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L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef

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14.09.2026 à 06:00

Canicules relativisées et débats sur la climatisation : 452 cas de mésinformation climatique à la télé et à la radio entre janvier et juin

Louise Deshautels

Texte intégral (1416 mots)
CNews diffuse toujours plus d’un cas de mésinformation par heure d’information sur le climat. © Capture d’écran CNews

Avec les canicules de cet été, la «mésinformation climatique» a explosé sur les chaînes de télévision et à la radio. Ce terme désigne les séquences au cours desquelles une contre-vérité sur le climat est prononcée à l’antenne sans être corrigée par un journaliste dans les deux minutes qui suivent. Ces mésinformations sont récurrentes pendant les évènements climatiques extrêmes ou lorsque les questions environnementales s’imposent dans l’actualité. Du 5 janvier au 5 juillet 2026, l’Observatoire des médias sur l’écologie (OME) a recensé 17 cas de mésinformation climatique par semaine dans les programmes d’information des médias audiovisuels français.

L’OME, composé notamment de Quota Climat, Expertises Climat, Data for Good et Science Feedback, publie ce lundi son bilan du traitement médiatique des enjeux environnementaux au premier semestre 2026, que Vert révèle en exclusivité. L’Observatoire a passé au crible les programmes d’information liés au climat de 18 médias audiovisuels.

En six mois, 452 séquences problématiques ont été recensées à la télévision et la radio. C’est 28% de plus qu’au premier semestre 2025, lorsque 353 cas avaient été identifiés. Pour l’Observatoire, cette progression traduit une «ampleur inédite» de la mésinformation climatique dans les médias tricolores. Une évolution que la secrétaire générale de Quota Climat, Eva Morel, explique par «une polarisation de plus en plus forte autour des questions environnementales». Celles-ci se sont imposées dans le paysage médiatique en raison des tensions géopolitiques au Moyen-Orient, en particulier à cause du blocage du détroit d’Ormuz en mars, et des canicules de cet été.

La crise climatique est instrumentalisée par certains acteurs politiques

60 cas de mésinformation ont été recensés entre le 25 et le 31 mai, puis 80 entre le 22 et le 28 juin. Ces deux semaines figurent parmi les trois périodes ayant concentré le plus de cas depuis le lancement de l’Observatoire, en novembre 2024. Trois médias audiovisuels sont champions dans la production et la diffusion de ces contenus erronés : CNews, Europe 1 et Sud Radio, qui diffusent toujours plus d’un cas de mésinformation par heure d’information sur le climat.

«À mesure que la crise climatique progresse, elle est instrumentalisée par certains acteurs politiques, pointe Eva Morel. Ils tentent de se positionner sur les questions environnementales sans modifier le reste de leurs programmes. Mais comme on ne peut pas faire rentrer des carrés dans des ronds, ça ne fonctionne pas. Ils sont obligés d’utiliser des arguments infondés, sans contexte ou totalement faux.»

En parallèle, la couverture médiatique de l’environnement progresse légèrement dans l’audiovisuel. Entre janvier et juin, les sujets liés au climat ont représenté 5,3% des contenus d’information diffusés, contre 4,9% sur la même période en 2025. Une hausse largement portée par l’actualité.

«Les canicules sont traitées comme un fait divers»

Pendant les deux premières canicules, en mai et juin, on pouvait entendre ou lire des discours relativisant l’intensité ou la fréquence des épisodes de chaleur. Et ce malgré les données scientifiques à disposition. Le 27 mai, invité sur CNews, le journaliste du Journal du Dimanche (JDD) Raphaël Stainville a déclaré qu’«il ne faut pas non plus, sur la base de ces fortes chaleurs, qui sont des phénomènes météorologiques, en déduire des conclusions climatiques».

Une rhétorique reprise moins d’un mois plus tard par Luc Ferry, chroniqueur et éditorialiste sur LCI, qui s’est exclamé : «On ne va pas atteindre 44 à Paris ; à Paris, ça sera moins qu’en 2019. Donc on ne peut pas dire que c’est nouveau et qu’on n’a jamais vu ça, ce n’est pas vrai. Et n’oubliez pas qu’en 1976 c’était incroyable aussi.»

Le traitement médiatique des canicules peine aussi à s’éloigner d’un constat très alarmiste. «Les canicules sont traitées comme un fait divers qui attire l’attention médiatique», remarque Eva Morel. Elles ne font pas émerger les discours scientifiques qui amènent à des solutions.

La part des séquences qui mentionnent le changement climatique lors des fortes chaleurs a progressé, passant de 33% en 2023 à 42% cette année. Dans le même temps, la proportion de passages évoquant ses causes – notamment la combustion des énergies fossiles et les émissions de gaz à effet de serre associées – a été divisée par deux entre les épisodes de mai et de juin, passant de 14 à 7%.

Le même déséquilibre se retrouve dans le traitement de l’adaptation au changement climatique. Cette thématique occupe une place beaucoup plus importante dans les médias : elle représentait environ 20% des séquences consacrées aux canicules en 2023, contre près de 50% lors du deuxième épisode de 2026. Mais l’adaptation est avant tout racontée à travers des réponses immédiates et individuelles – ombre, climatisation, ventilateurs, hydratation –, tandis que les réponses structurelles restent marginales. On parle 24 fois moins de rénovation thermique et de végétalisation que de climatisation.

«Parler de climatisation acte le débat sur l’adaptation, ce qui n’est pas mauvais en soi. Mais ça masque la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre et ça ne permet pas de confronter les dirigeants à leurs responsabilités», estime Eva Morel.

Renforcer la vigilance à l’approche de l’élection présidentielle

Entre janvier et mars, alors que la campagne des élections municipales battait son plein, la couverture environnementale a chuté : de 24% dans l’audiovisuel par rapport à la moyenne de 2025 et de 33% sur les chaînes d’information en continu. En mars, elle ne représentait plus que 2,8% du temps d’antenne : la plus basse couverture depuis la création de l’Observatoire.

Pourtant, comme le souligne Eva Morel : «Ce sont des moments de construction des ambitions des candidats. Mais, lorsque le sujet est moins traité, en particulier dans les interviews, ça n’en fait pas un sujet stratégique.»

À quelques mois de l’élection présidentielle, l’Observatoire redoute que le phénomène se reproduise. Quota Climat espère que les médias tireront les leçons de cet été, en renforçant leur vigilance face à la mésinformation et en interrogeant davantage les candidat·es sur les causes du dérèglement climatique et sur leurs propositions pour y répondre.

Mercredi soir, un débat était organisé sur BFMTV avec le climat pour sujet central. «Un signal positif», pour Eva Morel. Elle nuance : «Il a duré plus de trois heures, avec des experts et des journalistes spécialisés qui posaient des questions. Est-ce que c’est suffisant ? Absolument pas. Mais, au moins, il semble y avoir un petit apprentissage de ce qui s’est passé pendant l’été.»

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12.09.2026 à 07:00

«C’est frappant d’entendre si peu d’alouettes» : dans les jumelles d’un ornithologue à l’heure du déclin des oiseaux

Esteban Grépinet

Texte intégral (1758 mots)
Ornithologue et ingénieur au Muséum national d’histoire naturelle, Grégoire Loïs compte depuis cinq ans les oiseaux sur un secteur des Yvelines. © Esteban Grépinet/Vert

Guiperreux (Yvelines), fin avril, quelques semaines avant que le pays bascule dans un été caniculaire. Il est sept heures du matin, le soleil est levé depuis moins d’une heure et dépose timidement ses rayons sur la cime des plus grands arbres. À la lisière d’un bosquet encore humide de rosée, le chant lancinant du merle noir réchauffe l’atmosphère. Il est rapidement rejoint par les notes saccadées du pouillot véloce, petit oiseau verdâtre qui passe sa vie dans les frondaisons. Soudain, le cri nasillard d’un faisan de Colchide retentit au loin.

Au milieu de ce concert matinal, Grégoire Loïs se tient debout, l’oreille alerte. Jumelles autour du cou et carnet en main, le cinquantenaire griffonne énergiquement le nom de chaque espèce vue ou entendue. Récoltées en suivant un protocole méticuleux, ses observations alimenteront – avec celles de centaines d’autres ornithologues dans toute la France – la précieuse base de données du Suivi temporel des oiseaux communs (le «Stoc»).

Réalisé chaque printemps depuis 1989, ce comptage permet aux scientifiques du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) d’estimer l’évolution de l’abondance des différentes espèces à plumes au cours du temps. Le dernier bilan en date, publié en 2021 avec la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), est sans appel : les oiseaux des villes et des campagnes françaises ont décliné de près de 30% en trente ans.

«Des gagnants et des perdants»

«La première fois que nous avons établi une tendance moyenne pour toutes les espèces, nous ne nous attendions pas à voir un tel déclin, se souvient Grégoire Loïs, qui travaille lui-même au MNHN, comme directeur adjoint du programme de sciences participatives Vigie-Nature. Il y a des gagnants et des perdants chez les oiseaux, mais nous ne pensions pas avoir autant de perdants.» Passionné d’ornithologie depuis sa plus tendre enfance, ce natif des Yvelines a vu de ses propres yeux la disparition de plusieurs espèces emblématiques de sa campagne. Vert a suivi le scientifique sur les dix points d’écoute qu’il couvre chaque printemps depuis cinq ans.

Le Suivi temporel des oiseaux communs (Stoc) est l’un des plus anciens comptages naturalistes en France. Plusieurs centaines d’ornithologues y participent chaque année depuis 1989. Chacun se voit attribuer un carré de deux kilomètres de côté tiré au sort à proximité d’un lieu de préférence. À l’intérieur, dix points de comptage sont répartis en tenant compte de la diversité des écosystèmes présents (villages, forêts, rivières…).

Trois passages doivent être effectués en mars, avril et mai. À chaque point d’écoute, les ornithologues notent la totalité des espèces entendues ou vues en l’espace de cinq minutes, chronomètre en main. Les comptages sont effectués chaque printemps, si possible aux mêmes jours et dans les mêmes conditions météorologiques que les années passées.

Les données remontées par chaque naturaliste sont ensuite collectées, vérifiées et analysées par des scientifiques du Muséum national d’histoire naturelle, qui établissent des tendances sur le temps long pour chaque espèce et groupe d’espèces.

«Vu le milieu, il devrait y avoir au moins trois rossignols, s’étonne-t-il en pointant du doigt une friche. Quand j’étais gamin, il y en avait partout.» Difficile à observer dans les broussailles dans lesquelles il se terre, le rossignol philomèle est pourtant impossible à manquer lors d’un comptage : il passe ses journées (et même ses nuits !) à chanter, recouvrant même les gazouillis des autres espèces. Si ses populations restent stables ces deux dernières décennies à l’échelle nationale, l’oiseau a vraisemblablement disparu de la zone suivie par l’ornithologue.

Un peu plus loin, en se rapprochant des habitations, le comptage réserve des surprises plus réjouissantes. Le naturaliste observe de plus en plus de verdiers d’Europe. Une bonne nouvelle pour ce petit passereau habitué des mangeoires : ses populations s’effondrent ces dernières années à cause d’une épidémie de trichomonose, une maladie parasitaire qui touche les voies digestives. En vingt-cinq ans, l’oiseau a perdu près de 70% de ses effectifs au niveau national.

Le long du parcours, les chants d’alouettes se font timidement entendre. © Esteban Grépinet/Vert

Le long du chemin, mésanges, pinsons, grives et autres oiseaux très communs se font régulièrement entendre. Ces espèces dites «généralistes», qui peuvent aussi bien vivre en ville qu’à la campagne ou en montagne, sont les seules à connaître une dynamique positive. Le pigeon ramier, reconnaissable à son vol lourd et sa bande blanche sur le cou, en est un cas emblématique : sa population a plus que doublé en vingt-cinq ans.

Les alouettes ne sont plus à la fête

À l’inverse, la situation des oiseaux «spécialistes» est plus inquiétante : ceux des milieux agricoles (perdrix, bruants…) ont décliné de 30% en trente ans, et ceux des milieux forestiers (pics, troglodytes…) de 10%. Même les espèces des zones bâties sont en difficulté, avec une chute de 28% depuis 1989. Oiseaux emblématiques des campagnes, qui nichent dans les granges et les garages, les hirondelles rustiques ont vu leurs populations s’effondrer de trois quarts en Île-de-France (notre article).

«Il est très rare d’être surpris par une espèce. Chaque année, ce sont plutôt les absents qui m’étonnent.»

Les causes de ces déclins varient selon les espèces et leurs habitudes écologiques : disparition des friches ou des cavités dans les bâtiments rénovés pour certains oiseaux urbains, intensification de l’agriculture à la campagne… Pour les oiseaux insectivores, une récente étude française – basée sur l’analyse des données du Stoc – a mis en avant une «forte corrélation» sur le temps long entre les ventes de produits insecticides et le déclin de ces espèces (notre article).

Sur son circuit de comptage, qu’il couvre trois fois par an depuis 2021, Grégoire Loïs se remémore des moments marquants. Là, sur ce grand arbre étouffé de lierre, une chouette hulotte s’était envolée en plein jour à son approche. Plus loin, sur un vieux poirier planté au milieu d’un champ de céréales, une pie-grièche écorcheur était figée, tel un fantôme du passé. Typique des haies, où il empale ses proies, ce passereau au bec crochu se fait de plus en plus rare en Île-de-France. Proche cousine, la pie-grièche grise nichait encore dans la région il y a trente ans : elle n’y a plus été observée depuis 2005.

Un poirier au milieu d’un champ de céréales, sur le parcours du «carré Stoc» de Grégoire Loïs. © Esteban Grépinet/Vert

«Il est très rare d’être surpris par une espèce. Chaque année, ce sont plutôt les absents qui m’étonnent, témoigne Grégoire Loïs. Cela peut être lié à l’aléatoire, mais aussi à des populations plus faibles.» Le naturaliste s’aventure désormais au milieu des vastes étendues d’orge et de blé, typiques de plaines céréalières du centre de la France. «Vous voyez comme ça s’est calmé ?, chuchote-t-il. Pour l’instant, on entend juste deux espèces», contre une dizaine sur les précédents points d’écoute.

Symbole de ces campagnes silencieuses, le chant d’une alouette des champs s’étouffe au loin. «Normalement, c’est le bruit de fond omniprésent de ce type de milieu, souffle l’ornithologue. C’est frappant d’en entendre si peu.» Dès la fin de l’hiver, ce passereau couleur terre passe ses journées à faire résonner son indescriptible gazouillis métallique. Mais l’oiseau bien connu des comptines pour enfants n’est plus à la fête en France : en vingt-cinq ans, sa population a chuté de 32%.

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11.09.2026 à 15:16

En Haute-Savoie, une nouvelle autoroute décriée : ce chantier «condamne l’habitabilité de notre territoire»

Kim Vaillant

(473 mots)

Entre Machilly et Thonon-les-Bains (Haute-Savoie), le chantier de l’A412, l’autoroute du Chablais, cristallise la colère de militant·es et riverain·es. Le ruban d’asphalte de 16,5 kilomètres en plein cœur de la montagne doit être livré en 2029 ; les travaux ont débuté le 1er septembre et de premiers arbres ont été abattus sur le tracé, lundi. 

Perrignier (Haute-Savoie), le 9 septembre 2026. Sur le chantier de l’autoroute A412, les abattages d’arbres ont commencé. © Kim Vaillant/Vert

Vert a rencontré des opposant·es qui se mobilisent pour tenter de bloquer le passage des abatteuses. Pour Jérôme Déthes, maraîcher et membre du syndicat agricole Confédération paysanne 74, ce projet qui rappelle la controversée A69 entre Toulouse (Haute-Garonne) et Castres (Tarn) est «en train de condamner l’habitabilité de notre territoire en détruisant sa faune, sa flore, ses milieux».

Crapaud sonneur et grand capricorne

Le chantier s’étendra sur 180 hectares. «On va retrouver environ 80 hectares de forêt détruits et 70 hectares de terres agricoles […] On coupe des corridors écologiques, une quarantaine de cours d’eau», liste Joanna Linares, membre du collectif StopA412. «Il y a des espèces emblématiques comme le castor, le crapaud sonneur à ventre jaune, le grand capricorne…», abonde Jérôme Déthes.

Pour Amedea (une filiale du groupe Eiffage), le concessionnaire de la future voie : «L’autoroute doit être construite pour soulager les routes départementales existantes et les villages traversés par un trafic de transit. […] Amedea a choisi de limiter autant que possible les impacts sur le territoire : par le choix du tracé, la multiplication des ouvrages, leur surdimensionnement.»

Désengorger les villages ? Une fausse promesse, dénonce Joanna Linares : «L’autoroute apportera encore plus de trafic dans notre région ; encore plus de gens viendront s’installer et prendront leur voiture. Ça incite les gens à utiliser des véhicules motorisés individuels, alors qu’il y a plein de solutions de transport en commun disponibles.»

Contactée, la préfecture de Haute-Savoie n’a, pour l’heure, pas répondu à nos sollicitations.

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10.09.2026 à 17:55

Après cet été caniculaire, allez-vous payer vos aliments plus cher dans les supermarchés ?

Esteban Grépinet

Texte intégral (1924 mots)
S’il n’y a pas de pénuries pour le moment, les canicules de cet été ont provoqué une hausse des prix des produits frais, notamment des légumes. © Riccardo Milani/Hans Lucas via AFP

🛒 En août 2026, le prix des produits frais a augmenté de 5,8% sur un an à cause de la sécheresse et des canicules qui ont lourdement affecté l’agriculture, souligne l’Insee.

🥬 Tomates, salades, poireaux… Les légumes sont particulièrement touchés (+13,8% sur un an), mais pas les fruits ni les pommes de terre.

🥔 La grande distribution a aussi annoncé revoir son cahier des charges : plusieurs fruits et légumes vendus seront plus petits et plus difformes.

🥫 En début d’année prochaine, l’inflation pourrait se reporter sur les produits transformés (conserves, pains, fromages…). Sur le long terme, les changements climatiques aggravent l’insécurité alimentaire.

Des fruits et légumes brûlés par la chaleur, des productions de pommes de terre en baisse, des élevages menacés par la sécheresse et le manque de fourrages… Après cet été aux conditions climatiques désastreuses pour l’agriculture française, les effets vont-ils se répercuter sur les rayons des supermarchés ?

«Les épisodes caniculaires de l’été contribueraient à réchauffer le prix des produits frais, notamment ceux des légumes», expose l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) dans sa note de conjoncture publiée ce jeudi. Dans le détail, en août 2026, les prix des produits frais (fruits, légumes, poissons…) ont augmenté de 5,8% sur un an, «des rythmes inobservés depuis début 2024», selon l’organisme.

Pas de pénuries, mais une inflation marquée pour les légumes

Pour l’instant, la grande distribution ne parle pas de «pénuries» ; plutôt de «tensions» sur certains aliments. «Cet été, nous avons notamment rencontré des difficultés d’approvisionnement sur les salades et tomates et, dans une moindre mesure, sur certains légumes très consommateurs d’eau comme les aubergines ou les radis, détaille auprès de Vert le Groupement Mousquetaires (Intermarché, Netto). Notre vigilance porte désormais surtout sur les récoltes d’automne et d’hiver : pommes, pommes de terre, carottes, poireaux, choux…»

Les produits issus de l’agriculture biologique ont également souffert : «Nous observons des fruits et légumes parfois plus petits ou de moindre qualité visuelle, une diminution des volumes de certaines céréales, notamment du blé, ainsi que des difficultés pour l’élevage», détaille le réseau de magasins bios Biocoop, qui prévoit des baisses de rendement de l’ordre de 10 à 20%.

«Les conditions climatiques peuvent entraîner, pour certaines filières, des tensions ponctuelles entre l’offre et la demande, et donc faire évoluer les prix», ajoute Hugues Beyler, directeur agriculture et filières de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), qui regroupe les principales enseignes françaises de supermarchés. C’est un principe économique bien connu : lorsque l’offre d’un produit se raréfie, les prix tendent à augmenter (on parle alors d’inflation) pour limiter la demande et rééquilibrer le marché.

«Nous observons aussi quelques impacts au niveau du prix des poissons et de produits particuliers comme les moules, dont la croissance est plus compliquée quand la température de l’eau s’élève.»

À ce jour, si l’inflation alimentaire globale reste stable en août 2026 (+1,1% sur un an), la hausse est particulièrement prononcée pour la catégorie des produits frais, et tout particulièrement pour celle des légumes, dont les prix sont en augmentation de 13,8% sur un an en août, selon l’Insee. «En revanche, aucun impact n’est identifié sur le prix des fruits et pommes de terre», complète l’organisme.

En juillet, la hausse de prix était de 13% sur un an pour les légumes à fruits (tomates, courgettes…) et de 8% pour les légumes à tiges (salades, endives…), détaille Sébastien Faivre, responsable de la division «prix à la consommation» à l’Insee. «Nous observons aussi quelques impacts au niveau du prix des poissons et de produits particuliers comme les moules, dont la croissance est plus compliquée quand la température de l’eau s’élève», précise-t-il.

Des fruits et légumes plus petits dans les supermarchés

La répercussion de la crise climatique sur les prix dans les rayons dépend aussi des stratégies de la grande distribution, qui peut recourir à plus d’importations pour garnir son offre. «Sur la tomate, nous avons eu de fortes hausses en juin, tempérées par l’importation de tomates marocaines, illustre Sébastien Faivre. En juillet et en août, il y a eu moins d’importations, donc des hausses de prix plus fortes.»

«Notre premier réflexe ne sera pas d’aller chercher davantage de produits à l’étranger», assure le Groupement Mousquetaires. Outre la priorité donnée aux produits français, l’ensemble des enseignes de la Fédération du commerce et de la distribution a annoncé le 18 août «adapter les pratiques aux réalités du terrain», avec des produits plus petits ou biscornus.

«Un fruit plus petit ou un légume moins joli reste un bon produit.»

Pommes, salades, poivrons, pommes de terre… «Pour certains fruits et légumes, les consommateurs pourront trouver des calibres et aspects différents de ceux auxquels ils sont habitués, détaille Hugues Beyler. Ces différences ne signifient évidemment pas une différence de qualité et permettent de valoriser une plus grande partie de la production française.» «Un fruit plus petit ou un légume moins joli reste un bon produit. L’apparence change, pas nécessairement le goût ni la qualité», abonde le Groupement Mousquetaires.

«La grande distribution a simplement mis en place les choses qui sont absolument indispensables et qui devraient être la norme, nuance Mathieu Dalmais, porte-parole de l’ONG Inside Track France, qui regroupe des acteurs de l’agroalimentaire. Il serait plutôt rassurant que le consommateur paie une partie, car il faut absolument soutenir le monde agricole. Mais nous craignons que cette hausse de prix finisse surtout dans la poche de la grande distribution, il va falloir être extrêmement attentif.»

De même que Carrefour, le Groupement Mousquetaires se dit «prêt à réduire [ses] marges autant que possible» sur les produits les plus en tension, sans donner plus de détails. Si Biocoop revendique déjà des standards différents de la grande distribution pour lutter contre le gaspillage alimentaire, le réseau de magasins bios a «assoupli» ses règles dès juillet et réduit ses marges sur certains produits, comme les abricots et les raisins.

À plus long terme, le changement climatique risque d’accroître la précarité alimentaire

Si l’inflation concerne aujourd’hui principalement les produits frais, elle pourrait progressivement se reporter sur les produits transformés (conserves, pains, fromages, compotes…). «Les conséquences sur les céréales et les productions animales devraient se manifester plus tard, puisque les produits actuellement disponibles proviennent encore en partie des récoltes précédentes», explique Biocoop.

L’effet de la hausse des cours mondiaux des matières premières agricoles, comme les céréales, pourrait s’observer plutôt en début d’année prochaine, estime Dorian Roucher, chef du département de la conjoncture de l’Insee : «Nos modélisations montrent qu’il faut cinq mois pour que cette hausse se transmette aux industries agroalimentaires, et cinq mois pour arriver jusqu’aux prix des produits alimentaires.»

À plus long terme, les changements climatiques aggravent les pressions sur les systèmes alimentaires. Les canicules de l’été 2022 ont par exemple accru l’inflation alimentaire d’environ 0,67 point de pourcentage en Europe, selon une étude de la Banque centrale européenne et de l’Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique. Selon leurs estimations, la hausse des températures estimée sur le continent pour 2035 conduirait à une inflation alimentaire d’un à trois points de pourcentage par an.

Si les salaires ne suivent pas, la hausse des prix réduit le pouvoir d’achat des consommateur·ices et accroît la précarité des plus démuni·es. Avec les vagues de chaleur et sécheresses de 2023, environ un million de personnes supplémentaires ont subi de l’insécurité alimentaire en Europe par rapport à la période 1981-2010, selon l’édition européenne du Lancet countdown : «Les chocs climatiques et météorologiques font grimper les prix des fruits et légumes, rendant plus difficile pour les ménages à faibles revenus de se procurer une alimentation saine et nutritive.»

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10.09.2026 à 17:05

Congé climatique, «journée intensive»… Pour concilier travail et chaleur, la France pourrait s’inspirer de solutions espagnoles

Marti Blancho

Texte intégral (1516 mots)
Madrid (Espagne), le 9 septembre 2026. Le ministre français du travail, Jean-Pierre Farandou (à gauche), la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet (à droite), et la ministre espagnole du travail, Yolanda Díaz (au centre), participent à une visite de chantier. © Thomas Coex/AFP

En cette rentrée, le ministre du travail, Jean-Pierre Farandou, a fait ses valises pour l’Espagne. Pas pour se prélasser en bord de mer, mais afin de comprendre comment nos voisin·es s’adaptent aux fortes températures quand il s’agit de travailler. Un «voyage d’étude» annoncé en juin, au début de l’été le plus chaud jamais enregistré en France.

Accompagné de représentant·es de syndicats et du patronat, le ministre a été reçu mercredi à Madrid par son homologue ibérique, Yolanda Díaz, communiste et ex-leader du parti Sumar (gauche). «La France devient l’Espagne», a déclaré Jean-Pierre Farandou pour illustrer la nécessité de s’inspirer d’un pays «habitué aux grandes chaleurs depuis longtemps et à l’avant-garde des mesures prises pour gérer leur impact sur le monde du travail».

L’urgence est criante. 7 300 décès excédentaires ont été enregistrés cet été par Santé publique France ; un bilan encore provisoire. Sur la même période, au moins 14 personnes sont mortes de la chaleur au travail, d’après les derniers chiffres de la Confédération générale du travail (CGT). «Ce voyage à Madrid confirme que la France est très en retard face aux chaleurs et aux intempéries, assure Sophie Binet, sa secrétaire générale. À l’issue de ce déplacement, une chose est claire : il y a urgence à modifier le code du travail pour intégrer les protections qui existent déjà chez nos voisins.»

La journée intensive

Premier dispositif observé par la délégation française : la «journée intensive» (ou «continue»). En été, nombre d’employé·es, ouvrier·es du BTP ou travailleur·ses agricoles commencent plus tôt – environ 7h30 dans les bureaux ; parfois dès 6h sur les chantiers – et terminent vers 14h ou 15h, sans pause déjeuner. La journée de travail est condensée sur la seule matinée, après laquelle chacun·e rentre chez soi. «La logique est implacable : on évite les heures les plus chaudes, et donc les risques les plus importants», a reconnu Jean-Pierre Farandou.

En général, cette organisation s’étend de fin juin à début septembre – les dates varient selon les provinces. Il ne s’agit toutefois pas d’un droit légal automatique : elle doit être prévue par la convention collective ou inscrite sur le contrat de travail. Environ la moitié des entreprises espagnoles proposent cette journée intensive, d’après différentes estimations.

En fin de compte, «la proposer est dans l’intérêt des employeurs, puisqu’elle permet d’améliorer la productivité», a assuré la ministre espagnole du travail, expliquant que de nombreuses études démontrent que la productivité chute à force de travailler sous la chaleur.

Mais la mesure a ses limites. La saison de la journée intensive s’arrête début septembre, alors que le thermomètre avoisine encore régulièrement les 40°C dans le courant du mois, surtout en Andalousie. Cette semaine, l’agence espagnole de météorologie (Aemet) a émis une alerte orange pour fortes chaleurs à Séville, à Cordoue et à Jaén, dans cette région du sud de l’Espagne. Quant à certains secteurs très exposés à la chaleur comme les filières bois, métallurgie ou ciment, ils ne bénéficient même pas de cette option dans leur convention.

Un décalage pointé par Jaime Sarmiento, secrétaire à la santé au travail du syndicat UGT à Cordoue : «Les températures ne connaissent ni calendrier ni convention collective. Si la chaleur continue et que la santé des travailleurs est menacée, les mesures de prévention doivent continuer à s’appliquer

En cas d’alerte rouge, fermeture des terrasses des bars et restaurants

Au-delà de cette flexibilité négociée, les employeur·ses espagnol·es ont, depuis 2023, l’obligation légale de protéger leurs salarié·es en cas de forte chaleur : adaptation des horaires, protocoles de prévention, voire interdiction de certaines tâches en extérieur. Dès que l’Aemet émet une alerte orange ou rouge et que les mesures préventives ne suffisent plus, la loi impose l’adaptation des conditions de travail — pouvant aller jusqu’à la réduction des horaires.

Dans ce contexte, un·e maçon·ne doit pas travailler à l’extérieur pendant les heures les plus chaudes de la journée. Autre exemple : la nouvelle convention collective de la restauration prévoit la fermeture des terrasses, des bars et des restaurants en cas d’alerte rouge ou de températures proches ou supérieures à 42°C, sous peine d’amendes pouvant atteindre 50 000 euros.

Les autorités affirment veiller au respect de la loi. Le montant des amendes aux entreprises en infraction a ainsi doublé entre les étés 2022 et 2025, passant de 706 000 euros à 1,56 million d’euros, d’après des chiffres du ministère du travail espagnol, révélés par le journal El País. Des sanctions qui touchent surtout la construction et l’agriculture, pour non-respect des horaires adaptés. Les syndicats espagnols dénoncent néanmoins des trous dans la raquette. La confédération Comisiones Obreras comptabilise 3 830 accidents liés à la chaleur en 2025, près du double de l’année précédente.

Congé climatique

Autre dispositif scruté par la délégation française : le désormais fameux congé climatique, entré en vigueur le 28 novembre 2024, un mois après les inondations meurtrières à Valence, dans l’est du pays. Il ouvre droit à quatre jours de congés payés par an lorsqu’un·e salarié·e fait face à une «situation de risque grave et imminent», notamment lorsqu’elle découle d’«une catastrophe ou d’un phénomène météorologique adverse». Les fortes chaleurs font bien partie de ces situations, comme l’a confirmé le ministère espagnol du travail, et contrairement aux propos de Jean-Pierre Farandou, qui avait assuré, fin juin, que la mesure excluait les alertes canicule. Madrid n’a cependant pas confirmé si ce congé avait été effectivement utilisé dans le contexte d’une vague de chaleur.

En France, l’idée a déjà des relais politiques. Les Écologistes soutiennent une proposition de loi visant à instaurer cinq jours de congés payés en cas d’alerte rouge météo. Jean-Pierre Farandou émet des réserves : «Je ne crois pas que l’on puisse transposer exactement la même chose», a-t-il confié à El País, un jour avant son voyage en Espagne. Une fois arrivé à Madrid, le ministre a préféré éluder le sujet.

L’Hexagone dispose cependant d’un dispositif similaire : le «régime de chômage-intempéries», qui prend en compte les fortes chaleurs mais reste réservé au secteur du BTP. La CGT, Solidaires et la FSU demandent d’étendre le dispositif à tous les secteurs. La CGT a aussi insisté pour inscrire dans la loi des températures de référence. Outre-Pyrénées, un décret exige depuis 1997 que la température intérieure ne dépasse pas 27°C dans les bureaux et 25°C en cas d’activité physique «légère».

Reste à savoir comment la France transposera ces enseignements. Jean-Pierre Farandou a d’ores et déjà tranché en faveur du dialogue social, au lieu d’une procédure législative. Le groupe de travail formé avec les représentant·es des syndicats et des entreprises doit poursuivre ses réflexions à Paris dans les prochaines semaines. Le ministre voudrait «conclure les discussions fin 2026 ou début 2027» mais anticipe déjà qu’«il n’est pas exclu qu’on ne voie pas les choses pareil».

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10.09.2026 à 11:57

Les Français face à l’amnésie climatique : combien de temps trouverons-nous ces étés caniculaires anormaux ?

Mathilde Picard

Texte intégral (1816 mots)
Arcachon (Gironde), le 24 juillet 2026. Le monde brûle et nous risquons de nous y habituer. © Maximilien Lamy/AFP

L’été 2026 est le plus chaud que la France ait jamais connu et plusieurs records de température ont été battus en ce mois de septembre. Aujourd’hui, nous sommes sous le choc… mais pour combien de temps ? Cet été permettra-t-il une véritable prise de conscience des effets du changement climatique ou aurons-nous tout oublié demain ?

«On ne perçoit pas l’augmentation inexorable de la température moyenne, seulement les extrêmes qui, eux, sont plus fréquents et marquent les esprits», assure Christine Berne, climatologue à Météo-France. Difficile de s’apercevoir que la température annuelle moyenne est passée de 11,82 degrés Celsius (°C) dans les années 1960-1990 en France hexagonale à 12,97°C entre 1990 et 2020. Les chaleurs des étés 1976 et 2003, elles, restent davantage en tête.

«Les changements extrêmes de température modifient notre compréhension culturelle de ce qu’est le changement climatique, ce n’est plus abstrait», explique à Vert George Adamson, chercheur en représentations culturelles du climat à l’université King’s College London (Angleterre). C’est pour cette raison, que selon lui, «nous devons utiliser ce moment, là tout de suite, pour rendre la dureté de ce que nous avons vécu très claire : il faut rappeler que ces chaleurs provoquent des morts, avant que ce ne soit normalisé par la répétition d’étés similaires.»

«Les changements de température liés au dérèglement climatique sont rapidement normalisés»

En raison de la variabilité climatique, des canicules aussi intenses et aussi longues que celles de l’été 2026 ne surviendront peut-être pas l’année prochaine, ni celle d’après. Toutefois, le changement climatique rend les vagues de chaleur plus fréquentes, plus intenses et plus longues. Elles s’étendent également à une plus large partie du territoire et peuvent survenir plus tôt (en mai cette année) ou plus tard (sept départements ont été placés en alerte canicule début septembre). «Les prochains épisodes de chaleur risquent de nous faire dire que ces extrêmes ne sont pas si bizarres», alerte le géographe.

Ces dernières décennies, les températures grimpent de plus en plus haut l’été sous l’effet du changement climatique. © Météo-France

«Les changements de température liés au dérèglement climatique sont rapidement normalisés par les populations», rappelle-t-il. Selon une étude publiée en 2019 dans la revue internationale Sustainability Science, environ cinq ans suffisent à banaliser des températures exceptionnelles. Les auteur·ices ont analysé des milliards de contenus publiés sur les réseaux sociaux portant sur la météo. Si, dans les cinq dernières années, les internautes avaient connu des chaleurs bien au-dessus des normales de saison, alors celles-ci ne représentaient plus une anomalie et n’étaient même plus un sujet de conversation.

Les scientifiques font le parallèle avec le conte de la grenouille ébouillantée : si l’on plonge l’animal directement dans l’eau en ébullition, elle s’échappera d’un bond ; mais si on chauffe progressivement la casserole, elle ne se rendra pas compte de l’élévation de la température, jusqu’à en mourir.

L’amnésie climatique n’est pas inévitable

Un autre phénomène nous fait oublier l’évolution du climat : nous choisissons souvent un point de référence récent pour savoir si une température est normale.

Ce réflexe nous empêche de prendre conscience des grands changements dans notre environnement, selon le biologiste franco-canadien Daniel Pauly. Le chercheur qui étudie l’évolution des stocks de pêche souligne le problème que pose le «changement de référence» ou «seuil de référence changeant» pour estimer la diminution du nombre de poissons prélevés. Il montre que pêcheur·ses et scientifiques comparent les stocks d’aujourd’hui à ceux d’il y a une vingtaine d’années. Or, à cette époque, les prises étaient déjà bien amoindries par rapport aux vingt années précédentes. Cette comparaison, qui ne prend pas en considération le temps long, empêche de réaliser la chute gigantesque du nombre de poissons.

«Cette idée d’une amnésie écologique peut être appliquée au climat», selon George Adamson. Mais cet oubli n’est pas irréversible : pour maintenir une conscience du réchauffement climatique, il met en lumière le rôle clef de certaines périodes de l’année.

Une étude à laquelle il a participé indique à quel point notre perception du climat est influencée par les changements dans notre paysage quotidien : un enneigement qui ne survient plus pour les vacances, des feuilles d’automne qui tombent plus tôt à l’endroit où l’on a grandi… Ces images affectent bien plus nos esprits que de savoir que les températures sont plus élevées à l’échelle nationale. «Il reste toujours quelques preuves de ces bouleversements climatiques dans la mémoire individuelle et collective», insiste George Adamson. Il est crucial, selon l’expert, d’entretenir ce souvenir.

Entretenir la mémoire grâce à nos représentations culturelles

«L’enjeu est de comprendre ce que l’on perd et ce que l’on a déjà perdu avec le changement climatique ; de savoir comment faire son deuil», explique-t-il. Et de recommander, pour entretenir cette mémoire, de poser des questions qui portent sur la météo aux personnes les plus âgées – sans mentionner le dérèglement du climat. «Les gens peuvent normaliser le changement climatique tout en reconnaissant, pour les plus vieux, que la météo d’avant était différente chez eux», appuie-t-il.

En plus de notre quotidien, des évènements culturels nationaux peuvent aussi servir de repères. «Les gros festivals sont des moments particuliers dans la mémoire du climat, car nous avons des attentes pour ces évènements, nous savons reconnaître s’il est supposé y faire plus chaud ou plus froid.»

Un site internet recense ainsi la météo du Hellfest, célèbre festival de musique hard-rock et métal à Clisson (Loire-Atlantique). Les éditions de 2007 à 2013 ont été marquées par des températures automnales, pluies et boue. À l’inverse, celle de 2017 était déjà qualifiée «d’enfer» par Ouest-France, lorsque la température atteignait 27°C. En 2022, 800 malaises ont été comptabilisés en deux jours. Les festivals de 2025 et 2026, eux, ont atteint les 37°C, voire les 40°C. Ces éditions sont toujours désignées dans les mêmes termes, alors que dix degrés se sont ajoutés au record préexistant.

Les médias ont donc un rôle à jouer pour rappeler l’anormalité des températures extrêmes. Charge à eux de souligner que l’été 2026 aurait été quasiment impossible sans la combustion massive d’énergies fossiles et les émissions de gaz à effet de serre associées, qui alimentent le réchauffement climatique.

L’oubli, «l’un des dangers les plus insidieux du changement climatique»

Le chercheur et épidémiologiste Kévin Jean s’étonne que le bilan sanitaire exceptionnel des canicules de 2026, 7 300 morts, selon les chiffres provisoires de Santé publique France, ne suscite pas davantage de réactions dans le débat public. Il souligne qu’une autre catastrophe naturelle aurait entraîné une minute de silence ou un hommage plus marqué. Le maire écologiste du 11ème arrondissement de Paris, David Belliard, a proposé, au cœur de l’été, la création d’un mémorial et une journée de commémoration des mort·es des canicules.

Pour la climatologue Christine Berne, «il est indispensable de garder cette mémoire du climat pour prendre conscience qu’on avait moins de problèmes de ressource en eau auparavant, que les canicules estivales n’entraînaient pas nécessairement des décès, et que la vie était un peu plus agréable».

Et si on préférait tout oublier ? Un choix dangereux, selon l’agroclimatologue Serge Zaka. «La banalisation des extrêmes climatiques est peut-être l’un des dangers les plus insidieux du changement climatique, prévient-il sur le réseau social Linkedin. Notre perception du climat peut changer en quelques années. La physiologie d’un chêne, d’une vigne ou d’un écosystème, non.»

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10.09.2026 à 10:57

Où habiter en 2050 ? Les pistes du géographe Guillaume Faburel, des collines normandes aux Préalpes

Zoé Moreau

Texte intégral (2177 mots)
Guillaume Faburel est géographe et professeur à l’université Lyon 2. © Pierre-Antoine Pluquet

Au cœur de cet été caniculaire, nombre d’habitant·es des grandes villes disaient étouffer dans leur logement et envisager de partir. Déménager, mais pour aller où ? Le géographe Guillaume Faburel répond à la question dans son nouveau livre, Où habiter ?, qui sort ce jeudi aux éditions Tana.

L’ouvrage montre combien le dérèglement climatique constitue une raison suffisante de quitter les métropoles. Elles sont toutes désavantagées, en France, par rapport à leur arrière-pays. En période caniculaire, l’écart peut aller jusqu’à 12°C entre le cœur de Toulouse et une campagne arborée située à 40 ou 50 kilomètres, par exemple.

Auprès de Vert, le chercheur plaide pour un rééquilibrage en faveur des campagnes et identifie sept ensembles géographiques où d’autres manières de vivre pourraient se développer – sans en faire pour autant des refuges à l’abri de toutes les crises.

Vert : où faut-il aller, pour fuir les températures extrêmes ?

Guillaume Faburel. Avec d’autres géographes, nous avons identifié sept territoires exemplaires par leur capacité d’adaptation et d’atténuation face au réchauffement climatique. Il ne s’agit pas de refuges où l’on serait protégé de tout. Ce sont des espaces qui offrent davantage de possibilités pour vivre de manière nourricière, dans la proximité et dans la solidarité.

Il y a d’abord trois espaces de collines : bretonnes, normandes et poitevines. Ce sont des territoires de faible altitude, caractérisés par leurs paysages bocagers et situés en retrait des littoraux. Les côtes sont exposées à la submersion et à la pression des résidences secondaires, qui exclut déjà une partie des habitants locaux. Nous parlons donc plutôt de territoires intérieurs, avec de petites parcelles, liées à la structure du bocage.

Viennent ensuite quatre ensembles de moyenne montagne, qui se situent entre 500 et 1 200 mètres d’altitude : la partie centrale des Pyrénées, notamment l’Ariège ; mais pas les Pyrénées-Atlantiques, soumises à la pression de la côte basque. Ainsi que les plateaux du Massif central, le Morvan (jusqu’aux côtes de Meuse) et les Préalpes.

Pour identifier ces espaces, une trentaine d’indicateurs ont été croisés par les géographes du mouvement post-urbain. © Alan Deleflie pour Tana éditions

Sur quels critères les avez-vous identifiés ?

Nous avons croisé une trentaine d’indicateurs. On a d’abord cherché les endroits où il reste une forêt diversifiée et non une plantation en monoculture exploitée par coupes rases… La forêt peut être nourricière, fournir du bois de chauffage et de charpente, servir de refuge à des écosystèmes remarquables et apporter de la fraîcheur.

Nous avons aussi regardé si les zones abritaient des logements que l’on peut occuper de nouveau sans avoir à construire des zones résidentielles ; des terres agricoles à un prix accessible avec des parcelles qui ne s’étendent pas sur des centaines ou des milliers d’hectares ; ainsi que des ressources permettant de produire de la matière et de l’énergie.

Concrètement, à quoi ressemblerait la vie dans ces territoires ?

Cela suppose de retrouver davantage d’autonomie et de rapprocher les lieux de production des lieux de vie. Il existe encore, dans ces territoires, une petite paysannerie, mais aussi des «modestes économes» qui pratiquent déjà le réemploi, la réparation, la mise en bocaux, le potager ou le verger. Ce sont des savoir-faire et des manières de vivre dont nous allons avoir besoin.

«Les nouveaux habitants peuvent contribuer à faire vivre certains territoires.»

Le tissu social n’est pas nécessairement plus développé qu’en ville, mais il repose davantage sur la proximité et l’entraide. Il existe des chantiers participatifs, des échanges d’outils, des personnes que l’on peut appeler pour monter une serre, ainsi que des cultures festives, parfois traditionnelles.

Les nouveaux habitants peuvent également contribuer à faire vivre certains territoires : leurs enfants peuvent aider à maintenir une classe ouverte et leurs achats soutenir une épicerie menacée de fermeture. À condition de ne pas arriver en voulant reproduire exactement leur mode de vie urbain, ils peuvent y retrouver des capacités d’action qu’ils n’avaient plus dans les métropoles.

Dans votre livre, vous appelez à un rééquilibrage démographique entre villes et campagnes. Pourquoi ?

Entre 1900 et 2015, la population mondiale a été multipliée par un peu plus de quatre et la population urbaine par plus de quinze. Or les consommations d’énergie et de bois, les émissions de polluants ou la production de déchets ont progressé dans des proportions proches de celles de l’urbanisation. La ville produit donc des effets écologiques néfastes très supérieurs à son poids démographique.

La concentration urbaine pourrait, en théorie, permettre des économies d’énergie. Mais celles-ci sont compensées par des effets rebond : les grandes villes stimulent l’hyperconsommation, l’hypermobilité et l’hyperactivité.

«Les ruralités ont longtemps été mises au ban, maltraitées, ignorées et invisibilisées par notre société orientée vers l’urbain.»

Cette organisation a aussi profondément transformé les campagnes. Les exodes ruraux ont retiré des bras à l’agriculture pour alimenter les usines urbaines ; il a fallu les remplacer par des machines. Nous assistons aujourd’hui à un deuxième sacrifice des campagnes. Pour électrifier les usages urbains au nom de la transition, les ruralités sont sommées d’accueillir parcs agrivoltaïques, champs d’éoliennes et grands méthaniseurs.

Il faut désormais rééquilibrer la population, les activités et les pouvoirs entre villes et campagnes : non plus vassaliser les ruralités, mais retrouver une forme de concorde et de respect.

Faut-il pour autant que tous les citadins aillent investir ces espaces ?

Non. Nous n’en avons pas tous les moyens et il ne s’agit pas de reproduire l’erreur du passé en inversant simplement le mouvement. Combien de personnes devraient partir, lesquelles, pour aller où et comment ? La question reste posée. Environ 100 000 personnes quittent aujourd’hui chaque année les espaces métropolitains en France. Le phénomène reste discret, mais il est installé depuis dix ou quinze ans et doublera certainement ces vingt-cinq prochaines années.

Pour assurer l’approvisionnement en nourriture, il faudrait pouvoir compter sur dix millions d’actifs ruraux – paysans, artisans, mais aussi travailleurs du soin, de l’éducation et de la transmission. Nous parlons donc de cinq à dix millions de personnes qui pourraient changer d’espace ou d’activité.

Il ne s’agit évidemment pas d’un exode urbain forcé, mais d’un rééquilibrage susceptible de ramener notre empreinte collective et individuelle sous les limites planétaires.

Les habitants de ces territoires accueilleront-ils à bras ouverts des citadins venus s’y installer ?

Oui et non. En tous cas, pas automatiquement. Les ruralités ont longtemps été mises au ban, maltraitées, ignorées et invisibilisées par notre société orientée vers l’urbain. On ne peut pas faire comme si cette histoire n’existait pas et décréter que tout le monde est désormais ami.

Cependant, les recherches que nous menons montrent que les installations néorurales se passent généralement mieux que ne le laisse entendre le traditionnel «marronnier» médiatique sur les conflits de voisinage.

«Il faut considérer les ruralités pour ce qu’elles sont : d’autres formes de vie et de savoirs dont on doit aujourd’hui se nourrir.»

Le point de friction principal porte sur la conception de l’écologie et le rapport au vivant. Pour caricaturer : les chasseurs d’un côté et les cyclistes ou les véganes de l’autre. Il faudra apprivoiser les désaccords et retrouver des alliances autour du vivant entre les nouveaux venus et ceux qui vivent là depuis longtemps.

C’est aussi aux urbains de ne pas arriver avec un imaginaire misérabiliste, en pensant qu’ils vont «sauver» les ruralités. Il faut considérer les ruralités pour ce qu’elles sont : d’autres formes de vie et de savoirs dont on doit aujourd’hui se nourrir.

Un afflux important d’urbains ne risquerait-il pas de transformer ces territoires ruraux en nouvelles villes et d’en chasser les habitants ?

Si, complètement. Le risque est déjà à l’œuvre. Lorsqu’un appartement parisien a fortement pris de la valeur en vingt ans, sa vente permet d’acheter une très grande propriété dans certains de ces territoires. Le capital accumulé dans les métropoles s’exurbanise et le marché immobilier gentrifie déjà des espaces ruraux.

«Des populations entières sont assignées à l’enfer du béton.»

Il faut donc accompagner le rééquilibrage géographique d’un rééquilibrage politique. Les collectivités locales, les foyers ruraux ou les parcs naturels doivent retrouver la capacité d’agir selon la perspective qu’ils jugent bonne : surveiller les effets de seuil, éviter des arrivées trop massives, privilégier la réhabilitation des logements vacants plutôt que la construction. Il ne s’agit pas de trier les personnes entre celles qui auraient le droit d’entrer et les autres, mais de rendre aux territoires la maîtrise de leur évolution.

Sans rééquilibrage politique, les collectivités resteront dépendantes de l’ingénierie des métropoles et d’urbanistes formés depuis et pour elles. Nous courrons alors le risque de recréer précisément ce que nous prétendons quitter.

Tout le monde n’a pas les moyens de quitter la ville. Que dites-vous à celles et ceux qui voudraient partir mais ne le peuvent pas ?

Des populations entières sont assignées à l’enfer du béton, alors qu’elles désirent elles aussi de plus en plus partir, notamment parmi les classes populaires.

Dans ce cas, l’action est à envisager à l’échelle du quartier et de la communauté. La priorité est de libérer, là où elles vivent, du foncier, de désasphalter, de cultiver et de planter – notamment des arbres nourriciers. Cela rafraîchit, apporte des compléments alimentaires, recrée de la sociabilité et produit des effets bénéfiques sur la santé.

Mais on ne pourra pas adapter suffisamment les grandes villes, et ce n’est pas le message principal du livre : celui-ci est de rappeler que des ressources existent ailleurs, loin, pour retrouver des capacités d’action.

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