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25.02.2026 à 12:41

L'État français, actionnaire discret mais substantiel de TotalEnergies

30 millions, c'est le nombre d'actions du géant pétro-gazier TotalEnergies détenues par la Caisse des dépôts et consignations. C'est environ 1,37% du capital, ce qui fait de la Caisse - et à travers elle de l'État français - l'un des tout premiers actionnaires du géant pétro-gazier.
Alors que TotalEnergies est l'objet d'un procès historique pour sa responsabilité dans la crise climatique, la Caisse des dépôts, bras financier de l'État français, s'est retrouvée contrainte par les règles de (…)

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30 millions, c'est le nombre d'actions du géant pétro-gazier TotalEnergies détenues par la Caisse des dépôts et consignations. C'est environ 1,37% du capital, ce qui fait de la Caisse - et à travers elle de l'État français - l'un des tout premiers actionnaires du géant pétro-gazier.

Alors que TotalEnergies est l'objet d'un procès historique pour sa responsabilité dans la crise climatique, la Caisse des dépôts, bras financier de l'État français, s'est retrouvée contrainte par les règles de transparence états-uniennes de révéler cette discrète mais substantielle présence au capital du groupe.

Une participation qui vaut aujourd'hui 1,7 milliard d'euros et qu'elle gardait soigneusement cachée jusqu'à présent. Le sujet n'a pas été évoqué une seule fois lors de la commission d'enquête sénatoriale sur les liens entre TotalEnergies et l'État d'il y a deux ans.

Avec cette participation, l'État et la Caisse des dépôts et consignations se donnent sûrement l'illusion d'agir pour protéger la « souveraineté » de la France et de son économie. En réalité, comme nous l'expliquons dans notre article, on peut se demander si l'effet n'est pas exactement inverse.

23.02.2026 à 07:00

Comment Sarah Knafo s'appuie sur la crypto pour « trumpiser » l'extrême droite française

Nastasia Hadjadji

Imitant Donald Trump qui a su se rallier les milieux d'affaires pro-crypto, Sarah Knafo entend incarner un nouveau visage de l'extrême droite : ultra-libérale et technophile, pro-Bitcoin et identitaire. Sa campagne pour les municipales à Paris est un test grandeur nature de cette stratégie en France.
Son manteau jaune canari emprunte à la grammaire visuelle de la campagne du nouveau maire socialiste de New York Zohran Mamdani, et pourtant son discours politique malaxe les obsessions de la (…)

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Imitant Donald Trump qui a su se rallier les milieux d'affaires pro-crypto, Sarah Knafo entend incarner un nouveau visage de l'extrême droite : ultra-libérale et technophile, pro-Bitcoin et identitaire. Sa campagne pour les municipales à Paris est un test grandeur nature de cette stratégie en France.

Son manteau jaune canari emprunte à la grammaire visuelle de la campagne du nouveau maire socialiste de New York Zohran Mamdani, et pourtant son discours politique malaxe les obsessions de la droite technofasciste américaine. « Mon objectif est de parler à tous les amoureux de la liberté et de trouver les moyens de se libérer, ensemble », revendique Sarah Knafo, eurodéputée et candidate à la mairie de Paris.

Parmi les carcans dénoncés par la politicienne du partie zemmouriste Reconquête, « la folie fiscale » voisine avec la « boulimie normative », ou encore la « tentation du contrôle total » incarnée selon elle par l'euro numérique et la menace d'une « fin de l'anonymat sur les réseaux sociaux », qui représentent des « atteintes croissantes à la liberté d'expression ». Soit un ensemble de thématiques chères au secteur des crypto-actifs, dont Sarah Knafo entend se faire le porte-drapeau en France, assumant de se placer ainsi dans les pas du trumpisme.

« Sur les cryptos nous sommes en retard »

Sarah Knafo se présente bien volontiers comme une pionnière en matière de politisation de la crypto. « Sur le sujet, parmi les politiques je suis bien seule en Europe ! Avec mon parti, nous défendons Bitcoin depuis 2022, en plein bear market [marché baissier sur une durée prolongée, ndlr] », se félicite-t-elle, interrogée par écrit au mois de décembre 2025. Le leader de Reconquête Éric Zemmour a en effet présenté son programme numérique pour l'élection présidentielle de 2022 dans les locaux de la « licorne » Ledger, co-fondée par Éric Larchevêque (lire l'enquête que nous avons consacrée à cette figure du secteur).

Éric Zemmour aprésenté son programme numérique pour l'élection présidentielle de 2022 dans les locaux de la « licorne » Ledger, co-fondée par Éric Larchevêque.

Le candidat s'enthousiasme alors pour les cryptos, « secteur d'avenir », et promet de créer un régime fiscal ad hoc, le moins contraignant possible pour les détenteurs d'actifs numériques. À l'époque, le scandale de l'effondrement de la plateforme FTX n'a pas encore jeté l'opprobre sur les pratiques de cette industrie qui bénéficie d'une hype médiatique. Depuis, lumière a été faite sur l'explosion du blanchiment d'argent, les multiples arnaques qui émaillent son histoire récente ainsi que le coût écologique abyssal du minage de Bitcoin.

L'idylle de Sarah Knafo avec le secteur des crypto-actifs se concrétise au mois de décembre 2024 lorsque l'eurodéputée fraîchement élue prononce un discours résolument favorable au développement du secteur devant le Parlement européen. Hostile à la « tentation totalitaire de la Banque centrale européenne », elle reprend alors la proposition de constituer une réserve nationale stratégique en bitcoins afin de garantir « la sécurité et la souveraineté des pays de l'UE ». Dans les rangs des partisans de la crypto, les réactions enthousiastes ne tardent pas à fuser. Ce discours retient notamment l'attention de l'investisseur américain Michael Saylor, grand prosélyte de Bitcoin à la tête de Strategy (anciennement MicroStrategy), une « bitcoin treasury company », c'est-à-dire une société dont l'intégralité de la trésorerie est réinvestie pour acheter et accumuler des bitcoins (un modèle d'entreprise qu'Eric Larchevêque entend aujourd'hui importer en France). « Lorsque j'ai fait ce discours, j'ai vu certains de mes collègues totalement interloqués », confie l'eurodéputée. « Certains pensent que je suis une futuriste. Je pense que nous sommes en retard. »

Modèle américain

Il faut dire que fin 2024, de l'autre côté de l'Atlantique, Donald Trump vient d'être triomphalement réélu après une campagne résolument pro-technologies. Le nouveau président assume son revirement spectaculaire sur le sujet des crypto-actifs. En 2019, il qualifiait bitcoin d'actif « basé sur du vent », avant de se convertir et d'endosser le costume de VRP du secteur, en s'enrichissant considérablement au passage (on lira à ce sujet notre entretien avec Molly White).

Le président américain revendique avoir courtisé les gros bonnets du secteur autant que les détenteurs de crypto-actifs lors de sa campagne.

Le président américain revendique avoir courtisé les gros bonnets du secteur autant que les détenteurs de crypto-actifs lors de sa campagne. Selon la stratégie du « single-issue voter », la mobilisation des électeurs pourrait en effet être déclenchée sur des thématiques uniques, comme par exemple le fait de protéger la détention de crypto-actifs en évitant de leur appliquer une fiscalité trop importante.

Une stratégie de ciblage du « vote crypto » qui semble avoir porté ses fruits aux États-Unis et dont entend s'inspirer Sarah Knafo. Pour cela, la candidate peut s'appuyer sur les chiffres du principal lobby du secteur, l'ADAN, qui estime dans son étude annuelle sur l'adoption de la crypto que « 10% des Français possèdent de la crypto en France, soit 5,5 millions de personnes ». Bien que basée sur des éléments déclaratifs, cette étude laisse entendre qu'il y a chez ces crypto-enthousiastes un réservoir de voix à aller chercher.

Ligne « nationale-techno »

Les discours pro-business et pro-innovation visent également à séduire des figures du monde des affaires. Aux États-Unis, les entrepreneurs de la crypto ont massivement financé la campagne de réélection de Donald Trump. Soucieuse de prendre la vague au bon moment, Sarah Knafo s'est envolée début 2025 pour Washington et a assisté au « bal crypto » organisé par le président nouvellement élu en l'honneur de ses donateurs, qui se sont acquittés de sommes comprises entre 2500 et 100 000 dollars. À Reuters, elle confie alors s'inspirer de la ligne « nationale-techno » et assume tisser des liens étroits avec l'administration Trump par l'entremise de Jacob Helberg, un fonctionnaire franco-américain.

C'est au « bal crypto » qu'elle rencontre une première fois Michael Saylor et fait la connaissance de Samson Mow, un entrepreneur du secteur dont la spécialité est de conseiller les États et les institutions bancaires dans leur stratégie d'acquisition de crypto-actifs. De nouvelles discussions avec ces poids lourds américains du secteur ont lieu à la conférence annuelle dédiée au Bitcoin, à Prague en juin 2025. À cette occasion, elle rencontre également Francis Pouliot et Théo Mogenet, les entrepreneurs à la tête de la bourse d'échange Bull Bitcoin.

Avec ses prises de positions publiques et ses contacts réguliers avec des figures du secteur, Sarah Knafo affiche son ambition d'être le porte-drapeau de la crypto sur le vieux continent. « Nous avons de nombreuses idées pour l'Europe et la France », s'enthousiasme-t-elle. Ses positions à la fois ultra-libérales sur le plan économique et identitaires sur le plan sociétal rencontrent certaines aspirations de détenteurs d'actifs numériques qui la voient comme la candidate la plus alignée avec leurs intérêts. Sa volonté affichée de ne pas toucher au régime d'exception dont bénéficient les détenteurs de crypto-actifs, qui jouissent d'une fiscalité quasi-nulle, pourrait également lui attirer les sympathies des patrons de TPE/PME qui se tournent vers ce secteur.

Paris, ville Bitcoin ?

À quelques semaines des élections municipales, celle qui est désormais candidate à la mairie de Paris poursuit sa stratégie de « copycat ». En plus d'utiliser des images générées par l'IA pour illustrer la saleté de Paris et d'enchaîner les « fake news », elle avance plusieurs propositions en phase avec le technofacisme trumpien. Il s'agit d'abord de faire de Paris « une ville pionnière du Bitcoin », en déployant des solutions de paiement en bitcoins, notamment pour s'acquitter des frais de stationnement. Selon elle, cette proposition aboutirait d'abord à une perte de recettes de 300 000 euros par an, qui serait ensuite compensée par la « valorisation » de l'actif (qui peut en réalité aussi bien se dévaloriser en un clin d'oeil, comme l'ont montré les dernières semaines). Son programme politique fait également la part belle à l'intelligence artificielle, abondamment déclinée que ce soit pour sécuriser Paris ou pour assurer la gestion urbaine de la ville. En écho avec les propositions de sa compagne, Éric Zemmour propose quant à lui d'importer en France les méthodes de l'ICE, la milice anti-immigration de Donald Trump qui utilise le profilage algorithmique pour automatiser les arrestations de migrants.

Son programme politique fait la part belle à l'intelligence artificielle, abondamment déclinée que ce soit pour sécuriser Paris ou pour assurer la gestion urbaine de la ville.

Sarah Knafo entend montrer aux électeurs qu'elle comprend les nouvelles technologies et leurs usages émergents. Il en va ainsi de Polymarket, une plateforme de « marché prédictif » permettant de placer des prédictions et d'obtenir des gains en crypto-actifs. Dans les pas d'un Donald Trump qui a investi la plateforme lors de sa campagne et « diffusait les cotes Polymarket prédisant sa victoire », les paris quant au score de Sarah Knafo se « tradent » sur Polymarket. Le volume d'activité autour de sa candidature est l'un des plus élevés de la plateforme, sans que l'on puisse précisément déterminer l'origine des parieurs (le marché pouvant être manipulé par ses soutiens).

Rapprochements tous azimuts entre l'extrême droite et la crypto

En France, le secteur des cryptos a largement profité de l'appui de la Macronie qui a institutionnalisé la pratique des « bacs à sable » règlementaires, c'est-à-dire des régimes accommodants permettant à des jeunes pousses technologiques de se développer sans risquer une trop forte régulation. Pourtant, le milieu semble aujourd'hui pencher de plus en plus vers l'extrême droite de l'échiquier politique. Ce basculement s'explique en partie par la multiplication alarmante des enlèvements et agressions brutales de figures de la crypto. Certains, comme le patron de Paymium, Pierre Noizat, n'hésitent pas à s'alarmer d'une « mexicanisation de la France » (lire notre portrait). Il vient d'annoncer rejoindre la campagne municipale de Sarah Knafo et sera sa tête de liste dans le XIe arrondissement de Paris.

Éric Ciotti a déposé une proposition de résolution visant à « adapter la France au nouvel ordre monétaire en embrassant le Bitcoin » et allant jusqu'à faire de la France un « crypto-État ».

Par-delà l'aspect sécuritaire, cette bascule intervient également à un moment où le secteur de la crypto est exposé à un « risque » régulatoire accru et concurrencé par les projets de mise en place d'un euro numérique, et se cherche donc des alliés. Si la stratégie de « trumpisation » est particulièrement endossée par Sarah Knafo, elle a d'autres émules dans son propre camp. Au mois d'octobre 2025, Éric Ciotti a ainsi déposé une proposition de résolution européenne visant à « adapter la France au nouvel ordre monétaire en embrassant le Bitcoin et les cryptomonnaies » et allant jusqu'à faire de la France un « crypto-État ». Soit une proposition défendue par l'un des principaux lobbies du secteur, l'Institut national de Bitcoin, ou INBI.

Du côté du Rassemblement National, le revirement est encore plus spectaculaire et n'est pas sans rappeler le changement de cap opéré par Donald Trump. À la faveur d'un déplacement de Marine Le Pen à la centrale nucléaire de Flamanville, celle-ci s'est approprié la proposition d'utiliser les « surplus » d'électricité pour « miner » du Bitcoin. Soit encore une idée-phare de l'INBI. « En 2016, Marine Le Pen promettait d'interdire les monnaies virtuelles (dont le bitcoin), portées, selon elle, par l'alliance de l'« élite dirigeante » et du « puissant lobby des banques d'affaires de Wall Street ». En 2022, Marine Le Pen comptait les « réguler ». En 2025, Marine Le Pen propose d'en fabriquer », se sont étonnés les journalistes Robin D'Angelo et Corentin Lesueur dans les colonnes du Monde. « Il s'agit d'utiliser le bitcoin comme un actif sur lequel on joue, pour rentabiliser EDF et financer ses infrastructures, sa maintenance, ses investissements », justifie le député Aurélien Lopez-Liguri, en charge des questions liées à la technologie pour le RN.

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Produit d'appel

Sarah Knafo cite volontiers en exemple la décision « visionnaire » de Nayib Bukele, président du Salvador et auto-proclamé « dictateur le plus cool du monde », qui a massivement investi l'argent public dans le Bitcoin à partir de 2021 avant d'être contraint par le Fonds monétaire international d'abandonner cette politique en décembre 2024. L'expérience Bitcoin au Salvador s'est pourtant soldée par un échec : le coût important de la mise en place des infrastructures des porte-feuilles électroniques a aggravé les déficit du pays, tout en ne séduisant pas la population qui ne s'est pas massivement convertie à l'usage des crypto-actifs. Le projet de bâtir une « Bitcoin city » financée par l'émission de « volcan bonds » n'a jamais vu le jour, illustrant le caractère incantatoire de ces projets qui ne bénéficient pas directement au développement économique du pays mais seulement à une poignée d'investisseurs, souvent extra-nationaux.

Ce sont les libertariens anti-État qui sont en train de prendre le pouvoir à l'extrême-droite en s'inspirant de ce qui se passe aux États-Unis.

En dépit de ces échecs patents, la crypto continue de servir de produit d'appel pour les politiciens et politiciennes d'extrême droite. « La sympathie pour les crypto privées, en particulier le bitcoin, tient beaucoup à une volonté de paraître "branchés" notamment vis à vis des "jeunes" dont une partie est séduite par cette spéculation », analyse Jean-Michel Servet, chercheur à l'Institut des hautes études internationales et du développement de Genève. Une posture qui permet d'afficher sa sympathie lorsque les cours sont au plus haut, tout en se ménageant la possibilité de s'en distancer en cas de retournement du marché. Mais pour le haut fonctionnaire spécialiste des questions monétaires Nicolas Dufrêne, ces revirements illustrent autant une forme de « suivisme » dans l'extrême-droite française qu'une mutation idéologique qui se traduit par la montée en puissance de la faction libertarienne de l'extrême droite. « On n'est plus à l'époque de l'étatisme de Maistre, Péguy ou Maurras. Ce sont les libertariens anti-État qui sont en train de prendre le pouvoir à l'extrême droite en s'inspirant de ce qui se passe aux États-Unis où l'ultra-libéralisme pro-tech se marie à la xénophobie ».

Dans ce contexte, les cryptos représentent bien plus qu'une simple « réserve de valeur ». Comme l'écrit le chercheur Sébastien Roux, elles-ci représentent surtout un nouveau réservoir de valeurs. L'extrême droite étasunienne conjugue « liberté », « propriété privée » et « purification » afin de revenir à un ordre antérieur fantasmé (l'idéal du slogan Make America Great Again). L'extrême droite française puise dans le creuset de valeurs libertariennes, identitaires et xénophobes.

19.02.2026 à 06:30

La présence discrète de l'État français au capital de TotalEnergies

Olivier Petitjean

Alors que s'ouvre ce jeudi un procès climatique historique visant TotalEnergies, l'Observatoire des multinationales révèle que l'État français - via son bras financier, la Caisse des dépôts et consignations – est discrètement présent au capital du groupe pétrolier et gazier, à hauteur de 1,7 milliard d'euros. Une participation sur laquelle régnait jusqu'à présent l'omertà et qui interroge sur les relations entre la multinationale et les pouvoirs publics.
C'était un secret bien gardé, il (…)

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Alors que s'ouvre ce jeudi un procès climatique historique visant TotalEnergies, l'Observatoire des multinationales révèle que l'État français - via son bras financier, la Caisse des dépôts et consignations – est discrètement présent au capital du groupe pétrolier et gazier, à hauteur de 1,7 milliard d'euros. Une participation sur laquelle régnait jusqu'à présent l'omertà et qui interroge sur les relations entre la multinationale et les pouvoirs publics.

C'était un secret bien gardé, il est désormais éventé. La Caisse des dépôts et consignations, avec 323 milliards d'euros d'actifs, est l'un des principaux bras financiers de l'État. L'argent qu'elle gère lui vient pour les trois quarts de l'épargne des Françaises et des Français, et notamment du livret A. En décidant où le placer, elle joue un rôle clé pour soutenir l'économie française au service – en théorie – des besoins de la population et de l'intérêt général.

On sait désormais qu'une partie significative de cet argent va au groupe pétrolier et gazier TotalEnergies.

Depuis dix ans au moins, de nombreuses voix s'élèvent du côté de la société civile et des écologistes pour demander à la Caisse des dépôts de faire la lumière sur ses investissements dans le charbon, le pétrole et le gaz, principales causes de la crise climatique. La vénérable institution financière, fondée en 1816, a annoncé des mesures pour aligner progressivement ses activités sur des scénarios 1,5°C et pour encadrer plus strictement ses investissements dans les énergies fossiles. Mais elle avait toujours refusé, jusqu'à aujourd'hui, de divulguer le détail de ces investissements.

La Caisse transparente... seulement aux États-Unis

La Caisse des dépôts avait toujours refusé, jusqu'à aujourd'hui, de divulguer le détail de ses investissements.

Un document réglementaire transmis il y a quelques jours aux autorités financières étatsuniennes lève enfin le voile. Selon ce rapport où figurent l'ensemble de ses investissements dans des sociétés outre-Atlantique, la Caisse des dépôts et consignations détenait au 31 décembre 2025 un peu plus de 30 millions d'actions TotalEnergies, pour une valeur de 1,98 milliard de dollars (1,69 milliard d'euros). C'est environ 1,37% du capital, ce qui fait de la Caisse - et à travers elle de l'État français - l'un des tout premiers actionnaires du géant pétro-gazier.

L'année dernière encore, l'ONG Reclaim Finance avait pointé dans un rapport le manque de transparence de la Caisse des dépôts et consignations qui ne publie « ni la liste des entreprises détenues dans ses portefeuilles d'actions et d'obligations, ni le détail de ses votes en assemblées générales [notamment sur les résolutions climatiques, NdE] pour les entreprises dont elle est actionnaire ».

En réponse, la Caisse avait mis en avant les « enjeux nationaux et territoriaux de souveraineté, d'infrastructures, d'emploi, d'innovation, et de pérennisation des atouts français, qu'elle doit, comme investisseur public de long terme, traiter avec responsabilité ». Une manière déjà de défendre son investissement dans TotalEnergies, mais sans lever le tabou.

Tout juste savait-on que la Caisse détenait 9,2 milliards d'euros d'investissements dans les entreprises actives dans les énergies fossiles, dont 1,1 milliard d'obligations vertes dans le secteur électrique. La participation détenue par TotalEnergies représente presque le quart de ces investissements.

« Lorsque la Caisse des dépôts choisit d'investir dans TotalEnergies, l'institution cautionne la fausse stratégie climat de l'entreprise, en contradiction avec la science climatique, dénonce aujourd'hui Agathe Masson, chargée de campagne investisseurs chez Reclaim Finance. En figurant parmi les plus grands actionnaires du groupe, la Caisse des dépôts soutient, avec l'épargne des Français, une entreprise qui multiplie les bombes climatiques, avec des conséquences dévastatrices pour la biodiversité et les populations. »

Les énergies fossiles acceptables lorsqu'elles sont françaises ?

La liste des investissements de la Caisse des dépôts et consignations dans des sociétés cotées aux États-Unis inclut tous les grands noms du capitalisme américain dont Alphabet (Google), Amazon, Apple, Coca-Cola, Nike ou Pfizer, pour des sommes allant de quelques millions à quelques dizaines de millions de dollars, bien loin de la valeur des actions détenues dans TotalEnergies.

Sa participation dans TotalEnergies pourrait faire toucher à la Caisse des dépôts plus de 100 millions d'euros de dividendes cette année.

Les autres participations importantes déclarées sont d'autres entreprises européennes cotées outre-Atlantique, comme UBS (369 millions de dollars) ou Linde (315 millions).

On notera l'absence dans cette liste des géants de l'industrie fossile américaine comme Chevron ou ExxonMobil. L'année dernière, la Caisse des dépôts a annoncé avoir exclu 12 multinationales de pétrole et de gaz de son portefeuille. À croire qu'elle applique une politique d'exclusion des entreprises fortement émettrices de gaz à effet de serre... sauf quand elles sont françaises.

Contrairement à l'Agence des participations de l'État ou à Bpifrance, les autres bras armés de l'État actionnaire, la Caisse des dépôts et consignations agit en théorie comme un investisseur institutionnel qui se contente de gérer des placements pour en tirer des revenus. Ce qui ne l'a pas empêché d'avoir une présence importante au capital de certains groupes comme Veolia, où elle a joué de fait le rôle d'actionnaire de référence. Sa participation dans TotalEnergies pourrait lui faire toucher plus de 100 millions d'euros de dividendes du groupe cette année.

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Un champion national en procès

L'investissement de la Caisse dans TotalEnergies s'explique peut-être par le souci d'ancrer un actionnariat public français dans le capital de ce « champion national ». Sauf que l'on voit mal en quoi cela influe concrètement sur les décisions stratégiques d'un groupe qui ne paie pas d'impôts en France pour des raisons tout sauf évidentes (lire notre analyse), qui tend à y supprimer des emplois, et dont les dirigeants ne perdent pas une occasion de faire valoir qu'ils sont avant tout un groupe mondial qui n'a pas besoin de l'État français.

Si la Caisse des dépôts affirme qu'elle veut préserver notre autonomie énergétique, elle fait en réalité tout l'inverse.

TotalEnergies ne semble pas non plus se préoccuper beaucoup de l'indépendance énergétique de la France puisqu'après avoir misé à fond sur la Russie (lire notre enquête), le groupe s'est positionné pour devenir l'un des principaux bénéficiaires de la politique américaine actuelle d'exportations massives de gaz naturel liquéfié vers l'Europe.

« Si la Caisse des dépôts affirme qu'elle veut préserver notre autonomie énergétique, elle fait en réalité tout l'inverse en soutenant notre dépendance aux énergies fossiles qui sont majoritairement importées », souligne Agathe Masson.

Alors que s'ouvre à Paris le procès intenté à TotalEnergies pour sa responsabilité climatique, suite à une plainte d'ONG et de collectivités locales dans le cadre de la loi sur le devoir de vigilance, on apprend par le biais du Monde que le ministère public prévoit - contrairement à son habitude – d'intervenir en faveur du géant des énergies fossiles. On rappellera que TotalEnergies a déjà été condamné en octobre dernier pour « pratiques commerciales trompeuses », pour avoir communiqué abondamment sur sa conversion à la cause du climat sans changer grand-chose à ses activités.

Ironie de l'histoire, c'est la décision controversée de TotalEnergies de mettre en place une double cotation, à la fois à Paris et à New York à partir du 1er janvier dernier qui a forcé la Caisse à la faire la lumière sur ses liens avec le géant pétrogazier, qui tombe désormais sous le coup des obligations de transparence étatsuniennes.

Contactée pour cet article, la Caisse des dépôts et consignations nous a répondu qu'elle « ne commente pas la composition de ses portefeuilles de placements financiers ».

12.02.2026 à 06:00

Entre la Nuit du bien commun, Pierre-Édouard Stérin et l'extrême droite, des liens multiples et inextricables

Clément Le Foll, Olivier Petitjean

Alors qu'une commission d'enquête sénatoriale se met en place pour se pencher sur les détournements politiques de la philanthropie et notamment les financements de Pierre-Édouard Stérin, retour sur les liens entre l'homme d'affaires d'extrême droite, les Nuits du bien commun et la société Obole, solidement ancrés à l'extrême droite de l'échiquier politique.
« Malgré la confusion des noms, il n'y a aucun lien entre La Nuit et Le Fonds du Bien Commun. » Tel est l'élément de langage répété (…)

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Alors qu'une commission d'enquête sénatoriale se met en place pour se pencher sur les détournements politiques de la philanthropie et notamment les financements de Pierre-Édouard Stérin, retour sur les liens entre l'homme d'affaires d'extrême droite, les Nuits du bien commun et la société Obole, solidement ancrés à l'extrême droite de l'échiquier politique.

« Malgré la confusion des noms, il n'y a aucun lien entre La Nuit et Le Fonds du Bien Commun. » Tel est l'élément de langage répété sur tous les tons depuis la révélation de l'existence du projet Périclès, plan de bataille pour préparer la victoire électorale de l'extrême droite avec l'argent de Pierre-Édouard Stérin, et des liens de ce dernier avec la Nuit du bien commun.

Lancée en 2017 par l'homme d'affaires d'extrême droite avec Stanislas Billot de Lochner et Thibault Farrenq, patrons de l'entreprise de récolte de fonds Obole, la Nuit du bien commun organise des soirées de levées de fonds à Paris et partout en France. L'événement se prétend caritatif et apolitique, mais a beaucoup servi à financer des associations proches des milieux catholiques traditionalistes, comme la Maison de Marthe et Marie, accusée de réaliser un lobbying anti-IVG, Excellence Ruralités, réseau d'établissements scolaires privés hors contrats, ou Familya.

Les organisateurs des « Nuits » tentent de se dissocier de l'image devenu trop encombrante de leur parrain.

Désormais, les organisateurs des « Nuits » tentent de se dissocier de l'image devenu trop encombrante de leur parrain. Les manifestations se sont multipliées dans les villes où étaient organisées les galas, jusqu'à obtenir l'annulation de celui qui devait se tenir à Aix-en-Provence en octobre dernier. En juin 2025 a été annoncé le départ officiel de Stérin et des deux autres co-fondateurs du fonds de dotation de La Nuit du Bien Commun. Sur les antennes de médias comme Cnews ou Europe 1, Stanislas Billot de Lochner, dont la société Obole continue d'organiser l'événement même après sa sortie du Fonds de dotation, a réaffirmé « l'indépendance » de la Nuit du bien commun et dénoncé les menaces subies de ceux qui veulent « faire croire que nous avons des opinions politiques ».

La diffusion de ces éléments de langage semble porter ses fruits, du moins chez certains des mécènes historiques de l'événement. « Je suis consterné quand je vois que la Nuit du bien commun est accueillie par des manifestations hostiles. Je suis triste et désolé, car nous sommes une initiative philanthropique indépendante de Pierre-Édouard Stérin, qui n'existe nulle part ailleurs. Ça fait du bien fou à la ruralité et au lien social et j'en suis fier », témoigne l'un d'entre eux.

Un projet estampillé Stérin

Cette revendication d'indépendance via-à-vis de Pierre-Édouard Stérin est-elle crédible ? Dans une enquête publiée il y a quelques semaines à l'occasion d'une soirée parisienne de la Nuit du bien commun, l'Observatoire des multinationales est revenu sur le rôle central joué par l'homme d'affaires d'extrême droite dans le lancement de la Nuit du bien commun en 2017. En plus d'avoir imaginé l'événement, il a aussi mobilisé ses réseaux dans les milieux d'affaires pour aider à organiser la première édition du gala et contribuer à son financement. Certains sont restés liés à la Nuit du bien commun pendant de nombreuses années.

L'orientation politique du Fonds du bien commun est encore plus assumée que pour la "Nuit".

En 2021, le milliardaire a lancé son propre fonds de dotation, baptisé le « Fonds du bien commun », dont certaines archives sur lesquelles nous avons pu mettre la fin suggèrent qu'une partie des mêmes hommes d'affaires y ont été associés. L'orientation politique de ce Fonds est encore plus assumée que pour la Nuit, avec un soutien apporté à des structures comme la Nuit des influenceurs chrétiens, la plateforme de prière en ligne Hozana ou le spectacle Murmures de la cité à Moulins mettant en scène une vision révisionniste et biaisée de l'histoire de France.

Aujourd'hui encore, le site web de la Nuit du bien commun affirme qu'« il n'y a aucun lien de gouvernance entre (...) deux initiatives indépendantes l'une de l'autre », mais concède : « Nous acceptons pour autant que le Fonds du Bien Commun soutienne certaines de nos soirées et de nos associations lauréates, comme nos 540 mécènes qui nous font confiance. » Faute de transparence, difficile de faire la liste des associations ont pu être financées conjointement par les deux structures. Il y a au moins Esprit de patronage, dédié à la création de lieux intergénérationnels « enracinés dans la joie chrétienne ».

« Who's who » de l'extrême droite française au capital

Enfin, Pierre-Édouard Stérin est entré en 2020 au capital d'Obole via sa principale holding belge B.A.D. 21. Parmi ses actionnaires, la société compte également depuis 2021 un autre fonds lié à l'extrême droite française, la Financière de Rosario, créé par Jean-François Michaud, figure du groupuscule d'extrême-droite Groupe union défense (GUD) et repris en 2024 par ses fils, dont Édouard Michaud, chef de file du groupe identitaire Les Natifs, et ancien cadre du groupe dissous Génération identitaire et des néonazis des Zouaves Paris.

Obole a fait entrer récemment un autre actionnaire bien connu de l'extrême droite catholique : Vincent Bolloré

En décembre, une enquête parue sur Médiacités Nantes a révélé qu'Obole avait fait entrer récemment un autre actionnaire bien connu de l'extrême droite catholique : Vincent Bolloré, qui contrôlerait désormais près de 30% de son capital via un « véhicule d'investissement de son groupe ». En 2024 et 2025, en effet, la société Obole – qui avait accumulé les pertes d'année en année – a « nettoyé » ses comptes en procédant à une vaste réorganisation de son capital [1]. Cet investissement du groupe Bolloré dans Obole n'a évidemment jamais été mentionné lorsque Stanislas Billot de Lochner a été invité à s'exprimer à plusieurs reprises en défense de la Nuit du bien commun sur CNews.

Chez Obole, des salariés qui affichent leur engagement politique

Au-delà de ses fondateurs et du soutien apporté par des actionnaires très marqués, l'équipe même d'Obole a des liens étroits avec l'extrême droite politique. Responsable administrative et financière d'Obole depuis plusieurs années, Isabelle Deflassieux a relayé sur certains de ses réseaux sociaux des publications du parti d'Eric Zemmour Reconquête [2]. Elle a partagé par exemple un post sur un rassemblement au Trocadéro de Sébastien Pilard, porte parole de la campagne présidentielle 2022 d'Eric Zemmour et du président d'honneur de Reconquête Gilbert Collard.

Isabelle Deflassieux s'est également impliquée directement dans cette campagne. Un cliché obtenu par l'Observatoire des multinationales montre la salariée d'Obole participer à l'organisation d'une réunion publique de Reconquête Loire-Atlantique à Château-Thébaud le 4 mars 2022. Isabelle Deflassieux y apparaît sur scène aux côtés de Cécile Scheffen, alors présidente de Génération Z dans le département, qui sera quelques mois plus tard candidate aux législatives, et d'Eléonore Revel, conseillère régionale Reconquête en Loire Atlantique et ancienne candidate à la mairie de Nantes sous la bannière Rassemblement national.

Quant à Thibault Farrenq, fondateur d'Obole, il s'est présenté en 2024 aux élections législatives en Vendée sous l'étiquette du parti d'Éric Ciotti, allié au Rassemblement national. Il a quitté Obole dans la foulée pour créer Studio 496. Cette agence événementielle, également financée par Pierre-Edouard Stérin, est derrière le label des « Plus belles fêtes de France » qui a défrayé la chronique à l'été 2025 suite aux révélations de L'Humanité sur ses liens avec le milliardaire d'extrême droite.

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Un petit monde

Chez Obole, on soigne également les proches de Pierre-Édouard Stérin. La société emploie actuellement ou a employé des membres de la famille proche de Paul-François Croisille, trésorier du fonds de dotation de La Nuit du Bien Commun et président d'Excellence Ruralités (financé par le Fonds du bien commun de Stérin) et de François Morinière, président du fonds de dotation de la Nuit du bien commun et président du directoire du groupe Bayard. À l'automne 2024, ce dernier a cherché sans succès à recruter Alban du Rostu, ancien directeur général du Fonds du bien commun et l'un des architectes du fameux plan Périclès de Stérin. Le monde est petit.

« Ces éléments montrent que la Nuit du bien commun n'a rien d'indépendant, réagit Alice Barbe, cofondatrice et directrice générale de l'Académie des futurs leaders. Même s'ils sont retirés des statuts, l'événement reste extrêmement lié à la galaxie Stérin, et aux gens de la Manif pour tous. »

Même s'ils sont retirés des statuts, l'événement reste extrêmement lié à la galaxie Stérin, et aux gens de la Manif pour tous.

Stanislas Billot de Lochner n'a lui pas souhaité répondre à nos questions, ne cachant pas son agacement par SMS. « Je n'essaierai pas de vous convaincre que vous fantasmez sur tout et n'importe quoi. Si vous voulez comprendre ce que nous faisons, regardez les 550 associations que nous avons financées. »

C'est ce que nous avons fait. Et nous avons pu constater qu'au moins quatre salariés actuels d'Obole sont passés par des associations soutenues par la Nuit du Bien Commun ou le Fonds du Bien Commun. Avant de devenir chef de projet communication chez Obole, l'un d'entre eux a ainsi travaillé pour l'association Le Rocher, mission catholique créée par la Communauté de l'Emmanuel et en lien avec des structures effectuant des thérapies de conversion. L'actuelle responsable du développement commercial d'Obole a elle oeuvré au sein de l'association À Bras ouverts, fondée par Tudgual Derville, délégué général de l'association anti-avortement Alliance VITA et ancien porte-parole de La Manif pour Tous.

Des affinités que la Nuit du bien commun cherche aujourd'hui à cacher en mettant en avant sur son site des initiatives de soutien aux handicapés ou aux enfants malades.

Une commission d'enquête sénatoriale vient d'être mise en place pour étudier « les mécanismes de financement des politiques publiques par des organismes, sociétés ou fondations de droit privé et des risques en matière d'influence, d'absence de transparence financière et d'entrave au fonctionnement de la démocratie ». Derrière cet intitulé à rallonge, il y a précisément l'intention de vérifier si certains hommes d'affaires ultra-réactionnaires comme Stérin n'utilisent pas une façade philanthropique pour masquer leurs visées politiques. Les auditions commencent ce jeudi 12 février.


[1] Les détails de l'opération sont en grande caviardés dans les documents officiels, mais l'augmentation de capital et la prime d'émission s'élèvent à environ 600 000 euros. Pour détenir aujourd'hui 30% du capital, Bolloré n'a donc pas déboursé plus que quelques centaines de milliers d'euros.

[2] Après notre sollicitation dans le cadre de cette enquête (à laquelle elle n'a pas répondu), ces publications ont été effacées. On les retrouvera ici et .

11.02.2026 à 07:30

Nouveau record pour les actionnaires du CAC 40

Olivier Petitjean

Les années se suivent et se ressemblent pour les actionnaires du CAC 40. Malgré les plaintes sur la désindustrialisation et une économie française en berne, les groupes cotés à l'indice phare de la Bourse de Paris ont une nouvelle fois battu leur record historique de gratification de leurs actionnaires, selon les données de la Lettre Vernimmen : 107,5 milliards d'euros, soit 9,5% de plus qu'en 2024.
Ce sont surtout les rachats d'actions qui connaissent une forte hausse, pour atteindre 34,8 (…)

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Les années se suivent et se ressemblent pour les actionnaires du CAC 40. Malgré les plaintes sur la désindustrialisation et une économie française en berne, les groupes cotés à l'indice phare de la Bourse de Paris ont une nouvelle fois battu leur record historique de gratification de leurs actionnaires, selon les données de la Lettre Vernimmen : 107,5 milliards d'euros, soit 9,5% de plus qu'en 2024.

Ce sont surtout les rachats d'actions qui connaissent une forte hausse, pour atteindre 34,8 milliards d'euros (+30% d'une année sur l'autre), principalement du fait d'Axa et des banques. Les dividendes versés stagnent d'une année sur l'autre, malgré un recul des profits réalisés par le CAC 40 (-12% entre 2024 et 2025).

TotalEnergies, Axa et Sanofi, groupes les plus généreux avec leurs actionnaires, représentent à eux seuls près du tiers des dividendes et rachats d'actions du CAC 40. Avec LVMH, BNP Paribas et Vinci, on est à plus de 50%.

09.02.2026 à 11:04

Trump, Big Tech, RN... Que cachent les attaques de la galaxie réactionnaire sur la « censure » en Europe ?

Anne-Sophie Simpere

Dans leur croisade contre l'Union européenne, l'administration Trump et l'internationale réactionnaire ciblent les régulations sur le numérique et la modération sur les réseaux sociaux. Leurs narratifs sont repris en choeur par les eurodéputés du Rassemblement national, et en particulier par Virginie Joron, aujourd'hui candidate à la mairie de Strasbourg. Les géants du numérique comptent bien profiter de l'escalade.
En décembre dernier, Elon Musk appelait sur X à « abolir l'UE », en la (…)

- Extrême Tech / , , , , , , ,
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Dans leur croisade contre l'Union européenne, l'administration Trump et l'internationale réactionnaire ciblent les régulations sur le numérique et la modération sur les réseaux sociaux. Leurs narratifs sont repris en choeur par les eurodéputés du Rassemblement national, et en particulier par Virginie Joron, aujourd'hui candidate à la mairie de Strasbourg. Les géants du numérique comptent bien profiter de l'escalade.

En décembre dernier, Elon Musk appelait sur X à « abolir l'UE », en la comparant à l'Allemagne nazie. En cause : une menace d'amende pour le manque de transparence des algorithmes et une pratique trompeuse de son réseau – les « coches bleues » censées valider les comptes certifiés sur X ne font l'objet d'aucune vérification. Quelques jours plus tard, en mesure de rétorsion, l'ancien commissaire européen Thierry Breton et quatre représentants d'ONG de lutte contre la haine en ligne étaient interdits de territoire aux États-Unis.

L'épisode n'était que le dernier en date d'une vaste offensive menée par l'administration Trump, ses alliés dans le secteur de la tech et les think tanks de la droite américaine contre les régulations européennes sur le numérique. Et en particulier contre le « Digital Services Act » (DSA), la directive qui fixe un cadre pour la modération des réseaux sociaux. Leurs attaques sont relayées à Bruxelles par des organisations conservatrices proches du gouvernement hongrois ou des fondamentalistes chrétiens et par des eurodéputés d'extrême-droite, dont ceux du RN. Les 2 et 3 février derniers, le groupe Patriotes pour l'Europe présidé par Jordan Bardella a même co-organisé au Parlement un sommet transatlantique avec plusieurs personnalités de la sphère MAGA et de l'extrême droite internationale sur la « liberté d'expression », selon eux menacée.

Modération en ligne : du consensus aux attaques

L'objectif poursuivi par le DSA pourrait pourtant paraître très consensuel. Et il n'a d'ailleurs pas soulevé pas d'opposition majeure lors de son adoption. Selon un sondage Yougov d'octobre 2025, 53 % des Français interrogés trouvaient que les réseaux sociaux ne sont pas assez régulés, contre seulement 6 % qui les estimaient trop encadrés. De la vente de poupées pédopornographiques sur la plateforme Shein aux affaires de harcèlement en ligne, de photos déshabillées par Grok ou de diffusion de contenus dangereux pour les adolescents sur Tik Tok, les scandales s'enchaînent. Sans oublier les manipulations de l'information venues de pays tiers comme la Russie détectées sur X ou Facebook par Viginum, le service dédié de l'État.

L'objectif poursuivi par le DSA pourrait paraître très consensuel. Et il n'a d'ailleurs pas soulevé pas d'opposition majeure lors de son adoption.

« Le DSA pose essentiellement des obligations de forme. Au départ on s'y est peu intéressé, ce n'était pas révolutionnaire », se rappelle Bastien le Querrec, juriste pour La Quadrature du net, association dédiée à la défense des droits et libertés en ligne. La directive oblige les plateformes à avoir des dispositifs de signalement et de modération transparents, ce beaucoup d'entre elles faisaient déjà. Elle interdit la publicité ciblée pour les mineurs et les pratiques trompeuses. Elle exige aussi que les très grandes plateformes analysent les risques systémiques qu'elles génèrent en matière de haine et de violence en ligne, de droits fondamentaux (dont la liberté d'expression) ou vis-à-vis des processus électoraux. En 2022, le texte est adopté à l'unanimité du Conseil européen et par près de 80 % des eurodéputés, ceux issus du RN s'abstenant.

Côté Big Tech non plus, le texte n'a pas posé de grandes difficultés. « Au moment de son adoption, il n'y avait pas beaucoup d'opposition : ça ne coûtait pas grand-chose, des mesures de modération étaient déjà en place, et il était de bon ton de demander à mieux contrôler ce qui s'y passait, souligne Jan Penfrat, expert pour le réseau European Digital Rights (Edri). De manière générale, ces acteurs cherchent à influencer les législations en fonction de leur intérêt économique, mais aussi en fonction de l'opportunité politique ou en terme d'image. »

Tout a changé avec le retour au pouvoir de Donald Trump, très remonté contre les politiques de modération des réseaux sociaux après que ses comptes sur Facebook et Twitter aient été suspendus suite à l'émeute du Capitole en 2021. Dès le jour de son investiture, il signe un décret intitulé « Rétablir la liberté d'expression et mettre fin à la censure fédérale », qui interdit à l'administration de lutter contre la désinformation. Quelques semaines avant, Marc Zuckerberg annonçait la fin de la modération sur ses plateformes en dénonçant la « censure institutionnalisée » en Europe. « S'attaquer au DSA et à la modération des réseaux sociaux a pu apparaître comme un bon moyen de se rapprocher de Trump », estime Bram Vranken, chercheur pour l'ONG Corporate Europe Observatory.

La « liberté d'expression », outil du nouvel impérialisme MAGA

« Le narratif de la censure est répété tous les jours sur FoxNews, sur X… Quand le Royaume Uni ouvre une enquête parce que Grok déshabille des enfants en ligne, Elon Musk va dire que c'est de la censure », explique Berin Szoka, président de l'association TechFreedom, un think tank qui reçoit des financements de géants du numérique, comme Google et Meta.

« Je fais une différence entre les géants du numérique "normaux" et une autre composante, très trumpiste, du secteur, poursuit-il cependant. Ceux qui se disent libertariens, comme Thiel, Sacks ou Lonsdale sont fous. Et ils ont financé tout un écosystème d'organisations, comme la Federalist Society ou l'Internet Accountability Project pour promouvoir leurs idées. » Selon eux, si ces idées (anti-immigrations, anti-LGBTQ+, pro-natalité) trouvent aussi peu de crédit dans l'opinion, c'est avant tout parce qu'elles seraient censurées sur les plateformes en ligne, du fait de l'influence d'élites « progressistes » avec lesquelles ils veulent en finir.

Si vous voulez pouvoir dire que les États-Unis soutiennent la résistance en Europe, c'est-à-dire l'extrême droite, vous devez raconter que les autres partis s'en prennent à la liberté d'expression.

C'est exactement le récit que l'administration Trump essaie d'imposer en se posant en défenseur des libertés contre une Union européenne à la dérive. La nouvelle Stratégie pour la sécurité nationale publiée à la fin de l'année dernière signale clairement la volonté des États-Unis de soutenir les partis d'extrême droite sur le vieux continent (« L'influence croissante des partis patriotiques [qui] est source d'un grand optimisme. »), en véhiculant la théorie complotiste et raciste du « grand remplacement » (« D'ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l'OTAN deviendront majoritairement non européens. »).

« Pour justifier une chose pareille, ils doivent revendiquer une supériorité morale, ils doivent pouvoir se présenter comme les "good guys", relève Berin Szoka. Si vous voulez pouvoir dire que les États-Unis soutiennent la résistance en Europe, c'est-à-dire l'extrême droite, vous devez raconter que les autres partis s'en prennent à la liberté d'expression. » À la Conférence de Munich de février 2025, JD Vance avait sidéré les Européens en les attaquant frontalement sur un supposé recul de la liberté d'expression sur le continent. Selon ce narratif, l'extrême droite étatsunienne n'essaie pas d'imposer son modèle climato-sceptique, anti-immigration et anti-social à l'Europe. Elle vient défendre les Européens contre la censure.

La régulation du numérique au centre des accusations

Depuis, l'activisme de l'administration Trump ne faiblit pas. A l'été 2025, révèle l'agence Reuters, la Maison blanche a envoyé des instructions à ses diplomates afin qu'ils se lancent dans une campagne de lobbying contre le DSA auprès des autorités européennes. La commission judiciaire de la Chambre des représentants venait de publier un rapport provisoire intitulé « La menace de la censure étrangère : comment la loi sur les services numériques de l'UE impose une censure mondiale et porte atteinte à la liberté d'expression américaine », sous la présidence de Jim Jordan, un soutien indéfectible de Donald Trump. En janvier 2026, les ambassades américaines en Europe publiaient simultanément sur leurs réseaux sociaux une série de posts sur le thème de la liberté d'expression, citant le secrétaire d'État Marco Rubio : « Nous sommes inquiets de l'érosion de la liberté d'expression en Europe. »

Le narratif autour de la volonté de l'UE d'imposer sa censure au monde entier était déjà présent dans une diatribe contre le DSA, « Make speech free again » (« Rendre la parole à nouveau libre »), publiée au printemps 2025 sur le site du Claremont Institute, un des soutiens historiques majeurs de Donald Trump. Le think tank est l'un des organisateurs des conférences des nationaux conservateurs (NatCon) – soutenues aussi par Peter Thiel, co-fondateur de Palantir (entre autres). Selon Politico, au moins 70 membres de l'administration Trump sont passés par cette organisation.

La Heritage Foundation, think tank qui a coordonné le Project 2025 et est devenu un véritable prolongement de l'administration Trump, relaie elle aussi l'idée que l'Europe chercherait à devenir un censeur dans le monde entier et que le DSA serait orienté politiquement (« La loi européenne sur les services numériques est utilisée pour empêcher les nouveaux partis de droite de contourner les anciens pouvoirs politiques. »). Signe de l'alignement conservateur autour de ce sujet, l'America First Policy Institute, think tank issu de la première administration Trump, et qui a fourni plusieurs membres de la seconde postait en janvier 2026 une vidéo sur les réseaux sociaux, accusant « les bureaucrates non élus de l'UE de vouloir briser notre liberté d'expression » en visant explicitement le DSA. L'amende contre X et Elon Musk y est présentée comme une attaque des européens contre « les Américains ».

Le faux procès fait au DSA

« Le DSA ne va pas imposer les règles européennes au monde entier. Les plateformes savent très bien faire de la modération adaptée aux différentes régions du monde, elles le font déjà. Et le DSA ne pose pas de risque pour la liberté d'expression : c'est un poncif de l'extrême droite pour imposer son discours, s'agace Bastien le Querrec. Il ne change rien sur ce qui est licite ou non en ligne. Cela relève des lois et de la jurisprudence nationale. » C'est également ce qu'ont fait valoir des dizaines de chercheurs et universitaires dans un courrier à Jim Jordan suite à la publication de son rapport.

L'offensive américaine contre les règles européennes de modération des réseaux sociaux n'en est pas moins largement relayée par l'extrême droite du continent et notamment par le Rassemblement national. Le groupe des Patriotes pour l'Europe, présidé par Jordan Bardella, a ainsi lancé une pétition en ligne accusant le DSA de censurer « certaines opinions au nom de la lutte contre la désinformation et les discours de haine ». Alors même qu'à ce jour, la seule sanction effective proposée au nom de cette directive est l'amende qui pourrait frapper X (voir en fin d'article le tableau "Le vrai-faux du DSA").

À ce jour, la seule sanction effective proposée au nom de cette directive est l'amende qui pourrait frapper X.

Pour donner davantage de substance à leur récit sur la censure généralisée qui caractériserait l'Europe, la droite américaine met volontiers en avant des cas parfois controversés de poursuites, mais sans liens avec le DSA. Comme celle qui a visé la finlandaise Päivi Räsänen pour un tweet de juin 2019, trois ans avant le vote de la directive européenne, où elle reprochait à l'Église luthérienne finlandaise de s'être associée à la gay pride, et qualifiait l'homosexualité de « honte » et de « péché ». Poursuivie par le Parquet finlandais sur la base d'une loi nationale contre l'incitation à la haine, elle a finalement été relaxée.

En Europe, la liberté d'expression est considéré comme un droit fondamental, mais son exercice est mis en balance avec d'autres droits, tel que celui de ne pas faire l'objet de discriminations. Une approche qui justifie par exemple les lois punissant les propos racistes ou révisionnistes, mais qui peut aussi à l'inverse conduire des organisations de défense des droits à critiquer certaines restrictions, par exemple selon l'ONG Amnesty International dans les domaines des lois antiterrorisme en France ou en Espagne.

« Dans certains pays, il y a des lois qui restreignent abusivement la liberté d'expression. Cela n'a rien à voir avec le DSA, mais les Républicains vont utiliser ça, déplore Berin Szoka. Il se servent aussi la lettre de Thierry Breton à Elon Musk, en août 2024, avant son interview avec Donald Trump sur X. » Celui qui était alors encore commissaire européen y exhortait le propriétaire de X à veiller à ce que la plateforme respecte le DSA alors qu'il organisait un débat en ligne avec le candidat républicain à l'élection présidentielle. L'initiative avait fait l'objet de vives critiques de la part d'universitaires et organisations de la société civile en Europe même. En effet, le DSA porte uniquement sur les caractéristiques formelles de conception (interfaces, algorithmes), et la Commission ne peut appliquer que des mesures « neutres vis-à-vis des contenus ». Pour Berin Szoka, « ce courrier était une mauvaise interprétation du DSA, car il ne permet pas de s'en prendre à un contenu ou un candidat spécifique. Cette erreur a donné aux Républicains exactement ce qu'ils voulaient. »

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Pro-Orbán et fondamentalistes chrétiens

Les dépenses d'ADF en Europe ont fait un bond depuis 2018 et le DSA est désormais leur cible favorite.

Outre l'administration Trump et les think tanks MAGA, les attaques contre une supposée « censure » européenne sont portées au coeur même de la capitale de l'UE, y compris par des acteurs a priori plutôt éloignés des milieux de la tech. Comme Alliance Defending Freedom (ADF) international. Cette organisation chrétienne ultra-réactionnaire a été créée en 1994 aux États-Unis, où elle se bat principalement contre l'avortement, le mariage pour tous voire en faveur de la criminalisation de l'homosexualité selon l'ONG Southern Poverty Law Center. (En réponse à notre article, ADF international dément avoir jamais plaidé pour la criminalisation de l'homosexualité.)

Avec un budget affiché de plus de 110 millions de dollars en 2024, elle est par exemple à l'origine de l'arrêt de la Cour Suprême qui a révoqué la protection du droit à l'avortement au niveau fédéral en 2022. En 2024, sa branche internationale déclarait à Bruxelles un budget annuel de plus d'un millions d'euros. « Les dépenses d'ADF en Europe ont fait un bond depuis 2018, confirme Kenneth Haar, et on a l'impression que le DSA est désormais leur cible favorite, ce qui est relativement nouveau. »

Les critiques d'ADF sont les mêmes que celles des think tanks MAGA ou de JD Vance. L'organisation semble d'ailleurs très proche des sphères trumpistes. En 2020, Michael Farris, son ancien président, a travaillé à des recours pour contester l'élection perdue par Donald Trump. L'association a ensuite pris part au Project 2025, et sa directrice actuelle, Kristen Waggoner, a été nommée par Donald Trump au conseil consultatif de la Commission sur la liberté religieuse du gouvernement. En réponse à nos questions, le porte-parole d'ADF international nous a néanmoins assuré que l'organisation était non-partisane et travaillait avec tout le spectre politique.

Autre fervent critique du DSA : le Mathias Corvinus Collegium (MCC) Brussels. Arrivée dans la capitale européenne fin 2022, cette entité d'origine hongroise affiche un budget record de plus de 6 millions d'euros annuels. Le MCC a par exemple publié en mai 2025 un rapport critiquant la lutte contre la désinformation, accusée d'être une propagande contre la liberté d'expression. Son communiqué accuse l'UE de créer une panique morale autour de la « désinformation » et des « discours haineux » dans le but de réglementer davantage les discours en ligne « sous le couvert de la loi sur les services numériques (DSA) ».

« MCC Brussels est très orienté idéologiquement, ils sont anti-EU », estime Jan Penfrat, qui insiste sur le fait que c'est une organisation politique d'extrême droite et non un think tank qui se baserait sur de vraies recherches. Il y a quelques mois, MCC présentait à Washington un plan pour démanteler l'Union européenne (voir notre article). « Leur opposition au DSA, c'est soit à propos de la Hongrie qui considère que la Commission est une nuisance qu'il faut attaquer, soit pour soutenir leur allié étatsunien. Les plus grands alliés de Trump à Bruxelles sont les soutiens d'Orbán », pointe Kenneth Haar.

Au mois d'avril 2025, MCC a même déposé une plainte auprès du médiateur européen pour manque de transparence de la Commission concernant son enquête sur les pratiques de TikTok en amont des élections en Roumanie de 2024. Si une enquête de la Commission est bien en cours sur le sujet, l'annulation de ladite élection a été décidée par la cour constitutionnelle roumaine, sur la base d'informations de ses services de renseignements. Sur X, Elon Musk avait partagé un post laissant entendre que l'UE était à l'origine de cette décision en partageant une interview tronquée de Thierry Breton. Cette « fake news » a ensuite été reprise par Jordan Bardella dans une vidéo, et est régulièrement relayée par l'eurodéputée RN Virginie Joron, dans ses interventions au Parlement européen, sur ses réseaux sociaux, ou en interview sur le podcast du MCC Brussels.

Virginie Joron, pourfendeuse du DSA à Bruxelles

Car aussi bien ADF international que MCC Brussels peuvent compter sur des eurodéputés d'extrême droite pour relayer leurs messages – et notamment, côté français, sur Virginie Joron, candidate à la mairie de Strasbourg lors des prochaines élections municipales. Elle est ainsi intervenue au colloque d'ADF international intitulé « Le DSA les menaces qui pèsent sur la liberté d'expression » le 21 mai 2025 au Parlement européen, où la présence de Marion Maréchal a été saluée. En octobre 2025, ADF international a diffusé une lettre ouverte dénonçant les dangers du DSA pour la liberté d'expression, signée par plus de cent personnalités de la sphère conservatrice et d'extrême droite, comme Rod Dreher, proche de JD Vance et associé du Budapest Institute, une autre organisation liée au régime d'Orbán et aux sphères trumpistes. Parmi les signataires, on retrouve évidemment Virginie Joron, mais aussi Angeline Furet (RN) et Laurence Trochu (Reconquête).

Aussi bien ADF international que MCC Brussels peuvent compter sur les eurodéputés RN pour relayer leurs messages.

En mai 2025, les jeunes de la bourse Tocqueville, un projet visant à former de futurs leaders conservateurs français aux méthodes américaines (lire notre enquête), ont eux aussi rencontré ADF international à Bruxelles. Au menu : « une discussion de fond sur les enjeux du Digital Services Act ». Ils ont ensuite vu la Heritage Foundation pour parler des relations transatlantiques.

En juin 2025, c'est à un événement du MCC Brussels qu'on retrouve Virginie Joron avec une autre eurodéputée RN, Catherine Griset. Son titre : « Le DSA, les ONG et la machine de propagande de l'UE ». Cette conférence a eu lieu au sein même du Parlement européen gâce à une co-organisation entre le MCC et deux groupes parlementaires, les Patriotes pour l'Europe (groupe présidé par Jordan Bardella) et European Conservatives and Reformists (ECR), le groupe où siègent Marion Maréchal, Nicolas Bay, Guillaume Peltier et Laurence Trochu. Le troisième groupe d'extrême droite au Parlement européen, où siège Sarah Knafo, Europe of Sovereign Nations (ESN), qualifie lui aussi le DSA d'outil de censure et a refusé, comme ECR, de soutenir Thierry Breton après les sanctions étatsuniennes de décembre dernier. À cette occasion, Catherine Griset a elle aussi clairement assumé son alignement sur la rhétorique MAGA et les positions trumpistes en déclarant : « Les États-Unis se détachent de l'Europe à cause de la censure. »

Les réseaux sociaux, un enjeu politique majeur

L'alignement de l'extrême droite avec le narratif trumpiste peut s'expliquer par le soutien explicite apportée par la nouvelle Stratégie pour la sécurité nationale étatsunienne aux partis « patriotes » en Europe, mais pas uniquement. Cette contestation virulente du principe même de la modération des contenus en ligne renvoie aussi à des intérêts plus immédiats. Les propos discriminatoires ou appels à la haine sont interdits par la loi française, et plusieurs responsables des partis d'extrême droite en ont fait les frais.

Répétons-le : le DSA n'a pas vocation à viser des contenus spécifiques, et il garantit au contraire des possibilités de recours en cas de suppression de publications. Pourtant, le texte européen est régulièrement ciblé, comme en témoigne une question parlementaire de Sarah Knafo ou une intervention dans l'hémicycle de Laurence Trochu. Que ce soit en réaction à des dissolutions d'organisation appelant à la haine comme Génération identitaire, ou au retrait de la fréquence TNT de C8 pour non respect de ses obligations vis-à-vis de l'Arcom, les sphères d'extrême droite brandissent brandissent très régulièrement le slogan trumpistes des attaques contre la « liberté d'expression ». Des eurodéputés français de ces trois groupes, aux côtés d'autres personnalités d'extrême droite, sont d'ailleurs signataires d'une tribune dans Valeurs actuelles du collectif ASLA , une émanation du groupuscule Génération identitaire dissous à cause de ses discours de haine, qui insinue que la suspension de plusieurs comptes de groupes d'extrême droite (Némésis, Frontières…) serait liée au DSA. « Censure : la tentation totalitaire » titrait encore le magazine d'extrême-droite Frontières pour son numéro du premier trimestre 2026.

Il y a un enjeu majeur à ce que les règles d'équité, de transparence et de pluralisme qui régulent l'accès à l'information s'appliquent aussi aux réseaux sociaux.

« Ces partis sont très actifs sur les réseaux sociaux. C'est leur principale forme de communication », explique Bram Vranken. Ce qui peut leur faire craindre des règles qui encadrerait ces espaces, notamment l'amplification artificielle de contenus. En février 2025, une étude de l'ONG Global Witness concluait qu'en Allemagne, en amont des élections, les publications favorables à la droite et l'extrême droite étaient favorisées sur X et TikTok.

« On a mis beaucoup de temps à réglementer le temps de parole dans les médias classiques, de veiller à une forme d'équité entre les candidats à la télévision, à la radio, même si c'est loin d'être parfait, analyse l'eurodéputé David Cormand. Là, on est sur un secteur qui aujourd'hui assure de plus en plus l'exposition, y compris des médias traditionnels, dont la visibilité des contenus dépend aussi de leur présence sur les réseaux sociaux. Donc il y a un enjeu majeur à ce que les règles d'équité, de transparence et de pluralisme qui régulent l'accès à l'information s'appliquent aussi, qui n'est pas le cas aujourd'hui. »

Le DSA pose des principes sur la modération et la réduction de certains « risques systémiques », y compris l'entrave à la liberté d'expression et les effets négatifs sur les élections et le débat public. Mais en réalité son application par la Commission reste aujourd'hui très timide. Plusieurs enquêtes ont été ouvertes, mais une seule décision finale a été prise – celles de l'amende visant X. Pour Jan Panfret, « il y a sans doute une question de ressources insuffisantes, une forme de pression politique de l'extérieur de l'UE, mais aussi de l'intérieur, et ils savent aussi que les entreprises, en face, vont attaquer les décisions en justice. Donc ils ne peuvent pas faire d'erreur et ils sont très prudents ».

Rapprochement des multinationales de la tech et de l'extrême droite

Il est difficile de dire si les attaques contre le DSA correspondent à un enjeu véritablement économique pour les multinationales du numérique. Les contenus « toxiques » peuvent générer davantage d'interactions, et donc de collecte de données et de profits, mais les annonceurs peuvent craindre d'apparaître sur une plateforme hors de contrôle. Les revenus publicitaires de X se sont effondrés avec sa prise de contrôle par Elon Musk. L'alignement de Meta ou Google avec le narratif anti-DSA et anti-censure de l'administration étatsunienne est au moins une stratégie indirecte pour poursuivre leurs intérêts économiques. Dans les bonnes grâces de Donald Trump, les géants de la tech ont par exemple obtenu la dérégulation de l'IA au niveau national (lire Les milliardaires de la tech et Trump : ce qu'ils ont obtenu), mais aussi une instruction de Donald Trump d'imposer des mesures de rétorsion aux pays mettant en place des taxes sur les services numériques ou imposant des amendes aux « entreprises technologiques américaines de pointe ». L'Inde et le Canada ont abandonné leurs taxes suite à ces pressions.

Or de nombreuses régulations européennes peuvent gêner les multinationales de la tech. « Lors de la dernière mandature, l'UE a essayé de faire un "tech deal", un paquet de textes réglementaires sur le numérique. Ces textes s'appuyant eux mêmes en partie sur des standards européens spécifiques comme le RGPD pour la protection des données », explique David Cormand. Parmi ces textes, le Digital Markets Act (DMA), qui vise à lutter contre les pratiques anticoncurrentielles des géants du numérique, ou l'IA Act, qui encadre le développement de l'intelligence artificielle. En s'alliant au gouvernement Trump contre le DSA, les Big Tech savent pouvoir compter sur lui pour faire pression sur l'UE sur ces textes là aussi.

Ils peuvent aussi compter, encore une fois, que sur l'extrême droite européenne. Cette dernière a d'ores et déjà annoncé son soutien à l'Omnibus numérique, un texte préparé par la Commission visant à affaiblir plusieurs réglementations du secteur. Selon un décompte de Corporate Europe Observatory, en janvier, le groupe Meta, maison mère de Facebook, a déjà rencontré 38 fois des députés européens du groupe ECR, des Patriotes et du groupe Europe des nations souveraines ces six derniers mois. Quelques jours après le lancement de l'Omnibus numérique, le responsable des affaires publiques de Google France a participé à un dîner à Strasbourg organisé par six députés européens RN, dont Virginie Joron.

En 2021, Jordan Bardella adressait une question écrite à la Commission européenne s'inquiétant du lobbying agressif de Google … contre le DSA. Le temps a passé, et l'alignement sur les positions de Trump mais aussi sur les intérêts des multinationales américaines est à l'ordre du jour dans ce dossier, comme il l'a été sur celui de la directive européenne sur le devoir de vigilance (lire notre article).

Le vrai-faux du DSA

Le DSA permet de censurer des contenus en ligne Oui et non. Le DSA prévoit que des mécanismes de signalement des contenus existent, mais ce sont les lois et la jurisprudence nationales des États qui déterminent ce qui est légal ou non.
C'est la Commission européenne qui décide de censurer des contenus en ligne Non. Les plateformes ont la main sur les contenus qu'elles publient ou non, et ce sont les lois et la jurisprudence nationales des États qui déterminent ce qui est légal ou non.
Les censures en ligne sont des décisions politiques En principe, non. Seuls les États décident de ce qui est légal ou non. Certains peuvent avoir des lois qui censurent de manière excessive la liberté d'expression, et des recours contre ces lois nationales sont alors possibles, devant la Cour européenne des droits de l'homme. Les traités internationaux protègent le droit à la liberté d'expression.
Il n'y a que les contenus conservateurs qui sont censurés Non. Les droits fondamentaux dans l'UE ne permettent pas de censurer des contenus sur la base d'une discrimination politique. Si des plateformes choisissaient de retirer des contenus sur la base de leur positionnement politique, ces décisions pourraient être attaquées en justice.Suite à des signalements, les plateformes retirent toutes sortes de contenus. En décembre 2025, Meta aurait par exemple suspendu de nombreux contenus pro-avortement et queer (donc très loin d'être conservateurs).
L'UE va imposer ses règles en matière de liberté d'expression au monde entier Non. Les plateformes savent très bien mettre en place des règles de modération régionales. En pratique c'est déjà le cas, car les pays n'ont pas tous les mêmes règles sur ce qui est légal ou non.
Les « signaleurs de confiance » sont payés par les gouvernements et vont donc censurer les contenus défavorables au gouvernement Non. Les signaleurs de confiance – des organisations qui dans certains cas reçoivent des fonds publics - ne décident pas de retirer ou non un contenu : cela reste la décision de la plateforme. Leur statut permet simplement que leurs signalements soient traités en priorité, compte tenu de leur expertise en matière de détection des contenus illicites (appels à la haine, discrimination...)
Le DSA impose une obligation de prévention des « risques systémiques » très large qui pourra mener à la censure Non. la Commission ne peut appliquer que des mesures neutres sur le plan du contenu, telles que la manière dont les caractéristiques de conception du système (par exemple, les mécanismes d'enregistrement, les interfaces) permettent de gérer les risques systémiques tels que l'amplification artificielle de certains posts. Mais le régulateur ne peux pas viser les manipulations en fonction du type de contenu qu'elles promeuvent.
L'UE a utilisé le DSA pour faire annuler les élections en Roumanie en 2024 Faux. Les résultats du 1er tour de l'élection présidentielle roumaine de 2024 ont té annulées par la Cour constitutionnelle du pays, sur la base d'informations des services de renseignement roumains, pour des soupçons d'ingérence russe. La Commission a ouvert une enquête sur TikTok pour évaluer si la plateforme avait respecté ses obligations en vertu du DSA (systèmes de recommandation, règles sur la publicité ciblée). Cette enquête peut aboutir à infliger une amende à TikTok.

05.02.2026 à 11:40

La revue de presse du 5 février 2026

Multinationales et enseignement supérieur. La place des entreprises dans les grandes écoles continue de susciter des remous. Fin janvier, certains d'entre eux ont protesté, comme le raconte Reporterre, contre l'invitation du PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné à une soirée-débat organisée par des associations d'élèves d'écoles des Mines et de Polytechnique. Quelques jours plus tôt, des étudiants d'AgroParisTech occupaient leur école pour dénoncer ses liens avec l'agro-industrie protester (…)

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Multinationales et enseignement supérieur. La place des entreprises dans les grandes écoles continue de susciter des remous. Fin janvier, certains d'entre eux ont protesté, comme le raconte Reporterre, contre l'invitation du PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné à une soirée-débat organisée par des associations d'élèves d'écoles des Mines et de Polytechnique. Quelques jours plus tôt, des étudiants d'AgroParisTech occupaient leur école pour dénoncer ses liens avec l'agro-industrie protester contre la signature de l'accord de libre-échange avec le Mercosur. Il y a quelques mois, la direction avait annulé le « forum » traditionnel dédié aux entreprises, parce que les étudiants avaient introduit des critères stricts visant à en exclure les groupes infréquentables. Un collectif s'est même monté récemment pour dénoncer les partenariats de HEC, la plus grande école de commerce française, à commencer par celui avec... Capgemini. Sur ce sujet, on relira notre enquête de septembre dernier Polytechnique, une école d'État sous emprise et on consultera les données du collectif « Entreprises illégitimes dans l'enseignement supérieur » dont l'Observatoire des multinationales est partenaire.

(Non-)recyclage du plastique. Mediapart a mené l'enquête, dans le cadre d'un partenariat avec d'autres médias européens, sur le recyclage chimique du plastique – une technologie très prisée de l'industrie mais dont l'efficacité est douteuse au mieux, et dans laquelle l'Europe a investi des millions d'argent public. Le journal se penche en détail sur ratés du procédé prétendument « innovant » mis en place par TotalEnergies dans sa raffinerie de Grandpuits en Normandie. Pendant ce temps, les industriels qui utilisent des emballages plastiques ont pu se prévaloir tranquillement d'utiliser du « plastique recyclé ».

Pétrole et gaz outre-mer. Le 29 janvier, le Sénat a adopté à une large majorité une proposition de loi visant à réautoriser l'exploitation de pétrole et de gaz dans les territoires ultra-marins, ce qui est interdit depuis l'adoption de la loi Hulot en 2017. Particulièrement en ligne de mire : le pétrole qu'abriteraient les fonds sous-marins au large de la Guyane française, et le gaz qui pourrait être pompé dans l'océan autour de Mayotte (non loin des gisements offshore du Mozambique où TotalEnergies vient de relancer ses activités). L'intérêt économique de ces gisements reste très hypothétique et les risques écologiques sont avérés. Nous avions consacré une enquête approfondie au lobbying dont la loi Hulot avait fait l'objet en coulisses et révélé, notamment, les pressions de l'entreprise Vermilion menaçant de faire appel à l'arbitrage international. La réouverture de ce dossier est un nouveau signe de l'influence du trumpisme et de son imaginaire pétrolier sur la droite française.

EDF continue de faire affaire en Russie. Il n'y a pas que TotalEnergies qui continue à faire affaire avec la Russie via ses intérêts dans Yamal LNG (lire notre enquête en 2025 15 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié vers l'Europe, et avant tout vers la France, générant plus de 7 milliards d'euros de recettes pour le Kremlin. Côté nucléaire cette fois, une enquête de Greenpeace montre qu'EDF continue à s'approvisionner – bien qu'en quantités décroissantes – en uranium russe, via un partenariat avec Rosatom. Partenariat qui résulte non pas de la nécessité mais d'un choix straétgique délibéré du groupe français, qui pourrait s'expliquer en partie par le souci de se débarrasser plus facilement de son uranium de retraitement en l'envoyant en Russie.

Gabegie et copinage. Dans la foulée d'autres titres, Mediapart revient sur la faillite d'Ynsect, une entreprise de production d'aliments à base de larves un temps érigée en modèle de la « start-up nation ». Une enquête qui souligne à quel point Ynsect a été gavée inconsidérément d'aides publiques, notamment de Bpifrance, et a dépensé des millions d'euros en consultances diverses, tout en rémunérant grassement ses dirigeants que le gouvernement emmenait parader à Davos. Le tout avec un chiffre d'affaires microscopique. Cerise sur le gâteau, on apprend qu'une partie de l'entreprise a été rachetée pour une bouchée de pain par son ex patron, en association avec... l'ex ministre Julien Denormandie. Tout un symbole.

05.02.2026 à 07:30

Périclès, Smartbox, ingénierie financière, nouveaux investissements... Les secrets de l'empire Stérin

Olivier Blamangin, Olivier Petitjean

Mise en place du projet Périclès, nouveaux investissements, financements par des prêts... La machine politico-économique mise en place par Pierre-Édouard Stérin traverse-t-elle vraiment une zone de turbulence du fait de son image de plus en plus toxique ? On fait le point avec une mise à jour de notre organigramme de ses investissements et participations.
D'où Pierre-Édouard Stérin tire-t-il son argent ? Où le place-t-il et comment organise-t-il son empire ? Telle sont les questions (…)

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Mise en place du projet Périclès, nouveaux investissements, financements par des prêts... La machine politico-économique mise en place par Pierre-Édouard Stérin traverse-t-elle vraiment une zone de turbulence du fait de son image de plus en plus toxique ? On fait le point avec une mise à jour de notre organigramme de ses investissements et participations.

D'où Pierre-Édouard Stérin tire-t-il son argent ? Où le place-t-il et comment organise-t-il son empire ? Telle sont les questions auxquelles nous avons tenté de répondre il y a quelques mois en reconstituant l'empire économique construit par l'homme d'affaires, dont l'engagement en faveur de l'extrême droite est avéré depuis la révélation de l'existence du projet Périclès à l'été 2024. L'exercice avait mis en lumière l'écheveau de ses investissements et participations dans un grand nombre de secteurs différents, et l'impossibilité de faire une distinction nette entre le versant purement économique de ses activités et la croisade politique et culturelle dans laquelle il s'est engagée.

Quelques mois seulement ont passé, mais beaucoup de choses ont déjà changé depuis notre publication initiale. De nouveaux financements ont été mis en lumière, occasionnant de nouvelles controverses, des questions ont fait surface sur la santé financière de l'empire Stérin, l'homme d'affaires a revendu des sociétés et en a achetés d'autres, de nouveaux documents ont été rendus publics qui confirment le tableau que nous avions dressé mais qui mettent en relief certains détails. C'est pourquoi nous publions aujourd'hui, à l'occasion de notre partenariat avec le numéro hors-série de Socialter « Résister aux nouveaux fascismes », une nouvelle version mise à jour de l'organigramme des participations et investissements de Pierre-Édouard Stérin.

Comme il y a quelques mois, nous proposons ci-dessous la version complète de cet organigramme (disponible également au format PDF) et une version simplifiée.

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Stérin connaît-il vraiment des difficultés financières ?

Ces derniers mois, plusieurs médias se sont fait l'écho des difficultés financières que rencontrerait Pierre-Édouard Stérin. Ces difficultés ont été formellement démenties fin novembre par le biais d'un communiqué officiel qui assure que le modèle d'Otium reste « solide », avec un « recours mesuré à la dette », et que la valorisation de ses actifs « reposent sur des méthodes d'évaluation reconnues, objectives et indépendantes, conformes aux standards internationaux ». La Lettre a néanmoins révélé quelques semaines plus tard que Stérin avait contracté un nouvel emprunt de 100 millions d'euros auprès de la banque d'affaires américaine Jefferies. Qu'en disent les documents dont nous disposons ?

Il faut distinguer la valeur financière intrinsèque de l'empire Stérin des tensions ponctuelles de trésorerie auxquelles il pourrait être confronté.

Avant de répondre à cette question, il faut rappeler la manière dont fonctionne la machine économique construite par Pierre-Édouard Stérin. Celui-ci utilise l'argent provenant de Smartbox – les remontées de dividendes plus ou moins importantes selon les années, mais aussi l'importante trésorerie générée par cette activité – pour investir dans de nombreuses sociétés, dans l'optique de revendre ensuite ses participations avec une plus-value. Lors de la publication de la première version de cet organigramme, nous avions souligné la diversité des secteurs dans lesquels Stérin investit ainsi, depuis la restauration et les parcs de loisirs jusqu'au secteur numérique et aux biotechnologies en passant par l'hôtellerie, la comptabilité, ou les cosmétiques.

Il faut donc distinguer la valeur financière intrinsèque de l'empire Stérin des tensions ponctuelles de trésorerie auxquelles il pourrait être confronté lorsque le contexte est moins favorable à la revente de certaines de ces participations. À en croire le communiqué d'Otium, c'est exactement ce qui s'est passé ces derniers mois : « Otium procède à une rotation sélective de ses participations, en fonction de la maturité des actifs et de son objectif de rendement à long terme. Chaque cession intervient au moment le plus favorable pour maximiser la valeur créée et contribuer à l'atteinte de cet objectif, quel que soit le contexte de marché. Les transactions récemment évoquées dans la presse s'inscrivent dans la gestion active et sélective du portefeuille menée par Otium. » De fait, le contexte économique de ces derniers mois est plutôt compliqué pour tout le secteur du capital-investissement.

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À cet égard, les fondamentaux du groupe et de sa tête de pont, B.A.D.21, ne paraissent pas menacés. La valeur des immobilisations financières continue à croître, ce qui donne du crédit à la prétention d'Otium de maintenir ses objectifs de croissance pour « atteindre 5 milliards d'euros d'actifs à horizon 2030 » (en 2025, ils étaient de 1,7 milliard d'euros). Le niveau d'endettement de la holding de tête, même s'il atteint désormais plus de 400 millions d'euros, ne paraît pas excessif par rapport aux capitaux propres de la société et n'est pas, en soi, un signe de difficultés financières.

Les derniers comptes de Smartbox ne suggèrent aucun danger immédiat.

Reste peut-être une fragilité plus profonde, pointée par La Lettre : la baisse régulière de la rentabilité de Smartbox, la « machine à cash » de l'empire Stérin. Les derniers comptes de la société irlandaise qui chapeaute les activités Smartbox, qui viennent tout juste d'être publiés (avec du retard par rapport aux années précédentes), présentent des résultats très similaires à ceux des années précédentes. On note cependant une baisse des effectifs de plus de 30% dans les sociétés Smartbox, ce qui confirme les témoignages selon lesquels une réduction drastique des coûts est en cours.

Stérin finance le projet Périclès.... par des prêts

Initialement, pour porter le projet Périclès – la face la plus directement politique des projets de Stérin, révélé en 2024 par La Lettre et L'Humanité –, Stérin et ses acolytes avaient créé une association du même nom (et une autre baptisée Xanthippe, du nom de la femme du Périclès historique). Ces associations ont finalement été dissoutes début 2025 au bout de quelques semaines au profit d'un montage beaucoup plus complexe, avec une société de droit belge, séparée formellement de B.A.D.21 et baptisée Graal Holding, pour chapeauter l'ensemble et plusieurs filiales dont Participations et investissements rive droite (PIRD), le bras armé du projet en France selon le témoignage d'Arnaud Rérolle devant l'Assemblée nationale.

Pour la première fois, certaines de ces entités créées pour porter le projet Périclès ont publié leurs comptes, sur une période réduite de quelques mois.

Le 12 septembre 2025, PIRD a créé une filiale baptisée « IFPEL – Institut de formation et de promotion de l'engagement local », dirigée par Antoine Valentin. Ce dernier vient tout juste d'être élu député de Haute-Savoie sous l'étiquette UDR (Ciottiste) avec le soutien du Rassemblement national. Il est aussi le cofondateur de Politicae, l'association dédiée à la formation de candidats et élus locaux, soutenue par le Projet Périclès. On ne sait pas si l'IFPEL est un versant à but lucratif de Politicae, ou bien est destiné à se substituer à l'association.

Pour la première fois, certaines de ces entités créées pour porter le projet Périclès ont publié leurs comptes, sur une période réduite de quelques mois, entre janvier 2025 (date de leur création) à fin avril 2025. Sur cette période, Graal Holding affiche des ressources de près de 500 000 euros. Cet argent est réinvesti dans les autres sociétés de la nébuleuse Périclès comme Altiora Holding et probablement PIRD (qui n'a pas encore publié des comptes).

Surprise à la lecture de ces comptes : non seulement cette somme est très éloignée des 150 millions annoncés à terme par Stérin, mais elle ces financements viennent pour l'essentiel... de prêts. Comme ces derniers n'émanent pas de banques ou d'autres établissements de crédits, on peut supposer qu'il s'agit d'argent prêté par d'autres sociétés du groupe de Pierre-Édouard Stérin ou par Pierre-Édouard Stérin lui-même.

Il y a quelques mois, nous avions raconté comment Pierre-Édouard Stérin finançait également le Fonds du bien commun, son fonds de dotation soutenant divers projets ou associations chrétiens intégristes, anti-avortement et anti-droits sexuels (le versant « culturel » de sa croisade, dont Périclès est le versant « politique ») sous forme de prêts émanant d'autres sociétés du groupe. Une pratique très inhabituelle dans le secteur de la philanthropie dont se revendique Stérin, loin de l'image de généreux donateur qu'a cherché à cultiver l'homme d'affaires. Les derniers comptes de ce fonds de dotation montrent qu'il n'y a pas eu de changement sur ce point. C'est exactement le même mode de fonctionnement qui a, pour l'instant, été adopté pour Périclès.

Pierre-Édouard Stérin semble chercher à retarder le moment où il devra réellement débourser les fonds.

Ce mode de financement par des prêts pour le moins inhabituel pour des projets « philanthropiques », qui dans le cas de Périclès et du Fonds du bien commun ne seront jamais profitables. Contrairement aux investissements de Stérin dans la tech par exemple, il n'y a pas d'actifs de valeur qui puisse être vendu pour rembourser l'emprunt. Pierre-Édouard Stérin ne cherche pas à en tirer une quelconque forme de revenu puisqu'il a renoncé aux intérêts dûs par le Fonds du bien commun. L'homme d'affaires semble ainsi chercher à retarder le moment où il devra réellement débourser les fonds. Étrange posture pour quelqu'un qui déclare depuis des années qu'il va donner presque toute sa fortune et devenir un saint.

L'ensemble constitué par Odyssée Holding (domiciliée en Belgique) et Odyssée Impact (domicilié en France), regroupe sous la « marque » Hodós Capital toutes les participations dans des médias, des chaînes de réseaux sociaux, la réalité virtuelle et plus globalement toutes les entreprises « à impact ». Potentiellement profitables en elles-mêmes, ces investissements peuvent être mis par Stérin au service de sa croisade culturelle. C'est aussi par ce biais que Stérin semble avoir pris le contrôle du club de rugby Biarritz Olympique. Les sommes en jeu sont ici bien plus importantes, avec 52 millions d'actifs immobilisés à fin avril 2025, dont les participations dans Médiane (Marmeladz, Cerfia, etc.) pour 8,5 millions d'euros, la Foncière du bien commun pour 2,8 millions et le Canon Français pour 2,2 millions.

Natalité, éducation supérieure, international et Valeurs actuelles : les nouveautés de l'empire Stérin

Les derniers documents divulgués par diverses entités contrôlées par Stérin confirment certaines cessions dont s'était fait écho la presse, comme la revente de ses parts dans les coffrets cadeaux Blissim. Des réorganisations sont également en cours avec la création de nouvelles holding, comme Alpera Partners destinée à regrouper des « plateformes » thématiques de filiales dans le nucléaire (Alfeor), les logiciels (Comet Software) ou l'industrie de la santé (Enosium Life Science).

L'homme d'affaires a pris des participations dans deux sociétés qui confirment son obsession pour les questions de famille et de natalité.

L'homme d'affaires a également pris des participations dans deux sociétés qui confirment son obsession pour les questions de famille et de natalité : Yada, dédiée à l'accompagnement des nouveaux parents, et Coopléo, consacré au soutien aux couples en crise... Il affiche des ambitions dans le secteur de l'éducation supérieure avec STAMP, un groupe privé de formation qui ne contrôle pour l'instant qu'une école, l'Institut français de l'hôtellerie.

Pierre-Édouard Stérin a également mis quelques centaines de milliers d'euros dans Choiseul Africa, un réseau d'influence dans les milieux économiques africains, émanation de l'Institut Choiseul, un think tank dédié à la géopolitique créé par Pascal Lorot. Ce dernier, ancien membre du Club de l'Horloge et élu de droite, a travaillé pour plusieurs groupes du CAC 40 dont TotalEnergies. Son Choiseul Magazine avait consacré un peu avant cette prise de participation sa « une » à l'homme d'affaires d'extrême droite, « investisseur et entrepreneur au parcours exceptionnel, qui réinvente la philanthropie à la française ». La société Choiseul Africa compte parmi ses « partenaires » diverses entreprises tricolores mais aussi des institutions publiques comme Bpifrance ou l'Agence française de développement.

Cette prise de participation de Stérin est-il simplement un échange de bons procédés avec Pascal Lorot et un moyen de mettre un pied dans le think tank et les réseaux de ce dernier, ou bien le signe d'un intérêt naissant pour l'Afrique ? C'est pour l'instant son seul investissement en lien avec ce continent.

Enfin, parmi les nouvelles participations, il y évidemment l'entrée de Stérin au capital du magazine Valeurs actuelles, officialisée en novembre, aux côtés de deux autres investisseurs, Benjamin La Combe et Alexis Caude. Les trois partenaires ont chacun un tiers de l'affaire, via un nouveau fonds baptisé LCS Holding. C'est – chose rare pour lui – un investissement personnel de Pierre-Édouard Stérin.

Toxicité croissante ou désinvestissements en trompe-l'oeil ?

Les controverses qui accompagnent désormais chacun des nouveaux investissements de l'homme d'affaires commencent à faire sentir leurs effets. Plusieurs médias dans lesquels il avait pris des participations ont préféré organiser sa sortie de leur capital, à commencer par Le Crayon en octobre dernier. Plus récemment, son retrait de Neo.tv et du média Lou, qu'il détenait via Odyssée Holding, a été annoncé. Les documents disponibles ne permettent pas de confirmer si, au-delà du coup de communication, Stérin est entièrement sorti du capital de ce média dans lequel il avait mis 3,3 millions d'euros.

Les controverses qui accompagnent désormais chacun des nouveaux investissements de Pierre-Édouard Stérin commencent à faire sentir leurs effets.

L'Humanité s'est également fait l'écho d'une volonté des fondateurs des Cités immersives, un ensemble de sociétés qui organisent des expositions en réalité virtuelle, de prendre leur distance avec leur encombrant actionnaire. Là encore, la prudence s'impose, le groupe étant bien arrimé dans l'écosystème Stérin puisqu'il est logé dans les locaux du Fonds du bien commun et détenu à près de 70 % par Odyssée Holding. Mais sans doute veut-il « adoucir » son image à un moment où il cherche à lancer de nouveaux projets dans plusieurs villes et où le nom de l'homme d'affaires devient de plus en plus sulfureux. Sans forcément renier son alignement sur les objectifs et les valeurs de cet encombrant parrain.

C'est exactement ce qu'a essayé de faire ces derniers mois la « Nuit du bien commun », en se dissociant publiquement de Pierre-Édouard Stérin (lire notre enquête de décembre). Ce dernier a annoncé en juin dernier sa démission du conseil d'administration de la « Nuit » et aurait même cédé une partie de ses parts dans la société Obole, organisatrice de l'événement, recapitalisée dans le même temps grâce à l'argent d'un certain... Vincent Bolloré. La « Nuit » et en particulier la société Obole restent donc, plus que jamais, enracinées dans l'écosystème de la droite chrétienne intégriste.

Note méthodologique

Cette mise à jour s'appuie avant tout sur les comptes et rapports annuels publiés depuis septembre 2025 par les diverses entités qui composent l'empire de l'homme d'affaires d'extrême droite. Avec une limite importante : ces documents exposent une situation qui date déjà, au moment de leur parution, de plusieurs mois auparavant. Or l'empire économique de Stérin est particulièrement fluctuant de par la nature même de son activité d'investissement, qui le voit entrer et sortir de sociétés en fonction des opportunités qu'il identifie avec ses équipes et des plus-values qu'il peut réaliser. Par ailleurs, son image de plus en plus toxique pousse, comme on le verra, certains partenaires ou investisseurs à le faire sortir de leur capital ou à minimiser ou cacher sa présence.

Nous avons tenté, autant que possible de recouper les informations dont faisaient état ces sources avec celles parues ces derniers mois dans la presse sur les investissements et désinvestissements de Stérin – avec cette difficulté supplémentaire que, comme nous l'expliquions lorsque nous avons publié la première version de cet organigramme, l'homme d'affaires et ses acolytes pratiquent allègrement le caviardage de leurs comptes rendus d'assemblée générale et rapports annuels, qu'ils réorganisent leur empire en permanence et qu'ils adorent brouiller les pistes en utilisant des noms génériques (comme Otium ou désormais Hodós Capital) qui ne sont pas des sociétés mais de simples marques.

31.01.2026 à 12:57

Avant même de signer son nouveau contrat, Capgemini traquait déjà des migrants pour l'ICE

Olivier Petitjean

Des documents suggèrent que, contrairement à ce que suggère la direction du groupe, Capgemini Government Solution fournissait déjà des services de « skip tracing » à la police anti-migrants de Trump avant la signature de son nouveau contrat controversé en décembre.
Suite à nos révélations sur le contrat signé en décembre par une filiale américaine de Capgemini avec l'ICE, la police anti-migrants de Trump, la direction du groupe – qui avait jusqu'ici refusé de répondre à nos questions – a (…)

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Des documents suggèrent que, contrairement à ce que suggère la direction du groupe, Capgemini Government Solution fournissait déjà des services de « skip tracing » à la police anti-migrants de Trump avant la signature de son nouveau contrat controversé en décembre.

Suite à nos révélations sur le contrat signé en décembre par une filiale américaine de Capgemini avec l'ICE, la police anti-migrants de Trump, la direction du groupe – qui avait jusqu'ici refusé de répondre à nos questions – a fini par réagir, d'abord sur le réseau Linkedin par la voix de son patron Aiman Ezzat, puis via un courrier interne.

Dans ces communications destinées à calmer des salariés scandalisés par la collaboration de leur entreprise avec l'agence la plus controversée de l'administration Trump, les dirigeants du groupe ont plaidé l'ignorance, et assuré d'une part que ce contrat n'était « pas en cours d'exécution » du fait d'un recours, et d'autre part qu'il était en train d'être réexaminé parce que la mission de « skip tracing » – autrement dit de traque et localisation de cibles potentielles pour les agents de l'ICE en vue de leurs opérations de détention et de déportation – ne correspond pas à « ce que [Capgemini font habituellement en tant qu'entreprises de services et de technologie ».

L'Observatoire des multinationales révèle aujourd'hui que la direction de Capgemini ne dit pas la vérité, que ce soit par omission délibérée ou pour avoir été trompée par les dirigeants de leur filiale Capgemini Government Solutions LLC.

Dès le 9 octobre, un des contrats précédents de cette filiale avec le Department for Homeland Security (DHS), l'agence qui chapeaute l'ICE, a été discrètement amendé pour ajouter la fourniture de services de « skip tracing » pour la police anti-migrants, pour plus de 7 millions de dollars. L'ordre de commande précise que cette modification fait suite à un « énoncé des travaux » signé au même moment . En juillet, a été finalement adoptée la « One Big Beautiful Bill » voulue par Donald Trump, qui a augmenté massivement les moyens financiers de l'ICE.

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Chasseurs de primes

C'est le 31 octobre 2025 qu'a été officiellement lancé l'appel d'offres plus vaste de l'ICE pour des services de « skip tracing » auquel Capgemini a également répondu pour se voir adjuger en décembre la part du lion du contrat. Sa rémunération finale sera fonction du nombre de personnes qu'elle aura contribué à détenir et faire expulser, à la manière d'un chasseur de primes.

Le document mis au jour par l'Observatoire des multinationales suggère donc qu'à cette date l'entreprise française avait déjà en réalité commencé, via sa filiale américaine et contrairement à ce qu'affirme sa direction, à offrir de tels services à l'ICE.

Le média américain The Intercept a identifié en décembre les entreprises bénéficiaires de ce contrat. Capgemini Government Solutions arrive en premier avec 365 millions de dollars potentiels, suivie de Bluehawk, entreprise qui travaillait surtout jusque là avec le Pentagone et les services secrets, pour 200 millions, de BI, une filiale du géant de la détention Geo Group, pour 112 millions, et quelques autres pour des montants inférieurs. Toutes sont, comme la filiale de Capgemini, spécialisées dans la sous-traitance pour l'administration fédérale américaine.

Les relations entre Capgemini Government Solutions et ICE sont anciennes et étroites, comme le relate une enquête publiée par Les jours. Plusieurs contrats se sont succédé au fil des ans pour des sommes se chiffrant en dizaines de millions de dollars, pour du soutien logistique ou à la gestion des centres de détention de migrants, entre autres services.

Avec la modification de contrat d'octobre et le nouveau contrat signé en décembre, la filiale du groupe français a poussé encore plus loin sa collaboration avec une agence que Donald Trump utilise de plus en plus comme sa milice pour non seulement instiller un climat de terreur parmi les migrants mais aussi intimider ses opposants dans les grandes villes et les États à majorité démocrate. Et Capgemini n'intervient plus seulement au niveau du soutien logistique, mais dans le cœur de la machine.

Un conseil d'administration extraordinaire du groupe est annoncé pour ce week-end.

22.01.2026 à 11:39

La revue de presse du 22 janvier 2026

Les milliardaires se portent bien, merci. Le désormais traditionnel rapport d'Oxfam sur les milliardaires et les inégalités, publié à l'occasion du Forum de Davos, confirme que les ultra-riches continuent à s'enrichir, avec un patrimoine qui a crû de 16% en un an. Il se penche en particulier cette année sur l'influence politique des milliardaires, en France et dans le monde. Médias, financement de la vie politique, corruption, lobbying... Plus que jamais, le pouvoir s'achète, dénonce l'ONG. (…)

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Texte intégral (1065 mots)

Les milliardaires se portent bien, merci. Le désormais traditionnel rapport d'Oxfam sur les milliardaires et les inégalités, publié à l'occasion du Forum de Davos, confirme que les ultra-riches continuent à s'enrichir, avec un patrimoine qui a crû de 16% en un an. Il se penche en particulier cette année sur l'influence politique des milliardaires, en France et dans le monde. Médias, financement de la vie politique, corruption, lobbying... Plus que jamais, le pouvoir s'achète, dénonce l'ONG.

Et les actionnaires du CAC 40 aussi, merci. La Lettre Vernimmen a publié son estimation des dividendes et rachats d'actions des groupes du CAC 40 en 2025. Comme tous les ans ou presque, c'est un nouveau record. 107,5 milliards d'euros au total (+9,5% par rapport à l'année précédente), grâce à une nouvelle hausse des rachats d'actions à 34,8 milliards, principalement du fait du secteur financier. TotalEnergies, Axa et Sanofi, groupes les plus généreux avec leurs actionnaires, représentent à eux seuls près du tiers des dividendes et rachats d'actions du CAC 40.

Les entreprises françaises profitent toujours de l'Afrique, mais différemment. L'ONG Survie a fait le point sur les intérêts économiques français en Afrique. Conclusion : les échanges commerciaux entre la France et l'Afrique et les parts de marché de la France sur le continent ont baissé ces dernières décennies. Mais non pas tant du fait des percées de la Chine ou d'autres concurrents que de la désindustrialisation de la France, qui utilise moins de matières premières et commercialise moins de biens industriels. En revanche, les intérêts français restent importants dans de nombreux pays africains, les groupes tricolores contrôlant des secteurs comme la téléphonie (Orange), la grande distribution (Carrefour) ou la télévision (Canal+) et en tirant de très confortables rentes. À lire ici.

Saccage environnemental. Des champs pétroliers détenus en partie par TotalEnergies dans le Sud-est de l'Irak contribuent à aggraver la crise de l'eau dans les marais de Hawizeh, alimentés par le Tigre et l'Euphrate. Cette zone de riche biodiversité, habitée par les Ahwaris (ou « Arabes des marais ») et protégée dans le cadre de la convention Ramsar, souffre des prélèvements d'eau pour l'exploitation des hydrocarbures et des rejets polluants. C'est la conclusion d'une enquête menée par l'ONG CCFD Terre Solidaire et des partenaires locaux. Elle est détaillée par Mediapart dans le cadre du projet international « Fueling Ecocide », consacré aux impacts des industries extractives dans les zones naturelles protégées. Selon Mediapart, TotalEnergies « est l'une des plus actives au monde dans les aires naturelles protégées, avec 69 concessions concernées dans 16 pays ». On pense notamment à ses activités gazières dans la zone de la Grande barrière de corail en Australie ou encore ses forages pétroliers dans le parc Murchison Falls en Ouganda. Nous en parlions déjà dans cette enquête : Trump, Poutine, Orbán, Bolsonaro, Modi et les autres.

Gaza : Plainte contre MBDA. Plusieurs associations ont mis en demeure le fabricant français de missiles MBDA (coentreprise d'Airbus, Leonardo et BAE) dans le cadre de la loi sur le devoir de vigilance. En cause : la présence de composants fabriqués par une filiale de MBDA dans des bombes américaines utilisées par l'armée israélienne à Gaza (on relira à ce sujet l'enquête de Disclose). L'entreprise a trois mois pour mettre en conformité son plan de vigilance. Ce qui implique, pour les plaignants, de mettre fin à toute livraison ou fourniture d'armes ou de composants pouvant être utilisés par Tsahal.

Big Tech et champagne, même combat. La cellule investigation de Radio France raconte comment les autorités américaines ont fait pression sur la France pour tuer dans l'oeuf les velléités des parlementaires de cibler les géants du numérique pour équilibrer le budget. Une offensive relayée par... les lobbys français de l'alcool (Fédération française des spiritueux et Comité interprofessionnel du vin de Champagne), qui craignaient des mesures de représailles américaines. Finalement, la taxe sur les GAFAM devrait passer de 3 à 6%, contre 15% envisagés initialement.

Portes tournantes. Les échanges de personnel entre public et privé ne ralentissent pas (lire notre dossier Les portes tournantes). Parmi les cas récents les plus révélateurs, l'embauche de l'ex ministre Bruno Le Maire (chantre de la souveraineté européenne) par un cabinet de conseil stratégique étatsunien, la reconversion de l'ancien directeur de la Santé Jérôme Salomon dans une startup spécialisée dans le check-up médical de luxe (où il côtoiera des Macronistes et des investisseurs du CAC40) ou encore le recrutement de l'ancienne responsable de la communication du ministère de l'Agriculture par Nestlé Waters (avec laquelle elle a probablement eu à gérer le scandale autour de la pollution des eaux minérales).

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