Louise Deshautels
Les profits de TotalEnergies ne cessent de grimper. Ce jeudi, la major pétrolière a dévoilé un bénéfice net record de 8,3 milliards de dollars (environ 7,45 milliards d’euros) au troisième trimestre 2026. C’est deux fois plus que l’an dernier : à la même période en 2025, l’entreprise avait enregistré un bénéfice net de 3,7 milliards de dollars (3,3 milliards d’euros). Le PDG du groupe, Patrick Pouyanné, a salué cette hausse, assurant que «TotalEnergies tire une nouvelle fois pleinement parti de son modèle intégré et de sa diversification géographique». Ces rentrées d’argent spectaculaires arrivent dans un contexte d’envolée des prix des hydrocarbures, alors que les tensions internationales sur le marché du diesel perdurent avec la guerre au Moyen-Orient. De son côté, TotalEnergies plafonne ses prix à 2,5 euros le litre de gazole dans ses stations-services, lui permettant de gagner des parts de marché. À l’annonce des chiffres, la porte-parole du gouvernement et ministre de l’énergie, Maud Bregeon, a appelé l’entreprise française à être «exemplaire» et à baisser les prix à la pompe, puisque des stocks stratégiques de pétrole ont été libérés. Les résultats du groupe en début d’année relancent les appels des associations à taxer les superprofits. L’ONG 350.org dénonce des bénéfices «indécents», alors même que les député·es ont rejeté mercredi les amendements visant à taxer les profits fossiles dans le budget 2027. Ce jeudi, Action justice climat Paris, Attac France, Extinction rebellion et 350.org se sont rassemblées devant l’Assemblée nationale pour demander la taxation des profits fossiles, assurant que cette question «reste une urgence». Depuis janvier, la multinationale a engrangé 19,511 milliards de dollars (17, 53 milliards d’euros) de profits, «sans que ces gains ne soient soumis à la moindre taxe supplémentaire», rappelle 350.org. Un «manque à gagner» pour l’État, dans un contexte d’austérité et de crise du pouvoir d’achat. Rappelons que, en mai dernier, Patrick Pouyanné menaçait de ne «pas maintenir» le plafonnement sur les prix des carburants en cas de taxe sur les superprofits, dans une interview à Sud Ouest et à La République des Pyrénées. «Les ressources générées avec une telle taxe pourraient être utilisées pour réduire les factures d’énergie des citoyens, développer les énergies renouvelables locales, abordables et sûres, et soutenir les communautés touchées par la crise climatique à travers le monde, souligne Lorelei Limousin, chargée de campagne Climat et énergies fossiles à Greenpeace France. Les compagnies pétrolières exploitent sans vergogne les personnes qui dépendent de leur voiture et tirent profit des guerres et de la destruction du climat pour se remplir les poches.» Texte intégral (753 mots)

Taxer les profits fossiles pour «réduire les factures d’énergie»

Mathilde Picard
C’est une première. L’Union européenne (UE) était déjà dotée d’une stratégie contraignante pour limiter les émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère de ses pays membres. Il lui manquait un plan pour s’adapter au changement climatique. Pour y remédier, la Commission européenne a présenté un «cadre pour la résilience», mardi. L’exécutif a proposé un règlement qui imposerait aux États d’avoir leur propre plan d’adaptation d’ici le 31 décembre 2030. Ces trajectoires et les progrès effectués seraient alors vérifiés par une autorité européenne choisie par les pays membres. D’après une communication de la Commission, l’institution s’engage à présenter un plan d’adaptation à l’échelle du continent d’ici un an. Elle définit pour la première fois un objectif commun d’adaptation à un réchauffement de 2 degrés Celsius (°C) en 2050 et 3°C en 2100 par rapport à l’ère préindustrielle (1850-1900). Ces plans doivent regrouper les mesures à l’échelle nationale qui garantissent la sécurité alimentaire, luttent contre les inondations, organisent la rénovation des bâtiments ou encore assurent l’adaptation de l’aménagement du territoire au climat futur. Devront y figurer les investissements prévus et les financements pour y parvenir. «Ça reste une avancée, mais beaucoup moins ambitieuse que ce qu’on aurait pu imaginer ; c’est une occasion ratée de protéger l’Europe du changement climatique», regrette Robin Elh, chargé de plaidoyer climat pour l’ONG Oxfam. Le contenu de ce plan reste flou face à l’urgence d’agir. «On espérait des solutions concrètes, déplore Robin Elh. Les organisations syndicales demandent par exemple une mesure pour protéger les travailleurs en temps de canicule, qui interdirait les activités les plus à risques et imposerait plus de pauses à partir d’un niveau de vigilance commun ; la Commission aurait aussi pu annoncer une norme européenne commune pour empêcher de construire une maison sans isolation efficace.» Autant d’initiatives qui n’apparaissent pas dans le texte. Si le règlement propose davantage un cadre commun et des lignes directrices que des solutions concrètes, il contient néanmoins de premières obligations. Les membres de l’UE seront ainsi contraints d’instaurer des solutions fondées sur la nature. Ces pratiques visent à restaurer des écosystèmes ou à s’inspirer des processus naturels pour s’adapter. Cela peut consister à désimperméabiliser les villes ou à restaurer des dunes contre l’érosion des côtes. Cette règle représente «un signal politique bienvenu», selon Gaëlle Haut, coordinatrice Affaires européennes de l’ONG de protection des océans Surfrider. «Rien ne garantit que ces solutions seront privilégiées par rapport à d’autres options», souligne-t-elle. Selon l’experte, il faudrait «rendre obligatoire le recours systématique à des solutions fondées sur la nature et renforcer l’ambition de la proposition de loi européenne». Pour financer les trajectoires d’adaptation : pas non plus de dotation spécifique. Les dépenses devront être intégrées au budget 2028-2032 de l’Union européenne, en cours de discussion, précise le média Contexte. 35% de ce budget sera destiné au climat et à la biodiversité. La Commission a laissé de côté l’idée d’un fonds dédié à l’adaptation, financé grâce à une taxe sur les bénéfices du secteur pétrolier et gazier. Ce projet était pourtant soutenu par l’Espagne, la gauche au Parlement et la vice-présidente de la Commission, la socialiste espagnole Teresa Ribera. Pour Christophe Clergeau, vice-président du groupe Socialists & Democrats (gauche), «les plans, à eux seuls, ne suffiront pas à protéger les populations. Nous avons besoin d’outils financiers pour les mettre en œuvre, et les collectivités locales et régionales doivent disposer des ressources et du soutien nécessaires pour agir.» Il reconnaît malgré tout que «cette première loi européenne sur la résilience climatique constitue un pas en avant important». Le texte doit encore être examiné par le Parlement européen, puis par le Conseil de l’Europe, avant d’être entériné. L’occasion pour les député·es d’ajouter des mesures plus ambitieuses. Le processus pourrait durer encore deux ans. «Le problème, c’est que les catastrophes climatiques sont déjà là, on l’a vu cet été, souligne Robin Elh. C’est du temps gaspillé.» Texte intégral (992 mots)

Un premier cadre commun, mais peu de mesures concrètes
L’obligation de recourir aux solutions fondées sur la nature
Pas de dépenses supplémentaires pour l’adaptation
Anne-Claire Poirier, Sébastien Eid
Vouloir défendre le vivant… et en répondre devant les tribunaux : voilà le lot d’un nombre croissant de militant·es écologistes en France ces dernières années, si l’on en croit le Mouvement de soutien aux défenseur·ses de l’environnement (MSDE). «Depuis 2023, l’État nous inflige un déferlement de procès, avec presque deux audiences par semaine en moyenne !», illustre Camille*, l’une de ses membres. En réponse, le MSDE s’est donné pour mission de soutenir les militant·es poursuivi·es, notamment en leur partageant les ressources juridiques utiles à leur défense. En plus de sillonner les tribunaux pour «documenter ce qui s’y passe», les bénévoles du MSDE viennent de développer un nouvel outil précieux avec l’aide des geeks de Data for good : Relaxes pour le vivant. Cette base de données répertorie l’ensemble des procès intentés aux défenseur·ses de l’environnement. «Environ 350 affaires y sont recensées depuis 1994, avec une bonne exhaustivité des informations depuis 2020», commente Tom*, de Data for good. «L’idée est de recenser, pour chaque affaire, les chefs de prévention retenus, les décisions rendues, les peines prononcées, etc. Cette jurisprudence est précieuse pour nourrir le travail des avocats, mais jusqu’ici elle était difficilement accessible», explique Camille. Pour protéger les mis·es en cause, l’accès à Relaxes pour le vivant est actuellement restreint aux avocat·es et à leurs client·es. Mais le MSDE a accepté de transmettre à Vert plusieurs jeux de données, qui dessinent un panorama inédit de la répression judiciaire endurée par ces militant·es. «De 2020 à aujourd’hui, on recense 860 prévenu·es dans 303 procédures», illustre Tom. Et les données confirment une ascension fulgurante des audiences, passées de 12 en 2020 à 90 en 2025, et déjà 65 entre le 1er janvier et le 15 octobre 2026. «Entre 2020 et 2023, ce sont surtout les décrocheurs de portraits d’Emmanuel Macron qui se sont retrouvés au tribunal un peu partout en France, commente Camille. 2023, 2024 et 2025 ont plutôt correspondu aux actions d’Extinction rebellion et de Dernière rénovation [blocages de routes, jets de peinture, etc., NDLR]. Les anti-A69 ont également eu à répondre de leurs actions». Depuis 2020, pas moins de 43 collectifs ont été concernés par des procès (voir ci-dessous), mais certains sont surreprésentés dans les affaires. Sur les 358 audiences recensées depuis 2020, Extinction rebellion était convoqué dans un quart (24%) des cas, Dernière rénovation dans 16% des cas, comme pour les anti-A69 (une même audience peut concerner plusieurs collectifs). La plupart du temps, les motifs de poursuite – appelés chefs de prévention – reflètent les modes d’action des collectifs : «”entrave à la circulation” pour les militants de Dernière rénovation ayant bloqué des routes, “dégradation” pour celles et ceux d’Extinction rebellion qui ont aspergé plusieurs bâtiments de peinture ou encore “opposition à travaux publics” dans le cas des anti-A69», résume Camille. Plus rarement, des poursuites beaucoup plus répressives sont émises à l’encontre de militant·es, les exposant à de très lourdes peines. Des militant·es des Soulèvements de la Terre ont par exemple été accusé·es de “séquestration” ou d’”association de malfaiteurs” – faits passibles de vingt ans de réclusion criminelle – après leur intrusion en décembre 2023 dans une centrale à béton Lafarge à Val-de-Reuil (Eure). Pour Camille, il s’agit d’une «instrumentalisation des qualifications pénales» pour tenter d’écraser la contestation. Si certains chefs de prévention peuvent être dissuasifs, «les juges ne sont, en général, pas si sévères», constate Camille. Selon elle, «le choix répressif se trouve donc surtout en amont, avec des gardes à vue sans motif, des poursuites infondées, etc.». Les peines prononcées se sont toutefois légèrement alourdies ces dernières années. Pour s’en rendre compte, le MSDE a construit un indice permettant de noter la sévérité de chaque décision rendue, de 0,5 (relaxe) à 14 (prison ferme). Entre 2020 et 2022, la note moyenne des condamnations était de 7,57, correspondant à des amendes de moins de 200 euros. Elle a atteint 8,89 en 2024, correspondant à des amendes comprises entre 200 et 500 euros, généralement assorties de travail d’intérêt général ou d’un stage de citoyenneté. À noter toutefois les deux condamnations à de la prison ferme prononcées en septembre 2025 et mai 2026 à l’encontre, respectivement, d’une militante de Dernière rénovation ayant aspergé Matignon de peinture et du médiatique militant anti-bassines Julien Le Guet pour avoir organisé la manifestation interdite de Sainte-Soline. Des peines d’une rare sévérité, «potentiellement liées à une volonté de dissuader les autres en faisant des exemples», interprète Camille. Si les données révèlent un boom des affaires à partir de 2023, les décisions rendues montrent également une hausse des relaxes. «En 2026, on atteint même 58% de relaxes», s’étonne Tom, de Data for good. Pour Camille, cette hausse est le résultat de procédures bâillons, lancées dans le seul but de dissuader les militant·es. «Le ministère public fait le choix de poursuivre même s’il n’y a rien dans le dossier», dénonce-t-elle. Depuis 2020, près d’un tiers des relaxes ont ainsi été prononcées pour «infraction non caractérisée», selon le MSDE. «On voit aussi que la répression est politique, car il poursuit des militants écologistes pour certains faits, là où des agriculteurs ne sont pas poursuivis», ajoute Camille. Elle prend l’exemple de huit militant·es placé·es pendant 46 heures en garde à vue pour avoir tagué un pont en Alsace en 2025. La procureure avait même demandé leur placement en détention provisoire pendant deux nuits, dans l’attente de leur comparution immédiate, ce que le juge des libertés a refusé. En comparaison, en 2024, des agriculteurs avaient aspergé de purin la préfecture d’Agen sans encourir la moindre peine. Depuis 2020, 289 décisions ont été rendues, dont 43% qui ont abouti à la relaxe des personnes mises en cause. La liberté d’expression est le premier motif de relaxe (37%). «Face à la volonté du ministère public de poursuivre et condamner des actions politiques, la justice réaffirme fréquemment le droit des citoyen·nes à manifester et à s’exprimer», reconnaît Camille. À noter également les quelques relaxes pour «état de nécessité», en référence à un article du code pénal qui prévoit d’exonérer de poursuites les personnes agissant pour prévenir «un danger actuel ou imminent qui menace elle-même, autrui ou un bien». Hélas, «on ne l’a encore observé qu’en première instance et pas de manière définitive, mais c’est un indice – faible – d’une justice qui commence à voir la nécessité pour les citoyen·nes d’agir», commente Camille. *Les personnes interrogées dans l’article ont choisi de s’exprimer sous pseudo. Texte intégral (1745 mots)

Une hausse fulgurante des audiences depuis 2023

Certains collectifs concentrent les procès

Des chefs de prévention parfois répressifs

Des peines mesurées… mais qui tendent à s’alourdir
Une hausse des condamnations… mais aussi des relaxes

La liberté d’expression, un motif majeur de relaxe

Hicham Zemrani
«Il y a des gens qui portent des discours et des mots qui finissent par armer d’autres qui, eux, passent à l’acte.» Mardi, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, Sébastien Lecornu a dénoncé les paroles de celles et ceux qui attisent la haine. Quatre jours après l’attentat raciste survenu à Trappes (Yvelines), vendredi, le premier ministre n’a toutefois pas nommé le Rassemblement national (RN), accusé par la gauche de porter une responsabilité morale dans cette fusillade. En privé, Marine Le Pen, cheffe de file des député·es RN, s’agace de cette culpabilité par association. «Faire un lien entre nous et ce qui s’est passé n’est pas digne», juge la candidate à l’élection présidentielle de 2027. Les internautes ont pourtant rapidement exhumé ses déclarations sur Trappes. Et d’après Mediapart, dont les informations s’appuient sur des conversations privées, plusieurs écrits de l’assaillant prouvent son adhésion aux idées du RN. Déjà au temps du Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen, le parti d’extrême droite ciblait régulièrement les banlieues françaises où vit une importante population d’origine ou d’ascendance étrangère. Surfant sur la peur de l’islamisme et établissant des parallèles avec des villes étrangères. Ce, afin d’alimenter et d’étayer son discours anti-immigration. Compilation. En meeting à Roubaix (Nord), en 1996, le cofondateur du FN avait dénoncé une forme de «colonisation inversée», symbolisée par cette phrase résolument incendiaire : «On vous a rendu Alger, rendez-nous Roubaix.» À l’époque, l’ancienne cité ouvrière fait l’objet d’un livre, Le Paradoxe de Roubaix (Plon), dans lequel le journaliste Philippe Aziz affirme que la commune est devenue la première ville de France à majorité musulmane – un postulat rapidement contesté. Parmi les populations d’origine étrangère vivant à Roubaix, la communauté algérienne se distingue par son nombre. Une meurtrissure pour Jean-Marie Le Pen, fervent défenseur de l’Algérie française, qui a officié comme lieutenant de réserve au sein de la 10ème division parachutiste (DP) et a été accusé d’avoir torturé des Algérien·nes pendant la guerre. Le «Menhir» a ainsi pris pour cible à plusieurs reprises la ville nordiste. Dans un entretien à France Soir, en 2011, il affirme sans preuve que Roubaix est composé à «60% d’immigrés maghrébins» et met en garde : «Si vous attendez le jour où ça brûle pour en prendre conscience, il sera un peu tard…» Évoquant les contestations populaires du Printemps arabe, il lâche que «le jour où les Maghrébins auront décidé, en France, de s’attaquer au président de la République, ils pourront aller jusqu’à lui faire subir des sévices sexuels». De retour dans l’ancienne cité ouvrière, en 2013, pour participer aux vœux de la fédération nordiste du FN, Jean-Marie Le Pen avait prophétisé : «Nous ne serons bientôt plus majoritaires. Il y a même des endroits comme Roubaix où il est probable que, si une liste d’union musulmane se présentait aux élections, elle gagnerait.» La liste de l’Union des démocrates musulmans de France (UDMF), parti politique réputé proche des Frères musulmans, a récolté seulement 0,85% des suffrages aux élections européennes de 2024. Marchant dans les pas de son père, Marine Le Pen présentera elle aussi la commune comme une anomalie à corriger. «Si on laisse faire ça, demain, il y aura 100 villes comme Roubaix, puis 10 000 villes, jusqu’à ce que nous n’ayons plus la capacité de réagir. Il y a donc, objectivement, une urgence», s’enflammait-elle, en 2022, au micro d’Europe 1. Le rendez-vous avait été donné, le 16 septembre 2010, devant la basilique Saint-Denis. Bruno Gollnisch, alors vice-président du FN, a choisi cet écrin de l’histoire de France pour lancer sa candidature à la succession de Jean-Marie Le Pen… et s’en prendre aux immigré·es, nombreuses et nombreux dans la plus grande commune de la Seine-Saint-Denis, «qui se comportent en prédateurs». «Je suis venu devant la nécropole de ceux qui ont fait la France et dans un endroit qui est conquis par l’immigration étrangère», a-t-il lancé, chahuté par des manifestant·es. Et de poursuivre : «Ce département de Seine-Saint-Denis ne doit pas devenir ce que le Kosovo a été à la Serbie, c’est-à-dire progressivement submergé, gagné par la violence et à la fin détaché de la mère patrie par une intervention étrangère.» Nulle «provocation» de sa part, jure celui qui est connu pour ses propos négationnistes. «C’est la démarche légitime d’un élu français dans ce qui est le berceau de notre civilisation et de notre culture, dans ce qui est la nécropole des gens qui ont fait la France ou qui l’ont défendue, de Charles Martel jusqu’au siècle dernier», se justifie-t-il, faisant référence à la bataille de Poitiers, en 732, qui a stoppé l’avancée des troupes musulmanes vers le nord de l’Europe. En 2011, Sevran (Seine-Saint-Denis) est le théâtre de règlements de comptes entre trafiquants et bandes rivales qui se disputent le contrôle de deux plaques tournantes du trafic de drogue. Au mois de juin, Marine Le Pen dégaine un communiqué dans lequel elle appelle «à la reconquête des territoires perdus de la République», expression popularisée par l’historien de la Shoah et du sionisme Georges Bensoussan dans un livre paru en 2002. Aux yeux de la présidente du FN, Stéphane Gatignon, le maire écologiste de Sevran, «a raison de comparer à Chicago ce qu’est devenue sa ville». Mais Marine Le Pen en profite surtout pour dézinguer le chef de l’État, Nicolas Sarkozy, qui «laisse la situation dégénérer à un point tel que la République perd chaque jour le contrôle de nouveaux territoires». Son ministre de l’intérieur, Claude Guéant, en prend aussi pour son grade, lui qui est «toujours dans le blabla et jamais dans l’action». Trappes (Yvelines) détient le triste record européen du nombre de départs pour le djihad en Irak ou en Syrie entre 2014 et 2016 : près de 70. Particulièrement surveillée par les services de renseignement, la commune francilienne alimente les craintes, réelles ou fantasmées. En 2021, Didier Lemaire, professeur de philosophie dans un lycée trappiste, décrit ainsi une ville «tombée aux mains des islamistes» dans laquelle il dit «vivre dans la peur» et «sous escorte policière armée». Des «outrances» et «certaines inexactitudes», rectifie alors le préfet des Yvelines. Peu importe pour Marine Le Pen, qui voit dans l’enchaînement de ces évènements la validation de ses thèses. En 2021, elle écrit sur Twitter : «En 30 ans, Trappes est devenue un territoire perdu de la République, sous le poids d’une immigration massive et ininterrompue qui l’a changée en profondeur. Qui peut nier que l’immigration dérégulée a été le moteur de la montée en puissance de l’islamisme dans notre pays ?» Pour rebondir sur la controverse, Jordan Bardella, vice-président du RN, se rend à Trappes. «Il y a dans notre pays de plus en plus de petites Républiques islamiques qui se constituent dans beaucoup de territoires […] Nos élus ferment les yeux», dénonce-t-il sur BFMTV. Des propos qu’il réitérera et qui lui vaudront une mise en examen, après le dépôt d’une plainte par le maire yvelinois, Ali Rabeh (Génération.s). Invité en 2022 sur le plateau de «Touche pas à mon poste», l’eurodéputé d’extrême droite persiste et signe : «Je maintiens mes propos. Trappes est éminemment une petite République islamique en miniature, la capitale européenne du djihad», assène Jordan Bardella, avant d’égrainer une série de villes populaires comme pour effrayer les téléspectateur·ices : «Trappes, Roubaix, Saint-Denis […] c’est notre futur si on ne reprend pas en main la situation.» Il sera finalement relaxé pour ses propos. Fort de cette victoire juridique, les frontistes n’hésitent plus à employer l’expression bardelliste. À l’image d’Edwige Diaz, présidente du groupe nationaliste au Sénat, invitée lundi soir sur BFMTV. «Dans nos propos, il n’y a rien de répréhensible, c’est un avis politique», a-t-elle martelé, assurant qu’il «suffit d’aller à Trappes pour se rendre compte que les femmes ne sont pas les bienvenues dans les cafés, qu’il y a des coiffeurs qui ne sont pas mixtes». Dimanche, lors du meeting de lancement de campagne de Marine Le Pen, à Orléans (Loiret), le président du RN s’est rapidement exprimé sur l’attentat raciste survenu à Trappes. «Il y a deux jours, la barbarie a encore frappé […] La justice devra être impitoyable et faire en sorte que cet assassin entre en prison sans possibilité d’en ressortir un jour», a-t-il enjoint. Service minimum. Texte intégral (1939 mots)

Jean-Marie Le Pen en 1996 : «On vous a rendu Alger, rendez-nous Roubaix»
Bruno Gollnisch en 2010 : «La Seine-Saint-Denis ne doit pas devenir ce que le Kosovo a été à la Serbie»
Marine Le Pen valide la comparaison entre Sevran et Chicago
Marine Le Pen en 2021 : «Trappes est devenue un territoire perdu de la République»
Jordan Bardella en 2022 : «Trappes est une République islamique en miniature»
Zoé Moreau
«Nous appelons à reconnaître officiellement le changement climatique comme une urgence sanitaire mondiale.» Le constat est sans appel. C’est celui de Marina Romarello, chercheuse spécialisée dans les liens entre climat et santé à l’University College de Londres (UCL) et directrice du Lancet Countdown. Ce groupe de scientifiques résume les conclusions de son dixième rapport annuel, publié ce mercredi. À quelques jours de l’ouverture de la prochaine Conférence mondiale sur le climat (COP31), qui se tiendra à Antalya (Turquie) à partir du 9 novembre, leur bilan sonne comme un nouvel avertissement. Dirigé par l’University College de Londres et élaboré en collaboration avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Lancet Countdown documente chaque année, à travers une cinquantaine d’indicateurs, les effets du changement climatique sur la santé humaine. Pour cette dixième édition, les travaux de 146 chercheur·ses issu·es de plusieurs disciplines, représentant plus de 100 institutions dans plus de 30 pays, dressent le bilan de la décennie écoulée depuis l’adoption de l’Accord de Paris sur le climat, en 2015. Le constat est celui… d’un échec. La situation ne s’est pas améliorée depuis que les États se sont engagés à ne pas dépasser le seuil d’1,5 degré (°C) de réchauffement par rapport à l’époque pré-industrielle (vers 1850). Pire : les conséquences sanitaires du changement climatique se sont aggravées plus rapidement durant la décennie qui a suivi l’entrée en vigueur de l’accord (2016-2025) que dans la décennie précédente (2006-2015). «Les investissements dans les énergies propres, le rôle moteur des systèmes de santé, le renforcement des législations protectrices de la santé et l’accumulation des connaissances scientifiques ont permis d’obtenir des bénéfices sanitaires réels. Mais ceux-ci ne suffisent pas à compenser l’aggravation rapide des dommages provoqués par le changement climatique alimenté par les énergies fossiles», alertent les auteur·ices du rapport. La détérioration la plus impressionnante concerne la hausse du nombre de morts liées à la chaleur. Entre 2016 et 2023, les épisodes caniculaires ont causé en moyenne 540 800 décès par an – en hausse de 35,8% par rapport à la décennie précédente. Une grande partie de ces décès n’auraient pas eu lieu sans réchauffement climatique. Dans le détail, celui-ci est responsable de près de 370 000 décès liés à la chaleur par an sur la dernière décennie, contre environ 219 000 entre 2006 et 2015. 2023 a pleinement illustré la violence du phénomène. Cette année-là, 710 000 morts ont été attribuées aux effets de la chaleur – un record. Parmi ces décès, 71,5% étaient attribuables au changement climatique d’origine humaine. À titre de comparaison, ce sinistre bilan «dépasse le nombre de décès annuels dus au paludisme ou au VIH», soulignent les scientifiques du Lancet. Au total, les chercheur·ses estiment que le changement climatique a causé près de trois millions de décès liés à la chaleur entre 2016 et 2023. Autre indicateur préoccupant : la sécheresse. En 2025, plus de la moitié des terres émergées du monde (51,8%) ont subi une sécheresse extrême pendant au moins un mois. Un chiffre qui illustre une tendance de fond : la superficie touchée a augmenté de 704% sur la période 2016-2025 par rapport à la décennie 2006-2015. Ses effets sont très concrets. Alors que l’eau se fait rare et que les rendements agricoles baissent, l’insécurité alimentaire augmente. Selon le Lancet, si 29,3% des personnes interrogées ont déclaré connaître une insécurité alimentaire modérée ou grave en 2024, cette proportion aurait été d’environ 23,6% en l’absence de réchauffement climatique. Concrètement, cela représente 127,9 millions de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire en plus. Les pluies extrêmes, dont la fréquence s’accélère, présentent elles aussi des risques sanitaires grandissants. Lorsqu’elles provoquent des inondations, elles augmentent les risques «de blessures, de noyades, de dégradation de la qualité de l’eau et de maladies infectieuses transmises par l’eau», alertent les auteur·ices du rapport. Si les scientifiques n’ont pas pu estimer avec précision le nombre de morts lié à ces phénomènes, elles et ils ont toutefois pu établir qu’entre 2006-2015 et 2016-2025, la proportion des terres émergées exposées chaque année à des précipitations extrêmes était passée de 14,8% à 17,2%. Les flammes dévorent les forêts ; les fumées, elles, s’attaquent aux poumons, au cœur et parfois à tout l’organisme. Voilà un autre signal alarmant que nous envoie le Lancet Countdown. Alors que les incendies se multiplient sous l’effet du réchauffement climatique, ils exposent davantage les populations aux particules fines (les PM2,5, inférieures à 2,5 micromètres) contenues dans les fumées, particulièrement dangereuses. Concrètement, la mortalité par incendie a diminué, ce qui pourrait s’expliquer, selon le Lancet, par une meilleure gestion de ces événements. Mais le risque, lui, augmente : le nombre annuel de jours présentant un risque très élevé ou extrêmement élevé d’incendie a progressé de 2,87 % sur la dernière décennie, atteignant 99 jours en moyenne. Résultat : le nombre annuel de décès associés à la pollution des fumées reste élevé, passant de 616 100 sur la période 2006-2015 à 640 500 sur la dernière décennie. Chaque année, c’est donc l’équivalent de plus de la population de Lyon qui meurt encore des fumées. À ces morts s’ajoutent celles provoquées par la pollution liée à la combustion fossile (pots d’échappement, usines à charbon, etc.). Les émissions qu’elle provoque continuent de tuer à grande échelle. En 2023, les particules fines (PM2,5) issues de la combustion du charbon, du pétrole et du gaz ont été responsables de 2,78 millions de décès dans le monde, un bilan quasiment inchangé depuis 2016, estime le Lancet Countdown. Et qui s’explique par des résultats très inégaux selon les pays. Dans les 77 États où la pollution atmosphérique due aux combustibles fossiles a diminué depuis 2016, l’amélioration de la qualité de l’air «a permis d’éviter environ 323 000 décès attribuables à cette pollution chaque année», saluent les expert·es. Mais, à l’échelle mondiale, «cette diminution a toutefois été compensée par une augmentation des décès dans les 46,4% de pays restants», précisent-ils et elles. Si l’action patine, selon le Lancet Countdown, c’est que «les gouvernements nationaux, les organisations internationales et le secteur privé se mobilisent désormais moins sur les questions de santé et de changement climatique». Il en tient pour preuve le sous-financement de l’adaptation climatique. Alors que les besoins définis par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) ont été chiffrés à 3,3 milliards de dollars (2,9 milliards d’euros) par an, seuls un tiers des besoins déclarés (soit 1,1 milliard de dollars, ou 988 millions d’euros) ont fait l’objet d’engagements de financement en 2024. Ce manque d’argent «est le principal obstacle à la mise en œuvre des plans nationaux d’adaptation sanitaire», insistent les scientifiques. «Malgré la nécessité cruciale de sortir des énergies fossiles pour protéger la santé et sauver des vies, des intérêts particuliers continuent de faire obstacle aux progrès», notent aussi les auteur·ices. Et pour cause : les 100 plus grandes entreprises pétrolières et gazières du monde prévoient désormais de produire, d’ici à 2040, des quantités d’énergies fossiles supérieures de 150% aux niveaux compatibles avec la limitation du réchauffement à 1,5°C. Cette proportion était de 138% en 2025. Texte intégral (1665 mots)

3 millions de décès liés à la chaleur entre 2016 et 2023

Fumées tuent

Que font les États ?
Lisa Boudoussier
À côté du champ de luzerne de Michel Delille, à Arleux (Nord), se cache un bien précieux : un captage d’eau potable qui alimente les robinets de plusieurs communes du Nord. «Nous, agriculteurs, on touche à tout : l’eau, l’air, le sol, le vivant. Le fait que je ne mette pas de pesticides de synthèse sur mes sols permet que rien ne descende dans la nappe phréatique ; donc je ne pollue pas l’eau», explique l’agriculteur bio de 38 ans tout en nous montrant l’étendue de sa parcelle. C’est justement à la création du captage, en 2006, que les Delille ont commencé leur réflexion pour passer à l’agriculture biologique. Celle-ci avait émergé lors d’une réunion clé avec la régie publique – qui le gère et qui distribue la ressource –, les élu·es, les agriculteur·ices du secteur et l’Agence de l’eau. «Mon père avait demandé aux experts : “Si une pollution est détectée, que se passera-t-il ?” Ils lui avaient répondu que c’était soit l’arrêt des cultures, soit le passage en bio», raconte Michel Delille. La famille Delille change alors ses pratiques pour éviter que des pesticides contaminent la nappe qui alimente les communes alentour. «En 2006, on a profité d’un fonds européen, alimenté par l’Agence de l’eau, pour acheter du matériel de désherbage. L’idée était de réduire les produits phytosanitaires au maximum», explique encore le fils. Quelques années plus tard, ses premières parcelles sont converties à la bio. Cette transformation se poursuit jusqu’en 2022, quand les 90 hectares de la ferme sont définitivement estampillés bio. Malgré les efforts de Michel Delille, la qualité de l’eau reste dégradée à Arleux. Dans la commune, les analyses (disponibles en ligne) effectuées le 21 avril 2026 dans le cadre du contrôle sanitaire ont révélé de mauvais résultats. Voici ce que dit l’Agence régionale de santé des Hauts-de-France dans ses conclusions : «Eau d’alimentation non conforme aux limites de qualité en vigueur pour le paramètre Chlorothalonil R417888». En réalité, la contamination de l’eau ne date pas d’hier, le chlorothalonil était utilisé depuis les années 1970 jusqu’en 2020, année où il a été interdit. «C’est possible que mon père ait utilisé ce pesticide, reconnaît Michel Delille. Ce sont les pollutions de nos parents, de nos grands-parents, que l’on se traîne encore aujourd’hui.» «Une fois que les produits phytosanitaires sont dans la nappe phréatique, il faut énormément de temps avant qu’ils n’en disparaissent, même si on arrête de les utiliser», explique Karine Vallée, experte des écosystèmes et de la gestion de la ressource en eau au sein de l’Agence de l’eau Artois-Picardie, dont le périmètre englobe le nord des Hauts-de-France. C’est toute la difficulté : comment rétablir la qualité d’une eau polluée par des pesticides interdits mais persistants ? Seuls des traitements curatifs, après coup, peuvent permettre de dépolluer l’eau – mais cela coûte très cher. Noréade, la régie publique chargée de distribuer l’eau potable de 750 communes dans le Pas-de-Calais, précise : «Une étude prospective menée dès 2025 a permis de définir les actions nécessaires pour parvenir progressivement à un retour à la conformité de l’eau distribuée sur l’ensemble du territoire de la régie.» Elle chiffre à 200 millions d’euros le coût des investissements. Ils comprennent la mise en place de 22 unités de traitement pour dépolluer l’eau et des interconnexions avec d’autres réseaux pour diluer l’eau souillée. Une deuxième phase d’études devrait préciser la marche à suivre jusqu’en 2032, et après. La mise en œuvre de ces actions prendra du temps. «Pour suivre l’objectif de baisse des pesticides dans l’eau potable, il faut davantage de conversions en bio, et a minima des cultures à bas niveau d’intrants.» D’où l’importance de préalablement protéger les captages, afin d’éviter toute nouvelle contamination par les substances chimiques actuellement épandues dans les champs. «Le curatif ne résout pas tout, il faut faire du préventif en modifiant les pratiques agricoles voire les cultures. Pour suivre l’objectif de baisse des pesticides dans l’eau potable, il faut davantage de conversions en bio, et a minima des cultures à bas niveau d’intrants», affirme Karine Vallée, de l’Agence de l’eau Artois-Picardie. Pas moins de 12,5 millions d’euros ont été investis en 2025 par cette agence de l’eau pour lutter contre les pollutions d’origine agricole. Depuis 2024, elle participe aussi au financement d’un programme spécifique : un Contrat d’action pour la ressource en eau (Care). Piloté par l’intercommunalité Douaisis Agglo, qui regroupe 35 communes pour 150 000 habitant·es, ce contrat prévoit douze actions prioritaires sur l’agriculture pour «protéger la qualité de l’eau en amont des captages et garantir une eau potable saine pour les usagers de notre territoire». Sollicitée à maintes reprises à propos de ses actions pour favoriser la protection de la ressource, l’agglomération nous a finalement répondu : «À ce stade, Douaisis Agglo ne souhaite pas apporter de commentaire sur ce sujet.» Nous nous sommes procuré le document du Care, dans lequel il est notamment écrit : «Face au constat préoccupant sur la qualité d’eau à destination de la consommation humaine […] où les teneurs en produits phytosanitaires […] peuvent dépasser les normes sanitaires, il devient impératif de redéfinir les objectifs du territoire.» Une aire d’alimentation de captage a donc été définie. Celle-ci est composée de 16 communes, dont Arleux. Signé pour six ans, le Care chiffre à environ 500 000 euros les mesures liées au développement de la bio, à l’accompagnement et la formation des agriculteur·ices. «La communauté d’agglomération du Douaisis veut développer les conversions en bio sur son territoire, grâce notamment aux financements de l’Agence de l’eau, pour protéger les captages. Elle va également mettre en place un dispositif de paiements pour services environnementaux avec un axe sur la santé», confirme Patrice Bizais, chef du service Intervention sur les activités économiques et agricoles de l’Agence de l’eau Artois-Picardie. Et sa collègue Karine Vallée de préciser : «Sur l’agriculture biologique, l’agglomération avait déjà, avant la signature du Care, un plan appelé Biocad.» Depuis 2014, celui-ci propose des aides à la conversion et s’appuie sur l’association Bio en Hauts-de-France et la Chambre d’agriculture du Nord-Pas-de-Calais. Michel Delille en bénéficie puisque, depuis 2018, Douaisis Agglo lui loue environ sept hectares… à la condition qu’il les cultive en bio. Les parcelles sont situées dans une aire d’alimentation de captage d’eau potable, à Sin-le-Noble. Pour assurer la protection de la ressource, l’agglomération mise aussi sur le soutien aux agriculteur·ices bio déjà installé·es, en subventionnant leur maintien. «L’agglomération me rembourse l’intégralité de ma certification en bio. Soit plus de 1 000 euros chaque année : c’est un gros avantage», souligne encore Michel Delille. Mais autour de lui, rares sont celles et ceux qui pratiquent l’agriculture biologique. Seulement 2,5% des surfaces agricoles sont en bio dans les Hauts-de-France, contre 35,3% en Provence-Alpes-Côte d’Azur, par exemple. Champs de pommes de terre, de betteraves, de blé… Ces grandes cultures, majoritaires dans la région, sont depuis longtemps traitées avec des pesticides. «Ce sera quand même compliqué d’avoir du bio partout, on ne va pas se le cacher. Donc il faut vraiment un travail de réduction des doses utilisées ou des consignes d’application», reconnaît Karine Vallée. Mais le programme du Contrat d’action pour la ressource en eau semble avoir pris du retard. L’agglomération vient seulement de publier une annonce pour recruter une personne en charge du suivi du projet. «Justement, on avait réclamé à Douaisis Agglo un bilan de mise en œuvre du Care. Chose qui n’a pas pu être faite à cause de la vacance du poste», raconte-t-elle. De premiers résultats étaient attendus courant 2026. Et les financements seront-ils toujours là dans les années à venir ? Le projet de décret d’application de la loi d’urgence agricole votée cet été vient d’être publié et mis en consultation. Il redéfinit le classement des captages d’eau potable, ce qui pourrait réduire le nombre de ceux considérés comme prioritaires face aux pollutions agricoles. Jusqu’à présent, l’aire d’alimentation de captage concernée par le Care était classée «prioritaire à l’enjeu pesticide», selon un document auquel nous avons eu accès. Néanmoins, son statut pourrait changer, puisque le décret prévoit d’exclure les captages dont la contamination est due à un pesticide interdit. C’est son cas, puisque les quelques substances actives qui mettent sous pression la ressource, toujours selon ce même document, sont interdites en France depuis plusieurs années. Les collectivités locales aidées par les agences de l’eau pour mener des actions de prévention s’inquiètent d’une possible baisse des financements publics si leurs captages n’étaient plus considérés comme prioritaires. Interrogée sur ce point, Douaisis agglo n’a pas souhaité répondre non plus. Texte intégral (2397 mots)

Cet article est le second épisode de notre série sur la pollution de l’eau aux pesticides. Cliquez ici pour savoir si les captages près de chez vous sont concernés. 
Une eau toujours polluée par un pesticide

Une dépollution coûteuse

Un projet de décret qui amoindrit la protection des captages
Le décret est en consultation publique jusqu’au 6 novembre 2026.
Lisa Boudoussier
Les autorités sanitaires le martèlent : en France, l’eau du robinet est très surveillée. Mais surveillance ne rime pas toujours avec respect des normes. C’est ce que révèle la carte interactive de la pollution de l’eau potable aux pesticides que Vert a élaborée à partir des données du site Dans mon eau. Les associations Générations futures et Data for good y agrègent les résultats du contrôle sanitaire de l’eau du robinet. En entrant le nom de votre commune dans la barre de recherche, vous aurez accès aux résultats des contrôles réalisés entre le 1er septembre 2025 et le 31 août 2026 dans chaque unité de distribution d’eau potable (UDI), qui permet d’acheminer l’eau jusqu’à votre robinet. Vous pourrez alors vérifier si l’eau que vous buvez contient des pesticides, ou pas. Par pesticide, on entend toutes substances actives chimiques (herbicides, insecticides, fongicides, etc.) contenues dans les produits phytosanitaires (utilisés en agriculture) ou biocides (utilisés à domicile ou dans les bâtiments). Selon nos calculs, 36 millions de Français·es (sur une population de 69,1 millions) boivent une eau contenant au moins un pesticide. Cela correspond aux zones en jaune sur la carte. Les concentrations en pesticide ne dépassent pas les limites de qualité. L’eau du robinet peut être bue sans risque aux yeux des autorités sanitaires. Une grande majorité de ces substances chimiques vient de produits phytosanitaires utilisés en agriculture. Après avoir été épandus dans les champs, ces produits s’infiltrent dans les sols et finissent par atteindre les nappes où est captée la majeure partie de l’eau qui, après traitements, coule à notre robinet. Si l’on se réfère au dernier recensement agricole, la présence de pesticides pourrait être liée, en Bourgogne-Franche-Comté et Auvergne-Rhône-Alpes, à la culture de la vigne et des céréales, et en Bretagne, à la culture du maïs. Dans les territoires d’outre-mer, 38 communes sont alimentées par une eau potable contenant au moins un pesticide. Toutefois Pauline Cervan, chargée de mission réglementaire sur les pesticides chez Générations futures, remarque que les analyses effectuées en Martinique et en Guadeloupe se focalisent peu sur le chlordécone. Cet herbicide toxique, utilisé dans les bananeraies jusqu’à son interdiction en 1993, n’a pas été systématiquement recherché dans les dernières analyses effectuées malgré sa persistance dans les sols et l’eau. Dans d’autres régions, la situation est plus compliquée puisque les limites de qualité sont dépassées (en orange sur la carte). Cela ne signifie pas toujours que l’eau est toxique, elle peut continuer d’être distribuée, mais la mise en œuvre d’actions pour rétablir sa qualité est obligatoire. L’arrêté du 11 janvier 2007 relatif à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine a établi ces limites à 0,1 microgramme par litre (µg/l) par substance, ou bien à 0,5 µg/l pour la somme de tous les pesticides analysés. Sur les douze mois concernés, on compte 1 305 dépassements des normes vis-à-vis de la teneur en pesticides dans l’eau potable. La région des Hauts-de-France est la plus impactée. Plus de la moitié de ses réseaux de distribution d’eau potable (56%) sont concernés par des concentrations en pesticides supérieures aux normes : environ 2,7 millions de personnes boivent une eau non conforme. Outre les pesticides, on trouve dans l’eau du robinet ce qu’on appelle des métabolites : des molécules issues de leur dégradation. «Quand le pesticide est mis dans l’environnement, il ne reste jamais tel quel : il va être transformé en d’autres molécules par interaction avec la lumière, l’eau, la température, les bactéries dans le sol…», explique Mickaël Derangeon, chercheur en neurosciences et vice-président du syndicat Atlantic’eau en Loire-Atlantique. «Certains métabolites sont moins toxiques que les molécules mères, mais d’autres peuvent l’être tout autant, voire plus», estime-t-il. Selon Pauline Cervan, «ces non-conformités dans les Hauts-de-France sont liées aux métabolites du chloridazone et cette bande orange correspond exactement aux zones où l’on cultive la betterave». En effet, le chloridazone est un herbicide utilisé sur les cultures betteravières jusqu’à son interdiction en 2020. Après avoir été épandu, il s’est transformé en plusieurs métabolites dont le chloridazone desphényl ou le chloridazone méthyl desphényl que l’on retrouve encore aujourd’hui dans l’eau. «Les grandes cultures, la betterave mais aussi les céréales, comme le blé et l’orge, sont responsables des plus grandes concentrations de pesticides dans l’eau du robinet» En Normandie, deuxième région recensant le plus de non-conformités selon nos calculs, près de 700 000 habitant·es sont concerné·es. La couleur orange de ces zones est associée aux métabolites du chloridazone mais aussi à ceux du chlorotalonil, un fongicide également interdit en 2020, qui était auparavant utilisé sur les cultures céréalières notamment. «Les grandes cultures, la betterave mais aussi les céréales, comme le blé et l’orge, sont responsables des plus grandes concentrations de pesticides dans l’eau potable», analyse Pauline Cervan. Des cultures particulièrement gourmandes en pesticides, comme le révèle la carte de l’utilisation des pesticides en France de l’association Solagro. Interrogées par Vert sur les risques sanitaires et sur les mesures à mettre en place, les agences régionales de santé des Hauts-de-France et de Normandie, chargées de surveiller les pesticides dans l’eau, n’ont pas répondu à nos sollicitations. Dans les outre-mer comme en France métropolitaine, certains territoires voient leur eau potable relativement préservée, le vert colore la carte. Ainsi, aucun pesticide n’a été quantifié dans l’eau potable pour environ 20,7 millions de personnes. Réputée pour être fortement exposée aux pesticides en raison de ses vignes, la Nouvelle-Aquitaine est pourtant parée de vert. «Cela s’explique par la géologie des sols, éclaire Pauline Cervan. Les nappes phréatiques qui alimentent les réseaux d’eau sont très profondes et, du coup, relativement épargnées par la pollution.» Enfin, il est à noter que de nombreuses parties du territoire sont en zone grise sur la carte. Aucun pesticide n’y a été recherché pendant ces douze mois. Cela concerne près de 4 millions de Français·es. Cette absence de données est visible dans les zones montagneuses où l’agriculture est a priori moins développée, mis à part l’élevage. Quelles sont les obligations des communes où les limites de qualité sont dépassées ? Dans un rapport paru en mai, l’Inspection générale des finances (IGF) confirme que «l’essentiel des non-conformités de l’eau potable (90%) est dû aux pesticides et à leurs métabolites». Le code de la santé publique précise que : «La personne responsable de la production ou de la distribution d’eau [ou PRPDE, NDLR] doit prendre le plus rapidement possible les mesures correctives nécessaires afin de rétablir la qualité de l’eau.» Les PRPDE – que sont les mairies, les syndicats de l’eau, les communautés de communes ou encore les exploitants privés – doivent demander une dérogation au préfet afin de pouvoir continuer à distribuer au robinet une eau non conforme. Cette dérogation fixe un délai de trois ans, renouvelable une fois, pour rétablir la qualité de l’eau. Or, toujours selon le rapport de l’IGF, dans 73% des cas de non-conformité, aucune demande de dérogation n’a été faite. Sans elle, impossible de s’assurer que des actions telles que des traitements pour dépolluer l’eau sont bel et bien menées, ni que la population a été informée. Des associations n’hésitent pas à poursuivre leur commune en justice. Le 11 juin, la commune d’Oursel-Maison, dans l’Oise, a été jugée coupable par la Cour administrative d’appel de Douai de ne pas avoir fait de demande de dérogation et engagé d’actions correctives suffisantes face à la présence excessive de pesticides dans l’eau du robinet. «Depuis huit ans, la commune nous répondait dans le vide pour ne pas enclencher le début du calendrier et donc gagner du temps» raconte Didier Malé, président du Regroupement des associations de sauvegarde de l’Oise (ROSO) à l’origine de cette action en justice. Il espère que cette décision fera jurisprudence et que d’autres associations pourront s’y appuyer pour exiger que la qualité de l’eau soit préservée. De son côté, France nature environnement (FNE) est monté d’un cran en assignant l’État en justice en avril «pour le contraindre à protéger l’eau potable». L’ONG considère que l’État n’a pas mis en place les mesures permettant d’assurer la préservation des captages d’eau potable, enfreignant son obligation légale d’assurer l’alimentation en eau potable de la population. Méthodologie : Texte intégral (2350 mots)
Zone jaune : présence d’au moins un pesticide, l’eau reste potable
Zone orange : limites dépassées, l’eau n’est pas forcément toxique
Zone verte : l’eau du robinet relativement préservée
Zone grise : absence d’information Appel à la justice pour «contraindre à protéger l’eau potable»
La carte se base sur les données du contrôle sanitaire parues le 5 octobre 2026. Celles-ci sont mises à jour mensuellement avec les dernières analyses disponibles (datant à ce jour du 31 août 2026) de l’eau potable réalisées par les agences régionales de santé (ARS). Il est à noter que les résultats présentés dans la carte ci-dessus correspondent aux analyses effectuées entre le 1er septembre 2025 et le 31 août 2026.
De plus, la carte est à l’échelle des réseaux d’eau potable en France, sauf pour les départements d’outre-mer où elle est à l’échelle des communes du fait de l’absence de données sur le découpage par réseaux. Nous avons repris ici la liste des pesticides ainsi que la légende réalisée par Générations futures et Data for good pour leur site Dans mon eau. Les limites de qualité dont il est question dans la légende correspondent à une valeur supérieure à 0,1 microgramme par litre (µg/l) par substance, ou à 0,5 µg/l pour la somme de tous les pesticides.
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