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L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef

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25.08.2026 à 11:29

«Où irons-nous ?» : pour sauver le canal de Panama face à la sécheresse, 38 villages bientôt engloutis par un lac artificiel géant

Marie-Aimée Copleutre

Texte intégral (1976 mots)
Une manifestation des communautés paysannes dans la ville de Colón, l’une des embouchures du canal de Panama, contre le projet de barrage sur le fleuve Río Indio, en juillet 2026. © Marie-Aimée Copleutre/Vert

Encore un soir où les bananes plantains et les haricots rouges se dégustent à la lumière d’un feu de bois, au bord du grand fleuve Río Indio, le chant des criquets en toile de fond. En ce début de mois d’août, le générateur de la maison de Maricel a lâché à cause des fortes pluies tropicales. Il n’y aura pas d’électricité jusqu’au lendemain matin.

Dans le petit village de Limón de Chagres, au cœur de la forêt panaméenne, l’eau courante et l’électricité ne sont pas tous les jours garanties. Cette communauté rurale isolée vit de la culture de haricots, de maïs et de la vente de quelques produits à base de lait de vache.

«De l’autosubsistance, loin du bruit, avec nos traditions», présente Maricel Sanchez, porte-parole de son village et mère de deux petites filles. Pourtant, cette vie calme au bord du fleuve Río Indio va «bientôt disparaître, engloutie par les eaux d’un projet de réservoir», regrette-t-elle, assise devant sa petite maison construite il y a dix ans par son mari.

Limón de Chagres, avec ses 62 maisons en bois, sa petite église coloniale, son cimetière, son centre de santé et son école, sera le premier village inondé en 2028 par la construction d’un lac artificiel appelé «réservoir du Río Indio». Au total, il submergera 4 600 hectares de terre et 38 villages à l’est du Panama.

13 500 habitants affectés

Ce mégaprojet chiffré à environ 1,3 milliard d’euros doit permettre au canal de Panama d’affronter la multiplication des sécheresses due au réchauffement climatique. Faute de précipitations, les deux lacs artificiels Gatún et Alhajuela, qui alimentent les écluses du canal, ne suffisent plus. En 2016, 2019 et 2023, le manque d’eau a contraint les autorités à réduire le nombre de passages de navires et à limiter leur chargement.

Un scénario qui se répétera en septembre 2026 à cause du phénomène climatique El Niño. Cette anomalie climatique naturelle réchauffe l’atmosphère et modifie le régime des pluies. Les autorités ont déjà annoncé réduire le nombre de passages de navires de 36 à 32 par jour à partir du 15 septembre prochain.

Une fois construit, ce troisième lac artificiel sécurisera cette route maritime où circulent 5% des marchandises mondiales et permettra au canal d’accueillir dix navires supplémentaires par jour.

Août 2026, Panama. Au bord du fleuve Río Indio, dans la communauté de Limón de Charges, l’un des villages qui sera inondé par le projet de lac artificiel. © Marie-Aimée Copleutre/Vert

Pour maintenir l’activité de ce haut-lieu du commerce international, qui rapporte environ 2,6 milliards d’euros par an à l’État panaméen, les autorités prévoient un barrage sur le Río Indio. Le fleuve parcourt l’est du pays sur 98 kilomètres avant de se jeter dans la mer des Caraïbes. Son bassin versant, ce territoire sur lequel toutes les eaux de pluie convergent vers le fleuve, abrite près de 15 000 habitant·es, qui vivent de pêche et d’agriculture.

L’Autorité du canal de Panama (ACP), l’agence gouvernementale responsable de la gestion du couloir maritime, assure que 2 500 habitant·es seront déplacé·es. Un chiffre contesté par les communautés paysannes qui s’opposent au projet, selon qui au moins 13 500 Panaméen·nes seront affecté·es.

«Les autorités du Panama ne prennent pas en compte les milliers de Panaméens qui vivent en aval du fleuve. Ils sont également en danger. Le jour où il pleuvra beaucoup, que le réservoir débordera, il faudra évidemment ouvrir les vannes et ils seront inondés», décrypte Alfonso Waterman, membre de la Coordination paysanne pour la vie contre les barrages, le principal mouvement d’opposition au lac artificiel.

Partir… pour aller où ?

Le déplacement est au cœur des inquiétudes. «Quand partirons-nous ? Où irons-nous ? Qui construira nos nouvelles maisons ? Et de quoi vivrons-nous une fois nos terres perdues ?» Des questions auxquelles les autorités ne répondent pas encore. Chapeau de paille et visage tanné par le soleil, Francisco Pérez, 68 ans, est assis sur le banc de l’église de Limón de Chagres. Ce dimanche 2 août, il vient discuter des terres promises par l’Autorité du canal en échange du déplacement.

Août 2026, Panama. Maricel Sanchez, porte-parole de la communauté de Limón de Charges, devant sa maison qui sera inondée par le projet de lac artificiel du Río Indio. © Marie-Aimée Copleutre/Vert

«Elles ne seront pas aussi productives que celles près du fleuve», explique cet agriculteur aux mains calleuses. Les communautés n’ont aucune confiance dans le projet. «Ils veulent que nous leur donnions nos terres, mais qu’allons-nous recevoir en échange ?, s’insurge Elizabeth Delgado, une habitante qui coud des vêtements pour le village sur une machine Singer à pédale des années 1950. Nous n’avons jamais eu d’aide de l’État. Pour ma fille, cette année, j’ai dû acheter moi-même une chaise en bois pour qu’elle étudie, car il n’y en avait plus dans l’école.»

Moquette au sol, fauteuils moelleux et larges bureaux : c’est dans un tout autre décor que s’exprime Karina Vergara, la responsable socioenvironnementale du projet Río Indio pour l’ACP : «Nous entendons les inquiétudes, mais les habitants seront seulement déplacés à deux ou trois kilomètres, où les terres restent fertiles.»

350 millions d’euros pour aider les familles déplacées

Face aux critiques, elle assure que les communautés recevront des terres équivalentes à celles qu’elles possèdent ou une compensation financière. «350 millions d’euros sont consacrés à l’accompagnement des familles déplacées», précise-t-elle. Elle affirme par ailleurs que plus de 70% des familles appelées à quitter leurs terres ont accepté le projet.

Août 2026, Panama. Ces terres seront inondées par le projet de lac artificiel du Río Indio. © Marie-Aimée Copleutre/Vert

Un chiffre de nouveau contesté par la Coordination paysanne pour la vie contre les barrages. «C’est faux. L’Autorité du canal arrive dans les communautés, organise des réunions et peut payer les participants pour qu’ils se taisent, lance Iris Gallardo Bethancourt, enseignante et coordinatrice du mouvement. Ils entrent dans les maisons de personnes âgées, peu instruites, pour les tromper. Mais comme beaucoup ne se sont pas laissées faire, les autorités ont choisi de les ignorer.»

Les conséquences ne s’arrêtent pas aux familles déplacées : les dégâts environnementaux pourraient être considérables.

Pumas, jaguars, tapirs en danger

«L’ensemble de la biodiversité autour du Rio Indio est en danger», tonne Lilian González, directrice de l’ONG panaméenne Ciam (Centre pour la défense de l’environnement). Cette militante alerte sur les conséquences du projet : une partie du futur lac s’étendra dans le «couloir biologique mésoaméricain», une vaste zone de forêts qui traverse l’Amérique centrale et abrite des milliers d’espèces. «Plus de 237 espèces d’oiseaux, 35 reptiles et 49 mammifères seront en danger», détaille-t-elle. Parmi celles-ci, des félins tels que le puma, le jaguar et l’ocelot… Ou encore le tapir de Baird, le plus grand mammifère d’Amérique centrale, qui peut mesurer jusqu’à 2,50 mètres et peser 300 kilos.

Sur cet aspect, l’ACP reste vague. Elle finalise encore son étude d’impact environnemental, attendue pour décembre 2026. Pour l’instant, elle prévoit de reboiser une surface deux fois plus grande que celle qui sera submergée et s’engage à restaurer des zones pour maintenir les couloirs de passage des animaux, fragmentés par le lac artificiel.

Des manifestations paysannes ignorées

Face au projet, les communautés paysannes tentent de se faire entendre. Depuis plus d’un an et demi, elles manifestent régulièrement : rassemblements sous fumigènes dans le quartier d’affaires de Panama City, défilé de centaines de pirogues sur le Río Indio ou marches à cheval.

Mais la mobilisation reste largement ignorée par les grands médias panaméens et par le gouvernement. «Il y a une sorte d’omerta. Les élites économiques, politiques, médiatiques ou intellectuelles ne s’engagent pas sur le sujet», analyse Raisa Banfield, ancienne vice-maire de Panama City, aujourd’hui directrice de Fundación Panamá Sostenible (PASOS), une organisation environnementale panaméenne.

L’un des membres d’une communauté paysanne affectée par l’inondation, devant le canal de Panama, dans la ville de Colón, en août 2026. © Marie-Aimée Copleutre/Vert

Elle souligne les importants enjeux économiques liés au canal : «Nous parlons d’une voie maritime qui a généré plus de 4,9 milliards d’euros de revenus l’année dernière. C’est tout un écosystème de fonds d’investissement, de compagnies maritimes et d’opérateurs portuaires internationaux qui ont intérêt à ce que ce projet se réalise.»

L’enjeu dépasse largement les frontières du Panama. La rivalité des États-Unis et de la Chine autour de cette route stratégique le place au cœur des convoitises. Notamment celles des trois principaux armateurs du canal : l’Italo-suisse MSC, le Danois Maersk et le Français CMA CGM.

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24.08.2026 à 11:13

Sécheresse et canicules à répétition : des Pyrénées-Orientales à la Guadeloupe, la France est en voie de désertification

Mathilde Picard

Texte intégral (1448 mots)
Août 2026. Aux Brouzils (Vendée), le manque de précipitations a asséché les sols. © Mathieu Thomasset/Hans Lucas via AFP

Parmi les conséquences de l’été caniculaire de 2026, l’une passe davantage sous les radars : la dégradation des sols. La répétition des sécheresses comme celle que nous connaissons actuellement accélère leur détérioration, menace les rendements agricoles et altère leur capacité à filtrer l’eau, à stocker le carbone et à abriter une biodiversité abondante (vers de terre, champignons, bactéries).

«Ça fait chaud au cœur de voir la mobilisation des Français aux côtés des pompiers quand la forêt brûle, remarque le géographe Jean-Daniel Cesaro. On aurait besoin de ce même élan face à la dégradation des terres et de la biodiversité.»

Le chercheur du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) est actuellement à Oulan-Bator, capitale de la Mongolie, pour participer à la 17ème Conférence mondiale (COP) sur la lutte contre la désertification. Dans ce pays, encore plus qu’en France, le changement climatique et certaines pratiques agricoles pèsent sur l’état des sols.

Une terre est jugée dégradée selon trois critères : son maigre couvert végétal (voire son absence), sa faible productivité, avec des rendements agricoles ou forestiers qui baissent, et une diminution de sa capacité à stocker le carbone organique. Au total, 40% des terres émergées dans le monde sont affectées par cette dégradation.

En France, 1,4% du territoire, soit 751 000 hectares, est touché, selon la définition internationale de la désertification. Ce sont des zones qui réunissent les trois caractéristiques précitées et qui connaissent un climat aride, semi-aride ou subhumide sec. Des conditions climatiques qui concernent le pourtour méditerranéen, la Corse-du-Sud, La Réunion, la Guadeloupe et Mayotte.

Une situation qui a conduit la France à se déclarer «partie affectée» par la désertification pour la première fois lors de la COP16, en 2024.

Le pourtour méditerranéen en première ligne

Sur le pourtour méditerranéen, les Pyrénées-Orientales sont en première ligne face aux sécheresses multipliées et intensifiées par le dérèglement climatique. À cause des faibles précipitations et des chaleurs répétées, «les réserves en eau souterraine deviennent faibles pour pouvoir maintenir durablement l’irrigation des vignes dans certaines zones, avec de multiples conséquences agricoles et économiques», détaille Jean-Daniel Cesaro.

Depuis 1960, la surface moyenne concernée par la sécheresse a triplé en Occitanie, d’après une étude du Réseau action climat local. Le nombre de jours secs devrait encore augmenter de 25% si les émissions de gaz à effet de serre suivent leur trajectoire actuelle, et jusqu’à 50% selon le scénario le plus pessimiste.

En ajoutant d’autres critères de détérioration comme la pollution ou l’érosion, le Comité scientifique français de la désertification souligne que 77% des sols de l’Hexagone sont abîmés, sans être nécessairement sous un climat aride ou semi-aride. Un constat inquiétant car la dégradation des sols alimente elle-même la désertification.

«Le carbone stocké dans les sols dégradés est rejeté dans l’atmosphère, augmentant les concentrations de CO2 et aggravant ainsi les dérèglements climatiques qui, en retour, accélèrent la sécheresse», explique Jean-Luc Chotte, pédologue (spécialiste des sols) à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

Heureusement, le processus n’est pas irréversible. Parmi les solutions qui permettent de restaurer des sols ou de les préserver, la communauté scientifique internationale a démontré l’efficacité de plusieurs adaptations des pratiques agricoles : «Éviter d’avoir un sol à nu grâce à un couvert végétal ou au paillis, renforcer la quantité de matière organique», liste Jean-Daniel Cesaro.

S’inspirer des pratiques du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne

Aujourd’hui, les monocultures, l’utilisation d’engins mécanisés, les labours ou encore un apport trop élevé en engrais participent à cette détérioration. Au contraire, l’agroécologie ou l’agroforesterie, des manières de produire qui s’appuient sur le fonctionnement naturel des écosystèmes, permettent de préserver voire de restaurer les sols, selon un constat partagé par de nombreux pays lors des précédentes COP désertification. De nombreuses études scientifiques ont mis en lumière leurs bénéfices pour la santé des sols. Les racines des arbres plantés, par exemple, permettent de fixer le sol et de lutter contre l’érosion.

«On a des pratiques agricoles qui pouvaient être portées par le régime climatique et économique d’avant, qui doivent aujourd’hui se transformer en raison de la répétition des sécheresses et des tensions sur l’énergie provoquées par les guerres», relève Jean-Daniel Cesaro.

Et de poursuivre : «Pendant longtemps, la coopération internationale sur le sujet prenait le sens de l’aide au développement accordée par la France à des pays du Maghreb ou de la région subsaharienne. On gagnerait aujourd’hui à regarder les solutions qu’ils utilisent dans ces régions.»

Il ne pense toutefois pas qu’il faille les répliquer telles quelles sur notre territoire : «Il faut déjà regarder ce qui se pratique au niveau des chambres d’agriculture, des syndicats et des conditions très locales de nos départements. Mais les Français cherchent des solutions, il faut faire cause commune, c’est aussi tout l’intérêt de cette COP.»

Le pastoralisme, un outil à l’honneur de la COP17

Parmi les solutions au centre des discussions de la COP17 : le soutien au pastoralisme, dont les bénéfices pour entretenir les sols ont été démontrés par de nombreuses études scientifiques. Selon le Cirad, lorsque les pâtures et les déplacements des animaux sont bien gérés, cette pratique permet de maintenir une végétation ouverte et diversifiée, limite les risques d’incendies, favorise le recyclage des nutriments et participe à nourrir le sol avec des engrais naturels.

Mais avant de s’attaquer aux changements de pratiques, il faut sauvegarder les terres agricoles. Alors que la loi zéro artificialisation nette (ZAN), qui vise à limiter la bétonisation de zones naturelles ou agricoles, a été attaquée à plusieurs reprises en début d’année, Jean-Daniel Cesaro rappelle que «la préservation des terres agricoles est le meilleur rempart contre le changement climatique et la désertification : plus on a de terres disponibles, mieux on sera préparé à ce changement».

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23.08.2026 à 07:00

«Les avancées ne sont pas à la hauteur» : à l’UTMB, les paradoxes de l’adaptation de la grand-messe de l’ultra-trail

Clément Gousseau

Texte intégral (2005 mots)
En 2025, plus de 2 300 personnes ont pris le départ de l’épreuve reine de 174 kilomètres de l’Ultra-trail du Mont-Blanc (UTMB). © Jeff Pachoud/AFP

«L’UTMB, c’est le rêve de tout le monde, on veut tous y participer.» Sixième femme et deuxième Française au classement de l’Hoka UTMB Mont-Blanc en 2025, la traileuse Magali Mellon, qui ne sera pas au départ cette année, rêve déjà d’un retour dans la vallée de Chamonix (Haute-Savoie) en 2027.

Comme elle, près de 10 000 personnes tentent chaque année de décrocher leur dossard pour la «course de trail running la plus mythique et la plus prestigieuse au monde», selon l’organisation. Un peu plus de 2 500 d’entre elles seront au départ de l’épreuve reine (170 kilomètres et 10 000 mètres de dénivelé positif), qui s’élancera samedi autour du Mont-Blanc, après une semaine marquée par sept autres courses à partir de ce lundi. Au total, l’événement réunira 10 000 sportif·ves, des élites aux amateur·ices.

«Ce sont un peu nos championnats du monde. Dans une démarche de performance, c’est vraiment l’endroit où il faut être par rapport à nos sponsors, qu’on soit d’accord ou non avec le modèle de l’UTMB», poursuit Magali Mellon.

Car la grand-messe du trail est aussi devenue le symbole des dérives d’un «sport ultra-mondialisé», pointe le sociologue Olivier Bessy, auteur du livre Courir sans limites. Ses conséquences sur les sols et la biodiversité, encore peu documentées scientifiquement, suscitent des inquiétudes. L’UTMB participe aussi à la saturation de Chamonix, un phénomène récemment dénoncé par son nouveau maire (sans étiquette), François-Xavier Laffin, qui évoque également le rejet de l’événement par une partie de la population locale.

La compétition est surtout polluante. En 2024, l’UTMB a généré 18 600 tonnes d’équivalent CO2 (CO2e), selon ses organisateur·ices, soit l’équivalent de l’empreinte carbone annuelle moyenne de 2 000 Français·es. «C’est vrai que je me suis posée la question, d’un point de vue éthique, de savoir si je voulais vraiment participer à ça», confesse la traileuse Lucile Fayon, engagée pour la première fois sur l’épreuve cette année.

Un objectif de réduction de 20% des émissions d’ici 2030

Sans grande surprise, l’essentiel de ces émissions est dû aux déplacements des athlètes et des spectateur·ices, à hauteur de 89% en 2025. «84% des émissions liées aux transports étaient imputables aux 25% de coureurs extra-continentaux. Toutes et tous viennent avec des accompagnants, leurs familles… On se retrouve avec près de 100 000 personnes sur la semaine à Chamonix», indique Benjamin Aidan, vice-président de Protect our winters France.

Cette association, engagée dans la mobilisation des sports de plein air et de montagne en faveur du climat, avait «interpellé l’UTMB en 2023» sur son empreinte environnementale et conseille l’organisation depuis un an.

«On s’interdit les partenariats avec des compagnies aériennes ou des fast-foods. L’épisode Dacia a marqué l’entreprise.»

L’UTMB Group a annoncé en 2025 vouloir réduire de 20%, d’ici à 2030, ses émissions de gaz à effet de serre par rapport à leur niveau de 2024. «On a conscience que notre événement à Chamonix est devenu très important et nous voulons réduire notre impact», reconnaît Fabrice Perrin, directeur sport et RSE (responsabilité sociétale des entreprises) de l’UTMB.

Fortement critiqué après avoir été rebaptisé Dacia UTMB Mont-Blanc en 2023, l’événement avait alors suscité l’incompréhension de nombreux traileur·euses, pour qui l’association d’une marque automobile à un sport de nature était difficilement conciliable. Depuis, l’UTMB a défini «les sponsors avec qui on peut travailler, et ceux avec qui on ne peut pas. On s’interdit les partenariats avec des compagnies aériennes ou des fast-foods. L’épisode Dacia a marqué l’entreprise», assure Fabrice Perrin.

Selon Protect our winters France, l’UTMB a réduit ses émissions de 3% en 2025 par rapport à l’édition 2024, notamment en «jouant sur le nombre de coureurs et d’accompagnants». L’organisation a aussi inauguré en 2026 un «boost mobilité durable» pour le tirage au sort des dossards des trois finales de l’UTMB à Chamonix et de l’Expérience trail courmayeur (ETC), une course de 15 kilomètres. «Les participants qui se sont engagés à venir à Chamonix sans prendre de vol de moins de deux heures ont bénéficié de 30% de chances supplémentaires de décrocher un dossard», précise Fabrice Perrin. En clair : pour bénéficier du boost, les coureur·ses des autres continents pouvaient venir en avion jusqu’en Europe, mais devaient ensuite poursuivre leur voyage jusqu’à Chamonix en train ou en bus.

«C’est un dispositif que nous pourrons élargir ensuite», affirme Fabrice Perrin. Une contribution carbone obligatoire a également été instaurée, une mesure dont l’efficacité est contestée par une partie de la communauté scientifique. Elle consiste, pour les participant·es à l’UTMB, à financer des projets de transition climatique, de réduction ou de séquestration du CO2, en fonction des émissions de gaz à effet de serre générées par leur participation à l’événement. Un mécanisme financier souvent critiqué comme une forme de permis de polluer. Des navettes ont aussi été mises en place afin d’éviter que les participant·es ne viennent à Chamonix en voiture.

Un circuit mondial de courses pour se qualifier à l’UTMB

Des évolutions jugées insuffisantes par Olivier Bessy. «Ces avancées ne sont à la hauteur ni des enjeux ni de la puissance financière de l’UTMB». Elles ne remettent pas non plus en question le modèle de l’UTMB et son circuit mondial, l’UTMB World Series.

Lancé en 2022, il rassemble des courses labellisées à travers le monde, qui permettent aux participant·es de décrocher de précieux running stones : des points nécessaires pour espérer se qualifier aux trois finales organisées lors de l’UTMB. Un à quatre points sont généralement attribués selon les événements. À titre d’exemple, il fallait onze running stones pour espérer participer à l’UTMB 2026.

L’UTMB ne s’arrête pas au massif du Mont-Blanc : il existe un circuit mondial de courses pour engranger ses chances de participer à l’épreuve alpine. © Emmanuel Dunan/AFP

«En tant qu’athlète élite, je peux faire une course et, en cas de bon résultat, être qualifiée. Mais pour quelqu’un de lambda, c’est la course aux running stones. Donc certains peuvent se dire : tiens, en Thaïlande, il y a moins de monde, j’ai peut-être plus de chance de me qualifier», explique Magali Mellon.

«Je connais plein de coureurs en Europe qui s’amusent à courir des courses by UTMB en Amérique ou en Asie. Pour l’UTMB, d’un point de vue économique, c’est l’idée du siècle, mais pour l’écologie, c’est la pire idée qui soit», dénonce Lucile Fayon.

Interrogé à ce sujet, Fabrice Perrin considère que le circuit «n’incite pas à voyager» : «L’idée est de vivre l’expérience UTMB près de chez soi. Si tu es français ou européen, tu n’as pas besoin de prendre l’avion pour te qualifier. On n’a jamais pris l’angle de dire aux gens de ne pas aller à l’étranger, car c’est vraiment marginal.»

La rhétorique marketing de l’UTMB World Series le contredit pourtant. L’une des premières questions posées en s’inscrivant sur le site du circuit consiste à indiquer les éventuels continents d’intérêt pour y disputer une course. «Lorsque l’on met en place un tel système sportif, où l’on a besoin de décrocher un maximum de points et donc de voyager, on ne peut pas appeler à la responsabilité individuelle», tance Benjamin Aidan.

«C’est le symbole de la démesure, de la surenchère. C’est un modèle inadapté avec les objectifs climatiques qui pousse les gens à voyager pour décrocher des points», dénonce Olivier Bessy. Pas pour Fabrice Perrin : «Les gens qui veulent faire des courses à l’étranger le feraient même sans l’UTMB.»

«Il y a une énorme marge de progression»

Faut-il donc s’en satisfaire ? «Il ne s’agit pas d’être pour ou contre l’UTMB, rappelle Olivier Bessy, mais de changer de récit.»

À commencer par l’UTMB World Series ? «Si toutes les courses labellisées par l’UTMB entraient dans la même démarche de réduction des émissions qu’à Chamonix, avec un boost favorisant les mobilités douces, là, ça deviendrait intéressant», songe le traileur Arnaud Bonin, quatrième l’an dernier de la Courmayeur-Champex-Chamonix, l’une des finales de l’UTMB.

«Une des mesures pourrait être de dire : une fois que vous avez fait l’UTMB, vous ne pouvez plus y participer.»

D’ailleurs, cette hypothèse n’est pas exclue par l’UTMB. «Chamonix va servir de réflexion pour les courses du World Series, assure Fabrice Perrin. Des recherches sont en cours pour connaître notre empreinte sur les sols, et ensuite agir».

Mais pour Olivier Bessy, il faut aller plus loin : «Une des mesures pourrait être de dire : une fois que vous avez fait l’UTMB, vous ne pouvez plus y participer.» De son côté, Protect our winters France propose d’organiser l’UTMB une fois tous les deux ans, de réduire le nombre de coureur·ses et d’accompagnant·es et de limiter davantage le recours au transport aérien.

«Il y a une énorme marge de progression, rappelle Benjamin Aidan. La bonne nouvelle, c’est que l’UTMB cherche à montrer l’exemple. Demain, on aura besoin que le trail montre au reste de la communauté sportive qu’on peut avoir un système plus responsable.»

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22.08.2026 à 07:00

Dans le sud du Liban, les oliviers au cœur de la guerre avec Israël : «En perdre un, c’est perdre une part de notre histoire, de notre identité»

Amélie David, Paola Rebeiz

Texte intégral (2592 mots)
Fadi Shebli, habitant de Halta (commune de Kfar Chouba) montre où se sont propagés les incendies qui ont ravagé des forêts de chênes en début de mois. © Amélie David/Vert

Les oliviers, par centaines, défilent au travers des vitres de la voiture à mesure que nous approchons du village frontalier de Halta, au Liban. Leurs silhouettes noueuses ponctuent ce paysage bucolique. Ici, ces arbres, symboles de paix et de vie, sont pris dans le tourment de la guerre et de la mort.

Les yeux de Loubna Saleh s’emplissent de larmes quand elle tend le regard vers l’est de ce village à majorité sunnite, là où se trouve la frontière avec les territoires occupés par Israël. «Là-haut, il y a nos terres», montre-t-elle. Au bout de son doigt se trouve toute la richesse du village : ses oliviers et ses autres arbres fruitiers cultivés depuis des décennies. Ces terres se trouvent dans la zone occupée et contrôlée par l’armée israélienne. «Cette tâche blanche, c’est le drapeau israélien, affirme-t-elle. L’armée israélienne nous interdit de nous rendre sur notre propre terre.»

Au loin, une explosion retentit. Depuis longtemps, les bruits de la guerre ne font plus sursauter cette mère de famille. Elle a le regard figé sur ce paysage aujourd’hui aux mains des Israélien·nes. «Inch’Allah [si Dieu le veut, en arabe, NDLR], bientôt, tout sera terminé», glisse-t-elle, comme pour se convaincre elle-même. Car ici, c’est bien sous l’ombre de l’occupation que les habitant·es de la région vivent depuis le début de l’escalade meurtrière entre le Hezbollah, parti politique chiite pro-iranien et doté d’une milice armée, et Israël, le 2 mars dernier.

Cette nouvelle confrontation a tué plus de 4 000 personnes au Liban et en a blessé plus de 16 000. Plus d’un million ont été déplacées de force au plus fort de la guerre ; 800 000 ont pu rentrer chez elles depuis, selon l’Organisation des Nations unies (ONU). Malgré un cessez-le-feu officiel entré en vigueur le 17 avril, l’armée israélienne mène des attaques quotidiennes, occupe au moins 600 kilomètres carrés du pays et continue de raser des villages entiers.

En avril, des expert·es des droits humains de l’ONU ont averti que la destruction systématique et les déplacements forcés massifs «laissent présager un nettoyage ethnique». À Halta et ses environs, à majorités druze, sunnite et chrétienne, les résident·es ont choisi de rester de peur de voir leur village détruit. Ils et elles vivent au rythme des menaces, des incursions, parfois violentes, et des disparitions. Trois agriculteurs de Halta ont été enlevés en mai dernier. Depuis, leur famille est toujours sans nouvelle.

Une dizaine de jours pour récolter les olives

Dans le sud du Liban, la saison des olives dépasse largement le cadre agricole. Pour de nombreuses familles, elle constitue une source essentielle de revenus. L’huile produite permet de couvrir une partie des dépenses des mois suivants : l’alimentation, le chauffage ou l’éducation des enfants. «C’est la saison principale, celle qui nous permet de nous en sortir financièrement, reprend Loubna Saleh. Un bidon d’huile d’olive nous rapporte au moins 150 dollars [128 euros, NDLR]. Avec cet argent, nous sommes tranquilles jusqu’à la prochaine saison…»

Fadi Shebli cultive des noix, des figues de barbarie et des olives dans le terrain qui entoure sa maison de Halta. © Amélie David/Vert

L’enfant du pays et les siens connaissent ce paysage par cœur. Mais les oliviers qui poussent sur la colline d’en face leur sont devenus presque étrangers. «Nous n’avons eu le droit de nous rendre auprès de ces oliviers qu’une dizaine de jours ces dernières années», soupire la Libanaise. Elle vient s’asseoir aux côtés de son mari, Fadi Shebli, dans la cour de leur maison, bordée d’oliviers quinquagénaires, de figuiers et de noyers.

Ce dernier a été menacé alors qu’il était en train de planter des oliviers sur une de ces terres. «J’ai pu planter quelques oliviers en présence de soldats de la FINUL [la Force intérimaires des Nations Unies au Liban, NDLR] qui m’ont accompagné. Le drone n’a pas largué de bombe, mais il est resté jusqu’à ce que nous terminions…», dépeint Fadi en allumant une cigarette, avant de se lever et d’aller auprès de ses arbres.

Il montre avec fierté ses oliviers quinquagénaires autour de sa maison, où il vit depuis le retrait d’Israël du sud du Liban en 2000. Dans un mois, il en récoltera les fruits si la situation le permet. Mais tout une partie de sa récolte, plus loin sur les terres marquées par les chenilles des tanks israéliens, sera perdue. «Ce sont les oliviers qui nous permettent de tenir debout», soupire-t-il en inspectant l’une des branches.

Demande d’autorisation pour accéder à ses terres

La route qui relie Halta à Kfar Chouba serpente entre les oliveraies centenaires. Toujours debout. Mais rien ne garantit que leurs propriétaires puissent récolter leurs fruits cette année.

Près de la mairie, dont le bâtiment a été complètement détruit par les bombardements en 2024, Kassem Kadri, le maire, échange avec les habitant·es autour d’un thé. La guerre et l’occupation résonnent dans toutes les conversations. «Nous avons demandé au mécanisme [la structure en charge du contrôle de l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Liban, NDLR] l’autorisation d’accéder aux oliveraies en toute sécurité, du 1er septembre au 15 octobre, afin que chacun puisse nettoyer les terrains avant la récolte d’octobre. Mais jusqu’à présent, nous n’avons pas reçu de réponse de la part d’Israël», explique l’édile, où près de la totalité des habitant·es sont resté·es.

A deux pas de là, Ferial Abdel Aal fume le narguilé dans son salon avec ses proches. «J’ai une parcelle de terrain où il y avait 120 oliviers. Israël nous les a arrachés, ils ont aussi arraché les figuiers, tous les arbres fruitiers. Une pelleteuse a tout rasé», dépeint la mère de famille. En plus des destructions, les agriculteur·ices de la région vivent dans la peur de voir des incendies ravager leurs cultures.

Ferial Abdel Aal, 43 ans, tire ses principaux revenus de l’agriculture, et notamment de la culture des olives, aujourd’hui compromise par les attaques et l’occupation israéliennes. © Amélie David/Vert

Au début du mois d’août, deux départs de feu, attribués à l’armée israélienne par les habitant·es, les pompier·es et les ONG, ont ravagé plusieurs hectares de forêts de chênes et se sont approchés à quelques mètres des terres cultivées à Kfar Chouba. Les munitions utilisées et les conditions climatiques actuelles offrent un terrain propice aux incendies. Selon l’ONG Legal agenda, depuis 2023, plus de 3 000 arbres ont été déracinés et détruits par les bulldozers de l’armée israélienne à Kfar Chouba.

Au cours des dernières semaines, d’autres feux ont ravagé des centaines d’arbres fruitiers, dont des oliviers, à Yaroun, village frontalier, au sud de Kfar Chouba, entièrement détruit. «En brûlant les oliviers et les arbres fruitiers, Israël cherche à en faire une terre impropre à la vie, une terre brûlée, inhabitable, où il ne reste plus rien», vitupère le maire Hafez Ghasham.

Vue de Zaoutar-El-Charqiye, depuis Zaoutar-El-Gharbiye (zone pilote décidée par l’accord-cadre entre Israël et le Liban pour le déploiement de l’armée libanaise, mais où l’armée israélienne maintient une présence autour), le 30 juillet dernier. © Amélie David/Vert

Plus au nord de Yaroun, à Zaoutar El Charqiye, sous occupation israélienne, la municipalité et les habitant·es dénoncent le vol de 500 à 600 oliviers centenaires entre fin juillet et début août. «Si les oliviers étaient encore là, nous les verrions à un endroit précis, à moins qu’ils aient été brûlés… Nous avons toutes les raisons de penser que c’est l’ennemi [Israël, NDLR] qui les a arrachés et les a emmenés à l’intérieur du territoire palestinien occupé», explique le maire de la municipalité, Mohamed Ismaïl. Comme à Yaroun, il suit la destruction de son village avec des images satellites et grâce aux photos prises depuis les environs.

Une politique de l’effacement

Feux intentionnels, destructions et arrachages d’oliviers sont régulièrement documentés par l’ONG Green Southerners. «Il s’agit d’une pratique plus large d’effacement : pas seulement la destruction physique du paysage, mais aussi le fait de rompre progressivement le lien entre les communautés et leur terre», souligne son président, Hisham Younes. Les conséquences sont aussi mesurables en hectares et en dollars.

«Lorsqu’un olivier est brûlé, déraciné ou emporté, la perte dépasse largement l’agriculture. Certains ont des siècles, voire des millénaires, et portent l’histoire de générations.»

Selon une évaluation conjointe de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et du ministère libanais de l’agriculture, 742 hectares d’oliviers doivent être replantés ou réhabilités, pour un coût estimé à 21,5 millions de dollars (plus de 18 millions d’euros). Les pertes de récolte concernent 24 936 hectares, pour une perte estimée à 30 706 tonnes d’olives, soit environ 307 millions de dollars (plus de 262 millions d’euros). Une mauvaise saison peut être compensée l’année suivante. Un olivier arraché, lui, ne repousse pas en quelques mois.

Le gouvernement libanais, comme plusieurs ONG et habitant·es, accuse Israël de mener un véritable écocide et espère voir l’État hébreu condamné. Les conventions de Genève et le Statut de Rome de 1998 considèrent comme «crime de guerre» toute attaque causant des dommages étendus, durables et graves à l’environnement lorsqu’ils sont manifestement disproportionnés par rapport à l’avantage militaire attendu.

Vue sur la vallée de Khiam depuis Kfar Chouba. © Amélie David/Vert

Pour beaucoup, les oliviers ne sont pas qu’une simple ressource économique, un bien qu’on extrait de la terre. «Lorsqu’un olivier est brûlé, déraciné ou emporté, la perte dépasse largement l’agriculture. Certains ont des siècles, voire des millénaires, et portent l’histoire de générations : en perdre un, c’est perdre une part de notre histoire, de notre identité et de notre lien à la terre», souligne Rose Becharra, productrice d’huile d’olive et fondatrice de l’entreprise Darmmess, basée à Deir Mimas, village du sud à majorité chrétienne. La productrice travaille chaque année avec des dizaines d’agriculteur·ices de la localité et des environs. Tout comme Abie Musa, fondateur de Terra, qui produit de l’huile d’olive depuis deux ans. «Il s’agit de préserver une tradition fondée sur la transmission d’un savoir qui passe d’une génération à l’autre», décrit-il.

Dans son salon, à Kfar Chouba, Ferial regarde son fils avec plein de douceur. Quand nous lui demandons ce que signifie l’olivier, elle marque une pause, puis lance : «J’ai porté mon fils pendant neuf mois, je l’ai mis au monde, je l’ai élevé et il a grandi. L’olivier représente la même chose.» Loubna Saleh partage le même sentiment. À Halta, depuis son jardin, elle garde un œil sur la colline d’en face, là où sont postés les soldats israéliens. Ses oliviers y sont toujours debout, mais inaccessibles, sur ces terres qu’elle espère un jour pouvoir transmettre à ses enfants.

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21.08.2026 à 14:40

Malgré les critiques, le gouvernement prolonge de trois ans le classement «nuisible» de neuf espèces d’oiseaux et de mammifères

Esteban Grépinet

Texte intégral (1622 mots)
En 2025, le Conseil d’État avait annulé l’ensemble des classements «nuisible» de la martre des pins. © Bruno Pesenti/Flickr

Ni la succession d’études scientifiques critiques, ni la mobilisation massive des associations de protection de la nature, ni même les recommandations de sa propre administration n’auront fait changer d’avis le gouvernement. Le ministère de la transition écologique a renouvelé ce vendredi la liste des espèces susceptibles d’occasionner des dégâts (les «Esod», autrefois appelées «nuisibles») en France hexagonale jusqu’à l’été 2029.

Publié tous les trois ans depuis 2012, cet arrêté établit pour chaque département les animaux qui peuvent être tués toute l’année (y compris hors des périodes officielles de chasse) par tir, piégeage ou déterrage en raison de leurs dégâts estimés sur les activités économiques. Neuf espèces sont ciblées : le renard roux, la martre des pins, la fouine, la belette, la corneille noire, le corbeau freux, l’étourneau sansonnet, la pie bavarde et le geai des chênes.

Rétropédalage sur le corbeau, retour de la martre

Principale évolution par rapport au texte initialement présenté en juillet dernier lors de la consultation publique : le cas du corbeau freux. L’oiseau devait être déclassé dans 18 départements, notamment dans les plaines céréalières du centre-ouest et du nord de la France. Les suivis scientifiques montrent un déclin marqué de l’espèce au niveau national depuis vingt ans. Dans le texte officiel paru ce vendredi, le corbeau a finalement été réintégré comme «nuisible» dans la quasi-totalité de ces territoires. Une victoire pour la Fédération nationale des chasseurs (FNC), qui dénonçait dans ces déclassements un «gage donné aux associations écologistes». Interrogé par Vert sur ce revirement, le ministère de la transition écologique n’a pour l’instant pas répondu.

Ciblé pour ses dégâts dans les cultures agricoles, le corbeau freux est reconduit comme «nuisible» dans 61 départements français. © Vijay Anand Ismavel/Flickr

Les corvidés sont régulièrement visés pour leurs dégâts dans les grandes cultures (notamment lors des semis) et les vergers. Plus répandue, la corneille noire reste «nuisible» sur une grande majorité du territoire français, tandis que le geai des chênes n’est plus classé que dans une centaine de communes du sud de la France. Quant à l’étourneau sansonnet et la pie bavarde, ils pourront être abattus dans une poignée de nouveaux départements par rapport aux années précédentes.

En mai 2025, le classement de la martre des pins sur la liste des Esod avait été annulé par le Conseil d’État, faute de données suffisantes sur son état de conservation. Cette année, le ministère de la transition écologique a tout de même décidé de réintégrer l’animal comme «nuisible» dans 14 départements (contre 26 en 2023). Chez ses cousines de la famille des mustélidés, la fouine demeure «nuisible» dans 69 départements alors que la belette ne l’est que dans le Pas-de-Calais.

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Le renard roux, enfin, est toujours considéré comme «nuisible» dans la quasi-totalité des départements français. L’emblématique canidé est notamment accusé de prédations dans les élevages de volailles, tandis que les associations écologistes vantent son rôle dans la régulation des rongeurs et des maladies qu’ils véhiculent. Une étude menée dans le Doubs – l’un des seuls départements où l’animal est protégé dans certaines communes – a montré que son piégeage ne diminuait pas la population de renards, ni leurs attaques dans les poulaillers (notre article).

Le «changement de paradigme» n’a pas eu lieu

Plus largement, les travaux scientifiques s’accumulent ces dernières années pour montrer l’inefficacité de la «chasse aux nuisibles» dans la réduction des dégâts imputés à ces espèces. En mars dernier, une vaste étude conduite par le Muséum national d’histoire naturelle a conclu à une absence de «lien entre les efforts de contrôle et l’évolution des coûts des dommages déclarés» pour l’ensemble des espèces ciblées en France entre 2015 et 2022 (notre article).

«Les dégâts sont toujours causés par certains individus ou populations localisées, et non par l’espèce entière», pointe encore l’Académie vétérinaire de France dans un avis adopté en novembre 2025, où elle appelle à une «refonte méthodologique et éthique» du problème. Fin 2024, un rapport de l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable (Igedd) commandé par le gouvernement a lui aussi proposé un «changement de paradigme», accompagné d’une série de recommandations : ne pas reconduire l’arrêté triennal fixant la liste des Esod, passer à une élimination des individus au cas par cas, soutenir les travaux sur les méthodes de régulation alternatives non léthales…

«De notre point de vue, le système reste adapté et proportionné», défend auprès de Vert Jean-Michel Dapvril, directeur des affaires juridiques à la FNC. Ce dernier tient à souligner que le classement Esod «n’est pas du tout un plan d’abattage massif» : «C’est un cadre juridique qui permet de faire des interventions que l’on peut qualifier de “frappes chirurgicales” là où il y a un problème à régler.» Cet été, la FNC avait dénoncé le retard pris par le gouvernement dans la publication de la nouvelle liste des Esod, qui empêchait depuis le 1er juillet (date d’expiration du précédent texte) les opérations de piégeage et de tirs.

Du côté des associations de protection de l’environnement, des actions en justice sont déjà prévues contre ce nouvel arrêté. «Nous attaquerons de nombreux classements, on va se battre pour la martre, mais aussi le renard et toutes les espèces, en fonction des données que nous pourrons analyser, confirme auprès de Vert l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas). L’idée étant d’améliorer notre jurisprudence et d’obtenir un maximum d’avancées.» La FNC, elle, se dit «relativement sereine». L’an dernier, outre le cas de la martre des pins, le Conseil d’État avait aussi annulé des classements dans 26 départements concernant le renard roux, la fouine ou encore la corneille noire.

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21.08.2026 à 06:00

«Chaque année, des plus gros morceaux de roche tombent de la montagne» : le massif du Mont-Blanc éprouvé par le réchauffement climatique

Mathilde Picard

Texte intégral (2456 mots)
Juillet 2025. Sur le glacier du Tour, à Chamonix, des alpinistes grimpent jusqu’au refuge Albert 1er d’où l’on peut atteindre facilement les voies réputées du massif du Mont-Blanc. © Capucine Veuillet/AFP

☀ Tout l’été, Vert vous emmène à la découverte d’un site touristique emblématique percuté par le changement climatique.

Île d’Oléron, GR20 en Corse, Mont-Saint-Michel… Découvrez comment ces endroits se transforment et essayent de s’adapter à un monde en surchauffe. Cette semaine, nous partons dans le massif du Mont-Blanc. Avec la hausse des températures qui provoque des éboulements de plus en plus importants, le plus haut sommet français devient une menace pour les alpinistes.

Retrouvez tous les épisodes de notre série d’été en cliquant ici.

C’est une ascension mythique que tentent en moyenne 200 personnes chaque jour de l’été, soit 15 000 à 20 000 par an. Grimper le mont Blanc, plus haut sommet d’Europe occidentale avec ses 4 805 mètres, a toujours été une prouesse. Mais de nouveaux obstacles se sont invités sur la route des amoureux·ses de la montagne depuis que Jacques Balmat et Michel-Gabriel Paccard en ont atteint le point culminant pour la première fois en 1786.

«La pratique de l’alpinisme est confrontée à une modification profonde de son terrain de jeu, que ce soit au niveau des glaciers ou des parois rocheuses», constate Ludovic Ravanel, directeur de recherche en géomorphologie au Centre national de recherche scientifique (CNRS) et accompagnateur en montagne.

En cause : la dégradation du permafrost, ce sol maintenu à une température inférieure à zéro degré Celsius depuis des dizaines de milliers d’années. Il est constitué d’une couche de glace extrêmement épaisse qui se réchauffe sous l’effet du changement climatique, fond et déstabilise les roches qu’elle maintenait reliés.

Mi-août, sécheresse et canicules empêchent l’ascension du mont Blanc

«La glace a un rôle de ciment de la montagne, explique l’expert. Quand il n’y en n’a plus, des pans entiers s’effondrent, et ces évènements sont de plus en plus nombreux car la dégradation du permafrost est profonde et intense.» On parle d’éboulements pour les rochers de moins de 100 mètres cubes (m3) qui dégringolent, d’écroulements pour les plus volumineux, voire d’avalanches rocheuses lorsque des morceaux de plus de 100 000 m3 s’effondrent. Cet été 2026 marque un record d’écroulements dans le massif du Mont-Blanc selon l’expert, avec 450 contre 300 en 2022.

«Des morceaux plus gros tombent de la montagne quasiment chaque été», alerte le scientifique. Les alpinistes ont pris conscience depuis une vingtaine d’années que la crise climatique impactait de plein fouet le massif du Mont-Blanc. A l’époque, les écroulements se comptaient seulement par dizaines sur l’année. «Il y a eu plusieurs coups d’accélérateurs dans les Alpes, en 2003 bien sûr [année de la canicule la plus intense avant 2026, NDLR], en 2015 où la fermeture administrative du refuge du Goûter [situé sur la Voie normale vers le sommet, NDLR] a été déclarée tellement les conditions étaient mauvaises, et de nouveau en 2022, où l’ascension du mont Blanc était fortement déconseillée», se souvient Ludovic Ravanel.

Avec ses canicules à répétition et sa sécheresse historique, 2026 vient s’ajouter au panel. La mairie de Saint-Gervais-les-Bains (Haute-Savoie) a annoncé le 11 août la fermeture administrative des refuges du Goûter et de Tête Rousse, indispensables à l’ascension par la Voie normale, celle qui est la plus empruntée par le grand public. Le but : dissuader les plus audacieux·ses de monter malgré des conditions très dégradées. Les guides de la compagnie de Chamonix, conscient·es des risques cette saison, avait déjà cessé d’emprunter l’itinéraire une quinzaine de jours auparavant.

Le cours d’eau glaciaire de la Mer de Glace, avec en arrière-plan les Grandes Jorasses et les Aiguilles. © Renáta Sedmáková/AdobeStock

«Cette année marque encore un nouvelle prise de conscience que la haute montagne est extrêmement sensible à la crise climatique, remarque le géomorphologue. Plein d’itinéraires ne se font plus cet été, comme la voie normale de la Tour ronde. L’arrête des Cosmiques se fait encore, mais en évitant certains secteurs. Le mont Blanc par Chamonix ne se fait plus car il y a des crevasses trop énormes».

Un quart des itinéraires devenus infréquentables

Dans le massif du Mont-Blanc, comme dans celui de la Vanoise ou des Écrins, «25% des itinéraires sont devenus infréquentables l’été en raison du changement climatique», souligne le géographe et accompagnateur en montagne Jacques Mourey. «Soit ils sont trop dangereux à cause des crevasses ou des écroulements, soit ils sont devenus techniquement trop difficiles, ou alors ils souffrent d’un manque d’esthétisme qui décourage les passionnés», détaille-t-il.

«On entendait les pierres tomber […]. À l’aller une d’entre elles est tombée juste devant moi.»

Le couloir du Goûter est devenu emblématique de la multiplication des risques d’écroulement. Passage obligé pour atteindre le sommet du mont Blanc par la voie normale, il a été renommé ces dernières années le «couloir de la mort». En été, les chutes de pierres y sont continues et les accidents fréquents. Cet été, trois montagnard·es y ont perdu la vie.

Gabrielle Larricq, alpiniste en herbe, l’a emprunté sans guide à la fin du mois d’août 2025. «J’ai très mal vécu ce passage, confie-t-elle. Avec mon cousin, nous savions que cette période n’était pas idéale pour l’ascension parce qu’il fait plus chaud et que la montagne est davantage instable, mais il n’y avait plus de places au refuge plus tôt dans la saison.»

«On s’est approché doucement puis on a couru, raconte la jeune femme. On a fait le choix de ne pas s’encorder à ce moment là, on n’a pas regardé en haut, on entendait les pierres tomber car elles ne s’arrêtent pas de chuter. Parfois c’est du gravier, parfois c’est des gros morceaux. À l’aller une d’entre elles est tombée juste devant moi.»

Des ascensions en trois jours, plutôt que deux

D’après une étude de l’université Savoie Mont-Blanc et de l’Institut de géographie alpine sur la déstabilisation de la zone, la saison estivale se divise maintenant en deux temps. Au début de l’été, le couloir subit des éboulements car la neige se transforme en eau et détache de petits blocs de pierre. Dans la deuxième partie de la saison, la situation s’empire et le déneigement complet provoque des écroulements plus dangereux. «Cette saison arrive de plus en plus tôt», avertit Ludovic Ravanel.

Aujourd’hui, chercheur·ses et guides recommandent de faire l’ascension en trois jours plutôt que les deux habituels. Cela permet de passer le couloir du Goûter au petit matin, à l’heure où le soleil ne tape pas encore directement sur la roche. Les décrochements de pierres sont alors moins importants.

Malgré la multiplication des risques, «il n’y a pas d’augmentation du nombre d’accidents car la communauté des alpinistes s’organise», constate Ludovic Ravanel. Quand les guides se mettent à éviter certains secteurs, nombre d’amateur·ices suivent le pas.

Plus de sommet à tout prix : changer le rapport à la montagne

«La situation ne va pas s’améliorer, c’est clair, mais l’alpinisme ne va pas mourir ni dans dix ans ni dans 100 ans, souligne le chercheur. Par contre, on ne pourra pas pratiquer la montagne comme aujourd’hui, de la même manière qu’on ne pratique déjà plus la montagne comme avant». Parmi les changements d’habitude : la haute saison, autrefois en juillet-août, couvre désormais juin-juillet. Les fenêtres de sorties sont plus courtes et les conditions plus aléatoires. «Il faut d’autant plus préparer son itinéraire en amont, se renseigner le jour même, appeler les gardiens si besoin pour savoir comment est le terrain, énumère Jacques Mourey. Impossible d’utiliser de vieux topos tant les voies changent vite.»

Si les habitué·es du massif du Mont-Blanc ne sont plus surpris·es par la détérioration de la montagne, ils et elles s’émeuvent toujours de la voir se transformer sous leurs yeux. «Cet été, l’état de l’arrête de l’Aiguille du midi est marquant, relève Didier Tiberghien, directeur technique de la compagnie des guides de Chamonix. Normalement elle est belle, couverte de neige avec une jolie trace qui se faufile. Cette année, c’est de la glace avec des rochers qui en sortent comme si on avait passé un coup de sèche-cheveux géant.»

Un éboulement à l’Aiguille du midi, le 12 août dernier. © Antoine Brulport

Les guides se préparent à ces bouleversements depuis une dizaine d’années et ont diversifié leurs offres pour adapter leur modèle économique aux conditions. «2017 a été un tournant, explique Didier Tiberghien. On a pris la décision de rendre notre offre d’alpinisme moins dépendante des conditions de la montagne». Cette année-là, l’institution divise par deux son volume d’activité sur le Mont-Blanc, une mesure qui répond aussi à la surfréquentation de la voie.

Elle propose aujourd’hui davantage de stages pour apprendre l’alpinisme, ainsi que de l’escalade, de la randonnée ou encore du canyoning. «On travaille à un changement de culture : le client ne vient plus venir faire spécifiquement un sommet, car celui-ci ne sera pas toujours accessible, mais plutôt partager une expérience en montagne et apprendre un savoir-faire», précise Didier Tiberghien.

Le manque d’eau, «une épée de Damoclès au dessus de la tête des gardiens»

Les gardien·nes de refuges de haute montagne aussi ont dû s’adapter. Comme les guides, plusieurs choisissent d’ouvrir leur établissement plus tôt dans l’année. La fréquentation est bien plus variable. Au refuge du Couvercle, les montagnard·es se font plus rares au cœur de l’été, lorsque les itinéraires à proximité sont trop dégradés et difficiles. Les touristes affluent au contraire en masse sur de courtes périodes dès que les conditions sont propices. Les fins de saison, elles, deviennent plus compliquées : l’eau qui alimente les refuges, qu’elle vienne de petits cours d’eau ou d’un lac, se fait plus rare.

«C’est une épée de Damoclès au dessus de la tête des gardiens, relève Maria Isabel Lemeur, responsable hébergement à la Fédération française des clubs alpins de montagne (FFCAM). Cet été a commencé sur des conditions déjà dégradées avec la sécheresse.» Pour l’instant, pas de rupture d’approvisionnement. «On est sur la corde raide mais on tient grâce aux petites pluies», note-t-elle. D’année en année, la FFCAM adapte son parc de refuges à la diminution de la ressource. «On ne peut pas tout faire d’un coup car c’est un gros budget, mais on a installé des réserves d’eau, surtout au refuge du Couvercle, ça permet d’avoir plusieurs semaines d’autonomie, on met aussi en place plus de toilettes sèches», liste-t-elle.

«Ne pas pouvoir faire l’ascension du mont Blanc, c’est aussi l’occasion de découvrir des sommets moins célèbres comme la Bérengère», note le géographe Jacques Mourey. L’aiguille de 3 425m se trouve dans la réserve naturelle des Contamines-Montjoie et offre une vue sur le toit de l’Europe. Pour Didier Tiberghien, une chose est sûre : «Peu importe la montagne que l’on gravit, les règles du jeu ont changé».

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20.08.2026 à 11:51

Récupérer des noyaux et faire naître un verger urbain : près de Montpellier, une expérience d’écologie populaire qui porte ses fruits

Cécilia Brès

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«Nos fruits sont vivants, ressemons-les !» Le slogan barre le couvercle de la caisse en bois, posée au sol. Dedans, une trentaine de noyaux. Abricot, cerise, pêche, prune, amande, mais aussi pépins de pomme et de poire : l’association Le verger partagé récupère tout. Elle dispose de plusieurs points de collecte à Castries, en périphérie de Montpellier, dans l’Hérault. À la médiathèque, au centre socioculturel. Et ici, à l’entrée même du verger.

Il y a dix ans, ce n’était qu’une friche agricole. Une bande de terre grande comme un terrain de football, cernée par le mur d’enceinte du château et un lotissement avec piscines. Aujourd’hui, se dresse une petite forêt nourricière, née des noyaux et pépins semés chaque automne par des dizaines de bénévoles.

«On sème tout ce qu’on a, et c’est la nature qui décide.»

En cette chaude matinée d’août, Sylvain, trésorier de l’association, et Jenny s’engouffrent dans le verger. Ils veillent à ne pas quitter le chemin de végétation aplatie, parmi les herbes hautes. Le soleil cogne. À chaque pas, les fruits du gaillet gratteron, plante sauvage qui a inspiré les scratchs Velcro, s’agrippent un peu plus aux pantalons.

Le binôme prend le temps d’observer les arbres. L’un deux ploie sous le poids des prunes : Sylvain en a déjà tiré quarante kilos, et un pot de confiture pour chaque bénévole. Plus loin, un amandier, délesté de ses feuilles, retient de nombreux fruits. Récolte prévue en septembre.

Sans irrigation, ni pesticides, ces fruitiers semés résistent aux sécheresses. Mieux : ils dépassent certains de leurs voisins, achetés en pépinières et arrivés les premiers, il y a dix ans.

À l’époque, une entreprise souhaite offrir cent arbres à la commune. José Brochier, membre fondateur du Verger partagé, raconte : «On a formé un petit groupe d’habitants et on est allé voir la première adjointe. On lui a dit : « On nous propose cent fruitiers, est-ce que vous avez un terrain ?”». Après quelques péripéties, 75 arbres sont plantés sur la parcelle communale en décembre 2016.

Dans la région, les vergers sont irrigués et reçoivent beaucoup de traitements pesticides. Pour innover et s’éviter un «boulot monstre», les bénévoles misent sur une agriculture pluviale, dépendante des précipitations. Mais la sécheresse s’installe. Les plants souffrent, ils exigent trop d’eau.

Chaque noyaux et pépin recèle le potentiel de devenir un arbre. Alors, les bénévoles de l’association Le verger partagé sèment tout ce qu’ils récupèrent et laissent la nature décider. © Cécilia Brès/Vert

Alors, l’association délaisse la plantation de petits arbres. Dès la deuxième année, elle pratique le semi direct : la graine est introduite dans la terre, directement sur la parcelle, et sans travail préalable du sol. «Un arbre semé développe une racine pivot qui lui permet d’aller chercher l’eau très profondément», explique José Brochier, ingénieur agronome à la retraite.

Depuis, les bénévoles ne cessent de ressemer des pépins et noyaux, collectés auprès des habitant·es. «C’est du vivant, on ne jette pas du vivant, défend-il. On sème tout ce qu’on a, et c’est la nature qui décide.»

Résistance au changement climatique

Laisser la nature décider, une démarche au cœur de la «régénération naturelle assistée» (RNA). L’association applique ces principes d’agroforesterie : garder un sol couvert, mélanger les essences d’arbres, ne pas tailler, accueillir les espèces pionnières. Dans le verger, des ormes, frênes et acacias, semés par le vent et les oiseaux, se sont invités. «On observe des synergies. Un fruitier semé à côté d’un frêne pousse mieux que les autres», précise José Brochier.

«Celui qui va sortir dans ces conditions difficiles, génétiquement, ce sera le guerrier prêt à affronter le contexte.»

Les bénévoles ont un temps retiré à la main les capnodes, de robustes coléoptères, et les cétoines, ces insectes d’un vert lamé qui s’attaquent aux fleurs des arbres semés. Résultat : ceux-ci ont souffert de porter trop de pommes. L’association laisse maintenant la nature s’autoréguler : «Elle fait ça très bien», glisse José Brochier. Seuls certains arbres sont greffés, comme les poiriers sauvages. Cette technique horticole permet de les rendre plus vigoureux et d’améliorer la qualité de leurs fruits. Les arbres de pépinières, eux, restent faibles et résistent péniblement.

Dans un contexte d’accélération du dérèglement climatique, rien de surprenant pour Olivier Hébrard, docteur en sciences de l’eau et consultant en agroécologie : «Il y a soixante ans, on dépassait peu les 35 degrés dans l’été. Maintenant, on l’atteint largement au-delà de trente jours. Si vous associez un arbre de pépinière, dont les racines ont tendance à rester en surface, un arrosage goutte-à-goutte, et un sol pas du tout vivant, vous créez un système très fragile.»

À Castries, les arbres du verger autonome résistent aux sécheresses, sans irrigation, ni entretien intensif de la part des bénévoles. © Cécilia Brès/Vert

S’appuyer sur la nature et la régénération naturelle assistée est pour le scientifique une parade. «C’est intéressant de semer des noyaux sur un sol couvert de végétation, explique-t-il. Celui qui va sortir dans ces conditions difficiles, génétiquement, ce sera le guerrier prêt à affronter le contexte.»

Escargots, broussailles et plaqueminiers

À Castries, les semences doivent résister aux mulots. Les jeunes plants aux escargots. Puis, il leur faut s’extraire des ronces et du chiendent que l’association laisse pousser, misant sur leur capacité à «réparer» le sol compacté par des années de culture de la vigne. «Une plante qui s’installe prépare l’arrivée de la suivante, confirme Olivier Hébrard. La ronce est une plante pionnière, elle a une forte capacité racinaire et un pouvoir décompactant. Elle aère la terre et prépare l’arrivée de la forêt»

Le voisinage s’inquiète de la broussaille. Mais ce couvert végétal est aussi un rempart potentiel face aux incendies, assure le scientifique. «Quand vous débroussaillez, vous asséchez le milieu. Sur un terrain plat comme le verger partagé, grâce au couvert végétal, l’eau se répartit et s’infiltre mieux. Et cette centaine d’arbres, c’est la meilleure ingénierie hydrologique : leurs racines améliorent la structure du sol et favorisent la rétention d’eau. Les plantes sont beaucoup moins inflammables. On est sur quelque chose de très réfléchi. Il faut communiquer», conclut le chercheur.

De retour de plusieurs années en Guadeloupe, sensible aux enjeux d’accès à l’eau, Jenny se rapproche de l’équipe de Castries, intriguée par la réussite de ce «verger méditerranéen» non-irrigué. © Cécilia Brès/Vert

Les bénévoles favorisent le dialogue et la pédagogie. Accueillis sur la parcelle, les écolier·es de Castries peuvent choisir un «arbre ami». «Justine», «Oma» ou «Jules» : leurs étiquettes jaunes se balancent au bout des branches. Pour dupliquer son modèle de verger méditerranéen et voir naître toujours plus d’arbres, l’association se rapproche d’agriculteur·ices du territoire. Elle sème directement sur leurs parcelles en friches : trois hectares aujourd’hui, dix autres à l’automne.

Alors, il faut intensifier la collecte. L’équipe a noué un partenariat avec une grande chaîne de magasins bios, dans trois communes autour de Montpellier. Les clients peuvent déposer leurs pépins et noyaux, mais aussi en récupérer.

Au verger, Sylvain et Jenny achèvent leur tour. Seul le plus vieux cerisier semble mort, même si les autres ont perdu beaucoup de feuilles. Le plaqueminier, l’arbre du kaki, est lui couvert de fruits. Avant de partir, les bénévoles cueillent et dégustent une prune. Sitôt recrachés, les deux noyaux rejoignent la caisse de collecte, en bordure de parcelle : ils seront ressemés dès l’automne.

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