28.03.2025 à 02:12
La Sellette
En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané. Toulouse, chambre des comparutions immédiates, novembre 2024. Il est 13 heures 45, l'audience commence. Le premier prévenu, Sami F., est amené des geôles par les policiers. Ils le démenottent à l'entrée de la salle (…)
- CQFD n°237 (janvier 2025) / Chronique judiciaire, Vincent CroguennecEn comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
Il est 13 heures 45, l'audience commence. Le premier prévenu, Sami F., est amené des geôles par les policiers. Ils le démenottent à l'entrée de la salle avant qu'il n'entre dans le box en plexiglas. Le président l'interroge abruptement :
« Vous avez 21 ans.
– Correct.
– Vous avez une petite amie.
– Oui.
– Vous travaillez.
– Oui.
– Vous êtes un ancien militaire.
– Correct. »
Pour avoir brandi une arme devant deux personnes, Sami F. comparaît pour « violences volontaires, n'ayant pas entraîné d'incapacité totale de travail (ITT) ». Le président rappelle son casier judiciaire :
« Vous avez été condamné la semaine dernière, ici même, en comparution immédiate. Vous aviez déjà été condamné en 2023 à une peine avec sursis pour détention de stupéfiants, puis en 2024 à un sursis probatoire, partiellement révoqué vendredi dernier, pour abus de confiance envers le service départemental d'incendie et de secours. Et il semblerait que vous demandiez un renvoi. »
L'avocate de la défense confirme avant que son client ait le temps de répondre et ajoute qu'elle demande au tribunal d'ordonner une expertise psychiatrique d'ici la prochaine audience. La procureure n'a rien contre l'expertise, au contraire : « Elle me semble nécessaire pour expliquer les passages à l'acte successifs, qui sont inquiétants. »
En revanche, elle demande que Sami F. reste enfermé à la prison de Seysses jusqu'à l'audience : « Sur son casier, il y a des faits de vol, de violence, et l'usage d'un véhicule policier sans autorisation. [Elle se tourne vers lui] Alors que vous avez eu la chance de sortir libre la semaine dernière, on constate que les faits sont commis 24 heures après. Vous avez sorti un glock et braqué les personnes dans un restaurant. Vous affirmez appartenir à une section de recherche, être indic' dans des enquêtes secrètes ! Vous avez un délire avec l'armée, dont vous prétendez faire encore partie alors que vous en avez été évincé l'année dernière. Vous avez un brassard, des cagoules, des cartes professionnelles. L'expertise nous permettra de savoir s'il y a une pathologie psychiatrique et de statuer sur votre dangerosité criminologique. En attendant, je demande le maintien en détention. »
L'avocate ne bataille pas contre l'envoi de son client en détention provisoire : « On ne va pas faire offense au tribunal en vous demandant une remise en liberté alors que mon client comparaissait ici même la semaine dernière. »
Puisqu'apparemment tout le monde est d'accord, quelques minutes de délibération suffisent ainsi au président et à ses deux assesseuses : ils ordonnent une expertise psychiatrique ainsi que le maintien du prévenu en détention en attendant son procès, un mois plus tard. Assis au premier rang, un vieux monsieur commente d'un air mélancolique : « Il va passer Noël en prison. »
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28.03.2025 à 02:04
Niel Kadereit
Pour réfuter le fantasme de « submersion » migratoire de François Bayrou, un argument a été très largement mobilisé chez ses détracteurs : le Premier ministre ment, la part de migrants dans la population française reste faible. Un positionnement stérile qui enferme les questions de migration sur le seul terrain du contrôle et de la régulation. La formule de « submersion » migratoire empruntée par le Premier ministre à feu Jean-Marie Le Pen a scandalisé – à raison – toutes les bonnes âmes (…)
- CQFD n°239 (mars 2025) / Le dossier, Fred Sochard, KalemPour réfuter le fantasme de « submersion » migratoire de François Bayrou, un argument a été très largement mobilisé chez ses détracteurs : le Premier ministre ment, la part de migrants dans la population française reste faible. Un positionnement stérile qui enferme les questions de migration sur le seul terrain du contrôle et de la régulation.
La formule de « submersion » migratoire empruntée par le Premier ministre à feu Jean-Marie Le Pen a scandalisé – à raison – toutes les bonnes âmes encore vaguement progressistes de ce pays. Dans la presse, journalistes, politiques, chercheurs et fact-checkeurs en tout genre se sont relayés pour démonter, chiffres à l'appui, l'expression de François Bayrou.
La cellule « Le vrai ou faux » de France Info pose la question : « Submersion migratoire : quelle est la réalité des chiffres de l'immigration en France ? » Les plus éminents démographes du pays font le tour des plateaux pour rappeler que non, 7,3 millions d'immigrés, ce n'est pas une submersion. Le très sérieux journal The Conversation invite une chercheuse en droit européen pour l'affirmer haut et fort : « La submersion migratoire ne correspond à aucune réalité scientifique. » Sur France Culture, le présentateur de l'émission « L'Esprit public » est plus nuancé : « Les immigrés représentent près de 11 % de la population : ça n'est pas négligeable, mais ce n'est pas une submersion. »
Dans l'un de ses rares instants de lucidité, Apolline de Malherbe, présentatrice vedette de BFM TV, va au bout de ce raisonnement et demande au directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration : « À partir de quel moment pourrait-on considérer que ce mot [submersion] serait juste ? » Car c'est bien ça l'effet produit par ce cadrage médiatique petit comptable : accréditer l'idée qu'il existerait un certain seuil à partir duquel, oui, il serait légitime de parler de submersion. Qu'il existerait une ligne rouge, certes pas encore franchie, au-delà de laquelle la France cesserait d'être France.
Les migrants sont-ils trop nombreux ? Pas assez ? Sont-ils une richesse pour la France ou un coût ? Ces questions ne servent à rien.
Répondre au delirium raciste de François Bayrou par un « Mais non regardez, ça va, ils ne sont pas si nombreux », c'est déjà légitimer les politiques migratoires ultrarépressives de Bruno Retailleau et de ses tristes prédécesseurs au ministère de l'Intérieur, celles qui font que, justement, « ils ne sont pas si nombreux ». C'est s'empêcher de penser la migration en dehors des critères d'évaluation de la droite : ceux des chiffres, de la régulation, du contrôle.
Les migrants sont-ils trop nombreux ? Pas assez ? Sont-ils une richesse (économique, culturelle, humaine) pour la France ou un coût ? Ces questions ne servent à rien. Pour penser l'accueil, il nous faut poser le débat autrement.
D'abord, considérer l'immigration non pas comme une option, mais comme un fait. Des femmes et des hommes quittent leurs terres, ces innombrables aires géographiques perdantes d'une mondialisation impérialiste. Certains décident de rejoindre les États vainqueurs de ces échanges mondiaux prédateurs, notamment les anciennes puissances coloniales dont elles maîtrisent la langue. C'est souvent le cas pour la France.
Ceci nous laisse deux options. Celle de la persécution, menée par nos gouvernements successifs : les expulsions, les privations de libertés, la traque sur tout le territoire, dans la rue, dans les gares, aux frontières, dans les Alpes, en Méditerranée, les chiens, les noyades, la mort. L'alternative, c'est la solidarité, l'entraide, au nom d'une humanité commune.
Soit nous accueillons dignement, et c'est bien là la moindre de nos responsabilités, soit nous continuons à piétiner. Voilà la seule question qui vaille pour établir des politiques sur l'immigration.
28.03.2025 à 01:58
Jonas Schnyder
Basé à Marseille et porté par l'association Aides, le Spot Longchamp est un centre de santé sexuelle qui a la particularité de s'adresser aux populations les plus précarisées. Ici, personnes exilées, travailleuses du sexe ou trans peuvent rapidement trouver informations et soins adaptés à leurs réalités. Reportage. Au numéro 3 du boulevard Longchamp, à quelques pas des bureaux de CQFD, se trouve un lieu peu connu du grand public. Même s'il se fait plutôt discret, le ton est donné dès le (…)
- CQFD n°239 (mars 2025) / Nadia BerzBasé à Marseille et porté par l'association Aides, le Spot Longchamp est un centre de santé sexuelle qui a la particularité de s'adresser aux populations les plus précarisées. Ici, personnes exilées, travailleuses du sexe ou trans peuvent rapidement trouver informations et soins adaptés à leurs réalités. Reportage.
Au numéro 3 du boulevard Longchamp, à quelques pas des bureaux de CQFD, se trouve un lieu peu connu du grand public. Même s'il se fait plutôt discret, le ton est donné dès le pas de porte franchi. Quelqu'un·e vient à notre rencontre pour nous accueillir et l'ambiance se fait chaleureuse. Les nombreux flyers à l'entrée attirent le regard, tout comme les posters et photos d'exposition épinglées au mur1. En fond sonore Cabrel chante qu'il n'y a pas d'amour sans histoires, et l'odeur du café guide naturellement vers la « salle d'attente », un salon cosy où patienter avant son tour. Bienvenue au Spot Longchamp, un centre de santé sexuelle unique en son genre.
Inauguré en 2016 en tant que Centre gratuit d'information, de dépistage et de diagnostic (Cegidd) porté par l'association Aides, le Spot est un des quatre lieux en France à expérimenter depuis 2021 la fonction de Centre de santé sexuelle d'approche communautaire (CSSAC)2. Une hybridation pensée pour répondre à de grandes ambitions, alors que Marseille se situe dans la 2e région métropolitaine la plus touchée par l'épidémie de VIH après Paris. Le Spot propose ainsi des services de santé sexuelle adaptés et rapides aux populations les plus précarisées et les plus exposées. « Même si on ne refuse personne, on s'adresse avant tout aux personnes vulnérables au VIH, c'est-à-dire les personnes vivant avec le virus, les hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes (HSH), les personnes migrantes, les personnes trans, surtout d'Amérique latine, les consommateur·rices de produits psychoactifs, et les travailleur·ses du sexe, précise Fatima Zahra Bernissi, coordinatrice du centre. Leur point commun ? La discrimination et la précarité qui les éloignent des systèmes de soin. »
« Dès que les personnes passent la porte, la première interaction n'est pas de leur demander leur carte Vitale mais d'être à l'écoute »
Pour répondre à ce défi, le Spot mise sur un accueil – inconditionnel, sans rendez-vous, anonyme ou non – qui prend le temps de s'adapter aux réalités des personnes concernées. « Dès que les personnes passent la porte, on essaie de les mettre en confiance. La première interaction n'est pas de leur demander leur carte Vitale mais bien d'être à l'écoute de leurs besoins tout en leur présentant notre offre de soins dans un cadre humanisant3 », raconte Ludovic, infirmier. On ne remarque pas tout de suite l'absence de blouses blanches, le parquet en bois clair à la place de l'habituel lino immaculé, ou les bureaux des salles de consultation collés face au mur. « Personne ne travaille derrière un écran ou un bureau, et l'échange se fait côte à côte. Il y a une vraie volonté de transparence sur les informations collectées et sur notre manière de travailler », poursuit-il.
Les résultats et traitements sont quant à eux disponibles dans les heures qui suivent afin de ne pas risquer de perdre de vue les personnes venues en consultations. « Le 2e public du Spot après les HSH, ce sont les personnes migrantes, souvent arrivées en France après un parcours chaotique et violent. Ils et elles sont dans une situation où, entre la barrière de la langue, la précarité et les difficultés d'accès au soin, vivre leur sexualité est compliqué – sans parler de leur vie quotidienne, confie un intervenant. Alors quand ils et elles viennent nous voir, on doit pouvoir en un seul rendez-vous répondre à leurs attentes, leur transmettre les résultats, leur fournir un traitement et un parcours de soins adaptés. »
Au-delà de la qualité de l'accueil et de la rapidité des résultats, tout l'intérêt de la dimension « communautaire » du Spot se trouve dans ce que permettent ces temps d'échanges : faire émerger d'autres besoins. « On a remarqué que peu de femmes fréquentaient le lieu, et à partir des besoins des femmes migrantes à Marseille, on a mis en place une consultation gynécologique, poursuit la coordinatrice du centre. Une réponse aux besoins de nos publics, et une porte d'entrée vers un parcours de soins plus général. » Plus encore, cela donne parfois vie à d'autres projets. « On a mis en place un accompagnement sur l'hormonothérapie pour répondre aux besoins des personnes trans qui venaient nous voir et, au fil des discussions, elles ont exprimé le besoin de faire les injections elles-mêmes. Résultat : on propose des séances d'aide à l'injection, tout en visant à favoriser leur autonomie, pour qu'elles n'aient plus besoin de nous », complète Ludovic.
« L'accompagnement qu'on propose doit permettre aux personnes de monter en compétence et de devenir autonomes dans leur parcours de soins »
Une capacité d'écoute qui permet de constamment adapter et élargir l'offre de soins à partir des réalités du terrain. « On part du dépistage pour faire du soin, mais on a un objectif de transformation sociale. À partir de ces expériences de terrain, l'association va pouvoir porter la parole des personnes concernées auprès des autorités, et l'accompagnement qu'on propose doit permettre aux personnes de monter en compétence et de devenir autonomes dans leur parcours de soins », conclut Fatima Zahra Bernissi. Et, bonne nouvelle pour Marseille, à la fin de l'expérimentation, l'efficacité a été démontrée et les efforts des équipes du Spot ont payé : dès avril 2025, le projet va rentrer dans le droit commun, pour que vive la santé sexuelle inclusive et accessible à tout le monde.
Les horaires du Spot Longchamp sont disponibles sur leur page Facebook. Et pour plus d'informations en santé sexuelle, voir les sites des association Aides et Sida Info Service, ou appeler leur numéro vert : 0800 840 800.
1 Il s'agit de l'exposition « Nous sommes ici. Les femmes brésiliennes à Aides », inaugurée pour la Journée internationale des droits des femmes en 2024.
2 Alors que le statut du Cegidd garantit l'anonymat, permet de prendre en charge les personnes sans droits et de délivrer certains traitements spécifiques, celui de CSSAC propose notamment des résultats plus rapides grâce à la biologie délocalisée (les tests en labo sont faits sur place grâce à une machine spéciale) et une offre de soins plus large.
3 Le Spot propose notamment des accompagnements individuels en santé sexuelle (informations, soutien et stratégie de réduction des risques), une offre de dépistage (VIH, hépatites et IST), traitements et vaccinations, consultations spécialisées (psychologie, sexologie, gynécologie, addictologie, hormonothérapie, assistance sociale) et des accompagnements collectifs (groupes d'auto-supports, ateliers collectifs et mobilisations).
28.03.2025 à 01:58
Pauline Laplace
Dans son documentaire De la guerre froide à la guerre verte, qui sort ce 28 mars, Anna Recalde Miranda retourne dans le pays d'origine de son père et mène un travail d'enquête minutieux et sensible. Elle tisse des liens entre l'opération Condor et la catastrophe écologique actuelle au Paraguay. Sur l'écran défilent les paysages d'un désert vert : les terres cultivables du Paraguay sont recouvertes à 96 % de soja. À ce titre, la région englobant le pays et les terres avoisinantes a été (…)
- CQFD n°239 (mars 2025)Dans son documentaire De la guerre froide à la guerre verte, qui sort ce 28 mars, Anna Recalde Miranda retourne dans le pays d'origine de son père et mène un travail d'enquête minutieux et sensible. Elle tisse des liens entre l'opération Condor et la catastrophe écologique actuelle au Paraguay.
Sur l'écran défilent les paysages d'un désert vert : les terres cultivables du Paraguay sont recouvertes à 96 % de soja. À ce titre, la région englobant le pays et les terres avoisinantes a été rebaptisée « République du soja ». La cinéaste, elle, préfère employer les termes de « monde de ténèbres ». Son film De la guerre froide à la guerre verte raconte la genèse de cet enfer.
L'air est brumeux, rendu irrespirable par les incendies. Des chevaux se roulent dans les eaux basses du fleuve Paraguay en partie asséché. « Mon cœur me fait mal », lance Madame Damania à la caméra. Cette vieille femme autochtone fait partie d'une communauté en lutte depuis vingt ans, dont les membres ont été arrachés à leur territoire et forcés de s'installer au bord d'une autoroute. Ils y vivent dans des cabanons de misère. Neuf d'entre eux ont été assassinés1. « “Un autre monde est possible”, disions-nous. Maintenant, le slogan est plutôt “une autre fin du monde est possible” », murmure la cinéaste dans une voix off qui nous accompagne tout au long du film. « Ce sarcasme ne réconforte qu'une seconde et laisse ensuite une tristesse âpre, assourdissante, solitaire », poursuit-elle. Alors, pour dépasser cette émotion, elle mène l'enquête.
Remontant le temps, elle trouve les racines de la catastrophe actuelle dans l'opération Condor lancée en 1975. Cette organisation répressive transnationale, dirigée par les régimes militaires des dictatures sud-américaines avec le soutien des États-Unis, visait à éliminer les « éléments subversifs » dans plusieurs pays d'Amérique latine. Et parmi les alliés qui accompagnent la cinéaste (amis, militants, chercheurs), il y a un vieux monsieur à l'œil bien affûté : Martin Almada. Avocat et défenseur des droits de l'homme, il a découvert les archives de la Terreur en 1992, prouvant l'existence de l'opération Condor qui était niée jusqu'alors, et dont il avait lui-même été victime. La réalisatrice compile les recherches de ses comparses et montre que la terre est toujours aux mains de familles liées aux gouvernements dictatoriaux ; que l'héritage de la chasse aux militants communistes d'alors imprègne la répression des écolos d'aujourd'hui ; et que des anciens financiers de l'opération Condor arrosent des campagnes climato-sceptiques et font pression en faveur de l'agro-industrie.
« J'aurais préféré une fin heureuse », dit la réalisatrice. C'est vrai que le film n'est pas rigolo et qu'on en sort atterré. Mais c'est la preuve qu'il tape juste et fort. Et que l'acharnement d'Anna Recalde Miranda et des autres acteurs de cette histoire n'est pas vain. Disséquer les séquelles du passé, s'attacher aux faits, c'est déjà ouvrir une brèche vers l'émancipation.
1 Depuis 2012, plus de 1 500 écologistes et défenseurs de la terre ont été assassinés en Amérique latine.
28.03.2025 à 01:57
Saša Savanović
Dans Mašina, l'un des rares médias de gauche en Serbie, la sociologue et écrivaine Saša Savanović invite à passer de la stratégie de désobéissance civile à celle d'une « non-coopération avec l'État ». Le 1er novembre dernier, le parvis de la gare de Novi Sad, deuxième ville de Serbie, s'est effondré, faisant quatorze morts. L'opposition et la société civile descendent alors dans la rue pour dénoncer la corruption du régime d'Aleksandar Vučić. Depuis 2022, d'autres manifestations contre le (…)
- CQFD n°236 (décembre 2024)Dans Mašina, l'un des rares médias de gauche en Serbie, la sociologue et écrivaine Saša Savanović invite à passer de la stratégie de désobéissance civile à celle d'une « non-coopération avec l'État ».
Le 1er novembre dernier, le parvis de la gare de Novi Sad, deuxième ville de Serbie, s'est effondré, faisant quatorze morts. L'opposition et la société civile descendent alors dans la rue pour dénoncer la corruption du régime d'Aleksandar Vučić. Depuis 2022, d'autres manifestations contre le projet d'une mine de lithium à Jadar (ouest de la Serbie) mobilisent la population. Dans les deux cas, les mobilisations finissent par s'essouffler face à la répression et l'absence de perspectives. Saša Savanović propose d'y remédier. Extraits.
« La crise dans laquelle se trouve la démocratie aujourd'hui est un phénomène global, dont les causes peuvent, entre autres, être trouvées dans l'affaiblissement progressif de la désobéissance civile. En effet, depuis des décennies, elle perd son caractère de confrontation directe et devient principalement une performance symbolique […] cherchant reconnaissance et inclusion dans l'ordre établi […]
L'une de ces limites est sans doute celle qui concerne la mise en danger de la sécurité des manifestants. C'est directement ce que souligne un représentant du groupe organisé de jeunes SviĆe sur son profil Instagram, en expliquant qu'ils ne lancent pas d'actions violentes, car “personne à part les organisations de l'opposition, n'a la possibilité d'avoir une immunité, de bons avocats, etc.” […]
Robin Celikates [professeur de philosophie à Berlin, ndlr] souligne que, dans le cadre d'une désobéissance civile qui serait radicalement démocratique, l'accent ne serait pas mis sur l'empêchement ou l'application d'une politique donnée (l'adoption ou l'abrogation d'une loi ou d'un projet) […], mais plutôt sur le déclenchement d'un processus d'inclusion politique, sur l'élargissement du champ politique, comme un champ d'opportunités ouvert et potentiellement porteur […]
Lors des mouvements pour l'autonomie du Kosovo, la méthode de protestation non violente (marches, pétitions, appels), allant jusqu'à la création de partis et la participation au système parlementaire, se révèle être un échec. Les Albanais du Kosovo ont alors commencé à utiliser la méthode de la non-coopération [plus efficace, ndlr] : boycotter partiellement ou totalement le système politique, économique, éducatif et sanitaire de l'État répressif […]
Dans le contexte des luttes en Serbie, la méthode de la non-coopération semble être un moyen possible d'adresser au régime, au lieu d'une réaction spontanée et réactive, un défi proactif et systémique. Par exemple, par l'établissement d'institutions politiques (temporaires et permanentes), des boycotts économiques ciblés, la mise en place de “centres sociaux” pour soutenir la population juridiquement et techniquement, par des appuis à l'éducation, par le développement de “cuisines solidaires” existantes pour garantir la sécurité alimentaire, etc. […]
Au lieu de se concentrer sur l'attente sans fin que le régime tombe, il serait peut-être plus utile de se réorienter vers la recherche de pratiques de survie et d'adaptation en dehors du cadre légal et non sanctionné. Cela ouvrirait la voie à une reformulation et à un renouvellement du sens de la lutte, autrement dit, à la construction d'un collectif qui a du sens. Cela ne signifie pas que les luttes actuelles doivent être abandonnées, au contraire, elles peuvent être enrichies […] »
L'article original a été publié sur masina.rs
28.03.2025 à 01:56
Gaëlle Desnos
Dans Mille Vies, un ouvrage collectif traduit de l'espagnol par Bruno Le Dantec, éminent camarade de CQFD, des prisonnier·es mexicain·es racontent leur quotidien, entre douleurs et espoirs. Un récit choral qui plonge au cœur de la réalité carcérale. Dans ce grand « cimetière des oubliés » qu'est la prison, alors que « passent les jours, les mois, les années », mille vies continuent pourtant de se jouer et se rejouer. Pour que ces existences ne sombrent pas dans la nuit, les éditions (…)
- CQFD n°236 (décembre 2024) / BouquinDans Mille Vies, un ouvrage collectif traduit de l'espagnol par Bruno Le Dantec, éminent camarade de CQFD, des prisonnier·es mexicain·es racontent leur quotidien, entre douleurs et espoirs. Un récit choral qui plonge au cœur de la réalité carcérale.
Dans ce grand « cimetière des oubliés » qu'est la prison, alors que « passent les jours, les mois, les années », mille vies continuent pourtant de se jouer et se rejouer. Pour que ces existences ne sombrent pas dans la nuit, les éditions Ici-bas publient un très beau texte collectif : Mille Vies. Écrit par 82 prisonnier·es de l'état d'Oaxaca, au Mexique, sous la direction de Tania Bohórquez, ce petit passe-muraille est construit comme un récit choral, à la manière d'une mosaïque de témoignages. Entre les histoires s'intercalent des images issues de gravures sur bois, elles-mêmes inspirées des photos prises lors des ateliers organisés par Antoine d'Agata avec les détenu·es. L'objet final se livre sous la forme d'une œuvre double, visuelle et littéraire, entièrement élaborée depuis cet espace en marge : la prison.
La dizaine de chapitres qui découpent le texte organise une progression de « la naissance à la mort », où chaque voix se noue à la suivante. Elles racontent aussi bien les souvenirs de l'enfance que la dureté de l'enfermement et les petites joies de la contrebande. « Le clavo, c'est la cachette où on garde ses trésors. C'est souvent beaucoup plus sûr qu'un coffre-fort. […] Tu peux tout garder : une arme, de la drogue, de l'argent, des téléphones portables, des objets interdits, des photos. Ou même une petite tenue de ta copine. » Les « batailles épiques » pour voir le dernier épisode de la série Narcos à la télé – « Sûr qu'aucune femme au foyer ne se bat avec autant de conviction pour son feuilleton. » –, les matons – « des gens ordinaires avec leurs problèmes de tous les jours qui soumettent des types comme eux » –, la drogue – « Dans les pénitenciers, l'économie est indexée sur le prix de la drogue » – et les mauvais « coups de poinçon » maillent les récits des prisonnier·es.
Loin de tout misérabilisme, Mille Vies offre une plongée dans l'étrange temporalité carcérale, où les espoirs minuscules côtoient la violence systémique. Certains passages se présentent moins comme des témoignages sur la prison que sur ce qu'il reste de liberté lorsqu'on est enfermé. « Il y a trois appels par jour : à 7 heures, à 13 heures et à 19 heures. Le dernier est le plus bordélique, c'est le moment idéal pour faire passer une info, se foutre les règles là où on pense, lancer des vannes et, y compris, dans certains cas, proférer une menace. Tout ça reste entre nous. Ça permet aussi de se mettre d'accord, d'honorer une promesse, et dans les circonstances les plus tristes, exprimer ses condoléances et consoler. » Qu'ils se nichent dans les petites filouteries ou dans les corps qui refusent de se laisser abattre les actes de résistance sont partout. Car, comme l'écrit l'un des détenus, « ils pourront enfermer les corps, mais jamais l'esprit de la liberté ».
28.03.2025 à 01:55
La Sellette
En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané. Toulouse, chambre des comparutions immédiates, novembre 2024. Le président lit l'état civil d'Amine F. « Il est indiqué que vous êtes né en 1993 “en Algérie”. Vous n'avez pas plus précis ? Parce que c'est vaste, (…)
- CQFD n°236 (décembre 2024) / Chronique judiciaire, Gwen TomahawkEn comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
Le président lit l'état civil d'Amine F.
« Il est indiqué que vous êtes né en 1993 “en Algérie”. Vous n'avez pas plus précis ? Parce que c'est vaste, l'Algérie… »
Voyant que le prévenu ne répond pas, il répète :
« Où est-ce que vous êtes né ? À Mostaganem ? »
Amine F. hoche la tête.
« Vous êtes SDF, de quoi vivez-vous ? »
Le prévenu indique qu'il ne comprend pas.
« Comment vous faites pour manger, vous loger, vous habiller ?
– Des fois je travaille. »
Visiblement pas gêné par l'absence d'un interprète, le président commence à résumer le dossier : Amine F. comparait pour avoir volé dans des parkings de supermarché quatre vélos électriques et des accessoires – sacoche et casque – en coupant les cadenas avec une pince.
« Vous avez reconnu les faits en garde-à-vue. Ils datent de 2023, mais on n'a pas réussi à vous localiser tout de suite : vous n'avez ni logement, ni compte en banque et vous ne touchez aucune prestation. Vous êtes finalement reconnu et arrêté ce week-end par un équipage de police. Vous vendiez les vélos au marché de la Reynerie pour vous procurer des subsides. »
Le prévenu murmure quelque chose.
« Vous dites que ce n'est pas une excuse de voler pour manger, c'est ça ? Le tribunal est d'accord ! »
Il éclate d'un bon rire, mais se reprend, en évoquant gravement le sort des victimes :
« C'est insupportable ! Ces gens placent leur vélo dans un lieu sécurisé et se le font voler malgré tout ! Par pure curiosité, vous le vendiez combien ?
– 70-80 euros. »
Indignation dans la salle.
« C'est sûr que c'est pas cher !
– C'était pour manger…
– On peut faire d'autres choses pour manger. Et sinon, que peut-on dire de votre personnalité ? »
Il parcourt l'« enquête sociale rapide », questionnaire rempli dans les geôles du tribunal le matin même :
« Vous seriez arrivé en 2020 en France et vous auriez été manœuvre dans le bâtiment – tout ça, c'est vous qui le dites. Et vous consommez du cannabis. Le vol, ce n'est donc pas seulement pour manger, c'est aussi pour acheter du cannabis ! »
Dans son casier, il a deux mentions : l'une pour détention de stupéfiants et l'autre pour vol.
Quand le président lui demande s'il a quelque chose à ajouter, le prévenu prend la parole. L'air ostensiblement perplexe, le magistrat fait mine de le décrypter :
« “Vous êtes vraiment au regret de…” Comprends pas. Il regrette, c'est ça ? »
La procureure se lève pour ses réquisitions :
« J'entends que monsieur a un parcours de vie particulièrement difficile, malheureusement il est ici question de plusieurs vols ! »
Elle demande neuf mois de prison ferme avec maintien en détention immédiate.
L'avocat de la défense souligne que son client est très isolé :
« Il n'a personne en France, aucun membre de sa famille. Il n'a rien, sauf sa pince coupante. J'en appelle à l'humanité du tribunal : la prison n'est pas une solution. »
Amine F. est invité à dire un dernier mot avant que le tribunal se retire délibérer :
« Je ne suis pas en France pour voler, je voulais juste une vie mieux que là-bas. »
Qu'importe, il est condamné à six mois de prison et maintenu en détention.
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28.03.2025 à 01:53
La Sellette
En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané. Toulouse, chambre des comparutions immédiates, janvier 2025 Après un mois et demi de détention provisoire, Hocine F. comparaît pour conduite sans permis, usage de stupéfiants et violences sur un représentant des (…)
- CQFD n°239 (mars 2025) / Jeremy Boulard Le Fur, Chronique judiciaireEn comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
Après un mois et demi de détention provisoire, Hocine F. comparaît pour conduite sans permis, usage de stupéfiants et violences sur un représentant des forces de l'ordre.
Le président résume le dossier : des policiers en patrouille dans un parc du quartier de Bellefontaine voient un jeune homme qui roule en scooter à vive allure et sans casque. Dans le procès-verbal, ils déclarent avoir tout fait dans les règles : « Ils se sont placés en face, ont fait de grands gestes avec leur lampe torche et vous ont demandé de vous arrêter à haute et intelligible voix. Mais ils affirment vous avoir vu accélérer et percuter volontairement l'un d'entre eux. »
Hocine F. a ensuite perdu le contrôle de son véhicule et chuté. Le policier percuté explique « être parvenu, malgré la vive douleur, à se relever et à plaquer le prévenu au sol ».
Le prévenu maintient ce qu'il a dit en garde à vue : il ne les a pas vus, parce qu'il conduisait tout en étant sur son téléphone, et ce sont les policiers qui l'ont fait chuter d'un coup de matraque. Il se plaint par ailleurs de la violence de l'interpellation.
Le président improvise une maxime – « Quand on se met en situation de se faire interpeller, on s'expose à des désagréments » – et enchaîne avec des questions sur la consommation de drogue du prévenu :
– « Vous avez été détecté positif à la cocaïne et au THC.
– Je ne prends pas de cocaïne, je ne prends que du shit !
– Elle n'est tout de même pas arrivée toute seule dans votre sang, cette cocaïne ! »
Le prévenu continue de nier, le président n'y croit pas une seconde, surtout avec ce casier ! Sept condamnations quand il était mineur, des vols, de la détention de drogue, des outrages et des violences contre les forces de l'ordre.
L'avocate du policier rappelle à quel point son entorse au genou a généré « des conséquences dramatiques » : « Il a eu des difficultés à s'occuper de sa famille et de ses enfants, il doit aller voir le kiné. Et surtout, son absence a compliqué le travail de ses collègues ! »
Au début de ses réquisitions, le procureur rectifie l'erreur du président : « Le prévenu n'a pas été testé pour la cocaïne, il a seulement été testé pour le cannabis. »
Pour le reste, la situation lui semble sans ambiguïté : « Les témoignages des policiers sont clairs, précis et concordants. » Il demande quinze mois de prison, dont cinq de sursis probatoire, et le maintien en détention pour les dix mois restants.
L'avocate de la défense remet en cause la version policière : « S'il a touché le policier, ce n'est pas intentionnel. On nous parle de la parole de deux policiers, mais c'est un binôme, qui parle d'une même voix – comme toujours. Les policiers étaient équipés de ces fameuses caméras GoPro, mais, une fois de plus, elles n'étaient pas allumées… »
Hocine F., 19 ans, est condamné à un an de prison et maintenu en détention. Il devra aussi payer au policier une provision de 800 euros en attendant l'expertise médicale complémentaire ordonnée par le président pour réévaluer les dommages subis.
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21.03.2025 à 00:27
Elias Zabalia
Dans son documentaire Derrière la ligne des boucliers, le réalisateur brésilien Marcelo Pedroso choisit de filmer la police militaire anti-émeute de l'intérieur, abaissant volontairement ses propres défenses et préjugés dans l'espoir de faire tomber les boucliers. Sorti en 2023 et accessible sur la plateforme Tënk, Derrière la ligne des boucliers est un film qui surprend dès son premier plan : des insectes qui grouillent sur le drapeau brésilien. Marcelo Pedroso guide alors le spectateur (…)
- CQFD n°239 (mars 2025) / Philémon CollafarinaDans son documentaire Derrière la ligne des boucliers, le réalisateur brésilien Marcelo Pedroso choisit de filmer la police militaire anti-émeute de l'intérieur, abaissant volontairement ses propres défenses et préjugés dans l'espoir de faire tomber les boucliers.
Sorti en 2023 et accessible sur la plateforme Tënk, Derrière la ligne des boucliers est un film qui surprend dès son premier plan : des insectes qui grouillent sur le drapeau brésilien. Marcelo Pedroso guide alors le spectateur de sa voix off et fait preuve d'une grande transparence quant à la nature de son projet : comprendre la violence policière exercée par l'État sur ses citoyens, en filmant le quotidien de la brigade Choque, doux nom donné à cette section « anti-émeute ».
Qu'il s'agisse de « nettoyer » un bidonville et ses habitants pour que les promoteurs puissent y installer des buildings, ou de contrôler une foule de supporters lors d'un match de football, la brigade déploie chaque fois une violence inouïe. Mais c'est seulement lorsque, casques levés et boucliers baissés, les policiers-soldats s'expriment, que leur endoctrinement se révèle : « Nous ne remettons pas en question la justice, nous travaillons avec la norme. Vous pouvez vous demander si la norme est juste, mais ce n'est pas à nous de le faire. » affirme le colonel Ricardo. « L'utilisation de la force est inhérente à notre organisation », ajoute-t-il, en croyant bon de préciser « la force non mortelle ».
L'officier Peixoto est interrogé sur son intervention lors d'une manifestation : « C'est une opération qui vous a marqué ? – Nous nous en souviendrons pour ses répercussions sociales. – Y avait-il une sympathie pour le mouvement ? – Oui, en tant que citoyen, mais pas en tant que soldat non, ni sympathie ni antipathie. » répond-il calmement. En alternant habilement plans d'opérations violentes et témoignages, Pedroso montre la dissociation totale entre les actes et l'analyse détachée, distancée, froide et mécanique du policier : « La détermination, c'est garder le contrôle émotionnel […]. À ce moment-là, ce en quoi je crois ou non n'a pas d'importance : je ne suis que le soldat R. Peixoto. » Rien ne semble pouvoir les détourner de la devise de la brigade : « Toujours vaincre ». Mais « vaincre qui ? Vaincre quoi ? » se demande la voix off de Predroso.
Sans relâche et sans prendre leur parti, le documentariste tente de briser les défenses mentales de ces machines de guerre. Alors qu'il demande à une policière si elle pense s'être endurcie depuis son entrée au Choque, elle sourit : « Je pense que tu te façonnes en fonction de ce que le Choque demande de toi. » À savoir livrer une guerre imaginaire contre l'ennemi, qui se matérialise sous les traits d'autres Brésiliens. Malgré son empathie, le réalisateur constate l'échec du dialogue : « J'ai essayé d'accéder aux gens derrière l'uniforme, mais c'était toujours les soldats qui répondaient. » Même le gaz lacrymogène ne peut tirer une larme de ces yeux d'aciers.
21.03.2025 à 00:27
Livia Stahl
À l'heure où la droite repart à l'assaut du droit du sol, il est urgent de rappeler que les droits de chacun·e ne devraient pas être corrélés à la nationalité. On en parle avec deux juristes du Gisti, le Groupe d'information et de soutien des immigré·es. Le 6 février, l'Assemblée nationale a adopté en première lecture la proposition de loi restreignant le droit du sol à Mayotte, portée par Les Républicains. Gérald Darmanin, illico rejoint par son compère Bruno Retailleau, s'est empressé de (…)
- CQFD n°239 (mars 2025) / Louis Witter, Histoires de saute-frontières, Le dossierÀ l'heure où la droite repart à l'assaut du droit du sol, il est urgent de rappeler que les droits de chacun·e ne devraient pas être corrélés à la nationalité. On en parle avec deux juristes du Gisti, le Groupe d'information et de soutien des immigré·es.
Le 6 février, l'Assemblée nationale a adopté en première lecture la proposition de loi restreignant le droit du sol à Mayotte, portée par Les Républicains. Gérald Darmanin, illico rejoint par son compère Bruno Retailleau, s'est empressé de saluer cette « grande avancée » et demande depuis à ce que « les Français puissent trancher » la question pour carrément réformer la Constitution : « Le débat public doit s'ouvrir sur le droit du sol. »
Le droit du sol ? Ne nous y trompons pas. Débattre des conditions d'octroi ou non de la nationalité, c'est toujours un prétexte pour s'étendre sur la sacro-sainte identité française. Et diviser la classe laborieuse en deux : celles et ceux qui mériteraient d'être français·es contre les autres, jugé·es trop étranger·es pour s'intégrer. Loin de servir la cohésion sociale, la question identitaire est toujours agitée pour diriger la colère sociale vers un supposé ennemi intérieur. Mais aussi pour contrôler les immigré·es et leurs descendant·es en accentuant leur sentiment d'illégitimité à vivre ici et en les contraignant à montrer patte blanche pour être considéré·es comme des citoyen·nes lambda.
On en parle avec Claire Rodier et Solène Ducci, juristes au Gisti (Groupe d'information et de soutien des immigré·es) qui milite pour l'égal accès aux droits, sans considération de citoyenneté. Et pour la liberté de circulation.
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La nationalité est-elle aujourd'hui le moyen le plus sûr pour avoir le droit de vivre sur le sol français dans les mêmes conditions que les autres ?
« D'une certaine façon, oui. Jusqu'à la “loi Darmanin” du 26 janvier 2024, les personnes installées depuis très longtemps en France, ou y ayant des attaches familiales étroites, étaient en général titulaires d'un droit de séjour quasi permanent, et en principe inexpulsables. Mais ce n'est plus le cas : désormais, toute personne étrangère, quel que soit son statut, peut se voir refuser le renouvellement de son titre de séjour et se faire expulser si elle est considérée comme une “menace pour l'ordre public” ou soupçonnée de non-respect des “principes de la République”. Ces notions très floues font peser une menace sur tout le monde. Avoir la nationalité française apporte une sécurité juridique supérieure : on ne craint plus d'être expulsé.
C'est d'ailleurs pour cette raison que la droite et l'extrême droite s'attaquent au droit du sol, qui permet, à certaines conditions (et sans aucune automaticité, contrairement à ce qu'on entend souvent dire), d'acquérir la nationalité quand on est né en France. »
« Le droit du sang rattache les individus à leur lignage, leur origine. Il légitime les discours ségrégationnistes »
Le débat sur l'octroi de la nationalité par droit du sol, et donc sur la « légitimité » ou non à être français·e, est racialisant. Comment le dénoncer ?
« En rappelant pourquoi le droit du sol a été instauré et comment il est attaqué depuis. Pendant une bonne partie du Moyen-Âge, l'ancêtre du “Français”, le “sujet du roi de France” était celui ou celle né·e et résidant sur son territoire. La période révolutionnaire entérine dans la Constitution de 1793 ce “droit du sol”, qui est avant tout le moyen de jouir des nouveaux droits politiques. C'est le Code civil de 1804 qui instaure une seconde voie (privilégiée) pour acquérir la nationalité, le “droit du sang” : “Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français”. Comme le dit Karine Parrot, l'idéologie charriée par cette conception de la nationalité “rattache les individus à leur lignage, leur origine. Elle légitime durablement les discours ségrégationnistes qui décrivent la Nation comme un club fermé, une famille à protéger”1.
Aujourd'hui, droit du sang et droit du sol coexistent. Mais ce dernier est régulièrement altéré. Depuis le début du XIXe siècle, une personne née sur le sol français n'acquiert plus automatiquement la nationalité que si l'un de ses parents est également né en France. On parle de “double droit du sol”. Au début des années 1990, la droite veut carrément le supprimer, au motif que la nationalité ne doit pas résulter du seul fait d'être né en France, mais d'une “véritable adhésion”. Ce sont les mêmes arguments qui sont mobilisés aujourd'hui.
Autrement dit, sauf si on a des parents de nationalité française, on ne pourrait acquérir celle-ci que par la voie de la naturalisation, qui est soumise à une condition d'“assimilation à la communauté française” et sert déjà de fondement à des pratiques institutionnelles discriminatoires. Sans compter que la jurisprudence y a ajouté des exigences économiques : disposer de ressources suffisantes, voire justifier d'une bonne “insertion professionnelle”. Autant de critères qui éliminent les plus pauvres, les personnes inaptes au travail, et toutes celles qui travaillent sous contrat précaire.
Ce tri entre bons et mauvais candidats s'est petit à petit imposé en France, contaminant le droit de la nationalité pour en réalité restreindre l'immigration. Se battre contre la suppression du droit du sol n'est donc qu'une partie du combat à mener pour l'égalité. »
C'est pour cela que le Gisti défend la liberté de circulation ?
« Oui, parce que la nationalité, qui définit par le hasard de la naissance qui est étranger·e et qui ne l'est pas, est un privilège. Ses conséquences sont d'autant plus graves qu'avec des politiques migratoires qui se durcissent, elle est devenue un instrument clef de la fermeture des frontières : seul·es les ressortissant·es de certains États – les plus riches – sont dispensé·es de visa et autorisé·es à circuler librement. La mobilité des autres est soumise aux diktats de ces mêmes États, qui organisent une sorte d'apartheid mondial en allant chercher, ou en laissant entrer irrégulièrement, la seule force de travail dont leurs économies se nourrissent. La revendication des libertés de circulation et d'installation répond au contraire à un impératif d'égalité.
« Transformer la fonction des frontières pour qu'elles ne soient plus des barrières militarisées mais la simple délimitation d'un espace citoyen de délibération »
Sans impliquer la suppression de toute régulation étatique en matières économique et sociale, la liberté de circulation doit être le levier permettant de transformer la fonction des frontières, pour qu'elles ne soient plus des barrières militarisées, mais la simple délimitation d'un espace citoyen de délibération.
La reconnaissance de ces libertés doit aller de pair avec le renforcement de l'État social, fragilisé par une série de dispositifs libéraux dont fait partie l'ouverture contrôlée des frontières liée aux seuls besoins des économies du Nord, au mépris des droits des habitantes et habitants du Sud2. »
1 Karine Parrot, Étranger, Anamosa, 2023.
2 Voir « La liberté de circulation : un impératif éthique et social », Gisti.org, 2005.