28.05.2026 à 10:51
Vivian PETIT
Elsa Marcel : Le livre est une sorte de manuel politique qui vise à sortir de l’impuissance. J’appartiens à une génération d’avocats et d’avocates qui fait face, depuis au moins dix ans, à une offensive sécuritaire, liberticide et antisociale d’une ampleur considérable. Beaucoup d’entre nous ont fait le choix de mettre leurs compétences au service des travailleurs, des personnes précaires, des jeunes des quartiers populaires, des victimes de violences policières ou encore des exilés.
Mais lorsque l’on se confronte à la réalité du métier, on réalise rapidement que les grands principes appris à l’université ou à l’école de formation restent largement théoriques. Dans la pratique, nous sommes souvent réduits à arracher quelques victoires isolées au milieu d’un ensemble de défaites. Cette situation produit majoritairement deux effets : d’un côté, une profonde démoralisation ; de l’autre, sur le plan politique, le maintien dans une conception héritée de la démocratie libérale, alors même que celle-ci se désagrège sous nos yeux.
Dès lors, plutôt que de se contenter de dénoncer cette situation ou d’espérer que le régime applique enfin ses propres principes, il devient nécessaire de regarder lucidement le caractère autoritaire et impérialiste des démocraties libérales. Cela implique aussi de transformer nos pratiques afin de répondre à la radicalité déployée par les classes dominantes.

E.M : On peut se retrouver pris dans une forme de contradiction : plus les offensives de l’État se multiplient, plus la défense devient nécessaire pour ne pas dire vitale, mais moins elle est possible. Les possibilités offertes par le seul terrain judiciaire se réduisent continuellement. En droit des étrangers, par exemple, il faut désormais engager des recours non plus pour obtenir un titre de séjour, mais simplement pour décrocher un rendez-vous en préfecture. J’évoque également des contentieux liés à l’illégalité de certaines pratiques, dans un contexte où, sous l’impulsion de Darmanin, le pouvoir revendique ouvertement le non-respect de décisions rendues par la Cour européenne des droits de l’homme. Il faut donc prendre un avocat pour lui demander de saisir un juge pour qu’il exige l’exécution formelle d’une décision fondée sur l’application de la loi.
Nous nous retrouvons ainsi enfermés dans une forme d’absurdité : continuer à jouer le jeu de la justice alors même que les résultats concrets obtenus deviennent toujours plus limités et superficiels. C’est pourquoi je défends l’idée qu’il faut renouer avec une compréhension véritablement politique de la justice. Cela suppose de rompre avec l’illusion selon laquelle l’institution judiciaire constituerait un arbitre indépendant ou un véritable contre-pouvoir face à l’exécutif. L’institution judiciaire doit être comprise comme un instrument de domination et d’exercice du pouvoir, qui accompagne la répression d’État, tout en lui conférant une apparence démocratique.
Dans ce contexte, les juristes et les avocats qui souhaitent résister à cette radicalisation du pouvoir étatique doivent intégrer à leur pratique du droit une stratégie qui dépasse le strict cadre judiciaire. Il s’agit de replacer le rapport de force, les luttes sociales et les grandes mobilisations collectives, au cœur de l’action. Cela implique également de réinvestir une lecture marxiste du droit et de l’État, selon laquelle celui-ci n’est pas un instrument neutre au service de principes universels, mais un appareil de domination de classe.
Il existe d’ailleurs un héritage théorique particulièrement riche sur ces questions, à commencer par les travaux de Marx lui-même, largement écartés de l’enseignement universitaire contemporain. Dans les années 1970, des penseurs comme Michel Miaille, fondateur du mouvement critique du droit, ont largement contribué à diffuser ces approches critiques. À cette époque, l’articulation entre cet héritage théorique et l’expérience des mobilisations issues de Mai 68 a permis l’émergence de grands procès politiques. Qu’il s’agisse des militants maoïstes de la Gauche prolétarienne, des féministes de la seconde vague ou des militants anti-impérialistes, l’enjeu consistait à utiliser l’arène judiciaire pour renverser l’accusation, passer à l’offensive contre le pouvoir, défendre une cause politique, mais aussi porter une critique radicale de l’institution judiciaire elle-même.

E.M : Il est difficile de répondre de façon abstraite et générale à cette question. Ce débat n’est pas nouveau et il est possible de se référer aux réflexions de Jacques Vergès ou encore de Lénine. Ce dernier recevait des lettres de militants emprisonnés lui demandant comment se défendre face à la répression tsariste. Lénine expliquait qu’il fallait préserver le secret le plus strict pendant l’instruction : ne rien livrer à l’État, ni sur l’organisation, ni sur les intentions, ni même sur les faits. En revanche, il insistait sur la nécessité de donner au procès la plus grande publicité possible, car celui-ci constituait alors l’un des rares espaces permettant de contourner la censure et la clandestinité.
De son côté, Vergès théorisait ce qu’il appelait la « défense politique » ou « défense de rupture », notamment dans le cadre des procès des militants du FLN algérien. Il s’opposait ainsi à des avocats favorables à une stratégie qu’il qualifiait de « défense de connivence ». Selon lui, la défense politique n’est pas une posture morale ou une question de principe, mais part d’une analyse réaliste du rapport de force et désigne une méthode pour se hisser à la hauteur de la détermination du pouvoir. Il explique : « dans un procès de connivence, il n’y a qu’une volonté de vaincre, celle de l’accusation ; dans un procès de rupture, il y en a deux »1. C’est, à mes yeux, l’idée essentielle.
Adopter une défense politique revient à reconnaître que ce qui se joue dépasse largement le cas individuel. En réalité, ce sont deux ordres sociaux qui s’affrontent consciemment, avec un camp des accusés prêt lui aussi à aller jusqu’au bout. Vergès polémiquait d’ailleurs avec des avocats davantage intégrés au fonctionnement ordinaire de l’institution judiciaire, qui invoquaient l’intérêt immédiat du client pour justifier une défense de connivence. Pour lui, le résultat judiciaire ne constituait qu’un élément parmi d’autres dans une situation politique globale qu’il fallait analyser dans son ensemble.
Il prenait notamment l’exemple de militants susceptibles d’obtenir des peines plus légères grâce à une stratégie de conciliation, mais qui pouvaient ensuite être éliminés dans la confidentialité la plus totale par les services de renseignement français dès leur sortie de prison. À l’inverse, dans l’affaire Djamila Bouhired, condamnée à mort, la mobilisation populaire et la portée démocratique du procès étaient telles qu’elle a fait l’objet d’une grâce présidentielle car son exécution était devenue trop coûteuse pour le régime. Les figures incarnant un combat collectif peuvent alors acquérir une importance politique bien supérieure à celle d’individus anonymes qui auraient renoncé à la mobilisation, et elles ont exercé de ce fait une pression considérable sur le pouvoir.
Transposé à la période actuelle, cela signifie que l’on peut éventuellement espérer une peine plus légère, encore que cela reste incertain, en reniant publiquement ses positions. Par exemple, après avoir affirmé son soutien à la résistance du peuple palestinien, il serait toujours possible, face à un juge, de prétendre s’être trompé et de soutenir qu’Israël serait « la seule démocratie du Moyen-Orient ». Mais, dans une telle hypothèse, la défaite serait politique. Dès lors qu’il s’agit d’un procès politique, l’analyse ne peut évidemment pas se limiter au seul verdict judiciaire.
Il arrive d’ailleurs que certains soient perdants à la fois sur le plan politique et sur le plan judiciaire : des personnes peuvent s’écraser devant l’institution tout en étant lourdement condamnées malgré tout, lorsque l’État cherche avant tout à produire une démonstration de fermeté. Car, dans ce type d’affaires, ce n’est jamais seulement un individu qui est visé, mais l’ensemble du mouvement politique ou de solidarité auquel il est associé.
E.M : Ce que j’essaie également de montrer dans ce livre, c’est que la crise profonde du système, perceptible à l’échelle internationale depuis au moins une décennie, dissipe progressivement les illusions d’un ordre mondial pacifié. Cette crise se manifeste à la fois sur le terrain économique, à travers les contestations sociales qu’elle suscite, et sur le terrain géopolitique, avec le retour des guerres et des génocides. Dans ce contexte, la perspective de grands mouvements de lutte des classes et de combats anti-impérialistes redevient centrale. Cela entraîne aussi une repolitisation presque inévitable de la sphère judiciaire, marquée notamment par le retour des procès politiques.
L’infraction d’« apologie du terrorisme » constitue à cet égard un exemple particulièrement révélateur, puisqu’elle marque le retour du délit d’opinion sous une forme très explicite. Il s’agit évidemment d’un puissant outil de répression contre lequel il est nécessaire de lutter. Mais ces procédures ouvrent aussi la possibilité de mener d’importants combats politiques dans les tribunaux et, surtout, de révéler la véritable nature de ces institutions.
Pour les classes dominantes, pousser ce type de procédures jusqu’au bout constitue d’ailleurs un pari risqué. L’an dernier, par exemple, le procès de Anasse Kazib a rassemblé près de 2 500 personnes devant le tribunal judiciaire. On voit également se développer des stratégies consistant à faire comparaître un grand nombre de témoins et de spécialistes afin d’exposer, au sein même des audiences, la réalité de la cause palestinienne aujourd’hui.
De plus en plus de personnes prennent ainsi conscience du caractère profondément politique de la justice. Or cette prise de conscience représente aussi une difficulté pour les classes dominantes, car elle contribue, à terme, à fragiliser leur légitimité. C’est pourquoi il devient nécessaire de construire des mobilisations d’ampleur, capables d’impliquer l’ensemble du mouvement ouvrier, du mouvement syndical et des organisations politiques. C’est précisément dans cette perspective que nous travaillons aujourd’hui.
Je revendique la ligne de Jacques Vergès dans la mesure où il a poussé très loin l’expérience de cette pratique du droit qu’est la défense politique, notamment dans le contexte de la guerre d’Algérie. Mais il ne l’a pas inventée. Cette pratique dépend avant tout de la capacité de militants révolutionnaires à mener un combat politique. Les procès politiques les plus marquants et les plus intenses sont, en réalité, la traduction des affrontements de classe à l’intérieur même des tribunaux. Ils supposent donc l’existence de militants, d’insurgés, capables de défendre une cause et de soutenir un rapport de force.
C’est pourquoi ceux qui ont élaboré les conceptions les plus profondes de la défense politique ne sont pas d’abord des avocats, mais des dirigeants révolutionnaires comme Marx, Lénine, Rosa Luxemburg ou Karl Liebknecht. On ne trouve pourtant pas chez eux de véritable « manifeste de la défense », précisément parce qu’ils ne dissocient jamais cette question d’une stratégie politique globale.
Pour eux, la défense devant les tribunaux constitue un moment particulier de l’affrontement de classe, qu’il faut aborder comme la possibilité de faire avancer la lutte révolutionnaire. C’est la raison pour laquelle, à mes yeux, le cœur de la défense politique réside d’abord dans la politique elle-même, davantage que dans la seule technique de défense judiciaire. C’est aussi en ce sens que je considère qu’il s’agit moins d’une simple pratique d’avocat que d’une compréhension de la justice comme instrument d’oppression de classe. À partir de cette analyse, il devient possible de développer une pratique visant non seulement à défendre une cause, mais aussi à fragiliser la justice en tant qu’institution centrale du régime.
Je m’intéresse donc à beaucoup d’expériences « extra judiciaires » qui relèvent moins de la pratique directe du droit que d’une forme spécifique de lutte pour la défense des droits démocratiques. On peut penser à la manière dont Léon Trotsky a mis en place la « commission Dewey », premier tribunal extra-judiciaire destiné à répondre aux accusations staliniennes, qui a ensuite inspiré la méthode des « tribunaux Russell » pour le Vietnam. On peut aussi évoquer des pratiques plus récentes, comme celles développées en Argentine lors des procès des tortionnaires de la dictature par les avocats révolutionnaires du Centro de Profesionales por los Derechos Humanos (CEPRODH), ou encore les procès « sans peine » menés par les féministes des années 1970.
Dans tous ces cas, il s’agit d’expressions de secteurs du mouvement social confrontés à l’État et ayant transformé leur passage devant la justice en un outil au service d’une lutte politique plus large.
E.M : À l’époque déjà, certains combattants algériens pouvaient espérer échapper à la peine de mort à condition de renier totalement leurs engagements et de condamner toute forme d’action politique. Le débat formulé par Jacques Vergès entre « défense de connivence » et « défense de rupture » se déployait dans un contexte où les conséquences étaient autrement plus vitales que celles auxquelles nous faisons face actuellement.
Mais le débat ne peut pas être réduit à la seule question du procès ou de la stratégie de défense dans un contexte répressif particulier. Ce qui est en jeu, plus largement, c’est la repolitisation de la question judiciaire elle-même. La lutte contre la répression n’en constitue qu’un aspect parmi d’autres. Ce que j’appelle dans le livre la « défense politique », c’est avant tout, pour les travailleurs, les travailleuses, la jeunesse et l’ensemble des secteurs mobilisés dans une période d’affrontement social aigu, la compréhension que la Justice n’est pas une institution neutre ou protectrice, et qu’il faudra aller jusqu’au bout du rapport de force avec l’État et les classes dominantes pour défendre les intérêts de la majorité de la population. Et ça c’est au contraire une question brulante d’actualité.
Dans l’histoire, cette conception a donné naissance à des pratiques extrêmement riches et variées des questions judiciaires, qui ne se limitaient pas à des stratégies défensives. C’est notamment ce qui a permis l’émergence des tribunaux populaires, comme le Tribunal Russell visant à dénoncer les crimes commis par les États-Unis au Vietnam, ou encore le Tribunal de Lens, organisé pour juger symboliquement les dirigeants des houillères après des accidents mortels liés aux coups de grisou dans les mines.
Ces tribunaux populaires remplissaient une double fonction : populariser largement une cause politique, qu’il s’agisse de la lutte pour la libération du Vietnam ou du combat ouvrier contre les morts au travail, mais aussi affaiblir les illusions entretenues à l’égard des institutions étatiques. Ils visaient à montrer que des catégories juridiques comme celles de « génocide » ou de « meurtre » ne sont pas neutres, mais qu’elles sont elles-mêmes mobilisées par les classes dominantes selon des intérêts politiques déterminés.
Dans cette perspective, la démarche de Jean-Paul Sartre lorsqu’il préside le Tribunal Russell consiste à partir de l’héritage du Procès de Nuremberg en plaidant pour son extension à toutes les situations similaires : « la condamnation des chefs de l’Allemagne nazie par le tribunal de Nuremberg n’avait de sens que si elle impliquait que tout gouvernement qui, dans l’avenir, commettrait des actes condamnables serait justiciable d’un tribunal analogue ». Cette logique permettait à la fois de mettre en accusation les crimes coloniaux commis au Vietnam et de révéler l’incapacité fondamentale des institutions internationales à condamner les grandes puissances impérialistes. Elle conduisait ainsi à l’idée que seule la mobilisation des masses pouvait réellement mettre fin à ces violences.
De la même manière, lorsque Sartre qualifiait d’« assassinats d’ouvriers » les morts provoquées par les conditions de travail dans les houillères, il remettait en cause la qualification juridique d’« homicide involontaire », qui tendait à masquer la responsabilité consciente des employeurs exposant les travailleurs à des dangers mortels. Dans la continuité de Friedrich Engels, qui parlait déjà au XIXe siècle de « meurtres sociaux » pour désigner les conditions d’exploitation imposées à la classe ouvrière anglaise, Sartre mettait en lumière la manière dont les catégories juridiques bourgeoises occultent les rapports de domination et les violences de classe.
La question que je cherche à adresser n’est donc pas seulement celle de la défense face à la répression, mais aussi celle de la nécessité de dépasser les catégories abstraites du droit si l’on veut défendre les intérêts de la majorité sociale. C’est précisément le sens de cette politisation de la question judiciaire.
Cette logique demeure pleinement actuelle, notamment dans les conflits impliquant des syndicalistes confrontés aux offensives patronales. Le cas de Christian Porta, représentant CGT au sein de la boulangerie Neuhauser, en est une illustration. Malgré plusieurs décisions favorables, son employeur a multiplié les tentatives de licenciement en assumant ouvertement de passer outre les protections prévues par la loi, allant jusqu’à ignorer un refus de licenciement prononcé par l’inspection du travail.
Dans une telle situation, il aurait été possible de se limiter à une stratégie strictement judiciaire, en considérant que l’illégalité de la position patronale suffisait à garantir la victoire devant les prud’hommes. Mais, dans les faits, l’enjeu dépassait largement le cadre juridique. Malgré l’accumulation de décisions victorieuses, le patron s’acharnait à utiliser la force pour en empêcher l’application et est allé jusqu’à déployer la gendarmerie pour interdire au militant, muni d’une décision de réintégration ordonnée par une juridiction, de pénétrer dans l’usine. Sans la mise en place d’une grève massive et d’une campagne politique, nos victoires judiciaires auraient été condamnées à l’impuissance. C’est le rapport de force qui a permis de les transformer en droit effectif.
E.M : Dans mon livre, j’évoque brièvement ce débat dans une note de bas de page. Il renvoie notamment à la discussion qu’a eue Michel Foucault avec les maoïstes au moment de la mise en place du Tribunal populaire de Lens. Foucault revendiquait l’intérêt de cette expérience dans la mesure où elle permettait d’exercer ce qu’il appelait un « pouvoir d’information » et d’arracher « à la classe bourgeoise, à la direction des Houillères, aux ingénieurs des informations qu’ils refusaient aux masses »2. En revanche, il reprochait à cette initiative de reproduire malgré tout la « forme tribunal ».
Or, de mon point de vue, qu’il s’agisse du tribunal Russel ou du tribunal populaire de Lens, il s’agit moins d’imiter la pratique judiciaire bourgeoise que de construire un pont entre la conscience actuelle des masses et la perspective d’une démocratie plus complète, exercée directement par elles dans le cadre d’un affrontement avec le pouvoir.
Aussi Sartre et les membres de ces tribunaux utilisent en quelque sorte le droit contre le droit lui-même, la croyance légaliste au service du rapport de force. Refuser cette dimension reviendrait, selon moi, à éluder la nécessité de construire une conscience politique capable de se confronter à l’État à partir de l’expérience concrète des limites des institutions judiciaires. En ce sens, la défense des droits démocratiques doit combiner critique radicale des institutions, visant en dernier ressort leur abolition, et usage tactique de celles-ci dès qu’elles peuvent affaiblir le régime. C’est précisément cette tension qui donne à ces formes politiques leur créativité, tout en les inscrivant dans une perspective stratégique cohérente.
E.M : Les deux à la fois. Il existe évidemment de nombreuses personnes intéressantes au sein du Syndicat des avocats de France, qui est l’organisation la plus à gauche dans la profession. Mais ce que j’essaie aussi de montrer, c’est la généalogie politique de cette organisation, en établissant un parallèle avec le « grand cauchemar des années 1980»3 et avec le rôle joué par le Parti socialiste et la gauche institutionnelle dans la neutralisation des outils issus de la séquence de lutte des classes des années 1970.
Cette période avait vu émerger des collectifs d’avocats particulièrement subversifs, des structures anticorporatistes, interprofessionnelles et interdisciplinaires comme le Mouvement d’action judiciaire (MAJ). Ces organisations considéraient que le véritable centre de gravité de l’affrontement avec la Justice ne se situait pas dans le droit lui-même, mais dans la lutte des classes. Elles remettaient en cause le caractère de classe de l’institution judiciaire et affirmaient que leur place était aux côtés des travailleurs en lutte contre le pouvoir. Cette orientation conduisait à des positions très concrètes, aussi bien sur le plan pratique qu’organisationnel. Certains défendaient par exemple la fin du caractère libéral de la profession d’avocat, sa nationalisation et la mise en place d’une forme de sécurité sociale du droit.
Le SAF apparaît ensuite, au milieu des années 1970, avec l’ambition explicite de traduire dans la profession le programme commun porté par le Parti socialiste et le Parti communiste français. Il s’appuie alors sur le reflux des luttes sociales pour construire une organisation davantage corporatiste, centrée sur la défense du droit comme outil de transformation sociale plutôt que sur la grève, l’affrontement politique et le rapport de force entre les classes. C’est à ce moment-là que sont progressivement abandonnées les critiques les plus radicales de la profession en tant que corporation libérale, tandis que les militants investissent davantage les institutions représentatives de la profession.
Cet abandon apparaît aujourd’hui d’autant plus problématique que la crise de la démocratie libérale révèle avec toujours plus de netteté le rôle de la Justice comme instrument d’oppression sociale.
Sans lutte politique déterminée, l’avocat risque alors de devenir la caution démocratique d’un système en décomposition. Beaucoup d’avocats qui se définissent aujourd’hui comme militants le font parce qu’ils défendent des militants ou mettent leurs compétences au service de causes justes. Cette démarche est évidemment légitime, et je la partage moi-même. Mais elle me semble insuffisante.
Autrefois, nombre d’avocats étaient aussi des militants de parti, trotskistes, communistes ou maoïstes, qui inscrivaient leur activité judiciaire dans un projet global de transformation sociale. Car lutter efficacement contre les offensives autoritaires suppose de s’attaquer aux racines économiques, sociales et politiques du système qui les produit. Or un militantisme limité au seul terrain judiciaire peine souvent à compenser la démoralisation née d’un exercice professionnel marqué par la réduction constante des marges de manœuvre offertes par le droit. À l’inverse, militer dans une même organisation aux côtés de travailleurs, de personnes précaires, de jeunes des quartiers populaires ou de lycéens permet de redonner un sens collectif à cette pratique, en l’inscrivant dans une perspective politique plus large et dans un projet révolutionnaire qui la dépasse.
E.M : J’aborde cette question dans le chapitre où j’analyse la manière dont la contre-offensive néolibérale et le mitterrandisme ont contribué à intégrer et neutraliser une partie du mouvement féministe issu de la seconde vague des années 1970. À cette époque, le mouvement féministe s’est d’abord confronté à la Justice sur le terrain de la défense, puisque de nombreuses femmes étaient poursuivies pour avoir eu recours à des avortements clandestins. Cette expérience a nourri une profonde méfiance à l’égard de l’État et de la répression pénale.
Cette génération militante s’est également construite dans le contexte de la radicalisation politique de Mai 68, au moment où le mouvement ouvrier et étudiant connaissait une intense dynamique de contestation. C’est dans ce cadre que les féministes ont commencé à lutter contre les violences sexistes et sexuelles, en défendant notamment l’idée que le viol devait être reconnu non plus comme une simple « atteinte aux mœurs », mais comme un crime.
Cependant, elles cherchaient simultanément à éviter que cette reconnaissance ne serve de prétexte au renforcement de l’appareil répressif de l’État. Pour elles, les violences sexistes et sexuelles n’étaient pas seulement le fait d’individus isolés ou monstrueux, mais l’expression d’un ordre social patriarcal profondément violent. Dès lors, elles refusaient que le procès pénal permette d’effacer la responsabilité structurelle de l’État dans la reproduction de ces violences.
C’est pourquoi une partie du mouvement féministe développait également une critique de l’institution carcérale, perçue comme une « solution sexiste ». Dans cette perspective, certaines militantes et leurs avocates ont défendu l’idée de « procès sans peine », à l’image du procès d’André Pasquier en 1977. À cette occasion, les avocates de la partie civile soutenaient dans leurs plaidoiries « l’inopportunité d’une répression contre ce violeur en particulier ». Il existait ainsi des convergences importantes entre certaines organisations féministes et les comités d’action de prisonniers, qui militaient conjointement contre la prison et les logiques d’enfermement.
Le désir des victimes de viol d’obtenir une condamnation qui acte de la gravité de la violence subie est compréhensible. Mais ce que l’héritage antipunitif et anticarcéral du féminisme de la seconde vague nous montre, c’est l’importance de lutter contre la récupération et la dévitalisation de ce combat par l’État et ses institutions. En effet, à partir de la fin des années 1980, les « crimes sexuels » ont fait l’objet d’un droit pénal spécial, marqué par un durcissement significatif des peines, sur fond d’intensification des politiques sécuritaires. Aujourd’hui, de terribles meurtres sont les supports de grandes campagnes réactionnaires pour la rétention des étrangers et l’enfermement.
Dans ce contexte, l’idée de « crimes sans sanction » illustre non seulement la diversité des formes que peut prendre la défense politique mais montre aussi comment la justice peut être le terrain d’une mise en mouvement des femmes en indépendance de l’État et de ses institutions. À l’heure où le mouvement MeToo exprime le retour d’une politisation massive de la question des violences sexistes et sexuelles, tisser des fils de continuité avec ces expériences permet d’interroger la pénalité plutôt que de s’en remettre à elle pour s’affronter aux manifestations les plus brutales du patriarcat.
26.05.2026 à 15:31
Pascal LEVOYER
L’époque ne se laisse plus décrire en termes de crise. À Gaza, un génocide se déroule sous nos yeux, la Cisjordanie est livrée à une colonisation accélérée, des civils sont bombardés au Liban. L’Ukraine s’enlise dans une guerre d’usure, l’Iran est pris dans une séquence d’affrontements directs avec les États-Unis et Israël, et ailleurs une multitude de conflits prolifèrent à bas bruit. Ce n’est pas une série d’événements disjoints, c’est le signe d’un désajointement1 général de l’ordre international. Les principes censés limiter la guerre ne contraignent plus rien, les puissances n’éprouvent même plus la nécessité de se justifier autrement que par la force. Le droit subsiste comme langage sans prise. Il ne limite plus les violences, il les accompagne.
Ce désajointement n’est pas seulement géopolitique. Il est écologique : les seuils de basculement sont atteints sans qu’aucune inflexion politique ne s’impose. Il est économique : la rentabilité du capital se maintient quand la croissance s’affaisse, la finance prospère sur sa propre déconnexion d’avec l’économie réelle. Il est social : retour de la pauvreté à des niveaux inédits depuis trente ans, désaffiliation des collectifs qui structuraient les classes populaires, montée d’une épargne défensive qui dit l’anticipation d’un effondrement. Et il est, surtout, politique.
En France, le pouvoir se maintient par des procédures d’exception devenues ordinaires. Recours répété au 49.3 pour imposer un budget quatre fois renégocié, écartement d’une pétition dépassant sept cent mille signatures contre la loi Yadan, effondrement de la légitimité électorale, popularité présidentielle à 14%. Autant de signes d’un régime qui perd son assise sans disparaître pour autant. Les institutions fonctionnent encore, mais leur principe s’évide. Elles durent par inertie, non par adhésion.
C’est cela, l’interrègne2, non un moment de transition ordonnée mais une coexistence instable entre des formes qui persistent et des réalités qui les ont déjà désertées. Les catégories héritées – souveraineté, peuple, représentation, droit – structurent encore les discours mais non plus le monde. Le capitalisme global les a désarticulées en profondeur, subordonnant les décisions politiques à des logiques d’accumulation qui excèdent toute souveraineté. Tout se passe comme si les mots tenaient encore alors que les choses qu’ils désignaient se sont défaites. Tenir dans ce qui ne tient plus n’est pas espérer le retour d’un équilibre disparu, c’est prendre acte du désajointement et y inscrire l’action. Une telle tenue ne se réduit pas à l’endurance. Elle reconnaît que la justice ne peut être réclamée que depuis l’écart entre ce qui est et ce qui devrait advenir, et que cet écart est précisément le désajointement lui-même. Vouloir réconcilier le monde avec lui-même, par la technique gestionnaire ou par la nation retrouvée, c’est refermer cet écart et supprimer le lieu d’où la justice peut encore se réclamer3.
L’évidement n’a pas une cause unique. En France, il prend d’abord la forme politique d’une impossibilité de recomposer un bloc social majoritaire. Les fractions supérieures de l’ancien bloc de gauche se sont ralliées à un programme de libéralisation économique auquel les fractions populaires opposent une demande persistante de protection sociale et publique. Privées de toute médiation qui pourrait politiser cette dépossession, ces dernières la convertissent en attachement défensif à la nation, à l’autorité et à des frontières plus fermes. La tentative macronienne d’articuler un bloc bourgeois fédérant les fractions supérieures des deux anciens blocs était structurellement minoritaire dès l’origine, 30% au mieux, et le chaos parlementaire de 2024 à 2026 n’est que la traduction institutionnelle de cette impossibilité.
Deux discours saturent l’espace médiatique. Le premier est le discours gestionnaire du cercle de la raison, qui va des écologistes de gouvernement au Parti socialiste résiduel, de la macronie à la droite extrême d’un Retailleau. Parole d’experts qui substitue le tableau de chiffres à l’analyse, transforme les contraintes politiques en nécessités techniques, parle au nom des marchés et de ce que Bruxelles exige. Elle a l’avantage apparent de la rigueur et le défaut structurel de n’être pas un programme mais un commentaire. Elle ne projette rien, elle adapte. Elle fait passer pour savoir objectif ce qui n’est que l’idéologie d’une fraction sociale minoritaire.
Le second est le discours d’autorité qui tient lieu de programme à l’extrême droite. Il ne s’argumente pas, il s’impose, par la seule position de celui qui le profère. Bardella en offre la figure pure : son ignorance des dossiers n’est pas une faiblesse personnelle, c’est la condition formelle de son autorité. Savoir obligerait à défendre, défendre à argumenter, argumenter à s’exposer à la contestation, à entrer dans un espace où la parole vaut par ses raisons et non par la position qui l’énonce. Sa force tient à la position médiatique qui le diffuse, et cette position exige qu’il n’ait rien à défendre pour pouvoir tout affirmer.
Là où le premier discours produit un savoir qui ne dit rien de la position qui le porte, le second produit une affirmation qui ne porte sur rien. Les deux sont structurellement vides, et leur vacuité est la forme que prend, dans le champ discursif, l’impossibilité matérielle de constituer un bloc majoritaire articulable.
Face à cette désarticulation, la tentation dominante est restauratrice. Le discours gestionnaire promet la restauration d’un équilibre perdu, le discours d’autorité celle d’une souveraineté identifiable et d’un peuple débarrassé de ce qui le déborde, et la gauche elle-même n’échappe pas à la nostalgie d’un compromis social-démocrate ou d’un parti central fédérateur. Or les bases sur lesquelles reposaient ces formes ont été altérées en profondeur par la financiarisation, la fragmentation du travail, l’individualisation des trajectoires, la crise écologique. Vouloir les restaurer, c’est les transformer en simulacres. Les héritiers autoproclamés, disait à peu près Bensaïd lisant Derrida, sont toujours des propriétaires, et la propriété est précisément ce qui empêche un héritage de vivre4. Le geste restaurateur ne conserve rien, il momifie : un héritage ne survit qu’à condition d’être repris autrement, déplacé, parfois trahi par fidélité à ce qu’il rendait possible. À mesure que les promesses de restauration échouent, elles ouvrent la voie à des formes de pouvoir qui n’ont plus besoin de feindre la continuité avec ce qu’elles prétendent restaurer.
Ce vide n’est pas neutre. Il appelle des formes de pouvoir adaptées à son instabilité. Johann Chapoutot l’a rappelé, le moment où une hégémonie ne parvient plus à se constituer est le terrain historique du fascisme. Lorsque la médiation devient impossible, la décision se détache du consentement. Elle s’impose d’abord comme nécessité technique, puis, l’habitude prise, elle assume sa nature de projet politique. Le moment technocratique est la propédeutique du moment autoritaire. Quand Weimar bascule au tournant des années trente, ce n’est pas parce que le pouvoir s’est effondré, c’est parce que l’usage systématique de l’article 48 avait déjà banalisé la décision sans consentement, avant que l’extrême droite ne récupère un régime déjà rodé à la décision autoritaire.

L’analogie française n’est pas une prédiction mais une indication structurelle. Les forces fascisantes n’ont pas besoin de détruire les institutions, il leur suffit de les investir. Ce qui rend le Rassemblement national dangereux ne tient pas seulement à son contenu programmatique, déjà explicite sur l’immigration, la préférence nationale, la remise en cause de l’État de droit. Le danger propre tient à ce qu’il s’apprête à hériter d’un régime de décision dont il n’aura plus qu’à reprendre les rails, et à ce que son programme identitaire trouverait dans cet appareil les moyens d’une effectuation que les garde-fous démocratiques auraient déjà cessé de contenir.
Le danger tient aussi à ce qui rend cet appareil désirable. À la désarticulation matérielle, il offre une réponse symbolique, un peuple retrouvé, une nation refermée, une souveraineté ressaisie. La promesse est structurellement intenable, mais l’intenabilité n’est pas une protection, elle donne au pouvoir le temps que la déception se transforme en ressentiment qu’il faudra détourner vers de nouveaux ennemis. Les dispositifs rodés par le macronisme lui sont livrés clés en main, gouvernement par décret, usage routinier du 49.3, normalisation de l’exception administrative. Il n’aura plus qu’à en changer la tête et à en durcir l’emploi.
On ne peut plus demander comment restaurer un ordre perdu ; il faut demander comment agir dans un monde qui ne tient plus. Agir, ce n’est pas recomposer une unité disparue, c’est intervenir dans la disjonction même, sans la nier ni s’en réjouir. Une politique du désajointement n’est pas une option parmi d’autres. Elle est la seule forme de politique d’émancipation qui reste possible dans la configuration présente, les autres étant régressives, spectrales, ou les deux à la fois.
Cette lucidité ne rend pas l’action impossible, elle la rend plus exigeante. La décision change de régime. Elle cesse d’être la mise en application d’un ordre supposé préexistant pour devenir l’acte qui produit sa propre validation dans l’effectuation. On décide sans garantie, ce qui n’est pas décider moins, c’est décider davantage, puisque la décision ne s’adosse plus à un fondement qui la dispenserait de s’assumer comme telle.
Décider sans garantie, c’est décider au sens fort du mot, qui chez Derrida est inséparable d’une interruption, d’une césure dans le cours ordinaire de l’histoire. Il n’y a pas, écrit-il, de décision digne de ce nom qui ne soit par essence révolutionnaire, non au sens d’un programme insurrectionnel mais au sens d’une rupture de la continuité que prétendent imposer les ordres qui se passent de décision en se réclamant de la nécessité. Le pragmatisme gestionnaire est précisément cette suppression de la décision au profit de l’ajustement technique, ajointement permanent qui se présente comme évidence. Le décisionnisme autoritaire en est la fausse contrepartie, il prétend trancher mais vise en réalité le réajointement par la souveraineté retrouvée, le peuple uni, la nation refermée. Aucun des deux n’interrompt rien, l’un parce qu’il ajuste sans cesse, l’autre parce qu’il restaure. La décision dont il est ici question est d’un autre ordre, elle assume l’écart qu’elle ouvre et tient l’interruption comme exigence.

Il faut distinguer ici garantie et rationalité. La garantie, dans la tradition moderne, était métaphysique. Elle adossait l’action politique à un ordre extérieur qui la justifiait d’avance : sens de l’histoire, sujet révolutionnaire déjà constitué, consistance supposée d’un peuple déjà là. Ce qui s’effondre dans l’interrègne, c’est la crédibilité de ces garanties, non la rationalité qui pouvait exister par ailleurs. La rationalité stratégique procède d’une analyse matérielle des rapports de forces, immanente à la situation qu’elle analyse, révisable en fonction de ses effets.
L’acte qui correspond à cette rationalité tranche sans savoir préalable garanti et produit rétroactivement sa vérité par ses effets. Il n’est pas vrai parce qu’un ordre extérieur le justifierait ; il le devient dans la mesure où il parvient à faire exister la situation qu’il anticipait. Ce n’est pas le décisionnisme du chef, qui est la structure du discours d’autorité à l’extrême droite, assertion sans analyse. Ce n’est pas davantage le pragmatisme gestionnaire, qui est la structure du discours macronien, ajustement sans projet. C’est un acte qui mobilise une analyse matérielle des rapports de forces et assume l’écart entre l’analyse et son effectuation comme le lieu propre du politique. Un tel acte n’est possible que pour les formations qui disposent d’un programme articulé, lequel rend l’analyse possible et permet d’en mesurer après coup l’écart avec ce qui a été produit. Sans cela, on ne peut que gérer ou asséner.
Dans un monde fragmenté, la politique ne peut plus reposer sur l’agrégation stable d’un bloc social homogène. Elle doit inventer des formes de composition plus souples, qui rendent possible la coexistence active de positions différentes plutôt que la production d’une identité commune. Non unifier mais articuler, non résoudre les écarts mais les rendre opérants. Il s’agit non de fondre les singularités dans un signifiant unifiant mais de les articuler par reconnaissance de ce qu’elles occupent une même position dans l’ordre social, sans avoir à se confondre. La disjonction y opère par son maintien, non par identification.
Concrètement, une organisation qui articule syndicalistes, militants écologistes, habitants des quartiers populaires, féministes, agriculteurs en lutte, ne peut prétendre que ces positions convergent spontanément. Le rapport au travail, au territoire, à l’institution, diffère selon la place occupée dans le champ social. La politique de rassemblement classique traitait ces différences comme des obstacles à neutraliser par un mot d’ordre unifiant : « la classe », « le peuple », « la gauche ». La composition fait l’inverse, elle tient les différences comme matière. Elle ne se constitue pas par identification à une figure extérieure unifiante – étranger, élite, ennemi du peuple – qui fournirait par projection l’unité que les positions ne peuvent se donner d’elles-mêmes. Son antagoniste est structural, non imaginaire. Elle fait apparaître que ces positions sont produites par un même ordre, le capital financiarisé et l’État qui s’en fait l’agent, et qu’elles y occupent une même place de dépossession dont la fragmentation apparente masque la structure. Les acteurs ne demeurent pas identiques à eux-mêmes dans ce processus, ils se modifient au contact des autres positions. L’écart entre elles n’est pas un obstacle à dépasser vers une synthèse supérieure. La condition qui leur est commune n’existe pas comme un socle préalable que les écarts viendraient masquer, elle n’apparaît comme partagée qu’à travers les positions concrètes qui en sont les modes différenciés. L’effacement des écarts au nom de ce qui serait commun ne produit pas une unité plus profonde, il produit une abstraction qui ne correspond plus à aucune expérience et ne peut plus mobiliser personne.
La conséquence organisationnelle est précise. Le parti de type ancien supposait une base sociale stable, conditions d’un monde où l’organisation matérielle du travail et de la vie stabilisait les positions. Dans le monde spectralisé produit par le capital financiarisé, la forme parti produit mécaniquement de la fossilisation. La forme mouvement n’est ni une alternative ni un pis-aller, elle est le mode d’héritage non propriétaire de la forme parti dans une conjoncture où celle-ci ne peut plus être possédée. Cette plasticité n’exonère pas la composition d’une exigence de durée. Sans un tissu de pratiques et de médiations qui sédimente l’expérience par-delà les conjonctures, l’articulation se défait dans la métonymie électorale. La composition exige une double inscription, dans la durée d’un travail patient et dans la saisie d’occasions qui ne se commandent pas.
C’est dans cette tension qu’il faut comprendre ce que la France insoumise tente aujourd’hui. Non comme forme achevée de la politique de composition, mais comme lieu où s’amorcent certaines de ses conditions, dans une tension entre un travail réel d’articulation des positions – fabrique collective du programme, rôle de l’Institut La Boétie, attention aux demandes différenciées – et une machine électorale centralisée qui vise la conquête du pouvoir exécutif. Les critiques récurrentes sur son césarisme supposé prennent un pôle de cette tension pour le tout.
Reste la difficulté temporelle. Pourquoi agir maintenant plutôt que plus tard ? La rationalité matérielle explique pourquoi une décision peut être rationnelle sans garantie, elle n’explique pas pourquoi certains moments se prêtent à la décision et d’autres non.
Deux figures héritées de l’Antiquité aident à penser. Le devin annonce ce qui adviendra nécessairement, sa parole produit la stupeur ou la résignation, jamais la décision ; le prophète annonce ce qui adviendra si rien ne change5. Tout l’opérateur tient dans ce conditionnel, qui présuppose la liberté de ceux à qui il s’adresse et énonce un futur dédoublé, celui qui adviendra si rien ne change, celui qui peut advenir autrement si la conditionnalité est saisie.
Le catastrophisme collapsologique fonctionne, dans sa version dominante, selon la logique du devin. L’effondrement y est annoncé comme quasi inéluctable, seules restent variables la modalité et le calendrier. Cette saturation du présent par l’urgence permanente est elle-même un mode d’actualisme, une réduction du temps à la pure actualité, parfaitement compatible avec la logique temporelle du capital financiarisé qui forclôt tout temps long non immédiatement liquidable. L’urgence collapsologique produit paradoxalement une temporalité homogène à celle qui a engendré la catastrophe qu’elle annonce. Le programmatisme classique fonctionne selon la logique inverse mais symétriquement défaillante de la garantie, supposant la stabilité des médiations politiques que la conjoncture a rendues impossibles.
La position prophétique tient la corde entre ces deux chutes. Elle maintient que la décision reste possible, que le futur reste conditionnel, mais que cette conditionnalité même impose une urgence puisque le kairos se ferme s’il n’est pas saisi. La composition n’a pas besoin d’être consolidée avant le moment décisif, elle produit sa propre consolidation par l’acte même qui le saisit. Ce qui ne signifie pas que la saisie du kairos puisse se passer du travail dont elle est la saisie. Un événement sans tissu se dissipe aussi vite qu’il a surgi, un tissu sans événement entretient une présence qui ne risque rien et ne transforme rien.
Cela éclaire ce que peut la configuration qui se profile pour 2027. La campagne présidentielle n’est pas une parenthèse institutionnelle dans un travail politique qui se ferait ailleurs. Elle est un moment propre de lutte, un kairos offert à la composition qui se serait patiemment construite. L’opposition entre campagne et mouvement social reproduit la vieille partition entre l’institutionnel et le social qui condamne à l’insignifiance. Sans la saisie du moment, la composition se défait en dispersion qui se protège de la défaite en renonçant à la victoire. Avec elle, elle trouve l’acte qui peut la vérifier.
La singularité de la conjoncture tient à ce que le champ spectralisé rend activables des dynamiques qu’aucune formation ne possède en propre : remobilisation d’une fraction abstentionniste des classes populaires, ralliement défensif d’une fraction du bloc bourgeois qui préfère l’État de droit à l’autoritarisme, recomposition patriotique induite par le trumpisme6. C’est à cette configuration que correspond ce que la France insoumise a construit depuis 2017, un programme articulé comme rupture économique et bifurcation écologique, une stratégie qui assume l’activation conjoncturelle plutôt que la consolidation préalable, une forme organisationnelle qui hérite sans propriété de la tradition du mouvement ouvrier, et une capacité à décider au sens fort de l’acte. Ces choix ne sont pas infaillibles, ce sont des actes, et leur vérité se jugera dans leurs effets. Que la conquête du pouvoir exécutif advienne n’est pas la certitude vers laquelle tendrait le raisonnement, c’est précisément l’acte sans garantie qui vérifierait la composition en la produisant, et qui transformerait le kairos en événement.
Une politique du désajointement ne promet pas le retour à l’ordre. Elle ne garantit pas la stabilité. Elle affirme qu’il est possible d’agir dans un monde instable, de décider sans certitude, de composer sans unité préalable, de transformer sans fondement assuré, de tenir sans se pétrifier.
Face à elle dominent deux formes vides de la parole politique. La nostalgie d’un ordre perdu, sous la forme du commentaire gestionnaire ou de l’assertion autoritaire, qui ne propose aucun programme mais seulement une position énonciative. Et le renoncement à toute transformation, qui s’habille en lucidité mais n’est que l’autre nom de la soumission à ce qui vient. L’une et l’autre confondent l’interrègne avec une parenthèse, et se demandent quand il finira, alors que la question est ce qu’on y fait.
Tenir dans le désajointement n’est pas une position confortable. C’est la condition, aujourd’hui, de toute politique qui ne se contente pas d’accompagner la désagrégation du monde. Dans le champ politique français, la France insoumise est la formation qui s’y est le plus nettement engagée, avec les tensions et les risques qu’un tel pari suppose. Ce n’est pas la certitude d’un aboutissement, c’est l’hypothèse d’un acte dont la vérité ne se mesurera qu’à ses effets. C’est, dans les mois qui viennent, la condition de tout geste politique qui pourra encore mériter ce nom.
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︎21.05.2026 à 12:18
Aurore NERRINCK
L’œuvre de Parr a été traversée par de vives polémiques : voyeurisme, mépris de classe, complicité avec le marché de l’art, accusations de cécité raciale… En 1986, le critique David Lee dénonçait, à propos de The Last Resort, une œuvre qui faisait de la classe ouvrière britannique « une cible sans défense pour un public plus sophistiqué ». Ces tensions n’ont pas disparu, elles ont cessé d’être nommées au moment de la commémoration. La critique d’art a une tendresse particulière pour ses morts — elle leur accorde à titre posthume l’immunité qu’elle leur refusait de leur vivant, comme une forme d’amnésie.

À ce consensus correspond un vocabulaire. On parle de l’œuvre de Parr comme d’un divertissement : drôle, savoureuse, acide, kitsch. On la dit aussi empathique — critique, certes, mais tendre, attentive à ses sujets. Les deux registres ne disent pas la même chose — le premier minore, le second défend contre l’accusation de cruauté — mais ils ont un point commun : aucun ne nomme la violence symbolique, le rapport de classe, la position depuis laquelle on photographie. Le lexique de la réception émousse par avance ce que les images pourraient avoir de coupant.
« Pendant cinquante ans, sans militantisme mais avec constance, Martin Parr a dressé un portrait saisissant des déséquilibres de la planète », écrit le Jeu de Paume. Le « sans militantisme » est érigé en vertu, comme si la neutralité photographique était une qualité morale en soi. Parr lui-même formulait cette posture en 2021 : « Je crée un divertissement, qui contient un message sérieux si l’on veut bien le lire, mais je ne cherche pas à convaincre qui que ce soit — je montre simplement ce que les gens pensent déjà savoir. »

La phrase opère un transfert intégral de la responsabilité morale sur le spectateur. L’artiste se retire en amont — il a juste « montré » — et l’institution se retire en aval — elle a juste exposé. Tout repose sur la lecture du public, c’est-à-dire sur celui qui paie son billet.
Le commissaire de l’exposition, Quentin Bajac, est plus explicite dans le catalogue. Reprenant la distinction proposée par Umberto Eco en 1964 entre artistes « apocalyptiques » et artistes « intégrés », il écrit : « on peut déclarer sans hésiter que Parr est davantage du côté de ces derniers. […] Sans militantisme, il agit avec constance et modestie depuis le cœur du système, en en détournant les outils. »

)« Depuis le cœur du système » : la formule est juste, à condition d’en tirer les conséquences. Membre de Magnum depuis la fin des années 1980, président de 2013 à 2017, anobli Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique en 2021, collection rachetée par la Tate, fondation à son nom, catalogue Phaidon : Parr est exactement ce que Bajac dit qu’il est. Ne pas être militant, depuis cette position, n’est pas une modestie mais le privilège de celui qui peut se permettre de juste montrer, parce que ce qu’il montre ne le menace en rien. Un photographe qui documenterait la pauvreté depuis une position de pauvreté ne pourrait pas « ne pas être militant » : il serait dans le sujet. Parr, lui, est suffisamment au-dessus du tableau pour s’en dispenser. La neutralité photographique a toujours un coût, payé par celui qui n’a pas les moyens d’être neutre.

The Last Resort (1982-1985), première grande série en couleur de Parr, photographiait New Brighton, station balnéaire ouvrière du Merseyside dont les infrastructures se dégradaient sous l’effet du démantèlement industriel orchestré par Margaret Thatcher. Les corps que l’on y voit — vacanciers entourés de détritus, enfants au milieu de la malbouffe, plages bondées et défaillantes — n’étaient pas des figures intemporelles du consumérisme, mais des corps situés et politiquement lisibles. Ils étaient les victimes d’une politique économique précise, dans une station qui mourait d’une décision idéologique.

Depuis 1979, le gouvernement Thatcher assumait politiquement et accélérait le démantèlement de l’industrie du Nord, engagé de plus longue date. Le Merseyside, autrefois centre industriel majeur, perdait massivement des emplois. New Brighton, qui avait prospéré au XIXe siècle grâce aux ouvriers de Liverpool, était l’épicentre visible de cette dépression. Les vacanciers de Parr faisaient le seul choix qu’ils pouvaient s’offrir.

Les critiques de l’époque le comprenaient ainsi, et c’est ce qui rendait la série polémique : on lui reprochait moins ce qu’elle montrait que la position depuis laquelle elle le montrait — celle d’un photographe issu de la classe moyenne du Surrey descendant photographier ce qu’il ne vivait pas. La question était : peut-on cadrer la pauvreté thatchérienne en couleurs saturées, avec un flash frontal qui déforme les corps, depuis une position de privilège, sans participer soi-même à la violence symbolique du système ?

En 2009, Parr écrit sur son blog : « Je vois maintenant que presque toutes les images que j’ai prises et produites récemment sont indirectement liées au changement climatique. » C’est une évolution sincère et son droit le plus légitime. Mais toute relecture produit des effets, indépendamment des intentions. Ainsi, les corps populaires de New Brighton cessent d’être les victimes d’une politique économique identifiable pour devenir les symptômes diffus d’une crise climatique collective. La cause structurelle s’efface au profit d’une responsabilité indifférenciée : on passe d’une question politique — qui décide, qui profite, qui paie — à une question morale — nous sommes tous responsables. La pauvreté thatchérienne avait des coupables nommables, des responsables identifiables, des décisions datables. La crise climatique, dans le récit dominant, n’a que des comportements à corriger.

Ce glissement amorcé par Parr dès 2009, l’exposition ne fait que l’ériger en clé de lecture unique : la rhétorique exacte du discours écologique dominant, celle qui tend à rendre chaque consommateur individuellement comptable de ce que les structures économiques produisent à une échelle sans commune mesure. Son œuvre, pourtant, n’épargnait pas les classes possédantes — il a photographié les foires d’art, le luxe, les puissants autant que les vacanciers de Benidorm. Le matériau permettait de distinguer les positions ; le montage climatique confond dans un même « symptôme » ceux qui subissent et ceux qui décident.

Le Jeu de Paume a juste changé le titre — Global Warning — et le glissement passe presque inaperçu. La lecture thatchérienne disparaît, la lecture climatique s’impose, et le tour est joué. Reste une question que ni Parr ni le Jeu de Paume ne posent : qui sont les responsables réels du dérèglement climatique ? Si l’on prend au sérieux le titre, ce ne sont pas les vacanciers de New Brighton en 1985 : ce sont des entreprises pétrolières, des États, des classes possédantes. Ces responsables-là sont absents des images. Et la lecture climatique qui s’impose, en désignant comme « symptômes » les corps populaires des séries anciennes, désigne aussi, implicitement, à qui doit s’adresser la critique : aux vacanciers, à l’« homo touristicus », à nous tous, indifféremment. C’est le tour de force le plus problématique de l’exposition : faire passer pour une critique de l’Anthropocène ce qui est, dans ses effets, une dépolitisation radicale du climat.

Dans une salle consacrée au tourisme international, accrochée parmi d’autres images de la série Small World, une photographie arrête le regard. Elle s’intitule Juffureh et date de 1991. À l’avant-plan, l’intérieur d’une jeep militaire. Une main d’homme noir tient l’arceau, en uniforme camouflé : sans doute le guide. À l’arrière du véhicule, des touristes occidentaux blancs sont assis. À droite, une jeune fille blonde porte un t-shirt à motif de pharaon stylisé — souvenir « africain » générique. Elle regarde vers le sol. À gauche, on devine un autre touriste, son appareil photo brandi. Dans la poussière soulevée par la jeep, plusieurs enfants noirs courent. Ils sont des silhouettes prises dans le mouvement, dans le défilement d’une scène dont ils ne sont pas les sujets.

Juffureh n’est pas un village quelconque. C’est le village que Roots, le roman d’Alex Haley (1976), identifie comme le lieu d’origine de Kunta Kinte, ancêtre supposé de l’auteur, kidnappé en 1767 et vendu comme esclave. Après la publication du roman et de la série télévisée, Juffureh est devenu une destination majeure du « tourisme des racines » pour les Afro-Américains, et un arrêt obligé des circuits touristiques occidentaux en Gambie. La photographie est prise dans un lieu surdéterminé par l’histoire de l’esclavage et par sa commercialisation contemporaine.

Ce que montre l’image, c’est le dispositif du regard touristique occidental sur le monde non-occidental. Et c’est précisément ce regard que Parr occupe en la prenant : il est dans la jeep, et il n’a pas photographié les touristes depuis l’extérieur — il est dedans, avec eux. Les enfants noirs courent vers son objectif autant que vers la jeep. Le guide africain tient l’arceau qui structure son cadre. La jeune fille blonde au t-shirt-pharaon est sa compagne de voyage, dans la même configuration extractive : prélèvement d’images, prélèvement d’expérience, dans un village marqué par l’un des pillages humains les plus radicaux de l’histoire moderne.
Cette image est ensuite vendue par Magnum sur le marché international de la photographie, exposée à Paris en 2026, reproduite dans le catalogue Phaidon. Les enfants noirs de Juffureh courent dans la poussière depuis trente-cinq ans, sans avoir jamais été ni consultés, ni nommés, ni rémunérés. Ils sont devenus matière première d’une œuvre qui les utilise pour critiquer le tourisme dont ils sont les victimes — et qui n’a rien changé pour eux.
L’argument de la complicité reconnue ne peut servir ici de bouclier. Parr a certes reconnu à de multiples reprises sa propre hypocrisie. « J’essaie de photographier ma propre hypocrisie et celle de la société », disait-il. Et il aimait à répéter : « We’re heading toward catastrophe, but we’re all going there together. »1 Mais cette reconnaissance, qui fonctionne pour les vacances à la plage et l’empreinte carbone, ne suffit pas pour Juffureh. Reconnaître qu’on est un touriste comme les autres n’efface pas le fait qu’on a fait une œuvre de la course d’enfants gambiens dans la poussière, qu’on en a tiré valeur, et qu’on a continué pendant des décennies sans rien changer au dispositif. L’aveu d’hypocrisie devient ici son contraire : une absolution préventive qui permet de poursuivre exactement ce qu’on dit ne pas approuver.
« Nous sommes tous dans le même bateau » est rhétoriquement séduisant, mais empiriquement faux. Le touriste de Benidorm et Martin Parr ne sont pas dans le même rapport au tourisme. Les enfants de Juffureh et Martin Parr ne le sont absolument pas. L’inclusion rhétorique dans un « nous » universel est précisément ce qui permet de ne pas regarder l’inégalité radicale de positions. Circuler librement dans le monde, prélever des images sur des corps qui n’ont pas le même droit de circulation, en tirer valeur et prestige dans les métropoles occidentales : la structure a un nom dans les études postcoloniales ; c’est celle du regard non marqué, qui se croit universel précisément parce qu’il occupe la position qui n’est jamais regardée.
Reste l’expérience que produit l’exposition elle-même. Le visiteur sort de Global Warning avec un sentiment paradoxal. Il a vu des images qui dénoncent la surconsommation, et il les a vues dans un musée du quartier le plus touristique de Paris, après avoir payé pour entrer. Il a vu des plages bondées, et il rentrera chez lui en pensant peut-être à ses prochaines vacances. Il a vu des bouffes industrielles, et il dînera peut-être au restaurant. Il a vu les enfants de Juffureh, et il n’en pensera peut-être plus rien dans une heure.
Parce que ce que produit l’exposition n’est pas une remise en cause, mais une déculpabilisation à bon marché. L’ironie de Parr, pensée comme regard critique, fonctionne ici comme marqueur de distinction : moi je vois le problème, donc je n’en fais pas partie. La conscience devient un bien culturel comme un autre, qu’on consomme pour s’en parer. Le sociologue Luc Boltanski avait théorisé ce mécanisme dans La souffrance à distance (1993) : le spectateur de la misère médiatisée développe une économie morale qui lui permet de ressentir sans agir, et cette économie est socialement valorisée. Global Warning en est une version esthétisée et ludique. Le dispositif muséal reconduit exactement la structure qu’il prétend exposer. Ce que Parr vendait — et ce que le Jeu de Paume vend aujourd’hui — ne relève pas d’une dénonciation, mais d’une position d’énonciation. Pas le contenu critique des images, mais le confort moral de pouvoir les regarder.

France Culture écrit au sujet de l’œuvre de Parr : « Tout était là, sous nos yeux, et l’on ne regardait pas. » La formule s’applique aussi à cette exposition. Tout est là — les tensions, les asymétries, les angles morts, les questions que des décennies de polémiques avaient soulevées et que la commémoration vient d’enterrer. Et la critique ne regarde pas.
Cela ne disqualifie pas l’œuvre, mais la manière dont nous choisissons aujourd’hui de la recevoir. Faire d’elle une icône consensuelle au moment où elle aurait pu, enfin, devenir un objet de discussion ouverte, c’est renouveler le mécanisme que Parr lui-même semblait décrire sans jamais le nommer : la récupération du regard critique par les institutions qui le valorisent et le neutralisent simultanément.
Pendant ce temps, les enfants de Juffureh courent toujours dans le cadre.
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