Luc Chatel
Le leader mondial du e-commerce, Amazon, étend un peu plus son influence sur le territoire français. Début juillet, son neuvième entrepôt de distribution a été inauguré à Colombier-Saugnieu (Rhône), à proximité de l’aéroport de Lyon-Saint-Exupéry. L’entreprise possède désormais plus de 35 sites à travers le pays. «Un projet d’envergure», s’est félicité le préfet de région, Étienne Guyot, précisant que «les services de l’État [avaient] naturellement pris leur part» à cette implantation. Ce gigantisme tient en quelques chiffres : 180 000 mètres carrés sur trois niveaux – soit vingt-cinq terrains de football –, 40 000 étagères de stockage, 4 000 robots, la promesse de 3 000 embauches d’ici 2027, pour 200 millions d’euros investis. Cette inauguration en appelle d’autres : Amazon a choisi de faire de la région Auvergne-Rhône-Alpes une priorité. En juillet et en août, alors que la canicule s’installait, les annonces se sont succédé : ouverture d’ici fin 2026 d’une plateforme logistique de 50 000 mètres carrés à Mably (Loire), deuxième niveau de 36 000 mètres carrés sur le site de Montélimar (Drôme) et projet de construction d’un entrepôt de 31 000 mètres carrés à Saint-Georges-les-Bains (Ardèche). Début juillet a aussi été le moment choisi par Amazon pour publier ses émissions de dioxyde de carbone (CO2), avec à la clé une hausse de 16% en 2025 (et de 58% depuis 2019). Le groupe promet pourtant la neutralité carbone d’ici 2040. Une augmentation due au recours à l’intelligence artificielle (IA), grosse émettrice de CO2. En 2026, Amazon a investi dans l’IA aux côtés de Meta, Microsoft et Alphabet (Google), pour un total à quatre de plus de 600 milliards d’euros. Au même moment, la firme supprimait 10% de ses emplois de bureau dans le monde, soit 30 000 postes. Si le géant étasunien dirigé par Jeff Bezos, l’un des soutiens actifs du président des États-Unis Donald Trump, est très critiqué en France depuis des années, les opposant·es à son déploiement se font de moins en moins entendre. Sur les quatre nouveaux sites prévus en Auvergne-Rhône-Alpes, seul celui de Colombier-Saugnieu a fait l’objet de recours, déposés par des associations et par la Ville de Lyon, tous rejetés. Dans un contexte de tension sur l’emploi, un argument massue est brandi par Amazon pour promouvoir son implantation dans chaque nouvelle commune, repris en chœur par les élu·es : la création d’emplois. Sandrine Auquier, la maire (sans étiquette) de Colombier-Saugnieu, s’est ainsi réjouie de l’arrivée du mastodonte : «C’est une excellente nouvelle pour le territoire, a-t-elle appuyé le 1er juillet 2026. Ils vont faire crescendo, ils commencent à 600 emplois, puis à terme 3 000 emplois.» De son côté, la maire (sans étiquette) de Saint-Georges-les-Bains, Geneviève Peyrard, confirme à Vert : «50 emplois créés, ce n’est pas rien pour une commune comme la nôtre.» Jacques Dubay, ex-maire (divers droite) de Saint-Péray (Ardèche) et ancien président de la communauté de communes Rhône Crussol, où se trouve Saint-Georges-les-Bains, confie, fataliste : «Les maires se disent que s’ils refusent Amazon sur leur territoire, c’est une autre commune qui en profitera.» Même chez les syndicalistes, les propos sont nuancés. «La direction du site nous a annoncé le triplement de l’effectif des techniciens de maintenance et le doublement au service informatique, explique Cindy Gencel, préparatrice de commandes sur le site de Montélimar, salariée d’Amazon depuis 2015 et déléguée CGT. Donc c’est plutôt pas mal. Avec le nombre d’emplois que ce doublement de surface va générer, il y a très peu d’opposition au projet.» Pourtant, les conditions de travail ne font pas vraiment rêver : la plupart des emplois au sein d’Amazon sont peu qualifiés et souvent pénibles. «Il y a beaucoup de postes de manutentionnaires et de préparateurs de commande, avec des gestes répétitifs, précise
Cindy Gencel. Forcément, ça abîme. Il y a beaucoup de tendinites et d’accidents du travail. Mais la direction les conteste systématiquement.» Car le dialogue social semble lui aussi particulièrement pénible. «Au fil des ans, nous avons perdu la majorité de nos acquis sociaux, comme la prime d’intéressement, la prime de transports ou la possibilité d’avoir des actions d’Amazon, remplacées par d’autres mesures qui nous rapportent beaucoup moins», souligne la préparatrice de commandes.
Tous ces problèmes semblent peser assez peu pour les élu·es face aux promesses d’embauches. D’autant que les maires ont, de fait, des marges de manœuvre limitées. «Nous ne pouvons pas intervenir dans des transactions privées, explique Geneviève Peyrard. Les
entreprises sont libres de vendre leurs terrains à Amazon. Et nous n’avions pas les moyens d’acheter une parcelle de plusieurs millions d’euros.» La mairie de Saint-Georges-les-Bains a toutefois suspendu l’autorisation de construire, à la demande du département. Pour cause : le projet d’Amazon doit augmenter le flux de circulation de 400 véhicules par jour, alors que la départementale 86, censée les supporter, atteint déjà son seuil maximal de 10 000 passages quotidiens. «Nous attendons un nouveau projet, plus compatible avec les capacités routières, qui comprenne aussi la construction d’un rond-point et d’un mur anti-bruit», indique Geneviève Peyrard. D’autres communes parviennent à anticiper un peu plus, à l’exemple de Saint-Péray, qui avait posé des conditions préalables à la reprise de la grande friche d’une coopérative, FruitCoop. «La loi accorde peu de moyens aux maires en matière d’urbanisme, explique Jacques Dubay. Mais pour le projet FruitCoop, qui a mis sept ans à aboutir, nous ne voulions absolument pas de logisticiens de type Amazon, car ces entreprises représentent très peu d’emplois au mètre carré et posent des problèmes de circulation.» Aidée par la communauté de communes et par Epora, un établissement public foncier qui a racheté la friche et l’a désamiantée (pour un coût total de plusieurs millions d’euros) pour la lui revendre au bout de quelques années, la collectivité locale a gagné son pari. «Ça
a été très long à aboutir, rembobine Jacques Dubay. Nous avions affiché clairement la couleur dès le début : pas de logisticien et pas de zone commerciale comme on les voit en
périphérie des villes et qui tuent le petit commerce, mais une zone d’activité artisanale.»
Des artisan·es à la place des robots : une formule gagnante qui pourrait inspirer d’autres communes face au rouleau compresseur Amazon. Texte intégral (1504 mots)

CO2 et IA en hausse
Pression par l’emploi

Pénibilité et accidents
Des élus fatalistes… ou pas
Rémi-Kenzo Pagès
«C’est une alliance nouvelle qui augure d’autres mobilisations à venir», prévient Fanny Métrat, porte-parole du syndicat agricole Confédération paysanne. Ce samedi, l’agricultrice, debout sur un camion, harangue la foule venue nombreuse – 15 000 personnes selon les organisateur·ices. Réuni·es à Saint-Pierre-la-Garenne (Eure), elles et ils manifestent contre les pesticides et l’entreprise Syngenta, leader mondial de la production de ces substances. La multinationale est au centre des débats lors de cette marche organisée par Les Soulèvements de la Terre, Cancer colère, le collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest (CSVPO) et la Confédération paysanne. «C’est extraordinaire : il y a des malades, des paysans, des soignants», liste Fleur Breteau, de Cancer colère. On retrouve aussi des collectifs antiracistes, venus dénoncer le «colonialisme chimique». Le terme, inventé par la géographe brésilienne Larissa Mies Bombardi, désigne le fait de produire des pesticides interdits localement à cause de leur dangerosité pour les exporter vers des pays (souvent pauvres) où ils sont autorisés. «Ce n’est pas connu du grand public, explique l’activiste Léna Lazare, des Soulèvements de la Terre. Mais, pour nous, c’est désormais un fil rouge, sur la base d’alliances avec des collectifs concernés, comme Vietnam Dioxine ou le Coaadep.» Le premier est engagé contre l’agent orange, un herbicide connu pour son utilisation durant la guerre du Vietnam. Le second, le Collectif des ouvriers agricoles empoisonnés par les pesticides, qui milite contre le chlordécone, un insecticide pulvérisé dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique jusqu’en 1993. Cette jonction nouvelle, qui explique en partie le succès de la mobilisation, est le fruit d’un long travail. «C’est la deuxième fois, après l’action contre BASF, qu’on parle de colonialisme chimique», rappelle Léna Lazare. En novembre 2025, des représentant·es de ces mêmes organisations étaient entrées dans une usine de pesticides de l’entreprise allemande à Saint-Aubin-lès-Elbeuf (Seine-Maritime). Les manifestant·es y avaient trouvé du Fipronil, un insecticide interdit en France mais utilisé dans d’autres pays. Pendant la marche à Saint-Pierre-la-Garenne, les organisations exigent l’interdiction de vendre des pesticides à des pays tiers. De son côté, Syngenta se défend en affirmant que «toute exportation de produits dangereux depuis l’Europe s’effectue sous le contrôle réglementaire du pays importateur». «C’est un commerce indécent, on n’en peut plus de ces postures de domination», plaide Fanny Métrat, du haut de son camion. Le sujet dépasse les frontières hexagonales et une question taraude les manifestant·es : pourquoi la santé des communautés étrangères semble-t-elle reléguée au second plan sans que les institutions européennes n’interviennent ? «D’ailleurs, tous les continents sont représentés dans cette coalition», précise Loan (le prénom a été modifié), qui s’occupe de la coordination internationale pour Les Soulèvements de la Terre. «Il est essentiel de penser cette action dans un contexte mondial, depuis notre position occidentale. On doit suivre les traces du mouvement des sans-terre au Brésil [en faveur des paysan·nes qui ne possèdent pas de terres, NDLR] et de tous les paysans du monde, avec le colonialisme chimique comme pierre angulaire.» Une prise de conscience qui explique la présence d’un cortège dédié au sein de la marche. Et celle de structures rarement associées aux luttes écologistes. «Pourtant, on est pleinement concernées, estime Julie Nguyen, de Génération panasiatique, une association antiraciste qui regroupe des personnes issues des communautés asiatiques. La lutte contre les pesticides fait partie des luttes antiracistes parce qu’on vient de pays qui sont lourdement impactés. L’Inde, par exemple, est le pays où l’on meurt le plus à cause de ces produits.» C’est ce que montre une étude publiée dans la revue Frontiers in public health. Le choix de Syngenta pour illustrer le colonialisme chimique n’est pas un hasard. Plusieurs histoires reviennent en boucle dans le cortège. «C’est une entreprise qui a financé des milices, notamment au Brésil, pour assassiner des paysans», rappelle Loan. En 2018, la cour de justice de l’État brésilien du Paraná a condamné Syngenta pour avoir commandité le meurtre de Valmir Mota de Oliveira, un syndicaliste paysan. Surtout, ce colonialisme chimique trouve un débouché dans les guerres et des liens avec l’industrie militaire. C’est ce que dénoncent les membres du collectif Vietnam Dioxine, qui ont depuis longtemps Syngenta dans le collimateur. Pour cause : son ancêtre, Imperial Chemical Industries (ICI), est un pionnier de la production de l’agent orange. Avant d’être massivement épandu par l’armée étasunienne lors de la guerre du Vietnam, ce défoliant développé par ICI était utilisé par l’armée britannique entre 1952 et 1954 pour mater l’insurrection communiste en Malaisie. «Ils ont inspiré les multinationales américaines de l’agrochimie comme Monsanto, qui ont ensuite produit l’agent orange durant la deuxième guerre d’Indochine», confirme Tom Nico, de Vietnam Dioxine. Plus récemment, Syngenta est aussi pointée du doigt pour son rôle dans la colonisation israélienne en Palestine. La multinationale possède une filiale, Adama, installée dans les territoires occupés. «C’est important pour nous d’être là pour dénoncer ce colonialisme chimique, explique Lucie (le prénom a été modifié), d’Urgence Palestine. Adama participe à des épandages massifs, notamment avec du glyphosate, qui servent les intérêts de l’armée israélienne pour occuper et récupérer les terres, puis pour expulser et attaquer la santé des populations.» «Adama spolie l’eau, détruit des villages et des communautés paysannes sur le plateau du Golan», ajoute Fanny Métrat, de la Confédération paysanne. «Depuis la création de l’État d’Israël, l’agrochimie est l’un des fers de lance de la colonisation de la Palestine. Elle fait des expérimentations agricoles dangereuses pour l’environnement et la santé, détruit les moyens de subsistance des paysans… Ils épandent aussi des litres de pesticides à la frontière avec le Liban ou avec Gaza pour permettre à l’armée de contrôler plus facilement ces zones, complète Jean (il n’a pas souhaité donner son nom), un militant des Soulèvements de la Terre. La lutte pour la libération de la Palestine est une lutte pour défendre des manières d’habiter et de cultiver les terres.» L’intégration de ces sujets dans les luttes écologistes motive les troupes. Toutes les figures antiracistes rencontrées témoignent de leur enthousiasme. «Ce front est inédit, affirme Tom Nico. C’est une bonne nouvelle d’avoir une action aussi concrète ensemble.» «C’est vraiment une victoire politique ; on avance dans la prise en compte des questions antiracistes dans le milieu écologiste», s’enthousiasme l’universitaire spécialiste des enjeux raciaux et écologiques, Renda Belmallem. «Maintenant, il faut se battre pour que ça s’inscrive sur le long terme ; ça doit appeler à d’autres initiatives», poursuit Tom Nico. C’est donc dans une ambiance joyeuse et déterminée que tout ce beau monde a convergé, entouré d’un important dispositif policier. La marche a toutefois été interrompue par quelques tirs de gaz lacrymogènes en fin de journée. Pour Fanny Métrat, «ce n’est que le début d’une campagne d’actions, d’occupations, pour que l’ensemble des sites de production des pesticides ferment définitivement». Fleur Breteau de conclure : «Syngenta devra payer.» Texte intégral (1883 mots)


«La pierre angulaire de cette organisation»

Le pionnier de l’agent orange

«Fer de lance de la colonisation israélienne»

«Une victoire politique»

Anaïs Richard
L’Amazonie asséchée, la ville de Porto Alegre submergée, la zone humide de Pantanal dévorée par les flammes : la crise climatique frappe déjà le Brésil de plein fouet, bouleversant le quotidien de populations souvent précaires. Dans les urnes, elle est pourtant aux abonnés absents. Ce dimanche, 158 millions de Brésilien·nes choisiront leur président et renouvelleront la Chambre des député·es et les deux tiers du Sénat. Si 91% de la population juge important que les candidat·es proposent des mesures contre le changement climatique, la thématique fait la course en fin de peloton dans la hiérarchie de leurs préoccupations. Selon une enquête publiée début septembre par l’Observatoire brésilien du climat, la sécurité, le pouvoir d’achat, les violences faites aux femmes, la santé et l’éducation relèguent l’environnement loin derrière. «Le débat électoral sur ces questions est encore très peu présent, et assez récent dans la politique partisane brésilienne, y compris à gauche», décrypte la chercheuse Cristiana Losekann, coordinatrice du Laboratoire de recherche en politique environnementale et justice de l’université fédérale d’Espírito Santo (sud-est). Depuis le scrutin de 2022, la question environnementale a toutefois gagné une place dans les programmes présidentiels, même si elle y est traitée de manière très inégale. «Il s’agit peut-être de la première élection où elle apparaît dans tous les tracts», remarque la politologue. Il devient de plus en plus difficile d’ignorer le cri d’alerte lancé par la nature. «La crise climatique n’est plus une prévision concernant l’avenir ; elle est entrée dans l’expérience quotidienne des populations», tonne Sila Mesquita Apurinã, coordinatrice générale du Groupe de travail amazonien (GTA). «L’étape suivante est politique : transformer cette expérience en conscience du fait que les impacts ne sont pas répartis de manière égale, montrer que la crise climatique est aussi une question de justice sociale», poursuit la militante de l’État d’Amazonas. «Il faut garder en tête qu’un climat devenu incontrôlable accroît la pauvreté, l’insécurité alimentaire et les problèmes de logement dans le pays», souligne Marcio Astrini, secrétaire exécutif de l’Observatoire brésilien du climat. Parmi les six candidats à la présidentielle les mieux placés dans les sondages, l’Observatoire estime que seul Lula, le président de gauche sortant, présente des propositions convaincantes sur le climat et l’environnement. «La majorité des autres candidats abordent le sujet de manière très superficielle», précise Marcio Astrini, secrétaire exécutif de l’institut. Lula est le seul à mentionner explicitement l’Accord de Paris sur le climat. Son programme compte 16 engagements en faveur de l’environnement, contre un seul pour son principal adversaire, Flávio Bolsonaro, fils aîné de l’ancien président d’extrême droite Jair Bolsonaro, dont il assume l’héritage climatosceptique. «Bolsonaro fils a pour objectif de mettre fin à la déforestation illégale, alors qu’en tant que sénateur, il avait lui-même présenté un projet de loi visant à supprimer toute la protection existante en Amazonie», rappelle Marcio Astrini. Lula, au coude-à-coude avec lui au second tour, selon les derniers sondages, promet de faire de l’adaptation au changement climatique un axe permanent de la planification publique. Il veut préparer les États et les municipalités aux épisodes de chaleur extrême et améliorer la prévention et la réponse aux catastrophes. Son programme prévoit aussi de renforcer la défense civile, d’améliorer la sécurité hydrique, de protéger les ressources en eau et de créer des protocoles pour les populations touchées ou déplacées par des événements extrêmes. Sur le front environnemental, le président de gauche sortant peut mettre en avant le recul de la déforestation. Selon une analyse d’InfoAmazonia à partir des données officielles, le déboisement a diminué de 51% pendant son mandat. Le gouvernement a également consacré 11,2 milliards de reais (environ 1,9 milliard d’euros) au Plan climat 2024-2035, avec des mesures de réduction des émissions et d’adaptation. Les renouvelables représentaient par ailleurs 49,4% de la matrice énergétique et 86,8% de l’électricité en 2025. Cette politique se heurte toutefois à une contradiction : le développement assumé de l’exploitation pétrolière, notamment au large de l’Amapá, aux portes de l’Amazonie. «Le Brésil essaie de concilier deux orientations qui entrent en tension : se présenter comme une puissance environnementale tout en développant simultanément des activités fortement consommatrices de ressources naturelles», regrette Sila Mesquita, du GTA. «Quel que soit le candidat élu, l’augmentation de l’exploitation pétrolière est un élément commun à presque tous les programmes. La différence réside dans la manière dont cela sera fait, avec plus ou moins de précautions», se désole Marcio Astrini. Si les peuples autochtones se félicitent d’une reprise du dialogue avec l’exécutif, elles et ils ont également observé des reculs : «Les projets d’exploration pétrolière et gazière à l’embouchure de l’Amazone, l’accord de libre-échange Mercosur-Union européenne, l’expansion de projets comme le Ferrogrão [une ligne ferroviaire destinée au transport de céréales vers les ports du nord du pays, NDLR] et l’autorisation d’exploiter Belo Sun, qui pourrait devenir la plus grande mine d’or à ciel ouvert au monde», liste Dinamam Tuxá, coordinateur exécutif de l’Articulation des peuples autochtones du Brésil (APIB). Dans les programmes, l’Amazonie apparaît très liée à l’idée de bioéconomie, où la nature est conçue comme un actif économique. «Nous observons la conversion d’une série de sujets portés jusqu’ici par l’écologisme en des questions relevant d’une véritable financiarisation de la nature», détaille la politologue Cristiana Losekann. Le modèle de développement brésilien est fondé sur l’expansion des frontières de l’agrobusiness, de l’exploitation minière, du pétrole et sur de grands projets d’infrastructures. Une dynamique que le programme de Flávio Bolsonaro prévoit d’accentuer. Sa seule proposition pour protéger ses concitoyen·nes des effets du réchauffement climatique ? «Fournir des services d’assainissement de base», comme il l’a expliqué le 28 août dernier, lors d’une interview sur la chaîne Globo. «Les années du gouvernement de Jair Bolsonaro ont sans aucun doute été les pires pour la politique environnementale au Brésil. Le retour de cette famille au pouvoir représente un risque très important, pour l’environnement et pour la démocratie», s’alarme Marcio Astrini. «Cela signifierait, sans aucun doute, la reprise d’un processus que nous qualifions de génocidaire», abonde le représentant autochtone Dinamam Tuxá. Il incombera aux parlementaires nouvellement élu·es de se prononcer sur les règles environnementales, les grands projets d’infrastructure ou encore l’exploitation minière et pétrolière. La «Bancada do Clima», une coalition transpartisane réunissant des élu·es engagé·es sur les questions socioenvironnementales, cherche ainsi à faire avancer l’agenda climatique au sein des institutions. Son slogan ? «La crise climatique est une crise politique !» Une tâche d’autant plus importante que le prochain Parlement pourrait compter des figures politiques associées à des infractions environnementales. Une enquête du média Sumaúma a identifié 75 candidat·es lié·es à 200 infractions enregistrées dans l’Amazonie légale, notamment pour des atteintes à la végétation. Texte intégral (1609 mots)

Mention assez bien pour Lula
Une vision mercantile de la nature
Ramener l’écologie au Parlement
Mathilde Picard
Élodie Potente est journaliste indépendante, lesbienne, installée dans les Pyrénées-Orientales. Son livre, Fiertés des champs. Habiter, résister et aimer loin des métropoles, est paru vendredi. Alors que ce samedi se tient la marche des fiertés LGBTQIA + (lesbiennes, gay, bisexuel·les, transexuel·les, queer, intersexes, asexuel·les) à Paris, l’autrice rappelle que les personnes queer ne se cantonnent pas à la capitale. Des marches des fiertés (aussi appelées pride) sont aussi organisées à la campagne, un peu partout en France. En témoigne la tenue du festival Queers des champs, à Bram (Aude), samedi 26 et dimanche 27 septembre. Chaque évènement est l’occasion pour les participant·es de lutter contre une double discrimination : être assigné·e «à la fois plouc et pédé·e», selon les mots de l’autrice. Quand on est queer en ruralité, on est à une intersection. Les médias et la culture dominante donnent l’impression que nous n’existons pas dans ces territoires, alors que nous avons toujours été là. Les normes sociales majoritaires sont celles de l’hétérosexualité et de l’urbanité. Vivre en ruralité revient donc à vivre doublement hors de la norme. «Les pride nous donnent de la force pour militer et visibiliser nos récits.» Les ruralités sont très peu médiatisées. Leurs histoires, leurs cultures et leurs récits sont invisibilisés. C’est ce qu’explique ma collègue Emma Conquet, qui utilise le concept d’urban gaze pour désigner le regard biaisé des citadin·es sur la campagne. On ne nous apprend pas qu’il y a eu des terres rurales gérées par des communautés lesbiennes dans les années 1970, par exemple. On ne connaît que très peu de choses sur notre propre histoire. Quand on fait son coming out et son coming in [s’accepter soi même comme queer, NDLR] à la campagne, on doit soi-même chercher ses représentations. «Ploucs» ou «péquenaud» sont des stigmates qu’on entend assez tôt quand on grandit ou que l’on vit en ruralité. Avec ces mots, on devient «les autres». Être désigné ainsi nous ramène à notre marginalité. Il en est de même pour le mot queer, qui était une insulte dans les années 1970 – cela voulait dire «étrange», «hors de la norme». Les communautés concernées se le sont réapproprié jusqu’à ce qu’il soit utilisé de manière neutre aujourd’hui. Je trouve qu’il englobe bien nos orientations sexuelles et nos identités de genre. «Pédé» et «gouine», eux, sont toujours utilisés comme des insultes. Dans nos communautés rurales et queer, on choisit de se réapproprier aussi la fierté de ces mots. Pour moi, ce n’est pas une insulte. C’est important de se sentir bien dans son territoire, entouré·e d’allié·es et de personnes qui nous ressemblent. Les pride nous donnent de la force pour militer et visibiliser nos récits. Ce sont des endroits politiques, davantage militants même, que les marches des fiertés urbaines. «Hors de la ville, il y a plein d’endroits où l’on peut être soi.» Des membres de la communauté LGBTQIA+ peuvent ne pas être très militants ou ne pas avoir beaucoup d’espaces pour exister en tant qu’elleux-mêmes. Quand ces personnes voient des pride dans leur village ou leur ville, ça leur apporte un grand réconfort. On ne réduit pas nos territoires à des terres de loisirs. Globalement, nous n’avons pas l’espace ni le temps d’en profiter pleinement, même si on y habite, car nous ne sommes pas en vacances ici. Néanmoins, c’est vrai que partir dans la forêt, loin du regard des autres, est une forme de liberté. La poétesse Léa Rivière a écrit un texte qui dit : «Je ne suis pas trans dans la forêt car personne ne pose son regard sur moi.» Les ruralités peuvent être un refuge pour beaucoup de gens queer. Hors de la ville, il y a plein d’endroits où l’on peut être soi. De mon côté, je suis dans un collectif qui s’appelle La Qlaq. On se réunit entre personnes queer et allié·es pour se réapproprier la randonnée, une activité physique plutôt réservée aux hommes cis-hétéro [qui s’identifient au même genre qu’on leur a assigné à la naissance et qui sont hétérosexuels, NDLR]. Entre nous, on peut avancer à notre rythme, voir de beaux paysages et profiter de notre territoire. Les problématiques que tous les habitant·es rencontrent dans les territoires ruraux, nous les vivons également en tant que personnes queer, parfois même plus fortement. La mobilité, par exemple, est le sujet le plus important en ruralité. Nous sommes dépendant·es de la voiture car nous n’avons ni bus ni pistes cyclables. «Nous subissons une forme de mépris sur ce que sont les réalités de nos vies.» L’exemple le plus fou que j’ai rencontré est celui d’Elsa. En tant que personne trans, elle a parcouru plus de dix mille kilomètres entre son village aveyronnais et Toulouse pour son suivi médical depuis le début de sa transition. Un service public qui disparaît, c’est une tragédie pour toutes les personnes qui vivent en territoire rural. Mais lorsque certains personnels soignants ne respectent pas notre vécu de personne queer, il faut aller encore plus loin pour en trouver d’autres. Il y a plusieurs ruralités, pas un bloc homogène. J’ai vécu six ans dans la vallée de la Drôme, qui est très médiatisée, pleine de vie associative. Actuellement, j’habite dans un territoire montagnard, en Haute-Garonne, dans le Comminges, un territoire très précaire dont personne ne parle. Dans les deux cas, nous subissons une forme de mépris sur ce que sont les réalités de nos vies. Les gens vivent malgré la disparition des services publics, ils font en sorte que ce soit possible d’y travailler et d’y avoir une vie sociale. Souvent, les discours majoritaires ne parlent pas de ces personnes. «On est loin d’avoir perdu notre culture locale, il ne faut pas laisser le Rassemblement national se l’approprier.» On vit avec nos voisins, avec des gens qui ne nous ressemblent pas et qui, parfois, ne nous comprennent pas. Ça ne les empêche pas d’avoir de la sympathie pour nous ; ça n’empêche pas non plus qu’on se file des coups de main. C’est important de faire du lien et de leur expliquer qui on est. En fait, à la campagne, on n’a pas le luxe de ne pas faire de la pédagogie. C’est important de dire qui on est, même si bien sûr il peut y avoir des discriminations. Utiliser un langage commun permet de tisser des liens et d’être accepté·e. Gabriel, par exemple, [qui témoigne dans le livre, NDLR], se présente d’abord comme «rural». Il parle de l’entretien du jardin avec son voisin avant de parler de sa transidentité. Cette démarche permet de fixer toutes les choses en commun et, ensuite, on peut expliquer qu’on subit des discriminations et qu’on milite pour nos droits. Les habitant·es des milieux ruraux ont vécu de nombreuses luttes, donc elles et ils peuvent nous comprendre. Laurie, une artiste que j’ai rencontrée, fait de la sérigraphie. Dans ses œuvres, elle raconte son identité queer en occitan. Elle m’a expliqué qu’elle avait l’impression qu’on la comprenait mieux comme ça, parce qu’elle a grandi en Occitanie. Elle connaît le stigmate que signifie parler cette langue, la honte qui l’accompagne. «Ici, les gens survivent, vivent parfois, et inventent des choses pour aller mieux.» Autre exemple : La Croustade est une drag queen marseillaise qui porte le nom d’un gâteau aux pommes du Sud-Ouest. Elle réalise toute sa performance en occitan. De nombreuses initiatives mêlent queerness et identité régionale, on est loin d’avoir perdu notre culture locale, il ne faut pas laisser le Rassemblement national se l’approprier. Le vote pour le Rassemblement national dans les ruralités est une réalité. Je ne nie pas non plus le racisme. Le RN a fait croire aux habitant·es qu’il va les défendre, et c’est faux, bien sûr. C’est pour ça que les autres partis politiques devraient davantage s’intéresser aux campagnes et se confronter à la vie des gens qui y vivent. Tant qu’on ne s’est pas assis dans une salle avec des agriculteurs qui pleurent parce que la polyculture ne rapporte plus, on ne peut pas comprendre ce que c’est de vivre ici. Si on n’a pas discuté avec une femme qui, à sept mois de grossesse, fait deux heures de route pour une échographie, on ne pourra pas faire bouger les choses. Ici, les gens survivent, vivent parfois, et inventent des choses pour aller mieux. Il faut reconnaître leur ingéniosité. On a besoin de retrouver des services publics dans nos territoires et de recréer du lien, c’est ce que font, entre autres, les associations et collectifs queer. Texte intégral (2057 mots)

Vous racontez qu’être queer loin des grandes villes, c’est être doublement marginalisé. Qu’est-ce que cela signifie au quotidien ?
Vous utilisez les mots de «ploucs» et «pédé·es». Qu’est-ce qu’ils signifient pour vous ?
Que représentent les marches des fiertés rurales pour les communautés queer ?
Vous racontez qu’être dans la nature, c’est aussi se libérer des rôles que la société nous assigne. Pourquoi ?
Quelles sont les difficultés que les personnes queer rencontrent en vivant à la campagne ?
Vous soulignez que les campagnes ne sont pas seulement les lieux réactionnaires et conservateurs souvent caricaturés…
À quoi ressemble la culture rurale queer ?
Pourquoi était-il important pour vous de sortir ce livre maintenant, alors que la campagne présidentielle vient de débuter ?
Zoé Moreau
Sept ans. C’est le temps qu’il aura fallu à l’État français pour prendre les alertes sanitaires sur le cadmium au sérieux. Ce métal lourd est hautement toxique et reconnu comme «cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction» (CMR). En 2019, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) avait publié un avis retentissant qui alertait sur la surexposition des Français·es à la substance et recommandait de réduire sa teneur dans les engrais phosphatés utilisés dans l’agriculture. Une mesure jugée nécessaire pour protéger la population de ce métal qui s’accumule dans les sols, pénètre les aliments, puis contamine nos corps. Les agences sanitaires françaises ont depuis multiplié les alertes, en 2021, ou encore 2026. Toutes ignorées, ou quasiment, par la macronie, comme Vert le documentait dans une enquête il y a quelques mois. La machine à inertie politique a été enrayée ce vendredi matin. Au Journal officiel, les décrets et arrêtés fixant les nouveaux «seuils d’innocuité» à respecter pour les fabricants d’engrais, et fixant les nouvelles teneurs maximales en cadmium, ont enfin été publiés. Et ce, près de six ans après que l’ancien ministre de l’agriculture Julien Denormandie avait promis de le faire, le 17 novembre 2020. Au 1er janvier 2027, d’après cet arrêté, les engrais phosphatés ne pourront plus contenir plus de 60 milligrammes de cadmium par kilo d’anhydride phosphorique (P2O5), contre 90 mg/kg aujourd’hui. Les textes plafonnent également les quantités apportées aux sols : les agriculteur·ices et les entreprises qui épandent des boues d’épuration ne pourront plus dépasser trois grammes de cadmium par hectare et par an. Avec ce premier abaissement, la France rejoint le seuil européen de 60 mg/kg de P2O5. Elle figurait encore parmi les rares pays de l’Union européenne à autoriser des engrais phosphatés au-delà de cette limite. D’autres, comme la Finlande ou la Hongrie, appliquent déjà, depuis 2021, un plafond nettement plus strict de 20 mg/kg. «Le gouvernement franchit une nouvelle étape pour mieux protéger la santé des Français, préserver la durabilité des sols et accompagner le développement d’une économie circulaire exigeante», affirme le cabinet de la ministre de l’écologie Monique Barbut, dans un communiqué que Vert a pu consulter avant sa publication. Interrogé par Vert, il a également assuré que la teneur maximale en cadmium des engrais phosphatés serait ramenée à 20 mg/kg de P2O5 d’ici 2030, avec une étape à 40 mg/kg de P2O5 en 2028. Un revirement important : jusqu’à présent, le gouvernement envisageait d’atteindre le seuil de 20 mg/kg en… 2038. C’est-à-dire près de vingt ans après la première alerte de l’Anses, qui recommandait d’atteindre ce seuil dès 2019. Un autre arrêté, confirmant cette nouvelle trajectoire, devrait paraître ce vendredi, promet le ministère. «C’est une vraie victoire», confie à Vert Benoît Biteau, député Les Écologistes de Charente-Maritime. Sa proposition de loi sur le cadmium a été adoptée en juin en première lecture à l’Assemblée nationale (notre article) et prévoit une trajectoire d’abaissement semblable à celle retenue par le gouvernement. Comment expliquer ce changement de cap ? Par «l’exposition médiatique et la pression citoyenne. C’est comme ça qu’on obtient des avancées significatives», estime-t-il. Selon lui, l’accélération de cette trajectoire aurait aussi fait partie des conditions négociées par Monique Barbut pour rester au gouvernement après sa menace de démission, cet été. Texte intégral (885 mots)

«Le gouvernement franchit une nouvelle étape»
Zoé Moreau
Cette marche pourrait être l’une des «mobilisations majeures de la rentrée», selon Thomas Gibert, porte-parole du syndicat agricole Confédération paysanne. Ce samedi 3 octobre, son organisation appelle, aux côtés de Cancer colère, du Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest (CSVPO) et des Soulèvements de la Terre, à manifester à Saint-Pierre-la-Garenne (Eure) «pour dénoncer les ravages de l’industrie agrochimique». Le lieu n’a pas été choisi au hasard : la commune normande abrite l’un des sites de fabrication de pesticides de Syngenta. Peu connu du grand public, ce géant de l’agrochimie présent dans 90 pays et dont le chiffre d’affaires s’est élevé à 28,4 milliards de dollars (25,3 milliards d’euros) en 2025 est pourtant le premier vendeur mondial de pesticides, devant Bayer (qui a racheté Monsanto en 2018). «Nous souhaitons obtenir la mise à l’arrêt de ce site majeur, emblématique de l’impunité dont bénéficient les multinationales qui nous empoisonnent», insistent les organisateur·ices de la marche. Mais qui est vraiment Syngenta, cet industriel d’origine suisse, racheté par le groupe chinois ChemChina en 2017 et qui emploie 28 000 salarié·es dans le monde entier ? Quels pesticides commercialise-t-il et dans quels scandales est-il impliqué ? Tour d’horizon. Produire des pesticides dangereux interdits en Europe, pour les exporter vers des pays à revenus faibles ou intermédiaires, où leur usage est encore autorisé. Cette pratique, que la géographe brésilienne Larissa Mies Bombardi a théorisée sous le nom de «colonialisme chimique», rapporte gros à Syngenta. En 2019, après avoir enquêté plusieurs mois sur le marché des pesticides, l’ONG Public Eye a montré que le géant de l’agrochimie avait engrangé en 2017 quelque 3,9 milliards de dollars (environ 3,5 milliards d’euros) grâce à la vente de pesticides «extrêmement dangereux», selon une classification de l’ONG PAN Europe. Cela représentait plus de 40% de ses ventes cette année-là et environ 400 000 tonnes de substances. Le Brésil était son premier marché, mais l’entreprise vendait également ses pesticides à l’Argentine, à la Chine, au Paraguay, au Mexique, à l’Inde, au Vietnam, aux Philippines, à l’Équateur, à la Colombie, au Kenya et au Ghana. En 2025, au Brésil, 9 729 victimes d’intoxications aux pesticides ont été dénombrées, le pire bilan depuis 2015, selon les données du ministère de la santé, analysées par le média local Repórter Brasil. Sans que ces chiffres puissent être attribués aux seuls produits de Syngenta, ils illustrent les conséquences sanitaires de l’exposition croissante aux pesticides dans le pays. Il n’y a pas que les sols brésiliens que Syngenta contamine. La Normandie subit aussi les ravages de la firme. C’est ce qu’a révélé, en février 2025, l’émission d’investigation «Vert de Rage», sur France 5, en partenariat avec les ONG Public Eye et Unearthed. Après avoir effectué des prélèvements dans les nappes souterraines autour de l’usine de Saint-Pierre-la-Garenne (Eure), l’équipe composée de journalistes, activistes et chercheur·ses a détecté la présence de six pesticides interdits. Parmi eux, le thiaméthoxame, un insecticide interdit depuis 2018 en France pour sa toxicité, retrouvé à une concentration supérieure de près de 50% à la norme de qualité de l’eau. Mais aussi des résidus d’atrazine, un herbicide interdit depuis 2004. Contactée à l’époque par Le Monde, Syngenta avait indiqué «avoir connaissance depuis 2003 de la présence de résidus de substances actives dans les sols du site normand et mettre en œuvre des actions pour réduire leurs concentrations dans les eaux souterraines». Une simple cuillère de cette substance suffit à provoquer la mort. Le Paraquat, puissant herbicide commercialisé par Syngenta depuis les années 1970, interdit en Europe depuis 2007, donne du fil à retordre à la firme. Non pas à cause des suicides auxquels le paraquat a servi depuis sa commercialisation. Mais parce qu’il est fortement soupçonné d’être associé à la maladie de Parkinson. Aux États-Unis, l’un des rares pays où la substance est encore autorisée, l’incidence de la maladie augmente continuellement. Et des milliers de personnes atteintes sont engagées dans des procès contre la firme, attribuant leur maladie à une exposition prolongée à la substance. Syngenta a toujours maintenu qu’aucun lien de causalité n’était établi scientifiquement entre le paraquat et cette maladie. Notamment, selon ses explications, parce que la substance «ne franchit pas facilement la barrière hématoencéphalique, et donc n’affecte pas les cellules cérébrales». Une affirmation à apprécier, toutefois, à la lumière des révélations du Guardian en 2022. Après avoir analysé des documents internes à l’entreprise, le quotidien britannique a montré, en partenariat avec le média d’investigation The New Lede, que Syngenta avait connaissance, au moins depuis les années 1960 et 1970, de la toxicité de son insecticide phare sur le système nerveux central. Des données que le géant de la chimie s’est toujours gardé de transmettre aux autorités de réglementation, tout en mettant en doute la validité de résultats similaires publiés par des scientifiques indépendants. Pourquoi une telle dissimulation de preuves ? «Un document de Syngenta daté de 2003 présente le paraquat comme un “produit phare” qui doit être défendu “vigoureusement” afin de protéger des ventes mondiales annuelles estimées à plus de 400 millions de dollars», soit près de 356 millions d’euros, expliquaient à l’époque les deux journalistes à l’origine des révélations. Quel rôle joue aujourd’hui Syngenta dans la colonisation de la Cisjordanie par Israël ? Peu d’informations publiques sont disponibles sur le sujet. Mais le 30 septembre dernier, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme a publié une liste de 61 entreprises opérant sur les terres coloniales de Cisjordanie, et dont l’activité est considérée comme illégale. Parmi elles : l’agence de voyage Expedia, Airbnb, mais surtout Adama, un fabricant israélien de pesticides, membre du groupe… Syngenta. Les raisons qui justifient cette inscription n’ont pas été précisées par le Haut-Commissariat des Nations unies, car «confidentielles», d’après Reuters. Des travaux du centre de recherche israélien Who profits, en 2020, ont toutefois fait la lumière sur les nombreuses expérimentations de pesticides menées à l’époque par la firme dans la vallée du Jourdain, en Cisjordanie occupée, et dans le Golan syrien occupé. Ces tests visaient notamment à évaluer la toxicité de l’un de ses «nématicides» – des substances qui détruisent les nématodes, de petits vers du sol qui s’attaquent aux racines des plantes. Quelle solution pour faire face à la menace d’une crise alimentaire mondiale ? «Abandonner l’agriculture biologique.» Voilà une couleuvre que l’ancien patron de Syngenta, Erik Fyrwald, aurait bien voulu nous faire avaler. Sa saillie remonte au 8 mai 2022, dans une interview accordée au média suisse NZZ. Celui qui était à l’époque à la tête de cet empire de l’agrochimie affirmait que «les rendements de l’agriculture biologique [pouvaient] être jusqu’à 50% inférieurs, selon les produits», et que «la conséquence indirecte [est] que des gens meurent de faim en Afrique». D’après lui, le bio «nuit au climat», car la pratique nécessiterait un labour important, ce qui émet du dioxyde de carbone (CO2). Des allégations contredites par la science, qui a démontré que l’agriculture sans pesticides était en mesure de nourrir l’humanité – notamment dans une récente étude de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Et qu’à l’inverse, l’agriculture conventionnelle, en recourant massivement aux engrais azotés, contribuait à aggraver la crise climatique. C’est une substance interdite en Europe depuis 2004, mais toujours massivement épandue aux États-Unis. L’atrazine, l’un des herbicides phares de Syngenta, contamine près d’un quart des cours d’eau des États-Unis à des concentrations susceptibles de nuire à la faune et de menacer la santé humaine. C’est ce qu’a révélé, le 28 septembre, une analyse des données fédérales réalisée par le Center for biological diversity. Cette pollution, désormais diffuse dans le pays, aurait-elle pu être évitée ? Les effets toxiques de l’atrazine, principalement utilisée sur le maïs, la canne à sucre et le sorgho, sont documentés depuis près de vingt ans. Dès les années 2000, des travaux ont mis en évidence ses effets de perturbation endocrinienne et ses impacts sur la reproduction des amphibiens. Chez l’humain, plusieurs études ont associé l’exposition à l’atrazine à des troubles du développement du fœtus et de la reproduction. En novembre 2025, le Centre international de recherche sur le cancer l’a classée comme «probablement cancérogène pour l’Homme». Malgré ce faisceau de preuves, Syngenta continue de la commercialiser. Le marché étatsunien est très lucratif pour la firme : l’atrazine reste le deuxième pesticide le plus utilisé dans le pays, avec près de 32 000 tonnes épandues chaque année sur les terres agricoles locales, selon le Guardian. Texte intégral (2145 mots)

Produire des pesticides très dangereux et les exporter à l’autre bout de la planète
Pollution des eaux souterraines à proximité de son usine normande
Dissimulation de preuves sur les dangers du Paraquat
Soupçons d’activité illégale en Cisjordanie occupée
Son ancien patron appelait à abandonner l’agriculture biologique
Son produit phare, l’atrazine, contamine les cours d’eau aux États-Unis
Agathe Beaudouin
Sur la place des Beaux-Arts, à deux pas du centre-ville de Montpellier (Hérault), les dernier·es étalier·es remballent leurs marchandises, ce mercredi de septembre, en fin de matinée. Comme chaque jour, maraîcher·es et petits commerces de proximité font vivre ce marché, à l’ombre des micocouliers, donnant au quartier urbain des airs de village. Ici, des habitant·es se mobilisent et luttent pour la préservation de leur cadre de vie. Dans ce secteur «boboïsé» et gentrifié, et dans une ville qui a multiplié les programmes immobiliers sous l’impulsion de Georges Frêche, maire bâtisseur de 1977 à 2004, des associations du quartier veillent. L’un des sujets du moment porte sur l’avenir de la Cité bergère, une parcelle privée, l’une des dernières de la ville dédiée au maraîchage. En août 2025, la mairie, dirigée par le socialiste Michaël Delafosse, réélu en mars 2026, a délivré deux permis de construire. Le projet prévoit la construction de deux immeubles de 15 mètres de haut pour 70 appartements sur près de 8 000 mètres carrés (m2). Une partie de la parcelle doit être préservée pour des cultures, promet la Ville. Durant la campagne des élections municipales 2026, le collectif formé par des riverain·es «Préservons la Cité bergère» avait interpellé les candidat·es en leur proposant de signer un engagement pour annuler ce programme immobilier. Le candidat Delafosse n’avait pas paraphé. «Nous nous battons contre des aménagements qui nous semblent privilégier les intérêts privés au détriment des habitants, sans considérations sociales ou écologiques, explique Lucie Mendes, membre du collectif. Le quartier est en train de se gentrifier, mais il y a aussi des logements sociaux, et nous dénonçons une absence de concertation avec les riverains. Ce qui se fait sans nous se fait contre nous.» Le collectif, qui a lancé une pétition (26 000 signatures), espère encore une marche arrière. «Nous sommes ici dans un quartier qui a une longue tradition agricole et alimentaire, reprend Lucie Mendes. Nous sortons d’un été caniculaire, qui s’est prolongé, et nous pensons qu’il y a d’autres pistes que le tout-béton.» Et d’imaginer, sur cette enclave agricole au milieu des habitations, de petits immeubles et autres maisons de ville, une ferme urbaine ou une Maison de l’alimentation solidaire (MAS). Il existe déjà une MAS, au nord de Montpellier, L’Esperluette, un café-épicerie solidaire et durable porté par la Ville. Du côté de la mairie, on estime avoir déjà obtenu des avancées : «Il s’agit d’un projet privé. Le nouveau PLUi [Plan local d’urbanisme intercommunal, NDLR] a réduit la surface constructible à 20% de la parcelle, alors qu’auparavant toute la parcelle était concernée. Le reste du terrain restera dans sa configuration actuelle, le propriétaire nous l’a assuré.» Dans le cadre du nouveau PLUiC [Plan local d’urbanisme intercommunal climat, NDLR], la Ville avait mis en place une concertation en ligne au sujet de l’avenir de la Cité bergère. «Aucune remarques ne sont remontées», rappelle la collectivité à Vert. Le collectif rétorque : «L’échelle de la ville permet la concertation participative, basée sur des échanges, et non pas de façon numérique.» Selon ses calculs, la surface de maraîchage passerait de 4 400 à 1 800 m2 de terres cultivées. Alors que la température moyenne estivale a dépassé les normales de saison de 3,5 degrés Celsius (°C) dans l’Hérault, les membres du collectif soulignent la nécessité de conserver des îlots de fraîcheur. Tamaris Fürstenheim, avocate du collectif, y voit une provocation. Elle évoque «une opération de greenwashing» de la part des élu·es : «Montpellier a pris des engagements internationaux pour être la ville de l’agriculture urbaine ; le PLUiC prend comme axe fort la préservation des constructions et la prévention des risques, notamment du risque inondation. Malgré tout, on a de nouveau un permis qui est délivré avec des risques reconnus au sujet de certaines parties du bâtiment qui seront inondables.» Et d’ajouter : «Quand on reproche à la mairie d’avoir sacrifié cette dernière parcelle agricole, on nous répond qu’on a gardé une partie “en espace vert” ; un espace vert, ce n’est pas la même chose qu’un terrain agricole. Ça peut être un parc, un parc à chiens, un jardinet pour une résidence… Il y a une vision tout à fait inaboutie de l’écologie.» Le collectif a attaqué le permis de construire en raison de plusieurs possibles irrégularités, citées par l’avocate : «la localisation en zone inondable ; la présence d’un pin protégé au titre d’un espace boisé classé ; et l’avis défavorable de l’Architecte des bâtiments de France.» Ce combat n’est pas le seul mené dans le quartier. L’association Beaux-Arts Pierre Rouge est également sur le qui-vive. Cette fois, l’objet des inquiétudes concerne un bâtiment d’environ 800 mètres carrés à proximité de la place principale et de ses commerces de bouche. Les riverain·es redoutent l’installation d’une enseigne de grande distribution. Cette ancienne salle de sport et de danse est un lieu caractéristique du quartier des Beaux-Arts. Elle a fermé en 2021 à cause de difficultés engendrées par la crise sanitaire. Depuis, plusieurs projets ont été proposés et étudiés, sans jamais aboutir. Le bâtiment aux murs tagués est actuellement fermé. «On nous parle d’un Monoprix ; nous nous interrogeons. Il y a des grandes surfaces et des supermarchés utiles – nous ne sommes pas contre systématiquement –, mais notre quartier s’organise autour de 30 petits commerces, explique Thomas Champigny, membre de l’association. Pourquoi venir casser cette dynamique ? La piétonnisation du quartier est en cours : si une grande surface s’installait, qu’en serait-il de l’approvisionnement ?» Une réflexion que partage l’élue d’opposition Julia Mignacca (groupe La France insoumise et Verts Populaires Montpellier) : «Ce bâtiment est emblématique du quartier. Il y a un enjeu à savoir ce que l’on en fait avec les habitants. Il y a une opportunité incroyable : la Métropole a des outils pour mener une médiation entre les propriétaires et les habitants.» Sollicitée, la municipalité souligne là encore «l’aspect privé» du projet et assure rester «vigilante quant à l’impact sur l’écosysteme commercial». «Cela ne doit pas nous empêcher de réfléchir à un futur désirable, ensemble, relève Lucie Mendes qui, comme beaucoup, n’envisage pas de baisser les bras. Est-ce qu’on veut un quartier où les températures explosent ? Un quartier vendu à la spéculation immobilière ? Un quartier qui perd son âme méditerranéenne, avec sa place centrale et son ambiance de village ?» Le quartier des Beaux-Arts n’en est pas à sa première lutte citoyenne. Entre 2011 et 2014, le stade du Père Prévost a été au centre d’une forte protestation. Le plus ancien stade de la ville était alors voué à se transformer, avec la construction de 300 logements portée par le promoteur Pragma. «On a d’abord eu le sentiment de se battre contre plus gros que nous, c’était David contre Goliath mais, au final, nos actions ont porté leurs fruits», se souvient Tony Chavard, riverain et membre de l’association Les Vrais Amis du Père Prévost. Après trois années d’actions, l’association avait obtenu la sauvegarde du site par le maire Philippe Saurel (Parti socialiste), qui avait finalement renoncé au projet immobilier. Aujourd’hui, en semaine et les week-ends, le terrain est aussi bien utilisé par les clubs sportifs que par les associations du quartier. Texte intégral (1734 mots)


«Une vision inaboutie de l’écologie»
Une autre lutte contre la grande distribution

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