17.06.2026 à 08:00
382 millions d'euros. Ce sont les dépenses totales déclarées par les plus gros « représentants d'intérêts », aka les lobbys, dans la capitale européenne en 2025, selon les chiffres collationnés par notre partenaire Corporate Europe Observatory.
Le calcul porte sur les organisations qui déclarent plus d'un million d'euros de dépenses annuelles - au nombre de 173 au total.
Ces dépenses de 382 millions en 2025 sont 50% supérieures à ce qu'elles étaient en 2020, signe que l'investissement (…)
382 millions d'euros. Ce sont les dépenses totales déclarées par les plus gros « représentants d'intérêts », aka les lobbys, dans la capitale européenne en 2025, selon les chiffres collationnés par notre partenaire Corporate Europe Observatory.
Le calcul porte sur les organisations qui déclarent plus d'un million d'euros de dépenses annuelles - au nombre de 173 au total.
Ces dépenses de 382 millions en 2025 sont 50% supérieures à ce qu'elles étaient en 2020, signe que l'investissement politique des grandes entreprises à Bruxelles ne faiblit pas - au contraire. Les autorités européennes sont engagées dans une politique de déréglementation tous azimuts qui ne peut que leur convenir et qu'elles ont largement inspirée (lire Derrière la vague de dérégulation, des institutions européennes de plus en plus soumises aux industriels).
Les acteurs de la tech (Meta, Amazon et autres) occupent la première place du classement par secteur, avec 73 millions d'euros de dépenses annuelles déclarées, mais ils sont talonnés par les géants de la finance, de l'énergie et de la chimie.
Tous les détails sur ces chiffres et la méthodologie sont disponibles sur le site de Corporate Europe Observatory (en anglais).
16.06.2026 à 07:00
Séverin Lahaye
L'article 35 de la loi de simplification, finalement adoptée en avril 2026, crée le statut de « projet national d'intérêt majeur » qui vise à faciliter la construction rapide de nouveaux data centers. Des gros acteurs économiques ont pesé de tout leur poids pour faire adopter cette mesure stratégique, à commencer par les Big Tech qui ont démontré une nouvelle fois l'étendue de leurs réseaux d'influence. Premier volet d'une enquête en deux parties.
La France, patrie des datacenters géants (…)
L'article 35 de la loi de simplification, finalement adoptée en avril 2026, crée le statut de « projet national d'intérêt majeur » qui vise à faciliter la construction rapide de nouveaux data centers. Des gros acteurs économiques ont pesé de tout leur poids pour faire adopter cette mesure stratégique, à commencer par les Big Tech qui ont démontré une nouvelle fois l'étendue de leurs réseaux d'influence. Premier volet d'une enquête en deux parties.
La France, patrie des datacenters géants ? C'est en tout cas ce que souhaite le gouvernement, qui multiplie les gestes en vue d'accueillir de nouvelles infrastructures numériques sur le territoire. Une politique dont le premier point d'orgue aura été le sommet pour l'Intelligence artificielle (IA) de février 2025 à Paris, à l'occasion duquel Emmanuel Macron a annoncé 105 milliards de nouveaux investissements, notamment pour le projet baptisé Campus IA à Fouju, en Seine-et-Marne.
Les annonces de nouveaux projets de datacenters se succèdent, comme lors du sommet Choose France, qui s'est tenu le 1er juin 2026 à Versailles.
Depuis, les annonces de nouveaux projets se succèdent, comme lors du sommet Choose France, qui s'est tenu le 1er juin 2026 à Versailles. Le géant des télécommunications japonais SoftBank y a dévoilé un plan d'investissement de 75 milliards d'euros pour la construction de trois gigantesques datacenters dans les Hauts-de-France. Le fonds émirati MGX et Mistral AI, partenaires au sein de Campus IA (lire notre enquête), ont annoncé un nouvel investissement de 7,5 milliards d'euros pour la construction d'un autre centre. On peut également citer l'extension des sites de Data4, un opérateur français de datacenters détenu par le fonds d'investissement canadien Brookfield.
Ces investissements « records », selon les termes d'Emmanuel Macron, font suite à l'adoption de la loi de simplification de la vie économique en avril dernier par les parlementaires. Via son article 35, la loi dans sa version définitive confère à certains centres de données le statut de « projet d'intérêt national majeur » (PINM), afin d'assouplir leurs conditions d'implantation. « Ce statut pourrait être attribué aux plus gros projets de datacenters, qui se comptent sur les doigts d'une main », explique Olivier Bonneau, avocat en droit public au sein du cabinet Rivières Avocats Associés.
La disposition pourrait presque sembler anecdotique, noyée au milieu d'un texte de loi couvrant de nombreux aspects de la vie économique. Pourtant, l'obtention de ce label PINM devrait fournir de multiples avantages aux entreprises concernées, que ce soit en termes de fiscalité, d'assouplissement de leurs obligations environnementales, et de limitation du débat public autour de leurs projets. Et même si certaines dispositions n'ont pas été intégrées dans la loi (lire notre encadré), l'offensive de lobbying menée par les opérateurs de centres de données et leurs représentants témoigne du caractère stratégique de ce statut.
Certains dirigeants d'entreprises n'ont d'ailleurs pas caché leur plaisir après son adoption. Interrogé par Les Échos, le directeur général d'Equinix France, Régis Castané, a salué le « gain de temps colossal » permis par ce statut. « On attendait cette loi depuis si longtemps, mieux vaut tard que jamais ! », a déclaré Olivier Micheli, patron de Data4, qui a elle aussi fait du lobbying pour la loi de simplification.
Les gros acteurs étasuniens, seuls capables de construire de très grandes infrastructures, ont été en première ligne pour obtenir la création du statut de PINM.
Comme nous l'avons montré dans un précédent article, les leaders du secteur des infrastructures numériques, que ce soit en termes de centres possédés, de puissances installées ou de capitaux investis, sont majoritairement étrangers, et surtout étasuniens. Ce sont ces mêmes acteurs, seuls capables de construire de très grandes infrastructures, soit pour de l'hébergement en colocation (comme Equinix ou Digital Realty), soit pour des « hyperscalers » (des datacenters destinés à héberger en très grande quantité les données des Gafam comme Microsoft, Amazon ou Google), qui ont été en première ligne pour obtenir la création du statut de PINM.
C'est ce que confirment leurs déclarations auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). En 2024 et 2025, Equinix (4 actions de lobbying déclarées), Digital Realty (1 action), Amazon Web Services, la filiale cloud du groupe de Jeff Bezos (4 actions), Microsoft (1 action) et Google (3 actions), ont toutes effectué des actions d'influence auprès des décideurs politiques sur le sujet, soit directement, soit en recourant à des cabinets de lobbying.
Le sénateur de l'Ain Patrick Chaize (Les Républicains), rapporteur d'une autre proposition de loi visant à faciliter l'arrivée des centres de données sur le territoire français, semble avoir prêté attention à leurs arguments, comme le prouve le compte-rendu de la séance en commission des Affaires économiques au Sénat en février dernier. Il déclarait vouloir « favoriser leur implantation [...] à la fois en encourageant le développement d'opérateurs français et européens tels que OVH, Data4 ou OpCore, mais aussi en attirant les investissements des Gafam ou de grands investisseurs tels que les Émiratis de MGX ou les Canadiens de Brookfield. » Pour cela, il faut selon lui appliquer « l'article 15 du projet de loi de simplification de la vie économique [article 35 de la loi promulguée, NdE] », « très attendu des acteurs ».
Un amendement pour réserver le statut de PINM aux entreprises françaises et européennes a été supprimé lors de la commission mixte paritaire.
Les députés avaient tenté d'ajouter un amendement au projet de loi de simplification pour réserver le statut aux entreprises françaises et européennes, mais ce dernier « a été supprimé lors de la commission mixte paritaire », selon l'ONG Data For Good. L'exemple de Data4, entreprise formellement française mais qui appartient au groupe canadien Brookfield, montre la difficulté à tracer une frontière nette dans ce domaine.
Les géants américains du numérique disposent de puissants réseaux dans différentes associations professionnelles censées défendre les intérêts de l'économie française. On peut citer par exemple l'Afnum (Association française des industries du numérique), dont les GAFAM sont tous membres, tout comme la majorité des poids lourds étasuniens du secteur, qui déclare une action de lobbying en faveur de l'article 15 de la loi simplification. L'Afnum compte parmi les fédérations membres du Medef (Mouvement des entreprises de France), qui a lui aussi fait du lobbying autour de cet article.
Cette forme d'« entrisme » des multinationales américaines dans les réseaux patronaux français n'est pas nouvelle (lire notre enquête GAFAM Nation). En 2019, par exemple, le lobby France Digitale, composé d'entreprises françaises du numérique, s'était opposé à la loi instaurant la « taxe Gafam » par crainte qu'elle bride « l'attractivité de la France », relate le politiste Charles Thibout, auteur d'une thèse sur le lobbying de Google. À l'époque, France Digitale était soutenu par les « principales multinationales du numérique états-uniennes », ce qui n'est plus le cas aujourd'hui, nous a assuré Melchior Bachelot, responsable des affaires publiques de l'association. Les Big Tech sponsorisent toutefois encore quelques événements organisés par le lobby.
Pour plaider la cause des datacenters, les Big Tech peuvent aussi aussi compter sur la force de frappe du Gimelec, le lobby des entreprises de la filière électronumérique française.
Pour autant, si le statut de PINM est d'abord une demande des plus gros opérateurs extra-européens, il va bénéficier aussi « à toute la chaîne de valeur de la filière », poursuit le lobbyiste. Dans ses propositions à destination des parlementaires, France Digitale appelait à « mettre en place des procédures administratives accélérées et simplifiées […] pour pouvoir installer des sites industriels, comme des datacenters ». « Ce changement de cadre normatif va encourager l'innovation dans le secteur, et peut-être que dans six mois ou un an, on aura des entreprises françaises capables d'obtenir ce statut, comme c'est le cas pour Mistral AI aujourd'hui », défend Melchior Bachelot. Il n'est donc pas si étonnant de trouver des « points de convergence » entre ces différents acteurs, poursuit-il, bien qu'il dénonce le fait que les Big Tech soient « plus entendus » par les gouvernants que les entreprises françaises.
Pour plaider la cause des datacenters, les Big Tech et leurs homologues français peuvent aussi compter sur la force de frappe du Gimelec, le lobby des entreprises de la filière électronumérique française. Fort de 210 adhérents, et comptant au sein de son conseil d'administration des représentants de grands groupes comme Schneider Electric, Siemens, Legrand ou Vinci, celui-ci a déclaré en 2025 62 actions de lobbying à la HATVP, dont plus de la moitié concernaient les datacenters (mais aucune spécifiquement sur la loi simplification), ce qui témoigne de l'importance du marché pour ses adhérents.
Tous ces différents acteurs se retrouvent dans le principal lobby de la filière des centres de données : France Datacenter. Parmi ses 130 adhérents, on trouve de petites entreprises de l'électronique, des cabinets de conseil, des multinationales de la construction et la plupart des opérateurs de datacenters. Ils profitent tous, à des échelles diverses, de la politique très favorable au secteur du gouvernement. Mais ce sont les plus puissantes d'entre elles qui siègent au conseil d'administration du lobby, présidé par Olivier Micheli, le patron de Data4. Parmi les autres grandes entreprises détenant un siège d'administrateur, on peut citer Digital Realty, Equinix, AWS, la société de conseil étasunienne CBRE et les multinationales françaises Eiffage, Vinci et Equans (filiale de Bouygues). Cette emprise des géants du secteur se vérifie dans les quelques actions de lobbying que l'association a déclarées en 2025, notamment en faveur du projet de loi de simplification.
Les 130 adhérents de France Datacenter profitent tous, à des échelles diverses, de la politique très favorable du gouvernement. Mais ce sont les plus puissantes d'entre elles qui siègent au conseil d'administration.
Le lobby n'a de cesse de mettre en avant l'argument de la souveraineté numérique pour défendre la déréglementation du secteur, par exemple dans son « Plaidoyer pour un numérique utile, responsable et ancré dans les territoires », publié en décembre 2025, dans lequel son président, Olivier Micheli, affirme que « les centres de données peuvent devenir de véritables leviers de souveraineté numérique [...] au bénéfice des élus et des habitants ». Son délégué général, Michaël Reffay, expliquait le 19 avril dernier sur Sud Radio que « les centres de données permettent d'assurer notre souveraineté nationale parce qu'ils apportent des capacités de calcul sur le sol français ». Des éléments de langage que reprend allègrement la ministre Anne Le Hénanff dans ses interventions. Interrogée par DC Mag à l'occasion des vœux 2026 de France Datacenter, elle expliquait que « la filière des datacenters joue un rôle crucial […] pour assurer la souveraineté numérique de notre pays ».
Cette apparence de consensus a tout de même fini par contrarier certains des acteurs du secteur, comme Damien Lucas, le directeur général de Scaleway. « On ne sait plus bien ce que l'on met derrière le label de souveraineté, il y a peut-être eu trop de « souveraineté-washing »... », s'est-il énervé devant les députés de la Commission d'enquête sur les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique, le 15 avril 2026. À la tête de cette filiale détenue par le groupe Iliad de Xavier Niel depuis 2023, il a fustigé à plusieurs reprises le narratif des géants étasuniens, qui selon lui répètent « à qui veut l'entendre que l'offre européenne n'est pas au niveau, et que les clouds souverains sont plus chers [que ceux des entreprises étasuniennes, ndlr]. »
Le nouveau délégué général de France Data Center a travaillé cinq ans au ministère de l'Économie, avant de rejoindre Bruxelles en 2022 en tant que conseiller sur le numérique lors de la présidence française du Conseil de l'UE.
Bien que critique des éléments de langage déployé par France Datacenter (dont son entreprise ne fait pas partie), Damien Lucas a tout de même travaillé à ses côtés pour rédiger un rapport remis à Anne le Hénanff le 12 mai dernier visant à accélérer l'implantation des centres de données sur le sol français. On y retrouve les principales demandes de la filière : procédure de raccordement accélérée au réseau électrique, baisse de la fiscalité, et surtout obtention du statut de PINM pour accélérer le « permitting », soit les autorisations nécessaires à leur installation. Secteur privé et gouvernement se sont également retrouvés en janvier dernier pour les Rencontres des centres de données à Bercy, réunissant notamment les membres de France Datacenter, la ministre Anne le Hénanff et des responsables de RTE, de la Direction générale des entreprises (DGE) et Business France.
Selon le sociologue Victor-Manuel Alfonso Marques, ce type de rencontres permettent au lobby « d'accompagner la régulation du secteur » en transmettant aux décideurs politiques les revendications de ses adhérents. Des décideurs qu'a longtemps côtoyés le nouveau délégué général de l'association, Michaël Reffay, arrivé en 2025. Celui-ci a travaillé cinq ans au ministère de l'Économie, avant de rejoindre Bruxelles en 2022 en tant que conseiller sur le numérique lors de la présidence française du Conseil de l'UE, puis de revenir au ministère de l'Économie, en tant que membre du cabinet de Jean-Noël Barrot, aujourd'hui ministre de l'Europe et des Affaires étrangères.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donCes connexions ont-elles servi le travail d'influence concernant la loi de simplification ? Rien ne le prouve. Mais lors de l'examen du projet de loi par l'Assemblée nationale en mars 2025, avant qu'elle soit mise en pause du fait de l'instabilité gouvernementale, le fondateur du cabinet de lobbying Ecolobby, Jordan Allouche, avait relevé de nombreuses similarités entre les amendements déposés par les parlementaires du centre, de droite et d'extrême droite, et les propositions de France Datacenter. Dans cette entreprise de copier-coller délicate, ce sont les députés du Rassemblement national (RN) qui s'en sont le mieux sortis. « Le député RN de l'Hérault, Aurélien Lopez-Liguori, a cosigné avec plusieurs collègues un amendement (n°CS1113) visant à assouplir les conditions pour qu'un datacenter soit reconnu comme projet d'intérêt national majeur », expose Jordan Allouche dans un billet sur le blog de Mediapart.
Les inquiétudes autour de l'impact écologique de ces infrastructures numériques ou sur les implications du développement incontrôlé de l'IA et de ses usages n'ont à l'inverse pas été entendues.
Au final, seuls les amendements déposés par le lobby concernant les dérogations aux codes de l'urbanisme (notamment sur la hauteur des bâtiments) et l'obtention du statut de PINM ont été introduits dans le texte voté en avril dernier. Mais cette opération « a mis en lumière une mécanique bien connue : celle d'un secteur structuré, capable de proposer ses textes clés en main, et d'élargir ses soutiens au-delà des clivages politiques », estime le lobbyiste, qui œuvre en faveur de la transition écologique.
Si on peut encore s'interroger sur les conséquences juridiques et pratiques de l'application de l'article 35 de la loi simplification (lire l'encadré), la convergence d'intérêts politiques et économiques autour de l'accélération de l'implantation de datacenters est indéniable. Les inquiétudes autour de l'impact écologique de ces infrastructures numériques ou sur les implications du développement incontrôlé de l'IA et de ses usages n'ont à l'inverse pas été entendues. Le collectif Le nuage était sous nos pieds et l'association La Quadrature du Net avaient par exemple appelé à un « moratoire sur les gros datacenters, le temps que les conditions d'une maîtrise collective des infrastructures numériques puissent être posées ». En vain.
Cette volonté d'aller vite, alimentée par le lobbying des Big Tech, se retrouve au niveau européen. En 2024, comme l'a rapporté Le Monde, Microsoft et les lobbies du secteur ont obtenu de Bruxelles que les informations sur les impacts écologiques de chaque centre de données soient gardées confidentielles. La Commission européenne, dans son texte sur le développement du cloud et de l'IA (« Cloud and AI Development Act », Cada), publié le 3 juin, appelle à tripler les capacités de centre de données de l'Union européenne (UE) dans les cinq prochaines années. Pour cela, elle veut que les États membres désignent au moins « une zone d'accélération » avec un « permis de référence global ». « Dans les faits, cela permet de raccourcir les délais des évaluations environnementales ou des consultations publiques », détaille le média Contexte.
C'est le résultat d'un lobbying appuyé des géants américains, comme le montre l'ONG Corporate Europe Observatory (CEO) dans son rapport « Permission to pollute » (« Permission de polluer ») : « La Commission a déroulé le tapis rouge aux géants de la tech pour qu'ils participent à l'élaboration de cette loi, en organisant en novembre 2025 un atelier avec des entreprises du secteur des technologies et de l'énergie pour les centres de données. » CEO a notamment épluché le « Feedback » de Google concernant le Cada, dans lequel la multinationale enjoint la Commission « à limiter la possibilité pour les citoyens de s'opposer à l'octroi d'autorisations pour les centres de données ». En 2025, les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) ont dépensé 35 millions d'euros pour leur lobbying, loin devant les secteurs de l'énergie, de la finance ou de la chimie, détaille l'ONG Somo dans un rapport.
Emmanuel Macron « n'a cessé de mettre en scène sa capacité à attirer les capitaux des multinationales du numérique ».
En France même, les lobbyistes de Google disposent également de « proximités de longue date avec Sébastien Lecornu et Emmanuel Macron », selon Charles Thibout. Le président de la République « n'a cessé de mettre en scène sa capacité à attirer les capitaux des multinationales du numérique », écrit l'universitaire dans sa thèse. Ce que traduisent ses prises de positions publiques notamment devant les investisseurs étrangers, que ce soit lors du sommet pour l'IA, ou lors des différents sommets Choose France, où le président se mue en véritable « VRP » de la France.
Et bien qu'en façade, de nombreux dirigeants tricolores plaident pour unune souveraineté numérique, comme la ministre Anne Le Hénanff, nombre d'entre eux tiennent en réalité un double discours, selon Charles Thibout. « Ils savent qu'il est très profitable politiquement de s'opposer publiquement à ces multinationales, mais de l'autre côté, ils ne veulent pas entraver les investissements considérables de ces firmes. En clair, ils cherchent à ménager la chèvre et le chou. » Quitte à élaborer directement avec elles les normes censées les réguler. De la « taxe Gafa » de 2019 à l'article 35 de la loi simplification, c'est encore la même musique, et ce sont encore les Big Tech qui donnent le la.
| Une « boulette » des députés ? |
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| Malgré les efforts d'influence menés par les opérateurs et leur groupes d'intérêt, la loi de simplification « n'est pas aussi favorable qu'on le pense pour eux », estime l'avocat en droit de l'environnement Arnaud Gossement. La raison : une « boulette » des députés, qui ont oublié d'inclure dans la loi une modification du Code de l'environnement qui aurait dû permettre aux datacenters ayant le statut de PINM de déroger plus facilement aux obligations de protection des espèces protégées. C'est pourquoi le Conseil constitutionnel, saisi par une centaine de députés socialistes et écologistes dénonçant les atteintes à la Charte de l'environnement que pourrait provoquer l'application de la loi, n'a pas censuré cet article. « Le législateur n'a pas prévu qu'un centre de données, qualifié par décret de projet d'intérêt national majeur, puisse se voir reconnaître de manière anticipée le caractère de projet répondant à une raison impérative d'intérêt public majeur pour la délivrance d'une dérogation à la réglementation relative aux espèces protégées », expliquent les membres de la juridiction dans leur décision du 21 mai 2026. Bien que les projets ayant le statut de PINM verront bien leur demande de permis de construire examinée par les préfectures et non plus par les mairies, « cela ne va pas forcément accélérer le traitement des dossiers, tant que le nombre de fonctionnaires en poste n'augmente pas », estime Arnaud Gossement. Le texte introduit également deux contraintes pour les opérateurs, qui pourront voir leur demande de permis de construire refusée par les mairies en cas de tension sur la ressource en eau, et devront payer une taxe supplémentaire en cas de raccordement électrique accéléré. Cet accès privilégié au réseau électrique fait suite à un amendement déposé par le gouvernement, qui reprend quasi mot pour mot la proposition de RTE, le gestionnaire du réseau électrique, comme en témoigne sa déclaration de lobbying à la HATVP. « Bien que cette loi fixe une mise en action de l'instruction administrative plus favorable aux opérateurs des projets les plus importants, elle ne change pas le problème de fond pour eux, qui est la lenteur de traitement des dossiers dans un contexte de compétition internationale », conclut Olivier Bonneau. |
16.06.2026 à 06:30
Séverin Lahaye
Le gouvernement a convié à huis clos des filiales de multinationales au ministère de l'Économie pour écouter leurs recommandations concernant l'implantation rapide de grands projets de centres de données. Le signe que derrière tous les discours du pouvoir exécutif sur la « souveraineté numérique », c'est bien l'attractivité vis-à-vis des grands acteurs économiques internationaux qui reste la priorité, au détriment du droit de l'environnement et des citoyens.
Une conférence à huis clos à (…)
Le gouvernement a convié à huis clos des filiales de multinationales au ministère de l'Économie pour écouter leurs recommandations concernant l'implantation rapide de grands projets de centres de données. Le signe que derrière tous les discours du pouvoir exécutif sur la « souveraineté numérique », c'est bien l'attractivité vis-à-vis des grands acteurs économiques internationaux qui reste la priorité, au détriment du droit de l'environnement et des citoyens.
Une conférence à huis clos à Bercy, réunissant des décideurs et les représentants de grandes entreprises internationales, qui recommanderait une série de mesures destinées à contourner les règles démocratiques autour de l'implantation de grands projets comme les datacenters – mesures que le gouvernement s'empresserait ensuite de mettre en œuvre ?
Cela pourrait ressembler à une mauvaise caricature d'affaire de lobbying, mais c'est pourtant ce que nous avons découvert en enquêtant sur l'offensive de lobbying autour de la loi « simplification » et de l'octroi du statut de « projet d'intérêt national majeur » (PINM) aux datacenters (lire le premier volet de cette enquête).
Chaque année, des multinationales sont invitées au ministère de l'Économie pour partager leurs recommandations aux décideurs politiques, dans le cadre de la « Conférence des dirigeants français d'entreprises étrangères ». À l'initiative de Business France et de la Direction générale du Trésor, cet événement réunit plus de 80 chefs de multinationales étrangères et 50 décideurs politiques en toute discrétion. L'édition 2025, qui s'est tenue au mois de septembre, a mis l'accent sur le sujet des infrastructures numériques, et ses recommandations se lisent comme comme une « liste de courses » destinée à favoriser l'accueil de nouveaux grands projets, en passant outre les normes environnementales et le débat public.
Cette « Conférence » est organisée depuis 2013 par le cabinet de conseil DZA, filiale du groupe Arfilia, une holding familiale présidée par Raymond Soubie. Cet ancien conseiller du président de la République Nicolas Sarkozy, « très écouté par les syndicats et le patronat » selon Challenges, possède, via sa holding, plusieurs entreprises de conseil, comme Taddeo, régulièrement sollicité par les entreprises du CAC 40, mais aussi le groupe de médias AEF Info.
DZA travaille régulièrement avec d'autres entreprises de la filière des datacenters, comme Digital Realty, partenaire du Forum d'Aix-Marseille des groupes internationaux.
La liste des participants n'étant pas publique, il n'est possible de connaître que les entreprises partenaires de l'édition 2025 : Pfizer, Shell, Coca-Cola, pour citer les plus connues d'entre elles. Parmi elles, deux sont des opérateurs de datacenters : la société japonaise Telehouse, qui détient trois datacenters en France, pour une puissance de 63 mégawatts, et le géant étasunien de l'immobilier, Prologis, qui détient une quarantaine de datacenters aux États-Unis, et a annoncé la construction de plusieurs datacenters à Paris. DZA travaille régulièrement avec d'autres entreprises de la filière, comme Digital Realty, partenaire du Forum d'Aix-Marseille des groupes internationaux, un salon annuel organisé par DZA et One Provence Promotion, l'agence d'attractivité économique de la métropole Aix-Marseille Provence. Fabrice Coquio, président de Digital Realty France, comptait d'ailleurs parmi les membres invités de l'édition 2024, tout comme Sami Slim, président de Telehouse France, pour l‘édition 2025.
En plus de cet événement, DZA organise neuf cercles de rencontres réunissant différents publics, comme des dirigeants de filiales d'entreprises étrangères en France (« Cercle des dirigeants ») ou leurs directeurs des ressources humaines (« Cercle People First »). Ces événements ne sont pas, selon l'entreprise, des « lieux d'influence menant à des actions de lobbying », car réservés au secteur privé. Ce n'est pourtant pas le cas de la Conférence des dirigeants français d'entreprises étrangères, qui accueillent des membres de cabinets ministériels ou des parlementaires. Parmi ceux présents le 9 septembre 2025, on peut citer Mariana Caillaud, ancienne conseillère à Matignon et depuis avril 2026 directrice du cabinet de Mathieu Lefèvre, ministre délégué chargé de la Transition écologique, ou bien encore les députés Ensemble pour la République Charles Rodwell et Marie Lebec.
Alors que le cabinet promet la tenue d'« échanges directs avec les membres de l'administration et du Gouvernement », DZA ne déclare aucune action de lobbying au registre de la HATVP.
Pourtant, DZA ne déclare aucune action de lobbying au registre de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Bien que l'objectif de l'événement consiste à « renforcer l'attractivité de la France en fournissant des recommandations aux décideurs politiques », et alors que le cabinet promet à ses membres la tenue d'« échanges directs avec les membres de l'administration et du Gouvernement ».
Seule Business France, l'agence publique chargée d'aider les entreprises françaises à l'export et qui, depuis 2015, s'occupe aussi de l'attractivité de l'Hexagone vis-à-vis des investisseurs étrangers, semble déclarer cette rencontre à la HATVP, sans la nommer. On ne connaît pas non plus la répartition des rôles entre cette agence publique et le cabinet de conseil. Contactés, Business France et DZA n'ont pas répondu à nos sollicitations.
L'étude des recommandations transmises aux décideurs à l'issue de la Conférence laisse peu de doute quant aux priorités des entreprises invitées. Dès les premières pages, le document affirme « l'absolue nécessité d'une simplification rigoureuse [...]. Très concrètement, pour des projets industriels et numériques se comparant désormais à l'échelle mondiale, la lourdeur administrative, couplée à l'incertitude fiscale suffiraient à bloquer leur concrétisation. » Il salue, sans grande surprise, la destruction des normes européennes engagées par la Commission européenne via les textes de loi dits Omnibus (lire notre article).
Les deux premières recommandations concernent directement les législations encadrant l'implantation des centres de données. La première, intitulée « Dupliquer le modèle « Notre-Dame [de Paris, ndlr] et JO » pour faciliter l'implantation d'infrastructures critiques et prioritaires », ambitionne de « rationaliser les délais légaux d'instructions de dossiers ICPE [installations classées pour la protection de l'environnement, dont les datacenters] », en réduisant la durée d'instruction des dossiers ou de concertation publique. Les dirigeants appellent également à la création d'un « guichet unique national, appuyé d'une task-force interministérielle chargée de lever les blocages administratifs », à « renforcer le droit au raccordement prioritaire pour les projets industriels stratégiques d'intérêt national », et surtout, à « instituer une doctrine nationale opposable, garantissant une application uniforme du principe « silence vaut acceptation » ».
À travers ce choix de mots aux résonances pour le moins troublantes, on comprend que les entreprises n'ont strictement aucune envie de solliciter ni de respecter le consentement des populations locales. En sous-texte, peut-être commencent-elles aussi à craindre les mobilisations locales qui se multiplient dans le monde, et désormais en France, pour empêcher la construction de centres de données. Selon l'observatoire Data Center Watch, plus de 152 milliards d'investissements dans les datacenters ont été retardés ou bloqués aux États-Unis par les opposants au cours du deuxième semestre de l'année 2025.
À travers ce choix de mots aux résonances pour le moins troublantes, on comprend que les entreprises n'ont strictement aucune envie de solliciter ni de respecter le consentement des populations locales.
La seconde recommandation cite quant à elle explicitement les infrastructures numériques. Elle propose de « réduire significativement les délais d'instruction, y compris pour les sites destinés à l'accueil de datacenters ». Autres mesures notables : « limiter dans le temps les recours et les contentieux administratifs » ou « créer des zones à statut allégé [appelées « Routes de la données » dans la première recommandation, ndlr] [...] sous une gouvernance conjointe État–collectivités–opérateurs, avec procédures rationalisées et délais réduits ». Comprenez : laissez-nous nous implanter là où nous voulons, sans possibilité de contestation, voire en nous laissant gérer certaines parties du territoire selon nos propres envies. Ce qui rappelle en partie les zones d'accélération voulues par la Commission européenne via son texte sur le développement du cloud et de l'IA (« Cloud and AI Development Act », Cada).
Pour radicales qui puissent paraître ces mesures, certaines d'entre elles vont être partiellement mises en place grâce à la loi de simplification de la vie économique, votée en avril dernier par les parlementaires. Comme nous l'expliquions dans le premier volet de cette enquête, les opérateurs des centres de données ont appuyé l'obtention du statut de « Projet d'intérêt national majeur » (PINM), qui devrait en théorie raccourcir les délais de traitements de leurs dossiers. La loi instaure également une procédure de raccordement électrique accélérée, bien qu'encore une fois, RTE ne pourra pas du jour au lendemain faire sortir de terre des postes sources et des nouvelles lignes à haute tension.
Une autre recommandation de la Conférence a été appliquée de façon insidieuse via un décret.
Une autre recommandation de la Conférence a été appliquée de façon insidieuse via un décret paru le 22 avril 2026 au Journal officiel, qui instaure un régime de contentieux accéléré pour certains grands projets, dont les PINM, comme le rapporte la Banque des territoires. Concrètement, les recours seront examinés directement par les cours administratives d'appel sans passer par le tribunal administratif, qui devront statuer dans un délai de dix mois. Ce qui prive les associations du premier degré juridique, mais surtout, qui ne leur offre qu'une possibilité de recours au Conseil d'État, où les dossiers requièrent un accompagnement très onéreux qu'elles n'ont pas toutes les moyens de s'offrir.
D'après un document que nous avons pu consulter, daté du 7 mars 2025, intitulé « Une stratégie ambitieuse et des investissements pour déployer les centres de données en France », l'État avait déjà créé en amont de la Conférence une « task-force nationale » réunissant le ministère de la Transition écologique, Business France, la DGE et RTE. Bien qu'elle ne corresponde pas entièrement à celle demandée par les entreprises, une partie de ses missions répondent en partie à l'objectif de « lever les blocages administratifs ».
La task-force a notamment pour objet de « recenser les fonciers réunissant les caractéristiques pour l'accueil de centre de données IA » et d'« orienter les porteurs de projet en région », en mobilisant les préfectures et les Agences de développement régionales (ARD). Ce suivi des dossiers passera notamment par le Comité d'orientation et de suivi des projets étrangers (COSPE), une entité de Business France, qui doit veiller à ce que « les Investissements directs de l'étranger (IDE) soient utiles partout, et que notre pays reste le plus attractif, sûr et fiable pour les décideurs économiques du monde entier », selon son directeur, Zacharie B., nommé en février 2025.
Pour la majorité des fonciers identifiés, ce sont les collectivités locales les propriétaires du terrain. Alors pour les convaincre, la task-force affirme leur envoyer un « document exprimant les priorités du Gouvernement en matière de projet de centres de données » pour les « éclairer dans leurs efforts et leurs choix ». La grogne des élus territoriaux face aux nouveaux projets de datacenters apparaît de fait comme un risque important (lire encadré). Mais si d'un côté l'État cherche à les rassurer, il n'hésite pas non plus à aider les opérateurs pour accélérer leurs procédures d'installation. C'est ce que nous révélions dans notre article à propos du lancement d'une concertation préalable par la Commission nationale du débat publique (CNDP) pour le projet de Google à Châteauroux. Dans celle-ci, Jean-Louis Laure, un des garants de la concertation, constatait « un sentiment d'urgence autour du projet » de la part de l'État, qui le porte selon lui « de façon volontaire ».
Le PDG de Telehouse France, Sami Slim, concédait au "Financial Times" avoir réussi à faire accélérer le traitement de ses dossiers grâce à l'intervention du cabinet du président de la République.
Le PDG de Telehouse France, Sami Slim, a concédé au Financial Times, avoir réussi à faire accélérer le traitement de ses dossiers grâce à l'intervention du cabinet du président de la République. Devant les députés de la commission d'enquête sur le numérique, Laurent Choukroun, PDG de la startup Oreus AI, partenaire de l'entreprise DataOne et du fonds émirati G42 pour l'implantation d'un supercalculateur dédié à l'IA près de Grenoble, admettait avoir été reçu par Matthieu Landon, le conseiller technique « industrie, recherche et innovation » du Président et du Premier ministre.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donÀ en croire ses déclarations publiques, le gouvernement n'entend pas réduire son soutien aux opérateurs de centres de données et à leurs appels à déréglementer. Mathieu Lefèvre, ministre délégué chargé de la Transition écologique, dont la directrice de cabinet, Mariana Caillaud, était présente à la Conférence des dirigeants français d'entreprises étrangères, a déclaré auprès de l'AFP en avril dernier vouloir « engager une réforme du permitting et de la consultation du public, en excluant notamment les projets industriels du champ de la CNDP ». Rien de surprenant pour ce ministre délégué qui n'a que les mots « compétitivité » et « simplification » à la bouche, selon le député écologiste Nicolas Thierry, interrogé par Mediapart. Le gouvernement avait déjà tenté la même opération il y a un an, mais son décret avait été retoqué par le Conseil d'État, comme l'avait révélé le média Contexte.
La CNDP subit depuis plusieurs années des attaques répétées de la part des partis centristes, de droite et d'extrême-droite. « Le peu qu'elle fait est devenu insupportable pour l'État et les acteurs industriels », estime le politiste Guillaume Gourgues, interrogé par Nicolas Celnik et Fabien Benoît dans leur livre Les Assoiffeurs (Les Liens qui libèrent, 2026). Car les débats qu'elle organise peuvent « contribuer à populariser des contestations […] comme ce fut le cas face au projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes », poursuivent les deux journalistes dans leur livre. D'où la volonté de l'État de restreindre au maximum son périmètre, afin de ne pas entraver la construction des centres de données.
Lors d'un déplacement dans l'Allier, Emmanuel Macron a explicitement appelé à la duplication du « modèle Notre-Dame », comme évoqué dans les recommandations de la Conférence.
Emmanuel Macron se pose lui-même en promoteur de cette offensive. Lors d'un déplacement dans l'Allier le 23 avril dernier, celui-ci a explicitement appelé à la duplication du « modèle Notre-Dame », comme évoqué dans les recommandations de la conférence : « Rien ne justifie que nous soyons une nation qui sait faire en cinq ans la reconstruction de Notre-Dame de Paris et qui parfois met plus de cinq ans à faire un projet industriel ou un poulailler. Cette accélération passe par une simplification des procédures, en s'affranchissant de choses inutiles et des bureaucraties tatillonnes pour retrouver l'action », avait-il déclaré, comme le rapporte Le Monde.
Cette stratégie rejoint en grande partie celle que pourrait mettre en place le Rassemblement National (RN), en cas d'arrivée au pouvoir en 2027. Elle a été d'une certaine façon dévoilée par le député RN Matthias Renault lors du vote de la loi de simplification à l'Assemblée nationale, le 14 avril dernier : « Collègues de gauche, je veux vous effrayer. Cette petite loi de simplification, c'est un petit apéritif par rapport à ce que fera le RN si l'on arrive au pouvoir. Ça sera à la puissance dix, et on le fera par ordonnance ! » Comme au Parlement européen, droite et extrême droite partagent le même objectif (lire notre article) : la destruction des normes économiques et environnementales, pour le plus grand bonheur des industriels de tous bords.
| Convaincre les élus locaux : un enjeu majeur pour le gouvernement et les opérateurs |
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| Pour convaincre les collectivités locales de faciliter l'implantation de datacenters, la task-force mise en place par le gouvernement déclare leur envoyer un « document exprimant les priorités du Gouvernement en matière de projet de centres de données » pour les « éclairer dans leurs efforts et leurs choix ». Pourtant, selon le sociologue Clément Marquet, « nombre d'entre elles disent être mal accompagnées pour répondre aux politiques d'accueil décidées par l'État au niveau national ». Ce que corroborent les propos d'Axelle Champagne, directrice adjointe au développement économique de la communauté d'agglomération de Paris-Saclay, tenus lors d'une conférence de l'Institut Paris Région en novembre 2025 : « On a aucun outil d'encadrement, on subit ces implantations. » « On n'a pas d'arme pour refuser l'installation des centres de données », témoignait l'ancien adjoint à l'urbanisme de la ville de Marseille, Sébastien Barles, au Courrier des maires. L'association France Urbaine, interrogée également par le Courrier des maires, dénonce elle « la volonté d'accélération nationale très centralisée » face à des territoires qui peinent à « accueillir des installations parfois très lourdes en consommation électrique, en usage foncier et en impact environnemental ». Alors pour calmer la grogne des élus locaux, le ministère de l'Économie a publié en novembre dernier un Guide pour l'implantation des centres de données, à destination des élus locaux. Suivi deux mois plus tard par le lobby France Datacenter, avec ses neuf propositions pour les collectivités contenues dans son « Plaidoyer pour un numérique utile, responsable et ancré dans les territoires ». Cette communication cache néanmoins une stratégie délibérée d'opacité, comme le remarque Clément Marquet : « Il arrive que certains opérateurs fassent signer des clauses de confidentialité aux élus pour protéger leurs intérêts et ne pas dévoiler leur stratégie face à leurs concurrents. » « Les opérateurs n'ont pas l'obligation de prévenir les collectivités locales de leurs promesses d'achat, il m'est déjà arrivé de découvrir des projets de datacenters sur mon territoire au cours d'une discussion avec RTE », ajoute Axelle Champagne, toujours lors de la conférence de l'Institut Paris Région. Cette opacité crée in fine de la « conflictualité démocratique », avance Clément Marquet, au détriment des habitantes et habitants du territoire. C'est précisément ce que nous décrivions dans notre enquête sur le projet de datacenter de Google à Châteauroux, où les militants locaux dénoncent le manque de transparence de la firme et des collectivités locales. |
10.06.2026 à 08:00
Le 4 juin dernier, Pierre-Édouard Stérin était auditionné par la commission d'enquête sénatoriale sur le financement des politiques publiques. Sous l'égide de sa présidente Sonia de la Prévôté (Union centriste) et de sa rapporteuse Colombe Brossel (Socialistes), cette commission s'intéresse au rôle croissant de l'argent privé - comme celui émanant de l'homme d'affaires d'extrême droite – dans le financement des associations et de la culture, sur fond de réduction des soutiens publics. (…)
- Infographies / extrême droite, France
Le 4 juin dernier, Pierre-Édouard Stérin était auditionné par la commission d'enquête sénatoriale sur le financement des politiques publiques. Sous l'égide de sa présidente Sonia de la Prévôté (Union centriste) et de sa rapporteuse Colombe Brossel (Socialistes), cette commission s'intéresse au rôle croissant de l'argent privé - comme celui émanant de l'homme d'affaires d'extrême droite – dans le financement des associations et de la culture, sur fond de réduction des soutiens publics.
L'Observatoire des multinationales a publié il y a quelques mois une cartographie complète de l'empire contrôle par Pierre-Édouard Stérin, dans son volet économique comme dans ses versants philanthropiques et politiques (la frontière entre les deux étant très difficile à établir). Lire nos explications ici et là (mis à jour de février dernier).
L'année dernière, le propriétaire de la smartbox avait refusé de se rendre à son audition devant une autre commission d'enquête parlementaire, sur le financement de la vie politique. Suite à ce refus, passible de deux ans de prison et d'une amende de 7 500 euros, il a été entendu par la police judiciaire en novembre.
Cette fois-ci, il a répondu à la convocation. Il a assumé son statut d'exilé fiscal et s'est une nouvelle fois revendiqué « à droite de l'extreme droite » sur les questions de migrations. En revanche, il a esquivé toutes les questions sur le fonctionnement de son empire, par exemple sur les raisons pour lesquelles aussi bien le Fonds du bien commun que le projet Périclès sont - comme nous l'avons révélé - financés via des prêts d'autres sociétés qu'il contrôle plutôt que par des dons.
La commission d'enquête a également auditionné Arnaud Rérolle, le directeur du projet Périclès, et Edward Whalley, celui du Fonds pour le bien commun, deux antennes de l'empire Stérin, ainsi que des représentants de nombreuses structures financées par l'homme d'affaires, comme Politicae, institut de formation à destination des élus locaux, l'Institut de formation politique (son directeur Alexandre Pesey a dit à cette occasion quelques bêtises sur l'Observatoire des multinationales), Excellence ruralités, Familiya ou encore les Académies Saint-Louis.
Toutes ces auditions sont à retrouver sur le site du Sénat.
04.06.2026 à 07:00
Anne-Sophie Simpere
Palantir, qui réalise l'essentiel de son chiffre d'affaires aux États-Unis, cherche à gagner de nouveaux clients en Europe, du côté des entreprises comme des gouvernements. Avec souvent le même opératoire : la multinationale profite des situations de crise pour offrir ses services gratuitement, puis enchaîne avec des contrats très lucratifs dont il est de plus en plus difficile de sortir. C'est ainsi que le Royaume-Uni lui a ouvert grand les portes de ses services publics. En France, son (…)
- Extrême Tech / Palantir, France, États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, services publics, tech, lobbying et influence
Palantir, qui réalise l'essentiel de son chiffre d'affaires aux États-Unis, cherche à gagner de nouveaux clients en Europe, du côté des entreprises comme des gouvernements. Avec souvent le même opératoire : la multinationale profite des situations de crise pour offrir ses services gratuitement, puis enchaîne avec des contrats très lucratifs dont il est de plus en plus difficile de sortir. C'est ainsi que le Royaume-Uni lui a ouvert grand les portes de ses services publics. En France, son troisième marché mondial, Palantir fait pour l'instant surtout affaire avec des grands groupes privés, mis à part un contrat controversé avec la DGSI.
« L'adoption de la tech constitue un problème très grave et très structurel en Europe », s'inquiétait Alex Karp lors du Forum économique mondial de janvier 2026. La question du retard et de la faiblesse de l'Europe n'est pas nouvelle dans les analyses du patron de Palantir (on la retrouve par exemple dans son essai The Technological Republic, paru en 2025) : le vieux continent serait trop réglementé, et n'investirait pas suffisamment dans sa défense, ni dans la course à l'IA.
Derrière ces critiques, souvent entendues du côté de l'administration Trump et de la Silicon Valley, mais aussi des leaders européens eux-mêmes, il y a un point de vue politique, mais il y a également un intérêt commercial. Palantir cherche activement à étendre ses activités en Europe, que ce soit auprès de gouvernements ou de grandes entreprises. En surfant sur les crises et par des jeux de lobbying, de réseaux et de portes tournantes, la multinationale a pu se faire une place sur le marché du vieux continent en dépit de sa réputation sulfureuse. Ni ses liens avec la CIA et l'armée américaine, ni sa collaboration à la traque des migrants aux États-Unis, ni son partenariat étroit avec le gouvernement israélien ne semblent dissuader des dirigeants européens de céder à la fascination pour les logiciels du géant américain et leur pouvoir de traitement et d'interprétation de jeux massifs de données (lire le premier volet de notre enquête).
En 2025, les logiciels de Palantir étaient utilisés par des entités publiques dans dix pays de l'Union européenne.
Selon un décompte publié par Euractiv en août 2025, les logiciels de Palantir étaient utilisés dans treize pays de l'Union européenne (UE), par des sociétés privées, mais aussi par des entités publiques dans dix d'entre eux. Dont la France, puisque la DGSI, le service de renseignement intérieur, a recours au logiciel Gotham de Palantir depuis 2015. D'autres agences de renseignement européens utilisent les outils de la multinationales, notamment le Danemark, tandis que plusieurs polices allemandes les ont adoptés. Europol, l'agence de l'UE dont la mission est de combattre la criminalité internationale et le terrorisme, a quant à elle fait appel aux solutions Palantir de 2016 à 2021. La Grèce et les Pays-Bas s'en sont servis dans le cadre de la gestion du Covid. En Espagne, Palantir est utilisé par le renseignement militaire depuis 2022, et en 2025, le ministère de la Défense britannique a signé un contrat à 240 millions de livres sterling avec la firme américaine.
En Suisse, comme le montre une enquête du magazine Republik qui est à ce jour l'éclairage le plus approfondi dont on dispose sur ses méthodes commerciales, Palantir a démarché les autorités pendant sept ans pour obtenir de tels contrats. Sans succès. Mais elle a obtenu de meilleurs résultats dans le secteur privé du pays, avec des sociétés comme Novartis. Ringier, l'un des plus gros groupes helvétiques de médias, a également noué un partenariat avec Palantir en 2018. Aujourd'hui, les plateformes Foundry et AIP (Artificial intelligence Plateform) de la multinationale américaine sont utilisées dans ses salles de rédaction et pour « exploiter le potentiel des données afin de mieux servir et informer les lecteurs ». En 2021, Ringier affirmait que 85 % de ses journalistes regardaient Foundry tous les jours, la plateforme leur fournissant des informations pour décider quels contenus publier. Republik a aussi révélé que la vice-présidente exécutive de Palantir a siégé au conseil d'administration de Ringier, et que Palantir était membre de DigitalSwitzerland, une organisation de promotion de la tech fondée par le directeur général de Ringier.
Les outils de Palantir équipent de nombreuses autres entreprises privées en Europe, notamment Airbus, Stellantis, Axa, la Société générale ou encore Engie en ce qui concerne les françaises. Le secteur privé ne semble donc pas très inquiet de la réputation sulfureuse de Palantir, et le même constat vaut pour les investisseurs. Selon une enquête parue en mars dernier, entre 2024 et 2025, plus d'une centaine de grandes banques, de gestionnaires d'actifs, d'assureurs et de fonds de pension européens ont augmenté de près de 70 % leur nombre total d'actions dans Palantir. Fin 2025, Amundi, gestionnaire d'actifs et filiale du Crédit agricole, était le deuxième plus gros investisseur européen dans Palantir derrière Norges Bank, avec des actions valorisées à près de 3 milliards de dollars. BNP Paribas est également dans le top 20 des investisseurs Palantir, tandis que Natixis se retrouve plus loin dans le classement.
Une centaine de grandes banques, de gestionnaires d'actifs, d'assureurs et de fonds de pension européens ont augmenté de près de 70 % leur nombre d'actions dans Palantir entre 2024 et 2025.
Contacté pour cette enquête, Amundi nous a répondu « ne pas avoir de commentaire à faire à ce sujet ». Dans son Rapport d'engagement 2024, il est pourtant écrit que « le non-respect des droits de l'homme peut, et doit, avoir des conséquences négatives sur la réputation et les résultats financiers des entreprises ». Et sa politique d'investissement générale assure : « En tant que gestionnaire d'actifs responsable, nous évaluons la manière dont les entreprises prennent en compte les droits humains et traitent les violations des droits de l'homme dans le cadre de leurs activités. »
Ce fait longtemps que Palantir fait l'objet d'alertes. Dès 2020, Amnesty International concluait que l'entreprise n'appliquait pas la diligence requise dans ses contrats avec ICE, et qu'il était fort possible qu'elle contribue à des violations des droits humains en raison de la façon dont sa technologie facilite les opérations visant des personnes migrantes ou demandeuses d'asile. L'ONG rappelait que par le passé, ICE avait déjà utilisé la technologie de Palantir pour mener des raids massifs et séparer des enfants de leurs parents. Avec l'intensification des opérations de l'ICE sous le deuxième mandat de Donald Trump, ces risques n'ont fait qu'augmenter.
Les liens de Palantir avec ICE ou avec Israël, ainsi que les guerres menées par les États-Unis avec son logiciel Maven ont cependant commencer à inquiéter certains investisseurs. En octobre 2024, Storebrand, l'un des principaux gestionnaires d'actifs de Norvège, a désinvesti de Palantir en invoquant le risque de violation du droit international humanitaire et des droits humains en Israël. Il a été suivi par le fond de pension néerlandais Stichting Pensioenfonds ABP en avril 2026.
Du côté des pouvoirs publics, c'est surtout la question de la souveraineté qui suscite des inquiétudes – en particulier quand les logiciels de l'entreprise américaine sont utilisé pour traiter des données liées à des fonctions régaliennes. En mars 2026, interrogé par la Commission d'enquête parlementaire sur les dépendances de la France sur le contrat de la DGSI avec Palantir, Henri Verdier, l'ancien ambassadeur de la France pour le numérique, a répondu : « J'ai toujours pensé que c'était une erreur. » Et de souligner la dépendance que ces outils créent vis-à-vis d'une entreprise étrangère : « Palantir vous permet de stocker cent fois plus de données qu'auparavant et se rend indispensable. Lorsqu'éclate un conflit commercial ou que change la grille tarifaire, si vous êtes en désaccord, l'entreprise peut menacer de vous priver de ses services que vous n'êtes plus capables d'assurer vous-mêmes. » Les logiciels Palantir ne se contentent pas de traiter les informations : ils en tirent des conclusions et proposent des actions. Utiliser ces outils implique donc aussi de dépendre, pour des prises de décision, d'algorithmes sur lesquels l'entreprise américaine a la main. Y compris quand il s'agit choisir des cibles à frapper ou des personnes à surveiller.
Palantir vous permet de stocker cent fois plus de données qu'auparavant et se rend indispensable.
Palantir assure que les données traitées restent dans les mains de ses clients, qu'elle ne propose pas de solution d'hébergement (en recourant aux clouds d'autres opérateurs), que les données sensibles peuvent être chiffrées et stockées dans des datacenters cloisonnés, et que tout accès est suivi et traçable. Une ligne de défense qui n'est pas sans failles. Il peut y avoir, par exemple, accès aux données du client par les ingénieurs de Palantir quand ils installent les systèmes. En mai, dernier le Financial Times révélait que les autorités britanniques avaient accordé à l'entreprise américaine un accès illimité à certaines données de patients, avant qu'elles soient anonymisées, afin de mettre en place une plateforme intégrée pour la NHS, le service national de santé publique. Toujours au Royaume-Uni, le média The Nerve a publié des témoignages émanant du ministère de la Défense s'inquiétant du fait que, même si Palantir n'a pas accès aux informations confidentielles, l'entreprise dispose de suffisamment de données pour, en les combinant, en déduire des informations classifiées comme la localisation d'un sous-marin nucléaire.
En 2024, Republik a rendu public un rapport d'évaluation de l'armée suisse qui écartait le recours aux logiciels de Palantir, notamment en raison des risques de fuites de données vers les États-Unis et de la dépendance que cela créerait vis-à-vis d'une expertise étrangère. Une révélation que l'entreprise américaine ne semble pas avoir beaucoup apprécié, puisqu'elle a immédiatement engagé des poursuites judiciaires contre le média suisse.
Palantir est née dans le sillage des attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis et, en France, la DGSI a pris la décision de recourir a sa plateforme Gotham après le choc des attentats de 2015.
Tout ceci n'a pas empêché l'OTAN, en mars 2025, de choisir le logiciel Maven, développé par Palantir, pour équiper son Commandement allié Opérations (ACO), qui planifie et exécute les opérations de l'alliance. Un contrat signé en six mois, l'ACO estimant qu'il « souffrait d'une rupture capacitaire », a expliqué le général de division Dominique Luzeaux à l'Assemblée nationale. Ce choix est présenté comme n'ayant pas vocation à être définitif, mais dans leur rapport d'information sur les dépendances militaires de la France, les députés François Cormier-Bouligeon et Aurélien Saintoul s'inquiètent : « Les solutions américaines pourraient se généraliser et façonner l'ensemble des procédures au nom de l'interopérabilité et empêcher le développement d'outils souverains. » Les états-majors européens, habitués au logiciel dans le cadre de l'OTAN, pourraient trouver plus simple de généraliser son utilisation plutôt que de développer une solution propre.
« Il est vrai que les mauvaises périodes sont bonnes pour nous », reconnaissait Alex Karp dans une interview au Nouvel Obs en 2023. L'entreprise est née dans le sillage des attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis et, en France, la DGSI a pris la décision de recourir a sa plateforme Gotham après le choc des attentats de 2015. « Nous devons acquérir ce big data immédiatement. (…) La moindre perquisition nous permet de récupérer des milliers de données. Nous avons donc besoin d'outils de big data pour répondre immédiatement à nos besoins », expliquait alors Patrick Calvar, directeur général de l'agence de renseignement. Signé au nom de l'urgence en 2016, le contrat vient encore une fois d'être reconduit dix ans plus tard.
Plus récemment, Palantir s'est invité dans la guerre en Ukraine. « Palantir a proposé dès 2022 des services variés, allant de la détection de cible, du renseignement, déminage à la logistique militaire mais aussi civile, pour gérer les déplacement de réfugiés », explique Valentin Goujon, doctorant en sociologie au médialab de Science Po. « C'est un labo pour les système IA. » Chaque usage permet en effet à Palantir d'améliorer ses outils, mais aussi de mettre un pied dans la porte pour de prochains contrats, grâce à l'expérience acquise sur ceux obtenus « dans l'urgence ». En 2020, la pandémie de Covid avait ainsi été l'occasion de proposer ses solutions à plusieurs pays européens, dont la France, qui n'a pas donné suite. En revanche, cette stratégie s'est avérée extrêmement efficace au Royaume-Uni.
Palantir s'est intéressée dès 2019 au NHS, le système de santé publique du Royaume-Uni qui traite des millions de patients chaque année et représente ainsi une source de données exceptionnelle. Le secrétaire d'État Liam Fox et des responsables du ministère du Commerce avaient alors tenu des réunions à huis clos avec les dirigeants de la firme américaine à Davos pour discuter de ce potentiel « inexploité ». Palantir décroche finalement son premier contrat en 2020, alors que les procédures de conclusion des marchés publiques sont suspendues en raison de la crise sanitaire. Martha Dark, directrice de l'ONG britannique Foxglove, raconte : « Quand Palantir a obtenu ce contrat pour la gestion du Covid, ça a été fait en secret et le gouvernement n'a pas rendu public quelles compagnies géraient les données de santé, qui y avait accès, et dans quelles conditions. » FoxGlove et OpenDemocracy ont du engager une bataille judiciaire pour obtenir la publication des accords.
En 2023, le NHS a attribué à Palantir un marché de 330 millions de livres pour la mise en place d'une plateforme pour fédérer toutes les données du système de santé publique.
« Ils [Palantir, NdE] ont donné accès à Foundry [un logiciel de Palantir] pour 1£ symbolique, pour 3 mois dans le cadre de l'urgence Covid. C'était généreux, il y avait un besoin. Mais la pandémie n'a pas duré trois mois, et après, ce contrat a été renouvelé pour un million de livres sterling », explique Duncan McCann de l'ONG GoodLaw Project. Le contrat suivant s'élevait à 23 millions de livres, et il a été suivi d'une extension pour 11,5 millions. Enfin, en 2023, le NHS a attribué à Palantir un marché de 330 millions de livres pour la mise en place d'une plateforme de données centrale afin de fédérer toutes les données du système de santé publique. Pour Martha Dark, « Palantir a bénéficié de l'expérience qu'elle avait après ses premières années de travail avec le NHS, ce que ses concurrents n'avaient pas. Cela leur a donné un avantage significatif pour gagner le marché. »
Des associations, médecins et même les analystes de données du NHS s'alarment des problèmes éthiques et pratiques liés à ce partenariat. « Palantir est une entreprise particulièrement complexe et problématique. Une société de surveillance qui a travaillé sur des contrats militaires, initialement financée par la CIA, étroitement liée aux milliardaires de la Silicon Valley et fondée par Peter Thiel, un partisan de Trump qui a déclaré ne plus croire que démocratie et liberté soient compatibles. Elle n'inspire pas confiance, or la base du travail de santé c'est la confiance. Les gens ne vont pas au NHS, chez le médecin, s'il n'y a pas de relation de confiance », poursuit Martha Dark.
Pour Duncan, « les outils Palantir ne sont pas simplement des systèmes informatiques qui seraient neutres. Leurs activités aux États-Unis suscitent d'énormes inquiétudes, comme par exemple le système ELITE, qui utilise des données de santé pour traquer les migrants ». Le parti d'extrême droite ReformUK vient de faire une percée aux dernières élections locales outre-Manche. Son programme prévoit explicitement la création d'une base de données pour procéder à des expulsions de masse, en croisant les données de plusieurs agences pour identifier les migrants. Une mission pour laquelle les plateformes Palantir seraient parfaitement adaptées, et les données du NHS très utiles.
Les activistes sont néanmoins confiants sur les chances que le gouvernement travailliste fasse valoir la clause de retrait prévue en 2027, compte tenu de la mobilisation autour de ce sujet, y compris de la part de parlementaires. Et parce que de nombreux centres de santé n'utilisent pas encore les solutions du géant américain. Un rapport parlementaire qui vient d'être publié qualifie la dépendance du Royaume-Uni envers Palantir et d'autres géants américains pour ses services publics de « faiblesse inacceptable ».
Ne plus utiliser les logiciels Palantir pourrait d'ailleurs, à terme, conduire à des économies. En avril dernier, le ministère du Logement britannique annonçait qu'avoir résilié son contrat avec la société américaine pour passer sur un système interne lui permettait déjà d'économiser des millions de livres sterling par an en frais de fonctionnement. Ce contrat concernait la gestion de l'hébergement des réfugiés ukrainiens, et Palantir l'avait obtenu en suivant la même stratégie que pour la NHS. L'entreprise avait commencé par offrir au gouvernement six mois d'assistance gratuite, avant d'obtenir un contrat d'un an de 4,5 millions de livres sterling sans aucun appel d'offre, renouvelé en septembre 2023 pour 5,5 millions de livres.
Un audit relate que début 2023, le coût de la migration vers un système interne avait été considéré comme complexe et coûteux, migration qui a toutefois eu lieu en septembre 2025. Ces durées interrogent sur la difficulté pour le secteur public à sortir des solutions Palantir. En France, la DGSI tente de passer sur un autre système depuis dix ans.
Palantir a recruté ces dernières années au moins 32 hauts fonctionnaires, parlementaires, anciens ministres ou responsables des services de renseignements britanniques.
La santé et le logement sont loin d'être les seuls secteurs où Palantir a conclu des contrats avec le gouvernement britannique. En janvier 2026, The Nerve comptabilisait au moins 34 contrats pour un total d'au moins 670 millions de livres sterling, du ministère de la Défense au NHS en passant par des collectivités territoriales. Comme aux États-Unis, des enquêtes de journalistes et d'ONG ont mis en lumière les diverses formes de collusions entre la multinationale américaine et les responsables politiques. « Il y a de véritables portes tournantes entre Palantir et le gouvernement. Si vous regardez Keir Starmer, lors de son premier voyage aux États-Unis pour rencontrer Donald Trump, il est d'abord allé à la Maison Blanche, et ensuite au siège de Palantir », raconte Martha Dark. Le premier ministre était accompagné de Peter Mandelson, alors ambassadeur du Royaume-Uni à Washington, mais également fondateur et actionnaire de Global Counsel, une firme de lobbying dont Palantir était l'un des clients.
Selon The Nerve, Palantir a recruté ces dernières années au moins 32 hauts fonctionnaires, parlementaires, anciens ministres ou responsables des services de renseignements britanniques. Ainsi, l'ancien haut responsable du ministère de la Défense en charge de l'IA, qui a co-rédigé le document stratégique de l'armée sur ce sujet, est ensuite devenu conseiller principal du patron de Palantir Alex Karp en matière de « géostratégie ». L'ancienne directrice de l'IA de la NHS est devenue directrice de la santé, de la recherche et de l'IA chez Palantir en 2022, avant de quitter l'entreprise en 2024. Quatre membres de la Chambre des lords ont également été rémunérés par Palantir, dont l'ancien président de la commission spéciale sur la science et la technologie. Depuis 2021, Palantir a embauché ou engagé sous contrat deux anciens ministres, un conseiller du Premier ministre, deux généraux de l'armée et un ancien chef du MI6 (les services de renseignements britanniques), ainsi que d'autres responsables des services de renseignement.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donSi le Royaume-Uni ainsi ouvert grand les portes à Palantir, les autorités françaises se sont montrées un peu plus prudences. Si l'Hexagone est aujourd'hui le troisième marché mondial de Palantir, le seul contrat public du géant américain dans le pays est, à ce jour, celui signé avec la DGSI. Les clients de Palantir se trouvent surtout dans le secteur privé, et c'est du côté des grandes entreprises. Fabrice Brégier, qui a été le président de la branche française de la firme américaine de 2018 à 2024, semble avoir joué un rôle clé. Brégier venait d'Airbus, l'un des principaux clients de Palantir (les deux sociétés ont noué un partenariat dès 2015). Il est aussi membre du Conseil d'administration d'Engie, président du groupe de réassurance Scor et membre du conseil d'administration de Safran. Engie et Scor ont tous les deux fait appel aux produits Palantir.
Selon la CGT, Capgemini « met en place des logiciels Palantir » pour ses clients en France, parmi lesquels Equans.
La multinationale étasunienne semble aussi travailler de près avec Capgemini : selon la CGT, le groupe « met en place des logiciels Palantir » pour ses clients en France, parmi lesquels Equans, la filiale de Bouygues spécialisée dans les services énergétiques. Un rôle similaire à celui joué par des cabinets comme Accenture et Deloitte.
Issu de Polytechnique, Brégier a sans doute contribué à attirer des diplômés de l'école dans les rangs de l'entreprise. Selon un décompte que nous avons réalisé sur le réseau Linkedin et dans l'annuaire de Polytechnique, ils sont actuellement plusieurs dizaines. Depuis plusieurs années, Palantir a un stand au X-Forum, le salon de l'école, et l'entreprise a aussi pu participer à des événements organisés par les alumnis (dîner, visite du siège…). Autre cible de Palantir en France : les start-ups. En 2021, l'entreprise s'est installée pendant un an à la Station F, l'incubateur créé par l'homme d'affaires Xavier Niel à Paris, pour proposer à celles qui étaient présentes d'utiliser ses outils.
Si Palantir ne déclare aucune activité de lobbying auprès de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), ses dirigeants ont de nombreuses occasions de fréquenter les responsables politiques français. Son patron Alex Karp apparaît dans le groupe consacré au « futur du travail » de l'initiative Tech for Good, lancée par Emmanuel Macron en 2018. Il était également présent au sommet Choose France, au château de Versailles, en 2023, accompagné de Gautier Cloix, alors directeur à Palantir. Ce dernier remerciera les ministres Gabriel Attal, Clément Beaune et Hervé Derville pour les discussions qu'ils ont eu à cette occasion. Basé à l'époque aux États-Unis, Gautier Cloix avait aussi reçu cette année là l'ambassadeur de France à Washington Philippe Etienne, accompagné de la consule générale de France à Los Angeles, dans les bureaux de Palantir à Denver, en présence du directeur de la technologie de Palantir Shyam Sankar.
En janvier 2026, Peter Thiel, fondateur et actionnaire de Palantir, déjeunait à Paris avec Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères.
Plus récemment, le directeur général délégué de Palantir France Pierre Lucotte était auditionné pour la préparation de la stratégie européenne industrielle de défense de 2025, dont le rapport recommande de ne pas rater l'opportunité de développer un Palantir « à la française ». Selon des informations d'Intelligence Online, des membres de l'entourage du ministre de l'Économie et des finances auraient échangé avec des représentants de Palantir au sujet du traitement des déclarations de soupçon de blanchiment des banques reçus par Tracfin. Le ministère a assuré qu'aucune démarche officielle n'avait été entreprise. En janvier 2026, Peter Thiel, fondateur et actionnaire de Palantir, déjeunait à Paris avec Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, pour échanger sur la régulation numérique, la démocratie et la relation transatlantique.
Selon Le Monde, le directeur de cabinet du ministre serait un proche de Jacob Helberg, ancien conseiller d'Alex Karp à Palantir, devenu sous-secrétaire d'État à la Croissance économique, à l'Énergie et à l'Environnement de Donald Trump. Helberg aurait également de bons rapports avec Louis Sarkozy et Richard Attias, a critiqué publiquement les décisions judiciaires contre Nicolas Sarkozy, François Fillon et Marine Le Pen (qu'il a rencontrée), et c'est lui qui aurait invité Sarah Knafo, du parti d'extrême-droite Reconquête, à l'investiture de Donald Trump en janvier 2025. Des penchants très droitiers, alignés avec le soutien affiché de l'administration Trump pour les « partis patriotes » en Europe, mais aussi avec les connexions de dirigeants de Palantir avec des réseaux réactionnaires (voir le premier volet).
À ce jour, la France fait plutôt partie des pays qui résistent à l'intrusion de Palantir, au moins dans la gestion des services publics. Malgré la reconduction du contrat avec la DGSI en 2026, les autorités tentent toujours de développer des outils alternatifs, et c'est d'ailleurs Chapsvision, une solution française, que les services de renseignement allemands ont choisi pour éviter d'avoir recours aux outils américains. Compte tenu des prises de positions de Donald Trump, de plus en plus de pays européens pourraient vouloir s'affranchir de tout risque de dépendance envers des outils provenant des États-Unis, et qui plus est profondément associés à la vision politique de l'internationale réactionnaire.
03.06.2026 à 08:00
En 2025, le chiffre d'affaires de Palantir, multinationale spécialiste de l'analyse de données, a augmenté de 56% pour atteindre les 4,8 milliards de dollars. Cette croissance devrait se poursuivre sur le même rythme en 2026 puisque les dirigeants de l'entreprise prévoient un chiffre d'affaires pour cette année à 7,2 milliards.
Cette performance n'est pas sans rapport avec le retour au pouvoir de Donald Trump. Palantir est impliquée dans de nombreuses politiques voulues par le président (…)
En 2025, le chiffre d'affaires de Palantir, multinationale spécialiste de l'analyse de données, a augmenté de 56% pour atteindre les 4,8 milliards de dollars. Cette croissance devrait se poursuivre sur le même rythme en 2026 puisque les dirigeants de l'entreprise prévoient un chiffre d'affaires pour cette année à 7,2 milliards.
Cette performance n'est pas sans rapport avec le retour au pouvoir de Donald Trump. Palantir est impliquée dans de nombreuses politiques voulues par le président américain, depuis la chasse aux migrants menée par ICE jusqu'à la politique de coupe dans les dépenses fédérales et de réduction du nombre de fonctionnaires en passant par la guerre en Iran, et en tire de juteux revenus.
Mais Palantir connaît aussi une croissance soutenue hors des États-Unis et du côté des grandes entreprises privées, y compris de nombreux champions français. Le signe que derrière sa malgré la rhétorique techno-fasciste de ses dirigeants et les nombreux scandales dans laquelle l'entreprise est impliquée, elle continue à exercer une forte séduction sur le monde économique.
Lire notre enquête complète : Palantir, la Big Tech au coeur de l'administration Trump
03.06.2026 à 07:00
Anne-Sophie Simpere
Palantir, multinationale spécialiste de l'analyse de données à grande échelle, est devenue le symbole d'une certaine forme de fusion entre la rhétorique techno-futuriste de la Silicon Valley et les politiques liberticides de l'administration Trump. Cette réputation sulfureuse est délibérément entretenue par les mises en scène de ses dirigeants, comme Peter Thiel ou Alex Karp. Enquête sur la réalité concrète d'une entreprise à la fois porte-flambeau de l'internationale réactionnaire et très (…)
- Extrême Tech / lobbying et influence, Palantir, États-Unis, tech
Palantir, multinationale spécialiste de l'analyse de données à grande échelle, est devenue le symbole d'une certaine forme de fusion entre la rhétorique techno-futuriste de la Silicon Valley et les politiques liberticides de l'administration Trump. Cette réputation sulfureuse est délibérément entretenue par les mises en scène de ses dirigeants, comme Peter Thiel ou Alex Karp. Enquête sur la réalité concrète d'une entreprise à la fois porte-flambeau de l'internationale réactionnaire et très bien intégrée dans le monde économique.
Ce 3 juin se tient l'Assemblée générale de la société Palantir. Ce géant de la Tech a beaucoup fait parler de lui récemment, en publiant sur les réseaux sociaux un manifeste aux accents guerriers, appelant l'Occident à dominer le monde avec des armes dopées à l'IA, et considérant que certaines cultures seraient supérieures aux autres. Un pamphlet techno-fasciste dans la droite ligne des positions des dirigeants et fondateurs de Palantir et de l'activité de la société. Et qui inquiète d'autant plus que depuis l'élection de Donald Trump, elle est en train de s'ancrer profondément au cœur de l'administration étasunienne.
Palantir est née en 2003, dans le sillage des des attentats du 11 septembre, avec une promesse : fournir des logiciels capables de traiter et interpréter d'immenses quantités de données, afin de prévoir et anticiper de nouvelles attaques, là où les agences de renseignement officielles avaient échoué. « Le service proposé, c'est de mettre en relation des jeux de données qui avant étaient en silo pour produire du sens », explique Valentin Goujon, doctorant en sociologie au médialab de Science Po. « Il s'agit de traiter du 'big data' : de très grands volumes d'informations, de natures hétérogènes – texte, vidéo, image, audio… - et à très grande vitesse. »
Le projet convainc la CIA, qui y investit deux millions de dollars via sa branche d'investissement In-Q-Tel. Un argent qui s'ajoute à celui apporté par le Founders Fund, la société de capital-risque de Peter Thiel. Co-fondateur de Palantir, il avait précédemment fait fortune grâce à Paypal.
Aujourd'hui, Palantir est valorisé à plus de 300 milliards de dollars. Un chiffre énorme pour une entreprise qui affichait en 2025 un chiffre d'affaires de « seulement » 4,8 milliards.
Palantir est ainsi très intégré au monde des géants de la Silicon Valley. Elon Musk, les fondateurs de Linkedin et Youtube, et plusieurs grands noms du capital-risque sont issus de la « Paypal mafia » de Peter Thiel. Ce dernier a aussi été le premier investisseur extérieur de Facebook (aujourd'hui Meta) et a longtemps siégé à son conseil d'administration. Palantir dépend des infrastructures de « cloud » de Google, Microsoft, Oracle et Amazon pour le déploiement de ses plateformes, et collabore avec Anthropic et OpenAI pour y intégrer des d'IA (LLM ou grand modèle de langage). L'entreprise fait aussi appel à des cabinets de conseil comme Accenture, Deloitte ou PwC pour le déploiement de ses plateformes chez les clients. Dans le cadre de ses activités dans la défense, Palantir est aussi amenée à collaborer avec le géant américain de l'armement Lockheed Martin, mais aussi la start-up Anduril, spécialiste des drones et autres systèmes d'armement autonomes (dans laquelle Peter Thiel est aussi un investisseur via Founders Fund).
Aujourd'hui, Palantir est valorisé à plus de 300 milliards de dollars. Un chiffre énorme pour une entreprise qui affichait en 2025 un chiffre d'affaires de « seulement » 4,8 milliards de dollars – certes en hausse de 56% par rapport à l'année précédente – et qui illustre les attentes de croissance des investisseurs vis-à-vis de cette entreprise. Celle-ci anticipe un chiffre d'affaires pour 2026 à 7,2 milliards de dollars, porté par la hausse continue du nombre de ses clients – 954 en 2025 contre 711 l'année précédente. 54% des revenus de Palantir provenaient en 2025 de contrats avec des gouvernements, et elle réalisait les trois quart de son chiffre d'affaires aux États-Unis, la France étant son troisième marché mondial, derrière le Royaume-Uni (voir [-article1993]). Cette prospérité profite à plein aux dirigeants et actionnaires du groupe, à commencer le patron actuel et cofondateur Alex Karp qui s'est enrichi de 11 milliards de dollars en 2025, en incluant ses rémunérations et la hausse de la valeur de ses actions. En 2024, c'était de 6,8 milliards l'année. L'entreprise compte 4 429 employés à plein temps, dont 28 % hors des États-Unis. La France – où Palantir avait en 2024 90 salariés en moyenne – est le seul pays où elle reconnaît des syndicats ou comité d'entreprise.
C'est peu dire que le retour au pouvoir de Donald Trump a été une aubaine pour l'entreprise. « J'ai vu l'administration dérouler le tapis rouge à des entreprises d'IA comme Palantir afin qu'elles s'emparent totalement du processus décisionnel grâce à leurs outils », constate Juan Sebastian Pinto, ancien salarié de Palantir qui a quitté l'entreprise fin 2022. Selon le site usaspending.gov, qui recense les marchés publics étasuniens, Palantir a reçu plus de 1,9 milliard de dollars de contrats gouvernementaux depuis 2008. Si l'entreprise a travaillé pour toutes les administrations successives, cette collaboration s'est intensifiée depuis les élections de 2024. Selon la lettre aux actionnaires d'Alex Karp de mai 2026, « le chiffre d'affaires réalisé auprès de nos clients gouvernementaux aux États-Unis, agences de défense et de renseignement comprises, atteint (…) 687 millions de dollars au dernier trimestre, soit une hausse de 84 % par rapport à la même période l'année précédente ».
« J'ai vu l'administration dérouler le tapis rouge à des entreprises d'IA comme Palantir afin qu'elles s'emparent totalement du processus décisionnel grâce à leurs outils. »
Dans le sens inverse également, Palantir a pleinement bénéficié des allègements fiscaux des loi Tax Cuts and Jobs de 2017, adoptée par la première administration Trump, et la « One Big Beautiful Bill » de 2025. Selon l'Institute on Taxation and Economic Policy (ITEP), pour la troisième année consécutive, l'entreprise n'a payé aucun impôt fédéral en 2025 en dépit de ses bons résultats.
En mars dernier, un mémo du Pentagone a entériné l'intégration à long terme du système Maven de Palantir dans toutes les armées américaines. Ce programme d'analyse de données et de ciblage était déjà très largement utilisé par les États-Unis dans le cadre de ses frappes en Iran, et aurait servi auparavant à la traque de Nicolas Maduro au Venezuela. Maven permet de fusionner des dizaines de types de données, de la détection radar aux réseaux sociaux, pour proposer des cibles que le militaire n'a plus qu'à approuver ou refuser. En Iran, les États-Unis auraient ainsi frappé plus de 1000 cibles dans les vingt-quatre premières heures de l'opération Epic Fury, confirmant les craintes que ces systèmes accélèrent les guerres et les destructions, avec tous les risques d'hallucinations et de biais liés à l'IA. Pour en étendre l'usage, le Pentagone demande aujourd'hui au Congrès 2,3 milliards de dollars sur les cinq prochaines années. Le manifeste publié sur X en avril, qui appelle à se réarmer avec de l'IA contre les ennemis qui menacent selon eux l'occident, doit donc aussi être lu comme servant très directement les intérêts commerciaux de l'entreprise.
Au-delà des domaines militaires ou du renseignement, Palantir multiplie les contrats avec toutes les branches de l'administration fédérale américaine. De manière très remarquée, elle travaille avec ICE, la police de l'immigration, pour traquer des personnes à déporter. Cette collaboration avait été dénoncée dès 2020 par Amnesty International pour les violations des droits humains des personnes migrantes qu'elle occasionne. Avec la politique encore plus brutale menée aujourd'hui par Donald Trump, ces critiques se sont amplifiées, ce qui n'a pas empêché Palantir d'empocher de nouveaux contrats (lire notre article). L'entreprise fournit aussi des systèmes à l'IRS, l'administration fiscale américaine ou encore au ministère de l'Agriculture, afin de rationaliser les soutiens publics aux exploitants. Les outils de Palantir est également utilisés pour mettre fin au projets de recherche liés à la diversité, l'équité et l'inclusion en traquant en ligne les mots-clés liés à ces sujets.
L'administration Trump a également fait appel à Palantir pour déployer des logiciels de surveillance des employés fédéraux collectant, selon les informations publiques, « des informations sur la cartographie des employés et des installations, l'utilisation des installations et les bureaux ». Bref, il s'agit de surveiller les allées et venues des employés, et mesurer les taux d'occupation des postes. On est loin de l'idéologie affichée de Palantir, qui affirmait dans sa lettre aux actionnaires de février 2026 vouloir « protéger la liberté face à une surveillance gouvernementale injustifiée ». Loin des autorisations « granulaires » et strictement nécessaires d'accès aux données, la puissance et l'extension des logiciels de Palantir permet par exemple de croiser les données de l'IRS, de relevés téléphoniques ou même de Medicaid (système étasunien de couverture santé) pour pister les migrants sur le sol américain.
« Le véritable problème réside dans le regroupement d'énormes quantités de données personnelles sensibles au sein d'un système unique et peu transparent. »
Palantir se défend vivement d'être une société de surveillance, rappelant qu'elle ne détient pas de données mais se contente de mettre des plateformes à disposition de ses clients. Mais le simple fait de fournir ce type d'infrastructure ouvre la porte aux dérives. « Le véritable problème réside dans le regroupement d'énormes quantités de données personnelles sensibles au sein d'un système unique et peu transparent, surtout lorsqu'il est conçu et exploité par un prestataire comme Palantir, dont le modèle économique repose sur l'intégration des données et l'expansion des capacités de surveillance », expliquait Chioma Chukwu, directrice d'American Oversight au média The Intercept. Les outils de Palantir permettent par exemple à l'IRS de rechercher et visualiser des connexions entre des millions d'enregistrements et des milliers de liens au sein des bases de données gérées par le fisc et d'autres agences fédérales. « Avec ce qu'offre Palantir, il est tentant de s'engager dans la surveillance de masse. C'est un outil qui peut permettre l'autoritarisme », souligne Duncan McCann de l'ONG britannique GoodLaw Project.
Palantir refuse de vendre ses logiciels à la Chine et à la Russie, mais n'hésite pas, en plus de l'administration Trump, à travailler avec les régimes autoritaires de l'Arabie Saoudite et de Dubaï. En mars 2026, selon le site de son ministère, Rashad Nabiyev, ministre du Développement numérique et des Transports de l'Azerbaïdjan aurait rencontré des représentants de Palantir pour discuter d'opportunités de coopérations. Et la multinationale collabore depuis des années avec Israël. Cet engagement semble s'être renforcé depuis les attaque du 7 octobre. En janvier 2024, Palantir a organisé un conseil d'administration à Tel Aviv. Peter Thiel et Alex Karp ont alors échangé avec des représentants du ministère de la Défense israélien pour conclure un partenariat stratégique. À cette époque, une plainte contre Israël pour des actes de génocide avait déjà été déposée auprès de la Cour internationale de Justice.
Pour défendre ses intérêts auprès du gouvernement américain, Palantir a engagé plus de 6 millions de dollars de dépenses de lobbying en 2025. Mais les investissements politiques de l'entreprise sont bien plus anciens. Peter Thiel a été l'un des premiers soutiens de Donald Trump dans la Silicon Valley. En 2016, il aurait investi plus d'un million de dollars pour le soutenir, avant de rejoindre son équipe de transition. Thiel est aussi proche du vice-président JD Vance, dont il a financé les campagnes électorales et qui a travaillé pour son fond de capital risque Mithril Capital.
En 2024, Alex Karp a fait un don d'un million de dollars à MAGA Inc., un super PAC soutenant Trump, avant de reverser un million de dollars à son comité d'investiture après l'élection.
Comme de nombreux hommes d'affaires aux États-Unis, les dirigeants de Palantir ont l'habitude de contribuer aux campagnes électorales de candidats démocrates comme républicains – un moyen d'affirmer un soutien politique dans certains cas, mais surtout de s'assurer les bonnes grâces des futurs élus. Lors des élections de 2024, pour la première fois, les contributions politiques liées à Palantir ont été plus importantes pour les Républicains. En 2024, le patron de Palantir Alex Karp a fait un don d'un million de dollars à MAGA Inc., un super PAC soutenant Trump, avant de reverser un million de dollars au comité d'investiture du président après son élection. Palantir fait aussi partie des entreprises qui ont contribué au financement du projet de salle de bal de Donald Trump à la Maison Blanche. L'entreprise a également été annoncée comme un sponsor d'America 250, l'organisation en charge de la commémoration du 250e anniversaire des États-Unis, qui a notamment organisé le défilé militaire du 14 juin 2025 à Washington. Palantir est aussi donatrice de Freedom 250, autre initiative de Donald Trump organisant des événements dans le cadre de cet anniversaire, dont une « journée de prière chrétienne » le 17 mai dernier. Autant de dons qui sont largement vus comme une manière de s'acheter les faveurs du président.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donEn plus de ces financements, Palantir s'est construit un véritable réseau d'influence à Washington, notamment à travers un important système de portes tournantes décrit dans une enquête de Tech Transparency Project dès février 2025. À la Maison Blanche, le « tsar » de l'IA et des cryptomonnaies de Donald Trump est David Sacks, qui a investit dans Palantir (comme dans de nombreuses autres société de la tech) à travers son fond de capital risque Craft Venture. Le directeur fédéral de l'information, Gregory Barbaccia, a travaillé dix ans pour Palantir entre 2010 et 2020. Au département de la Santé et des Services sociaux, Clark Minor a pris le poste de directeur des systèmes d'information après avoir passé douze ans comme ingénieur chez Palantir. Jacob Helberg, ancien conseiller d'Alex Karp, a quitté ce poste pour devenir sous-secrétaire d'État à la Croissance économique, l'Énergie et l'Environnement dans le gouvernement de Donald Trump. Shyam Sankar, directeur de la technologie de Palantir, a été nommé lieutenant-colonel dans la réserve de l'armée américaine. En 2020, il expliquait que l'objectif était que Palantir soit « présent dans chaque missile, dans chaque drone ».
Dans le sens inverse, Palantir a embauché Machalagh Carr, ex cheffe de cabinet de l'ancien président de la Chambre des représentants Kevin McCarthy et épouse de Brendan Carr, président de la Federal Communications Commission (FCC) nommé par Trump pour mener la bataille contre les voix « libérales » ou le « wokisme » dans les médias américains. Des anciens de la première administration Trump comme Matthew Turpon et Alexander Alden ont aussi rejoint Palantir. Sur la période 2020-2025, Tech Transparency Project a également identifié cinq personnes passées du Bureau du chef du numérique et de l'IA du Pentagone à Palantir, ou l'inverse.
Les liens d'intérêts entre Palantir et l'administration fédérale atteignent jusqu'à la personne de Donald Trump, qui en est actionnaire. En janvier 2026, il a ainsi acheté pour 65 000 à 150 000 dollars d'actions Palantir, puis en a vendu pour un montant compris entre 1,1 et 5,3 millions de dollars en février, avant d'en racheter pour entre 200 000 et 500 000 dollars le mois suivant. En avril, alors que l'action était en baisse, le président des États-Unis a fait un post sur son réseau social Truth pour en vanter les mérites : « Palantir Technologies (PLTR) a prouvé qu'elle possédait d'excellentes capacités et un équipement de combat exceptionnel. Demandez donc à nos ennemis ! » Le cours de Palantir a ensuite légèrement remonté.
Les controverses récentes sur les déclarations des dirigeants de Palantir et son implication étroite dans les politiques de l'administration Trump s'inscrivent dans une histoire plus longue de liens avec les extrêmes droites. Dès 2009, son fondateur Peter Thiel, libertarien revendiqué, écrivait qu'il ne considérait plus que la démocratie et la liberté soient compatibles, et regrettait l'accès au droit de vote des femmes, « notoirement difficiles à convaincre pour les libertariens » (il a ensuite précisé ne pas souhaiter revenir sur ce droit). Il compare Greta Thunberg à l'Antéchrist, et en 2019, le chercheur Adam Becker dénonçait le soutien financier de Thiel à une revue pseudo-scientifique appelée « Inference : International Review of Science » publiant, entre autres, des articles créationnistes et climatosceptiques. Une vision du monde que Peter Thiel a aussi défendu en Europe, comme au MCC Feszt 2025, festival organisé par le think tank hongrois pro-Orbán et anti-UE Mathias Corvinus Collegium où était aussi présent le directeur de l'Observatoire pour l'immigration et la démographie Nicolas Pouvreau-Monti (lire notre enquête à son sujet).
Aux États-Unis, Thiel a été l'un des premiers financeurs des conférences « NatCon » des nationaux-conservateurs américains, auxquelles il a participé à plusieurs reprises aux côtés de trumpistes et de personnalités liées à l'extrême droite mondiale. En septembre 2025, Shyam Sankar intervenait encore à la NatCon de Washington, où, dans un contexte d'hostilité plus marquée du mouvement MAGA vis-à-vis de l'IA, il a présenté sa vision du monde où les « talents » de la tech sont aussi héroïques que les Pères fondateurs des États-Unis, et doivent s'imposer malgré les entraves posées par les gouvernements.
Louis Mosley, patron de Palantir UK/Europe et petit-fils du dirigeant de l'Union britannique des fascistes dans les années 1930 promet devant une conférence réactionnaire d'« utiliser l'IA pour défendre l'occident contre ses ennemis ».
En février 2025, c'est le patron de Palantir UK/Europe Louis Mosley qui prenait la parole à la conférence d'Alliance for Responsible Citizenship (ARC) à Londres. Ce petit-fils du dirigeant de l'Union britannique des fascistes dans les années 20 et 30, Oswald Mosley, a travaillé dans la finance et été candidat pour le parti conservateur avant d'être recruté par Palantir. La conférence d'ARC est un événement rassemblant des personnalités conservatrices pro-Brexit, climatosceptiques et tenant des discours de guerre des civilisations et de défense de l'occident face à l'immigration. Dans son discours, Louis Mosley critiqué la mondialisation et dénoncé la censure « bottom-up » (de la base vers le sommet) de la part des fact-checkers, experts, médias et ONG de ceux qui remettent en cause les narratifs établis sur, par exemple, les origines du Covid ou l'immigration. Voyant le Brexit, la victoire de Donald Trump ou les actions du DOGE d'Elon Musk comme les signes d'une rébellion en marche contre ces « élites », il a dit son espoir de voir le secteur de tech s'y rallier dans son entier. Pour lui, Elon Musk a libéré Twitter/X, et il a assuré qu'à Palantir, « nous utilisons l'IA pour défendre l'occident contre ses ennemis ». Peter Thiel et le leader d'extrême droite britannique Nigel Farage étaient également présents à cette conférence, ainsi que le français Alexandre Pesey, fondateur de l'Institut de formation politique et de la bourse Tocqueville.
« En cas d'alternance politique, les acteurs de la tech voudront-ils céder la place qui est désormais la leur ? Ce n'est pas certain. Pour conserver leurs positions, ils pourraient s'engager politiquement, comme certains le font déjà, à l'instar de Palantir », s'inquiétait Maud Quessard, de l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM), lors d'une audition parlementaire début avril.
À l'approche des élections de mi-mandat en novembre prochain aux États-Unis, les dirigeants de Palantir ressortent les carnets de chèque, que ce soit pour des candidats républicains ou démocrates. Mais plusieurs organisations de la société civile se mobilisent, notamment dans le cadre de la campagne Purge Palantir, pour appeler les candidats démocrates à refuser ces dons. Les militants demandent aussi l'ouverture d'enquêtes parlementaires pour déterminer la responsabilité de l'entreprise en matière d'atteinte à la vie privée et de violations des droits humain. A ce jour, près d'une douzaine de candidats ont annoncé refuser les contributions électorales de Palantir, ou reverser celles qui avaient été reçues à des associations.
Les investisseurs sont eux aussi ciblés. Dès octobre 2024, Storebrand, l'un des principaux gestionnaires d'actifs de Norvège, s'est séparé de ses 24 millions de dollars d'actions Palantir, craignant que les activités de l'entreprise pour le compte d'Israël ne l'exposent là un risque de violation du droit international humanitaire et des droits humains. En avril dernier, c'est le Stichting Pensioenfonds ABP, le plus grand fonds de pension des Pays-Bas, qui détenait 825 millions d'euros d'actions de Palantir, qui se désengage de la société.
La question de la responsabilité des entreprises qui font appel à Palantir pourrait aussi être posée. Si ce sont surtout les contrats avec les gouvernements qui retiennent l'attention, même dans le secteur privé, chaque déploiement de logiciels permet aux ingénieurs d'améliorer les fonctionnalités et de développer de nouveaux algorithmes de prise de décision. En mai dernier, Alex Karp a annoncé une augmentation de 133 % des contrats de Palantir avec d'autres entreprises aux Etats-Unis pour le premier trimestre 2026.
« De manière hypothétique, si une entreprise de gestion de l'eau demande à Palantir de développer un outil pour calculer le nombre d'occupants par habitation en fonction de sa consommation d'eau, qu'est-ce qui garantit que ça ne pourra pas être utilisé ensuite par ICE pour retrouver des gens qui se cacheraient dans une maison ? Chaque cas d'usage peut leur permettre de développer de nouvelles fonctionnalités », explique Juan Sebastian Pinto. De la banque JP Morgan Chase aux loueurs de voitures Avis et Hertz en passant par des entreprises pharmaceutiques (dont Sanofi), ExxonMobil, BP, des dizaines d'entreprises choisissent de traiter leurs données avec des logiciels Palantir, en dépit de ces risques.
Si la gestion accélérée d'une masse de données commerciales ou industrielles paraît moins dangereuse que quand il s'agit d'intensifier des bombardements ou de surveiller des individus, dans les deux cas, c'est bien la même entreprise qui développe les outils. Un brouillage des frontières entre l'économique et le politique dont Palantir a fait son « business model ».
28.05.2026 à 08:00
Séverin Lahaye
Saisie par Google et RTE, la Commission nationale du débat public (CNDP) va organiser une concertation autour du projet de datacenter géant de la multinationale américaine à Ozans, près de Châteauroux – et ce bien qu'officiellement, Google n'ait toujours pas pris sa décision. Face à la culture du secret des Big Tech et à la volonté gouvernementale d'« avancer très vite », un véritable débat démocratique est-il possible ?
Les habitants de la commune d'Étrechet dans l'Indre pourraient (…)
Saisie par Google et RTE, la Commission nationale du débat public (CNDP) va organiser une concertation autour du projet de datacenter géant de la multinationale américaine à Ozans, près de Châteauroux – et ce bien qu'officiellement, Google n'ait toujours pas pris sa décision. Face à la culture du secret des Big Tech et à la volonté gouvernementale d'« avancer très vite », un véritable débat démocratique est-il possible ?
Les habitants de la commune d'Étrechet dans l'Indre pourraient bientôt accueillir un nouveau voisin un peu particulier. La zone d'activité (ZAC) d'Ozans, située à quelques kilomètres au sud de Châteauroux, a été choisie par Google pour implanter son premier datacenter en France (lire notre enquête). La multinationale est censée donner sa décision finale très prochainement, en juin 2026. En réalité, elle a déjà sollicité la Commission nationale du débat public (CNDP), dès le 24 mars dernier, pour organiser une concertation publique préalable autour de son gigantesque projet. Le courrier est signé par les sociétés Google France et ses filiales Tricolore Computing et Violet Computing, ainsi que par RTE, l'opérateur public de transport d'électricité (filiale d'EDF), l'autre maître d'ouvrage. La décision a été publiée au Journal officiel le 9 avril 2026.
« La présence de RTE comme maître d'ouvrage fait rentrer le projet dans le périmètre de la CNDP », explique son président, Marc Papinutti. L'autorité publique a donc récemment ouvert une page sur son site détaillant un peu plus le projet de la firme étasunienne. Deux phases sont prévues : la construction d'un premier bâtiment et le raccordement à la ligne souterraine de 225 000 volts d'ici 2029, puis, à partir de 2031, la mise en service de 7 à 9 bâtiments supplémentaires, et la construction deux nouvelles lignes aériennes à très haute tension (THT) de 400 000 volts. Pour rappel, le datacenter, dit « hyperscale » du fait de sa grande taille et par la nature des données hébergées, devrait occuper 195 hectares, soit l'équivalent de 273 terrains de football. Faisant de lui un des plus importants projets annoncés sur le territoire français.
Pour l'instant, on ne sait rien de plus sur le projet lui-même. Google précise aussi ses objectifs : « répondre aux besoins croissants en données, cloud et intelligence artificielle sur le long terme » et « renforcer la souveraineté numérique et les capacités de stockage de la France ». Rien de très surprenant donc, mais rien de très convaincant : la présence sur le sol français d'un centre de données ne sert pas la souveraineté numérique, du fait du Cloud Act, une loi-extraterritoriale qui donne le pouvoir au gouvernement étasunien d'accéder aux données hébergées par une entreprise américaine sur un territoire étranger.
En cas de non-respect de la loi sur la récupération de la chaleur fatale, l'amende s'élève à 50 000 euros. Une goutte d'eau pour une multinationale comme Google.
Le dernier objectif évoqué par Google, de « valoriser la chaleur fatale notamment pour une partie des besoins en chauffage de la commune de Diors », un village de 750 habitants situé au nord-est de ZAC d'Ozans, pose tout autant question. « Cet hyperscaler va produire un volume de chaleur très important, qui dépasse largement les besoins d'une commune de la taille de Diors », commente le sociologue Loup Cellard, spécialiste de l'impact écologique des datacenters. Depuis le 1er octobre 2025, les opérateurs sont obligés par la loi de valoriser la chaleur fatale produite par leurs infrastructures si celles-ci dépassent un mégawatt de consommation électrique. Pour les gros projets comme celui de Campus IA à Fouju en Seine-et-Marne ou de BXIA à Bordeaux, Loup Cellard constate un « intense travail de prospection de la part des opérateurs, ce que pourrait faire Google à Châteauroux ». Quitte à solliciter d'autres industriels pour les faire venir à proximité de leurs datacenters afin de leur fournir une partie de la chaleur produite. Campus IA prévoit ainsi de chauffer des serres maraîchères ou une prison. Mais même en cas de non-respect de la loi, l'amende due s'élève à 50 000 euros. Une goutte d'eau pour une multinationale comme Google, dont le chiffre d'affaires a dépassé les 350 milliards de dollars en 2025.
Pour l'instant, l'instruction du dossier par la CNDP « en est encore à ses balbutiements », indique Jean-Louis Laure, l'un des trois garants de la concertation nommés par l'institution. Ceux-ci vont au cours des prochains mois rédiger un dossier de préparation qui sera soumis au vote à l'assemblée plénière de la CNDP « soit fin juillet, soit début septembre ». Pour ce faire, ils vont rencontrer les différentes entités liées de près ou de loin au projet : collectivités locales (région, département, métropole), experts issus de certaines autorités environnementales, comme la Dreal ou l'Ademe, et enfin le monde associatif, comme Indre Nature, l'antenne locale de France Nature environnement (FNE). Ils discuteront également avec l'État, lié au projet via ses sites dits « clefs en main », et qui porte le projet « de façon volontaire », indique pudiquement Jean-Louis Laure. Un constat similaire à celui établi par le président de la commission qui pilote l'enquête publique sur le datacenter de Campus IA à Fouju : « Il nous a laissé entendre assez clairement que le gouvernement, par l'intermédiaire du préfet, semblait pressé que la procédure avance », a confié Jean-François Dupont, membre de l'antenne locale de FNE, au média Basta.
« On sent un sentiment d'urgence autour de ce projet », constate l'un des garants de la concertation.
Les différents acteurs favorables au datacenter, des maîtres d'ouvrage à l'État en passant part les collectivités locales, notamment la métropole et son président, Gil Avérous, « veulent avancer très vite. On sent un sentiment d'urgence autour de ce projet », constate Jean-Louis Laure. Mais ce dernier indique vouloir rester, avec les deux autres garantes de la concertation, « très vigilants » sur les détails apportés par les porteurs du projet. Une fois le dossier rédigé et voté, la concertation publique, d'une durée d'un mois, pourra être lancée, probablement à l'automne 2026. Les citoyennes et citoyens pourront alors prendre connaissance du projet et de ses impacts, et donner leur avis, sans toutefois avoir un pouvoir décisionnel sur sa réalisation.
« Les discours y sont extrêmement formels, les quelques contradicteurs ont très peu de temps et surtout ces discussions n'ont aucun poids sur la décision finale », soulignait Ophélie Coelho, chercheuse associée à l'IRIS et auteure de Géopolitique du numérique (L'Atelier, 2025), dans notre précédente enquête. « C'est une institution [la CNDP, ndlr] déjà faible, qui ne peut pas faire grand-chose pour enrayer les projets qu'ont lui soumet, mais le peu qu'elle fait est devenu insupportable pour l'État et les acteurs industriels », précise le politiste Guillaume Gourgues, interrogé par Nicolas Celnik et Fabien Benoît dans leur livre Les Assoiffeurs (Les Liens qui libèrent, 2026).
Pourtant, « les débats organisés par la CNDP peuvent contribuer à populariser des contestations, […] comme ce fut le cas face au projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes », poursuivent les deux journalistes dans leur livre. En France, les luttes locales contre les datacenters commencent à se multiplier, comme aux Pennes-Mirabeau, près de Marseille, ou encore à Fouju. À Châteauroux, un collectif baptisé « Ozans dire non » vient de se monter contre Google, mêlant citoyens, organisations syndicales, environnementales et politiques.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donMicrosoft et les lobbys du secteur ont obtenu de Bruxelles que les informations sur les impacts écologiques des centres de données soient gardées confidentielles.
Ils auront cependant fort à faire face la multinationales étasunienne, « peu avare de l'usage du secret des affaires », souffle Jean-Louis Laure. Elle a d'ailleurs prévenu les garants que « le projet présenté aujourd'hui ne sera pas celui de demain », évoquant une « évolution technologique très rapide ». Comme nous l'expliquions dans notre précédente enquête, les Big Tech laissent filtrer le moins d'information possible. Comme l'a rapporté Le Monde, Microsoft et les lobbys du secteur ont récemment obtenu de Bruxelles que les informations sur les impacts écologiques des centres de données soient gardées confidentielles. « La culture du secret des GAFAM peut ainsi aller à l'encontre d'un besoin d'anticipation et de planification urbaine et économique des territoires », expliquait l'urbaniste Cécile Diguet dans une étude réalisée pour l'Ademe en 2019. Comment garantir la confiance du public si Google décide quand il le souhaite d'agrandir son datacenter ? Ou par exemple de prélever plus d'eau pour refroidir des serveurs, alors que la région connaît régulièrement des périodes de stress hydrique ?
Contactée, la multinationale nous explique seulement « n'être toujours pas propriétaire du terrain » et que les éléments de calendrier relatif au projet seront communiqués « en temps et en heure ». Sa réponse définitive est toujours attendue au cours du mois de juin. Pour l'enquête qui doit débuter en France dans quelques mois, Jean-Louis Laure promet lui de « faire dire tout ce que l'on peut aux porteurs du projet. » Bon courage.
27.05.2026 à 09:54
Une nouvelle enquête de l'Arcep, autorité indépendante de régulation des réseaux en France, montre que la consommation électrique des datacenters a augmenté de 38% en trois ans dans le pays. Les émissions de gaz à effet de serre que génèrent ces infrastructures numériques ont bondi, quant à elles, de 44%, tandis que les consommations d'eau croissent de 16% sur la même période.
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Une nouvelle enquête de l'Arcep, autorité indépendante de régulation des réseaux en France, montre que la consommation électrique des datacenters a augmenté de 38% en trois ans dans le pays. Les émissions de gaz à effet de serre que génèrent ces infrastructures numériques ont bondi, quant à elles, de 44%, tandis que les consommations d'eau croissent de 16% sur la même période.
L'Arcep reconnaît des progrès en termes d'efficacité de la part des opérateurs, mais ils ne compensent pas la forte progression de la capacité informatique des nouveaux centres mis en service : « Alors que les centres ouverts en 2023 présentaient déjà une capacité informatique moyenne de 9 MW par centre, contre 3 MW pour les centres déjà installés, ceux mis en service en 2024 atteignent désormais 20 MW en moyenne. »
Et ces chiffres devraient continuer à monter en flèche si les projets actuels, tel que le datacenter annoncé par Google près de Châteauroux (lire À Châteauroux, Google avance masqué : les dessous d'un projet de data center XXL) ou le mégaprojet Campus IA porté par un fonds souverain émirati à Fouju, en Seine-et-Marne (lire MGX, le très peu rassurant fonds émirati derrière l'immense centre de données « souverain » prévu en Seine-et-Marne, voient le jour.
L'essor de l'industrie numérique a longtemps été présenté comme un facteur de dématérialisation, et donc de limitation de notre empreinte environnementale. La ruée actuelle vers la construction partout dans le monde de datacenters géants au nom de « l'intelligence artificielle » montre bien qu'il n'en est rien.