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30.03.2025 à 15:46
D’IBM à OpenAI : 50 ans de stratégies gagnantes (et ratées) chez Microsoft
Texte intégral (2313 mots)

Insubmersible. Même la vague des Gafa n’a pas vraiment atteint Microsoft. Cinquante ans après sa création, soit une éternité dans le monde de la tech, la firme de Bill Gates et Paul Allen est toujours là et bien là. Retour sur ce qu’on appelle outre-Atlantique, une success-story avec quelques échecs.
Cette semaine, Microsoft fête ses 50 ans. Cet article a été écrit sur Microsoft Word, à partir d’un ordinateur équipé de Microsoft Windows, et il sera vraisemblablement publié sur des plateformes hébergées par Microsoft Azure, notamment LinkedIn, une filiale de Microsoft qui compte plus d’un milliard d’utilisateurs. C’est dire l’influence de cette entreprise qui, en 2024, a dégagé un bénéfice net de 88 milliards de dollars pour un chiffre d’affaires de 245 milliards. Sa valeur en Bourse tutoie les 3 000 milliards de dollars, ce qui en fait la deuxième valorisation boursière au monde, derrière Apple et quasiment à égalité avec NVidia. Ses profits cumulés, depuis 2002, approchent les 640 milliards de dollars.
Pourtant, il y a 50 ans, Microsoft n’était qu’une toute petite entreprise d’informatique fondée à Albuquerque, au Nouveau-Mexique (et non en Californie) par deux anciens étudiants de Harvard, Bill Gates et Paul Allen, âgés respectivement de 19 et 22 ans. Les péripéties qui lui ont permis de devenir une des entreprises les plus puissantes au monde sont multiples, et on peut les rassembler en quatre époques.
Première époque : Bill Gates grimpe sur les épaules d’IBM
À la fin des années 1970, le leader incontesté de l’informatique, IBM, réalise que les micro-ordinateurs proposés par les jeunes entrepreneurs de la Silicon Valley, comme l’Apple II, risquent à terme de faire de l’ombre à ses gros systèmes. Le projet IBM PC est alors lancé. Rapidement, il apparaît que la lourdeur des processus internes de l’entreprise ne lui permettra pas de livrer un micro-ordinateur dans les temps. Il est alors décidé que les différents composants de la machine pourront être sous-traités à des fournisseurs externes.
Pour le système d’exploitation, plusieurs entreprises spécialisées sont sollicitées, mais toutes refusent de travailler avec IBM, qu’elles considèrent comme l’ennemi à abattre, symbole de l’informatique centralisée et bureaucratique. C’est alors que Mary Maxwell Gates, qui siège au conseil d’administration d’une ONG à côté du président d’IBM, suggère le nom de son fils William, surnommé Bill, qui vient de créer Microsoft. Un premier contact est pris en 1980.
Problème, Microsoft n’est pas du tout spécialiste des systèmes d’exploitation, mais du langage de programmation BASIC. Qu’à cela ne tienne : Bill Gates, avec un culot incroyable, accepte de signer avec IBM pour lui livrer un système d’exploitation qu’il n’a pas. Il rachète le système QDOS, de l’entreprise Seattle Computer Products, à partir duquel il développe le MS-DOS (MS pour Microsoft).
Deuxième coup de poker, Bill Gates, dont le père est associé fondateur d’un grand cabinet d’avocats de Seattle, propose à IBM un contrat qui prévoit que l’utilisation de MS-DOS ne sera pas exclusive, ce qui lui donne le droit de le vendre à d’autres entreprises informatiques. IBM, peu habitué à la sous-traitance, ne se méfie pas. Ce contrat fera la fortune de Microsoft et le malheur d’IBM : Compaq, Olivetti ou Hewlett-Packard s’empressent de développer des clones de l’IBM PC, donnant naissance à une véritable industrie.
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Portée par ce formidable succès (l’image de sérieux d’IBM séduit les entreprises, et Microsoft touche une redevance sur chaque PC vendu), l’entreprise est introduite en Bourse en 1986. Bill Gates, Paul Allen et deux de leurs premiers employés deviennent milliardaires et 12 000 autres salariés de Microsoft, millionnaires.
Deuxième époque : Windows, la poule aux œufs d’or héritée de Xerox
Au milieu des années 1980, les micro-ordinateurs sont peu ergonomiques : leurs systèmes d’exploitation, dont le MS-DOS de Microsoft, fonctionnent avec des lignes de commande particulièrement rébarbatives (le fameux C :/). Tout change en 1984 avec l’Apple Macintosh, équipé d’une interface graphique (icônes, menus déroulants, souris, polices de caractères, etc.). Cette technologie révolutionnaire a été mise au point dans le laboratoire de recherche de Xerox, mais le géant des photocopieurs n’a pas compris son potentiel. Steve Jobs, le patron d’Apple, s’en est très largement inspiré. Pour assurer le succès commercial du Macintosh, il demande à Microsoft de développer une version adaptée de sa suite bureautique, et notamment son tableur Excel. C’est ainsi que Microsoft récupère le principe de l’interface graphique, ce qui lui permet de lancer Windows 1 dès 1985, bientôt accompagné de la suite Office (Word, Excel et Powerpoint).
À lire aussi : Microsoft augmente ses prix pour déplacer les coûts de l’IA générative sur les utilisateurs
Windows est amélioré tout au long des années suivantes, pour culminer avec Windows 95, lancé en 1995 avec une campagne publicitaire de plus de 200 millions de dollars, pour laquelle Bill Gates achète aux Rolling Stones le droit d’utiliser leur chanson « Start Me Up ». La part de marché mondial de Microsoft dans les systèmes d’exploitation dépasse alors les 70 %. Elle n’a guère changé depuis.
En 1997, Microsoft se paye même le luxe de sauver Apple de la faillite en investissant 150 millions de dollars dans son capital sous forme d’actions sans droits de vote, qui sont revendues trois ans plus tard. Steve Jobs remercie Bill Gates lors d’une de ses célèbres keynotes en affirmant : « Le monde est meilleur, merci. » Accessoirement, ce sauvetage permet de mettre fin au procès qu’Apple avait intenté à Microsoft en l’accusant d’avoir copié son interface graphique pour concevoir Windows.
Troisième époque : bureaucratisation, conflits internes et diversifications ratées
Au milieu des années 1990, l’informatique connaît une nouvelle transformation avec l’explosion du Web. Or, Microsoft, spécialiste des PC autonomes, dont le modèle économique consiste à vendre des logiciels en boîte, est mal préparé pour cette mise en réseau globale. Sa première réaction est la mise au point du navigateur Internet Explorer, (en fait développé à partir du rachat du navigateur Mosaic conçu par l’entreprise Spyglass, un peu comme le MS-DOS en son temps). Internet Explorer finit par être intégré à Windows, ce qui déclenche un procès pour abus de position dominante qui aurait pu entraîner le démantèlement de Microsoft. De nouveaux concurrents, comme Google avec son navigateur Chrome, en profitent pour attirer les utilisateurs.
En 2000, Bill Gates cède son poste de directeur général de Microsoft à Steve Ballmer, un de ses anciens camarades d’Harvard, qui souhaite en faire une entreprise d’appareils électroniques et de services. Pour cela, Ballmer mène pendant les quinze années suivantes toute une série de diversifications : jeux vidéo (Flight Simulator), encyclopédie sur CD (Encarta), matériel informatique (souris, claviers), lecteur MP3 (Zune), hébergement en ligne (Azure), console de jeux (Xbox), téléphones (Windows Phone), tablettes et ordinateurs (Surface).
Si certaines de ces diversifications sont des réussites (notamment Azure et la Xbox), d’autres sont des échecs cuisants. Encarta est vite submergée par Wikipédia, le Zune ne résiste pas à l’iPod d’Apple, tandis que Windows Phone reste l’une des plus grandes erreurs stratégiques de l’histoire de l’entreprise. En effet, pour assurer son succès dans la téléphonie face à l’iPhone, Microsoft rachète la division « téléphones mobiles » du Finlandais Nokia pour 5,4 milliards de dollars en septembre 2013. L’intégration est catastrophique. Steve Ballmer souhaite que les téléphones utilisent une version de Windows 10, ce qui les rend aussi lents que peu ergonomiques. À peine deux ans plus tard, Microsoft stoppe son activité de téléphonie, en accusant une perte de 7,6 milliards de dollars. Nokia est revendu pour seulement 350 millions de dollars.
Une des conséquences de ces multiples diversifications est l’explosion des effectifs de Microsoft, qui passent de 61 000 personnes en 2005 à 228 000 en 2024. De nombreux conflits internes éclatent entre les différentes divisions, qui refusent de travailler ensemble.
Ces guerres de territoires, doublées d’une bureaucratisation envahissante et d’une rentabilité sans effort (pour chaque installation de Windows, les fabricants de PC payent environ 50 dollars, alors que le coût marginal de cette licence est virtuellement nul), brident la capacité d’innovation de Microsoft. Ses logiciels, notamment Internet Explorer 6 ou Windows Vista, sont bientôt moqués par les utilisateurs pour leurs imperfections, constamment colmatées par de fréquentes mises à jour. Comme le font remarquer certains, Windows est équipé d’un mode « sans échec », ce qui laisse supposer que son mode normal est « avec échec ».
Quatrième époque : Microsoft à nouveau cool grâce au Cloud et à OpenAI ?
En 2014, Satya Nadella remplace Steve Ballmer à la tête de Microsoft. Venu de la division des services en ligne, il va réorienter la stratégie de Microsoft dans cette direction, en développant notamment l’activité d’hébergement Azure. En 2024, Azure est ainsi devenu le deuxième service de Cloud au monde, derrière AWS d’Amazon, et plus de 56 % du chiffre d’affaires de Microsoft proviennent de ses services en ligne. Satya Nadella modifie à cette occasion le modèle économique de l’entreprise : désormais, les logiciels ne doivent plus être vendus, mais accessibles par abonnement, ce qui donne naissance, par exemple, à Office 365 et à Xbox Live.
Parallèlement, Microsoft acquiert le jeu en ligne Minecraft en 2014, puis le réseau social professionnel LinkedIn en 2016 pour 26,2 milliards de dollars (ce qui constitue sa plus grosse acquisition à ce jour), et la plateforme de développement en ligne GitHub en 2018 pour 7,5 milliards de dollars.
Enfin, entre 2023 et 2025, Microsoft investit plus de 14 milliards dans OpenAI, la société à l’origine de ChatGPT, ce qui lui donne une position particulièrement enviable dans la révolution de l’intelligence artificielle. Les modèles de ChatGPT viennent enrichir l’IA interne de Microsoft, Copilot.
Au total, en 50 ans, grâce à une série de paris téméraires, de rachats opportuns, mais aussi de diversifications ratées, Microsoft a connu une évolution significative de sa stratégie, que ce soit en matière de périmètre, d’avantage concurrentiel ou de modèle économique. Un temps étouffée par son opulence et ses conflits internes, l’entreprise semble redevenir attractive, notamment pour les jeunes diplômés. Pour autant, rien ne dit que Microsoft existera encore pendant 50 nouvelles années. D’ailleurs, Bill Gates lui-même a annoncé le contraire.

Frédéric Fréry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.03.2025 à 18:46
Justice : Marine Le Pen et le spectre de l’inéligibilité à la présidentielle
Texte intégral (2260 mots)
Lundi 31 mars, le tribunal correctionnel de Paris rendra son jugement dans l’affaire dite des « assistants parlementaires du FN ». Outre une peine principale d’emprisonnement et une amende, Marine Le Pen risque une peine complémentaire d’inéligibilité dont le parquet a requis qu’elle soit d’effet immédiat. Si le tribunal suivait ces réquisitions, Marine Le Pen ne pourrait alors pas se présenter aux prochaines élections présidentielles. Ce scénario est-il crédible ? Est-ce une « atteinte à la démocratie » comme le clame la principale intéressée ?
« Vache à lait » des activités politiques du Front national : c’est en ces termes prosaïques que, le 13 novembre 2024, le procureur de la République a décrit l’utilisation que le parti, présidé de 2011 à 2021 par Marine Le Pen, a faite du Parlement européen dans l’affaire des emplois supposés fictifs des assistants des eurodéputés du FN. Mise en examen pour « détournement de fonds publics », commis entre 2004 et 2016, le parquet a requis contre celle-ci une peine de cinq ans d’emprisonnement (dont trois avec sursis), 300 000 euros d’amende et une inéligibilité de cinq ans assortie de l’exécution provisoire. À supposer que, lundi 31 mars, le tribunal correctionnel de Paris suive les réquisitions sur ce dernier point, la prochaine présidentielle risquerait d’être fermée à l’actuelle cheffe de file des députés du RN.
Atteinte à la démocratie et gouvernement des juges : une défense fondée ?
« Atteinte à la démocratie », martèle la prévenue depuis que les réquisitions sont connues, arguant de la supériorité de la légitimité des urnes sur celle de juges qu’elle accuse de gouverner. Si cette rhétorique du « gouvernement des juges » est bien connue outre-Atlantique, où elle est née, c’est là oublier que la puissance de la figure du juge aux États-Unis n’a nullement son pareil en France.
Opposer ainsi les urnes, c’est-à-dire le peuple, et la justice, c’est par ailleurs faire fi de ce que la justice est précisément rendue… « au nom du peuple français ». C’est également omettre que, quand bien même ils n’en seraient pas la simple « bouche », les juges font application de la loi adoptée par les représentants du peuple concerné.
En matière d’inéligibilité, du reste, loin de toute velléité d’« usurpation » du pouvoir ou de volonté de gouverner, il a été observé, à l’inverse, une grande réticence des juges français à prononcer traditionnellement ce type de peine. Pour quel motif ? La décision d’écarter un responsable public de la vie politique appartient aux seuls électeurs, selon ces derniers.
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Fort du constat de juridictions qui ne faisaient donc que très rarement usage de leur faculté de déclarer des responsables inéligibles et confronté, au même moment, à une multiplication des scandales politiques et à une crise de confiance des citoyens envers leurs gouvernants, le législateur a décidé d’« obliger » les juges à prononcer l’inéligibilité de façon beaucoup plus systématique. À cet effet, la loi Sapin II, entrée en vigueur au 11 décembre 2016, a prévu que, pour les infractions de manquement au devoir de probité – parmi lesquelles le détournement de fonds publics –, la peine d’inéligibilité ne constituerait plus une simple faculté, mais une obligation.
Que l’on ne s’y méprenne cependant : parler de peine obligatoire ne signifie point que, pour ce type d’infractions trahissant une violation de l’exigence d’exemplarité, l’inéligibilité s’appliquerait dorénavant « obligatoirement », au sens d’« automatiquement ». Cette automaticité contreviendrait en effet au principe constitutionnel d’« individualisation de la peine ». L’adjectif « obligatoire » indique bien plutôt que l’inéligibilité devient désormais la règle pour les magistrats, ces derniers ne pouvant l’écarter que par une décision dûment motivée. Les juges conservent, autrement dit, la possibilité de ne pas prononcer cette mesure s’ils retiennent que les « circonstances de l’infraction » ou la « personnalité de son auteur » le justifient.
Des réquisitions sévères ?
S’il était établi que les faits reprochés à Mme Le Pen ont perduré après le 11 décembre 2016 et que la loi Sapin II, ce faisant, est applicable, serait-il concevable que le tribunal correctionnel de Paris décide que la « personnalité » politique de premier rang de Mme Le Pen, qualifiée par deux fois au second tour des présidentielles, motive qu’elle reste éligible ?
S’il est juridiquement possible, ce scénario est peu probable. Les données du ministère de la justice révèlent en effet que, depuis 2017 et jusqu’à l’année 2022 incluse, dans aucun des cas de détournement de fonds publics qui leur ont été soumis, les tribunaux n’ont jugé nécessaire d’ « écarter la peine d’inéligibilité ».
Les tribunaux pourraient être d’autant moins enclins à exclure cette peine que les faits que l’on reproche à Marine Le Pen correspondent, par définition, à une trahison de la confiance reçue des concitoyens. Loin de représenter un élément jouant en la faveur des prévenus, être membre du gouvernement ou titulaire d’un mandat électif public au moment des faits constitue un facteur aggravant. De fait, en 2013, le législateur a doublé la durée maximale de la peine d’inéligibilité encourue par ceux qui, au moment de la commission du délit, se trouvaient occuper l’une de ces fonctions.
Au regard de ce qui précède, suivre les réquisitions du ministère public en prononçant, ce lundi, l’inéligibilité de Marine Le Pen ne reviendrait, pour le tribunal judiciaire, qu’à s’inscrire dans la droite ligne de sa jurisprudence. Concernant le ministère public lui-même, il eût été loisible, pour ce dernier, d’être plus sévère qu’il ne l’a été en requérant une inéligibilité de cinq ans. Dans la mesure où Mme Le Pen siégeait au Parlement européen au moment des faits, la durée maximum de l’interdiction requise eût pu légalement être portée de cinq à dix ans. De ce point de vue, les allégations de « procès politique » ne paraissent guère fondées.
Pour autant, quelle qu’en soit la nature (facultative ou obligatoire) et la durée, l’inéligibilité à laquelle pourrait être condamnée Mme Le Pen en première instance ne viendrait contrecarrer ses ambitions présidentielles qu’à condition d’être assortie de l’exécution provisoire. Qu’est-ce à dire ?
L’éventuel prononcé de l’exécution provisoire en question
En vertu du principe cardinal de la présomption d’innocence, une condamnation pénale ne devient applicable que lorsque la décision est devenue définitive, ce qui n’advient qu’après que le justiciable a exercé toutes les voies de recours que la procédure prévoit.
En l’espèce, on peut légitimement s’attendre à ce qu’en cas d’inéligibilité prononcée, Marine Le Pen fasse appel de ce jugement voire, s’il y a lieu, se pourvoie en cassation. Les délais de la justice étant très longs, il y a fort à parier que l’ancienne présidente du Rassemblement national imaginait que l’issue finale de ce contentieux n’interviendrait qu’après l’élection. C’est vraisemblablement ce qui explique que cette dernière n’ait jamais véritablement répondu aux sollicitations judiciaires et qu’elle ne se soit guère inquiétée d’une éventuelle peine d’inéligibilité.
Mais cela était sans compter sur l’exception qui offre la possibilité aux juges de décider d’assortir le prononcé de certaines sanctions pénales de l’« exécution provisoire », ce qui a pour effet de rendre leur application immédiate.
Dans l’esprit du législateur, cette exception devait venir pallier les difficultés liées à la lenteur de la justice évoquée : elle devait permettre d’éviter la récidive et favoriser l’efficacité de la peine.
De fait, attendre qu’une décision devienne définitive pour l’exécuter revient parfois à n’appliquer la condamnation que de nombreuses années après les faits. C’est là, sinon courir le risque d’une récidive, du moins priver la peine à la fois de son sens et de son efficacité. On comprend, dès lors, que l’exécution provisoire soit de plus en plus fréquemment utilisée. En 2023, 58 % des peines d’emprisonnement ferme prononcées par les tribunaux correctionnels ont été mises à exécution immédiatement. Ce constat vaut également pour les peines d’inéligibilité – les exemples, pour la seule année 2024, étant légion. Ces chiffres nuancent de nouveau, s’il le fallait, les accusations d’« acharnement » portées par le RN.
Si, au nom de l’efficacité de la peine, les magistrats venaient ce lundi à assortir la mesure de l’exécution provisoire, Mme Le Pen deviendrait concrètement inéligible à compter du 1er avril.
La décision du Conseil constitutionnel aura-t-elle une incidence sur le jugement de Marine Le Pen ?
Cette seconde hypothèse, de fait, priverait des millions d’électeurs français de leur choix en 2027. Ne serait-elle pas alors disproportionnée au regard du principe constitutionnel qui protège le droit d’éligibilité et la liberté de l’électeur ? Les dix millions de voix obtenues lors des dernières législatives constitueraient-elles, à cet égard, une sorte de « totem d’immunité judiciaire » ?
C’est, en substance, l’interprétation que le RN semble avoir fait ces dernières semaines de la question qu’un élu local mahorais, condamné à cette même sanction et démis d’office de son mandat de conseiller municipal, a eu l’opportunité de poser au Conseil constitutionnel le 18 mars dernier.
La lecture selon laquelle l’élu de Mayotte et Marine Le Pen eussent été dans une situation semblable était certes erronée. D’une part, les faits ne concernaient pas un aspirant à des élections nationales, mais un élu local. D’autre part, ce dernier ne contestait pas son inéligibilité à des mandats futurs, mais le fait que celle-ci ait entraîné la démission de ses mandats en cours. Le verdict rendu pour le premier n’aurait donc pu, quelle qu’en soit l’issue, avoir de conséquences directes sur la possibilité même du tribunal correctionnel de Paris de prononcer la peine requise par le parquet.
Il n’empêche que, dans sa décision rendue vendredi 28 mars, défavorable à l’ancien conseiller municipal, le Conseil constitutionnel a émis une « réserve » que d’aucuns pourraient interpréter comme un signal positif en direction de Marine Le Pen. Les « sages » ont en l’espèce indiqué que ne pas évaluer le caractère éventuellement disproportionné de l’atteinte qu’une peine d’inéligibilité assortie de l’exécution provisoire pourrait porter « à l’exercice d’un mandat en cours et à la préservation de la liberté de l’électeur » serait, pour le juge, contrevenir à la Constitution.
S’il n’est fait de référence explicite qu’aux « mandats en cours » ; si, en outre, cette réserve paraît avant tout exiger des magistrats qu’ils justifient le fait d’assortir la peine d’inéligibilité de l’exécution provisoire, la formulation retenue est suffisamment ambiguë pour laisser planer un doute.
En tout état de cause, c’est, selon nous, une autre explication encore qui pourrait conduire le tribunal, ce lundi, à renoncer à user de l’« arme létale » de l’exécution provisoire. Cette explication n’est autre que la responsabilité énorme qu’elle ferait reposer sur les épaules de juges qui doivent faire face à une question et à une pression politique, populaire et médiatique sans précédent.

Camille Aynès ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.03.2025 à 10:06
« The White Lotus » saison 3 : pourquoi le changement de générique fait tant parler
Texte intégral (2718 mots)

Satire sociale qui suit de riches Occidentaux en vacances dans de grands hôtels de luxe, la série The White Lotus fait parler d’elle avec le changement radical de son générique pour sa saison 3 qui se situe en Thaïlande. Cette évolution illustre un phénomène plus large : les génériques TV sont devenus des espaces d’interprétation active pour les spectateurs. Décryptage.
Depuis le 17 février dernier, le nouveau générique de la troisième saison de The White Lotus déroute les fans. Après deux saisons caractérisées par les vocalises distinctives « woooo looo loooo », de Cristobal Tapia de Veer, la série d’anthologie de Mike White, showrunner et créateur de la série, prend un virage musical radical.
Les percussions tribales et les chants hypnotiques cèdent la place à une composition plus sombre, aux accents d’accordéon, qui accompagne désormais le voyage spirituel des personnages en Thaïlande. Ce changement a provoqué une vague de réactions sur les réseaux sociaux, certains fans criant au sacrilège tandis que d’autres défendent l’audace créative du créateur de la série. « Ça se déchaîne sur les réseaux », confirme Charlotte Le Bon, actrice de cette nouvelle saison.
Mais cette controverse révèle un phénomène plus profond : l’évolution du rôle du générique dans notre expérience des séries contemporaines et la façon dont nous, spectateurs, participons activement à la construction de son sens.
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Loin d’être un simple ornement, le générique de The White Lotus est devenu un espace de dialogue entre créateurs et public, un lieu d’interprétation active où chaque élément visuel et sonore participe à notre compréhension de l’œuvre. Cette évolution illustre parfaitement ce que nous appelons une « hyperesthétisation du générique télévisuel ».
À lire aussi : De l’importance des génériques de séries
Un puzzle qui évolue avec le visionneur
Pour comprendre l’importance de ce changement musical, il faut d’abord saisir comment les génériques de The White Lotus fonctionnent au niveau sémiotique. Loin d’être de simples séquences visuelles et musicales fixes, leur sens évolue selon l’avancement du spectateur – ou plutôt du « visionneur actif ». Ce que nous observons dans la réception des génériques de The White Lotus illustre parfaitement cette dynamique : le générique n’est pas un objet figé, mais un « puzzle abstrait et poétique » dont les pièces prennent progressivement sens à mesure que l’histoire se déploie. À chaque épisode, nous redécouvrons ce même générique « d’un œil nouveau », comme l’explique Ariane Hudelet, car ses images et sons « se chargent de la valeur narrative et symbolique qu’ils ont pu acquérir dans leur contexte diégétique » (la diégèse est l’espace-temps dans lequel s’inscrit l’histoire contée par l’œuvre, ndlr).
Cette perspective est particulièrement pertinente pour une série d’anthologie comme The White Lotus.
« La relation qu’entretient le générique avec sa série est cruciale : sans série, le générique n’existerait pas. Mais, paradoxalement, le générique fait, lui aussi, exister la série, il en est une sorte de révélateur chimique », explique Éric Vérat.
Cette relation dialectique prend une dimension encore plus importante lorsque le cadre, les personnages et l’intrigue changent complètement d’une saison à l’autre. Le générique devient alors l’élément d’unification qui maintient l’identité de la série.
C’est précisément ce qui rend le changement de la saison 3 si significatif : en transformant radicalement le thème musical, Mike White bouscule ce point d’ancrage identitaire de la série. Mais ce faisant, il nous invite aussi à participer activement à la construction d’un nouveau sens, aligné avec la thématique spirituelle de cette saison.
À lire aussi : « Black Mirror » : notre monde est-il devenu la dystopie que prédisait la série ?
L’évolution des génériques : d’Hawaï à la Thaïlande
À travers ses trois saisons, The White Lotus nous offre une remarquable étude de cas sur l’évolution des génériques en lien avec les thématiques narratives. Chaque générique fonctionne comme un microcosme qui condense l’essence de sa saison respective, tout en maintenant une cohérence esthétique qui transcende les changements de décor.
Dans la première saison située à Hawaï, le générique nous plonge dans un univers de papier peint tropical apparemment idyllique, mais progressivement perturbé. À première vue, nous voyons des motifs floraux et animaliers paradisiaques. Pourtant, en y regardant de plus près, ces éléments se transforment subtilement : les fruits commencent à pourrir, les animaux prennent des postures agressives, les plantes deviennent envahissantes.
Cette métamorphose visuelle, accompagnée des vocalises hypnotiques de Cristobal Tapia de Veer, reflète parfaitement le propos de la saison : derrière l’apparente perfection du resort de luxe se cachent des dynamiques de pouvoir toxiques. En cela le générique remplit bien sa fonction d’« ancrage » pour reprendre un terme de Roland Barthes, tout en nous donnant l’ambiance de la saison.
Pour la deuxième saison en Sicile, le papier peint cède la place à des fresques inspirées de la Renaissance italienne. L’iconographie devient explicitement sexuelle, avec des scènes de séduction, de passion et de trahison évoquant la mythologie gréco-romaine. La musique conserve sa signature distinctive, mais s’enrichit de chœurs méditerranéens et de harpe, signalant le passage à une thématique centrée sur le désir et ses dangers.
Le générique fonctionne ici comme un avertissement : derrière la beauté classique et l’hédonisme sicilien se cachent des passions destructrices.
La troisième saison en Thaïlande opère la transformation la plus radicale. Visuellement, le générique s’inspire de l’iconographie bouddhiste et des représentations occidentales de la spiritualité asiatique. Mandalas, statues, postures de méditation et symboles sacrés s’entremêlent avec des signes de richesse et de luxe. Mais c’est au niveau sonore que la rupture est la plus marquée : les iconiques vocalises « woooo looo loooo » disparaissent au profit d’un thème plus sombre, méditatif, accompagné d’accordéon.
Ce choix audacieux témoigne de la volonté de Mike White d’aligner parfaitement le générique avec la thématique plus existentielle de cette saison, centrée sur la quête spirituelle et la confrontation à la mort.
À chaque saison, le visionneur est invité à reconstruire ce puzzle sémiotique, à tisser des liens entre les éléments du générique et les développements narratifs. Ce processus actif d’interprétation constitue ce que notre recherche identifie comme la « circulation du sens par le visionneur » – une dynamique particulièrement visible dans cette série d’anthologie.
La musique comme point d’ancrage
Au cœur de la controverse sur le générique de la saison 3 se trouve la musique de Cristobal Tapia de Veer, compositeur québécois d’origine chilienne dont la signature sonore était devenue indissociable de l’identité de The White Lotus.
Son cocktail unique mêlant percussions tribales, vocalises distordues et sonorités électroniques avait créé une atmosphère aussi envoûtante qu’inquiétante, parfaitement alignée avec l’ambiance satirique de la série.
Cette musique a rapidement transcendé le cadre de la série pour devenir un phénomène culturel à part entière.
« avec ses quelques notes de harpe et son rythme entraînant, c’est le générique de série qui a fait danser des milliers de personnes devant leur télé, et même en soirée », explique la comédienne Charlotte Le Bon
Le thème a envahi TikTok et certains clubs où des DJ l’ont intégré à leurs sets, illustrant sa capacité à fonctionner comme un objet culturel autonome.
La musique du générique est devenue, selon les termes de Barthes, un « ancrage » qui guide notre interprétation de la série. Répétée au début de chaque épisode, elle fonctionne comme un signal familier qui nous introduit dans cet univers.
En changeant radicalement cette signature musicale pour la saison 3, Mike White fait plus qu’un simple choix esthétique. Il bouscule nos repères, mais nous invite aussi à participer activement à la construction d’un nouveau sens, en parfaite cohérence avec la thématique spirituelle de cette saison thaïlandaise.
Le générique comme espace de dialogue
L’évolution des génériques de The White Lotus et la controverse entourant le changement musical de la troisième saison illustrent une tendance significative : l’émergence du générique comme espace privilégié de dialogue entre créateurs et public dans les séries contemporaines.
Cette transformation s’observe dans plusieurs génériques que nous avons étudiés. Celui de The Wire (HBO, 2002-2008) utilise ainsi la répétition et la variation comme principe fondateur : chaque saison reprend la même chanson (« Way Down in the Hôle »), mais avec un interprète différent, reflétant le changement de focus narratif sur un autre aspect de Baltimore, ville centrale de la série. Game of Thrones (HBO, 2011-2019) propose une carte interactive qui évolue selon les lieux importants de chaque épisode, permettant au spectateur de se repérer dans cet univers complexe tout en annonçant les enjeux géopolitiques à venir. Quant à Westworld (HBO, 2016-2022), son générique utilise des images de synthèse évoquant la création d’androïdes, suggérant déjà les thèmes de la conscience artificielle et du transhumanisme qui traversent la série.
Dans une époque où l’on peut facilement sauter le générique d’un simple clic, leur transformation en objets culturels autonomes, parfois cultes, témoigne paradoxalement de leur importance croissante. Ces séquences ne sont plus de simples portes d’entrée fonctionnelles vers la fiction, mais des œuvres à part entière qui condensent l’essence de la série tout en sollicitant activement notre interprétation.
L’approche sociosémiotique nous permet de comprendre comment le sens de ces génériques circule et évolue selon le parcours du visionneur.
Dans le cas des génériques de The White Lotus, cette circulation du sens opère à plusieurs niveaux : entre les épisodes d’une même saison, entre les différentes saisons, et même au-delà de la série, lorsque le thème musical devient un phénomène culturel indépendant. Le changement radical opéré pour la saison 3 peut ainsi être compris non pas comme un simple revirement esthétique, mais comme une invitation à participer à une nouvelle quête de sens, parfaitement alignée avec la thématique spirituelle de cette saison.
En nous bousculant dans nos habitudes, Mike White nous incite à renouveler notre regard et notre écoute, à redécouvrir le générique comme un espace d’interprétation active plutôt que comme un simple rituel de reconnaissance.
Cette controverse nous rappelle finalement que les génériques sont devenus des lieux privilégiés d’expression artistique et de circulation du sens dans les séries contemporaines. Ils confirment que, dans l’âge d’or télévisuel actuel, chaque élément, jusqu’au plus périphérique, participe pleinement à l’expérience narrative globale et à notre engagement actif dans l’interprétation de ces œuvres.
Cette contribution s’appuie sur l’article de recherche de Frédéric Aubrun et Vladimir Lifschutz, « Hyperesthétisation du générique TV : circulation du sens par le visionneur », paru dans le n°28 de la revue CIRCAV (Cahiers interdisciplinaires de la recherche en communication audiovisuelle).

Frédéric Aubrun ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.03.2025 à 17:10
Plus de partenaires, nouvelles identifications de genre… la sexualité des jeunes adultes décryptée
Texte intégral (3192 mots)

En matière sexuelle, quelles évolutions récentes sont à l’œuvre au sein des jeunes générations ? La sociologue Marie Bergström a coordonné La sexualité qui vient, un ouvrage collectif qui relève la grande diversité relationnelle expérimentée par les jeunes adultes ainsi qu’une redéfinition des normes de genre. Elle décrypte pour nous quelques chiffres frappants tirés de cette enquête, à l’ampleur et à l’approche inédites.
Comment comprendre les évolutions récentes en matières sexuelles ? Quel impact de #MeToo et de la dénonciation des violences sexistes et sexuelles, des débats sur le consentement ? Comment se traduisent les questionnements autour du genre ?
Une enquête de l’Institut national d’études démographiques (Ined), d’une ampleur inédite, menée auprès de plus de 10 000 jeunes adultes âgés de 18 à 29 ans, apporte un éclairage nouveau sur ces questions.
Avec une équipe de 23 chercheuses et chercheurs, la sociologue Marie Bergström a exploité les données de cette étude pour en tirer un ouvrage collectif, La sexualité qui vient, publié aux éditions La Découverte. Objectif : s’éloigner des questions standardisées pour capter la grande diversité des relations expérimentées par cette génération.
L’approche, relationnelle et non centrée sur les pratiques, permet de mieux cerner la pluralité des liens noués et des nouvelles identifications à l’œuvre. Ainsi, l’hétérosexualité perd du terrain tandis que le couple traditionnel, sans être détrôné, coexiste désormais avec les « sexfriends » et « histoires d’un soir ».
Marie Bergström analyse pour nous quelques données marquantes issues de cette vaste étude.
En 2023, la moitié de 18-29 ans a connu son premier rapport sexuel à 17,7 ans
Marie Bergström : Ce chiffre confirme que l’âge d’entrée dans la sexualité vient d’être légèrement reporté au sein des générations récentes. Ce n’est d’ailleurs pas une spécificité française, on observe cela par exemple aux Pays-Bas.
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C’est un renversement de tendance sur le temps long, car depuis les années 1940 et jusqu’à la génération née en 1996, au sein de laquelle l’âge médian du premier rapport sexuel a atteint 17,4 ans, la tendance était à la baisse continue de l’âge du premier rapport sexuel et à un rapprochement progresssif entre les sexes.
Pour la génération qui a eu 18 ans entre 1964 et 1968, l’âge médian était de 19,4 pour les femmes et 18,3 pour les hommes. Pour celle qui a eu 18 ans entre 2011 et 2014, l’âge médian était descendu à 17,5 pour les femmes et 17,3 pour les hommes, comme le montrent Michel Bozon, Titouan Fantoni-Decayeux et Arnaud Régnier-Loilier dans le livre. Il passe ensuite à 18,3 pour les femmes et 17,9 pour les hommes qui ont eu 18 ans en 2020-2022, soit pendant la crise sanitaire. On constate donc un effet conjoncturel très net du Covid, en raison des confinements et des limitations du mouvement.
Or l’âge avait commencé à augmenter avant et la tendance à la hausse ne s’explique donc pas uniquement par la crise sanitaire. Les facteurs sont sans doute multiples. D’abord, la sociabilité a changé et cela peut être une des explications. Le fait que la santé mentale des jeunes se soit détériorée peut en être un autre : les sociologues Tania Lejbowicz et Isabelle Parizot relèvent dans l’ouvrage qu’un quart des jeunes présentent des signes de détresse psychologique. Cela peut éloigner des rencontres amoureuses et sexuelles. On en a beaucoup parlé pendant le Covid, mais en fait, cette situation préexistait et elle s’est aggravée avec cet épisode.
Enfin, le contexte politique et social du moment #MeToo transforme les rapports de genre. Comme l’explique Michel Bozon, le moment #MeToo a commencé avant 2017 et l’affaire Weinstein. C’est une évolution de fond, entraînant un questionnement sur la sexualité et l’intimité qui peut jouer sur le recul observé de l’âge du premier rapport. On observe une réflexivité croissante, notamment sur le consentement, liée à l’augmentation des ressources numériques sur ces questions. Cela a pu jouer sur la manière dont les jeunes, et surtout les jeunes femmes, envisagent et entament leur entrée dans la sexualité. Dans quelle mesure cette tendance à la hausse est-elle temporaire ou durable ? Impossible de le dire aujourd’hui.
En 2023, 35 % des 25-29 ans ont eu dix partenaires ou plus
M. B. : C’est une évolution majeure. Le nombre de partenaires sexuels au cours de la vie a certes augmenté depuis le milieu du XXe siècle, mais sur la période récente, on observe une nette accélération : la génération qui avait 18-29 ans en 2023 a significativement plus de partenaires avant 30 ans que la précédente.
Dans la dernière enquête « Contexte de la sexualité en France » (Inserm, Ined), réalisée en 2006, dans cette tranche d’âge, les femmes en déclaraient en moyenne quatre au cours de la vie. Aujourd’hui, c’est huit – le double ! Les hommes en déclaraient huit, désormais ils en mentionnent douze.
L’augmentation du nombre de partenaires signe aussi une profonde diversification relationnelle. Les 18-29 ans ont vraiment inventé une multitude de nouveaux termes pour nommer ces différentes relations, il y a toute une gamme de nuances entre le « couple » et le « plan cul », c’est aussi cela aussi que montre notre enquête.
La multiplication des rencontres est favorisée par l’usage important des applications de rencontre – 56 % des 18-29 ans s’y sont déjà connectés –, qui facilitent l’accès aux partenaires. Mais les applications ne font pas tout, les jeunes vivent aussi plein d’histoires d’un soir qui démarrent hors ligne : si 21 % des hommes ont rencontré leur partenaire d’un soir sur une appli, 30 % l’ont fait dans un lieu public comme un bar ou une boîte, et 11 % dans le cadre de leurs études (des chiffres sensiblement identiques pour les femmes).
21 % des jeunes ont eu une histoire d’un soir dans l’année, 15 % une relation sexuelle suivie
M. B. : Dans l’enquête, on s’intéresse à trois types de relations différents : le couple, qui est la forme relationnelle dominante ; à l’autre bout du spectre, « l’histoire d’un soir » ; et entre ces deux pôles, on observe un continuum relationnel que l’on a appelées des « relations suivies ».
Entre le couple et la sexualité sans lendemain, il y a aujourd’hui une multitudes d’autres relations qui peuvent durer un certain temps mais qui, pour les jeunes, ne font pas « couple ».
Lorsqu’on leur demande de les qualifier, ils utilisent énormément de termes différents – plus de 300 ont été recensés au cours de notre enquête, certains très spécifiques, d’autres assez récurrents. « Sexfriend » est le plus souvent utilisé, on relève aussi « plan cul régulier » ainsi qu’« amitié avec un plus » qui est la traduction française de « Friends with benefits ».
« Sexfriend » s’applique plutôt à un partenaire sexuel (parfois rencontré en ligne) avec qui on développe une relation sexuelle amicale, et « amitié avec un plus » s’applique davantage à quelqu’un que l’on a rencontré par l’intermédiaire d’amis et avec qui se noue une relation sexuelle. On a aussi pu recenser d’autres termes plus minoritaires comme « aventure » et « flirt », qui existent depuis longtemps.
Ce qui nous a frappés, ce sont notamment ces relations qui brouillent la frontière entre amitié et sexualité. Des relations amicales où il y a eu de la sexualité, cela a bien sûr pu exister par le passé, mais ce qui est nouveau, c’est le fait de les nommer. Mettre des mots, c’est vouloir faire exister, donner une forme de reconnaissance, de légitimité.
66 % des jeunes ont été en couple dans l’année écoulée
M. B. : La norme conjugale demeure très forte et dans le même temps, d’autres formes relationnelles se sont multipliées. Ce n’est pas du tout contradictoire, parce qu’aujourd’hui les parcours sont vraiment marqués par des phases d’alternance entre couple et célibat, celui-ci étant vécu comme un temps d’expérimentations. Ces expérimentations sont attendues pendant la vingtaine, il y a cette idée que lorsqu’on est jeune, et qu’on est célibataire, il faut en « profiter ».
Aujourd’hui, 27 % des 18-29 ans vivent en couple cohabitant – c’est une tendance à la baisse. Nos chiffres confirment les observations de l’Insee : en 1990, 46 % des jeunes de 20 à 29 ans vivaient en couple cohabitant, ils n’étaient plus que 35 % en 2021. Mais il faut noter qu’il y a un report : la cohabitation n’est pas rejetée, à l’approche de la trentaine une majorité de jeunes s’installent en couple sous un même toit. C’est aussi à ce moment-là que l’on va voir émerger la parentalité. À 29 ans, 46 % des femmes sont mères et 30 % des hommes sont pères. Le couple comme institution et comme idéal est toujours très présent.
70 % des jeunes en couple discutent d’exclusivité sexuelle
M. B. : C’est le sujet de thèse de Malena Lapine, jeune chercheuse à l’Ined (Institut national d’études démographiques). Elle montre que l’exclusivité dans le couple ne va plus de soi : on se pose la question à un moment ou à un autre de la relation, le plus souvent lorsque celle-ci débute.
Une très large majorité des jeunes choisit cependant l’exclusivité : ainsi, 88 % des personnes en couple qui en ont parlé avec leur partenaire ont décidé que leur relation resterait exclusive, et seulement 4 % des personnes en couple ayant abordé ce sujet ont opté pour une configuration non exclusive. Pour 8 %, c’est plus compliqué : rien n’a été décidé ou bien il n’y a pas d’accord entre les partenaires.
Nous montrons aussi dans notre enquête que les relations non monogames, comme le polyamour, sont certes très médiatisées mais demeurent très minoritaires.
Le « couple libre » est aujourd’hui dans le champ de vision de tout le monde – notamment par le biais des réseaux sociaux – et 20 % des jeunes se disent par ailleurs capables de vivre une telle relation, mais le passage à la pratique demeure rare et socialement situé.
Entre 2006 et 2023, la part des sexualités minoritaires (non hétérosexuelles) a été multipliée par cinq chez les 18-29 ans, passant de moins de 3 % à 15 %
M. B. : C’est un bond spectaculaire, et plus spectaculaire encore chez les femmes : 19 % des jeunes femmes (c’est-à-dire une sur cinq) s’identifient autrement qu’hétérosexuelles, contre 8 % des hommes.
Ce qu’on observe chez les femmes, c’est une augmentation très forte de ce que mes collègues Tania Leibowicz et Wilfried Rault appellent des plurisexualités, parce que c’est la bisexualité (être attiré par les deux sexes) et la pansexualité (ne pas définir son désir par le prisme du genre) qui augmentent beaucoup. Cela correspond à une forme d’ouverture plus importante et potentiellement à une critique de la binarité de genre.
Aujourd’hui les jeunes femmes se déclarant pansexuelles ou bisexuelles sont beaucoup plus nombreuses que celles se déclarant lesbiennes (en 2023, 10 % des jeunes femmes se disent bisexuelles, 5 % pansexuelles, 2 % lesbiennes). Il faut sans doute y lire, dans un contexte post-MeToo, une critique et une forme de désaffiliation de l’hétérosexualité. C’est aussi très lié à la diffusion du féminisme. En France, ces dernières années, on a beaucoup discuté de plaisir, de désir, de consentement, d’hétérosexualité, et c’est un contexte qui est très important, je pense, pour comprendre les évolutions.
Pour les hommes, l’augmentation des sexualités minoritaires est réelle mais bien moindre : 8 % d’entre eux se définissent autrement qu’hétérosexuels, dont 3 % comme gays.
Une piste pour comprendre cela : même si l’acceptation de l’homosexualité masculine augmente, la figure du « pédé » continue d’agir comme un repoussoir au sein de la jeunesse, comme le montrent les travaux de la sociologue Isabelle Clair concernant les adolescents. Les regards portés sur la sexualité des femmes et sur celle des hommes ne sont pas symétriques. L’équivalent féminin de « pédé », en termes d’insulte, ça n’est pas « gouine », c’est « pute ». Pour les hommes, c’est avant tout l’écart à l’hétérosexualité qui est stigmatisé ; pour les femmes, c’est l’écart à la norme féminine de réserve sexuelle. Les choses ont bougé, bien entendu, mais ces figures n’ont pas disparu : il y a aujourd’hui des tensions normatives entre, d’un côté, ces figures repoussoirs qui sont toujours présentes et, de l’autre, de nouvelles normes, plus ouvertes.
1,7 % des jeunes de 18 à 29 ans se déclarent non binaires
M. B. : Il est important de relever que c’est la première enquête d’envergure nationale qui permet de capter les personnes non binaires en France. Dans toutes les enquêtes statistiques réalisées jusqu’ici, on demandait « Est-ce que vous êtes homme ou femme ? » L’enquête Envie a donné la possibilité de se définir comme non binaire. On montre que cela concerne une petite minorité.
Mais on relève des interrogations plus larges autour du genre, comme le montrent les travaux de Mathieu Trachman sur le genre. Ainsi, 24 % des jeunes disent qu’ils ou elles se sont questionnées sur leur féminité et sur la masculinité. Ce chiffre est le même pour les hommes et les femmes. On ne dispose pas d’éléments de comparaison, car la question n’a pas été posée ainsi dans de précédentes enquêtes, mais on peut penser que le contexte #MeToo a favorisé ces questionnements-là.
43 % des femmes déclarent que quelqu’un les a forcées ou a essayé de les forcer à subir ou à faire subir des pratiques sexuelles au cours de leur vie
M. B. : C’est un chiffre en très nette augmentation : en 2006, elles étaient 23 % à déclarer de tels faits. La question que l’on se pose toujours face à de telles évolutions, c’est de savoir s’il s’agit d’une augmentation des déclarations ou du phénomène lui-même.
Dans notre ouvrage, les sociologues Florence Maillochon et Mathieu Trachman insistent sur deux éléments. Bien sûr, grâce au mouvement #MeToo notamment, les violences faites aux femmes sont de plus en plus dicibles. Elles évoquent donc plus facilement ce qu’elles ont subi. Ce qu’on appelle la violence évolue aussi : les générations actuelles considèrent comme intolérables des situations ou des gestes qui étaient perçus comme plutôt normaux par le passé. Le travail de thèse de Rébecca Lévy-Guillain le montre bien : les débats autour du consentement favorisent une relecture des expériences passées, ce que l’on considérait comme acceptable ne l’est plus.
Mais Florence Maillochon et Mathieu Trachman pointent aussi une plus grande exposition des jeunes femmes aux situations à risque, du fait qu’elles ont davantage de partenaires que par le passé et notamment de partenaires éphémères. Si la jeune génération déclare plus de violences que les générations plus âgées, c’est donc à la fois qu’elles qualifient plus aisément certaines de leurs expériences comme étant des rapports forcés ou des tentatives de rapports forcés, mais c’est sans doute aussi que, en ayant beaucoup plus de partenaires, elles sont davantage exposées aux violences sexuelles masculines.
Léonor Amilhat, Yaëlle Amsellem-Mainguy, Marie Bergström, Milan Bouchet-Valat, Michel Bozon, Géraldine Charrance, Paul Cochet, Titouan Fantoni-Decayeux, Constance Hemmer, Malena Lapine, Tania Lejbowicz, Florence Maillochon, Marion Maudet, Arno Muller, Pauline Mullner, Isabelle Parizot, Clark Pignedoli, Romain Philit, Delphine Rahib, Wilfried Rault, Arnaud Régnier-Loilier, Mathieu Trachman et Damien Trawale ont contribué à l’ouvrage La sexualité qui vient. Jeunesse et relations intimes après #MeToo, aux éditions La Découverte, « Sciences humaines », 2025.

Marie Bergström ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.03.2025 à 17:06
Pourquoi les orgies sexuelles de Caligula étaient aussi très politiques
Texte intégral (2013 mots)
Scènes marquantes du film Caligula, sorti dans une version reconstituée en 2024, les orgies semblent être au cœur de l’exercice du pouvoir à Rome au Ier siècle. Qu’en était-il réellement ?
Sorti en salles en 1979, le film Caligula raconte le court règne de cet empereur, devenu le maître incontesté du monde romain à l’âge de 25 ans, en 37 apr. J.-C., et assassiné moins de quatre ans plus tard par sa garde rapprochée. Surtout connu par le témoignage de l’historien latin Suétone, son règne excessif marqua profondément l’histoire de Rome. Caligula est devenu, dans notre imaginaire, le prototype même du tyran fou, débauché et sanguinaire.
Le « Caligula » hybride de 1979
En 1976, Bob Guccione, le très riche fondateur du magazine érotique Penthouse, décide de financer la production d’un film à gros budget consacré au règne de Caligula. Le scénario est confié à l’écrivain réputé du moment, Gore Vidal, tandis que Tinto Brass est chargé de la réalisation dans des studios à Rome. Des acteurs renommés sont recrutés : Malcolm Mc Dowell, la tête d’affiche d’Orange Mécanique, dans le rôle-titre, Peter O’Toole (Lawrence d’Arabie) et Helen Mirren (Le Meilleur des mondes possible).
Rapidement, de profonds désaccords éclatent lors de la réalisation du film. Tinto Brass modifie le scénario initial de Gore Vidal qui lui semble accorder trop d’importance aux relations homosexuelles de Caligula. Bob Guccione est, quant à lui, mécontent de l’érotisme exubérant mis en scène par Tinto Brass, dans un style qui rappelle le Satyricon de Fellini et ne correspond pas, selon lui, aux attentes du public américain. Il fait alors filmer de nouvelles scènes, exhibant des « mannequins de charme » de Penthouse, en fait des actrices pornographiques, afin de mieux répondre aux stéréotypes sexuels promus par son magazine.
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Le résultat est une œuvre hybride et sans unité, finalement reniée à la fois par Gore Vidal et par Tinto Brass. N’ayant pas eu le droit de monter lui-même le film, celui-ci refuse d’en être présenté comme le réalisateur.
Une nouvelle version dépouillée des ajouts de Guccione
En 2023, le film originel fait l’objet d’une reconstitution à partir des seules scènes tournées à Rome par Tinto Brass. Thomas Negovan, maître d’œuvre de ce projet, a pu exhumer 90 heures de bobines, conservées dans les réserves de la société Penthouse Films. Il les restaure avant de les monter, offrant ainsi au public une nouvelle version du film, dépouillée de tous les ajouts postérieurs.
Le résultat est une œuvre monumentale de presque trois heures, à la fois somptueuse et d’une rare violence, qui nous plonge dans un tourbillon vertigineux où sexe et politique, tyrannie et orgie ne cessent de s’entremêler. Débarrassé des scènes pornographiques pour lecteurs de Penthouse, le film de 2024 se révèle, en fin de compte, encore plus violent que la version de Guccione, car son fil conducteur exclusif devient dès lors la dérive du pouvoir absolu, sa totale monstruosité et ses crimes abominables. Caligula. The Ultimate Cut n’accorde presque aucun répit au spectateur, toujours plus sidéré et étouffé par le déferlement d’une cruauté sans cesse renouvelée.
La seule véritable pause dans le récit nous montre un moment de bonheur de Caligula, cajolé, au cours d’une langoureuse scène de triolisme, par les deux femmes de sa vie : sa sœur Drusilla, incarnée par Teresa Ann Savoy, et son épouse Caesonia, interprétée par Helen Mirren. Toujours si angoissante et pesante par ailleurs, la musique d’accompagnement, elle aussi reconstituée par Negovan, s’envole alors en d’exceptionnels élans aériens.
Le témoignage biaisé de Suétone
Le film se base principalement sur les Vies des douze Césars de Suétone. L’ouvrage a été écrit au début du IIe siècle apr. J.-C., à l’époque des empereurs de la dynastie des Antonins qui représentaient un modèle de bon gouvernement. C’est une source biaisée car, pour mieux faire l’éloge des empereurs de son époque, Trajan et Hadrien, Suétone avait tout intérêt à exagérer les vices et les crimes prêtés à ses prédécesseurs de la famille des Julio-Claudiens qui avaient régné sur l’Empire romain, de la mort d’Auguste, en 14 apr. J.-C., à celle de Néron, en 68.
Le film Caligula présente donc, par rapport à la réalité historique, les mêmes problèmes que l’œuvre de Suétone dont il s’inspire. Pour autant, et même si l’on veut bien croire que l’auteur latin ait caricaturé les faits, la tyrannie exercée par Caligula ne fait aucun doute. Elle est largement confirmée par d’autres auteurs antiques, comme Flavius Josèphe et Dion Cassius. Mais revenons aux faits évoqués par Suétone et adaptés à l’écran, parfois avec quelques anecdotes supplémentaires.
Le monstre solitaire de Capri
Dans la première partie du film, Caligula débarque sur l’île de Capri où s’est retiré le vieil empereur Tibère, interprété par Peter O’Toole. Celui-ci, désireux de mener une vie de débauche loin de Rome, s’y est installé à l’abri des regards. Dans son antre, transformé en bordel géant, on le voit nager en compagnie de ses esclaves sexuels, qu’il appelle ses « petits poissons ». Puis il déambule, sans grande conviction, entre les différents étages d’un théâtre pornographique où une faune d’actrices et d’acteurs recrutés par ses soins est chargée d’entretenir sa libido chancelante.
Dans sa discussion désabusée avec Caligula, il explique le malentendu dont il se dit victime : il n’a jamais voulu devenir empereur, mais il n’a pas eu le choix, car il serait mort assassiné si un autre que lui avait pris le pouvoir. C’était donc une question de vie ou mort. Cependant il ne tire aucun bonheur, ni de son pouvoir absolu ni de la foule d’esclaves qui le servent et le caressent.
L’invention de l’orgie politique
Après la mort de Tibère, Caligula, devenu empereur, organise à son tour des orgies, mais d’un genre radicalement nouveau. Les festins spéciaux promus par le jeune maître de l’empire ne se tiennent plus en cachette, dans un lieu reculé : ils ont pour cadre Rome et, plus précisément, la demeure de l’empereur sur la colline du Palatin. L’orgie acquiert une dimension publique ; elle se déroule, si ce n’est aux yeux, du moins au su de tous. Elle constitue une arme et une stratégie qui permettent à l’empereur d’affirmer son pouvoir sans limite.
Caligula se souvient de la leçon de Tibère à Capri : « Le Sénat est l’ennemi naturel de n’importe quel César. » Les orgies du Palatin donnent à l’empereur l’occasion d’humilier les sénateurs qu’il considère comme de potentiels opposants.
Il entend aussi mettre fin à une fiction du régime impérial, instauré par Auguste, qui voulait que l’empereur partage son pouvoir avec le Sénat. En réalité, la République romaine était morte et ce partage n’était qu’un faux-semblant, destiné à gommer un peu la nature profondément monarchique du nouveau régime. Contrairement à Auguste, Caligula fait le choix d’assumer une autocratie totalement décomplexée.
Des hypocrites et des moutons
Parfaitement conscient de son pouvoir sans limite, le jeune empereur exige que les sénateurs reconnaissent qu’il est un dieu vivant. Puis il les oblige à bêler comme des animaux. Lors d’un banquet, ses convives sont contraints de ramper à ses pieds. Alors que tous s’exécutent, l’empereur constate : « Je suis entouré d’hypocrites et de moutons. »
Puis il ouvre un bordel dans son palais pour y prostituer les femmes et les filles des sénateurs. Toutes ces extravagances, qu’elles soient réelles ou non, ne sont pas dénuées de logique politique. Caligula a toujours eu pour priorité de ridiculiser et d’humilier les membres de l’aristocratie sénatoriale qu’il traitait comme des esclaves.
Dans la même logique, l’empereur en vient à proclamer consul son cheval Incitatus. « Je choisirai comme consul le plus noble des Romains », annonce-t-il dans le film, avant de désigner sa monture. Puis, entendant péter son cheval, il renchérit : « Incitatus, dit-il, vient de faire son allocution au Sénat ! » À l’époque impériale, la charge de consul était devenue purement honorifique. Caligula fait voler en éclat cette fiction politique : les consuls ne servent plus à rien et un cheval peut très bien jouer ce rôle.
L’obscénité de la tyrannie
« Je peux faire tout ce que j’aime et à n’importe qui », claironne l’empereur, avant d’illustrer cette maxime au cours de la scène sans nul doute la plus violente du film. Caligula, qui s’est invité au mariage d’un couple de riches Romains, viole la jeune mariée, encore vierge, sous le regard de son époux, avant de sodomiser l’époux sous le regard de la mariée.
Le film reconstitué par Negovan nous offre un plaidoyer aussi extrême que flamboyant contre la folie inhérente à toute forme de pouvoir autocratique. C’est une œuvre dérangeante dans la mesure où elle ne met pas seulement en cause le tyran lui-même, mais aussi celles et ceux qui se soumettent, par crainte, lâcheté ou intérêt personnel. L’obscénité du film, souvent décriée dans ses versions précédentes, ne réside plus tant dans les scènes d’orgies sexuelles que dans la soumission politique de toute une société, prisonnière de son tyran.

Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.