qu’elle est transparente sur le plan environnemental et qu’elle respecte vos données. Texte intégral (1961 mots)

Une dépendance qui n’est pas sans risque
Cet article fait partie de notre série qui vous aide à sortir de la dépendance aux Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft). Dans cet épisode, on se penche sur les messageries, un marché dominé par Gmail, et donc Google.
Cliquez ici pour découvrir d’autres articles qui vous aident à fuir les Gafam.Comment choisir une messagerie indépendante ?

Proton Mail, pour un premier pas vers la dégooglisation
Infomaniak, pour l’équilibre entre qualité, proximité et écologie
Tuta, pour l’indépendance du code et la confidentialité
Mailo, pour la souveraineté française
Ecomail, pour financer la protection de l’environnement
Clément Gousseau
Ce lundi d’octobre, on la retrouve emmitouflée dans son ciré gris, longeant la digue Florence-Arthaud sous la pluie et la grisaille de Brest (Finistère). Alexia Barrier tente d’avancer sur les planches de bois glissantes avec une trottinette électrique récemment achetée. «De base, je suis contre ce genre de machin, reconnaît-elle. Mais 1,5 million de personnes sont attendues à Saint-Malo, ça va être l’enfer pour se déplacer.» C’est depuis ce port breton que la skippeuse s’apprête à devenir la première femme au départ de la Route du Rhum sur un trimaran géant. Ce dimanche, elle s’élancera en effet sur la mythique course à la voile transatlantique, entre Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) et Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), dans la catégorie Ultim – qui regroupe les plus grands trimarans au monde (des voiliers à trois coques). «Je réalise mon rêve de gosse», glisse-t-elle, émue, en montant à bord de son bateau, l’Idec Sport-CIC : 32 mètres de long, 23 mètres de large et un mât de 34 mètres de haut. «J’espère ouvrir la voie et donner envie à d’autres.» Il lui a fallu braver vents et marées avant de pouvoir voguer sur ce bateau, vainqueur à trois reprises de la Route du Rhum (en 2010 avec Franck Cammas, en 2014 avec Loïck Peyron et en 2018 avec Francis Joyon). «Je suis une femme et je viens de la Méditerranée. Sur le papier, j’avais zéro chance de faire un jour de la course au large.» Née à Paris, c’est à Antibes qu’Alexia Barrier prend goût à la mer, sur le petit voilier familial partagé avec des collègues de ses parents. «Quand on est enfant, c’est fascinant d’être sur un bateau.» Abandonnant le basket-ball, jugée «trop petite pour devenir championne de NBA [la ligue nord-américaine de la discipline, NDLR]», elle décroche son premier sponsor à la sortie de ses études. Elle part alors à l’assaut de sa première transatlantique, de La Rochelle (Charente-Maritime) à Salvador de Bahia (Brésil), sur un bateau de six mètres cinquante. «Je ressens le privilège qui est le mien d’être dans l’univers de la course au large.» Une place qu’elle a conquise de course en course. Alexia Barrier a navigué avec Florence Arthaud, première Française à remporter la Route du Rhum en 1990. Participé au Vendée Globe en 2020 et terminé à la 24e place. Bouclé le Trophée Jules-Verne début 2026, un tour du monde à la voile avec un équipage 100 % féminin. La navigatrice ne rêve pourtant pas que de records et de performances. «J’aurais arrêté la course il y a dix ans si je ne faisais cela que pour gagner. Ce qui me motive, c’est de donner du sens à mon métier, en menant des projets scientifiques, pour la protection des océans et l’éducation.» Elle a «vite compris que [ses] bateaux de course pouvaient être des outils» pour aider la recherche océanographique. «Je suis sur l’eau presque 200 jours par an et j’observe une augmentation de la pollution : celle des macro-déchets, que l’on voit, mais aussi celle des microplastiques, que l’on ne voit pas. C’est assez catastrophique car, quand on touche à l’océan, on touche directement à notre santé.» Sur la Route du Rhum, Alexia Barrier embarquera des instruments scientifiques qu’elle déploiera en mer, en lien avec des chercheur·euses de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). «J’aurai un baromètre de haute précision, qui envoie en direct des données aux scientifiques. Je jetterai aussi en mer, lors de ma navigation, un profileur Arvor, un robot automatisé qui ressemble à une grande perche, mesure presque 2 mètres et pèse 20 kilogrammes.» Cet instrument, qui va plonger à 2 000 mètres de profondeur avant de remonter à la surface, va permettre de recueillir des données sur la température de l’océan, la salinité, la pression… «Ces données sont hyper rares et précieuses. Lors de la Route du Rhum, on sort de la Manche, on passe par le golfe de Gascogne, on traverse l’Atlantique nord avant d’arriver dans les Caraïbes… Il y a une diversité de conditions météorologiques et de configurations qui sont intéressantes et pertinentes à observer.» Toutes ces informations seront ajoutées à une base de données mondiale, «accessible à tous, mais qui va surtout servir aux chercheurs et aux étudiants». Alexia Barrier n’en est pas à son coup d’essai. Lors du Trophée Jules Verne, elle avait déjà embarqué ce type d’instruments. «Avec les données recueillies, on a pu étalonner un satellite européen [régler ses instruments de mesure pour en améliorer la précision, NDLR] qui permet d’observer l’océan. Chaque goutte d’eau compte.» Son engagement permettra peut-être d’ouvrir la voie à d’autres navigateur·ices. «Dans la catégorie Ultim, je suis la seule à embarquer des instruments scientifiques. Cela requiert des ressources humaines et financières, d’être en lien avec des chercheurs. J’aimerais bien inviter mes petits copains à faire de même.» Et peut-être, aussi, de faire évoluer une course dont les émissions carbone étaient estimées à 52 millions de tonnes équivalent CO2 en 2022. «Il faut qu’on soit tous conscients de notre impact, organisateurs comme navigateurs. Je refuse, par exemple, d’acheter des bateaux neufs.» Alexia Barrier se refuse toutefois à imaginer la course disparaître. «Le sport permet de faire passer des messages, y compris pour protéger les océans, et d’avoir un impact positif sur le moral des gens. On a besoin d’amener un arc-en-ciel ou un petit rayon de soleil dans nos vies.» Son aventure permettra de sensibiliser les enfants à ces enjeux. «Une classe de Brest a parrainé mon robot.» Un million d’autres jeunes la suivent à distance, grâce à un programme éducatif mis en place par son association, 4myplanet. «On a eu des temps d’échange avant la course. Il y en aura pendant, si je ne suis pas trop cramée, et après.» Son objectif : «Donner envie aux enfants de protéger l’océan et de voir tout ce que cela a de bénéfique, pour leur vie personnelle, celle de leur famille et de leur entourage. Ce sont eux, nos meilleurs ambassadeurs. Sur cette planète, nous, les humains, ne sommes pas seuls. Nous avons pris beaucoup de place et nous n’en avons pas beaucoup laissé aux autres êtres vivants.» Texte intégral (1494 mots)


«Chaque goutte d’eau compte»

«Les enfants sont nos meilleurs ambassadeurs»
Apolline Guillerot-Malick
Dans une chorégraphie connue sur le bout des doigts, les caseyeurs de retour de mer cahotent entre les îlots, accostent dans le port de pêche de Stonington, déchargent leurs cargaisons de homards, puis déroulent le tuyau de la pompe à essence. C’est une fin d’après-midi d’octobre tranquille dans ce village reclus au bout de l’île de Deer Isle, dans l’État du Maine. L’œil rivé sur la jauge de carburant, Nathan Jones, pêcheur depuis les années 1970, soupire : «Ça fait 98 gallons [370 litres, NDLR] de carburant aujourd’hui, soit plus de 500 dollars [450 euros]. Le prix du gallon a augmenté de 2 dollars [1,80 euro] à cause de la guerre. Ça devient complètement fou. En ajoutant les cordes fabriquées à partir de dérivés du pétrole et les appâts, ça me coûte plus de 1 000 dollars [environ 899 euros] par jour pour aller pêcher. Sans compter le salaire de mes gars.» Dans cet État américain situé à la frontière du Canada, dont l’économie a historiquement reposé sur la pêche et l’exploitation forestière, les deux premières années du second mandat de Donald Trump ont laissé des séquelles. Alors que la diminution du coût de la vie faisait partie des promesses de campagne du milliardaire républicain en 2024, l’inflation a augmenté d’un point depuis sa victoire à la présidentielle. En septembre, elle atteignait 3,7%, en partie à cause de l’envolée du cours du pétrole depuis le début de la guerre en Iran. Dans le détail, le coût du fioul, utilisé pour le chauffage mais aussi pour alimenter les bateaux de pêche, a augmenté de 74% en un an, celui de l’essence de 34% et celui de l’énergie de 20%. Du côté de l’industrie du bois, à la flambée du prix des matières premières s’ajoute l’enjeu de la guerre commerciale avec le Canada. «Beaucoup d’entreprises d’exploitation forestière achètent leur matériel et leurs pièces au Canada. Or les droits de douane de 50% appliqués à ce matériel font grimper leurs coûts d’exploitation», explique Dana Doran, directeur général de l’association Entreprises professionnelles d’exploitation forestière du Nord-Est. Il s’inquiète : «À l’heure actuelle, la plupart des entrepreneurs travaillent sans marge bénéficiaire, voire à perte. La grande question est de savoir combien de temps ils pourront continuer de puiser dans leurs économies. Ce sont des entreprises familiales qui se transmettent généralement de génération en génération. Il est donc rare de les voir mettre la clé sous la porte. Mais au cours des derniers mois, trois de nos membres nous ont annoncé qu’ils mettaient fin à leurs activités.» Ces enjeux de coût de la vie risquent de peser lourd dans les élections de mi-mandat, qui auront lieu le 3 novembre prochain. Les étatsunien·nes se rendront aux urnes pour renouveler l’ensemble des 435 sièges de la Chambre des représentants et un tiers des 100 sièges du Sénat. Les deux chambres sont actuellement du côté de la majorité républicaine, mais pourraient basculer à gauche. La bataille du Sénat se joue dans sept États indécis, dont le Maine, qui compte 1,4 million d’habitant·es. Depuis la première élection de Bill Clinton en 1992, l’État vote traditionnellement à gauche aux présidentielles. Il n’a pourtant pas élu de sénateur·ice démocrate depuis 1988. Cette année, deux candidat·es se retrouvent au coude-à-coude. D’un côté, Susan Collins, la sénatrice sortante, élue pour la première fois en 1996, est connue pour ses positions modérées au sein du parti républicain. Elle a longtemps su convaincre un électorat de gauche par sa position bipartisane. «Susan Collins n’est en aucun cas du genre “Maga” [Make america great again, le slogan trumpiste, NDLR]. Le parti républicain du Maine compte encore un nombre non négligeable de modérés du même style que George W. Bush», commente le politologue Mark Brewer, professeur à l’université du Maine. De l’autre, le candidat démocrate, Troy Jackson. Il défend un système de santé universel, l’inscription du droit à l’avortement dans la loi fédérale, ainsi que le démantèlement de l’ICE. Cette police migratoire, au budget record et aux méthodes particulièrement violentes, sème l’indignation depuis l’investiture de Trump en janvier 2025. Ancien bûcheron syndiqué, le candidat est soutenu par Bernie Sanders, sénateur de l’aile gauche du parti démocrate, mais aussi par l’AFL-CIO (American federation of health, labor and congress of industrial organizations), la plus grande fédération syndicale des États-Unis, qui regroupe 42 000 membres dans le Maine. «Le Sénat américain est une institution extrêmement élitiste, où plus de 70% des sénateurs sont millionnaires. Il est grand temps que nous élisions des représentants issus de la classe ouvrière pour nous représenter à Washington», défend auprès de Vert Andy O’Brien, son directeur de communication. «Pour moi, Troy Jackson est la figure originelle du travailleur. Il sait ce qu’est la lutte, il l’a vécue», estime Peter Seraichick, un syndicaliste à la retraite, lors d’un meeting de campagne organisé fin octobre dans la ville progressiste de Portland. Chemise recouverte d’une polaire sans manches, Troy Jackson s’avance sur l’estrade, salué par un fourmillement de pancartes anti-Trump : «Susan Collins a voté comme Trump dans 96% des cas», martèle-t-il. Pour lui, l’enjeu est de taille. Il s’agit de récupérer l’aile droite de l’électorat démocrate, en rendant la figure de Susan Collins indissociable du mouvement Maga. Elle, s’en défend corps et âme, ayant déclaré, pendant un débat début octobre, ne pas être la «sénatrice préférée» du président. «On ne peut pas voter pour financer le programme de Donald Trump, puis rentrer à la maison et nous dire à quel point il vous préoccupe», la contredit son adversaire devant la foule. Son parlé rauque et son accent populaire se propagent parmi les centaines de visages approbateurs : «Ce pays est dans un état de désordre comme je n’en ai jamais vu. Et ce n’est pas parce que les travailleurs ont laissé tomber l’Amérique, c’est parce que notre gouvernement a laissé tomber les travailleurs.» Dylan Martin, un journaliste de 37 ans venu apporter son soutien au candidat, acquiesce : «Troy Jackson met en lumière à quel point les inégalités de richesse sont devenues criantes dans notre pays.» Malgré les «bons salaires», que son épouse et lui perçoivent, il s’inquiète : «Entre la crèche, le coût du logement et surtout celui du fioul, il va falloir bien gérer notre budget pour Noël cette année. Ça semble tout simplement fou qu’une situation aisée de classe moyenne ne soit plus confortable.» Sur la côte de granit dessinant la bordure du village de Stonington, le plus grand port de pêche au homard de l’État, la politique suscite plutôt la défiance. «Tous les politiciens sont des serpents. La question, c’est juste de savoir par lequel on préfère se faire mordre», lâche Joe Trundy, récupérant des appâts pour sa pêche du lendemain. «Des escrocs», renchérit Nathan Jones, qui finit par admettre son estime pour Donald Trump et pour sa «grande bouche qu’il devrait apprendre à fermer de temps en temps». Convaincu que «les démocrates ont perdu la tête avec le mois des fiertés», il tient l’ancien président démocrate Joe Biden et les compagnies pétrolières responsables de l’augmentation des prix du carburant. Du haut de ses 20 ans, Jace Doughty a quant à lui adressé une lettre ouverte à Susan Collins pour l’assurer du soutien des pêcheur·ses. La plupart sont hostiles à certains projets fédéraux de l’administration Biden, notamment aux éoliennes en mer et à la régulation des équipements de pêche à des fins de préservation des baleines noires. À Stonington, la question de l’écologie effraie. «Vous auriez dû me prévenir que c’était pour un média environnemental», s’alarme Joe Trundy à la fin de notre entretien. Malgré la symbolique d’un meeting tenu au bord d’un étang boisé du parc municipal Deering Oaks, Troy Jackson joue la carte du pragmatisme écologique. Opposé à l’utilisation d’herbicides aériens, ce qui lui vaut une relation tendue avec certains exploitants forestiers, il reste attaché à l’exploitation économique des ressources arboricoles. À l’échelle du pays, l’écologie peine à se faire une place dans la campagne électorale. C’est ce qu’on appelle le «climate hushing», le silence climatique. Le parti démocrate se concentre sur le coût de la vie, averti par les consultant·es politiques que la question climatique divise. «L’environnement semble passer au second plan, car notre priorité absolue est tout simplement de nous débarrasser de l’administration Trump», estime Cathy Chamberlain, une retraitée démocrate. Dylan Martin ne peut qu’abonder. Pour lui, «la démocratie est gravement menacée». Texte intégral (2087 mots)

Le coût de la vie en forte hausse

Le Maine, un État pivot

«Le pays est dans un état de désordre»

L’écologie en second plan

Louise Deshautels
Les profits de TotalEnergies ne cessent de grimper. Ce jeudi, la major pétrolière a dévoilé un bénéfice net record de 8,3 milliards de dollars (environ 7,45 milliards d’euros) au troisième trimestre 2026. C’est deux fois plus que l’an dernier : à la même période en 2025, l’entreprise avait enregistré un bénéfice net de 3,7 milliards de dollars (3,3 milliards d’euros). Le PDG du groupe, Patrick Pouyanné, a salué cette hausse, assurant que «TotalEnergies tire une nouvelle fois pleinement parti de son modèle intégré et de sa diversification géographique». Ces rentrées d’argent spectaculaires arrivent dans un contexte d’envolée des prix des hydrocarbures, alors que les tensions internationales sur le marché du diesel perdurent avec la guerre au Moyen-Orient. De son côté, TotalEnergies plafonne ses prix à 2,5 euros le litre de gazole dans ses stations-services, lui permettant de gagner des parts de marché. À l’annonce des chiffres, la porte-parole du gouvernement et ministre de l’énergie, Maud Bregeon, a appelé l’entreprise française à être «exemplaire» et à baisser les prix à la pompe, puisque des stocks stratégiques de pétrole ont été libérés. Les résultats du groupe en début d’année relancent les appels des associations à taxer les superprofits. L’ONG 350.org dénonce des bénéfices «indécents», alors même que les député·es ont rejeté mercredi les amendements visant à taxer les profits fossiles dans le budget 2027. Ce jeudi, Action justice climat Paris, Attac France, Extinction rebellion et 350.org se sont rassemblées devant l’Assemblée nationale pour demander la taxation des profits fossiles, assurant que cette question «reste une urgence». Depuis janvier, la multinationale a engrangé 19,511 milliards de dollars (17, 53 milliards d’euros) de profits, «sans que ces gains ne soient soumis à la moindre taxe supplémentaire», rappelle 350.org. Un «manque à gagner» pour l’État, dans un contexte d’austérité et de crise du pouvoir d’achat. Rappelons que, en mai dernier, Patrick Pouyanné menaçait de ne «pas maintenir» le plafonnement sur les prix des carburants en cas de taxe sur les superprofits, dans une interview à Sud Ouest et à La République des Pyrénées. «Les ressources générées avec une telle taxe pourraient être utilisées pour réduire les factures d’énergie des citoyens, développer les énergies renouvelables locales, abordables et sûres, et soutenir les communautés touchées par la crise climatique à travers le monde, souligne Lorelei Limousin, chargée de campagne Climat et énergies fossiles à Greenpeace France. Les compagnies pétrolières exploitent sans vergogne les personnes qui dépendent de leur voiture et tirent profit des guerres et de la destruction du climat pour se remplir les poches.» Texte intégral (753 mots)

Taxer les profits fossiles pour «réduire les factures d’énergie»

Mathilde Picard
C’est une première. L’Union européenne (UE) était déjà dotée d’une stratégie contraignante pour limiter les émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère de ses pays membres. Il lui manquait un plan pour s’adapter au changement climatique. Pour y remédier, la Commission européenne a présenté un «cadre pour la résilience», mardi. L’exécutif a proposé un règlement qui imposerait aux États d’avoir leur propre plan d’adaptation d’ici le 31 décembre 2030. Ces trajectoires et les progrès effectués seraient alors vérifiés par une autorité européenne choisie par les pays membres. D’après une communication de la Commission, l’institution s’engage à présenter un plan d’adaptation à l’échelle du continent d’ici un an. Elle définit pour la première fois un objectif commun d’adaptation à un réchauffement de 2 degrés Celsius (°C) en 2050 et 3°C en 2100 par rapport à l’ère préindustrielle (1850-1900). Ces plans doivent regrouper les mesures à l’échelle nationale qui garantissent la sécurité alimentaire, luttent contre les inondations, organisent la rénovation des bâtiments ou encore assurent l’adaptation de l’aménagement du territoire au climat futur. Devront y figurer les investissements prévus et les financements pour y parvenir. «Ça reste une avancée, mais beaucoup moins ambitieuse que ce qu’on aurait pu imaginer ; c’est une occasion ratée de protéger l’Europe du changement climatique», regrette Robin Elh, chargé de plaidoyer climat pour l’ONG Oxfam. Le contenu de ce plan reste flou face à l’urgence d’agir. «On espérait des solutions concrètes, déplore Robin Elh. Les organisations syndicales demandent par exemple une mesure pour protéger les travailleurs en temps de canicule, qui interdirait les activités les plus à risques et imposerait plus de pauses à partir d’un niveau de vigilance commun ; la Commission aurait aussi pu annoncer une norme européenne commune pour empêcher de construire une maison sans isolation efficace.» Autant d’initiatives qui n’apparaissent pas dans le texte. Si le règlement propose davantage un cadre commun et des lignes directrices que des solutions concrètes, il contient néanmoins de premières obligations. Les membres de l’UE seront ainsi contraints d’instaurer des solutions fondées sur la nature. Ces pratiques visent à restaurer des écosystèmes ou à s’inspirer des processus naturels pour s’adapter. Cela peut consister à désimperméabiliser les villes ou à restaurer des dunes contre l’érosion des côtes. Cette règle représente «un signal politique bienvenu», selon Gaëlle Haut, coordinatrice Affaires européennes de l’ONG de protection des océans Surfrider. «Rien ne garantit que ces solutions seront privilégiées par rapport à d’autres options», souligne-t-elle. Selon l’experte, il faudrait «rendre obligatoire le recours systématique à des solutions fondées sur la nature et renforcer l’ambition de la proposition de loi européenne». Pour financer les trajectoires d’adaptation : pas non plus de dotation spécifique. Les dépenses devront être intégrées au budget 2028-2032 de l’Union européenne, en cours de discussion, précise le média Contexte. 35% de ce budget sera destiné au climat et à la biodiversité. La Commission a laissé de côté l’idée d’un fonds dédié à l’adaptation, financé grâce à une taxe sur les bénéfices du secteur pétrolier et gazier. Ce projet était pourtant soutenu par l’Espagne, la gauche au Parlement et la vice-présidente de la Commission, la socialiste espagnole Teresa Ribera. Pour Christophe Clergeau, vice-président du groupe Socialists & Democrats (gauche), «les plans, à eux seuls, ne suffiront pas à protéger les populations. Nous avons besoin d’outils financiers pour les mettre en œuvre, et les collectivités locales et régionales doivent disposer des ressources et du soutien nécessaires pour agir.» Il reconnaît malgré tout que «cette première loi européenne sur la résilience climatique constitue un pas en avant important». Le texte doit encore être examiné par le Parlement européen, puis par le Conseil de l’Europe, avant d’être entériné. L’occasion pour les député·es d’ajouter des mesures plus ambitieuses. Le processus pourrait durer encore deux ans. «Le problème, c’est que les catastrophes climatiques sont déjà là, on l’a vu cet été, souligne Robin Elh. C’est du temps gaspillé.» Texte intégral (992 mots)

Un premier cadre commun, mais peu de mesures concrètes
L’obligation de recourir aux solutions fondées sur la nature
Pas de dépenses supplémentaires pour l’adaptation
Anne-Claire Poirier, Sébastien Eid
Vouloir défendre le vivant… et en répondre devant les tribunaux : voilà le lot d’un nombre croissant de militant·es écologistes en France ces dernières années, si l’on en croit le Mouvement de soutien aux défenseur·ses de l’environnement (MSDE). «Depuis 2023, l’État nous inflige un déferlement de procès, avec presque deux audiences par semaine en moyenne !», illustre Camille*, l’une de ses membres. En réponse, le MSDE s’est donné pour mission de soutenir les militant·es poursuivi·es, notamment en leur partageant les ressources juridiques utiles à leur défense. En plus de sillonner les tribunaux pour «documenter ce qui s’y passe», les bénévoles du MSDE viennent de développer un nouvel outil précieux avec l’aide des geeks de Data for good : Relaxes pour le vivant. Cette base de données répertorie l’ensemble des procès intentés aux défenseur·ses de l’environnement. «Environ 350 affaires y sont recensées depuis 1994, avec une bonne exhaustivité des informations depuis 2020», commente Tom*, de Data for good. «L’idée est de recenser, pour chaque affaire, les chefs de prévention retenus, les décisions rendues, les peines prononcées, etc. Cette jurisprudence est précieuse pour nourrir le travail des avocats, mais jusqu’ici elle était difficilement accessible», explique Camille. Pour protéger les mis·es en cause, l’accès à Relaxes pour le vivant est actuellement restreint aux avocat·es et à leurs client·es. Mais le MSDE a accepté de transmettre à Vert plusieurs jeux de données, dont certains avaient déjà été publiés dans le média Reporterre, qui dessinent un panorama inédit de la répression judiciaire endurée par ces militant·es. «De 2020 à aujourd’hui, on recense 860 prévenu·es dans 303 procédures», illustre Tom. Et les données confirment une ascension fulgurante des audiences, passées de 12 en 2020 à 90 en 2025, et déjà 65 entre le 1er janvier et le 15 octobre 2026. «Entre 2020 et 2023, ce sont surtout les décrocheurs de portraits d’Emmanuel Macron qui se sont retrouvés au tribunal un peu partout en France, commente Camille. 2023, 2024 et 2025 ont plutôt correspondu aux actions d’Extinction rebellion et de Dernière rénovation [blocages de routes, jets de peinture, etc., NDLR]. Les anti-A69 ont également eu à répondre de leurs actions». Depuis 2020, pas moins de 43 collectifs ont été concernés par des procès (voir ci-dessous), mais certains sont surreprésentés dans les affaires. Sur les 358 audiences recensées depuis 2020, Extinction rebellion était convoqué dans un quart (24%) des cas, Dernière rénovation dans 16% des cas, comme pour les anti-A69 (une même audience peut concerner plusieurs collectifs). La plupart du temps, les motifs de poursuite – appelés chefs de prévention – reflètent les modes d’action des collectifs : «”entrave à la circulation” pour les militants de Dernière rénovation ayant bloqué des routes, “dégradation” pour celles et ceux d’Extinction rebellion qui ont aspergé plusieurs bâtiments de peinture ou encore “opposition à travaux publics” dans le cas des anti-A69», résume Camille. Plus rarement, des poursuites beaucoup plus répressives sont émises à l’encontre de militant·es, les exposant à de très lourdes peines. Des militant·es des Soulèvements de la Terre ont par exemple été accusé·es de “séquestration” ou d’”association de malfaiteurs” – faits passibles de vingt ans de réclusion criminelle – après leur intrusion en décembre 2023 dans une centrale à béton Lafarge à Val-de-Reuil (Eure). Pour Camille, il s’agit d’une «instrumentalisation des qualifications pénales» pour tenter d’écraser la contestation. Si certains chefs de prévention peuvent être dissuasifs, «les juges ne sont, en général, pas si sévères», constate Camille. Selon elle, «le choix répressif se trouve donc surtout en amont, avec des gardes à vue sans motif, des poursuites infondées, etc.». Les peines prononcées se sont toutefois légèrement alourdies ces dernières années. Pour s’en rendre compte, le MSDE a construit un indice permettant de noter la sévérité de chaque décision rendue, de 0,5 (relaxe) à 14 (prison ferme). Entre 2020 et 2022, la note moyenne des condamnations était de 7,57, correspondant à des amendes de moins de 200 euros. Elle a atteint 8,89 en 2024, correspondant à des amendes comprises entre 200 et 500 euros, généralement assorties de travail d’intérêt général ou d’un stage de citoyenneté. À noter toutefois les deux condamnations à de la prison ferme prononcées en septembre 2025 et mai 2026 à l’encontre, respectivement, d’une militante de Dernière rénovation ayant aspergé Matignon de peinture et du médiatique militant anti-bassines Julien Le Guet pour avoir organisé la manifestation interdite de Sainte-Soline. Des peines d’une rare sévérité, «potentiellement liées à une volonté de dissuader les autres en faisant des exemples», interprète Camille. Si les données révèlent un boom des affaires à partir de 2023, les décisions rendues montrent également une hausse des relaxes. «En 2026, on atteint même 58% de relaxes», s’étonne Tom, de Data for good. Pour Camille, cette hausse est le résultat de procédures bâillons, lancées dans le seul but de dissuader les militant·es. «Le ministère public fait le choix de poursuivre même s’il n’y a rien dans le dossier», dénonce-t-elle. Depuis 2020, près d’un tiers des relaxes ont ainsi été prononcées pour «infraction non caractérisée», selon le MSDE. «On voit aussi que la répression est politique, car il poursuit des militants écologistes pour certains faits, là où des agriculteurs ne sont pas poursuivis», ajoute Camille. Elle prend l’exemple de huit militant·es placé·es pendant 46 heures en garde à vue pour avoir tagué un pont en Alsace en 2025. La procureure avait même demandé leur placement en détention provisoire pendant deux nuits, dans l’attente de leur comparution immédiate, ce que le juge des libertés a refusé. En comparaison, en 2024, des agriculteurs avaient aspergé de purin la préfecture d’Agen sans encourir la moindre peine. Depuis 2020, 289 décisions ont été rendues, dont 43% qui ont abouti à la relaxe des personnes mises en cause. La liberté d’expression est le premier motif de relaxe (37%). «Face à la volonté du ministère public de poursuivre et condamner des actions politiques, la justice réaffirme fréquemment le droit des citoyen·nes à manifester et à s’exprimer», reconnaît Camille. À noter également les quelques relaxes pour «état de nécessité», en référence à un article du code pénal qui prévoit d’exonérer de poursuites les personnes agissant pour prévenir «un danger actuel ou imminent qui menace elle-même, autrui ou un bien». Hélas, «on ne l’a encore observé qu’en première instance et pas de manière définitive, mais c’est un indice – faible – d’une justice qui commence à voir la nécessité pour les citoyen·nes d’agir», commente Camille. *Les personnes interrogées dans l’article ont choisi de s’exprimer sous pseudo. Texte intégral (1766 mots)

Une hausse fulgurante des audiences depuis 2023

Certains collectifs concentrent les procès

Des chefs de prévention parfois répressifs

Des peines mesurées… mais qui tendent à s’alourdir
Une hausse des condamnations… mais aussi des relaxes

La liberté d’expression, un motif majeur de relaxe

Hicham Zemrani
«Il y a des gens qui portent des discours et des mots qui finissent par armer d’autres qui, eux, passent à l’acte.» Mardi, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, Sébastien Lecornu a dénoncé les paroles de celles et ceux qui attisent la haine. Quatre jours après l’attentat raciste survenu à Trappes (Yvelines), vendredi, le premier ministre n’a toutefois pas nommé le Rassemblement national (RN), accusé par la gauche de porter une responsabilité morale dans cette fusillade. En privé, Marine Le Pen, cheffe de file des député·es RN, s’agace de cette culpabilité par association. «Faire un lien entre nous et ce qui s’est passé n’est pas digne», juge la candidate à l’élection présidentielle de 2027. Les internautes ont pourtant rapidement exhumé ses déclarations sur Trappes. Et d’après Mediapart, dont les informations s’appuient sur des conversations privées, plusieurs écrits de l’assaillant prouvent son adhésion aux idées du RN. Déjà au temps du Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen, le parti d’extrême droite ciblait régulièrement les banlieues françaises où vit une importante population d’origine ou d’ascendance étrangère. Surfant sur la peur de l’islamisme et établissant des parallèles avec des villes étrangères. Ce, afin d’alimenter et d’étayer son discours anti-immigration. Compilation. En meeting à Roubaix (Nord), en 1996, le cofondateur du FN avait dénoncé une forme de «colonisation inversée», symbolisée par cette phrase résolument incendiaire : «On vous a rendu Alger, rendez-nous Roubaix.» À l’époque, l’ancienne cité ouvrière fait l’objet d’un livre, Le Paradoxe de Roubaix (Plon), dans lequel le journaliste Philippe Aziz affirme que la commune est devenue la première ville de France à majorité musulmane – un postulat rapidement contesté. Parmi les populations d’origine étrangère vivant à Roubaix, la communauté algérienne se distingue par son nombre. Une meurtrissure pour Jean-Marie Le Pen, fervent défenseur de l’Algérie française, qui a officié comme lieutenant de réserve au sein de la 10ème division parachutiste (DP) et a été accusé d’avoir torturé des Algérien·nes pendant la guerre. Le «Menhir» a ainsi pris pour cible à plusieurs reprises la ville nordiste. Dans un entretien à France Soir, en 2011, il affirme sans preuve que Roubaix est composé à «60% d’immigrés maghrébins» et met en garde : «Si vous attendez le jour où ça brûle pour en prendre conscience, il sera un peu tard…» Évoquant les contestations populaires du Printemps arabe, il lâche que «le jour où les Maghrébins auront décidé, en France, de s’attaquer au président de la République, ils pourront aller jusqu’à lui faire subir des sévices sexuels». De retour dans l’ancienne cité ouvrière, en 2013, pour participer aux vœux de la fédération nordiste du FN, Jean-Marie Le Pen avait prophétisé : «Nous ne serons bientôt plus majoritaires. Il y a même des endroits comme Roubaix où il est probable que, si une liste d’union musulmane se présentait aux élections, elle gagnerait.» La liste de l’Union des démocrates musulmans de France (UDMF), parti politique réputé proche des Frères musulmans, a récolté seulement 0,85% des suffrages aux élections européennes de 2024. Marchant dans les pas de son père, Marine Le Pen présentera elle aussi la commune comme une anomalie à corriger. «Si on laisse faire ça, demain, il y aura 100 villes comme Roubaix, puis 10 000 villes, jusqu’à ce que nous n’ayons plus la capacité de réagir. Il y a donc, objectivement, une urgence», s’enflammait-elle, en 2022, au micro d’Europe 1. Le rendez-vous avait été donné, le 16 septembre 2010, devant la basilique Saint-Denis. Bruno Gollnisch, alors vice-président du FN, a choisi cet écrin de l’histoire de France pour lancer sa candidature à la succession de Jean-Marie Le Pen… et s’en prendre aux immigré·es, nombreuses et nombreux dans la plus grande commune de la Seine-Saint-Denis, «qui se comportent en prédateurs». «Je suis venu devant la nécropole de ceux qui ont fait la France et dans un endroit qui est conquis par l’immigration étrangère», a-t-il lancé, chahuté par des manifestant·es. Et de poursuivre : «Ce département de Seine-Saint-Denis ne doit pas devenir ce que le Kosovo a été à la Serbie, c’est-à-dire progressivement submergé, gagné par la violence et à la fin détaché de la mère patrie par une intervention étrangère.» Nulle «provocation» de sa part, jure celui qui est connu pour ses propos négationnistes. «C’est la démarche légitime d’un élu français dans ce qui est le berceau de notre civilisation et de notre culture, dans ce qui est la nécropole des gens qui ont fait la France ou qui l’ont défendue, de Charles Martel jusqu’au siècle dernier», se justifie-t-il, faisant référence à la bataille de Poitiers, en 732, qui a stoppé l’avancée des troupes musulmanes vers le nord de l’Europe. En 2011, Sevran (Seine-Saint-Denis) est le théâtre de règlements de comptes entre trafiquants et bandes rivales qui se disputent le contrôle de deux plaques tournantes du trafic de drogue. Au mois de juin, Marine Le Pen dégaine un communiqué dans lequel elle appelle «à la reconquête des territoires perdus de la République», expression popularisée par l’historien de la Shoah et du sionisme Georges Bensoussan dans un livre paru en 2002. Aux yeux de la présidente du FN, Stéphane Gatignon, le maire écologiste de Sevran, «a raison de comparer à Chicago ce qu’est devenue sa ville». Mais Marine Le Pen en profite surtout pour dézinguer le chef de l’État, Nicolas Sarkozy, qui «laisse la situation dégénérer à un point tel que la République perd chaque jour le contrôle de nouveaux territoires». Son ministre de l’intérieur, Claude Guéant, en prend aussi pour son grade, lui qui est «toujours dans le blabla et jamais dans l’action». Trappes (Yvelines) détient le triste record européen du nombre de départs pour le djihad en Irak ou en Syrie entre 2014 et 2016 : près de 70. Particulièrement surveillée par les services de renseignement, la commune francilienne alimente les craintes, réelles ou fantasmées. En 2021, Didier Lemaire, professeur de philosophie dans un lycée trappiste, décrit ainsi une ville «tombée aux mains des islamistes» dans laquelle il dit «vivre dans la peur» et «sous escorte policière armée». Des «outrances» et «certaines inexactitudes», rectifie alors le préfet des Yvelines. Peu importe pour Marine Le Pen, qui voit dans l’enchaînement de ces évènements la validation de ses thèses. En 2021, elle écrit sur Twitter : «En 30 ans, Trappes est devenue un territoire perdu de la République, sous le poids d’une immigration massive et ininterrompue qui l’a changée en profondeur. Qui peut nier que l’immigration dérégulée a été le moteur de la montée en puissance de l’islamisme dans notre pays ?» Pour rebondir sur la controverse, Jordan Bardella, vice-président du RN, se rend à Trappes. «Il y a dans notre pays de plus en plus de petites Républiques islamiques qui se constituent dans beaucoup de territoires […] Nos élus ferment les yeux», dénonce-t-il sur BFMTV. Des propos qu’il réitérera et qui lui vaudront une mise en examen, après le dépôt d’une plainte par le maire yvelinois, Ali Rabeh (Génération.s). Invité en 2022 sur le plateau de «Touche pas à mon poste», l’eurodéputé d’extrême droite persiste et signe : «Je maintiens mes propos. Trappes est éminemment une petite République islamique en miniature, la capitale européenne du djihad», assène Jordan Bardella, avant d’égrainer une série de villes populaires comme pour effrayer les téléspectateur·ices : «Trappes, Roubaix, Saint-Denis […] c’est notre futur si on ne reprend pas en main la situation.» Il sera finalement relaxé pour ses propos. Fort de cette victoire juridique, les frontistes n’hésitent plus à employer l’expression bardelliste. À l’image d’Edwige Diaz, présidente du groupe nationaliste au Sénat, invitée lundi soir sur BFMTV. «Dans nos propos, il n’y a rien de répréhensible, c’est un avis politique», a-t-elle martelé, assurant qu’il «suffit d’aller à Trappes pour se rendre compte que les femmes ne sont pas les bienvenues dans les cafés, qu’il y a des coiffeurs qui ne sont pas mixtes». Dimanche, lors du meeting de lancement de campagne de Marine Le Pen, à Orléans (Loiret), le président du RN s’est rapidement exprimé sur l’attentat raciste survenu à Trappes. «Il y a deux jours, la barbarie a encore frappé […] La justice devra être impitoyable et faire en sorte que cet assassin entre en prison sans possibilité d’en ressortir un jour», a-t-il enjoint. Service minimum. Texte intégral (1939 mots)

Jean-Marie Le Pen en 1996 : «On vous a rendu Alger, rendez-nous Roubaix»
Bruno Gollnisch en 2010 : «La Seine-Saint-Denis ne doit pas devenir ce que le Kosovo a été à la Serbie»
Marine Le Pen valide la comparaison entre Sevran et Chicago
Marine Le Pen en 2021 : «Trappes est devenue un territoire perdu de la République»
Jordan Bardella en 2022 : «Trappes est une République islamique en miniature»
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