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L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef

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24.09.2026 à 10:59

«On ne sera jamais 100% indépendants» : pourquoi la «souveraineté numérique» promise grâce aux data centers est un mirage

Lilou Hiver

Texte intégral (1690 mots)
Paris, le 25 novembre 2025. Emmanuel Macron lors d’un sommet international sur l’IA. © Julien De Rosa/AFP

Partout en France, les centres de données poussent comme des champignons. Pour justifier cette prolifération, le gouvernement et les acteurs du numérique brandissent toujours le même argument, celui de la souveraineté. Un discours omniprésent depuis le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle (IA), organisé à Paris en février 2025. Dernier exemple en date : le 24 août, avec le projet d’un data center Microsoft à Petit-Landau (Haut-Rhin). Celui-ci a reçu un avis favorable du commissaire enquêteur, qui considère qu’il «répond à un objectif de souveraineté numérique nationale».

Mais peut-on parler de souveraineté alors que le projet est lancé par une entreprise étasunienne ? Non, selon Alexandra Lutz, de l’association technocritique Data for Good. «Quand on parle de souveraineté numérique, on entend la capacité des États à contrôler les infrastructures, les données et les ressources, et à limiter leur dépendance vis-à-vis d’autres nations», explique-t-elle.

Le Paris Digital Park de La Courneuve (Seine-Saint-Denis) est le plus grand data center de France. © Anne-Claire Poirier/Vert

Les sociétés étasuniennes sont pourtant derrière l’écrasante majorité des centres de données en Europe. Sur les 15 gigawatts (GW) d’électricité réservés à ces infrastructures, seulement 1,4 GW est utilisé par des entreprises européennes. Les nouveaux projets ne font pas exception. Google prévoit de s’implanter près de Châteauroux (Indre), tandis qu’Amazon Web Services (AWS) construit un centre à Wissous (Essonne). Selon la Commission européenne, d’ici 2028, AWS, Microsoft et Google devraient exploiter 65% des data centers en Europe. À cela s’ajoutent les nombreux projets d’opérateurs étatsuniens comme Digital Realty ou Equinix. Ces sociétés développent en France des centres de données qui sont par la suite loués à d’autres.

Des données pas si bien protégées

L’hébergement des données sur le territoire français, même si le data center est étranger, est présenté comme un moyen de renforcer leur protection face aux ingérences de pays tiers. En théorie, par sa localisation, le site est soumis au cadre juridique européen.

Sauf qu’en novembre 2025, la Commission européenne a présenté un paquet législatif «omnibus» afin de simplifier des lois européennes sur la régulation numérique et de faciliter l’utilisation des données personnelles par les entreprises. Cet omnibus doit encore être négocié et approuvé par le Parlement européen et les États membres. «Si on annonce relocaliser les structures pour avoir un plus grand contrôle dessus, pourquoi supprime-t-on les règlementations qui nous protègent ?», fait mine d’interroger Alexandra Lutz.

Aux États-Unis, l’extraterritorialité du droit est particulièrement forte. Grâce au Cloud Act de 2018, «les autorités américaines peuvent exiger l’accès à des données contrôlées par une entreprise américaine, même lorsque celles-ci sont stockées dans un data center situé en France», détaille la membre de Data for Good.

«On ne peut pas produire du numérique local»

L’un des projets phares de la «souveraineté numérique» française est le Campus IA de Fouju (Seine-et-Marne). L’entreprise tricolore Mistral AI et la Banque publique d’investissement (BPI) le financent. Mais, comme l’a révélé l’Observatoire des multinationales, 70% du capital du futur plus grand data center d’Europe sera détenu par le fonds émirati MGX et l’éditeur de logiciels étasunien Nvidia.

«Le numérique ne peut pas exister en dehors d’un système mondialisé», estime Tom (il a souhaité rester anonyme), du collectif StopMicro, qui lutte contre l’accaparement des ressources et les nuisances causées par l’industrie des puces électroniques.

Image de synthèse du «Campus IA», à Fouju (Seine-et-Marne), présenté comme le futur plus grand data center d’Europe. © DR

«Pour financer un data center de cette envergure, il faut attirer des capitaux étrangers. C’est une illusion de croire qu’on pourrait produire du numérique à l’échelle locale», ajoute-t-il. Même le champion français de l’IA ne peut pas se passer de deniers étrangers. Mistral AI compte parmi ses actionnaires le géant sud-coréen Samsung, ainsi que plusieurs groupes et fonds étasuniens.

Sans compter que, pour faire tourner un centre de données, il faut utiliser des semi-conducteurs – des puces électroniques qui conduisent le flux de courant – qui reposent eux aussi sur une chaîne de production mondialisée. Les matières premières comme le cuivre, le cobalt, le tantale ou encore le silicium proviennent d’Asie, d’Afrique et des Amériques.

En outre, la fabrication des puces les plus avancées se concentre à Taïwan et en Corée du Sud, avec des étapes de conception, de production et d’assemblage réparties entre l’Europe, les États-Unis et l’Asie. «À l’heure actuelle, on estime que lors de sa fabrication, une puce électronique fait deux fois et demie le tour du monde et franchit 80 frontières, note Tom, qui s’appuie sur une étude de l’Association européenne des semi-conducteurs (Esia). Aucun pays ne peut maîtriser à lui seul l’ensemble de la chaîne.»

Des pistes pour plus de souveraineté

Dans la course mondiale à l’IA, la France veut sa part du gâteau. Parmi les leaders européens, elle entend devenir un adversaire de taille face aux États-Unis et à la Chine. C’est pour cette raison qu’elle veut accueillir des centres de données sur son territoire. «Le seul moyen de faire accepter ces projets, c’est d’utiliser la carte de la souveraineté numérique, mais on assiste à du “souveraineté-washing” : il s’agit d’un mensonge», déplore Cyrielle Châtelain, présidente du groupe Écologiste et social à l’Assemblée nationale et rapporteure d’une commission parlementaire sur les dépendances dans le secteur du numérique.

Des data centers qui permettent d’atteindre la «souveraineté numérique» sont-ils possibles ? Les conclusions du rapport rendues le 15 juillet énoncent plusieurs pistes. «On ne sera jamais 100% indépendants, mais si on s’éloigne du modèle américain et qu’on relocalise nos données dans des centres européens, bien plus petits et moins énergivores, ce serait déjà un premier pas», estime la députée écologiste. Certaines entreprises françaises, comme OVHcloud ou Scaleway, défendent une approche qui va dans ce sens.

Les auteur·ices du rapport proposent de mettre en pause l’installation de centres de données détenus par des entreprises extra-européennes. Elles et ils veulent aussi que les sociétés qui manipulent des données de santé soient immunisées face aux lois extraterritoriales étasuniennes. Doctolib ne pourrait ainsi plus continuer d’être hébergé par Amazon, par exemple. Cyrielle Châtelain de soulever : «Évidemment, pour que tout cela fonctionne, il faut revoir nos usages numériques et ne plus mettre de l’IA partout.»

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24.09.2026 à 06:00

Eau souillée, poissons intoxiqués… En Haute-Corse, cette mine d’arsenic a fermé il y a 85 ans, mais la pollution demeure

Paul-Mathieu Santucci

Texte intégral (1433 mots)
Michel Palmeri, le maire de Matra, près de l’ancienne mine d’arsenic. © Paul-Mathieu Santucci/Vert

Deux grandes cuves rouillées tiennent encore debout entre les murs de pierre. Devant elles, des poutres grises se croisent au-dessus de bassins de maçonnerie ouverts au ciel. Une roue à rayons, des engrenages, un long tuyau incliné : les machines sont toujours là, prises dans un enchevêtrement de bois effondré et de métal corrodé. À Matra, en Haute-Corse, l’ancienne mine d’arsenic ressemble à une usine que l’on aurait laissée se défaire sur place. L’exploitation s’est arrêtée au milieu des années 1940 ; la pollution, elle, n’a pas disparu avec les ouvrier·es.

«Je vais vous montrer sur place», nous propose le maire, Michel Palmieri. Il évoque les anciennes galeries, les captages du village et les réunions en sous-préfecture. Selon l’édile, les analyses de l’eau distribuée dans le village font apparaître une concentration moyenne d’arsenic autour de 20 microgrammes par litre (µg/l) – deux fois le seuil réglementaire.

En réaction, la municipalité prévoit l’abandon d’un captage situé sous les anciennes entrées de la mine. Seul un second captage sera conservé, dont la concentration en arsenic est de 8 µg/l, selon le maire. La collectivité envisage aussi la réfection d’un réseau d’eau vieux d’environ 70 ans, du réservoir et des canalisations, ainsi que la pose de compteurs électroniques afin de limiter les fuites. L’opération est estimée à 3,3 millions d’euros hors taxes. Pour l’instant, aucun calendrier n’est fixé.

Le sujet revient dans l’actualité avec la publication en avril 2026 d’une étude scientifique consacrée à la circulation de l’arsenic entre les eaux de surface et les nappes souterraines autour de l’ancienne mine de Matra. 

Un héritage encombrant

Pour comprendre cet héritage toxique, Antoine Orsini, hydrogéologue à l’université de Corse, remonte à ce qui a fait la richesse du site. Le scientifique retrace l’histoire d’une industrie dont les débouchés allaient du traitement des cultures à la fabrication d’armes chimiques. Une autre histoire de la Corse, faite de minerais, de galeries et de travail industriel.

Il montre le réalgar et l’orpiment, deux minéraux contenant de l’arsenic. Rouge orangé pour l’un, jaune pour l’autre. «Ce qui pose aujourd’hui un problème de contamination était alors une ressource recherchée, extraite puis expédiée», rappelle-t-il.

Sur l’ancien site minier, il ne reste plus que les vestiges des machines rouillées. © Paul-Mathieu Santucci/Vert

Les documents rassemblés par Antoine Orsini restituent l’ampleur des installations : des galeries creusées dans la montagne, des équipements de traitement et un transport par câbles aériens sur près de 7,5 kilomètres. En 1912, les effectifs comptaient 51 personnes, selon l’hydrogéologue. Cette activité appartient désormais à l’histoire ; mais les mesures présentées par le scientifique montrent que son empreinte reste inscrite dans les rivières.

Dans l’eau, des concentrations qui changent d’échelle

Le chercheur détaille les résultats de plusieurs stations de prélèvement d’eau. À proximité de la mine, les concentrations changent brutalement. Deux stations y dépassent 2 000 µg/l. Plus de deux cents fois le seuil réglementaire pour l’eau potable.

Toutefois, il s’agit de mesures dans le milieu naturel, pas de résultats au robinet. Son graphique montre aussi que les concentrations diminuent en aval. Mais la baisse ne signifie pas la disparition de la contamination : celle-ci reste visible dans les résultats présentés plus loin dans le réseau hydrographique.

Antoine Orsini suit aussi la contamination du vivant. Sa présentation décrit la «bioaccumulation de l’arsenic», c’est-à-dire son accumulation dans les organismes. Mousses aquatiques, invertébrés, poissons : les résultats concernent plusieurs formes de vie de la rivière. L’arsenic se retrouve dans plusieurs maillons de cet écosystème.

Pour les truites, il détaille les résultats organe par organe : «Dans une station de référence, le muscle contient en moyenne 0,01 microgramme d’arsenic par gramme. En aval de la mine, cette moyenne atteint 1,45 microgramme par gramme. Les teneurs sont également plus élevées dans le foie, les branchies et le squelette. Ces mesures documentent une accumulation dans les tissus.»

Au robinet, un autre dossier

À Matra, Michel Palmieri revient à la préoccupation immédiate du village : les 20 microgrammes d’arsenic par litre dans l’eau distribuée.

L’Organisation mondiale de la santé rappelle que l’exposition prolongée à l’arsenic inorganique, par l’eau de boisson et les aliments notamment, peut provoquer des cancers et des lésions cutanées.

Là où se trouvaient les anciens bassins de décantation, la végétation n’arrive plus à pousser. © PMS

La solution défendue par la commune consiste à revoir son alimentation en eau, en écartant le captage situé sous les anciennes entrées de mine. Le remplacement des canalisations, quant à lui, répond à un problème de vétusté et de fuites.

L’amiante fait grimper la facture

Mais ouvrir les routes et les sols pour remplacer les canalisations réserve une autre difficulté. Selon Michel Palmieri, de l’amiante est présente dans les matériaux concernés par les travaux. Leur prise en charge, leur transport et leur traitement entraîneraient un surcoût d’environ un million d’euros.

Le maire présente la solution proposée par la commune : déposer des matériaux sur le site minier déjà pollué, dans le cadre d’un aménagement visant aussi à limiter les écoulements. Il raconte les premières discussions favorables, puis les objections réglementaires, les analyses et un refus juridique.

«On amène une solution», insiste-t-il, en évoquant trois années de travail. Il ne comprend pas que la recherche d’une issue débouche sur une telle dépense supplémentaire. «On ne va quand même pas oublier que la mine, elle est sous la responsabilité de l’État», tranche-t-il. Derrière les choix techniques, le désaccord porte aussi sur celui qui doit payer les conséquences de l’après-mine.

L’enveloppe globale annoncée atteint 3,3 millions d’euros hors taxes, soit près de quatre millions toutes taxes comprises, encore à ajuster aux résultats des appels d’offres. «Il y a 70 compteurs», rappelle le maire pour faire comprendre la disproportion entre le chantier et la taille du service d’eau. Un premier marché concerne le réservoir et les réseaux. Selon lui, une réponse a été reçue le 28 juillet ; elle était encore à l’étude au moment de notre visite. La commune doit désormais obtenir l’appui de ses financeurs.

Même réalisés, ces travaux ne régleraient pas à eux seuls la contamination des cours d’eau alentour. Ils sécuriseraient d’abord l’approvisionnement du village. À Matra, il faut ainsi réparer le réseau, trouver une ressource moins contaminée et financer le chantier, tandis que subsiste la pollution du site minier. PLus de quatre-vingts ans après l’arrêt de l’exploitation, le village en paie encore les conséquences.

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23.09.2026 à 15:52

À cause de la venue du pape, la marche climat du 26 septembre remplacée par un rassemblement statique à Paris

Zoé Moreau

Texte intégral (899 mots)
Lors d’un rassemblement pour le climat à Paris, le 8 septembre 2018. © Raphaël Bodin/Survival Media Agency

Dans la capitale, samedi, la «marche pour le climat, le vivant, la paix et la justice sociale» n’en sera pas une. «C’est désormais validé par la préfecture : le rendez-vous sera finalement statique, la venue du pape ne nous permettant pas d’avoir une autorisation de marche», ont indiqué les relais parisiens du mouvement, mardi.

La manifestation initiale, qui devait partir de la place de la Nation à 14 heures, a donc été remplacée par un simple rassemblement place de la République, entre 17 heures et 20 heures. «On a essayé de rassurer la préfecture sur nos capacités d’encadrement, mais ça n’a pas suffi pour les convaincre. Ils pensent que nous serons très nombreux et nous disent qu’ils n’auront pas assez d’unités de maintien de l’ordre ce jour-là», explique à Vert Benjamin Ball, de l’association Bio Consom’acteur, coorganisateur de l’événement.

«À Bordeaux, la mobilisation va être massive»

«On est déçus, bien sûr, déplore-t-il. On aurait aimé faire une grande marche à Paris, mais n’oublions pas que ce mouvement s’appuie d’abord sur les capacités locales : à Bordeaux, la mobilisation va être massive ; à Fontainebleau aussi ; ainsi que dans tous les endroits les plus touchés par la sécheresse.» Selon un dernier recensement, 261 mobilisations devraient fleurir samedi, partout en France.

Mattia Gonget, étudiante de 20 ans et coautrice d’un récent appel de la jeunesse à manifester samedi, abonde auprès de Vert : «C’est forcément une déception mais, le plus important, c’est que les autres villes de France restent mobilisées.» Gabriel Mazzolini, des Amis de la Terre, partage ce sentiment : «Ce qui compte, c’est que cette manifestation nationale, la première depuis cet été, puisse se tenir ; que les parents d’élèves, les locataires, les agriculteurs, les pompiers, puissent se réunir et s’exprimer.»

Parmi l’organisation, personne ne semble regretter le choix de la date, jour de la venue du pape : «On devait absolument installer le mouvement en cette rentrée, sans pour autant empiéter sur les autres mobilisations prévues : le 19 septembre, le 3 octobre ou le 10 octobre contre l’Omnibus pesticides ; c’était la bonne date», juge Benjamin Ball.

Plus d’un millier d’organisations ont rejoint le mouvement

Semaine après semaine, le mouvement grossit. À l’initiative de l’association Bio Consom’acteurs, près de mille personnes ont signé, début août, la lettre ouverte au président de la République à l’origine de la mobilisation.

Appel à images : Vert a besoin de vous !
Afin de documenter l’ensemble de la «marche pour le climat, le vivant, la paix et la justice sociale» en France, nous avons besoin de vidéos courtes d’une action près de chez vous. L’ambition de Vert est de réaliser une vidéo à destination des réseaux sociaux qui reflète les plus de 260 actions prévues samedi partout en France. Pour les besoins d’un article, vous pouvez également nous transmettre quelques photos au format paysage.

👉 Cliquez ici pour nous aider.

Cette missive appelait à se mobiliser le 26 septembre pour exiger un plan d’urgence, d’adaptation et d’atténuation face au réchauffement climatique, après les catastrophes de l’été. Ces premier·es signataires ont depuis été rejoint·es par 30 000 autres citoyen·nes et plus d’un millier d’organisations, parmi lesquelles Greenpeace, les Amis de la Terre, Alternatiba ou le Réseau action climat.

Toutes ces personnes forment des groupes locaux que vous pouvez rejoindre avant le 26 septembre.

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23.09.2026 à 12:00

Agriculture biologique : la consommation et la production en hausse… mais encore loin des objectifs

Mathilde Picard

Texte intégral (761 mots)
Les ventes ont augmenté de 9,3% en magasins spécialisés durant le premier semestre. © Jérome Chabanne/AFP

Après plusieurs années difficiles, la consommation de produits issus de l’agriculture biologique a confirmé son rebond au premier semestre. Ces achats en hausse représentent «des signes encourageants» pour la production, selon l’Agence bio, organisme étatique chargé de promouvoir ce mode de production sans engrais ni pesticides de synthèse.

Les ventes ont continué de croître les six premiers mois de 2026, de 4,8% en valeur et sur toutes les filières, a indiqué l’Agence ce mercredi. Toutefois, cette bonne nouvelle est encore loin de combler le retard sur les objectifs de production fixés par la loi. L’agriculture biologique représente environ 10% des surfaces agricoles, quand la France cible 21% en 2030.

Quant aux produits bio, ils composent toujours moins de 6% de la consommation à domicile, 6% des achats des 85 000 cantines (20% visés en 2030) et 1% des approvisionnements des restaurants.

9,3% de ventes supplémentaires en magasins bio

La hausse de la consommation depuis 2025 redonne l’espoir d’améliorer la trajectoire française. «Encore une année comme ça et on aura rattrapé complètement les 15% de baisse qu’on a pu avoir» avec la crise inflationniste de 2022, s’est félicité le président de l’Agence, Bruno Martel. Ce premier semestre, les ventes ont crû de 9,3% en magasins spécialisés et de 2% en grande distribution (où la moitié des achats se font).

Depuis un an, les prix des produits conventionnels se sont «beaucoup rapprochés» de ceux du bio, et «les transformateurs et les distributeurs ont remis en évidence les produits bio qu’ils avaient parfois délaissés des rayons», explique le spécialiste. Il voit dans la grande distribution un levier majeur : «Il faut qu’on ait au moins 10% [de l’espace, NDLR] des rayons en magasin pour laisser le choix au consommateur.»

Du côté de la production, la «dynamique est positive», ce qui met fin à trois ans de reculs des surfaces (moins 130 000 hectares fin 2025). L’an dernier le nombre de fermes en bio avait reculé pour la première fois. Entre le 1er janvier et le 31 août 2026, le nombre de nouvelles fermes en production bio a progressé de 14%, tandis que les arrêts d’activité ont reculé de 13%, par rapport à la même période en 2025. Bilan à ce stade : un solde positif de 687 producteur·ices, dans l’élevage de brebis, le maraîchage, la production de fruits…

Un balbutiement plutôt qu’un nouvel élan

Selon Bruno Martel, «il y a une reprise du nombre de producteurs, c’est significatif, et effectivement il y a une aspiration nouvelle», même si «c’est un balbutiement, pas non plus l’euphorie».

Il rapporte que «le retour de la consommation remet du baume au cœur» des agriculteur·ices. Elles et ils peuvent «croire en un modèle qui leur permet de gagner leur vie et qui fait partie des solutions sur pas mal de sujets dans un contexte climatique tendu : la souveraineté alimentaire, le captage du carbone, moins d’énergies fossiles consommées…», liste-t-il.

Il est cependant trop tôt pour dire que la production bio augmente de nouveau en France : l’Agence bio attend les chiffres annuels, notamment des surfaces et des cessations, en particulier après cet été catastrophique pour le secteur agricole.

Les agriculteur·ices bio aussi ont vu leur activité affectée. La diversité de leurs cultures a pu un peu les protéger, explique le président de l’Agence bio, «mais les maraîchers ont énormément souffert cet été du manque d’offre et de fréquentation des marchés, avec parfois des baisses de 50% du chiffre d’affaires».

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23.09.2026 à 10:43

À Rennes, un pesticide toxique interdit depuis 20 ans détecté dans l’air : «Dans le centre-ville, on est autant exposé qu’à côté des parcelles»

Marion Durand

Texte intégral (1580 mots)
La station d’Airbreizh dans le centre-ville de Rennes est installée à l’entrée du parc du Thabor. © Marion Durand/Vert

«Ici, nous mesurons l’air que vous respirez», peut-on lire sur une cabane en bois à l’entrée du parc du Thabor, le plus grand espace vert du centre-ville de Rennes (Ille-et-Vilaine). L’organisme de surveillance de la qualité de l’air Air Breizh s’y est installé en 2022, sur demande de la métropole, pour analyser l’air respiré par les Rennais·es.

Dans ce petit espace de quelques mètres carrés, plusieurs machines captent en continu les particules alentour. Olivier Cesbron, ingénieur d’études en qualité de l’air, traque les métaux lourds, les polluants réglementés (dioxyde d’azote, ozone et particules fines) et émergents. Parmi ces derniers, on retrouve les pesticides.

«Ce terme englobe les produits phytosanitaires, les insecticides et les produits antiparasitaires», résume Killian Guillaume, doctorant à l’École des hautes études en santé publique.

Le parc du Thabor fait office de petit poumon de la capitale bretonne : c’est ici qu’on se met au vert, qu’on fait quelques foulées le dimanche ou qu’on vient prendre un bol d’air frais. Pourtant, l’air ambiant n’est pas des plus sains. C’est ce que révèlent les derniers chiffres dévoilés par Airbreizh en ce mois de septembre.

Le lindane, une présence qui interroge

En 2025, les capteurs ont relevé de nombreux pesticides présents dans l’air. Parmi eux, trois sont préoccupants par leur fréquence ou leur concentration : la pendiméthaline, un herbicide utilisé pour bloquer la germination des mauvaises herbes ; le prosulfocarbe, l’un des herbicides les plus vendus en France pour la culture des céréales, pommes de terre ou oignons ; et le lindane, un insecticide toxique… interdit depuis vingt ans.

Si les deux premiers sont autorisés pour l’agriculture, la présence du troisième interroge. «Le lindane est en tête de liste : c’est le pesticide le plus détecté parmi la centaine de substances recherchées, il est présent dans l’intégralité des mesures», indique Olivier Cesbron. Cette substance est un insecticide nocif pour l’environnement et pour les humain·es, classé cancérogène par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ).

Killian Guillaume, doctorant à l’École des hautes études en santé publique, et Olivier Cesbron, responsable de l’unité air extérieur chez Air Breizh. © Marion Durand/Vert

«Le lindane est un polluant organique persistant ; il a été interdit pour sa dangerosité et sa persistance. Pourtant, dès qu’on le cherche, on le trouve», lâche Killian Guillaume, dont la thèse s’intéresse aux mécanismes de dispersion des pesticides.

Alors pourquoi retrouve-t-on dans l’air breton un produit toxique interdit depuis 1998 pour l’agriculture et depuis 2005 en usage biocide (pour tuer ou repousser les bactéries, insectes ou rongeurs) ? Après trois ans de recherche, le doctorant avance des pistes : «Le lindane pouvait être utilisé en usage préventif sur les massifs fleuris, mais son utilisation restait marginale et s’est arrêtée dès les années 1990.»

Un insecticide dans le lait maternel

Il était aussi employé pour l’entretien du bois ancien et des charpentes, et comme antiparasitaire pour traiter les infestations de poux ou de puces. «Et même pour la désinfection des bâtiments d’élevage, poursuit le doctorant. C’était vraiment un insecticide à large spectre. Il y a 50 ans, on ne se posait pas trop la question de la dangerosité.»

En clair, le lindane était partout, et c’est encore le cas aujourd’hui : dans l’eau, les sols, l’air et les poussières. On en détecte même dans le lait maternel, le sang et les urines, selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses).

Le capteur Air Breizh destiné aux pesticides. © Marion Durand/Vert

Le lindane n’est ni un problème rennais ni une particularité bretonne, ce pesticide est détecté sur tout le territoire. «Aujourd’hui, nous n’avons pas de moyens d’action pour lutter contre cette substance toxique, mais il faut en parler. Les stations comme la nôtre doivent documenter sa présence», estime Olivier Cesbron, qui rappelle que les pesticides dans l’air ne font l’objet d’aucune réglementation.

Une surveillance nationale est en place depuis 2018. Dix-sept stations semblables à celle d’Air Breizh, les AASQA (Associations agréées de surveillance de la qualité de l’air), recherchent les produits phytosanitaires présents dans l’air.

Des pesticides qui se propagent loin et rapidement

La station de la commune de Mordelles, à 20 kilomètres de Rennes, fait partie de ce dispositif national. Située en zone périurbaine et proche des grandes cultures, elle est révélatrice de l’impact des pesticides épandus dans les champs sur la qualité de l’air. Ses résultats sont les mêmes que ceux relevés sur le site du Thabor… pourtant éloigné des exploitations agricoles. «Dans le centre-ville de Rennes, on est autant exposé aux pesticides qu’à côté des parcelles», résume Killian Guillaume.

Preuve que les pesticides voyagent, se propagent loin et rapidement. Comment ? Lorsque l’agriculteur·ice pulvérise un produit phytosanitaire, «entre 20 et 90% du pesticide n’atteint pas la cible et se retrouve en suspension dans l’air», décrit le doctorant. On appelle ça la dérive. «Ensuite, même lorsque le produit tombe juste, les gouttelettes peuvent se volatiliser selon les conditions météo, précise-t-il. C’est de nouveau une perte qui varie de quelques pour cent à 50%. Enfin, les pesticides au sol peuvent aussi être remis en suspension au passage d’un animal, d’une personne ou d’une machine.»

Le cas du lindane est particulier. Les teneurs détectées au centre-ville de Rennes sont dix fois plus élevées qu’en zone agricole (0,2 nanogramme par mètre cube au Thabor et 0,03 ng/m3 à Mordelles en 2024). «Ça, c’était une surprise», avoue l’expert en qualité de l’air extérieur. Pour comprendre, la métropole a lancé en début d’année une étude spécifique pour vérifier si d’autres quartiers de la ville sont concernés par cette pollution. Six capteurs ont été disséminés dans des parcs et des quartiers résidentiels. Les résultats seront connus début 2027.

Des effets sur la santé encore inconnus

Quels impacts ces pesticides dans l’air ont-ils sur la santé ? Killian Guillaume grimace : «On ne peut pas dire qu’ils sont problématiques car il n’existe aucune étude sur l’impact des pesticides présents dans l’air sur le corps humain. Mais les usages agricoles et la contamination de l’air par les produits phytosanitaires contribuent à l’exposition de la population aux pesticides.»

Si les effets de certains d’entre eux sur la santé sont bien documentés en cas d’ingestion par l’alimentation, les conséquences liées à l’inhalation sont peu connues, confirme la chercheuse de l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), Laurence Payrastre. «Il pourrait y avoir des effets plus directs car les pesticides inhalés vont directement dans les alvéoles pulmonaires, alors que, pour l’alimentation, une partie des polluants passe par le foie, qui permet de détoxifier», explique-t-elle.

La meilleure voie reste celle de la diminution des pesticides dans l’agriculture et dans les produits d’usage quotidien (insecticides, biocides). Olivier Cesbron et Kilian Guillaume plaident aussi pour plus de transparence sur les pesticides épandus dans les champs. Si les exploitant·es sont tenu·es de déclarer les quantités utilisées, ces informations ne sont pas publiques. «Connaître précisément les dosages et les différents produits utilisés dans les parcelles nous permettrait d’analyser plus finement les teneurs dans l’air», justifie Killian Guillaume. Non pas pour pointer du doigt les usages individuels, mais pour faire avancer la recherche.

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22.09.2026 à 11:56

«On veut des plantations viables pour les prochaines générations» : en Provence, le pari de la pistache

Eliza Amouret

Texte intégral (1330 mots)
Pertuis (Vaucluse), le 19 septembre 2026. La première récolte de pistaches commercialisable. © Eliza Amouret/Vert

En ce samedi ensoleillé de septembre, une quarantaine d’agriculteur·ices venu·es de tout le sud méditerranéen de la France se réunit sur l’exploitation d’Emilie et de Fabien Fiorito, à Ansouis (Vaucluse), pour discuter pistaches. Au programme de la journée : récolte des derniers fruits de la saison et épluchage.

«C’est une année charnière, lance Fabien Fiorito à la cantonade. L’année dernière, on avait récolté 600 kilos de pistaches en tout ; cette année, on est à près de 10 tonnes brutes en France.» «L’année prochaine, ce sera 100 tonnes», renchérit Bernard Schmitt, qui a planté 2,5 hectares de pistaches dans son domaine à Pertuis (Vaucluse).

Créer une filière française de la pistache, c’est le pari un peu fou lancé par une poignée d’agriculteur·ices de Provence en 2017. Alors que cette culture avait disparu de l’Hexagone au 19ème siècle, elles et ils ont dû repartir de zéro. Cette année, pour la première fois, leur récolte est suffisante pour être vendue.

Peu à peu, les producteur·ices de Provence ont été rejoint·es par d’autres personnes de tout l’arc méditerranéen (Occitanie, Provence-Alpes-Côte-d’Azur, Auvergne-Rhône-Alpes et Corse), désireuses d’adapter leurs cultures face au réchauffement climatique : originaire d’Iran, le pistachier nécessite moins d’eau que les arbres fruitiers à noyaux comme les abricotiers. Réuni·es depuis 2021 au sein d’un syndicat, France Pistache, les producteur·ices apprennent à cultiver ensemble le précieux fruit à coque.

Six ans d’attente

Carnet de notes en main et questions plein la tête, les agriculteur·ices suivent Fabien Fiorito sur son verger pour assister à la récolte mécanique. Les arbres arborent de beaux fruits protégés par une peau rosée. «C’est réconfortant de voir les rendements qu’on obtient au bout de six ans», s’enthousiasme Jean-Franck Cascio, paysan corse qui a planté ses premiers pistachiers en 2024 et 2025. C’est un investissement sur le long terme : il faut attendre six ans pour que les arbres donnent des fruits en quantité suffisante pour être vendus.

Béatrice Sourd observe avec intérêt le bras mécanique qui secoue les arbres pour faire tomber les fruits mûrs. Cette viticultrice du Minervois (Aude) a planté un demi-hectare de pistachiers en plus de ses vignes et songe à en cultiver davantage. «La viticulture, c’est de plus en plus dur, raconte celle qui travaille la vigne depuis quinze ans. Cette année, à la fin des vendanges, les raisins étaient secs.»

Originaire d’Iran, le pistachier est un arbre qui nécessite moins d’eau que les arbres fruitiers à noyaux comme les abricotiers ou les pêchers. © Eliza Amouret/Vert

En plus des problèmes liés à la sécheresse, elle doit faire face à la mutation de la filière vinicole. «Le vin ne se vend pas et les prix chutent», résume-t-elle. Avec la pistache, elle espère diversifier son activité. «Ce qui me plaît, c’est qu’elle est peu gourmande en eau et qu’il y a plein de transformations possibles en pâtisserie, en charcuterie…», énumère-t-elle.

«On apprend tous ensemble»

Une vision partagée par Jean-Franck Cascio, qui produit des amandes, des noisettes, des fruits et des légumes. «Cette année, avec la chaleur, on a beaucoup souffert ; on est obligés de planter des arbres pour faire de l’ombre à nos légumes», souligne-t-il. Celui qui a repris la ferme de son père se prépare à un futur de plus en plus chaud : «On a choisi la pistache parce qu’on veut des plantations économiquement viables pour les prochaines générations.» Pour choisir ce qu’il peut planter sur ses terres corses, il étudie désormais les cultures siciliennes, espagnoles et tunisiennes.

La journée se poursuit avec un atelier d’épluchage : l’une des étapes cruciales. La première peau doit être retirée juste après la récolte ; si ce n’est pas fait dans les 12 à 24 heures, le fruit sec fermente et développe une toxine qui le rend impropre à la consommation. «On les épluche dans cette machine par friction avec de l’eau, explique Fabien Fiorito, désignant une grande boîte métallique verte. Ensuite, elles sont séchées à 42 degrés pendant 24 heures.»

Cette unité d’épluchage et de séchage n’est utile que six semaines dans l’année. Ainsi, les producteur·ices viennent chez Fabien et Émilie Fiorito pour éplucher leur propre récolte et mutualiser le coût de l’investissement. Mais, avec des quantités de plus en plus importantes, elle ne suffira plus.

Bernard Schmitt n’en perd pas une miette. L’année prochaine, il voudrait ouvrir une unité d’épluchage et de séchage plus grande, sur ses terres, pour permettre aux producteur·ices alentour de venir. «C’est très important de discuter avec les collègues, on observe et on apprend tous ensemble», résume-t-il.

«Personne ne nous croyait»

«Pour avoir une filière solide, il faut créer des liens entre les agriculteurs», abonde Émilie Fiorito, qui est aussi trésorière de l’association Pistache en Provence et secrétaire de France Pistache. En lien avec les chambres d’agriculture de Provence-Alpes-Côte d’Azur, d’Auvergne-Rhône-Alpes, d’Occitanie et de Corse, le syndicat organise plusieurs ateliers par an pour transmettre les connaissances et partager les retours d’expérience. «En hiver, on organise un atelier taille ; au printemps, on fait un atelier sur l’irrigation ; et, en septembre, c’est la récolte», énumère la productrice.

«Au départ, personne ne nous croyait, raconte celle qui a commencé à s’intéresser à la pistache en 2019. Maintenant, avec cette récolte, on nous regarde différemment.» Le syndicat rassemble plus de 150 adhérent·es : pas seulement des producteur·ices, aussi des entreprises de transformation, des confiseur·ses et une entreprise de yaourt qui veut valoriser la pistache française. «Il ne suffit pas de planter des pistachiers : on doit donner une perspective aux agriculteurs», affirme Émilie Fiorito. Le marché est très dynamique : la France importe chaque année environ 15 000 tonnes de pistaches décortiquées.

Conscient·es de ne pas pouvoir rivaliser avec les leaders du marché – États-Unis ou Turquie, qui produisent chaque année des centaines de milliers de tonnes –, les producteur·ices tricolores veulent se démarquer par la qualité de leurs fruits. Pour les aider, France Pistache travaille avec l’Institut Agro de Montpellier (Hérault), qui mène une étude sur la traçabilité. La pistachicultrice d’expliquer : «L’idée, c’est qu’à chaque étape, du champ à l’assiette, on ait une traçabilité complète du produit.»

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22.09.2026 à 06:00

Dans la Manche, les pêcheurs français font monter la pression pour interdire les plus gros chalutiers de la bande côtière

Esteban Grépinet

Texte intégral (1292 mots)
L’association Greenpeace interpelle un navire de plus de 25 mètres en train de pêcher dans une aire marine protégée au large de Dunkerque (Nord), en décembre 2024. © Pierre Larrieu/Hans Lucas via AFP

La bande côtière est en plein remous. Les 22 premiers kilomètres depuis la côte qui entourent le littoral français sont au cœur d’un combat décisif pour l’avenir de la pêche artisanale. Riches d’écosystèmes marins uniques et de populations de poissons cruciales pour l’économie locale, ces eaux territoriales font face à la pression croissante des plus gros navires. Mais des voix s’élèvent, notamment dans le nord de la France.

Le 7 septembre dernier, la commission Manche-mer du Nord du Comité national des pêches – l’organisme représentatif de la profession – a voté par dix voix contre six (et cinq abstentions) en faveur de l’exclusion de la bande côtière des bateaux de plus de 25 mètres. Une décision symbolique à ce stade, mais destinée à envoyer un signal fort à la ministre déléguée chargée de la mer et de la pêche, l’ancienne navigatrice Catherine Chabaud.

«Il y a une unanimité totale contre la présence de ces bateaux»

Entre 2022 et 2024, les navires de pêche – français comme étrangers – ont remonté 117 000 tonnes de captures (harengs, sardines, maquereaux, coquilles Saint-Jacques…) par an de la bande côtière française, selon une étude publiée en juin par l’Institut Agro. 10% de ces prises ont été le fait de grands chalutiers de plus de 24 mètres, souvent étrangers (Pays-Bas, Belgique…), mais avec de fortes disparités régionales. Dans les Hauts-de-France, ces navires industriels représentent près de la moitié du total des captures dans la bande dite «des douze miles» (soit environ 22 kilomètres à partir du rivage).

«Les navires de plus de 24 mètres pourraient pêcher ailleurs que dans la bande côtière», juge Didier Gascuel, professeur en écologie marine et co-auteur de la publication, dans un entretien avec le média spécialisé Le Marin. Une telle exclusion aurait «a priori un impact économique faible sur ces flottilles industrielles», dont les volumes pêchés dans les douze miles représentent moins de 1% de leurs captures totales, selon l’étude.

«Chaque année, des marins décident de changer de métier car ce n’est plus possible de sortir du port pour se retrouver face à ces navires tellement gros qu’ils ont des aspirateurs à poissons pour récupérer les captures», déplore Fabien Randrianarisoa, chargé de campagnes Pêches industrielles auprès de l’association de défense des océans Bloom. «Mettre tout le monde ensemble, gros comme petit, c’est un contre-sens, le rejoint Dimitri Rogoff, président du Comité régional des pêches (CRPMEM) de Normandie. Les petits bateaux ne peuvent pas aller au large pour des raisons de sécurité, d’autonomie ou de réglementation, alors que les plus gros ont un rayon d’action bien plus large.»

«Il y a une unanimité totale contre la présence de ces bateaux», complète cet ancien pêcheur de la baie de Seine : d’après un questionnaire réalisé auprès des pêcheur·ses normand·es par le CRPMEM, 99% des répondant·es sont pour l’exclusion des navires de plus de 25 mètres de la bande côtière. Fin 2025, la préfecture de Normandie avait mis en application cette mesure pour les bateaux français à la suite d’un vote favorable du Comité régional des pêches… avant de revenir sur sa décision six mois plus tard, sous la pression juridique de deux armateurs français.

Les pêcheurs toujours dans l’attente

C’est dans ce contexte que la ministre Catherine Chabaud a annoncé fin juin, lors des Assises de la pêche et des produits de la mer à Cherbourg-en-Cotentin (Manche), vouloir lancer une «consultation auprès des États membres concernés [de l’Union européenne] afin de les informer de notre volonté d’exclure les navires de plus de 25 mètres dans les 12 milles en Manche-Est au regard des enjeux sensibles de cohabitation.»

«Il n’y a plus un jour à perdre, sinon les pêcheurs artisans subiront leurs assauts un an de plus.»

La procédure – qui concerne cette fois tous les navires industriels, français comme étrangers – repose sur l’article 20 de la Politique commune des pêches de l’Union européenne. Une fois ce dernier activé, la France devrait attendre au moins deux mois avant son entrée en application. «Les navires-usines seront de retour mi-novembre, alerte Fabien Randrianarisoa. Il n’y a plus un jour à perdre, sinon les pêcheurs artisans subiront leurs assauts un an de plus. Et, en 2027, Catherine Chabaud ne sera probablement plus ministre et le dossier risque de tomber aux oubliettes.»

Bloom, la Confédération générale du travail, Pleine mer et Force 5, mobilisées à Brest le 15 septembre pour interpeller la ministre de la mer et de la pêche. © DR

Aux côtés d’autres associations (Pleine mer, Greenpeace), de professionnel·les et d’élu·es, l’ONG a interpellé Catherine Chabaud en marge de son déplacement à Brest (Finistère) pour le congrès du Conseil international pour l’exploration de la mer, le 15 septembre. Une «énorme déception», témoigne Fabien Randrianarisoa à l’issue d’une courte entrevue : «La ministre n’a rien compris à l’urgence. […] Les pêcheurs se sont exprimés, les scientifiques ont fait leur boulot ; maintenant c’est à elle de tenir la parole qu’elle a elle-même donnée aux Assises de la pêche.» Contacté à plusieurs reprises, le ministère de la mer n’a pas répondu aux sollicitations de Vert.

«En Normandie, nous voulons pêcher sur un modèle artisanal, avec des bateaux à taille humaine, pour alimenter une économie littorale qui emploie du monde», rappelle Dimitri Rogoff. Mais l’ancien matelot se veut patient : «Ça fait vingt ans que j’attends ça, alors que ce soit cet hiver ou au printemps, peu importe. C’est suffisamment difficile de faire bouger les lignes.»

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