Mathilde Picard
Pascal Meyvaert est médecin généraliste à Gerstheim (Bas-Rhin) et coordinateur du groupe de travail santé environnementale de la Conférence nationale des unions régionales des professionnels de santé (CN URPS-ML). Ces médecins libéraux ont envoyé une lettre ouverte au gouvernement lundi 1er juin pour demander des mesures contre la pollution chimique de l’eau. Coauteur, Pascal Meyvaert revient pour Vert sur les raisons de cette alerte et sur les conséquences de la contamination de ses patient·es. Cette lettre s’inscrit dans la continuité de celle sur la contamination au cadmium envoyée en juin 2025 à l’occasion de la journée mondiale de l’environnement. Depuis, nous sommes très loin d’avoir vu les choses évoluer dans le bon sens. Interpeller aujourd’hui sur la qualité de l’eau potable permet de faire ce rappel : nous retrouvons des polluants, entre autres issus de l’agriculture, dans notre alimentation aussi bien que dans notre eau. Nous demandons aux pouvoirs publics de sortir de l’inaction. J’ai le sentiment que les politiques et les médias se concentrent sur ce que peuvent faire les consommateurs. C’est bien si les citoyens ont un comportement vertueux, mais ce n’est pas ça le plus efficace pour protéger la santé humaine. Agir individuellement a des conséquences très modestes par rapport aux décisions politiques, nationales voire européennes, sur notre alimentation et notre accès à l’eau potable. Nous, médecins, insistons sur la prévention primaire : il faut tout faire pour que la population soit moins exposée aux polluants agricoles, que ce soit des pesticides ou des engrais. Pour cela, il faut mettre en avant l’agriculture biologique et la subventionner massivement pour encourager les producteurs à délaisser les pratiques conventionnelles. Nous constatons bien la différence de prix entre les deux, mais elle s’explique par les larges subventions accordées à l’agriculture conventionnelle. Tous les organes sont concernés, c’est ça qui est inquiétant. C’était déjà le cas avec la contamination au cadmium, et c’est la même chose pour les PFAS [ces polluants persistants et toxiques, NDLR], les pesticides et les microplastiques. Les études scientifiques sont de plus en plus nombreuses et solides, publiées dans des revues internationales reconnues. Tous les mois, des articles montrent des corrélations entre ces produits et des pathologies. Ces deux dernières années, des publications dans des revues internationales ont fait le lien entre une exposition à ces polluants et le cancer du foie ; les troubles neurologiques ; ceux du neurodéveloppement ; des perturbations hormonales ; des troubles de la fécondité… Des liens ont aussi été établis avec le diabète, les problèmes cardiovasculaires, l’insuffisance rénale… Cette exposition influence de nombreuses pathologies car les polluants se déposent dans les organes à des doses qui paraissent souvent insignifiantes mais qui suffisent à provoquer un phénomène inflammatoire ou oxydatif. Ces deux mécanismes perturbent le bon fonctionnement de nos organes jusqu’à parfois leur faire développer des pathologies cancéreuses. L’état des connaissances sur l’impact des microplastiques est moins avancé que le reste, mais les premières publications sont déjà inquiétantes. Nous incitons à ne pas utiliser les bouteilles en plastique et, de manière générale, à limiter le contact de notre eau et de nos aliments avec les contenants en polymère. Il y a une flambée des maladies chroniques, nous le constatons dans nos cabinets. Or ces pathologies nécessitent de consacrer davantage de temps avec le patient, dans un contexte de difficulté d’accès aux soins. Traiter à la source l’émergence de maladies chroniques qui pourraient être évitées, c’est aussi libérer du temps aux médecins qui en manquent. En plus, ces maladies chroniques se retrouvent de plus en plus tôt : des enfants et adolescents développent des troubles du neurodéveloppement (spectre autistique, troubles du comportement). Les enfants sont également touchés par davantage de cancers, de leucémies, de lymphomes [cancers du système immunitaire, NDLR]. Et les plus jeunes auront des taux de contamination aux produits chimiques sans doute encore plus élevés que nous lorsqu’ils seront adultes, à cause de l’effet d’accumulation. Depuis quelques années, nous observons aussi dans nos cabinets une hausse phénoménale de cas de cancers du pancréas. Il y a vingt-cinq ans, nous en avions très peu. Nous parlions souvent d’un cas dans une carrière de médecin généraliste, contre presque un cas par an aujourd’hui. Certes, il n’y a pas encore de relation de cause à effet établie entre l’exposition au cadmium et le cancer du pancréas, mais on ne va pas attendre dix ans que cela soit prouvé ; l’état des connaissances est suffisant pour faire appliquer le principe de précaution. De manière générale, nous constatons une surmortalité à cause des polluants chimiques. Il faut chercher les causes de ces pathologies hors de la responsabilité individuelle. Nous sommes encore une minorité à prendre en compte l’impact de l’environnement sur la santé. Il y a du progrès dans la formation des professionnels, mais un gros travail de sensibilisation est encore nécessaire. Il faudrait intégrer davantage la variante environnementale dans les pratiques médicales. Le système de santé occidental est très orienté sur le curatif, alors que la prévention primaire est cruciale. Malheureusement, on attend trop souvent que le citoyen devienne un patient au lieu de tout faire pour éviter qu’il ne tombe malade. C’est aussi pour ça qu’on a voulu parler d’une seule voix, avec mes collègues : une meilleure réglementation nationale et européenne, c’est ce qui serait le plus efficace pour endiguer la hausse de ces maladies. Texte intégral (1279 mots)

Un an après la lettre ouverte sur la contamination au cadmium adressée au gouvernement, pourquoi ce nouveau courrier sur la pollution chimique de l’eau ?
Quels sont les effets avérés de ces polluants sur la santé ?
La contamination de vos patients a-t-elle changé votre quotidien de médecin ?
Le corps médical est-il sensible aux enjeux de santé environnementale ou votre positionnement reste-t-il minoritaire ?
Lilou Hiver
Après s’être installé en novembre au quatrième étage du BHV Paris, grand magasin symbole du luxe à la française, le géant de l’ultra-fast fashion Shein tente une nouvelle fois de faire oublier son impact socio-environnemental néfaste. Le 22 mai dernier, la firme a acquis pour 100 millions de dollars (environ 85 millions d’euros) la marque étasunienne Everlane, devenue une référence dans le secteur de la mode dite durable. Avec comme ligne directrice «la transparence radicale», l’enseigne rend publique depuis sa création en 2010 la décomposition des coûts de ses vêtements, la liste des usines avec lesquelles elle travaille et favorise le recyclage de matériaux. «Shein cherche à verdir son image et à paraître plus respectable pour qu’on oublie qu’elle est ce qu’il y a de pire dans la mode», analyse Pauline Debrabandere, responsable du plaidoyer de l’association de lutte contre les déchets Zero waste France. Avec plus 7 000 nouvelles références par jour, elle est la marque de vêtements qui pollue le plus au monde. Entre 2021 et 2023, l’entreprise a multiplié par deux ses émissions de gaz à effet de serre (GES), détrônant les pionniers de la mode jetable comme H&M ou Zara. Pour le cofondateur d’Everlane, Michael Preysman, ce rachat est «à l’antithèse totale de ce que nous défendons», dénonce-t-il dans le New York Times. L’actionnaire majoritaire d’Everlane, la société de capital-investissement L Catterton, associée au leader mondial du luxe LVMH, justifie cette décision par une dette conséquente, après l’emprunt de 90 millions de dollars (environ 78 millions d’euros) en 2022. Ce rachat s’apparente à du greenwashing – un procédé marketing pour qu’une marque apparaisse plus respectueuse de l’environnement qu’elle ne l’est vraiment. Dans la même idée, Zara a annoncé en mars dernier collaborer avec le créateur de haute couture John Galliano pour deux ans. Quant à H&M, la marque suédoise a lancé début mai une collection avec Stella McCartney, connue pour son engagement environnemental. Pour ses créations, la styliste n’utilise par exemple que des matières «durables» et non animales. Dans l’imaginaire collectif, le haut de gamme «prône un savoir-faire artisanal», éloigné des méthodes de surproduction de la fast fashion, détaille Pauline Debrabandere. Pour faire partie du cercle fermé de la haute couture – une appellation juridiquement protégée –, les marques doivent notamment fabriquer les vêtements à la main dans des ateliers français. En plus de donner l’illusion d’un luxe accessible à toutes et tous, ces partenariats forgent l’idée que la fast fashion s’engagerait vers une production plus vertueuse. Même si, dans le cas d’H&M et de Stella McCartney, les produits contiennent en partie des matériaux recyclés, «cela ne représente qu’un petit pourcentage de leur collection et n’a pas de réel impact», note Éloise Moigno, fondatrice de SloWeAre, un label qui référence la mode responsable. Le modèle principal reste celui du jetable, avec des tonnes de vêtements fabriqués avec des matières de mauvaise qualité. Pour paraître plus «écoresponsables» aux yeux des consommateur·ices, certaines marques créent aussi des labels. C’est le cas de Primark avec son programme «Cares», lancé en 2021. Il prévoit que l’enseigne réduise ses émissions de dioxyde de carbone (CO2) de moitié sur toute la chaîne de valeur d’ici 2030 ; utilise pour certains produits du coton bio ou recyclé ; et réduise le plastique à usage unique d’ici 2027. Ces labels «maison» se fondent sur des «promesses floues dans un futur plus ou moins lointain, sans être vérifiées par une partie indépendante», constate Éloise Moigno. Les marques font des actions dites «vertes» qui, en réalité, ne leur coûtent quasiment rien. «Limiter le packaging plastique alors que les vêtements sont composés à 60-70% de polyester, et donc de dérivés du plastique, c’est risible», abonde-t-elle. D’autant qu’en 2024, selon Oxfam, 63% des enseignes de fast fashion ont reporté ou abandonné leurs engagements de compenser leurs émissions de CO2 pour atteindre zéro «net». D’après Pauline Debrabandere, de Zero waste France, «tant que le modèle économique de la surconsommation fonctionnera, les marques n’auront aucun intérêt à changer quoi que ce soit». C’est d’ailleurs à cause de son label «evoluSHEIN» que la plateforme asiatique a été condamnée à une amende d’un million d’euros par l’Autorité italienne de la concurrence en septembre dernier. Les régulateur·ices ont estimé que ses promesses de durabilité étaient «génériques, vagues et trompeuses». Pour l’autorité, les vêtements de cette gamme prétendument «écoconçue» ne peuvent pas être recyclés à cause du mélange des fibres. Certaines méthodes de greenwashing, plus traditionnelles, se sont tellement généralisées qu’on ne les remarque presque plus. Les étiquettes et campagnes de publicité aux couleurs verte ou beige, associées à la nature, sont monnaie courante. «Les marques jouent sur nos biais cognitifs pour se donner une apparence écologique», explique Éloise Moigno. D’autres mettent en avant des techniques compensatoires comme le fait de planter des arbres ou de faire des dons à des associations environnementales afin de contrebalancer les émissions de CO2. Sauf qu’elles incitent à continuer d’acheter et donc à polluer toujours plus. Plus récemment, des enseignes comme Kiabi ont aussi mis en place un rayon seconde main ou proposent de récupérer vos anciens vêtements. Pour les consommateur·ices, c’est perçu comme une action positive qui favorise le réemploi, mais «il existe des dérives, appuie Pauline Debrabandere. Les marques en profitent notamment pour placer leurs invendus dans ces rayons.» Même s’il n’existe pas d’étude qui évalue le succès de ces coups de communication, l’attrait des Français·es pour les vêtements de fast fashion ne faiblit pas. En 2025, selon Oxfam, 3,5 milliards de pièces ont été vendues, soit en moyenne 50 vêtements neufs par personne. À titre de comparaison, cette moyenne s’élevait à 42 vêtements en 2024. Texte intégral (1377 mots)

S’associer à l’artisanat de la haute couture
Des labels «faits maison»
Compensation, codes couleur et seconde main
Esteban Grépinet
Un an après les mobilisations qui avaient émergé partout en France contre la loi Duplomb et le potentiel retour de pesticides interdits, la colère citoyenne est toujours vive. À l’appel d’une cinquantaine d’organisations écologistes et paysannes (Confédération paysanne, Greenpeace, Générations futures, Cancer colère…), une manifestation nationale est organisée ce dimanche à Rennes (Ille-et-Vilaine) «pour défendre l’eau, la santé et la démocratie». Dans leur viseur : le projet de loi d’urgence agricole (LUA), voté mardi par les député·es et qui doit être examiné par le Sénat fin juin. Annoncé par le gouvernement après une mobilisation à Paris des syndicats agricoles majoritaires (FNSEA et Jeunes agriculteurs), ce texte prévoit une nouvelle salve de «simplifications» sur les constructions de retenues d’eau et de bâtiments d’élevage, l’exploitation des zones humides ou encore les tirs de loups (notre article). Le rassemblement du 7 juin se veut «festif et familial», selon Pauline Pennober, chargée de mission Politiques de l’eau auprès de l’association Eau et rivières de Bretagne. «Le but est de montrer que nous sommes tous ensemble pour l’eau, le bien commun le plus précieux dont on dispose, commente-t-elle. La loi d’urgence agricole revient en arrière sur des politiques de l’eau et de démocratie participative qui existent depuis plus de quarante ans, c’est vraiment dangereux et cela peut épuiser les citoyens qui contribuent aux consultations comme les agriculteurs qui essaient de trouver des solutions.» Le territoire breton est au cœur du débat : la commission locale de l’eau (Cle) du bassin de la Vilaine (qui rassemble élu·es, État et usager·es de la ressource sur le territoire) s’est accordée en mars 2025 sur un plan d’interdiction des herbicides sur certaines cultures de maïs pour protéger cinq captages d’eau potable. Mais l’adoption finale de cette mesure pionnière en France a été remise en cause par la forte mobilisation de la FNSEA locale, puis par le moratoire sur l’eau décrété par le premier ministre en janvier (notre article). Le 10 janvier, une manifestation avait rassemblé plusieurs milliers de personnes à Rennes pour défendre ces travaux de préservation de la ressource. La mobilisation de dimanche se veut cette fois «d’envergure nationale», alors que la mouture de la LUA amendée par les député·es prévoit de nouveaux affaiblissements de la démocratie locale de l’eau (notre article). «On veut montrer que ces alternatives existent déjà et marchent.» Le rassemblement démarrera sur les coups de midi sur le mail François-Mitterrand, grande voie de promenade qui traverse le centre-ville. Après un banquet, un débat autour du président de la Cle du bassin de la Vilaine et une série de prises de parole de responsables associatifs et syndicaux (France nature environnement, Alerte des médecins sur les pesticides…), la marche doit s’élancer dans les rues de Rennes avec fanfares et chorales. Plus d’une quarantaine de tracteurs de la Confédération paysanne sont attendus sur place. «Protéger l’eau, ce n’est pas empêcher l’agriculture ; c’est garantir l’avenir des fermes, la santé des habitants et la démocratie locale», écrivent les signataires de l’appel à mobilisation. Plusieurs agriculteur·ices doivent présenter des outils de désherbage mécanique (bineuse, houe rotative) qui permettent de se passer d’herbicides. «On veut montrer que ces alternatives existent déjà et marchent, soutient Pauline Pennober. Les agriculteurs les utilisent depuis de nombreuses années à travers toute la France, elles peuvent être généralisées et soutenues rapidement.» Parmi leurs revendications, les manifestant·es demandent notamment un «modèle agricole d’avenir» ainsi que le refus de la loi Duplomb et des «mesures d’urgence qui affaiblissent la protection de l’eau, des zones humides et des captages au nom d’une soi-disant simplification». Texte intégral (919 mots)

Tracteurs, fanfares et bineuses
Anne-Claire Poirier, Zoé Moreau
Mercredi soir, contre l’avis du gouvernement, les député·es ont largement adopté (le détail des votes) une proposition de loi du groupe écologiste et social visant à baisser drastiquement la teneur maximale en cadmium dans les engrais phosphatés. Ce métal lourd, toxique pour les os, les reins et cancérigène, est responsable d’une contamination progressive des sols agricoles, des aliments et de nos corps. D’où l’objectif de se conformer aux recommandations de l’Agence de sécurité sanitaire (Anses) et de passer d’un seuil limite de 90 milligrammes par kilogramme (mg/kg) d’anhydride phosphorique (P2O5) à un maximum de 20 mg/kg de P2O5 dès 2030. L’adoption de ce texte ambitieux, à une majorité bien plus large qu’espéré (144 voix contre 22), est le fruit de «la mobilisation de la société civile et des scientifiques», qui «a payé», s’est félicité le député (Les Écologistes, Charente-Maritime) et rapporteur du texte Benoît Biteau, à l’issue du vote. Dans le détail, le texte a été soutenu par la gauche du Nouveau Front populaire, Renaissance, le Modem et Horizons. C’est une victoire obtenue grâce à la mobilisation de «l’ensemble des forces politiques républicaines», a reconnu Benoit Biteau. Dans un hémicycle à peine rempli au tiers, un étonnant retournement de situation s’est produit peu avant minuit. Les député·es du groupe présidentiel Ensemble pour la République (EPR) ont décidé de retirer la dizaine d’amendements qu’elles et ils avaient soumis, la plupart proposant un ralentissement de la trajectoire envisagée. Et alors que d’aucuns craignaient un vote «contre», l’ensemble du groupe a soutenu la proposition de loi. Comment expliquer ce basculement ? Pour la députée de Seine-Saint-Denis Clémentine Autain (L’Après), la pression de la société civile a pu jouer un rôle décisif. «Je pense qu’ils ont eu peur du name and shame», analyse-t-elle, en référence à cette pratique qui vise à exposer publiquement des personnes ou des entreprises aux pratiques réprouvées. Quelques heures avant le vote, le président du groupe EPR, Gabriel Attal, a échangé avec l’activiste Camille Étienne. «Elle lui a dit que les noms de tous ceux qui s’opposeraient au texte seraient affichés sur les réseaux sociaux. C’est sûr que ça change l’ambiance de travail…», ironise Clémentine Autain. «Il y a eu pas mal de réactions et de relais vers les réseaux sociaux. Quand les médias reprennent le sujet, et que derrière il y a du relais citoyen, c’est assez puissant. Ça a mis une sacrée pression», confirme la députée (EPR) du Pas-de-Calais Agnès Pannier-Runacher. L’ancienne ministre de la transition écologique fait partie des député·es qui ont retiré leurs amendements. Elle explique sa décision à Vert : «Je trouvais que la trajectoire de Benoit Biteau compressait un peu les temps d’adaptation des chaînes industrielles. Si je l’ai retiré [l’amendement, NDLR], c’est parce que je me suis dit qu’il était important que le gouvernement entende qu’il fallait une trajectoire beaucoup plus ambitieuse que celle qu’il avait proposée.» Du côté de Gabriel Attal et de ses proches, on assure que le soutien du groupe EPR à la proposition a été constant. «Sans l’appui de Gabriel Attal en conférence des présidents, la proposition de loi n’aurait jamais été mise à l’ordre du jour», rappelle l’un de ses proches (c’est vrai : la preuve ici et là). Et d’ajouter : «Même si on a des questions légitimes sur la faisabilité de cette trajectoire, on a toujours voulu apporter le message politique que tout ça doit avancer.» «On a pris nos responsabilités, on a voté le texte, martèle un collaborateur du groupe. Maintenant, c’est au gouvernement de décider ce qu’il fait avec ça.» Après que le sujet a été enterré pendant sept ans, comme Vert l’a révélé dans son enquête, le gouvernement promet désormais que des textes réglementaires «sont en cours de parution», a assuré le ministre délégué à la transition écologique, Mathieu Lefèvre, dans l’hémicycle. Mais la trajectoire proposée est très progressive : la teneur maximale en cadmium des engrais phosphatés serait ramenée à 20 mg/kg de P2O5 seulement d’ici… 2038, soit près de vingt ans après la première alerte de l’Anses en 2019 qui recommandait d’atteindre ce seuil. La proposition de loi doit désormais être examinée au Sénat. Et c’est là que le bât blesse : le programme de la chambre haute est arrêté jusqu’à l’été, sans trace de cadmium à l’intérieur. Du reste, les équilibres politiques y sont beaucoup moins favorables à la gauche. Les député·es macronistes auraient-ils et elles choisi de soutenir le texte précisément en raison de son avenir compromis ? «On est à un an de la présidentielle, c’est bon pour leur image et ça ne leur coûte pas cher», devine Clémentine Autain. «Je ne veux pas que ce soit une victoire à la Pyrrhus. Si le texte se perd au Sénat, nous pourrions nous retrouver sans rien, ajoute-t-elle. C’est pour ça que la pression doit continuer à s’exercer en dehors des chambres parlementaires.» Le vote de mercredi «est une avancée importante, mais il ne faut pas s’y tromper : parler de victoire partout serait prématuré», poursuit l’élue. Elle appelle le gouvernement à modifier de lui-même les textes réglementaires qu’il a préparés «pour se mettre en conformité avec le vote de l’Assemblée nationale». «Le vrai combat, c’est maintenant, abonde Agnès Pannier-Runacher. Il faut que le gouvernement entende la position de la représentation nationale et revoie sa copie.» Texte intégral (1631 mots)

Peur du «name and shame» ?

«On a voté le texte, maintenant c’est au gouvernement de décider»
«Nous pourrions nous retrouver sans rien»
Théo Mouraby
D’où vient la désinformation climatique ? Et quel est son but ? Dans une note publiée le 19 mai, commandée par le ministère des armées, l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) révèle comment la désinformation climatique est «arsenalisée» par des puissances étrangères contre l’Europe. De janvier 2021 à mars 2026, l’Iris a repéré 120 cas de désinformation climatique en Europe attribués à la Russie, et 41 en provenance des États-Unis. «Ce ne sont pas les deux seuls États qui participent à la désinformation climatique, mais il y avait beaucoup de données disponibles pour les États-Unis et pour la Russie. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes concentrés sur eux», explique Mathilde Jourde, co-directrice de l’Observatoire défense et climat, responsable du programme Climat, environnement et sécurité de l’Iris et autrice de la note. Des États étrangers, pour déstabiliser l’Europe, manipulent l’information climatique à des fins stratégiques. La spécificité de la guerre informationnelle, c’est qu’elle évolue, elle s’adapte et attrape les sujets qui captent l’attention. Il y a une montée en puissance des enjeux autour du changement climatique, donc les pays étrangers se saisissent de ce sujet. C’est un phénomène assez nouveau parce que l’ampleur de la crise climatique est devenue plus importante. Là où il y a des similarités entre la Russie et les États-Unis, c’est que la désinformation climatique peut être perçue, dans une certaine mesure, comme une fin en soi parce qu’elle freine la transition énergétique et permet de maintenir le statu quo mondial carboné. Ces deux économies sont extrêmement dépendantes des ressources liées aux énergies fossiles. Elles ont un intérêt direct à semer le doute sur les changements climatiques et sur les alternatives aux énergies fossiles afin de maintenir le plus longtemps possible leur rente pétrolière et gazière. Dans le cas des États-Unis et de la Russie, entre 70 et 80% de la part de la désinformation climatique cible les politiques énergétiques. Il s’agit d’attaquer le Green Deal européen, par exemple. Ou de dire que les énergies renouvelables mettront en péril la souveraineté énergétique nationale. Ce qui est faux, bien sûr. Dans le cas russe, la désinformation climatique a aussi un but très large, plus stratégique. C’est cette fameuse «stratégie du chaos» : déstabiliser ses adversaires, accentuer la méfiance des populations envers les démocraties européennes, notamment afin d’amoindrir le soutien à l’Ukraine. Il y a beaucoup de désinformation pendant les événements climatiques extrêmes : c’est très facile de la propager dans un moment de chaos. La Russie, dans le cas des inondations de Valence [en Espagne, en octobre 2024, NDLR], a participé à propager des théories fallacieuses. Pendant l’ouragan Hélène, aux États-Unis, il y avait aussi plein de faux récits qui disaient que les autorités publiques accordaient trop d’aides financières à l’Ukraine, ce qui ne permettait pas d’aider les populations à risque face à cet ouragan. Ici l’objectif est moins de freiner la transition écologique que de semer le chaos, de déstabiliser les adversaires depuis l’intérieur. La désinformation climatique a beaucoup évolué, elle s’est adaptée très intelligemment. On est passé de cet «ancien déni» – où on niait l’existence et l’origine humaine des changements climatiques – à quelque chose de beaucoup plus fin, qui consiste à dire que les solutions ne sont pas forcément efficaces, ou qu’il est trop tard. Les trois principaux sujets qui attirent la désinformation sont les politiques climatiques énergétiques, les événements climatiques extrêmes et les sciences du climat. Il peut s’afir de remettre en cause la légitimité du Giec, par exemple [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, NDLR]. Depuis l’arrivée de Trump, la désinformation climatique passe par des voies officielles. Entre 2021 et 2023, il n’y avait pas de désinformation climatique sur des chaînes et des canaux de diffusion officiels de l’État. Par contre, à partir de 2024 et en 2025, on a vu une hausse assez importante de la désinformation sur ces canaux. C’est pour ça qu’on dit qu’elle est beaucoup plus directe : la Maison Blanche propage des fausses informations très ouvertement. La désinformation climatique a de vraies conséquences en termes de sécurité humaine et de sécurité nationale. Les populations seront moins préparées aux changements climatiques et s’adapteront probablement moins aux chocs potentiels liés aux événements extrêmes. Cela risque d’affaiblir la culture du risque de certaines populations. Pendant l’ouragan Hélène aux États-Unis, beaucoup de fausses informations disaient que si les gens partaient de chez eux, on allait voler leur maison. Les gens sont donc restés chez eux alors que les consignes étaient de se mettre à l’abri autre part. Notre première recommandation est de protéger toutes les bases de données sur le climat ; de faire en sorte qu’on ait des bases de données fiables, accessibles, et de protéger la recherche. Il y a ensuite tout un sujet de sensibilisation et d’éducation face à la désinformation de manière générale. Parce que tout le monde est vulnérable. Nous, aujourd’hui, on essaye beaucoup de débunker. C’est-à-dire qu’on réagit aux fausses informations, en disant qu’elles sont fausses. Ce qu’il faudrait réussir à mettre en place, c’est du pré-bunking : faire en sorte de discréditer une fausse information, de l’expliquer avant même qu’elle arrive. Texte intégral (1298 mots)

Vous écrivez que la désinformation climatique est «arsenalisée» pour déstabiliser les pays européens. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Quel est l’objectif de cette désinformation de la Russie et des États-Unis ?
Quelles autres formes prend cette désinformation ?
Qu’est-ce qui a changé aux États-Unis depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, en janvier 2025 ?
Quelles conséquences peut avoir cette désinformation ?
Comment s’en protéger ?
Zoé Moreau
Alors que le gouvernement a échoué à protéger les Français·es du cadmium – ce métal lourd qui contamine la population, fait courir des risques graves sur les reins, les os, la reproduction et augmente la probabilité de certains cancers –, les député·es ont choisi d’agir. Mercredi soir, peu avant la suspension de séance à minuit, elles et ils ont adopté en première lecture, par 144 voix contre 22, la proposition de loi visant à «protéger l’alimentation des Français et des Françaises des contaminations au cadmium». Portée par le député Les Écologistes de Charente-Maritime, Benoît Biteau, et Clémentine Autain (Seine-Saint-Denis, L’Après), cette proposition de loi prévoit de réduire le taux maximal de cadmium dans les engrais phosphatés. Naturellement présent dans l’environnement, ce métal est aussi – et surtout – contenu dans les fertilisants fabriqués à partir de roches contenant du phosphore que les agriculteur·ices (en conventionnel principalement) utilisent pour augmenter les rendements. Après avoir été épandu dans les champs, le métal est absorbé par les végétaux et contamine les aliments puis les corps. La trajectoire prévue par le texte vise une réduction du seuil autorisé à maximum 40 milligrammes de cadmium par kilogramme (mg/kg) d’anhydride phosphorique (P2O5) dès 2027. Puis à 20 mg/kg de P2O5 pour 2030, comme le préconise l’Anses dans son dernier rapport. La réglementation française est l’une des plus laxistes d’Europe : elle autorise encore aujourd’hui l’usage d’engrais très chargés en cadmium, jusqu’à 90 mg/kg de P2O5. Dans le détail, la proposition de loi a été soutenue par l’ensemble de la gauche, ainsi que par les groupes Horizons, Modem et Renaissance. Ces derniers avaient déposé des amendements avec des trajectoires moins-disantes, retirés au tout dernier moment. L’extrême droite (19 député·es), ainsi qu’une députée du groupe Les Républicains et deux député·es Droite républicaine, ont voté contre le texte. «Nous avons pris nos responsabilités face au cadmium, et nous avons gagné. Cette victoire est politique, mais c’est d’abord une victoire de la société», a salué Clémentine Autain à l’issue du vote. Benoît Biteau, rapporteur de la proposition de loi, a abondé auprès de Vert : «C’est extrêmement satisfaisant que de réussir à porter un texte de loi depuis presque six mois maintenant et de le voir aboutir aussi vite, malgré l’adversité.» La proposition de loi a été adoptée contre l’avis du gouvernement. Le ministre délégué à la transition écologique, Mathieu Lefèvre, et la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, ont participé aux débats dans l’hémicycle. «Le gouvernement partage pleinement l’objectif d’une baisse des teneurs en cadmium dans nos sols», a assuré Mathieu Lefèvre à l’issue du vote. Mais «le rythme de la baisse, tel que voté aujourd’hui par la représentation nationale, n’est pas réaliste» sans «alternatives immédiates pour nos agriculteurs». Après avoir enterré le sujet pendant sept ans, comme Vert l’a révélé dans son enquête, le gouvernement promet désormais que «les textes réglementaires sont en cours de parution», a assuré le ministre délégué dans l’hémicycle. Fin mai, il a mis un projet d’arrêté en consultation publique, à la trajectoire bien moins ambitieuse : 60 mg de cadmium par kilogarmme de P2O5 dans les engrais en 2027, 40 mg/kg de P2O5 en 2030 et 20mg/kg de P2O5 d’ici… 2038. Soit près de vingt ans après la première alerte de l’Anses en 2019. L’urgence de légiférer n’était plus à démontrer. Le 25 mars dernier, l’Anses a confirmé qu’une «part significative» de la population française est imprégnée à des niveaux «préoccupants» à ce métal lourd (avec des seuils jusqu’à trois à quatre fois supérieurs à ceux observés dans d’autres pays nord-américains et européens). «L’alimentation est de loin la source majeure d’exposition», concluait l’agence. Le texte doit maintenant trouver une place dans l’agenda surchargé du Sénat. Pour accélérer la procédure, Clémentine Autain a appelé le gouvernement à «passer aux actes» en publiant lui-même un texte «correspondant aux objectifs votés par la représentation nationale. Le pouvoir législatif doit être respecté», a exhorté la députée. Texte intégral (1066 mots)

Une victoire «malgré l’adversité»
Les Français quatre fois plus contaminés
Zoé Moreau
Chose promise, chose due – ou presque. En juin 2025, l’ancien ministre de la santé, Yannick Neuder, avait fait la promesse du remboursement, dès l’automne de la même année, du dépistage de la contamination au cadmium pour les Français·es. Ce métal lourd contamine la population via l’alimentation et fait courir des risques graves pour les reins, les os, la reproduction, augmentant même la probabilité, sur le long terme, de développer certains cancers. Près d’un an après l’annonce du ministre, le dispositif arrive enfin. Mardi, l’Union nationale des caisses d’assurance maladie a publié au Journal officiel sa décision d’ajouter à la liste des actes et prestations pris en charge le dépistage du cadmium, ouvrant la voie à un remboursement à partir du 16 juin. Début avril, les syndicats de laboratoires d’analyses avaient confirmé à l’Agence France-Presse (AFP) qu’un accord tarifaire avait été trouvé avec l’Assurance maladie et que le test – dont le prix a été fixé à 27,50 euros – serait prochainement pris en charge à 60% par la sécurité sociale, et à 40% par les complémentaires santé. Un remboursement du dépistage, très bien, mais pour qui ? Seules les «personnes potentiellement surexposées au cadmium du fait de leur lieu de résidence» seront éligibles à ce remboursement, détaille la décision, confirmant des informations de Vert en avril. Sont visées les zones «dont le sol a été préalablement reconnu par les autorités compétentes comme étant pollué[es] par le cadmium». Pour les autres, il faudra débourser 27,50 euros – un montant plus faible qu’actuellement (le test coûte environ 45 euros), mais qui reste toutefois peu accessible sans remboursement. C’est une «ineptie», réagissait il y a quelques jours le cardiologue Pierre Souvet, auprès de Vert. «Ce n’est pas parce que vous habitez dans le Jura que vous consommez des produits du Jura. Ça ne tient pas debout ! À moins que ces tests ne s’adressent qu’aux personnes qui mangent des légumes de leur potager…», tonnait-il. Pour rappel, le cadmium est naturellement présent dans l’environnement, mais il est surtout contenu dans les engrais phosphatés, des fertilisants fabriqués à partir de roches contenant du phosphore, que les agriculteur·ices (surtout en conventionnel) utilisent pour augmenter les rendements. Certaines zones, en France, sont davantage contaminées que d’autres – la Charente, le Jura et le bassin parisien, par exemple – pour des raisons géologiques et à cause de pratiques agricoles qui reposent sur l’utilisation de ces engrais. Une limite majeure subsiste : l’absence de cartographie récente. La seule carte nationale disponible remonte à 2011. Elle a été établie à partir de prélèvements réalisés entre 2000 et 2009 par le Groupement d’intérêt scientifique Sol (Gis Sol) – rattaché à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Ces données sont vieilles, pour certaines, de plus de vingt-cinq ans. Or la situation a très probablement évolué. Selon l’étude Esteban de Santé publique France de 2021, l’imprégnation des Français·es au cadmium a doublé en une décennie. «Nous envisagions de relancer une analyse des sols pour détecter une éventuelle hausse dans les zones de grandes cultures», expliquait il y a quelques semaines à Vert Claudy Jolivet, chef de projet du réseau de mesures de la qualité des sols au Gis Sol. Mais le projet est resté lettre morte : «Nous avons évalué le coût pour Santé publique France et indiqué que nous étions prêts à mener ces analyses. Il n’y a jamais eu de suite.» Interrogé en avril sur la restriction du dépistage à certains territoires, le cabinet de la ministre de la santé, Stéphanie Rist, avait assuré qu’il ne s’agirait pas «d’un zonage national prédéfini (type liste de régions ou de départements) ouvrant automatiquement droit au dépistage», mais d’un dispositif fondé sur «l’identification de situations individuelles d’exposition», sans en préciser les critères. La décision publiée mardi au Journal officiel est tout aussi floue : aucun critère permettant d’identifier ces «situations individuelles» à risque n’est précisé, ni aucun élément concret permettant aux médecins de savoir si le lieu de résidence de leurs patient·es les rend ou non éligibles au remboursement du test. «C’est aussi un problème pour les laboratoires, réagit auprès de Vert Jean-Claude Azoulay, président du Syndicat national des médecins biologistes. Si un médecin prescrit un test et qu’un laboratoire accepte sa prise en charge en estimant que le patient remplit les critères, puis que la Cnam [Caisse nationale d’assurance maladie, NDLR] considère par la suite que ce n’était pas le cas, nous nous retrouverons dans une situation compliquée.» Pour Pierre Souvet, la solution la plus simple serait un remboursement généralisé, «pour tout le monde». Selon le cardiologue, les réticences du gouvernement tiennent surtout à des considérations budgétaires : «Il craint un afflux trop important de demandes et un coût trop élevé.» D’autres acteurs évoquent un risque politique. Auprès de Vert, Boris Loquet, directeur des laboratoires d’analyses médicales Inovie, mettait en garde début avril : «Le gouvernement pourrait se retrouver confronté à un scandale sanitaire. S’il freine le déploiement du dispositif, c’est peut-être aussi qu’il redoute les résultats de ces tests.» Texte intégral (1431 mots)

«Ce n’est pas parce que vous habitez dans le Jura que vous consommez des produits du Jura»

Qui aura droit au remboursement du dépistage ?
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