flux Ecologie

L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef

▸ les 10 dernières parutions

16.06.2026 à 10:30

«J’essaye d’avoir un temps d’avance» : chercheurs et agriculteurs s’allient pour inventer un blé plus résistant aux aléas climatiques

Ivan Logvenoff

Texte intégral (1855 mots)
Germigney (Haute-Saône), mai 2026. Isabelle Goldringer et son équipe de chercheur·ses à l’Inrae arrivent dans le champ d’Emmanuel Ogier, céréalier bio. © Ivan Logvenoff/Vert

Au volant de sa camionnette en ce mois de mai, sur une route de Germigney (Haute-Saône), Emmanuel Ogier estime qu’il était arrivé «au bout». Entre le changement climatique et l’érosion de la biodiversité, il ne supportait plus les réunions avec les conseiller·es de la chambre d’agriculture ou des coopératives. Les pesticides qui allaient être interdits, ceux qui allaient les remplacer, la manière de les pulvériser de nuit : ces recommandations techniques n’offraient pas de réponse suffisante à ses yeux. En 2018, il convertit donc ses 250 hectares à l’agriculture biologique, dans ces terres fertiles de Franche-Comté où la labellisation reste rare. «J’essaye d’avoir un temps d’avance», souffle le céréalier.

Alors que moins de 3% de la surface française de blé est cultivée en agriculture biologique, la ferme d’Emmanuel Ogier fait figure d’exception. Les industriels ne se battent pas pour trouver des solutions aux problèmes de cette filière, qui représente un marché très limité pour eux. Par exemple : rares sont les semenciers qui essayent de trouver des variétés adaptées au cahier des charges bio. Les céréaliers en agriculture biologique peinent tellement à dénicher des semences que des dérogations leur sont régulièrement accordées pour utiliser des graines produites avec des pesticides et des engrais de synthèse.

Les scientifiques retirent du sol une bande de coton pour évaluer la vie du sol. © Ivan Logvenoff/Vert

La filière a une nouvelle source d’inquiétudes. Mercredi 17 juin, le Parlement européen pourrait donner son feu vert aux nouvelles techniques génomiques (NTG), ces organismes génétiquement modifiés (OGM) d’un nouveau genre. Avec ces technologies, les grands semenciers promettent d’élaborer plus rapidement des variétés adaptées au changement climatique. Mais il sera difficile de garantir que les gènes des plantes modifiés en laboratoire grâce aux NTG ne se retrouveront pas, au bout de quelques années, dans certaines variétés destinées aux champs bio. Or l’absence d’OGM est justement l’une des exigences du cahier des charges. D’autres personnes alertent aussi sur les risques d’appropriation du vivant, avec de possibles dépôts de brevets sur des gènes déjà existants sans ces techniques.

Arpentant le champ d’Emmanuel Ogier, Isabelle Goldringer et ses collègues de l’Institut national de recherche pour l’agriculture (Inrae) travaillent depuis plus de vingt ans pour protéger les fermes bio de ces risques. L’équipe considère que la diversité génétique en matière de céréales est déjà assez importante sans que l’on doive la manipuler en laboratoire, à condition de valoriser tout le patrimoine des variétés anciennes.

À l’automne dernier, dans le cadre d’un partenariat avec la coopérative bourguignonne spécialisée en bio Cocébi, des graines de blé dites «population» ont été semées sur cette parcelle. À l’inverse des semences commerciales, qui appartiennent à une firme et possèdent toutes le même génome, chaque épi vert qui émerge désormais du sol possède un génome unique. «Qu’il s’agisse des températures, des dates de précipitations, des sécheresses, les modèles climatiques indiquent avant tout que les conditions deviennent imprévisibles, et seule la diversité génétique pourra y répondre», explique la chercheuse.

Romain Callouet, stagiaire, compte le nombre d’épis de blé pour la population CCP-2. © Ivan Logvenoff/Vert

Rouge de Bordeaux, champagne barbe, automne rouge barbu, rouge d’hiver de Lozère, rodon guer 332, blanc des Flandres : pour obtenir une réelle diversité, Isabelle Goldringer et son équipe ont patiemment croisé six variétés anciennes, sur plusieurs générations. Emmanuel Ogier, en semant cette population, participe depuis plusieurs mois à leur multiplication, mais également à leur observation sur le terrain.

Après quelques minutes de recherche, l’équipe finit par retrouver les piquets de plastique jaune qui délimitent quatre carrés de 50 centimètres de côté. Dos courbé, les chercheur·ses évaluent le stade de maturité des épis, scrutent les premiers signes de maladies sur les feuilles et identifient les plantes sauvages entre les rangs, en reportant tous les résultats sur leurs grilles. Elles et ils prélèvent aussi au passage quelques échantillons de sol et une bande de coton enterrée quelques mois plus tôt, qui permettra d’évaluer la richesse en micro-organismes.

Isabelle Goldringer note l’état sanitaire des parcelles. © Ivan Logvenoff/Vert

Dans le cadre de ce projet lancé en 2018 avec Cocébi et une autre coopérative spécialisée en bio, Biocer, plusieurs dizaines d’autres carrés seront analysés d’ici le début de ce mois de juin dans des fermes en Normandie, en Île-de-France et en Bourgogne. Avec les données récoltées, l’équipe déterminera comment la population de blé répond aux conditions climatiques locales, aux différences de qualité des sols. Et, surtout, si ces éléments correspondent à ce que les producteurs et productrices ont observé tout au long du développement des plantes. «On est particulièrement bien reçus dans les fermes», souligne l’ingénieure de recherche Céline Bourhis-Lozier, à rebours des discours de certain·es syndicalistes agricoles qui emmurent les bureaux des scientifiques pour dénoncer le manque de dialogue et de résultats de la recherche publique.

À deux heures de route de là, à Saint-Fargeau (Yonne), Vincent Lefèvre, agriculteur bio et président de la coopérative Union bio semences, est l’un des premiers à avoir rejoint le projet. Ce fils de céréalier a commencé à s’intéresser aux variétés anciennes dès son doctorat en agronomie, au début des années 2010. Lorsqu’il a repris la ferme familiale avec sa femme Marie, tout en soutenant sa thèse, il est arrivé avec plus d’une soixantaine de blés différents dans les bagages. «Je ne cherche pas la productivité, je veux surtout des variétés adaptées à mes sols pauvres», insiste-t-il.

De la résistance à la chaleur plutôt que des gros épis, des feuilles larges et basses pour couvrir le sol et empêcher les «mauvaises herbes», une consommation limitée d’azote : ses critères sont dans chaque cas exactement inverses à ceux des agriculteur·ices conventionnel·les. Malgré des rendements inférieurs de moitié aux moyennes nationales, la ferme trouve tout de même son équilibre économique, notamment grâce à la transformation en farine des blés anciens.

Vincent Lefèvre ferme les sacs de farine de blés anciens dans son moulin à la ferme. © Ivan Logvenoff/Vert

Le quarantenaire a semé cette année les trois populations différentes développées par Isabelle Goldringer et son équipe, sur une dizaine de petits carrés délimités de piquets jaunes. Deux de ces populations devraient être notifiées dans les prochaines semaines à l’interprofession des semences, le Semae. Seule cette reconnaissance officielle permettra enfin de commercialiser ces semences auprès des adhérent·es des coopératives partenaires du projet.

Une population en particulier, la CCP-3, qui mêle variétés anciennes et modernes, sera adaptée aux utilisations plus commerciales : sous forme de farine dans le réseau Biocoop – qui a déjà signalé son intérêt – ou comme ingrédient chez les industriels de la boulangerie et de la pâtisserie bio. «L’objectif est d’aider les semences bio et populations à changer d’échelle», appuie Isabelle Goldringer, alors que ce type de démarche reste réservé à des paysan·nes-boulanger·es cultivant quelques hectares. Alors que les partisan·es des NTG brandissent le changement climatique en étendard, le projet d’Isabelle Goldringer montre que les fermes céréalières n’ont pas besoin de ces outils technologiques. Une autre sélection, plus adaptée aux agriculteur·ices biologiques, offre des solutions plus durables et moins commerciales.

PDF
15.06.2026 à 16:56

«La production mondiale a explosé» : 15 recommandations d’ONG pour réduire (vraiment) l’usage du plastique

Collectif

Texte intégral (1188 mots)
La production mondiale de plastique est passée de 2 à 450 millions de tonnes entre 1950 et 2019. © Naja Bertolt Jensen/Unsplash

Note aux lecteur·ices :
Cet article est une tribune, rédigée par des personnes extérieures à la rédaction de Vert.

Au salon du réemploi, le 19 mai 2026, Emmanuel Macron annonçait relancer les discussions autour de la collecte séparée des bouteilles en plastique dite «consigne pour recyclage», par l’élaboration d’un Plan plastique. Le 21 mai, le ministre de la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, débutait des échanges avec les industriels. Les associations, conviées la semaine suivante, déplorent un «Plan recyclage», en décalage avec l’ampleur de la pollution plastique.

En effet, la production mondiale de plastique a explosé au cours des dernières décennies : elle est passée de 2 à 450 millions de tonnes (Mt) entre 1950 et 2019, et 3% finissent dans l’océan chaque année. La France ne fait pas exception, avec une consommation annuelle de 4,5 Mt.

Le gouvernement, qui appelle à réduire la production mondiale de plastique dans les négociations internationales en cours sur un traité plastique, doit faire preuve du même niveau d’engagement sur son territoire : en allant au-delà de la législation existante (loi anti-gaspillage pour une économie circulaire, Agec), et en recadrant le débat, aujourd’hui centré à tort sur la fin de vie des déchets plastiques, et en particulier sur le recyclage.

Un vrai Plan plastique doit respecter le principe de prévention des déchets et la hiérarchie des modes de traitement, et non concentrer les efforts sur les fausses solutions – bioplastiques, recyclage et recyclage chimique. Focaliser les échanges sur la consigne pour recyclage de bouteilles plastiques – qui engagera des sommes colossales dans les seules activités de collecte et recyclage – conduit à légitimer notre dépendance aux plastiques jetables, à rebours des appels à la réduction formulés par la communauté scientifique. Pas un jour ne passe sans qu’un nouvel article scientifique relate la présence de plastique dans le corps humain ou établisse un nouveau lien de causalité entre un symptôme ou une pathologie et l’exposition aux plastiques.

Nos organisations appellent à l’adoption d’un véritable Plan plastique, élaboré avec une représentation plus diverse de la société civile – citoyen·nes, professionnel·les de santé, scientifiques et associations de consommateur·ices – capable de s’attaquer de manière transversale et structurelle à la pollution plastique.

Réduire l’utilisation des plastiques sur toutes les filières et renforcer les obligations des industriels

1. Au-delà des seuls emballages, limiter sur toutes les filières de production l’utilisation de plastique (textiles, meuble, secteur du bâtiment, etc.) en application du principe pollueur-payeur (système REP).

2. Prioriser la réduction des emballages en plastique à usage unique (agir sur les pratiques de suremballage) et le développement d’alternatives (vrac, réemploi et promotion de l’eau du robinet) dans le cadre des politiques publiques dédiées (décret et stratégie 3R), en augmentant notamment les financements des solutions de réemploi et en pénalisant les emballages en plastique et à usage unique, via un système de taxation.

3. Renforcer les sanctions et contrôles sur l’interdiction de certains produits en plastique à usage unique (sacs plastiques, gobelets, pailles, etc.) et sur le déploiement des alternatives, comme les fontaines à eau.

4. Adopter les textes permettant de rendre opérationnelle la filière REP des textiles sanitaires à usage unique (serviettes, tampons, couches, etc.).

5. Encadrer la publicité et sanctionner les allégations environnementales faisant la promotion de fausses solutions, comme les plastiques biosourcés et biodégradables.

6. Inclure la lutte contre la pollution plastique dans les politiques publiques relatives au climat et notamment dans la Stratégie nationale bas carbone.

Lutter contre la pollution plastique dans l’environnement

7. Adopter des mesures de prévention liées à la dispersion des microplastiques, en particulier issus des vêtements, pneus et filtres de cigarettes (notamment via les filières REP et des mesures d’interdiction).

8. Contrôler la présence de micro et nano-plastiques dans les eaux de surfaces (rivières, fleuves, lacs, etc.), côtières et souterraines (nappes phréatiques).

9. Mettre en œuvre au plus vite la feuille de route zéro déchet plastique en mer, en particulier les mesures dédiées à la prévention des fuites de granulés plastiques industriels, et rendre public le bilan de la mise en œuvre de la législation en vigueur.

10. Élargir la réglementation relative au traitement des eaux usées aux stations d’épuration industrielles pour prévenir les fuites de biomédias – supports utilisés pour fixer les bactéries – dans l’environnement.

Prévenir les conséquences sanitaires des plastiques

11. Renforcer la réglementation relative aux plastiques autorisés au contact alimentaire et dans les cosmétiques (migration de microplastiques et de substances nocives via l’emballage).

12. Étendre le contrôle de la présence de microplastiques dans les eaux destinées à la consommation humaine (eau embouteillée et eau du robinet) aux nano-plastiques et contrôler la présence de micro et nano-plastiques dans les produits alimentaires.

13. Encadrer l’usage des plastiques dans la production agricole, en raison de leur contact étroit avec les sols et les aliments.

14. Interdire l’usage des plastiques contenant des additifs chimiques toxiques (plus de 4 000 additifs toxiques ont été identifiés par les scientifiques) et de produits en plastique nocifs pour la santé (comme les filtres de cigarette).

15. Adopter un plan d’action contre l’exposition des nourrissons et des enfants à la pollution plastique, et dédier un axe aux risques associés aux plastiques dans les prochains Plan national Santé environnement et Plan sur les perturbateurs endocriniens.

Signataires

Biodiversité sous nos pieds, Fondation de la mer, France nature environnement, fondation Tara Océan, No plastic in my sea, Notre Affaire à tous, Objectif zéro plastique, Surfrider foundation Europe, WECF France, Zero waste France.

PDF
15.06.2026 à 11:31

Météo : 38°C à Nevers, 37 à Paris, 36 à Lyon… l’été n’a pas commencé mais les chaleurs extrêmes reviennent déjà ce jeudi

Anne-Claire Poirier

Texte intégral (906 mots)
Paris, le 30 mai 2026. Cette semaine, un temps humide sur la majeure partie de l’Hexagone devrait rendre les températures plus difficiles à supporter que fin mai. © Adnan Farzat/NurPhoto via AFP

Après deux semaines d’accalmie, la chaleur est déjà de retour sur une bonne partie de la France hexagonale, a constaté Météo-France dimanche. Les températures, en nette hausse depuis samedi, devraient s’intensifier en milieu de semaine. L’établissement public entrevoit même la possibilité d’une première véritable «vague de chaleur» de l’année.

Un phénomène intense

Fin mai, le pays a enregistré son premier «épisode de chaleur» de 2026, mais la «vague» est un phénomène plus intense encore. Pour cela, il faut que l’indicateur thermique national (ITN) – une moyenne quotidienne des températures diurnes et nocturnes – dépasse 23,4 degrés Celsius (°C) pendant trois jours consécutifs, et 25,3°C lors de l’un de ces jours. Cela n’a pas été le cas en mai, même si l’ITN a atteint 24,8°C le 26, un record pour cette période de l’année.

📈 Les températures continuent de grimper.Lundi, les fortes chaleurs gagnent le Nord du pays, avec 30 °C en Normandie et en Ile-de-France.Mardi, la chaleur s’étend au Grand Est.Mercredi la chaleur devrait encore s’intensifier : 32 et 36 °C sur l’Hexagone.👉 meteofrance.com/actualites-e…

Météo-France (@meteofrance.com) 2026-06-14T11:12:53.411Z

Cette fois, l’approche du solstice d’été fait que les journées seront parmi les plus longues de l’année. «Les nuits sont courtes, ce qui limite la baisse nocturne des températures. Dès mercredi et jeudi, on va avoir des minimales de 18, 20 voire 22°C, donc un ITN qui grimpe», détaille Corentin Perrot, prévisionniste de l’institut météorologique national.

Un autre «facteur aggravant» par rapport à l’épisode du mois de mai est l’assèchement des sols, souligné par l’agronome Serge Zaka. Or «des sols nettement plus secs favorisent l’échauffement de l’air», a-t-il écrit samedi sur les réseaux sociaux.

De la chaleur «au moins jusqu’au week-end»

Dès ce lundi, la chaleur commencera à recouvrir une vaste portion du territoire, depuis le littoral des Pays de la Loire jusqu’à la frontière espagnole et la Méditerranée. Il y fera «entre 32 et 35°C, voire localement 36°C». Mardi, «les fortes chaleurs gagneront le nord‑est», rendant la nuit très chaude sur l’ensemble de l’Hexagone. Mercredi devrait être brûlant presque partout, avec«entre 32 et 36°C».

À partir de jeudi déferlera depuis le sud-ouest «de l’air encore plus chaud sur la France, déclenchant un épisode de chaleur à l’échelle nationale, au moins jusqu’au week-end». Un temps humide sur la majeure partie du pays, avec des pluies en pleine chaleur, devrait rendre les températures plus difficiles à supporter que fin mai, où l’air était resté sec.

Météo-France prévoit jusqu’à 38°C à Nevers (Nièvre), 37°C à Paris ou Brive (Corrèze), ou encore 36°C à Lyon (Rhône) et 35°C à Toulouse (Haute-Garonne). La fin de cet épisode ou vague de chaleur – pas avant samedi – dépendra de l’effet rafraîchissant d’orages prévus en fin de semaine.

Le record de 2019 encore loin

À ce stade, les températures attendues n’atteignent pas des valeurs inédites. La France a connu une vague de chaleur légèrement plus précoce en 2022, du 15 au 19 juin, avec un pic de température à 43°C. Elle en a aussi connu une en juin 2019, d’une intensité exceptionnelle, plus tard dans le mois, du 25 au 30 juin. Le record national de température avait été battu, avec 46,0°C dans un village de l’Hérault.

Selon le consensus des scientifiques, les canicules à répétition sont un marqueur sans équivoque du réchauffement de la planète. «Ces épisodes de chaleur que l’on connaît de plus en plus souvent avant même le début de l’été calendaire sont remarquables, et de plus en plus probables dans un climat qui change», a écrit Météo-France dimanche.

PDF
15.06.2026 à 11:01

«On ne fait pas une Coupe du monde sur des terres volées» : au Canada, les Premières Nations dénoncent l’hypocrisie du Mondial

Clément Gousseau

Texte intégral (1445 mots)
Un pow-wow, rassemblement culturel des peuples autochtones, était organisé à Toronto, le 13 juin 2026, au lendemain du match d’ouverture de la Coupe du monde. © Clément Gousseau/Vert

Au son des tambours, une soixantaine de membres des Premières Nations entrent en cercle dans le parc Dufferin Grove de Toronto, ce samedi 13 juin. Les Premières Nations constituent l’un des trois grands groupes de peuples autochtones reconnus au Canada, aux côtés des Inuits et des Métis.

Toutes et tous participent au plus grand pow-wow extérieur de la principale ville du pays, organisé par Na-Me-Res, une ONG qui aide les hommes autochtones sans-abri. Ces grands rassemblements, organisés chaque week-end dans une ville différente d’Amérique du Nord, célèbrent «la culture et le pouvoir des différents peuples autochtones» à travers des danses et des chants, explique Jaccy Kapaqupat, bénévole à Na-Me-Res et membre de la nation Attawapiskat.

Le Fifa fan festival de Toronto (Canada) se tient à Fort York, où se déroule habituellement le pow-wow organisé par Na-Me-Res. © Clément Gousseau/Vert

Cette année pourtant, les festivités ont un goût amer. Habituellement organisé à Fort York, à proximité du centre-ville de Toronto, le pow-wow a dû céder sa place et se déroule plus loin. En cause : la Coupe du monde de football, organisée en partie au Canada (à Toronto et à Vancouver). À l’emplacement habituel de l’évènement, un festival dédié aux supporter·ices se tient jusqu’au 19 juillet. Les billets journaliers peuvent atteindre 300 dollars canadiens (185 euros).

«La Fifa et le Canada ne peuvent pas affirmer prendre en compte les autochtones lorsque nous sommes obligés de céder notre place pour une Coupe du monde», s’insurge Ilalaia, au sortir d’une danse pendant laquelle elle représentait la nation Anishinaabe.

«C’est juste du spectacle»

Pourtant, la Fifa, organisatrice du Mondial, revendique sur son site internet «une édition plus inclusive que jamais». Elle met en avant une Coupe du monde en forme d’outil de réconciliation avec les peuples autochtones. Des accords prévoient que les Premières Nations Musqueam, Squamish et Tsleil-Waututh soient consultées et associées à l’organisation de la compétition, en lien avec la ville et la province de Vancouver (à l’ouest du pays).

À Toronto, six groupes ou artistes issus des Premières Nations figurent parmi la trentaine programmée au festival Fifa. Le 21 juin sera d’ailleurs dédié à la Journée nationale des peuples autochtones. Des danseur·ses traditionnel·les ont également participé à la cérémonie d’ouverture canadienne du Mondial, le 11 juin. Quant à l’affiche officielle de la Coupe du monde à Vancouver, elle intègre des éléments inspirés de leurs cultures autour d’un gigantesque ballon.

Steve Teekens, directeur de l’organisation Na-Me-Res, lors du pow-wow organisé à Toronto (Canada), le 13 juin 2026. © Clément Gousseau/Vert

Au pow-wow de Toronto, alors que les danses traditionnelles se succèdent sous un soleil de plomb, Steve Teekens, directeur de Na-Me-Res et membre de la nation Nipissing, s’agace de l’image renvoyée par la Fifa : «Ils ne veulent pas partager notre culture. Ce qu’ils font est symbolique, mais ce n’est pas assez vrai. Cette Coupe du monde est une mauvaise chose pour nous.» «C’est juste du spectacle, abonde Jaccy Kapaqupat, occupé à porter des cartons entre les stands d’art autochtones. Ils veulent montrer un Canada rêvé.»

«Il n’y a pas vraiment eu de dialogue avec la Fifa»

Cette Coupe du monde se déroule sur les territoires de plusieurs Premières Nations. À Vancouver, les matchs ont lieu sur des territoires non cédés, c’est-à-dire jamais abandonnés, vendus ou transférés à l’État canadien. À Toronto, ils se tiennent sur des territoires traditionnels couverts par des traités coloniaux.

Ces territoires s’inscrivent dans une longue histoire de dépossession des peuples autochtones liée à la colonisation. «Les terres et les ressources qui appartenaient aux collectivités indiennes leur ont été retirées, bien souvent sans indemnités, et parfois en échange d’une indemnité insuffisante», indique le gouvernement canadien dans un rapport publié sur son site internet.

Le stade de Toronto, où se déroulent des rencontres de la Coupe du monde de football. © Clément Gousseau/Vert

De son côté, la Fifa reconnaît que les matchs au Canada se dérouleront sur des territoires traditionnels de différentes nations. Insuffisant, selon Jaccy Kapaqupat : «On ne fait pas une Coupe du monde sur des terres volées.» Steve Teekens d’ajouter : «Il n’y a pas vraiment eu de dialogue avec la Fifa sur cette question, c’est vraiment décevant.»

Des réalités sociales invisibilisées

Au-delà du discours de réconciliation porté par la Fifa et les autorités canadiennes, certain·es représentant·es autochtones estiment que la compétition met en lumière un décalage avec leurs conditions de vie. Ce, malgré des investissements fédéraux en faveur du développement de programmes sportifs autochtones.

Dans les allées du pow-wow, Anne Charama, artisane d’art de la nation Odawa, évoque les difficultés du quotidien : «Beaucoup de nos familles sont confrontées à la pauvreté, n’ont pas de travail, tombent dans l’alcool ou la drogue.»

Au Canada, les Premières Nations représentent 4,6% de la population. Parmi elles, 11,8% vivaient dans la pauvreté en 2020, contre 7,9% pour les non-autochtones, selon les données du recensement de 2021. Ce taux ne prend pas en compte les personnes vivant en réserve (une terre réservée à une ou plusieurs Premières Nations, souvent en territoire rural), pour lesquelles les données sont indisponibles. Le gouvernement canadien reconnaît par ailleurs que «les enfants autochtones continuent aussi d’être surreprésentés dans les foyers d’accueil».

Des membres des Premières Nations effectuent des danses traditionnelles lors du pow-wow organisé à Toronto (Canada), le 13 juin 2026. © Clément Gousseau/Vert

Pour Steve Teekens, cette réalité reste largement invisible dans le cadre du Mondial : «Nous avons énormément de personnes confrontées à la solitude parmi les autochtones. Beaucoup travaillent aussi dans les aéroports, des métiers essentiels. Tout cela, la Coupe du monde ne le montre pas.»

Au pow-wow de Toronto, certain·es membres des Premières Nations, comme Jaccy Kapaqupat, voient dans l’évènement une occasion manquée : «Cette Coupe du monde ne sera pas celle de la réconciliation.»

PDF
14.06.2026 à 07:00

Les «nouveaux OGM» arrivent en Europe : vraie solution pour l’agriculture ou énième recul écologique ?

Esteban Grépinet

Texte intégral (2813 mots)
Strasbourg (Bas-Rhin), le 6 février 2024. Devant le Parlement européen, des manifestant·es appellent à «réglementer les nouveaux OGM». © Frederick Florin/AFP

🗳 Le 17 juin, le Parlement européen doit se prononcer sur l’autorisation de ces NTG pour les plantes dans l’Union européenne. La gauche ainsi que de nombreuses organisations écologistes et paysannes s’y opposent.

🌾 Les soutiens des NTG y voient un moyen d’accroître la compétitivité de l’agriculture européenne, en augmentant les rendements et en adaptant les cultures aux changements climatiques.

Passeront, ou passeront pas ? Le Parlement européen doit se prononcer le 17 juin prochain sur l’autorisation des «nouvelles techniques génomiques» (NTG) pour les végétaux. Proposé par la Commission européenne en 2023, ce texte a fait l’objet d’intenses négociations avant d’aboutir à un compromis en décembre dernier, validé en mars par les États membres (dont la France).

Avec plusieurs groupes divisés, le vote final des eurodéputé·es reste plus que jamais incertain. La droite et l’extrême droite y sont globalement favorables, dans le sillage des principales organisations agricoles (à l’image de la FNSEA en France). La gauche, de nombreuses associations écologistes ou encore certains syndicats (comme la Confédération paysanne) s’y opposent fermement, y voyant un retour des célèbres OGM (les «organismes génétiquement modifiés») combattus depuis les années 1980. On vous explique.

Les NTG, comment ça marche ?

Comme tout être vivant, les végétaux sont composés de cellules, dont chacune contient en son noyau de précieuses molécules d’ADN. Ces dernières renferment l’information génétique : les brins d’ADN se composent d’une succession de gènes, qui «codent» le fonctionnement de la plante (sa couleur, sa forme, son mode de reproduction…).

Les nouvelles techniques génomiques consistent à modifier une partie précise de cet ADN avec des technologies de pointe (les «ciseaux moléculaires», notamment). On vient remanier ou annuler certains gènes pour conférer à la plante de nouveaux caractères. Par exemple : plus de rendement, de durée de conservation, de résistance au manque d’eau, à certaines maladies…

«On ne parle plus de “plante transgénique”, mais d’un variant très proche de ce qui pourrait être fait dans la nature.»

À la différence des OGM «classiques», il n’est pas censé y avoir d’ajout d’ADN étranger à l’espèce modifiée. «Dans la plupart des cas, on va soit éteindre un gène, soit réécrire quelque chose qui existe déjà, détaille Pierre Barret, spécialiste des biotechnologies à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). On ne parle plus de plante transgénique, mais d’un variant très proche de ce qui pourrait être fait dans la nature.»

L’Union européenne prévoit de classer les NTG en deux groupes : la catégorie 1, où les végétaux modifiés sont autorisés au même titre que toute plante conventionnelle ; la catégorie 2, pour les mutations complexes (plus de 20 opérations), où les plantes sont considérées comme des OGM «classiques», avec un processus de surveillance, de traçabilité et d’étiquetage.

Pourquoi vouloir les autoriser ?

L’accord conclu en décembre 2025 entre le Parlement européen et les États membres met en avant «la compétitivité et la durabilité de nos systèmes alimentaires». «Les nouvelles variétés seront plus résistantes aux effets du changement climatique, aux sécheresses et aux inondations, ce qui permettra de réduire l’usage des engrais et des produits phytosanitaires», promet la ministre française de l’agriculture, Annie Genevard.

«Cet accord change la donne pour l’agriculture européenne.»

«Les laboratoires de la recherche publique ou privée explorent de nombreux caractères. Peu sont commercialisés et quelques-uns approuvés par les autorités réglementaires, hors Europe», expose Jean-Christophe Pagès, président du Comité d’expertise des utilisations confinées d’OGM, missionné par l’État pour rendre des avis scientifiques sur le sujet. Maïs enrichi en amidon au Japon, banane qui ne brunit pas aux Philippines ou encore blé résistant au mildiou en Chine : «Ce petit nombre de plantes autorisées rappelle qu’il est nécessaire d’identifier et de valider les gènes et leurs variations associées aux caractéristiques agronomiques, précise-t-il. Le processus est long et nécessite de nombreux tests.»

Cette réforme doit aussi permettre à l’Union européenne de faire face à la concurrence des États-Unis ou de la Chine, qui utilisent depuis longtemps des OGM. «Cet accord change la donne pour l’agriculture européenne, défend Thor Gunnar Kofoed, représentant du puissant groupe de syndicats agricoles européens Copa-Cogeca (dont fait partie la FNSEA). Grâce aux NTG, les agriculteurs peuvent s’adapter à l’évolution des conditions de production, tout en contribuant à une agriculture durable et à la sécurité alimentaire au sein de l’UE.»

Une partie du monde agricole espère que les NTG permettront d’adapter les cultures aux changements climatiques. © Flickr

Les NTG ne sont pas une solution miracle, nuance Annabelle Déjardin, biologiste moléculaire à l’Inrae : «C’est un outil qui vient en complément de la sélection végétale conventionnelle. Il faut travailler conjointement sur de nouvelles variétés, mais aussi sur les pratiques culturales, le développement de l’agroécologie…» L’accord européen exclut de la catégorie 1 les variétés capables de produire des substances toxiques pour les insectes ou tolérantes aux herbicides.

Quels sont les risques pour l’environnement ?

Derrière ces discours prometteurs, l’arrivée probable de ces «nouveaux OGM» en Europe inquiète. D’abord, parce que ces mutations sont loin d’être parfaitement maîtrisées. «Introduire ou modifier une séquence dans un génome n’a pas forcément l’effet attendu, prévient Yves Bertheau, biologiste au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN). On peut par exemple avoir des effets hors cibles à certains endroits, entraînant une dérégulation qui peut altérer des fonctions essentielles de la plante.»

«Si une modification change subtilement la période de floraison ou les signaux chimiques de défense, quel sera l’impact sur les pollinisateurs ou sur la vie du sol ?»

Ces modifications involontaires peuvent ensuite avoir des conséquences sur l’environnement et la santé, liste le chercheur : «altération de la valeur nutritionnelle, création de nouveaux allergènes, nouvelles protéines…» «Si une modification change subtilement la période de floraison ou les signaux chimiques de défense, quel sera l’impact sur les pollinisateurs ou sur la vie du sol ?», interrogeaient plusieurs spécialistes dans une tribune au Monde fin avril.

Mais ces risques font débat dans la communauté scientifique. «C’est une technologie précise, fiable, et que l’on peut vérifier ; je ne vois pas pourquoi il y aurait plus de danger pour les NTG de catégorie 1 que pour une plante analogue obtenue par sélection conventionnelle», estime Annabelle Déjardin. «La précision de ces techniques est un fait parfaitement établi», abonde Jean-Christophe Pagès, qui précise que les semences vendues seront préalablement étudiées en serres et croisées avec d’autres variétés commercialisées.

En France, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a rendu plusieurs avis très critiques sur la question. Dès 2023, les expert·es ont notamment pointé les «limites scientifiques et sanitaires» des critères utilisés pour définir les NTG de première catégorie (notamment la pertinence du seuil des 20 modifications génétiques). Un deuxième rapport révélé par Le Monde – dont la publication a un temps été bloquée par «pression politique» – identifie une multitude de «risques potentiels» et recommande d’évaluer «au cas par cas» les plantes issues des NTG.

… et pour les activités paysannes ?

Cette dérégulation inquiète aussi les secteurs agricoles qui ont fait le choix d’interdire les OGM, à l’image de la bio ou de certaines appellations d’origine protégée (comme le comté). «En cas de contamination d’une parcelle bio par une parcelle voisine cultivée avec des variétés NTG [par le vent ou les pollinisateurs, NDLR], nous ne pourrons ni détecter, ni prouver l’absence de NTG dans nos cultures», alerte Daniel Evain, de la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab). «La coexistence entre filières est un très gros problème, confirme Yves Bertheau. Le maïs peut par exemple se disséminer sur trois à quatre kilomètres, le colza sur treize kilomètres.»

Dans les années 2000, de nombreuses organisations (Confédération paysanne, Greenpeace…) emmenées par José Bové (au centre) et les Faucheurs volontaires ont combattu les OGM de première génération. © Ernest Morales/Flickr

À ce stade, l’accord européen prévoit l’instauration de droits de propriété intellectuelle sur les NTG et les variétés qui en découlent. Ces brevets laissent craindre une appropriation des semences par les plus grosses firmes agro-industrielles : Bayer, BASF, Syngenta, Corteva… «Si des gènes brevetés par ces NTG sont déjà naturellement présents dans nos semences traditionnelles ou contaminent nos champs, nous pourrons être mis en procès par ces entreprises pour utilisation illicite de semences brevetées», alerte la Confédération paysanne.

Comme le raconte le média Reporterre, les entreprises semencières françaises elles-mêmes s’inquiètent du poids que pourraient prendre les géants mondiaux du secteur, qui ont déjà déposé des dizaines de demandes de brevets sur des NTG. «Il y a une concentration très forte des efforts de recherche et, potentiellement, une possibilité d’appropriation de l’innovation au niveau international par les principaux leaders», confirme Pierre-Benoit Joly, économiste à l’Inrae.

Quand les plantes issues des NTG pourraient-elles arriver dans les champs ?

Le 4 décembre dernier, le compromis trouvé entre États membres et eurodéputé·es laissait peu de doute quant à l’adoption du texte. En cas de validation finale du Parlement européen, le règlement devait entrer en application à partir de la mi-2028, selon l’estimation du Conseil de l’Union européenne.

Mais depuis, rien ne s’est passé comme prévu. Comme le raconte le média Contexte, la gauche et les écologistes ont déposé de nombreux amendements pour rouvrir les débats, estimant que l’accord validé par la représentante du Parlement, Jessica Polfjärd (Parti populaire européen, groupe de droite majoritaire), ne respectait pas plusieurs lignes rouges. Le vote ultime, initialement prévu en mai, a été décalé au 17 juin prochain.

Au cœur des désaccords : la question des brevets. Le Parlement européen avait voté contre, mais l’accord actuel autorise le brevetage. Les eurodéputé·es souhaitent aussi un étiquetage obligatoire des plantes issues des NTG sur toute la chaîne de production, notamment sur les produits achetés par les consommateur·ices. Actuellement, il n’est prévu que pour les sacs de semences à destination des agriculteur·ices.

En parallèle, la mobilisation contre les «nouveaux OGM» monte : pétition, interpellation d’eurodéputé·es, lettre ouverte… Une manifestation se tiendra devant le Parlement européen à Strasbourg (Bas-Rhin) le matin du 16 juin à l’appel d’une cinquantaine d’organisations européennes. «Nous appelons au retrait de cette dérèglementation, qui est un recul considérable pour le droit à l’information des consommateurs et pour celui des paysans à produire sans OGM, expose Nayla Ajaltouni, chargée de campagne pour l’association Pollinis. Et, a minima, que les amendements qui visent à restreindre le droit des brevets soient adoptés.»

PDF
13.06.2026 à 07:00

Pêcheurs sans poissons, crocodiles menacés… Un an après l’arrêt du chantier, le barrage d’Eiffage en Côte d’Ivoire vire au fiasco

Théodore Laurent

Texte intégral (1555 mots)
Le barrage de Singrobo-Ahouaty, en Côte d’Ivoire. © Hadrien Degiorgi

Lorsque Konan Moïse s’arrête devant cette immense muraille de béton, en cette journée de mai, les souvenirs défilent. D’un geste auguste, il mime le lancer d’un filet depuis une rive imaginaire, reproduisant l’art délicat de la pêche à l’épervier. Une activité que le quadragénaire a dû arrêter au début de la construction du barrage hydroélectrique de Singrobo-Ahouaty en 2019, par la société française Eiffage, à 140 kilomètres au nord-ouest d’Abidjan, capitale économique de la Côte d’Ivoire.

Après avoir tenté de s’aventurer loin de son village pour continuer à chercher du poisson, les querelles avec les pêcheurs des localités voisines l’ont incité à se tourner vers la culture du manioc, beaucoup moins rémunératrice. «Il m’arrive régulièrement de sauter des repas, pour que mes enfants puissent manger», confie-t-il.

Le cas de Konan Moïse est loin d’être isolé. La construction du barrage s’est accompagnée d’effets délétères pour les populations des sept villages riverains : perte de terres agricoles, déplacements forcés, disparitions des activités économiques locales… Les compensations financières sont jugées largement insuffisantes. Le projet est également critiqué pour ses conséquences environnementales, comme le révélait Mediapart il y a un peu plus d’un an.

Pour la Côte d’Ivoire, le barrage de Singrobo-Ahouati est un projet phare. Le pays entend devenir «le réservoir énergétique de l’Afrique de l’Ouest», selon les mots de son président Alassane Ouattara, tout en réduisant sa production issue des combustibles fossiles. En 2025, seulement 25% de l’électricité produite dans le pays provenait de sources décarbonées, d’après les autorités, essentiellement grâce aux sept barrages hydroélectriques déjà en service. Le gouvernement ambitionne de porter cette part à 45% d’ici 2030, afin de respecter ses engagements climatiques pris en 2021.

Un projet à l’arrêt

Propriété de l’État ivoirien, le terrain a été cédé à la société Ivoire hydro energy (IHE), promotrice du site. Initialement chiffré à 174,5 millions d’euros, le projet a été cofinancé par des prêts consentis par plusieurs bailleurs internationaux, dont la Banque africaine de développement (BAD) ; Neo Themis, une société de capital-investissement basée au Maroc ; ou encore l’agence d’investissement du gouvernement allemand pour le secteur privé (DEG). Le groupe français Eiffage a obtenu la construction de «l’aménagement hydraulique» du barrage pour 110 millions d’euros.

Prévue pour 2023, son inauguration a été repoussée plusieurs fois. Dans l’état actuel, son entrée en fonction risquerait d’inonder l’autoroute du nord, qui relie Abidjan à Yamoussoukro, la capitale politique, ainsi que les villages alentour. D’après des informations obtenues par Vert auprès des parties prenantes, les bailleurs internationaux rechigneraient à assumer le surcoût.

Une situation qui irrite les villageois·es, estimant avoir été lésé·es pour pas grand-chose. Dans le village de Singrobo, un homme se repose sous une large paillote. Sylvain Kouacou est le chef des jeunes, un poste à responsabilité dans les localités ivoiriennes. Depuis le début du projet, il se bat pour que les populations obtiennent de meilleures indemnisations.

«Les habitant·es vivaient presque tous de la pêche et de l’agriculture, explique-t-il. Les compensations ont été calculées à partir de revenus largement sous-évalués, et uniquement sur une année, alors que les populations ont perdu des moyens de subsistance pour toute une vie, sans qu’aucune véritable alternative ne leur soit proposée.»

Des vies bouleversées

L’ancien pêcheur, Konan Moïse, dit avoir reçu 100 000 francs CFA (150 euros), un montant qu’il affirme gagner en un seul mois d’activité. Certain·es, comme Pauline Konan, n’ont même pas été indemnisé·es. La sexagénaire nous présente sa carte de mareyeuse – intermédiaire entre les pêcheurs et les circuits de distribution –, délivrée par la préfecture. «Cela faisait plus de trente ans que j’exerçais cette activité ; pourtant, on a estimé que ce n’était pas ma profession», raconte-t-elle, lasse. Elle survit désormais grâce aux dons d’autres villageois·es.

Contactée, la compagnie publique Côte d’Ivoire Énergie, en charge des indemnisations, n’a pas répondu à nos sollicitations. «L’ambition de produire une énergie propre est noble mais elle ne doit pas se faire au détriment du niveau de vie des communautés», souligne Nahounou Daleba, coordinateur du programme justice climatique et sociale au sein de l’ONG Jeunes volontaires pour l’environnement Côte d’Ivoire. D’autant que le barrage est aussi critiqué pour ses conséquences néfastes sur la biodiversité.

D’après une étude réalisée par le cabinet français Biotope, chargé de conduire des «expertises complémentaires» au plan d’impact environnemental (qui consiste à évaluer les conséquences d’un projet sur la biodiversité et les populations), le barrage doit provoquer la destruction de «1 165 hectares d’habitats naturels», aussi bien terrestres qu’aquatiques. Parmi eux, «618 hectares de forêts bien conservées», considérées comme des «habitats critiques pour sept espèces rares et/ou menacées», dont le faux-gavial d’Afrique, un crocodile en danger d’extinction.

Des compensations environnementales «pas à la hauteur»

Afin de compenser les atteintes à la biodiversité, IHE a promis de consacrer 2,4 millions d’euros sur trente-cinq ans à un programme de restauration écologique. Soit l’équivalent d’1,3% du coût global du barrage. La société prévoit des actions de conservation en faveur du faux-gavial d’Afrique et la protection d’îles situées en aval du barrage. Le promoteur s’est également engagé à reboiser 300 hectares de zones forestières détruites, correspondant à la moitié des pertes. Sollicitée à ce sujet, l’entreprise n’a pas donné suite à nos demandes.

«Non seulement les solutions proposées en termes de protection de la biodiversité n’étaient pas à la hauteur des importants dégâts provoqués, mais nous n’avons aucune indication que ces solutions sont mises en œuvre ou le seront véritablement», cingle Gabriel Bourdon-Fattal, directeur de Climate whistleblowers, une ONG française qui s’est rendue sur place pour constater les conséquences du barrage sur l’environnement et les populations locales.

Malgré ces interrogations, le projet a été jugé conforme à la norme PS6 – qui prévoit que le barrage ne doit provoquer aucune «perte nette» de biodiversité animale et végétale – de la filiale de financement privé de la Banque mondiale, condition indispensable au déblocage des fonds. Un document interne de Biotope, consulté par Vert, met en lumière une zone d’ombre : le cabinet aurait été présent, à la demande d’un des bailleurs, Neo Themis, pour «défendre [le] projet» auprès d’une banque. Une pratique non conventionnelle, dans la mesure où un bureau d’études n’intervient généralement pas dans le montage financier d’un projet qu’il évalue.

Fissures dans les murs

Eiffage, en tant que sous-traitant, ne peut pas être juridiquement tenu pour responsable des atteintes environnementales ainsi qu’envers les populations locales. Le groupe, qui affirme sur son site être «engagé depuis plus de dix ans dans la lutte contre l’érosion de la biodiversité», apparaît en contradiction avec les engagements qu’il revendique. L’entreprise met notamment en avant l’application rigoureuse de la séquence «éviter, réduire, compenser» sur l’ensemble de ses chantiers, une promesse qui, dans ce dossier, semble loin d’avoir été pleinement respectée.

Sur le terrain, sa responsabilité est, cette fois, directement mise en cause par les villageois·es concernant des fissures apparues sur plusieurs habitations. Elles et ils attribuent ces dégradations aux tirs de dynamite réalisés lors des travaux sur le site.

Eiffage se défend, précisant que les échanges avec les populations concernées relèvent de la préfecture et d’IHE : «Ces tirs de mines ont fait l’objet de contrôles pendant leur exécution, avec des mesures de vibrations ne montrant aucun impact sur les habitations. De faible intensité, ils ont été réalisés conformément aux directives et sous le contrôle du ministère, dans le respect d’une réglementation très stricte.»

PDF
12.06.2026 à 17:58

«Un important pas en arrière» : les ministres européens de l’agriculture sur le point de prolonger les autorisations de nombreux pesticides

Zoé Moreau

Texte intégral (1281 mots)
Bruxelles (Belgique), le 2 décembre 2025. Une mobilisation anti-pesticides devant la Commission européenne. © Dursun Aydemir/Anadolu via AFP

Le Conseil de l’Union européenne semble bien engagé sur la voie d’un assouplissement des règles encadrant la mise sur le marché des pesticides. En témoigne le compromis trouvé autour du paquet législatif «Omnibus X», révélé mardi par le média spécialisé Contexte.

Présenté comme une mesure destinée à «réduire les charges réglementaires inutiles» pesant sur les agences européennes, ce texte prévoit de prolonger l’autorisation de certains pesticides pendant plusieurs décennies sans nouvelle évaluation de leur dangerosité. Il doit être soumis au vote du Conseil de l’Union européenne – c’est-à-dire des ministres européen·nes de l’agriculture – ce vendredi soir. Son adoption constituerait la première étape de son parcours législatif, avant un examen par le Parlement européen d’ici octobre.

Un texte vivement critiqué

Tout comme les précédents, ce dixième «Omnibus» est destiné à amender des textes existants. Il suscite, depuis sa présentation fin 2025, une vive opposition. Une première mouture, révélée à la mi-novembre par Contexte, avait déclenché une levée de boucliers : une centaine d’organisations de protection de l’environnement dénonçaient le projet dans une tribune. Elles ont été rejointes par plus de 2 300 médecins dans un second texte collectif. D’une même voix, il s’agissait de mettre en garde contre une réforme qui «ferait reculer l’Europe de trente ans».

Le nouvel accord trouvé par les ministres inquiète tout autant : c’est «un compromis bâclé», a réagi l’ONG anti-pesticides Générations futures, appelant à «revoir en profondeur» le texte ou même à le «rejeter en bloc». De son côté, le Réseau d’action contre les pesticides (PAN Europe) dénonce un «important pas en arrière». Il prévient : «Aujourd’hui est une journée cruciale pour la santé, l’eau, la biodiversité, les agriculteurs et un avenir durable.»

Dans le détail, ce texte vise à modifier en profondeur les règles d’évaluation des risques sanitaires et environnementaux des substances actives qui entrent dans la composition des pesticides. Aujourd’hui, chaque substance fait l’objet d’une autorisation de mise sur le marché limitée dans le temps. À l’issue de cette période, les industriels doivent déposer une nouvelle demande, accompagnée des données scientifiques les plus récentes. Ces dossiers sont examinés par les agences sanitaires européennes, dont l’avis sert ensuite de base aux autorités nationales pour autoriser, ou non, la commercialisation des produits concernés.

Des autorisations à durée indéterminée

Le compromis soutenu par les États membres rompt avec cette logique de réévaluation systématique, et prévoit des autorisations sans limite de durée pour les substances considérées comme «à faible risque». Il est légèrement plus protecteur que la version initiale du texte, qui ambitionnait d’autoriser sans limite de temps la quasi-totalité des pesticides (hormis les plus dangereux).

Dans cette dernière version, donc, les substances à risque «normal à élevé» resteraient soumises à un réexamen périodique, mais la durée d’approbation passerait à quinze ans lors de la première autorisation (contre dix ans actuellement) et à vingt-cinq ans lors des renouvellements (contre quinze ans aujourd’hui). L’argument avancé est avant tout administratif : l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) est submergée par le volume de dossiers à traiter, ce qui provoque engorgements et retards.

«La limite actuelle de dix et quinze ans peine déjà à suivre le rythme de l’évolution des connaissances scientifiques», déplore Générations futures. L’ONG propose, à la place, d’augmenter les moyens de l’EFSA.

Du glyphosate et de l’acétamipride à gogo

Un autre article du texte prévoit un mécanisme de rétroactivité pour prolonger l’autorisation de substances déjà autorisées. «Comme souvent avec ce genre de texte, le diable se cache dans les détails», ironise Générations futures.

Concrètement, une cinquantaine de substances actives – parmi lesquelles le glyphosate, l’acétamipride ou encore le captane – verraient leur autorisation prolongée. Le glyphosate et l’acétamipride ne seraient ainsi pas réexaminés avant 2043, tandis que le captane pourrait rester sur le marché jusqu’en 2049, sans aucune réévaluation de sa dangerosité.

Avec cette mesure, «il y a un risque que les avancées de la science relatives à la toxicité des pesticides soient ignorées pendant de longues années», déplore auprès de Vert Andy Battentier, de Générations futures.

Ce risque est loin d’être théorique. Ces dernières années, de nombreux pesticides dangereux ont été interdits précisément à l’issue de ces réexamens. Générations futures en a recensé 31 depuis 2011, dont l’insecticide neurotoxique chlorpyrifos ou le fongicide mancozèbe, reconnu toxique pour la reproduction et perturbateur endocrinien.

La «production» comme mot d’ordre

Un garde-fou a tout de même été ajouté au texte : en cas de doute sur la toxicité d’une substance (lié à la publication d’une nouvelle étude, par exemple), les États pourront demander à la Commission européenne de faire des évaluations «ciblées» afin de s’assurer que les critères d’approbation de la substance sont toujours d’actualité.

Mais ils ne pourront plus interdire d’eux-mêmes des produits que leurs agences sanitaires nationales auraient préféré bannir. «C’est un retrait colossal de souveraineté pour les scientifiques des États membres», juge Andy Battentier.

Le détricotage ne s’arrête pas là. Le compromis conserve l’allongement jusqu’à trois ans des «délais de grâce» accordés aux industriels pour écouler leurs stocks après une éventuelle interdiction de produits jugés dangereux, alors qu’ils sont aujourd’hui limités à un an et demi. 

Il sera également possible pour certain·es agriculteur·ices de bénéficier de dérogations pour user de pesticides interdits, dans les cas où la «production» serait menacée. «C’est très grave, réagit Andy Battentier. Avec une telle mesure, on peut imaginer qu’une baisse de rendement puisse suffire à réautoriser des pesticides dangereux.»

PDF
10 / 10

🌱 Bon Pote
Actu-Environnement
Amis de la Terre
Aspas
Biodiversité-sous-nos-pieds

🌱 Bloom
Canopée
Décroissance (la)
Deep Green Resistance
Déroute des routes
Faîte et Racines
🌱 Printemps des Luttes Locales
F.N.E (AURA)
Greenpeace Fr
JNE
La Relève et la Peste
La Terre
Le Lierre
Le Sauvage
Low-Tech Mag.
Motus & Langue pendue
Mountain Wilderness
Negawatt
🌱 Observatoire de l'Anthropocène

🌱 Reporterre
Présages
Reclaim Finance
Réseau Action Climat
Résilience Montagne
SOS Forêt France
Stop Croisières

🌱 Terrestres

🌱 350.org
Vert.eco
Vous n'êtes pas seuls