Pierre-Yves Lerayer
À 80 ans, Claudine Lagoutte, retraitée, est apaisée devant la mort. Sa seule préoccupation : que fera-t-on de son corps après son décès ? «Mon rêve est de finir dans la terre pour la nourrir, mais les cimetières et les crématoriums ne sont pas écolo du tout», expose celle qui est sociétaire d’une coopérative funéraire à Bordeaux (Gironde). Même chose pour Gérard Castric, 71 ans, qui trouve aberrant «d’allumer une chaudière pour [le] cramer», ou de lui «injecter des produits dans le corps qui se retrouveront dans la terre». Ce Nantais est membre de l’association Humo sapiens, dont le but est de rendre la terramation (la transformation des dépouilles en humus) accessible en France, tant légalement que culturellement et techniquement. Pourtant, l’inhumation et la crémation sont actuellement les deux seules options légales dans de nombreux pays en Europe et dans le monde. Des méthodes régulièrement dénoncées pour leurs aspects énergivore et peu écolo, notamment à cause de la fabrication des caveaux en béton, des diverses importations de matériaux depuis l’Asie (granit, bois exotique…) ou encore de l’énergie consommée lors de la crémation. Une récente étude estime ainsi qu’une inhumation et une crémation rejettent respectivement l’équivalent de 620 et 649 kilos de CO2 équivalent (cérémonie comprise) en moyenne, la même chose qu’un aller-retour Paris-Lisbonne en avion. «Se faire enterrer ou inhumer a bien peu de chances de nourrir une quelconque terre, martèle Claudine Lagoutte, qui souhaiterait au contraire que son corps continue de participer au cycle du vivant. Pour cela, il n’y a pas mieux que le compost.» Un souhait partagé par Gérard Castric, prêt à se porter volontaire «pour toute proposition autre que le cimetière ou la crémation». Justement, une première expérimentation autorisée sur des corps humains est mise en œuvre au CHU de Genève (Suisse) depuis début 2026, afin de mener les premiers tests du protocole de «biocompostage funéraire» sur de vrai·es donneur·ses. Il s’agit de placer le corps dans une butte de compostage, sans cercueil, pour qu’il se dégrade naturellement. Cette méthode de sépulture à même le sol est l’une des différentes techniques de terramation. Interdite en Europe, elle séduit de plus en plus, notamment pour son intérêt écologique, comme en témoigne le nombre croissant de sympathisant·es de l’association Humo sapiens. Dans le Lot, Lucie Salmon, 29 ans, a découvert le concept en 2018 par le biais de la fondation belge Métamorphose, qui se fixe pour objectif de le rendre légal. «Notre législation est en grande partie basée sur des notions hygiénistes du 19ème siècle, selon lesquelles plus on enterre profond, plus on évite les miasmes», estime-t-elle. Or les cimetières observent aujourd’hui la difficile décomposition des corps qui y reposent, enfermés dans des caveaux et privés d’oxygène. Les corps libèrent par ailleurs des substances organiques, des microbes et des polluants issus de produits chimiques funéraires (comme le formol, les vernis des cercueils, etc.) qui peuvent s’infiltrer dans le sol, voire contaminer les nappes phréatiques. Même constat pour l’Iséroise Marjolaine Camus, 39 ans, qui a commencé à se questionner sur la mort en 2022, lorsqu’on lui a diagnostiqué un cancer. «Je n’avais pas peur de la mort mais je n’étais pas d’accord avec la façon dont on traitait les corps», rembobine-t-elle, davantage réconfortée par l’idée que son enveloppe corporelle puisse «continuer de vivre dans d’autres êtres vivants plutôt que de pourrir dans un caveau en béton». «L’ambition, avec la terramation, c’est qu’au bout de quelques mois, un an maximum, le procédé de décomposition en humus soit totalement accompli», complète Pierre Berneur, fondateur et directeur d’Humo sapiens. En Suisse, l’équipe du professeur Vincent Varlet, en charge de l’Institut suisse de taphonomie humaine (l’étude de la décomposition du corps humain), qui mène l’expérimentation de biocompostage funéraire, cherche à démontrer si cette technique permet bel et bien une décomposition saine et rapide, quelles que soient les conditions du milieu extérieur. Pour cela, une plateforme de dons de corps a ouvert fin 2025, à destination des Helvétiques résidant en Suisse, et a déjà été complétée par plusieurs dizaines de volontaires. En revanche, seule une petite dizaine de corps pourront intégrer le protocole, au rythme de quatre ou cinq par an. «Nous sommes une petite structure et nous voulons maîtriser tous les paramètres de façon objective et rigoureuse, explique Vincent Varlet. Avec six à dix corps, on aura déjà une réponse sur les fonctionnements, les limites et les améliorations possibles de la méthode.» Concrètement, les corps étudiés reposeront dans un terrain dédié et tenu secret, sur 30 centimètres de compost, avant d’être recouverts par du broyat végétal pour que la sépulture soit bien oxygénée. Divers capteurs permettront de mesurer les constantes, notamment l’oxygène et l’eau : l’idée est de «simplifier au maximum le design, sans trop de technologie, pour qu’il puisse être facilement déployable», ambitionne le chercheur. Au bout de huit à dix mois de décomposition, les composts produits seront analysés afin de «caractériser la salubrité de la matérialité funéraire». En clair, il s’agira de contrôler la présence d’agents pathogènes ou encore de métaux lourds dans l’humus produit. Mais «que faire du terreau finalement récupéré ?, questionne Vincent Varlet, qui craint de potentiels risques éthiques. Nous devons établir des garde-fous pour éviter de transformer le corps humain en chose marchande ou en objet commercial. En produisant une nouvelle matérialité funéraire, il y a un risque éthique à désincarner les corps, à leur enlever une certaine dimension symbolique.» Après cette expérimentation inédite, un autre enjeu sera de faire évoluer les règlementations et de les rendre acceptables culturellement. C’est justement l’un des buts de l’association Humo sapiens. Pierre Berneur est persuadé que «la transition doit surtout être culturelle. L’idée selon laquelle l’espèce humaine est membre du monde vivant et peut contribuer à le nourrir est un renversement culturel très profond.» Pour lui, «proposer un rituel au bout de quelques mois ou une année pourrait avoir un vrai apport social et psychologique facilitant la gestion du deuil. On pourrait alors rouvrir les sépultures et observer un rituel de célébration du retour au cycle du vivant en dispersant une partie de l’humus résultant du processus.» Un type de rituel «assez cohérent avec ma façon de vivre les deuils, estime Marjolaine Camus. Je n’ai pas forcément d’endroit où je me recueille, mais je me connecte aux personnes que j’ai perdues par le biais du vivant. Une fleur, un animal ou autre chose me fait penser à elles, et je me recueille à ce moment-là plutôt qu’en allant sur une tombe.» Du côté de Gérard Castric, les concessions funéraires relèvent même du fardeau : «Mes parents sont dans un cimetière en centre-ville de Quimper. Je suis obligé de nettoyer la tombe au moins une fois par an et je n’ai pas envie d’imposer ça à ma fille ou ma petite-fille. Elles n’auront pas besoin de se recueillir sur une tombe pour penser à moi.» L’idée de produire un compost fertile séduit aussi Lucie Salmon : «J’aimerais que chaque proche puisse prendre un petit pot de mon humus, pour nourrir un rosier dans un jardin, un cerisier dans un autre…» Une envie partagée par la retraitée Claudine Lagoutte, «pas très attachée aux rituels», qui se contenterait volontiers d’une simple cérémonie pour remettre son corps à ses proches, «qui en feront du compost, et c’est fini». Elle anticipe, joyeuse : «Je serais contente de savoir que ça va aider à faire pousser des carottes.» Texte intégral (1615 mots)

Difficile décomposition
Expérimentation inédite

«Faire pousser des carottes»
Juliette Quef
Depuis un an, Vert a progressivement mis en place un dispositif pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles (VSS). En tant qu’organisation médiatique, qui compte aujourd’hui 17 salarié·es et des dizaines de collaborateur·ices externes, nous avons : → Formé toute l’équipe à la prévention et à la lutte contre les VSS avec la militante et experte Caroline De Haas, qui dirige le cabinet Egaé. → Nommé une référente «égalité et lutte contre les violences» en interne, qui accompagne nos salarié·es victimes de tous types de violences : sexistes et sexuelles, mais aussi racistes, antisémites, validistes, LGBTphobes, etc. → Publié un guide complet destiné à identifier et à signaler les violences au sein du média, comme sur le terrain. → Écrit et adopté un guide du traitement des VSS par nos journalistes, pour que notre travail quotidien, à travers nos articles et nos posts sur les réseaux sociaux, contribue à briser le continuum des violences. Nous traitons les signalements internes qui nous remontent lorsque des membres de notre équipe sont ciblé·es par des comportements sexistes, sexuels ou discriminatoires. Notre direction est paritaire. Nous œuvrons pour une égalité réelle au niveau des recrutements, des promotions, des salaires et des prises de décision. Mais nous devons aller plus loin. Les violences sont systémiques ; toutes les organisations sont concernées, même des médias comme Vert, car nous évoluons au sein d’un système patriarcal fondé sur la domination des hommes sur les femmes. Ces violences sont inacceptables et nous devons collectivement les prévenir, les identifier et les combattre. Nous avons créé un nouveau dispositif qui permet à toute personne qui serait ciblée par un comportement humiliant, sexiste, discriminatoire ou sexuel de la part d’une personne de notre équipe, d’un·e prestataire ou d’une personne interviewée dans Vert de nous le signaler. Ce dispositif comprend une plateforme sur vert.eco, ainsi qu’une adresse mail dédiée : signalement [a] vert.eco, qui m’est adressée. Lorsque des faits nous sont signalés, voici comment nous les traitons : → Accusé de réception dans les 48h (dans la mesure du possible). → Analyse des faits et, si nécessaire, enquête indépendante confiée à un cabinet spécialisé. → Mise en place d’actions correctives, de mesures adaptées ou de sanctions selon la gravité de la situation. Notre priorité est de faire cesser les faits et d’empêcher leur réapparition. Merci à Caroline De Haas d’avoir pensé ce dispositif avec nous. Merci de vous engager dans ce combat à nos côtés. (En cas de danger immédiat ou d’urgence, contactez le 17 ou envoyez un SMS au 114 si vous ne pouvez pas parler.) Texte intégral (537 mots)

Zoé Moreau
Des températures qui mettent les corps, mais aussi les esprits, à rude épreuve. Jeudi, au neuvième jour d’une canicule qui dure depuis le 17 juin, l’Hexagone a connu sa journée la plus chaude jamais enregistrée depuis le début des relevés – à égalité avec la veille. L’indicateur thermique national (la moyenne des températures de jour et de nuit) a atteint 30 degrés Celsius (°C). Les nuits «tropicales» que nous subissons fragilisent le sommeil. Et, en journée, c’est le stress, l’irritabilité et l’anxiété qui augmentent. «On se prend tout le temps la tête avec mon copain. On n’a plus de patience. Tout m’énerve !», rapporte Palmyre*, 39 ans, qui vit à Laval (Mayenne). Dans son appartement au dernier étage d’un immeuble mal isolé, la jeune femme vit confinée dans l’obscurité de sa chambre depuis plusieurs jours. «Je me sens emprisonnée. Il fait trop chaud pour faire quoi que ce soit. Je ne vois même pas le reste de mon appartement. J’ai juste arrêté de vivre. Je suis à bout», témoigne-t-elle. Palmyre n’est pas la seule à broyer du noir. Mercredi, Vert a lancé un appel à témoignages auprès de ses lecteur·ices pour connaître leur état mental. Les réponses, qui pour certaines témoignent de détresses graves, ont afflué en masse : «Je m’endors difficilement», rapporte une abonnée ; «J’ai un sentiment d’oppression», pointe une autre. «Cette canicule m’empêche de vivre», lit-on encore. Une chose est sûre : cette chaleur extrême «affecte tout le monde», atteste Anne Sénéquier, psychiatre et co-directrice de l’Observatoire de la santé mondiale de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Avec ces chaleurs, «nous sommes moins attentifs, moins adaptables. On prend moins de recul, et notre seuil de sociabilité est beaucoup plus bas, détaille la chercheuse. Des symptômes que l’on doit à la dette de sommeil, mais aussi à des mécanismes purement physiologiques. Le cerveau est le chef d’orchestre du corps dans sa globalité. Lorsqu’il fait chaud comme ça, il passe en mode rafraichissement. Mécaniquement, il y a moins de bande passante pour gérer les petits conflits, ou tout simplement la vie quotidienne.» Des enfants qui crient trop fort dans le salon, un bug d’ordinateur… «La chaleur, c’est comme souffler sur des braises. On ne devient pas une furie parce qu’il fait chaud, mais chaque degré en plus et chaque jour qui passe nous rend plus sensible», poursuit-elle. Manuela Santa Marina, psychologue, abonde : «Quand on est irritable, en panique, et qu’on ne comprend pas que c’est lié à la canicule, on pense devenir fou. Alors que c’est normal : notre corps vit un moment de stress majeur.» À cela peut s’ajouter l’inquiétude pour ses proches. «Mon grand-père a 85 ans. Depuis le début de la canicule, il délire à cause de la fièvre qui monte. Il confond les toilettes avec la cuisine ; il oublie d’allumer la télé une fois devant… Ma mère fait des crises d’angoisse à répétition. Moi aussi je suis très stressée», confie à Vert Maoré*, une jeune femme qui vit près de Rennes (Ille-et-Vilaine). Chez les personnes atteintes de troubles diagnostiqués (dépression, schizophrénie, bipolarité, démence, etc.), les effets peuvent encore monter d’un cran. «Il est avéré que les vagues de chaleur accentuent de manière marquée l’intensité de leurs symptômes», confirme Paquito Bernard, chercheur à l’Institut de recherche en santé, environnement et travail (Irset). À 27 ans, Juliette* souffre d’anxiété généralisée. «Dès que je sors dans la rue, je suis agitée», rapporte cette résidente de Villeurbanne (Rhône). «Avant chaque sortie, j’étudie le trajet pour être sûre de rester à l’ombre jusqu’à l’arrivée. Et si j’attends le tramway trop longtemps, j’ai soudain peur de perdre le contrôle sur mon corps, de tomber dans les pommes. Toute la journée, chez moi, je fixe le thermomètre en espérant voir s’abaisser la température», confie-t-elle à Vert. En Normandie, Pauline* étouffe dans son appartement sous les toits. À 34 ans, cette jeune femme atteinte de plusieurs troubles, dont la schizophrénie et la dépression, a vu ses symptômes s’aggraver en quelques jours. «Dès qu’un imprévu survient dans mon quotidien, cela engendre de la paranoïa : je commence à penser que l’on veut ma mort, explique-t-elle. D’ordinaire, mes paranoïas sont plutôt stabilisées. Mais, depuis le début de la canicule, elles se multiplient.» Une coupure d’eau courante la semaine dernière, sur fond de fortes chaleurs, a déclenché l’une de ses «crises». Certains traitements, bien qu’efficaces pour traiter ces pathologies – tels que les anti-dépresseurs – peuvent compliquer la situation. «Ils vont altérer négativement la perception de la chaleur, ou bien le réflexe salivaire, ou bien diminuer les perceptions de déshydratation», explique à Vert Paquito Bernard. Arthur*, 28 ans, le vit dans sa chair : «J’ai réduit ma dose d’antidépresseurs sur conseil de ma psychiatre. Dès que je prenais mon traitement, je sentais une crispation, une hyper-sudation, une difficulté à ressentir le frais», confie-t-il. Pour ce doctorant parisien, habitué à une dose très élevée d’anti-dépresseurs, canicule rime avec cauchemar : «J’ai le retour brutal de mes pensées dépressives. Parfois, j’ai l’impression que ça ne sert à rien de continuer.» En France, plusieurs études ont montré qu’à chaque nouvelle vague de chaleur, les hospitalisations pour démence (détérioration de la mémoire) ou trouble psychotique (perte de contact avec la réalité) bondissaient. Un phénomène que l’on doit à la décompensation : lorsque l’équilibre interne d’une personne est bousculé brutalement et nécessite une intervention urgente. «On peut penser que les effets sont plus marqués quand il y a une augmentation du nombre de vagues de chaleur en un été», pointe Paquito Bernard. Contactées par Vert, les urgences psychiatriques de l’hôpital Lariboisière et de l’hôpital Saint-Antoine (Paris) ont décliné nos demandes d’interview, «débordées» par l’arrivée massive de patient·es. Alors qu’entre 2026 et 2030, le thermomètre de la planète promet de «se maintenir à des niveaux records», selon l’Organisation météorologique mondiale (OMM), comment faire face, psychologiquement, au déferlement programmé de vagues de chaleur ? «Déjà, il faut se préparer», conseille Manuela Santa Marina. «Avoir un plan d’action, c’est un étayage psychique, un gainage, pour ne pas décompenser», explique la psychologue. Concrètement, c’est «s’organiser à l’avance avec ses voisins pour arroser les arbres de la cour, entrer en contact avec les parents du quartier pour mieux gérer les gardes des enfants, prendre rendez-vous avec sa RH pour généraliser le télé-travail, etc.» Mais aussi, «penser à débriefer, poursuit-elle. Se demander ce qui a été le plus dur, et quoi faire la prochaine fois ? En pleine turbulence, on fait ce qu’on peut. Mais, une fois qu’on a atterri, c’est nécessaire de faire du partage émotionnel avec ses proches.» *La personne a préféré rester anonyme. Texte intégral (1643 mots)

«La chaleur, c’est comme souffler sur des braises»
«Je commence à penser que l’on veut ma mort»
«J’ai le retour brutal de mes pensées dépressives»
Préparer l’avenir
Contacts en cas d’urgence
En cas d’urgence psychologique, appelez le 15 (depuis un fixe) ou le 112 (depuis un téléphone portable). Ce numéro unique des urgences médicales permet d’être orienté vers la structure la plus adaptée dans toute la France, quel que soit votre département.
Où que vous soyez, en cas de souffrance psychique aigüe, vous pouvez également vous rendre aux urgences de l’hôpital le plus proche de chez vous.
Si vous êtes en détresse et/ou avez des pensées suicidaires, ou si vous voulez aider une personne en souffrance, vous pouvez également contacter le numéro national de prévention du suicide, le 3114.
Loup Espargilière
C’est encore pire que ce qu’on croyait. Jeudi, en pleine canicule, en marge d’un sommet à Antibes (Alpes-Maritimes) avec Giorgia Meloni, présidente du Conseil italien, Emmanuel Macron a vraiment dit ça : «Nous nous sommes adaptés au réchauffement climatique. Mais on ne s’adapte pas à un pic qui n’a pas d’équivalent aujourd’hui en Europe et qui n’a jamais eu d’équivalent dans notre histoire.» Alors qu’une partie de la population est légitimement furieuse contre lui, après des années perdues dans l’adaptation de la France aux effets de la crise climatique, celui-ci a expliqué hier que grâce à lui «un gros travail a été fait». Non seulement c’est faux, mais surtout, on découvre aujourd’hui qu’il ne comprend même pas ce qu’est l’adaptation ! «On ne s’adapte pas à un pic qui n’a pas d’équivalent.» Mais c’est la définition même de l’adaptation : nous protéger contre les impacts les plus graves présents et à venir, en se basant sur les projections des scientifiques. Sa phrase est encore plus irréelle que son «Qui aurait pu prédire ?» Il y a huit ans, Emmanuel Macron a créé le Haut-conseil pour le climat, qui compte des expert·es de premier plan comme Valérie Masson-Delmotte. Est-ce qu’il les a déjà écoutés ne serait-ce qu’une fois ? En neuf ans de macronisme : la France a pris du retard sur la baisse indispensable des émissions de CO2 ; agriculture, logements, écoles, hôpitaux, transports… aucun secteur n’est prêt pour ce qui nous attend. Le bilan d’Emmanuel Macron est calamiteux. Et son déni est encore plus grave. Si la situation perdure, et qu’il peut raconter n’importe quoi, c’est parce qu’une grande partie du public (et certains journalistes) ne comprend pas les enjeux de l’adaptation. En 2027, on n’inversera pas la vapeur si le public n’est pas correctement informé. Vous avez le pouvoir de changer le récit médiatique avec nous, en rejoignant le Club de Vert. Aujourd’hui, plus de 15 000 personnes s’engagent à nos côtés pour informer tout le monde sur ces sujets, et confronter les politiques à leur inaction. Demain, il sera peut-être trop tard. Texte intégral (513 mots)

Le bilan d’Emmanuel Macron est calamiteux
Anne-Claire Poirier
En pleine canicule, TotalEnergies se prend une douche froide ! Ce jeudi, le géant français des énergies fossiles a été condamné par le tribunal judiciaire de Paris pour manquement à son devoir de vigilance climatique, dans un contentieux qui l’opposait depuis 2020 à plusieurs ONG (Notre Affaire à tous, Sherpa, France nature environnement) et à la Ville de Paris. Après y avoir consacré deux jours d’audience en février – un délai hors normes pour ce genre d’affaire –, le tribunal vient de donner raison aux quatre requérantes dans leur interprétation du devoir de vigilance, tel qu’instauré en mars 2017 par la loi du même nom. Pour la première fois, le juge reconnaît notamment que la prévention des «atteintes graves» aux humains et à l’environnement qui incombe à la multinationale doit également prendre en compte les risques climatiques liés à ses activités. Plus important encore, il ajoute que cette responsabilité climatique s’étend non seulement à ses émissions directes – liées au fonctionnement de ses propres installations – mais aussi indirectes (scope 3), c’est-à-dire à la combustion des produits pétroliers et gaziers qu’elle extrait et met sur le marché. Jusqu’ici, TotalEnergies a toujours vivement refusé d’intégrer les émissions de scope 3 à son plan de vigilance, arguant qu’elles étaient de la seule responsabilité de ses client·es. Elles ont pourtant représenté 90% de ses émissions en 2024, sur un total (scopes 1, 2 et 3) de 376 millions de tonnes de CO2 équivalent, selon l’entreprise. Pour le tribunal, TotalEnergies est au contraire bien «en mesure d’exercer une influence» sur ces émissions qui font «partie des incidences négatives résultant de la propre activité du groupe». «Il n’est pas contesté que l’extraction du pétrole ou du gaz est destiné à être mis sur le marché et à être consommé [sic]», cingle-t-il dans sa décision, insistant sur le «lien de causalité très fort qui existe entre l’extraction du pétrole et sa combustion, et partant, des émissions de gaz à effet de serre». En conséquence, le tribunal donne six mois à la société pour compléter son plan de vigilance «en ajoutant les émissions de gaz à effet de serre de scope 3 dans la cartographie des risques et les mesures les concernant». «C’est fondamental», insiste Sébastien Mabile, avocat des requérant·es. «Si TotalEnergies doit prendre en compte le scope 3, toutes les entreprises soumises au devoir de vigilance vont être tenues de le faire aussi», se félicite-t-il. Le juge donne rendez-vous à l’entreprise le 21 janvier 2027 pour vérifier la teneur des mesures mises en œuvre. Si elles sont jugées insuffisantes, le tribunal pourra prononcer une nouvelle condamnation. Texte intégral (592 mots)

90% des émissions «oubliées» par TotalEnergies
Marti Blancho
Incolore et nocif pour la santé, le chlorure de vinyle monomère (CVM) contamine l’eau potable française depuis des décennies. Classé cancérogène certain pour l’humain depuis 1987 par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), le CVM augmente le risque de développer un cancer du foie après une exposition chronique. Il continue pourtant de circuler dans les vieilles canalisations en PVC qui abreuvent le pays. Environ 275 000 kilomètres de tuyaux fabriqués entre les années 1960 et 1980 seraient concernés, soit 15 à 30% du réseau, d’après les estimations du chercheur Gaspard Lemaire, membre de la chaire Earth de l’université d’Angers (Maine-et-Loire). Vert a réalisé une carte de France de la pollution de l’eau au CVM à l’aide des derniers relevés officiels. En cliquant sur l’onglet «1996 à 2025», vous pourrez aussi consulter l’historique des prélèvements dans votre commune et découvrir le plus haut niveau relevé ces dernières années. Entre avril 2025 et février 2026, 924 communes ont affiché au moins une mesure au-dessus du seuil réglementaire de 0,5 microgramme de CVM par litre d’eau (µg/l). Cela représente 2,9% des 32 000 communes où des prélèvements ont été effectués. Une proportion dans la tendance : chaque année, environ un millier de communes sont concernées. 850 dépassaient la limite en 2024, 911 en 2023, 717 en 2022 et 955 en 2021. Pour autant, il ne s’agit pas toujours des mêmes localités. Un réseau constitué de tuyaux en PVC vieillissant peut afficher des concentrations réglementaires une année et dépasser le seuil la suivante. Car si les purges de ces réseaux permettent d’évacuer ponctuellement le CVM, cette solution reste temporaire tant que les tuyaux pollués ne sont pas remplacés. Au total, au moins 5 855 localités ont été touchées au moins une fois sur la dernière décennie (c’est ce que Vert montrait dans une précédente cartographie). Les données des onze derniers mois nous ont permis d’identifier 380 nouvelles localités qui n’avaient pas été touchées ou mesurées auparavant. Parmi celles-ci, Ailhon et Mercuer, deux villages ardéchois, affichent la plus forte concentration de CVM dans l’eau : 9,4 µg/l mesurés en août 2025. Mais le record toutes communes confondues est mesuré sur le réseau de deux localités déjà identifiées auparavant, Connerré et Montfort-le-Gesnois, dans la Sarthe : 31 µg/l sur un prélèvement en juillet 2025 ; c’est 62 fois le seuil réglementaire. La Corrèze est le département le plus touché, avec 173 communes reliées à un réseau ayant dépassé la limite entre avril 2025 et février 2026. Il est suivi par la Charente-Maritime (107 communes concernées), la Loire-Atlantique et le Puy-de-Dôme, avec respectivement 74 et 70 localités touchées. Nous avons cartographié la France à l’échelle municipale par souci de clarté. Il faut cependant noter que les prélèvements mesurent la présence de CVM à l’échelle du réseau de distribution d’eau potable et qu’une commune peut être connectée à plusieurs systèmes. Quand c’est le cas, un prélèvement au-dessus de la limite ne signifie pas forcément que toute la localité est contaminée. Seule la partie du territoire rattachée au réseau pollué est potentiellement concernée. Pour réaliser cette carte, nous avons analysé deux jeux de données complémentaires. D’un côté, les résultats des prélèvements effectués sur le réseau d’eau potable concernant le CVM, obtenus par Gaspard Lemaire auprès des ARS qui ont bien voulu les communiquer. De l’autre, les résultats du contrôle sanitaire de l’eau distribuée, mis à disposition par le ministère de la santé. Ce sont ces derniers qui ont été mis à jour récemment. Certains résultats d’analyse sont précédés d’un signe inférieur : «<». Pour pouvoir les comparer aux autres de façon cohérente, nous avons retiré ce signe afin de garder uniquement la valeur absolue. Les prélèvements sont sujets à «une marge d’erreur pouvant atteindre 40%, en fonction des capacités analytiques des laboratoires», rappelle Gaspard Lemaire. Une partie des données obtenues auprès des ARS était dépourvue du code permettant d’identifier le réseau de distribution correspondant au prélèvement, et donc les communes concernées. Cette carte n’est donc qu’une photographie partielle de la contamination de la France au CVM. Texte intégral (989 mots)
Corrèze, Charente-Maritime, Puy-de-Dôme… les départements les plus touchés
Notes méthodologiques
Esteban Grépinet
Quand les températures montent, les martinets tombent. Proches cousins des hirondelles, ces oiseaux noirs aux longues ailes effilées emplissent le ciel des grandes villes durant l’été, où ils égaient l’azur de leurs cris aigus si caractéristiques. Mais, ironie du sort, ces voltigeurs hors pair sont parfois rattrapés par les températures extrêmes, qu’ils avaient pourtant quittées lors de leur longue migration printanière depuis l’Afrique. Sous les toits où ils nichent, le mercure peut vite dépasser les 50 degrés Celsius (°C) en période de canicule. «Les jeunes étouffent, se rapprochent du bord du nid pour trouver de l’air frais, et tombent», décrit Elyssa Della Rovere, soigneuse depuis cinq ans auprès de l’association Faune Alfort, qui recueille et soigne les animaux sauvages d’Île-de-France. Incapables de voler et laissés au sol par leurs parents, les oisillons sont alors voués à une mort certaine… à moins qu’une âme charitable ne les recueille pour les amener dans un centre de soins. Depuis le début de la canicule «historique» de ce mois de juin, en pleine période de reproduction, les entrées d’animaux victimes de la chaleur explosent à Faune Alfort. Basé au sein de l’école nationale vétérinaire de Maisons-Alfort (Val-de-Marne), l’«hôpital» de la faune sauvage a accueilli 137 nouveaux individus sur la journée de mardi et 116 lundi, contre une quarantaine en moyenne les jours précédents. D’ici la fin de la semaine, ce chiffre pourrait approcher la barre record des 200 animaux, atteinte lors de la vague de chaleur de juin-juillet 2025. «La faune sauvage paie déjà un lourd tribut dû à ces températures extrêmes», pointe la Ligue pour la protection des oiseaux. L’association alerte cette semaine sur un «afflux massif d’animaux en détresse» dans ses sept centres de soins de la faune sauvage en France, avec entre 60 et 100 entrées par jour. Certaines structures, parmi la centaine que compte le pays, arrivent même à saturation et doivent suspendre temporairement les entrées. À Faune Alfort, vétérinaires, soigneur·ses et bénévoles s’activent jusqu’à tard le soir pour nourrir et soigner les centaines de pensionnaires du centre au milieu d’un tourbillon de cages, de cris d’oiseaux et de seringues. Là, des bébés hérissons biberonnés ; ici, un jeune goéland «gavé» – il faut s’y mettre à trois ! ; plus loin, des martinets noirs nourris à la chaîne… Une fois hors du nid, ces as du ciel passent leur vie entière dans les airs, sans jamais se poser (ils dorment même en volant !). Ils se nourrissent en happant les insectes volants et n’apprennent donc pas à picorer : les jeunes recueillis au centre doivent être nourris à la main, avec une pince, grillon par grillon. Et ce toutes les trois heures. «Les plumes, c’est toute leur vie, témoigne Elyssa Della Rovere en versant goutte à goutte une solution de réhydratation dans le bec d’un jeune martinet. S’ils ont des problèmes de carence et un plumage de mauvaise qualité, nous ne pourrons pas les relâcher.» À Faune Alfort, un animal qui ne peut pas être remis en liberté est, bien souvent, un animal qu’il faut euthanasier. En région parisienne, d’autres espèces qui nichent dans les bâtiments peuvent subir ces coups de chaud, comme les hirondelles ou les goélands. C’est aussi le cas des chauves-souris : «On a des juvéniles qui sortent des gîtes parce qu’ils ont chaud, ou qui sont abandonnés par les mères lorsqu’elles veulent changer de gîte et que le petit est trop gros pour être emporté», détaille Nora Affejee, soigneuse et membre de l’association d’étude et de protection des chiroptères Azimut 230. En ce moment, la naturaliste passe ses journées – et ses nuits – à nourrir de lait une vingtaine de bébés pipistrelles (l’une des espèces les plus communes en France). Ces jeunes pensionnaires viennent s’ajouter aux dizaines d’animaux régulièrement victimes des activités humaines, du renard renversé par une voiture au pigeon piégé sur des plaques de glue anti-rats. Les deux tiers des individus recueillis par l’association sont directement victimes des activités humaines (collisions, destructions des habitats, pollutions…). Seul centre de soins «toutes espèces» en Île-de-France, Faune Alfort voit son nombre de patients augmenter d’année en année, tout particulièrement lors des pics de chaleur. Pour financer ces soins et les salarié·es qui les assurent, l’association repose essentiellement sur les dons – elle espère récolter 80 000 euros cet été. Une fois soignés, les animaux sont envoyés dans un vaste centre de réhabilitation à Mandres-les-Roses (Val-de-Marne), avant d’être remis en liberté. Excepté pour quelques espèces sensibles, ces sauvetages restent une «goutte d’eau», précise Servane Pater, qui travaille à la communication de l’association : «Les espèces que nous relâchons ne vont pas changer la biodiversité. Nous avons plutôt une conception à l’échelle de l’individu, pour réduire la souffrance des animaux sauvages.» «Et de sensibilisation, complète à ses côtés Cécile (elle n’a pas souhaité donner son nom), bénévole du centre. Les gens de bonne volonté qui nous amènent des bêtes sont très contents ; on leur explique, ils sont plus attentifs, et après ça fait tâche d’huile.» Texte intégral (1568 mots)


«La faune sauvage paie déjà un lourd tribut dû à ces températures extrêmes»


Chauves-souris allaitées, pigeons englués et «tâche d’huile»

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