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28.05.2026 à 10:51

Pour une défense politique – Entretien avec Elsa Marcel

Vivian PETIT

Vivian Petit : Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire cet ouvrage ? Elsa Marcel : Le livre est une sorte de manuel politique qui vise à sortir de l’impuissance. J’appartiens à une génération d’avocats et d’avocates qui fait face, depuis au moins dix ans, à une offensive sécuritaire, liberticide et antisociale d’une ampleur considérable. Beaucoup […]
Texte intégral (6348 mots)

Vivian Petit : Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire cet ouvrage ?

Elsa Marcel : Le livre est une sorte de manuel politique qui vise à sortir de l’impuissance. J’appartiens à une génération d’avocats et d’avocates qui fait face, depuis au moins dix ans, à une offensive sécuritaire, liberticide et antisociale d’une ampleur considérable. Beaucoup d’entre nous ont fait le choix de mettre leurs compétences au service des travailleurs, des personnes précaires, des jeunes des quartiers populaires, des victimes de violences policières ou encore des exilés.

Mais lorsque l’on se confronte à la réalité du métier, on réalise rapidement que les grands principes appris à l’université ou à l’école de formation restent largement théoriques. Dans la pratique, nous sommes souvent réduits à arracher quelques victoires isolées au milieu d’un ensemble de défaites. Cette situation produit majoritairement deux effets : d’un côté, une profonde démoralisation ; de l’autre, sur le plan politique, le maintien dans une conception héritée de la démocratie libérale, alors même que celle-ci se désagrège sous nos yeux.

Dès lors, plutôt que de se contenter de dénoncer cette situation ou d’espérer que le régime applique enfin ses propres principes, il devient nécessaire de regarder lucidement le caractère autoritaire et impérialiste des démocraties libérales. Cela implique aussi de transformer nos pratiques afin de répondre à la radicalité déployée par les classes dominantes.

Photo : Raphaël Schneider

V.P : En vous appuyant sur de nombreux exemples, vous insistez sur le fait que le droit est dépassé sur son propre terrain par l’état d’exception, dans un contexte d’essor du néolibéralisme autoritaire et par conséquent d’augmentation de la surveillance, du contrôle et de la répression des classes populaires. Vous parlez notamment de la répression des révoltes dans les banlieues, ou des mobilisations en Kanaky, des mesures exceptionnelles prises sous couvert d’état d’urgence qui finissent par entrer dans le droit commun, de l’inflation pénale dans la lutte contre la vente de stupéfiants ou du contournement de la lettre de la loi pour éviter des pénuries lors du mouvement pour les retraites en 2023… Quel peut être le rôle des juristes engagés, et notamment des avocats militants, dans un contexte où, en plus de nous être toujours plus hostile, la loi est parfois contournée par un pouvoir qui souhaite la réduire à des « outils juridiques » ou à un « arsenal législatif » ?

E.M : On peut se retrouver pris dans une forme de contradiction : plus les offensives de l’État se multiplient, plus la défense devient nécessaire pour ne pas dire vitale, mais moins elle est possible. Les possibilités offertes par le seul terrain judiciaire se réduisent continuellement. En droit des étrangers, par exemple, il faut désormais engager des recours non plus pour obtenir un titre de séjour, mais simplement pour décrocher un rendez-vous en préfecture. J’évoque également des contentieux liés à l’illégalité de certaines pratiques, dans un contexte où, sous l’impulsion de Darmanin, le pouvoir revendique ouvertement le non-respect de décisions rendues par la Cour européenne des droits de l’homme. Il faut donc prendre un avocat pour lui demander de saisir un juge pour qu’il exige l’exécution formelle d’une décision fondée sur l’application de la loi.

Nous nous retrouvons ainsi enfermés dans une forme d’absurdité : continuer à jouer le jeu de la justice alors même que les résultats concrets obtenus deviennent toujours plus limités et superficiels. C’est pourquoi je défends l’idée qu’il faut renouer avec une compréhension véritablement politique de la justice. Cela suppose de rompre avec l’illusion selon laquelle l’institution judiciaire constituerait un arbitre indépendant ou un véritable contre-pouvoir face à l’exécutif. L’institution judiciaire doit être comprise comme un instrument de domination et d’exercice du pouvoir, qui accompagne la répression d’État, tout en lui conférant une apparence démocratique.

Dans ce contexte, les juristes et les avocats qui souhaitent résister à cette radicalisation du pouvoir étatique doivent intégrer à leur pratique du droit une stratégie qui dépasse le strict cadre judiciaire. Il s’agit de replacer le rapport de force, les luttes sociales et les grandes mobilisations collectives, au cœur de l’action. Cela implique également de réinvestir une lecture marxiste du droit et de l’État, selon laquelle celui-ci n’est pas un instrument neutre au service de principes universels, mais un appareil de domination de classe.

Il existe d’ailleurs un héritage théorique particulièrement riche sur ces questions, à commencer par les travaux de Marx lui-même, largement écartés de l’enseignement universitaire contemporain. Dans les années 1970, des penseurs comme Michel Miaille, fondateur du mouvement critique du droit, ont largement contribué à diffuser ces approches critiques. À cette époque, l’articulation entre cet héritage théorique et l’expérience des mobilisations issues de Mai 68 a permis l’émergence de grands procès politiques. Qu’il s’agisse des militants maoïstes de la Gauche prolétarienne, des féministes de la seconde vague ou des militants anti-impérialistes, l’enjeu consistait à utiliser l’arène judiciaire pour renverser l’accusation, passer à l’offensive contre le pouvoir, défendre une cause politique, mais aussi porter une critique radicale de l’institution judiciaire elle-même.

V.P : D’après votre expérience, est-ce que les mobilisations en soutien aux personnes réprimées – qu’il s’agisse des pétitions, des rassemblements devant les tribunaux ou de la présence de proches des prévenus dans les salles d’audience – sont toujours bénéfiques, ou est-ce que cela a parfois pu s’avérer contre-productif dans certains contextes ?

E.M : Il est difficile de répondre de façon abstraite et générale à cette question. Ce débat n’est pas nouveau et il est possible de se référer aux réflexions de Jacques Vergès ou encore de Lénine. Ce dernier recevait des lettres de militants emprisonnés lui demandant comment se défendre face à la répression tsariste. Lénine expliquait qu’il fallait préserver le secret le plus strict pendant l’instruction : ne rien livrer à l’État, ni sur l’organisation, ni sur les intentions, ni même sur les faits. En revanche, il insistait sur la nécessité de donner au procès la plus grande publicité possible, car celui-ci constituait alors l’un des rares espaces permettant de contourner la censure et la clandestinité.

De son côté, Vergès théorisait ce qu’il appelait la « défense politique » ou « défense de rupture », notamment dans le cadre des procès des militants du FLN algérien. Il s’opposait ainsi à des avocats favorables à une stratégie qu’il qualifiait de « défense de connivence ». Selon lui, la défense politique n’est pas une posture morale ou une question de principe, mais part d’une analyse réaliste du rapport de force et désigne une méthode pour se hisser à la hauteur de la détermination du pouvoir. Il explique : « dans un procès de connivence, il n’y a qu’une volonté de vaincre, celle de l’accusation ; dans un procès de rupture, il y en a deux »1. C’est, à mes yeux, l’idée essentielle.

Adopter une défense politique revient à reconnaître que ce qui se joue dépasse largement le cas individuel. En réalité, ce sont deux ordres sociaux qui s’affrontent consciemment, avec un camp des accusés prêt lui aussi à aller jusqu’au bout. Vergès polémiquait d’ailleurs avec des avocats davantage intégrés au fonctionnement ordinaire de l’institution judiciaire, qui invoquaient l’intérêt immédiat du client pour justifier une défense de connivence. Pour lui, le résultat judiciaire ne constituait qu’un élément parmi d’autres dans une situation politique globale qu’il fallait analyser dans son ensemble.

Il prenait notamment l’exemple de militants susceptibles d’obtenir des peines plus légères grâce à une stratégie de conciliation, mais qui pouvaient ensuite être éliminés dans la confidentialité la plus totale par les services de renseignement français dès leur sortie de prison. À l’inverse, dans l’affaire Djamila Bouhired, condamnée à mort, la mobilisation populaire et la portée démocratique du procès étaient telles qu’elle a fait l’objet d’une grâce présidentielle car son exécution était devenue trop coûteuse pour le régime. Les figures incarnant un combat collectif peuvent alors acquérir une importance politique bien supérieure à celle d’individus anonymes qui auraient renoncé à la mobilisation, et elles ont exercé de ce fait une pression considérable sur le pouvoir.

Transposé à la période actuelle, cela signifie que l’on peut éventuellement espérer une peine plus légère, encore que cela reste incertain, en reniant publiquement ses positions. Par exemple, après avoir affirmé son soutien à la résistance du peuple palestinien, il serait toujours possible, face à un juge, de prétendre s’être trompé et de soutenir qu’Israël serait « la seule démocratie du Moyen-Orient ». Mais, dans une telle hypothèse, la défaite serait politique. Dès lors qu’il s’agit d’un procès politique, l’analyse ne peut évidemment pas se limiter au seul verdict judiciaire.

Il arrive d’ailleurs que certains soient perdants à la fois sur le plan politique et sur le plan judiciaire : des personnes peuvent s’écraser devant l’institution tout en étant lourdement condamnées malgré tout, lorsque l’État cherche avant tout à produire une démonstration de fermeté. Car, dans ce type d’affaires, ce n’est jamais seulement un individu qui est visé, mais l’ensemble du mouvement politique ou de solidarité auquel il est associé.

V.P : Vous êtes d’ailleurs l’avocate de plusieurs personnes poursuivies pour « apologie du terrorisme » suite à des expressions liées à la question israélo-palestinienne, dont Olivia Zémor (présidente d’Europalestine) et Anasse Kazib (porte-parole de Révolution permanente). Quel est votre regard sur la façon dont s’organise la solidarité militante dans ces affaires ?

E.M : Ce que j’essaie également de montrer dans ce livre, c’est que la crise profonde du système, perceptible à l’échelle internationale depuis au moins une décennie, dissipe progressivement les illusions d’un ordre mondial pacifié. Cette crise se manifeste à la fois sur le terrain économique, à travers les contestations sociales qu’elle suscite, et sur le terrain géopolitique, avec le retour des guerres et des génocides. Dans ce contexte, la perspective de grands mouvements de lutte des classes et de combats anti-impérialistes redevient centrale. Cela entraîne aussi une repolitisation presque inévitable de la sphère judiciaire, marquée notamment par le retour des procès politiques.

L’infraction d’« apologie du terrorisme » constitue à cet égard un exemple particulièrement révélateur, puisqu’elle marque le retour du délit d’opinion sous une forme très explicite. Il s’agit évidemment d’un puissant outil de répression contre lequel il est nécessaire de lutter. Mais ces procédures ouvrent aussi la possibilité de mener d’importants combats politiques dans les tribunaux et, surtout, de révéler la véritable nature de ces institutions.

Pour les classes dominantes, pousser ce type de procédures jusqu’au bout constitue d’ailleurs un pari risqué. L’an dernier, par exemple, le procès de Anasse Kazib a rassemblé près de 2 500 personnes devant le tribunal judiciaire. On voit également se développer des stratégies consistant à faire comparaître un grand nombre de témoins et de spécialistes afin d’exposer, au sein même des audiences, la réalité de la cause palestinienne aujourd’hui.

De plus en plus de personnes prennent ainsi conscience du caractère profondément politique de la justice. Or cette prise de conscience représente aussi une difficulté pour les classes dominantes, car elle contribue, à terme, à fragiliser leur légitimité. C’est pourquoi il devient nécessaire de construire des mobilisations d’ampleur, capables d’impliquer l’ensemble du mouvement ouvrier, du mouvement syndical et des organisations politiques. C’est précisément dans cette perspective que nous travaillons aujourd’hui.

V.P : Pour revenir à Jacques Vergès, il lui a parfois été reproché de laisser peu de marge de manœuvre aux accusés dans le choix de leur ligne de défense. Que est votre avis là-dessus, en tant qu’avocate qui semble défendre des conceptions précises en termes de stratégie de défense ?

Je revendique la ligne de Jacques Vergès dans la mesure où il a poussé très loin l’expérience de cette pratique du droit qu’est la défense politique, notamment dans le contexte de la guerre d’Algérie. Mais il ne l’a pas inventée. Cette pratique dépend avant tout de la capacité de militants révolutionnaires à mener un combat politique. Les procès politiques les plus marquants et les plus intenses sont, en réalité, la traduction des affrontements de classe à l’intérieur même des tribunaux. Ils supposent donc l’existence de militants, d’insurgés, capables de défendre une cause et de soutenir un rapport de force.

C’est pourquoi ceux qui ont élaboré les conceptions les plus profondes de la défense politique ne sont pas d’abord des avocats, mais des dirigeants révolutionnaires comme Marx, Lénine, Rosa Luxemburg ou Karl Liebknecht. On ne trouve pourtant pas chez eux de véritable « manifeste de la défense », précisément parce qu’ils ne dissocient jamais cette question d’une stratégie politique globale.

Pour eux, la défense devant les tribunaux constitue un moment particulier de l’affrontement de classe, qu’il faut aborder comme la possibilité de faire avancer la lutte révolutionnaire. C’est la raison pour laquelle, à mes yeux, le cœur de la défense politique réside d’abord dans la politique elle-même, davantage que dans la seule technique de défense judiciaire. C’est aussi en ce sens que je considère qu’il s’agit moins d’une simple pratique d’avocat que d’une compréhension de la justice comme instrument d’oppression de classe. À partir de cette analyse, il devient possible de développer une pratique visant non seulement à défendre une cause, mais aussi à fragiliser la justice en tant qu’institution centrale du régime.

Je m’intéresse donc à beaucoup d’expériences « extra judiciaires » qui relèvent moins de la pratique directe du droit que d’une forme spécifique de lutte pour la défense des droits démocratiques. On peut penser à la manière dont Léon Trotsky a mis en place la « commission Dewey », premier tribunal extra-judiciaire destiné à répondre aux accusations staliniennes, qui a ensuite inspiré la méthode des « tribunaux Russell » pour le Vietnam. On peut aussi évoquer des pratiques plus récentes, comme celles développées en Argentine lors des procès des tortionnaires de la dictature par les avocats révolutionnaires du Centro de Profesionales por los Derechos Humanos (CEPRODH), ou encore les procès « sans peine » menés par les féministes des années 1970.

Dans tous ces cas, il s’agit d’expressions de secteurs du mouvement social confrontés à l’État et ayant transformé leur passage devant la justice en un outil au service d’une lutte politique plus large.

V.P : Vous proposez ici un parallèle entre les époques et les situations qu’on peut interroger un peu… Jacques Vergès défendait des combattants d’une organisation de lutte armée dans le cadre d’une guerre d’indépendance, des combattants qui étaient jugés par une puissance coloniale et risquaient d’être condamnés à mort. Vous n’entendriez pas les arguments de l’avocat d’un syndicaliste qui serait poursuivi pour avoir écrit un slogan sur un mur, et qui, face aux preuves de l’acte comme à la dramatisation effectuée par le procureur, voudrait dédramatiser en insistant sur le caractère peu offensif de l’acte reproché et sur la faible dangerosité de son client ?

E.M : À l’époque déjà, certains combattants algériens pouvaient espérer échapper à la peine de mort à condition de renier totalement leurs engagements et de condamner toute forme d’action politique. Le débat formulé par Jacques Vergès entre « défense de connivence » et « défense de rupture » se déployait dans un contexte où les conséquences étaient autrement plus vitales que celles auxquelles nous faisons face actuellement.

Mais le débat ne peut pas être réduit à la seule question du procès ou de la stratégie de défense dans un contexte répressif particulier. Ce qui est en jeu, plus largement, c’est la repolitisation de la question judiciaire elle-même. La lutte contre la répression n’en constitue qu’un aspect parmi d’autres. Ce que j’appelle dans le livre la « défense politique », c’est avant tout, pour les travailleurs, les travailleuses, la jeunesse et l’ensemble des secteurs mobilisés dans une période d’affrontement social aigu, la compréhension que la Justice n’est pas une institution neutre ou protectrice, et qu’il faudra aller jusqu’au bout du rapport de force avec l’État et les classes dominantes pour défendre les intérêts de la majorité de la population. Et ça c’est au contraire une question brulante d’actualité.

Dans l’histoire, cette conception a donné naissance à des pratiques extrêmement riches et variées des questions judiciaires, qui ne se limitaient pas à des stratégies défensives. C’est notamment ce qui a permis l’émergence des tribunaux populaires, comme le Tribunal Russell visant à dénoncer les crimes commis par les États-Unis au Vietnam, ou encore le Tribunal de Lens, organisé pour juger symboliquement les dirigeants des houillères après des accidents mortels liés aux coups de grisou dans les mines.

Ces tribunaux populaires remplissaient une double fonction : populariser largement une cause politique, qu’il s’agisse de la lutte pour la libération du Vietnam ou du combat ouvrier contre les morts au travail, mais aussi affaiblir les illusions entretenues à l’égard des institutions étatiques. Ils visaient à montrer que des catégories juridiques comme celles de « génocide » ou de « meurtre » ne sont pas neutres, mais qu’elles sont elles-mêmes mobilisées par les classes dominantes selon des intérêts politiques déterminés.

Dans cette perspective, la démarche de Jean-Paul Sartre lorsqu’il préside le Tribunal Russell consiste à partir de l’héritage du Procès de Nuremberg en plaidant pour son extension à toutes les situations similaires : « la condamnation des chefs de l’Allemagne nazie par le tribunal de Nuremberg n’avait de sens que si elle impliquait que tout gouvernement qui, dans l’avenir, commettrait des actes condamnables serait justiciable d’un tribunal analogue ». Cette logique permettait à la fois de mettre en accusation les crimes coloniaux commis au Vietnam et de révéler l’incapacité fondamentale des institutions internationales à condamner les grandes puissances impérialistes. Elle conduisait ainsi à l’idée que seule la mobilisation des masses pouvait réellement mettre fin à ces violences.

De la même manière, lorsque Sartre qualifiait d’« assassinats d’ouvriers » les morts provoquées par les conditions de travail dans les houillères, il remettait en cause la qualification juridique d’« homicide involontaire », qui tendait à masquer la responsabilité consciente des employeurs exposant les travailleurs à des dangers mortels. Dans la continuité de Friedrich Engels, qui parlait déjà au XIXe siècle de « meurtres sociaux » pour désigner les conditions d’exploitation imposées à la classe ouvrière anglaise, Sartre mettait en lumière la manière dont les catégories juridiques bourgeoises occultent les rapports de domination et les violences de classe.

La question que je cherche à adresser n’est donc pas seulement celle de la défense face à la répression, mais aussi celle de la nécessité de dépasser les catégories abstraites du droit si l’on veut défendre les intérêts de la majorité sociale. C’est précisément le sens de cette politisation de la question judiciaire.

Cette logique demeure pleinement actuelle, notamment dans les conflits impliquant des syndicalistes confrontés aux offensives patronales. Le cas de Christian Porta, représentant CGT au sein de la boulangerie Neuhauser, en est une illustration. Malgré plusieurs décisions favorables, son employeur a multiplié les tentatives de licenciement en assumant ouvertement de passer outre les protections prévues par la loi, allant jusqu’à ignorer un refus de licenciement prononcé par l’inspection du travail.

Dans une telle situation, il aurait été possible de se limiter à une stratégie strictement judiciaire, en considérant que l’illégalité de la position patronale suffisait à garantir la victoire devant les prud’hommes. Mais, dans les faits, l’enjeu dépassait largement le cadre juridique. Malgré l’accumulation de décisions victorieuses, le patron s’acharnait à utiliser la force pour en empêcher l’application et est allé jusqu’à déployer la gendarmerie pour interdire au militant, muni d’une décision de réintégration ordonnée par une juridiction, de pénétrer dans l’usine. Sans la mise en place d’une grève massive et d’une campagne politique, nos victoires judiciaires auraient été condamnées à l’impuissance. C’est le rapport de force qui a permis de les transformer en droit effectif.

V.P : Que pensez-vous de la critique des Tribunaux populaires élaborée par Michel Foucault ? Il trouvait intéressant de remettre en cause la fiction juridico-légale en renvoyant l’État et les classes dominantes à leurs propres illégalismes, mais il critiquait la reprise de formes étatiques et la reconduction d’intermédiaires dans l’organisation de procès. On peut voir dans les Tribunaux populaires et dans la mise en place d’intermédiaires un manque d’imagination, une difficulté à inventer de nouvelles formes politiques et de nouvelles gouvernementalités…

E.M : Dans mon livre, j’évoque brièvement ce débat dans une note de bas de page. Il renvoie notamment à la discussion qu’a eue Michel Foucault avec les maoïstes au moment de la mise en place du Tribunal populaire de Lens. Foucault revendiquait l’intérêt de cette expérience dans la mesure où elle permettait d’exercer ce qu’il appelait un « pouvoir d’information » et d’arracher « à la classe bourgeoise, à la direction des Houillères, aux ingénieurs des informations qu’ils refusaient aux masses »2. En revanche, il reprochait à cette initiative de reproduire malgré tout la « forme tribunal ».

Or, de mon point de vue, qu’il s’agisse du tribunal Russel ou du tribunal populaire de Lens, il s’agit moins d’imiter la pratique judiciaire bourgeoise que de construire un pont entre la conscience actuelle des masses et la perspective d’une démocratie plus complète, exercée directement par elles dans le cadre d’un affrontement avec le pouvoir.

Aussi Sartre et les membres de ces tribunaux utilisent en quelque sorte le droit contre le droit lui-même, la croyance légaliste au service du rapport de force.  Refuser cette dimension reviendrait, selon moi, à éluder la nécessité de construire une conscience politique capable de se confronter à l’État à partir de l’expérience concrète des limites des institutions judiciaires. En ce sens, la défense des droits démocratiques doit combiner critique radicale des institutions, visant en dernier ressort leur abolition, et usage tactique de celles-ci dès qu’elles peuvent affaiblir le régime. C’est précisément cette tension qui donne à ces formes politiques leur créativité, tout en les inscrivant dans une perspective stratégique cohérente.

V.P : Vous écrivez que malgré un travail utile et certaines prises de position que vous partagez, le Syndicat des Avocats de France (SAF) manque de radicalité dans sa vision de l’institution judiciaire et ne remet pas en cause le corporatisme de la profession. Pensez-vous qu’il serait possible de faire évoluer ce syndicat grâce aux rapports de force en son sein, ou considérez-vous ses limites comme inhérentes au syndicalisme, qui par définition vise à rassembler largement au sein d’une profession, y compris des personnes qui peuvent avoir des désaccords politiques entre elles ?

E.M : Les deux à la fois. Il existe évidemment de nombreuses personnes intéressantes au sein du Syndicat des avocats de France, qui est l’organisation la plus à gauche dans la profession. Mais ce que j’essaie aussi de montrer, c’est la généalogie politique de cette organisation, en établissant un parallèle avec le « grand cauchemar des années 1980»3 et avec le rôle joué par le Parti socialiste et la gauche institutionnelle dans la neutralisation des outils issus de la séquence de lutte des classes des années 1970.

Cette période avait vu émerger des collectifs d’avocats particulièrement subversifs, des structures anticorporatistes, interprofessionnelles et interdisciplinaires comme le Mouvement d’action judiciaire (MAJ). Ces organisations considéraient que le véritable centre de gravité de l’affrontement avec la Justice ne se situait pas dans le droit lui-même, mais dans la lutte des classes. Elles remettaient en cause le caractère de classe de l’institution judiciaire et affirmaient que leur place était aux côtés des travailleurs en lutte contre le pouvoir. Cette orientation conduisait à des positions très concrètes, aussi bien sur le plan pratique qu’organisationnel. Certains défendaient par exemple la fin du caractère libéral de la profession d’avocat, sa nationalisation et la mise en place d’une forme de sécurité sociale du droit.

Le SAF apparaît ensuite, au milieu des années 1970, avec l’ambition explicite de traduire dans la profession le programme commun porté par le Parti socialiste et le Parti communiste français. Il s’appuie alors sur le reflux des luttes sociales pour construire une organisation davantage corporatiste, centrée sur la défense du droit comme outil de transformation sociale plutôt que sur la grève, l’affrontement politique et le rapport de force entre les classes. C’est à ce moment-là que sont progressivement abandonnées les critiques les plus radicales de la profession en tant que corporation libérale, tandis que les militants investissent davantage les institutions représentatives de la profession.

Cet abandon apparaît aujourd’hui d’autant plus problématique que la crise de la démocratie libérale révèle avec toujours plus de netteté le rôle de la Justice comme instrument d’oppression sociale.

Sans lutte politique déterminée, l’avocat risque alors de devenir la caution démocratique d’un système en décomposition. Beaucoup d’avocats qui se définissent aujourd’hui comme militants le font parce qu’ils défendent des militants ou mettent leurs compétences au service de causes justes. Cette démarche est évidemment légitime, et je la partage moi-même. Mais elle me semble insuffisante.

Autrefois, nombre d’avocats étaient aussi des militants de parti, trotskistes, communistes ou maoïstes, qui inscrivaient leur activité judiciaire dans un projet global de transformation sociale. Car lutter efficacement contre les offensives autoritaires suppose de s’attaquer aux racines économiques, sociales et politiques du système qui les produit. Or un militantisme limité au seul terrain judiciaire peine souvent à compenser la démoralisation née d’un exercice professionnel marqué par la réduction constante des marges de manœuvre offertes par le droit. À l’inverse, militer dans une même organisation aux côtés de travailleurs, de personnes précaires, de jeunes des quartiers populaires ou de lycéens permet de redonner un sens collectif à cette pratique, en l’inscrivant dans une perspective politique plus large et dans un projet révolutionnaire qui la dépasse.

V.P : Vous revenez sur les évolutions du droit et sur le durcissement pénal de ces dernières années, en montrant que les luttes contre le terrorisme et le narcotrafic en sont souvent le prétexte. J’ai été étonné que vous parliez peu dans votre livre des évolutions pénales liées à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Le relevé d’ADN en garde à vue ne concernait initialement que les infractions sexuelles alors qu’il est maintenant quasi-systématique en garde à vue. La constitution de fichiers sur le modèle de celui des auteurs d’infraction sexuelle a aussi ensuite été généralisée. Aussi, c’est aujourd’hui souvent via le féminisme institutionnel que les discours sécuritaires et les demandes d’un durcissement de la justice pénale infusent à gauche. On entend aujourd’hui des juristes et des militantes féministes liées à la gauche institutionnelle demander que des actes d’enquête (comme la saisie systématique des téléphones des suspects) soient obligatoires dès lors qu’une plainte est déposée pour certains types d’infraction. Des pétitions revendiquent aussi que les magistrats soient obligés de se justifier auprès du pouvoir politique suite à un classement sans suite ou un non-lieu après une plainte pour violences conjugales ou violences sexuelles. Il est évident que ces mesures, soutenues par une large partie de la gauche, seraient amenées à être généralisées à d’autres types d’infractions si elles étaient adoptées. Pourquoi n’avez-vous pas voulu vous attarder sur ce sujet ?

E.M : J’aborde cette question dans le chapitre où j’analyse la manière dont la contre-offensive néolibérale et le mitterrandisme ont contribué à intégrer et neutraliser une partie du mouvement féministe issu de la seconde vague des années 1970. À cette époque, le mouvement féministe s’est d’abord confronté à la Justice sur le terrain de la défense, puisque de nombreuses femmes étaient poursuivies pour avoir eu recours à des avortements clandestins. Cette expérience a nourri une profonde méfiance à l’égard de l’État et de la répression pénale.

Cette génération militante s’est également construite dans le contexte de la radicalisation politique de Mai 68, au moment où le mouvement ouvrier et étudiant connaissait une intense dynamique de contestation. C’est dans ce cadre que les féministes ont commencé à lutter contre les violences sexistes et sexuelles, en défendant notamment l’idée que le viol devait être reconnu non plus comme une simple « atteinte aux mœurs », mais comme un crime.

Cependant, elles cherchaient simultanément à éviter que cette reconnaissance ne serve de prétexte au renforcement de l’appareil répressif de l’État. Pour elles, les violences sexistes et sexuelles n’étaient pas seulement le fait d’individus isolés ou monstrueux, mais l’expression d’un ordre social patriarcal profondément violent. Dès lors, elles refusaient que le procès pénal permette d’effacer la responsabilité structurelle de l’État dans la reproduction de ces violences.

C’est pourquoi une partie du mouvement féministe développait également une critique de l’institution carcérale, perçue comme une « solution sexiste ». Dans cette perspective, certaines militantes et leurs avocates ont défendu l’idée de « procès sans peine », à l’image du procès d’André Pasquier en 1977. À cette occasion, les avocates de la partie civile soutenaient dans leurs plaidoiries « l’inopportunité d’une répression contre ce violeur en particulier ». Il existait ainsi des convergences importantes entre certaines organisations féministes et les comités d’action de prisonniers, qui militaient conjointement contre la prison et les logiques d’enfermement.

Le désir des victimes de viol d’obtenir une condamnation qui acte de la gravité de la violence subie est compréhensible. Mais ce que l’héritage antipunitif et anticarcéral du féminisme de la seconde vague nous montre, c’est l’importance de lutter contre la récupération et la dévitalisation de ce combat par l’État et ses institutions. En effet, à partir de la fin des années 1980, les « crimes sexuels » ont fait l’objet d’un droit pénal spécial, marqué par un durcissement significatif des peines, sur fond d’intensification des politiques sécuritaires. Aujourd’hui, de terribles meurtres sont les supports de grandes campagnes réactionnaires pour la rétention des étrangers et l’enfermement.

Dans ce contexte, l’idée de « crimes sans sanction » illustre non seulement la diversité des formes que peut prendre la défense politique mais montre aussi comment la justice peut être le terrain d’une mise en mouvement des femmes en indépendance de l’État et de ses institutions. À l’heure où le mouvement MeToo exprime le retour d’une politisation massive de la question des violences sexistes et sexuelles, tisser des fils de continuité avec ces expériences permet d’interroger la pénalité plutôt que de s’en remettre à elle pour s’affronter aux manifestations les plus brutales du patriarcat.


  1. Jacques Vergès, Dictionnaire amoureux de la justice, Paris, Plon, 2002. ↩
  2. Michel Foucault, Dits et écrits, Paris, Gallimard, 1994, tome 2, p. 366-367. ↩
  3. François Cusset, La décennie : Le grand cauchemar des années 1980. La Découverte, 2006 ↩

26.05.2026 à 15:31

Politique du désajointement : tenir dans ce qui ne tient plus

Pascal LEVOYER

L’époque ne se laisse plus décrire en termes de crise. À Gaza, un génocide se déroule sous nos yeux, la Cisjordanie est livrée à une colonisation accélérée, des civils sont bombardés au Liban. L’Ukraine s’enlise dans une guerre d’usure, l’Iran est pris dans une séquence d’affrontements directs avec les États-Unis et Israël, et ailleurs une […]
Texte intégral (5319 mots)

L’époque ne se laisse plus décrire en termes de crise. À Gaza, un génocide se déroule sous nos yeux, la Cisjordanie est livrée à une colonisation accélérée, des civils sont bombardés au Liban. L’Ukraine s’enlise dans une guerre d’usure, l’Iran est pris dans une séquence d’affrontements directs avec les États-Unis et Israël, et ailleurs une multitude de conflits prolifèrent à bas bruit. Ce n’est pas une série d’événements disjoints, c’est le signe d’un désajointement1 général de l’ordre international. Les principes censés limiter la guerre ne contraignent plus rien, les puissances n’éprouvent même plus la nécessité de se justifier autrement que par la force. Le droit subsiste comme langage sans prise. Il ne limite plus les violences, il les accompagne.

Clinique du désajointement global

Ce désajointement n’est pas seulement géopolitique. Il est écologique : les seuils de basculement sont atteints sans qu’aucune inflexion politique ne s’impose. Il est économique : la rentabilité du capital se maintient quand la croissance s’affaisse, la finance prospère sur sa propre déconnexion d’avec l’économie réelle. Il est social : retour de la pauvreté à des niveaux inédits depuis trente ans, désaffiliation des collectifs qui structuraient les classes populaires, montée d’une épargne défensive qui dit l’anticipation d’un effondrement. Et il est, surtout, politique.

En France, le pouvoir se maintient par des procédures d’exception devenues ordinaires. Recours répété au 49.3 pour imposer un budget quatre fois renégocié, écartement d’une pétition dépassant sept cent mille signatures contre la loi Yadan, effondrement de la légitimité électorale, popularité présidentielle à 14%. Autant de signes d’un régime qui perd son assise sans disparaître pour autant. Les institutions fonctionnent encore, mais leur principe s’évide. Elles durent par inertie, non par adhésion.

C’est cela, l’interrègne2, non un moment de transition ordonnée mais une coexistence instable entre des formes qui persistent et des réalités qui les ont déjà désertées. Les catégories héritées – souveraineté, peuple, représentation, droit – structurent encore les discours mais non plus le monde. Le capitalisme global les a désarticulées en profondeur, subordonnant les décisions politiques à des logiques d’accumulation qui excèdent toute souveraineté. Tout se passe comme si les mots tenaient encore alors que les choses qu’ils désignaient se sont défaites. Tenir dans ce qui ne tient plus n’est pas espérer le retour d’un équilibre disparu, c’est prendre acte du désajointement et y inscrire l’action. Une telle tenue ne se réduit pas à l’endurance. Elle reconnaît que la justice ne peut être réclamée que depuis l’écart entre ce qui est et ce qui devrait advenir, et que cet écart est précisément le désajointement lui-même. Vouloir réconcilier le monde avec lui-même, par la technique gestionnaire ou par la nation retrouvée, c’est refermer cet écart et supprimer le lieu d’où la justice peut encore se réclamer3.

Un monde qui fonctionne sans tenir

L’évidement n’a pas une cause unique. En France, il prend d’abord la forme politique d’une impossibilité de recomposer un bloc social majoritaire. Les fractions supérieures de l’ancien bloc de gauche se sont ralliées à un programme de libéralisation économique auquel les fractions populaires opposent une demande persistante de protection sociale et publique. Privées de toute médiation qui pourrait politiser cette dépossession, ces dernières la convertissent en attachement défensif à la nation, à l’autorité et à des frontières plus fermes. La tentative macronienne d’articuler un bloc bourgeois fédérant les fractions supérieures des deux anciens blocs était structurellement minoritaire dès l’origine, 30% au mieux, et le chaos parlementaire de 2024 à 2026 n’est que la traduction institutionnelle de cette impossibilité.

Deux discours saturent l’espace médiatique. Le premier est le discours gestionnaire du cercle de la raison, qui va des écologistes de gouvernement au Parti socialiste résiduel, de la macronie à la droite extrême d’un Retailleau. Parole d’experts qui substitue le tableau de chiffres à l’analyse, transforme les contraintes politiques en nécessités techniques, parle au nom des marchés et de ce que Bruxelles exige. Elle a l’avantage apparent de la rigueur et le défaut structurel de n’être pas un programme mais un commentaire. Elle ne projette rien, elle adapte. Elle fait passer pour savoir objectif ce qui n’est que l’idéologie d’une fraction sociale minoritaire.

Le second est le discours d’autorité qui tient lieu de programme à l’extrême droite. Il ne s’argumente pas, il s’impose, par la seule position de celui qui le profère. Bardella en offre la figure pure : son ignorance des dossiers n’est pas une faiblesse personnelle, c’est la condition formelle de son autorité. Savoir obligerait à défendre, défendre à argumenter, argumenter à s’exposer à la contestation, à entrer dans un espace où la parole vaut par ses raisons et non par la position qui l’énonce. Sa force tient à la position médiatique qui le diffuse, et cette position exige qu’il n’ait rien à défendre pour pouvoir tout affirmer.

Là où le premier discours produit un savoir qui ne dit rien de la position qui le porte, le second produit une affirmation qui ne porte sur rien. Les deux sont structurellement vides, et leur vacuité est la forme que prend, dans le champ discursif, l’impossibilité matérielle de constituer un bloc majoritaire articulable.

Le risque autoritaire

Face à cette désarticulation, la tentation dominante est restauratrice. Le discours gestionnaire promet la restauration d’un équilibre perdu, le discours d’autorité celle d’une souveraineté identifiable et d’un peuple débarrassé de ce qui le déborde, et la gauche elle-même n’échappe pas à la nostalgie d’un compromis social-démocrate ou d’un parti central fédérateur. Or les bases sur lesquelles reposaient ces formes ont été altérées en profondeur par la financiarisation, la fragmentation du travail, l’individualisation des trajectoires, la crise écologique. Vouloir les restaurer, c’est les transformer en simulacres. Les héritiers autoproclamés, disait à peu près Bensaïd lisant Derrida, sont toujours des propriétaires, et la propriété est précisément ce qui empêche un héritage de vivre4. Le geste restaurateur ne conserve rien, il momifie : un héritage ne survit qu’à condition d’être repris autrement, déplacé, parfois trahi par fidélité à ce qu’il rendait possible. À mesure que les promesses de restauration échouent, elles ouvrent la voie à des formes de pouvoir qui n’ont plus besoin de feindre la continuité avec ce qu’elles prétendent restaurer.

Ce vide n’est pas neutre. Il appelle des formes de pouvoir adaptées à son instabilité. Johann Chapoutot l’a rappelé, le moment où une hégémonie ne parvient plus à se constituer est le terrain historique du fascisme. Lorsque la médiation devient impossible, la décision se détache du consentement. Elle s’impose d’abord comme nécessité technique, puis, l’habitude prise, elle assume sa nature de projet politique. Le moment technocratique est la propédeutique du moment autoritaire. Quand Weimar bascule au tournant des années trente, ce n’est pas parce que le pouvoir s’est effondré, c’est parce que l’usage systématique de l’article 48 avait déjà banalisé la décision sans consentement, avant que l’extrême droite ne récupère un régime déjà rodé à la décision autoritaire.

Photo : Raphaël Schneider

L’analogie française n’est pas une prédiction mais une indication structurelle. Les forces fascisantes n’ont pas besoin de détruire les institutions, il leur suffit de les investir. Ce qui rend le Rassemblement national dangereux ne tient pas seulement à son contenu programmatique, déjà explicite sur l’immigration, la préférence nationale, la remise en cause de l’État de droit. Le danger propre tient à ce qu’il s’apprête à hériter d’un régime de décision dont il n’aura plus qu’à reprendre les rails, et à ce que son programme identitaire trouverait dans cet appareil les moyens d’une effectuation que les garde-fous démocratiques auraient déjà cessé de contenir.

Le danger tient aussi à ce qui rend cet appareil désirable. À la désarticulation matérielle, il offre une réponse symbolique, un peuple retrouvé, une nation refermée, une souveraineté ressaisie. La promesse est structurellement intenable, mais l’intenabilité n’est pas une protection, elle donne au pouvoir le temps que la déception se transforme en ressentiment qu’il faudra détourner vers de nouveaux ennemis. Les dispositifs rodés par le macronisme lui sont livrés clés en main, gouvernement par décret, usage routinier du 49.3, normalisation de l’exception administrative. Il n’aura plus qu’à en changer la tête et à en durcir l’emploi.

Décider sans garantie

On ne peut plus demander comment restaurer un ordre perdu ; il faut demander comment agir dans un monde qui ne tient plus. Agir, ce n’est pas recomposer une unité disparue, c’est intervenir dans la disjonction même, sans la nier ni s’en réjouir. Une politique du désajointement n’est pas une option parmi d’autres. Elle est la seule forme de politique d’émancipation qui reste possible dans la configuration présente, les autres étant régressives, spectrales, ou les deux à la fois.

Cette lucidité ne rend pas l’action impossible, elle la rend plus exigeante. La décision change de régime. Elle cesse d’être la mise en application d’un ordre supposé préexistant pour devenir l’acte qui produit sa propre validation dans l’effectuation. On décide sans garantie, ce qui n’est pas décider moins, c’est décider davantage, puisque la décision ne s’adosse plus à un fondement qui la dispenserait de s’assumer comme telle.

Décider sans garantie, c’est décider au sens fort du mot, qui chez Derrida est inséparable d’une interruption, d’une césure dans le cours ordinaire de l’histoire. Il n’y a pas, écrit-il, de décision digne de ce nom qui ne soit par essence révolutionnaire, non au sens d’un programme insurrectionnel mais au sens d’une rupture de la continuité que prétendent imposer les ordres qui se passent de décision en se réclamant de la nécessité. Le pragmatisme gestionnaire est précisément cette suppression de la décision au profit de l’ajustement technique, ajointement permanent qui se présente comme évidence. Le décisionnisme autoritaire en est la fausse contrepartie, il prétend trancher mais vise en réalité le réajointement par la souveraineté retrouvée, le peuple uni, la nation refermée. Aucun des deux n’interrompt rien, l’un parce qu’il ajuste sans cesse, l’autre parce qu’il restaure. La décision dont il est ici question est d’un autre ordre, elle assume l’écart qu’elle ouvre et tient l’interruption comme exigence.

Il faut distinguer ici garantie et rationalité. La garantie, dans la tradition moderne, était métaphysique. Elle adossait l’action politique à un ordre extérieur qui la justifiait d’avance : sens de l’histoire, sujet révolutionnaire déjà constitué, consistance supposée d’un peuple déjà là. Ce qui s’effondre dans l’interrègne, c’est la crédibilité de ces garanties, non la rationalité qui pouvait exister par ailleurs. La rationalité stratégique procède d’une analyse matérielle des rapports de forces, immanente à la situation qu’elle analyse, révisable en fonction de ses effets.

L’acte qui correspond à cette rationalité tranche sans savoir préalable garanti et produit rétroactivement sa vérité par ses effets. Il n’est pas vrai parce qu’un ordre extérieur le justifierait ; il le devient dans la mesure où il parvient à faire exister la situation qu’il anticipait. Ce n’est pas le décisionnisme du chef, qui est la structure du discours d’autorité à l’extrême droite, assertion sans analyse. Ce n’est pas davantage le pragmatisme gestionnaire, qui est la structure du discours macronien, ajustement sans projet. C’est un acte qui mobilise une analyse matérielle des rapports de forces et assume l’écart entre l’analyse et son effectuation comme le lieu propre du politique. Un tel acte n’est possible que pour les formations qui disposent d’un programme articulé, lequel rend l’analyse possible et permet d’en mesurer après coup l’écart avec ce qui a été produit. Sans cela, on ne peut que gérer ou asséner.

Composer plutôt que rassembler

Dans un monde fragmenté, la politique ne peut plus reposer sur l’agrégation stable d’un bloc social homogène. Elle doit inventer des formes de composition plus souples, qui rendent possible la coexistence active de positions différentes plutôt que la production d’une identité commune. Non unifier mais articuler, non résoudre les écarts mais les rendre opérants. Il s’agit non de fondre les singularités dans un signifiant unifiant mais de les articuler par reconnaissance de ce qu’elles occupent une même position dans l’ordre social, sans avoir à se confondre. La disjonction y opère par son maintien, non par identification.

Concrètement, une organisation qui articule syndicalistes, militants écologistes, habitants des quartiers populaires, féministes, agriculteurs en lutte, ne peut prétendre que ces positions convergent spontanément. Le rapport au travail, au territoire, à l’institution, diffère selon la place occupée dans le champ social. La politique de rassemblement classique traitait ces différences comme des obstacles à neutraliser par un mot d’ordre unifiant : « la classe », « le peuple », « la gauche ». La composition fait l’inverse, elle tient les différences comme matière. Elle ne se constitue pas par identification à une figure extérieure unifiante – étranger, élite, ennemi du peuple – qui fournirait par projection l’unité que les positions ne peuvent se donner d’elles-mêmes. Son antagoniste est structural, non imaginaire. Elle fait apparaître que ces positions sont produites par un même ordre, le capital financiarisé et l’État qui s’en fait l’agent, et qu’elles y occupent une même place de dépossession dont la fragmentation apparente masque la structure. Les acteurs ne demeurent pas identiques à eux-mêmes dans ce processus, ils se modifient au contact des autres positions. L’écart entre elles n’est pas un obstacle à dépasser vers une synthèse supérieure. La condition qui leur est commune n’existe pas comme un socle préalable que les écarts viendraient masquer, elle n’apparaît comme partagée qu’à travers les positions concrètes qui en sont les modes différenciés. L’effacement des écarts au nom de ce qui serait commun ne produit pas une unité plus profonde, il produit une abstraction qui ne correspond plus à aucune expérience et ne peut plus mobiliser personne.

La conséquence organisationnelle est précise. Le parti de type ancien supposait une base sociale stable, conditions d’un monde où l’organisation matérielle du travail et de la vie stabilisait les positions. Dans le monde spectralisé produit par le capital financiarisé, la forme parti produit mécaniquement de la fossilisation. La forme mouvement n’est ni une alternative ni un pis-aller, elle est le mode d’héritage non propriétaire de la forme parti dans une conjoncture où celle-ci ne peut plus être possédée. Cette plasticité n’exonère pas la composition d’une exigence de durée. Sans un tissu de pratiques et de médiations qui sédimente l’expérience par-delà les conjonctures, l’articulation se défait dans la métonymie électorale. La composition exige une double inscription, dans la durée d’un travail patient et dans la saisie d’occasions qui ne se commandent pas.

C’est dans cette tension qu’il faut comprendre ce que la France insoumise tente aujourd’hui. Non comme forme achevée de la politique de composition, mais comme lieu où s’amorcent certaines de ses conditions, dans une tension entre un travail réel d’articulation des positions – fabrique collective du programme, rôle de l’Institut La Boétie, attention aux demandes différenciées – et une machine électorale centralisée qui vise la conquête du pouvoir exécutif. Les critiques récurrentes sur son césarisme supposé prennent un pôle de cette tension pour le tout.

Le temps de la décision

Reste la difficulté temporelle. Pourquoi agir maintenant plutôt que plus tard ? La rationalité matérielle explique pourquoi une décision peut être rationnelle sans garantie, elle n’explique pas pourquoi certains moments se prêtent à la décision et d’autres non.

Deux figures héritées de l’Antiquité aident à penser. Le devin annonce ce qui adviendra nécessairement, sa parole produit la stupeur ou la résignation, jamais la décision ; le prophète annonce ce qui adviendra si rien ne change5. Tout l’opérateur tient dans ce conditionnel, qui présuppose la liberté de ceux à qui il s’adresse et énonce un futur dédoublé, celui qui adviendra si rien ne change, celui qui peut advenir autrement si la conditionnalité est saisie.

Le catastrophisme collapsologique fonctionne, dans sa version dominante, selon la logique du devin. L’effondrement y est annoncé comme quasi inéluctable, seules restent variables la modalité et le calendrier. Cette saturation du présent par l’urgence permanente est elle-même un mode d’actualisme, une réduction du temps à la pure actualité, parfaitement compatible avec la logique temporelle du capital financiarisé qui forclôt tout temps long non immédiatement liquidable. L’urgence collapsologique produit paradoxalement une temporalité homogène à celle qui a engendré la catastrophe qu’elle annonce. Le programmatisme classique fonctionne selon la logique inverse mais symétriquement défaillante de la garantie, supposant la stabilité des médiations politiques que la conjoncture a rendues impossibles.

La position prophétique tient la corde entre ces deux chutes. Elle maintient que la décision reste possible, que le futur reste conditionnel, mais que cette conditionnalité même impose une urgence puisque le kairos se ferme s’il n’est pas saisi. La composition n’a pas besoin d’être consolidée avant le moment décisif, elle produit sa propre consolidation par l’acte même qui le saisit. Ce qui ne signifie pas que la saisie du kairos puisse se passer du travail dont elle est la saisie. Un événement sans tissu se dissipe aussi vite qu’il a surgi, un tissu sans événement entretient une présence qui ne risque rien et ne transforme rien.

Cela éclaire ce que peut la configuration qui se profile pour 2027. La campagne présidentielle n’est pas une parenthèse institutionnelle dans un travail politique qui se ferait ailleurs. Elle est un moment propre de lutte, un kairos offert à la composition qui se serait patiemment construite. L’opposition entre campagne et mouvement social reproduit la vieille partition entre l’institutionnel et le social qui condamne à l’insignifiance. Sans la saisie du moment, la composition se défait en dispersion qui se protège de la défaite en renonçant à la victoire. Avec elle, elle trouve l’acte qui peut la vérifier.

La singularité de la conjoncture tient à ce que le champ spectralisé rend activables des dynamiques qu’aucune formation ne possède en propre : remobilisation d’une fraction abstentionniste des classes populaires, ralliement défensif d’une fraction du bloc bourgeois qui préfère l’État de droit à l’autoritarisme, recomposition patriotique induite par le trumpisme6. C’est à cette configuration que correspond ce que la France insoumise a construit depuis 2017, un programme articulé comme rupture économique et bifurcation écologique, une stratégie qui assume l’activation conjoncturelle plutôt que la consolidation préalable, une forme organisationnelle qui hérite sans propriété de la tradition du mouvement ouvrier, et une capacité à décider au sens fort de l’acte. Ces choix ne sont pas infaillibles, ce sont des actes, et leur vérité se jugera dans leurs effets. Que la conquête du pouvoir exécutif advienne n’est pas la certitude vers laquelle tendrait le raisonnement, c’est précisément l’acte sans garantie qui vérifierait la composition en la produisant, et qui transformerait le kairos en événement.

Ce qui est en jeu

Une politique du désajointement ne promet pas le retour à l’ordre. Elle ne garantit pas la stabilité. Elle affirme qu’il est possible d’agir dans un monde instable, de décider sans certitude, de composer sans unité préalable, de transformer sans fondement assuré, de tenir sans se pétrifier.

Face à elle dominent deux formes vides de la parole politique. La nostalgie d’un ordre perdu, sous la forme du commentaire gestionnaire ou de l’assertion autoritaire, qui ne propose aucun programme mais seulement une position énonciative. Et le renoncement à toute transformation, qui s’habille en lucidité mais n’est que l’autre nom de la soumission à ce qui vient. L’une et l’autre confondent l’interrègne avec une parenthèse, et se demandent quand il finira, alors que la question est ce qu’on y fait.

Tenir dans le désajointement n’est pas une position confortable. C’est la condition, aujourd’hui, de toute politique qui ne se contente pas d’accompagner la désagrégation du monde. Dans le champ politique français, la France insoumise est la formation qui s’y est le plus nettement engagée, avec les tensions et les risques qu’un tel pari suppose. Ce n’est pas la certitude d’un aboutissement, c’est l’hypothèse d’un acte dont la vérité ne se mesurera qu’à ses effets. C’est, dans les mois qui viennent, la condition de tout geste politique qui pourra encore mériter ce nom.

Pour prolonger


  1. La notion de désajointement — et de disjointement, disjointure — élaborée par Jacques Derrida dans Spectres de Marx (Galilée, 1993) à partir de Hamlet (« The time is out of joint »), ne désigne pas un défaut à corriger mais la condition même du temps historique. Elle engage une pensée de la décision comme interruption, que Derrida, dans De quoi demain… (avec Élisabeth Roudinesco, Fayard/Galilée, 2001, p. 138), pose explicitement comme révolutionnaire : « Je crois à la révolution, c’est-à-dire à une interruption, à une césure radicale dans le cours ordinaire de l’Histoire. (…) Il n’existe pas de responsabilité éthique, d’ailleurs, ni de décision digne de ce nom qui ne soit, par essence, révolutionnaire. » L’interrègne contemporain est le moment où ce désajointement devient pleinement visible, et où la décision qu’il appelle ne peut plus être différée sans ouvrir la voie aux pires recompositions. ↩
  2. La notion est empruntée à une formule célèbre d’Antonio Gramsci, Cahiers de prison (Cahier 3, §34) : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés ». L’interrègne ne désigne pas une transition ordonnée vers un nouvel équilibre, mais un temps suspendu où l’hégémonie ancienne s’effondre sans que la suivante parvienne à se constituer, et où prolifèrent les phénomènes de décomposition politique. Sa puissance conceptuelle tient à ce qu’il nomme un intervalle dont l’issue n’est pas prédéterminée et où la forme même du politique est en jeu. ↩
  3. Cf. Jacques Derrida, Force de loi (Galilée, 1994). Derrida y distingue le droit, calculable et déconstructible, et la justice, qui ne se confond avec aucun ordre donné et demeure en excès sur lui. La justice n’est pas un idéal régulateur situé à l’horizon d’une attente patiente, elle est à venir, ce qui veut dire qu’elle presse depuis l’écart entre ce qui est et ce qui réclame d’avoir lieu, et que le moment de la décision juste est toujours d’urgence et de précipitation. La résorber au nom d’une réconciliation, gestionnaire ou identitaire, c’est refermer la dimension même depuis laquelle elle peut être réclamée. ↩
  4. Daniel Bensaïd, « Spectres et messies. Politiques de Derrida », communication au colloque de Mexico, 26 octobre 2005, en ligne sur danielbensaid.org : https://danielbensaid.org/spectres-et-messies-politiques-de-derrida/ ↩
  5. Daniel Bensaïd, « Spectres et messies. Politiques de Derrida », op. cit. La distinction y est posée ainsi : « Ce messianique sans messie renoue avec la figure antique du prophète, radicalement distinct du devin. Alors que ce dernier annonce ce qui va nécessairement arriver, la prophétie est toujours conditionnelle : “si…, alors…”. Elle annonce, pour pouvoir la conjurer, la catastrophe qui se produira si les choses continuent comme elles vont. Elle illustre en cela une forme précoce de raison stratégique et un sens de la décision kairotique. » ↩
  6. Manuel Cervera-Marzal, « Mélenchon au second tour : les chances de la victoire », Hors-Série : https://www.hors-serie.net/melenchon-au-second-tour-les-chances-de-la-victoire/ ↩

21.05.2026 à 12:18

Martin Parr, une alerte qui rassure

Aurore NERRINCK

Une unanimité qui mérite d’être interrogée L’œuvre de Parr a été traversée par de vives polémiques : voyeurisme, mépris de classe, complicité avec le marché de l’art, accusations de cécité raciale… En 1986, le critique David Lee dénonçait, à propos de The Last Resort, une œuvre qui faisait de la classe ouvrière britannique « une […]
Texte intégral (4099 mots)

Une unanimité qui mérite d’être interrogée

L’œuvre de Parr a été traversée par de vives polémiques : voyeurisme, mépris de classe, complicité avec le marché de l’art, accusations de cécité raciale… En 1986, le critique David Lee dénonçait, à propos de The Last Resort, une œuvre qui faisait de la classe ouvrière britannique « une cible sans défense pour un public plus sophistiqué ». Ces tensions n’ont pas disparu, elles ont cessé d’être nommées au moment de la commémoration. La critique d’art a une tendresse particulière pour ses morts — elle leur accorde à titre posthume l’immunité qu’elle leur refusait de leur vivant, comme une forme d’amnésie.

Martin Parr, The Last Resort (1986)

À ce consensus correspond un vocabulaire. On parle de l’œuvre de Parr comme d’un divertissement : drôle, savoureuse, acide, kitsch. On la dit aussi empathique — critique, certes, mais tendre, attentive à ses sujets. Les deux registres ne disent pas la même chose — le premier minore, le second défend contre l’accusation de cruauté — mais ils ont un point commun : aucun ne nomme la violence symbolique, le rapport de classe, la position depuis laquelle on photographie. Le lexique de la réception émousse par avance ce que les images pourraient avoir de coupant.

Le « sans militantisme » : un photographe « intégré »

« Pendant cinquante ans, sans militantisme mais avec constance, Martin Parr a dressé un portrait saisissant des déséquilibres de la planète », écrit le Jeu de Paume. Le « sans militantisme » est érigé en vertu, comme si la neutralité photographique était une qualité morale en soi. Parr lui-même formulait cette posture en 2021 : « Je crée un divertissement, qui contient un message sérieux si l’on veut bien le lire, mais je ne cherche pas à convaincre qui que ce soit — je montre simplement ce que les gens pensent déjà savoir. »

La phrase opère un transfert intégral de la responsabilité morale sur le spectateur. L’artiste se retire en amont — il a juste « montré » — et l’institution se retire en aval — elle a juste exposé. Tout repose sur la lecture du public, c’est-à-dire sur celui qui paie son billet.

Le commissaire de l’exposition, Quentin Bajac, est plus explicite dans le catalogue. Reprenant la distinction proposée par Umberto Eco en 1964 entre artistes « apocalyptiques » et artistes « intégrés », il écrit : « on peut déclarer sans hésiter que Parr est davantage du côté de ces derniers. […] Sans militantisme, il agit avec constance et modestie depuis le cœur du système, en en détournant les outils. »

Martin Parr, Kleine Scheidegg, Suisse (1994)

)« Depuis le cœur du système » : la formule est juste, à condition d’en tirer les conséquences. Membre de Magnum depuis la fin des années 1980, président de 2013 à 2017, anobli Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique en 2021, collection rachetée par la Tate, fondation à son nom, catalogue Phaidon : Parr est exactement ce que Bajac dit qu’il est. Ne pas être militant, depuis cette position, n’est pas une modestie mais le privilège de celui qui peut se permettre de juste montrer, parce que ce qu’il montre ne le menace en rien. Un photographe qui documenterait la pauvreté depuis une position de pauvreté ne pourrait pas « ne pas être militant » : il serait dans le sujet. Parr, lui, est suffisamment au-dessus du tableau pour s’en dispenser. La neutralité photographique a toujours un coût, payé par celui qui n’a pas les moyens d’être neutre.

Martin Parr, Autoportrait (2007)

Du thatchérisme au climatique : une opération idéologique

The Last Resort (1982-1985), première grande série en couleur de Parr, photographiait New Brighton, station balnéaire ouvrière du Merseyside dont les infrastructures se dégradaient sous l’effet du démantèlement industriel orchestré par Margaret Thatcher. Les corps que l’on y voit — vacanciers entourés de détritus, enfants au milieu de la malbouffe, plages bondées et défaillantes — n’étaient pas des figures intemporelles du consumérisme, mais des corps situés et politiquement lisibles. Ils étaient les victimes d’une politique économique précise, dans une station qui mourait d’une décision idéologique.

Martin Parr, The Last Resort (1986)

Depuis 1979, le gouvernement Thatcher assumait politiquement et accélérait le démantèlement de l’industrie du Nord, engagé de plus longue date. Le Merseyside, autrefois centre industriel majeur, perdait massivement des emplois. New Brighton, qui avait prospéré au XIXe siècle grâce aux ouvriers de Liverpool, était l’épicentre visible de cette dépression. Les vacanciers de Parr faisaient le seul choix qu’ils pouvaient s’offrir.

Martin Parr, The Last Resort (1986)

Les critiques de l’époque le comprenaient ainsi, et c’est ce qui rendait la série polémique : on lui reprochait moins ce qu’elle montrait que la position depuis laquelle elle le montrait — celle d’un photographe issu de la classe moyenne du Surrey descendant photographier ce qu’il ne vivait pas. La question était : peut-on cadrer la pauvreté thatchérienne en couleurs saturées, avec un flash frontal qui déforme les corps, depuis une position de privilège, sans participer soi-même à la violence symbolique du système ?

Martin Parr, The Last Resort (1986)

En 2009, Parr écrit sur son blog : « Je vois maintenant que presque toutes les images que j’ai prises et produites récemment sont indirectement liées au changement climatique. » C’est une évolution sincère et son droit le plus légitime. Mais toute relecture produit des effets, indépendamment des intentions. Ainsi, les corps populaires de New Brighton cessent d’être les victimes d’une politique économique identifiable pour devenir les symptômes diffus d’une crise climatique collective. La cause structurelle s’efface au profit d’une responsabilité indifférenciée : on passe d’une question politique — qui décide, qui profite, qui paie — à une question morale — nous sommes tous responsables. La pauvreté thatchérienne avait des coupables nommables, des responsables identifiables, des décisions datables. La crise climatique, dans le récit dominant, n’a que des comportements à corriger.

Martin Parr, Seagaia Ocean Dome, Miyazaki, Japon (1996)

Ce glissement amorcé par Parr dès 2009, l’exposition ne fait que l’ériger en clé de lecture unique : la rhétorique exacte du discours écologique dominant, celle qui tend à rendre chaque consommateur individuellement comptable de ce que les structures économiques produisent à une échelle sans commune mesure. Son œuvre, pourtant, n’épargnait pas les classes possédantes — il a photographié les foires d’art, le luxe, les puissants autant que les vacanciers de Benidorm. Le matériau permettait de distinguer les positions ; le montage climatique confond dans un même « symptôme » ceux qui subissent et ceux qui décident.

Martin Parr, Luxe (2009)

Le Jeu de Paume a juste changé le titre — Global Warning — et le glissement passe presque inaperçu. La lecture thatchérienne disparaît, la lecture climatique s’impose, et le tour est joué. Reste une question que ni Parr ni le Jeu de Paume ne posent : qui sont les responsables réels du dérèglement climatique ? Si l’on prend au sérieux le titre, ce ne sont pas les vacanciers de New Brighton en 1985 : ce sont des entreprises pétrolières, des États, des classes possédantes. Ces responsables-là sont absents des images. Et la lecture climatique qui s’impose, en désignant comme « symptômes » les corps populaires des séries anciennes, désigne aussi, implicitement, à qui doit s’adresser la critique : aux vacanciers, à l’« homo touristicus », à nous tous, indifféremment. C’est le tour de force le plus problématique de l’exposition : faire passer pour une critique de l’Anthropocène ce qui est, dans ses effets, une dépolitisation radicale du climat.

Martin Parr, Cozumel, Mexique (2002)

Juffureh, 1991 : l’image qui révèle le dispositif

Dans une salle consacrée au tourisme international, accrochée parmi d’autres images de la série Small World, une photographie arrête le regard. Elle s’intitule Juffureh et date de 1991. À l’avant-plan, l’intérieur d’une jeep militaire. Une main d’homme noir tient l’arceau, en uniforme camouflé : sans doute le guide. À l’arrière du véhicule, des touristes occidentaux blancs sont assis. À droite, une jeune fille blonde porte un t-shirt à motif de pharaon stylisé — souvenir « africain » générique. Elle regarde vers le sol. À gauche, on devine un autre touriste, son appareil photo brandi. Dans la poussière soulevée par la jeep, plusieurs enfants noirs courent. Ils sont des silhouettes prises dans le mouvement, dans le défilement d’une scène dont ils ne sont pas les sujets.

Martin Parr, Juffureh (1991)

Juffureh n’est pas un village quelconque. C’est le village que Roots, le roman d’Alex Haley (1976), identifie comme le lieu d’origine de Kunta Kinte, ancêtre supposé de l’auteur, kidnappé en 1767 et vendu comme esclave. Après la publication du roman et de la série télévisée, Juffureh est devenu une destination majeure du « tourisme des racines » pour les Afro-Américains, et un arrêt obligé des circuits touristiques occidentaux en Gambie. La photographie est prise dans un lieu surdéterminé par l’histoire de l’esclavage et par sa commercialisation contemporaine.

Ce que montre l’image, c’est le dispositif du regard touristique occidental sur le monde non-occidental. Et c’est précisément ce regard que Parr occupe en la prenant : il est dans la jeep, et il n’a pas photographié les touristes depuis l’extérieur — il est dedans, avec eux. Les enfants noirs courent vers son objectif autant que vers la jeep. Le guide africain tient l’arceau qui structure son cadre. La jeune fille blonde au t-shirt-pharaon est sa compagne de voyage, dans la même configuration extractive : prélèvement d’images, prélèvement d’expérience, dans un village marqué par l’un des pillages humains les plus radicaux de l’histoire moderne.

Cette image est ensuite vendue par Magnum sur le marché international de la photographie, exposée à Paris en 2026, reproduite dans le catalogue Phaidon. Les enfants noirs de Juffureh courent dans la poussière depuis trente-cinq ans, sans avoir jamais été ni consultés, ni nommés, ni rémunérés. Ils sont devenus matière première d’une œuvre qui les utilise pour critiquer le tourisme dont ils sont les victimes — et qui n’a rien changé pour eux.

L’argument de la complicité reconnue ne peut servir ici de bouclier. Parr a certes reconnu à de multiples reprises sa propre hypocrisie. « J’essaie de photographier ma propre hypocrisie et celle de la société », disait-il. Et il aimait à répéter : « We’re heading toward catastrophe, but we’re all going there together. »1 Mais cette reconnaissance, qui fonctionne pour les vacances à la plage et l’empreinte carbone, ne suffit pas pour Juffureh. Reconnaître qu’on est un touriste comme les autres n’efface pas le fait qu’on a fait une œuvre de la course d’enfants gambiens dans la poussière, qu’on en a tiré valeur, et qu’on a continué pendant des décennies sans rien changer au dispositif. L’aveu d’hypocrisie devient ici son contraire : une absolution préventive qui permet de poursuivre exactement ce qu’on dit ne pas approuver.

« Nous sommes tous dans le même bateau » est rhétoriquement séduisant, mais empiriquement faux. Le touriste de Benidorm et Martin Parr ne sont pas dans le même rapport au tourisme. Les enfants de Juffureh et Martin Parr ne le sont absolument pas. L’inclusion rhétorique dans un « nous » universel est précisément ce qui permet de ne pas regarder l’inégalité radicale de positions. Circuler librement dans le monde, prélever des images sur des corps qui n’ont pas le même droit de circulation, en tirer valeur et prestige dans les métropoles occidentales : la structure a un nom dans les études postcoloniales ; c’est celle du regard non marqué, qui se croit universel précisément parce qu’il occupe la position qui n’est jamais regardée.

La déculpabilisation comme produit muséal

Reste l’expérience que produit l’exposition elle-même. Le visiteur sort de Global Warning avec un sentiment paradoxal. Il a vu des images qui dénoncent la surconsommation, et il les a vues dans un musée du quartier le plus touristique de Paris, après avoir payé pour entrer. Il a vu des plages bondées, et il rentrera chez lui en pensant peut-être à ses prochaines vacances. Il a vu des bouffes industrielles, et il dînera peut-être au restaurant. Il a vu les enfants de Juffureh, et il n’en pensera peut-être plus rien dans une heure.

Parce que ce que produit l’exposition n’est pas une remise en cause, mais une déculpabilisation à bon marché. L’ironie de Parr, pensée comme regard critique, fonctionne ici comme marqueur de distinction : moi je vois le problème, donc je n’en fais pas partie. La conscience devient un bien culturel comme un autre, qu’on consomme pour s’en parer. Le sociologue Luc Boltanski avait théorisé ce mécanisme dans La souffrance à distance (1993) : le spectateur de la misère médiatisée développe une économie morale qui lui permet de ressentir sans agir, et cette économie est socialement valorisée. Global Warning en est une version esthétisée et ludique. Le dispositif muséal reconduit exactement la structure qu’il prétend exposer. Ce que Parr vendait — et ce que le Jeu de Paume vend aujourd’hui — ne relève pas d’une dénonciation, mais d’une position d’énonciation. Pas le contenu critique des images, mais le confort moral de pouvoir les regarder.

Photo : Francesca Mantovani (Gallimard)

En guise d’épilogue

France Culture écrit au sujet de l’œuvre de Parr : « Tout était là, sous nos yeux, et l’on ne regardait pas. » La formule s’applique aussi à cette exposition. Tout est là — les tensions, les asymétries, les angles morts, les questions que des décennies de polémiques avaient soulevées et que la commémoration vient d’enterrer. Et la critique ne regarde pas.

Cela ne disqualifie pas l’œuvre, mais la manière dont nous choisissons aujourd’hui de la recevoir. Faire d’elle une icône consensuelle au moment où elle aurait pu, enfin, devenir un objet de discussion ouverte, c’est renouveler le mécanisme que Parr lui-même semblait décrire sans jamais le nommer : la récupération du regard critique par les institutions qui le valorisent et le neutralisent simultanément.

Pendant ce temps, les enfants de Juffureh courent toujours dans le cadre.

  1. « Nous nous dirigeons vers la catastrophe, mais nous y allons tous ensemble. » ↩

19.05.2026 à 18:20

Cinéastes à Gaza – Entretien avec Rashid Masharawi

Vivian PETIT

Vous êtes à la fois réalisateur et producteur. Vous avez notamment coordonné la réalisation de courts-métrages et de documentaires tournés à Gaza ces trois dernières années, qui sont regroupés sous les noms From ground zero et From ground zero+. Ces films sont diffusés dans les cinémas et les festivals. Pouvez-vous nous décrire les conditions de […]
Texte intégral (5043 mots)

Vous êtes à la fois réalisateur et producteur. Vous avez notamment coordonné la réalisation de courts-métrages et de documentaires tournés à Gaza ces trois dernières années, qui sont regroupés sous les noms From ground zero et From ground zero+. Ces films sont diffusés dans les cinémas et les festivals. Pouvez-vous nous décrire les conditions de tournage à Gaza ? Il est difficile d’imaginer ce que signifie porter des caméras, des microphones et se déplacer dans ces conditions….

Ce n’est évidemment pas facile et la situation est absolument unique. C’est en contexte que nous avons appris à agir dans ces circonstances, et personne ne pouvait s’attendre à ce que la guerre continue après plus de deux ans et demi. Nous avons commencé à filmer dès le deuxième ou le troisième mois, sans savoir que ça durerait aussi longtemps et que le bilan serait celui-ci.

The Teacher de Tamer Nijim

Ça a d’abord été difficile de convaincre les réalisateurs qu’il était important de réaliser des films dans ces conditions. Les réalisateurs sont avant tout des êtres humains, ils cherchent d’abord à sauver leur propre vie et celle de leur famille, à pouvoir se nourrir… Leur priorité n’était pas le cinéma et mon travail a dans un premier temps consisté à les convaincre que, certes on a besoin d’eau, de nourriture, d’un endroit où habiter pour continuer à vivre, mais que pour continuer à exister nous avons aussi besoin d’images, d’histoires à partager avec le monde. À Gaza on combat un double risque, comme si on risquait d’être tué deux fois, une première fois en étant éliminé physiquement, mais aussi une seconde fois par l’effacement de nos histoires. Pour rester à Gaza et pour participer à l’arrêt de cette guerre nous devons donc partager nos récits et les diffuser à l’extérieur. Mais ça n’a pas été facile de convaincre suffisamment de personnes. Pour produire 20 courts-métrages, il faut faire travailler sous les bombardements une équipe de 5 à 10 personnes sur chacun de ces films. Il fallait que la réalisation de ces films devienne la priorité de 100 à 200 personnes.

On a rencontré aussi un certain nombre de problèmes techniques. Par exemple, la plupart du temps nous n’avons pas accès à l’électricité, ce qui nous empêche de recharger les batteries des caméras, des ordinateurs ou des téléphones… Puisque nous n’avions pas toujours accès à internet, nous perdions aussi parfois le contact avec les personnes pendant plusieurs jours, avant de pouvoir de nouveau échanger en se demandant qui était encore en vie ou non. Parfois nous avons aussi dû rester éveillés pendant plusieurs jours, quand il y avait à un moment un accès à internet satisfaisant à certains endroits et qu’il fallait en profiter au maximum. Parfois, pour avoir accès à internet et à l’électricité il fallait rejoindre les tentes situées devant les hôpitaux où travaillaient les journalistes, mais c’était particulièrement dangereux puisque les hôpitaux et les journalistes étaient bombardés par l’armée israélienne.

Qui s’informait à propos des endroits où il était possible de se rendre ou non ? L’équipe de réalisation à Gaza ou la production en France ?

C’était mon travail en France, puisque j’ai un accès illimité à internet et à l’électricité et que j’écoute tous les médias, dont les médias israéliens. À Gaza chaque personne était informée de ce qu’il se passait dans son quartier ou son camp de réfugiés mais ne disposait pas d’une vue globale. J’étais donc en contact avec chaque personne et chaque groupe pour les informer des risques. Il y a parfois eu des tensions quand je devais dissuader des gens de rejoindre des endroits où je savais qu’ils risquaient d’être ciblés. Par exemple, avant que Rafah soit occupée on pouvait y utiliser des cartes SIM égyptiennes puisque c’est tout au sud de la bande de Gaza, près de la frontière avec l’Égypte. Mais c’était aussi un des endroits les plus dangereux. On rejoignait aussi parfois des journalistes qui disposaient de cartes SIM internationales, mais on sait que les journalistes sont particulièrement pris pour cible par l’armée israélienne…

Est-il difficile de faire financer des films qui traitent du génocide à Gaza ?

Vous savez, il devient de manière générale de plus en plus difficile de trouver des financements pour le cinéma, et particulièrement pour les films qui relèvent d’une démarche artistique et non-commerciale. Si l’on ajoute à cela le fait qu’un film traite de la Palestine, même si nous abordons la question sous un angle humanitaire ou à partir du quotidien de ses habitants, il est difficile de trouver des fonds. On s’appuie majoritairement sur des dons privés et on essaie de créer nous-mêmes un cercle vertueux dans lequel la diffusion des films finance les films suivants. On fonctionne ainsi parce qu’on ne relève d’aucune instance officielle, on n’appartient pas à l’Autorité Palestinienne ni évidemment au Hamas. On fonctionne avec des budgets très bas, alors le fait de s‘appuyer majoritairement sur des dons et sur nos propres recettes nous permet de bénéficier d’une grande liberté, qu’il s’agisse de la liberté de choisir les sujets, du choix des réalisateurs, des styles, etc.

Est-ce que la recherche de financements affecte le contenu ? J’ai entendu Ehab Ghafri, documentariste palestinien originaire de Jénine, dire qu’il ne se reconnaissait pas dans les films palestiniens de fiction, dont le contenu est selon lui beaucoup trop influencé par la recherche de financements et d’un public européens.

Nous sommes dans une situation différente à Gaza et notre projet n’est pas le même. Les films que l’on produit ne sont pas seulement des projets qui sont portés par un réalisateur et un producteur en Europe, qui doivent trouver des manières de les financer pour les faire exister. D’abord, rappelons que nous réalisons nos films sous les bombes, sans les équipements adéquats, sans équipe d’assistants, de techniciens, etc. Nous devons nous débrouiller dans une situation très particulière. Comme vous le savez, la bande de Gaza est fermée et les journalistes étrangers ne peuvent pas y entrer. L’information est donc produite par les journalistes palestiniens qui sont restés à Gaza, et dont plus de 250 ont été ciblés et tués par l’armée israélienne depuis le début de la guerre.

No Signal de Muhammad Al-Sharif

C’est dans ce contexte qu’a été produit From ground zero, une série de 22 courts-métrages réalisés à Gaza au début de la guerre, dont chacun dure entre 4 et 6 minutes. Ces films ont été montrés dans de nombreux festivals, que ce soit à Cannes ou dans la sélection officielle du festival du film de Toronto, et ils ont fait partie de la short list des Oscars en 2025. Avec From ground zero, comme avec la suite, From ground zero+, il s’agit de réaliser des films de l’intérieur de Gaza et d’ouvrir une fenêtre pour partager ce qui est réellement vécu, les histoires vraies des Palestiniens de Gaza. On est très loin de toutes les manières de produire ou co-produire habituellement des films.

Les financements ne dépendent pas du contenu des films ? Est-ce qu’il serait plus difficile pour vous de faire financer une œuvre trop radicale dans le scénario ou le propos ?

Nous bénéficions parfois de certains fonds mais les financements n’interviennent pas après la lecture d’un scénario. Le financement est moins lié à l’histoire particulière de tel ou tel film qu’au fait que ceux qui nous financent soutiennent notre initiative. Ils ne soutiennent pas un scénario mais un concept. Ils croient en ce que nous faisons et ils veulent nous voir continuer.

Comment s’est déroulée la post-production ? J’ai compris qu’il y avait eu un travail important pour atténuer le bruit des drones et des F16…

La post-production a été prise en charge par Coorigines Production, dont les bureaux sont à Rennes et dans lesquels on se trouve actuellement. On s’est chargé du montage, du travail sur les images, sur le son, et nous avons aussi travaillé avec des personnes en free lance pour le design sonore, par exemple avec des musiciens. J’ai joué le rôle de directeur artistique pour assurer le suivi. D’une part parce que je suis en contact avec les réalisateurs à Gaza, que je peux échanger avec eux à propos du montage, demander de tourner d’autres images, etc. Et d’autre part, parce que ce projet a permis à de jeunes réalisateurs de réaliser leur premier film et qu’il y avait donc dans mon travail quelque chose de l’ordre de la formation et du conseil. Nous échangions à propos de la façon dont on peut raconter une histoire, organiser la dramaturgie. Même quand on réalise un court-métrage de cinq minutes il s’agit d’un film, avec une structure, il fallait donc faire attention à cela.

En préparant cet entretien, on discutait au sein de Hors-série du rapport esthétique que l’on peut entretenir avec un film qui documente un génocide et des problèmes éthiques que cela peut nous poser en tant que spectateurs… On peut rapidement se demander s’il n’est pas indécent, pour nous, de juger de la qualité du cadrage ou de l’esthétique de films dans lesquels les réalisateurs témoignent en temps réel du massacre dont ils sont victimes.

Je pense que c’est normal et logique d’avoir une approche esthétique de nos films et de se concentrer sur l’expérience cinématographique. Vous regardez 22 courts-métrages réalisés par autant de réalisateurs différents, hommes et femmes, un ensemble composé de documentaires, de fictions, d’œuvres expérimentales, d’animations, avec des marionnettes… N’importe qui a le droit d’aimer ou non, de préférer telle partie à une autre, puisqu’il ne s’agit pas seulement pour les réalisateurs de raconter leur histoire : ils y expriment aussi leur art. On peut tous se sentir coupables face à ce qu’il passe à Gaza, et se dire qu’on doit faire plus par solidarité, mais la solidarité ne signifie pas apprécier tout ce qu’on voit dès lors que ça vient d’un Palestinien, ce serait une logique absurde…

Si l’on s’intéresse à un film, c’est en tant qu’objet artistique qu’on doit en parler, ce n’est pas par solidarité envers nous qu’on a figuré sur la short list des Oscars ou en sélection officielle à Toronto, c’est parce que ces films possèdent une qualité certaine. Nous sommes des réalisateurs, nous faisons des films, du cinéma, et je ne demande à personne d’être charitable au nom de notre manque de budget et d’équipement. 

Enfin, on s’appuie évidemment sur une situation politique pour faire du cinéma mais il ne s’agit pas d’une réaction. Le problème de la réaction est qu’elle s’arrête quand l’action est terminée… Pour ma part, je veux que les films qu’on réalise deviennent meilleurs et plus grands encore avec le temps, que l’on puisse les regarder en tant que films dans cinq ou dix ans, quoi qu’il se passe à Gaza d’ici-là. C’est une chose à laquelle on pense en permanence lorsqu’on réalise ces films.

J’ai été marqué par la quasi-absence des bombardements comme des combats dans les courts-métrages que vous avez produits, comme dans vos propres films. Dans From ground zero on voit des personnes à la recherche de nourriture, d’électricité ou d’un endroit pour vivre. On ne voit ni combattants palestiniens ni militaires israéliens. Et c’est la même chose dans vos propres fictions, dont celles réalisées il y a plusieurs décennies. Couvre-feu se déroule à l’intérieur d’une maison et l’on ne fait que deviner les combats. Haïfa représente un fou qui se prend pour un combattant. Pourquoi ne montrez-vous pas directement les combats et les destructions ?

C’est lié à la façon dont j’aime me rapporter aux événements dans mon cinéma. Dans n’importe quel reportage vous verrez les bombardements, les ambulances et l’annonce des martyres. Le cinéma a un autre rôle, il doit se rapporter aux êtres humains, à leur identité, leur culture, leur mémoire, leurs espoirs. J’ai réalisé Couvre-feu et Haïfa il y a plus de trente ans, mais si vous pouvez encore les regarder aujourd’hui c’est parce qu’ils ne sont pas spécifiquement liés à un événement précis, qu’ils ne se bornent pas à documenter un bombardement ou la destruction d’un lieu en particulier.

Il s’agit de se saisir de la réalité et d’en faire une œuvre artistique. C’est ce qui selon moi produit le plus de sens. Les Palestiniens ne se résument pas au fait d’être soit des combattants soit des victimes de l’occupation israélienne. Nous formons une société, avec sa culture, ses couleurs, sa nourriture, sa musique, ses clivages… D’ailleurs dans la plupart de mes films je critique l’Autorité Palestinienne et les leaders palestiniens.

Sorry cinema de Ahmed Hassouna

L’acteur principal de  Haïfa, Mohammad Bakri, est décédé récemment. J’aimerais que vous nous parliez de cet acteur et réalisateur palestinien très important, auquel vous avez prévu de rendre hommage.

Oui, je rendrai hommage à Mohammad Bakri ce lundi 18 mai au Festival de Cannes1. Mohammad faisait partie de mes amis proches et il était déjà présent dans mon premier court-métrage, The Shelter, réalisé en 1986. C’était il y a exactement quarante ans, ce film durait 30 minutes et il a été en compétition à Berlin en 1987. Quant à Haïfa, c’était le premier film palestinien en sélection officielle à Cannes. La première fois que Mohammad Bakri est allé à Cannes, c’était avec moi. J’ai aussi tourné L’Anniversaire de Leila avec lui, un film important, très ironique, qui a reçu une vingtaine de prix, notamment celui de meilleur acteur pour Mohammad. Enfin, il est l’un des personnages principaux de mon prochain film, Les enfants du pays, dont l’essentiel du tournage aura lieu en Jordanie, mais pour lequel Mohammad Bakri avait enregistré un monologue et me l’avait envoyé. On a beaucoup échangé à propos de ce film et de son personnage avant son décès.

Mohammad a aussi beaucoup joué pour le théâtre comme avec d’autres réalisateurs, vous connaissez probablement Hanna K de Costa-Gavras. Il a enfin réalisé plusieurs documentaires, notamment Jenin, Jenin qui est sorti en 2002. Le film a été interdit en Israël et Mohammad s’est retrouvé au tribunal. Mais ce que les gens ne savent peut-être pas, c’est que Mohammad Bakri était une personne très simple et honnête, avec de grands rêves pour l’art et le cinéma. Pour lui, un film ce n’était pas seulement un scénario, un casting et une réalisation. Il ne s’agissait pas seulement de jouer un personnage. Mohammad voulait partager un propos, partager le but d’un film et c’était évidemment intéressant pour les réalisateurs d’échanger avec lui, sur le film, pas seulement sur le personnage qu’il incarnait. Si vous regardez Haïfa, vous pouvez vous dire qu’il y avait là quelque chose de risqué, avec ce personnage entre la folie, la sagesse et la vérité… Si le personnage fonctionne, alors il peut s’agir d’un grand film, mais si ce n’est pas le cas on se retrouve sans rien et il n’y a plus de film.

J’ai vu dans Haïfa le cliché du fou qui dit la vérité, avec un personnage obsédé par une ville à laquelle a renoncé l’OLP au moment des accords d’Oslo…

Exactement. Ça faisait partie de mes motivations lorsque j’ai réalisé ce film, puisque ma famille est originaire de Jaffa. C’est la même chose, si tu parles de Haïfa tu englobes cette situation. J’ai été déçu par les accords d’Oslo et le processus de paix. Je suis né et j’ai grandi dans un camp de réfugiés, Al-Shati, le camp de réfugiés de la plage à Gaza. Mon grand-père était pêcheur, nous étions des réfugiés et notre existence reposait sur le rapport à la ville dont nous étions originaires. Jaffa était en quelque sorte le sol sur lequel nous marchions. Puis, soudainement le sol nous a été dérobé, les accords d’Oslo n’ont mené nulle part et il n’y avait plus rien à attendre. C’est de cela qu’est né le film Haïfa.

J’ai entendu que vous aviez été conseillé par Mahmoud Darwisch à propos de ce film…

Oui, Mahmoud Darwisch et Mohammad Bakri venaient d’ailleurs de villages proches de Haïfa. Al-Birwa pour Mahmoud Darwisch et Bi’ina pour Bakri. Mahmoud Darwisch est le premier à avoir lu le scénario et il m’a donné quelques conseils, à commencer par le titre du film. J’étais très en colère et très investi, à la fois en tant que cinéaste, en tant que réfugié, en tant qu’habitant de Gaza. Je me disais que ce pour quoi nous vivions et combattions était en train de disparaître. J’étais engagé, non seulement artistiquement mais aussi politiquement. J’avais d’abord appelé le film Dernier train pour Haïfa. Mais Mahmoud Darwisch m’a dit qu’il n’était pas possible de clore ainsi l’histoire, que je ne pouvais pas décider qu’il s’agissait de la fin, il insistait sur le fait que la vie continue, que d’autres générations vont venir. Il m’a donc conseillé de nommer simplement le film Haïfa, qui est le nom de la ville mais aussi le surnom donné au personnage. Certaines scènes de la première version du scénario étaient aussi trop directes, puisque je m’en prenais à Yasser Arafat. Mahmoud Darwisch est intervenu pour que je cible un processus plutôt qu’une personne.

Vous avez déjà rencontré Yasser Arafat ?

Oui, on se connaissait bien, on a eu beaucoup de discussions… Je le connaissais même mieux que je connaissais Mahmoud Darwisch. Darwisch n’était pas non plus favorable aux accords d’Oslo mais il ne s’y est pas opposé frontalement.

Il a tout de même démissionné de la direction de l’OLP à ce moment...

Certes, mais Mahmoud Darwisch est tout de même retourné à Ramallah en lien avec l’Autorité Palestinienne, parce qu’il voulait donner une chance au processus. C’était une figure plus importante que moi dans la vie des Palestiniens, alors c’était plus difficile pour lui de s’opposer ouvertement et frontalement, même s’il a finalement aimé le film.

Pouvez-vous nous parler du projet projet From ground zero+, qui est la suite de From ground zero ?

Comme vous le savez la guerre à Gaza n’a pas cessé et la situation a même empiré, alors nous souhaitons produire encore plus de films à Gaza. From ground zero+ est une série de dix films, dont trois durent plus d’une heure : Le clown de Gaza, Citizen Osama et Sama. En plus de ces trois longs documentaires, il y a sept courts-métrages, qui durent entre 20 et 30 minutes chacun. À l’exception de Sama et Citizen Osama sur lesquels nous avons fini de travailler récemment, les huit autres films ont été déjà diffusés lors de festivals de cinéma, comme l’IDFA à Amsterdam. Cinq ont été aussi diffusés en sélection officielle à Clermont-Ferrand. Ces films vont continuer à être montrés. Par ailleurs Sama est co-produit par Arte et sera diffusé à la télévision.

Vous pouvez nous parler un peu plus de votre présence au Festival de Cannes cette année ?

Je serai à Cannes, sur le Pavillon palestinien au sein du village international2, comme l’année dernière. Aussi, un de nos nouveaux films sera présenté à l’endroit que l’on nomme le Marché3, où sont mis en avant les œuvres qui n’ont pas encore de distributeur. Il s’agit de Citizen Osama, un documentaire de 70 minutes réalisé par Ahmed Hassouna qui montre le quotidien d’un journaliste durant la guerre à Gaza, sa vie professionnelle, mais aussi son existence personnelle, comme celle de sa famille et de ses amis.

Avez-vous prévu de retourner prochainement en Palestine ?

J’ai une société de production de films à Ramallah, et jusqu’à la guerre à Gaza je vivais entre Ramallah et Paris. Depuis, je passe l’essentiel de mon temps en France sans faire d’allers-retours, parce que je suis extrêmement occupé par la coordination des projets à Gaza, où je retournerai dès que ce sera possible.

Que souhaitez-vous y faire ?

Je souhaite ouvrir une école de cinéma à Gaza, j’en parlerai d’ailleurs à Cannes ce 18 mai4. Je ne sais pas quand nous aurons des locaux, mais les ateliers commenceront avant que les murs soient construits, des étudiants apprendront bientôt à réaliser leur tout premier film. J’ai lancé le projet avec ma société Masharawi Fund mais nous sommes quatre ou cinq cinéastes palestiniens, notamment Michel Khleifi, mais aussi Mai Masri, une documentariste très connue au sein du cinéma palestinien, originaire de Naplouse, qui vit maintenant au Liban, et Raed Andoni de Béthléem. J’échange aussi avec Anne-Marie Jacir, la réalisatrice de Palestine 36. Voilà pour ce qui est des réalisateurs et des réalisatrices. Ensuite nous formerons un autre comité d’une trentaine de personnes qui soutiendront le projet.

Comment sera financée cette école de cinéma ?

Cela s’appuiera exclusivement sur des dons, car je souhaite garder ma liberté. Je ne souhaite pas de financements institutionnels. Par contre, il y aura des partenariats avec d’autres écoles de cinéma dans le monde, notamment en France. Ça pourra permettre d’avoir des programmes communs ou des cours à distance, ce qui est nécessaire au vu de la situation de Gaza.


  1. https://www.palestinefilminstitute.org/en/cannes-2026/events/mohammad-bakri ↩
  2. https://www.palestinefilminstitute.org/en/cannes-2026/ ↩
  3. https://agencemediapalestine.fr/blog/2026/04/21/marche-de-cannes-2026-le-palestine-film-institute-poursuit-la-presence-du-cinema-palestinien/ ↩
  4. https://www.palestinefilminstitute.org/en/cannes-2026/events/gaza-film-school ↩

13.05.2026 à 19:17

Guerre au Liban : une médiatisation contestée de tous bords

Marine CALEB

« La souffrance de notre peuple n’est pas votre gagne-pain », écrit Michelle Eid : rédactrice en chef d’Al Rawiya, elle s’exprime dans ce magazine libanais créé pour raconter « le Levant et sa diaspora ». Dans un édito publié le 14 avril 2026, la journaliste dénonce l’arrivée massive de médias étrangers au Liban depuis […]
Texte intégral (2799 mots)

« La souffrance de notre peuple n’est pas votre gagne-pain », écrit Michelle Eid : rédactrice en chef d’Al Rawiya, elle s’exprime dans ce magazine libanais créé pour raconter « le Levant et sa diaspora ». Dans un édito publié le 14 avril 2026, la journaliste dénonce l’arrivée massive de médias étrangers au Liban depuis 2023, et l’attitude irrespectueuse, instrumentalisante et non-éthique de nombre d’entre eux envers la population et ses souffrances.

War business

Quand elle publie cet éditorial, cela fait 15 jours que la guerre a repris en intensité en Asie du Sud-Ouest1. Ce n’est pas la première escalade que connaît le Liban depuis l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et la répression sanglante de l’État d’Israël contre Gaza et le Liban. Depuis, dans le pays du Cèdre, on compte plus de 6 300 personnes tuées et 23 600 blessés sous les bombardements, dont 2 200 morts et plus d’un million de déplacés depuis le 2 mars 2026. Côté israélien, 150 personnes, dont 46 civils ont été tués dans ce conflit.

Ce conflit a connu une médiatisation importante, notamment sur les réseaux sociaux où influenceurs, citoyens et journalistes répertorient quotidiennement les exactions de l’armée israélienne, surtout à Gaza, en Palestine et au Liban. Les médias ont aussi largement couvert la guerre et Beyrouth a vu affluer des dizaines de journalistes indépendants venus pour l’occasion ou envoyés par leur rédaction.

Ruines au Liban après une attaque de missile israélienne, janvier 2025 (photo : mlhotfi)

Michelle Eid dénonce justement « la présence éclair de journalistes qui viennent quand l’attention sur le pays est à son maximum et partent lorsqu’elle baisse ». La rédactrice en chef pointe aussi du doigt l’éthique des journalistes et particulièrement des photographes. « Dans les pays occidentaux, le fait de photographier des personnes dans des moments d’extrême vulnérabilité sans leur consentement serait remis en question, contesté et souvent condamné. Ici, ces mêmes limites sont assouplies, voire totalement ignorées », constate-t-elle. Sans considération éthique, des photographies sont prises pour non seulement faire gagner de l’argent à ces journalistes, mais aussi augmenter leur reconnaissance. « Et ainsi, une personne bâtit sa carrière sur la souffrance d’une autre », sans qu’elle puisse contrôler la narration derrière, poursuit-elle.

Sensationnalisme, rapidité et précarisation

Ce constat, la journaliste indépendante Victoria C. Werling, le pose aussi. « La photographie privilégie le spectaculaire et ça m’a beaucoup choquée de voir autant de photos de personnes blessées ou à peine sorties des décombres et dont le visage n’était pas flouté. Mais je sais que si le journaliste l’avait fait, il n’aurait pas vendu sa photo. Normalement, il est censé avoir le consentement de la personne aussi », explique celle qui vit au Liban depuis 2019. Ces comportements sont selon elle à remettre dans un contexte de rapidité de l’information, de pression aux clics, mais aussi de compétition forte entre collègues. « Beaucoup sont poussés à adopter un traitement pas toujours juste ».

La précarisation du métier de journaliste a largement été documentée tant elle ne cesse d’augmenter. L’information doit être transmise toujours plus rapidement, mais avec moins de moyens ; les pratiques changent et les modèles économiques des médias aussi. « Il y a de plus en plus de pigistes [indépendants, ndlr] et la concurrence est accrue. Parallèlement, il y a une baisse de la couverture des assurances et des frais, car cela coûte cher aux médias », explique Quentin Müller, journaliste indépendant signataire d’une tribune pour se désolidariser de la médiatisation de la guerre en cours. Sur le terrain, que ce soit en Dordogne ou au Liban Sud sous les bombardements, ils travaillent à un rythme effréné pour des tarifs dérisoires, souvent au détriment de la nuance.

« Cela favorise une couverture plus réactive que profonde, avec moins de temps pour le contexte et l’enquête. Dans un environnement comme le Liban, où l’accès au terrain est lui-même restreint, cette précarisation réduit directement la qualité et la diversité du récit médiatique », explique Ayman Mhanna, directeur du Centre Samir Kassir eyes (SKeyes) pour la liberté de la presse et de la culture.

Beyrouth, septembre 2024 (photo : Victoria C. Werling)

Victoria Werling a surtout travaillé pour le média ICI Beyrouth avant de démissionner pour faire du journalisme différemment, en prenant le temps, et en documentant la vie pendant la guerre et le travail dans la cuisine communautaire qu’elle a lancé avec son partenaire pour soutenir les familles déplacées par les bombardements. « Je réfléchis à ce que je veux faire comme journaliste et comment on peut faire mieux, car on a une responsabilité vis-à-vis du public », précise-t-elle.

Un « exploit technique« 

Le 31 mars, elle a rédigé une publication dans laquelle elle détaille, pour la dénoncer, la couverture médiatique cyclique qui finit toujours par diminuer. « Cela s’est retrouvé dans d’autres guerres : les médias s’adaptent à la demande de l’audience », explique-t-elle à propos du fonctionnement de l’information, qui repose sur l’événement et la nouveauté.

« Mais le plus préoccupant est la sémantique utilisée dans beaucoup de médias, alors qu’il faudrait nommer les choses. Les morts ne viennent pas de nulle part, ce sont des personnes ayant été tuées. Et ce traitement est d’une violence inouïe, c’est presque pire que si c’était passé sous silence », déplore-t-elle. Pour l’enseignant-chercheur en géopolitique du Moyen-Orient à l’Université de Lille Boualem Fardjaoui, cette médiatisation asymétrique est « le phénomène le plus grave » : « ce ne sont pas de simples nuances stylistiques : ce sont des choix sémantiques qui construisent deux réalités discursives antagoniques, deux guerres parallèles livrées par les mots ».

Parmi les exemples les plus éloquents, les attaques des bipeurs et talkies-walkies du Hezbollah perpétrées par l’armée israélienne les 17 et 18 septembre 2024 et faisant 37 morts et plus de 3200 blessés, dont beaucoup étaient des civils car les dispositifs ont explosé dans des lieux très fréquentés. L’événement déclenche une escalade sanglante au Liban et braque les projecteurs sur le pays. Le lendemain, le journaliste franco-libanais Emmanuel Haddad dénonce dans L’Orient Le-Jour que « l’exploit technique » ait été salué et les victimes civiles et la terreur dans tout le pays la terreur oubliées : on parle « d’une attaque audacieuse » et « digne d’un film d’espionnage », mais pas de la violation du droit international, rapporte le journaliste. Une analyse reprise par Pauline bock sur Arrêt sur images.

De même, lorsque le conflit a de nouveau gagné en intensité début mars 2026, il a souvent été question d’une « reprise des hostilités » après le cessez-le-feu entré en vigueur le 27 novembre 2024, sans contextualiser. Les médias omettaient ainsi de rappeler que ce cessez-le-feu n’a été que symbolique et que quelques 15 000 violations presque quotidiennes d’Israël ont été recensées : bombardements, destructions, usage de phosphore blanc et de glyphosate, ainsi que présence régulière de drones jusqu’à Beyrouth.

« Pas en notre nom »

Michelle Eid et Victoria C. Werling ne sont pas les seules à s’être publiquement exprimées contre la couverture médiatique du conflit. La rapporteuse spéciale de l’ONU Francesca Albanese a récolté les contributions de professionnels des médias sur leur rôle depuis le 7 octobre 2023. L’étude se concentre sur les pratiques d’Israël à l’égard du peuple palestinien. Au Liban, la journaliste indépendante Tayma Saliba a publié une tribune pointant comment la résilience libanaise est célébrée.

Une autre a été publiée sur le site d’Acrimed le 25 mars 2026 par plus de 110 journalistes pour se désolidariser de cette médiatisation. Dans le texte, ils dénoncent le binarisme, la polarisation et l’éditorialisation de l’information : « Nous voulions surtout dire que cela ne doit pas être fait en notre nom », affirme-t-il.  « Nous sommes beaucoup à constater que la médiatisation traduit du racisme et un biais idéologique qui tend vers l’extrême-droite, conscient ou inconscient. Quand on invite l’ambassadeur israélien sur un plateau sans inviter son homologue palestinien, il peut s’exprimer sans être contredit, alors qu’il divulgue des fakes news », déplore Quentin Müller, à propos de pratiques critiquées dans Acrimed, l’observatoire des médias.

Ces critiques, Boualem Fardjaoui les a aussi posées quand il a étudié les conflits de 2006 au Liban et 2008-2009 à Gaza. « Le binarisme est structurel. La presse, notamment française, a tendance à opposer un « Israël démocratique » à un « Hamas islamiste et violent », le « bien » et le « mal » sont clairement délimités », détaille le géopolitologue. Il rapporte aussi que les journalistes « mettent souvent en évidence leurs prises de position » et que l’information provient de « tournées de communication » de l’armée israélienne, à défaut d’autres accès au terrain.

Photo : Emad El Byed

Une contestation qui n’est pas nouvelle

Toutes ces problématiques ne sont pas propres au conflit en cours et préexistaient avant. « En général, les conflits cristallisent des enjeux déjà présents, dont les dérives du métier de journaliste et des médias », résume Lise Dabrowski, doctorante à l’Université Panthéon-Assas sur la couverture médiatique sur Instagram de la guerre à Gaza à partir du 7 octobre 2023. Ce qui change dans ce conflit, c’est qu’il est « sédimenté » depuis toujours et « mobilise des enjeux symboliques et de moralité forts », selon la chercheuse.

C’est la même chose pour la contestation relative à la médiatisation de la guerre. Les sociologues ont documenté ce phénomène déjà durant la première guerre du Golfe. « C’est une démarche qui s’inscrit dans une histoire longue des questionnements sur la couverture de ce conflit. Ce qui est frappant aujourd’hui, c’est l’intensité inédite de la remise en cause, y compris de l’intérieur des rédactions », explique Boualem Fardjaoui. Aujourd’hui, le chercheur constate que la contestation est plus visible, plus organisée et que les réseaux sociaux lui donnent une résonance inédite.

Un constat partagé par Lise Dabrowski : « Ce qui change, c’est l’ampleur de la guerre, des bombardements, des morts, et de la couverture binaire. D’autant que la fausse information est très présente ». À partir des quatre médias qu’elle étudie (France 24, I24, Al Jazeera et la BBC), elle a pu constater que beaucoup de contenus étaient produits pour questionner quelle était la bonne information. « La question de la vérité est omniprésente, car le Hamas et Israël s’accusent mutuellement de mentir », poursuit-elle. Un phénomène qui entraîne des conséquences sur le public français et étranger, mais aussi sur la population locale. 

Des conséquences lourdes sur la population au Liban

Au Liban, les impacts de la couverture médiatique occidentale sont profonds. « Quand la couverture est intermittente ou réductrice, une partie de la population a le sentiment que sa souffrance est mal comprise, mal nommée, ou reléguée« , explique Ayman Mhanna. Cela alimente un sentiment d’abandon, et nourrit la colère et la polarisation.

« De ce que je vois autour de moi, c’est que même les milieux les plus modérés sont devenus plus radicaux. Et en général, les mots employés pour désigner les occidentaux, journalistes ou non, sont plus forts. On dénonce le ‘tourisme’ et la ‘pornographie de guerre’, la ‘consommation’ du journalisme, ou encore les pratiques des journalistes », explique Victoria C. Werling. Elle aussi témoigne de beaucoup de colère parmi son entourage, et d’une méfiance accrue envers les médias occidentaux, même si elle existait déjà avant.

Autant de conséquences qui s’ajoutent à celles, directes, de la guerre et de sa violence : la peur constante, l’épuisement, le bruit des drones le jour et celui des bombardements la nuit, la mort et les blessures, le déplacement forcé, la destruction de son foyer ou de sa terre, etc. « La guerre détruit des vies ; la mauvaise compréhension des différentes perceptions de la guerre abime aussi durablement le lien social et la confiance », rappelle Ayman Mhanna depuis Beyrouth.

  1. Nous reprenons ici l’expression décoloniale SWANA (Asie du Sud-Ouest et Afrique du Nord) pour désigner la région, plutôt que d’utiliser les contestés termes « Moyen-Orient » ou « Levant ». ↩

07.05.2026 à 18:04

Avi Mograbi : Dans le désert de la réalité

Stratis VOUYOUCAS

En général, les goys ont tendance à nier la Shoah. Ici, c’est la réalité qu’on a tendance à nier. » Un personnage dans Happy Birthday Mr. Mograbi La réalité n’existe pas Avi Mograbi, documentariste israélien, l’un des cinéastes essentiels des trente dernières années, prend acte d’une question désormais centrale dans le monde contemporain : le réel ment.  L’une […]
Texte intégral (8828 mots)

En général, les goys ont tendance à nier la Shoah. Ici, c’est la réalité qu’on a tendance à nier. »

Un personnage dans Happy Birthday Mr. Mograbi

La réalité n’existe pas

Avi Mograbi, documentariste israélien, l’un des cinéastes essentiels des trente dernières années, prend acte d’une question désormais centrale dans le monde contemporain : le réel ment. 

L’une des fonctions du cinéma documentaire aura été de révéler une réalité cachée derrière le voile des apparences, de “dévoiler le monde sous la réalité”, pour reprendre l’expression de Luc Boltanski. Un voile composé d’une succession d’images mensongères dont la vocation était précisément de faire écran à cette réalité. Qu’on appelle cet écran « propagande », « idéologie », « spectacle » ou encore « simulacre », il se distinguait de la réalité elle-même avant de progressivement s’y substituer.

Dans un pays comme Israël, il semblerait que ce phénomène soit plus manifeste qu’ailleurs, et le génie de Mograbi aura été d’en avoir eu l’intuition percutante. Produire des images de la réalité empirique ne rend plus compte de ce qu’est le réel. La réalité elle-même est un simulacre dans une nation qui, pour se construire, en a recouvert une autre, a remplacé un peuple par un autre, une culture par une autre, une langue (et même deux, l’Arabe et le Yiddish) par une autre, en changeant les noms des villes, des villages, des lieux-dits, en remodelant le paysage : une réalité en a recouvert une autre.1 

Mais cette réalité (celle de l’émancipation du peuple juif, de la conquête de sa liberté, de la démocratie – la “seule du Moyen-Orient”) est réversible et vient en recouvrir une bien plus brutale (celle de l’occupation, de l’exode, de l’apartheid, de l’oppression, de l’anéantissement). C’est peut-être cela que voulait dire Godard dans Notre Musique (2004) : « Les Israéliens retrouvent la fiction. Les Palestiniens tombent dans le documentaire ».

Mais Mograbi n’est pas un cinéaste théorique. Si ses films sont complexes, s’ils sont contraints d’interroger le medium cinématographique, c’est qu’ils doivent rendre compte d’une société aux enjeux quasi inextricables, et doivent questionner la possibilité même de représenter un monde où la réalité se dérobe en permanence, où l’Histoire hoquette, entre surplace et accélérations subites, entre brèves périodes d’espoir et longues plages de désolation. Le cinéma de Mograbi est un cinéma incarné qui engage d’abord un corps : le sien. Devant ou derrière la caméra. Il est de tous ses films, jouant tous les rôles, masculins ou féminins, immédiatement reconnaissable à son crâne rasé, son embonpoint, sa barbe de trois jours, son air tour à tour ironique, ahuri, furibond, consterné ou désespéré. Chacun de ses films est une sorte de vrai/faux journal intime (tourné dans son appartement qui nous devient familier), une parodie d’autofiction où se révèle pourtant toujours quelque chose de lui-même2. Car nous le voyons changer au gré des évènements, perméable aux mouvements de la politique ou de l’Histoire. D’abord satiriste féroce et combatif, avec l’espoir peut-être que son pays ne basculera pas vers le pire, on le voit perdre courage, perdre espoir, décliner, vieillir aussi, face à la caméra. De film en film, il aura interrogé, sur près de trente ans, les soubresauts d’une Histoire brutale – qui n’est au fond que la pointe avancée de l’Histoire de l’Occident – tout en auscultant ce que cette Histoire lui fait, ce qu’elle fait de lui, à son corps défendant. Aller voir ses films est comme venir prendre de ses nouvelles : se demander comment il va, s’il tient le coup ; rassurés quand il réussit à rester drôle, inquiets de voir la colère, la tristesse ou le désespoir prendre le dessus. 

Mograbi c’est aussi un corps portant à bout de bras une caméra low-tech, au filmage nerveux, au zoom facile. Une caméra inquiète, qui se déplace, qui cherche, au style visuel à la limite de l’amateurisme, mais toujours mue par une quête obsessionnelle. A l’affut des situations, des gestes, des expressions des corps et des visages, ce corps-caméra ne se contente pas d’observer : il s’engage, s’interpose quand il est témoin de l’arbitraire ou de la violence. Car ce corps, c’est aussi une voix qui répond aux provocations, qui refuse d’obtempérer quand on lui demande d’éteindre la caméra, qui n’hésite pas à renvoyer une injure quand on le menace ou qu’on l’intimide. Qui résiste. 

Une trilogie du chaos – le satiriste d’une société au bord de l’explosion 

Avec Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon (1997) Mograbi met en place le dispositif qui sera aussi, peu ou prou, celui de ses deux films suivants (Happy Birthday Mr. Mograbi (1998) et Août avant l’explosion (2002)). Le cinéaste fait dialoguer une sorte de journal intime fictif face caméra avec des images documentaires prélevées dans le réel. Pourtant, nous le comprenons vite, les “documents authentiques” captés par sa caméra mentent tout autant que l’histoire fantaisiste qu’il invente face à nous. C’est la confrontation de ces deux simulacres qui va permettre à une vérité d’émerger. Il façonne des agencements satiriques qui évoquent – métaphoriquement cette fois – la réalité de son pays, Israël, et la schizophrénie d’un peuple incapable de prendre la mesure de ce qu’il est devenu : d’opprimé à oppresseur, de victime de l’Histoire à responsable du calvaire d’un autre peuple.

Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon nous plonge d’emblée dans son histoire personnelle : sa femme l’a quitté à cause de Sharon ! Le cinéaste ne fait pas mystère de ses positions politiques : il a admiré Sharon dans sa jeunesse, le considérant comme un héros – à l’image de la grande majorité des Israéliens – avant de voir en lui non seulement un adversaire politique, mais un homme dangereux, responsable de crimes de guerre, de « l’inutile guerre du Liban », des massacres de Sabra et Chatila et même du climat de haine ayant conduit à l’assassinat de Yitzhak Rabin. C’est cet homme dont il décide de documenter la campagne de soutien électoral à Benjamin Netanyahou en 1996. Une campagne que la plupart des observateurs pensaient perdue d’avance pour le Likoud, et qui s’avèrera victorieuse. Après quelques difficultés à entrer en contact avec lui, Mograbi peut finalement le rencontrer et, contre toute attente, découvre, au lieu du criminel de guerre pressenti, un homme cordial, plein d’humour, puis sympathique et même carrément chaleureux… A travers leurs nombreuses discussions téléphoniques sur l’avancée du projet, sa femme, Tammi, s’alarme de voir Avi « tomber amoureux de Sharon », mais rien n’y fait, le charme opère et Mograbi termine le film en train de danser dans un concert d’intégristes à papillotes, chantant à la gloire de Netanyahou et à la haine des Arabes.

Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon d’Avi Mograbi (1997)

Ce que décrit le film, c’est la façon dont la séduction politique peut opérer au détriment de toute pensée critique et, à travers son histoire fictive, c’est celle de tout un peuple qu’il décrit, sous l’emprise d’un homme charismatique aux idées hautement toxiques. Le personnage de Mograbi découvre aussi la tranquillité d’esprit qu’il y a à ne plus se préoccuper de politique, et à se laisser guider par un leader à qui on confie, en toute confiance, son destin… C’est aussi une description de la façon dont le politique s’introduit dans la vie quotidienne jusqu’à s’immiscer au cœur de l’intime. Mais pour arriver à cette vérité générale, il aura fallu faire un long détour par une fiction – celle de la séparation d’un couple détruit par le charme d’un politicien retors – nourrie par de véritables images de l’évolution de la relation entre Mograbi et Sharon et de l’incontestable pouvoir de séduction de ce dernier. 

Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon d’Avi Mograbi (1997)

Cet aveuglement vis-à-vis de la réalité et de l’omniprésence de la propagande à tous les échelons de la vie sociale semble provoquer, d’un côté, un carnaval, un désir de fête généralisé décrit dans Happy Birthday Mr. Mograbi (1998) avec son débordement de parades kitchs, de chants et de danses commémorant les 50 ans de l’état d’Israël (une folie festive que l’on retrouve d’ailleurs dans Oui (2025) de Nadav Lapid où la société israélienne est décrite dans une sorte d’ivresse permanente, comme pour demeurer dans un déni perpétuel). Mograbi s’y représente en cinéaste tiraillé entre une commande de son producteur pour filmer les célébrations et une autre commande, venant cette fois d’un producteur palestinien, lui demandant de filmer les traces des villages détruits lors de la Nakba (« la catastrophe » des Palestiniens, c’est-à-dire l’épuration ethnique ayant conduit à l’exil de plus de 700 000 personnes et à l’abandon et/ou à la destruction de 400 villages arabes entre 1947 et 1949). Évidemment les deux dates se confondent, l’une venant littéralement recouvrir l’autre, comme les figuiers de barbarie viennent cacher et révéler la présence des ruines des villages dynamités par l’armée israélienne pour qu’il n’en demeure aucune trace. Pour ne rien arranger, la date de la fête correspond cette année-là avec l’anniversaire du cinéaste qui se retrouve paralysé et ne sait plus quoi filmer. Cerise sur le gâteau, les travaux de sa nouvelle maison prennent du retard car à la suite d’une erreur de cadastre dont il n’est pas responsable, son terrain empiète sur celui de son voisin. S’il veut être vraiment juste, il doit détruire sa maison et restituer une partie de son terrain au voisin. Mais voilà : il se retrouvera alors sans maison et sans argent pour en reconstruire une nouvelle. Il est donc plus simple de ne rien faire – c’est en tout cas ce que lui suggère son avocat. Le voisin, furieux, ne l’entend pas de cette oreille… La parabole est limpide.

Happy Birthday, Mr Mograbi d’Avi Mograbi (1998)

La deuxième pathologie qui semble contaminer l’ensemble de la société israélienne est la colère. Dans Août avant l’explosion (2002), Avi Mograbi est sollicité par son producteur (interprété par Avi Mograbi lui-même) et encouragé par sa femme (Mograbi aussi, mais avec une serviette nouée sur la tête) pour faire un film sur le mois d’août. Le cinéaste, qui a ce mois en horreur, se laisse convaincre, mais dès qu’il sort sa caméra dans quelque recoin du pays, les gens se mettent à lui hurler dessus ou bien sont saisis par le cinéaste dans d’incessantes disputes. Tout le pays ressemble à une énorme cocotte-minute chauffée à blanc, prête à leur péter à la figure. Dans les territoires palestiniens, ce n’est guère mieux, les gens semblent résignés, voire désespérés… Ces scènes de colère ou de désespoir alternent avec des scènes de casting où Mograbi fait répéter à des jeunes actrices des phrases prononcées par la veuve de Baruch Goldstein, colon israélien originaire de Brooklyn, terroriste, responsable du Massacre d’Hébron le 25 février 1994 qui coûta la vie à 29 Palestiniens et fit 125 blessés parmi les personnes réunies pour la prière en ce mois de Ramadan. On sait que ce massacre contribua à mettre en péril le processus de paix et que Goldstein fut l’inspirateur de Yigal Amir, le meurtrier du premier ministre travailliste Yitzhak Rabin le 4 novembre 1995.

A la fin du film, alors qu’il traine du côté des territoires occupés, un enfant palestinien, derrière un mur de barbelés, lui renvoie son regard. Pour la première fois dans le film, espérons-nous, au-delà des différences, au-delà des murs, va s’établir un lien, une reconnaissance, fruit de notre humanité commune. Le plan dure, la caméra suit l’enfant à bout de zoom, comme pour prolonger l’échange silencieux. Puis le gamin se penche, ramasse une pierre et la lance violemment contre le cinéaste. Il ne peut voir en lui autre chose qu’un voyeur, un colon, un oppresseur. L’humanité ne se partage pas de part et d’autre d’un mur.

Août avant l’explosion d’Avi Mograbi (2002)

C’est la bizarrerie de ce film que d’arriver à traiter des sujets les plus sombres avec un humour sauvage, une frénésie grotesque (lorsque le montage superpose, avec des effets rudimentaires, Mograbi jouant simultanément son rôle, celui de sa femme et de son producteur dans un même plan, hurlant leurs désaccords, ou lorsqu’il confronte toutes ces situations contradictoires paroxystiques) qui semble être le reflet d’une société en train de basculer vers la folie criminelle.

Au pays des aveugles 

Le désespoir. C’est le sentiment qui émane du film suivant de Mograbi, Pour un seul de mes deux yeux (2005). Comme s’il n’y avait plus la place pour la satire, comme si l’humour, cette “politesse du désespoir”, selon le beau mot, un peu usé, de Chris Marker, ne pouvait plus avoir cours dans ce monde déréalisé. Le film enferme le spectateur dans un étau où les causes se confondent avec les conséquences. C’est à la fois le film le plus didactique, le plus complexe et le plus sombre de Mograbi. On y voit à l’œuvre la façon dont l’idéologie vient se substituer à la réalité pour y faire écran ou plutôt pour l’enserrer dans un mur où les Mythes prennent le pas sur l’Histoire, où la propagande du récit national finit non seulement par tenir lieu de récit officiel, mais aussi par devenir le seul récit existant. La propagande, sujet de ses films précédents, a désormais contaminé tout le réel. Il va faire le portrait d’une société littéralement aveuglée par ses propres mythes. Pour un seul de mes deux yeux entrecroise quatre trames narratives qui entremêlent mythe et réalité, se confondant l’une avec l’autre jusqu’à obstruer totalement le regard, la pensée et même l’imaginaire. 

D’un côté, certains mythes fondateurs d’Israël : celui de Samson, brute à la force surhumaine, combattant les Philistins et les tuant par milliers. Vaincu par la ruse de Dalila qui lui coupa les cheveux où résidait sa force, aveuglé et emprisonné par les Philistins, il demande à Dieu de lui rendre une dernière fois sa force, « pour un seul de ses deux yeux », afin de faire s’écrouler le palais où il est enfermé et entrainer le plus de Philistins possible (plus qu’il n’en n’a tué pendant toute sa vie) dans sa mort. 

La grotte où résidait Samson, selon la mythologie biblique, est devenue un lieu de pèlerinage, où se rendent de nombreux Israéliens de toutes générations pour rendre hommage à celui qui a préféré mourir en tuant à l’aveugle ses ennemis plutôt que vivre emprisonné. C’est donc au premier des terroristes kamikazes que viennent rendre hommage ces jeunes rastas israéliens, chantant un reggae à la mémoire de leur héros en fumant des joints. L’absurdité même de la situation pourrait faire sourire – le reggae étant par essence une musique pacifiste et pour le moins anti-impérialiste – elle révèle pourtant la profondeur avec laquelle s’ancre l’obsession identitaire nationaliste, la haine de l’autre (le Palestinien n’étant autre que l’héritier étymologique du Philistin), mais sous un versant qui se voudrait cool, la société israélienne se vivant comme une sorte de pointe avancée du libéralisme culturel occidental. Moins drôle, mais tout aussi stupéfiant, ce groupe de rockers ultra religieux qui chantent, exaltés, face à un public de colons en transe, brandissant leurs fusils d’assaut : « Pour un seul de mes deux yeux ! Que je me venge de la Palestine ! Vengeance, vengeance, vengeance ! »

Pour un seul de mes deux yeux d’Avi Mograbi (2005)

Le pendant de ce culte voué au kamikaze biblique est évidemment l’indignation que provoquent les attentats terroristes, dont le moteur est pourtant la même ferveur nationale, le même désir d’émancipation, le même besoin de liberté, le même désespoir face à l’enfermement, la même colère (la même haine) face à ses oppresseurs que l’on admirait chez le héros national. 

La citadelle de Massada domine le désert de Judée. C’est ici qu’au premier siècle de notre ère, un millier de Zélotes révoltés contre l’occupant romain, se retranchèrent assiégés par les légions de Lucius Flavius Silva. Pour ne pas tomber entre les mains de leurs ennemis, les Sicaires zélotes préférèrent se suicider collectivement avec femmes et enfants, plutôt que de se rendre.

Mograbi nous fait découvrir le site par le biais des guides touristiques qui font visiter le fort à des touristes juifs venus du monde entier. Mais il s’agit de beaucoup plus que d’une simple visite guidée : c’est bien une légitimation du geste suicidaire des Zélotes qui est orchestrée. Les guides établissent un lien de continuité de Massada à la Shoah, hors de toute contextualisation historique, forgeant l’image d’un peuple en danger d’extinction, bâtissant l’image d’Israël en forteresse assiégée, menacée de toutes parts. Les guides racontent aux visiteurs horrifiés comment les Romains construisirent un mur autour de la citadelle, isolant les Sicaires et les empêchant de fuir ou de se ravitailler. Ils leur expliquent ensuite que, poussés par le désespoir et la ferveur, les Zélotes ont fait le choix de mourir pour ne pas tomber entre les mains de leurs oppresseurs. Dans une sorte de jeu de rôles, les visiteurs sont enjoints de choisir ce qu’ils auraient fait dans la même situation : se rendre ou mourir ? Indignés par la cruauté des Romains, la majorité d’entre eux choisit la mort plutôt que le déshonneur (et qui sait ? la torture, l’esclavage ou le viol). Le parallèle avec la situation d’enfermement des Palestiniens à Gaza ou en Cisjordanie est tellement flagrant qu’il n’est presque pas nécessaire à Mograbi de montrer la réalité quotidienne de ceux qui doivent passer murs, barrières, contrôles et check points pour accéder à leurs champs, aller à l’école ou à l’hôpital, dépendant de la volonté arbitraire des militaires israéliens, transformant leur quotidien en calvaire permanent  : il devient pour eux presque normal de perdre une journée de travail, de cours, une récolte ou même la vie. La résignation, l’humiliation, mais aussi la colère et même la folie sont devenus comme une deuxième nature pour ceux qui vivent dans les territoires occupés. 

Mograbi n’interprète ici aucun personnage fictif ; l’ironie, moteur de ses films précédents, n’est plus de mise : on le voit passer du temps au téléphone avec un ami palestinien de Cisjordanie bloqué chez lui par le couvre-feu décrété par Israël et sombrant progressivement dans le désespoir ; on l’accompagne, caméra au poing, filmant les exactions quotidiennes de l’armée israélienne ; on l’entend sortir de ses gonds, lorsque ne pouvant plus tenir sa place de témoin impuissant, il prend à partie les soldats de Tsahal maltraitant, humiliant des femmes, des hommes, des enfants ou des malades – avec la conscience tranquille de ceux qui exercent la violence avec toute la légitimité que leur confère leur situation de domination sans partage. En insultant un soldat (sincèrement outré par la colère verbale du cinéaste), Mograbi, en plus d’être l’incarnation du courage politique, semble remettre le Monde à l’endroit : la véritable violence n’est pas dans ses mots, fussent-ils grossiers (« Mais de quel trou ? De quel tas d’ordure vous sortez ? » dit-il aux soldats qui laissent attendre sans raison des enfants rentrant de l’école derrière une barrière, sous le soleil brûlant), mais bien dans les actes que commet banalement le jeune homme, sans la moindre conscience de faire le mal (« J’espère que tes enfants t’entendront » a-t-il le culot de répondre au cinéaste). La conclusion de la scène est sans appel : « Mais où va-t-on chercher des gens comme vous ? – Dans ton pays, répond le soldat – Exactement, la voilà la réponse. »

Pour un seul de mes deux yeux d’Avi Mograbi (2005)

Born to Kill – La banalité du Mal

Z32 (2008): Un soldat israélien, ancien membre d’une unité d’élite, ayant participé à un crime de guerre accepte de témoigner devant la caméra de Mograbi, à la condition de rester anonyme. Ce dernier laisse la caméra à la petite amie du soldat afin qu’elle mène elle-même l’entretien. Elle veut comprendre comment l’homme dont elle partage la vie a pu se joindre au meurtre d’un policier palestinien innocent dans une opération de représailles dans les territoires occupés. La jeune femme le pousse à tout raconter dans le moindre détail et le jeune homme se livre sans rien cacher, dans le contexte intime de leur appartement, beaucoup plus que s’il s’était retrouvé face au cinéaste. Premier détour d’un film qui doit, pour s’approcher d’une vérité, en emprunter un autre : les visages de Z32 (c’est la référence de son dossier auprès de l’association qui recueille anonymement les témoignages) et de sa compagne sont cachés par un masque numérique d’abord informe (un floutage classique), puis par une sorte de boule de chair plaquée sur leurs visages (où ne sont visibles que leurs yeux et leur bouche), qui se dessine peu à peu pour former un visage de plus en plus reconnaissable.

Ce jeune homme, nous croyons le reconnaître, peut-être l’avons-nous croisé dans la rue, au café ou dans la queue d’un cinéma. Il a bien un “vrai” visage, mais celui-ci se déforme soudain, quand il porte sa main à sa bouche pour fumer sa cigarette. Ce visage est un simulacre, une image numérique plaquée sur le réel. Mais cet artifice technique nous fait réaliser que ce cas singulier pourrait être n’importe lequel d’entre nous. Dans un pays démocratique, ne sommes-nous pas tous responsables des exactions que commet notre armée ? 

Z32 était un soldat d’élite, entrainé à combattre, convaincu de devoir défendre sa patrie. Pendant son service, comme la plupart des appelés du contingent, il s’ennuyait, se sentant sous-employé, inutile… C’est donc avec enthousiasme qu’à la suite d’un attentat terroriste ayant ciblé des soldats de Tsahal, il s’est embarqué dans un blindé pour enfin passer à l’action, sans penser ni à la nature de cette action – une opération punitive visant des policiers palestiniens innocents – ni à ses conséquences, sans penser à rien d’autre qu’à l’euphorie que lui procure l’adrénaline de l’action. N’est-ce pas dans le vide de la pensée que naît le mal, selon la célèbre formule d’Hannah Arendt ? 

Z32 d’Avi Mograbi (2008)

Ce n’est qu’après que Z32, en plein syndrome de stress post-traumatique, s’est confié d’abord à une association, puis à Mograbi. Il a pris conscience de la nature criminelle de ses actes et se débat avec sa conscience, ici parée des traits de sa très peu complaisante compagne. Le mal s’est invité à la maison ; il n’est plus nécessaire à Mograbi de se mettre en scène dans une fiction mimant l’intrusion du politique dans l’intime. Ici l’intime et le politique ont définitivement fusionné. 

Pourtant, lorsque Mograbi revient sur les lieux de l’attaque avec le jeune homme, celui-ci peine à s’y repérer. Puis, petit à petit, retrouvant ses marques, Z32 nous fait revivre la scène : le déclenchement de la fusillade, la course vers les policiers palestiniens pris par surprise. Le meurtre. Mais aucune trace ne subsiste de ce qui s’y est passé. On peine à croire que ce pan de colline pierreux, ce tronçon de route où une dame inquiète presse le pas, ces quelques maisons aient été le théâtre d’un affrontement meurtrier. A nouveau, nous nous prenons à douter de la réalité. Que peut-elle nous révéler d’elle-même ? 

Le cinéaste, pour trouver sa place dans le film, souhaite d’abord s’en faire le narrateur avec une cagoule noire – mimant à la fois le désir d’anonymat de son personnage et l’image d’Épinal du terroriste – mais elle se révèle trop inconfortable. Il décide alors de chanter le commentaire (un orchestre s’étant invité dans son salon) à la manière d’un chœur antique ou d’un song brechtien. Il ne s’agit pas, pour Mograbi, d’ajouter une sorte de plus-value artistique à son film, mais de souligner, par cette mise à distance, la dimension tragique de Z32, jeune homme ordinaire, devenu criminel de guerre et incapable désormais de distinguer en lui l’un de l’autre, comme ce masque numérique qui lui colle au visage et lui tient lieu d’identité au point de se confondre avec la sienne. 

Intermède 

Un ancien soldat de la guerre du Liban découvre, deux décennies plus tard, qu’il a tout oublié de cette période pourtant marquante de sa jeunesse, où il faisait partie des forces d’occupation israéliennes. Pour recouvrer la mémoire, il va accomplir un travail d’anamnèse qui relève autant de l’enquête documentaire que du processus psychanalytique. Il part à la recherche de ses anciens amis, petites copines et compagnons d’armes pour reconstituer la trame fragmentaire des évènements dont il a perdu la mémoire. Peu à peu les entretiens enregistrés au magnétophone deviennent des images et nous sommes replongés dans l’atroce absurdité de la guerre, sorte d’interminable et monstrueux trip acide. Petit à petit la mémoire lui revient et soudain, il découvre en lui ce qui faisait écran à ses souvenirs : il a été le témoin de la complicité active de son armée, Tsahal, qui illuminait la scène du crime avec des fusées éclairantes, dans les massacres commis par des milices libanaises chrétiennes, des camps palestiniens de Sabra et Chatila (du 16 au 18 septembre 1982). C’est la trame de Valse avec Bachir (2008) d’Ari Folman qui raconte ici sa propre histoire.

La particularité de ce documentaire est d’être un film d’animation. Et donc de se refuser à reconstituer les souvenirs de la guerre par des images réelles, mais d’assumer pleinement l’artifice. De ne pas recouvrir les images manquantes par des images qui viendraient prendre leur place et se substituer au réel au risque de la falsification. La raison fondamentale, me semble-t-il, de ce détour par l’artifice est de faire surgir, à la fin du film, les vraies images de la découverte des charniers filmés par la télévision israélienne au matin de cette nuit de carnage. Soudain, le film peut à nouveau rendre visible ce que nous avions oublié, que nous ne savions plus ou ne voulions plus voir. Le réel peut alors advenir. 

Mirage de la vie

Dans le désert du Néguev, à quelques kilomètres de la frontière égyptienne, se trouve le camp de Holot où sont retenus entre 1500 et 3600 demandeurs d’asile, venus d’Erythrée ou du Soudan, au titre de la loi dite « anti-infiltration » votée en 2012. La plupart d’entre eux ont été arrêtés alors qu’ils vivaient et travaillaient en Israël depuis plusieurs années (ce que nous comprenons car ils parlent couramment Hébreu). Bien que « libres » de sortir du camp, ils doivent pointer trois fois par jour sous peine d’être envoyés en prison. Ils ne peuvent donc pas quitter le Néguev pour travailler ou aller voir leurs proches. Avec l’aide de Chen Alon, un ami metteur en scène, Mograbi organise avec certains d’entre eux un atelier, inspiré des méthodes du « Théâtre de l’opprimé », qui leur permet d’interroger leur statut de réfugié ne pouvant ni partir ni rester. C’est le point de départ du film Entre les Frontières (2017). 

Comment un pays construit pour accueillir des réfugiés fuyant l’Europe en guerre, signataire du statut des réfugiés de l’ONU en 1951, refuse de recueillir ceux qui fuient à leur tour des persécutions dans leurs pays d’origine ? Pendant tournage, la loi « anti-infiltration » fut finalement jugée anticonstitutionnelle. La détention serait désormais limitée à 12 mois. Les détenus de Holot allaient avoir la possibilité de quitter le camp pour réintégrer la vie sociale. Pourtant, une grande partie d’entre eux veut rester. Même si les conditions de rétention sont déplorables, ils préfèrent le camp au retour en ville où sévissent discriminations et humiliations quotidiennes. 

Cette fois, Mograbi n’imagine pas une fiction, ne se met pas en scène face à la caméra. C’est à travers l’atelier de théâtre qu’il donne une représentation condensée d’un aspect constitutif de la société israélienne : le racisme structurel. Plutôt que de le donner à voir à travers des images documentant le périple et les déplorables conditions de vie des migrants, le cinéaste rend compte de leur réalité à travers les scènes qu’ils improvisent dans ce hangar désaffecté où fait irruption le monde extérieur : la fuite de la dictature qu’est devenue l’Erythrée, l’exil, la prison, un jardin d’enfants de Tel Aviv où les familles israéliennes empêchent leurs enfants de jouer avec les enfants noirs ; c’est leurs vies qui se rejouent ici. Là encore, c’est par l’artifice, par le jeu des corps, de l’espace, de la parole que s’incarne, paradoxalement, une réalité devenue incompréhensible. 

Oracle Manuel – L’Homme de Cour

Dans son dernier film en date, Les 54 premières années – Manuel abrégé d’occupation militaire (2022), Avi Mograbi se donne le rôle d’un expert en stratégie militaire à barbiche (lui donnant un air mi professoral, mi diable d’opérette) prodiguant ses instructions étape par étape pour mener à bien une occupation militaire. Il s’appuie, parmi d’autres exemples possibles (dit-il), sur celui d’Israël dans les territoires occupés depuis 1967. Le cynisme, comme l’ironie, ne sont qu’apparents ici. C’est très littéralement que le cinéaste, à la manière d’un Machiavel, donne ses conseils au Prince (qui n’en n’a guère besoin), à moins que, pour reprendre la célèbre formule de Rousseau, il n’essaie d’en donner aux peuples. Si le personnage qu’il interprète est fictif, il n’y a pas de hiatus entre ses analyses, les conseils qu’il prodigue et les images documentaires des témoignages qui les illustrent (recueillis par l’association « Breaking the Silence » cofondée en 2014 par Mograbi). Il se contente de les contextualiser, de les historiciser. Anciens militaires, policiers, fonctionnaires racontent comment, persuadés d’agir conformément à leur devoir et pour la défense de leur patrie, ils ont contribué, à leur échelle, au calvaire d’un peuple occupé. Chacune de leurs actions, allant de l’abus de pouvoir au crime de guerre, ne relèverait que de l’anecdotique ou de la bavure, s’ils ne formaient pas, cumulés, l’image d’un projet d’occupation coloniale dûment pensé. 

Le film se construit comme une contextualisation historique de situations qui pouvaient être prises pour des dérapages ou des exceptions dans Pour un seul de mes deux yeux ou Z32. En replaçant sur le temps long les humiliations, les exactions, les violences, les meurtres commis par les soldats israéliens à l’encontre des Palestiniens, Mograbi montre bien qu’il ne s’agit pas d’incidents isolés, mais d’une stratégie planifiée et concertée visant à briser le tissu social, à rendre la vie impossible (quand elle n’est pas littéralement ôtée) à celles et ceux qui survivent dans ces territoires, dans le but de les occuper de manière définitive et irréversible. En ce sens, le film est comme une sorte de prolongement filmé du livre d’Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, où l’historien démontre, preuves à l’appui, la volonté systémique d’épuration mise en œuvre par les responsables politiques et militaires israéliens entre 1947 et 1949.

Rendre la réalité inacceptable

La réalité désormais ne se cache plus et les images ne sont plus là pour y faire écran. Ainsi, le génocide en cours à Gaza depuis le 8 octobre 2023, au lendemain des attentats du Hamas, pourrait servir d’apostille au film de Mograbi dont il est la suite logique, avec son lot d’images de massacres, quelquefois filmées et diffusées par leurs auteurs eux-mêmes. L’entreprise de dévoilement de Mograbi était sans conséquences concrètes, n’ayant aucune prise sur la société israélienne. Elle semble aujourd’hui devenue presque inutile – si ce n’est comme pur acte de résistance3 – tant nous sommes assaillis d’images issues, en temps réel, par ceux qui subissent la violence comme par ceux qui l’exercent, autant de preuves matérielles de ce qui se déroule à Gaza, en Cisjordanie, et désormais au Liban, sans que cela semble avoir le moindre impact. Pire, de nouvelles images, générées par I.A., prenant acte de la destruction totale de Gaza et de son épuration ethnique définitive, viennent se superposer à celles des ruines, révélant la future « Riviera » moyen-orientale rêvée par Trump et Netanyahou. La guerre des images est définitivement perdue. 

Soixante-dix ans de propagande nationaliste, militariste et raciste ne peuvent rester sans séquelles – les films de Mograbi le montrent à leur façon. Il n’est sans doute pas surprenant pour nous, qui vivons hors d’Israël, de constater (avec effroi) qu’une écrasante majorité de la population y soutient le nettoyage ethnique de la bande de Gaza et de la Cisjordanie occupée – y compris parmi les opposants farouches au gouvernement d’extrême-droite de Benjamin Netanyahou. Pourtant, une part non négligeable des citoyens israéliens quittent leur pays. Ils seraient près de 200 000 depuis octobre 2023. C’était déjà le cas d’Avi Mograbi qui vit désormais au Portugal, mais aussi des cinéastes Eyal Sivan et Nadav Lapid, de l’historien Ilan Pappé et de très nombreux artistes et intellectuels exilés, pour qui l’air d’Israël est devenu irrespirable. L’une des scènes les plus déchirantes de Oui de Nadav Lapid fait dire à son héroïne qu’elle veut non seulement que sa fille grandisse loin d’Israël, mais qu’elle ignore jusqu’à son pays d’origine.

Post Scriptum. From the River to the Sea…

Dans un jardin je suis entré (2012) est l’un de ses rares films où Mograbi met de côté son ironie et sa colère pour laisser cours à une amère mélancolie. Il y évoque un temps où sa famille pouvait voyager librement de Damas (d’où est originaire son grand-père Ibrahim qui ne parlait que l’Arabe) à Tel Aviv ; alors que lui, Avi, ne peut vivre son amour avec une femme Libanaise que de manière clandestine – leurs échanges épistolaires sont lus en voix-off, offrant au film une ouverture poétique presque irréelle. 

Il revient avec Ali, un ami palestinien, et sa fille Yasmine, sur les lieux de leur village détruit pendant la Nakba, dont ne subsistent que quelques ruines, vestiges d’un passé où les Juifs et les Arabes coexistaient pacifiquement, avant que la folie nationaliste ne vienne ériger des frontières et des murs. S’il y a une sorte de naïveté dans ce film, c’est que Mograbi y décrit une Utopie – comme un mirage dans un désert sans fin – ressuscitant un passé à peine idéalisé. L’Utopie d’une nation où tous pourraient vivre ensemble, sans distinction d’origine ethnique, culturelle ou religieuse, de la Mer au Jourdain. 

Dans un jardin je suis entré d’Avi Mograbi (2012)

Pour prolonger


  1. Tout ici semble affaire de masques et faux-semblants : jusqu’aux noms des principaux leaders du mouvement sioniste modifiés afin de masquer leurs origines est-européennes et, à travers elles, la dimension coloniale du projet d’implantation : ainsi David Yosef Grün (né à Płońsk, Pologne) deviendra-t-il David Ben Gourion, ainsi Golda Mabovitch (né à Kiev, Ukraine) deviendra-t-elle Golda Meir, ainsi Szymon Perski (né à Wiszniew, Biélorussie) deviendra-t-il Shimon Peres, ainsi Ehud Brog deviendra-t-il Ehud Barak, ainsi Ariel Scheinermann (né à Kfar Malal, Palestine mandataire) deviendra-t-il Ariel Sharon…  ↩
  2. En cela, il serait comme un petit frère de Woody Allen, de Nanni Moretti ou même de Philip Roth, le Maître de l’autofiction, qui s’est forgé de livre en livre une autobiographie imaginaire et dont l’un des chefs-d’œuvre, Opération Shylock, est comme un pur vertige de l’identité. Le narrateur, Philip Roth (et non plus Portnoy ou Zuckerman, ses alter ego littéraires), découvre qu’il a un homonyme, un double, un imposteur, fondateur d’une nouvelle idéologie, le “diasporisme”, et qui, se faisant passer pour le célèbre écrivain, s’est rendu à Jérusalem afin d’exhorter les Juifs de rentrer en Europe et de quitter Israël où, selon-lui, ils seraient en train de perdre leur âme…  ↩
  3. Comme disait Gilles Deleuze, « L’Art, c’est ce qui résiste : il résiste à la mort, à la servitude, à l’infamie, à la honte. »  ↩

05.05.2026 à 12:01

La politique internationale de La France insoumise – Entretien avec le député Aurélien Saintoul

Louis BARCHON

Louis Barchon : Quel est votre parcours et comment en êtes-vous arrivé à devenir député de la France Insoumise ? Aurélien Saintoul : J’ai commencé à militer en 2009 dans le syndicalisme étudiant, où je n’ai pas trouvé ma place parce que, à l’époque, c’était surtout une pépinière de cadres pour les partis, en particulier […]
Texte intégral (6295 mots)

Louis Barchon : Quel est votre parcours et comment en êtes-vous arrivé à devenir député de la France Insoumise ?

Aurélien Saintoul : J’ai commencé à militer en 2009 dans le syndicalisme étudiant, où je n’ai pas trouvé ma place parce que, à l’époque, c’était surtout une pépinière de cadres pour les partis, en particulier le PS. Je me suis investi en parallèle au sein du Parti de gauche, lancé l’année précédente par Jean-Luc Mélenchon. Au fil du temps, j’ai gagné en responsabilités et il m’a semblé important, en tant que militant, de me spécialiser dans un domaine régalien, la défense, et un domaine social, l’éducation, afin de pouvoir transmettre mon savoir à d’autres.

J’ai donc été professeur, agrégé de lettres classiques, et pendant la campagne de 2017 je me suis surtout investi sur les questions d’éducation. Après les élections législatives de 2017, Bastien Lachaud, que je connaissais depuis longtemps, m’a proposé d’être son assistant parlementaire : j’ai alors surtout travaillé les questions de défense. En 2022, j’ai été élu député et c’est tout naturellement que j’ai rejoint la commission de la défense nationale et des forces armées.

LB : Comment vous informez-vous sur les sujets de géopolitique et de défense ?

AS : Par rapport aux autres commissions, mon travail de parlementaire est singulier car, sur les sujets de défense, il n’existe quasiment pas d’expertise indépendante : je ne peux pas m’appuyer, comme mes collègues des affaires sociales, sur les analyses et points de vue des différentes centrales syndicales. Sur la défense, notre travail s’expose en effet à deux difficultés. Tout d’abord, les programmes d’armement peuvent courir sur une quarantaine d’années, ce qui fait qu’on hérite, sur la durée, des décisions prises par d’autres. Par ailleurs, le secret est prépondérant sur ces dossiers : il faut donc recouper soi-même des sources d’information fiables. En tant que député, j’ai quand même la chance d’avoir accès à des sources institutionnelles, comme la branche politique du ministère des armées, le cabinet du ministre, ainsi que des chefs d’état-major, qui ont tous un conseiller parlementaire chargé de traiter la relation avec l’assemblée.

Mais il ne faut pas négliger que les officiers généraux sont dans un rapport ambivalent, car s’ils doivent une loyauté à l’égard du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif, in fine, c’est l’exécutif qui a la main sur leur carrière. Leur profession est donc traversée par cette tension : sont-ils d’abord loyaux à la Nation et à ses représentants du Parlement, ou à l’exécutif, dont l’autorité suprême, le président, est élu au suffrage universel ? Dans les faits, cela se traduit par une limite dans ce que les officiers s’autorisent à dire, par rapport à ce qu’ils pensent que l’exécutif veut, ou pas, que les parlementaires, qui plus est de l’opposition, sachent.

Enfin, il ne faut pas oublier les industriels, et les syndicats. Ces derniers ont en général une connaissance très fine de la vie industrielle et des « perspectives » de marché, puisqu’évidemment les ventes et la privatisation des industries, ces trente dernières années, ont fortement impacté la manière dont l’industrie de défense française est structurée. Malheureusement, notre expertise en tant que parlementaires ne sera jamais au niveau de celle de l’exécutif sur le sujet, car il peut, via les services de la délégation générale pour l’armement, auditer la capacité d’un industriel à produire dans les délais.

LB : Les universitaires jouent-ils un rôle dans votre veille informationnelle ?

AS : Nous nous intéressons de près au travail des acteurs universitaires, qu’on peut diviser en deux branches. Tout d’abord, il y a l’université stricto sensu, elle-même divisée entre les chercheurs plutôt bien insérés dans les milieux de la défense, et ceux qui sont dans un rapport critique : deux familles qui ne communiquent pas toujours entre elles. Un article de Mediapart1 soulignait par exemple la proximité de certains chercheurs avec l’École militaire, qui avait parfois été accueillie négativement. Or, ce n’est pas disqualifier leurs recherches que de dire que le propos de certains experts est plutôt d’alimenter la pensée stratégique, en entretenant un dialogue avec les armées, là où d’autres analysent davantage à un niveau macro, en formulant des critiques structurelles.

L’autre grand acteur d’expertise universitaire, ce sont les think tanks, dont l’objectif est plutôt de faire rayonner la pensée stratégique française. Ils vivent le plus souvent des contrats qu’ils passent avec des institutions publiques, et notamment le ministère des armées. Par conséquent, leurs critiques dépassent rarement le poil à gratter, c’est-à-dire qu’ils s’inscrivent généralement dans le cadre de ce qui se fait aujourd’hui. Pour eux, il ne s’agit pas de se demander si la privatisation des industries de défense il y a 30 ans était une bonne chose. C’est un fait, acquis pour l’essentiel d’entre eux, sur lequel revenir n’est pas une option.

Raphaël Schneider : Pour ce qui est des industriels et des commandes d’armement de l’État, est-ce que la transparence est totale, avec les chiffres qui sortent dans la presse ?

AS : C’est plus compliqué que ça. A priori, pour ce qui est des exportations, il y a une forme de transparence. Mais sur les montants et les calendriers, le contrôle parlementaire est toujours ex post : vous n’êtes donc pas amené à vous prononcer de manière très informée sur un programme en cours. On peut éventuellement développer une meilleure connaissance de chaque programme en assumant la fonction de rapporteur budgétaire au sein de la commission de la défense. Mais, en théorie, ils ne sont pas habilités au secret défense. Auparavant, il était possible de disposer des chiffres de disponibilité des matériels : 75% du parc des hélicoptères est disponible etc. Le gouvernement a décidé d’arrêter de publier ces chiffres : en effet, cela expose au risque que d’éventuels ennemis sachent que la moitié du parc de tel secteur est immobilisé.

LB : Au niveau européen, avez-vous des échanges d’informations avec d’autres partis sur leurs propres industries de défense ?

AS : Pour l’heure, il n’existe pas de réseau spécialisé dans les sujets de défense au niveau européen. Par contre, nous entretenons des liens réguliers au sein de notre groupe au Parlement européen, et avec nos collègues qui travaillent sur les sujets internationaux. Nous sommes par ailleurs amenés à siéger, en tant que parlementaires, à des forums internationaux sur la défense : c’est mon cas par exemple au sein de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN. Difficile d’y trouver des progressistes, mais on essaie d’entretenir les échanges avec ceux qu’on a pu identifier.

Il faut cependant souligner qu’au niveau européen, la France a une position très singulière sur le sujet de la défense, dominée par l’enjeu de son indépendance, ce qui la distingue fortement des autres droites et gauches européennes : par exemple, nous ne partageons pas la même histoire ni les mêmes intérêts nationaux que disons, Die Linke2. Nous défendons l’idée qu’il faut porter une souveraineté populaire, qui aujourd’hui est d’abord nationale. En dehors de ce cadre-là, on crée les conditions de ce qu’Ursula von der Leyen appelle un grand marché européen de la défense, et que nous rejetons. Enfin, il faut admettre qu’actuellement, au sein de l’Union européenne, une gauche qui pèse dans un pays avec une armée qui pèse, il n’y en a pas à un niveau équivalent à la France Insoumise.

LB : Qu’avez-vous pensé de la dernière conférence de Munich sur la sécurité3 ?

AS : Mark Rutte4 a encore une fois consacré beaucoup d’énergie à féliciter Trump. La question qui se pose cependant, c’est de savoir s’il croit à toutes les bêtises qu’il raconte : est-il dans un rôle de good cop ? Si oui, on peut dire qu’il s’en sort plutôt bien – sous réserve bien sûr d’adhérer au cadre otanien, ce qui n’est pas notre cas. Ou bien est-il une sorte de zébulon aveuglé par l’horizon atlantiste, ce qui n’est pas impossible non plus ? De manière générale, j’essaye de ne pas mépriser les personnes : je pense donc qu’il essaye de faire la colle entre des positions difficiles à faire converger, de manière à maintenir une forme d’entente au sein de l’OTAN. Pour le reste, il est très clair : il n’y a pas d’OTAN sans les États-Unis. Et d’ailleurs, c’est une réalité, puisque si vous souhaitez quitter l’OTAN, le traité prévoit que vous devez en informer Washington, mais que vous n’êtes pas tenus de le signaler aux autres États-membres. C’est pour cela que Philippe Brun5 fait sourire quand il dit qu’il faut faire l’OTAN sans les États-Unis : cela va être compliqué si vous devez leur notifier que vous voulez les exclure !

Pour ce qui est de Marco Rubio6, il a dit à peu près la même chose que Vance l’année dernière, en étant juste plus poli. Il ne revient pas sur la conception occidentaliste et d’extrême-droite de la défense des États-Unis, qui émane explicitement de la nouvelle « stratégie de sécurité nationale » publiée par l’administration de Donald Trump le 5 décembre 2025. Cette conception, qui a beaucoup choqué au sein de l’Union Européenne, sous-tend pourtant depuis longtemps le propos stratégique américain. C’est bien pour cela que Jean-Luc Mélenchon rappelle régulièrement dans ses discours que nous ne sommes pas une nation occidentale.

LB : Quelle analyse faites-vous du sujet de la souveraineté stratégique, enjeu majeur de la conférence de 2026 ?

AS : Lorsqu’on parle de souveraineté stratégique européenne, s’agit-il des pays de l’Union Européenne, ou des États européens ? Et est-ce que par « souveraineté », on entend moindre dépendance, ou quasi-indépendance, à l’égard des approvisionnements américains ? Ce que nous pensons à la France Insoumise, c’est qu’il existe un chemin pour garantir une plus grande souveraineté des États dans le cadre de collaborations européennes, essentiellement bilatérales ou multilatérales, qui s’inscrivent hors du cadre posé par la Commission européenne.

À l’inverse, ce qu’on observe, c’est que la Commission européenne poursuit plutôt une politique de maintien de la présence des États-Unis : une présence qui est contraignante car, si on parle des avions F35, Washington est libre de les désactiver si bon lui semble. Et au cœur de cette philosophie, il y a la politique allemande de ne pas couper les ponts avec les États-Unis. Comme la plupart des pays de l’Union Européenne, à l’exception de la France, l’Allemagne est très dépendante des États-Unis en matière de défense. Avec la fermeture du marché chinois, l’industrie automobile allemande comptait par ailleurs beaucoup sur le marché américain, dont la fermeture récente fait peser un grave risque sur l’ensemble de l’économie allemande. La réponse qui a alors été trouvée, c’est de substituer l’industrie de défense à l’industrie automobile, en reconvertissant les lignes de production et les machines pour soutenir un secteur en forte croissance. Afin de financer la reconversion de leur industrie, l’Allemagne bénéficie d’une réserve de cash qui est le résultat direct de ses exportations, au cœur du déséquilibre structurel du marché européen. Alors que les traités européens prévoyaient des clauses de déficits, et d’excédents, limités, la France est blâmée pour ses déficits, mais pas l’Allemagne pour ses excédents, alors que ce sont des vases communicants.

LB : Quel chemin prend la politique industrielle de réarmement en Allemagne ?

AS : Le problème des industriels allemands, c’est qu’ils savent produire, mais pas forcément concevoir. C’est là qu’intervient Rheinmetall7, qui sait concevoir de l’armement et cherche à diversifier ses positions, en rachetant et consolidant le secteur industriel de défense allemand, plutôt que dans des partenariats européens. Rheinmetall a racheté à Brême8 le chantier naval Lürssen, et tous les observateurs s’accordent à dire qu’il va essayer de racheter ThyssenKrupp Marine Systems, la branche industrie navale de ThyssenKrupp9. Dernièrement, il a noué un partenariat avec la branche terrestre de l’entreprise italienne d’armement Leonardo, alors même qu’il avait noué un partenariat avec l’industriel français KNDS France sur le projet de char du futur. On peut dire qu’aujourd’hui, il est clair que Rheinmetall gouverne quasiment l’industrie militaire allemande10.

L’objectif de ce monde industriel allemand est d’être prêt à passer des contrats avec les États-Unis pour ouvrir des lignes de production de produits américains, produits en Allemagne : lorsque la Commission européenne s’assure que 35% des projets éligibles au financement européen le soient par des acteurs hors de l’UE, on voit bien que l’objectif est de débloquer un budget pour ces équipements américains. L’entreprise américaine Anduril a ainsi passé en 2025 un contrat avec Rheinmetall, par lequel elle s’engage à fournir des plans de drones aux Allemands pour qu’ils les produisent dans leurs usines.

LB : Depuis plusieurs années, la France Insoumise défend une sortie de l’OTAN. Quelles en seraient les conséquences sur l’industrie de défense française et ses relations avec les autres membres de l’OTAN ?

AS : L’enjeu de la sortie de l’OTAN touche d’abord à la politique internationale de la France. Depuis que la France a réintégré le commandement intégré de l’OTAN11, elle n’en a tiré aucun avantage. Aujourd’hui, c’est même l’inverse, puisque nous sommes associés au camp occidental, ce qui réduit nos capacités de discussion avec des États qui ont vocation plutôt à défendre une forme de non-alignement.

Si on sort de l’OTAN, a minima du commandement intégré, il y aura un vrai effet signal. Ce n’est pas du tout neutre dans la perspective d’une diplomatie altermondialiste centrée sur la paix. Ensuite, il y a un enjeu d’ordre organisationnel et capacitaire. En quittant l’OTAN, perdrait-on toute capacité à travailler en coopération avec les autres armées ? Non. La question est surtout de savoir à quel point les autres pays voudraient maintenir des liens de coopération sur le plan de la défense. Perdrait-on alors la capacité à se maintenir à un certain niveau opérationnel ? Probablement pas. D’ailleurs, qu’appelle-t-on un bon niveau opérationnel ? S’il s’agit de participer à l’invasion de l’Irak, ou d’être en capacité d’organiser une invasion de cette nature, ce n’est pas notre perspective, ni le souhait des Français. Notre principal objectif en matière de défense, c’est de pouvoir se défendre. C’est également d’honorer nos obligations à l’égard de nos alliés, parce que nous en avons, et que nous sommes liés par des traités.

En effet, sortir de l’OTAN, ce n’est pas sortir de l’Union européenne : et il y a des clauses de défense mutuelle, et de sécurité, entre pays de l’UE. C’est l’une des raisons pour lesquelles, quand la Suède et la Finlande ont souhaité rentrer dans l’OTAN, nous avions plaidé contre cette adhésion – puisque la France, en tant que membre, avait le pouvoir de l’empêcher. Il ne s’agissait pas de laisser ces pays vulnérables face à des invasions, par exemple de la Russie, mais bien de rappeler qu’en tant qu’États-membres de l’UE, nous sommes déjà engagés dans des liens de protection. Enfin, je rappelle que la France est évidemment liée à tous les enjeux de défense qui se posent en Europe, car c’est notre environnement proche : mais nous sommes également riverains de tous les océans, et c’est pourquoi nos intérêts de défense concernent aussi des partenaires pour lesquels les relations seraient facilitées si nous n’étions pas sans cesse ramenés à l’appartenance à l’OTAN, qui sert avant tout les intérêts américains.

LB : Quels pays identifiez-vous comme susceptibles de s’associer à un bloc anti-Trump, hors cadre otanien ?

AS : Je ne suis pas sûr qu’il faille présenter ce groupe comme s’opposant à Trump. Bien sûr qu’intellectuellement nous nous opposons à son gouvernement. Pour autant, nous ne sommes pas campistes12. Je pense plutôt que notre objectif diplomatique est de créer les conditions pour que, y compris avec les États-Unis – pour lequel nous ne nous faisons guère d’illusion quand à la capacité à nourrir une discussion en faveur du multilatéralisme -, nous puissions mener une action globale afin de faire reculer la compétition internationale. Pour la France Insoumise, c’est cette compétition qui conduit en effet à la guerre, et il faut donc au contraire élargir les espaces de coopération, qui ont pu être réduit à peau de chagrin.

Ce qui à mon sens manque systématiquement dans les discours du Parti socialiste, c’est cette mise en cause du capitalisme, dont la logique, celle de l’exploitation des humains et des ressources naturelles, amène la guerre et la ruine. La compétition économique a pour corrélat la confrontation géopolitique, qui est susceptible de déboucher sur une conflagration mondiale : on l’a déjà connu, et c’était avant l’existence de la menace nucléaire. Aujourd’hui, cela ne donne guère envie de réessayer. Avec le départ, le 13 février 2026, de Sophie Adenot pour la Station Spatiale Internationale (ISS), plusieurs articles ont souligné que c’était le dernier espace de coopération qui restait entre la France et la Russie. Et en effet, historiquement, la France a une longue tradition de coopération avec la Russie dans le domaine spatial. Même les États-Unis y contribuaient, via l’ISS. Ce que nous défendons alors, c’est de pouvoir porter les grandes causes humaines, comme la lutte contre le réchauffement climatique. L’action diplomatique doit être mise au service de l’intérêt général humain. Au même titre que Jaurès disait que la classe ouvrière était une classe d’intérêt général, car la réalisation de ses objectifs portait, aussi, celle de l’intérêt général…

Je pourrais m’aventurer en disant que la France est une nation d’intérêt général : la réalisation de ses objectifs, c’est-à-dire ceux d’une nation qui n’est plus en capacité de revendiquer une forme d’hégémonie planétaire, pourrait s’accorder avec ceux de l’intérêt général humain. J’ai conscience de tous les défauts de la position française, à commencer par le néocolonialisme qu’elle entretient dans sa diplomatie. Mais sa capacité d’entraînement sur de nombreux sujets, comme l’écologie, la crédibilité de sa posture dans le domaine de la défense notamment, et sa maîtrise de nombreux savoir-faires critiques, tout cela participe à sa capacité à être entendue, et crédible, sur la scène internationale.

Pour faire baisser le niveau de tension et la compétition économique, il faut donc organiser les échanges : cela passe par poser des limites sur nos marchés pour éviter qu’ils soient inondés de productions à bas coût ou de mauvaise qualité, et au contraire rester ouvert aux importations de produits que nous ne serons jamais capables ou susceptibles de produire. Par ailleurs, la nature de ce que nous pouvons échanger est différente : nous pouvons ainsi fournir de la formation contre des matières premières. Sans ce monde ordonné, ce serait la prédation partout : or, à ce jeu-là, il n’y a que les plus gros qui survivent.

LB : Dans ce contexte, comment analysez-vous la position de Trump sur le Groenland ?

AS : L’une des premières décisions qu’il a prises en arrivant à la Maison Blanche en 2025, c’est de confirmer une commande décidée par Biden de quarante brise-glaces. L’enjeu, c’était bien sûr d’ouvrir les routes maritimes au Nord-Est. Or, ce passage est un point de contact avec la Russie et la Chine. Les États-Unis cherchent donc à faire main-basse sur les ressources du Groenland, et à sécuriser la zone, qui est stratégique à la fois pour les échanges commerciaux, mais aussi pour la conquête spatiale – le pôle Nord étant un point avantageux pour l’envoi de fusées.

Cet impérialisme ne diffère pas fondamentalement du mode opératoire des États-Unis. La vraie différence, c’est que cela se traduit par des menaces adressées à des alliés. Et là où ce type de comportements était monnaie courante quand il s’agissait de l’Amérique latine par exemple, les pays européens ne pensaient pas être traités de la même manière : c’était même ça, être « occidental ».

Mon analyse est qu’il n’est jamais bon d’avoir une super-puissance à sa porte : quand ses intérêts ne convergent plus avec les vôtres, vous vous exposez à une mise sous pression. Et quand on entend parler de l’émergence de « puissances révisionnistes », je crois que c’est ne pas comprendre la nature même de la puissance : par essence, elle est expansionniste. D’un point de vue normatif, on pourrait se dire que ce serait bien que les puissances cessent d’avoir ces visées impérialistes : on revient alors à ce que je disais sur la dynamique de croissance infinie du capitalisme. Reprocher à un numéro deux de ne pas se satisfaire de sa position, c’est lui contester la légitimité à vouloir être une puissance. Ce qui entre alors souvent en compte dans le débat, c’est la question du régime politique : avoir un numéro un qui soit une démocratie, c’est toujours mieux qu’un État autoritaire. De manière abstraite, on pourrait le penser, mais dans la réalité, dans ses relations avec les autres États, dès que l’intérêt du pays n’est plus cohérent avec ses principes, le premier efface toujours le second : dans le genre, on ne peut pas dire que la nature démocratique du régime américain ait changé grand chose pour les Irakiens quand ils se sont fait envahir.

LB : Les relations internationales doivent-elles être dictées par la nature des régimes politiques avec qui notre pays est amené à échanger ?

AS : La démocratie, c’est un continuum. D’un côté, vous avez la démocratie directe, absolue, à la Rousseau : on ne sait pas dans quel monde on réussit à la faire exister à l’échelle de millions d’habitants. Et vous avez, de l’autre, la démocratie minimale, qui peut facilement basculer en dictature. Sur ce continuum, vous avez toute une série de principes qui sont plus ou moins respectés : la liberté de la presse, le respect du résultat des élections, l’existence de contre-pouvoirs réels… Aujourd’hui, on voit bien que les États-Unis ont glissé, sur ce continuum, vers la dictature : or, cela va tellement à l’encontre des perceptions de nombreux observateurs, qu’ils se raccrochent à vouloir en faire une démocratie, même quand les événements le contredisent. Sur le sujet, je vous recommande d’ailleurs Le Temps des fous, de Lewis Lapham13.

Notre position sur les relations internationales est donc la suivante : quand il s’agit de relations internationales, n’introduisez pas la question du régime, parce qu’on n’est jamais à l’abri que les plus forts considèrent que votre régime ne leur convient pas. Ce qui se joue ici, c’est le respect du principe de non-ingérence et de souveraineté. Chacun définit pour lui-même les critères d’un bon régime : en faire une règle internationale, cela fait porter le risque que, si le régime des chats n’aime pas celui des souris, il cherche à le renverser, comme cela s’est vu maintes fois. Par ailleurs, un pays allié peut voir son régime changer, un pays ennemi peut se retrouver sur notre position sur certains sujets… par conséquent, faire entrer dans la balance ce type de jugement politique, c’est prendre le risque de compromettre toute capacité de dialogue avec d’autres régimes que le sien. Cela n’implique pas une indifférence à la situation des droits de l’homme dans les autres pays ; mais il faut garder à l’esprit qu’en géopolitique, ce sont avant tout les intérêts et les rapports de force qui dominent la scène.

Pour prolonger


  1. « Le difficile pas de deux entre militaires et chercheurs » (Nicolas Chevassus-au-Louis, 6 février 2021) ↩
  2. Parti de la gauche radicale allemande. Sur le sujet, voir l’entretien sur Hors série « À la rencontre de la gauche radicale allemande », 2025 ↩
  3. Forum organisé chaque année depuis 1963 sur les questions de sécurité internationale. C’est le grand rassemblement sur les sujets de sécurité en Europe et de relations transatlantiques. En 2025, le discours qu’y avait prononcé le vice-président des États-Unis J.D. Vance, qui s’attaquait violemment aux pays de l’Union Européenne, avait fait grand bruit. ↩
  4. Secrétaire général de l’OTAN depuis le 1ᵉʳ octobre 2024, après avoir été plus de 13 ans Premier ministre des Pays-Bas. ↩
  5. Membre du Parti socialiste, député depuis 2022. ↩
  6. Secrétaire d’État des États-Unis (équivalent américain du Ministre des Affaires étrangères) depuis le 21 janvier 2025. ↩
  7. Conglomérat industriel allemand spécialisé dans l’armement et l’équipement automobile. ↩
  8. Deuxième plus grand port d’Allemagne, derrière Hambourg. ↩
  9. Un des plus gros groupes industriels allemands, spécialisé dans la sidérurgie. ↩
  10. Cette stratégie de concentration industrielle rappelle la logique des konzerns, ces regroupements économiques à visée protectionniste d’un secteur d’activités, comme la défense ou la chimie, soutenus par l’État impérial allemand avant la Première Guerre mondiale. ↩
  11. Annoncé par Nicolas Sarkozy, alors président de la République française, le 7 novembre 2007, puis effectif à partir du 4 avril 2009. ↩
  12. Le campisme renvoie à une logique d’opposition bloc contre bloc, qui a dominé la diplomatie de la Guerre Froide, opposant le camp américain au camp soviétique. ↩
  13. Éd. Saint-Simon, 2018 ↩

28.04.2026 à 14:56

« Le Monde » contre Georges Ibrahim Abdallah

Vivian PETIT

Le film commence par raconter la fondation en 1982 des FARL, les Forces Armées Révolutionnaires Libanaises, dans le contexte de l’invasion du Liban menée par Israël avec le soutien des États-Unis. Après avoir résisté sur place à l’envahisseur, les FARL revendiquent l’assassinat de responsables militaires et politiques, américains comme israéliens. Un membre de l’organisation, Georges […]
Texte intégral (7845 mots)

Le film commence par raconter la fondation en 1982 des FARL, les Forces Armées Révolutionnaires Libanaises, dans le contexte de l’invasion du Liban menée par Israël avec le soutien des États-Unis. Après avoir résisté sur place à l’envahisseur, les FARL revendiquent l’assassinat de responsables militaires et politiques, américains comme israéliens. Un membre de l’organisation, Georges Ibrahim Abdallah sera jugé à Paris pour sa complicité dans l’assassinat de deux hommes : Charles Ray, attaché militaire à l’ambassade des États-Unis et agent de la CIA, et Yaacov Barsimantov, deuxième secrétaire de l’ambassade d’Israël et responsable du Mossad en France. Alors que le procureur avait requis une peine de dix ans d’emprisonnement à son encontre, il écope de la réclusion criminelle à perpétuité.

Le Monde, ventriloque de la police

Si c’est officiellement sa complicité dans les deux assassinats qui justifie la condamnation, l’ancien magistrat antiterroriste Alain Marsaud confirme face caméra, après avoir échangé avec ses collègues de la cour spéciale, que Georges Abdallah paya aussi pour des attentats aveugles commis à Paris au même moment, attentats qui lui furent fallacieusement attribués. En réalité, ces attentats visant des civils, sans rapport avec le mode opératoire des FARL, avaient été réalisés par le Hezbollah sur instigation de l’Iran. À l’époque, la fausse information de la culpabilité d’Abdallah fut reprise par la quasi-totalité des médias après sa publication dans plusieurs dizaines d’articles du Monde signés de la main d’Edwy Plenel.

Dans L’Affaire Abdallah, Georges Marion, co-signataire avec Edwy Plenel de la moitié des quarante articles que le quotidien consacra à cette accusation, reconnaît du bout des lèvres une trop grande dépendance à une source policière. Quant à Plenel, il a refusé de revenir dans le documentaire sur ses méthodes d’enquête. Il n’a pas non plus répondu au mail qui lui fut adressé dans le cadre de la rédaction de cet article.

Le Monde étant l’un des principaux protagonistes d’un documentaire où il est rudement mis en cause, nous attendions la réaction du journal à la diffusion du film. La critique publiée le 8 avril, jour de la sortie en salle, semble faire office de riposte autant que de tentative de diversion1. Si son auteur, Jacques Mandelbaum, admet que l’attribution à Georges Abdallah d’attentats contre des civils relevait d’une « fausse piste » qui « fut massivement reprise par la presse », il se borne à mentionner la présence à l’écran de « Véronique Brocard, de Libération, Hervé Brusini, d’Antenne 2… ». Celle de Georges Marion, journaliste au Monde, est soigneusement ignorée, comme les images d’archives qui montrent Edwy Plenel sur le plateau de TF1 en train de relayer le mensonge de la police française. Aussi, Mandelbaum ne précise pas que si Véronique Brocard apparaît dans le film, c’est pour expliquer qu’elle a recopié dans Libération les mensonges d’abord publiés en une du Monde. Il choisit aussi d’ignorer les propos de Serge Quadruppani, romancier et essayiste, qui rend compte d’une conversation qu’il eut à la fin des années 80 avec Edwy Plenel. Selon l’écrivain, contrairement aux journalistes de Libération qui avaient alors compris la supercherie, le journaliste du Monde restait à l’époque convaincu de la culpabilité d’Abdallah.

Une riposte pleine d’idéologie

Bien que publié dans les pages Culture, l’article de Jacques Mandelbaum en réponse au documentaire est structuré par les biais idéologiques de son auteur, favorable à Israël et hostile à la critique des médias. Si Mandelbaum avait salué en 2019 Un berger et deux perchés à l’Élysée, dans lequel Pierre Carles et Philippe Lespinasse suivaient la première campagne présidentielle de Jean Lassalle, c’était pour mieux opposer ce film aux précédents. Dans son article, Mandelbaum assénait déjà que la critique des médias portée par Pierre Carles n’était que « virulence idéologique et manipulation tous azimuts »2.

En novembre 2023, alors que les ministres israéliens avaient déjà annoncé leur volonté de rendre Gaza inhabitable, entrepris sa destruction systématique et commencé à imposer un blocus total à ses habitants qualifiés d’« animaux humains », dans ces mêmes pages Culture du Monde, Mandelbaum préférait se référer abstraitement aux « événements au Proche-Orient ». Il s’en prenait à l’époque au documentaire Yallah Gaza de Roland Nurier à qui il reprochait un « point de vue militant », un « parti pris » et un manque d’« équité ». Face à la dénonciation du blocus de Gaza, Mandelbaum signifiait son refus d’imputer « à l’État d’Israël l’entière responsabilité des drames passés, présents et à venir »3.

De la même manière, dans sa critique de L’Affaire Abdallah, Jacques Mandelbaum se refuse à contextualiser les actions des Forces Armées Révolutionnaires Libanaises. Celui ou celle qui n’en aurait pas été informé ne saura rien, en lisant Mandelbaum, de l’invasion du Liban en 1982 par Israël. Les propos du chercheur Nicolas Dot-Pouillard et du journaliste Georges Malbrunot, qui expliquent dans le documentaire que la création des FARL trouve sa source dans la lutte contre l’occupation du Liban par Israël, ne sont pas mentionnés. Mandelbaum préfère insister sur les liens entretenus par les FARL avec Action directe et les Brigades rouges. Nous comptons dans son article six occurrences des termes « terroriste », « terrorisme » ou « antiterroriste ». À l’inverse, le champ lexical du colonialisme est absent de l’article et le verbe « occuper » est conjugué en une seule occurrence… à propos du logement parisien qu’« occupe » Georges Abdallah.

Trois décennies plus tôt, en 1995, Mandelbaum (qui, contrairement aux critiques des médias ou réalisateurs pro-palestiniens, n’est bien sûr pas « militant », ne connaît aucun « parti pris » et dont les articles ne sont empreints d’aucune « virulence idéologique ») dénonçait dans Tribune juive la programmation par Arte de plusieurs documentaires critiques de la politique israélienne. Tout en nuances, il affirmait qu’« Arte commence à flirter dangereusement avec l’obscénité » et dénonçait la « véritable abjection cinématographique » que constituait un documentaire d’Eyal Sivan portant sur les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée. Probablement par refus du militantisme, Jacques Mandelbaum ne parlait pas de « colonies » mais d’« implantations ». Déjà, il dénonçait la « litanie des discours où Israël se voit unilatéralement accusé de tous les maux du peuple palestinien » et le « refus haineux d’Israël comme constituant fondamental de l’identité palestinienne ».4

Aujourd’hui, Jacques Mandelbaum affirme que Georges Abddallah a « export[é] la lutte armée palestinienne sur le sol français ». Cette idée d’une « exportation » par les FARL d’une violence supposément absente du territoire est pourtant réfutée dans le documentaire. Ainsi, à propos de l’assassinat de Yaacov Barsimantov revendiqué par les FARL en 1982, on voit Jacques Vergès, avocat de Georges Abdallah, rappeler aux journalistes que « Monsieur Yaacov Barsimantov était le responsable du Mossad en France. Vous vous êtes adressé à des agences, et vous n’avez pas la photo, forcément, de Mohamed Boudia, mon ami, tué à Paris en 73 dans un attentat du Mossad, c’est ça le travail du Mossad. Alors quand ces gens tombent à Paris, je crois qu’en étant très modéré on peut dire que les vagues de ces conflits du Moyen-Orient arrivent jusqu’en France. » Jacques Vergès critiquait alors l’invisibilisation par les médias des victimes palestiniennes et la victimisation de leurs bourreaux. Quarante ans plus tard, cet article du Monde démontre que les méthodes n’ont guère changé.

Au détour d’une phrase, Mandelbaum choisit, pour résumer la carrière de Vergès, de rappeler que l’avocat a été « notamment défenseur du nazi Klaus Barbie et de l’antisioniste négationniste Roger Garaudy ». Par cette formule, il s’agit de ramener à la Shoah la défense de Georges Abdallah et les actes commis par lui. Les faits sont pourtant têtus : comme la Résistance à l’occupation nazie, la lutte armée des communistes libanais contre Israël a pris pour cible des représentants politiques et militaires de l’envahisseur. Si l’une des incarnations de cette résistance s’est vue infliger une condamnation à perpétuité, c’est essentiellement à cause d’une entreprise de désinformation relayée par Le Monde, induit en erreur par la police française. Quant à Jacques Vergès, rappelons qu’il fut résistant contre le nazisme à dix-sept ans puis militant communiste, et qu’il est avant tout connu comme un défenseur des colonisés en général, proche des militants du FLN et du FPLP en particulier.

Dans un mail envoyé au Monde le jour de la publication de l’attaque contre son film par Mandelbaum, Pierre Carles liste les déformations et les omissions contenues dans l’article. Il rappelle que « le long-métrage L’Affaire Abdallah suggère que Le Monde porte une bonne part de responsabilité dans la durée de détention hors-normes de Georges Abdallah (40 ans et 9 mois d’incarcération) ». Si, le mail de Pierre Carles au Monde est resté sans réponse (comme les nôtres), cinq jours plus tard, une légère modification était apportée à la version en ligne de l’article : à propos de l’imputation à Georges Abdallah d’attentats commis contre des civils, qualifiée de « fausse piste massivement reprise par la presse », la précision « dont Le Monde » était alors ajoutée entre parenthèses.

Rappelons cependant que Le Monde n’est pas un média parmi d’autres qui ont relayé une fausse information, mais le premier à l’avoir diffusée avant qu’elle ne soit reprise par d’autres journalistes qui faisaient confiance au « quotidien de référence ». Au moment de la diffusion de L’Affaire Abdallah, nous aurions pu espérer un minimum de réflexivité de la part du monde médiatique. La publication d’une telle critique en riposte, comme le refus par Edwy Plenel de répondre à Pierre Carles, tendent à prouver l’incapacité d’une caste à se remettre en cause lorsque ses pratiques sont mises en cause.

Saint Edwy, apôtre de la démocratie libérale

Edwy Plenel a pu récemment, en de rares occasions et de façon brève, s’exprimer sur la fausse information véhiculée à l’époque. C’est notamment le cas sur France inter en 2024 dans une émission consacrée à la situation de Georges Abdallah5. Il n’y exprime cependant aucune remise en cause de ses méthodes de travail. Cette même année 2024, lorsqu’il quitte la présidence de Mediapart, média qu’il a créé en 2007, il revient sur sa carrière dans une série de dix podcasts6. L’épisode consacré aux différentes « polémiques » lui donne surtout l’occasion d’insister sur son honnêteté et sa bonne foi ainsi que sur l’injustice des critiques qui lui sont faites7. L’affaire Abdallah n’y est pas abordée.

Dans ce podcast, les propos les plus intéressants sont en réalité tenus par Georges Marion, ancien acolyte d’Edwy Plenel au Monde. Il explique que « les journalistes d’investigation » ne sont « pas des petits saints » et « même parfois des sacrés tocards, des gars qui ont la tête comme des pastèques ». Parmi les « raisons pour lesquelles on peut déraper », Marion cite d’abord « l’ivresse » de la révélation d’une information, ensuite le risque de « mal interpréter une information, ou une pseudo-information », en oubliant notamment que « l’informateur (…) peut être lui-même intoxiqué » et « victime de ses préjugés ». Enfin, Georges Marion mentionne une raison propre à « ce qu’est la presse dans un régime capitaliste », à savoir le fait que la « carrière, sa rémunération, la progression » dépendent de « la valorisation que vous apportez avec votre enquête ». Il mentionne des « primes » perçues par des journalistes, notamment au Canard enchaîné à la suite de révélations, qui peuvent « pousser inconsciemment à faire des conneries ». Invité dans le podcast à réagir à cette analyse, Plenel préfère botter en touche et de nouveau vanter les mérites des journalistes, en particulier ceux de Mediapart. En 2025, cette fois face à Daniel Schneidermann, Edwy Plenel est de nouveau appelé à commenter les propos de Georges Marion, et notamment la description de l’ivresse ressentie par le journaliste d’investigation. Il se borne alors à répondre qu’il « ne se voi[t] pas comme ça ». Plenel reconnaît simplement le risque de commettre une erreur, et admet celle relative à Georges Abdallah. Il concède avoir pris trop au sérieux les propos d’un « informateur très crédible, qui ne nous a pas menti, c’est ce qu’il pensait, c’est ce que ses sources opérationnelles policières lui disaient »8.

Plus récemment encore, interviewé par David Dufresne, Plenel, jamais avare d’un compliment à son propre égard et toujours disponible pour défendre le rôle de la presse, s’offusque des critiques portées par La France insoumise à l’encontre des médias9, de la même manière qu’il s’indignait à la fin des années 90 face à celles développées par Pierre Bourdieu et Serge Halimi10. Dans cet entretien, Plenel va jusqu’à affirmer que les « journalistes indépendants » constitueraient la « première cible » d’un pouvoir d’extrême droite en France, les journalistes étant selon lui « incontrôlables ». On s’étonne qu’un homme de gauche attentif à l’actualité de l’extrême droite ne considère pas les migrants, les transgenres ou les peuples victimes de l’impérialisme comme les premières cibles de l’extrême droite.

En outre, si l’on se penche de près sur son parcours, on ne peut qu’être embarrassé face à l’invocation par Edwy Plenel de la mythologie propre à la démocratie libérale, celle de la séparation des pouvoirs, de l’état de droit et de la figure du journaliste comme incarnation de l’indépendance. En effet, alors qu’il aime décrire sa carrière comme un symbole d’indépendance de tous les pouvoirs, le bilan de la carrière d’Edwy Plenel nous semble devoir être présenté de façon plus nuancée. En 1982, en plein été, Edwy Plenel, recruté deux ans plus tôt par Le Monde pour travailler à la rubrique Éducation, se trouve à devoir enquêter sur l’affaire dite « des Irlandais de Vincennes », puisque c’est ainsi que sont désignées les personnes mises en cause pour un attentat antisémite commis rue des Rosiers à Paris. Grâce au travail des journalistes, il sera révélé que les Irlandais en question sont injustement accusés. Edwy Plenel dans Le Monde et Georges Marion dans Le Canard enchaîné documentent les irrégularités commises lors des perquisitions11. Plenel rejoint alors le service Police du Monde, où il développe des relations amicales avec des policiers et magistrats qui, au cours des années, l’alimenteront en informations.

Le journalisme au service de la démocratie libérale (et de la DGSE)

Si la révélation du sabotage du Rainbow warrior, navire de l’ONG Greenpeace, par les services secrets français qui tuent le photographe Fernando Pereira qui se trouvait à bord, est souvent attribuée au Monde et à Edwy Plenel, l’information est en réalité d’abord publiée le 8 août 1985 par Jacques-Marie Bourget dans VSD et par Pascal Krop dans L’Événement du jeudi. Pendant une semaine, Le Monde se montre alors particulièrement frileux. Puis, une fois la responsabilité de la DGSE démontrée, un article d’Edwy Plenel publié le 17 août 1985 présente sa pusillanimité initiale comme la preuve de son sérieux. Comme s’il fallait compenser, l’article décrit de nombreux détails du sabotage. Cependant, il s’agit surtout de tenter de blanchir le président de la République. Edwy Plenel assène ainsi que « M. Mitterrand sait que son proche entourage actuel n’est pas impliqué dans l’affaire ». Un autre journaliste, Jacques Isnard, chargé au Monde de traiter des questions militaires depuis sa sortie de l’école de journalisme en 1977, par ailleurs connu pour sa grande proximité avec la DGSE, tient quant à lui à décrire l’acte comme une « maladresse de débutant » et un « coup tordu »12.

En outre, nombre de « scoops » révélés les années suivantes par Le Monde s’appuient sur des procès-verbaux ou des fiches de police transmis au gré des intérêts des uns et des autres. Publié en 2003, La Face cachée du Monde, livre de Pierre Péan et Philippe Cohen, décrit les relations d’Edwy Plenel avec Bernard Deleplace, membre du Parti socialiste et secrétaire général de la Fédération autonome des syndicats de police. À l’époque, Edwy Plenel ne se serait pas contenté d’échanger avec des policiers, mais aurait rédigé notes, discours et plaidoyers pour le syndicat, ainsi que certains de ses communiqués de presse. C’est notamment lui qui aurait écrit, en décembre 1986, celui relatif à la mort de Malik Oussekine, tué par des policiers13. Parallèlement, Edwy Plenel couvrait en tant que journaliste les congrès du syndicat policier. Selon Péan et Cohen, le secrétaire général de l’organisation aurait même demandé à ses collègues policiers « de mener des enquêtes parallèles, en dehors de leurs heures de service, pour le compte du journaliste du Monde ». À la suite de ces affirmations, Daniel Schneidermann, à l’époque journaliste au Monde, raconte que le nombre important d’interviews et de tribunes de Bernard Deleplace publiées dans le quotidien aurait exaspéré plusieurs reporters du journal14.

Du Rwanda à Gaza, une presse complice

En 1994, Edwy Plenel travaille au sein de l’équipe de rédaction en chef du Monde. Cette même année, à partir d’avril et pendant trois mois, l’État français organise et soutient le génocide des Tutsis au Rwanda. Plus d’un million de Tutsis et plusieurs milliers de Hutus opposés au génocide sont alors massacrés. Les livraisons d’armes et l’envoi de mercenaires par la France, l’aide de conseillers techniques français puis l’exfiltration des génocidaires sont aujourd’hui prouvés. À l’époque, ces faits sont notamment dénoncés par Jean-Paul Gouteux, entomologiste français qui a travaillé dans plusieurs pays d’Afrique. Le chercheur est marié à une Rwandaise dont la majorité de la famille a été exterminée. Jean-Paul Gouteux rejoint alors l’association Survie afin de rendre public ce dont il est témoin. En 1998, quelques pages de son ouvrage Un génocide secret d’État : la France et le Rwanda (1990-1997) mettent en cause la négation du génocide par Le Monde. Gouteux accuse le quotidien d’avoir soutenu la politique étrangère française en raison de sa bienveillance envers Mitterrand, de ses préjugés relatifs à l’Afrique, mais aussi d’une trop grande proximité entre plusieurs de ses journalistes et la DGSE. Le Monde sera débouté de sa plainte contre Jean-Paul Gouteux, les juges reconnaissant la qualité et le sérieux de son travail. Un an plus tard, dans un nouveau livre intitulé Le Monde, un contre-pouvoir ? : désinformation et manipulation sur le génocide rwandais, Jean-Paul Gouteux ironise sur l’intérêt porté à des scandales politico-financiers tels que la question du favoritisme dans l’attribution de marchés liés aux HLM de la ville de Paris. Il se demande alors si les implications génocidaires de la politique étrangère de la France ne sont pas au moins d’une importance égale.

Gouteux démontre que les articles publiés dans Le Monde par les journalistes Jean Hélène et Jacques Isnard ont systématiquement, en lien avec la propagande de la DGSE, présenté le génocide des Tutsis comme une succession de massacres inter-ethniques réciproques. Aussi, certains articles et des dessins, notamment de Plantu, inversaient les responsabilités en accusant de génocide ceux qui en étaient victimes. Si le Front patriotique rwandais, en lutte contre le pouvoir, a pu commettre des crimes de guerre, les articles qui les dénonçaient niaient le plus souvent le génocide en cours. En outre, déjà à l’époque, l’organisation en lutte contre l’extermination d’une population était fallacieusement accusée d’utiliser les civils comme boucliers humains. De plus, son désarmement était présenté comme une priorité dans les colonnes du Monde sans évoquer le génocide en cours. Plus globalement, le journal s’appuyait sur une grille de lecture ethniciste15 pour masquer les implications géopolitiques d’un génocide soutenu par la France, que le quotidien décrivait comme une « guerre ».

Si Edwy Plenel présentera par la suite la publication dès 1994 de certains articles relatifs aux massacres de Tutsis comme l’exercice d’un contre-pouvoir, Jean-Paul Gouteux considère à l’inverse que la distillation d’informations exactes au milieu des mensonges répandus par les services secrets peut, en donnant l’apparence du pluralisme, constituer l’une des conditions de la propagande. Comme l’écrira le collectif de critique des médias Les mots sont importants, « c’est bien l’enquête de Jean-Paul Gouteux, plus que les articles du Monde, qui a assuré, dans cette histoire, un rôle de contre-pouvoir»16. Revenant sur le génocide au Rwanda et sur ses diverses responsabilités, Gouteux résumera son propos dans une conclusion aujourd’hui évocatrice : « la compromission des dirigeants français avec les auteurs de ce génocide entraîne de multiples conséquences. La presse française est inféodée au pouvoir, ce génocide l’a montré. »17

Des choix dénués d’ambiguïté

Après le génocide au Rwanda, Edwy Plenel occupe au sein du journal le poste de directeur de la rédaction de 1996 à 2004, période durant laquelle est porté le projet de cotation du Monde en bourse18. Il assume aussi la transformation du service « Économie » du Monde en service « Entreprises ». Il le présente comme « un choix dénué d’ambiguïtés : la microéconomie, les marchés, la finance, sans complexe, sans ce rapport trouble, voire hypocrite, au monde de l’argent qui nous a parfois handicapés »19. En parallèle, il anime l’émission « Le Monde des Idées » sur LCI, propriété de Bouygues, groupe historiquement lié aux grands marchés publics dans l’hexagone comme dans les pays d’Afrique où la France conserve une influence20. Dans cette émssion, Edwy Plenel fait notamment la promotion des livres de Bernard-Henri Lévy (éditorialiste associé au Monde) et d’Alain Finkielkraut21

En 2003, quand paraît La Face cachée du Monde, Plenel ne répond pas sur le fond et invente une accusation d’antisémitisme contre ses auteurs. Daniel Schneidermann, alors lui-même journaliste au Monde, regrette dans le dernier chapitre de son ouvrage Le Cauchemar médiatique que la direction du journal n’ait pas répondu précisément aux différentes accusations contenues dans le livre de Péan et Cohen, jugeant certaines d’entre elles aberrantes et d’autres plus fondées. Il y décrit alors Edwy Plenel en directeur autoritaire prompt à considérer chaque critique comme une attaque contre la liberté d’informer. Le Monde reproche à Schneidermann d’agir contre son employeur. Le journaliste est licencié22. L’employeur sera condamné aux prud’hommes. Huit ans après, Plenel finira par reconnaître face à Schneidermann que son licenciement était « une erreur »23.

En 2003, dans Le Pouvoir du Monde, publié à La Découverte, Bernard Poulet écrivait à propos d’Edwy Plenel et d’une fausse information qu’il avait propagée (celle du financement par le Panama de la campagne de François Mitterrand en 1988), qu’« on sent bien ici comme il lui est difficile de reconnaître ses erreurs »24.

Aujourd’hui, la réaction du Monde à l’enquête de Pierre Carles prouve que le jugement ne saurait se limiter à la seule personne d’Edwy Plenel ni à cette seule affaire panaméenne. Dans son entretien pour Hors-série, Pierre Carles insiste sur le fait que « les médias n’ont jamais fait le moindre mea culpa à propos de la fake news de 1986 ». À lire la critique de son film publiée par Le Monde, il semblerait que les responsables ne soient toujours pas prêts à présenter leurs excuses. Selon Mandelbaum, il aurait fallu faire figurer des « avis discordants dans les déclarations des témoins, vivants ou morts, qui orientent la conduite du film». Pierre Carles explique au contraire qu’« un travail d’investigation journalistique, ce n’est pas laisser s’exprimer des « avis contradictoires » mais s’approcher au plus près de la vérité en écartant les paroles masquant celle-ci». Malheureusement, à la suite de nombreux autres, l’article publié dans Le Monde ce 8 avril 2026 risque de contribuer à masquer la vérité sur l’affaire Abdallah, autant que sur les massacres successifs commis par Israël au Liban et en Palestine.


  1. https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/04/08/l-affaire-abdallah-pierre-carles-se-fait-l-avocat-de-l-ex-plus-vieux-prisonnier-politique-francais_6678223_3246.html ↩
  2. https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/01/23/un-berger-et-deux-perches-a-l-elysee-un-candidat-et-un-film-battent-la-campagne_5413138_3246.html ↩
  3. https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/11/08/yallah-gaza-un-point-de-vue-militant-sur-la-bande-de-gaza_6198961_3246.html ↩
  4. https://eyalsivan.info/index.php?p=elements2&id=193 ↩
  5. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/secrets-d-info/secrets-d-info-du-samedi-22-juin-2024-7526241 ↩
  6. https://www.mediapart.fr/studio/videos/emissions/edwy-plenel-une-vie-d-enquetes ↩
  7. https://www.mediapart.fr/journal/france/180324/edwy-plenel-une-vie-d-enquetes-510-une-carriere-emaillee-de-polemiques ↩
  8. https://www.arretsurimages.net/emissions/je-vous-ai-laisse-parler/plenel-aux-risques-du-journalisme ↩
  9. https://auposte.media/emissions/la-catastrophe-commence-par-des-mots-plenel-contre-l-obscurantisme ↩
  10. https://www.monde-diplomatique.fr/1998/02/PLENEL/3546 ↩
  11. https://www.mediapart.fr/journal/france/110324/edwy-plenel-une-vie-d-enquetes-110-les-irlandais-de-vincennes ↩
  12. Jean-Paul Gouteux, Le Monde, un contre-pouvoir ?, L’esprit frappeur, 1999, p166. ↩
  13. https://www.lexpress.fr/culture/livre/2-plenel-et-la-police_818585.html ↩
  14. http://olivier.hammam.free.fr/imports/divers/cauchemar/conclu2.htm ↩
  15. Pourtant, comme le rappelle Jean-Paul Gouteux, Tutsis et Hutus partagent la même langue, la même culture et la même religion. Avant la colonisation, cette légère différence sociale ne constituait pas une différence « ethnique » ou « raciale ». ↩
  16. https://lmsi.net/Le-Monde-un-contre-pouvoir-Desinformation-et-manipulation-sur-le-genocide ↩
  17. https://francegenocidetutsi.org/GouteuxMemoireEtRevisionnismeDuGenocideRwandais12022004.pdf ↩
  18. https://www.acrimed.org/-Le-Monde-en-Bourse- ↩
  19. Serge Halimi, Les Nouveaux chiens de garde, Raisons d’agir, 1998, p. 95 (dans la réédition de 2006). ↩
  20. https://survie.org/IMG/pdf_dossier_Survie_diplomatiebusinessdictatures_oct08_BAT.pdf ↩
  21. http://www.homme-moderne.org/plpl/n0/p8.html ↩
  22. https://www.acrimed.org/Daniel-Schneidermann-deux-fois-en-appel-un-proces-gagne-l-autre-pas, http://olivier.hammam.free.fr/imports/divers/cauchemar/conclu2.htm
    http://olivier.hammam.free.fr/imports/divers/cauchemar/conclu3.htm ↩
  23. https://www.arretsurimages.net/chroniques/initiales-ds/quand-plenel-ma-dit-ton-licenciement-du-monde-a-ete-une-erreur ↩
  24. https://www.acrimed.org/Panama-le-lourd-passe-d-Edwy-Plenel ↩

24.04.2026 à 17:17

Quand l’Argentine de Milei joue avec le feu

Jeremy RUBENSTEIN

Milei année 0 : la farce de l’antiterrorisme « Nous avons neutralisé une possible cellule terroriste à son entrée dans le pays », affirme la ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich, de la toute nouvelle administration d’extrême-droite de l’Argentine, ce 3 janvier 2024. Durant les dix jours suivants, la même ministre communique fréquemment sur cette enquête en […]
Texte intégral (1657 mots)

Milei année 0 : la farce de l’antiterrorisme

« Nous avons neutralisé une possible cellule terroriste à son entrée dans le pays », affirme la ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich, de la toute nouvelle administration d’extrême-droite de l’Argentine, ce 3 janvier 2024. Durant les dix jours suivants, la même ministre communique fréquemment sur cette enquête en cours, portant sur de mystérieux étrangers venus de « différents pays » qui projetaient de se loger à quelques centaines de mètres de l’ambassade d’Israël. Avec le ton martial qui la caractérise, elle en dit assez pour susciter l’émoi de journalistes friands de telles affaires, sans jamais entrer dans le détail – laissant ainsi entendre que l’antiterrorisme affronte un danger encore présent.

Puis, plus rien.

Du jour au lendemain, la ministre de la Sécurité (équivalent de l’Intérieur qui, à l’instar de ses pairs français, communique sans cesse, toujours très à droite) n’évoque plus cette affaire. Pourtant, disait-elle auparavant, celle-ci impliquait rien moins que des terroristes venus du Moyen-Orient se rendant dans cette lointaine Argentine afin de perpétrer un attentat, avec la complicité de cellules dormantes résidant dans le pays.

Ce silence du ministère est cependant largement compensé par le grand éclat de rire populaire qui accompagne les résultats de la fameuse enquête anti-terroriste. Il faut dire qu’ils contrastent fortement avec les inquiétants messages de Bullrich sur une cellule terroriste aux ramifications internationales : toute l’« affaire » (qui n’en est pas une) tourne autour d’un ancien champion de ping-pong binational (syrio-colombien) qui espérait s’installer à Buenos Aires en investissant dans une petite salle de sport. La ministre a, en réalité, retransmis pendant des semaines les élucubrations d’un voisin mythomane, au dossier psychiatrique chargé.

Le dossier judiciaire est vide mais, outre les personnes inquiétées par la justice qui ont dû passer quelques semaines en prison, Bullrich a pu jouer son premier spectacle de ministre de la Sécurité de l’administration Milei nouvellement installée.

Une volonté d’exister par le Moyen-Orient

En dehors de son aspect grotesque, cette affaire révèle une tendance lourde du gouvernement de Milei (et pas seulement de Bullrich) : une volonté d’exister internationalement à travers le lointain (pour l’Argentine) et fantasmé Moyen-Orient. Alors que se déroulait cette pantalonnade antiterroriste, Milei s’était déjà rendu en Israël, en toute première visite officielle, pour se montrer au Mur des lamentations.

L’épisode grotesque inaugural de l’administration Milei, et la volonté de ce dernier de se rendre en Israël affirmer son soutien inconditionnel à l’extrême-droite sioniste, laissèrent un goût étrange. Quelques commentateurs remarquèrent qu’afficher si bruyamment son admiration pour Israël, alors que le pays perpétrait un massacre bientôt signalé par les instances internationales pour le « risque de génocide » dont il était porteur, n’était diplomatiquement pas très avisé. D’autres s’inquiétèrent des conséquences d’une telle visibilité, attirant l’attention sur Buenos Aires qui deviendrait un lieu idéal pour perpétrer une action d’éclat, alors que l’Argentine n’a pas beaucoup de moyens pour affronter une (véritable) attaque terroriste.

L’Argentine en guerre ?

Cette inquiétude s’est ravivée ces dernières semaines avec l’agression israélo-étatsunienne de l’Iran. En effet, les assassinats ciblés des personnalités iraniennes et les bombardements des populations sont sans cesse applaudis, avec la stridence qui le caractérise, par le président argentin.

Le 10 mars dernier, lors d’une énième visite aux États-Unis, Milei a donné une conférence dans une université confessionnelle juive de New York, durant laquelle il a affirmé son « orgueil d’être le président le plus sioniste du monde ». Une déclaration qui, au-delà de la confusion habituelle entre notions, apparait comme une provocation dans le contexte actuel – confusion notamment entre judaïté et sionisme : Milei affirme vouloir se convertir au judaïsme, et manifeste sans cesse son amour pour cette religion en vertu de sa proximité avec les positions les plus extrêmes que peuvent prendre les dirigeants d’Israël.

L’alignement de Milei sur les décisions prises à Washington et Tel Aviv est systématique, sans la moindre considération pour la tradition de neutralité (relative, dans la pratique) de Buenos Aires. Les rares diplomates argentins qui s’expriment et les experts en relation internationales s’accordent pour considérer ce degré d’alignement sur les États-Unis comme inédit. Surtout, personne ne voit quels pourraient être les intérêts de l’Argentine à une telle soumission – a priori nullement exigée par les alliés de Milei.

Quoiqu’il en soit, dans cette ligne dépourvue de la moindre nuance, Javier Milei a déclaré que l’Iran était un pays ennemi. Autrement dit, il a pratiquement déclaré la guerre, en syntonie avec les États-Unis et Israël, deux pays ultra militarisés, alors que l’Argentine ne possède qu’un armement assez vétuste. Cela n’est bien sûr pas passé inaperçu du côté de Téhéran : jusqu’alors, le pouvoir iranien s’était contenté d’ignorer les gesticulations du président libertarien. Cette fois, le Tehran Times, très proche du pouvoir iranien, ou « voix (anglophone) de la révolution islamiste » ainsi que se définit l’organe, a publié le 16 mars un éditorial en forme d’avertissement. Intitulé « Milei, Quo Vadis ? » : l’article affirme que l’Argentin a dépassé une « ligne rouge » et alimente une dangereuse « irano-phobie ».

Cette menace vient renforcer les inquiétudes des analystes qui considèrent l’Argentine très mal préparée pour s’affronter à un pays dont la capacité de nuisance n’est plus à démontrer. Pour aller vite, le dispositif de sécurité intérieur argentin est capable de surveiller des opposants (ou des rivaux, d’ailleurs) politiques, voire d’organiser des coups tordus contre les mêmes. En revanche, il n’a jamais démontré sa capacité à s’affronter à de véritables dangers.

Au contraire, dans les années 1990, ces services ont laissé se perpétrer des attentats d’ampleur en plein cœur de Buenos Aires. Ceux-ci ne sont pas étrangers aux positions actuelles du gouvernement argentin d’extrême-droite, qui les instrumentalisent. En effet, afin de justifier son hostilité à l’Iran, Milei et son gouvernement invoquent sans cesse les deux attentats attribués au pouvoir iranien.

Les attentats dans les têtes argentines

Pour rappel, le 17 mars 1992, un attentat à la voiture piégée a soufflé l’ambassade d’Israël à Buenos Aires, provoquant la mort de 22 personnes et en blessant au moins 240. Deux ans plus tard, le 18 juillet 1994, un nouvel attentat a détruit entièrement le principal centre culturel de la communauté juive argentine (l’AMIA, Asociación Mutual Israelita Argentina, fondée à la fin du XIXe siècle) en plein cœur d’un quartier populaire de Buenos Aires. Avec 85 victimes mortelles et plus de 300 blessés, cet attentat est le plus sanglant de l’histoire argentine – pourtant peu avare en violences politiques.

Jamais revendiqués, ces attentats ont été attribués à des dirigeants iraniens pour la conception, et à des agents du Hezbollah pour l’exécution. Il est cependant impossible de connaître la vérité, même partielle, sur ces attentats, du fait des multiples manipulations dont les enquêtes ont été l’objet. Aussi bien les responsables politiques que les différents juges ont dit tout et son contraire, ouvrant de nombreuses pistes – pour la plupart totalement fausses.

Pour rendre compte des multiples manipulations qui ont entaché l’enquête sur l’attentat de l’AMIA, il faudrait y consacrer un livre (il y en d’ailleurs plusieurs). Retenons seulement que la seule certitude exprimée par les personnes qui connaissent le mieux le dossier -notamment Horacio Lutzky – est que nous ne connaîtrons jamais la vérité. Les familles des victimes sont condamnées aux conjectures sur les tenants et aboutissants de ces attentats.

Une position absurde

Quoiqu’il en soit, Milei joue ainsi à la fois avec le feu d’une réaction violente de la part de l’Iran et avec la mémoire encore très sensible d’une partie de la population argentine, en particulier l’importante communauté juive (Buenos Aires compte la communauté la plus nombreuse d’Amérique après New York). Cette dernière est très diverse, avec des instances officielles alignées sur la droite israélienne, voire phagocytée par cette dernière, mais aussi de nombreuses voix juives progressistes et de gauche. Ainsi, parmi les principales voix argentines qui dénoncent le génocide des Palestiniens de Gaza, se trouvent des figures identifiées à la judaïté portègne, notamment la dirigeante politique (trotskyste) Myriam Bergman et le journaliste Alejandro Bercovich.

Il est cependant peu probable que ces voix d’opposition puissent infléchir la ligne prise par Milei. Celle-ci place l’Argentine dans une position tout à fait absurde : Milei est à la limite de placer son pays comme belligérant d’une guerre lointaine, afin d’afficher son alignement sur Washington, alors que Trump cherche désespérément une porte de sortie au bourbier dans lequel l’a entraîné Netanyahou.

21.04.2026 à 18:38

L’Affaire Abdallah – Entretien avec Pierre Carles

Vivian PETIT

Quand avez-vous commencé à vous intéresser à l’affaire Georges Ibrahim Abdallah, et qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser ce documentaire ? Je m’intéresse depuis longtemps à la question de la lutte armée et à ceux qui l’ont pratiquée. Au milieu des années 2000, j’avais réalisé avec Georges Minangoy un film à propos d’Action directe, un […]
Texte intégral (4834 mots)

Quand avez-vous commencé à vous intéresser à l’affaire Georges Ibrahim Abdallah, et qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser ce documentaire ?

Je m’intéresse depuis longtemps à la question de la lutte armée et à ceux qui l’ont pratiquée. Au milieu des années 2000, j’avais réalisé avec Georges Minangoy un film à propos d’Action directe, un groupe français de lutte armée qui a opéré de la fin des années 70 à 1987. Le film s’appelle Ni Vieux ni Traîtres, et il s’agissait déjà d’essayer de comprendre pourquoi des gens avaient pris les armes. Je suis depuis longtemps sensible au fait que le terme « terroriste » est utilisé pour empêcher toute discussion et disqualifier quiconque pratique la lutte armée, comme si les combattants étaient uniquement guidés par le sadisme ou par une volonté de faire le mal. Ce film visait à proposer un regard qui se distingue des clichés véhiculés à propos de militants comme ceux d’Action directe. Il n’a pas été diffusé ailleurs que dans quelques cercles militants qui étaient sensibles au sujet, à l’époque où il fallait se mobiliser pour faire sortir de prison les militants d’Action directe qui étaient encore incarcérés. Par ailleurs le film était insuffisant, ce n’était pas une enquête rigoureuse comme celle que j’ai réalisée avec L’Affaire Abdallah.

J’ai ensuite travaillé sur la guérilla des FARC, là aussi pour essayer d’approcher la vérité sur ce groupe armé de résistance en Colombie. On partait de loin, puisqu’en 2002, quand les guérilleros et les guérilleras des FARC ont enlevé Ingrid Betancourt, une femme politique franco-colombienne, les discours véhiculés dans les grands médias étaient extrêmement schématiques, les combattants étaient le plus souvent qualifiés de « narco-terroristes », ce qui était factuellement faux. Je connais bien la Colombie, comme on le voit dans le film, aussi j’ai essayé de rétablir la vérité sur ces paysans colombiens qui avaient basculé dans la lutte armée pour réagir à un système d’oppression et de domination.

L’idée de réaliser un film sur l’affaire Abdallah est née en 2018 à Uzeste, en Gironde, lors d’un festival de musique qui diffuse aussi des films. J’étais allé présenter Un berger et deux perchés à l’Élysée, le film que j’ai réalisé avec Philippe Lespinasse à propos de l’improbable candidature de Jean Lassalle à l’élection présidentielle de 2017. Ça n’avait pas grand-chose à voir avec les FARC ou Action directe. Une militante bordelaise, que j’avais rencontrée à l’époque où j’avais travaillé sur Action directe, qui était dans le comité de soutien à Action directe puis qui a fait partie du comité de soutien à Georges Abdallah, est venue me voir et m’a proposé de réaliser une vidéo à ce sujet. Elle imaginait une vidéo à caractère militant qui donnait la parole à des gens qui trouvaient tout à fait anormale la durée de détention de Georges Abdallah, comme Philippe Poutou, Noël Mamère ou Marie-Pierre Vieu, une ancienne députée européenne du Parti communiste. Mais en me documentant sur cette affaire que je connaissais mal, je me suis vite rendu compte qu’il y avait matière à réaliser quelque chose qui aille beaucoup plus loin qu’une simple vidéo militante. C’est un film-enquête qu’il fallait faire, sur les raisons de cette détention anormalement longue. C’est ce que j’ai commencé à réaliser, d’abord seul et ensuite avec une équipe. Annie Gonzalez, ma productrice « historique », m’a alors proposé qu’on fasse un long-métrage pour les salles de cinéma, même si on l’a aussi proposé à la télévision, notamment à Arte, qui l’a refusé.

Vous savez pourquoi ?

Oui, je peux vous citer leur réponse, qui est plutôt marrante. Il y a sur Arte une case « enquête », de deux fois 52 minutes. Puisque notre film dure 1 heure 41 minutes et qu’on aurait pu le scinder en deux, il correspondait bien à ce format, c’était parfait pour cette case « enquête ». Cependant, dans sa réponse, la directrice adjointe de l’unité Société et Culture d’Arte nous écrit que « c’est une histoire spécifiquement française, avec bien évidemment des prolongements géopolitiques multiples, mais qui ne concernent guère nos voisins européens »… Ça sous-entend qu’Arte diffuse uniquement des films qui concernent les Allemands ! C’est tout de même étrange qu’un film portant sur l’ingérence des États-Unis dans une affaire judiciaire européenne, avec une durée de détention hors-normes pour l’Union Européenne, dévoilant une fake news d’une ampleur énorme, n’intéresserait pas les Allemands ou d’autres voisins européens. C’est un argument particulièrement fallacieux. Je crois surtout qu’ils n’ont pas envie qu’on documente, sur leur antenne, une injustice de cette ampleur commise à l’égard d’un militant libanais communiste pro-palestinien.

Les documentaires diffusés par Arte sont généralement extrêmement précautionneux dès qu’il s’agit d’émettre une critique à l’égard d’Israël ou des États-Unis…

Plus que ça, je pense que les gens qui ont un problème avec le film sont gênés par le fait qu’Abdallah ne corresponde pas au cliché du « terroriste arabe ». On voudrait qu’il soit dogmatique et borné, qu’il ressemble à un monstre sanguinaire. Or, dans le film on voit une sorte de Nelson Mandela libanais, quelqu’un de mesuré mais qui reste fidèle à ses engagements progressistes et communistes, et à qui on peut difficilement ôter le qualificatif de résistant, puisque les Fractions armées révolutionnaires libanaises, les FARL, son groupe armé, ont assassiné des diplomates et militaires israéliens et américains alors que leur pays, le Liban, était envahi par l’armée israélienne avec l’appui des États-Unis.

Georges Ibrahim Abdallah dans L’Affaire Abdallah de Pierre Carles

Ce sont clairement des actes de résistance, il est difficile de ne pas utiliser ce terme pour désigner des personnes qui luttent contre une puissance étrangère qui occupe leur pays et qui s’en prennent à des représentants et des militaires de cette puissance étrangère. C’est exactement ce qu’il s’est passé en France durant la Seconde guerre mondiale. Évidemment, l’ennemi qualifiait les résistants de « terroristes », mais là, c’est Arte qui a un problème… Pas seulement Arte d’ailleurs, puisqu’on avait aussi proposé le film à Netflix. On considérait qu’il contenait toutes les qualités dramatiques pour un documentaire Netflix, puisque la plateforme américaine prétend qu’il n’y a pas de censure chez elle, qu’on peut tout raconter, tout documenter du moment que c’est intéressant… Mais ça n’a pas été possible de faire accepter par Arte, Netflix ou France Télévisions, un film dans lequel le héros-victime est un militant communiste pro-palestinien et dans lequel les États-Unis comme les médias ne sont pas à leur avantage, pour ne pas dire plus.

Pourquoi avoir décidé d’ouvrir le film sur la visite de Rima Hassan à Georges Abdallah en prison ?

C’est important pour les spectateurs et les spectatrices de pouvoir se faire une idée du bonhomme avant qu’on ne le décrive comme un terroriste. Là, que voit-on ? Une sorte de sage proche-oriental tenant des propos sensés. On peut constater le décalage avec le cliché du terroriste dogmatique, stupide et méchant, fabriqué par les médias et le pouvoir politique. Il fallait pour cela lui donner un minimum la parole, et c’est ce qu’on a réussi à faire en suivant Rima Hassan qui, en tant que députée européenne, peut exercer son droit de visite parlementaire dans un lieu de privation de liberté, accompagnée de journalistes.

Une large part de L’Affaire Abdallah est consacrée à la responsabilité des journalistes. Le film insiste sur le fait que si Georges Abdallah a été condamné à la prison à perpétuité pour complicité dans l’assassinat de représentants des États-Unis et d’Israël en France, c’est parce qu’en parallèle, les médias français manipulés par les services de renseignement attribuaient aussi aux Forces Armées Révolutionnaires Libanaises (dont il faisait partie) la responsabilité d’attentats aveugles commis à Paris avec lesquels il n’avait pourtant rien à voir. Ces attentats étaient revendiqués par un obscur « Comité de Soutien aux Prisonniers Politiques Arabes » et ils étaient en réalité commandités par l’Iran…

Il est avéré que l’Iran a missionné des membres du Hezbollah pour commettre des attentats-massacres, mais comme c’est expliqué dans le film, si l’Iran a commandité ces attentats c‘est parce que la France se montrait à l’époque extrêmement agressive à son égard en fournissant des armes à l’Irak, qui avait attaqué militairement l’Iran. Lors de la fameuse guerre Iran-Irak initiée par l’Irak, la France a soutenu Saddam Hussein en livrant des avions de chasse et des missiles à son armée. En plus de cela, la France ne voulait pas restituer à l’Iran l’argent investi dans le nucléaire français du temps de la monarchie iranienne. La France est donc responsable de cette vague d’attentats du fait de sa politique étrangère, et c’est pour cela que les responsables politiques ont laissé prospérer la fake news attribuant ces attentats à Georges Abdallah et ses frères. C’est probablement involontairement que les journalistes ont désinformé, intoxiqués par la source des journalistes du journal Le Monde, une source policière. En revanche, certains politiques se doutaient bien qu’il s’agissait d’une fake news, mais ça les arrangeait qu’on ne regarde pas du côté de l’Iran, parce que ça aurait pointé la responsabilité de la politique étrangère de la France dans cette affaire d’attentats.

Georges Marion, journaliste au Monde à l’époque, reconnaît dans le documentaire qu’il s’est fait berner par sa source policière. C’est cependant du bout des lèvres qu’il critique le principe de reprendre telles quelles les déclarations d’un agent de police. Cela vous a-t-il étonné ?

Il dit qu’en tant que journaliste on est parfois trop dépendant de ses sources, et que les sources peuvent défendre des intérêts autres que la recherche de la vérité. Cela dit, Georges Marion n’est arrivé qu’en septembre 1986 au Monde, alors qu’Edwy Plenel avait d’abord commencé à écrire sur le sujet. C’est d’abord Plenel qui a intoxiqué tout le monde avec des articles écrits dans Le Monde en 1986 et qui est passé sur TF1 pour expliquer que les frères Abdallah étaient responsables des attentats commis à Paris. Marion a seulement co-écrit avec Plenel environ la moitié de la quarantaine d’articles publiés sur le sujet dans Le Monde. L’autre moitié, c’est Plenel seul qui les signe.

Plenel n’a pas souhaité vous répondre ?

Il n’a pas souhaité s’exprimer devant notre caméra. On ne saura donc pas comment il s’est fait intoxiquer par ses sources, ou peut-être sa source unique. S’il ne disposait que d’une source policière, ce serait une faute professionnelle dans une affaire pareille. Normalement, il faut croiser les sources. Peut-être n’a-t-il pas souhaité être interviewé afin ne pas avoir à répondre aux questions sur ses méthodes de travail.

À ce sujet, j’ai trouvé révélateurs les propos de Véronique Brocard, alors journaliste de Libération, qui assume avoir repris par réflexe une affirmation présente dans Le Monde. Elle déclare que si quelque chose est écrit dans Le Monde cela signifie qu’il s’agit de « la thèse officielle, alors on la suit »…

Dans ces années-là Le Monde passait pour le « quotidien de référence », c’est ainsi qu’on l’appelait. Il faut voir ce qu’était ce journal, le poids et l’influence qu’il avait à l’époque. Si quelque chose était publié dans Le Monde c’était quasiment considéré comme parole d’Évangile. C’était repris le soir dans les Journaux Télévisés. Mais vous avez raison, une journaliste ne devrait pas prendre pour argent comptant ce que racontent ses confrères… Il y a eu une défaillance collective : la quasi-totalité de la presse a relayé cette opération de désinformation, à l’exception de L’Humanité et de la presse alternative. Il y a aussi le journal Afrique Asie qui n’a pas écrit de bêtises parce qu’une de ses journalistes, Christine Delanne, qui apparaît dans le film, avait été victime d’un des attentats commandités par les Iraniens et avait donc pu avoir accès au dossier en tant que victime.

Cette opération d’intoxication est allée tellement loin que des gens qui n’étaient pas des ennemis de Georges Abdallah se sont retrouvés à lui réclamer de faire cesser les attentats. Des intellectuels arabes progressistes se sont rassemblés devant la prison de Fleury-Mérogis pour lire un texte devant les caméras de télévision en demandant à Georges Abdallah d’arrêter les attentats… Le professeur Milliez, un grand résistant a été invité au journal de 13 heures de TF1 par Yves Mourousi et Marie-Laure Augry, qui lui ont demandé de s’adresser à Georges Abdallah pour condamner les actions dont on le rendait responsable. Cet ancien résistant a lui aussi été victime de la campagne de désinformation, puisque en réalité les FARL assassinaient des militaires du camp adverse, comme les résistants durant la deuxième guerre mondiale. Ils ne commettaient pas d’attentats-massacres visant des civils de manière indiscriminée.

Vous insérez aussi dans votre documentaire l’extrait d’un reportage du Journal Télévisé de TF1, qui se rend alors à Kobayat, le village de Georges Ibrahim Abdallah où la résistance communiste à Israël était fortement implantée. Le reporter enchaîne des termes comme « clan », « tribu », « honneur », « tradition », il invoque des comportements « moyen-âgeux » et affirme que le marxisme n’est ici « qu’une façon de manifester sa différence par rapport à d’autres clans ». Est-ce la seule occurrence de ces conceptions ethnologiques dignes du XIXème siècle dans la couverture médiatique de l’affaire Abdallah ?

Oui, TF1 se rend à Kobayat, village chrétien maronite dont est natif Georges Ibrahim Abdallah pour le dénigrer, lui et sa famille. C’est le reportage qui va le plus loin dans l’usage de termes très péjoratifs et même racistes. Ensuite, il y a quand même eu un usage généralisé du terme « terroristes » pour désigner Abdallah, ses frères et les FARL, désignés comme « ennemis publics numéro 1 », dont les visages ont été affichés dans toutes les gares, les bureaux de poste et les commissariats de police, les présentant comme les personnes les plus dangereuses de France. Robert, Maurice et Emile Abdallah, dont les têtes étaient mises à prix à un million de francs, ont craint que des mercenaires viennent les chercher voire les tuer au Liban.

Ils ont été réellement mis en danger par cette opération de désinformation. Ils se trouvaient alors au Liban, mais les médias ne voulaient pas le croire. Au Journal Télévisé, des journalistes spéculaient sur le fait qu’ils auraient pu commettre l’attentat à Paris et quand même être présents à une conférence de presse au Liban le lendemain matin en prenant un vol pour Larnaka avec une correspondance à Vienne puis une vedette rapide à Chypre pour rejoindre Tripoli et Kobayat. Ils sont présentés comme des sortes de James Bond disposant de moyens colossaux pour se déplacer, c’est vraiment délirant. Et depuis quarante ans l’État français et les médias français ne leur ont jamais présenté d’excuses.

Quelle a été l’influence de la fake news lors du procès ?

Dans le film, on interroge Alain Marsaud, magistrat antiterroriste, qui a échangé à ce sujet avec ses collègues magistrats de la cour spéciale qui ont jugé Georges Abdallah en février 1987 et l’ont condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Il confie : « Abdallah prend la réclusion criminelle à perpétuité officiellement pour avoir assassiné l’Israélien et les deux Américains mais en réalité il paye – j’en ai discuté avec mes collègues juges à la cour d’assises – il paye pour les attentats à la bombe de 1986 ». Il commet une petite erreur : ce ne sont pas deux Américains qui ont été assassinés, mais un, l’autre a été seulement blessé. Mais pour le reste c’est clair : dans l’esprit des juges, il n’était pas jugé pour sa seule complicité dans les assassinats ciblés de 1982.

Jean-Paul Mazurier, le premier avocat de Georges Ibrahim Abdallah, a avoué ensuite avoir été indicateur pour la DGSE. L’État français semble l’avoir fait chanter après son arrestation en compagnie de sa dealeuse… Il n’y a pas eu d’autres conséquences que sa radiation du barreau ?

Après la révélation de la déloyauté du premier avocat d’Abdallah, son deuxième avocat, Jacques Vergès, s’est adressé au ministre de la Justice. Il lui a écrit : « Monsieur le ministre de la Justice, c’est la première fois dans l’histoire de France qu’on voit l’État envoyer auprès d’un accusé un agent des services spéciaux déguisé en avocat pour le trahir dans sa défense. Cela ne s’était jamais vu, même sous la Terreur en 1793, ni même pendant l’Occupation nazie. Je ne peux croire que vous puissiez admettre cette salissure sur les vêtements de la Justice, c’est pourquoi je m’adresse à vous pour demander de donner, selon les termes de l’article 620 du Code pénal, l’ordre à Monsieur le procureur général pour qu’il dénonce à la chambre criminelle l’arrêt contraire à la loi de la cour spéciale de Paris ».

Il réclamait donc la nullité de la procédure et qu’on refasse le procès. La réponse du ministre de la Justice Albin Chalandon est dans le film : « Maître, Je n’envisage pas de former un pourvoi dans l’intérêt de la loi et du condamné contre la décision rendue par la Justice de Paris le 28 février 1987 ». La réponse est claire : il n’y aura pas de nouveau procès.

Les représentants de l’État n’ont pas plus argumenté ou expliqué ?

Le ministre de la Justice a dit que non. Qu’il ne le ferait pas. Et il n’y a pas de possibilité d’appel à l’époque.

À la fin du documentaire Clara Menais et Nina Faure demandent à Laurent Fabius et François Hollande pourquoi en 2013 le gouvernement socialiste a refusé de signer l’ordre d’expulsion de Georges Ibrahim Abdallah vers le Liban, ce qui aurait permis sa libération en 2013 et non en 2025. Laurent Fabius dit qu’il ne se souvient de rien, mais François Hollande admet que « la pression des États-Unis a joué ». Il l’avait déjà admis aussi clairement ?

Non. Il n’avait jamais été interpelé là-dessus. Fabius, Hollande, Dupond-Moretti, tous les gens que l’on voit dans le film n’ont jamais été interpellés là-dessus, puisqu’il n’y avait pas d’ »affaire Abdallah » avant qu’on ne réalise cette enquête.  Avant ce film et ma BD publiée en 2024, Dans les oubliettes de la République, illustrée par Malo Kerfriden, il n’existait pas de travail sérieux d’enquête sur le sujet et aucune interpellation du politique par des documentaristes ou des journalistes sur l’affaire Abdallah, à part quelques articles de presse, notamment dans L’Humanité ou Le Monde diplomatique, dont un que j’ai signé.

Laurent Fabius dans L’Affaire Abdallah de Pierre Carles

Mon équipe et moi sommes les premiers à documenter cette affaire qui s’étale sur plus de 40 ans. Les médias n’ont jamais fait le moindre mea culpa à propos de la fake news de 1986, si bien que quand des jeunes journalistes du Monde consultent aujourd’hui les archives du Monde, qui n’ont pas été corrigées, ils reproduisent les mêmes bêtises. Et l’avocat d’Abdallah est obligé d’écrire au Monde pour leur signaler qu’ils racontent encore n’importe quoi.

Vous confrontez aussi Éric Dupond-Moretti, alors ministre de la Justice, en l’interrogeant sur une éventuelle libération de Georges Ibrahim Abdallah. Comme on pouvait s’y attendre, il se borne à invoquer la séparation des pouvoirs. Cette interpellation était à ce moment un acte militant visant à ne pas oublier Georges Abdallah, ou ça faisait partie de l’enquête journalistique ?

L’invocation de la séparation des pouvoirs fait plutôt rire, puisqu’on parle d’une affaire où il n’y a pas vraiment séparation des pouvoirs. Je l’interpelle aussi sur la question de la grâce présidentielle, en lui demandant pourquoi n’a-t-il pas alerté le président de la République sur cette opportunité. Il ne répond pas, il botte en touche. C’est une question qu’on peut légitimement se poser : pourquoi le président de la République n’a pas usé de son droit de grâce présidentielle pour mettre fin à cette situation inextricable, à cette détention hors-norme. C’est le rôle d’un garde des Sceaux d’alerter le président de la République pour qu’il use de son droit de grâce présidentielle.

Quelques années plus tôt, lorsqu’elle était garde des Sceaux, Christiane Taubira avait alerté François Hollande sur la durée de détention totalement anormale, elle aussi, de Philippe El Shennawy, un braqueur qui était en prison depuis trente-huit ans, peine disproportionnée au regard des faits pour lesquels il avait été condamné. Face à cette situation sans solution, François Hollande, avait accepté de le gracier. Éric Dupond-Moretti a refusé de faire la même chose dans le cas de Georges Abdallah, ce qui faisait de lui un protagoniste de l’affaire Abdallah. Aussi, ça nous semblait normal de le questionner à ce sujet. Cette question, personne ne la lui avait posée. Que ce soit avec Hollande, Fabius ou Dupond-Moretti, nous posons à chaque fois les questions que les journalistes auraient dû poser à ces protagonistes de l’affaire Abdallah.

À votre avis, pourquoi est-ce que Georges Abdallah n’a jamais été gracié ?

C’est probablement un manque de courage politique. On a peur de gracier quelqu’un à qui l’étiquette « terroriste » colle à la peau. Il y a un coût politique. Le risque d’être attaqué par la droite et l’extrême droite est trop élevé. Alors, pour ne pas être accusé d’avoir fait libérer un soi-disant « terroriste », on prend le risque d’infliger une « peine de mort lente », comme disent certains avocats. Or la peine de mort a été abolie en France en 1981. Robert Badinter, à l’époque ministre de la Justice, avait bien dit qu’il ne fallait pas remplacer un supplice par un autre, mais on est aujourd’hui en train de s’asseoir sur les volontés de Badinter, qui a pourtant été envoyé au Panthéon. Quelle hypocrisie…

Savez-vous à quoi ressemble aujourd’hui la vie de Georges Ibrahim Abdallah, de retour dans un Liban de nouveau attaqué par Israël ?

Il doit être consterné par ce qui se passe actuellement, avec notamment ce jeudi 9 avril près de 350 morts en quelques minutes, soit plus de trois Bataclan, lors des bombardements israéliens sur Beyrouth. On l’entend souvent s’exprimer depuis qu’il est retourné au Liban. Il a notamment été interviewé sur le média indépendant Blast par Olivier Besancenot, Antonin Bernanos et Salah Hamouri, qui a passé plusieurs années de prison dans les geôles israéliennes.

Georges Abdallah vit sa vie de citoyen engagé. Il essaie aujourd’hui d’avoir une place dans le débat politique et intellectuel libanais, ce qui est tout à fait légitime. C’est quelqu’un qui s’est toujours extrêmement bien tenu informé de ce qui se passait au Liban, en Palestine et au Proche-Orient lorsqu’il était en prison. Il est particulièrement qualifié pour intervenir, du fait aussi de son parcours rectiligne : il s’agit indéniablement d’une grande figure de la résistance, d’un homme resté droit, n’ayant pas plié. Ça donne un poids à sa parole, et c’est une bonne chose qu’il puisse s’exprimer publiquement, que ce soit dans son pays ou plus loin lorsque ses prises de parole sont diffusées sur Internet.

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