Zoé Moreau
Sa pétition «Pour une baisse des prix à la pompe», signée par près de 1,3 million de personnes, avait contribué à faire émerger le mouvement des Gilets jaunes, il y a huit ans. Figure de cette mobilisation historique, Priscillia Ludosky a été candidate citoyenne sur la liste Les Écologistes aux européennes de 2024 et préside désormais le Collectif des luttes sociales et environnementales (CLSE), qui agit dans les outre-mer. Elle entend bien prendre part aux mobilisations prévues partout en France ce samedi. Lancé début septembre sur les réseaux sociaux, l’appel à la mobilisation pourrait marquer un retour des Gilets jaunes, estime-t-elle. Vert l’a rencontrée. Je ne sais pas si on peut s’attendre à une mobilisation massive, sous le même format qu’en 2018-2019. Mais en tout cas, plusieurs personnes qui ont participé au mouvement des Gilets jaunes il y a huit ans prévoient des actions. Un décompte des mobilisations circule sur Internet. On y recense 416 manifestations, 90 ronds-points, 150 stations-service, quatre raffineries et 31 dépôts pétroliers [Sur une carte en ligne, près de 1 500 mobilisations étaient recensées à la veille de cette journée, NDLR]. Reste à savoir si toutes ces actions auront effectivement lieu ! Non, pas du tout. En 2018, le mouvement était parti d’une pétition que j’avais lancée en mai et qui a grossi jusqu’en septembre-octobre. Puis j’ai appelé les signataires à sortir dans la rue le 17 novembre. Entre septembre et novembre, j’ai organisé énormément de visioconférences avec des personnes partout en France pour leur expliquer comment déclarer une manifestation, où se retrouver dans leur secteur, qui rejoindre, etc. C’est ce travail qui a permis de faire émerger le mouvement ! Aujourd’hui, tout le travail logistique n’est plus à faire. Lorsqu’une personne appelle à sortir à une date donnée, les gens savent comment s’y prendre : ils occupent les ronds-points, enfilent leur gilet jaune, déclarent des manifestations. Un mode opératoire populaire s’est installé. C’est possible. D’autant que trois générations se rencontrent. Il y a les Gilets jaunes, déjà mobilisés il y a huit ans. Les personnes qui n’étaient pas encore entrées dans la vie active en 2018 – elles ont grandi et ont découvert les inégalités et les difficultés à s’en sortir malgré le travail. Et les lycéens, les collégiens et les étudiants, qui se mobilisent pour réclamer des moyens et des conditions de travail qui leur permettent d’étudier correctement. Ce trio de générations pourrait se retrouver ce 17 octobre. Je pense que cet appel a rencontré davantage d’écho parce qu’il intervient dans un contexte où plusieurs choses se conjuguent : les mobilisations de la rentrée, notamment dans l’éducation, mais aussi contre la hausse du prix des carburants. Elles s’ajoutent à la préparation de l’anniversaire du mouvement des Gilets jaunes, le 17 novembre. Tout cela a créé un terrain favorable. Je pense que les causes profondes restent les mêmes, mais qu’elles se sont exacerbées. Depuis 2018, de nouveaux secteurs se sont mobilisés, comme les pompiers et les soignants. Il y a eu la loi sur la sécurité globale, puis la réforme des retraites… Au fil des mobilisations, les gens ont commencé à faire le bilan : cela fait presque dix ans qu’Emmanuel Macron est au pouvoir et, à leurs yeux, tout se dégrade. Le fait qu’il ait été réélu permet de prendre du recul et d’évaluer sa politique sur la durée. La situation devient pesante. Dans les outre-mer, les questions sociales sont particulièrement aiguës. À Mayotte, le taux de pauvreté dépasse les 77%, plus de 15 000 enfants ne sont pas scolarisés et la sécurité alimentaire n’est pas assurée. En Guadeloupe, le réseau d’eau est tellement défaillant que les habitants doivent faire face à des coupures régulières. En Guyane et en Polynésie, les difficultés sont aussi très importantes… Quand on accède à la fonction de président ou de présidente de la République, je considère que l’on devrait garantir l’accès à ces droits fondamentaux. Or, ce n’est pas le cas. Il est assez maigre. Nous nous sommes mobilisés sur le revenu universel et nous n’avons pas obtenu ce que nous voulions. Pareil pour la taxe à 0% sur les produits et les services de première nécessité. Sur la taxe carbone, nous avions travaillé avec le Réseau action climat sur un dispositif permettant de reverser une partie des recettes aux populations les plus précaires. Ce sont des mesures qui me semblent relativement simples à mettre en place pour un gouvernement qui se soucierait réellement de ces questions. Pourtant, malgré l’ampleur de la mobilisation, elles n’ont pas été adoptées. Oui, Emmanuel Macron a tout de même supprimé la hausse prévue de la CSG [la contribution sociale généralisée, NDLR] pour les retraités. Beaucoup d’entre eux nous avaient remerciés pour ça. Il a également instauré ce que nous appelions la «prime Gilet jaune», devenue la «prime Macron». Là encore, des personnes nous ont remerciés, car elles ont pu toucher de l’argent. Certaines entreprises continuent de verser cette prime. Mais une prime ponctuelle ne constitue pas une solution durable. Ce sont des pansements, pas des mesures qui permettent aux gens d’améliorer durablement leur niveau de vie. Oui, et je l’ai mesuré plus tard, en parcourant le programme des Verts – que j’ai soutenus lors des élections européennes. J’ai constaté que les dimensions sociales y étaient beaucoup plus présentes qu’avant. Même constat au sujet des associations engagées sur les questions écologiques. Le mouvement des Gilets jaunes a été l’occasion de retravailler leur plaidoyer pour y intégrer davantage la dimension sociale, qui était encore trop peu présente. J’ai d’ailleurs moi-même participé à cette réflexion. Dans leurs campagnes et sur leurs visuels diffusés sur les réseaux sociaux, on ne retrouve plus de termes culpabilisants, ce qui est bien. C’est vrai, on ne peut pas culpabiliser les gens sur leurs pratiques si, en face, le gouvernement n’est pas exemplaire et qu’il continue, par exemple, à ne pas taxer le kérosène ! Il y a beaucoup de solutions à mettre en place et elles ne sont pas nouvelles. Il faut d’abord développer les transports en commun là où ils manquent. Dans certains territoires, il n’y a plus de gare. Des lignes ont progressivement fermé au cours de la dernière décennie, en particulier pendant le premier quinquennat d’Emmanuel Macron. Il faudrait aussi améliorer la régularité des transports existants. Lorsqu’un bus ne passe que toutes les douze heures, il est difficile de se déplacer autrement qu’en voiture ! Pour les trajets de longue distance, souvent l’avion est moins cher que le train, ce qui ne pousse pas les gens à changer leurs pratiques… Sur ce sujet, je pense qu’il faudrait aussi développer les trains de nuit. À l’époque des Gilets jaunes, un collectif défendait déjà cette idée. Cela permettrait aux gens de voyager en train sans perdre une journée entière dans les transports. Les jeunes ont repris certains codes des Gilets jaunes, notamment sur les réseaux sociaux. Mais ce n’est pas enthousiasmant pour autant. Je trouve surtout triste qu’à leur âge, les jeunes soient encore obligés de se mobiliser pour réclamer des moyens, alors que les enseignants l’ont déjà fait avant eux. Les professeurs ont expliqué ce qui n’allait pas, mais ils [les gouvernements successifs, NDLR] ne les ont pas écoutés. C’est donc aux élèves de soutenir les adultes. C’est extraordinaire, mais pas dans le bon sens du terme. Ce n’est pas normal qu’un gouvernement soit rappelé à l’ordre par des enfants et des adolescents qui réclament simplement des moyens minimums pour travailler dans de bonnes conditions. En tout cas, je les soutiens pleinement. Quand on voit les ministres de l’éducation nationale se succéder, avec pour principales préoccupations le voile, l’abaya et le téléphone portable, on se dit qu’il y avait peut-être d’autres urgences à traiter, non ? Je pense que ce n’est pas normal d’utiliser des armes de guerre contre des manifestants, et encore moins contre des jeunes. Il y a déjà eu des blessés graves ! La France est interpellée depuis longtemps par l’ONU, le Conseil d’État et de nombreuses organisations de défense des droits humains sur l’utilisation de ces armes. Elle est l’un des derniers pays d’Europe à utiliser des lanceurs de balles de défense, ou LBD. C’est également le cas des grenades. Ce type d’armes devrait être interdit en manifestation, tout simplement parce qu’elles ne font qu’aggraver la situation. Des parents se retrouvent avec des enfants qui ont eu la mâchoire arrachée, une main arrachée. Certains jeunes ont perdu la vue d’un œil… Tout cela devrait alerter les parents, qui feraient bien, selon moi, d’être dehors pour protéger leurs enfants. Depuis plusieurs années, et de manière plus intense encore aujourd’hui, le gouvernement utilise les forces de l’ordre comme un bras armé. Pendant le mouvement des Gilets jaunes, les autorités étaient allées chercher Didier Lallement pour assurer le maintien de l’ordre à Paris. Alors qu’il avait déjà fait l’objet de critiques concernant ses pratiques violentes de maintien de l’ordre à Bordeaux, notamment de la part d’observateurs et de défenseurs des droits humains. Christophe Castaner, qui était alors ministre de l’intérieur, a également reçu la Légion d’honneur. Cela envoie un message très clair. Le président récompense des personnes dont les pratiques ont conduit à des mutilations lors de manifestations. Oui, j’y serai. Je ne sais pas encore où, mais je serai là. Texte intégral (2318 mots)

Doit-on s’attendre à un retour des Gilets jaunes ?
À l’époque, comment le mouvement a-t-il pris ? La situation était-elle comparable à aujourd’hui ?
Le mouvement pourrait-il être de plus grande ampleur qu’en 2018 ?
Dans le passé, il y a eu plusieurs annonces du retour des Gilets jaunes, sans que cela ne se concrétise vraiment. Qu’est-ce qui pourrait faire la différence cette fois-ci ?
Quelles sont les causes de la colère ? Ont-elles changé depuis 2018 ?

Vous évoquez également la situation dans les territoires ultramarins. En quoi ces difficultés éclairent-elles, selon vous, le bilan des politiques menées ?
Quel bilan faites-vous des réponses apportées par la macronie depuis 2018 ?
Les Gilets jaunes avaient obtenu quelques victoires ?
Le mouvement des Gilets jaunes est né de la contestation de la taxe carbone sur les carburants, censée financer la transition écologique. Le mouvement a-t-il contribué à replacer la justice sociale au cœur des préoccupations écologiques ?
Le gazole dépasse 2,30 euros le litre. Comment répondre à l’urgence du pouvoir d’achat sans retarder la décarbonation des transports ?
Quel regard portez-vous sur les mobilisations lycéennes actuelles ? Voyez-vous des points communs avec le mouvement des Gilets jaunes ?
Que pensez-vous de la réponse des autorités et de la répression des mobilisations lycéennes ?
Vous aviez déjà dénoncé ces pratiques pendant le mouvement des Gilets jaunes. Voyez-vous une continuité dans la doctrine de maintien de l’ordre sous Emmanuel Macron ?
Serez-vous présente dans la rue ce samedi 17 octobre ?
Esteban Grépinet
Trouver où s’arrête la pêche. Et où commence son contraire, sa négation, l’extractivisme effréné qui ruine les mers et les populations qui en vivent. En un mot, nouveau, définir la «contre-pêche». Pour mieux l’empêcher de nuire. Telle est la tâche à laquelle se livrent la militante Claire Nouvian (fondatrice de l’association de défense de l’océan Bloom), le philosophe du vivant Baptiste Morizot et le biologiste marin Daniel Pauly dans leur essai Reprendre la mer (septembre 2026, Les liens qui libèrent). En une grosse centaine de pages, les trois auteur·es nous embarquent à bord de l’évolution démesurée de la pêche, des premières barques aux chalutiers de 100 mètres de long. Le savant, le philosophe et l’activiste dénouent le fil qui reliait, dans nos esprits, la pêche côtière artisanale à ces méganavires qui dévorent les fonds marins. Une «usurpation d’identité», selon leurs termes, portée jusqu’aux plus hauts sommets des États : «Les petits métiers servent de bouclier humain à des intérêts qui les écrasent.» De la Politique d’Aristote à la «contre-productivité» d’Ivan Illich, Reprendre la mer émerge aussi les grandes pensées de la technique pour remonter à l’essence même de la pêche. Sur la base de travaux menés par l’association Bloom, les auteur·es en dégagent une «longueur maximale tolérable» de navire fixée à 33 mètres, seuil à partir duquel la pêche se «déracine». Ce livre rigoureusement documenté est aussi et surtout un manifeste, un cri d’appel pour mettre fin à cette «contre-pêche», la démanteler. Et enfin virer de bord pour voguer vers un horizon désirable, celui d’une pêche qui vit et fait vivre. (434 mots)

33 mètres
Esteban Grépinet
Le capitalisme dans sa plus grande cruauté. Pour produire plus, de très nombreux élevages de crevettes sectionnent les pédoncules oculaires – soit la tige qui relie l’œil de l’animal au reste du corps – des femelles reproductrices. En théorie, cette mutilation est censée jouer sur le système hormonal des petits crustacés et favoriser des pontes plus rapides, donc une meilleure production. Cette pratique pose des questions évidentes de bien-être animal – les crustacés à cinq paires de pattes sont reconnus comme «capables d’éprouver la douleur et la détresse» par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) depuis 2005. Mais elle interroge aussi quant à son efficacité. «Il y a quelques années, une étude a montré que l’épédonculation avait des effets extrêmement négatifs sur la crevette, mais aussi sur sa progéniture, qui a un système immunitaire beaucoup plus faible, avec des taux de mortalité beaucoup plus élevés», pointe Justine Audemard, responsable des négociations au sein de l’International council for animal welfare (Icaw). La branche française de l’ONG publie ce vendredi un rapport inédit destiné à informer le grand public de la «cruauté des méthodes d’élevage actuelles». La crevette est le fruit de mer le plus consommé en France, à hauteur de neuf milliards d’animaux vendus chaque année. La quasi-totalité est importée, notamment depuis les élevages d’Asie et d’Amérique latine. «Contrairement à d’autres animaux élevés pour la consommation humaine, les consommateurs ignorent souvent les conditions d’élevage et d’abattage des crevettes, ces processus se déroulant à l’autre bout du monde», explique le rapport. L’Icaw documente une deuxième pratique douteuse : l’abattage des crevettes par plongée dans des bains de glace, censé les étourdir puis les tuer rapidement. Pour Juliette Audemard, «c’est une méthode très peu fiable car elle dépend de nombreux facteurs imprévisibles, comme la température de l’eau, celle de l’extérieur, la densité de crevettes immergées en même temps». Une récente étude anglaise a montré que les animaux mettaient environ quatre minutes à perdre leur sensibilité dans une eau à -2,5 degrés Celsius (°C), et que cette durée d’agonie s’allongeait considérablement quand l’eau est moins froide. Depuis plusieurs années, l’Icaw mène une campagne auprès d’enseignes françaises de supermarchés pour leur demander d’encourager leurs fournisseurs étrangers à mettre fin à l’épédonculation et à privilégier l’étourdissement électrique, réputé plus efficace pour insensibiliser les animaux lors de leur mise à mort. En septembre 2025, le groupement Mousquetaires (Intermarché, Netto…) est devenu le premier acteur à s’engager sur ces deux domaines (pour, respectivement, 2026 et 2030). À ce jour, Coopérative U, Auchan et Aldi ont aussi rejoint le mouvement. «Au Royaume-Uni, plusieurs distributeurs majeurs ont déjà éliminé l’épédonculation.» Dans son rapport, l’ONG recense quatre autres chaînes qui ont déjà mis fin (ou sont en train de le faire) à l’épédonculation des crevettes vendues dans leurs rayons (mais pas encore à l’abattage dans l’eau glacée) : Carrefour, Lidl, Casino et Biocoop. Dans la grande distribution, seul E. Leclerc n’a jamais répondu favorablement aux demandes de l’association. Contactée, l’entreprise n’a pour l’instant pas répondu à nos sollicitations. Est-ce que les Français·es pourront un jour s’assurer que les crevettes qu’ils et elles consomment n’ont pas subi mutilations et lente agonie ? «Nous avons mené une campagne similaire au Royaume-Uni, où les crustacés ont vu leur sensibilité reconnue légalement en 2022, nous avons réussi en moins de trois ans à obtenir que l’ensemble des onze distributeurs s’engagent publiquement sur ces deux thématiques. Plusieurs distributeurs majeurs ont déjà éliminé l’épédonculation.» Texte intégral (1026 mots)

Quatre enseignes de supermarchés déjà pleinement engagées

Mathilde Picard
Ce jeudi, le tribunal correctionnel d’Auch (Gers) a condamné le président de la Coordination rurale (CR), Bertrand Venteau, à 15 000 euros d’amende, dont 10 000 avec sursis, pour avoir déclaré qu’il fallait «faire la peau» aux écologistes. Lors du congrès du syndicat agricole, le 19 novembre 2025, il avait lancé : «Les écolos, la décroissance, veulent nous crever, nous devons leur faire la peau.» Cette assemblée de la CR «n’était pas réservée à ses seuls membres mais aussi ouverte à d’autres personnes, dont la presse», a relevé le tribunal. Et d’expliquer que «la condition de publicité nécessaire pour caractériser l’infraction de “provocation publique” était remplie». Le leader syndical s’est ainsi rendu coupable de «provocation publique et directe non suivie d’effet à commettre un crime ou un délit», détaille la juridiction. Elle précise qu’il est également condamné «à verser la somme de 1 500 euros au profit de l’association France nature environnement», FNE, au titre des frais de procédure. L’ONG est partie civile, aux côtés de Générations futures et FNE Occitanie-Pyrénées. «On est satisfait de la reconnaissance de sa culpabilité, indique à Vert Anne Roques, juriste à FNE. Les juges ont pris conscience de la gravité des faits, et de la pression sur la justice et les parties civiles le jour du procès.» Des membres du syndicat – dont certain·es cadres sont proches de l’extrême droite – avaient lancé des œufs sur les militant·es écologistes à leur entrée dans le tribunal, le 3 septembre dernier. Les victimes ont déposé douze plaintes pour ces jets commis en marge de l’audience. «La liberté d’expression syndicale ne peut être invoquée lorsqu’il s’agit d’appeler à s’en prendre physiquement à des membres d’associations ou des élu·es favorables au vivant et à la transition écologique», insiste FNE. Anne Roques s’indigne des «nombreux faits de violences» qui ont visé ces derniers mois «les locaux de plusieurs associations membres de notre réseau», parmi lesquelles Nature environnement 17, Indre Nature et FNE Limousin. Au début du mois d’octobre, les locaux d’Indre Nature ont été couverts de messages menaçants. «On va revenir bientôt. Tic tac, tic tac», pouvait-on lire à côté d’affiches de la Coordination rurale 36. La branche locale du syndicat a également déposé des déchets devant le bâtiment. En réponse, l’association a affiché une pancarte «Merci aux agriculteurs avec qui nous travaillons, toute l’année, sur le terrain. Leur détresse est réelle, et nous ne la mélangeons pas avec les méthodes d’une organisation». Anne Roques déplore que «les membres de la Coordination rurale se pensent encore au-dessus des lois, Bertrand Venteau a gardé un ton toujours menaçant cet été». Le 23 septembre, sur le plateau de RMC-BFM, il avait appelé les agriculteur·ices à construire des retenues d’eau illégales. Ce jeudi, Générations futures et FNE ont saisi le juge civil pour faire retirer plusieurs communications de la Coordination rurale (écrites et vidéo) qui incitent à créer des retenues d’eau illégales et à ne pas respecter les arrêtés liés à la sécheresse. «Ces méthodes visent à nous faire taire, a tancé Nadine Lauverjat, déléguée générale de Générations futures. Nous irons devant les tribunaux chaque fois que nécessaire.» Texte intégral (832 mots)

Les ONG sont satisfaites
Une nouvelle action en justice contre Bertrand Venteau
Esteban Grépinet
Partout en France, le déclin de la biodiversité se poursuit, lentement mais sûrement. 17% des espèces de faune et de flore évaluées sont menacées ou éteintes, seuls 43% des cours d’eau sont en bon état écologique, tandis que la mortalité des forêts a plus que doublé en vingt ans. Pour tenter d’inverser la tendance, le gouvernement a présenté mercredi son plan national de restauration de la nature. Destinée à rétablir le bon fonctionnement des écosystèmes détruits ou dégradés, cette feuille de route était demandée par l’Union européenne – à qui elle a été rendue légèrement en retard, l’échéance étant fixée au 1er septembre 2026. À quelques jours de l’ouverture de la 17ème conférence mondiale (COP17) sur la biodiversité, à Erevan (Arménie), la ministre de la transition écologique, Monique Barbut, vante un «cap clair et ambitieux» : «Partout où la nature a été effacée ou négligée, ce plan propose une méthode pour lui redonner vie, que ce soit dans nos villes, dans nos campagnes ou dans nos mers.» Très attendu du monde associatif, ce document se décline en différents domaines, avec des objectifs chiffrés : Le hic : une grande partie de ces actions… existe déjà. «C’est une mise en cohérence de tout ce qui se fait depuis trente ans, analyse Cédric Marteau, directeur général de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). On y retrouve le plan haies, le plan forêts, la stratégie nationale biodiversité…» «Cela ressemble plus à un catalogue de mesures préexistantes qu’à un cadre de transformation des politiques publiques, qui serait pourtant indispensable pour atteindre les objectifs européens», le rejoint Sacha Rolland, responsable du pôle Mobilisation des acteurs à la Société nationale de protection de la nature (SNPN). «La France ne peut pas dire qu’il faut protéger les pollinisateurs et réautoriser certains pesticides.» S’il salue une feuille de route «intéressante», qui «répond aux engagements européens», Rémi Luglia, vice-président de France nature environnement (FNE), s’interroge aussi sur la cohérence du gouvernement étant donné ses récents reculs, notamment avec l’adoption récente de la loi d’urgence agricole : «Cette politique de restauration de la nature ne peut pas se déployer si on a en même temps d’autres politiques qui continuent à détruire la nature. La France ne peut pas dire qu’il faut protéger les pollinisateurs et réautoriser certains pesticides.» Le chercheur, qui préside aussi la SNPN, aurait aimé une meilleure valorisation des solutions fondées sur la nature (par exemple : s’inspirer des barrages de castors pour restaurer les zones humides) et de la restauration «passive» – soit le fait de réduire ou supprimer les actions humaines à l’origine des dégradations des écosystèmes. Pour la première fois, le gouvernement a chiffré le coût de l’ensemble de ces actions de restauration de la nature : entre 4,6 et 5,2 milliards d’euros par an. Le problème, c’est que les financements actuels en couvrent moins des deux tiers. «Il est indispensable d’ajuster les moyens en fonction des besoins, et pas l’inverse», prévient Sacha Rolland, qui pointe les coupes menées dans le budget des politiques écologiques ces dernières années. Pour combler ce manque, le ministère de la transition écologique dit miser sur la «philanthropie» du secteur privé et sur l’obtention de fonds européens. Mais les associations ont une autre piste : s’attaquer aux subventions accordées aux activités qui dégradent les écosystèmes. «On ne crée pas de nouvelles dépenses, mais on rebascule une partie des financements néfastes à la biodiversité vers la restauration de la nature», résume Cédric Marteau. Le plan national de restauration de la nature de la France doit désormais être soumis à la consultation du public et évalué par la Commission européenne d’ici le printemps prochain. Un suivi sera ensuite mené tous les trois ans pour mesurer les avancées. Texte intégral (1249 mots)

«Cap clair»
Les zones agricoles. Réduction des pesticides et engrais, plantation de haies, soutien de l’élevage extensif… La France promet d’agir sur quatre millions de terres agricoles d’ici 2030 ;
Les milieux aquatiques. Le gouvernement veut notamment supprimer plus de 1 700 obstacles d’écoulement sur les rivières (comme les anciens barrages) ;
Les forêts. Protection de massifs, valorisation de pratiques sylvicoles «durables»… Cinq millions d’hectares de forêts doivent être restaurés ;
Les mers. La France s’engage à restaurer plus de 66 000 hectares d’habitats marins en mauvais état, notamment à travers les aires marines protégées (dont l’efficacité est largement critiquée) ;
Sont aussi mis en avant les milieux urbains ou les pollinisateurs. Des efforts spécifiques ciblent les «habitats d’intérêt communautaire» (milieux humides, landes, fourrés et steppes, dunes, rivières et lacs…) dégradés, dont 30% doivent être restaurés d’ici 2030.«Un catalogue de mesures préexistantes»
Environ cinq milliards d’euros par an pour restaurer la nature
Vert
Voilà plusieurs mois que Vert a mis un coup d’accélérateur sur l’investigation. En juin, nous avons créé notre pôle «Enquêtes et solutions» et nous avons déjà publié plusieurs enquêtes qui ont eu une résonance nationale : Plus que jamais, Vert est un média qui pèse dans le débat public et nous ne comptons pas en rester là, surtout à l’aube d’échéances électorales décisives ! Grâce au soutien de nos 15 000 membres du Club et avec l’aide précieuse du Fonds pour une presse libre, on augmente notre budget pour produire les meilleures enquêtes ! Depuis le 1er octobre 2026, l’enquête est rémunérée 1 000€ bruts : 340€ pour une pré-enquête à la commande, auxquels s’ajoutent 660€ pour l’enquête qui suivra (payé le mois du rendu). Un complément pourra être discuté dans le cadre d’investigations particulièrement ambitieuses, ou de scoops d’ampleur. En plus du salaire, sont potentiellement pris en charge : → Les frais de déplacements ; → Les frais de recherche et/ou d’analyse nécessaires à l’enquête ; → Les frais d’infographie ou de carte interactive si le format le justifie ; → L’accès à des documents, à des données ou des archives ; → Les frais liés à la sécurité du/de la journaliste et de ses sources. Les journalistes seront accompagné·es tout au long de leur enquête par Sophie Roland, rédactrice en chef Enquêtes et solutions de Vert. Elles et ils bénéficieront également d’un accompagnement juridique. Nos enquêtes seront mises en avant sur nos réseaux sociaux pour maximiser leur impact à l’échelle locale et nationale. → Les pollutions en France (outre-mer compris !) et les conséquences sanitaires pour les populations (PFAS, pesticides, métaux lourds, etc.) ; → Les responsabilités des pouvoirs publics et/ou des entreprises ; → Les stratégies des lobbies pour minimiser les risques sanitaires ; → Les solutions pour réduire l’exposition des populations aux pollutions. → Les stratégies de l’extrême droite en France pour minimiser le changement climatique et/ou les pollutions ; → Les liens entre intérêts économiques, groupes d’influence et extrême droite ; → Les acteurs de la désinformation sur l’écologie et la science ; → Les solutions pour lutter contre cette désinformation. Vous pouvez aussi nous transmettre des informations confidentielles en vous rendant sur notre site, vert.eco à la section Alerter Vert. Une pollution dont personne ne parle, des alertes sanitaires mises sous le tapis, un projet «vert» pas si écolo… On attend vos infos. Texte intégral (1214 mots)

Nos deux volets (ici et là) consacrés aux révélations sur le portefeuille d’actions de la ministre de l’écologie Monique Barbut ont été vus plus d’un million de fois sur notre site et nos réseaux sociaux. Notre enquête a été reprise dans Le Monde et sur Mediapart, notamment.
Notre enquête sur l’inaction de la macronie sur le cadmium a été citée jusque dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale et reprise par plusieurs médias, dont Libération.Vous êtes journaliste ? Enquêtez avec nous !
Nos sujets prioritaires ?
Des enquêtes santé et pollutions :
Des enquêtes sur l’extrême droite et l’écologie :Comment envoyer votre proposition ?
Envoyez votre proposition d’enquête via notre guide de la pige, où vous pourrez utiliser un mail sécurisé.
Merci de nous adresser un pitch de 2 000 signes maximum avec l’angle envisagé et l’intérêt journalistique de votre enquête. Expliquez-nous votre méthode pour aboutir à vos révélations : vos types de sources, documents et analyses nécessaires. Lorsque le sujet s’y prête, précisez quelle solution au problème que vous révélez vous pouvez décrypter dans l’article principal ou dans un volet à part.
Les propositions d’enquête seront acceptées en fonction de l’intérêt public du sujet, de la solidité de la piste d’enquête et de ses révélations, de son incarnation avec des témoignages forts et de son impact potentiel.Vous êtes citoyenne ou citoyen ? Faites équipe avec nous !
Clément Gousseau
Des panneaux ont fleuri çà et là dans la campagne du Cotentin, non loin de la route nationale 13, sur la commune d’Yvetot-Bocage (Manche), en cette fin septembre. «Orano à Yvetot, non», «Non à l’implantation d’Orano sur des terres agricoles» : les slogans sont inscrits à la peinture sur des morceaux de bois. Ces inscriptions sont loin d’être isolées. Elles se multiplient à mesure que l’on parcourt les 40 kilomètres qui séparent cette petite commune de celle de La Hague, devenue, au fil des décennies, l’un des bastions du nucléaire français. C’est ici que s’étend sur 300 hectares le site industriel d’Orano, leader mondial du traitement des combustibles nucléaires usés. Ses hautes cheminées se dressent à une vingtaine de kilomètres du réacteur nucléaire de Flamanville 3, qui défraie régulièrement la chronique, notamment en raison de son coût. Mais l’usine, vieillissante, est censée cesser ses activités d’ici 2040. Si un programme qui vise à prolonger son fonctionnement jusqu’en 2060 est en cours, Orano s’apprête à lancer un chantier gigantesque et controversé : Aval du futur. Ce «projet du siècle», présenté par l’industriel comme l’un des «plus importants au monde», vise à renouveler les installations de traitement des combustibles nucléaires usés pour quatre-vingts ans. Sont également prévus un atelier de déchargement et d’entreposage sous eau de ces combustibles, composé de trois bassins d’une capacité de 6 500 tonnes chacun, et des ateliers de traitement. Les déchets nucléaires, «issus principalement de l’activité d’EDF», sont récupérés par Orano pour fabriquer de nouveaux combustibles destinés à la production d’électricité. Ceux qui ne sont pas valorisables, environ 4% de la composition des combustibles usés, doivent rejoindre Cigéo, le projet de centre de stockage souterrain des déchets nucléaires à Bure (Meuse). Un atelier de fabrication de combustible MOX, issu du recyclage de combustibles nucléaires usés, est également envisagé sur le site de La Hague. Durée du chantier : au moins vingt ans, avec des mises en service échelonnées entre 2038 et 2050. Coût estimé : entre 50 et 60 milliards d’euros. La multinationale assure qu’«aucune installation nucléaire ne sera construite en dehors du site de La Hague», mais recherche tout de même «150 hectares de terres» en Normandie pour organiser son chantier. «Ce seront des sites logistiques pour fabriquer des tronçons des futures usines et/ou y construire des parkings», précise Sylvain Renouf, directeur de la communication d’Orano pour le projet «Aval du futur». Dans la région, la commune d’Yvetot-Bocage sera concernée. Ici, une association opposée à l’arrivée de l’industriel est en cours de constitution. D’autres voix s’élèvent contre le projet, notamment au sein du collectif manchois Piscine Nucléaire Stop. «Nous ne sommes pas contre le nucléaire, mais contre son hyperconcentration dans le Cotentin, explique Sophie, une militante qui souhaite rester anonyme. La Hague a été totalement colonisée par cette industrie. Aujourd’hui, avec Aval du futur, on fait face à un projet monstrueux et complètement flou.» Entre «10 000 et 15 000» personnes devraient travailler sur le chantier, avec «un pic d’activité attendu à l’horizon 2040», indique Sylvain Renouf. Aval du futur pourrait avoir de multiples conséquences pour le territoire, tant sur le plan environnemental et économique que sur le logement. Contactée à ce sujet, la préfecture de la Manche, après avoir envisagé de répondre à nos questions, s’est finalement rétractée. Dans le monde agricole, les inquiétudes sont nombreuses quant à l’avenir des terres convoitées par Orano. «Autour de La Hague, l’entreprise voulait initialement mettre la main sur 65 hectares de terres agricoles. Ce n’était juste pas possible. Ils ont réduit leurs prétentions, mais on risque de perdre des terres», se désole Nicolas Massieu, éleveur de bovins et président de l’association Avenir agricole de La Hague. Celle-ci se présente comme «indépendante des oppositions nucléaires». «Quinze hectares sont encore concernés par le projet. Personnellement, je risque d’en perdre trois. On nous parle de compensation, mais les surfaces sont inexistantes à La Hague. On ne peut pas se permettre de faire des kilomètres, ni de perdre des terrains. J’ai déjà du mal à produire assez de fourrage pour mes bêtes, raconte l’éleveur. Le nucléaire, on est né avec, mais on ne veut pas que ça devienne n’importe quoi.» Interrogé à ce sujet, Orano assure «être dans une démarche de dialogue. Rien n’est acté.» L’industriel promet de ne «pas être acquéreur des terres agricoles. Nous serons dans un système de location, et les parcelles seront rendues à terme.» Autre inquiétude sur le plan environnemental : «Ils vont détruire les dernières landes primaires du plateau de La Hague», déplore-t-on au sein du collectif Piscine Nucléaire Stop. Fin 2025, un peu moins d’1,5 hectare de ces terres situées à proximité du site avait été vendu par la municipalité de La Hague à l’industriel pour 518 000 euros, rapportait La Presse de la Manche. L’opération avait fait l’objet d’un bras de fer pendant plusieurs mois avec les opposant·es au projet. «La question de l’eau nécessaire pour Aval du futur est aussi totalement éludée, alors que la région est en déficit hydrique», s’indigne Sophie, la militante du collectif. Au 1er octobre, le BRGM, le service géologique national chargé de l’étude du sol et du sous-sol, considérait le niveau des nappes phréatiques comme «très bas» dans le Cotentin. Les besoins en eau du projet n’ont pour l’heure pas été rendus publics. Interrogé, Orano précise que «ce sujet est en cours d’étude», sans donner davantage de précisions. D’importantes questions se posent aussi en matière de logement, alors que le département, et le Cotentin en particulier, fait face à une forte pression immobilière. En 2025, cinq communes ont été classées en zone de tension par la préfecture, dont La Hague. «Nos jeunes n’arrivent plus à se loger, les prix montent à cause des salaires de l’industrie nucléaire», raconte Nicolas Massieu. «Il y a une vraie question sociale dans ce projet. Comment ferons-nous, alors que nous avons du mal à trouver des médecins ? Comment allons-nous aménager nos écoles, nos hôpitaux ?», s’interroge Olivier (il n’a pas donné son nom), militant du collectif Piscine Nucléaire Stop. Manuela Mahier, maire (divers gauche) de La Hague, considère qu’un «projet de cette ampleur aura nécessairement des conséquences sur le territoire, bien au-delà du seul périmètre industriel. Son développement ne peut pas être pensé indépendamment de l’habitabilité.» L’industriel reconnaît qu’«Aval du futur ne pourra pas voir le jour sans que le projet soit accepté par le territoire». Pour convaincre la population, il compte sur l’organisation de conférences et sur l’ouverture récente d’Escale Info, un espace ouvert au public, situé tout près de l’usine actuelle et destiné à informer sur les activités du groupe. De son côté, le collectif Piscine Nucléaire Stop organise des contre-conférences. La prochaine est prévue jeudi 15 octobre à Cherbourg et vise à contester les arguments en faveur d’un projet considéré comme «imposé», selon les mots d’Olivier. «Ici, le lobby, c’est l’industrie nucléaire. Orano est tellement puissant que tout le monde, y compris les politiques, se range derrière. Ils vont aménager de façon autoritaire le territoire, il n’y aura plus de place pour autre chose», dénonce-t-il. Le projet, actuellement en phase de concertation, doit faire l’objet d’un débat public en 2027. Sylvain Renouf l’assure : «S’il réussit à passer cette phase et à obtenir à terme les différentes autorisations, le chantier devrait débuter en 2031.» Texte intégral (1863 mots)


«Nous sommes contre l’hyperconcentration du nucléaire dans le Cotentin»

Jusqu’à 15 000 travailleurs pour un chantier aux multiples questions

«Nos jeunes n’arrivent plus à se loger à cause des salaires de l’industrie nucléaire»

«Ici, le lobby, c’est l’industrie nucléaire»
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