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L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef

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30.07.2026 à 06:00

Eaux usées mal traitées : votre commune est-elle concernée ? La carte interactive des stations d’épuration non conformes

Marti Blancho

Texte intégral (1286 mots)
La station d’épuration de Saint-Fons, dans l’agglomération lyonnaise (Rhône), ne respecte pas les normes européennes de traitement des eaux usées. © Romain Doucelin/Hans Lucas via AFP

22% des stations d’épuration françaises ne traitent ou ne surveillent pas correctement les effluents avant leur rejet dans les rivières, les lacs et la mer – avec des conséquences pour la nature et la santé.

Depuis trente-cinq ans, la directive sur le traitement des eaux résiduaires urbaines (ERU) a pourtant instauré un cadre visant à «protéger l’environnement contre une détérioration due aux rejets d’eaux résiduaires urbaines insuffisamment traitées». Pour remplir cet objectif, chaque station doit d’abord être en mesure de traiter l’ensemble des eaux usées reçues : celles provenant des toilettes, de la douche, de la cuisine, du lave-linge… et, parfois, celles de l’industrie ou de l’agriculture, après accord. C’est ce que la directive appelle la «conformité en équipement» : la station d’épuration est assez grande et a priori bien équipée pour traiter tout le débit d’eaux usées reçu. Ce premier critère ne juge que les installations.

C’est un second critère, la «conformité en performances», qui vérifie que les eaux rejetées dans la nature après le traitement sont correctement dépurées par la station. Cette dernière doit régulièrement mesurer la concentration de polluants et informer les autorités. Tout va bien si l’eau traitée ne dépasse pas les différents taux fixés par la directive pour toute l’Union européenne.

Alors, la station près de chez vous respecte-t-elle les normes en vigueur ? Pour le savoir, parcourez notre carte de l’ensemble des 22 901 usines d’épuration actives, avec leurs informations de conformité pour 2024, date des derniers relevés disponibles.

Vert révèle que 5 157 stations de traitement des eaux usées (STEU) sont non conformes «en performances». Quelles sont les conséquences ? «Les niveaux d’oxygène dans l’eau diminuent, la vase s’accumule dans le fond des rivières et des lacs, ce qui entraîne une mortalité des poissons et autres organismes», résume Sophie Besnault, ingénieure chimiste spécialiste du traitement de l’eau à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). De plus, la concentration trop élevée d’azote et de phosphore, faute de traitement conforme, peut provoquer l’eutrophisation des milieux aquatiques. Consommés par les plantes, ces nutriments agissent comme des engrais. «Les algues se multiplient et on fait face à de véritables marées vertes», décrit la chercheuse.

Les baigneur·ses en font aussi les frais. Si les stations d’épuration ne sont en principe pas conçues pour traiter les organismes pathogènes, ceux-ci sont partiellement abattus par un traitement «classique», celui requis pour la plupart des infrastructures. Du moins quand ce traitement est correctement réalisé.

En cause, un manque de moyens financiers

Comment expliquer cette proportion si haute de non-conformité ? «La France compte beaucoup de stations d’épuration, majoritairement en zone rurale. Mettre en conformité coûte cher et de nombreuses collectivités n’ont pas toujours les moyens de le faire, explique Sophie Besnault. Faute de budget, toutes les stations n’ont pas forcément été mises à niveau. Parfois, il faut complètement refaire l’installation pour atteindre les performances requises

28% des intercommunalités françaises (6 386) possèdent une ou plusieurs stations non conformes aux exigences de traitement des eaux usées, d’après les dernières données disponibles. Les départements d’outre-mer sont parmi les plus touchés. Aucune des 21 communautés de communes de Mayotte ne remplit les exigences. En Martinique, 78% ne sont pas conformes. Même constat en Guyane (69%) et en Guadeloupe (65%). En France hexagonale, l’Ariège (86% des 150 agglomérations) et le Loir-et-Cher (81%) sont les territoires les plus affectés.

La France condamnée par la justice européenne

«Le constat est donc sans appel : le taux de conformité réglementaire des systèmes d’assainissement ne cesse de diminuer depuis plus d’une dizaine d’années et atteint désormais des niveaux inquiétants», alertait le gouvernement en 2025 dans une instruction interministérielle. En ce mois de juillet, la Commission européenne a lancé une nouvelle procédure d’infraction contre la France pour 518 intercommunalités qui possèdent des stations d’épuration non conformes. Et c’est loin d’être une nouveauté : l’Hexagone accumule les rappels à l’ordre depuis l’entrée en vigueur de la directive européenne, en 1991. Dernière condamnation en date : en 2024, la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a épinglé la France pour des manquements dans 78 agglomérations.

L’État n’a toujours pas reçu d’amende, mais il pourrait passer à la caisse si les infractions continuent. Notre voisin espagnol a déjà versé près de 90 millions d’euros à la justice européenne pour avoir manqué à ses obligations de traitement des eaux usées.

Notes de méthodologie

Les données analysées et cartographiées proviennent de la dernière mise à jour (2024) de la base des systèmes d’assainissement collectif publiée par le ministère de la transition écologique. Ces données reflètent la qualité du traitement des eaux usées et sont communiquées régulièrement à l’UE, qui surveille la conformité de tous les États membres.

Le ministère met cependant en garde quant à la fiabilité des plus petites stations : «Les données des 18 797 STEU inférieures à 2 000 Eh [équivalent habitant, NDLR] ont également été mises en ligne mais avec un taux de fiabilité beaucoup plus faible que pour les plus de 2000 Eh, notamment en ce qui concerne la conformité à la directive ERU.» Les expert·es attribuent en grande partie ce défaut de fiabilité à des manquements dans l’obligation de contrôler la qualité de l’eau ou de communiquer les résultats aux services de l’État. «Le manque de conformité vient parfois du fait que les exploitants n’ont pas fourni les données de surveillance ou que les données ne sont pas bien remontées», précise Sophie Besnault.

Chaque station est obligée de surveiller régulièrement la qualité des eaux en entrée et en sortie. «Plus la station est grande, plus les bilans sont fréquents : une fois par jour pour les plus importantes et au moins une fois tous les deux ans pour les plus petites», précise la chercheuse à l’Inrae. Quand une station ne respecte pas cette obligation ou que les bilans ne sont pas communiqués, elle se trouve en non-conformité.

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29.07.2026 à 17:32

«C’est une situation diabolique» : le plus grand incendie de l’histoire récente de l’Espagne continue de brûler près de Madrid

Marti Blancho

Texte intégral (2134 mots)
Ávila (Espagne), le 24 juillet 2026. Le plus grand incendie de l’histoire récente de l’Espagne est aux portes de Madrid. © Diego Radames/Anadolu via AFP

Depuis mercredi dernier, 770 kilomètres carrés sont partis en fumée dans le centre de l’Espagne. L’équivalent de la surface de Paris, des Hauts-de-Seine, de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne réduite en cendres. «Il s’agit du plus grand incendie de l’histoire récente de notre pays», a alerté Sara Aagesen, ministre de la transition écologique espagnole. Trois feux distincts au sud-ouest de la région de Madrid et deux autres dans les provinces voisines d’Ávila et de Tolède se sont rapidement transformés en un phénomène incontrôlable.

Les brasiers ont répondu à la «règle des trois 30», une combinaison de facteurs météorologiques qui fait exploser le risque incendie : attisés par des vents supérieurs à 30 kilomètres-heure, des températures dépassant les 30 degrés Celsius (°C) et un taux d’humidité bien inférieur à 30%, ils ont grossi et ont fusionné en fin de semaine dernière. L’Unité militaire d’urgence (UME), régiment mobilisé en cas de grande catastrophe, les considère désormais comme un seul et même incendie. Débordé·es, pompier·es et volontaires ont bien tenté de «contenir le monstre», comme le qualifie Virginia Barcones, secrétaire générale de la Protection civile. Mais elles et ils n’ont pas pu empêcher la fusion des feux près du réservoir de San Juan, à une cinquantaine de kilomètres à l’est de la capitale. Le mégafeu est dorénavant «techniquement stabilisé», a déclaré ce mercredi Fernando Grande-Marlaska, ministre de l’intérieur.

Les équipes mobilisées sur le flanc est affrontent «une meilleure situation qu’à l’ouest», expliquait mardi un responsable de l’UME rattaché au poste de commandement avancé de La Iglesuela, 448 habitant·es, au nord de la province de Tolède. L’incendie a été freiné à moins de dix kilomètres du village. Les pompier·es sur place sont confiant·es, mais prudent·es. Malgré cela, «nous commençons à voir la lumière au bout du tunnel», a déclaré Pedro Sánchez, président du gouvernement espagnol, mardi. Le socialiste a toutefois alerté sur «l’arrivée d’une nouvelle canicule qui va compliquer les travaux d’extinction».

Depuis le début de la semaine, les autorités ont commencé à lever l’ordre d’évacuation ou le confinement de certains villages au fur et à mesure du déplacement de l’incendie et quand la situation le permettait. Plusieurs dizaines de milliers d’habitant·es ont déjà pu rejoindre leur logement. Au total, plus de 90 000 personnes avaient été évacuées ou déplacées des 41 communes les plus exposées. Neuf autres avaient été confinées.

Les cendres tombent toujours

Ce mardi matin, il faut montrer patte blanche au barrage de la Garde civile avant d’emprunter l’étroite route sinueuse qui s’enfonce dans la vallée du Tiétar, jusqu’à la frontière avec la province d’Ávila. La fumée a presque effacé le contour des montagnes. La légère odeur de brûlé n’a pas disparu et quelques cendres continuent de tomber du ciel.

À l’entrée de La Iglesuela, les camions et 4×4 de la Protection civile, de l’UME et de la Garde civile occupent un terrain sablonneux doté d’une surface rudimentaire pour l’atterrissage d’hélicoptères. Seul le vrombissement des avions amphibies, invisibles dans la brume de fumée, vient parfois troubler le silence. La petite salle polyvalente à proximité fait office de poste de commandement avancé. Comme sur les différents fronts, pompier·es, militaires et autres professionnel·les travaillent ici main dans la main pour tenter de maîtriser le feu. «Nous sommes mobilisés depuis jeudi dernier», explique un gradé de l’UME, qui souhaite rester anonyme. Son bataillon, originaire de Séville, au sud du pays, était auparavant assigné au feu de la province de Guadalajara, qui a calciné 2 800 hectares au nord-est de Madrid.

À une demi-heure de route plus au sud, les 184 habitant·es de Sotillo de las Palomas ont été épargné·es. Sur la terrasse du seul bar du village, le feu est sur toutes les lèvres. Cinq employés de mairie attablés se demandent s’il faut ranger les quelques lances à incendie dont ils disposent. À l’intérieur, la télévision tourne en boucle sur les derniers ravages. «On a eu de la chance mais le feu peut toujours reprendre. Il n’y a qu’à voir Almorox», s’inquiète Juan, le tenancier soixantenaire, en référence au village à la frontière avec la région de Madrid, qui subit son troisième incendie majeur depuis 2019.

État d’urgence national et solidarité internationale

«C’est une situation diabolique», déplorait lundi dernier Isabel Díaz Ayuso, présidente de la communauté autonome de Madrid. Contrairement aux régions françaises, cet équivalent espagnol dispose de plus de compétences et d’indépendance vis-à-vis du pouvoir central. Confrontée à la magnitude des flammes et à la saturation des effectifs locaux, la baronne du Parti populaire (PP, droite) avait sollicité la déclaration de l’«état d’urgence d’intérêt national» en fin de semaine dernière ; demande à laquelle a accédé dans la foulée l’exécutif national, une première pour des feux de forêt. Aussitôt, le gouvernement a mobilisé plus de 2 700 professionnel·les. Dix-huit expert·es du Conseil supérieur de la recherche scientifique (l’équivalent du CNRS français) ont été intégré·es au dispositif pour mieux analyser le comportement de l’incendie. Un vaste déploiement auquel s’ajoutent les effectifs et moyens mis en œuvre par les régions.

Le gouvernement de Pedro Sánchez a aussi fait appel à la solidarité internationale en déclenchant le mécanisme européen de protection civile. Six avions grecs, italiens et turcs ont renforcé le dispositif aérien. Le Portugal a quant à lui envoyé 134 pompier·es et 41 véhicules terrestres. Bruxelles a cependant averti tous les États membres : il faut mettre les bouchées doubles sur la prévention, sans quoi l’entraide européenne ne sera plus en mesure de répondre à des incendies toujours plus graves et fréquents.

Un pacte d’État face à l’urgence climatique

«L’été 2026 s’annonce comme l’une des saisons les plus mouvementées de ces dernières années», prévoit l’ONG WWF España, qui suit de près l’évolution des feux de forêt. L’organisation constate que leur nombre diminue mais que leur dangerosité augmente : «Des incendies de plus en plus importants, susceptibles de ravager des milliers d’hectares en quelques heures et qui débordent les services d’extinction.» L’amplification du phénomène est directement liée au réchauffement climatique, comme le démontrent d’innombrables travaux de recherche. L’Agence espagnole de météorologie (Aemet) confirme que le risque d’incendie explose pendant les canicules, toujours plus fréquentes.

371 brasiers ont calciné 207 398 hectares espagnols depuis le début de l’année, soit plus de quatre fois la moyenne de la dernière décennie. Il s’agit là des estimations à partir d’images satellites du système européen d’information sur les feux de forêt (Effis), actualisées en continu et qui peuvent donc légèrement dévier des données officielles des autorités espagnoles. Le pays subit pour la deuxième année consécutive d’immenses incendies, surtout dans le nord-ouest. Les feux avaient provoqué la perte record de près de 400 000 hectares en 2025, l’équivalent de la superficie du département des Pyrénées-Orientales.

Pedro Sánchez a remis sur la table le «pacte d’État face à l’urgence climatique», comme il le fait régulièrement depuis l’année dernière. Adaptation du modèle de gestion forestière, résilience hydrique face aux inondations et aux sécheresses, restauration et conservation de la biodiversité, lutte contre la désinformation… 15 axes de travail structurent la proposition destinée à «anticiper les risques, réduire les vulnérabilités et tirer parti des opportunités offertes par la transition écologique».

Après l’intervention de Fernando Grande-Marlaska, ministre de l’intérieur (à droite de la photo), le général Francisco Javier Marcos (au micro), chef de l’Unité militaire d’urgence, détaille l’avancée des travaux d’extinction au poste de commandement avancé de Navalcarnero. © Marti Blancho/Vert

À droite, le Parti populaire refuse d’aller de l’avant, préférant plonger dans le climatoscepticisme caractéristique de ses partenaires régionaux d’extrême droite, membres du parti Vox. «L’idée selon laquelle le changement climatique tue est un mantra que la gauche ne cesse de répéter pour éviter d’assumer ses responsabilités», a déclaré lundi Ester Muñoz, porte-parole du PP au Congrès.

Hors des hautes sphères, la solidarité espagnole brille une nouvelle fois, comme elle l’avait fait lors des inondations de Valence, en 2024. Dans les banlieues sud et ouest de Madrid, populaires comme cossues, les collectes de dons se multiplient. Associations et paroisses ont fait circuler la liste des différents lieux où déposer vêtements et provisions. Dans les communes de la Sierra madrilène, hôtelier·es et restaurateur·ices solidaires ont ouvert leurs portes aux pompier·es épuisé·es et aux habitant·es évacué·es. Un dicton espagnol résume l’entraide : «Hoy por ti, mañana por mí» – aujourd’hui pour toi, demain pour moi. Les épargné·es de cet été savent très bien qu’ils et elles pourraient être les prochain·es sinistré·es.

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29.07.2026 à 12:04

«Tout ça a au moins créé du lien» : à Bordeaux, le tiers-lieu Darwin accueille les sinistrés des mégafeux en Gironde

Ivan Logvenoff

Texte intégral (1789 mots)
Nicolas et sa mère Anne dorment à Darwin depuis deux nuits. © Ivan Logvenoff/Vert

Assis sous les hautes voûtes de pierre blonde de la caserne Niel, au sein du tiers-lieu Darwin, à Bordeaux (Gironde), Tani* semble fatigué. Il dort depuis deux nuits dans cette grande salle aménagée pour les évacué·es des incendies en Gironde, qui ont brûlé plus de 42 000 hectares depuis le 22 juillet. Le jeune homme de 23 ans a été séparé de ses grands-parents, avec lesquels il vit, dont l’état de santé a nécessité l’évacuation au parc des expositions de la ville (un autre lieu d’accueil aux dimensions XXL), puis dans un Ehpad. «Ils n’ont jamais été en Ehpad, jamais», s’énerve Tani. Les policier·es, raconte-t-il, ont dû insister, vendredi dernier, pour les évacuer tous les trois de leur appartement de Saint-Jean-d’Illac (Gironde), petite commune forestière de 10 000 habitant·es.

La fatigue de Tani s’explique surtout par la nuit qu’il a passée, entre lundi et mardi, au parc des expositions. Décharger des cartons de couches, de nourriture et de boissons : «Je n’ai rien d’autre à faire», souffle celui qui a abandonné l’école après le brevet.

À Darwin, le jeune homme dort depuis samedi sur un lit picot, dans la grande salle. Éco-lieu, écosystème, tiers-lieu : difficile de trouver le terme exact pour décrire cette galaxie d’entreprises, d’associations et de foncières qui occupe 5 000 m2 d’un ancien site militaire de la rive droite de Bordeaux depuis 2015. Philippe Barre, l’un des créateurs, en a fait un espace capable d’accueillir les initiatives écologiques et solidaires en tout genre, qu’elles soient commerciales ou non. En plus du café, des magasins, de la librairie, de la conciergerie solidaire, Darwin s’ouvre aussi aux séminaires d’entreprises, dans des salles qui jouxtent celles qui hébergent des sans-abris durant l’hiver, juste à côté des chalets réservés aux familles de réfugié·es.

Anne s’installe pour la sieste. © Ivan Logvenoff/Vert

Philippe Barre, qui a grandi au bord du bassin d’Arcachon, où les feux font rage, s’est rapidement mobilisé pour proposer des solutions à quelques-unes des 220 000 personnes déplacées en Gironde. Depuis vendredi, entre dix et cinquante d’entre elles et eux dorment chaque soir à Darwin. À côté de Tani se rassemble une communauté d’une dizaine d’habitant·es de Saint-Jean-d’Illac. «On ne se connaissait pas, mais on habite juste à côté», confie Anne*, éducatrice à la retraite âgée de 65 ans. Malade des poumons, elle a été évacuée dans une camionnette municipale. Tous les passager·es de ce véhicule ont refusé d’aller au parc des expositions, par peur de se retrouver noyé·es au milieu de milliers d’autres sinistré·es. Les Illacais·es ont passé une première nuit dans une salle communale de Cestas (Gironde), avant d’être de nouveau évacué·es à cause de la progression de l’incendie.

«On est bien ici ; le retour m’angoisse. J’avais choisi Saint-Jean-d’Illac pour la nature, justement parce que c’est au milieu de la forêt, et on va retrouver un décor de ville fantôme», s’inquiète Anne. À côté, son fils Nicolas, 16 ans, reste plongé dans son téléphone. Des ami·es, dans le centre de Bordeaux, lui ont proposé un canapé, mais il préfère tenir compagnie à sa mère.

C’est Bernie Calatayud, intermittente du spectacle de 55 ans, qui a emmené les Illacais·es à Darwin. Cette fille d’immigré·es espagnol·es se mobilise de longue date pour soutenir les précaires et les isolé·es, de France ou d’ailleurs. «J’aurais pu aller ailleurs, chez des amis à la campagne, mais je préfère être ici, ça fait du bien de ressentir la solidarité», explique-t-elle.

Amélie, 40 ans, infirmière et ostéopathe, est animatrice de la communauté de bénévoles à Darwin. © Ivan Logvenoff/Vert

Pour Amélie*, infirmière et ostéopathe de 40 ans, l’incendie a été l’occasion de devenir volontaire pour la première fois. Fréquentant le tiers-lieu régulièrement, elle a écrit dès vendredi aux fondateur·ices de Darwin pour devenir la principale référente pour la gestion des bénévoles. Une évidence pour celle qui est née au Cap Ferret et dont beaucoup d’ami·es ont été affectés par le feu.

Au tiers-lieu, après un appel sur les réseaux sociaux, plus d’une centaine de personnes ont répondu présent·es pour du bénévolat. «Certains sont venus, ont demandé de quoi on avait besoin et sont aussitôt repartis faire les courses nécessaires», rapporte Amélie. Les bonnes volontés, détaille-t-elle, se sont exprimées à tous les âges et dans toutes les professions. Alors que la logistique est désormais bien en place et que le flux des évacué·es a ralenti, la quarantenaire a proposé ses services au parc des expositions. «J’aurais bien aimé aller près du feu, mais les mairies ne répondent pas», souffle-t-elle.

Les dons de particuliers affluent à Darwin. © Ivan Logvenoff/Vert

Philippe Barré nous salue devant le café pour prévenir qu’il part pour le bassin d’Arcachon. En 2019, il a racheté une vingtaine d’hectares de sable et de pins à Camicas, pour expérimenter un nouveau modèle de plantation et de gestion forestière.

L’endroit était utilisé au 19ème siècle comme espace de démonstration pour lutter contre la progression de la dune. La végétation semée et plantée s’est ensuite hybridée aux plantes locales, offrant une diversité rare – alors que le reste de la zone a été planté de monoculture de pin ou urbanisé. Après guerre, les Postes, télégraphes et téléphones (PTT) ont installé un poste de radio sur plus de 1 500 m2 de bâtiments, qui sont progressivement tombés à l’abandon.

Le site a failli être racheté pour construire un hôtel, un golf et des villas de luxe, mais c’est Philippe Barre qui a remporté la mise. Ainsi, Camicas est devenu un conservatoire de graines de chêne vert, d’arbousiers et autres figuiers, qui doivent permettre de végétaliser d’autres espaces forestiers en Gironde. «La forêt est une industrie ici. Il faut montrer qu’on peut diversifier, arrêter de faire des coupes rases plantées d’une seule espèce», insiste le co-fondateur de Darwin.

Pour aider à endiguer le feu temporairement «stabilisé», qui continue malgré tout de dévorer la forêt girondine, le bâtiment devrait bientôt recevoir des pompier·es ou des volontaires de la DFCI, le service d’entretien des forêts contre les incendies. L’équipe de Darwin espère aussi leur trouver plusieurs pick-up. «On va essayer de mobiliser les personnes qui ont beaucoup d’argent dans le coin, à Arcachon, au Pyla-sur-Mer : un genre d’impôt qui permettra aussi de protéger les piscines et les villas», espère Philippe Barre.

Retour à Darwin, où Tani abandonne les claquettes qu’il porte toute l’année pour enfiler des bottes. Après les incendies, quand son grand-père ira mieux, il compte s’inscrire dans la légion : «J’ai toujours aimé me battre.» Anne, Bernie et les autres prévoient, dès qu’elles et ils seront rentré·es à Saint-Jean-d’Illac, de créer «une sorte d’auberge espagnole», où tout le monde apportera à manger pour se souvenir de ces quelques jours hors du commun. Anne soupire : «Tout ça a au moins créé du lien.»

*Ces personnes n’ont pas souhaité donner leur nom.

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28.07.2026 à 17:14

«J’avais le sentiment d’étouffer» : un épisode de pollution «sans précédent» autour des incendies historiques en Gironde

Zoé Moreau

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Bordeaux (Gironde), le 26 juillet. Un épais nuage de pollution recouvre la ville. © Ed Jones/AFP

Depuis plusieurs jours, les incendies qui ont ravagé 42 000 hectares en Gironde et 3 600 dans les Landes dégagent d’importantes quantités de fumées toxiques. Poussés par les vents, ces panaches s’étendent bien au-delà de la zone des flammes, touchant une large partie de la Nouvelle-Aquitaine. Ce mardi, sur France inter, la ministre de la santé Stéphanie Rist a appelé les habitant·es à «rester à domicile». De son côté, le réseau de surveillance Atmo Nouvelle-Aquitaine qualifie dans son bulletin du jour la qualité de l’air de «dégradée» à «extrêmement mauvaise» en Gironde et dans les Landes, en raison d’un épisode de pollution aux particules en suspension (PM10, inférieures à 10 micromètres).

Les concentrations ont diminué lundi et mardi, mais la situation reste très incertaine. «On est complètement dépendants des vents», explique à Vert Camille Arnaud, d’Atmo Nouvelle-Aquitaine. Les dernières prévisions montrent un déplacement du panache «vers le sud puis vers le littoral, donc il devrait y avoir beaucoup moins d’impact pour les populations dans les prochains jours», précise-t-elle. Avant de nuancer : «Tout peut encore changer.» La ministre a, de son côté, assuré que les autorités restaient «très vigilantes sur la pollution de l’air».

«J’ai eu des migraines toute la journée»

À ce jour, les données disponibles sur le site d’Atmo Nouvelle-Aquitaine montrent que le pic de pollution a été atteint ce week-end en Gironde. Dans la nuit du 24 au 25 juillet, la station de mesure située dans le quartier du Grand Parc, à Bordeaux, a enregistré en moyenne horaire une concentration de près de 600 microgrammes de PM10 par mètre cube (µg/m3) vers 23 heures. À titre de comparaison, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande une limite journalière à ne pas dépasser de 45 µg/m3 – plus de 13 fois moins.

«C’est simple, j’ai eu des migraines toute la journée samedi et dimanche, et des maux de gorge le soir. J’avais le sentiment d’étouffer, raconte à Vert Alexis Gonzalez, habitant de Bègles, en périphérie de Bordeaux. J’avais pourtant laissé toutes les fenêtres de mon appartement fermées et je les avais calfeutrées avec du scotch. Mon balcon était recouvert de cendres, le ciel était noir. Je n’avais jamais vu ça.»

«C’est un événement sans précédent», confirme Camille Arnaud. L’épisode semble même dépasser celui provoqué par l’incendie de Landiras en 2022. À l’époque, seul le «seuil d’information» – fixé à 50 µg/m3 en moyenne journalière – avait été franchi. Cette fois, le «seuil d’alerte», établi à 80 µg/m3, est dépassé depuis plusieurs jours. «En 2022, la météo n’était pas la même. Les vents étaient moins changeants et les populations moins exposées aux fumées qu’aujourd’hui», explique-t-elle encore. Un pic de pollution à 300 µg/m3 a été constaté jusqu’en Haute-Vienne samedi.

Outre les PM10, les fumées des incendies contiennent «d’autres polluants particulièrement dangereux : des composés organiques volatils (COV), comme le benzène ou le formaldéhyde, ainsi que des particules encore plus fines, les PM2,5», souligne auprès de Vert Jean-Baptiste Renard, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et membre du conseil scientifique de l’association Respire. Ces dernières sont notamment capables de passer la barrière de la peau et de pénétrer en profondeur dans tous les organes (notre article).

Les PM2,5 ont été mesurées par les quelques stations girondines qui suivent ce polluant. Dans la nuit du 24 au 25 juillet, toujours vers 23 heures, leur concentration horaire a dépassé les 300 µg/m3 à Bordeaux. C’est plus de 20 fois la valeur guide journalière recommandée par l’OMS, fixée à 15 µg/m3.

2,5 millions de masques acheminés en urgence

Ces niveaux de pollution «sont très élevés», alerte Jean-Baptiste Renard. À court terme, une exposition à ces fumées peut provoquer maux de tête, irritations des voies respiratoires et violentes quintes de toux. «Vu les niveaux atteints, les hospitalisations vont aussi augmenter pour les personnes les plus fragiles», prévient le chercheur.

Les effets sur la santé de ce type de fumées varient selon le niveau d’exposition, la durée, la composition des particules ou la vulnérabilité individuelle. Ils vont de la crise d’asthme à l’infarctus, en passant par l’exacerbation de la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), une maladie respiratoire grave, responsable de la mort de 18 000 personnes en moyenne chaque année en France. En cas d’exposition longue – le feu pourrait mettre plusieurs mois avant d’être complètement éteint –, le risque de contracter un cancer du poumon, un diabète de type 2 ou de subir un accident vasculaire cérébral (AVC) augmente aussi.

«Ce n’est vraiment pas le moment de faire du sport», résume Jean-Baptiste Renard. Pour se protéger, Santé publique France recommande de réduire les déplacements et le temps passé à l’extérieur, de garder portes et fenêtres fermées jusqu’à la fin de l’épisode, d’obstruer les aérations avec des linges humides et, si possible, d’arrêter la ventilation mécanique contrôlée (VMC). «Si on doit sortir et qu’on a des fragilités respiratoires ou cardiaques», il faut impérativement «mettre un masque FFP2», a insisté de son côté Stéphanie Rist. Et d’indiquer que quelque 2,5 millions de ces masques ont été acheminés vers les pharmacies de la région.

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28.07.2026 à 12:23

«La nouvelle canicule va encore accentuer la sécheresse déjà historique» : 80% de la France connaît des restrictions d’eau

Mathilde Picard

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À gauche, une image satellite de l’Hexagone le 26 mai 2026, avant la canicule. À droite, la même vue aérienne le 23 juillet 2026, après les vagues de chaleur de juin et juillet. © Nasa/Modis 2026/Météociel/Montage Vert

«L’été 2026 se démarque des précédents par une sécheresse généralisée particulièrement précoce et intense», a constaté la ministre de la transition écologique, Monique Barbut, dans un point presse lundi. Pour répondre au manque d’eau, «plus de 80% du territoire est visé par des mesures de restriction de la ressource», a-t-elle exposé. Celles-ci concernent la réduction, voire l’interdiction, de l’irrigation agricole, de l’arrosage des jardins ou de certains usages industriels.

62 départements sont considérés comme en «crise». Le taux d’humidité des sols a atteint un seuil exceptionnellement bas et la quasi-totalité des nappes phréatiques est en baisse. «Aujourd’hui plusieurs indicateurs montrent des niveaux comparables à ceux de la sécheresse historique de 1976 ou à celle de 2022», a encore expliqué la ministre. Et d’insister sur le fait que la nouvelle canicule de cette semaine «va encore accentuer cette sécheresse déjà historique». Depuis ce mardi, une nouvelle vague de chaleur s’installe sur l’Hexagone. C’est la troisième de l’année après celles de juin et de juillet et après la canicule précoce du mois de mai.

30 000 personnes face à des coupures d’eau

«L’alimentation en eau potable est sous tension dans plusieurs territoires, plus précisément sur 47 départements français», a souligné Monique Barbut, précisant que des «coupures d’eau au robinet» touchaient déjà «plus de 30 000 personnes sur 80 communes». En tout, l’approvisionnement de 324 000 habitant·es est sous tension.

Ces dernier·es sont ravitaillé·es par des camions-citernes ou grâce à des bouteilles d’eau. La situation dans l’est de la France est particulièrement préoccupante. «Il y a quelques situations dans le Doubs, le Jura et le centre du Massif central (Allier, Puy-de-Dôme, Limousin) où il n’y a pas d’eau à mettre dans les tuyaux», selon Régis Taisne, chef du département cycle de l’eau à la FNCCR, une fédération de collectivités représentant, pour la gestion de l’eau, plus de 51 millions d’habitant·es en France. Le phénomène touche pour l’instant essentiellement «des secteurs plus ruraux et plus isolés», a-t-il précisé.

Un coût économique bien supérieur à celui de la sécheresse de 2022

Cet épisode «historique» auquel est confrontée la France se traduira par des coûts supérieurs à ceux estimés pour celui de 2022, a estimé la ministre. «Pour la sécheresse de 2022, ce coût avait été évalué à 5,6 milliards d’euros, dont 3,5 milliards pour les seules fissures des maisons individuelles liées au retrait-gonflement d’argile, 1,1 milliard de pertes de production agricole et une production hydroélectrique en recul de 20%», a-t-elle rappelé.

Ce à quoi il faudra ajouter les coûts liés aux feux de forêts en cours. La sécheresse des sols et de la végétation alimente et renforce les incendies intenses de ces dernières semaines, transformant les broussailles, champs et bois en combustibles hautement inflammables.

«Alimenter des guerres de l’eau»

Malgré le risque d’assèchement, la Coordination rurale (CR), syndicat agricole dont certains cadres sont proches de l’extrême droite, a appelé les exploitant·es à ne pas respecter les interdictions et restrictions d’irrigation prises face à la sécheresse, la semaine dernière.

L’association France nature environnement a déploré lundi «la lenteur des préfets à appliquer la règlementation prévue et l’absence de réactions formelles aux provocations de la Coordination rurale». Selon l’ONG, c’est «la conséquence manifeste de plusieurs mois d’acceptation sans nuance d’un discours sur la primauté d’accès à l’eau qu’il faudrait donner aux irrigants». La semaine dernière, le Sénat a adopté la loi d’urgence agricole, qui fixe l’objectif de doublement des volumes de stockage d’eau à des fins agricoles d’ici 2035 – un blanc-seing pour construire de nouvelles «mégabassines», selon les associations de protection de l’environnement.

«Respecter les mesures de restriction n’est pas un choix, c’est un devoir. Si j’ai conscience des difficultés auxquelles les agriculteurs font face, il n’est pas acceptable que les règles soient enfreintes, a rappelé la ministre. Les enfreindre, c’est prendre le risque d’alimenter des guerres de l’eau.» Les expert·es du Haut Conseil pour le climat (HCC) ont alerté au début du mois sur la maladaptation de certains secteurs, dont la filière agricole, face aux effets du réchauffement climatique tels que les sécheresses plus intenses et fréquentes.

Pour FNE, cet assèchement est aussi «une catastrophe écologique» pour les écosystèmes, faune et flore comprises. Nombre de cours d’eau connaissent des ruptures d’écoulement et des assecs, entraînant une mortalité des poissons et autres organismes. Une situation loin d’être isolée : la ministre a rappelé qu’en raison du réchauffement climatique, «d’ici 2050, la France pourrait connaître quatre fois plus de sécheresses qu’en 1960».

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28.07.2026 à 11:10

«Se compter pour peser» : l’opération citoyenne lancée par l’Affaire du siècle franchit la barre des 100 000 sinistrés climatiques

Anne-Claire Poirier

Texte intégral (537 mots)
Bordeaux (Gironde), dimanche 26 juillet 2026. Des milliers de personnes ont été évacuées au Parc des expositions à cause de l’incendie qui fait rage à quelques kilomètres de là. © Albert Llop/NurPhoto via AFP

Alors que les catastrophes climatiques de 2026 battent de macabres records, il n’existe toujours aucun recensement des sinistré·es climatiques en France, déplorent les ONG membres de l’Affaire du siècle (Notre Affaire à tous, Greenpeace et Oxfam). «Les personnes qui font des malaises dans des logements bouilloires, perdent un proche lors d’une inondation ou dont la maison se fissure après une sécheresse ne sont, par exemple, jamais comptabilisées dans un décompte global des sinistré·es climatiques». Résultat : «Ces personnes restent largement invisibles dans le débat public et peu écoutées par l’État», écrivaient-elles le 9 juillet dernier.

Ce jour-là, les trois ONG lançaient secompterpourpeser.org, première plateforme citoyenne destinée à recenser et à visibiliser les victimes directes du changement climatique en France. Deux semaines plus tard, près de 105 000 personnes ont déjà répondu au questionnaire. Celui-ci comporte une seule question : «Ces dernières années, avez-vous déjà vécu l’une de ces situations ?». Avec plusieurs réponses possibles : «Mon logement a été touché», «Ma santé a été touchée» ou encore «J’ai perdu un proche ou un animal».

«Je n’ai désormais plus envie d’avoir d’enfant»

La mobilisation a également permis de recueillir plus de 30 000 témoignages décrivant les impacts concrets endurés ces dernières semaines : «Il y a des restrictions d’eau chez moi. L’impact du changement climatique me crée des angoisses» ; «Les enfants ont des coups de chaud les laissant épuisés et malades» ; «J’ai le cerveau en bouillie, et le physique aussi» ; ou encore : «Je n’ai désormais plus envie d’avoir d’enfant».

Pour les ONG qui ont lancé la plateforme, «cette mobilisation illustre le besoin urgent de protection exprimé par les Français·es». Elles comptent bien s’en saisir pour «rappeler à l’État sa mission de protection de sa population» et réclament la mise en œuvre de 30 actions concrètes. Parmi elles, une cessation immédiate d’activité pour les travailleur·ses exposé·es aux fortes chaleurs, l’instauration d’un droit effectif à l’eau potable ou encore la prise en charge systématique par les assurances des maisons fissurées par le phénomène de retrait-gonflement des argiles.

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27.07.2026 à 12:24

«Je les traite comme mes enfants» : dans les décombres de Gaza, ces apiculteurs tentent de sauver les abeilles, un enjeu de sécurité alimentaire

Ansam Al-Qitaa

Texte intégral (1904 mots)
Quartier d’Al-Tuffah, à l’est de Gaza (Palestine), le 16 juin 2026. Ahmed Al-Kahlout et ses ruches installées sur les ruines de sa maison. © Ansam Al-Qitaa/Vert

Ahmed Al-Kahlout, apiculteur à Gaza (Palestine), emporte ses ruches avec lui dès qu’il fuit la guerre. À chacun de ses plus de vingt déplacements à travers le pays, cet homme de 39 ans charge ses boîtes de ruches sur n’importe quel moyen de transport disponible. «Je les traite comme mes enfants. Ce n’est pas seulement un gagne-pain. Elles font partie de mes souvenirs, de ma vie et de l’avenir de mes enfants», confie-t-il.

Ahmed Al-Kahlout a perdu son père, son frère et sa sœur dès le premier mois des représailles israéliennes après les massacres du Hamas le 7 octobre 2023. Sa maison à Gaza City a été entièrement détruite : elle abritait sept appartements et trois boutiques remplies de matériel apicole, de machines à extraire le miel et de tonneaux de stockage.

Quartier d’Al-Tuffah, à l’est de Gaza (Palestine), le 16 juin 2026. La maison d’Ahmed Al-Kahlout a été entièrement détruite. © Ansam Al-Qitaa/Vert

Certaines abeilles ont survécu, mais quelque 600 ruches familiales héritées sur plusieurs générations ont été abandonnées lorsque l’armée israélienne a coupé l’accès aux zones orientales de Gaza. L’apiculteur raconte : «Quand la guerre a commencé, nous ne pouvions pas atteindre les ruchers. Nous avons tout perdu.»

Ruche après ruche

Avant la guerre, le secteur apicole gazoui était presque autosuffisant. La bande de Gaza consommait environ 450 tonnes de miel par an, et la production s’élevait à environ 380 tonnes, selon Hamada Hamada, directeur de l’Association coopérative des apiculteurs de Gaza. Aujourd’hui, la production s’est effondrée. Hamada Hamada estime les pertes du secteur à 39 millions de dollars (34 millions d’euros). Quelque 30 000 ruches ont été perdues, 905 apiculteurs se sont retrouvés sans emploi, et vingt ont été tués. Le directeur de l’association avertit : «Les abeilles sont les principaux pollinisateurs des cultures de Gaza, et leur disparition aura des conséquences sur la production alimentaire.»

Quartier d’Al-Tuffah, à l’est de Gaza (Palestine), le 16 juin 2026. Les abeilles d’Ahmed Al-Kahlout sont moins productives depuis le début de la guerre. © Ansam Al-Qitaa/Vert

En effet, ces insectes jouent un rôle essentiel dans la pollinisation des plantes sauvages comme des cultures, ce qui en fait un maillon vital de la continuité de la vie agricole, comme l’explique Abdel Fattah Abd Rabbou, professeur de sciences environnementales à l’université islamique de Gaza : «Le déclin des populations d’abeilles et la perte de milliers de ruches signifient une baisse de l’efficacité de la pollinisation, un recul de la production de fruits et de graines, et un affaiblissement de la capacité des plantes à se régénérer et à croître.»

Marwan Shabbat, 45 ans, a reconstruit son cheptel deux fois et l’a perdu deux fois. Avant la guerre, il entretenait plus de 400 ruches ; quand son secteur est passé sous le contrôle de l’armée israélienne, il n’a plus pu les approcher. «Jusqu’à ce jour, je ne sais pas ce qui est arrivé à ces ruches», souffle-t-il.

Quartier d’Al-Tuffah, à l’est de Gaza (Palestine), le 16 juin 2026. Marwan Shabbat sur un terrain à côté de sa maison en ruine. © Ansam Al-Qitaa/Vert

Durant une période de cessez-le-feu, Marwan Shabbat a obtenu dix ruches auprès d’un collègue et, fort de trente ans de pratique, les a multipliées jusqu’à en avoir 120. Puis, la guerre a repris. «J’ai tout perdu à nouveau», déplore-t-il. L’apiculteur a recommencé avec quatre ruches ; aujourd’hui, il en a environ 170. Marwan Shabbat a toujours peur de perdre ses ruches en cas de nouvelle incursion, mais il affirme : «Même si je perds tout encore une fois, je ramasserai les abeilles une par une dans une bouteille et je repartirai de zéro.»

La famine a atteint les abeilles

Les pénuries qui ont poussé la population de Gaza aux portes de la famine ont aussi eu des effets sur les abeilles. Avec la flambée des prix, les apiculteurs qui utilisent le sirop de sucre pour compléter l’alimentation de leurs colonies ont dû improviser. Marwan Shabbat a redistribué le miel des ruches les plus fortes vers les plus faibles pour éviter qu’elles ne meurent. «La famine a touché les animaux et les insectes aussi», souligne-t-il.

De même, la cire d’abeille et les cadres, indispensables à la reproduction des colonies et à la construction des ruches, sont presque absents du marché. Ce que l’apiculteur veut avant tout, c’est que la cire puisse passer la frontière : «Les boîtes, on peut les fabriquer avec n’importe quoi, mais la cire est irremplaçable. C’est là que la reine pond ses œufs, là où les jeunes abeilles grandissent.»

Quartier d’Al-Tuffah, à l’est de Gaza (Palestine), le 16 juin 2026. Marwan Shabbat vit dans la peur continue de perdre ses ruches. © Ansam Al-Qitaa/Vert

Hamada Hamada, le directeur de la coopérative, souligne que, sans cire et autres intrants de base, la reprise du secteur n’aura pas lieu. Avant la guerre, le miel se vendait environ 60 shekels le kilo (18 euros) ; il se négocie désormais entre 150 et 200 shekels le kilo (44 à 59 euros). Et ce qui arrive sur le marché part rapidement, non comme produit alimentaire, mais comme médicament.

Le miel est devenu un traitement pour des affections comme la jaunisse, les approvisionnements pharmaceutiques étant perturbés et les prix devenus inabordables. Certains apiculteurs recourent aussi à l’apithérapie au venin d’abeille pour soigner des maladies. «Les gens à Gaza utilisent le miel davantage pour se soigner, à cause de l’absence de médicaments et de la flambée des prix», indique Marwan Shabbat.

«Le manque de nourriture risque de tuer certaines ruches»

Abu Mohammed Wahdan, 54 ans, a quitté Beit Hanoun, dans le nord, dès le premier jour de la guerre, laissant derrière lui 600 ruches. Il a tout de même pris deux boîtes avec lui. «Je ne peux pas imaginer être séparé des abeilles», assure-t-il. Mais, en juillet 2024, un déplacement forcé l’a empêché de les emporter. Le site a été frappé et les colonies sont mortes.

Quartier d’Al-Tuffah, à l’est de Gaza (Palestine), le 16 juin 2026. Le miel de Marwan Shabbat est utilisé comme médicament. © Ansam Al-Qitaa/Vert

Aujourd’hui, Abu Mohammed Wahdan vit dans une tente dans le camp de Nuseirat, près de Gaza Ville. Il y a trois mois, des amis lui ont offert une nouvelle ruche. Il confie : «Quand je l’ai tenue, je l’ai plaquée contre mon visage et j’ai pleuré.» À partir d’elle, il en a produit une deuxième. «Ma joie pour cette nouvelle ruche était plus grande que celle à la naissance de mes enfants», sourit-il.

De son côté, Ahmed Al-Kahlout a commencé l’année avec dix ruches achetées 1 000 dollars (environ 880 euros) pièce, dix fois le prix d’avant-guerre. Il en est maintenant à soixante, grâce à une sélection soigneuse des reines et à la division des essaims. En revanche, il estime qu’une ruche productive donnait environ douze kilos de miel avant la guerre ; aujourd’hui, ce chiffre est quasi nul. L’apiculteur dépense plus pour nourrir ses abeilles qu’il ne tire de revenus. «Mais nous essayons de maintenir les abeilles en vie jusqu’à ce que les conditions s’améliorent», espère-t-il.

Quartier d’Al-Tuffah, à l’est de Gaza (Palestine), le 16 juin 2026. La famille d’Ahmed Al-Kahlout pratique l’apiculture depuis trois générations. © Ansam Al-Qitaa/Vert

Les prairies et le couvert arboré qui nourrissaient autrefois les ruches de Gaza – eucalyptus, cotonnier et tamaris – ont été en grande partie détruits. Les fortes pluies de l’hiver dernier ont apporté un soulagement temporaire, permettant à une partie de la végétation de repousser, mais Ahmed Al-Kahlout s’inquiète pour les mois à venir. Il prévient : «Le manque de nourriture risque de tuer certaines ruches, et cela va affecter la qualité et la quantité du miel.»

Le professeur Abdel Fattah Abd Rabbou rappelle que «les effets de la disparition des abeilles aujourd’hui ne sont pas immédiatement visibles, mais ils se manifesteront progressivement, sous la forme d’une plus grande difficulté à régénérer le couvert végétal». L’environnement de Gaza, épuisé par la guerre, aura besoin de longues années pour retrouver son équilibre, rappelle-t-il, plaçant les abeilles parmi les espèces les plus importantes pour cette régénération.

Malgré tout, Ahmed Al-Kahlout ne s’arrête pas. Chaque matin, il vérifie ses soixante ruches dans l’est d’Al-Tuffah, ce même quartier où la pratique de sa famille a commencé il y a trois générations, d’où il a été chassé et où il est revenu. Il conclut : «Mon plus grand soulagement, c’est quand je m’assieds devant les ruches et que je les regarde travailler.»

Cet article est publié en collaboration avec Egab.

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