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23.07.2026 à 16:36

Après les Jeux olympiques de Paris 2024, quel héritage pour la sécurité des évènements sportifs ?

Christophe Durand, Professeur des Universités, Université de Caen Normandie
Dominique Bodin, Professeur des universités en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Deux ans après la tenue des Jeux olympiques de Paris 2024, il est temps de dresser le bilan sécuritaire de l’événement.
Texte intégral (2030 mots)

*Deux ans après la tenue des Jeux olympiques de Paris 2024, il est temps de dresser le bilan sécuritaire de l’évènement : quels ont été les coûts ? Est-ce que les nouvelles technologies vont prendre de plus en plus de place ? *


En France, l’année 2024 a été marquée par l’organisation d’un évènement planétaire, les Jeux olympiques et Paralympiques de Paris. Le Comité d’Organisation (COJO) annonçait pour les 30 jours de compétitions (17 pour les JO et 12 pour les JOP) 15 000 athlètes venus de plus de 200 nations, plus de 40 000 volontaires, 26 000 journalistes accrédités. L’organisateur revendique également 15 millions de visiteurs (11,3 JO et 3,8 JOP) et 4 milliards de téléspectateurs.

La présence de telles foules et l’exposition médiatique de l’évènement ont soulevé une importante réflexion en termes de logistique d’organisation, mais surtout de sécurité. Le déploiement de structures temporaires – tribunes ou barnum, l’adaptation de sites existants – Grand Palais, Versailles ou Trocadéro aux épreuves sportives a posé un grand nombre de défis aux organisateurs et aux opérateurs-prestataires du secteur de l’évènementiel.

Une sécurité exemplaire pour un évènement médiatique international

La sécurité de la manifestation a été très précocement mise en avant dans un contexte de tensions terroristes et géopolitiques. L’État français, payeur de dernier ressort et garant de l’organisation devant le CIO, a ainsi mis en place une législation spécifique aux JO dite « Lois olympiques », dont certains aspects concernaient des adaptations qui « serviront, en héritage, à l’ensemble des grands événements accueillis sur le territoire national ». Sur les aspects sécurité, le législateur renforçait « les outils à la disposition des pouvoirs publics, d’abord en matière de vidéoprotection, en facilitant l’identification de situations dangereuses pour la sécurité des personnes par les forces de sécurité au moyen de traitements par algorithme assortis de nombreuses garanties pour les droits des personnes concernées ». La coordination se voyait améliorée « en faisant du préfet de police le responsable unique de l’ordre public en Île-de-France pendant la période des Jeux ».

Enfin, la validation des accréditations faisait l’objet d’un criblage massif : plus d’un million de demandes traitées via « plusieurs dispositifs de contrôle […] renforcés, qu’il s’agisse des enquêtes de sécurité portant sur les délégations et prestataires accédant aux sites de compétition et de célébration ou des palpations réalisées à l’entrée des enceintes sportives, qui seront facilitées grâce au recours possible à des scanners corporels, à l’instar des contrôles réalisés dans les aéroports ». Parallèlement, les pouvoirs publics ont validé et financé la formation d’agent de sécurité privée sous forme réduite (105h au lieu de 175h) pour pallier le manque de main-d’œuvre attendu. Ce dispositif et la forte mobilisation des acteurs du secteur de la sécurité privée ont permis le déploiement de 17 000 agents professionnels pendant les Jeux, chiffre porté à 22 000 sur les trois journées les plus importantes.

Deux ans après, l’heure du bilan et des choix

Comme l’avait noté le Conseil d’État, ces mesures se voulaient pour la plupart temporaires et expérimentales. Presque deux ans après les Jeux, le temps des enseignements est arrivé. Et celui des décisions aussi. Diffusé dans le monde entier, l’évènement ne pouvait être entaché du moindre incident sécuritaire. Et cela a été le cas. Outre les commentaires multiples effectués à chaud, les pouvoirs publics ont sollicité des retours d’expérience détaillés à travers trois rapports : le Sénat, le ministère de l’Intérieur et la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme ont ainsi livré leurs conclusions. Par la suite, la Cour des comptes a elle aussi publié un rapport sur les JO et JOP 2024. L’analyse de ces rapports se scinde en deux versants.

  • Le premier concerne le coût public de la sécurisation de l’évènement qui sur la période 2022-2025 s’établit à 1 163 M€ (517 M€ de surcoût de masse salariale lié aux primes des forces de l’ordre + 646 M€ pour les dépenses de fonctionnement des personnels). Pour sa part la Cour des comptes indique un montant supérieur -1700 M€- en imputant les dépenses de sécurité privée payées sur le budget des Jeux (220 M€) et certaines dépenses indirectes pouvant être imputées à l’évènement selon la rue Cambon comme le coût des formations d’agent de sécurité « évènementiel ».

Ces dépenses n’ont pas été facturées au Comité d’Organisation selon la convention État-Cojop-CIO – alors qu’il est possible depuis 2012 pour les pouvoirs publics français de facturer à l’Organisateur privé à logique commerciale les dépenses liées à la sécurité renforcée sur l’espace public du fait d’un évènement.

Ce surcoût élevé est toutefois un bon indicateur de dispositifs pensés selon une approche « zéro risque » que l’État souhaitait compte tenu des enjeux d’image pour le pays. Cette doctrine a généré un déploiement de forces de l’ordre – épaulés marginalement par l’armée – rarement vu sur le territoire français sur une période aussi longue et hors crise, le Gouvernement appelant les organisateurs d’autres évènements nécessitant le recours aux forces de l’ordre à annuler ou reporter leurs manifestations de l’été 2024.

  • Le second versant des rapports fait le bilan des mesures temporaires mises en place et envisage leur avenir. Quatre éléments de doctrine pour l’avenir nous semblent pouvoir émerger :

Vers un élargissement du rôle de la sécurité privée

Outre la création d’un carte professionnelle allégée pour les agents de sécurité privée, la facilitation des criblages pour les personnels et les volontaires travaillant sur les sites a été considérée comme validée. Les mesures immédiates d’éloignement ou de non-accréditation des personnes identifiées comme « à risques » (fiché S, étranger en situation irrégulière, poursuivies ou condamnées pour troubles à l’ordre public) ne seront pas maintenues hors JO confirmant une doctrine française constante. Elles sont toutefois un précédent dont une remise en place éventuelle peut-être à nouveau envisagée, avec l’accord du Parlement. L’usage massif des portiques de détection – déployés uniquement à Paris et sur quelques sites – qui visaient à fluidifier les contrôles d’accès sans palpation a largement fonctionné mais dans un mode de réglage peu sensible en termes de détection du fait d’une injonction du législateur et pour éviter des déclenchements trop fréquents.

La vidéosurveillance algorithmique va continuer

Le point majeur de l’usage des outils d’aide à la décision – dits algorithmiques – à partir des images vidéos captées en temps réel était expérimental sur 485 caméras dont a priori aucune aéroportés ou mobiles. Techniquement, leur apport a été considéré comme minime compte tenu de problèmes techniques multipliant les pannes ou les faux positifs. Sur ce point le Sénat note que « l’expérimentation ne permet pas de porter un jugement définitif sur l’opportunité du recours à la vidéoprotection algorithmique ». D’où une recommandation pour un maintien de l’expérimentation, le Comité d’Évaluation indiquant que rien « ne heurtait les libertés publiques ni dans sa conception ni dans sa mise en œuvre » dans cette VSA. On notera toutefois que La Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) est dans son rapport beaucoup plus critique sur ces technologies par rapport aux libertés fondamentales.

Pas d’utilsation des données biométriques et reconnaissance faciale

Un temps envisagé, l’utilisation exceptionnelle de données biométriques a été écartée illustrant en France une grande réticence du législateur quant aux conditions d’application du règlement général sur la protection des données (RGPD). La reconnaissance faciale notamment n’a pas été autorisée, contrairement aux JO de Tokyo 2020 et Pékin 2022. Si en Europe, seul le Royaume-Uni utilise la reconnaissance faciale massivement. Dans le reste du monde, de nombreux pays d’Asie ou du Moyen-Orient organisant des grands évènements sportifs, festifs, culturels ou politiques y ont aujourd’hui recours comme pour la Coupe du Monde au Qatar en 2022. Le législateur français et le juge restent très réticents à des usages de ce type, sauf dans le cadre d’enquête judiciaire s’appuyant sur des captations vidéos.

Ainsi alors même que les systèmes implantés aussi bien en vidéosurveillance (espace public) que vidéoprotection (espace privé) disposent de la possibilité technique d’activer des outils croisant des fichiers de référence et des images en direct, cette couche logicielle n’est pas autorisée en France. Depuis 2016, les gouvernements et Parlements successifs ont donc toujours refusé de franchir le Rubicon de la question sensible de la reconnaissance faciale, même à titre expérimental, même pour les JO.

Dans le difficile équilibre de la balance libertés vs sécurité, les JOP ont toutefois ouvert la porte vers l’usage de certains outils technologiques et le transfert de prérogatives d’ordre public vers la sécurité privée, tendance déjà observée avant les Jeux : usage de drones, criblage massif et systématique, vidéo algorithmique, portiques express en contrôle d’accès (à seuil de détection réglé au minima). On notera aussi un recours massif à la modélisation des sites via le concept de jumeaux numériques dans le cadre des postes de commandement sur la plupart des sites.

La question très sensible des données biométriques en temps réel est restée en attente. Qu’il s’agisse de périmétrie (contrôle d’accès) ou de périphérie des manifestations (présence à proximité), la France maintient, jusqu’ici, un véto formel à un usage automatique des outils de reconnaissance faciale, dans la ligne actuelle de la doctrine européenne actuelle.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

23.07.2026 à 16:36

Le découpage technologique, la tactique vaine d’Apple pour esquiver la régulation

Charles Cuvelliez, Ecole Polytechnique de Bruxelles, Université Libre de Bruxelles, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Apple a contesté tomber sous le coup du Digital Market Act (DMA) en faisant valoir que sa boutique d’application n’en était pas une mais cinq. Cet argument n’a pas convaincu le Tribunal de l’Union européenne.
Texte intégral (1585 mots)
Pour la justice européenne, Apple est bien un contrôleur d’accès. Bangyu Wang/Unsplash, CC BY

Apple a contesté tomber sous le coup du Digital Market Act (DMA) en faisant valoir que sa boutique d’application n’en était pas une, mais cinq plus petites dédiées à leurs différents produits. Cet argument n’a pas convaincu le Tribunal de l’Union européenne. Quant à son iOS, il ne connaît pas un meilleur sort et est aussi désigné comme tombant sous la régulation du DMA.


Le Digital Market Act (DMA) ou Législation sur les marchés numériques est un règlement européen qui impose des règles aux grandes plates-formes numériques afin de garantir des marchés plus équitables et plus ouverts. Il vise à désigner les « contrôleurs d’accès » : des acteurs qui fournissent un ou plusieurs services de plates-formes essentiels servant d’intermédiaire majeur entre les entreprises et les consommateurs.

C’est dans le cadre du DMA que la Commission a considéré Apple comme un point de passage incontournable entre les utilisateurs et les développeurs d’applications pour l’App Store et pour le système d’exploitation iOS. Ce monopole n’est pas indolore : en effet, les commissions qu’Apple prélève sur les apps payantes sont très importantes (30 % pour les développeurs classiques, la moitié pour les développeurs de mini-applications et les PME).

Le DMA pourra permettre un allègement des conditions imposées aux développeurs (qui ne sont pas que pécuniaires, avec davantage d’options pour les boutiques alternatives et des moyens de paiement diversifiés pour les utilisateurs. Concernant le système iOS, l’objectif est d’avoir accès à plus de fonctionnalités des iPhones et autres produits de la marque. Mais, il ne s’agit ni de démanteler l’App Store ni de transformer iOS en open source comme Linux. C’est là toute la subtilité du DMA, perçue comme une menace par les sociétés américaines.

Et justement, le Tribunal de l’Union européenne (UE) a de nouveau recalé ce mercredi 8 juillet Apple dans sa tentative d’échapper à la régulation DMA de son Apple Store, de son iOS et de Safari.

Une boutique ou cinq ?

Apple avait contesté tomber sous le DMA pour sa boutique d’application Apple Store car, pour elle, on ne parle pas d’une boutique d’application mais de cinq – iOS App Store (iPhone), iPadOS App Store (iPad), watchOS App Store (Apple Watch), macOS App Store (Mac) et tvOS App Store (Apple TV). Il s’agirait donc de cinq services distincts. Dans cette configuration, seule la boutique iOS App Store franchirait les seuils quantitatifs d’utilisateurs selon l’article 3 §2 du DMA (45 millions d’utilisateurs mensuels actifs, 7,5 milliards de CA) et serait soumise, comme service de plate-forme essentiel à des obligations d’ouverture à la concurrence.

Chaque boutique, pour Apple, a sa finalité propre, parce que liée à l’appareil concerné et à son système d’exploitation. En d’autres termes, ne mettez pas dans un même panier iOS, iPadOS, watchOS, macOS et tvOS.

IOS, open-bar ?

Le système iOS, parce qu’il équipe tous les iPhone d’Apple, franchit aussi les seuils pour tomber sous la régulation DMA mais selon Apple, il occupe un rôle tellement important dans son écosystème que lui imposer des obligations serait disproportionné et reviendrait à s’attaquer au droit même de propriété intellectuelle de la marque. C’est l’article 6, §7, du DMA, qui impose à Apple d’ouvrir son système d’exploitation iOS à la concurrence. Une disposition inapplicable selon Apple.

Que recouvriront ces obligations ? On ne le sait pas encore et c’est que le Tribunal de l’UE retient : la décision de reconnaître iOS comme service de plate-forme essentielle n’a rien à voir, pour le moment, avec les obligations à venir. Ce sera pour plus tard et ce sera contestable.

Mais donc,de là à dire qu’iOS deviendra open source ou que des parties de code devront être publiées, il n’y qu’un pas qu’Apple voudrait franchir mais ce n’est pas ainsi que cela fonctionnera. On verra sans doute la publication et la mise au point d’interface (des API) pour permettre aux développeurs d’accéder à des fonctionnalités d’iOS qu’Apple se réservait.

La Commission, pas d’accord avec Apple

Dans sa réponse, que le Tribunal avait à trancher, la Commission met en avant les points suivants :

  • Une boutique d’applications met en contact des utilisateurs et des entreprises/développeurs pour des applications logicielles que les deuxièmes mettent au point. Ces applications sont les mêmes, quels que soient la plate-forme et le système d’exploitation sur lequel les applications fonctionnent.

  • Les développeurs et les utilisateurs sont soumis aux mêmes conditions générales d’accès, peu importe l’appareil concerné (iPhone, AppleWatch, Mac,iPad et la variante d’iOS qui l’équipe : iOS lui-même, watchOS, iPadOS)

  • C’est avec un même compte Apple qu’on accède à ces cinq boutiques soi-disant différenciées.

  • Apple présente et commercialise l’App Store comme un service unique, sous une marque unique.

Les boutiques App Store ont le même objectif : mettre en contact développeurs et utilisateurs pour des applications logicielles. S’il fallait ajouter un critère technologique selon la plate-forme ou le système d’exploitation, Apple aurait beau jeu de modifier à sa guise le périmètre de la régulation par de simples choix d’architecture technique. Pourquoi pas un App Store par modèle d’iPhone ?

Le juge entérine la lecture de la Commission

Le Tribunal suit la Commission : ces boutiques, prises ensemble, poursuivent une même finalité économique et fonctionnelle. Quant à l’argument de propriété d’iOS mise à mal s’il doit être régulé, le Tribunal explique que ce n’est pas l’endroit pour plaider cet argument : on ne parle que de déterminer les critères pour tomber sous la régulation DMA et ces critères sont atteints.

C’est au moment de déterminer les obligations concrètes imposées à Apple qu’on pourra revenir sur ce point et argumenter qu’elles sont disproportionnées.

Ce qui est décidé aujourd’hui n’a pas d’impact sur le futur : c’était un autre argument d’Apple selon lequel la décision de la Commission « couvrirait » automatiquement toutes les futures boutiques d’applications d’Apple. Le Tribunal explique que rien n’empêchera jamais Apple de contester toute décision future de la Commission pour le DMA.

Mais les obligations d’interopérabilité (qui obligent les grandes plates-formes à permettre à des services tiers de se connecter à certaines fonctions de leurs écosystèmes afin que les utilisateurs puissent échanger plus facilement entre services concurrents, pas uniquement ceux d’Apple) et d’ouverture à la concurrence (les plates-formes ne peuvent plus verrouiller les utilisateurs ou favoriser systématiquement leurs propres services ; elles doivent offrir un accès non discriminatoire, documenté et effectif aux fonctionnalités essentielles, pour faciliter l’entrée de nouveaux acteurs) se heurteront toujours aux implications concrètes sur les exigences de sécurité et de confidentialité, qu’Apple met en avant pour justifier le caractère très fermé de son écosystème. Même si c’est devenu un argument tardif fort à propos, Apple n’a pas tout à fait tort. C’est un vrai avantage. En cela l’article 6 §7 du DMA s’avèrera utile.

C’est un arrêt du Tribunal pas de la Cour européenne de Justice. Apple peut toujours faire appel sous les deux mois (avec un délai forfaitaire de 10 jours) à La Cour européenne de Justice. En tout cas, découper technologiquement ses produits pour échapper au DMA a pris un serieux coup sauf coup de théâtre d’un éventuel appel de Apple devant la Cour européenne de Justice.

The Conversation

Charles Cuvelliez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

23.07.2026 à 16:35

Pourquoi masculinisme et antisémitisme sont profondément liés

Miriam Eve Mora, Managing Director of the Raoul Wallenberg Institute, University of Michigan
Nier la masculinité des hommes juifs ou leur reprocher d’affaiblir la masculinité fait partie des clichés antisémites depuis des siècles.
Texte intégral (2636 mots)
Les contenus liés au fitness occupent une place importante dans la « manosphère », mais on y trouve également des idéologies extrêmes. ljubaphoto/E+ via Getty Images

Les idées antisémites sont aujourd’hui présentes au sein des courants masculinistes. Or l’histoire nous montre que masculinité dominante et antisémitisme sont associés depuis des siècles. Les hommes juifs ont souvent été décrits comme féminins et fragiles, et fondamentalement différents.


Vers la fin de « Into the Manosphere » de Netflix, le documentariste Louis Theroux échange avec l’influenceur britannique Ed Matthews à Marbella, en Espagne.

« Les gens qui dirigent le monde n’ont pas les meilleures intentions », affirme Matthews, reprenant le langage de la manosphère — un univers où certains influenceurs et spectateurs estiment avoir accédé à une vérité plus profonde sur la réalité et le pouvoir. Lorsque Theroux lui demande qui contrôle tout cela, Matthews hausse les épaules et répond très simplement à cette question complexe : « Les Juifs. »

Il s’agit d’une digression de trois minutes dans le film, dont le sujet principal est la masculinité, au cours de laquelle plusieurs influenceurs accusent les juifs de participer à des conspirations mondiales.

La manosphère est un terme fourre-tout désignant des sites web, forums, blogs et influenceurs promouvant une forme particulière d’hypermasculinité, allant de la conviction que les femmes et le féminisme sont la cause des problèmes des hommes jusqu’à des appels à légaliser le viol. Les groupes qui la composent — notamment les « artistes de la drague », les mouvements pour les droits masculins et les communautés de célibataires involontaires (« incels ») — se présentent comme des victimes de la modernité. À leurs yeux, l’économie mondiale est responsable de leurs perspectives professionnelles décevantes, le féminisme est responsable de leurs échecs avec les femmes, et les droits des minorités les contraignent à renoncer à leurs privilèges d’hommes hétérosexuels, et ainsi de suite.

Or ces espaces numériques sont traversés par l’antisémitisme. Certains influenceurs connus nient ouvertement la Shoah, appellent à la violence contre les Juifs et diffusent des théories du complot globales.

Le documentaire de Louis Theroux, diffusé en mars 2026 sur Netflix, suit des personnalités en ligne qui façonnent les idées de jeunes hommes sur la masculinité.

En tant qu’historienne des questions de genre chez les juif et de l’antisémitisme, je sais que les liens entre misogynie et antisémitisme ont des racines profondes. Pendant des siècles, une stratégie fréquente de l’antisémitisme a consisté à attaquer les hommes juifs en dénigrant leur masculinité.

Stéréotypes séculaires

Tout au long du Moyen Âge et jusqu’au XXe siècle, les empires et nations d’Europe ont mis en place des lois et des pratiques qui maintenaient les hommes juifs à l’écart, sans leur accorder un accès complet à la citoyenneté. Dans de nombreuses régions, les Juifs n’avaient pas le droit de voter, de posséder des terres, d’occuper des fonctions publiques, de servir dans l’armée avec un grade ou de se battre en duel avec leurs pairs.

Une photo en noir et blanc montrant quatre hommes vêtus de manteaux, de pantalons et de chapeaux sombres, assis sur le perron devant un immeuble. History & Art Images via Getty Images

Les discours antisémites dépeignaient souvent les hommes juifs comme féminins ou fragiles, et fondamentalement différents. Ces représentations ont nourri certains des stéréotypes antisémites les plus extrêmes. Par exemple, l’accusation de crime rituel, qui prétend faussement que les Juifs auraient besoin du sang d’enfants non juifs pour fabriquer le pain azyme de Pessa’h, était fréquemment associée à une autre croyance antisémite moins connue : celle selon laquelle les hommes juifs menstrueraient et auraient donc besoin du sang des non-Juifs pour se régénérer. D’autres idées antisémites affirmaient que les Juifs étaient trop faibles et trop lâches pour combattre dans l’armée, qu’ils étaient dominés par les femmes juives, ou encore que la circoncision les rendait plus proches des femmes elles-mêmes.

Le philosophe autrichien Otto Weininger aurait parfaitement trouvé sa place dans un podcast de la manosphère. Il dénonçait violemment la masculinité juive, tout en développant des vues misogynes sur les femmes dans son ouvrage de 1903 « Sexe et caractère ». « Tout comme il n’existe en réalité pas de “dignité des femmes”, il est tout aussi impossible d’imaginer un “gentleman” juif », écrivait-il, allant jusqu’à affirmer que même « la femme la plus supérieure reste infiniment inférieure à l’homme le plus inférieur ».

Sol américain

Les immigrés arrivés aux États-Unis, juifs comme non juifs, ont été façonnés par ces idées et ces expériences.

Les Juifs européens qui se sont installés en Amérique aux XIXe et XXe siècles ont principalement évolué dans le commerce et le négoce, et se sont surtout établis dans les villes. À l’époque, cependant, c’est la frontière — avec ses rudes cow-boys, mineurs et ouvriers du rail — qui définissait la masculinité américaine.

Les nouveaux arrivants juifs, venant de pays européens où la participation des hommes juifs à de nombreux domaines était limitée, avaient développé une masculinité alternative, centrée sur le savoir et sur l’« eydlkayt » — un mot yiddish désignant la douceur et la sensibilité. Après leur arrivée aux États-Unis, certains Juifs sont restés attachés à cette forme de masculinité, tandis que d’autres ont cherché à s’acculturer et à accéder aux formes de masculinité dominante, dont ils avaient été exclus dans leur pays d’origine ou celui de leurs parents.

L’un des premiers « influenceurs » de la masculinité américaine fut le président Theodore Roosevelt, qui mettait en avant sa propre transformation d’un homme timide et jugé efféminé — la presse locale se moquait de lui au début de sa carrière — en un aventurier robuste et amateur de plein air. « La grande majorité de la population juive… a une constitution physique faible », écrivait-il en 1901 dans une lettre. Bien qu’il attribuait cela à des siècles d’oppression, il concevait une différence notable des corps et de l’esprit juifs. Roosevelt défendait un modèle de masculinité rédemptrice fondé sur la vie en plein air et sur la « vie exigeante », et considérait la masculinité comme un moyen de dominer et de contrôler les races qu’il jugeait inférieures.

Les Juifs bénéficiaient sans doute de davantage de droits aux États-Unis que partout ailleurs à l’époque moderne, mais ils étaient encore exclus de certaines institutions de sociabilité masculine. Jusqu’au milieu du XXe siècle, ils furent écartés de nombreux clubs sportifs prestigieux, sociétés fraternelles, hauts grades militaires et country clubs, même si certains ont réagi en créant leurs propres cercles, comme le City Athletic Club de New York. La plupart de ces restrictions ont pris fin avec la disparition des quotas universitaires visant les Juifs dans l’enseignement supérieur américain dans les années 1960 et 1970.

Photo en noir et blanc montrant deux jeunes hommes accroupis de part et d’autre d’un ballon de football surdimensionné, tandis qu’un troisième se tient debout entre eux
Des membres d’une fraternité juive, dont l’arrière-grand-père de l’autrice, Ezra Sensibar (à droite), posent pour une célébration de rentrée universitaire à Northwestern, à Evanston (Illinois), en 1923. Sensibar Family Collection/Miriam Mora

Les conspirations d’aujourd’hui

La manosphère actuelle ne se contente pas de prolonger cet héritage : elle propose aussi quelque chose de nouveau. Son adhésion aux théories complotistes antisémites permet à des hommes qui se perçoivent comme des victimes d’expliquer simultanément de multiples frustrations sans avoir à reconnaître leurs propres failles.

Il y a plus de vingt ans, le Southern Poverty Law Center a identifié une théorie du complot émergente au sein de la droite américaine : l’idée que des « marxistes culturels » chercheraient à détruire la culture américaine. En particulier, certains partisans ont accusé les Juifs d’avoir introduit des idées et des mouvements progressistes — notamment le féminisme et les questions de genre — dans le cadre d’un effort visant à affaiblir la domination des hommes blancs.

Cela apparaît clairement dans les discours de la manosphère, lorsque des figures comme Myron Gaines attribuent aux Juifs ce qu’ils perçoivent comme des forces destructrices pour la civilisation occidentale, allant du féminisme et du communisme à la pornographie.

Le chercheur Michael Broschowitz explique le glissement de la manosphère vers l’antisémitisme par trois dynamiques principales. Premièrement, l’antisémitisme fonctionne comme une explication universelle, capable de rendre compte de nombreux problèmes à la fois. Deuxièmement, les algorithmes conçus pour maximiser l’engagement amplifient les contenus les plus extrêmes. Troisièmement, les communautés en ligne peuvent rapidement remixer des idées antisémites pour les adapter à différents contextes culturels.

Ces trois explications sont importantes. Mais j’avancerais un dernier élément crucial : la masculinité et l’antisémitisme ont traversé les siècles main dans la main. La pensée conspirationniste qui se développe dans la manosphère attribue aux hommes juifs la responsabilité de l’affaiblissement de la masculinité. Dans la manosphère, les échecs de la virilité ne sont jamais les vôtres.

The Conversation

Miriam Eve Mora ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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