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L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef

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11.06.2026 à 10:28

L’eau de votre robinet est-elle contaminée aux PFAS ? Notre carte exclusive

Lisa Boudoussier

Texte intégral (2404 mots)

👉 Nous révélons qu’au moins 2,7 millions de Français·es vivent dans des zones où les données sont incomplètes.

Qu’ont en commun les villes de Strasbourg, Hénin-Beaumont, Savigny-sur-Orge, Menton ou encore Fort-de-France ? Leurs habitant·es n’ont aucun moyen de savoir si leur eau du robinet est contaminée par les «polluants éternels».

Pourtant, depuis le 12 janvier dernier, la loi a rendu obligatoire la surveillance dans l’eau potable de 20 PFAS – une vaste famille de substances chimiques particulièrement persistantes dans l’environnement, qui présentent des risques pour la santé.

Plus inquiétant encore, Vert révèle que dans 96 communes, les analyses déjà réalisées montrent que l’eau dépasse la limite de qualité fixée à 0,1 microgramme par litre (µg/l) pour la somme des 20 PFAS. Ainsi, l’eau potable d’au moins 6 100 habitant·es est polluée par ces molécules.

Votre eau du robinet a-t-elle été analysée ? Est-elle contaminée aux PFAS ? Pour le vérifier, Vert a créé une carte interactive qui recense les résultats des contrôles sanitaires partout en France hexagonale et dans les outre-mer.

*La somme des 20 PFAS ne doit pas dépasser 0,1 µg/l (PFBA, PFBS, PFDA, PFDODA, PFDODS, PFDS, PFHPA, PFHPS, PFHXA, PFHXS, PFNA, PFNS, PFOA, PFPEA, PFPS, PFTRDA, PFTRDS, PFUNA, PFUNDS, PFOS)

** La somme des 4 PFAS les plus préoccupants (PFOA, PFOS, PFNA, PFHxS) ne doit pas dépasser 0,02 µg/l, selon le seuil recommandé par le Haut Conseil pour la santé publique (HCSP)

En entrant le nom de votre commune dans la barre de recherche, vous aurez accès aux résultats des contrôles réalisés dans chaque unité de distribution d’eau potable (UDI), qui permet d’acheminer l’eau jusqu’à votre robinet. Vous pourrez alors vérifier si l’eau de votre commune a bien été analysée, et si elle respecte la limite de qualité.

Par ailleurs, face à l’étendue des risques que font peser les PFAS sur la santé, le respect d’un seuil plus contraignant est recommandé par le Haut Conseil pour la santé publique (HCSP) en complément de la limite de qualité. Nous l’avons donc intégré à notre carte.

De fortes inégalités territoriales

Selon les calculs de Vert, près de 8 500 réseaux de distribution d’eau potable – sur plus de 25 000 recensés dans le pays – n’ont toujours pas publié le résultat des analyses des PFAS dans leurs eaux. Selon nos estimations, au moins 2,7 millions de Français·es sont concerné·es par ce manque de données.

Gabriele Gien, avocate spécialisée en droit de l’environnement, notamment sur la question de la pollution de l’eau, s’interroge sur ce piètre bilan : «Comment est-ce possible que tous les réseaux de distribution n’aient pas encore été analysés, alors que cela fait six ans que l’on connaît l’échéance [de 2026] ?»

Dès 2020, la directive européenne sur l’eau potable imposait aux États membres de surveiller une liste de 20 PFAS (parmi des milliers de molécules) afin de respecter une limite de qualité de 0,1 μg/l au robinet et de protéger la santé des citoyen·nes. La France a transposé cette directive européenne en décembre 2022, de quoi, en principe, laisser suffisamment de temps aux agences régionales de santé (ARS) pour organiser cette nouvelle surveillance. Hélas. «Sans le contrôle complet des réseaux de distribution par les ARS, on ne peut pas être certain que toutes les eaux sont conformes», analyse encore Gabrièle Gien.

Notre carte révèle de fortes inégalités territoriales, l’absence de données étant visible sur les zones grisées. L’Occitanie est l’une des régions où il manque le plus de résultats : environ 67% des réseaux d’eau n’ont pas d’analyse à jour. La situation est aussi préoccupante en Auvergne-Rhône-Alpes ou en Bourgogne-Franche-Comté, où plus de quatre réseaux sur dix n’ont pas encore communiqué de résultats. Pire encore, la Martinique et Mayotte ne disposent d’aucune analyse sur l’ensemble de leur territoire.

Certains réseaux de distribution ne seront pas analysés avant plusieurs mois

Comment expliquer que de nombreux réseaux d’eau potable ne soient pas encore analysés ? Interrogée par Vert, la direction générale de la Santé (DGS) explique que les prélèvements ne sont pas menés partout au même moment. «Au regard des fréquences de contrôle sanitaire, qui varient suivant la taille de la population alimentée […], ce n’est que dans les prochains mois que nous aurons une vision exhaustive de la situation», détaille-t-elle sans préciser la date exacte à laquelle la totalité des réseaux d’eau potable auront été analysés sur le territoire.

Seules 7 des 17 agences régionales de santé contactées par Vert nous ont répondu. De la même manière que la direction générale de la santé, les ARS expliquent que la programmation des analyses se fait en fonction de la fréquence réglementaire, qui varie au cas par cas selon le volume d’eau distribué. L’ARS Provence-Alpes-Côte d’Azur, interrogée sur le manque d’analyses dans la commune de Menton (Alpes-Maritimes), indique à Vert : «Les analyses n’ont pas encore été réalisées cette année, elles le seront dans les mois qui viennent, trois analyses de PFAS sont programmées entre juillet et novembre 2026.»

Toutes nous assurent que des campagnes de mesures ont été menées avant même l’entrée en vigueur de l’obligation. «Notre région avait déjà anticipé la réglementation puisque des recherches sont réalisées depuis 2022», affirme par exemple l’ARS Auvergne-Rhône-Alpes. Néanmoins, ces «campagnes d’analyses exploratoires» ne peuvent pas être interprétées au même titre que le contrôle sanitaire puisqu’elles sont réalisées en dehors du programme d’analyses prévu. «Les résultats de [ces] analyses ne sont pas nécessairement représentatifs de la qualité de l’eau du réseau de distribution, à l’inverse des données du contrôle sanitaire», peut-on lire dans le bilan national de la qualité de l’eau du robinet sur les PFAS de 2024.

«Élus locaux, citoyens et associations ont un rôle important pour exiger des analyses»

Les distributeurs d’eau potable – que sont les mairies, les syndicats de l’eau, les communautés de communes ou encore les exploitants privés – sont responsables pénalement de la qualité de l’eau distribuée.

Vert a contacté plusieurs distributeurs parmi ceux qui alimentent le plus de personnes pour leur demander s’ils avaient interpellé leur ARS face à l’absence d’analyse les concernant. Ni l’eurométropole de Strasbourg (Bas-Rhin), qui distribue l’eau à environ 420 000 personnes, ni Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) et ses 36 000 buveur·ses ne nous ont répondu.

En revanche, la communauté urbaine d’Arras (Pas-de-Calais) nous renvoie à la dernière analyse effectuée en février dernier par l’ARS. Néanmoins, celle-ci ne concerne qu’un seul réseau d’eau alimentant 325 habitant·es, alors que la commune en compte 43 765, selon les données disponibles dans le contrôle sanitaire. Une grande partie de la population d’Arras ne sait donc pas si son eau est polluée au PFAS à ce jour.

Pour Jean-François Fleck, vice-président de l’association Vosges nature environnement : «Les élus locaux, citoyens et les associations ont un rôle important pour exiger que des analyses soient menées par les administrations», qu’il accuse de «jouer soit l’absence d’information, soit le fait de nier l’ampleur du problème».

Eau potable contaminée aux PFAS : une centaine de communes concernées

Lorsque les analyses sont bel et bien réalisées, les résultats s’avèrent parfois préoccupants. «Plusieurs réseaux de distribution de l’eau potable sont non-conformes, c’est quand même très inquiétant pour les populations», observe la toxicologue Pauline Cervan, de l’association Générations futures. Cette association, avec Data for Good, a agrégé sur le site dédié Dans mon eau les données sur la présence de PFAS, pesticides, nitrates et CVM dans l’eau du robinet. Pauline Cervan de compléter : «Or la directive sur l’eau potable demande à la fois la surveillance des PFAS, mais aussi le respect de la limite de qualité.»

Selon les dernières analyses du contrôle sanitaire, quinze réseaux de distribution ont des concentrations de PFAS supérieures à la limite de qualité fixée à 0,1 µg/l pour la somme de ces 20 molécules dans les eaux de consommation. Colorés en rouge sur notre carte, ces dépassements concernent, selon les calculs de Vert, au moins 6 100 personnes de 96 communes dans les Ardennes, la Haute-Saône, le Gard et le Rhône, l’Isère ou encore l’Ardèche.

Pour qu’une eau soit jugée non conforme à la limite de qualité, plusieurs analyses supplémentaires sont nécessaires. Dès février 2025, une instruction du ministère de la santé imposait le retour à la conformité avant janvier 2026 de l’ensemble des situations pour lesquelles le dépassement de la limite de qualité avait été confirmé.

En Haute-Saône, le réseau de distribution d’eau potable de Breuches a été déclaré non conforme par l’ARS à la fin de l’année 2025. Il apparaît en rouge sur notre carte puisque la dernière analyse datant d’août 2025 mesure à 0,408 µg/l le taux de PFAS dans l’eau potable. Aucune analyse plus récente n’est disponible, pourtant l’ARS Bourgogne-Franche-Comté écrit sur son site : «Un suivi renforcé de la qualité de l’eau est instauré.» Par ailleurs, la consommation de l’eau n’a pas été restreinte – les préfet·es peuvent prendre des arrêtés interdisant la consommation de l’eau du robinet –, les habitant·es continuent donc de la boire. Pour Pauline Cervan : «C’est encore une fois une illustration de l’inaction de l’État qui sait que l’eau est contaminée mais qui ne fait rien.»

Notre méthodologie

Cette carte a été réalisée à partir des résultats d’analyse du contrôle sanitaire de l’eau distribuée commune par commune, publiés sur datagouv.fr. Ces données sont extraites de la base nationale SISE-Eaux d’alimentation et elles ont été mises à jour pour la dernière fois le 1er juin 2026.

Les résultats d’analyses affichés sur la carte remontent à janvier 2025 et vont jusqu’à fin avril 2026. Elle est à l’échelle des UDI, sauf pour les territoires d’outre-mer, où les résultats sont affichés par commune (le tracé des UDI n’étant pas disponible).

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11.06.2026 à 00:01

Températures et émissions records : des scientifiques publient de nouveaux chiffres chocs sur l’évolution du climat

Anne-Claire Poirier

Texte intégral (1145 mots)
Cette actualisation de données a notamment été signée par les Français·es Valérie Masson-Delmotte, Christophe Cassou, Aurélien Ribes ou Pierre Friedlingstein. © Pierre Trudelle/Unsplash

Cinq ans après la parution des dernières données du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) sur le sujet, 73 scientifiques du monde entier ont actualisé une douzaine d’indicateurs essentiels pour saisir l’état du climat planétaire et l’influence humaine sur son évolution. Bilan des émissions mondiales de gaz à effet de serre, évolution des températures sur terre et en mer, budget carbone restant avant de franchir le seuil de 1,5°C de réchauffement climatique… Cet important travail de revue, signé par plusieurs climatologues de renom, dont les Français·es Valérie Masson-Delmotte, Christophe Cassou, Aurélien Ribes ou Pierre Friedlingstein, devrait provoquer un électrochoc chez nos dirigeant·es. Et pourtant.

⛽ Émissions de gaz à effet de serre : nouveaux records

Sauf pandémie ou crise énergétique d’ampleur, les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) franchissent chaque année un nouveau record et les deux dernières ne font pas exception. En 2024, les émissions totales de GES – dioxyde de carbone (CO2), méthane (CH4), protoxyde d’azote (N20) – ont atteint un niveau inédit de 56,8 milliards de tonnes équivalent CO2 (gigatonnes de CO2e).

Le collectif de scientifiques Global carbon project a averti dès novembre que les émissions issues des combustibles fossiles marqueraient un nouveau record en 2025. Or les trois quarts des émissions mondiales sont «directement dus à l’usage des énergies fossiles», rappellent les scientifiques.

Seul point positif, les émissions n’augmentent plus aussi vite que pendant les années 2000, notent les chercheur·ses. Depuis la signature de l’Accord de Paris, elles sont en voie de stabilisation et l’Agence internationale de l’énergie entrevoit même un pic avant 2030.

Mais, dans leur opus de 2021, les auteur·ices du Giec ont indiqué que la limitation du réchauffement mondial à 1,5°C d’ici 2100 par rapport à l’ère préindustrielle (vers 1850) nécessitait d’atteindre ce pic avant 2025 et de diviser par deux le niveau d’émissions entre 2019 et 2030.

⏱ Le budget carbone épuisé

La hausse continue des émissions de gaz à effet de serre épuise le budget carbone restant – c’est-à-dire la quantité de CO2 qu’il reste à émettre avant d’atteindre 1,5°C de réchauffement. Depuis 2020, ce budget a fondu de 74% pour s’établir à 130 milliards de tonnes de CO2 début 2026. C’est à peine plus de deux ans et demi d’émissions au rythme actuel.

«Il est désormais inévitable que le réchauffement atteigne puis dépasse 1,5°C», estiment les chercheur·ses. Toujours au rythme actuel d’émissions, la température mondiale atteindra +1,5°C dans trois ans, +1,7°C dans douze ans et +2°C dans vingt-cinq ans.

Pour rappel, le seuil de 1,5°C de réchauffement n’est pas scruté par hasard. Dépasser ce niveau de réchauffement pourrait notamment déclencher des points de bascule climatique. Autrement dit, lorsqu’un élément clé du climat (calottes polaires, courants océaniques, forêts tropicales, etc.) bascule vers un nouvel état, avec des conséquences irréversibles et difficilement contrôlables.

🌡 Mercure au top

Pour l’heure, les scientifiques estiment que le réchauffement climatique moyen (sur la période 2016-2025) s’établit à 1,24°C par rapport à l’ère préindustrielle. Il n’était «que» de 1,09°C à la parution du rapport du Giec en 2021. Sur la seule année 2025 – troisième plus chaude de l’Histoire – le réchauffement a atteint 1,39°C (dont 1,37° uniquement dus aux activités humaines), selon les scientifiques. C’est moins que les estimations de l’Observatoire européen Copernicus, qui a établi le réchauffement à 1,47°C cette année-là en utilisant d’autres jeux de données (notre article).

Dans tous les cas, le rythme de réchauffement reste «à son plus haut niveau historique», attestent les chercheur·ses. À ce sujet, elles et ils rappellent une étrangeté du système climatique – aux yeux du grand public – liée à la baisse de la pollution au soufre (historiquement générée par les centrales au charbon, raffineries et industries métallurgiques et chimiques). Ces particules dangereuses pour les voies respiratoires ont aussi le pouvoir de réfléchir une partie du rayonnement solaire et donc de masquer le réchauffement climatique. Leur baisse drastique – de 12 à 1,4 gigatonne émise entre 1990 et 2024 – annule aujourd’hui cet effet.

Une telle accumulation de chaleur a pour conséquence directe l’accélération de la montée du niveau de la mer (sous l’effet conjugué de la dilatation des océans et de la fonte des glaces), qui a atteint +23 centimètres en 2025 par rapport à 1901. La hausse annuelle s’est fortement accélérée, passant de +1,73 millimètre sur la période 1901-2018 à +3,66 millimètres en 2006-2025. Autre preuve tangible du bouleversement climatique en cours : le nombre de jours de vagues de chaleur marine a doublé entre 1982 et 2016, puis a plus que triplé (x3,3) entre 1991 et 2025. L’année 2024 a connu à elle seule 82 jours de vagues de chaleur marine, un record.

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10.06.2026 à 16:44

Cultiver sans pesticides, c’est possible : dans la Somme, ces scientifiques sèment des alternatives

Esteban Grépinet

Texte intégral (1603 mots)
Une bineuse en action dans un champ de betteraves : elle permet de lutter contre les «mauvaises herbes» sans utiliser d’herbicide. © Esteban Grépinet/Vert

En cette chaude matinée de mai, un nuage de poussière s’élève au milieu d’un champ. Un tracteur équipé d’une houe rotative, sorte d’alignement de roues dentées destinées à gratter le sol, fonce à toute allure au milieu des rangées de betteraves.

«Avec la vitesse, elle vient éjecter les adventices [les «mauvaises herbes», NDLR] et les mettre en surface au soleil, explique au volant Sébastien Darras, qui travaille à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). C’est un des leviers que nous utilisons pour nous passer des herbicides.»

Situé sur l’unité expérimentale Inrae d’Estrées-Mons (Somme), au beau milieu des grandes plaines de Picardie, ce champ n’est pas comme les autres : aucun pesticide n’y est utilisé. Depuis 2012, plusieurs parcelles ont contribué, avec huit autres sites de l’Inrae répartis dans toute la France, à un projet national de «systèmes de culture zéro pesticides» – le «Rés0Pest».

Publiés en février dernier, les résultats de cette expérimentation sur dix ans sont clairs : «Il est possible d’atteindre des rendements comparables aux systèmes conventionnels et supérieurs aux systèmes biologiques et, dans certains cas, de générer un revenu agricole net plus élevé», écrivent les scientifiques.

Bandes fleuries et coccinelles

«Nous avons été extrêmes dans la non-utilisation de produits phytosanitaires, expose Jean-Noël Aubertot, agronome à l’Inrae et initiateur du projet. Mais ces systèmes ne sont pas en bio, car nous autorisons par exemple les engrais de synthèse», qui favorisent la croissance des plantes. L’expérience a été menée sur des parcelles de grandes cultures (céréales, pommes de terre, betteraves…), comme c’est le cas à Estrées-Mons, et de polyculture-élevage (prairies, cultures fourragères…), en Bretagne, dans le Poitou ou encore près de Toulouse (Haute-Garonne).

«Nous avons tenu bon et nous avons récolté beaucoup plus qu’attendu dans certains cas.»

«En 2012, beaucoup de gens n’y croyaient pas, ils pensaient que nous n’allions rien obtenir», se souvient Sébastien Darras, qui pilote le projet dans la Somme. «Nous avons tenu bon et nous avons récolté beaucoup plus qu’attendu dans certains cas, se réjouit Jean-Noël Aubertot. Nous n’avons pas observé de problème majeur lié aux attaques de ravageurs et au développement des maladies. En revanche, sur certains sites, nous avons été confrontés à des impasses techniques, avec des difficultés à gérer certaines plantes vivaces, comme les chardons.»

Avec le désherbage mécanique, les plantes adventices (ici un chardon) sont arrachées et remises en surface du sol pour protéger les rangées de betteraves. © Esteban Grépinet/Vert

Le site d’Estrées-Mons a produit les résultats les plus «spectaculaires», selon les mots du chercheur. «Globalement, nous sommes en moyenne à 85% des rendements conventionnels, estime Sébastien Darras. Et cela sans dégrader la capacité productive des parcelles du système.» Si la gestion des céréales (blé, orge…) a été plus complexe, certaines cultures réputées très dépendantes des pesticides – comme le colza – ont régulièrement atteint voire dépassé les moyennes régionales. De 2013 à 2025, les rendements de la betterave sucrière sans pesticides ont atteint en moyenne 96% des résultats conventionnels du secteur, mais avec de fortes variations selon les années (105% en 2024, 57% en 2020…).

«La base de la réussite, ce sont les leviers agronomiques», dévoile Sébastien Darras. Pour perturber le cycle des bioagresseurs (pucerons, plantes adventices…), les scientifiques ont allongé et diversifié la rotation des cultures : une année du blé, la suivante de la betterave, puis du colza, des pommes de terre, du triticale (un hybride entre le blé et le seigle), des haricots, de l’orge, et ainsi de suite.

Plantées en bordure de parcelles, les bandes fleuries accueillent une multitude d’insectes, dont certains régulent les «ravageurs» des cultures. © Esteban Grépinet/Vert

En complément, des bandes fleuries ont été semées en bordure des parcelles pour favoriser les coccinelles, guêpes et autres petites bêtes s’attaquant aux «ravageurs». «L’idée, c’est de stocker ces auxiliaires de culture pour qu’ils soient déjà présents à proximité lorsqu’on arrive au stade sensible», c’est-à-dire lorsque les bioagresseurs arrivent, explique Sébastien Darras en progressant au milieu d’un méli-mélo de fleurs de toutes les couleurs.

«Nous n’avons pas inventé la solution magique»

Contre les «mauvaises herbes», les technicien·nes ont alterné des faux-semis (le fait de préparer le sol pour faire germer les adventices déjà présentes) et des techniques de désherbage mécanique, comme la houe rotative. «Ce sont les outils de nos anciens, ils ont plus de cinquante ans», explique Sébastien Darras en observant une bineuse et ses rangées de lames sectionner la surface du sol dans un champ. Certaines années, les parcelles sont labourées – une pratique qui consiste à retourner la terre en profondeur pour enfouir les graines indésirables et les résidus de culture, mais qui peut avoir un impact négatif sur la santé des sols.

La bineuse passe dans les inter-rangs pour couper les «mauvaises herbes» avec des lames oscillant de droite à gauche. © Esteban Grépinet/Vert

Autre levier : la sélection génétique. À Estrées-Mons, les scientifiques ont planté une variété de pommes de terre bien plus résistante aux maladies, de quoi éviter la quinzaine de traitements phytosanitaires habituellement nécessaire. Résultat : depuis 2019, les rendements sans pesticides ont atteint environ 80% des moyennes du secteur.

Si cette pomme de terre n’est pas utilisée par les agriculteur·ices, c’est parce qu’elle ne répond pas au cahier des charges des industries locales, qui fixent des variétés précises calibrées pour la transformation. «La réussite de la transition agroécologique dépend non seulement de l’ensemble des agriculteurs, mais aussi de la capacité des systèmes alimentaires à évoluer, en mobilisant l’ensemble des acteurs des filières d’amont et d’aval», éclaire Jean-Noël Aubertot.

«Sans pesticides, on est beaucoup plus soumis aux aléas, avec beaucoup moins de filets de sécurité.»

Des parcelles expérimentales d’un demi-hectare aux vastes surfaces agricoles de la région, le passage de relais est encore loin. «Sur le papier, ça fonctionne, mais il faut aussi se mettre dans la réalité technico-économique d’une exploitation, juge Jérôme Pernel, responsable de l’innovation à Agro-Transfert, un organisme chargé de faire l’interface entre la recherche et le monde agricole dans les Hauts-de-France. Sans pesticides, on est beaucoup plus soumis aux aléas, avec beaucoup moins de filets de sécurité, et derrière il y a des enjeux de revenu direct pour l’agriculteur. Sur un bassin de production, si une année le rendement est divisé par trois, cela met aussi en péril l’activité des filières locales.»

Pour être efficace, la houe rotative nécessite un temps chaud et sec sur plusieurs jours, ce qui limite la fenêtre d’action. © Esteban Grépinet/Vert

Les alternatives demandent forcément plus de temps et d’efforts que les épandages, pour des rendements plus fluctuants. «Nous n’avons pas inventé la solution magique, prévient Sébastien Darras. Nous ne pouvons pas garantir que cela fonctionnera chez quelqu’un d’autre.» Ce dernier espère la création d’un label «zéro phytos» pour financer et valoriser cette «troisième voie» entre le bio et le conventionnel.

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10.06.2026 à 12:05

Le TFA, PFAS omniprésent dans notre eau et notre alimentation, présumé toxique pour la reproduction par l’Europe

Zoé Moreau

Texte intégral (914 mots)
Le TFA contamine tous les milieux : l’eau, les aliments… et a même été retrouvé dans les neiges de l’Arctique. © Adobe stock

Il est le plus petit des PFAS – ces substances chimiques qui entrent dans la composition de plusieurs pesticides et de nombreux objets du quotidien (poêles, tissus imperméables…), réputées pour leur toxicité et leur persistance dans le corps humain et l’environnement. L’acide trifluoroacétique, ou TFA, fait craindre aux agences sanitaires des effets graves sur la santé. Ce mercredi, l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a annoncé que son comité d’évaluation des risques avait officiellement classé ce «bébé PFAS» comme «présumé toxique pour la reproduction humaine».

«La décision annoncée confirme ce que nous dénonçons depuis 2023 : le TFA n’est pas un métabolite [produit de dégradation, NDLR] inoffensif des PFAS. Il peut être toxique pour l’être humain, et ses effets néfastes sont particulièrement graves pendant les périodes les plus vulnérables de la vie, à savoir la grossesse et la petite enfance», a réagi Angeliki Lysimachou, responsable des questions scientifiques et politiques du Réseau d’action contre les pesticides (PAN Europe).

Les soupçons ne datent pas d’hier. En 2021, une étude avait montré que des lapereaux exposés au TFA in utero présentaient des malformations de l’œil et de la rétine à la naissance. «Cette observation nourrit la crainte d’éventuels effets oculaires sur les générations futures», expliquait récemment à Vert l’un des plus grands spécialistes de la substance, Hans Peter Arp. C’est notamment sur la base de cette étude que les expert·es de l’ECHA se sont appuyé·es pour rendre leur avis.

«C’est le plus petit des PFAS, donc le plus mobile»

L’agence européenne d’évaluation des produits chimiques précise, dans son alerte, que ce contaminant est «très persistant et très mobile» dans l’environnement – «ce qui peut entraîner une contamination diffuse et très durable des ressources en eau». Hans Peter Arp expliquait il y a quelques mois : «C’est tout simplement le plus petit des PFAS, et donc le plus mobile. Il est extrêmement soluble dans l’eau, peut se déplacer très rapidement dans le sol et les eaux souterraines et pénétrer dans les plantes. Aucun autre PFAS ne circule aussi rapidement dans l’environnement.»

En France, les dernières publications de l’agence sanitaire (Anses) le montrent. Dans un rapport paru en décembre, elle indiquait que 92% de l’eau potable était contaminée par du TFA. Et ce «à des niveaux toujours supérieurs au seuil réglementaire de qualité de 0,1 microgramme par litre (µg/l), applicable pour les métabolites de pesticides susceptibles de porter atteinte à la santé».

Nos aliments aussi sont contaminés. Une récente étude conduite par PAN Europe sur les céréales du petit-déjeuner, le pain ou les pâtes a montré (sur la base de l’analyse de 66 produits) que près de 82% de ces produits contenaient du TFA. Les niveaux de concentration relevés sont importants – la teneur moyenne en TFA atteint 78 900 nanogrammes par kilogramme (c’est largement supérieur au niveau moyen mesuré par l’Anses dans l’eau : 1 000 nanogrammes par litre).

Vers un tour de vis réglementaire ?

La classification du TFA comme substance «présumée reprotoxique» doit désormais être actée par la Commission européenne. Une fois confirmée, elle pourrait avoir des conséquences notables, notamment pour plusieurs pesticides actuellement autorisés.

Car le TFA se forme lors de la dégradation d’un large éventail de composés fluorés, parmi lesquels figurent certains PFAS et fluides frigorigènes, mais aussi plusieurs pesticides dont l’usage a augmenté ces dernières années. Les autorités pourraient être amenées à réexaminer les autorisations de ces substances afin de limiter les rejets de TFA et, finalement, l’exposition des populations.

«La toxicité du TFA ne fait désormais plus débat. Chaque année de retard entraîne davantage de pollution avec laquelle les générations futures devront vivre. La législation sur les pesticides est claire : les décideurs politiques, tant au niveau de l’Union européenne que des États membres, sont désormais légalement tenus d’interdire tous les pesticides PFAS et toutes les substances émettant du TFA, sans délai», a exhorté Salomé Roynel, de PAN Europe.

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10.06.2026 à 06:00

Entrepreneur, élu et pro-mégabassines : à deux pas de Sainte-Soline, ce baron de l’eau s’enrichit en asséchant des zones humides

Floriane Louison

Texte intégral (2981 mots)
Jean-Louis Ledeux est un acteur influent de la gestion de l’eau dans la Vienne. © Vert

L’élu divers droite (DVD) dirige aussi deux entreprises privées : Sire drainage, spécialisée dans le drainage de terres agricoles, et Eris environnement, qui accompagne des projets agricoles, notamment d’irrigation ou de «mégabassines».

Vert révèle que les activités de sa société sont examinées dans le cadre d’une enquête sur de possibles drainages irréguliers de zones humides. Plusieurs associations ont porté plainte.

En tant qu’élu du département de la Vienne, il a soutenu un projet contesté de 41 «mégabassines» dans un territoire fragilisé par les sécheresses et le manque d’eau.

Associations locales, élu·es d’opposition, défenseur·es de l’environnement alertent depuis des années sur des risques de conflits d’intérêts liés au cumul de ses fonctions publiques et privées.

Ce matin d’hiver 2024, la terre fume encore sous le gel. Dans le champ labouré, une pelleteuse éventre le sol. À côté des tranchées, des centaines de mètres de tuyaux attendent d’être enfouis. En se promenant le long de ce champ de Bonneuil-Matours (Vienne), Robin* pressent que quelque chose cloche.

Membre d’une petite association d’habitant·es installé·es sur cette terre agricole de l’ouest de la France, il redoute un désastre écologique. Lors de ses recherches, il découvre que ce champ est classé comme zone humide. L’eau y circule lentement depuis des décennies. Sous ses yeux, six hectares sont asséchés – «drainés», dans le jargon agricole.

Sur le chantier, un détail attire l’attention de Robin, un logo jaune inscrit sur un camion : «Sire drainage». Il prévient les militant·es de l’association Vienne nature environnement. Le nom de cette entreprise les fait immédiatement réagir. Son dirigeant, Jean-Louis Ledeux, n’est pas un simple patron de PME. Vice-président du conseil départemental de la Vienne en charge de l’agriculture, c’est un acteur influent de la gestion de l’eau sur le territoire, où il a défendu le projet de construction de 41 «mégabassines». L’association décide de porter plainte.

Ce chantier aurait pu passer inaperçu : il est désormais au cœur d’une affaire environnementale d’ampleur qui éclabousse ce baron local de l’eau.

Une enquête ouverte pour «des pratiques d’ampleur»

La technique du drainage consiste à installer des tuyaux enterrés – des drains – qui évacuent artificiellement l’eau présente dans le sol. Devenue l’un des piliers de l’agriculture intensive, elle est notamment utilisée pour transformer des prairies humides en culture céréalière comme le maïs. Très impactante pour les milieux naturels, elle est strictement encadrée.

Mais ici, aucune trace d’enquête publique, d’autorisation préfectorale ou de plan de compensation écologique. Or, selon le code de l’environnement, drainer une zone humide de plus d’un hectare sans réaliser ces démarches constitue un délit puni d’un an de prison et 75 000 euros d’amende.

À la même époque, des observateur·ices de la Ligue pour la protection des oiseaux de la Vienne (LPO) tombent aussi sur un chantier de drainage mené par cette entreprise. Cette fois, c’est à Saulgé, un autre village du bassin du Clain, dans la Vienne. «Ils posaient des drains au milieu de roseaux», décrit Daniel Gilardot, membre du comité territorial de l’association. Suspectant la destruction d’une zone humide, la LPO porte plainte à son tour.

Cette même année 2024, à une trentaine de kilomètres de là, c’est l’OFB (Office français de la biodiversité – la «police de l’environnement») qui intervient. Lors d’un contrôle inopiné sur une exploitation agricole, les agent·es découvrent le drainage sans autorisation d’une zone humide et «la présence d’employés et d’engins de chantier de l’entreprise Sire drainage». Ce n’est pas la première fois que Sire drainage est citée pour ces faits par l’OFB.

Selon les informations de Vert, ces contrôles et ces plaintes ont conduit à l’ouverture d’une enquête judiciaire. Le pôle régional environnemental du parquet de La Rochelle travaille «sur des faits de drainages irréguliers suite à l’identification d’acteurs communs entre plusieurs procédures similaires laissant penser à des pratiques d’ampleur», indique à Vert la procureure Sophie Debas. Elle confirme être saisie de faits concernant notamment l’entreprise Sire drainage : «En janvier 2026, des investigations ont été réalisées sur les parcelles de 25 exploitations afin de confirmer le caractère humide des parcelles drainées. Des associations de protection de l’environnement mais aussi des collectivités se sont portées parties civiles et seront prochainement entendues.»

Jean-Louis Ledeux et son entreprise bénéficient de la présomption d’innocence. Vert a sollicité à plusieurs reprises ce dirigeant, directement ou par l’intermédiaire des structures dans lesquelles il siège. L’élu n’a pas répondu à nos questions sur ces drainages irréguliers. «Si les faits évoqués sont confirmés par l’enquête en cours, ils seraient particulièrement graves dans un territoire déjà durement touché par les sécheresses et les tensions croissantes autour du partage de l’eau», réagit Christine Graval, conseillère régionale (Les Écologistes) de la Vienne.

Un homme-clé de la «guerre de l’eau»

L’affaire intervient dans un contexte explosif. Les zones humides sont souvent décrites comme des éponges naturelles : elles ralentissent les crues et retiennent l’eau dans le sol. Dans ce territoire confronté à des sécheresses répétées sous l’effet du changement climatique, leur disparition inquiète. L’accès à l’eau attise les tensions dans le département et, au cœur de cette bataille, Jean-Louis Ledeux occupe une position centrale grâce à ses multiples casquettes.

Outre son entreprise qui assèche les zones humides, il dirige un cabinet d’études, Eris environnement, qui conseille les exploitations agricoles dans leurs démarches réglementaires. Sur son site, la société se félicite d’accompagner des projets de réserve d’irrigation, «autorisés et construits en un temps record». Elle propose même ses services pour aider les agriculteur·ices à obtenir les autorisations nécessaires à la construction de «mégabassines». Ces immenses réserves d’eau – remplies l’hiver par pompage dans les nappes ou les rivières afin d’irriguer en été – cristallisent la colère dans ce territoire marqué par la manifestation de Sainte-Soline en mars 2023, dans les Deux-Sèvres voisines.

En tant qu’élu départemental, Jean-Louis Ledeux a porté un projet de construction de 41 «mégabassines». Dans ses habits de politicien, il s’est ainsi déplacé devant des conseils communautaires et municipaux pour convaincre. Ces réserves sont «une réponse au changement climatique», argumente-t-il devant l’assemblée de la communauté de communes du Civraisien-en-Poitou, en octobre 2022.

L’année suivante, une étude scientifique officielle jette un froid. Après plusieurs années d’analyses, le rapport HMUC (hydrologie, milieux, usages, climat), chargé de quantifier la ressource en eau disponible dans le bassin du Clain, constate un problème critique. Il n’y a pas assez d’eau dans la nature pour faire fonctionner toutes ces bassines en projet. Jean-Louis Ledeux s’insurge dans la presse contre des résultats «biaisés». Pour l’heure, ces dizaines de bassines, autorisées par la préfecture, n’ont pas encore vu le jour.

Le «monsieur eau» du département

«Fervent promoteur des mégabassines», selon le collectif Bassines non merci, Jean-Louis Ledeux est le «monsieur eau» du département. Il siège dans plusieurs instances publiques chargées précisément de répartir et de protéger la ressource. Il est à la fois administrateur de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne, qui finance les politiques de l’eau, mais aussi membre du Comité de bassin, le «parlement de l’eau». L’élu occupe également plusieurs sièges au sein de commissions locales de l’eau. En 2024, le conseil départemental lance un PTGE (projet de territoire pour la gestion de l’eau). Derrière cet acronyme, un outil central de planification pour la répartition de la ressource. Pour le piloter, la collectivité fait encore appel à lui.

En résumé, cet homme qui siège dans les instances chargées de protéger la ressource en eau dirige aussi une entreprise soupçonnée d’avoir participé à l’assèchement des éponges naturelles que sont les zones humides. Et ce n’est pas tout : il préside aussi un lobby agricole, l’Andhar. Sa spécialité : vanter le drainage et l’hydraulique agricole «responsable» auprès des décideur·ses.

Ces fonctions sont-elles toutes mentionnées dans sa déclaration à la HATVP (Haute autorité pour la transparence de la vie publique) ? Vert a vérifié, et la réponse est non. Datée de 2021, cette déclaration obligatoire indique que ses activités cumulées lui rapportaient plus de 6 000 euros par mois. Jean-Louis Ledeux se déclare gérant de sociétés, mais Eris environnement, dont il est pourtant le gérant et le propriétaire, n’y figure pas. Ses mandats au sein des instances de l’eau ne sont pas non plus mentionnés.

Interrogé par Vert sur le contenu de sa déclaration et le cumul de ses fonctions, Jean-Louis Ledeux n’a pas répondu à nos questions. Le service presse du département, sollicité lui aussi, n’a pas non plus apporté de réponses. Contactée, la Haute autorité pour la transparence de la vie publique nous a indiqué avoir contrôlé la déclaration de Jean-Louis Ledeux et «mis en évidence l’omission de sa fonction de gérant de la société Eris environnement. À la suite de ce contrôle, la HATVP lui a demandé de corriger cette omission afin d’assurer une information la plus précise possible aux citoyens, ce qu’il n’a pas fait à ce jour.» Ses fonctions au sein des instances de gouvernance de l’eau auraient également dû être mentionnées, selon la HATVP. «La HATVP a recommandé à M. Ledeux des mesures de prévention couvrant tous les risques identifiés», conclut-elle.

De multiples alertes ignorées

Au niveau local, certain·es dénoncent depuis longtemps un conflit d’intérêts potentiel. En 2023, la conseillère départementale (Les Écologistes), Chloé Girardot-Moitié, écrit à l’Agence de l’eau après la nomination de Jean-Louis Ledeux au sein de son conseil d’administration. «Ses activités privées de président d’Andhar sont en conflit d’intérêts avec les activités publiques d’intérêt général de l’Agence de l’eau», estime-t-elle dans ce courrier consulté par Vert. Peu de temps après, une association locale d’habitant·es, les Familles richelaises, fait un signalement au parquet de Poitiers pour «prise illégale d’intérêts et trafic d’influence», pointant des «activités privées pour le compte du secteur agricole incompatibles avec ses fonctions publiques». Contacté, le parquet de Poitiers n’a pas répondu à nos demandes concernant les suites données à ce signalement.

«Le cumul de toutes ces activités est a priori légal ; ce qu’il faut vérifier, c’est l’absence de conflit d’intérêts décision par décision. Or ce contrôle n’est pas automatiquement effectué, cela relève soit de l’initiative personnelle de l’élu soit d’un lanceur d’alerte qui signale la situation, cela revient souvent à chercher une aiguille dans une botte de foin», explique Farah Zaoui, consultante pour les collectivités en matière de prévention de la corruption. «Ce travail de fourmi, personne ne l’a jamais fait», déplore Michel Debiais, administrateur de Que Choisir ensemble (ex-UFC Que choisir) de la Vienne. Engagée sur les enjeux locaux de l’eau, l’association de consommateur·ices a tenté de se mobiliser : courriers au préfet, alertes à l’Agence de l’eau, demandes d’explication. «Mais, à chaque fois, on nous a répondu : “Circulez, il n’y a rien à voir”», raconte-t-il.

Pendant ce temps, les restrictions d’eau se multiplient dans le département et les projets de bassines sont toujours dans les tiroirs dans la Vienne. Le projet de loi d’urgence agricole adopté la semaine dernière en première lecture par l’Assemblée nationale vient d’ailleurs de donner plus de pouvoir aux préfet·es afin d’autoriser ces projets de stockage d’eau plus facilement. Avec ou sans eau pour les remplir.

Contacté une nouvelle fois par téléphone, Jean-Louis Ledeux a finalement décroché : «Je n’ai rien à vous dire, madame», a-t-il lancé à Vert avant de couper court à la conversation.

*Le prénom a été modifié.

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09.06.2026 à 18:13

«Cette équipe avance comme un rouleau compresseur» : à Carpentras, le maire RN met fin à la ferme municipale bio pour les cantines

Pierre Isnard-Dupuy

Texte intégral (1625 mots)
Les cultures de la ferme municipale de Carpentras, en 2025. © DR

«Je suis anéanti. C’était notre plus beau projet.» Olivier Ceyte, ancien élu divers gauche à l’agriculture de la mairie de Carpentras (Vaucluse), est amer. La ferme municipale qui alimentait depuis 2023 les cantines scolaires de cette commune de 30 000 habitant·es a été arrêtée, le 1er juin. Telle a été la décision du nouveau maire Rassemblement national (RN), Hervé de Lépinau, élu avec un peu plus de 50% des suffrages au second tour des municipales 2026.

La ferme était en gestion directe par une régie agricole, au sein de laquelle deux agents cultivaient des légumes bio sur deux hectares. «On fournissait 25% des légumes servis dans les 1 600 repas quotidiens des enfants, avec un objectif de 100% à terme grâce à une surface totale de 6,5 hectares», explique Olivier Ceyte. S’appuyant, entre autres, sur cette production, la restauration collective proposait 42% de produits bio, bien au-delà des 20% imposés par la loi Égalim de 2018.

«Le 20 mai, les agents ont été informés qu’il n’y aurait plus de régie agricole le 1er juin», ne décolère pas l’ex-élu. Hervé de Lépinau a décidé seul, sans aucun débat en conseil municipal ni consultation du personnel de la mairie, des communautés éducatives et des familles. Pour se justifier, il invoque des raisons budgétaires ; un argument sur lequel s’est aussi appuyé le conseil municipal, vendredi, pour voter la suppression de 300 000 euros de subventions à des associations culturelles et sociales, dont 3 000 euros retirés au Planning familial.

Au sujet de la régie agricole, le cabinet du maire explique à Vert que les finances de la Ville garantissent une «faible capacité d’auto-financement» et que le «niveau de dépenses obligatoires est élevé», en conséquence de quoi elle «ne pouvait pas se permettre de poursuivre cette activité». Et de préciser : «Les deux agents ont été repositionnés sur des missions essentielles de la collectivité, en manque de personnel.»

Dans sa réponse à La Provence, la nouvelle municipalité RN donne un indice sur sa priorité : «La situation financière de la ville fait qu’elle doit se recentrer sur les missions régaliennes.» Autrement dit, cap sur la sécurité – même si le terme «régalien» se rapporte plutôt aux politiques d’État : surveillance des frontières, armée, police nationale…

«Moins cher qu’un rond-point»

Les ancien·nes élu·es en charge de ce projet dénoncent une posture idéologique. «Le RN n’a de cesse de casser toutes nos réalisations. Cette équipe avance comme un rouleau compresseur, affirme Michel Blanchard, l’ancien élu (Les Écologistes) à la restauration collective. Elle fait comme si la restauration collective pouvait être un centre de profits, alors que c’est un centre de coûts. Elle prétend économiser quelques sous au détriment de la santé des enfants.»

«Ça nous a coûté 80 000 euros d’investissements. C’est moins cher qu’un rond-point. Notre chance, c’est que nous avions déjà le foncier, contrairement à la commune de Mouans-Sartoux [dans les Alpes-Maritimes, NDLR], que nous avons prise comme modèle», expose Olivier Ceyte, l’ex-élu à l’agriculture.

La ferme s’était établie au lieu-dit La Denoves, sur la commune voisine de Monteux. Carpentras avait bénéficié d’un legs de cette propriété en 1840, à quatre kilomètres de son centre-ville. «Déjà, c’était à Monteux», et donc pas sur le territoire communal, a argumenté la municipalité RN auprès de La Provence, pour justifier sa décision d’arrêter la ferme.

«Fermer, c’est jeter l’investissement par les fenêtres»

À la place, elle envisage «diverses options pour le devenir de ce foncier agricole», comme des «jardins familiaux» ou «une mise à disposition à un agriculteur auprès duquel la ville pourrait se fournir à l’avenir», comme elle l’écrit à Vert. Et de promettre que les légumes seront remplacés par «des produits agricoles de qualité similaire».

«Ça ne tient pas. Pour des jardins, ce sera aussi un éloignement pour les Carpentrassiens, générant des déplacements carbonés», juge Michel Blanchard. Par ailleurs, La Denoves continue d’abriter un centre aéré de la Ville de Carpentras. En outre, installer des agriculteur·ices fournissant la commune, c’est ce qui a déjà été fait avant la création de la régie publique. «Il fallait un marché pour chaque produit, c’était très compliqué ; et puis le délai de paiement aux agriculteurs était trop long, ce qui ne leur a pas donné envie de continuer», rembobine Olivier Ceyte.

«Fermer, c’est jeter l’investissement par les fenêtres. Avant de prendre une décision, il faut regarder ce qu’est le projet. La régie fonctionnait bien et coopérait dans le réseau national des fermes publiques», regrette Gilles Pérole, président de ce réseau d’une cinquantaine de fermes et adjoint à l’alimentation à Mouans-Sartoux (divers écologistes). «J’ai proposé à Carpentras d’échanger. D’autres statuts que la forme publique sont possibles : on a eu deux autres communes qui ont changé de majorité et qui ont voulu stopper leur ferme. Après échanges, elles ont changé d’avis, défend Gilles Pérole. Pour moi, c’est une politique qui dépasse les postures et les étiquettes. Dans les Alpes-Maritimes, des communes UDR [le parti d’Éric Ciotti, allié au RN, NDLR] ont leurs fermes et les défendent mordicus.»

La fin d’une politique pédagogique et sociale

Les ancien·nes élu·es tiennent à rappeler que leur projet était aussi pédagogique et social. «On faisait venir les enfants sur les terres pour faire des récoltes qu’ils allaient ensuite manger. Il y a des enfants qui ne savent pas ce qu’est une salade ou une tomate», expose l’ancien élu à l’agriculture. Les agents de la régie commençaient aussi à se rendre dans les écoles pour installer des potagers et planter des arbres fruitiers avec les élèves. «Cette politique permettait aussi d’offrir un repas de qualité à des enfants qui parfois n’en ont qu’un ou deux dans la journée, pas toujours très équilibrés», expose Michel Blanchard, l’ex-élu à la restauration collective. Les produits de la ferme devaient aussi bénéficier aux plus pauvres : «Cet été, je voulais faire des paniers qui auraient été donnés sur critères sociaux, avec le Centre communal d’action sociale», soupire Olivier Ceyte.

Côté parent·es d’élèves, presque aucune réaction : ni sur la place publique, ni sur les réseaux sociaux – hormis quelques commentaires d’indignation sous les posts Facebook d’Olivier Ceyte. Nous avons contacté une dizaine d’associations de parent·es d’élèves, sur autant d’écoles, sans qu’aucune ne souhaite s’exprimer. Les quelques parents avec qui nous avons échangé regrettent ce choix municipal. «J’ai appris cette fermeture brutale. Je trouve ça hyper dommage de mettre fin à cette tentative pour des produits locaux et de qualité», nous confie une mère d’élève d’une école du nord de la commune, qui a souhaité rester anonyme.

«C’était moins cher, c’était bio. C’est juste du clientélisme pour les agriculteurs fachos qui votent pour lui [Hervé de Lépineau, NDLR]. Les outils de démocratie participative, c’est fini aussi. C’est comme ça, quand on met le feu dans les urnes, ça brûle», réagit un père du sud de Carpentras, qui a lui aussi demandé l’anonymat. Pour Michel Blanchard, «la vision de l’agriculture de l’extrême droite n’est pas celle de l’avenir pour le bien-être et la santé». Élu député en 2022, Hervé de Lépinau n’a transmis des questions au gouvernement en matière d’agriculture que pour défendre l’usage de pesticides – interdit ou en passe de l’être – sur les emblématiques cultures de fraises et de cerises de la région.

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09.06.2026 à 11:53

Les 100 plus grandes entreprises européennes consacrent 30 fois plus d’argent à leurs actionnaires qu’à la transition écologique

Anne-Claire Poirier

Texte intégral (579 mots)
Des militant·es d’Oxfam lors de la marche Climat, justice, libertés, le 28 septembre 2025 à Paris © Mary-Lou Mauricio/Vert

Alors que les inégalités se creusent dans plusieurs pays d’Europe, dont la France, l’ONG Oxfam rappelle dans un rapport publié ce mardi que «les plus grandes entreprises européennes ne sont pas de simples spectatrices», au contraire. Après avoir passé à la loupe les écarts de rémunération, la manière dont les bénéfices sont redistribués ou encore les montants investis dans la transformation écologique des 100 plus grandes entreprises européennes, Oxfam estime qu’elles constituent aujourd’hui «des viviers d’inégalités».

Priorité aux actionnaires et aux PDG

Parmi les indicateurs clés, l’ONG relève qu’entre 2022 et 2024, ces multinationales ont versé, en moyenne, 70% de leurs bénéfices à leurs actionnaires. En 2024, ces sommes ont atteint 387,6 milliards d’euros, soit le double du budget de l’Union européenne pour 2026. Selon Oxfam, cela représente une augmentation des dividendes de 139% sur vingt ans, tandis que les salaires nominaux moyens ont augmenté de 69% sur la même période.

Dans le même temps, l’ONG constate que l’écart entre la rémunération des PDG et celle des salarié·es s’est aussi creusé entre 2022 et 2024. En 2024, un·e dirigeant·e de ces entreprises a empoché en moyenne 6 millions d’euros, soit 78 fois plus qu’un·e de ses salarié·es, avec un record à 22 millions d’euros pour l’ex-PDG de Stellantis, Carlos Tavares. À noter que des entreprises françaises telles qu’EDF, SNCF ou Crédit mutuel s’illustrent par des écarts de rémunération beaucoup plus faibles, inférieurs à 10 pour 1.

Priorité au CO2

En 2024, les 100 plus grandes entreprises européennes ont émis la bagatelle de 10 001 millions de tonnes de CO2 équivalent (CO2e), soit près de 20% des émissions mondiales totales. Et 58 d’entre elles ont vu leurs émissions directes et indirectes (correspondant aux scopes 1, 2 et 3) augmenter entre 2022 et 2024. Pourtant, les investissements alloués à leur transformation écologique restent dérisoires. À peine la moitié d’entre elles ont d’ailleurs consenti à publier des données à ce sujet.

Quand c’est le cas, les chiffres révèlent qu’elles ont versé en moyenne 32 fois plus à leurs actionnaires qu’elles n’ont investi dans la transition. Ce rapport atteint 838 fois plus chez le français Saint-Gobain, qui fabrique des matériaux de construction, et 108 fois plus chez le groupe de cosmétiques L’Oréal. À l’inverse, Oxfam souligne que les dépenses d’investissements «verts» d’EDF représentaient 23 fois les rendements versés aux actionnaires en 2024. Alexandre Poidatz, responsable des campagnes Climat et inégalités chez Oxfam, conclut : «Les inégalités ne sont donc pas inévitables : c’est un choix.»

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