Esteban Grépinet
Des plantes génétiquement modifiées pourront être cultivées et vendues plus facilement dans l’Union européenne. Les eurodéputé·es ont approuvé ce mercredi un texte qui autorise les nouvelles techniques génomiques (NTG) pour les végétaux. Cette mouture avait déjà été validée par les États membres en avril dernier, ouvrant la voie à son application dans l’Union européenne. Pour leurs soutiens, ces technologies de laboratoire permettront de modifier une partie précise de l’ADN des plantes pour leur donner plus de rendement et de résistance aux aléas climatiques. Mais nombre de scientifiques, syndicats paysans et associations écologistes pointent des risques importants pour l’environnement, la viabilité de l’agriculture biologique (qui interdit les organismes génétiquement modifiés – OGM) ou encore l’information des consommateur·ices (notre article). «Le Parlement européen, la droite et l’extrême droite se sont couchés face aux lobbys agrochimiques américains et chinois, c’est une véritable capitulation», réagit auprès de Vert Christophe Clergeau (socialiste) à l’issue du scrutin. L’eurodéputé avait déposé une quinzaine d’amendements – tous rejetés – visant à rouvrir les négociations sur la question de la traçabilité des plantes génétiquement modifiées ou encore sur les brevets. Ces derniers sont des droits de propriété intellectuelle qui s’appliquent sur les technologies et les plantes «améliorées» qui en découlent. Les brevets doivent «permettre le décollage du marché, car pour la plupart des start-ups, il n’y a pas de modèle économique sans brevet, et donc pas de développement des NTG», soutient auprès de Vert l’eurodéputé Pascal Canfin (centriste), qui a voté pour le texte. «Nous refusons une innovation sans règles, sans traçabilité et sans protections contre la privatisation du vivant.» Mais de nombreux acteurs craignent une appropriation de ces brevets – et donc des semences – par les géants du secteur agrochimique. «Nous ne rejetons ni la science ni l’innovation, mais nous refusons une innovation sans règles, sans traçabilité et sans protections contre la privatisation du vivant, défend Christophe Clergeau. «En rejetant des amendements pourtant pragmatiques, elles [la droite et l’extrême droite, NDLR] ouvrent la voie à une mise sous dépendance des agriculteurs et à l’étouffement des petits semenciers, au bénéfice de Bayer-Monsanto, Syngenta ou Corteva», complète-t-il. «Nous jetons par la fenêtre le principe de précaution, il n’y a pas de traçabilité, pas d’évaluation des risques, ce n’est pas quelque chose que nous pouvons accepter», a aussi dénoncé lors des débats Martin Häusling (Les Verts, Allemagne). «Nous avons aujourd’hui la possibilité de donner aux agriculteurs européens les outils dont ils ont besoin pour relever les défis de l’avenir : changements climatiques, maladies, instabilité mondiale…, a listé la rapporteuse du texte, Jessica Polfjärd (droite, Suède), devant un hémicycle rempli. Les NTG sont un élément de solution, nous pouvons de cette manière développer des cultures plus résilientes, réduire l’impact environnemental et renforcer la sécurité alimentaire européenne.» «Il est important d’aller de l’avant dans le cadre de ces nouvelles techniques génomiques, qui représentent une solution pour les citoyens européens et pour les productions agricoles en réduisant l’utilisation de pesticides et d’autres produits», l’a rejoint Pietro Fiocchi (extrême droite, Italie). «Il s’agit de mettre un terme à cette campagne de manipulation de l’information qui provient des talibans de l’environnement habituels», a même attaqué l’eurodéputée Silvia Sardone (extrême droite, Italie), arguant que les plantes issues des NTG sont «tout à fait différentes» des OGM. L’accord voté par le Parlement européen sépare les NTG en deux catégories : la première, où les végétaux modifiés sont autorisés au même titre que toute plante conventionnelle ; la deuxième, pour les mutations complexes (plus de 20 opérations), où les plantes sont considérées comme des OGM «classiques», avec un processus de surveillance, de traçabilité et d’étiquetage. Le temps de sa mise en place, cette nouvelle génération d’OGM, censée être plus fiable, devrait arriver d’ici quelques années dans les assiettes des Européen·nes. Texte intégral (910 mots)

Tous les amendements ont été rejetés
«Talibans de l’environnement»
Valentin Wender
Au palais de justice de Paris, la Cour de cassation décidera prochainement si le long combat judiciaire de Tran To Nga contre l’agent orange pourra se poursuivre. L’avis de l’avocat général rendu mardi matin sur l’île de la Cité donne de l’espoir à ses soutiens. À la sortie de l’audience, ces dernier·es s’autorisent quelques sourires avant d’être vite encerclé·es par les micros et les caméras. Interrogée sur son état d’esprit, Tran To Nga, 84 ans, répond : «Je suis heureuse aujourd’hui, car c’est une noble cause.» Son combat, c’est celui des millions de victimes de l’épandage d’un produit défoliant hautement toxique : l’agent orange. Entre 1961 et 1971, l’armée des États-Unis, enlisée dans sa guerre contre le Front national de libération (FNL) vietnamien, a largué 80 millions de litres de ce produit désherbant sur les forêts du pays. Une étude étasunienne de 2003 estime que 2 à 5 millions de Vietnamien·nes ont été directement en contact avec l’agent orange. C’est le cas de Tran To Nga, agente de liaison pour le FLN pendant la guerre du Vietnam. Le composant le plus dangereux de l’agent orange, la dioxine, a contaminé durablement les terres et les corps vietnamiens. C’est la raison pour laquelle on parle du premier écocide de l’Histoire, délit reconnu depuis 2021 en France et qui caractérise des dégâts volontaires, importants et durables sur les écosystèmes. Aujourd’hui, plus de 3 millions de Vietnamien·nes souffrent encore de pathologies et de malformations liées à ces épandages. C’est la quatrième génération contaminée. Après douze ans de procédure judiciaire contre 14 firmes étasuniennes qui ont produit l’agent orange, dont Hercules, Uniroyal, Dow Chemical et Monsanto-Bayer, Tran To Nga n’a pas dit son dernier mot : «Votre soutien, la présence d’amis me donnent la force, le courage. Pendant toutes les années qui me restent, je continue le combat.» Celui-ci commence en 2014 au tribunal d’Évry (Essonne). Mais ce dernier se déclare incompétent pour juger l’affaire, en 2021. Tran To Nga et ses avocat·es portent alors l’affaire devant la cour d’appel de Paris, mais le résultat est le même : la plainte est jugée «irrecevable» en 2024. Il reste alors une solution pour continuer ce combat judiciaire : porter un recours devant la Cour de cassation, la plus haute juridiction française. Sous les dorures et les grandes peintures qui symbolisent la justice, l’enjeu est simple : les sociétés étasuniennes poursuivies peuvent-elles être jugées par la justice française ? Mardi, devant la Cour de cassation, les chimistes se sont défaussés – comme depuis douze ans – de toute responsabilité. Ils étaient cinq avocats à représenter à l’audience les sociétés Hercules, Uniroyal ou encore Bayer-Monsanto. Les firmes ont dit avoir agi sous l’ordre et pour le compte d’un État souverain – les États-Unis. S’appuyant sur le principe qu’un État ne peut en juger un autre, la cour d’appel avait débouté Tran To Nga et reconnu une immunité, dite de juridiction, à ces entreprises. Au prétoire, l’avocat de Tran To Nga, Paul Mathonnet, a défendu que l’accord qui liait les firmes et les États-Unis était «un contrat civil». Il a dénoncé une immunité de juridiction «transformée en écran» qui permet de «trouver refuge derrière les commanditaires et d‘échapper à ses responsabilités». Ce qui est cependant rassurant pour Tran To Nga et ses soutiens, ce sont les conclusions de l’avocat général. S’il reconnait «la configuration inédite du litige», sa position est claire : la production de l’agent orange par les chimistes ne peut être considérée comme un acte souverain. En d’autres termes, «les sociétés mises en cause ne peuvent bénéficier de l’immunité de juridiction». Le magistrat demande à la Cour la cassation du précédent jugement, soit le retour de l’affaire devant les tribunaux. «C’est évidemment encourageant», réagit Bertrand Repolt, autre avocat de Tran To Nga, auprès de Vert. Il tempère en précisant que la Cour n’est pas tenue de suivre l’avis de l’avocat général. La Cour de cassation rendra son arrêt le 16 septembre prochain. Paul Mathonnet espère que cette décision permettra «d’ouvrir enfin le procès porté par madame Tran, avec tout le courage qu’on lui connaît, et avec tout le cortège des vivants et des morts qui la suivent». Dans le cas où la Cour de cassation jugerait elle aussi la plainte irrecevable, Tran To Nga ne baisserait pas les bras pour autant et saisirait la Cour européenne des droits de l’Homme. Dans le cas contraire, l’arrêt renverrait l’affaire devant les tribunaux et créerait un précédent dans l’histoire des luttes environnementales et décoloniales. «C’est une décision qui fera jurisprudence dans d’autres dossiers dans lesquels se pose la question de la responsabilité de sociétés privées qui fournissent un produit dangereux, toxique, à un État», complète Bertrand Repolt. Tom Nico, membre du collectif Vietnam Dioxine et du comité de soutien à Tran To Nga, déjà interrogé par Vert, situe son engagement dans un cadre plus large que celui de l’agent orange : «On se mobilise contre le colonialisme chimique», appuie-t-il. Et de mentionner «ce qui se passe au Liban, à Gaza», notamment l’utilisation de phosphore blanc par l’armée israélienne. Pour continuer à mobiliser et à médiatiser la question de l’agent orange et du colonialisme chimique, le collectif Vietnam Dioxine donne rendez-vous à Paris, sur la place de la Bastille, le 20 juin prochain. Les militant·es côtoieront des organisations engagées pour faire reconnaitre la pollution au chlordécone en Martinique et en Guadeloupe. Une convergence logique, selon Tom Nico : «On souhaite organiser un temps commun pour lutter contre le même système agrochimique, capitaliste, qui détruit les corps, les terres et qui empoisonne sur de longues durées.» Texte intégral (1317 mots)


Immunité contre responsabilité

Vers une décision historique ?
Amélie David
Youssef Atwi soulève son pantalon au-dessus du genou droit. La peau, brunie, luisante par endroits, reste irrégulière, comme arrachée par plaques. «C’est là que le phosphore blanc m’a touché. Ma peau a été complètement brûlée», décrit, en ce mois de juin, cet agriculteur de 60 ans originaire de Khiam (sud du Liban). Cette ville détruite par l’armée israélienne est aujourd’hui sous son occupation. Sur le téléphone de son épouse, des images prises quelques jours après l’attaque qui l’a blessé montrent une jambe couverte de taches blanches épaisses. Des médecins consulté·es à qui nous avons montré ces photos estiment qu’un lien avec le phosphore blanc est «très probable». Selon Amnesty international, le phosphore blanc est une substance incendiaire utilisée pour créer un écran de fumée dense ou marquer des cibles. Lorsqu’il est exposé à l’air, il brûle à des températures extrêmement élevées (jusqu’à 800 degrés Celsius) et provoque souvent des incendies. Les personnes exposées peuvent souffrir de lésions respiratoires, de défaillances d’organes et d’autres blessures aux conséquences durables, notamment des brûlures extrêmement difficiles à traiter. Son utilisation est encadrée par le protocole III de la Convention sur certaines armes classiques (CCAC), auquel le Liban a adhéré en 2017, contrairement à Israël. Ce protocole interdit l’emploi d’armes incendiaires larguées par voie aérienne dans des zones dans lesquelles se trouvent des civils, et restreint fortement l’usage d’armes incendiaires tirées depuis le sol. Youssef Atwi et son épouse ont traversé de nombreuses épreuves en tant qu’enfants du sud du Liban : les guerres, les occupations, les morts, les déplacements, les destructions… Mais jamais le couple n’avait dû faire face aux conséquences des brûlures causées par l’arme incendiaire. L’épisode remonte à juin 2024, dans la région de Khiam. Selon la plateforme whitephosphorous.info, créée par le chercheur Ahmad Beydoun, qui a vérifié plus de 248 incidents impliquant l’utilisation de phosphore blanc, deux épisodes distincts ont touché la zone les 2 et 23 juin 2024. Youssef Atwi ne se souvient pas du jour exact mais il se rappelle parfaitement les circonstances. Sur son terrain de 10 hectares, il récoltait des pastèques quand des formes, semblables à de gros ballons blancs, sont apparues dans le ciel et ont déversé d’épaisses fumées. «J’avais le feu sur moi, décrit-il aujourd’hui avec de grands gestes. Je n’arrivais à respirer, ni à voir. J’ai couru dans le lac le plus proche pour éteindre le feu.» Deux ans plus tard, les symptômes persistent : démangeaisons, plaies qui rouvrent, altération de la vision de l’œil gauche. Le couple et ses deux filles, déplacé·es à plusieurs reprises depuis le début de la guerre en octobre 2023, avec un bref retour à la maison en 2025, vivent désormais dans le nord du Liban. Dans leur fuite, elles et il n’ont pris que quelques affaires, laissant les comptes rendus médicaux auxquels nous n’avons donc pas pu avoir accès. Israël est en guerre contre le Liban depuis octobre 2023 et l’ouverture d’un front de soutien au Hamas depuis le sud du pays par le Hezbollah, parti politique chiite pro-iranien doté d’une puissante milice. Lors de la dernière escalade, en cours depuis le 2 mars, l’armée israélienne a tué 3 826 personnes, blessé 11 851 autres et provoqué le déplacement forcé de plus d’un million d’habitant·es. Elle continue ses avancées sur le territoire libanais, après avoir délimité une «zone tampon», comme lors de son occupation entre 1982 et 2000, et a rasé au moins 65 villes et villages à l’intérieur, dont Khiam. «En 2026, mais aussi en 2024 et 2023, du phosphore blanc a été utilisé à plusieurs reprises par l’armée israélienne de manière illégale au-dessus de zones résidentielles», rappelle le chercheur Ramzi Kaiss, de l’ONG Human rights watch, qui a documenté des usages dans plusieurs localités du sud du Liban en 2023 et 2024. Selon l’organisation, l’armée israélienne a employé illégalement des munitions au phosphore blanc lors de tirs d’artillerie au-dessus d’habitations, le 3 mars, dans la ville de Yohmor, dans le sud du Liban. «L’utilisation illégale et répétée du phosphore blanc par Israël au Liban, ainsi que d’autres armes, et les attaques qui ont tué des civils à un rythme alarmant, devraient servir de signal d’alarme aux États qui continuent de fournir des armes à Israël», dont la France, poursuit Ramzi Kaiss. L’ONG Green southerners évoque de son côté environ 181 occurrences depuis mars, tout en précisant qu’il s’agit d’un minimum. Le 7 juin dernier, elle a documenté une attaque au phosphore blanc au-dessus d’un quartier résidentiel de Nabatieh, ville de 75 000 habitant·es qui accueillait de nombreuses personnes déplacées, et qui a fait l’objet d’ordres d’évacuation forcée de l’armée israélienne, le 26 mai, puis le 2 juin. «Nous n’avons pas pu identifier d’activité militaire apparente de cette zone», explique son président, Hisham Younès. L’utilisation du phosphore blanc «s’inscrit dans un schéma plus large d’intimidation, de déplacement forcé et de transformation des zones civiles en lieux de plus en plus difficiles à habiter», décrit-il. Hussein Ezzedine a fui Zawtar el-Gharbiyeh, dans le sud du Liban, actuellement occupée par l’armée israélienne. Aujourd’hui déplacé au nord de Beyrouth, la capitale, il nous confie par téléphone avoir tout perdu : sa maison de trois étages, ses plantations d’agrumes, d’avocats, de blé et de légumineuses et ses 35 moutons. «Bien sûr qu’ils ont utilisé du phosphore blanc ! Nous le sentons dans la terre, car elle a changé depuis la guerre : il n’y a plus rien qui pousse», s’agace-t-il. Depuis 2023, les frappes répétées dans le sud du Liban ont provoqué «de graves perturbations écologiques», souligne Hassan Malkhlouf, professeur à l’Université libanaise et spécialiste des sols : destruction du couvert végétal, stérilisation des couches superficielles, disparition de la vie microbienne et de la matière organique, altération des cycles nutritifs et vulnérabilité accrue à l’érosion. «Dans les écosystèmes méditerranéens, où les sols sont déjà fragiles et soumis à la sécheresse, le plus inquiétant n’est pas seulement l’incendie visible des forêts et des terres agricoles, mais la dégradation progressive de la vie des sols. Une fois leur équilibre biologique perturbé, leur restauration est lente et exige une réhabilitation rapide», explique le président de l’association Lebanon Eco Movement (LEM). Le ministère libanais de l’agriculture a détecté des niveaux élevés de phosphore dans certaines zones du sud, sans danger immédiat pour les cultures, selon lui. D’après les chiffres officiels, près de 52 000 hectares de terres agricoles ont été endommagés par tous les bombardements depuis 2023 et près de 80% des agriculteur·ices ont été déplacé·es de force. Entre fin 2024 et début 2025, l’Université américaine de Beyrouth (AUB) a analysé plus de 250 sites au Liban afin d’évaluer les contaminations liées au phosphore blanc. Les premiers résultats montrent des concentrations totales jusqu’à 400 fois supérieures aux niveaux naturels dans les zones touchées. Le chercheur Rami Zurayk (AUB) a lui aussi mené des prélèvements grâce aux échantillons apportés par les agriculteur·ices. «Les sols calcaires fixent le phosphore, le rendant peu disponible. La contamination par les métaux lourds et les entités contaminantes associées à la destruction massive des habitations [ainsi qu’aux frappes et aux bombardements, NDLR] va possiblement causer plus de problèmes à court et moyen terme que le phosphore», observe-t-il. Pour Roberto Reno, co-auteur d’une étude de Source international, Amel Italia et Amel association international publiée en mai, l’armée israélienne utilise les mêmes techniques au Liban qu’en Syrie et en Palestine, notamment à Gaza, où du phosphore blanc a été largué. «L’utilisation des armes incendiaires, qui incluent le phosphore blanc, crée des conditions de terre brûlée rendant des zones entières inhabitables et visant collectivement les populations civiles ainsi que leurs moyens de subsistance», affirme le président d’Amel Italia. Loin de sa terre dans le sud du Liban, Youssef Atwi allume une nouvelle cigarette : «Quand nous sommes retournés dans notre village après le cessez-le-feu, la terre ne donnait plus rien. Tout était mort car tout avait été brûlé.» Ses 70 oliviers qui lui permettaient d’assurer un minimum de revenus ont été réduits en cendres ou déracinés et, pour certains, emportés de l’autre côté de la frontière, selon lui. Pour la fille aînée du couple, Israël tente de détruire le lien de la population à la terre. Sa mère (qui n’a pas souhaité que son nom apparaisse) renchérit : «Ils veulent notre terre, notre eau, car c’est un paradis pour eux.» Cette dernière voyagera bientôt pour rendre visite à ses enfants installé·es au Canada. Youssef Atwi, malgré leur insistance, a décidé de rester au Liban, «ne pouvant abandonner sa terre», vivant avec les cicatrices de ses brûlures, marqué à jamais. Contactée à plusieurs reprises par e-mail, l’armée israélienne ne nous a pas répondu. Texte intégral (1988 mots)

«J’avais le feu sur moi»

Un signal d’alarme aux États qui fournissent des armes à Israël
«Il n’y a plus rien qui pousse»»
«Ils veulent notre terre, notre eau, car c’est un paradis pour eux»
Esteban Grépinet
Déguisements de vaches, pancartes de maïs et drapeaux jaunes de la Confédération paysanne. Ce mardi matin, quelques centaines d’agriculteur·ices et de militant·es écologistes de toute l’Europe ont manifesté devant le Parlement européen à Strasbourg (Bas-Rhin) contre les «nouveaux OGM». Un rassemblement de la dernière chance : les eurodéputé·es doivent voter mercredi pour ou contre l’autorisation des nouvelles techniques génomiques (NTG) dans l’Union européenne. Ces technologies sont destinées à modifier l’ADN des plantes pour les rendre plus productives et résistantes aux changements climatiques (notre article). Mais elles inquiètent de nombreuses organisations écologistes et paysannes ainsi que plusieurs scientifiques quant à leurs risques pour l’environnement et l’avenir des activités paysannes. Les brevets, ces droits de propriété intellectuelle prévus dans l’accord actuel, laissent notamment craindre un renforcement du poids des géants de l’agrochimie (Bayer, Syngenta…) au sein du marché mondial des semences. Le vote de mercredi pourrait être l’ultime étape d’un long parcours législatif, lancé par la Commission européenne à l’été 2023. En avril dernier, les États membres ont approuvé (avec la voix de la France) l’accord conclu cinq mois plus tôt avec le Parlement européen. Ce dernier doit donc désormais rendre son verdict, mais rien n’est joué. Plusieurs groupes de gauche ont déposé une quarantaine d’amendements pour modifier des points cruciaux du texte. En première ligne, le socialiste Christophe Clergeau espère rétablir la position initiale – plus protectrice – du Parlement européen : «Tout cela a été balayé pendant le trilogue par une rapporteure [Jessica Polfjärd, droite, NDLR] qui n’a pas respecté le mandat du Parlement», accuse-t-il. L’élu socialiste appelle notamment à exclure du brevetage les caractéristiques végétales pouvant être obtenues par des méthodes conventionnelles, ou encore à protéger les agriculteur·ices en cas de «contamination fortuite ou accidentelle» de leurs cultures. «Il faut éviter qu’un agriculteur puisse être accusé d’utiliser des NTG qu’il n’a pas payés, alors qu’il est tout simplement face à une pollution de son champ par les NTG du voisin», défend Christophe Clergeau. «Le texte établit qu’on ne peut pas breveter ce qui existe déjà dans la nature, lui répond l’eurodéputé Pascal Canfin, chef de file du groupe Renew Europe sur le dossier. La présence accidentelle de matériel breveté chez un agriculteur, due à une reproduction naturelle [par la pollinisation, NDLR], n’est pas comparable à une contrefaçon classique.» Le centriste estime que le compromis conclu en décembre est satisfaisant : «Il a fallu trouver un point d’équilibre entre la nécessité de rétribuer l’innovation, et donc d’autoriser des brevets, sans tomber dans des risques de trop grande dépendance.» Sur la traçabilité – autre point chaud du texte –, Martin Häusling (écologiste, Allemagne) et Anja Hazekamp (gauche radicale, Pays-Bas) veulent rétablir un étiquetage des produits issus des NTG, «de manière à garantir que les opérateurs et les consommateurs disposent d’informations précises qui leur permettent d’exercer de manière effective leur liberté de choix». Christophe Clergeau votera ces propositions, mais défendra un amendement «moins ambitieux», susceptible de rallier plus de voix : «Si cet amendement n’est pas voté, il n’y aura aucune possibilité de détecter les NTG dans la nature ou dans les aliments.» À ce stade, seuls les sacs de semences achetés par les agriculteur·ices seront étiquetés. Pour Pascal Canfin, «les consommateurs qui veulent avoir la certitude de ne pas consommer de NTG pourront le faire en achetant des produits bio», qui excluent ces techniques de leur cahier des charges. Si un seul (ou plusieurs) de ces amendements était voté mercredi, le texte repartirait pour de nouvelles négociations avec la Commission européenne et les États membres. Sinon, il serait définitivement adopté. Lundi soir, les eurodéputé·es de la commission de l’environnement, du climat et de la sécurité alimentaire (Envi) ont voté par 56 voix contre 32 en faveur du texte, sans approuver aucun des amendements. Les Verts, la gauche radicale et les socialistes s’y sont opposé·es, quand la plupart des centristes, de la droite et de l’extrême droite ont voté pour. «Nous restons prudents, mais le texte devrait passer en plénière», juge Pascal Canfin, dont le groupe votera pour. Comme l’analyse le média Contexte, le scrutin en séance publique reste très incertain, avec plusieurs groupes politiques fracturés. À l’exception des délégations espagnoles et danoises, une grande partie des Socialistes et démocrates (deuxième groupe au Parlement européen) devrait voter la plupart des amendements proposés. Ils et elles pourront compter sur les voix des Verts et de la gauche radicale, pleinement opposé·es au texte. Plusieurs voix du centre à l’extrême droite pourraient venir grossir les rangs, y compris chez le Parti populaire européen (droite), force majeure du Parlement. Début avril, plusieurs élu·es de la droite allemande ont fait part à la Commission européenne de leur inquiétude vis-à-vis des brevets. De là à atteindre une majorité de 361 voix sur l’un des amendements ? «Une barre élévée», reconnaît Christophe Clergeau : «S’il se confirmait que les groupes de droite et d’extrême droite s’alignent sur les intérêts des multinationales et abandonnent la bataille sur les brevets, alors nous serons battus.» Texte intégral (1149 mots)

Vifs débats sur les brevets et l’étiquetage
«Il n’y aura aucune possibilité de détecter les NTG dans la nature ou dans les aliments»
Divisions internes
Zoé Moreau
Près d’un an après l’annonce du ministre, le dispositif arrive enfin : depuis ce mardi, le dépistage de la contamination au cadmium est remboursé sur ordonnance pour les patient·es dit·es «à risque». Sinon, il faudra débourser 27,50 euros pour faire le test (contre une quarantaine d’euros jusqu’alors). Concrètement, ce test s’adresse surtout aux «personnes potentiellement surexposées au cadmium du fait de leur lieu de résidence», quand le sol a «été préalablement reconnu par les autorités compétentes comme étant pollué par le cadmium», précise le gouvernement. Pour connaître la quantité de cadmium dans son corps, un prélèvement d’urine peut suffire. Et, en cas de «cadmiurie» élevée, un test sanguin pourra être réalisé «de manière complémentaire», indique le gouvernement. Les deux tests seront remboursés à hauteur de 60% par l’Assurance maladie, le reste étant pris en charge par la complémentaire santé. Les patient·es devront toutefois s’acquitter d’une participation forfaitaire de deux euros comme «pour chaque acte de biologie médicale ou toute consultation médicale», détaille le gouvernement. Voilà plusieurs mois que le dispositif était dans les tuyaux. En juin 2025, l’ancien ministre de la santé, Yannick Neuder, avait fait la promesse du remboursement, dès l’automne de la même année, du dépistage de la contamination au cadmium pour les Français·es. Ce métal lourd contamine la population via l’alimentation et fait courir des risques graves pour les reins, les os, la reproduction, augmentant même la probabilité, sur le long terme, de développer certains cancers. L’étude Esteban de Santé publique France en 2021 avait même montré que plus de la moitié des Français·es dépassaient le seuil d’imprégnation «critique» de 0,5 µg/g (microgrammes par kilo) de créatinine (un indicateur présent dans l’urine). Au-delà de cette limite, des effets sur les os sont possibles, en plus d’atteintes sur les reins. À l’annonce, il y a quelques semaines, d’une potentielle restriction du dépistage à certaines zones géographiques, le cardiologue Pierre Souvet avait réagi auprès de Vert : «C’est une ineptie. Ce n’est pas parce que vous habitez dans le Jura que vous consommez des produits du Jura. Ça ne tient pas debout ! À moins que ces tests ne s’adressent qu’aux personnes qui mangent des légumes de leur potager…», tonnait-il. Il plaidait pour un remboursement gratuit «pour tout le monde». Concernant ce périmètre pressenti, le gouvernement a tout simplement suivi les recommandations de la Haute Autorité de santé, qui avait préconisé en 2024 de dépister les résident·es «potentiellement surexposés» des territoires aux sols géologiquement riches en cadmium (tels que la Charente, la Champagne, le Jura ou le Massif central) ou les riverain·es des 7 000 «sites et sols pollués ou potentiellement pollués recensés». Finalement, il n’y a pas vraiment de restriction géographique. Interrogé mi-mai par l’AFP, le ministère de la santé a rassuré : «On n’exclura pas [du remboursement, NDLR] les personnes vivant hors de ces sites qui pourraient être sur-imprégnées : ce sera au médecin de juger, face à un problème rénal ou osseux par exemple, de la nécessité de ces analyses.» Texte intégral (738 mots)

Une promesse ancienne
7 000 sites potentiellement pollués
Zoé Moreau
L’A69, cette autoroute en construction entre Toulouse (Haute-Garonne) et Castres (Tarn), sera-t-elle définitivement abandonnée, comme l’avait ordonné la justice le 27 février 2025 ? Ou, au contraire, les travaux de ce ruban d’asphalte de 53 kilomètres pourront-ils se poursuivre en toute légalité, comme l’a ensuite permis la cour administrative d’appel le 30 décembre dernier ? Lundi après-midi, le Conseil d’État a examiné les recours de plusieurs associations – parmi lesquelles France nature environnement et Les Amis de la Terre –, collectivités et citoyen·nes qui demandent l’annulation de l’arrêt rendu par la cour d’appel en décembre. La décision finale, attendue d’ici à la fin du mois de juin, pourrait être déterminante : c’est l’avenir d’un chantier très contesté, devenu emblématique des luttes écologistes, qui se joue. Son issue demeure incertaine. Jeudi dernier, le rapporteur public – ce magistrat chargé d’éclairer les débats après une analyse approfondie du dossier – s’est prononcé en faveur de la poursuite du chantier. Or ses avis sont fréquemment suivis par les juridictions. Lundi, devant la cour de magistrat·es et une foule d’opposant·es venue du sud pour l’occasion, il a détaillé les raisons de sa position. D’emblée, le rapporteur public a tenu à préciser : «Il n’est pas question de savoir s’il est opportun de faire l’A69», mais plutôt «d’apprécier la validité du raisonnement des juges de la cour d’appel, en droit». Dans un exposé d’environ une heure, il a ensuite passé en revue les différents arguments avancés par les ONG pour les balayer un à un. Ainsi, selon lui, les juges de la cour administrative d’appel ont statué en toute impartialité le 30 décembre dernier, contrairement à ce qu’affirment les requérant·es. Les 33 communes concernées par le chantier, qui devaient être consultées en amont du projet, l’ont bien été conformément à la loi, a-t-il encore estimé. De même, la consultation publique préalable, destinée à recueillir l’avis de la population locale, s’est déroulée «sans erreur de droit». Le cœur de son argumentaire se situait ailleurs – tout comme celui des associations requérantes. Il portait avant tout sur la «raison impérative d’intérêt public majeur» (RIIPM) accordée au projet d’autoroute. Cette «carte joker» permet à un projet portant atteinte à la biodiversité de s’affranchir du principe de protection des espèces lorsqu’il est jugé suffisamment important pour le développement économique, social ou sécuritaire d’un territoire. Ici, la RIIPM autorise l’atteinte à 157 espèces animales protégées présentes sur le tracé. Le degré d’importance à partir duquel un projet est éligible à la RIIPM était au cœur des débats. Les opposant·es à l’A69 estiment de longue date que le bassin de Castres-Mazamet ne présente pas de décrochage économique ou démographique susceptible d’exiger un chantier d’une telle ampleur, contrairement à ce qu’affirment les promoteurs du projet. Les gains seraient par ailleurs assez limités, selon les anti-A69, l’autoroute permettant de réduire le trajet jusqu’à Toulouse d’à peu près 15 minutes (il faut compter environ 1h10 actuellement pour relier les deux villes). «Contrairement à certaines affirmations avancées par les requérantes, la RIIPM n’est pas réservée à des situations exceptionnelles, à des projets indispensables ou d’une impérieuse nécessité», a soutenu le rapporteur public. Il n’est pas non plus nécessaire, selon lui, «que le projet garantisse à lui seul le développement économique et social d’un territoire» : celui-ci peut «s’articuler avec d’autres leviers d’action». Il poursuit : «Les collectivités sont les mieux placées pour mesurer les besoins du territoire. L’A69 est un projet qui apparaît structurant, qui permet un gain conséquent de confort, de sécurité et de temps.» De son point de vue, l’autoroute favoriserait également l’accès aux grandes infrastructures de transport, notamment à la gare de Toulouse et à l’aéroport de Toulouse-Blagnac. Du côté des associations, l’interprétation de cette notion juridique est tout autre. «Une RIPM, comme son nom l’indique, ne vaut que pour des projets d’intérêt majeur», martèle Louis Boré, avocat du collectif La Voie est libre. C’est d’ailleurs ce qu’avait conclu la rapporteur publique il y a un an, en première instance : «L’intérêt doit être tel qu’il doit pouvoir justifier que l’on déroge aux objectifs de conservation de la faune et de la flore.» Louis Boré ajoute : «Il eût fallu que le bassin de Castres soit en décrochage économique et que l’autoroute lui eût permis d’en sortir pour que cette notion soit applicable. Or ce n’est pas le cas. Même la cour administrative d’appel l’a reconnu : elle ne parle que d’une amélioration de la situation du territoire.» À la sortie de l’audience, Annick Makala, de l’association Attac Tarn, abonde auprès de Vert : «Le péage de l’A69 sera l’un des plus chers de France. Cette autoroute ne sera accessible qu’à une poignée de privilégiés. C’est un projet politique, pas un projet d’intérêt général.» Anne Stambach-Terrenoir, députée insoumise de Haute-Garonne, pense la même chose : «Peut-on justifier la destruction de zones humides et d’espèces protégées pour gagner quelques minutes de trajet ? Aujourd’hui, c’est notre conception de l’aménagement du territoire et de la protection du vivant qui est en jeu.» Et de poursuivre : «Nous espérons que le Conseil d’État donnera raison au tribunal administratif de Toulouse, qui avait estimé qu’il n’y avait pas de RIIPM.» Réponse d’ici la fin du mois. Texte intégral (1175 mots)

Le rapporteur public démonte les arguments des opposants
Une autoroute jugée «structurante» pour le territoire
«Un projet politique, pas d’intérêt général»
Ivan Logvenoff
Au volant de sa camionnette en ce mois de mai, sur une route de Germigney (Haute-Saône), Emmanuel Ogier estime qu’il était arrivé «au bout». Entre le changement climatique et l’érosion de la biodiversité, il ne supportait plus les réunions avec les conseiller·es de la chambre d’agriculture ou des coopératives. Les pesticides qui allaient être interdits, ceux qui allaient les remplacer, la manière de les pulvériser de nuit : ces recommandations techniques n’offraient pas de réponse suffisante à ses yeux. En 2018, il convertit donc ses 250 hectares à l’agriculture biologique, dans ces terres fertiles de Franche-Comté où la labellisation reste rare. «J’essaye d’avoir un temps d’avance», souffle le céréalier. Alors que moins de 3% de la surface française de blé est cultivée en agriculture biologique, la ferme d’Emmanuel Ogier fait figure d’exception. Les industriels ne se battent pas pour trouver des solutions aux problèmes de cette filière, qui représente un marché très limité pour eux. Par exemple : rares sont les semenciers qui essayent de trouver des variétés adaptées au cahier des charges bio. Les céréaliers en agriculture biologique peinent tellement à dénicher des semences que des dérogations leur sont régulièrement accordées pour utiliser des graines produites avec des pesticides et des engrais de synthèse. La filière a une nouvelle source d’inquiétudes. Mercredi 17 juin, le Parlement européen pourrait donner son feu vert aux nouvelles techniques génomiques (NTG), ces organismes génétiquement modifiés (OGM) d’un nouveau genre. Avec ces technologies, les grands semenciers promettent d’élaborer plus rapidement des variétés adaptées au changement climatique. Mais il sera difficile de garantir que les gènes des plantes modifiés en laboratoire grâce aux NTG ne se retrouveront pas, au bout de quelques années, dans certaines variétés destinées aux champs bio. Or l’absence d’OGM est justement l’une des exigences du cahier des charges. D’autres personnes alertent aussi sur les risques d’appropriation du vivant, avec de possibles dépôts de brevets sur des gènes déjà existants sans ces techniques. Arpentant le champ d’Emmanuel Ogier, Isabelle Goldringer et ses collègues de l’Institut national de recherche pour l’agriculture (Inrae) travaillent depuis plus de vingt ans pour protéger les fermes bio de ces risques. L’équipe considère que la diversité génétique en matière de céréales est déjà assez importante sans que l’on doive la manipuler en laboratoire, à condition de valoriser tout le patrimoine des variétés anciennes. À l’automne dernier, dans le cadre d’un partenariat avec la coopérative bourguignonne spécialisée en bio Cocébi, des graines de blé dites «population» ont été semées sur cette parcelle. À l’inverse des semences commerciales, qui appartiennent à une firme et possèdent toutes le même génome, chaque épi vert qui émerge désormais du sol possède un génome unique. «Qu’il s’agisse des températures, des dates de précipitations, des sécheresses, les modèles climatiques indiquent avant tout que les conditions deviennent imprévisibles, et seule la diversité génétique pourra y répondre», explique la chercheuse. Rouge de Bordeaux, champagne barbe, automne rouge barbu, rouge d’hiver de Lozère, rodon guer 332, blanc des Flandres : pour obtenir une réelle diversité, Isabelle Goldringer et son équipe ont patiemment croisé six variétés anciennes, sur plusieurs générations. Emmanuel Ogier, en semant cette population, participe depuis plusieurs mois à leur multiplication, mais également à leur observation sur le terrain. Après quelques minutes de recherche, l’équipe finit par retrouver les piquets de plastique jaune qui délimitent quatre carrés de 50 centimètres de côté. Dos courbé, les chercheur·ses évaluent le stade de maturité des épis, scrutent les premiers signes de maladies sur les feuilles et identifient les plantes sauvages entre les rangs, en reportant tous les résultats sur leurs grilles. Elles et ils prélèvent aussi au passage quelques échantillons de sol et une bande de coton enterrée quelques mois plus tôt, qui permettra d’évaluer la richesse en micro-organismes. Dans le cadre de ce projet lancé en 2018 avec Cocébi et une autre coopérative spécialisée en bio, Biocer, plusieurs dizaines d’autres carrés seront analysés d’ici le début de ce mois de juin dans des fermes en Normandie, en Île-de-France et en Bourgogne. Avec les données récoltées, l’équipe déterminera comment la population de blé répond aux conditions climatiques locales, aux différences de qualité des sols. Et, surtout, si ces éléments correspondent à ce que les producteurs et productrices ont observé tout au long du développement des plantes. «On est particulièrement bien reçus dans les fermes», souligne l’ingénieure de recherche Céline Bourhis-Lozier, à rebours des discours de certain·es syndicalistes agricoles qui emmurent les bureaux des scientifiques pour dénoncer le manque de dialogue et de résultats de la recherche publique. À deux heures de route de là, à Saint-Fargeau (Yonne), Vincent Lefèvre, agriculteur bio et président de la coopérative Union bio semences, est l’un des premiers à avoir rejoint le projet. Ce fils de céréalier a commencé à s’intéresser aux variétés anciennes dès son doctorat en agronomie, au début des années 2010. Lorsqu’il a repris la ferme familiale avec sa femme Marie, tout en soutenant sa thèse, il est arrivé avec plus d’une soixantaine de blés différents dans les bagages. «Je ne cherche pas la productivité, je veux surtout des variétés adaptées à mes sols pauvres», insiste-t-il. De la résistance à la chaleur plutôt que des gros épis, des feuilles larges et basses pour couvrir le sol et empêcher les «mauvaises herbes», une consommation limitée d’azote : ses critères sont dans chaque cas exactement inverses à ceux des agriculteur·ices conventionnel·les. Malgré des rendements inférieurs de moitié aux moyennes nationales, la ferme trouve tout de même son équilibre économique, notamment grâce à la transformation en farine des blés anciens. Le quarantenaire a semé cette année les trois populations différentes développées par Isabelle Goldringer et son équipe, sur une dizaine de petits carrés délimités de piquets jaunes. Deux de ces populations devraient être notifiées dans les prochaines semaines à l’interprofession des semences, le Semae. Seule cette reconnaissance officielle permettra enfin de commercialiser ces semences auprès des adhérent·es des coopératives partenaires du projet. Une population en particulier, la CCP-3, qui mêle variétés anciennes et modernes, sera adaptée aux utilisations plus commerciales : sous forme de farine dans le réseau Biocoop – qui a déjà signalé son intérêt – ou comme ingrédient chez les industriels de la boulangerie et de la pâtisserie bio. «L’objectif est d’aider les semences bio et populations à changer d’échelle», appuie Isabelle Goldringer, alors que ce type de démarche reste réservé à des paysan·nes-boulanger·es cultivant quelques hectares. Alors que les partisan·es des NTG brandissent le changement climatique en étendard, le projet d’Isabelle Goldringer montre que les fermes céréalières n’ont pas besoin de ces outils technologiques. Une autre sélection, plus adaptée aux agriculteur·ices biologiques, offre des solutions plus durables et moins commerciales. Texte intégral (1855 mots)





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