Dario Nadal
Elle est la première commune française à devoir déménager intégralement à cause du changement climatique. Dans l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, seul territoire ultramarin français en Amérique du Nord, où vivent quelque 6 000 personnes, le village de Miquelon est implanté entre zéro et trois mètres au-dessus du niveau de la mer. Nichée à la pointe d’une île de 200 kilomètres carrés, la commune sera submergée à l’horizon 2100 au plus tard. En cause, la hausse du niveau moyen des océans, alimentée notamment par la fonte des glaces. À Miquelon, le niveau de l’eau pourrait atteindre 3,7 mètres d’ici à la fin du siècle, selon le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). Un nouveau village est en cours de construction depuis la fin de l’été 2025 sur une butte surélevée, où une dizaine de maisons sont déjà sorties de terre. Cette fois-ci, pas question de construire en dessous de dix mètres au-dessus du niveau de la mer, a minima. Le fruit d’années de concertations avec les habitant·es, qui mettent d’ailleurs souvent eux-mêmes la main à la pâte en construisant leur propre maison, comme cela se fait beaucoup à Miquelon. Un projet collaboratif porté par la mairie de Miquelon-Langlade et coordonné par l’agence d’urbanisme Métamorphoses urbaines, basée en région parisienne. Si la première «phase» des travaux touche à sa fin, de nombreux Miquelonnais·es attendent désormais l’étape supérieure, qui prévoit la construction de plus d’une soixantaine de nouvelles maisons ainsi que d’un refuge en cas d’aléa climatique extrême. Après dix ans de reculs écologiques successifs, Emmanuel Macron, doit se rendre pour la première fois dans l’archipel, du 19 au 21 septembre prochains. La deuxième visite d’un président de la République dans l’histoire du village, qui pourrait être amené à annoncer le déblocage de nouveaux moyens pour accélérer le projet. «Cela fait des années qu’on attend cette visite. Maintenant, on espère surtout l’annonce du financement de la deuxième phase des travaux, et qu’on ne s’arrête pas à seulement quinze parcelles pour le nouveau village», explique Anne-Solange Muis, géographe chargée de coordonner la «relocalisation» du village depuis 2022. Plus qu’un simple départ vers un ailleurs, le projet porté par le maire (divers gauche) Franck Detcheverry suggère une autre manière d’habiter l’île en intégrant le risque à venir. Le fruit d’une longue concertation avec des habitant·es profondément attaché·es à leur village. «On sait que Miquelon pourrait subir une tempête violente un jour ou l’autre, donc on doit agir aujourd’hui», explique l’édile en fonction depuis 2020. À noter que le déplacement se fait pour l’instant sur la base du volontariat. La nouvelle tombe en 2014, lors de la visite du président François Hollande. Dans le nouveau plan de prévention des risques littoraux (PPRL), la quasi-totalité du village se trouve en zone rouge, à fort risque de submersion marine. Elle deviendra donc inconstructible. Un coup de massue pour les familles qui vivent sur l’île depuis des générations, la plupart descendantes des pêcheur·ses acadien·nes, basques ou breton·nes qui ont fondé le premier village il y a près de trois siècles. «Mon terrain a perdu toute sa valeur d’un coup, je ne peux plus rien en faire à part y planter des légumes», souffle Paul de Lizarraga, Miquelonnais de 78 ans. Beaucoup de Miquelonnais·es refusent d’abord d’entendre parler de déménagement. Mais d’importantes inondations en 2018, ainsi que l’érosion qui grignote l’île un peu plus chaque hiver, leur rappellent l’urgence. Car Miquelon cumule les vulnérabilités. En plus du risque lié à l’élévation du niveau de la mer, le village est aussi menacé par ses fondations : le banc de galets qui constitue l’île à cet endroit renferme une nappe phréatique. «En cas de cyclone, la dépression fait remonter la nappe qui s’ajoute à l’effet de submersion marine. Les habitant·es le constatent dans leurs caves, où ils ont de plus en plus d’eau», alerte la géographe Anne-Solange Muis, qui se rend sur l’île chaque trimestre depuis quatre ans avec l’agence d’urbanisme Métamorphoses urbaines. Parmi les parties les plus à craindre à court terme : l’isthme qui relie le sud de l’île, Langlade, au nord, Miquelon, soit une bande de sable longue de 12 km. L’endroit est inhabité, mais il s’agit d’un véritable joyau de biodiversité accueillant notamment la plus grande colonie de phoques de France au sein du Grand Barachois, une vaste lagune de 1 000 hectares bordée de dunes de sable blanc. À cela s’ajoute une vulnérabilité grandissante face aux tempêtes qui s’abattent régulièrement sur l’île, due à des hivers moins froids qu’il y a cinquante ans. «Avant, en octobre, il y avait de la glace partout, jusqu’en avril. Au fil du temps, les hivers se sont raccourcis, avec plus de vent et d’humidité, et moins de gel. Sur le littoral, les falaises de glace protégeaient la dune de la mer», explique Paul de Lizarraga, qui a œuvré pendant des années au réensablement des buttereaux (petites buttes) qui forment l’isthme de Langlade. Le littoral n’étant plus protégé par ces falaises de glace l’hiver, il se retrouve directement exposé aux aléas qui le frappent à cette période. Du côté de la jeunesse locale, les avis divergent et les perspectives restent encore floues sur un territoire où plus d’un quart de la population est âgé de 60 ans ou plus. «Ça me fait mal de me dire que cet endroit disparaîtra sous l’eau un jour. Mais j’espère ne plus être sur cette terre quand ça arrivera», se désole Lou Coste, Miquelonnaise de 22 ans. Établie au Québec, la jeune femme a déjà tranché depuis plusieurs années. «En tant que jeune, j’ai envie de voyager, de profiter de ma vie et j’ai bien compris que ma place n’était pas à Miquelon», détaille-t-elle, avant d’admettre : «Mais, si je devais rester sur l’île, je me verrais bien habiter dans le nouveau village, la vue est magnifique.» Sur la place du village, en face de l’église des Ardilliers, construite au 19ème siècle et classée monument historique, Layla Gaspard, 18 ans, n’a pas vraiment d’avis sur la question. «Je sais juste que notre maison ne bougera pas pour l’instant, et qu’on est très bien là où on est. Après chacun fait comme il veut», dit-elle, pas vraiment motivée non plus pour rencontrer Emmanuel Macron. Dans son jardin à quelques pas de la mer, Éric Coste n’est pas vraiment d’accord avec la «relocalisation» du village. «Sans dire que le réchauffement climatique ne menace pas le village, l’idée de tout déplacer me dérange. Quand on a toujours vécu sur ce banc de galets, forcément on y est très attaché», explique ce vingtenaire. Il y a six ans, le chauffeur agricole a investi ses économies dans une maison de l’ancien village, en connaissance de cause, où il vit avec sa compagne et leur fille de quatre ans. Pour l’instant, la famille n’a pas l’intention de bouger d’un pouce. À dix minutes de voiture, sur le chemin des Roses, lieu du futur village en chantier qui fait face à l’Atlantique, une dizaine de maisons sont déjà sorties de terre en à peine un an. Celle de Sabine Detcheverry, 66 ans, fera bientôt partie du lotissement. Après toute une vie sur son terrain actuel, la jeune retraitée a signé son compromis de vente en mai dernier. «Ce qui nous a décidés, ce sont les vents de plus en plus forts qui font vraiment peur. On a hâte d’être en sécurité là-haut», explique-t-elle. Depuis que sa maison a été rachetée par le Fonds Barnier, un financement européen mis en place en 1995 pour prendre en charge les dépenses liées aux catastrophes naturelles, la retraitée a trois ans pour faire construire son nouveau logement et s’y installer. Paul de Lizarraga, compagnon de Sabine Detcheverry, est lui en attente d’attribution d’une parcelle dans le futur village. Pour la première phase du projet, la priorité était donnée aux jeunes familles. Cet ancien ouvrier de la morue, autrefois employé dans l’usine de l’île qui tournait à plein régime avant le moratoire de 1992, a sacrifié un an et demi de sa vie pour bâtir sa maison il y a plus d’un demi siècle. Si la voir détruite sera douloureux, c’est «un mal pour un bien», selon lui. «Il est impératif qu’on puisse se mettre à l’abri dès maintenant pour pouvoir faire face au problème si dans quinze, vingt ou trente ans il y a une montée des eaux. J’espère bien pouvoir un jour avoir ma maison construite de l’autre côté, je finirai mes jours beaucoup plus sereinement», affirme-t-il avec résilience. La deuxième phase des travaux pourrait être annoncée par Emmanuel Macron lors de son passage sur l’île, le 20 septembre prochain. Elle représenterait un investissement d’environ 25 millions d’euros pour l’État, entre 2027 et 2031. Plus de soixante nouveaux ménages auraient ainsi la possibilité de voir rachetées leurs anciennes maisons et d’obtenir un permis de construire, avec l’espoir d’être désormais en sécurité, à l’abri de l’océan. Texte intégral (2213 mots)

Déplacement d’Emmanuel Macron


Une île grignotée de bout en bout


(Ré)habiter Miquelon autrement


Vert
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Sophie Roland
Que faire quand les alertes sanitaires dérangent ? En 2015, des familles installées à Sainte-Pazanne (Loire-Atlantique), près de Nantes, sont confrontées à un drame : vingt-cinq enfants développent des cancers. Sept meurent. Les autorités concluent à l’absence de cause identifiable. Les familles, elles, s’interrogent sur des liens possibles des maladies de leurs enfants avec les pesticides. Elles sollicitent Laurence Huc, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et chercheuse à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Elle accepte de les aider dans leur quête de vérité. Des années d’expertises et d’omerta que la chercheuse raconte pour la première fois dans une bande dessinée Pesticides, leurs ravages sur la santé des enfants, qui sort ce jeudi aux éditions Les printanières. L’occasion pour cette toxicologue de décrypter le rôle ambigu des autorités sanitaires et des lobbies agro-industriels. Laurence Huc. Normalement, ce n’est pas quelque chose qui se fait car, en tant que scientifique, on doit garder ses distances. Mais, au final, je pense qu’on perd la motivation et l’envie de faire avancer la science de manière concrète et utile. Quand je suis arrivée à Sainte-Pazanne, je me souviens avoir vu un petit étang et un panneau sur lequel était écrit «Ne pas pêcher». Puis, à côté, près de l’école, on m’a dit : «Ah, c’était là où il y avait une ancienne usine de traitement de bois». Il y avait aussi des soutes à déchets qui ont été enterrées et des lignes à haute tension qui passent sous l’école. Et, juste à côté, un épandage de pesticides dans les zones de marécage. Là, je me dis, «il y a quelque chose.» Quand je lis l’étude épidémiologique qui conclut qu’il n’y a pas de cluster de cancers pédiatriques, donc pas de problème sanitaire, ni besoin de mesure environnementale ou de suivi, je me dis que ce n’est pas possible. Plusieurs sources de substances cancérigènes œuvrent ensemble, pourquoi n’arrive-t-on pas à établir les causes ? C’est qu’on y met quand même beaucoup de mauvaise volonté ! Le problème n’est pas la complexité des causes, mais de ne pas vouloir en parler ni d’aller les chercher. Comme il y avait une multitude de causes potentielles, il aurait fallu mettre tous les acteurs autour de la table pour discuter, négocier des rachats de terres agricoles, mettre des distances de protection par rapport aux exploitations agricoles ou aux lignes à haute tension, et même déplacer l’école. C’est d’ailleurs ce qu’avaient demandé les parents, mais les autorités ne les ont jamais écoutés. C’est qu’on n’agit pas assez car on veut protéger des intérêts économiques. On ne remet pas en question nos modes de consommation et de production et la facture est salée pour les enfants. La responsabilité collective n’est jamais prise en compte dans ces drames, les familles sont isolées mais, en fait, il y a réellement une responsabilité collective dans chaque cas de cancer lié à l’environnement. Dans 90% des cas, ce n’est pas génétique. Il y a d’autres clusters avérés d’un point de vue scientifique, mais pas toujours validés par Santé publique France : dans la zone de la Rochelle, dans le Jura, en Normandie… Maintenant, comme je suis un peu identifiée sur ces enjeux-là, des familles me contactent et me disent : «Là, il y a tant de cancers, c’est bizarre, il faudrait venir voir et enquêter.» Je reçois des mails régulièrement. Ce qui se passe à Sainte-Pazanne est peut-être répliqué dans plein d’endroits en France ! Les familles ont eu le sentiment que les institutions censées être garantes de la santé publique les ont abandonnées. Vous savez, la maman d’Alban a quand même dû dire à son fils que, d’après les statistiques officielles, il n’y avait pas plus de cancers à Sainte-Pazanne qu’ailleurs ! Pourtant, Alban a enterré deux de ses amis d’école, il a accompagné l’un de ses meilleurs amis en chimiothérapie. Moi, mon fils n’a jamais vécu ça ! Ces familles ont donc bien compris où étaient les blocages et se sont dit : «Notre démocratie sanitaire, nous allons la construire nous-mêmes.» D’abord, elles ont créé leur association Stop aux cancers de nos enfants, puis certains parents se sont présentés aux dernières élections municipales. Six membres de l’association ont été élus sur la liste majoritaire et l’un d’entre eux est désormais maire de la commune. Dimanche dernier, à l’occasion de l’opération Septembre en or, la nouvelle municipalité a organisé pour la première fois une journée de sensibilisation aux cancers pédiatriques. Ces familles ont lancé cet Institut citoyen de recherche et de prévention en santé environnementale, porté par Stop aux cancers de nos enfants et d’autres associations comme le Collectif des victimes des pesticides de l’Ouest. Son objectif est de lancer des études. Et c’est le conseil scientifique composé de plusieurs chercheurs dont moi-même qui construit le programme de recherche. En tant que scientifique, c’est super. On est au service des citoyens et c’est un modèle où je vais leur apporter des réponses concrètes. Il y aussi un conseil d’administration avec des acteurs économiques, des élus et une chambre d’agriculture qui appartient à la FNSEA qui sont très favorables aux recherches que nous menons. Nous arrivons à les toucher car la santé des enfants permet aussi de faire tomber certains masques idéologiques. Notre gros projet, c’est de faire ce qu’on appelle une cohorte d’enfants sur le territoire et de mesurer chez eux tous les polluants présents dans leur corps. Nous avons identifié des pesticides, des PFAS, des métaux et des hydrocarbures. Nous allons faire une campagne au printemps et à l’automne pour pouvoir comparer et nous aurons des réponses en 2028. Je trouve ça d’un cynisme absolu. Surtout qu’il y avait quand même des décisions claires qui ont été prises. En 2007, il y a eu le Grenelle de l’environnement, le programme ÉcoPhyto qui planifie la réduction de l’usage des pesticides. C’était des engagements pris sur la base de connaissances scientifiques fortes, à savoir qu’il fallait sortir des pesticides pour protéger la biodiversité, la santé humaine, et la santé des travailleurs en particulier. «Nous sommes dans une démocratie qui n’écoute pas ses scientifiques.» Donc quand on remet en question tout ça et qu’on sent que ça «bidouille» de tous les côtés sur des normes, sur des reconsidérations sur la toxicité, ce sont de fortes régressions. Nous sommes dans une démocratie qui n’écoute pas ses scientifiques. Cela fait perdre beaucoup de sérénité quand on travaille, comme moi, sur ces sujets-là. Je ne sais pas trop les consignes que vont avoir l’Inrae et l’Inserm sur les enjeux de santé environnementale et de changement agricole dans les mois qui viennent et après les élections. Mais quand on voit ce qui se passe aux États-Unis avec le licenciement de certains scientifiques sur les enjeux de santé environnementale et de climat, on se pose des questions. Si je dois donner une mesure, c’est de prévoir un budget pour sortir tous les agriculteurs du modèle conventionnel intensif. J’ai récemment relu «Champs de bataille», le travail d’enquête de la journaliste Inès Lérault. On voit que lorsque l’État a voulu imposer le modèle d’agriculture intensive, il a mis les moyens. Je ne dis pas qu’il faut faire un modèle avec la même violence que dans les années 1960, mais cela montre qu’à partir du moment où il y a eu la volonté politique, on peut réussir à faire bouger les choses. La qualité du futur ou de la future présidente de la République, c’est de prendre en compte les connaissances scientifiques qui sont là, les connaissances citoyennes aussi et de mettre en place cette fameuse sortie des pesticides qui est préconisée par de nombreux rapports. Il y a plein de scénarios viables qui montrent que la planète ne va pas mourir de faim si on sort des pesticides. Il y a des solutions à mettre en place et à encourager. Texte intégral (1982 mots)

Vert : Dans votre bande dessinée, vous racontez votre engagement aux côtés des familles pour élucider l’origine des cancers de leurs enfants. Qu’est-ce qui vous a poussée à accepter de les aider ?
Selon vous, qu’est-ce qu’il aurait fallu faire pour protéger les enfants ?
Quelles leçons tirez-vous de cette histoire dramatique ?
Vous pensez qu’aujourd’hui il y a d’autres clusters pédiatriques comme celui de Sainte-Pazanne ?
La vie des familles de Sainte-Pazanne a basculé, certaines se sont même engagées en politique comme vous le racontez dans votre livre. Pourquoi ?

Ces familles ont même créé un institut citoyen de recherche assez inédit que vous avez accepté de présider. Pourquoi ?
Dans le même temps, nous sommes dans un contexte de retour de certains pesticides, comme l’acétamipride dans la loi d’urgence agricole. Vous avez un regard très sévère sur cette loi, pourquoi ?
C’est quoi le risque d’une démocratie qui n’écoute pas ses scientifiques ?
Quelle serait la mesure essentielle qu’un.e président de la République devrait prendre en mai 2027 ?
Théo Mouraby
Il y a des sujets sur lesquels le Rassemblement national (RN) ressasse inlassablement ses obsessions (immigration, sécurité, priorité nationale…). Et d’autres sur lesquels le parti d’extrême droite ne prend la parole que quand il y est obligé, comme lorsque le réchauffement climatique ne peut plus être ignoré. En début d’été, alors que le pays étouffait sous les températures caniculaires, des cadres du RN – dont certain·es tiennent régulièrement des propos climatosceptiques – avaient surpris tout le monde en faisant volte-face sur le climat. Elles et ils reprochaient au gouvernement de ne pas avoir écouté plus tôt les scientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Ces préoccupations climatiques semblent absentes de l’esprit de Marine Le Pen, ce dimanche. Sous le crachin de son fief d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), la candidate à la présidentielle a fait sa rentrée politique presque sans un mot sur l’été exceptionnel que la France vient de vivre. Plus fidèle à ses fondamentaux, elle a fustigé «une écologie devenue insensée» et promis la suppression d’une «norme idéologique» : l’objectif de zéro artificialisation nette (ZAN), qui vise à limiter la bétonisation des sols. Elle a aussi promis la fin de l’obligation du diagnostic de performance énergétique (DPE) des logements, pour le transformer en «un simple élément indicatif». Sur la base du DPE, certaines «passoires thermiques» sont interdites à la location. Rien d’étonnant pour l’historien et politiste Stéphane François, auteur du livre Les Vert-bruns. L’écologie de l’extrême droite française (Le Bord de l’eau, 2022). Dans cet entretien à Vert, le spécialiste de l’extrême droite explique que le RN parle d’écologie uniquement quand le sujet est inévitable dans l’actualité, notamment pendant les canicules. Le reste du temps, il ne propose aucune mesure forte sur le sujet, comme en ce début de campagne présidentielle. Pour paraphraser Sigmund Freud, s’ils sont un peu moins critiques du Giec, c’est parce qu’ils prennent la réalité du changement climatique en plein visage, et ça fait mal. Dans ma région [les Hauts-de-France, NDLR], son électorat a été très touché ces dernières années : inondations, mouvements des sols argileux qui fissurent les habitations, puis les différentes canicules du printemps et de l’été. Il y a aussi de plus en plus d’agriculteurs qui se rapprochent du RN, notamment via la Coordination rurale, et qui sont victimes des sécheresses et des inondations. Le Rassemblement national est un parti démagogique. Il l’a toujours été depuis sa fondation en 1972, sous le nom de Front national (FN). Il surfe sur une thématique parce que c’est dans l’actualité, mais rien ne bouge réellement sur le fond. Le RN n’a toujours pas de réel volet écologique dans son programme. Dans la brochure écologie de Marine Le Pen lors de la campagne présidentielle de 2022, il n’y a pas d’écologie. Il y a un vague environnementalisme, comme la défense des paysages (contre les éoliennes) et la fermeture des frontières sur les plans agricole et industriel. Ce n’est pas du localisme au sens écologique du terme, c’est du protectionnisme et du nationalisme. «Ils répondent à un phénomène global par une solution inadaptée.» Depuis quelques mois, il y a une petite évolution. Cet été, Jean-Philippe Tanguy et Thomas Ménagé [députés RN de la Somme et du Loiret, NDLR] ont présenté le «plan clim» du RN – leur principale réponse au réchauffement climatique. Ils répondent à un phénomène global par une solution inadaptée. Un climatiseur peut être utile, mais ça ne résout pas la question de l’origine de l’énergie et de la pérennisation d’un climat vivable. C’est du confort face au changement climatique, pas une politique écologiste. L’anti-écologie est toujours là. Il y a toujours cette critique des partis et des militants écologistes. Pour eux, les écologistes restent des casse-pieds qui «nous» (c’est-à-dire leur électorat) empêchent de vivre comme «nous» voudrions vivre. On retrouve de nouveau la démagogie. Dans les mairies conquises par le RN aux dernières élections municipales, on voit que les nouveaux maires ont arrêté la végétalisation des écoles, plus généralement des communes, ou abandonné les jardins coopératifs qui alimentaient les cantines scolaires. Ces éléments montrent que, dans les faits, ce parti n’a pas varié sur l’écologie. Pourtant au sein de l’extrême droite, il y a des militants écologistes au sens propre du terme. Et c’est intéressant parce que le RN pourrait s’en inspirer, mais il ne le fait pas. Oui, cela peut avoir une incidence, car une partie de l’électorat RN est maintenant touchée par les conséquences du réchauffement climatique. Mais les études montrent que le discours identitaire, xénophobe, reste très fort dans les raisons du vote RN. Pendant très longtemps le FN, puis le RN, n’avait pas de volet écologique dans son programme – ce n’était pas porteur auprès de son électorat. Aujourd’hui, le RN incarne plutôt la défense des modes de vie et de pratiques traditionnelles, comme la chasse, la pêche ou la corrida. Texte intégral (1297 mots)

Marine Le Pen et le RN alimentaient depuis de nombreuses années un discours de méfiance contre le Giec. Pourquoi ont-ils changé de ton cet été ?
Est-ce que cela veut dire que le Rassemblement national a enfin pris conscience de l’urgence climatique ?
Ce «plan clim» est-il une réponse à la hauteur des enjeux climatiques ?
Dans un précédent entretien, vous disiez que «le RN développe ouvertement une anti-écologie assumée». Est-ce encore le cas ?
Est-ce que l’été qu’on vient de vivre et le manque de propositions du RN sur l’écologie peuvent avoir un effet sur son électorat ?
Collectif
Depuis cet été en France, nos requêtes Google ne pointent plus vers des sources. Digérant des millions de pages internet, le moteur de recherche nous apporte désormais une réponse générée par intelligence artificielle (IA). Ce faisant, Google méprise celles et ceux qui produisent l’information et s’accapare le fruit de leur travail. Si les plus gros acteurs médiatiques pactisent avec les géants de l’intelligence artificielle, les acteurs plus modestes sont ignorés et se retrouvent totalement invisibilisés. Avec l’IA, les citoyens et citoyennes sont privés d’une part de leur libre arbitre. Ils ne choisissent plus comment ils s’informent, «on» choisit à leur place. Google n’est qu’un exemple de la manière dont les big tech vampirisent l’information et orientent le débat public. Avant lui, Facebook avait sciemment mis au ban les médias dans les suggestions faites aux internautes. Trop peu rentables commercialement. Tout cela ne fait que renforcer un phénomène que nous ne connaissons que trop bien : l’accaparement de la production d’information par quelques-uns au détriment de toutes et tous. Les médias indépendants n’auront jamais à leur tête un milliardaire prêt à perdre des dizaines de millions d’euros par an pour posséder un titre de presse et l’influence qui va avec. Ils ne comptent que sur vous. Dans une période où la clarté du débat public et l’honnêteté du journalisme doivent plus que jamais primer, où l’enquête doit l’emporter sur la déférence, où il faut des médias libres pour défendre les libertés, nous vous lançons cet appel solennel et collectif. Vous seuls, lectrices et lecteurs, nous permettrez de ne pas être définitivement invisibilisés. Il ne s’agit pas de défendre nos petites chapelles mais le pluralisme des points de vue, c’est-à-dire, in fine, la démocratie, la liberté et l’égalité. Nous sommes du même camp. Rejoignez-nous, relayez, donnez, abonnez-vous ! C’est l’heure. Les signataires : La Presse libre, Coop médias, Arrêt sur images, Basta, Blast, Cerise la coopérative, La Déferlante, Le Média, Le Poulpe, Le Syndicat de la presse pas pareille, Les Jours, Les utopiques, L’Iceberg, L’Observatoire des multinationales, Marsactu, Mediacités, Mediapart, Next, Politis, Qui vive, Reflets, Reporterre, Rue89 Bordeaux, Rue89 Lyon, Rue89 Strasbourg, Socialter, Splann, Vert. (490 mots)

«Les médias indépendants ne comptent que sur vous»
Louise Deshautels
L’État veut verdir les assiettes, mais peine encore à appliquer ses propres règles. Adoptée en 2018 à l’issue des États généraux de l’alimentation, la loi Egalim 1 entend faire de la restauration collective un levier de transition agricole, sanitaire et environnementale. Elle fixe ainsi un objectif de 50% de produits durables et de qualité dans les repas servis en restauration collective publique, dont 20% issus de l’agriculture biologique. Une belle ambition mais qui est loin d’être atteinte, huit ans plus tard, dans les restaurants collectifs relevant de l’État. Selon les données issues de leurs déclarations, seuls 35,4% des achats réalisés par ces établissements sont considérés comme durables et de qualité, tandis que la part de produits biologiques atteint seulement 12,8 %. À cet égard, les associations Bio Consom’acteurs, Notre Affaire à Tous, Générations Futures, Agir pour l’environnement et le collectif Les Pieds dans le Plat ont lancé un recours contre l’État pour non respect de ses obligations en matière d’achats de produits durables et biologiques. «Il nous paraît essentiel que l’État s’applique déjà à lui-même ses propres lois. Il a un devoir d’exemplarité et il n’est pas entendable que dans ses restaurants collectifs, on n’atteignent pas l’objectif fixé», défend Julien Lucy, directeur de Bio Consom’acteurs. L’objectif d’introduire du bio dans les cantines est bénéfique à plusieurs égards. En premier lieu celui de la santé publique. Comme le rappellent les associations, la consommation de produits issus de l’agriculture biologique réduit l’exposition aux pesticides et améliore de fait la qualité de l’alimentation servie aux usagers. Le développement d’une agriculture biologique et de proximité est également bénéfique pour l’environnement puisqu’elle limite les émissions de gaz à effet de serre ou encore la pollution des sols par les intrants chimiques. Par ailleurs, derrière la question des cantines se joue celle de la structuration des filières agricoles. La restauration collective représente plusieurs milliards de repas servis chaque année en France et constitue, selon les associations, un débouché suffisamment important pour peser sur les modes de production. Le respect de la loi Egalim permet d’avoir une visibilité sur les achats de la restauration collective et donc les volumes de production nécessaires. «Et donc de structurer les filières sur plusieurs années, explique Julien Lucy. Par répercussion, cela renforce les capacités agricoles, les fermes et, potentiellement, encourage l’installation de nouvelles personnes.» Dans plusieurs collectivités hexagonales, les cantines se rapprochent du 100% bio et local. C’est le cas à Mouans-Sartoux, première ville française, en 2010, à avoir ouvert une ferme municipale pour alimenter ses cantines. Les cantines des crèches des villes de Lyon et Montreuil proposent respectivement 100% et 70% de bio pour nourrir les enfants. Pour la coalition d’associations, il serait facile de mettre en place la loi Egalim, notamment avec l’objectif restreint de 20% de bio. «La production sur le territoire existe, il suffit juste d’aller la chercher, soutient Marine Jobert, coordinatrice nationale du collectif Les Pieds dans le Plat. Surtout avec un objectif de 20% de bio, ce n’est pas une utopie, c’est déjà accessible dans tous les sens du terme.» Côté dépenses, le coût des denrées ne représente que 25% du coût total d’un repas. L’Agence de la transition écologique (Ademe) estime d’ailleurs que l’introduction de 20% de produits biologiques s’accompagne d’un surcoût limité à quelques centimes (0,08 euros). Selon les associations, le principal frein est le manque de volonté de l’État. «La loi date de 2018, et les objectifs devaient être appliqués à compter de 2022. Ce n’est pas surestimer l’État que de le penser capable de remplir ses propres objectifs», relève Auriane Quilan, juriste au sein de l’association Notre Affaire à Tous. D’autant plus que la mise en œuvre des objectifs Egalim fait aujourd’hui l’objet de contrôles limités et ne prévoit pas de sanction en cas de non-respect. Toutes restaurations collectives confondues, environ 60% des cantines, privées comme publiques, ne respectent pas leurs obligations de déclaration sur la plateforme «Ma Cantine», qui permet de suivre leurs achats, et seuls 83% des restaurants collectifs de l’État ont fait la démarche. Et à l’échelle de la restauration collective française, publique et privée, les produits biologiques représentent moins de 6% des achats, selon l’Agence bio. Une situation d’autant plus problématique que le gouvernement lui-même a récemment reconnu le retard de l’État. Dans une lettre adressée aux ministres délégués le 31 mars 2026, le premier ministre, Sébastien Lecornu, constatait que «l’État et ses établissements publics n’atteignent pas les objectifs qui leur ont été assignés». Un délai que le gouvernement jugeait alors «incompréhensible», reconnaissant qu’il «heurte le monde agricole, qui dispose des capacités d’approvisionner les restaurants collectifs en produits durables et de qualité». En mars 2026, le gouvernement a annoncé un contrôle systématique, par la direction des achats de l’État, des nouveaux appels d’offres alimentaires lancés par les services de l’État et ses opérateurs. Les secrétaires généraux des ministères ont été chargés d’établir des plans identifiant les freins à l’atteinte des objectifs Egalim et les moyens d’augmenter rapidement les achats durables et de qualité. Pour les associations, ces annonces doivent désormais se traduire par des actes mesurables. À défaut de réponse satisfaisante dans les deux mois, elles indiquent qu’elles saisiront la justice afin que le juge puisse ordonner les mesures nécessaires. Texte intégral (1236 mots)

Accompagner la transition agricole
L’État manque de volonté
Un retard qui «heurte le monde agricole»
Mathilde Picard
«Mon frère est décédé dans la nuit du 26 au 27 juin. “Mort subite provoquée par la chaleur extrême”, nous a dit le médecin. Il avait 65 ans.» La metteuse en scène et photographe parisienne Alita Barletta ne cache pas son émotion lorsqu’elle raconte à Vert le calvaire de sa famille au cœur de la canicule. Pendant les canicules cet été, Santé publique France a relevé 8 124 morts en excès selon la dernière mise à jour de son bilan publiée ce mercredi. Comme si la ville de Chamonix (Haute-Savoie) avait perdu la quasi intégralité de ses habitant·es. C’est 6,5 fois plus que les 1 240 mort·es de la route décompté·es sur la même période. Cette estimation de l’institution est provisoire car elle ne prend pas encore compte toute la période estivale et il est encore difficile de connaître le nombre de décès directement imputables à la chaleur. «C’est un nombre de décès quotidiens jamais vu pour cette saison depuis la canicule historique de 2003 et ses 15 000 morts», soulève Robin Lagarrigue, chargé d’études scientifiques à Santé publique France. «On a constaté le pic de mortalité fin juin, autour du 26, lorsque la quasi totalité du territoire était exposée aux fortes chaleurs, le nombre de décès quotidiens est alors passé au-dessus du pic de la grippe de l’hiver dernier», détaille-t-il. «Avec ma famille, nous avons attendu plus de 24 heures le médecin pour qu’il fasse le constat du décès. Il nous a expliqué qu’il était en retard parce qu’il avait trop de morts à gérer, ça nous a ébranlés, s’indigne Alita Barletta. Ça m’a mise en colère qu’on ne parle pas plus de nos morts.» La chaleur peut provoquer des hyperthermies, coups de chaleur, malaises ou encore déshydratation, mais aussi aggraver des problèmes respiratoires ou cardiovasculaires. «Si une tempête ou un incendie avait entraîné ces morts, il y aurait eu davantage de réactions», souligne Kévin Jean, épidémiologiste et spécialiste des liens entre santé, environnement et changement climatique. Ce bilan effroyable a bouleversé le deuil de familles entières. «Les funérariums étaient plein à Paris, regrette Alita Barletta. Le corps a été expédié à Meaux [en Seine-et-Marne, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, NDLR] et nous n’avons pas pu nous y rendre, c’était très douloureux à vivre.» Quelques jours avant, dans la capitale, le grand-père de Marie-Anne vient de mourir. Dans l’appartement parisien où accourent ses proches, il fait si chaud que la famille ne peut rester dans le salon. «Nous avons organisé un campement de fortune, avec des chaises, des bouteilles d’eau fraîches et des mouchoirs dans la cave», décrit la jeune fille. «Mon papi, la guerre ne l’a pas emporté, le cancer et son AVC non plus, ni la perte de l’amour de sa vie, mais la chaleur, oui», s’insurge-elle. La canicule de juin a été la plus mortelle de l’été avec ses 5 764 morts en excès. Au mois de juillet, 1 243 décès supplémentaires ont été recensés et 817 en août. Durant la canicule précoce du mois de mai déjà, 300 décès en excès étaient relevés. Les deux tiers des victimes de juin et les trois quarts de celles de juillet avaient plus 75 ans. Si cette partie de la population la plus vulnérable a été particulièrement touchée, aucune génération n’a été épargnée. «Toutes les tranches d’âge ont été affectées à partir des plus de 15 ans, c’est un nouvel enseignement, pose Kévin Jean. 2003 nous avait montré à quel point nos aînés sont vulnérables, cet été nous a montré que les plus jeunes l’étaient aussi.» Chez les 15-44 ans, une centaine de décès en excès a été recensée par Santé publique France. Outre les morts, «on a relevé un nombre de passages aux urgences très importants chez les plus jeunes, souligne Robin Lagarrigue. Une quantité jamais vue depuis une vingtaine d’années.» La majorité des personnes décédées pendant les canicules ne sont pas des décès anticipés de profils déjà fragiles, contrairement aux idées reçues. Avoir des antécédents médicaux ne signifie pas être condamné. «On maintient un contexte qui rend plus vulnérables les personnes ayant une maladie chronique ou des problèmes de santé mentale», souligne Kévin Jean. Au-delà de l’âge et des antécédents médicaux, de nombreux autres facteurs aggravent le risque de rendre les canicules mortelles. Parmi eux : le logement individuel. Absence de volets, foyer sous les toits, mauvaise isolation… La température peut facilement dépasser les 30 degrés Celsius (°C) en intérieur. «Il faut en parler, insiste Alita Barletta. Mon frère a fait tous les rituels recommandés par le gouvernement, on s’appelait tous les jours pour se rappeler de se mouiller le corps, de boire, mais il vivait sous les toits, forcément ça ne suffisait pas.» D’après une étude de Santé publique France réalisée après la canicule de 2003, vivre dans une chambre sous les combles multiplie par quatre le risque de mourir à cause de la chaleur. «Il ne me semble pas aberrant de parler de 70% de la mortalité liée au logement, estime Basile Chaix, directeur de recherche à l’Institut nationale de la santé et de la recherche médicale (Inserm) sur les liens entre changement climatique et santé. Oui, c’est considérable, les mesures prises aujourd’hui vont dans le bon sens mais restent insuffisantes.» Selon Santé publique France, les décès à domicile, à l’hôpital ou en lieux de vie communs (Ephad, maisons de retraite) ont tous augmenté. Depuis la canicule de 2003, les mesures telles que l’installation de la climatisation dans au moins une pièce de chaque maison de retraite ont permis d’éviter de revivre l’hécatombe d’il y a 23 ans. Mais «les efforts sont encore insuffisants dans ces lieux collectifs», déplore Basile Chaix. Les personnes âgées continuent d’y décéder en raison des températures extrêmes, tout comme à leur domicile. «Le nombre de morts dus à un logement trop chaud est sans doute sous-estimé», insiste Robin Laggarigue. Des victimes d’hyperthermie à cause de la chaleur de leur appartement peuvent se rendre à l’hôpital et y mourir, sans que l’on puisse remonter leur parcours d’arrivée aux urgences. Pour Basile Chaix, «tant qu’on n’aura pas traité le problème du logement individuel, on aura du mal à faire baisser la mortalité.» Les plus précaires sont aussi les plus exposé·es : un appartement plus petit, qui n’est pas traversant, avec des protections solaires de moindre qualité peuvent contribuer à transformer le logement en bouilloire thermique. Ils et elles ont également moins d’accès à un échappatoire hors de la ville et vivent parfois dans des déserts médicaux. S’ajoutent à cela les métiers les plus exposés à la chaleur : faire partie de la classe socio-professionnelle des ouvrier·ères multiplie ainsi le risque de mortalité par 3,6. «L’impact du changement climatique se construit sur une superposition d’inégalités qui se renforcent les unes et les autres, explique Kévin Jean. Les inégalités se cumulent à tous les niveaux : l’exposition et les moyens d’y faire face, les facteurs de vulnérabilité et l’accès aux soins.» Vivre dans des ilots de chaleurs urbains, ces espaces très minéralisés avec peu de végétation, accroît également le risque de mourir en périodes de fortes chaleurs. C’est le résultat d’une étude de Santé publique France et de l’Observatoire régionale de santé Institut Paris région sur la période 1990-2015. «On considère le nombre de morts de l’été comme une fatalité alors que c’est le résultat de réactions politiques trop lentes et d’un manque d’adaptation.» Dans ces espaces urbains, la chaleur est emmagasinée la journée dans les murs des bâtiments et l’asphalte puis restituée la nuit. Un phénomène éprouvant pour le corps car «le lien entre la chaleur et les risques pour la santé ne se fait pas qu’aux températures les plus élevées de la journée, mais surtout dans la capacité de l’organisme à récupérer la nuit après le stress thermique du jour», rappelle le climatologue Philippe Drobinski. Dans Paris et sa petite couronne, la différence de température entre les zones centrales et la périphérie est en moyenne de 3°C mais peut monter jusqu’à 8°C voir 10°C. «Les risques de mortalité sont 18% plus élevés dans les communes les moins arborées, sans compter les facteurs socio-économiques qui ajoutent par ailleurs de la vulnérabilité», note le chercheur. Selon Philippe Drobinski, «l’adaptation doit aussi être une politique de réduction des inégalités et de santé publique pour éviter que dans certains quartiers ne se superposent la précarité, les ilots de chaleur urbains, un manque d’accès aux soins et une concentration de populations âgées ou fragiles.» «On considère le nombre de morts de l’été comme une fatalité alors que c’est le résultat de réactions politiques trop lentes et d’un manque d’adaptation», abonde Kévin Jean. Retard de la campagne de sensibilisation de Santé Publique France freinée par le ministère de la santé au mois de mai, diminution drastique du Fonds vert destiné à l’adaptation au changement climatique dans les collectivités territoriales, chute du financement de l’isolation thermique des écoles… La liste des renoncements du gouvernement est longue. «Les différents gouvernements semblaient se dire : on peut couper dans les budgets des politiques climatiques, les conséquences ne se verront pas directement. Mais cet été, les conséquences ont été très directes, et on en a payé le prix humain, constate Kévin Jean. Si on n’insiste pas sur le bilan des morts, si on n’en tire pas les conséquences, les politiques tourneront la page trop tôt.» Texte intégral (2405 mots)

Les funérariums étaient plein

Un logement mal adapté aggrave les risques de mortalité

«Les inégalités se cumulent à tous les niveaux»
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