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29.09.2026 à 11:44

Multinationales en zone de conflit

Pour les personnes et communautés affectées par des abus impliquant des multinationales en zones de conflit, accéder à la justice et obtenir réparation reste une mission quasi impossible.

- Multinationales en zones de conflit

Pour les personnes et communautés affectées par des abus impliquant des multinationales en zones de conflit, accéder à la justice et obtenir réparation reste une mission quasi impossible.

29.09.2026 à 11:42

Profit, complicité et impunité : les multinationales en zones de conflit

Ce rapport d'expertise « Profit, complicité et impunité : les multinationales en zones de conflit », rédigé par Soline Lethielleux pour Sciences Po Lille et l'Observatoire des multinationales. L'étude se penche, à partir de plusieurs cas concrets, sur les difficultés pour les personnes et communautés affectées par des abus impliquant des multinationales en zones de conflit à accéder à la justice et à obtenir réparation.
Ce rapport s'inscrit dans un champ de recherche en plein essor, celui (…)

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Ce rapport d'expertise « Profit, complicité et impunité : les multinationales en zones de conflit », rédigé par Soline Lethielleux pour Sciences Po Lille et l'Observatoire des multinationales. L'étude se penche, à partir de plusieurs cas concrets, sur les difficultés pour les personnes et communautés affectées par des abus impliquant des multinationales en zones de conflit à accéder à la justice et à obtenir réparation.

Ce rapport s'inscrit dans un champ de recherche en plein essor, celui de la responsabilité des entreprises multinationales dans les conflits armés. Prenant appui sur quatre grandes affaires judiciaires (celles de Lafarge en Syrie, de Lundin Petroleum au Soudan du Sud, de BNP Paribas au Soudan et de TotalEnergies au Mozambique), il interroge les conditions dans lesquelles le droit parvient, ou échoue, à se saisir des acteurs économiques impliqués dans des violations graves du droit pénal international.

Le rapport aborde en premier lieu la question de l'architecture normative internationale, en examinant pourquoi les multinationales demeurent structurellement hors de portée du droit international, et comment les juridictions nationales tentent de combler ce vide par le biais de la compétence universelle. Il explore ensuite la sociologie des procédures elles-mêmes : qui porte ces affaires, avec quelles ressources, face à quels obstacles, et comment les entreprises mises en cause organisent leur défense. Le cœur de l'analyse porte enfin sur les effets concrets de ces poursuites, soit leur capacité à dissuader, mais surtout leur incapacité structurelle à réparer, révélant un écart persistant entre reconnaissance symbolique de la responsabilité et justice substantielle pour les victimes. À travers cette triple lecture, ce travail de recherche questionne la place des acteurs économiques dans la gouvernance mondiale des conflits et propose des réformes afin de faire de cette responsabilisation une réalité.

Lire le rapport : Profit, complicité et impunité : les multinationales en zones de conflit (pdf, 117 pages)

29.09.2026 à 11:30

Retour sur la mort d'un sous-traitant de TotalEnergies au Mozambique : l'entreprise accusée de « mépris absolu »

Cécile Marchand

Fin septembre s'est tenue à Winchester, en Angleterre, une audience visant à déterminer les causes de la mort d'un sous-traitant de TotalEnergies au Mozambique, en 2021, lors de l'attaque d'un groupe terroriste armé. Le groupe français, ciblé parallèlement par deux plaintes en France, a surtout brillé par son refus de répondre, tentant d'influer sur la procédure sans y participer. Pour les familles des victimes et les personnes affectées, l'accès à la justice face aux multinationales reste (…)

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Fin septembre s'est tenue à Winchester, en Angleterre, une audience visant à déterminer les causes de la mort d'un sous-traitant de TotalEnergies au Mozambique, en 2021, lors de l'attaque d'un groupe terroriste armé. Le groupe français, ciblé parallèlement par deux plaintes en France, a surtout brillé par son refus de répondre, tentant d'influer sur la procédure sans y participer. Pour les familles des victimes et les personnes affectées, l'accès à la justice face aux multinationales reste bien éloigné.

« Je veux comprendre pourquoi on a laissé mourir mon frère, alors que 700 soldats mozambicains et des moyens d'évacuation n'étaient postés qu'à quelques kilomètres. » Bill Mawer est à la barre d'un tribunal de Winchester, en Angleterre, en cette fin septembre 2026. Avec plusieurs membres de sa famille, il témoigne dans le cadre d'une « inquest », une procédure qui n'existe pas dans le droit français et qui permet à un magistrat d'enquêter sur les circonstances de la mort inexpliquée d'un ressortissant britannique.

Comme l'a rappelé lors de l'audience Jason Pegg, le coroner en charge de la procédure, « une ‘inquest' n'est pas un procès ». Elle ne vise pas à prononcer d'éventuelles condamnations civiles ou pénales. Pour autant, la famille de Philip Mawer, abattu par des terroristes en mars 2021, alors qu'il participait à la construction d'un immense projet gazier de TotalEnergies au Mozambique, espérait au moins des réponses. Après cinq longues années d'enquête et quatre jours d'audience en Grande-Bretagne, ils se disent aujourd'hui « profondément déçus » des conclusions.

« Évacuation » ou « relocalisation temporaire » ?

Philip Mawer est mort le 26 mars, lors d'une tentative désespérée de fuir l'hôtel Amarula, où il s'était réfugié aux côtés d'environ 180 personnes pour se protéger des assauts de terroristes affiliés au groupe jihadiste Al-Shabab. Deux jours plus tôt, l'enfer avait commencé à s'abattre sur la ville de Palma, au nord du Mozambique, à seulement quelques kilomètres du site de TotalEnergies en cours de construction.

Quelques heures avant le début de l'attaque terroriste, le 24 mars, l'entreprise Mozambique LNG avait pourtant annoncé la reprise progressive du chantier, mis en pause suite à la détérioration des conditions sécuritaires et à l'épidémie de Covid. Une succession d'attaques visant des habitants proches du site, dont certains déplacés en raison de la construction du projet gazier, avaient poussé TotalEnergies et ses partenaires à évacuer une grande partie de leurs employés et sous-traitants début janvier 2021. « Ma priorité absolue, c'est la sécurité, non seulement de mes employés, mais surtout du personnel de nos partenaires sur le terrain au Mozambique », avait alors assuré Patrick Pouyanné lors d'une présentation aux investisseurs.

La mise en pause d'un tel projet était donc politiquement sensible, et la pression de la part du gouvernement mozambicain et des investisseurs pour reprendre les travaux, inévitable.

Mozambique LNG, dont TotalEnergies détient 26,5 %, constitue l'un des plus grands investissements privés en Afrique, d'un montant total de 20 milliards de dollars. La mise en pause d'un tel projet était donc politiquement sensible, et la pression de la part du gouvernement mozambicain et des investisseurs pour reprendre les travaux, inévitable.

Lars Narfeldt, directeur des opérations de l'employeur de Philip Mawer a témoigné à l'audience qu'en janvier 2021, le terme de « relocalisation temporaire » du personnel avait été préféré à celui d'« évacuation ». Dans ce contexte, « les mots, le langage, ont un sens », a-t-il souligné, et « on ne veut pas forcément trop montrer qu'on ne maîtrise pas la situation ».

« L'attentat le plus grave de l'histoire après le 11-Septembre »

Philip Mawer travaillait à Palma pour le compte de la société RA International basée à Dubaï, elle-même employée par CCS JV, un consortium de sous-traitants basé en Italie opérant pour la coentreprise Mozambique LNG, elle-même dirigée par TotalEnergies. Son travail ? Construire des camps destinés aux ouvriers travaillant sur le projet. Ces camps étaient situés en dehors de la péninsule d'Afungi, zone abritant les infrastructures de Mozambique LNG. Au moment de l'attaque, cette zone est restée protégée par des compagnies de sécurité privée et 700 soldats mozambicains.

Nick Alexander, ressortissant sud-africain, était piégé dans l'hôtel Amarula avec Philip Mawer. Il a raconté lors de l'audience de Winchester que « bon nombre de sous-traitants qui participaient au projet habitaient à Palma ou dans ses environs », et faisaient des aller-retours à Afungi pour « entreposer du matériel » entre janvier et février 2021, soit pendant la période de « relocalisation temporaire ». Philip Mawer était, tout comme lui, retourné sur la zone avant le 24 mars, jour de la reprise officielle des travaux et de l'attaque.

« Que voulez-vous donc que je fasse ? Je suis à Houston », lui a répondu l'un de ses interlocuteurs.

À Winchester, Nick Alexander a aussi témoigné de leurs efforts, une fois coincé dans l'hôtel, pour obtenir de l'aide des sociétés impliquées afin d'échafauder un plan d'évacuation. « Que voulez-vous donc que je fasse ? Je suis à Houston », lui a répondu l'un de ses interlocuteurs. « Je ne sais vraiment pas quoi dire à ces gens. On ne peut rien faire pour eux », a soufflé un autre à la radio marine, sans savoir qu'il était encore en ligne. Au bout de deux jours et demi « sans sommeil, entourés d'échanges de tirs incessants » et « sans perspective d'évacuation pour l'ensemble du groupe », des personnes retranchées dans l'hôtel ont organisé un convoi de véhicules pour échapper à une intrusion des insurgés perçue comme imminente. C'est au cours de cette tentative de la dernière chance, en voiture non blindée et sans soutien militaire, que Philip Mawer a été tué par un tir de roquette.

1354 civils ont péri au total lors de l'attaque de Palma, d'après le décompte réalisé par le journaliste Alex Perry, en l'absence de bilan officiel. Lors de l'audience, un représentant des forces antiterroristes britannique a confirmé les propos de l'avocate de la famille Mawer, Me Francesca Wiley, selon lesquels il s'agit du « second attentat le plus grave de l'Histoire après celui du 11-Septembre ».

« Profondément déçus »

Pourquoi Philip Mawer a-t-il été remobilisé alors que les conditions pour assurer sa sécurité n'étaient apparemment pas en place ? Une attaque d'une telle ampleur à Palma était-elle prévisible ? Qui était responsable de son évacuation ainsi que de celle des autres sous-traitants et habitants coincés dans cet hôtel ? Pourquoi n'ont-ils pas pu être évacués pendant deux jours et demi ? Auraient-ils pu être sauvés si TotalEnergies avait fourni du carburant aux hélicoptères d'un groupe paramilitaire chargé par la police mozambicaine de contrer les insurgés et sauver des vies ? Et au final : qui doit être tenu responsable de la mort de Philip Mawer ? Ce sont quelques unes des questions auxquelles sa famille espérait enfin obtenir une réponse.

Le coroner a entièrement repris l'argument avancé par l'avocat de la coentreprise de TotalEnergies au Mozambique

Au bout de cinq années d'enquête et quatre jours d'audience, le coroner Jason Pegg a conclu à un « homicide illégal » de Philip Mawer par un membre d'Al-Shabab non identifié. Il a souligné que ce dernier a refusé à deux reprises des options d'évacuation plus sûres. « Philip avait ce caractère, cette galanterie, qui le poussait à faire passer les femmes et les enfants d'abord », a-t-il ajouté. Il a choisi, comme d'autres expatriés, de ne pas monter en premier dans l'un des seuls hélicoptères dépêchés par un groupe paramilitaire sud-africain agissant sous les ordres de la police mozambicaine, pour laisser sa place aux femmes, enfants et personnes malades piégées dans l'hôtel Amarula.

Jason Pegg a aussi entièrement repris l'argument avancé par l'avocat de la coentreprise de TotalEnergies au Mozambique, selon lequel elle n'avait aucune obligation légale de fournir une solution d'évacuation à Philip Mawer, puisqu'il s'agissait d'un sous-traitant, travaillant à l'extérieur du site.

Les frères de la victime se sont déclarés « profondément déçus » par ces conclusions. TotalEnergies a réagi dans un communiqué en prenant « acte des conclusions du Coroner, qui n'a retenu aucun élément à l'encontre de TEPMA1 ou de TotalEnergies ». Le groupe n'a pas souhaité répondre aux questions que nous lui avons adressées pour cet article.

« Le coroner n'a pas permis d'examiner certaines questions centrales pour nous »

« La famille a eu le sentiment que le coroner n'avait pas permis d'examiner certaines questions, pourtant centrales pour nous », ont déclaré à l'issue de l'audience les frères de Philip Mawer. Tout au long de la procédure, leurs avocats n'ont cessé de s'écharper avec Jason Pegg sur le périmètre de l'enquête. « Toute focalisation sur TotalEnergies ou les sous-traitants et leurs obligations contractuelles a fait l'objet d'une résistance très vive », insiste Francesca Wiley, l'une de leurs avocates.

À plusieurs reprises lors de l'audience, le coroner s'est attaché à restreindre le périmètre des discussions aux quelques jours qui ont précédé la mort de Philip Mawer. « Je ne pense pas que revenir sur des événements en janvier 2021 va m'aider dans ma tâche », a-t-il ainsi déclaré, évacuant la question de la démobilisation puis remobilisation des sous-traitants dans un contexte sécuritaire encore tendu.

En janvier 2026, la famille Mawer a déposé une demande de récusation contre Jason Pegg, invoquant notamment un risque de conflit d'intérêt lié à ses activités professionnelles antérieures. Entre 2005 et 2007, après avoir passé dix ans dans l'armée britannique, celui-ci a travaillé pour ExxonMobil. Or la major américaine est à la tête d'un autre grand projet gazier au Mozambique, dont certaines infrastructures seraient mutualisées avec celles en cours de construction par TotalEnergies.

Le coroner désigné ne s'est pas récusé, mais a accepté la requête de la famille visant à désigner TotalEnergies et le consortium d'entreprises CCS-JV, auquel la major a sous-traité une partie de la construction, comme « parties intéressées ».

Le fantôme de TotalEnergies dans la salle

Au fil de la procédure, TotalEnergies a brillé par son silence face à la famille du sous-traitant décédé. Le groupe pétrogazier – pourtant à la tête du méga-chantier sur lequel travaillait la victime – n'a pas répondu aux sollicitations du bureau de lutte antiterroriste britannique, ni à celles du coroner pour partager des éléments de preuve. Contrairement aux employeurs directs de Philip Mawer, RA International, TotalEnergies a choisi de ne pas envoyer de témoins pour s'exprimer sous serment à l'audience.

« Nous estimons que Total a fait preuve d'un mépris absolu au cours de cette procédure : mépris pour la cour, mépris pour la famille, mépris pour la mort de notre frère Philip », ont réagi ses frères.

Prenant tout le monde par surprise, TotalEnergies s'est faite représenter à l'audience de Winchester par un avocat, Me Payton, au nom de la coentreprise formée avec ses partenaires pour opérer Mozambique LNG. Sans pour autant accepter de comparaître en tant que témoin.

Prenant tout le monde par surprise, TotalEnergies s'est faite représenter à l'audience de Winchester par un avocat, Me Payton, au nom de la coentreprise formée avec ses partenaires pour opérer Mozambique LNG, la société Total Energies EP Mozambique Area 1, Limitada, ou « TEPMA1 ». Sans pour autant accepter de comparaître en tant que témoin. « Une injustice fondamentale, a déclaré Bill Mawer à la barre. Ils peuvent poser des questions aux témoins, mais nous ne pouvons pas les interroger. »

Au cours de l'enquête, TEPMA1 s'était contentée de fournir seulement deux courtes déclarations non signées au coroner. Elles insistent toutes deux sur la stricte séparation entre cette coentreprise et le groupe TotalEnergies. « TotalEnergies contourne le système, s'est insurgée Me Francesca Wiley, l'avocate de la famille Mawer, qui confie à l'Observatoire n'avoir même pas été prévenue de la venue à l'audience de cet avocat. En désignant ‘TEPMA1' comme responsable de la sécurité du projet, TotalEnergies cherche à s'exempter de toute responsabilité juridique. »

Tout au long de l'audience, la confusion régnait sur la manière de nommer l'entreprise à la tête du projet gazier, l'avocat de TEPMA1 insistant plusieurs fois pour qu'on utilise le nom de cette entité, pourtant inconnue des témoins.

Le second avocat des Mawer, Me Iain Daniels, a pourtant révélé dans sa plaidoirie que les métadonnées d'un des deux documents non signés transmis au juge par TEPMA1 indique bien l'identité de son auteur. Il s'agirait de Maxime M., un employé du groupe TotalEnergies en charge des grands contentieux. Interrogé à ce sujet, TotalEnergies n'a pas souhaité faire de commentaire.

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Deux plaintes pénales en France

Être représentée par un avocat a également permis à la coentreprise de TotalEnergies d'accéder aux pièces du dossier d'enquête, dont l'intérêt dépasse le seul cadre de cette « inquest ». Celle-ci n'est en effet que l'une des procédures visant la multinationale pour ses activités dans une zone de conflit armé au Mozambique, et en particulier pour les événements de 2021.

En France, sept survivants et proches de victimes – dont les frères Mawer – ont porté plainte en octobre 2023 contre TotalEnergies et X pour « homicide involontaire » et « non-assistance à personnes en danger » dans le cadre de l'attaque de Palma. Une information judiciaire a ensuite été ouverte par le parquet de Nanterre. « Depuis, nous n'avons pas été entendus par le juge français en charge de l'instruction. Cela fait un an et demi qu'on attend », note Nick Alexander, témoin à Winchester et co-plaignant.

Sur les 1354 victimes de cette attaque, « 55 personnes travaillaient sur le projet, dont deux ressortissants anglais et sud-africain », a témoigné le journaliste Alex Perry et auteur du livre-enquête Blood Will Flow : The murderous business of oil and gas (« Le sang va couler : le business meurtrier du pétrole et du gaz », non traduit en français). « Il a fallu quatre ans et demi à TotalEnergies pour reconnaître qu'il y a eu un mort britannique, qu'en est-il du reste ? » À Winchester, l'avocat de TotalEnergies a d'ailleurs continué à contester ce chiffre de 55 victimes travaillant sur le projet gazier.

En novembre 2025, une deuxième plainte pénale a été déposée contre TotalEnergies et contre X, cette fois auprès du Parquet national antiterroriste français, pour « complicité de crimes de guerre, de torture et de disparitions forcées ». Auteure de la plainte, l'organisation à but non lucratif European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR) accuse la multinationale d'avoir « directement financé et soutenu matériellement » une unité militaire mozambicaine qui aurait « arbitrairement détenu dans des conteneurs, torturé et tué des dizaines de civils » entre juillet et septembre 2021, à l'entrée de son site gazier.

« Cette plainte d'inscrit dans les suites judiciaires de l'affaire Lafarge. »

Le « massacre du container » a eu lieu plusieurs mois après l'attaque de Palma, alors que le chantier était totalement à l'arrêt suite à une déclaration de force majeure de TotalEnergies. Les faits ont été révélés grâce au travail d'investigation de Politico puis de la cellule d'enquête vidéo du Monde, associée au média SourceMaterial.

Cette seconde plainte est particulièrement importante pour Henri Thulliez, avocat des plaignants en France aux côtés de Benedict de Moerloose, « car elle pourrait permettre à des familles de victimes mozambicaines d'accéder à la justice, ce qui s'avère impossible dans leur pays ». Selon Clara Gonzales, juriste à l'ECCHR, « cette plainte d'inscrit dans les suites judiciaires de l'affaire Lafarge. Une fois encore, une multinationale française opérant à l'étranger n'a pas pris les mesures qui lui auraient permis d'éviter toute complicité dans des crimes d'une extrême gravité. »

Dans un communiqué publié en réaction à la plainte, TotalEnergies a indiqué « rejeter fermement les accusations » formulées par l'ONG. La procédure suit, là aussi, son cours, sans communication de la part du Parquet pour l'instant.

Sécurité à deux vitesses

Lors de l'audience, Nick Alexander a expliqué comment lui-même, Philip Mawer et d'autres coincés dans l'hôtel Amarula avaient collectivement décidé de refuser l'évacuation prioritaire de tous les expatriés proposée par le directeur. « Dans le groupe, nous n'étions pas d'accord avec cette décision », a déclaré le survivant sud-africain, ajoutant que c'était « sans importance de toute façon » car il n'y avait « pas assez d'hélicoptères pour venir chercher tous les expatriés ».

Plusieurs témoins ont relevé l'absence totale de prise en compte des communautés locales dans la sécurisation du périmètre par les acteurs économiques travaillant sur le projet gazier. Si celle-ci relève de la responsabilité de la police et de l'armée mozambicaine – largement reconnues comme incompétentes et mal entraînées –, la fuite des habitants de Palma et des villages alentour, en cas d'attaque, vers des zones plus sécurisées comme l'hôtel Amarula ou le site de TotalEnergies n'avait pas été anticipée.

Selon le directeur des opérations de RA International, employeur direct de Philip Mawer, l'hôtel « a été submergé par des locaux, mais aussi ceux que l'on pourrait considérer comme des cibles prioritaires des insurgés, comme les directeurs de banques ou le gouverneur du district », suggérant que cela a accru le danger pour les expatriés en faisant de l'hôtel une cible.

« Le manager de l'hôtel a fermé les frigos à clé, coupé le Wi-Fi, pris les chiens et il est parti, en nous abandonnant »

Le gouverneur de la région et sa famille ont été évacués de l'hôtel le deuxième jour de l'attaque par des hélicoptères du groupe paramilitaire sud-africain Dyck Advisory Group « agissant sous ordre de la police mozambicaine », selon son directeur Max Dyck, entendu à l'audience. 24 personnes ont été évacuées à leurs côtés, principalement des femmes et enfants.

Me Payton, l'avocat de TEPMA1 a affirmé lors de l'audience qu'il était purement « spéculatif » de considérer que Philip Mawer aurait pu être sauvé si TotalEnergies avait fourni du carburant à DAG. Selon Max Dyck, lui aussi entendu à l'audience, si ses équipes avaient disposé de plus de carburant et d'un poste de ravitaillement plus proche, ils auraient « très certainement, probablement » effectué davantage d'évacuations aériennes. En réaction aux conclusions du coroner, la multinationale a souhaité rappeler que les équipes de TEPMA1 avaient « activement contribué aux opérations de secours et d'évacuation ».

Le lendemain de la première évacuation, le manager de l'hôtel a réussi à organiser la sienne en cachette grâce à une autre compagnie de sécurité privée, emmenant avec lui trois employés et ses deux chiens. « Il a fermé les frigos à clé, coupé le Wi-Fi, pris les chiens et il est parti, en nous abandonnant », a raconté Nick Alexander. Ce fut le dernier sauvetage par hélicoptère avant la fuite improvisée qui a occasionné la mort de Philip Mawer et de onze autres civils.

En novembre 2025, la force majeure déclarée en 2021 a finalement été levée. En janvier 2026, TotalEnergies a annoncé la reprise complète de ses activités à terre et en mer. Afungi prend aujourd'hui des allures de forteresse, protégée principalement par les forces armées rwandaises. Les efforts de la diplomatie française pour convaincre Paul Kagame de déployer des troupes afin de compenser l'incompétence de l'armée mozambicaine n'ont échappé à personne, ni au Mozambique, ni à Paris.

23.09.2026 à 08:00

Les entreprises françaises toujours aussi généreuses avec leurs actionnaires

Premières en Europe, deuxièmes dans le monde. Les grandes entreprises françaises ont distribué 61 milliards d'euros de dividendes au deuxième trimestre 2026 (qui correspond pour beaucoup à la période des assemblées générales annuelles), selon l'étude du gestionnaire d'actifs Janus Henderson Investors.
C'est près de 20 milliards d'euros de plus que les grandes entreprises allemandes, près de 30 milliards de plus que les entreprises anglaises, et très loin devant les entreprises italiennes (…)

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Premières en Europe, deuxièmes dans le monde. Les grandes entreprises françaises ont distribué 61 milliards d'euros de dividendes au deuxième trimestre 2026 (qui correspond pour beaucoup à la période des assemblées générales annuelles), selon l'étude du gestionnaire d'actifs Janus Henderson Investors.

C'est près de 20 milliards d'euros de plus que les grandes entreprises allemandes, près de 30 milliards de plus que les entreprises anglaises, et très loin devant les entreprises italiennes ou espagnoles. Les entreprises étasuniennes, certes, caracolent en tête avec plus de 177 milliards de dollars de dividendes.

Quatre groupes du CAC40 figurent dans le classement des 20 plus gros verseurs de dividendes ce trimestre : Sanofi, Axa, L'Oréal et LVMH. (Ces chiffres sont faussés du fait que certaines entreprises versent le plus gros de leurs dividendes en une fois, d'autres comme TotalEnergies en plusieurs fois sur l'année.) Le numéro un mondial est, comme tous les trimestres, l'entreprise pétrolière saoudienne Aramco.

Cette croissance des dividendes malgré un contexte économique difficile s'explique, selon les analystes de janus Henderson, par la générosité dans ce domaine du secteur financier, largement représenté dans les entreprises françaises. Ils pointent également les dividendes particulièrement importants de Sanofi ou encore de Bolloré SE (mais dans ce dernier cas il s'agit en réalité surtout d'un transfert à une autre société contrôlée par la famille Bolloré, la Compagnie de l'Odet).

Le rapport pointe enfin le bond spectaculaire des rachats d'actions au niveau mondial (+27%), principalement du fait des grandes entreprises technologiques américaines. Avec 572 milliards de dollars au total au second trimestre 2026, le montant des rachats d'actions se rapproche de celui des dividendes (758 milliards).

22.09.2026 à 07:00

Havas, maillon central de la propagande israélienne aux États-Unis

Antoine Besson

Critiqué de partout et même aux États-Unis, Israël investit des millions de dollars dans sa « diplomatie publique », avec des prestataires qui vont jusqu'à créer des faux think tanks et des faux sites web pour influencer les chatbots d'intelligence artificielle. Une entreprise française apparaît comme un intermédiaire privilégié de l'État hébreu pour organiser ces campagnes : Havas, propriété de la famille Bolloré.
Génocide à Gaza, torture de prisonniers palestiniens, colonisation brutale (…)

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Critiqué de partout et même aux États-Unis, Israël investit des millions de dollars dans sa « diplomatie publique », avec des prestataires qui vont jusqu'à créer des faux think tanks et des faux sites web pour influencer les chatbots d'intelligence artificielle. Une entreprise française apparaît comme un intermédiaire privilégié de l'État hébreu pour organiser ces campagnes : Havas, propriété de la famille Bolloré.

Génocide à Gaza, torture de prisonniers palestiniens, colonisation brutale de la Cisjordanie, destructions massives au Sud Liban… L'image d'Israël s'effondre et devient de plus en plus difficile à défendre, y compris chez son allié inconditionnel, les États-Unis. En réaction, l'État hébreu accroît massivement ses investissements dans la « diplomatie publique », c'est-à-dire les opérations de propagande à l'étranger. Pour 2026, un budget de plus de 700 millions de dollars leur aurait été alloué, cinq fois plus qu'en 2025 et vingt fois plus qu'avant la série d'attentats du 7 octobre 2023.

Aux États-Unis, selon le décompte du think tank Quincy Institute, Israël a déclaré depuis 2023 pour plus de 100 millions de dollars de dépenses dans le cadre du Foreign Agent Registration Act (FARA) qui oblige à divulguer les activités menées pour le compte d'une entité étrangère. L'État israélien pourrait bientôt devenir le pays le plus dépensier au titre de la loi FARA, devant le Qatar ou l'Arabie Saoudite. Et les dernières déclarations rendues publiques révèlent qu'une bonne partie de ces dépenses transitent par une entreprise française : Havas, contrôlée par la famille Bolloré.

« Israël avait besoin d'un intermédiaire comme Havas »

Plusieurs déclarations FARA indiquent en effet que Havas, principalement via sa filiale allemande, Havas Media Germany GmbH, basée à Francfort, sert d'intermédiaire entre les commanditaires israéliens et des entreprises américaines. Celles-ci sont chargées de mener des actions d'influence – relations publiques à destination de médias traditionnels, recours à des influenceurs, envois massifs de SMS, etc. – ciblant en priorité les évangéliques, les conservateurs et les jeunes. Selon une source du Quincy Institute, « Israël avait besoin d'un intermédiaire comme Havas, qui dispose d'un vaste réseau et d'infrastructures telles que des agences de création et des contacts médias ».

L'agence Targeted Communications a ainsi déclaré, pour un seul semestre en 2025, plus de 60 démarches menées pour le compte d'Israël, via la société Havas USA LLC, auprès de grands médias, de Fox News à CNN en passant par le New York Post. Havas Media Germany a également recruté l'influenceur Yoav Davis, parmi beaucoup d'autres, pour mener des campagnes en ligne relayant les messages d'Israël. Havas apparaît également comme intermédiaire entre Israël et Show Faith By Work, une agence de relations publiques, pour des « actions de sensibilisation et de communication en faveur d'Israël auprès des chrétiens » dans le cadre d'un contrat à plus de 325 000 dollars.

Cibler les jeunes, les chrétiens … et ChatGPT

Parmi les entreprises sous-traitantes de Havas pour le compte d'Israël, on trouve aussi Clock Tower X, une société fondée par Brad Parscale, directeur de campagne de Trump en 2016. C'est lui qui avait engagé la société Cambridge Analytica pour cibler les électeurs en fonction de données personnelles siphonnées sur les réseaux sociaux. Dans son contrat d'août 2025 avec Havas Germany, Clock Tower X s'engage à mener des opérations de communication en ligne en faveur d'Israël, notamment le « déploiement de sites web et de contenu pour fournir des résultats de cadrage GPT sur les conversations GPT », c'est à dire la mise en ligne de pages qui pourront ensuite influencer les modèles d'IA conversationnels afin qu'ils reprennent les éléments de langage souhaités. Clock Tower X a créé au moins onze sites web, dont Paxpoint.org, Factsignal.org ou Justorium.org, qui visent tous à donner une image positive d'Israël et/ou justifier ses actions en Palestine ou au Liban.

Les jeunes sont une cible clairement identifiée dans le contrat : « Au moins 80 % du contenu est adapté au public de la Génération Z sur l'ensemble des plateformes, notamment TikTok, Instagram, YouTube, les podcasts et d'autres canaux numériques et audiovisuels pertinents. » Clock Tower X s'y engage aussi à conduire un travail d'influence auprès du réseau de médias chrétiens conservateurs Salem Media, qui possède plus de 70 stations de radio et des sites internet. Et selon une enquête de Responsible Statecraft, le magazine du Quincy Institute, la firme serait aussi liée à des campagnes d'envois massifs de textos pro-Israël, via des numéros inconnus et de mystérieuses organisations « pacifistes ». Pour mener toutes ces activités, la société doit toucher la coquette somme de 46,5 millions de dollars.

Un faux think tank pour tromper l'IA

C'est cependant via un autre sous-traitant de Havas, Piro Inc., bénéficiaire d'un contrat de 900 000 dollars, que le scandale a fini par arriver. Cette agence de communication basée à New York a créé de toutes pièces le « Hanover Institute for Public Policy », une entité qui se présente comme un institut de recherche alors qu'elle n'emploie ni chercheur, ni universitaire. D'après le Guardian, ce faux think tank a publié pas moins de 124 rapports (560 000 mots au total) entre le 6 et le 14 août derniers. Les 12 et 13 août seulement, il en a produit 73. Ces publications ont toutes des titres qui semblent calqués sur des questions qui pourraient être posées à une IA, et les réponses visent toutes à atténuer les critiques à l'égard d'Israël, de sa politique d'apartheid vis-à-vis des Palestiniens et de ses crimes de guerre.

Le Guardian révèle également que le site de l'institut contenait initialement un fichier (llms.txt) destiné à augmenter les chances d'être repris par des services comme ChatGPT, Claude ou Gemini. Il a depuis été remplacé par une version adaptée aux lecteurs automatiques. Une autre preuve que l'objectif principal de l'opération était de pénétrer les systèmes d'IA pour faire passer les messages pro-Israël via des chatbots.

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Une partie émergée de la propagande

Havas n'est certes pas la seule entreprise à laquelle Israël fasse appel pour organiser sa propagande à l'étranger, mais c'est la seule multinationale française que nous avons identifiée dans les déclarations FARA. D'après ces documents, Havas travaillait déjà avec l'État hébreu avant 2023, mais sur la promotion du tourisme auprès du public américain. Le groupe est aussi présent à Tel Aviv, et a pris le contrôle ces dernières années d'agences de communication israéliennes comme Blink ou Inbar Merhav G.

Est-ce que l'entreprise contrôlée par la famille Bolloré – dont les médias défendent eux aussi une ligne résolument pro-israélienne – conduit aussi des activités d'influence pour le compte d'Israël en France ? La loi du 25 juillet 2024 visant à prévenir les ingérences étrangères a créé, au sein de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), un répertoire dans lequel il devient obligatoire de déclarer les actions menées en faveur d'une puissance étrangère. À ce jour, Havas ne s'y est pas inscrit.

Sollicitée pour cet article, Havas n'a pas répondu à nos questions.

16.09.2026 à 07:30

De l'édition à la distribution, l'emprise de Bolloré sur la chaîne du livre

« Un contenu n'arrive jamais seul jusqu'à son lecteur », souligne Fabrice Février, codirecteur de l'Observatoire des médias auprès de la Fondation Jean Jaurès. Il y a autour de la publication d'un livre une « chaîne de décisions et de légitimation », dont plusieurs maillons – dont les Relay en gares – sont aujourd'hui entre les mains d'un seul homme, « porteur d'un projet politique parfaitement identifiable ».
L'enquête que nous avons publié en début d'été sur les choix de mise en avant de (…)

- Infographies / , ,
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« Un contenu n'arrive jamais seul jusqu'à son lecteur », souligne Fabrice Février, codirecteur de l'Observatoire des médias auprès de la Fondation Jean Jaurès. Il y a autour de la publication d'un livre une « chaîne de décisions et de légitimation », dont plusieurs maillons – dont les Relay en gares – sont aujourd'hui entre les mains d'un seul homme, « porteur d'un projet politique parfaitement identifiable ».

L'enquête que nous avons publié en début d'été sur les choix de mise en avant de livres et de magazines dans les enseignes Relay a été l'occasion de faire la lumière non seulement sur l'instrumentalisation politique de ces magasins par leur puissant actionnaire, Vincent Bolloré, mais aussi de prendre la mesure du pouvoir de ce dernier sur toute la chaîne du livre et de la presse.

Graphisme : Sandra Mu

Cette emprise est frappante si l'on considère le nombre de titres de presse et de maisons d'édition contrôlées par le milliardaire réactionnaire. Mais elle n'est pas moins réelle, quoique moins visible, au niveau matériel et logistique, décisif pour déterminer quels titres seront les plus facilement accessibles et les plus visibles dans l'espace public.

Si Bolloré a revendu ses activités logistiques et portuaires, il applique aujourd'hui l'expérience et l'expertise acquise dans ce secteur à son projet politique et culturel. Il ne s'agit plus de transporter et de vendre des marchandises, mais des idées et des imaginaires.

Lire notre enquête : « Le dernier maillon de la chaîne ». Les magasins Relay, ligne de front dans la croisade politique de Vincent Bolloré

10.09.2026 à 16:04

Capgemini et ICE, Teleperformance et les travailleurs du clic, travailleurs contre Uber, portes tournantes, ST à Grenoble et Hongrie

Comme si de rien n'était ? Il y a six mois, suite à nos révélations, Capgemini a été au centre de l'actualité pour son contrat avec l'ICE, la police anti-migrants de Donald Trump. Une crise que le groupe a cherché à désamorcer en annonçant quelques jours plus tard la mise en vente de la filiale concernée. Six mois plus tard, nous nous sommes replongés dans les données du gouvernement fédéral américain et – surprise (ou pas) – Capgemini a tranquillement continué à mettre en œuvre ce contrat. (…)

- Revues de presse / , , , , , , , , , , ,
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Comme si de rien n'était ? Il y a six mois, suite à nos révélations, Capgemini a été au centre de l'actualité pour son contrat avec l'ICE, la police anti-migrants de Donald Trump. Une crise que le groupe a cherché à désamorcer en annonçant quelques jours plus tard la mise en vente de la filiale concernée. Six mois plus tard, nous nous sommes replongés dans les données du gouvernement fédéral américain et – surprise (ou pas) – Capgemini a tranquillement continué à mettre en œuvre ce contrat. Quant à la mise en vente de la filiale concernée, elle se fait toujours attendre. Lire notre article.

Teleperformance accusé d'exploiter les « travailleurs du clic ». Un groupe d'ONG et de syndicats a mis en demeure le groupe Teleperformance (ou TP) dans le cadre de la loi sur le devoir de vigilance des multinationales. En cause : les activités croissantes du groupe – historiquement spécialiste des centres d'appel – dans la sous-traitance pour les entreprises de tech et d'IA dans des pays comme le Kenya, le Ghana ou la Colombie. Des travailleurs et travailleuses y sont chargés d'annoter des données pour entraîner des modèles d'intelligence dite artificielle ou de gérer la modération de contenus dans des conditions précaires qui sont exactement les mêmes que pour les sous-traitants d'industries bien « matérielles » comme le textile ou le BTP. La mise en demeure s'appuie sur une enquête inédite ainsi que des reportages de journalistes. Plus de détails ici.

Dés-ubérisation ? C'est une action de groupe (ou « class action ») inédite qui a été lancée début septembre par un collectif de chauffeurs travaillant pour Uber dans plusieurs pays européens, dont la France. Appuyés par le Worker Info Exchange, une initiative collaborative destinée à fédérer les travailleurs ubérisés pour contrer les pratiques abusives des plateformes, ils ciblent l'algorithme utilisé par Uber pour fixer leurs rémunérations, qui traiterait leurs données personnelles avec l'IA pour les pousser vers le bas. Le tout en contradiction avec le RGPD et toutes les lois européennes sur la protection de la vie privée. Uber a écopé quelques jours auparavant d'une amende de 825 millions d'euros de l'autorité de la protection des données des Pays-Bas (où l'entreprise a son siège européen) pour son système automatique de désactivation de comptes. Plusieurs études montrent que l'introduction de la « rémunération dynamique » par Uber a mené à une baisse de la paie des chauffeurs.

Tourniquets. Les portes tournantes ont continué à tourner tout l'été, et on observe même ces temps-ci un regain d'allers-retours public-privé à mesure que certains cadres de la Macronie cherchent à se recaser en amont des élections. Parmi les cas qui ont fait l'actualité, celui de l'ancienne ministre du Travail Astrid Panosyan-Bouvet, devenue DRH d'Axa. On en a moins parlé, mais son chef de cabinet au ministère est, de son côté, parti travailler chez Uber. Autre exemple douteux : celui de Marc-Antoine Brillant, le patron de la lutte contre les ingérences numériques étrangères, parti fonder sa société de conseil au sein d'Havas, propriété d'un certain Vincent Bolloré (lui-même en pleine frénésie pro-russe). Voir notre page spéciale sur les « portes tournantes ».

Passe-droit anti-sécheresse pour ST ? Avec la sécheresse qui frappe la France, la consommation d'eau des industriels attire à nouveau l'attention et notamment celle, déjà très controversée, de l'usine de ST Microelectronics à Crolles, près de Grenoble. Le collectif Stop Micro a multiplié les actions durant l'été. Et le lundi 7 septembre, plusieurs associations, syndicats et collectifs ont mis en demeure la Préfecture de l'Isère d'exiger que STMicroelectronics réduise de 50% ses prélèvements d'eau, conformément aux dispositions de l'arrêté sécheresse que la même Préfecture a adopté le 20 août.

Dés-orbanisation. Le nouveau gouvernement de Peter Magyar en Hongrie poursuit son entreprise de démantèlement de l'héritage de Viktor Orbán et de rétablissement de l'état de droit. Il s'est entre autres attaqué à l'un des « cœurs du réacteur » de l'internationale réactionnaire, dont nous vous avions parlé dans plusieurs enquêtes : le Mathias Corvinus Collegium ou MCC, fréquenté par de nombreuses personnalités de l'extrême droite française (lire MCC Brussels, ou comment l'extrême droite pro-Orbán et pro-Trump s'organise pour affaiblir l'Europe de l'intérieur). L'antenne bruxelloise du MCC, devenue un acteur majeur de la capitale européenne, devrait également mettre la clé sous la porte. Tous les regards se tournent désormais vers les États-Unis de Trump pour voir s'ils prendront la relève des financements hongrois.

10.09.2026 à 07:00

Capgemini, Axa, Thales… « Normale Sup' » ouvre grand ses portes au secteur privé

Séverin Lahaye

L'ouverture de l'École normale supérieure au secteur privé est en bonne voie. L'Observatoire des multinationales a pu mettre la main sur plusieurs conventions de mécénat signées par « Normale Sup' » avec ses entreprises mécènes, pour des centaines de milliers d'euros. Toutes comportent des clauses problématiques susceptibles de porter atteinte aux libertés académiques. La prestigieuse institution de la rue d'Ulm serait-elle en train de troquer Jean-Paul Sartre et Paul Langevin pour Capgemini (…)

- Grandes écoles et universités sous influence ? / , , , , , , ,
Texte intégral (5379 mots)

L'ouverture de l'École normale supérieure au secteur privé est en bonne voie. L'Observatoire des multinationales a pu mettre la main sur plusieurs conventions de mécénat signées par « Normale Sup' » avec ses entreprises mécènes, pour des centaines de milliers d'euros. Toutes comportent des clauses problématiques susceptibles de porter atteinte aux libertés académiques. La prestigieuse institution de la rue d'Ulm serait-elle en train de troquer Jean-Paul Sartre et Paul Langevin pour Capgemini et Thales ?

« [Je veux] contribuer à l'ouverture de l'ENS au monde de l'entreprise, de l'entrepreneuriat, des organisations publiques ou privées et de la société en général. » À son arrivée à la tête du conseil d'administration de l'École normale supérieure (ENS-Ulm) en 2022, Anne Bouverot ne cache pas son ambition de changer la culture de la vénérable institution. Cadre d'Orange pendant près de vingt ans, et après avoir écumé les conseils d'administration de grands groupes (Capgemini, Safran, Edenred...), elle devenait la première personnalité issue du secteur privé à présider l'école.

L'ancienne diplômée en informatique de la rue d'Ulm, choisie par l'exécutif, compte parmi les invités réguliers de l'Élysée autour des sujets d'Intelligence artificielle (IA). C'est d'ailleurs elle qui a été chargée d'organiser le Sommet pour l'Action sur l'IA en février 2025 (lire notre enquête).

De fait, depuis quelques années, les relations entre l'École normale supérieure et le monde de l'entreprise semblent s'intensifier. En témoigne la multiplication des « chaires » financées par des grands groupes privés français, comme Airbus, Thales, Axa, Renault, Casino ou Capgemini, et parfois étrangers comme Mitsubishi. Le tout sans transparence et sans véritable débat. Une politique qui commence à inquiéter certains au sein de l'ENS, dès lors que certains de ces généreux mécènes sont associés aux actions de l'armée israélienne à Gaza ou – dans le cas de Capgemini – aux politiques anti-migrants de Donald Trump.

De Sartre et Foucault à Axa et Mitsubishi

Les liens entre les grandes écoles françaises et les groupes industriels, parfois profondément enracinés dans l'histoire, se sont renforcés et se sont diversifiés ces dernières années au rythme de la baisse des dotations publiques. Financements directs, présence dans les instances de gouvernance, vie étudiante, collaborations... L'Observatoire des multinationales a dressé l'année dernière le tableau de ces liens et de leurs effets à propos de l'École polytechnique (lire notre enquête).

Dans la foulée, le collectif EIES (Entreprises illégitimes dans l'enseignement supérieur) a collecté de manière collaborative des informations sur des dizaines d'établissements d'enseignement supérieur dans tout le pays, identifiant plus de 8000 liens d'influence avec des multinationales (lire L'influence des multinationales dans les grandes écoles cartographiée). Le phénomène concerne principalement les grandes écoles d'ingénieurs (Mines d'Alès, Centrale Supelec...), naturellement plus prônes à s'ouvrir au secteur privé du fait de leur formation davantage orientée vers l'industrie et les applications que vers la recherche pure.

Pourtant, le collectif EIES répertorie également pas moins de 164 liens entre l'ENS et le secteur privé. Un chiffre sensiblement inférieur aux 315 relations dénombrées pour les Mines-Paris ou aux 257 de Polytechnique, mais qui n'en reste pas moins significatif. Et qui peut étonner au vu de l'image qui reste celle de Normale Sup', associée aux grands noms de la science, de la philosophie et de la littérature, de Jean-Paul Sartre à Esther Duflo en passant par Aimé Césaire, Henri Bergson, Marie Curie, Pierre Bourdieu, Simone Weil ou Michel Foucault. Aujourd'hui encore, par contraste avec les grandes écoles d'ingénieurs, l'ENS reste caractérisée par une forte pluridisciplinarité, accueillant autant d'étudiants dans ses départements scientifique et littéraire.

« L'université publique, option de moins en moins enviable »

« Nous sommes en train d'assister aux effets de la recomposition sociale des profils recrutés par l'ENS depuis les années 1950, du fait de la massification de l'enseignement supérieur, explique le sociologue Pierre Bataille, auteur d'une thèse sur le parcours des étudiants normaliens. Ces profils issus des classes supérieures les mieux dotées, pour qui l'université publique représentait une option de moins en moins enviable, ont progressivement rejoint le privé une fois sortis de l'ENS, et non plus l'administration publique ou la recherche. »

Ces « bifurqueurs vers le privé » ont peu à peu formé des « clubs de lobbying pour publiciser leur expérience et témoigner de leur réussite », raconte le sociologue. Comme le « Club des normaliens dans l'entreprise », fondé en 1983 et dont a notamment fait partie l'ancienne PDG d'Areva Anne Lauvergeon. Ces espaces de socialisation entre ces cadres d'entreprise et les hiérarchies de l'école ont créé des courroies de transmission plus directes, menant à l'ouverture progressive de l'ENS au « monde de l'entreprise », que ce soit au sein de ses instances de pouvoir ou via le financement de la recherche. Un virage qu'incarne parfaitement la fondation de l'ENS, créée en 1986.

« Placer les intérêts privés au sein des établissements publics »

La mission de la fondation consiste à récolter des dons de particuliers ou d'entreprises, et les fameuses « chaires » en sont le véhicule privilégié. Par ce moyen, une société ou un groupe de sociétés peuvent financer un ou une scientifique pour mener des activités de recherche, voire de formation, sur un thème qu'elle choisit, et ceci de façon défiscalisée, c'est-à-dire en obtenant en contrepartie des crédits d'impôt mécénat. La fondation de l'ENS en abrite aujourd'hui douze. « Pour nombre d'entre elles, l'objectif est d'aboutir à des résultats utiles pour des applications industrielles », explique Joan Cortinas Muñoz, sociologue à l'université de Bordeaux et coauteur en 2023 d'un rapport sur le financement privé de la recherche. Et de soigner leur image en l'adossant aux établissements d'enseignement prestigieux comme Normale Sup'.

Depuis la prise de fonction d'Anne Bouverot, les sommes récoltées par la fondation de l'ENS ne cessent de croître : elles ont doublé en 2024 pour atteindre 5,5 millions d'euros (contre 2 en 2021), avant de redescendre légèrement en 2025 à 4,8 millions. Près de la moitié de cette somme est dédiée au financement des chaires, devant les bourses destinées aux étudiants (pour un million d'euros). Dirigée par Stéphane Israël, ancien dirigeant d'Airbus et aujourd'hui cadre d'AWS, la filiale cloud d'Amazon, la fondation a reçu en 2025 – en plus des entreprises disposant de leurs propres chaires – de l'argent de multinationales comme Facebook, la Société Générale, Huawei ou Google. Parmi les donateurs individuels, on trouve la présidente de l'école elle-même, Anne Bouverot, également financeuse indirecte via sa présence au sein des conseils d'administration de Safran et de la fondation Abeona, deux mécènes de l'ENS.

De nombreuses autres personnalités issues du privé et notamment de la finance sont présentes au sein des instances de la fondation. Le comité des placements, chargé de la gestion des fonds recueillis, accueille ainsi Dominique D'Hinnin, administrateur entre autres d'Edenred (anciennement Ticket Restaurant) et de Kering, une cadre de JP Morgan, un ancien de Goldman Sachs… Le conseil de la fondation est quant à lui composé uniquement de cadres du privé ou de l'enseignement supérieur, à l'exception de la biologiste Catherine Dulac. Aucun étudiant ou enseignant de l'ENS n'y siège. « Le fonctionnement des fondations permet de placer les intérêts privés au sein des établissements publics », résume Joan Cortinas Muñoz.

« Une surcouche d'opacité »

Matthieu Lequesne, président de l'association Acadamia, qui milite pour la transparence des financements privés dans l'enseignement supérieur, dénonce depuis longtemps le rôle de ce type de fondations, dont se sont doté la plupart des universités et grandes écoles : « Elles exercent une mission de service public mais sont de droit privé, ce qui crée une surcouche d'opacité inutile. Il n'existe d'ailleurs aucun cadre ni aucun mécanisme de contrôle de ces entités. »

Rien ne les oblige à publier leurs comptes ou les conventions qui les lient à des entreprises. « C'est un vrai problème démocratique : 60 % de ces dons sont financés par les contribuables, les entreprises en retirent des bénéfices symboliques et réputationnels, mais aucune contrepartie, ne serait-ce que la transparence sur la ventilation des dons, n'est exigée par les pouvoirs publics », relevait déjà Sabine Rozier, chercheuse et maîtresse de conférences en sciences politiques à l'université Paris-Dauphine, que l'Observatoire des multinationales avait interrogée lors d'une précédente enquête sur le mécénat.

La teneur de ces conventions est rarement connue du grand public ou même des scientifiques eux-mêmes au sein des établissements. « Le mécénat, c'est en grande partie de l'argent public, la première des politiques à mener serait d'obliger les établissements à rendre accessible ces documents », dénonce Matthieu Lequesne. Car leur obtention relève souvent du parcours du combattant, les institutions se réfugiant derrière le secret des affaires pour garder confidentiels tout ou partie des contrats. Pourtant, le Conseil d'État, saisi d'une demande d'accès aux conventions de mécénat de Polytechnique formulée par Acadamia en octobre dernier, a refusé de prendre une décision de principe sur la possibilité d'appliquer largement le secret des affaires, se contentant de renvoyer le dossier au tribunal administratif. Finalement, seules quelques exemples de conventions ont été obtenus par demandes officielles effectuées par des étudiants, des professeurs ou des associations comme Acadamia.

Le secret levé sur cinq conventions

C'est précisément pour lutter contre cette opacité que s'est créé à l'ENS en mars dernier un collectif d'étudiants baptisé « Transparens ». Après que l'Observatoire des multinationales a révélé le contrat liant une filiale de l'entreprise française à ICE, la police migratoire étasunienne, ils ont demandé des éclaircissements à la direction. Celle-ci s'est fendue d'une réponse laconique que nous avons pu consulter, dans lequel elle arguait que Capgemini « a très vite annoncé céder la filiale en question, mettant de fait un terme aux démarches possibles sur le sujet ». Elle précisait également que « la recherche [au sein de la chaire, NDLR] se fait en totale indépendance vis-à-vis des mécènes qui peuvent la soutenir ». Mais sans prouver ses dires en publiant la convention de mécénat la liant à Capgemini.

L'Observatoire des multinationales a finalement pu avoir accès à certaines conventions de mécénat de la fondation de l'ENS (voire infographie). Cinq conventions sur douze plus précisément, qui incluent, outre celle passée avec Capgemini sur l'impact environnemental de l'IA, une autre signée avec Axa sur la « géopolitique du risque », une autre encore avec le fonds d'investissement Ardian sur la capture-séquestration du CO2, avec la Macif sur le changement climatique et enfin avec une brochette de grands groupes industriels sur « l'espace au prisme des sciences humaines et sociales ».

Premier constat : toutes ces conventions sont marquées du sceau de la confidentialité, souvent dans les termes suivants : « Aucun original, ni aucune copie de la présente convention, en totalité ou par extraits, ne doivent être communiqués à des tiers. » « Ce qui m'a frappé à la lecture de ces conventions, c'est la prégnance du secret. Pourquoi mettre en place de telle clause de confidentialité et empêcher la divulgation de ces conventions de mécénat alors que celles-ci sont standard et les recherches menées sont d'intérêt public ? », s'étonne la juriste Sophie Lemaître (par ailleurs administratrice de l'association qui édite l'Observatoire des multinationales). Lucas Gierczak, post-doctorant en mathématiques et membre de l'association Acadamia, questionne d'ailleurs la validité juridique de ces dispositions : « Je pense que ce sont des clauses factices, qui ont pour principal but de rassurer le mécène. N'importe quel document issu d'un établissement public peut être demandé librement par les citoyens, avec éventuellement des occultations très ciblées d'informations. »

Non-dénigrement

Les conventions que nous avons pu consulter comportent également un paragraphe reproduit à l'identique que l'on peut assimiler à une clause de non-dénigrement. En échange du droit d'utilisation du nom, du logo ou des éléments graphiques provenant des entreprises qui peuvent figurer dans les travaux des scientifiques ou dans les éléments de communication, l'ENS s'engage à ne pas « discréditer la bonne réputation, la renommée, le prestige et l'image » des mécènes. Pour Lucas Gierczak, cela constitue « une entrave à la liberté d'expression des chercheurs » qui est un principe constitutionnel. Ce que réfute la direction de l'ENS, contactée pour cette enquête : « Le soutien d'une entreprise est rendu visible, mais il ne saurait avoir pour conséquence de subordonner les conclusions scientifiques aux intérêts ou aux positions du mécène. »

Parmi toutes les entreprises mécènes de l'ENS et signataires de ces contrats, seul Capgemini nous a répondu : « La clause évoquée est une disposition contractuelle classique encadrant les communications institutionnelles des parties. Elle ne concerne ni les travaux scientifiques ni les publications académiques, qui relèvent de l'entière indépendance des chercheurs. »

« La formulation de cette clause n'est pas très claire, ce qui laisse la place à diverses interprétations, dont certaines pourraient en effet avoir pour conséquence de restreindre la liberté d'expression des chercheurs », estime de son côté Sophie Lemaître. Dans la convention de 2016 avec Axa, la formulation est, à l'inverse, très claire : « Les Parties s'interdisent de porter atteinte directement ou indirectement à la réputation et à l'image des autres parties dans le cadre de l'exécution de la présente convention. » Alors que la chaire de l'assureur arrive à son terme à la fin de l'année, après dix ans de fonctionnement, la Fondation Axa pour le progrès humain vient de signer un nouveau partenariat de recherche avec l'ENS, baptisé Re-contract, sur le « renouvellement du contrat social ». L'école a-t-elle préservé la liberté d'expression des chercheurs dans la nouvelle convention ? Interrogées à ce sujet, ni la Fondation Axa, ni la direction de l'ENS n'ont répondu.

Les libertés académiques en danger ?

Les conventions liant l'ENS à Capgemini et la Macif vont encore plus loin : « Chacune des Parties soumettra à l'autre Partie, préalablement à sa diffusion sous quelque forme que ce soit, tout projet de communication ou tout support dans lequel apparaîtra le nom, les marques, dessins, logos ou autres créations intellectuelles [...] La Partie titulaire des droits validera expressément, au préalable et par écrit le projet de communication ou le support. » Selon Sebastian Nowenstein, professeur agrégé au lycée Gaston Berger de Lille, très engagé sur ses questions et qui a réussi à obtenir de nombreuses conventions de mécénat, ce paragraphe semble de nature « à influencer le contenu desdites publications dans un sens favorable au financeur ».

Une analyse que partage Sophie Lemaître : « Le recours au terme « tout support » peut être interprété comme donnant un droit de regard à Capgemini et à la Macif sur les travaux scientifiques au-delà des supports de communication, ce qui constituerait une atteinte à la liberté académique des chercheurs. » « Lorsqu'une validation préalable est prévue dans ce domaine, elle concerne l'utilisation de ces éléments dans des supports de communication ; elle ne constitue aucunement, par elle-même, un droit de regard du mécène sur les résultats ou publications scientifiques », rétorque pourtant la direction de l'ENS.

Contactés, les scientifiques membres de la chaire soutenue par la Macif nous affirment n'avoir jamais été entravés dans leur travail, ou avoir dû soumettre leurs publications à leur mécène. « La Macif n'a pas la propriété des résultats produits par l'équipe de recherche de la chaire, c'est pour moi un point important », explique la politologue Johanna Siméant-Germanos, co-directrice de la chaire. « Les titulaires de chaires sont assez vigilants là-dessus, c'est trop risqué d'intervenir directement dans les recherches pour un mécène », nous confirme Amaury Lambert, professeur en mathématiques au département de biologie de l'ENS.

« Acculturation à la recherche d'entreprise »

L'éventuel contrôle des mécènes sur la production scientifique se joue également dans les instances régissant les chaires, chargées de définir les thématiques et répartir les budgets. Toutes les entreprises disposent également d'un représentant dans les comités de pilotage, bien que les noms soient généralement « caviardés ». Seuls ceux de la chaire Espace sont publics : on y trouve par exemple le secrétaire général France d'Airbus ou la vice-présidente recherche, technologie et innovation de Safran Data Systems. « Il n'y aucune justification possible à cette opacité, dénonce Lucas Gierczak. Les personnels de l'ENS et du privé qui administrent les chaires remplissent une mission de service public. » Interrogée, la direction de l'ENS n'a pas répondu sur ce point, mais précise que les entreprises « peuvent naturellement être associées à la vie des programmes qu'elles soutiennent : présentation de l'avancement des projets, participation à des comités de suivi, rencontres avec les équipes, événements scientifiques ou actions de valorisation. Cette association au suivi du partenariat doit être distinguée du pilotage scientifique proprement dit. »

L'étanchéité n'est pourtant pas garantie. Par exemple, dans la convention de Capgemini, il est précisé que certains membres du comité de pilotage sont invités aux réunions du comité scientifique. Dans la convention avec Axa, on apprend également que le représentant de l'entreprise siège au comité de sélection chargé du recrutement d'un nouveau doctorant. Plus globalement, les conventions prévoient de nombreuses formes d'échange entre l'entreprise et les scientifiques. Par exemple, Ardian promet « l'accueil de doctorants et des étudiants de l'Institution [l'ENS, NDLR] au sein de [ses] équipes », les mécènes de la chaire Espace promettent la tenue « d'ateliers de réflexion chercheurs-industriels », et ainsi de suite. Pour Amaury Lambert, c'est aussi une des conséquences indirectes du mécénat : « Il produit des effets de socialisation des chercheurs du public avec les chercheurs du privé, une forme d'acculturation à la recherche d'entreprise ».

« Aucune entreprise ne finance de la recherche qui nuirait à ses intérêts »

Il y a bien des moyens d'influencer la recherche et l'enseignement sans intervention directe. Dans le rapport qu'il a co-écrit sur le financement privé de la recherche, Joan Cortinas Muñoz évoque différents types d'entraves à la liberté académique : promotions retardées, communications bloquées, budgets amoindris… « Aucune entreprise ne finance de la recherche qui nuirait à ses intérêts », énonce le sociologue. Selon lui, les entraves à la recherche se matérialisent d'abord par une forme d'autocensure. C'est ce qu'on appelle le biais de financement : « Certains chercheurs, désireux de continuer à recevoir des financements privés, peuvent biaiser leurs résultats, [y compris sans s'en rendre compte, NDLR] afin de « plaire » au financeur », détaille son rapport. Cette forme de « cécité scientifique » s'installe « dès lors que les collaborations avec les acteurs marchands deviennent récurrentes et que la dépendance est forte et durable ». Les propos tenus par le professeur de chimie Marc Fontecave sur la chaire de mécénat sur la transition écologique financée par TotalEnergies au Collège de France, dont la convention a été obtenue par Sebastian Nowenstein, en sont la preuve : « Moi, je ne critique pas Total parce qu'il y a un mécénat et que donc nous travaillons avec ce mécène, comme d'autres. »

L'influence se joue également en amont, dans l'orientation des recherches. On parle alors de « science non-réalisée ». « Il y a des questions de recherche qui ne se posent pas quand on dépend de l'argent privé », constate Joan Cortinas Muñoz. Par exemple, la mission de l'Observatoire de l'impact environnemental de l'IA, financé par Capgemini, consiste à « évaluer, surveiller, et [...] réduire l'impact environnemental des technologies d'IA. [...] Il offrira des informations objectives et aidera à imaginer les stratégies pour atténuer l'impact environnemental de l'IA à travers des recommandations politiques, des innovations technologiques et des bonnes pratiques ». Il n'apparaît à aucun moment que cet observatoire ait le rôle (voire l'autorisation ?) de formuler une critique structurelle de l'IA, qui pourrait aller à l'encontre des intérêts d'un mécène plus en plus impliqué dans ce secteur. Le cadre donné consiste seulement d'accompagner le déploiement de cette technologie.

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« L'ENS n'est pas à vendre »

D'après nos informations, ces conventions, qui contiennent des formulations assez proches, sont rédigées par les services juridiques de la fondation de l'ENS. Pourquoi l'école accepte-t-elle de s'enchaîner ainsi au bon vouloir des entreprises financeuses ? Selon Lucas Gierczak, du fait du sous-financement structurel de l'enseignement supérieur, les établissements préfèrent « s'assurer de répondre au mieux aux desiderata des entreprises en ajoutant ce type de clauses problématiques, pour éviter de les décevoir et donc de voir leurs financements partir vers une autre école ».

Pour s'opposer à cette politique, les étudiants du collectif Transparens font circuler depuis quelques mois une pétition intitulée « L'ENS n'est pas à vendre », signée par 200 membres de l'établissement, dans laquelle ils appellent à « plus de transparence dans les contrats des entreprises », la suppression du pouvoir donné au mécène de « choisir la thématique qu'il finance », et « l'instauration de critères prohibitifs minimaux » dans la politique d'acceptation des dons de l'école. « Ces critères visent les entreprises dont les activités sont nocives pour la société et les personnes », explique l'un d'entre eux. Dans le viseur : Capgemini, mais aussi les entreprises d'armement qui financent la chaire Espace, dont une partie entretient des liens commerciaux avec l'armée israélienne, comme Thales et Airbus, via l'entreprise MBDA. « Nous, étudiants de l'ENS, ne tolérerons jamais d'être la caution intellectuelle du militarisme et des massacres. Nous demandons la cessation de tous liens de l'ENS avec des entreprises d'armement », exhorte le collectif dans un post Instagram.

Le débat agite l'ENS depuis quelques années. En 2024, un groupe de travail sur le sujet avait été lancé par la direction à la demande d'étudiants membres du conseil scientifique. Ces travaux n'aboutissant à rien de concret, trois étudiants ont été sollicité par le professeur Amaury Lambert pour formuler des critères stricts de sélection des entreprises financeuses. Le collectif EIES s'est d'ailleurs appuyé sur ce rapport pour rédiger son plaidoyer à destination des politiques et des enseignants pour défendre l'indépendance des établissements. La direction de l'ENS n'y a pas donné suite pendant de longs mois, avant de convoquer une réunion avec la communauté normalienne le 7 juillet 2026, en pleine période estivale. La direction a alors « exhumé un texte de 2019 encadrant la politique d'acceptation des dons, qu'elle a légèrement étoffé », raconte Amaury Lambert, qui faisait partie du groupe de travail missionné par la direction. Parmi les ajouts figure la nomination d'un référent déontologue (comme la loi y oblige depuis 2025), qui préside désormais le comité consultatif chargé de « veiller au bon respect de la politique d'acceptation des dons », ainsi que l'intégration de deux étudiants à ce comité, dont les avis restent consultatifs.

Nous avons demandé à la direction de la rue d'Ulm si ce comité a déjà été saisi depuis son instauration en 2019. Celle-ci n'a pas répondu à la question, mais nous a indiqué que « les dispositions déjà en cours, pour assurer cette indépendance, vont être encore renforcées par l'installation d'un Comité consultatif d'acceptation des dons renouvelé, tirant partie des réflexions menées au sein de l'École sur ce sujet ».

« Le doigt sur le bouton »

Dans la version du texte datée de 2019, l'ENS promettait déjà de vouloir mettre fin à ses partenariats en cas de « poursuites disciplinaires ou judiciaires » des mécènes ou « si un cas d'amoralité serait révélé a posteriori ». « La direction nous a assuré avoir « le doigt sur le bouton » lorsque l'on a échangé avec eux à propos de Capgemini, raconte un étudiant membre de Transparens. Les dirigeants de Capgemini leur ont certifié qu'ils ne connaissaient pas ce contrat, que la filiale [qui travaillait pour ICE, NDLR] était mise en vente, ce qui l'a convaincue. »

Des affirmations contredites par nos révélations sur la multinationale, dont la direction a caché à ses salariés avoir signé un contrat pour traquer les « cibles » de la milice étasunienne dès octobre 2025. Et la filiale étasunienne de Capgemini, toujours pas vendue, a obtenu une prolongation de son contrat avec ICE le 26 août dernier, à hauteur de 14 millions de dollars. Insuffisant pour constituer un « cas d'amoralité » aux yeux de l'ENS ? Interrogée, celle-ci affirme avoir « pris acte de l'annonce de la cession de la filiale » et rester « extrêmement vigilante sur ce sujet ».

« La direction a peur de dissuader les autres financeurs, sachant qu'elle a du mal à en trouver. Ce n'est pas tout le monde qui vient avec un billet de 500 000 euros pour obtenir une chaire à l'ENS », explique Amaury Lambert. « Nous ne sommes pas dupes : cette soi-disant nouvelle politique d'acceptation des dons de l'école ne va rien changer à sa posture », ajoute l'un des membres de Transparens. Preuve en est, lors du conseil d'administration de l'école le 17 décembre 2025, le directeur Frédéric Worms appelait ainsi à renforcer les financements privés : « La campagne de la fondation […] va connaître un nouvel élan, avec des objectifs ambitieux. » L'école annonce sur son site « la création prochaine d'une vingtaine de chaires dans les années à venir ».

« L'ENS est une école proche du pouvoir étatique par le nombre de hauts fonctionnaires qu'elle forme, estime Lucas Gierczak. S'en rapprocher constitue un levier stratégique pour les entreprises. » Amaury Lambert propose, quant à lui, pour éviter la « science non-réalisée », que « les mécènes abondent un fond sans avoir aucun droit de regard sur l'objet ni le suivi des recherches ». Pas sûr que les entreprises acceptent. Mais selon lui, l'ENS, école prestigieuse et reconnue au niveau international, se doit de montrer l'exemple. « Notre école massifie son ouverture aux capitaux privés. Si l'on poursuit dans cette voie, quel signal envoyons-nous à tous les autres établissements du pays ? »

09.09.2026 à 13:44

Grandes écoles et universités sous influence ?

Les multinationales occupent une place croissante dans les grandes écoles et plus largement le monde de l'enseignement supérieur en France. À quel prix ?

- Grandes écoles et universités sous influence ? / , ,
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Notre série d'enquêtes sur la place croissante des multinationales dans les grandes écoles et plus largement le monde de l'enseignement supérieur en France.

La tentative de Total, puis celle de LVMH deux ans plus tard, d'implanter un bâtiment sur le campus de l'École polytechnique ont suscité d'importantes mobilisations de la part des élèves, du personnel et de la société civile.

Dans cette série d'enquêtes, nous montrons que derrière ces affaires médiatisées, les grandes entreprises françaises et étrangères occupent une place croissante à tous les niveaux du monde de l'enseignement supérieur et de la recherche, non sans susciter des oppositions et sans soulever beaucoup de questions sur l'impact concret de ces partenariats sur le contenu de la science et des formations.

01.09.2026 à 10:49

Six mois après le scandale, Capgemini continue ses affaires avec l'ICE

Olivier Petitjean

Les registres du gouvernement américain montrent que Capgemini a bien mis en oeuvre discrètement son contrat controversé de « skip tracing » avec l'ICE, la police anti-migrants de Trump. Quant à la mise en vente de la filiale concernée, elle se fait toujours attendre.
Il y a six mois, suite aux révélations de l'Observatoire des multinationales, Capgemini a été au centre de l'actualité pour son contrat passé avec l'ICE, la police anti-migrants de Donald Trump. Une crise que le groupe (…)

- Trumpisme et complicités / , , , ,
Texte intégral (1104 mots)

Les registres du gouvernement américain montrent que Capgemini a bien mis en oeuvre discrètement son contrat controversé de « skip tracing » avec l'ICE, la police anti-migrants de Trump. Quant à la mise en vente de la filiale concernée, elle se fait toujours attendre.

Il y a six mois, suite aux révélations de l'Observatoire des multinationales, Capgemini a été au centre de l'actualité pour son contrat passé avec l'ICE, la police anti-migrants de Donald Trump. Une crise que le groupe pensait avoir désamorcée en annonçant quelques jours plus tard la mise en vente de la filiale américaine concernée.

Les dirigeants du groupe avaient aussi assuré que le contrat en question, d'une valeur potentielle de 365 millions de dollars, n'était pas « en cours d'exécution », et ne correspondait pas avec ce que le groupe « fait habituellement ». Il portait en effet sur une prestation de « skip tracing », autrement dit de localisation d'individus en vue de leur arrestation puis de leur déportation par les agents de l'ICE.

Un contrat mis en oeuvre

Une affaire close, donc ? Pas vraiment, puisque les bases de données du gouvernement américain indiquent que Capgemini a bien poursuivi la mise en œuvre de ce contrat et a bien touché de l'argent de l'ICE pour ses services. Comme nous l'avons révélé, d'ailleurs, un contrat précédent de Capgemini avec l'agence avait fait l'objet d'un amendement dès octobre pour intégrer ces mêmes services de « skip tracing ».

En mars 2026, selon les registres de l'administration fédérale, Capgemini a obtenu une extension de la première tranche de son contrat. Et le 26 août dernier, l'ICE a publié un ordre de livraison pour une seconde tranche, pour un montant de plus de 14 millions de dollars. Des ordres similaires ont été passés avec d'autres entreprises, mais celui destiné au groupe français est le plus important.

Quant à la très opaque filiale Capgemini Government Solutions, basée dans l'État du Delaware, elle n'a toujours pas été vendue. Le 20 mai dernier, lors de l'assemblée générale annuelle du groupe à Paris, la direction avait indiqué, en réponse à certains actionnaires, que le processus de vente était en cours.

Interrogé pour cet article, le groupe s'est contenté de nous répondre : « Comme nous l'avons expliqué précédemment, Capgemini a décidé de lancer le processus de cession de CGS en raison des contraintes spécifiques de gouvernance liées à la nature de ses activités. Ce processus est en cours, et fera l'objet d'une communication une fois finalisé. »

« Chasseur de primes »

L'immense scandale suscité par la révélation du contrat de Capgemini avec l'agence anti-migrants, à la fois au sein même de l'entreprise et dans le public, s'expliquait en partie par le contexte politique du début 2026. Le déploiement massif de l'ICE à Minneapolis avait provoqué des affrontements et la mort par balle de plusieurs personnes, dont Renee Good et Alex Pretti.

Mais c'est aussi la nature même du contrat qui a fait polémique. Comme l'a documenté une enquête publiée par Les Jours, la filiale Capgemini Government Solutions a toujours été très proche de l'ICE depuis la création de cette agence suite aux attentats du 11 septembre. Mais les méthodes qu'elle emploie sont de plus en plus brutales et attentatoires à l'état de droit, et cela semblait être la première fois que Capgemini intervenait comme sous-traitant de l'ICE dans la chasse au migrants, plutôt que dans une mission de conseil.

Pour couronner le tout, le contrat passé par Capgemini prévoit une rémunération indexée sur les résultats. Plus Capgemini aidera à déporter de migrants, plus l'entreprise touchera d'argent, à la manière d'un « chasseur de primes ».

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Depuis les événements de Minneapolis, l'ICE ne s'est plus engagée dans des opérations urbaines de grande envergure, mais l'agence a poursuivi ses activités en adaptant ses tactiques. En juillet 2026, elle a arrêté 51 000 personnes, le total mensuel le plus important depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, mais encore très loin des objectifs fixés par la Maison Blanche. Au cours de ce même mois, les agents de l'ICE ont tué deux personnes, dans le Maine et dans le Texas, lors de contrôles routiers, tandis qu'un citoyen mexicain disposant d'un visa de touriste valide a été écrasé par un camion en Floride en tentant de fuir un contrôle.

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