flux Ecologie

L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef

▸ les 10 dernières parutions

08.07.2026 à 11:23

Une «blessure invisible» : un an après l’incendie à Marseille, la lente reconstruction psychologique des victimes

Valentin Baudin

Texte intégral (1701 mots)
Dominique Laurent-Crippa, 64 ans, a vu sa maison entourée par les flammes dans le quartier de l’Estaque, au nord de Marseille, lors de l’incendie du 8 juillet 2025, qui a ravagé 750 hectares. © Valentin Baudin/Vert

Depuis sa terrasse, Dominique Laurent-Crippa domine le vallon du Marinier, quartier paisible du nord de Marseille (Bouches-du-Rhône). Au loin, la mer complète ce paysage de carte postale. En cette chaude première journée de juillet, le vent souffle en rafales. La femme de 64 ans au teint bronzé n’est pas tranquille : «Quand il y a du vent, je suis en état de vigilance», décrit-elle. Des pins aux cimes calcinées bordent sa maison. L’un d’eux tangue de gauche à droite en grinçant. Les brises d’Éole balayent ses cheveux foncés et ramènent inlassablement la retraitée à l’incendie du 8 juillet 2025.

Le mistral soufflait fort ce jour-là, quand les flammes ont ravagé 750 hectares entre les Pennes-Mirabeau (Bouches-du-Rhône) et le quartier de l’Estaque, au nord de la cité phocéenne. Dominique Laurent-Crippa a eu peur d’y rester. La fumée jaunâtre, dense, qui coupe la respiration, a avalé le vallon du Marinier.

Le 8 juillet 2025, un violent incendie a déferlé sur le nord de Marseille (Bouches-du-Rhône). © Clément Mahoudeau/AFP

Sa maison a été entourée par les flammes, son jardin englouti par la chaleur ardente. Le lendemain, il ne restait plus qu’un tapis de cendres et les squelettes de chaises et de tables brûlées. «On aurait dit Pompéi», se remémore-t-elle. Sa maison a été épargnée. Mais, depuis un an, des réminiscences de cet événement lui reviennent quotidiennement.

«Des symptômes très envahissants au quotidien»

Une fois la catastrophe passée, les victimes se retrouvent, du jour au lendemain, assaillies par un flot d’angoisses et de questions. Jusqu’à 60% des adultes pourraient souffrir de stress post-traumatique six mois après un feu de forêt, selon une étude publiée en 2024 dans The Lancet, revue scientifique médicale britannique de référence. Dominique Laurent-Crippa redouble désormais d’attention : quand quelqu’un fume dehors, elle regarde si la pelouse est sèche ; elle débroussaille ses haies à la main, pour ne pas utiliser de machines… «C’est de l’anxiété», souligne la mère de famille, installée à l’Estaque en 1991. L’approche d’un nouvel été sec et chaud ravive les craintes de tout un quartier marqué par le passage des flammes. Depuis le début de l’été 2026, plus de 11 000 hectares ont été ravagés en France : deux fois plus que l’an dernier à la même période.

Dans le vallon du Marinier, situé au nord de Marseille, la végétation repousse au milieu des pins aux cimes calcinées par le feu de l’été dernier. © Valentin Baudin/Vert

«Les effets des feux de forêt sur la santé mentale peuvent perdurer à long terme s’ils ne sont pas pris en charge, détaille l’étude publiée dans The Lancet. La réadaptation doit se poursuivre pendant des années, en associant un accompagnement psychosocial à la reconstruction physique.» Les conséquences du stress post-traumatique sont nombreuses : troubles du sommeil, stratégies d’évitement des sites touchés par le feu, réactivation des événements par des bruits ou des odeurs…

«Ce sont des symptômes très envahissants au quotidien, qui augmentent le niveau d’anxiété», rappelle Marion Dubois, psychiatre coordonnatrice de la Cellule d’urgence médico-psychologique (CUMP), installée à l’Estaque dans la foulée de l’incendie pendant quinze jours. Dominique Laurent-Crippa en sait quelque chose : retraitée depuis trois ans, elle est une ancienne infirmière psychologue. Depuis décembre, elle a deux rendez-vous par mois chez une psychologue du quartier dont la clientèle a bondi depuis les incendies. À l’Estaque, de nombreuses victimes restent traumatisées par les événements.

Usure, fatigue et sentiment d’abandon

Dans le vallon du Marinier, au milieu des pins noircis, des bâtisses sont plantées là, dénuées de vie, toujours en ruine un an après l’incendie. Sur les 91 habitations touchées, 51 ont été entièrement détruites, selon la préfecture des Bouches-du-Rhône. Les démarches administratives virent au cauchemar. Relogement, assurances, travaux… «De nombreux sinistrés témoignent aujourd’hui d’un profond épuisement moral, d’un sentiment d’abandon et d’une forte insécurité matérielle, déplore l’Association des victimes de l’incendie du 8 juillet 2025 à Marseille, créée en décembre dernier. Beaucoup vivent depuis des mois dans une absence totale de visibilité, avec des impacts importants sur leur santé mentale.»

Il y a un an, 51 maisons ont été entièrement détruites, selon la préfecture des Bouches-du-Rhône. Depuis, de nombreuses bâtisses sont restées en ruine. © Valentin Baudin/Vert

Les questions tourbillonnent dans leur esprit. Faut-il tout reconstruire ou déménager ? Combien de temps prendra l’indemnisation ? Mathilde Favier, présidente de l’association, venait de s’installer quand sa maison a été transformée en un tas de ruines et de cendres. Elle n’avait même pas fini de sortir la décoration des cartons. Dans les premiers mois qui ont suivi, Mathilde Favier pensait pouvoir de nouveau habiter dans sa maison d’ici l’été 2026. «On trouvait ça long mais faisable… Or on en est très loin», souffle-t-elle. Les travaux n’ont toujours pas démarré, son indemnisation finale se fait attendre. Malgré la fatigue et l’usure liées à ces démarches, elle continue de se battre auprès des assurances.

Valérie Bournet, quant à elle, s’est résignée et a accepté son indemnisation malgré le manque à gagner. «Pour préserver ma santé mentale, glisse d’emblée la comédienne de 60 ans. Sinon, on est comme un hamster en cage : on nous fait croire qu’on avance alors que c’est faux.» Il y a un an, la mère de famille, mèches blondes sur le devant et tresses de chaque côté, a vécu la double peine : sa maison a été totalement détruite par les flammes et le lieu où sa compagnie – Agence de voyage imaginaire – s’est installée en 2012 a été touché.

Blessures invisibles et exil

L’ancienne fabrique de 750 mètres carrés, située près des voies de chemin de fer, a rouvert mi-juin. Valérie Bournet prend un café sur une mezzanine dont le plancher est parti en fumée, entourée par les cigales qui chantent à tue-tête et le son métallique des trains de marchandises. Les murs noircis portent encore les traces de l’incendie. Sa maison, située à quelques minutes en voiture, est toujours un champ de ruines. «Le traumatisme ne sera pas guéri tant qu’elle ne sera pas rebâtie», indique-t-elle.

Ces «blessures invisibles», comme les a nommées sa psychologue, Valérie Bournet les porte seule. Elle raconte son errance : l’impression d’être exilée de sa propre vie, l’insécurité de ne plus avoir de toit du jour au lendemain, ces vagues de souffrance intérieure que les autres ne voient plus… «C’est la perte de tout l’écosystème que l’on s’est construit», souffle la soixantenaire. Un Canadair passe au-dessus de nos têtes. Elle se fige, demande si un incendie s’est déclaré dans la région.

Dans son jardin, de rares plants de tomates ont survécu aux flammes. Arborant un large sourire, Valérie Bournet croit en la résilience de la nature. Sa lente reconstruction, à elle, passera par l’écriture d’une pièce de théâtre, qu’elle espère voir aboutir en 2028. «Une quête initiatique», définit-elle, pour se réapproprier son histoire, comprendre les causes et les ravages de ce maudit incendie.

PDF
07.07.2026 à 18:01

Face aux critiques sur la pollution des datacenters, une mystérieuse start-up rêve de les déplacer… en pleine mer

Eitanite Bellaïche

Texte intégral (1626 mots)
Les modules flottants en acier de Panthalassa sont destinés à produire de l’électricité et à faire tourner des intelligences artificielles. © Panthalassa

Aux États-Unis, la fronde contre les centres de données s’amplifie. Selon le dernier rapport du cabinet Data center watch, publié début juin, le seul premier trimestre de l’année 2026 a déjà égalé l’ensemble de l’année 2025 en matière d’opposition locale. Au moins 75 projets sont aujourd’hui retardés ou annulés, soit plus de 130 milliards de dollars (113 milliards d’euros) d’investissements suspendus.

Devenus synonymes de factures en hausse, de vacarme et de pollution, ces datacenters ne séduisent plus les collectivités étasuniennes, alors même qu’ils répondent au boom de l’intelligence artificielle (IA), qui repose sur des infrastructures toujours plus imposantes et énergivores. La start-up Panthalassa n’aurait pas rêvé meilleur contexte pour annoncer, le 4 mai, une levée de fonds de 140 millions de dollars (122 millions d’euros) pour déployer des datacenters flottants dans le Pacifique nord.

Pour financer cet exode marin, plusieurs figures de la Silicon Valley ont répondu à l’appel : Peter Thiel en tête, via son fonds de capital-risque Founders fund. Ce milliardaire proche de Donald Trump a bâti sa fortune en cofondant PayPal et Palantir, entreprise de collecte de données de masse qui sert notamment l’ICE, la très décriée et meurtrière police de l’immigration.

Aux côtés de ce businessman, Max Levchin, un autre cofondateur de PayPal ; Marc Benioff, directeur général du géant des logiciels Salesforce ; ou encore John Doerr, l’un des premiers investisseurs de Google, ont contribué à la levée de fonds. Garth Sheldon-Coulson, cofondateur et président-directeur général de Panthalassa, raconte sur LinkedIn vouloir «exploiter l’océan comme nouvelle ressource énergétique planétaire». L’homme d’affaires souhaite déplacer les datacenters là où l’énergie et le refroidissement sont déjà disponibles.

Le concept de la start-up fondée en 2016 à Portland, dans l’Oregon, repose sur des modules flottants en acier longs de 85 mètres. En forme de sucettes géantes, ils flottent à la surface comme des bouées et convertissent l’énergie des vagues en électricité pour faire tourner des puces d’IA directement à bord. Les calculs sont ensuite renvoyés à terre par satellite, tandis que l’océan refroidit naturellement les machines. Après plusieurs prototypes testés depuis 2021, l’entreprise prévoit de déployer son modèle Ocean-3 dans le Pacifique nord en 2026, avant une première exploitation commerciale en 2027.

Une startup discrète

Le projet a de quoi séduire les investisseur·ses, mais les zones d’ombre demeurent nombreuses. Les spécialistes des centres de données, de l’informatique durable et des énergies renouvelables interrogé·es par Vert disent en savoir très peu sur l’entreprise. Et pour cause : Panthalassa ne communique presque pas. Sollicité·es à plusieurs reprises, ses dirigeant·es n’ont pas souhaité nous répondre. Son site internet est minimaliste – deux pages à peine –, on peut y lire que Panthalassa est une «société d’intérêt public» qui construit une «plateforme énergétique à l’échelle planétaire, propre, durable et peu coûteuse […] pour alimenter les ordinateurs et bien plus encore».

«L’arrivée de Panthalassa a vraiment pris tout le monde de court. Au départ, ils disaient qu’ils allaient fabriquer de l’hydrogène offshore avec leurs infrastructures en mer. Puis on a compris qu’ils voulaient concevoir des systèmes non amarrés pour contourner les lourdeurs administratives terrestres», raconte à Vert Andrea Copping, océanographe et professeure émérite à l’École des affaires marines et environnementales de l’université de Washington (États-Unis).

Le site de l’un des investisseurs de Panthalassa évoque l’exploitation de l’énergie des vagues par l’entreprise pour la transformer en «hydrogène vert et autres carburants propres». En 2024, Garth Sheldon-Coulson tenait un discours similaire auprès de la chaîne Komo News, basée à Washington. Mais, selon Andrea Copping, Panthalassa aurait changé de cap au moment de sa dernière levée de fonds, portée par Peter Thiel. Exit le récit de l’hydrogène vert, place aux datacenters en mer, à l’IA, et à l’immense appétit énergétique qu’elle suscite.

Panthalassa n’est d’ailleurs pas la première à vouloir déplacer les centres de données en pleine mer. Microsoft avait déjà testé ce scénario avec son projet Natick, en immergeant 864 serveurs au large de l’Écosse en 2024. L’expérience s’était révélée prometteuse, avec un taux de panne inférieur à celui observé à terre, mais elle n’a jamais été industrialisée. Pour Frédéric Bordage, expert en sobriété numérique, cette fuite en avant ne répond pas au problème de fond : «Nous faisons face à des limites physiques très concrètes, entre la raréfaction des métaux, le dérèglement climatique, les crises environnementales et sanitaires multiples. Dans ce contexte, déployer des milliers de datacenters dans l’océan n’est pas une solution neutre. C’est une manière de repousser le problème ailleurs, au lieu d’interroger nos usages numériques.»

Sous la surface, les signaux d’alerte

Le défi est aussi industriel. «Une unité en mer peut, en théorie, produire de l’énergie et faire tourner du calcul IA. Mais si elle ne délivre qu’un mégawatt, il faudrait en déployer des centaines, voire des milliers, pour rivaliser avec un seul grand centre de données terrestre», avance Eric Masanet, qui dirige le laboratoire d’analyse de la durabilité industrielle à l’université de Santa Barbara (États-Unis). Le modèle de Panthalassa pourrait donc rester longtemps cantonné à un marché de niche, alors même que l’océan ne pardonne pas. Sel, tempêtes, maintenance, corrosion, faune marine : chaque contrainte peut devenir un test de résistance. «Encore faut-il démontrer que ce système peut produire de l’électricité à un coût compétitif, notamment face au solaire, complète Jonathan Koomey, professeur à l’université Stanford (États-Unis), spécialiste de la politique énergétique. Dans un secteur où beaucoup d’annonces servent aussi à attirer l’attention et à lever des fonds, la prudence s’impose.»

Parmi les principaux points de vigilance figure le bruit sous-marin. «Même si ces structures devaient être moins bruyantes qu’un navire, elles fonctionneraient en continu, sur de longues périodes. Or, dans l’océan, le son est essentiel», rappelle Andrea Copping. De nombreuses espèces marines l’utilisent pour communiquer, se repérer, chasser ou migrer. Tout bruit mécanique parasite peut donc brouiller ces signaux naturels et perturber leur comportement. Au-delà du bruit, les effets électromagnétiques suscitent eux aussi des interrogations. Certaines espèces, comme les requins, les raies ou les tortues marines, perçoivent les champs électromagnétiques, avec un risque encore mal connu sur leurs trajectoires de migration. Reste enfin la question des matériaux. Ces modules en acier devraient passer de longues périodes en mer, ce qui suppose de les protéger contre la corrosion, de quoi soulever des inquiétudes supplémentaires quant à la possible toxicité des produits utilisés.

«Au moment même où les industriels veulent exploiter davantage la haute mer, les États-Unis sont en train de fragiliser les systèmes qui permettent de l’observer et de la comprendre», prévient Andrea Copping. La scientifique fait référence au projet de l’administration Trump de démanteler les observatoires océaniques, un réseau de 900 capteurs déployés dans l’Atlantique et le Pacifique depuis 2016.

Ces instruments, conçus pour fonctionner jusqu’en 2041, fournissent aux chercheur·ses du monde entier des données essentielles sur le climat, les courants marins, les écosystèmes et les événements extrêmes. La National science foundation avait annoncé le 21 mai leur retrait imminent, avant de suspendre un mois plus tard son projet face à une opposition bipartisane au Congrès. L’agence prévoit désormais de réunir un groupe d’expert·es chargé de déterminer l’avenir du système. Si son démantèlement n’est donc plus d’actualité, l’épisode rappelle combien la surveillance scientifique des océans peut être remise en cause au moment même où les projets industriels se multiplient en mer. De quoi interroger, encore, la liberté laissée aux entreprises d’y vaquer à leurs occupations.

PDF
07.07.2026 à 11:04

«En grandissant, j’ai vu ma culture disparaître» : la lutte des Polynésiens face à la privatisation des plages et au surtourisme

Isya Okoué Métogo

Texte intégral (1589 mots)
Moorea (Polynésie française). Sur la plage de Temae, la population se mobilise contre un projet hôtelier. © Keep Moorea wild

«Au début, on avait simplement une lampe solaire, et ensuite un ami nous a apporté son groupe électrogène, pour pouvoir mettre un peu plus de lumière et charger nos téléphones.» Depuis le 11 mai, des habitant·es de la commune de Tumara’a, sur l’île de Raiatea, en Polynésie française, campent sur le motu Horea, un petit îlot de sable corallien. La raison de leur mobilisation : un vaste projet hôtelier qui menacerait l’accès au dernier motu encore public du district, validé par les autorités locales sans concertation avec la population.

Heifara Brothers, président de l’association Motu Faya, fait partie de la petite dizaine de personnes qui occupe l’îlot depuis bientôt deux mois. Elles et ils y ont installé des tentes ou dorment sous le faré, ce bungalow ouvert aux visiteur·ses, installé par l’ancienne municipalité. «Nous avons un petit réchaud où on fait notre nourriture, explique le père de famille. L’eau potable était déjà en place, à disposition du public.» Des rotations quotidiennes sont organisées pour amener les mobilisé·es sur l’île principale la journée, pour l’école ou le travail. Les militant·es ont déjà réussi à retarder le début des travaux, prévu le 31 mai.

Le bail de vingt ans, signé en mai 2024 entre l’ancien conseil municipal et la SAS Te Rai-Atea, prévoit l’exploitation des plus de 11 000 mètres carrés du motu pour 150 000 francs pacifique mensuels, soit 1 250 euros. Une somme dérisoire, dénonce Heifara Brothers : «On aurait pu nous-mêmes le louer à la commune, se cotiser et faire des activités avec des associations.» L’espoir repose désormais sur le nouveau maire régionaliste de Tumara’a, Gérard Goltz, qui a engagé une procédure judiciaire pour faire annuler le bail. Ni l’ex-municipalité ni Gérard Goltz n’ont répondu à nos sollicitations.

Des plages de plus en plus rares, de plus en plus convoitées

Le combat de Motu Faya, des associations locales et des habitant·es s’inscrit dans un mouvement plus large de privatisation des îlots coraliens et des plages polynésiennes, toujours plus convoités pour des projets touristiques ou des résidences luxueuses. Mais aussi plus rares à cause de l’érosion, des cyclones et des aménagements humains. Le littoral à l’eau turquoise et au sable cristallin ne représente que 18% des côtes polynésiennes, contre 33% en 1993.

«Les terres sont rachetées par des promoteurs européens ou internationaux, pour être développées et vendues sur le marché international, explique Temoana Poole, un militant de l’île de Moorea, à 200 kilomètres de Raiatea. On a aussi des promoteurs locaux qui ont le même fonctionnement.» En février 2025, la présidence de la Polynésie française a lancé deux appels à manifestation d’intérêt (AMI) pour soutenir la création et la rénovation d’hôtels, à grand renfort de réductions et d’exonérations fiscales. Objectif : 600 000 visiteur·es annuel·les d’ici à 2033, contre les 280 000 actuel·les.

En plus des pressions environnementales, les projets hôteliers du littoral illustrent la fine limite entre la privatisation des plages et la restriction de leur accès. Sur les anses polynésiennes, parfois très étroites, la délimitation entre le domaine public et le domaine privé est ténue et se joue à quelques mètres : seule la bande sablonneuse qui reste humide est considérée comme publique. «Sur la plage de Temae [à Moorea, NDLR], à marée haute, le domaine public est sous l’eau. Donc tout ce qui est au-dessus est du domaine privé», souffle Alain Bonno, le président de l’association des habitant·es de Temae, membre de la fédération Tāhei ‘autī ia Moorea.

À Moorea, un kilomètre de littoral aux mains d’un seul groupe

Sur l’île de Moorea, la plage de Temae est elle aussi sous pression. Les associations locales s’opposent au projet de complexe hôtelier de Louis Wane, figure économique puissante dans l’archipel. Racheté en 2021, le terrain de plus de 50 hectares entre mer et montagne englobe la plage, l’une des dernières accessibles librement au public sur l’île depuis la construction du Sofitel, du Hilton ou encore de l’hôtel des Tipaniers. «Légalement, ces plages sont publiques, mais si aujourd’hui on va devant l’une d’entre elles, les gardiens vont nous chasser et nous dire que c’est réservé aux clients, explique le militant Temoana Poole, pour qui la plage fait intégralement partie du mode de vie polynésien. Quand tu vas à la plage, c’est pour mettre ta musique, peut-être faire un barbecue, peut-être rigoler, faire du bruit… Sur une plage d’hôtel, tu n’as pas cette liberté.» Le groupe Wane, de son côté, prône la création d’emplois et affirme dans la presse que la plage restera accessible au public.

Il y a quelques années, les habitant·es de Moorea avaient réussi à empêcher un projet de construction de bungalow sur pilotis du même promoteur dans la baie. Aujourd’hui, le groupe Wane pousse une modification du plan d’aménagement de Moorea sur le nouveau terrain, afin que la parcelle soit divisée : 350 mètres de plage réservés à l’hôtel, contre 200 pour la population. Un argument pour le groupe Wane, qui se défend en disant «céder» ces centaines de mètres aux habitant·es. Or, ajoutée à la plage du Sofitel voisin, le groupe contrôlerait presque un kilomètre de littoral. Une partie du terrain devait pourtant accueillir un parc public, un projet dans les tuyaux depuis dix ans. Une consultation publique a été demandée par le président de la Polynésie sur l’avenir du littoral de Temae. Le groupe Wane et la municipalité de Moorea n’ont pas répondu à nos demandes d’entretien.

«Le Polynésien a le boulot de serviteur sur sa propre terre»

L’accès aux plages n’est pas le seul enjeu du tourisme de masse. Sous la pression de la spéculation, le foncier polynésien devient inaccessible aux locaux et les prix immobiliers y sont en moyenne 31% plus élevés qu’en France hexagonale. «C’est le chantage à l’emploi, explique Alain Bonno. Ils disent que sans développement, on ne pourra pas offrir d’emploi. Mais, à Moorea, plus de 50% de la population travaille essentiellement au black.» Il déplore aussi la perte d’activités des petits acteurs économiques – propriétaires de Airbnb, taxis ou bateaux – absorbée par les grands projets. Pour Temoana Poole, les emplois proposés par le secteur sont aussi rarement valorisés : «Dans un hôtel, le Polynésien est un jardinier, une femme de ménage, un barman ou un gardien. Il touche le Smic et le propriétaire ramasse la richesse créée. Le Polynésien a le boulot de serviteur sur sa propre terre.»

Le jeune homme a fondé l’association Keep Moorea wild pour protéger l’île. «En grandissant, j’ai vu ma culture disparaître : notre mode de vie, notre vision, nos valeurs sont rattachés à la terre. Si on perd cet accès, on perd notre ADN.» Il dénonce un système qui asservit les Polynésien·nes : «Moi, sur mon île, j’ai le choix d’aller au travail pour acheter de la nourriture au magasin, ou de me nourrir dans mon lagon et mes forêts fruitières – et ça, c’est magnifique. Plus on détruit nos terres, plus on enchaîne les Polynésiens à ce système venu d’ailleurs.»

Pour lutter contre la spoliation à Moorea, Keep Moorea wild propose de racheter des terres mètre carré par mètre carré pour en préserver la jouissance collective. Au motu Horea, la mobilisation continue de croître : Motu Faya appelle les habitant·es de Raiatea à relayer les militant·es sur place, une cagnotte et une campagne de dons alimentaires circulent sur les réseaux sociaux. Heifara Brothers note avec gratitude la solidarité venue «d’un peu partout sur l’île principale». «On aimerait faire plus de bruit et faire bouger les choses. Les gens réalisent que ce n’est pas un simple combat, c’est un patrimoine à protéger.»

PDF
06.07.2026 à 17:05

Mer, lacs, rivières… Votre plage préférée est-elle polluée aux PFAS ?

Lilou Hiver

Texte intégral (885 mots)
L’eau de la plage de Bordeaux Lac (Gironde) contient 19 types de «polluants éternels», d’après Surfrider. © Raymond Spekking

Avec le retour de la canicule vient l’envie de se baigner… mais la présence de «polluants éternels» (PFAS) pourrait nous décourager. Océan, mer, lac ou rivière : tous les types d’eau de baignade en France y sont contaminés. C’est ce que révèle un rapport de l’association Surfrider foundation Europe, publié vendredi. Sur 107 sites analysés, tous présentent au moins une de ces substances chimiques toxiques.

Au total, 23 PFAS différents ont été comptabilisés. Ces molécules utilisées par les industriels entrent dans la composition de plusieurs pesticides et de nombreux objets du quotidien (poêles, tissus imperméables…) et sont réputées pour leur toxicité et leur persistance dans le corps humain et l’environnement. Jusqu’à 19 substances ont été découvertes sur un même site, au niveau de la plage de Bordeaux Lac (Gironde), alors que la qualité de l’eau y est considérée comme «excellente», selon la directive européenne sur les eaux de baignade.

Parmi la liste de PFAS retrouvés partout en France, l’acide trifluoroacétique (TFA), classé «toxique pour la reproduction suspecté» par l’Agence européenne des produits chimiques, se distingue par son omniprésence et sa concentration élevée. Les teneurs moyennes en TFA atteignent 1 728 nanogrammes par litre (ng/l) pour les sites en eau douce et 356,5 ng/l pour les sites marins. Le chiffre pour l’eau douce dépasse largement la moyenne observée pour l’eau du robinet, soit 1 100 ng/l, selon un rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses).

Ce sont ensuite le PFOA (92,6% des sites d’eau douce et 71% des sites côtiers) et le PFOS (92,6% des sites d’eau douce et 61,7% des sites côtiers), deux substances pourtant interdites, que l’on retrouve en plus grande quantité. Elles sont par ailleurs considérées comme les plus à risque pour la santé, classées respectivement «cancérogène pour les humains» et «cancérogène possible» par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ).

Des eaux en «mauvais état chimique»

Aujourd’hui, la réglementation européenne pour interdire ou non la baignade ne tient compte que des critères bactériologiques, sans intégrer la pollution chimique. Elle se base notamment sur l’analyse de la présence d’E. coli et d’entérocoques intestinaux, deux bactéries du tube digestif. Un récent rapport de la Commission européenne assure même que 85% des eaux de baignade sont «excellentes». Selon Surfrider, si le PFOS était pris en considération, environ 78% des sites continentaux et 44% des sites littoraux qu’elle a échantillonnés seraient classés en «mauvais état chimique».

Pour le moment, seuls les Pays-Bas se sont dotés d’un outil pour mesurer la pollution chimique aux PFAS. L’Institut national de la santé publique et de l’environnement néerlandais a fixé un seuil sanitaire (280 ng/l) pour les PFAS dans les eaux de surface, au-delà duquel la baignade est interdite. À partir de ce modèle, Surfrider a constaté que la base nautique de Bédanne, près de Rouen (Seine-Maritime), dépasse largement ce seuil, avec un échantillon mesuré à 450 ng/l.

Face à cette contamination qui touche l’ensemble du continent, l’association demande à l’Union européenne la mise en place de normes de qualité chimique des eaux de baignade, d’améliorer les dispositifs de contrôle et d’enclencher des plans de dépollution.

PDF
06.07.2026 à 12:00

Troisième canicule, feux gigantesques… Voici à quoi s’attendre cette semaine du 6 juillet

Mathilde Picard

Texte intégral (967 mots)
Depuis le 4 juillet, un feu ravage les alentours de l’Ille-sur-Têt, dans les Pyrénées-Orientales. © Matthieu Rondel/AFP

«Un train de canicules»

La vague de chaleur de juin a officiellement pris fin mardi dernier, laissant à la France hexagonale à peine quelques jours plus frais avant que le mercure ne grimpe de nouveau dans le sud, ce week-end. Seize départements sont classés en vigilance orange canicule ce lundi, notamment à l’ouest (Charente-Maritime, Gironde, Landes entre autres) et dans le sud-est (Ardèche, Drôme, Vaucluse, par exemple). En mai dernier déjà, le thermomètre avait atteint des valeurs historiques pour la saison.

Ce lundi, le sud du territoire sera le plus affecté par les températures très élevées : du sud-ouest jusqu’à la basse vallée du Rhône, le thermomètre dépassera les 35 degrés Celsius (°C), voire les 38°C à 40°C localement au plus chaud de la journée. Des températures qui se propageront vers le nord mardi, avec des maximales entre 36°C et 38°C dans l’est et le nord de l’Hexagone, y compris en région parisienne. Seuls les Hauts-de-France et l’extrême est resteront en dessous des 35°C.

Prévisions de températures pour le mardi 7 juillet. © Météo-France

Il est encore difficile de définir la durée de ce nouvel épisode caniculaire. La situation pourrait se prolonger en raison d’un anticyclone sur le proche Atlantique, qui empêche les dépressions et de potentielles précipitations d’atteindre le territoire. Le réchauffement climatique rend les vagues de chaleur et canicules plus fréquentes, plus précoces et plus intenses. Cet épisode de chaleurs intenses est le troisième après ceux, inédits, de mai puis de juin : un véritable «train de canicules», selon le climatologue Christophe Cassou, qui appelle dans un post Linkedin à «politiser les canicules».

Une sécheresse inédite

«Une sécheresse sans précédent s’installe, surpassant celle de 1976 qui avait saigné le monde agricole et économique», relève encore Christophe Cassou. Le déficit de pluie a atteint près de 50% sur le mois de juin, selon Météo-France, provoquant une sécheresse généralisée à l’ensemble de l’Hexagone et de la Corse depuis la fin du mois. De nombreux départements connaissent actuellement des restrictions d’eau, décidées par les préfets, consultables juste ici.

Les plantes sont particulièrement affectées par la chaleur et le vent. Cette combinaison provoque un effet sèche-cheveux qui peut leur être fatal. Dans un post Linkedin, l’agroclimatologue Serge Zaka explique que les agriculteur·ices doivent s’attendre à des impacts étendus de cette sécheresse, tels que «la brûlure totale des légumes les plus sensibles, l’avortement massif de fleurs pour le maraîchage, la défoliation [perte de tout ou partie des feuilles, NDLR] massive des arbres et une mortalité massive des animaux les plus sensibles […] Ce qui se profile est une catastrophe pour nos écosystèmes.»

Une saison des feux remarquablement précoce

Météo-France le signalait depuis plusieurs semaines : l’enchaînement d’épisodes de chaleur précoces, additionné aux rafales dans le sud du territoire, multiplie le risque d’incendies. L’assèchement de la végétation a transformé cette dernière en un combustible hautement inflammable.

Ce lundi matin, le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez a indiqué sur France 2 que 11 000 hectares avaient brûlé depuis le début de la saison, contre 5 700 à la même période en 2025. Dans les Pyrénées-Orientales, un feu gigantesque a entraîné l’évacuation de 10 000 personnes et n’était pas encore fixé ce lundi matin. D’autres brasiers ont démarré, notamment en Ariège, dans l’Aude ou encore dans le Gard.

Sans compter que, depuis mercredi, les vents se renforcent dans la moitié sud du pays. La tramontane (vent turbulent venu du nord-ouest) s’est étendue, et un fort mistral (vent fort et sec) souffle sur le pourtour méditerranéen.

Sept départements sont actuellement placés en risque «très élevé» d’incendies, le plus haut niveau d’alerte, et 41 en risque «élevé». Mardi, 57 départements seront concernés par un danger élevé.

PDF
04.07.2026 à 07:00

250 ans des États-Unis : comment Donald Trump réécrit l’histoire pour «aveugler la population et ne pas être contredit»

Théo Mouraby

Texte intégral (1617 mots)
Des Moines (Iowa), le 3 juillet 2025. Donald Trump tente régulièrement de réécrire l’histoire des États-Unis. © Daniel Torok/The White House

Depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, Donald Trump tente de remodeler l’histoire des États-Unis à son image en faisant disparaître les chapitres qui lui plaisent le moins. Deux mois à peine après son retour aux manettes, le 27 mars 2025, il a signé un décret pour «restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine». Et, dans les semaines qui ont suivi, les panneaux informatifs abordant l’esclavage, les peuples autochtones ou le réchauffement climatique ont disparu des parcs nationaux ou des sites fédéraux.

Les musées ont aussi été touchés : à Washington D.C., la National Portrait Gallery, qui renferme les portraits des présidents étasuniens, a dû retirer certaines descriptions, dont une sous le portrait du milliardaire d’extrême droite, en janvier dernier. Elle précisait qu’il avait perdu l’élection présidentielle de 2020 et subi deux tentatives infructueuses de destitution pour «abus de pouvoir et incitation à l’insurrection après l’attaque du Capitole américain par ses partisans le 6 janvier 2021». Finalement, le 13 juin dernier, une décision de justice a ordonné au gouvernement fédéral de réinstaller les panneaux, arguant que l’administration ne pouvait pas «présenter une vision partielle de l’histoire» et enlever les inscriptions «qui ne correspondent pas à son récit officiel». La Maison Blanche a fait appel.

Pour Esther Cyna, maîtresse de conférences en histoire et civilisation des États-Unis à l’université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, la célébration des 250 ans de l’indépendance représente une nouvelle opportunité pour Donald Trump de réécrire le récit de la nation. Ce samedi 4 juillet est le point d’orgue de l’événement : la Maison Blanche prévoit une grande manifestation de près «d’un million de personnes», qui culminera avec un discours de Donald Trump.

Quelle vision Donald Trump donne-t-il de l’histoire des États-Unis ?

Deux grandes tendances convergent dans son rapport à l’histoire. D’abord, il y a ses affinités avec les mouvements nationalistes blancs chrétiens, qui cherchent à dépeindre les États-Unis comme une nation blanche, chrétienne, hétéronormée, supérieure et qui n’a commis aucun crime.

Ensuite, il y a sa haine des universités et des institutions du savoir parce qu’elles seraient associées à la gauche. Trump est devenu la figure de proue de mouvements plus anciens, conservateurs et ultraconservateurs, qui, depuis les années 1980-1990, ont identifié les campus américains comme des bastions de la gauche qui font un travail idéologique à combattre. Trump exacerbe des positions conservatrices qui datent d’avant lui, et les pousse jusqu’à l’extrême.

Esther Cyna, historienne spécialiste des questions de racisme, de l’histoire politique et de l’éducation aux États-Unis. © DR

C’est le cas avec son décret pour «restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine». C’est une caricature, presque dystopique, de positions qui sont avancées de façon un peu moins violente depuis plusieurs années.

Quel était l’objectif de ce décret ?

Le décret est extrêmement explicite. Il y est écrit que tout ce qui n’est pas un récit national positif, c’est-à-dire à la gloire des États-Unis, n’a rien à faire dans des textes d’histoire. Selon ce texte, tout ce qui se rapporte à des choses dont les États-Unis pourraient avoir honte – l’esclavage, le génocide des populations amérindiennes… – tendrait à diviser la nation. Pour Trump, c’est donc un problème de sécurité nationale et cela doit être évincé des musées.

Concrètement, l’État fédéral ne peut vraiment agir que sur les institutions fédérales, donc certains musées ou les parcs nationaux. Ce qu’aurait voulu faire Trump, c’est attaquer les programmes scolaires, mais il n’a pas le pouvoir de faire ça. Ce sont les États fédéraux et les districts scolaires locaux qui ont un droit de regard là-dessus.

Cela traduit-il une volonté de modifier l’histoire des États-Unis ?

Oui, complètement. Réécrire l’histoire, c’est dire qui on considère être citoyen ou citoyenne des États-Unis : qui est Américain. Si l’histoire nationale ne parle que des descendants européens chrétiens, on exclut une grande partie de la population – toutes les personnes racisées, les immigrés, les personnes non chrétiennes – du récit national. C’est ouvrir la porte – ce qui est par ailleurs le projet – à la création de classes de citoyens et citoyennes. Si être Américain, c’est avoir des ancêtres qui sont arrivés avec les colons et être blanc, alors ça facilite le travail pour retirer le droit du sol aux immigrés. Même si c’est faux, c’est un récit qui correspond à l’agenda politique.

On peut penser que l’histoire est dans les musées, dans les livres, et que ça n’a pas l’impact qu’ont les lois. Mais, en fait, c’est lié. Et particulièrement aux États-Unis. Si on regarde les arrêts de la Cour suprême, les juges justifient souvent leurs décisions avec des références à l’histoire de la nation. Si vous prenez l’arrêt qui retire le droit fédéral à l’avortement, il y a la justification que ce droit n’est pas inscrit historiquement dans la tradition étasunienne. La construction d’un récit historique a une répercussion directe sur les lois et sur les droits des personnes.

Pourquoi avoir retiré les panneaux qui abordaient les questions climatiques dans les parcs nationaux ?

C’est le même mécanisme. Trump a une idéologie climatosceptique et une politique qui nie le réchauffement climatique. Il utilise des institutions touristiques, culturelles et d’éducation pour aveugler la population et ne pas être contredit, tout simplement.

C’est faire disparaître le problème, mais c’est aussi créer l’idée d’un ennemi. Ceux qui disent qu’il y a un changement climatique, qui disent que la nation est diverse : ce sont des ennemis qui nous divisent, des dangers.

Au-delà du décret, y a-t-il d’autres tentatives de réécrire le récit national ?

La célébration des 250 ans de l’indépendance des États-Unis est pour moi une deuxième opportunité. C’est une fête qui rentre dans cette logique et qui mélange un peu tout : la célébration de Trump, de son régime et la célébration de la nation. Ce n’est pas du tout un moment d’éducation historique. C’est vraiment la fête, comme on imagine, des régimes autoritaires qui viennent asseoir leur puissance.

Est-ce qu’il y a des tentatives de s’opposer à cette réécriture de l’histoire au sein de la société américaine ?

Force est de constater que les tentatives de résistance sont extrêmement modestes et timorées. Pour une raison simple : les universités se sont retournées contre leurs enseignants et enseignantes et ont cédé au gouvernement Trump. Donc les historiens et historiennes ne peuvent pas vraiment agir et ont peur. Il n’y a pas de mouvement à la hauteur de l’assaut que représente le trumpisme sur l’histoire.

PDF
03.07.2026 à 06:00

Étapes le matin, maillots glacés, report en septembre : comment le Tour de France peut-il s’adapter aux canicules à répétition ?

Clément Gousseau

Texte intégral (2014 mots)
Tadej Pogačar, quadruple vainqueur du Tour, à Mûr-de-Bretagne (Côtes-d’Armor), le 11 juillet 2025. © Anne-Christine Poujoulat/AFP 

Cet article a été mis à jour.
Avec l’interdiction pour les spectateur·ices d’accéder aux derniers kilomètres de l’étape 3, ce lundi 6 juillet.

«On joue un peu avec notre santé.» Jeudi 25 juin, après avoir disputé le championnat de France du contre-la-montre sous la canicule, la coureuse de l’équipe FDJ-Suez, Marine Le Net, résumait le malaise grandissant dans le monde du cyclisme, auprès de Directvelo.

Alors que le Tour de France masculin s’est élancé samedi de Barcelone (Espagne), et que l’épreuve féminine débutera le 1er août, une question s’impose : la plus grande course cycliste au monde peut-elle encore se courir en plein été, à l’heure du réchauffement climatique ?

«La compétition flirte déjà avec les seuils critiques» de chaleur, estime auprès de Vert Benjamin Sultan, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et auteur-contributeur du sixième rapport du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Avec le réchauffement climatique, «les épisodes de chaleur extrême ont augmenté en fréquence, en ampleur et en durée dans de nombreux endroits à travers le monde. L’Europe ne fait pas exception : l’été 2022 a été le plus chaud jamais enregistré, tandis que les étés 2019 et 2023 ont battu plusieurs records quotidiens de température», rappelle l’IRD dans une étude publiée en février.

Depuis samedi, les coureurs affrontent des températures brûlantes en Catalogne, et cela devrait continuer cette semaine dans l’Hexagone. Cette météo propice aux incendies a même poussé les organisateur·ices à adapter l’étape de ce lundi 6 juillet. Les derniers kilomètres prévus dans les Pyrénées-Orientales seront interdits aux spectateur·ices à cause de l’important feu qui ravage le secteur. Une première.

Vers une édition 2026 brûlante ?

Les scientifiques analysent aussi ce que l’on appelle la température WBGT (Wet bulb globe temperature, ou «température humide», en français), un indice mesurant la capacité du corps humain à se refroidir. Ainsi, à Toulouse, Perpignan ou Lyon, les équipes de l’IRD ont observé ces dernières années de plus en plus d’épisodes de chaleur dépassant les 28 degrés Celsius (°C) WBGT.

L’Union cycliste internationale (UCI), organe de supervision mondial du cyclisme, utilise cet indicateur pour élaborer son protocole fortes chaleurs, appliqué pendant le Tour. Au-delà de 28°C WBGT, l’instance considère les risques liés à la chaleur comme «élevés» et recommande une adaptation des épreuves, pouvant aller jusqu’à leur annulation.

Si un tel seuil n’a pour le moment jamais été atteint lors de la Grande Boucle, «il n’est pas impossible qu’il soit dépassé cette année», considère Benjamin Sultan. De fortes chaleurs sont attendues dès la première semaine de compétition.

Celles-ci font peser des risques sur la santé, même si les athlètes sont «plus habitués que les amateurs» aux fortes températures, rappelle Valentin Guillemin, médecin de l’équipe cycliste féminine Ma Petite entreprise, engagée sur le Tour de France 2026.

Les coureur·ses «peuvent souffrir de crampes, voire de coups de chaleur [lorsque la température corporelle atteint ou dépasse les 40°C, NDLR], qui peuvent être létaux», souligne Benjamin Sultan, de l’IRD. D’autant plus que les fortes températures «peuvent se cumuler avec une pollution de l’air accrue», complète Guillaume Chevance, chercheur à l’École des hautes études en santé publique.

Au bord de la route, des fans en déroute

Les dangers planent aussi sur la performance. «Rapidement, on peut ne plus être dans la course : il suffit de perdre 1% du poids de son corps pour perdre 10% de performance. Au niveau professionnel, cela fait la différence», poursuit le médecin de l’équipe Ma Petite entreprise. «Scientifiquement, on sait que la performance diminue lorsque les températures augmentent», confirme Frédéric Ostian, l’un des entraineurs de l’équipe masculine Cofidis, partante sur le Tour.

Et la chaleur affecte aussi les spectateur·ices : les dix à douze millions de fans rassemblé·es au bord de la route y sont vulnérables car «immobiles pendant plusieurs heures, souvent dans des espaces urbains, non ombragés», poursuit Benjamin Sultan.

Alors, que fait la direction du Tour ? Auprès de Vert, l’organisateur assure disposer d’un protocole fortes chaleurs «très précis». Le directeur de l’épreuve masculine, Christian Prudhomme, est plus volubile auprès de l’Agence France-Presse. Il raconte être «en contact constant avec les préfectures des départements traversés. La caravane du Tour, c’est 2,5 millions de couvre-chefs, 550 000 canettes distribuées et nous avons par ailleurs 400 000 litres d’eau emportés en bouteille», à destination des spectateur·ices.

«Pour les coureurs, il est possible d’avoir plus de ravitaillements. Les délais d’élimination peuvent être revus dans un sens beaucoup plus large pour éviter que les coureurs lâchés n’aient à fournir des efforts démesurés» pour ne pas être éliminés, poursuit-il auprès de l’agence de presse.

Christian Prudhomme reconnait toutefois ne pas disposer d’une grande marge de manœuvre concernant l’adaptation des étapes aux températures extrêmes. Pour cause : le Tour nécessite la fermeture de nombreuses routes chaque jour, parfois sur plus de 200 kilomètres. «Les autorisations, on les a pour une certaine heure. Ce ne sont pas des choses qui se font au dernier moment. Tu peux faire quinze kilomètres de moins ou partir une demi-heure plus tôt ; mais ça ne se fait qu’à la marge», détaille le directeur.

Interrogé par Vert, le grimpeur français Guillaume Martin-Guyonnet, qui s’élancera sur les routes ce samedi avec son équipe Groupama-FDJ, reconnaît une «amorce» de prise en compte des questions de santé lors des compétitions cyclistes, «avec des protocoles concernant les conditions météorologiques. Mais ce n’est que le début et c’est minimal.»

Un indispensable changement de braquet pour les organisateurs…

Comment réinventer la compétition ? «Déjà, on a besoin de réduire collectivement nos émissions de gaz à effet de serre. Le sport, y compris le Tour de France, y contribue parfois massivement. C’est important que ce monde en prenne conscience», note Benjamin Sultan. Le bilan carbone de la Grande Boucle s’élevait à 216 000 tonnes équivalent CO2 (tCO2e) en 2021, selon ses organisateurs. Loin d’un évènement comme la Coupe du monde de football, dont l’édition 2026 devrait générer neuf millions de tCO2e.

Ensuite, il serait préférable de changer d’horaires et de zones géographiques. «À l’avenir, on peut imaginer un circuit qui se situerait plus fréquemment dans le nord de la France et en Belgique», plaide le chercheur Guillaume Chevance. «On commence à se poser sérieusement des questions sur le futur du Tour, mais on a quand même des leviers pour s’adapter, reconnaît de son côté Frédéric Ostian, l’entraîneur de l’équipe Cofidis. L’audience à la télé ne serait sans doute pas la même si le Tour avait lieu en matinée plutôt que l’après-midi. Mais, sans tout bousculer, on pourrait déjà imaginer un départ une heure plus tôt», alors que les étapes s’élancent généralement entre midi et 14 heures. En 2025, près de 150 millions de téléspectateur·ices ont regardé le Tour de France hommes en Europe, selon les chiffres officiels.

Le médecin Valentin Guillemin va plus loin : «Actuellement, la coupure dans la saison cycliste a lieu en octobre, qui est une période pas trop mal au niveau de la chaleur. On pourrait très bien imaginer à l’avenir une coupure du 15 juillet au 15 août, avec un changement de calendrier pour le Tour de France et le Tour d’Espagne», actuellement organisé de fin août à début septembre.

… et pour les équipes

Techniquement, des ajustements pourraient aussi être envisagés. «On a besoin de davantage de zones de ravitaillement sur les parcours, propose Frédéric Ostian. Nous pourrions aussi autoriser en compétition des maillots avec un gilet froid intégré, qui sont pour le moment interdits.»

Afin de tenter de s’adapter aux fortes chaleurs, les équipes mettent déjà en place des protocoles d’adaptation en amont des compétitions estivales. «On peut adapter l’organisme volontairement à la chaleur, au travers de séances sur home trainer [un dispositif qui permet de fixer son vélo en intérieur, NDLR] dans des pièces chauffées, en augmentant progressivement la température, expose Frédéric Ostian. En extérieur, à l’approche de l’été, les coureurs du Tour font leur dernière heure d’entraînement avec une couche supplémentaire, comme un coupe-vent, pour monter en température.»

Avant le départ d’une course, le port de vestes froides, de gilets avec glaçons intégrés ou l’ingestion de boissons glacées n’empêche pas que certain·es coureur·ses se retrouvent à «ne plus réussir à s’hydrater correctement», pointe-t-il.

Tous ces protocoles pourraient être insuffisants à l’avenir. «Cela fait longtemps que les scientifiques alertent sur le fait que certaines zones géographiques ne sont plus viables pour ce type de compétition, rappelle Benjamin Sultan. Pour le moment, les choix des villes-étapes sont réalisés selon des intérêts politiques et économiques. Mais, dans les prochaines années, il peut y avoir des endroits ou des moments où il ne sera plus possible d’organiser des compétitions.»

PDF
10 / 10

🌱 Bon Pote
Actu-Environnement
Amis de la Terre
Aspas
Biodiversité-sous-nos-pieds

🌱 Bloom
Canopée
Décroissance (la)
Deep Green Resistance
Déroute des routes
Faîte et Racines
🌱 Printemps des Luttes Locales
F.N.E (AURA)
Greenpeace Fr
JNE
La Relève et la Peste
La Terre
Le Lierre
Le Sauvage
Low-Tech Mag.
Motus & Langue pendue
Mountain Wilderness
Negawatt
🌱 Observatoire de l'Anthropocène

🌱 Reporterre
Présages
Reclaim Finance
Réseau Action Climat
Résilience Montagne
SOS Forêt France
Stop Croisières

🌱 Terrestres

🌱 350.org
Vert.eco
Vous n'êtes pas seuls