Anne-Claire Poirier, Zoé Moreau
Mercredi soir, contre l’avis du gouvernement, les député·es ont largement adopté (le détail des votes) une proposition de loi du groupe écologiste et social visant à baisser drastiquement la teneur maximale en cadmium dans les engrais phosphatés. Ce métal lourd, toxique pour les os, les reins et cancérigène, est responsable d’une contamination progressive des sols agricoles, des aliments et de nos corps. D’où l’objectif de se conformer aux recommandations de l’Agence de sécurité sanitaire (Anses) et de passer d’un seuil limite de 90 milligrammes par kilogramme (mg/kg) d’anhydride phosphorique (P2O5) à un maximum de 20 mg/kg de P2O5 dès 2030. L’adoption de ce texte ambitieux, à une majorité bien plus large qu’espéré (144 voix contre 22), est le fruit de «la mobilisation de la société civile et des scientifiques», qui «a payé», s’est félicité le député (Les Écologistes, Charente-Maritime) et rapporteur du texte Benoît Biteau, à l’issue du vote. Dans le détail, le texte a été soutenu par la gauche du Nouveau Front populaire, Renaissance, le Modem et Horizons. C’est une victoire obtenue grâce à la mobilisation de «l’ensemble des forces politiques républicaines», a reconnu Benoit Biteau. Dans un hémicycle à peine rempli au tiers, un étonnant retournement de situation s’est produit peu avant minuit. Les député·es du groupe présidentiel Ensemble pour la République (EPR) ont décidé de retirer la dizaine d’amendements qu’elles et ils avaient soumis, la plupart proposant un ralentissement de la trajectoire envisagée. Et alors que d’aucuns craignaient un vote «contre», l’ensemble du groupe a soutenu la proposition de loi. Comment expliquer ce basculement ? Pour la députée de Seine-Saint-Denis Clémentine Autain (L’Après), la pression de la société civile a pu jouer un rôle décisif. «Je pense qu’ils ont eu peur du name and shame», analyse-t-elle, en référence à cette pratique qui vise à exposer publiquement des personnes ou des entreprises aux pratiques réprouvées. Quelques heures avant le vote, le président du groupe EPR, Gabriel Attal, a échangé avec l’activiste Camille Étienne. «Elle lui a dit que les noms de tous ceux qui s’opposeraient au texte seraient affichés sur les réseaux sociaux. C’est sûr que ça change l’ambiance de travail…», ironise Clémentine Autain. «Il y a eu pas mal de réactions et de relais vers les réseaux sociaux. Quand les médias reprennent le sujet, et que derrière il y a du relais citoyen, c’est assez puissant. Ça a mis une sacrée pression», confirme la députée (EPR) du Pas-de-Calais Agnès Pannier-Runacher. L’ancienne ministre de la transition écologique fait partie des député·es qui ont retiré leurs amendements. Elle explique sa décision à Vert : «Je trouvais que la trajectoire de Benoit Biteau compressait un peu les temps d’adaptation des chaînes industrielles. Si je l’ai retiré [l’amendement, NDLR], c’est parce que je me suis dit qu’il était important que le gouvernement entende qu’il fallait une trajectoire beaucoup plus ambitieuse que celle qu’il avait proposée.» Du côté de Gabriel Attal et de ses proches, on assure que le soutien du groupe EPR à la proposition a été constant. «Sans l’appui de Gabriel Attal en conférence des présidents, la proposition de loi n’aurait jamais été mise à l’ordre du jour», rappelle l’un de ses proches (c’est vrai : la preuve ici et là). Et d’ajouter : «Même si on a des questions légitimes sur la faisabilité de cette trajectoire, on a toujours voulu apporter le message politique que tout ça doit avancer.» «On a pris nos responsabilités, on a voté le texte, martèle un collaborateur du groupe. Maintenant, c’est au gouvernement de décider ce qu’il fait avec ça.» Après que le sujet a été enterré pendant sept ans, comme Vert l’a révélé dans son enquête, le gouvernement promet désormais que des textes réglementaires «sont en cours de parution», a assuré le ministre délégué à la transition écologique, Mathieu Lefèvre, dans l’hémicycle. Mais la trajectoire proposée est très progressive : la teneur maximale en cadmium des engrais phosphatés serait ramenée à 20 mg/kg de P2O5 seulement d’ici… 2038, soit près de vingt ans après la première alerte de l’Anses en 2019 qui recommandait d’atteindre ce seuil. La proposition de loi doit désormais être examinée au Sénat. Et c’est là que le bât blesse : le programme de la chambre haute est arrêté jusqu’à l’été, sans trace de cadmium à l’intérieur. Du reste, les équilibres politiques y sont beaucoup moins favorables à la gauche. Les député·es macronistes auraient-ils et elles choisi de soutenir le texte précisément en raison de son avenir compromis ? «On est à un an de la présidentielle, c’est bon pour leur image et ça ne leur coûte pas cher», devine Clémentine Autain. «Je ne veux pas que ce soit une victoire à la Pyrrhus. Si le texte se perd au Sénat, nous pourrions nous retrouver sans rien, ajoute-t-elle. C’est pour ça que la pression doit continuer à s’exercer en dehors des chambres parlementaires.» Le vote de mercredi «est une avancée importante, mais il ne faut pas s’y tromper : parler de victoire partout serait prématuré», poursuit l’élue. Elle appelle le gouvernement à modifier de lui-même les textes réglementaires qu’il a préparés «pour se mettre en conformité avec le vote de l’Assemblée nationale». «Le vrai combat, c’est maintenant, abonde Agnès Pannier-Runacher. Il faut que le gouvernement entende la position de la représentation nationale et revoie sa copie.» Texte intégral (1631 mots)

Peur du «name and shame» ?

«On a voté le texte, maintenant c’est au gouvernement de décider»
«Nous pourrions nous retrouver sans rien»
Théo Mouraby
D’où vient la désinformation climatique ? Et quel est son but ? Dans une note publiée le 19 mai, commandée par le ministère des armées, l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) révèle comment la désinformation climatique est «arsenalisée» par des puissances étrangères contre l’Europe. De janvier 2021 à mars 2026, l’Iris a repéré 120 cas de désinformation climatique en Europe attribués à la Russie, et 41 en provenance des États-Unis. «Ce ne sont pas les deux seuls États qui participent à la désinformation climatique, mais il y avait beaucoup de données disponibles pour les États-Unis et pour la Russie. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes concentrés sur eux», explique Mathilde Jourde, co-directrice de l’Observatoire défense et climat, responsable du programme Climat, environnement et sécurité de l’Iris et autrice de la note. Des États étrangers, pour déstabiliser l’Europe, manipulent l’information climatique à des fins stratégiques. La spécificité de la guerre informationnelle, c’est qu’elle évolue, elle s’adapte et attrape les sujets qui captent l’attention. Il y a une montée en puissance des enjeux autour du changement climatique, donc les pays étrangers se saisissent de ce sujet. C’est un phénomène assez nouveau parce que l’ampleur de la crise climatique est devenue plus importante. Là où il y a des similarités entre la Russie et les États-Unis, c’est que la désinformation climatique peut être perçue, dans une certaine mesure, comme une fin en soi parce qu’elle freine la transition énergétique et permet de maintenir le statu quo mondial carboné. Ces deux économies sont extrêmement dépendantes des ressources liées aux énergies fossiles. Elles ont un intérêt direct à semer le doute sur les changements climatiques et sur les alternatives aux énergies fossiles afin de maintenir le plus longtemps possible leur rente pétrolière et gazière. Dans le cas des États-Unis et de la Russie, entre 70 et 80% de la part de la désinformation climatique cible les politiques énergétiques. Il s’agit d’attaquer le Green Deal européen, par exemple. Ou de dire que les énergies renouvelables mettront en péril la souveraineté énergétique nationale. Ce qui est faux, bien sûr. Dans le cas russe, la désinformation climatique a aussi un but très large, plus stratégique. C’est cette fameuse «stratégie du chaos» : déstabiliser ses adversaires, accentuer la méfiance des populations envers les démocraties européennes, notamment afin d’amoindrir le soutien à l’Ukraine. Il y a beaucoup de désinformation pendant les événements climatiques extrêmes : c’est très facile de la propager dans un moment de chaos. La Russie, dans le cas des inondations de Valence [en Espagne, en octobre 2024, NDLR], a participé à propager des théories fallacieuses. Pendant l’ouragan Hélène, aux États-Unis, il y avait aussi plein de faux récits qui disaient que les autorités publiques accordaient trop d’aides financières à l’Ukraine, ce qui ne permettait pas d’aider les populations à risque face à cet ouragan. Ici l’objectif est moins de freiner la transition écologique que de semer le chaos, de déstabiliser les adversaires depuis l’intérieur. La désinformation climatique a beaucoup évolué, elle s’est adaptée très intelligemment. On est passé de cet «ancien déni» – où on niait l’existence et l’origine humaine des changements climatiques – à quelque chose de beaucoup plus fin, qui consiste à dire que les solutions ne sont pas forcément efficaces, ou qu’il est trop tard. Les trois principaux sujets qui attirent la désinformation sont les politiques climatiques énergétiques, les événements climatiques extrêmes et les sciences du climat. Il peut s’afir de remettre en cause la légitimité du Giec, par exemple [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, NDLR]. Depuis l’arrivée de Trump, la désinformation climatique passe par des voies officielles. Entre 2021 et 2023, il n’y avait pas de désinformation climatique sur des chaînes et des canaux de diffusion officiels de l’État. Par contre, à partir de 2024 et en 2025, on a vu une hausse assez importante de la désinformation sur ces canaux. C’est pour ça qu’on dit qu’elle est beaucoup plus directe : la Maison Blanche propage des fausses informations très ouvertement. La désinformation climatique a de vraies conséquences en termes de sécurité humaine et de sécurité nationale. Les populations seront moins préparées aux changements climatiques et s’adapteront probablement moins aux chocs potentiels liés aux événements extrêmes. Cela risque d’affaiblir la culture du risque de certaines populations. Pendant l’ouragan Hélène aux États-Unis, beaucoup de fausses informations disaient que si les gens partaient de chez eux, on allait voler leur maison. Les gens sont donc restés chez eux alors que les consignes étaient de se mettre à l’abri autre part. Notre première recommandation est de protéger toutes les bases de données sur le climat ; de faire en sorte qu’on ait des bases de données fiables, accessibles, et de protéger la recherche. Il y a ensuite tout un sujet de sensibilisation et d’éducation face à la désinformation de manière générale. Parce que tout le monde est vulnérable. Nous, aujourd’hui, on essaye beaucoup de débunker. C’est-à-dire qu’on réagit aux fausses informations, en disant qu’elles sont fausses. Ce qu’il faudrait réussir à mettre en place, c’est du pré-bunking : faire en sorte de discréditer une fausse information, de l’expliquer avant même qu’elle arrive. Texte intégral (1298 mots)

Vous écrivez que la désinformation climatique est «arsenalisée» pour déstabiliser les pays européens. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Quel est l’objectif de cette désinformation de la Russie et des États-Unis ?
Quelles autres formes prend cette désinformation ?
Qu’est-ce qui a changé aux États-Unis depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, en janvier 2025 ?
Quelles conséquences peut avoir cette désinformation ?
Comment s’en protéger ?
Zoé Moreau
Alors que le gouvernement a échoué à protéger les Français·es du cadmium – ce métal lourd qui contamine la population, fait courir des risques graves sur les reins, les os, la reproduction et augmente la probabilité de certains cancers –, les député·es ont choisi d’agir. Mercredi soir, peu avant la suspension de séance à minuit, elles et ils ont adopté en première lecture, par 144 voix contre 22, la proposition de loi visant à «protéger l’alimentation des Français et des Françaises des contaminations au cadmium». Portée par le député Les Écologistes de Charente-Maritime, Benoît Biteau, et Clémentine Autain (Seine-Saint-Denis, L’Après), cette proposition de loi prévoit de réduire le taux maximal de cadmium dans les engrais phosphatés. Naturellement présent dans l’environnement, ce métal est aussi – et surtout – contenu dans les fertilisants fabriqués à partir de roches contenant du phosphore que les agriculteur·ices (en conventionnel principalement) utilisent pour augmenter les rendements. Après avoir été épandu dans les champs, le métal est absorbé par les végétaux et contamine les aliments puis les corps. La trajectoire prévue par le texte vise une réduction du seuil autorisé à maximum 40 milligrammes de cadmium par kilogramme (mg/kg) d’anhydride phosphorique (P2O5) dès 2027. Puis à 20 mg/kg de P2O5 pour 2030, comme le préconise l’Anses dans son dernier rapport. La réglementation française est l’une des plus laxistes d’Europe : elle autorise encore aujourd’hui l’usage d’engrais très chargés en cadmium, jusqu’à 90 mg/kg de P2O5. Dans le détail, la proposition de loi a été soutenue par l’ensemble de la gauche, ainsi que par les groupes Horizons, Modem et Renaissance. Ces derniers avaient déposé des amendements avec des trajectoires moins-disantes, retirés au tout dernier moment. L’extrême droite (19 député·es), ainsi qu’une députée du groupe Les Républicains et deux député·es Droite républicaine, ont voté contre le texte. «Nous avons pris nos responsabilités face au cadmium, et nous avons gagné. Cette victoire est politique, mais c’est d’abord une victoire de la société», a salué Clémentine Autain à l’issue du vote. Benoît Biteau, rapporteur de la proposition de loi, a abondé auprès de Vert : «C’est extrêmement satisfaisant que de réussir à porter un texte de loi depuis presque six mois maintenant et de le voir aboutir aussi vite, malgré l’adversité.» La proposition de loi a été adoptée contre l’avis du gouvernement. Le ministre délégué à la transition écologique, Mathieu Lefèvre, et la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, ont participé aux débats dans l’hémicycle. «Le gouvernement partage pleinement l’objectif d’une baisse des teneurs en cadmium dans nos sols», a assuré Mathieu Lefèvre à l’issue du vote. Mais «le rythme de la baisse, tel que voté aujourd’hui par la représentation nationale, n’est pas réaliste» sans «alternatives immédiates pour nos agriculteurs». Après avoir enterré le sujet pendant sept ans, comme Vert l’a révélé dans son enquête, le gouvernement promet désormais que «les textes réglementaires sont en cours de parution», a assuré le ministre délégué dans l’hémicycle. Fin mai, il a mis un projet d’arrêté en consultation publique, à la trajectoire bien moins ambitieuse : 60 mg de cadmium par kilogarmme de P2O5 dans les engrais en 2027, 40 mg/kg de P2O5 en 2030 et 20mg/kg de P2O5 d’ici… 2038. Soit près de vingt ans après la première alerte de l’Anses en 2019. L’urgence de légiférer n’était plus à démontrer. Le 25 mars dernier, l’Anses a confirmé qu’une «part significative» de la population française est imprégnée à des niveaux «préoccupants» à ce métal lourd (avec des seuils jusqu’à trois à quatre fois supérieurs à ceux observés dans d’autres pays nord-américains et européens). «L’alimentation est de loin la source majeure d’exposition», concluait l’agence. Le texte doit maintenant trouver une place dans l’agenda surchargé du Sénat. Pour accélérer la procédure, Clémentine Autain a appelé le gouvernement à «passer aux actes» en publiant lui-même un texte «correspondant aux objectifs votés par la représentation nationale. Le pouvoir législatif doit être respecté», a exhorté la députée. Texte intégral (1066 mots)

Une victoire «malgré l’adversité»
Les Français quatre fois plus contaminés
Zoé Moreau
Chose promise, chose due – ou presque. En juin 2025, l’ancien ministre de la santé, Yannick Neuder, avait fait la promesse du remboursement, dès l’automne de la même année, du dépistage de la contamination au cadmium pour les Français·es. Ce métal lourd contamine la population via l’alimentation et fait courir des risques graves pour les reins, les os, la reproduction, augmentant même la probabilité, sur le long terme, de développer certains cancers. Près d’un an après l’annonce du ministre, le dispositif arrive enfin. Mardi, l’Union nationale des caisses d’assurance maladie a publié au Journal officiel sa décision d’ajouter à la liste des actes et prestations pris en charge le dépistage du cadmium, ouvrant la voie à un remboursement à partir du 16 juin. Début avril, les syndicats de laboratoires d’analyses avaient confirmé à l’Agence France-Presse (AFP) qu’un accord tarifaire avait été trouvé avec l’Assurance maladie et que le test – dont le prix a été fixé à 27,50 euros – serait prochainement pris en charge à 60% par la sécurité sociale, et à 40% par les complémentaires santé. Un remboursement du dépistage, très bien, mais pour qui ? Seules les «personnes potentiellement surexposées au cadmium du fait de leur lieu de résidence» seront éligibles à ce remboursement, détaille la décision, confirmant des informations de Vert en avril. Sont visées les zones «dont le sol a été préalablement reconnu par les autorités compétentes comme étant pollué[es] par le cadmium». Pour les autres, il faudra débourser 27,50 euros – un montant plus faible qu’actuellement (le test coûte environ 45 euros), mais qui reste toutefois peu accessible sans remboursement. C’est une «ineptie», réagissait il y a quelques jours le cardiologue Pierre Souvet, auprès de Vert. «Ce n’est pas parce que vous habitez dans le Jura que vous consommez des produits du Jura. Ça ne tient pas debout ! À moins que ces tests ne s’adressent qu’aux personnes qui mangent des légumes de leur potager…», tonnait-il. Pour rappel, le cadmium est naturellement présent dans l’environnement, mais il est surtout contenu dans les engrais phosphatés, des fertilisants fabriqués à partir de roches contenant du phosphore, que les agriculteur·ices (surtout en conventionnel) utilisent pour augmenter les rendements. Certaines zones, en France, sont davantage contaminées que d’autres – la Charente, le Jura et le bassin parisien, par exemple – pour des raisons géologiques et à cause de pratiques agricoles qui reposent sur l’utilisation de ces engrais. Une limite majeure subsiste : l’absence de cartographie récente. La seule carte nationale disponible remonte à 2011. Elle a été établie à partir de prélèvements réalisés entre 2000 et 2009 par le Groupement d’intérêt scientifique Sol (Gis Sol) – rattaché à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Ces données sont vieilles, pour certaines, de plus de vingt-cinq ans. Or la situation a très probablement évolué. Selon l’étude Esteban de Santé publique France de 2021, l’imprégnation des Français·es au cadmium a doublé en une décennie. «Nous envisagions de relancer une analyse des sols pour détecter une éventuelle hausse dans les zones de grandes cultures», expliquait il y a quelques semaines à Vert Claudy Jolivet, chef de projet du réseau de mesures de la qualité des sols au Gis Sol. Mais le projet est resté lettre morte : «Nous avons évalué le coût pour Santé publique France et indiqué que nous étions prêts à mener ces analyses. Il n’y a jamais eu de suite.» Interrogé en avril sur la restriction du dépistage à certains territoires, le cabinet de la ministre de la santé, Stéphanie Rist, avait assuré qu’il ne s’agirait pas «d’un zonage national prédéfini (type liste de régions ou de départements) ouvrant automatiquement droit au dépistage», mais d’un dispositif fondé sur «l’identification de situations individuelles d’exposition», sans en préciser les critères. La décision publiée mardi au Journal officiel est tout aussi floue : aucun critère permettant d’identifier ces «situations individuelles» à risque n’est précisé, ni aucun élément concret permettant aux médecins de savoir si le lieu de résidence de leurs patient·es les rend ou non éligibles au remboursement du test. «C’est aussi un problème pour les laboratoires, réagit auprès de Vert Jean-Claude Azoulay, président du Syndicat national des médecins biologistes. Si un médecin prescrit un test et qu’un laboratoire accepte sa prise en charge en estimant que le patient remplit les critères, puis que la Cnam [Caisse nationale d’assurance maladie, NDLR] considère par la suite que ce n’était pas le cas, nous nous retrouverons dans une situation compliquée.» Pour Pierre Souvet, la solution la plus simple serait un remboursement généralisé, «pour tout le monde». Selon le cardiologue, les réticences du gouvernement tiennent surtout à des considérations budgétaires : «Il craint un afflux trop important de demandes et un coût trop élevé.» D’autres acteurs évoquent un risque politique. Auprès de Vert, Boris Loquet, directeur des laboratoires d’analyses médicales Inovie, mettait en garde début avril : «Le gouvernement pourrait se retrouver confronté à un scandale sanitaire. S’il freine le déploiement du dispositif, c’est peut-être aussi qu’il redoute les résultats de ces tests.» Texte intégral (1431 mots)

«Ce n’est pas parce que vous habitez dans le Jura que vous consommez des produits du Jura»

Qui aura droit au remboursement du dépistage ?
Lilou Hiver
L’air de Stayin’ Alive des Bee Gees résonne depuis une enceinte installée devant les bureaux de Greenpeace France, dans le 10ème arrondissement de Paris. «Rester en vie», c’est précisément le message porté par la trentaine de salarié·es et militant·es bénévoles rassemblée devant l’entrée ce mardi matin. Elles et ils protestent contre le plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) annoncé le 26 mars. Une décision justifiée par les difficultés économiques de l’ONG, touchée par un ralentissement de la croissance de ses dons, sa seule source de financement. Initialement fixé à 33 licenciements, soit un quart des salarié·es, le nombre de suppressions de postes envisagé d’ici octobre a depuis été ramené à 23. Pour exprimer leur mécontentement, les membres de Greenpeace France mobilisé·es ont troqué leurs habituels t-shirts verts contre des tenues rouges. Rouge, c’est aussi la couleur des cartons qu’elles et ils distribuent à la direction en interrompant une réunion avec le comité social et économique (CSE), l’instance de représentation du personnel. «On veut rappeler la direction à l’ordre car on assiste à un vrai décalage entre les valeurs que défend l’association et ce qui se passe en interne en termes de justice sociale, de transparence et de gouvernance partagée», se désole Anne-Sophie*, salariée syndiquée à Asso-Solidaires. Le collectif de salarié·es et bénévoles conteste «une absence de consultation» et «un manque de dialogue social» pour trouver une alternative au plan de licenciement. «D’autant que c’est en totale contradiction avec les principes de Nouvelle Équation», estime Anne-Sophie. Ce processus de restructuration et de changement de mode de gouvernance, voté en mars 2025, vise à ramener davantage de démocratie et de lien entre bénévoles et salarié·es au sein de l’organisation. «Il y a un réel manque de considération de ceux qui représentent Greenpeace face au public», souffle Mathis*, l’air désabusé. Ancien salarié, il a souhaité rejoindre la lutte dans l’espoir que l’ONG «ne perde pas son rapport à l’humain». Il déplore que les postes menacés concernent principalement des fonctions opérationnelles, notamment au sein des équipes d’investigation et de campagne, sans que des postes d’encadrement soient touchés. «75% des emplois occupés par des élus au CSE et des personnes actives des sections syndicales sont en sursis. J’y vois aussi une manœuvre politique pour faire partir ceux qui dérangent», juge-t-il. Interrogée par Vert, Laurence Veyne, codirectrice adjointe de Greenpeace France, assure : «Ce ne sont pas les personnes que l’on vise, mais des postes.» Elle affirme «avoir écouté les revendications» du collectif et indique que la direction «apportera des réponses à leurs demandes dans les meilleurs délais». D’après les révélations de Mediapart, la trésorerie de Greenpeace s’élève à près de onze millions d’euros, mais l’association prévoit un déficit de quatre millions d’euros d’ici 2027. Pour Laurence Veyne, le PSE reste nécessaire «pour éviter qu’à l’horizon 2029 nos réserves aient fondu et que l’on soit en cessation de paiements». De son côté, le CSE a demandé une contre-expertise sur les difficultés financières de l’ONG, dont les résultats sont attendus pour le 12 juin. Les salarié·es ont également élaboré des pistes d’alternatives au PSE : réduction des écarts de salaire, passage à 32 heures, plan de départs volontaires. «La direction envisage nos propositions, mais en tant qu’ajustements à la marge, en plus des licenciements», regrette le collectif. Depuis le début du mouvement social, la lutte a pris de l’ampleur. Sur un site en ligne depuis le 5 mai, les personnes mobilisées ont lancé un «appel à la grève des communautés» de Greenpeace France. Une pétition a notamment été créée et une lettre ouverte a été signée par 103 employé·es (sur un effectif total de 138). Les militant·es sont aussi invité·es à cesser leurs activités sur le terrain et les adhérent·es à suspendre leurs dons. Quant aux groupes locaux, 20 sur 35 ont annoncé être en grève et 34 soutiennent la mobilisation. Christiane* est coordinatrice au bureau de Poitiers (Vienne). Elle a fait la route jusqu’à Paris, inquiète des répercussions du PSE sur les groupes locaux. «On est en lien direct avec les chargés de campagne, s’ils ne sont plus là, qui visibilisera au niveau national les luttes sur nos territoires ?», s’interroge-t-elle. Elle a peur de voir apparaître «un Greenpeace mou qui ne fait plus que des plaidoyers». Un avis partagé par le reste du collectif, ce mardi. Assis·es en cercle dans une grande salle attenante à la réunion du CSE, salarié·es et militant·es se questionnent sur la suite de la mobilisation. «On a l’impression qu’avec ou sans vote, le PSE sera tout de même acté», lance une militante. «Ils refusent de nous écouter», renchérit un deuxième. Certain·es parlent de «radicaliser» la lutte, d’autres de «demander la démission de la direction». De prochains groupes de travail éclairciront la situation, avant le vote du budget, prévu pour le 9 juin. *Ces personnes n’ont pas souhaité donner leur nom de famille. Texte intégral (1180 mots)

«Un manque de considération»

Les groupes locaux inquiets

Vert + AFP
C’est la fin d’un long parcours parlementaire. Ce mardi, un dernier vote unanime de l’Assemblée nationale (236 voix pour) a approuvé définitivement la proposition de loi reconnaissant la «part de responsabilité» de l’État dans le scandale du chlordécone aux Antilles. «Ce texte de compromis permettra de restaurer une confiance profondément abîmée», a lancé le député (Parti socialiste) de Guadeloupe Élie Califer, à l’origine du texte, estimant cependant qu’il «faut aller plus loin sur le chemin des réparations». Aux Antilles, plus de 90% de la population adulte est contaminée au chlordécone, une substance qui entre dans la composition d’insecticides. Ces derniers ont été épandus officiellement de 1972 à 1993 dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique malgré des alertes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur leur dangerosité. Les sols et les eaux ont été pollués, entrainant une perturbation du système reproducteur des humains. Le taux d’incidence du cancer de la prostate y est parmi les plus élevés au monde. Selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), une relation causale probable a été établie entre le chlordécone et ce risque de cancer. «Si un tel empoisonnement avait touché 90% de la population de la Creuse, de la Bretagne, de l’Île-de-France, la responsabilité de l’État aurait été reconnue depuis longtemps», a lancé Élie Califer à ses collègues. Le texte n’instaure pas une indemnisation future pour les victimes, le dédommagement n’est érigé qu’en «objectif» par les pouvoirs publics. «Cette reconnaissance symbolique est une première étape, le combat devra se poursuivre pour les modalités d’indemnisation», a souligné mardi le député et porte-parole du PS Arthur Delaporte. «On n’est pas tout à fait satisfait mais on partait de loin, du fait que l’État ne voulait même pas reconnaître sa responsabilité partielle, c’est une avancée», a noté de son côté Olivier Serva (Guadeloupe, groupe Liot). Sur les bancs du gouvernement, la ministre des outre-mer, Naïma Moutchou, a réaffirmé que «l’État a sa part de responsabilités». «Reconnaître la part de responsabilité de l’État est une exigence de vérité. Construire un dispositif de réparation juste, équitable, juridiquement solide, est une autre exigence», a tempéré la ministre. Une mission d’inspection interministérielle a été mise sur pied pour se pencher sur cette question. Elle se rendra dans quelques semaines en Guadeloupe et en Martinique, avec un «rapport attendu dans les tout prochains mois», a précisé Naïma Moutchou. La proposition de loi prévoyait initialement la reconnaissance par l’État de «sa responsabilité» dans «les préjudices sanitaires, moraux, écologiques et économiques subis par les territoires» et «leurs populations». En cours d’examen, les sénateur·ices ont amoindri la portée de ce passage, prévoyant que l’État reconnaisse uniquement sa «part» de responsabilité. Ils et elles avaient en revanche tenté d’ajouter la notion de «préjudices moraux d’anxiété» en commission, avant de rétropédaler à la demande du gouvernement, lors d’une séance tendue dans l’hémicycle. «Je le regrette, parce que cette notion parlait concrètement de ce que vivent nos compatriotes en Guadeloupe et en Martinique : une inquiétude permanente face aux conséquences sanitaires du chlordécone», a déploré Élie Califer. Toutefois, «ce point ne remet pas en cause l’équilibre général du texte», assure-t-il. En Martinique, le président du conseil exécutif (l’organe décisionnaire de la collectivité territoriale), Serge Letchimy, a salué le vote. Président en 2019 d’une commission d’enquête parlementaire sur les responsabilités publiques dans l’autorisation du pesticide, il estime que cette loi «vient fragmenter un système qui piétine la vérité, absout les coupables et méprise les victimes». L’État devra notamment œuvrer à la «dépollution des terres et des eaux contaminées», en «érigeant comme priorité nationale la recherche scientifique», et «s’assigne» pour objectif «l’indemnisation de toutes les victimes». Il devra aussi se pencher sur «l’apparition de pathologies développées par les femmes». À Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, le maire Harry Durimel, avocat engagé de longue date contre le chlordécone, a salué une «avancée» tout en prévenant que «le combat est loin d’être achevé». Il note que la loi «invite déjà à aller devant les tribunaux pour faire reconnaître quelle est la part de responsabilité de l’État». «Un champ s’est ouvert, mais le combat continue», assure-t-il. La cour d’appel de Paris dira le 22 juin s’il y a lieu de rouvrir ou non l’enquête sur le chlordécone, à la suite de l’appel des parties civiles qui contestent le non-lieu prononcé en janvier 2023 par le tribunal judiciaire de Paris. L’avocat des plaignant·es, Christophe Lèguevaques, pointe que «les victimes du chlordécone» attendent «du concret et de l’efficace : la reconnaissance était le premier mot. Il ne faudrait pas qu’il soit le dernier». Texte intégral (1332 mots)

«On partait de loin»
Le préjudice d’anxiété n’est pas pris en compte
La suite devant les tribunaux
Zoé Moreau, Sophie Roland
«Que compte faire le gouvernement pour préserver l’alimentation des Français de cette pollution au cadmium via les engrais phosphatés ?» Peu se souviennent de l’intervention du sénateur écologiste Joël Labbé dans l’hémicycle du palais du Luxembourg le 17 novembre 2020. Ce jour-là, ce métal lourd toxique fait une première apparition remarquée dans le débat politique. Celui qui est interpellé, c’est Julien Denormandie, alors ministre de l’agriculture. Un an plus tôt, en 2019, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a publié un avis retentissant qui alerte sur la surexposition des Français·es au cadmium et recommande de réduire sa teneur dans les engrais phosphatés utilisés en agriculture. Une mesure jugée nécessaire pour protéger la population de ce métal lourd qui s’accumule dans les sols, pénètre les aliments, puis contamine nos corps. «Il faut impérativement trouver des solutions», reconnaît le ministre, face au sénateur écologiste. Il annonce la publication, «à l’été 2021», d’un décret visant à réduire la teneur en cadmium des engrais. «Cette problématique sanitaire doit être prise au sérieux, compte tenu des risques d’ostéoporose et de fractures osseuses», ajoute-t-il. Ce projet de décret, que Vert révèle, a bien été écrit. Il porte la date du 12 novembre 2020. À l’époque, l’Union européenne vient de durcir sa réglementation, et fixe un maximum de 60 milligrammes de cadmium par kilogramme (mg/kg) d’anhydride phosphorique (P2O5) dans les engrais. Le projet de décret prévoyait d’aligner la réglementation française sur les règles européennes qui allaient bientôt entrer en vigueur, alors que la France autorisait jusqu’à 90 mg/kg de P2O5. Certains pays comme la Finlande ou la Hongrie appliquaient déjà des seuils nettement plus stricts, fixés à 20 mg/kg de P2O5. Le texte ne sera jamais publié. Et le cadmium continue de s’accumuler dans les sols, les cultures et notre alimentation. Que s’est-il passé ? Vert a tenté de joindre l’ancien ministre à plusieurs reprises pour comprendre les raisons de cet abandon. Celui-ci nous a répondu qu’il était tantôt «en réunion», «en déplacement», «dans un tunnel». Cet ancien ingénieur agronome est actuellement en promotion pour Le chant du sol (2026, Seuil) et n’hésite pas à clamer haut et fort que «le sol, c’est la source de la vie». Hélas, il n’a pas trouvé le temps d’expliquer à Vert pourquoi il n’avait pas pu préserver nos sols du cadmium lorsqu’il était ministre de l’agriculture. Les pressions du lobby des engrais ont-elles contribué à enterrer le projet de décret ? À l’époque, le sujet inquiète fortement la filière. Vert a mis la main sur un document interne de l’Unifa, le principal représentant des fabricants d’engrais en France. Ce texte contient des éléments de langage à destination des entreprises du secteur, avec cet objectif explicite : «construire une réputation positive de la filière» et «préserver les intérêts du secteur». À rebours complet de l’expertise de l’Anses, le lobby y affirme qu’«il n’existe à cette heure aucune preuve d’un lien direct entre le cadmium des engrais phosphatés et la santé humaine». De quoi entretenir un doute qui n’existe plus, minimiser la gravité du cadmium sur la santé, et préserver les intérêts économiques de leur filière (2 milliards d’euros de chiffre d’affaires en France en 2021). Une stratégie qui rappelle celle utilisée par d’autres industries comme celles du tabac ou de l’amiante pour éviter toute évolution réglementaire. En octobre 2023, un nouveau projet de réglementation est mis en consultation publique. À cette époque, c’est Marc Fesneau (Modem) qui est ministre de l’agriculture. Comme le montre un document toujours accessible sur le site du ministère, ce nouveau texte prévoit à son tour d’abaisser à 60 mg/kg de P2O5 la teneur maximale en cadmium des engrais phosphatés. Même objectif, même résultat : le texte ne sera jamais publié. Marc Fesneau ignore ce qu’il en est advenu. Contacté par Vert, l’ancien ministre semble même découvrir l’existence de cette consultation publique, qu’il a pourtant lui-même validée par une signature. «À l’époque où j’étais ministre, vous n’allez peut-être pas me croire, je n’ai jamais entendu parler du cadmium. Ce n’était pas un sujet. Autant on m’avait dit de faire attention aux sels nitrités, autant le cadmium, on ne m’en a jamais parlé», se défend-il. L’un de ses anciens conseillers, joint par Vert, a la mémoire plus fraîche. Selon lui, le texte a suscité une levée de boucliers de l’industrie des engrais : «Certains industriels soutenaient qu’un abaissement de la teneur maximale en cadmium risquait d’entraîner des difficultés d’approvisionnement pour les agriculteurs.» Quelques mois plus tard, en février 2024, Agnès Pannier-Runacher est nommée ministre déléguée à l’agriculture auprès de Marc Fesneau. Elle donne un nouvel élan au dossier. Comme le confirme un document inédit que nous révélons, les ministères de la santé, de l’agriculture et de la transition écologique se sont accordés au printemps 2024 sur une trajectoire plus ambitieuse que les précédents projets de décrets : un premier abaissement à 40 mg/kg de phosphate dans les engrais en 2027, puis à 20 mg/kg de P2O5 en 2030. Ce calendrier a son importance. Une source qui travaillait alors auprès d’Agnès Pannier-Runacher confirme auprès de Vert que ce document a bien été signé par son cabinet le 5 juin 2024. Il ne restait alors plus qu’à recueillir les signatures des deux autres ministères concernés pour finaliser l’arbitrage interministériel. Mais, quatre jours plus tard, le 9 juin 2024, Emmanuel Macron annonce la dissolution de l’Assemblée nationale. «Tout s’est arrêté», résume l’ancien conseiller, qui préfère rester anonyme. Le projet de réglementation est de nouveau remisé dans les tiroirs de l’administration. À l’été 2025, Agnès Pannier-Runacher, devenue ministre de la transition écologique, tente à nouveau de relancer le dossier. Mais le contexte a changé : à l’agriculture, la LR Annie Genevard est réticente à atteindre les 20mg/kg de phosphate dès 2030. Elle demande une étude sur l’impact économique qu’aurait cette mesure sur les fabricants d’engrais et les agriculteurs. «On sentait bien que le ministère de l’agriculture était très frileux sur cette question et qu’il ne voulait rien faire qui puisse être perçu comme une contrainte supplémentaire pour la production agricole», raconte une source ministérielle proche du dossier. Une autre source abonde : «C’est simple : le cabinet d’Annie Genevard panique au premier signal de réticence. Dès qu’une mesure risque de susciter une contestation, la tentation est de repousser son entrée en vigueur. Et les organisations agricoles l’ont bien compris. Elles cherchent donc systématiquement à obtenir davantage de délais.» Le rapport commandé par Annie Genevard vient tout juste d’être rendu public. Selon ses auteurs, le principal obstacle à la baisse du cadmium dans les engrais est économique. La France importe la totalité de son phosphore minéral et les producteurs capables de respecter les futurs seuils sont concentrés dans un nombre limité de pays. Le Maroc, en position dominante sur ce marché, pourrait décider de faire payer cher des engrais moins chargés en cadmium, ce qui se répercuterait sur les finances des agriculteur·ices, d’après le rapport. Nettement moins ambitieux que le texte porté par Agnès Pannier-Runacher, le rapport invite à retarder l’abaissement des taux de cadmium dans les engrais, avec un calendrier qui convient beaucoup mieux à Annie Genevard. En 2026, après les nouvelles alertes de l’Anses et alors que le scandale devient national, le gouvernement vient enfin de mettre en consultation un nouveau projet d’arrêté. Le calendrier : 60mg de cadmium par kilo de P2O5 dans les engrais en 2027, 40 mg/kg de P2O5 en 2030 et 20mg/kg de P2O5 d’ici… 2038. Soit près de vingt ans après l’alerte de l’Anses de 2019. «2038, c’est totalement indécent, juge aujourd’hui une source proche de l’ancienne ministre de la transition écologique. Je ne comprends pas comment ce choix a pu être fait de manière rationnelle alors que l’Anses a rendu un avis clair, que les industriels affirment être capables de s’adapter et qu’un accord avait déjà été trouvé entre les ministères concernés.» Pierre Souvet, cardiologue et membre de la coalition de médecins libéraux qui ont alerté, en juin dernier, sur les dangers du cadmium, abonde : «On nous propose d’attendre dix-neuf ans avant de s’aligner sur les recommandations de l’Anses. C’est totalement inacceptable. Je suis sans voix.» Désormais, c’est à l’Assemblée nationale que se joue l’avenir du cadmium en France. La députée L’Après Clémentine Autain et Benoît Biteau, agriculteur bio et député Les Écologistes de Charente-Maritime, tenteront de trouver une majorité ce mercredi 3 juin, pour faire adopter leur proposition de loi «visant à limiter la contamination des aliments au cadmium». Leur objectif est le même que celui d’Agnès Pannier-Runacher : 40 mg/kg de phosphate en 2027, 20 mg/kg de P2O5 en 2030. Le camp de l’ancienne ministre soutiendra-t-il cette proposition de loi qui pourrait enfin l’exaucer ? Contactées, ni Annie Genevard, ministre de l’agriculture, ni Agnès Pannier-Runacher, l’ancienne ministre de la transition écologique, n’ont répondu aux questions de Vert. L’Unifa n’a pas non plus donné suite à nos sollicitations. Texte intégral (3038 mots)

Ce qu’il faut retenir :
Dès 2019, l’Anses sonne l’alarme sur la contamination des Français·es au cadmium et appelle à réduire la teneur de ce métal lourd dans les engrais.
En 2020, un décret prévoyait d’encadrer le cadmium dans les engrais. Ce document, que Vert révèle, n’a jamais été publié. D’autres suivront, sans voir le jour.
Un document exclusif que nous révélons montre que le lobby des engrais a tenté de semer le doute sur la dangerosité du cadmium pour «préserver les intérêts du secteur».
Résultat : la France autorise une teneur en cadmium supérieure aux règles européennes, avec des risques pour la santé qui inquiètent les médecins.

L’ancien ministre de l’agriculture «dans un tunnel»

«Je n’ai jamais entendu parler du cadmium»


Avec Annie Genevard, un ministère de l’agriculture encore plus «frileux»

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