Mathilde Picard
Il est bientôt 17 heures, en ce jeudi 18 juin, et le centre aquatique Camille-Muffat d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) est sur le point d’ouvrir. Familles, enfants et adolescent·es font la queue devant la piscine, malgré le soleil de plomb qui tape sur la dalle de béton. «Au moins, c’est gratuit !», lance Rayan, neuf ans, à ses copains. Depuis mercredi et le début de l’exceptionnelle vague de chaleur de ce mois de juin, la nouvelle municipalité a rendu le lieu accessible sans frais pour les Albertvillarien·nes. «Une mesure qui s’applique dès que les températures grimpent trop haut», explique à Vert Carolina Faye, adjointe au maire (divers gauche) à la transition écologique. La Seine-Saint-Denis, comme 52 autres départements, est placée en vigilance orange canicule depuis ce vendredi. «Dimanche et lundi pourraient être parmi les journées les plus chaudes jamais mesurées à l’échelle de la France», avertissait jeudi Météo-France. Abdelaali Boughazi accompagne ses deux enfants, Anas et Dania, au centre aquatique. «Il fait trop chaud à la maison, on est obligé de sortir ; alors on est venu à la piscine directement après la sortie de l’école», raconte-t-il. Dania est en CM2, elle venait régulièrement ici avec sa classe et sait nager la brasse et le crawl. Pour son père et son frère, c’est la première fois dans l’établissement. Durant les quatre premiers jours de chaleur du mois de juin, 4 000 visiteur·ses se sont rendu·es au centre aquatique. Un peu plus loin, Géraldine* est bien occupée par sa petite de quatre ans, Emlys Mya, et son bébé. «Je suis venue depuis Pantin [une commune voisine, NDLR] pour qu’ils puissent se rafraichir ; je paye, contrairement aux autres, car je n’habite pas Aubervilliers, mais il fait trop chaud, donc ce n’est pas grave», raconte la jeune mère. Nombre d’habitant·es cherchent un refuge hors de leur logement. À raison : dans le parc public comme privé, les bailleurs tardent à effectuer les rénovations énergétiques pour mieux isoler les appartements de la chaleur. À Aubervilliers, Michelle Audrin, 67 ans, vit dans la cité Cochennec. Chez elle, il fait 26,7 degrés Celsius (°C) en début d’après-midi et, dans le salon exposé plein ouest, le mercure grimpe à 32°C en fin de journée. Pourtant, la sexagénaire a multiplié les techniques pour rafraîchir son logement. Elle aère dès qu’elle peut, ferme lorsque la température grimpe et a installé des rideaux réflecteurs sur sa fenêtre, en plus d’un revêtement blanc sur la vitre. Elle sait bien que ces petits gestes sont secondaires à côté des travaux nécessaires à l’isolation thermique de son bâtiment en béton armé. Et de souligner la nécessité de s’organiser collectivement pour demander des travaux d’isolation thermique au bailleur. En tant que présidente du syndicat Locataires ensemble, avec lequel elle avait interpellé l’Office public de l’habitat (OPH) l’été dernier, elle a lancé une pétition et déposé des lettres de mise en demeure pour exiger un plan d’actions contre les «bouilloires thermiques» (installations de volets et de VMC, par exemple). «Mon credo, c’est : seul, on subit ; ensemble, on est plus forts», s’enthousiasme-t-elle. Un constat partagé par Malika Melki. La jeune femme vit dans une «bouilloire thermique» depuis cinq ans, à quelques rues de chez Michelle Audrin. «Ça fait des années que j’essaye de faire bouger les choses, car chez moi c’est un four. J’ai proposé à mes voisins qu’on se rassemble en collectif, mais beaucoup de monde avait peur», témoigne-t-elle. Depuis, les choses ont changé : un groupe intercommunal de locataires du bailleur privé Immobilière 3F s’est monté pour réclamer des travaux de rénovation thermique. Il prépare une manifestation à Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), lundi, pour se faire entendre. «Les bailleurs ne comprennent pas l’ampleur du problème, on ne peut même pas installer de tringles pour mettre des rideaux, car les murs sont imbibés d’eau à cause des dégâts qui s’accumulent», s’agace-t-elle. Les plus pauvres sont deux fois plus touché·es par la précarité énergétique, et les quartiers populaires sont surexposés aux vagues de chaleur, rappelle la Fondation pour le logement des défavorisés (ex-Fondation l’Abbé Pierre) dans un rapport paru cette semaine. Les habitant·es des quartiers prioritaires de la ville (QPV) souffrent de la densité du bâti et des matériaux qui absorbent la chaleur (béton, asphalte…). À cela s’ajoute «l’assignation à résidence» pendant l’été, faute de pouvoir partir en vacances dans des endroits plus frais, ainsi que le manque de moyens pour acheter des brasseurs d’air ou des climatiseurs. Selon une autre étude de la Fondation, dépendre d’appareils de climatisation augmente les factures d’électricité de 15 à 25% en été. Un coût que tout le monde ne peut pas se permettre. En Seine-Saint-Denis, le taux de précarité énergétique s’élève à 48%, contre 10,8% dans le reste de la France, selon les associations Ghett’up et Oxfam. Et ces territoires cumulent les difficultés : mal adaptés au réchauffement climatique, ils sont souvent des déserts médicaux. «Nous rencontrons beaucoup de femmes et d’hommes avec des problèmes de santé qui s’aggravent avec la canicule. Leur appartement, qui se transforme en étuve, ne les protège pas et peut même aggraver la situation», relève Christophe Robert, délégué général de la Fondation pour le logement des défavorisés. Pour tenter de rendre la ville plus habitable en période de fortes chaleurs, l’équipe du maire Sofienne Karroumi (divers gauche) a annoncé une série de mesures. Elle a notamment débloqué un budget pour acheter des brumisateurs et des fontaines à installer dans l’espace public et, outre la gratuité de la piscine, a allongé les horaires d’ouverture des parcs et jardins jusqu’à 22 heures. «L’accès à des jeux d’eau et à la piscine vise, entre autres, à éviter l’ouverture de bornes à incendies, détaille Carolina Faye, l’adjointe à la transition écologique. On veut apporter des réponses aux fortes chaleurs dans ces quartiers pendant que d’autres se lancent dans des débats stériles qui stigmatisent les jeunes de banlieue.» «À Aubervilliers, il y a moins de deux mètres carrés d’espace vert par habitant», insiste-t-elle. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) préconise dix mètres carrés de parcs et jardins par personne. La nouvelle municipalité souhaite donc végétaliser les cours d’école et les ouvrir au public pendant les périodes de fortes chaleurs. À partir du 1er juillet, des bâtiments climatisés serviront de lieux refuges pour les habitant·es, comme la salle de spectacle L’Embarcadère. Au début de l’été, les douches du gymnase Robespierre seront également mises à disposition du public, de midi à 14 heures. Au foyer Édouard-Finck, dans le quartier de la Maladrerie, les personnes âgées peuvent déjà s’abriter au frais et prendre un repas pour cinq euros. Des interstices de fraîcheur appréciables mais encore rares, alors que le mercure grimpera jusqu’à 38°C dimanche. *Les personnes interrogées n’ont pas souhaité donner leur nom de famille. Texte intégral (1667 mots)

Pendant la canicule, la piscine permet de sortir la tête de l’eau

Chez moi, c’est un four»
En Seine-Saint-Denis, la canicule ne fait pas de quartier

Une pluie de mesures pour rafraîchir la ville et ses habitants

Esteban Grépinet
Un peu plus grand qu’un renard mais plus ramassé qu’un loup, avec une queue «courte mais très touffue, comme un plumeau». En cette fraîche journée de mars 2018, lorsqu’il aperçoit ce drôle d’animal sur les images capturées par son piège photographique au milieu d’une forêt de Haute-Savoie, le sang de Christophe Gilles ne fait qu’un tour : le chacal doré est passé par là. Des chasseur·ses du département avaient déjà identifié le canidé pour la première fois en France fin 2017, mais cette observation reste un «gros coup de bol», raconte le naturaliste, qui travaille à France nature environnement (FNE) : «Je suis tombé sur une carcasse toute fraîche de sanglier, j’ai posé le piège photo. Je suis revenu plusieurs semaines de suite et il n’y avait rien, juste un chien, une buse, un renard… Puis, une nuit, alors qu’il ne restait que des os, il est passé.» L’arrivée dans l’Hexagone de ce discret prédateur, en pleine expansion partout en Europe, semblait inéluctable. «Il était connu depuis 2015 chez les collègues suisses, ce qui laissait supposer qu’il allait franchir la frontière. Ce n’était qu’une question de temps», retrace Christophe Gilles, qui a suivi l’animal pendant plusieurs années.Depuis 2017, les observations de chacals dorés se multiplient dans tout le pays : Bouches-du-Rhône (2020), Deux-Sèvres (2020), Cher (2022), Finistère (2022) ou, plus récemment, Alpes-de-Haute-Provence. L’expansion de ce canidé a toutes les chances de se poursuivre dans les prochaines décennies : plus de 90% du territoire hexagonal est «adapté» à l’installation de ce grand prédateur (et 75% de l’Europe), selon une étude parue le 25 mai dans la revue Nature ecology & evolution. «La France a un potentiel d’accueil très important dans un futur proche, expose Nathan Ranc, écologue à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et auteur principal de la publication. Il y a différents niveaux de probabilité : les marais, marais côtiers et zones bocagères ont en général une plus forte capacité d’accueil.» Très adaptable, le chacal doré évite cependant les zones d’altitude enneigées. Le chacal doré peuple depuis plusieurs millénaires une large aire de répartition qui va de l’Asie du Sud-Est aux Balkans en passant par le Moyen-Orient. À partir du 19ème siècle, et plus particulièrement depuis les années 1980, Canis aureus étend son territoire depuis le sud-est de l’Europe : «Nous observons actuellement une colonisation très forte en Europe centrale – en Hongrie, en Slovénie, en Autriche, en Slovaquie… –, avec des individus en dispersion au-delà de ce foyer principal, jusqu’en Norvège et en Espagne», décrit Nathan Ranc. C’est le cas des chacals observés en France, qui sont souvent de jeunes mâles en phase d’émancipation. «Si le loup tombe sur un chacal, il lui met une raclée.» Dans leur étude, le scientifique et ses collègues ont analysé près de 9 000 données géographiques collectées dans treize pays européens entre 2001 et 2017. Selon leur modèle, la quasi-éradication du loup gris en Europe au cours du 20ème siècle constitue l’explication majeure de l’expansion du chacal doré, derrière d’autres facteurs comme le changement climatique ou la modification des paysages. «Les chacals sont plus susceptibles d’être présents là où les loups sont absents», résument les auteur·es. «Si le loup tombe sur un chacal, il lui met une raclée», illustre Christophe Gilles, qui note que le grand prédateur était absent du secteur fréquenté par le chacal doré en Haute-Savoie. «Le loup est la principale contrainte à la présence du chacal doré, mais ce facteur limitant est modulé par les activités humaines, complète Nathan Ranc. Dans les zones de présence importante de loups, les chacals arrivent quand même à occuper le territoire en utilisant un “bouclier humain” [en se rapprochant des zones habitées, NDLR] pour échapper au contrôle des loups.» Cette arrivée exceptionnelle en France s’accompagne de nouveaux défis. «L’installation du chacal doré en France pourrait influencer le fonctionnement des écosystèmes concernés», anticipe l’Office français de la biodiversité (OFB), qui suit l’avancée de l’animal sur le territoire. Le canidé pourrait concurrencer le renard roux, avec qui il partage des habitats et des ressources alimentaires similaires. Carnivore opportuniste, le chacal doré se nourrit de proies de petites et moyennes tailles : oiseaux, rongeurs, poissons, reptiles, faons… «A priori, les déprédations sur les animaux d’élevage sont probablement plus faibles que pour le loup, mais il reste une possibilité localement, note Nathan Ranc. Il peut aussi y avoir des questions de prédation sur des espèces d’intérêt cynégétique», qui intéressent le monde de la chasse. «C’est aussi la manifestation du grand dérèglement de la biodiversité opéré par l’Homme et des persécutions des grands carnivores.» Le chacal doré est aussi connu pour se nourrir régulièrement de charognes. «C’est un éboueur des écosystèmes, qui permet d’éviter la propagation des maladies des cadavres», salue Christophe Gilles. Une étude menée entre 2004 et 2014 en Serbie a estimé qu’en éliminant ces déchets animaux, les chacals dorés rendent un service équivalent à 500 000 euros par an. «J’ai du mal à parler de bonne nouvelle, parce que c’est aussi la manifestation du grand dérèglement de la biodiversité et des persécutions des grands carnivores opérés par l’Homme», nuance Nathan Ranc. Protégé dans plusieurs pays européens (Suisse, Italie, Allemagne…), le chacal doré est à ce jour classé en France comme «gibier non chassable». Pour le moment, ses apparitions épisodiques dans les quatre coins du territoire font avant tout le bonheur des passionné·es d’animaux, qui espèrent apercevoir ce «fantôme des bois». De cette découverte de mars 2018, Christophe Gilles garde sa «plus belle émotion naturaliste». Texte intégral (1456 mots)


Une expansion naturelle sur tout le continent européen


Charognes, zones humides et renards

Anne-Claire Poirier
Moins spectaculaires que les déluges en tout genre, les vagues de chaleur sont pourtant les catastrophes climatiques les plus meurtrières. Quatre des dix événements les plus dramatiques répertoriés dans le monde entre 2004 et 2024 par le World weather attribution (WWA) sont des vagues de chaleur. Dont celles qui se sont abattues sur l’Europe lors des étés 2022 (53 542 morts) et 2023 (37 129 morts). En France hexagonale aussi, «les canicules sont les évènements climatiques extrêmes au fardeau humain le plus élevé», rappelle Santé publique France, qui a comptabilisé quelque 41 700 décès attribuables à la chaleur entre 2014 et 2024. Pourtant, alors que la protection des populations est une question de santé publique, le bâti français se révèle inadapté aux vagues de chaleur toujours plus fréquentes, plus intenses et plus longues. Selon la Fondation pour le logement des défavorisés (ex-Fondation Abbé Pierre), un logement sur trois est une «bouilloire thermique» : les températures y sont insupportables l’été. Dans une récente étude menée sur différents types de bâtiments à Nîmes (Gard) et à Paris, l’Agence de la transition écologique (Ademe) révèle que «tous les bâtiments étudiés, récents ou anciens, seront inadaptés au changement climatique» qui va s’aggraver. Plus précisément, l’étude «a démontré que, jusqu’à 2050, des mesures d’adaptation (isolation, protections solaires, ventilation, etc.) peuvent assurer un confort satisfaisant pour les climats projetés les moins critiques, retardant le besoin de climatisation. Cependant, à partir de 2050, les évolutions climatiques projetées sont telles que l’action sur l’enveloppe [toits et murs, NDLR] sera insuffisante pour tous les bâtiments étudiés.» «Le refroidissement de tous les bâtiments deviendra vite indispensable. Il faut sortir du déni, on n’y échappera pas», confirme à Vert Yamina Saheb, ingénieure en bâtiment, docteure en énergie et co-autrice du dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Pour autant, «généraliser la climatisation individuelle serait un désastre», prévient-elle. De nombreuses études citées par le groupe 3 du Giec (sur l’atténuation du changement climatique) confirment que «l’air conditionné peut réduire les risques au niveau individuel, mais est inadapté au niveau sociétal». La raison : «sa forte consommation d’énergie et des rejets de chaleur à l’extérieur, problématique en particulier dans les villes denses». Sans compter les émissions de gaz à effet de serres associées, qui aggravent encore plus le changement climatique. En France, où 25% des ménages et 40% des surfaces du tertiaire en sont équipés, la climatisation a représenté environ 5% des émissions totales du pays en 2020, selon l’Ademe. Un impact majoritairement lié aux fluides frigorigènes utilisés dans les appareils, dont le pouvoir réchauffant est plusieurs centaines, voire milliers de fois supérieur à celui du CO2. La clim, un truc de riche ? Pour adapter nos bâtiments au réchauffement climatique, Yamina Saheb rappelle que des solutions dites «passives» (qui ne consomment pas d’énergie) sont amplement mises en avant dans les écrits du Giec. La renaturation en est une : dans des villes où la climatisation est généralisée, «les maisons ombragées par des arbres en ont une consommation jusqu’à 30% inférieure», pointe une étude citée par le Giec. Grâce à leur ombrage et à l’évapotranspiration, les arbres peuvent faire baisser de six à dix degrés la température environnante. Idem pour les plans d’eau qui captent la chaleur en s’évaporant. L’adaptation des bâtiments existants en est une autre : outre l’isolation thermique et l’installation systématique de protections solaires (volets, stores, etc.), «les toits végétalisés réduisent significativement la température à la surface des bâtiments», cite le Giec. «Peindre les toits en blanc [pour renvoyer une partie du rayonnement solaire et donc de la chaleur, NDLR] a un impact similaire, sauf qu’ils peuvent rapidement devenir gris avec la poussière et la pollution, perdant ainsi leur efficacité», pointe le rapport. «Ces mesures passives sont indispensables, mais elles ne suffiront pas toujours à abaisser la température à l’intérieur des logements à un niveau confortable pour le corps humain», prévient Yamina Saheb. Elle souligne toutefois qu’il existe des systèmes bien moins problématiques que la climatisation, à l’instar des brasseurs d’air (plafonniers) qui améliorent sensiblement le ressenti des occupant·es pour une consommation d’énergie dérisoire. L’Ademe liste d’autres systèmes à haute efficacité énergétique et/ou utilisant au maximum les énergies renouvelables : les puits climatiques (puiser l’air froid dans le sol), le rafraîchissement adiabatique (utiliser l’évaporation d’eau pour abaisser la température de l’air ambiant) ou encore les réseaux de froid collectifs (puiser l’eau froide dans un cours d’eau). Dans les cas où la climatisation s’impose, l’Ademe invite à la méfiance : «Le risque à se précipiter pour acheter du matériel au moment d’une canicule est d’acquérir un produit peu fiable, peu efficace, gourmand en énergie, qui coûtera cher à l’usage et contribuera à l’effet d’îlot de chaleur urbain.» Elle alerte notamment sur les climatiseurs mobiles (monoblocs), peu coûteux à l’achat, mais peu puissants, bruyants et très énergivores. «Ces derniers, même bien classés, sont moins performants que des appareils fixes mal notés», souligne l’agence. Autre point de vigilance, l’étiquette énergie qui permet d’identifier les appareils les plus performants : «La classe A est la moins performante autorisée sur le marché actuellement pour les climatiseurs mobiles. Ce qui induit un biais cognitif, car on pourrait penser a priori qu’un produit classé A possède un bon rendement énergétique.» C’est donc vers un produit classé A+++ qu’il faut se tourner en priorité. Texte intégral (1333 mots)
«Tous les bâtiments étudiés seront inadaptés»

«Généraliser la climatisation individuelle serait un désastre»
En France, 25% des ménages sont équipés d’une climatisation, mais ce taux moyen masque de fortes disparités, rappelle l’Ademe : les habitant·es de maisons individuelles sont 31% à posséder un équipement de climatisation, contre 20% en logement collectif. Et les occupant·es d’appartements utilisent plus souvent des climatiseurs mobiles, nettement moins performants que les autres catégories de climatiseurs. Enfin, 37% des professions libérales, cadres et professions intellectuelles supérieures sont équipées contre seulement 19% des ménages dont la personne de référence est sans emploi ou inactive.D’abord les solutions «passives»
Des solutions actives, mais performantes
Pas n’importe quelle clim
Zoé Moreau
Ce jeudi marque le début d’un «épisode caniculaire durable» partout sur le territoire métropolitain. Le pic de températures est prévu pour dimanche ou lundi, et «les 40°C pourraient être atteints sur plusieurs régions de l’ouest à la vallée du Rhône, voire en Île-de-France», indique Météo-France. Ces prévisions inquiètent les associations de solidarité, qui appellent à plus de vigilance face aux éventuels malaises. Elles invitent chacun·e à faire don d’objets permettant de protéger les plus vulnérables (voir plus bas). «On redoute cet épisode, on en a extrêmement peur, même», confie Nathan Lequeux, coordinateur d’Utopia 56, une association française d’aide aux personnes exilées. «36, voire 39 degrés, ce n’est pas du tout la même chose que les 32 degrés atteints au mois de mai», poursuit-il. L’an dernier, 235 décès de personnes sans abri ont été recensés à Paris entre le 23 juin et le 8 juillet, selon l’ONG. «S’il n’y a pas une aide massive dans les jours qui viennent, les plus vulnérables vont mourir», assène-t-il. Jean Stellittano, secrétaire général du Secours populaire des Alpes-Maritimes, abonde : «Cette canicule va nous apporter son lot de morts. Malheureusement, c’est prévisible.» L’asphalte brûle, le soleil tabasse, la pollution étouffe… Chaque canicule rend un peu plus vulnérables les corps de celles et ceux qui survivent, sur le pavé, sans solution d’hébergement. «Pour les personnes sans abri, il est bien plus difficile de lutter contre le chaud que le froid. En hiver, il y a des distributions de couvertures, de pulls. Mais, en été, on ne peut rien contre la chaleur», rapporte encore Jean Stellittano. 30% des décès de personnes sans domicile surviennent pendant la période estivale, selon Utopia 56 – c’est autant qu’en hiver. Déshydratation, hyperthermies, insolations, malaises… Les risques sanitaires sont sévères. «Sans compter l’aggravation des pathologies existantes : ce sont des personnes déjà très fragilisées, qui survivent à la rue», pointe Nathan Lequeux. Jean Stellittano complète : «Certaines personnes ont des maladies incompatibles avec la chaleur – comme le diabète, par exemple.» Et «la conservation de médicaments à température ambiante devient quasi-impossible». Pour fuir la chaleur, les solutions sont rares. L’été, il y a moins d’accueil de jour pour se réfugier, car les associations interrompent leurs activités. Il y a également «moins de bains-douches», ces douches mises à disposition par l’État mais qui tournent au ralenti pendant l’été, alertent les associations. Rues bétonnées qui retiennent la chaleur, manque de végétation pour s’abriter… «Les personnes sont prises au piège et contraintes d’affronter ces chaleurs», constate Nathan Lequeux. À Paris, «5 000 personnes n’ont pas d’accès à un espace protégé ni à un accès constant à l’eau», poursuit-il. 262 000 logements libres pourraient servir de refuge, selon un recensement de l’Insee en 2024. «Mais l’État refuse de les réquisitionner, malgré nos alertes», poursuit Nathan Lequeux. Et d’asséner : «L’État aura la responsabilité d’absolument chaque mort de la rue qui se produira.» Pour aider les personnes sans abri, des solutions existent : donner du matériel à des associations de solidarité, telles qu’Utopia 56. Cette dernière récupère et redistribue casquettes, gourdes, bouteilles d’eau, crème solaire, brumisateurs, sérum physiologique, baumes à lèvres, déodorants, crèmes hydratantes, tongs ou encore gel hydroalcoolique aux personnes qui en ont besoin. Les points de collecte sont répartis partout en France : Lille, Dunkerque, Calais, Rennes, Tours et Toulouse. Un formulaire à remplir en ligne permet d’avoir plus de détails. Au moment du don, attention toutefois à choisir des objets «adaptés à la survie à la rue», précise l’ONG, ainsi qu’«en bon état» : «propres, secs et utilisables tout de suite». Donner des vêtements d’été (t-shirts, shorts) est aussi bienvenu. «Avec ces chaleurs, on transpire davantage : nos vêtements sont souillés plus rapidement, on sent mauvais… Ne pas pouvoir se doucher, c’est terrible. C’est l’estime de soi qui se détériore», pointe Jean Stellittano. Dans la rue, il faut également faire preuve de vigilance. «Il faut que tout le monde essaie de s’autoformer à repérer les malaises et les hyperthermies, insiste Nathan Lequeux. Lorsqu’une personne est couchée par terre, il faut s’assurer qu’elle va bien.» D’autant plus si elle est «allongée en plein soleil. Dans ce cas, il y a de sérieux doutes à avoir», indique-t-il. Ces gestes de prévention «peuvent sauver». Il est aussi utile de bien connaître les points d’eau à proximité pour orienter une personne qui présente des signes de déshydratation (bouche sèche, vertiges, urines rares). Le site watermap.fr en recense plus de 28 000 partout en France. Enfin, la meilleure solution reste de rejoindre une association de maraudes, comme le souligne Jean Stellittano : «Les maraudeurs ont de l’expérience, ils connaissent mieux les problématiques des gens sur place.» Et elles et ils sont bien disposé·es à «former les nouveaux !». Texte intégral (1391 mots)

«L’État aura la responsabilité d’absolument chaque mort de la rue»
Des solutions pour aider les plus vulnérables
Anne-Claire Poirier
L’été n’a pas encore débuté que les chaleurs extrêmes sont de retour pour la deuxième fois en moins d’un mois. Ce jeudi, 26 départements de l’Hexagone sont placés par Météo-France en vigilance orange canicule, du bassin parisien à la Franche-Comté en passant par le nord du Massif central. Jusqu’à dimanche au moins, les très fortes chaleurs et les nuits chaudes toucheront une large partie du territoire. «Des pointes à 40°C sont possibles dimanche», prévient l’organisme météorologique. Cette fois-ci l’épisode devrait être encore plus intense qu’en mai et la France n’en sortira pas indemne, prévient l’ONG Oxfam. Elle publie ce jeudi un édifiant rapport qui documente comment «le changement climatique menace notre santé». Selon elle, «le changement climatique fait exploser les besoins de soins» et la chaleur est, de loin, le risque le plus impactant : elle n’épargne aucune classe d’âge et fragilise tous les organes, comme l’expliquait à Vert l’épidémiologiste Kévin Jean. Alors que Santé publique France constate d’année en année la hausse de la mortalité liée à la chaleur – plus de 5 700 décès en 2025 –, la Cour des comptes a documenté en 2024 les autres pressions qui pèsent sur le système de santé. Les services d’urgence sont «très sollicités» dès que la température augmente, juge l’institution. Par exemple, «lorsque la période de canicule est supérieure à trois jours, les passages aux urgences augmentent de 5 à 10% sur toutes les tranches d’âge». Durant l’été 2022 – deuxième plus chaud jamais enregistré en France –, «le nombre de passages aux urgences attribuables aux vagues de chaleur a été estimé à 200 000, ce qui représente 3,4% d’augmentation et un coût supplémentaire pour l’assurance maladie évalué à 54 millions d’euros», chiffre la Cour. De la même façon, le nombre d’appels téléphoniques au 18 «augmente nettement dès le début des vagues de chaleur (+12% les trois premiers jours, +19% de quatre à six jours). Et le nombre des décès constatés lors des interventions suit la même tendance : +11% les trois premiers jours, +16% entre le quatrième et le sixième, puis +27% au-delà». En lien avec la surfréquentation des urgences, les hospitalisations sont également en hausse quand le mercure grimpe. La Cour des comptes signale le cas des services de néphrologie et d’urologie (médecine des reins et de l’appareil urinaire), qui enregistrent une flambée des insuffisances rénales aiguës liées à la déshydratation des patient·es. «L’effet de la durée de chaleurs élevées sur le nombre d’admissions est particulièrement fort en néphrologie : +20% entre un et trois jours de vague de chaleur, +40% entre quatre et sept jours, +50% au-delà», écrit la Cour des comptes. Interrogé par Vert, le pneumologue et allergologue au CHU de Toulouse (Haute-Garonne), Laurent Guillemault, constate lui aussi une hausse de l’activité lors des pics de chaleur. «Ce qui est nouveau, c’est la brutalité de l’asthme, notamment des asthmes d’orage», explique-t-il. Lorsqu’ils arrivent en période de pollinisation, ce qui est de plus en plus souvent le cas avec la hausse des températures, les orages dégradent le pollen en particules minuscules qui pénètrent plus facilement les voies respiratoires. Il mentionne aussi les «feux de forêt aux impacts respiratoires majeurs». En 2022, année des méga-incendies dans les Landes, «les feux de forêt ont émis quatre fois plus de particules fines que tous les poids lourds dans l’Hexagone et en Corse», explique Oxfam, selon qui «les fumées des feux de forêt sont responsables de 2 830 décès par an en France». Problème : «Alors que les menaces pour la santé se démultiplient, les capacités de notre système de santé à soigner continuent à reculer», pointe l’ONG. Entre 2000 et 2024, l’Objectif national de dépenses d’assurance maladie (Ondam), qui définit le budget des hôpitaux publics, a augmenté moins vite que les charges salariales, selon l’Inspection générale des affaires sociales. Faute de pouvoir investir, l’hôpital se dégrade : en 2024, 59,5% du bâti hospitalier et près de 80% des équipements techniques étaient considérés comme vétustes, selon la Drees (le service statistique ministériel dans les domaines de la santé et du social). Et une immense majorité des établissements ne sont pas climatisés – hors bloc opératoire. Le résultat, lorsque le mercure grimpe, ne se fait pas attendre : «Quand il fait 35°C dehors, il fait 35°C degrés dedans, témoigne Laurent Guilleminault, du CHU de Toulouse. On consulte dans des conditions qui sont très difficiles. Pour nous c’est compliqué, mais pour les patients c’est pire.» Ces dernières années, la presse s’est fait l’écho de conditions d’accueil insupportables au centre hospitalier de Dax (Landes) ou de Brive-la-Gaillarde (Corrèze), à l’hôpital de Saint-Genis-Laval (Rhône) ou encore au CHU de Montpellier (Hérault). À chaque pic de chaleur, le scénario se répète : «On a l’impression de subir les vagues de chaleur plus que de les affronter, témoigne Laurent Guilleminault. Mais vous connaissez la santé financière des hôpitaux, on a appris à faire avec le minimum vital.» En parallèle, le système de santé voit ses capacités d’accueil de plus en plus réduites, alors même que le réchauffement climatique – ainsi que le vieillissement de la population – augmente les besoins. «En 2024, la France avait supprimé un quart des lits d’hôpital qu’elle comptait encore en 2000, pointe Oxfam. Au rythme actuel, elle aura perdu en 2050 un quart des lits d’hôpital qu’elle compte aujourd’hui.» À rebours de la tendance actuelle, la Cour des comptes estime que 45 000 lits supplémentaires seront nécessaires en 2040 (par rapport à 2019) rien que pour répondre au vieillissement de la population. Elle ne chiffre pas les besoins liés au changement climatique. Même chose pour les besoins en personnel soignant, qui augmentent bien plus vite que les embauches. «Entre 2013 et 2021, le nombre d’infirmières en emploi a augmenté de 8%. Mais les besoins en soins infirmiers ont augmenté plus rapidement et la couverture des besoins en soins infirmiers a diminué», note ainsi la Drees. Au rythme actuel, «les besoins en soins infirmiers auront crû de 50% en 2050 par rapport à 2021 rien qu’à cause du vieillissement de la population alors que les effectifs n’auront augmenté que de 37%», calcule le service statistique. Dit autrement, «il faudrait 80 000 infirmières supplémentaires en 2050 par rapport à cette projection pour assurer la même couverture de besoins en soins qu’actuellement». En résumé, «les besoins augmentent mais notre capacité à y répondre diminue. Si rien n’est fait, on va tout droit dans l’impasse», prévient Robin Ehl, chargé de plaidoyer à Oxfam et auteur du rapport. Mais «si l’urgence climatique et la crise du système de santé sont liées, leur solution l’est aussi», estime-t-il. Pour ne pas se contenter de solutions palliatives uniquement centrées sur le système hospitalier, il invite l’État à investir aussi dans les politiques publiques qui bénéficient à la fois à la santé et au climat : c’est le cas notamment des politiques de soutien à la mobilité active (vélo, marche…), de la rénovation des logements ou encore de la lutte contre la pollution de l’air par les transports ou les énergies fossiles. Texte intégral (1699 mots)

Les services d’urgence «très sollicités»
Hospitalisations en hausse
L’hôpital en surchauffe
Manque de lits et de soignant·es
«On va tout droit dans l’impasse»
Esteban Grépinet
Des plantes génétiquement modifiées pourront être cultivées et vendues plus facilement dans l’Union européenne. Les eurodéputé·es ont approuvé ce mercredi un texte qui autorise les nouvelles techniques génomiques (NTG) pour les végétaux. Cette mouture avait déjà été validée par les États membres en avril dernier, ouvrant la voie à son application dans l’Union européenne. Pour leurs soutiens, ces technologies de laboratoire permettront de modifier une partie précise de l’ADN des plantes pour leur donner plus de rendement et de résistance aux aléas climatiques. Mais nombre de scientifiques, syndicats paysans et associations écologistes pointent des risques importants pour l’environnement, la viabilité de l’agriculture biologique (qui interdit les organismes génétiquement modifiés – OGM) ou encore l’information des consommateur·ices (notre article). «Le Parlement européen, la droite et l’extrême droite se sont couchés face aux lobbys agrochimiques américains et chinois, c’est une véritable capitulation», réagit auprès de Vert Christophe Clergeau (socialiste) à l’issue du scrutin. L’eurodéputé avait déposé une quinzaine d’amendements – tous rejetés – visant à rouvrir les négociations sur la question de la traçabilité des plantes génétiquement modifiées ou encore sur les brevets. Ces derniers sont des droits de propriété intellectuelle qui s’appliquent sur les technologies et les plantes «améliorées» qui en découlent. Les brevets doivent «permettre le décollage du marché, car pour la plupart des start-ups, il n’y a pas de modèle économique sans brevet, et donc pas de développement des NTG», soutient auprès de Vert l’eurodéputé Pascal Canfin (centriste), qui a voté pour le texte. «Nous refusons une innovation sans règles, sans traçabilité et sans protections contre la privatisation du vivant.» Mais de nombreux acteurs craignent une appropriation de ces brevets – et donc des semences – par les géants du secteur agrochimique. «Nous ne rejetons ni la science ni l’innovation, mais nous refusons une innovation sans règles, sans traçabilité et sans protections contre la privatisation du vivant, défend Christophe Clergeau. «En rejetant des amendements pourtant pragmatiques, elles [la droite et l’extrême droite, NDLR] ouvrent la voie à une mise sous dépendance des agriculteurs et à l’étouffement des petits semenciers, au bénéfice de Bayer-Monsanto, Syngenta ou Corteva», complète-t-il. «Nous jetons par la fenêtre le principe de précaution, il n’y a pas de traçabilité, pas d’évaluation des risques, ce n’est pas quelque chose que nous pouvons accepter», a aussi dénoncé lors des débats Martin Häusling (Les Verts, Allemagne). «Nous avons aujourd’hui la possibilité de donner aux agriculteurs européens les outils dont ils ont besoin pour relever les défis de l’avenir : changements climatiques, maladies, instabilité mondiale…, a listé la rapporteuse du texte, Jessica Polfjärd (droite, Suède), devant un hémicycle rempli. Les NTG sont un élément de solution, nous pouvons de cette manière développer des cultures plus résilientes, réduire l’impact environnemental et renforcer la sécurité alimentaire européenne.» «Il est important d’aller de l’avant dans le cadre de ces nouvelles techniques génomiques, qui représentent une solution pour les citoyens européens et pour les productions agricoles en réduisant l’utilisation de pesticides et d’autres produits», l’a rejoint Pietro Fiocchi (extrême droite, Italie). «Il s’agit de mettre un terme à cette campagne de manipulation de l’information qui provient des talibans de l’environnement habituels», a même attaqué l’eurodéputée Silvia Sardone (extrême droite, Italie), arguant que les plantes issues des NTG sont «tout à fait différentes» des OGM. L’accord voté par le Parlement européen sépare les NTG en deux catégories : la première, où les végétaux modifiés sont autorisés au même titre que toute plante conventionnelle ; la deuxième, pour les mutations complexes (plus de 20 opérations), où les plantes sont considérées comme des OGM «classiques», avec un processus de surveillance, de traçabilité et d’étiquetage. Le temps de sa mise en place, cette nouvelle génération d’OGM, censée être plus fiable, devrait arriver d’ici quelques années dans les assiettes des Européen·nes. Texte intégral (910 mots)

Tous les amendements ont été rejetés
«Talibans de l’environnement»
Valentin Wender
Au palais de justice de Paris, la Cour de cassation décidera prochainement si le long combat judiciaire de Tran To Nga contre l’agent orange pourra se poursuivre. L’avis de l’avocat général rendu mardi matin sur l’île de la Cité donne de l’espoir à ses soutiens. À la sortie de l’audience, ces dernier·es s’autorisent quelques sourires avant d’être vite encerclé·es par les micros et les caméras. Interrogée sur son état d’esprit, Tran To Nga, 84 ans, répond : «Je suis heureuse aujourd’hui, car c’est une noble cause.» Son combat, c’est celui des millions de victimes de l’épandage d’un produit défoliant hautement toxique : l’agent orange. Entre 1961 et 1971, l’armée des États-Unis, enlisée dans sa guerre contre le Front national de libération (FNL) vietnamien, a largué 80 millions de litres de ce produit désherbant sur les forêts du pays. Une étude étasunienne de 2003 estime que 2 à 5 millions de Vietnamien·nes ont été directement en contact avec l’agent orange. C’est le cas de Tran To Nga, agente de liaison pour le FLN pendant la guerre du Vietnam. Le composant le plus dangereux de l’agent orange, la dioxine, a contaminé durablement les terres et les corps vietnamiens. C’est la raison pour laquelle on parle du premier écocide de l’Histoire, délit reconnu depuis 2021 en France et qui caractérise des dégâts volontaires, importants et durables sur les écosystèmes. Aujourd’hui, plus de 3 millions de Vietnamien·nes souffrent encore de pathologies et de malformations liées à ces épandages. C’est la quatrième génération contaminée. Après douze ans de procédure judiciaire contre 14 firmes étasuniennes qui ont produit l’agent orange, dont Hercules, Uniroyal, Dow Chemical et Monsanto-Bayer, Tran To Nga n’a pas dit son dernier mot : «Votre soutien, la présence d’amis me donnent la force, le courage. Pendant toutes les années qui me restent, je continue le combat.» Celui-ci commence en 2014 au tribunal d’Évry (Essonne). Mais ce dernier se déclare incompétent pour juger l’affaire, en 2021. Tran To Nga et ses avocat·es portent alors l’affaire devant la cour d’appel de Paris, mais le résultat est le même : la plainte est jugée «irrecevable» en 2024. Il reste alors une solution pour continuer ce combat judiciaire : porter un recours devant la Cour de cassation, la plus haute juridiction française. Sous les dorures et les grandes peintures qui symbolisent la justice, l’enjeu est simple : les sociétés étasuniennes poursuivies peuvent-elles être jugées par la justice française ? Mardi, devant la Cour de cassation, les chimistes se sont défaussés – comme depuis douze ans – de toute responsabilité. Ils étaient cinq avocats à représenter à l’audience les sociétés Hercules, Uniroyal ou encore Bayer-Monsanto. Les firmes ont dit avoir agi sous l’ordre et pour le compte d’un État souverain – les États-Unis. S’appuyant sur le principe qu’un État ne peut en juger un autre, la cour d’appel avait débouté Tran To Nga et reconnu une immunité, dite de juridiction, à ces entreprises. Au prétoire, l’avocat de Tran To Nga, Paul Mathonnet, a défendu que l’accord qui liait les firmes et les États-Unis était «un contrat civil». Il a dénoncé une immunité de juridiction «transformée en écran» qui permet de «trouver refuge derrière les commanditaires et d‘échapper à ses responsabilités». Ce qui est cependant rassurant pour Tran To Nga et ses soutiens, ce sont les conclusions de l’avocat général. S’il reconnait «la configuration inédite du litige», sa position est claire : la production de l’agent orange par les chimistes ne peut être considérée comme un acte souverain. En d’autres termes, «les sociétés mises en cause ne peuvent bénéficier de l’immunité de juridiction». Le magistrat demande à la Cour la cassation du précédent jugement, soit le retour de l’affaire devant les tribunaux. «C’est évidemment encourageant», réagit Bertrand Repolt, autre avocat de Tran To Nga, auprès de Vert. Il tempère en précisant que la Cour n’est pas tenue de suivre l’avis de l’avocat général. La Cour de cassation rendra son arrêt le 16 septembre prochain. Paul Mathonnet espère que cette décision permettra «d’ouvrir enfin le procès porté par madame Tran, avec tout le courage qu’on lui connaît, et avec tout le cortège des vivants et des morts qui la suivent». Dans le cas où la Cour de cassation jugerait elle aussi la plainte irrecevable, Tran To Nga ne baisserait pas les bras pour autant et saisirait la Cour européenne des droits de l’Homme. Dans le cas contraire, l’arrêt renverrait l’affaire devant les tribunaux et créerait un précédent dans l’histoire des luttes environnementales et décoloniales. «C’est une décision qui fera jurisprudence dans d’autres dossiers dans lesquels se pose la question de la responsabilité de sociétés privées qui fournissent un produit dangereux, toxique, à un État», complète Bertrand Repolt. Tom Nico, membre du collectif Vietnam Dioxine et du comité de soutien à Tran To Nga, déjà interrogé par Vert, situe son engagement dans un cadre plus large que celui de l’agent orange : «On se mobilise contre le colonialisme chimique», appuie-t-il. Et de mentionner «ce qui se passe au Liban, à Gaza», notamment l’utilisation de phosphore blanc par l’armée israélienne. Pour continuer à mobiliser et à médiatiser la question de l’agent orange et du colonialisme chimique, le collectif Vietnam Dioxine donne rendez-vous à Paris, sur la place de la Bastille, le 20 juin prochain. Les militant·es côtoieront des organisations engagées pour faire reconnaitre la pollution au chlordécone en Martinique et en Guadeloupe. Une convergence logique, selon Tom Nico : «On souhaite organiser un temps commun pour lutter contre le même système agrochimique, capitaliste, qui détruit les corps, les terres et qui empoisonne sur de longues durées.» Texte intégral (1317 mots)


Immunité contre responsabilité

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