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Orient XXI
 
Quotidien en ligne sans publicité, du Maroc à l’Afghanistan

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17.04.2026 à 15:00

La Lettre

Conférence publique du « Réseau des médias indépendants sur le monde arabe », 20 avril, 18h30-20h30, Marseille Le génocide à Gaza perpétré par Israël, la guerre actuelle contre l'Iran et le Liban confrontent de nouveau le Proche-Orient à une reconfiguration de ses frontières, dans le sang. Quel est le rôle des frontières dans la construction des appartenances dans le monde arabe ? Comment un espace, jadis ouvert à la circulation, a-t-il été recomposé et avec quels impacts ? Quel devenir (…)

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Texte intégral (5112 mots)

Conférence publique du « Réseau des médias indépendants sur le monde arabe », 20 avril, 18h30-20h30, Marseille

Le génocide à Gaza perpétré par Israël, la guerre actuelle contre l'Iran et le Liban confrontent de nouveau le Proche-Orient à une reconfiguration de ses frontières, dans le sang. Quel est le rôle des frontières dans la construction des appartenances dans le monde arabe ? Comment un espace, jadis ouvert à la circulation, a-t-il été recomposé et avec quels impacts ? Quel devenir pour la région ?

Autant de questions autour desquelles débattront des journalistes du Réseau des médias indépendants sur le monde arabe, à l'occasion de la publication d'un dossier spécial sur les frontières.

Ce réseau rassemble, depuis dix ans, les médias Orient XXI (France), Mada Masr (Égypte), Babelmed (Italie), 7iber (Jordanie), Maghreb Emergent (Algérie), Assafir Al-Arabi (Liban) et Nawaat (Tunisie), autour d'activités de publications, de formations et de tables rondes.

Cette rencontre sera suivie par la projection du film Écrivains des frontières organisée par Aflam le 24 avril, à 20h30, au Videodrome 2 (Marseille).

Monde arabe. Frontières et circulations en évolution.
Lundi 20 avril 18h30-20h30
La Baleine, 59 cours Julien, Marseille
Entrée libre
Débat en français

Festival des médias indépendants, 25-26 avril, Ground Control, Paris

À l'heure de la concentration des médias aux mains de quelques puissances privées, il est urgent de défendre l'indépendance de la presse. Celle qui enquête, qui explore, qui dérange parfois et qui reste un contre-pouvoir indispensable. Ground Control rassemblera au cours de ce festival celles et ceux qui incarnent cette énergie libre : rédactions indépendantes, newsletters, streamers, podcasts, créateurrices de contenus, fanzines et nouveaux médias.

Informations et programmation

Table ronde Orient XXI-Afrique XXI

Comprendre ce qui se passe dans d'autres régions du monde n'est pas sans lien avec les enjeux de notre société. Pour parler de l'importance d'une couverture internationale indépendante et décentrée, les deux médias Orient XXI et Afrique XXI invitent à leur table ronde :

  • Sudfa Media et
  • Histoires crépues pour discuter de ces enjeux.

Inscription

Lu et aimé par la rédaction. « Dictionnaire des services secrets algériens » de Adlène Meddi

Par Jean-Pierre Séréni

C'est le troisième pouvoir en Algérie, celui que les deux autres, l'armée et la présidence de la République, se disputent plus ou moins discrètement pour, entre autres, son rôle dans le maintien de l'ordre et la répression. C'est aussi le moins connu ou le plus discret. Peu d'enquêtes lui ont été consacrées avant le Dictionnaire des services secrets algériens écrit par Adlène Meddi, ancien rédacteur-en-chef du quotidien francophone El Watan.

En 113 entrées et 136 pages, il résume en toute neutralité plus de soixante-dix ans d'une histoire qui a pour origine un homme, le chef de la wilaya V en Oranie. Abdelhafid Boussouf (1926-1980), militant nationaliste pendant la guerre d'indépendance, fonde à Nador, au Maroc, alors sous protectorat espagnol, les premières institutions de ce qui deviendra en 1957 le ministère de l'armement et des liaisons générales (MALG), ni plus ni moins que le service de renseignement de l'Armée de libération nationale (ALN) durant la guerre.

En 1957, il est nommé ministre des liaisons générales et des communications dans le gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) et occupe une place grandissante dans l'architecture du renseignement et la formation des cadres, au point d'être vu comme le père des renseignements généraux algériens. Il en est évincé à l'indépendance par Ben Bella puis Houari Boumediene, futur chef d'État.

C'est la première rupture encaissée par les services algériens qui en connaîtront d'autres en 1979, 1992, 1999 et 2019 quand la présidence de la République change de titulaire ou s'efface. À chaque fois, ou presque, les services sont un enjeu entre militaires et politiques, qui, chacun, entendent les utiliser à leur profit exclusif.

Il y a des périodes où, de fait, ils sont rattachés à la présidence de la République : sous Boumediene ou sous Chadli, première période. Il y en a d'autres où ils sont à la botte des généraux, qui les malmènent. D'autres, enfin où ils sont à leur compte : sous la houlette du général Toufik, qui, de 1990 à 2015, impose leur centralisation et une indépendance sans précédent vis-à-vis des deux autres pouvoirs, sous le nom de « direction du renseignement et de la sécurité » (DRS), un sigle qui produira son petit effet crispant parmi la population. Et inquiétera le président de la République Abdelaziz Bouteflika, qui s'indigne en 2000 : « Je ne serais pas un tiers de chef d'État… »

Il lui faudra près de quinze ans pour l'être à 100 %, démanteler le DRS et emprisonner ses chefs avec l'appui de généraux que la puissance de leurs rivaux inquiète. Aujourd'hui, les « services » relèvent de plusieurs mains et font toujours l'objet de conflits feutrés entre militaires et politiques. L'origine du trouble vient de cette incongruité constitutionnelle qui fait du président de la République le ministre en charge de la défense nationale, une constante depuis 1965.

Dictionnaire des services secrets algériens
Adlène Meddi
autoédition, 2026
136 pages, disponible sur Kindle

Émission Horizons XXI. Projet de loi « Yadan », l'antisémitisme instrumentalisé

Pour ce nouvel épisode de l'émission Horizons XXI, Orient XXI a reçu Nicolas et Maïa, deux membres du collectif Tsedek !, la veille de l'examen de la loi sur les « formes renouvelées de l'antisémitisme » portée par la députée Caroline Yadan pour discuter de ses dangers sur la liberté d'expression et les collectifs militants, au nom de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme.

Dans la deuxième partie de l'émission, il était question de l'ouvrage Lutter en rupture, Lutter en solidarité qu'a sorti Tsedek ! au mois de février 2026 aux éditions Premier matin de novembre. Entre essai et manifeste, le collectif y revient sur sa généalogie, définit son engagement et se projette dans un programme de lutte.

À lire sur Afrique XXI

« Le mépris du droit international dans un silence (presque) total », Clément Boursin, 15 avril 2026

Parti pris • Le 15 avril 2023 éclatait le conflit entre l'armée soudanaise et les paramilitaires des Forces de soutien rapide. Divisé, le pays compte aujourd'hui le plus de déplacés au monde, et la situation des droits humains s'avère catastrophique, alors que la communauté internationale continue de se taire.

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Les derniers articles

Selim El-Meddeb, 17 avril
Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l'empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd'hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.
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Sarra Grira, 7 avril
Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà rassemblé près de 700 000 signatures.
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Henri Mamarbachi, 15 avril
Ciblé une fois de plus par Israël dans une guerre régionale, le Liban traverse une crise qui menace sa survie en tant qu'État. Celle-ci dépasse en dangerosité les périodes de guerre et de troubles qui ont ponctué son histoire. Tel est le contexte dans lequel est entrepris, le 14 avril, un contact direct préliminaire au niveau des ambassadeurs des deux pays, sous l'égide de Washington.
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Antoine Hasday, 14 avril
La boxe anglaise connaît un nouvel « âge d'or » grâce aux investissements massifs de l'autorité saoudienne du divertissement, la General Entertainment Authority (GEA). Mais cette emprise de Riyad, désormais associée au propriétaire américain des ligues mondiales d'arts martiaux mixtes (MMA) et de catch, menace l'intégrité même du sport et de ses combattants.
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Laurent Perpigna Iban, 13 avril
Cible privilégiée de l'armée israélienne, la Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth, est souvent réduite, dans les récits médiatiques et politiques, à des logiques d'affiliations politiques ou religieuses. Une lecture réductrice qui masque la réalité d'un territoire aussi vaste qu'hétérogène, façonné humainement et politiquement par les guerres, les exils et l'installation contrainte de populations vulnérables.
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En anglais

Adel Kamel, 15 April
Ever since Israel and the USA attacked Iran on 28 February 2026, Cairo has been trying to play mediator in order to end the war, while at the same time condemning Iran's bombardment of its Arab “brothers”. Meanwhile, the war is having a major impact on its economy and might lead to a realignment of the country's alliances.
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Akram Zaoui, 8 April
Cornered, the Iranian regime is waging a geo-economic battle against better-endowed adversaries, following a logic of “maximum yield.” This consists of inflicting the maximum amount of economic damage with restricted resources. For Tehran, the aim of this approach is nothing less than its survival as a sovereign state.
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Hicham Alaoui, 28 March
Trapped between Israel's desire for hegemony and Iranian radicalism, and abandoned by an increasingly irresponsible United States, the Gulf states view this new regional order as a source of threats and destabilization.
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En italien

Henri Mamarbachi, 17 aprile
Ancora una volta bersaglio di Israele in un conflitto regionale, il Libano attraversa una crisi che mette in discussione la sua stessa sopravvivenza come Stato. Una crisi che, per gravità, supera persino le guerre e le fasi di instabilità che ne hanno segnato la storia. È in questo scenario che, il 14 aprile, è stato avviato un primo contatto diretto tra i due Paesi a livello di ambasciatori, sotto l'egida di Washington.
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Sylvain Cypel, 14 aprile
Dal giorno successivo al 7 ottobre 2023, Israele conduce una guerra su più fronti: palestinese, libanese, siriano, iraniano, yemenita. Il Primo ministro è passato rapidamente da una retorica di “difesa” al progetto esplicito di “ridisegnare la mappa del Medio Oriente”. Ma per giustificare tutto ciò, bisogna sempre inventarsi un nemico.
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En espagnol

Sylvain Cypel, 27 de marzo
Desde el día siguiente al 7 de octubre de 2023, Israel libra guerras en varios frentes: palestino, libanés, sirio, iraní, yemení. Su primer ministro pasó rápidamente de una retórica de “defensa” al objetivo explícito de “volver a trazar el mapa de Oriente Próximo”. Pero para justificarlo, siempre es necesario inventarse un enemigo.
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En persan

سیلون سیپل، 11 آوريل
جنگ وجهی از سیاست دولتِ اسرائیل نیست، جزئی از دستگاه حیاتی آن است. دستگاه تنفسی آن است. سیاست وجهی از جنگ است. عملِ انجام‌شده قدرت قانون را دارد. فراموشی و ترور جامعه اسرائیل را دربر گرفته است. بااین‌وجود، در بالاترین بخش‌های امنیتی، ناهماهنگی‌هایی مشاهده می‌شود.
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هشام علوي، 16 آوريل
کشورهای خلیج [فارس]، گیر افتاده بین اراده برتری جویی اسرائیل، تندروی جمهوری اسلامی و رها شده توسط ایالات متحده ای که بیش از پیش بی مسئولیت است، نظم جدید منطقه ای را به منبعی از تهدید و عدم ثبات می نگرند.
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17.04.2026 à 06:00

Marseille. Sur les traces de l'empire colonial

Selim El-Meddeb

Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l'empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd'hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience. Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d'Afrique et d'Asie accueillent le visiteur au pied des (…)

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Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l'empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd'hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.

Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d'Afrique et d'Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l'Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.

Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l'Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l'histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d'associations, d'artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s'accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.

Autour des statues

« Le déclic, c'est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c'est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l'esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.

Avec une dizaine d'autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d'Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.

« Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l'X est à l'origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l'entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d'audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.

Marseille, 2022. « Marie-Rose la dérangeuse », performance de Rose Fregiere.
Marseille, 2022. «  Marie-Rose la dérangeuse  », performance de Rose Fregiere.
Capture d'écran vidéo / Manu Li Wanxu

« Depuis qu'on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J'y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu'un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d'Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d'un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »

Mobilisée au sein du collectif d'afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d'Afrique. « J'étais pour [les déboulonnages de statues], puis j'ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n'aurais peut-être jamais découvert l'histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m'a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »

De déboulonnage il ne peut de toute façon être question depuis que l'escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l'exposition coloniale de 1922.

« Cela fait vingt ans qu'on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d'éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l'association Ancrages. Pour l'instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d'Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.

Nouvelles approches

Pour mieux comprendre l'histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d'Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l'exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d'une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l'université d'Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d'un « déficit d'histoire » et de l'émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d'une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.

« La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d'années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l'un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d'une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».

Marseille, 2020. Les sculptures n
Marseille, 2020. Les sculptures n'étaient pas blanches, performance filmée de Mohammed Laouali.
© Mohammed Laouali

Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d'aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d'institutions, n'aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd'hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s'impose, sans doute plus que jamais. »

Un coffre-fort exhumé

Quelques encablures vers l'est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l'empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd'hui de cabine d'essayage dans le sous-sol d'un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d'Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s'offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.

Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C'est d'autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.

« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d'ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d'autres historiens et de l'association Ancrages, ils en tireront la rédaction d'une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l'appropriation et à l'exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l'État français ».

Quelles politiques publiques sur les questions coloniales ?

Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l'appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d'Européens et des milliers d'Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.

« La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d'associations de rapatriés qui s'étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Geunfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu'une plaque commémorant les 80 ans de l'« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l'espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d'Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Sans surprise, l'école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l'Algérie en 1840, s'est distingué par l'ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l'école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d'Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.

Marseille, 3e arrondissement, 2021.
Marseille, 3e arrondissement, 2021.
Photo tirée du site de Mars Imperium, Samia Chabani, Ancrages.

Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l'actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d'entre eux estiment que Marseille ne s'est pas encore dotée d'une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu'elles ont fait l'objet « au mieux d'un impensé, au pire d'un déni, de la part des municipalités précédentes ».

Expliquant que l'équipe actuelle s'est d'abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu'une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l'horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. » « Ou au détour d'une statue », ajoute Rose Frigiere.

Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C'est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l'histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s'en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l'un des auteurs du guide.

16.04.2026 à 06:00

Projet de loi « Yadan », l'antisémitisme instrumentalisé

Sarra Grira, Tsedek !

Horizons XXI n°6 — Projet de loi #Yadan L'antisémitisme instrumentalisé Pour ce nouvel épisode de l'émission Horizons XXI, Orient XXI reçoit Nicolas et Maïa, deux membres du collectif Tsedek !, la veille de l'examen de la loi sur les « formes renouvelées de l'antisémitisme » portée par la députée Caroline Yadan pour discuter de ses dangers sur la liberté d'expression et les collectifs militants, au nom de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme. Dans la (…)

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Horizons XXI n°6 — Projet de loi #Yadan L'antisémitisme instrumentalisé

Pour ce nouvel épisode de l'émission Horizons XXI, Orient XXI reçoit Nicolas et Maïa, deux membres du collectif Tsedek !, la veille de l'examen de la loi sur les « formes renouvelées de l'antisémitisme » portée par la députée Caroline Yadan pour discuter de ses dangers sur la liberté d'expression et les collectifs militants, au nom de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme.

Dans la deuxième partie de l'émission, il est question de l'ouvrage Lutter en rupture, Lutter en solidarité qu'a sorti Tsedek ! au mois de février 2026 aux éditions Premier matin de novembre. Entre essai et manifeste, le collectif y revient sur sa généalogie, définit son engagement et se projette dans un programme de lutte.

15.04.2026 à 06:00

Chimère israélienne, cauchemar libanais

Henri Mamarbachi

Ciblé une fois de plus par Israël dans une guerre régionale, le Liban traverse une crise qui menace sa survie en tant qu'État. Celle-ci dépasse en dangerosité les périodes de guerre et de troubles qui ont ponctué son histoire. Tel est le contexte dans lequel est entrepris, le 14 avril, un contact direct préliminaire au niveau des ambassadeurs des deux pays, sous l'égide de Washington. « Le Liban se trouve à la croisée des chemins, peut-être de façon plus dangereuse qu'à d'autres moments (…)

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Texte intégral (2500 mots)

Ciblé une fois de plus par Israël dans une guerre régionale, le Liban traverse une crise qui menace sa survie en tant qu'État. Celle-ci dépasse en dangerosité les périodes de guerre et de troubles qui ont ponctué son histoire. Tel est le contexte dans lequel est entrepris, le 14 avril, un contact direct préliminaire au niveau des ambassadeurs des deux pays, sous l'égide de Washington.

« Le Liban se trouve à la croisée des chemins, peut-être de façon plus dangereuse qu'à d'autres moments de sa dramatique histoire », explique à Orient XXI Joseph Bahout, professeur de sciences politiques et directeur de l'Institut Issam Farès pour la politique publique et les affaires internationales (IFI) à l'université américaine de Beyrouth (AUB). « Les Libanais éprouvent une angoisse profonde, poursuit-il. Les événements prennent une ampleur quasi cataclysmique : déplacements massifs et durables de populations, transformations sociales à venir, polarisation politique croissante, avec de grands risques de conflits internes, mettant en jeu l'avenir même du Liban. »

« Nous sommes désormais dans la m… », reconnaît crûment une personnalité proche du gouvernement sous couvert d'anonymat, ajoutant que l'exécutif ne se réunit plus que pour parer au plus urgent, notamment sur le plan humanitaire et des secours. « Le pays est fichu », renchérit Antoine Andraos, homme politique proche de l'ancien Premier ministre assassiné Rafic Hariri, excipant des divisions intercommunautaires et de l'impossible neutralité de son pays dans un environnement régional volcanique.

Côté israélien, l'heure est à l'épreuve de force. L'armée israélienne n'accepte plus les « demi-mesures » ni les « anciennes équations » au Liban, affirme sa porte-parole arabophone Ella Waweya. Elle estime que l'État libanais a « échoué dans ses missions, en ne désarmant pas le Hezbollah et en n'empêchant pas l'implantation iranienne ». « Aujourd'hui, nous frappons la tête de la pieuvre en Iran et coupons ses tentacules au Liban », a-t-elle asséné sur X, insistant sur le fait qu'Israël faisait « face à une occasion historique pour façonner une nouvelle réalité sécuritaire, de Téhéran à Beyrouth ».

« Des attaques barbares »

« Le Liban m'apparaît de plus en plus comme un mythe plutôt qu'une réalité », constate avec amertume Grégoire Giraco, un Libanais ayant connu les multiples conflits de son pays depuis les années 1940. Et Israël n'en est-il pas un aussi, fondé sur une lecture de la Bible ? serait-on tenté de rétorquer.

Si le front libanais s'inscrit dans le cadre de la campagne israélo-américaine contre l'Iran, il conserve ses propres autonomie et logique. Le cabinet du Premier ministre israélien a répété que la trêve de deux semaines conclue le mardi 7 avril 2026 entre Washington et Téhéran ne concernait pas les opérations de l'armée israélienne au Liban. Sitôt le cessez-le-feu annoncé, celle-ci, avec l'aval du président américain Donald Trump, a tapissé de bombes tout le pays en une dizaine de minutes, faisant 357 morts et 1 223 blessés, selon le dernier bilan du ministère libanais de la santé, soit son attaque la plus violente depuis le début de ce dernier conflit. Le président libanais Joseph Aoun a dénoncé « des attaques barbares ».

Avant cette guerre, une forme de stabilisation économique se dessinait au Liban malgré la poursuite des raids israéliens. En plus du président de la République, Joseph Aoun, adoubé par Washington, Nawaf Salam, ex-président de la Cour internationale de justice (CIJ), était depuis janvier 2025 à la tête d'une équipe gouvernementale plus cohérente, qui menait non sans mal un train de réforme. Des négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) étaient en cours pour sortir le pays de l'ornière. Des élections législatives étaient prévues en mai. Elles sont désormais reportées de deux ans au moins sous la pression des États-Unis et de la nouvelle guerre.

Le Sud-Liban vidé de ses habitants

De par son ampleur et ses conséquences, l'offensive d'Israël diffère de celle menée par son armée lors de l'invasion du Liban en 1982 – époque où le Hezbollah chiite pro-iranien n'existait pas – pour chasser les Palestiniens du territoire libanais. L'occupation avait alors duré deux décennies jusqu'en 2000.

Cette fois, c'est la quasi-totalité du Sud-Liban et de la banlieue sud de Beyrouth, devenue au fil des années et des conflits une place forte du Hezbollah mais où coexistent des populations d'origine différente, qui ont été vidées de la population à majorité chiite. Cela a provoqué l'exode d'un million deux cent mille habitants vers différentes zones de la capitale, bombardée à plusieurs reprises, ou des régions que Tel-Aviv n'a pas encore frappées.

Ces déplacements viennent s'ajouter à un paysage de ruines qui gagne de jour en jour du terrain. Alors que 35 villages avaient déjà été complètement détruits par l'armée israélienne, d'autres continuent à l'être aveuglément, avec des centaines d'habitations dynamitées, sous prétexte de venir à bout des combattants du Hezbollah. Sans oublier les victimes civiles, avec 2 089 tués, dont 165 enfants, et plus de 6 700 blessés. Les secouristes et le personnel médical paient également un lourd tribut, avec 87 tués, en plus de 22 journalistes.

Israël ne semble plus s'embarrasser du prétexte de bombarder le Hezbollah. La veille de Pâques, une double frappe israélienne contre un appartement dans le village majoritairement chrétien de Aïn Saadeh a tué un couple, dont l'homme était un responsable des Forces libanaises (FL), parti chrétien farouchement opposé au Hezbollah, provoquant la consternation dans la population locale. Erreur de cible ou tentative de semer le trouble au sein d'une communauté qui garde le souvenir de la guerre civile ? Quelques jours plus tard, le 10 avril, douze membres des forces de sécurité sont tués à Nabatieh.

En outre, pour séparer le Sud du reste du pays, l'armée israélienne a détruit sept ponts qui permettaient de traverser le fleuve Litani, « frontière » revendiquée par Tel-Aviv comme « la nouvelle ligne de démarcation sécuritaire » d'Israël, que ses dirigeants souhaitent voir établie depuis des décennies.

Aux yeux de l'envahisseur, une telle violence, sinon férocité, est justifiée par la volonté de protéger les localités israéliennes du Nord, au nom de la survie « existentielle » d'Israël.

Endurance du Hezbollah

La présence de troupes des Nations unies à la frontière libano-israélienne, chargées de superviser un cessez-le-feu non respecté par Israël depuis sa signature en novembre 2024, n'avait déjà plus de sens depuis cette date. Les Casques bleus de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), à laquelle participe notamment la France, essuient régulièrement des tirs israéliens, trois soldats indonésiens ayant été tués à la fin mars.

Si l'offensive israélienne a fait son lot de tués au sein de la milice chiite et détruit une partie des infrastructures du Hezbollah, celui-ci a montré une incontestable capacité d'endurance. Malgré la guerre contre l'Iran, il a bénéficié de l'aide de Téhéran qui s'est impliqué politiquement et logistiquement pour conserver les capacités militaires de son allié, malgré l'assassinat par Israël de son chef Hassan Nasrallah et nombre d'autres dirigeants.

« Une guerre imposée »

Le Hezbollah a affirmé ne pas pouvoir rester inactif face aux « provocations » israéliennes. Après avoir respecté pendant un an et demi le cessez-le-feu établi en novembre 2024 sous l'égide française et américaine, mais violé quotidiennement par la partie adverse, il a réagi, une partie de sa base exigeant aussi de venger la mort de Nasrallah. Pourtant, le Premier ministre Nawaf Salam a déploré « une guerre qui [leur] a été imposée », le 27 mars 2026, dans une interview à la chaîne France 24, répétant que son pays « aurait certainement pu l'éviter » si le Hezbollah n'avait pas visé Israël avec des roquettes.

L'entrée en guerre du Hezbollah a amené l'exécutif libanais à déclarer « illégales » les activités militaires du Parti de Dieu, puis à exiger le départ de l'ambassadeur d'Iran à Beyrouth. Ce dernier a toutefois refusé d'obtempérer. Ces mesures ont alimenté la colère du Hezbollah qui compte deux ministres au gouvernement – dont ils ont boycotté certaines des séances –, accroissant les tensions entre les diverses communautés religieuses de ce pays morcelé.

Aujourd'hui, Israël cherche à faire triompher sa vision d'un Proche-Orient remodelé, profitant de l'affaiblissement du Liban et de la Syrie – en dépit de leurs deux dirigeants pro-occidentaux – et des accords de paix signés avec la Jordanie et l'Égypte.

Les pays « amis » du Liban, comme la France, les États de l'Union européenne ou les monarchies du Golfe, empêtrées elles-mêmes dans la guerre actuelle, n'ont plus les moyens d'influer sur le cours des choses pour sauver le pays du Cèdre. « Quelle force internationale (européenne, arabe ?) peut désormais espérer jouer un rôle quelconque ? », s'interrogeait récemment Pierre Duquesne, ancien ambassadeur, chargé de la coordination du soutien international au Liban (2020-2023), dans une tribune au Monde1. D'autant que le mandat de la Finul vient à échéance à la fin de cette année 2026 et ne sera pas renouvelé.

Dans un entretien accordé au média libanais Ici Beyrouth2, l'ancien commandant du secteur sud du Litani, le général Khalil Gemayel, a dressé un état de l'avancée israélienne au Sud-Liban, quelques kilomètres à l'intérieur du pays. Il commente : « Le scénario le moins probable impliquerait une extension sur une région de 15 kilomètres […] tandis que le scénario le plus improbable actuellement viserait la traversée du Litani », à une trentaine de kilomètres de la frontière. Pour le général, « les forces israéliennes devraient se contenter de la zone actuelle jusqu'à la fin des opérations en Iran, avant de décider de leurs prochaines actions. L'avancée reste lente, en raison des opérations intermittentes du Hezbollah, qui utilise des groupes équipés d'armes légères et moyennes pour freiner l'ennemi ».

Reste que le rêve des Israéliens n'a pas changé : l'occupation de tout le Sud-Liban, un cauchemar pour les Libanais.


1«  Pierre Duquesne, ancien ambassadeur : “L'assaut d'Israël compromet le redressement du Liban et y renforce ses ennemis”  », Le Monde, 29 mars 2026.

2Natasha Metni Torbey, «  Front sud : comment Israël progresse vers le fleuve du Litani  », Ici Beyrouth,27 mars 2026.

14.04.2026 à 06:00

Arabie saoudite. Main basse sur la boxe professionnelle

Antoine Hasday

La boxe anglaise connaît un nouvel « âge d'or » grâce aux investissements massifs de l'autorité saoudienne du divertissement, la General Entertainment Authority (GEA). Mais cette emprise de Riyad, désormais associée au propriétaire américain des ligues mondiales d'arts martiaux mixtes (MMA) et de catch, menace l'intégrité même du sport et de ses combattants. Le déclin de la boxe anglaise professionnelle a été enrayé, mais à quel prix ? Depuis les années 2000 et la fin de sa diffusion sur (…)

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Texte intégral (1928 mots)

La boxe anglaise connaît un nouvel « âge d'or » grâce aux investissements massifs de l'autorité saoudienne du divertissement, la General Entertainment Authority (GEA). Mais cette emprise de Riyad, désormais associée au propriétaire américain des ligues mondiales d'arts martiaux mixtes (MMA) et de catch, menace l'intégrité même du sport et de ses combattants.

Le déclin de la boxe anglaise professionnelle a été enrayé, mais à quel prix ? Depuis les années 2000 et la fin de sa diffusion sur la chaîne étatsunienne à péage HBO, l'économie du sport apparaissait morose. Selon l'essayiste spécialiste de la boxe Thomas Hauser, les chaînes de télévision anglaise DAZN, et étatsuniennes ESPN et Showtime avaient perdu des milliards d'euros en investissant dans le secteur, tandis que les promoteurs qui organisent et publicisent les combats étaient de moins en moins nombreux. C'est sur ce champ de ruines que Riyad est entré en scène.

La boxe professionnelle se différencie sur plusieurs points de son antichambre, la boxe amateur. Les boxeurs y sont rémunérés pour leurs combats, qui peuvent durer jusqu'à douze rounds de trois minutes (contre trois rounds en amateur) – un format taillé pour la diffusion télévisée. La puissance et l'efficacité sont privilégiées pour le comptage des points, plutôt que le nombre de touches. On y trouve aussi les combattants les plus charismatiques et les affrontements les plus spectaculaires.

Dans le cadre de sa Vision 2030, l'Arabie saoudite investit massivement dans le sport professionnel, à des fins d'image et de diversification de son économie. Présidée par l'homme d'affaires Turki Al-Sheikh, âgé de 44 ans, la General Entertainment Authority (GEA), qui pilote les grands projets du royaume en matière de divertissement, a injecté des montants considérables dans la boxe professionnelle depuis 2018. De multiples combats prestigieux ont été organisés dans le cadre de Riyadh Season, marque d'événements sportifs et culturels contrôlée par la GEA.

Gouffre financier

« En effectuant des investissements massifs et immédiats, l'Arabie saoudite est parvenue à organiser des combats que les promoteurs traditionnels n'arrivaient plus à financer, explique à Orient XXI un haut responsable de la boxe professionnelle française, qui préfère rester anonyme. Elle a réuni des acteurs rivaux en offrant un terrain neutre et des garanties financières inédites, avec à la clé des shows spectaculaires et une médiatisation mondiale. »

L'argent saoudien a donc permis d'organiser des affrontements prodigieux, bloqués de longue date par le manque de financements et des désaccords entre promoteurs. Le Britannique Tyson Fury et l'Ukrainien Oleksandr Usyk sont montés sur le ring en février et décembre 2024, pour le titre de champion du monde incontesté des poids lourds. Le Canado-Tchétchène Artur Beterbiev et le Russe Dmitri Bivol se sont affrontés en octobre 2024 puis en février 2025, pour la ceinture unifiée des poids mi-lourds. Une ceinture « majeure », décernée par l'une des quatre fédérations de boxe, correspond au titre de champion du monde. Celui qui décroche les quatre ceintures mondiales de sa catégorie est consacré champion « incontesté ».

« La domination [de Riyad sur la boxe mondiale] est réelle : les plus grands combats masculins des deux dernières années ont été organisés en Arabie saoudite, poursuit le responsable. Riyadh Season est devenue la plateforme dominante pour les combats à gros cachet : unifications de ceintures, combats d'élite… Mais ce leadership repose sur un modèle financier très coûteux. »

Ces combats sont en effet lourdement déficitaires, plombés par les coûts d'organisation, de promotion et la paie faramineuse des boxeurs. Usyk et Fury se sont ainsi partagé 127 millions d'euros lors de leur premier match, qui n'a généré que 79 millions d'euros de revenus. Qu'à cela ne tienne pour Riyad, qui a les poches profondes et cultive son image grâce aux diffusions sur DAZN, Netflix, Paramount+… et même la chaîne YouTube personnelle de Turki Al-Sheikh.

Velléités hégémoniques

La structure actuelle de la boxe professionnelle est complexe. Pour des raisons historiques, quatre fédérations internationales (WBC, WBA, IBF, WBO) organisent leurs propres championnats, établissent leurs propres classements, et attribuent leurs propres ceintures. Le Graal d'un boxeur professionnel consiste à remporter les championnats des différentes organisations – on parle alors d'« unification des ceintures » – afin de devenir « champion du monde incontesté » de sa catégorie. L'organisation et le marketing des combats sont assurés par des entreprises distinctes, les promoteurs : Matchroom Boxing, Top Rank Boxing, Premier Boxing Champions, Queensberry Promotions, etc.

Cela est remis en question par la création, en juin 2025, de Zuffa Boxing, à la fois promoteur et quasi-fédération, codétenu par le fonds souverain d'investissement saoudien PIF (via la société Sela) et l'américain TKO Holdings, propriétaire des principales organisations mondiales d'arts martiaux mixtes, le MMA, et de catch (UFC et WWE). Codirigé par Turki Al-Sheikh et Dana White, le très trumpiste patron de l'UFC, Zuffa revendique sa volonté de court-circuiter les quatre fédérations existantes, en attribuant ses propres ceintures et classements. Et de reproduire le modèle verrouillé de l'Ultimate Fighting Championship (UFC) ou de la World Wrestling Entertainment (WWE), où les athlètes ne peuvent combattre qu'au sein d'une seule organisation.

Le haut responsable de la boxe professionnelle française alerte : « Cela risque d'aboutir à un circuit fermé où seuls les boxeurs sous contrat avec Zuffa pourront participer : un contournement des fédérations historiques, avec des ceintures et classements internes ; la concentration du pouvoir entre les mains d'un seul promoteur, comme dans l'UFC ; et, enfin, un risque de conflits d'intérêts, car le promoteur contrôlerait à la fois les contrats, les classements, ainsi que les titres. »

De quoi menacer l'intégrité même du sport. Le premier « gros » match de Zuffa Boxing, opposant l'Américain Terence Crawford au Mexicain Canelo Álvarez pour le titre de champion du monde incontesté des poids super-moyens, s'est déroulé le 13 septembre 2025. Depuis, les combats s'enchaînent et Zuffa affirme avoir signé des contrats avec 93 boxeurs. Parallèlement, Turki-Al-Sheikh a racheté en novembre 2024 The Ring, magazine de boxe états-unien influent qui attribue aussi ses propres ceintures. Il l'a transformé en outil de communication et en promoteur de boxe, qui a déjà coorganisé dix combats.

Au détriment des boxeurs

Afin d'avoir les coudées franches, Dana White pousse le « Muhammad Ali1 American Boxing Revival Act », une réforme législative de l'« Ali Act » et du « Professional Boxer Health and Safety Act », qui encadrent la pratique de la boxe professionnelle aux États-Unis. Sous couvert de dynamiser le secteur, ce texte légaliserait les « organisations unifiées de boxe » (UBO) combinant les fonctions de promoteur et de fédération (comme Zuffa) et précariserait encore plus les combattants, selon les révélations de Thomas Hauser. Et ce, alors que la majorité d'entre eux souffrent de problèmes neurologiques en fin de carrière.

« Afin d'éviter les abus, l'“Ali Act” garantit la séparation entre promoteur et manager, la transparence financière, la protection contre les contrats exclusifs abusifs, et le classement des boxeurs selon des critères objectifs, rappelle le haut responsable de la boxe professionnelle française. Sa remise en cause risque d'affaiblir les protections juridiques et le pouvoir de négociation des sportifs. C'est donc une menace sérieuse pour les droits des boxeurs, en particulier les moins médiatisés. »

Voici la face cachée de la renaissance de la boxe professionnelle sous l'égide de Riyad. Si elle a permis aux fans d'assister à des affrontements spectaculaires, elle tourne désormais à l'OPA hostile, au détriment de la grande majorité de ses acteurs : boxeurs, promoteurs, fédérations… Et peut-être même des spectateurs : lorsque Dana White et Turki Al-Sheikh seront libres de manipuler les classements et d'attribuer les ceintures comme ils l'entendent, les combats n'auront plus la même saveur.

Contactés, TKO Holdings et la General Entertainment Authority n'ont pas répondu à nos sollicitations.


1Du nom de Mohamed Ali (1942-2016), appelé Cassius Clay jusqu'à sa conversion à l'islam en 1964. Champion incontesté poids lourd, il se distinguait par un jeu de jambes fluide et vif. The Greatest est considéré comme le plus grand boxeur de tous les temps.

13.04.2026 à 06:00

Liban. La banlieue sud de Beyrouth, au-delà des clichés

Laurent Perpigna Iban

Cible privilégiée de l'armée israélienne, la Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth, est souvent réduite, dans les récits médiatiques et politiques, à des logiques d'affiliations politiques ou religieuses. Une lecture réductrice qui masque la réalité d'un territoire aussi vaste qu'hétérogène, façonné humainement et politiquement par les guerres, les exils et l'installation contrainte de populations vulnérables. « Bombardements israéliens sur la banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah (…)

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Texte intégral (4555 mots)

Cible privilégiée de l'armée israélienne, la Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth, est souvent réduite, dans les récits médiatiques et politiques, à des logiques d'affiliations politiques ou religieuses. Une lecture réductrice qui masque la réalité d'un territoire aussi vaste qu'hétérogène, façonné humainement et politiquement par les guerres, les exils et l'installation contrainte de populations vulnérables.

« Bombardements israéliens sur la banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah libanais. » Il est devenu difficile d'échapper à cette formule, répétée dans l'espace médiatique à l'infini et dans toutes les langues. Rien de nouveau, néanmoins : elle saturait déjà le paysage journalistique durant la guerre israélo-libanaise de l'été 2006, avant de resurgir lors du pilonnage israélien de la capitale à l'automne 2024. Sans surprise, elle s'impose encore dans le narratif qui accompagne cette nouvelle séquence guerrière israélienne au Liban.

Des éléments de langage qui répondent à une logique médiatique – expliquer de manière accessible au grand public les objectifs de guerre israéliens –, mais qui, de manière plus pernicieuse, contribuent aussi à les légitimer. Comme si la Dahiyeh – la « banlieue » en arabe – était devenue une cible militaire légitime. Tristement reléguée à une excroissance de la capitale libanaise, elle se trouve réduite à sa seule affiliation politique, incarnée par le Hezbollah, mais également le mouvement Amal.

Si la banlieue sud est une place forte du mouvement chiite libanais – l'accès pour les journalistes, par exemple, dépend du bon vouloir du Parti de Dieu –, l'histoire et la disparité de cet ensemble de quartiers résidentiels, peuplé d'environ 700 000 personnes, dépassent le cliché : la Dahiyeh est aussi, voire surtout, la terre de populations déshéritées qui, pour diverses raisons, n'ont eu d'autre choix que de s'y installer au fil des époques et des guerres.

Dahiyeh, après une vague de frappes israéliennes en mars 2026
Dahiyeh, après une vague de frappes israéliennes en mars 2026

Comme si ce territoire n'était pas pleinement intégré dans la capitale libanaise, l'ordre d'évacuation de l'ensemble de la banlieue sud, émis carte à l'appui par le porte-parole arabophone de l'armée israélienne le 5 mars 2026, n'a pas provoqué de levée de boucliers, ni à l'international, ni même dans une grande partie du Liban. Pas plus que les menaces israéliennes pour le moins explicites d'en faire « un nouveau Khan Younès »1, et qui laisse planer le spectre d'un autre urbicide. Celui-ci a d'ailleurs de fait débuté, les destructions récentes s'amalgamant à celles de 2024.

Terres d'exil

De quoi la Dahiyeh est-elle le nom ? La question emmène sur la piste de l'histoire des banlieues beyrouthines. Pensée dans les années 1950 comme une extension planifiée de la capitale, l'émergence de ces périphéries était initialement destinée aux classes moyennes, avec une zone réservée aux plus aisés, le long du littoral orné de villas. Les projets étaient d'ailleurs nombreux, notamment avec la construction de la cité sportive Camille-Chamoun inaugurée en 1957, mais aussi l'extension et la modernisation de l'aéroport de Beyrouth. Menée de concert avec d'autres projets d'envergure, cette dynamique a attiré une main-d'œuvre importante en provenance des zones les plus modestes, le Nord, la vallée de la Bekaa et le Sud-Liban.

Ces nouvelles zones urbaines autour de Beyrouth étaient alors désignées en arabe par le terme dawahi, « banlieues ». Le concept s'est développé en lien avec les urbanistes français travaillant aux côtés des services de planification du gouvernement libanais.

Dahiyeh, mars 2026. Juchés sur les collines de Baabdad, des habitants observent les bombardements sur la capitale.
Dahiyeh, mars 2026. Juchés sur les collines de Baabdad, des habitants observent les bombardements sur la capitale.

Mona Harb, professeure d'études urbaines et de politique à l'université américaine de Beyrouth (AUB), et coresponsable du Beirut Urban Lab, laboratoire de recherche collaboratif sur l'urbanisation au Liban, explique :


L'idée était de penser les banlieues comme des espaces capables d'attirer les classes moyennes hors du centre-ville, afin de développer ces zones selon des modèles inspirés de l'Europe et des États-Unis. Le concept de banlieue s'est ainsi largement diffusé dans les médias, qui évoquaient une sorte de « ceinture de misère » autour de Beyrouth, englobant les banlieues nord, est et sud.

Avec le début de la guerre civile en 1975, plusieurs vagues d'exilés vont venir s'implanter dans la banlieue sud. Rouba Kaedbey, docteure en géographie et en aménagement, enseignante-chercheuse en urbanisme à UniLaSalle Rennes, retrace :


Les quartiers populaires en bord de mer, comme Ouzai ou Jnah, étaient à l'origine constitués de terrains privés, boisés, agricoles ou sableux, appartenant en grande partie à des propriétaires chrétiens. Ces espaces deviennent alors des zones d'accueil pour les populations chiites déplacées, notamment en provenance du Sud et de la Bekaa. Le mouvement Amal joue alors un rôle central, facilitant leur installation, souvent sur des terrains auparavant occupés par des Palestiniens.

Dans un contexte de tensions confessionnelles et par crainte de recompositions démographiques, de nombreux propriétaires commencent progressivement à vendre, entérinant ainsi la transformation sociale du territoire.

Une différenciation plus marquée s'opère alors entre les banlieues nord et sud, favorisée par la rupture géographique imposée par la ligne de démarcation qui divise Beyrouth durant la guerre civile. Conséquence, les banlieues du nord-est comme celles de Dekouaneh ou de Bourj Hammoud deviennent quasi exclusivement le foyer des populations chrétiennes et arméniennes les plus vulnérables. La banlieue sud, elle, devient majoritairement chiite au gré des vagues de déplacements de population. Cette dynamique est favorisée par l'absence de contrôle étatique effectif qui aboutit, en outre, à l'émergence de quartiers informels en marge de tout cadre d'aménagement.

Dans une artère principale de Dahiyeh, mars 2026.
Dans une artère principale de Dahiyeh, mars 2026.

Conséquence, le terme dawahi s'efface progressivement, au profit d'une unique « Dahiyeh », qui ne représente plus que la banlieue sud. « Le sens du terme se transforme, note Mona Harb. Il passe d'une Dahiyeh stigmatisée par des qualificatifs négatifs à un terme progressivement réapproprié par les partis politiques, les groupes sociaux qu'ils représentent et leurs bases. Elle devient ainsi la Dahiyeh de la muqawama, de la “résistance”, de mujtama‘ al-muqawama, la “société de la résistance”. »

Au sortir de la guerre, ce territoire dense reste très peu encadré par les institutions publiques. C'est dans ce contexte qu'est créée, en 1998, l'Union des municipalités de la banlieue sud – comprenant les quartiers de Haret Hreik, Ghobeiry, Jnah et Mreijeh –, qui va, au moins en partie, se substituer aux carences de l'État en matière de gestion urbaine. « Dès lors, le pouvoir du Hezbollah s'est étendu via ces municipalités. Ils ont bien commencé à prendre en main beaucoup d'aspects de la gestion urbaine et sociale. Cela a été un moment clé de l'histoire de la banlieue sud », pointe Rouba Kaedbey.

La « doctrine Dahiyeh »

La guerre livrée au Liban par Israël à l'été 2006 va contribuer à écrire une nouvelle page de ce territoire. Selon les chiffres disponibles, plus de 260 immeubles ont été détruits par l'aviation israélienne, dont plus de 200 dans le seul quartier de Haret Hreik, considéré comme le cœur politique du Hezbollah. Une stratégie assumée de destruction de quartiers résidentiels en réponse à leur affiliation politique, qui possédera bientôt sa propre appellation : la « doctrine Dahiyeh ».

La reconstruction rapide de ces dommages va encore renforcer la mainmise du Parti de Dieu sur la zone, au détriment de l'État libanais. Le projet « Waad », piloté par le Hezbollah via Jihad al-Bina – fondation et « bras social » du parti, en charge des reconstructions –, grâce à un financement hybride mêlant fonds iraniens, aides arabes en provenance du Golfe et compensations versées par l'État, va assurer cette transition.

Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.
Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.

Karim El-Mufti, professeur en sciences politiques et en droit international, rembobine :


Cette reconstruction rapide témoigne d'une connaissance très fine du territoire, mais aussi d'une forme de cohésion sociale. Il convient de rappeler que, dans ces quartiers, l'identification des lieux ne repose pas nécessairement sur des documents officiels, le cadastre de l'État n'y faisant pas toujours référence. Les quartiers ont été reconstruits, souvent de manière améliorée, avec de nouvelles infrastructures et des aménagements. Et il est clair que ce sont principalement les ingénieurs du Hezbollah, davantage que ceux de l'État libanais, qui ont assuré cette reconstruction.

Un projet qui a, de toute évidence – et comme ce fut le cas dans les autres régions durement touchées par les bombardements israéliens –, renforcé dans ces zones la sympathie et le pouvoir du Hezbollah, et dans une moindre mesure du mouvement Amal.

Une prise en main presque totale, qui se serait bâtie sur un vide étatique ? Indéniablement, même si le Hezbollah a politiquement intégré l'État libanais. « Je dirais que c'est un dispositif hybride complexe, dans lequel il est très difficile de distinguer le Hezbollah de l'État, ou l'État du Hezbollah. Surtout avec le montage financier de l'opération “Waad”, qui donnait davantage l'impression d'un partenariat public-privé, où le “privé” serait le Hezbollah et le “public”, l'État, plutôt que celle d'un acteur opérant de manière autonome », explique Mona Harb.

Une banlieue non homogène

Reste que l'ordre d'évacuation de la Dahiyeh, émis par l'armée israélienne le 5 mars, pose la question de ses limites géographiques. Articulé autour des quartiers « historiques » de la banlieue sud – Haret Hreik, Ghobeiry, Bourj Al-Barajneh –, ce territoire s'étend désormais à d'autres secteurs qui lui sont assimilés : Jnah, au nord-ouest, une partie de Chiyah, au nord-est, ou encore des zones de Hadath, à l'est.

Un vaste ensemble – d'une superficie estimée à près de 18 kilomètres carrés, soit presque autant que la municipalité de Beyrouth –, qui, malgré un fonctionnement singulier, n'a rien d'homogène.

Au-delà des influences politiques évidentes du Hezbollah et du mouvement Amal sur la gouvernance urbaine, un secteur privé très dynamique fournit des services essentiels à la vie quotidienne, ce à quoi s'ajoutent nombre de services et d'aides fournis directement par les partis eux-mêmes, dans une logique clientéliste qui tient l'État à distance. Un fonctionnement qui a toutefois ses limites et ses exclusions : « Même pour le pouvoir local et pour les municipalités qui représentent le pouvoir du Hezbollah et du mouvement Amal, la gestion de ces zones et leurs actions ne sont pas du tout homogènes, note Rouba Kaebey. La banlieue sud, dans l'idée, c'était un peu une territorialisation des déshérités. Sauf qu'en réalité le traitement dans certains quartiers n'est pas du tout le même que dans les zones les plus défavorisées. »

Dahiyeh, mars 2026. Beyrouth regardée depuis les collines de Baabdad.
Dahiyeh, mars 2026. Beyrouth regardée depuis les collines de Baabdad.

En question notamment, les quelques dizaines de milliers de personnes vivant le long du littoral, à Ouzai. Des déplacés depuis plusieurs décennies, qui évoluent toujours dans des conditions extrêmement précaires, à l'instar des habitants des deux camps palestiniens de la banlieue sud, Chatila et Bourj Al-Barajneh.

Et si, de manière incontestable, les habitants de la Dahiyeh subissent un certain mépris social de la part des autres Beyrouthins – en plus d'une méfiance politique –, les plus modestes font face à une double discrimination. « Il existe une distinction très nette entre les “beaux quartiers” de Haret Hreik, de Bourj Al-Barajneh ou de Ghobeiry, et d'autres zones plus défavorisées comme Ouzai, note Rouba Kaedbey. On observe plusieurs niveaux de discrimination. Les municipalités s'appuient notamment sur le statut de déplacés de ces populations, en considérant que leur prise en charge relève de leurs localités d'origine. Les principaux acteurs politiques sur place développent également un discours qui délégitime ces quartiers, en les présentant comme des violations foncières ou des occupations illégales. »

Ces différences de traitement amènent les populations à ressentir un sentiment d'appartenance plus fort avec leur quartier qu'avec la banlieue sud dans son ensemble.

Marginalisation

Reste que si, dans la banlieue sud, le Hezbollah et Amal ont pignon sur rue et exercent un pouvoir important, la Dahiyeh est aussi variée en termes d'affiliations que complexe dans sa composition sociale. Mona Harb insiste : « Il y a aussi des personnes qui sont politiquement alignées sur le Hezbollah mais qui, sur le plan religieux, suivent la marja'iyya de Mohammed Hussein Fadlallah ou de l'ayatollah Ali Sistani. On trouve également des personnes qui ne sont alignées avec aucun de ces groupes politiques ou religieux et qui se rattachent à d'autres dimensions de leur identité, non religieuses ou non politiques. Bien que le Hezbollah exerce une hégémonie, il existe, à l'échelle des quartiers, des espaces où ces diversités sont tolérées et coexistent. »

D'autres appartenances sont à prendre en considération puisque les plus précaires – réfugiés syriens, travailleurs immigrés, populations migrantes – se rajoutent par dizaines de milliers à cette mosaïque déjà complexe.

Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.
Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.

Wadih El-Asmar, président du Centre libanais des droits humains, indique :


La diabolisation de la Dahiyeh s'inscrit dans une logique similaire à celle qui touche les camps palestiniens alentour. Beaucoup d'habitants de la banlieue sud n'ont pas les ressources pour vivre dans d'autres quartiers, et nombre d'entre eux ont été déplacés à plusieurs reprises au gré des invasions israéliennes, sans jamais pouvoir retourner dans leur village d'origine. En ce sens, ce sont une fois encore les populations les plus précaires qui subissent les conséquences de ces dynamiques. Les classes moyennes, elles, ont souvent anticipé ces situations en s'installant hors de la Dahiyeh.

Une double peine, donc, puisque les populations chiites condamnées à l'exil par ce nouveau déchaînement de violence israélienne doivent faire face à la méfiance du reste de la population libanaise, des appréhensions nourries aussi par le ciblage de figures du Hezbollah dans le centre de Beyrouth. Karim El-Mufti, professeur en sciences politiques, note : « Le Liban démontre tous les jours l'absence d'esprit national, de cohésion nationale, et voit parfois les chiites comme une composante étrangère. »

Ainsi que l'analyse Mona Harb, qualifier la Dahiyeh de « bastion du Hezbollah » agit comme un effaceur de son histoire, de sa structure sociale, économique, politique et religieuse. Une simplification bien commode à l'heure de son pilonnage. La réduire à cette identité permet de dépolitiser, de déshumaniser et d'ériger la banlieue sud en cible. « Et, in fine, de légitimer son éradication et son urbicide. »


1NDLR. «  Très bientôt la banlieue sud de Beyrouth ressemblera à Khan Younès  », avait déclaré le ministre des finances israélien Bezalel Smotrich, en référence à la ville de la bande de Gaza.

11.04.2026 à 07:42

« L'Affaire Abdallah ». Retour sur un acharnement politico-judiciaire

Meriem Laribi

Le réalisateur Pierre Carles sort un film sur l'histoire du militant communiste libanais Georges Ibrahim Abdallah, incarcéré pendant plus de quarante ans en France. En salle le 8 avril, le documentaire est un rappel nécessaire de la longue lutte de celui qui a été, jusqu'en juillet 2025, le plus vieux prisonnier politique de France. « C'est la première fois que des gens venus de l'extérieur entrent dans ma cellule. » Le film s'ouvre sur les 9 mètres carrés du vieux Georges : Rima Hassan (…)

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Le réalisateur Pierre Carles sort un film sur l'histoire du militant communiste libanais Georges Ibrahim Abdallah, incarcéré pendant plus de quarante ans en France. En salle le 8 avril, le documentaire est un rappel nécessaire de la longue lutte de celui qui a été, jusqu'en juillet 2025, le plus vieux prisonnier politique de France.

« C'est la première fois que des gens venus de l'extérieur entrent dans ma cellule. » Le film s'ouvre sur les 9 mètres carrés du vieux Georges : Rima Hassan est venue lui rendre visite, ce 14 février 2025. Ils se donnent l'accolade, bouleversés.

Avec des allers-retours spatio-temporels entre le centre pénitentiaire de Lannemezan, dans le sud-ouest de la France, le Liban, objet des invasions israéliennes de 1978 et de 1982 et la vague d'attentats qui a secoué la France dans les années 1980, Pierre Carles retisse l'histoire de celui qui a été raconté plus qu'il n'a parlé.

Le documentaire plonge ensuite dans les méandres du traitement médiatico-politique de l'affaire dans les années 1980, quand le nom d'Abdallah défrayait régulièrement la chronique. Pierre Carles, documentariste critique des médias, met à nu la fabrique médiatique du mensonge et interroge de nombreux acteurs de premier plan de l'époque.

C'est qu'il fallait avoir quelque chose à dire aux Français sidérés par les attentats de Paris, en particulier celui de la rue de Rennes en 1986 (qui fit 7 morts et 55 blessés), dans le quartier de Montparnasse. À cette date, Georges Abdallah est déjà derrière les barreaux depuis deux ans pour détention de faux passeport. Il paie pour l'assassinat de deux diplomates – un Israélien et un Américain –, commis et revendiqué par la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL) dont il est membre. Sa célèbre phrase prononcée devant les juges résumera sa défense :


Si le peuple ne m'a pas confié l'honneur de participer à ces actions anti-impérialistes que vous m'attribuez, au moins j'ai l'honneur d'en être accusé par votre cour et de défendre leur légitimité face à la criminelle légitimité des bourreaux.

Le « clan Abdallah », une invention médiatique

Quant aux attentats aveugles qui massacrent des civils à Paris, Georges Abdallah et les FARL y sont étrangers. On accuse alors son « clan » pour éviter d'ouvrir le sujet de l'Iran, vraisemblablement derrière les attaques, après que la France a livré des avions Super-Étendards à Saddam Hussein durant la guerre Iran-Irak (1980-1988).

Cette guerre lointaine dans laquelle le gouvernement français a plongé le pays en soutenant l'une des parties trouvait un prolongement à Paris. C'était difficile à expliquer et à assumer. Les coupables étaient tout trouvés : les FARL, qui réclamaient la libération de Georges Ibrahim, et le « clan Abdallah », petite formule médiatique née sous la plume d'Edwy Plenel1.

La tentation est grande de dénoncer des boucs émissaires, relayant sans recul la parole des services de police. Parmi les images d'archives collectées par Pierre Carles, il y a cette conférence de presse de fortune organisée par les deux frères de Georges Ibrahim dans leur salon pour nier toute implication.

Puis vient ce long tunnel de quatre décennies de détention dans les « oubliettes de la République », et l'obstination de ceux qui se sont mobilisés sans relâche pour sa libération. Des militants infatigables brandissent son portrait à la moindre manifestation. Ils se déplacent chaque année devant la prison de Lannemezan, où il était devenu le plus ancien prisonnier politique de France, pour réclamer sa libération. C'était sans compter les ingérences états-uniennes et leurs pressions sur la France qui ont eu raison des multiples demandes.

Entendu dans le film :


Robert Pandraud, ministre délégué à la sécurité (1986-1988)

Les figures politiques que Pierre Carles fait défiler dans son film ne sortent pas grandies : Manuel Valls n'a « pas eu le sentiment » de subir de pression ; Éric Dupont-Moretti brandit l'obligation de réserve que lui impose son statut de ministre ; et Laurent Fabius plaide un « Alzheimer précoce » : il ne se souvient même pas du nom d'Abdallah ! Coincé par l'une des assistantes de Pierre Carles lors d'un Salon du livre, François Hollande admet quant à lui que les e-mails d'Hillary Clinton et les diverses pressions des États-Unis, ont « joué » dans les refus répétés de libération de Georges Abdallah.

Un acharnement français

Libéré à l'âge de 74 ans et expulsé vers son pays, le Liban, le 25 juillet 2025, Abdallah continue de faire l'objet d'un acharnement français, contre sa personne mais aussi, sans doute, contre tout ce qu'il représente. Début mars 2026, à peine élue à la tête de Grenay, dans le Pas-de-Calais (nord de la France), la maire Rassemblement national (RN) Daisy Duveau a fait retirer une plaque qui consacrait le militant citoyen d'honneur de la ville. Un mois plus tard, la Cour de cassation annule la libération conditionnelle de Georges Abdallah, arguant qu'elle « ne peut être accordée tant que le condamné n'a pas été placé sous le régime de la semi-liberté, du placement à l'extérieur ou du placement sous surveillance électronique pendant une période d'au moins un an ». Une décision purement formelle, l'homme ayant été libéré et s'étant réinstallé, depuis la fin juillet, dans son village d'origine de Kobayat, dans le nord du Liban.

« Seul le cinéma indépendant peut aborder un sujet tabou comme celui-ci : l'injustice commise à l'égard d'un militant internationaliste, ex-membre d'un groupe armé communiste, accusé à tort de “terrorisme”, comme ce fut le cas pour Missak et Mélinée Manouchian que l'on célèbre aujourd'hui », rappelle Pierre Carles. Le documentariste notera que « aucun média n'a fait de mea culpa » concernant Georges Ibrahim Abdallah.

Projections-débat

11 avril, Luminor, Paris, en présence Saïd Bouamama, auteur du livre « L'affaire Georges Ibrahim Abdallah », en partenariat avec Tsedek ! et le Parti révolutionnaire communistes.

11 avril, Théatre Romain-Rolland, Villejuif, en présence de Pierre Carles.

12 avril, L'Écran des droits, Reflets Médicis, Paris, en présence de Pierre Carles et Jean-Louis Chalanset, avocat de Georges Abdallah.

13 avril, Espace St Michel, Paris, en présence de Jean-Louis Chalanset, avocat de Georges Ibrahim Abdallah, séance organisée avec les Amis du Monde diplomatique.

14 avril, Espace St Michel, Paris, en présence des représentants du Syndicat des avocats de France.

14 avril, L'Astrolabe, Figeac, en présence de Pierre Carles.

23 avril, Le Concorde, Nantes, en présence de Pierre Carles.

25 avril, Le Manivel, Redon, en présence de Pierre Carles.

28 avril, Grand Rio, Lannemezan, en présence de Pierre Carles et du comité de soutien Tarbes 65.

29 avril, Utopie-L'écran livradais, Sainte-Livrade, en présence de Pierre Carles.

16 mai, Festival Doc-Cévennes, Lasalle.


1Georges Marion et Edwy Plenel, «  Georges Abdallah et ses frères  », Le Monde, 21 novembre 1986.

10.04.2026 à 06:00

Tamara Erde. « À l'école en Israël, on enseigne que nous sommes toujours les victimes »

Baudouin Loos

Basée entre Paris et Berlin, Tamara Erde tourne des films depuis une quinzaine d'années. Ses grands thèmes sont les questions sociales et politiques liées à l'éducation, aux conflits et à l'histoire. Avant cela, elle vivait en Israël, où elle a effectué ses classes dans le renseignement militaire. Ses films sont donc aussi ceux de son cheminement. De passage à Bruxelles à l'invitation de l'Université libre, la réalisatrice quadragénaire a bien voulu se raconter pour Orient XXI. Baudouin (…)

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Basée entre Paris et Berlin, Tamara Erde tourne des films depuis une quinzaine d'années. Ses grands thèmes sont les questions sociales et politiques liées à l'éducation, aux conflits et à l'histoire. Avant cela, elle vivait en Israël, où elle a effectué ses classes dans le renseignement militaire. Ses films sont donc aussi ceux de son cheminement. De passage à Bruxelles à l'invitation de l'Université libre, la réalisatrice quadragénaire a bien voulu se raconter pour Orient XXI.

Baudouin Loos : Dans quel milieu êtes-vous née ?

Tamara Erde : Je suis née en 1982 à Tel-Aviv, où j'ai aussi grandi. Mes grands-parents étaient arrivés dans les années 1930 et mon grand-père était d'ailleurs le photographe officiel du mouvement sioniste, du temps de David Ben Gourion. J'ai fait un film à ce sujet il y a quelques années [Looking for Zion, dont il sera question plus bas, NDLR.].

Dans les années 1980, ma mère était employée au Parti travailliste. La famille appartenait bien au centre gauche sioniste. J'ai fait partie du mouvement de jeunesse de ce parti. Mon premier point de bascule politique s'est produit quand le Premier ministre Yitzhak Rabin a été assassiné, le 4 novembre 1995, un événement qui m'a marquée politiquement.

Quelques années plus tard, j'ai commencé mon service militaire. À l'époque, les femmes ne pouvaient pas faire partie des unités combattantes et, comme beaucoup de jeunes Israéliennes, j'aspirais à y entrer. Je me suis retrouvée dans les renseignements, d'abord au Mossad [services secrets extérieurs, NDLR], ce qui m'avait déçue puisque j'aspirais à un rôle de combattante en uniforme.

À force d'insister, ils m'ont laissée suivre la formation pour devenir officier, mais ensuite, ils m'ont placée à l'AMAN, acronyme d'Agaf Ha-Modi'in, les services de renseignement militaires. C'était au début des années 2000, en pleine seconde intifada. Plusieurs événements spécifiques ont changé ma façon de voir. Comme quand l'armée sacrifiait sciemment la vie de civils palestiniens pour arrêter ou éliminer une personne recherchée. Ces choses ont entamé mes convictions.

J'ai commencé à lire, à rencontrer des gens, à me rendre en Palestine même si c'était interdit aux Israéliens. Assez pour me rendre compte de ce que j'ignorais, qu'on ne m'avait jamais enseigné. Internet existait déjà, l'information était là, mais je ne savais pas, on était maintenu dans une sorte de prisme imposé. C'est ce qui m'a donné l'envie de faire ce film, This is my land, sorti en 2014, car j'ai compris le rôle important de l'éducation scolaire dans la construction d'une personnalité.

B. L. : Entre-temps, vous aviez quitté Israël…

T. E. : J'ai d'abord étudié à l'École des beaux-arts de Bezalel, à Jérusalem, puis j'ai voyagé et, enfin, je me suis installée en France en 2011. Mon père, que je n'ai pas connu – il est décédé alors que j'avais 1 an – était français, et j'ai pu faire la connaissance de ma famille française. Je n'ai plus été résidente en Israël depuis lors, mais j'y suis retournée souvent, notamment pour tourner plusieurs films.

B. L. : Votre documentaire This is my land, en 2014, vous fait connaître…

T. E. : L'idée de base était de voir comment on enseigne l'histoire du conflit aux enfants, des deux côtés, israélien et palestinien. Comment étaient expliqués l'enchaînement des événements historiques, la création d'Israël, la Nakba… Ce qui m'intéressait surtout, c'était de documenter comment les professeurs des deux côtés interprètent l'histoire par rapport aux programmes officiels du ministère de l'éducation, par rapport aux manuels scolaires, et cela dans un contexte de guerre permanente. Voir aussi comment les enfants réagissaient, si cela les inclinait à poser des questions, ou pas. Ce n'est donc pas un film sur l'histoire, mais sur la transmission de cette histoire, à travers un système scolaire qui est, en tout cas côté israélien, assez éclaté puisqu'on trouve l'enseignement laïc, l'enseignement religieux ultraorthodoxe, également l'enseignement de la minorité arabe israélienne.

B. L. : Parleriez-vous de propagande pour qualifier l'enseignement de l'histoire en Israël ?

T. E. : Il y avait un programme officiel assez rigide, déjà à l'époque du film, et cela a encore empiré. Il y a des choses qu'on dit et des choses qu'on ne dit pas. Une chercheuse israélienne, Nurit Peled-Elhanan, philologue, a documenté la façon dont les Palestiniens sont montrés dans les livres scolaires, la conception de qui est l'« Autre », l'occultation de la Nakba. Toute la création d'Israël est enseignée du seul point de vue officiel israélien, et l'apport de ce qu'on a appelé les « nouveaux historiens israéliens », qui ont remis en cause le récit historique, est absent des programmes. L'image de l'« Autre », l'Arabe, le Palestinien est absente ou abstraite dans le meilleur cas ; diabolisée, le reste du temps.

Il y a eu une certaine ouverture, mais aujourd'hui on assiste à un retour en arrière même si les responsables pédagogiques prétendent, de manière ridicule, qu'ils ne font pas de politique. Je montre aussi le poids de cette histoire, les jours de commémoration, par exemple, ou les visites dans les camps de concentration en Pologne, etc. Tout cela est orchestré de manière à la fois factuelle, mais aussi émotionnelle. C'est très réfléchi, subtil, même.

B. L. : Peut-on dire que le message enseigné aux enfants, c'est que le peuple juif a été victime et que maintenant tout a changé ?

T. E. : Non, je crois que le message enseigné est que nous restons encore et toujours les victimes. Les attaques du Hamas le 7 octobre 2023 sont venues renforcer ce message d'une manière puissante. Puisque nous sommes victimes, nous avons toujours un besoin impérieux de nous défendre et donc d'attaquer, ce qui est la meilleure défense.

B. L. : Vous êtes allée à la fois à la rencontre des Palestiniens en Israël et des Palestiniens en territoires occupés.

T. E. : Oui, avec des questions différentes selon leurs problématiques particulières. En Israël, un enseignant palestinien doit tenir compte du programme officiel, validé par le baccalauréat israélien, synonyme d'intégration ; en regard de l'histoire vécue des gens, ce n'est pas évident. Les écoles palestiniennes rencontrent d'autres problématiques : comment arriver à donner de l'espoir aux enfants, à leur donner foi en eux-mêmes, alors qu'ils vivent une situation d'opprimés ; comment éviter de tomber dans la haine du colon, voire dans l'antisémitisme ; comment séparer les notions de juifs, Israéliens, colons, séparer le politique du religieux, etc. Des notions complexes à expliquer.

B. L. : Dans une interview donnée avant le 7 octobre, vous avez estimé qu'en Israël l'enseignement était enfermé dans un cercle de peurs et de victimisation, mais que cela pouvait encore changer.

T. E. : Oui, mais depuis lors le changement ne va pas du tout dans le bon sens. Les choses sont devenues plus extrêmes encore. Il faut savoir que, depuis toujours, l'un des rôles de l'Éducation en Israël est de former les futurs soldats, puisque le service militaire est obligatoire à 18 ans [sauf pour les Palestiniens israéliens, NDLR]. Il s'agit de former des jeunes afin qu'ils ne posent pas de questions, ne doutent pas des ordres donnés… On l'a vu à Gaza depuis deux ans… Cela dit, dans le monde, je ne crois pas qu'il existe beaucoup de systèmes éducatifs où le doute et le questionnement sont valorisés…

B. L. : Dans votre filmographie, il y a quelques longs métrages qui ont pour cadre Israël et la Palestine, dont les documentaires Né à Deir Yassin (2016) réalisé avec Neta Shoshani, et Looking for Zion (Par nos yeux) en 2018)…

T. E. : Le premier concerne le massacre de Deir Yassin du 9 avril 1948, important dans la Nakba. Un événement qui eut lieu dans un village tout près de Jérusalem, qui a eu de grandes répercussions et qui est resté dans la mémoire collective comme un traumatisme majeur d'un côté et comme un grand tabou en Israël. Des photos prises pendant le massacre sont conservées dans la partie classée secret-défense des archives de l'armée. Nous en avons demandé la déclassification, mais avons été déboutés par la Cour suprême d'Israël, au motif que ce serait possible quand il n'y aurait plus de menaces contre l'État. Mais on a pu interviewer des gens encore vivants qui avaient participé au massacre. C'étaient des combattants des milices extrémistes Etzel1 et Lehi2 qui avaient été à l'œuvre, la Haganah, force juive officielle, n'intervenant qu'après coup, pour nettoyer l'endroit. Chose intéressante : David Ben Gourion, premier Premier ministre israélien, décida, deux ans après les faits, de fonder un hôpital psychiatrique à l'endroit où subsistaient encore les anciennes maisons des villageois tués.

B. L. : Et le second film, Looking for Zion ?

T. E. : J'avais décidé de revenir sur ce qu'avait produit mon grand-père, qui a été le photographe officiel du mouvement sioniste de 1934 jusqu'aux années 1970. Il était très engagé dans le sionisme et le mouvement des kibboutzim. L'idée était de revenir sur ces images avec mon regard critique. Je suis allée dans plusieurs endroits où il avait travaillé, comme à Kissoufim, un kibboutz situé à l'orée de Gaza, ou à Jérusalem. Je projetais ses photos dans des lieux là-bas et je recueillais les réactions des habitants. C'était par moment drôle, mais aussi parfois très dur, car on mesurait l'écart énorme entre les rêves de mon grand-père, la naïveté de sa vision romantique de l'époque, et la réalité quarante ans plus tard, la perte des idéaux socialistes, la laïcité en déclin…

Dans la génération de mon grand-père, les divers mouvements sionistes de gauche ont mis de côté pas mal de contradictions de façon à garder leurs rêves d'égalité intacts. Par exemple, ils occultaient l'existence même des Palestiniens alors que les kibboutzim avaient été construits sur des villages palestiniens rasés. Il y avait également cette volonté de créer un État laïc, mais non sans se référer à la Bible pour justifier le mouvement de « retour » en Israël. Maintenant, le rôle de la religion est devenu incontournable.

B. L. : Qu'avez-vous pensé des attentats du Hamas le 7 octobre 2023 ?

T. E. : J'étais enceinte à ce moment-là et j'ai tenté de me protéger, de garder un peu de distance. Mais j'ai été choquée que les médias puissent insinuer que l'histoire avait commencé ce jour-là. C'est pourquoi je prépare un film de quatre-vingt-dix minutes pour la RTBF, la radio-télévision belge, et Arte sur l'histoire de Gaza jusqu'au 7 octobre, avec beaucoup d'archives, pour tenter de comprendre comment on en est arrivé là. Quant à la réaction militaire israélienne, elle ne m'a pas vraiment surprise. Tous les éléments étaient en place depuis de longues années : l'intensification de la colonisation, les gains de l'extrême droite, le discrédit de la gauche désormais marginalisée, la disparition des valeurs morales dès que la sécurité entre en jeu. Ce qui m'a surprise, c'est plutôt la lenteur de la réaction internationale et la lâcheté de l'Europe.

Filmographie choisie

Jericho | 30 min, 2011, fiction

Une réalisatrice israélienne se rend en Europe pour rencontrer l'acteur palestinien qui doit jouer dans son prochain film. Le conducteur qui la prend en stop lui raconte un voyage entrepris vingt ans plus tôt pour un concert à Vienne, où il avait transporté Marguerite Duras, Pina Bausch et Nadir, un jeune violoniste palestinien.

This is my land | 93 min, 2014, documentaire

En suivant plusieurs professeurs au cours d'une année scolaire, la réalisatrice questionne la façon dont les systèmes éducatifs palestinien et israélien enseignent l'histoire de leur nation.

Pour nos yeux (Looking for Zion) | 95 min, 2018, documentaire

Une plongée dans les archives d'Ephraïm Erde, photographe sioniste officiel dans les années 1930, confrontées au propre cheminement de la réalisatrice, sa petite-fille.

Cœurs bombardés (Bombed hearts) | 80 min, 2021, documentaire

Le film suit le parcours vers la guérison de patients souffrant de traumatismes, en thérapie, dans un hôpital public de Seine-Saint-Denis, et dans leur vie quotidienne.

Moonlight Jerusalem | 80 min, 2021, documentaire

Jérusalem, observé depuis la hauteur d'un toit, l'obscurité de la nuit et le point de vue décalé des enfants, s'offre sous un jour différent.

After the Evil | documentaire, en cours de postproduction

Le portrait de Gitta Sereny, journaliste et historienne austro-britannique. Elle a 24 ans quand elle assiste au procès de Nuremberg, en 1945. Elle y rencontre Albert Speer, ministre du IIIe Reich et ami intime de Hitler, qui la fascine et sur qui elle écrira. Sereny a passé sa vie à essayer de comprendre les mécanismes du mal et le rôle des émotions dans son déploiement.


1Acronyme lexicalisé d'Irgoun Zvaï Leoumi, organisation paramilitaire sioniste et révisionniste fondée en 1931. Après la déclaration de la création de l'État d'Israël en 1948, l'Irgoun se dissout et fonde le parti Herout («  Liberté  »), dont émanera le Likoud. La plupart des membres de l'ex-milice sont intégrés dans l'armée régulière.

2Également connu sous le nom de «  Stern Gang  », donné par les Britanniques, «  groupe Stern  ». Groupe paramilitaire sioniste actif entre 1940 et 1948.

07.04.2026 à 06:00

France. La loi « Yadan » et l'instrumentalisation des chiffres de l'antisémitisme

Sarra Grira

Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà (…)

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Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà rassemblé près de 700 000 signatures.

En dépit de son intitulé, la proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme », dite « Yadan », n'a rien à voir avec la lutte contre l'antisémitisme. Ses objectifs sont le renforcement de la législation – déjà contestable – sur l'apologie du terrorisme (article 1) et l'empêchement de la critique de l'État d'Israël (article 2).

L'examen de la loi à l'Assemblée nationale alors que le Parlement israélien vient d'adopter une législation qui institue la peine de mort réservée aux Palestiniens ne fait qu'ajouter à la gravité de cette initiative, dans un contexte d'impunité persistante pour Israël. Cette proposition enregistrée depuis novembre 2024 est portée par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français établis hors de France (comprenant notamment Israël, la Palestine et Jérusalem), qui a quitté le parti Renaissance, tout en lui restant « apparentée », pour protester contre la décision du président Emmanuel Macron de reconnaître l'État de Palestine.

Afin de donner à la loi la légitimité que revendique son intitulé, la proposition s'appuie, dans l'exposé de ses motifs, sur les chiffres des actes antisémites et de la place qu'ils représentent par rapport à l'ensemble des faits antireligieux en France.

Si l'explosion de l'antisémitisme dans le pays ne fait pas de doute, la manière dont ces chiffres sont présentés dénote une double volonté : amalgamer antisémitisme et critique de l'État d'Israël d'une part, et établir une hiérarchie entre l'antisémitisme et les autres formes de racisme de l'autre, en contradiction avec les recommandations de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH).

La source des chiffres

Si l'on veut s'en tenir aux données les plus précises, celles émanant des condamnations judiciaires, on ne trouve pas en France de chiffres sur l'antisémitisme. La raison est simple : le Code pénal ne fait pas la distinction entre les différentes formes de racisme. Séparer les condamnations pour antisémitisme nécessiterait une étude au cas par cas des dossiers judiciaires, ce qui n'a jamais été fait.

Les chiffres relayés par le ministère de l'intérieur et repris par la CNCDH dans son rapport annuel sont une somme de remontées de terrain, via la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT), qui, selon sa présentation officielle sur le site du ministère, « assure un suivi quotidien des faits qui lui sont rapportés par ses relais et partenaires locaux ». La CNCDH ne les considère pas comme des données scientifiques mais les cite et les prend en compte, car ils témoignent d'une tendance.

Concernant l'antisémitisme, la DNRT s'appuie principalement sur le maillage territorial opéré par une association : le Service de protection de la communauté juive (SPCJ). Se présentant comme une « organisation apolitique », celle-ci travaille en étroite collaboration avec le CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, dont elle est une émanation1. Dans la rubrique « Contributions » du rapport annuel de la CNCDH, c'est en effet le CRIF – et avec lui le Service de protection de la communauté juive – qui est cité parmi les partenaires de la société civile.

Dans les chiffres de l'année 2025, disponible sur son site officiel, le SPCJ recense 1 320 actes antisémites. Il présente sa méthodologie en ces termes :


Sont comptabilisés uniquement les faits ayant donné lieu à une plainte, une main courante ou une saisie du parquet, ainsi que ceux constatés officiellement (flagrance/constatation par un officier de police judiciaire ou une personne habilitée).

Il est important ici de souligner que les plaintes et les saisies du parquet ne donnent pas forcément lieu à des condamnations ou même des poursuites.

La Palestine en ligne de mire

Quels sont les actes qui sont qualifiés d'antisémites par le SPCJ ou qui incitent à agresser verbalement ou physiquement des juifs ?

Une partie du compte-rendu est consacrée à ce que ses auteurs appellent la « rhétorique anti-israélienne » présentée comme « un catalyseur toujours central des actes antisémites ».

Près d'un tiers des propos antisémites relevés (388/1 320) « comportent des références explicites à la Palestine : Gaza, “libération de la Palestine”, “Intifada”, accusations de “génocide”, slogans importés des manifestations et de la rhétorique anti-israélienne radicalisée ». Si l'on met de côté les « 45 [qui] comportent également une apologie du djihadisme et 74, une apologie du nazisme, illustrant un durcissement et une radicalisation des registres mobilisés », aucune explication n'est donnée sur le lien entre ces slogans propalestiniens et l'expression de l'antisémitisme. À moins de vouloir considérer que l'expression d'une solidarité avec la Palestine et les Palestiniens relève de facto de l'antisémitisme.

Le même biais était déjà à l'œuvre dans le rapport du SPCJ portant sur l'année 2024, où on lit qu'« au moins 43 actes antisémites par mois évoquent la Palestine ». Là aussi, que veut dire « évoquer la Palestine » ? Et en quoi est-ce antisémite ? Ces formulations interrogent d'autant plus que le même rapport évoque le contexte qui favorise l'augmentation des actes antisémites en ces termes :


Cette atmosphère résulte en grande partie de l'hyperactivisme de quelques centaines de militants radicaux anti-israéliens (blocages d'écoles et d'universités, opérations de boycott, actions et manifestations contre des événements organisés par des organisations juives, inscriptions et graffitis anti-israéliens, apologie du terrorisme palestinien et légitimation des actes du Hamas).

Sont ainsi mis sur un pied d'égalité l'apologie des actes du Hamas, des « graffitis anti-israéliens » (aurait-on idée d'associer à de l'islamophobie des propos hostiles à l'Arabie saoudite ?) et les opérations de boycott, criminalisées par la circulaire de l'ancienne garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie en février 2010, mais dont la Cour européenne des droits de l'homme a reconnu la légalité en juin 2020.

Une définition biaisée de l'antisémitisme

En juillet 2025, nous avons interrogé Magali Lafourcade, secrétaire générale de la CNCDH, sur l'interprétation que pouvait faire le SPCJ de slogans comme « Free Palestine » (Liberté pour la Palestine) ou « From the river to the sea, Palestine will be free » (Une Palestine libre, de la rivière à la mer). Elle nous avait alors recommandé de consulter la partie « Contributions » du rapport de la commission. Or celle-ci ne donnait pas plus d'éléments.

En revanche, sur la page « Définition de l'antisémitisme » du site du SPCJ, il apparaît que l'association adopte in extenso celle de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), critiquée notamment par Irène Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression. À l'image de la proposition de loi dite « Yadan » qui la cite dans son exposé des motifs, cette définition permet, par les exemples qui y sont présentés, d'associer la critique de l'État d'Israël à une forme d'antisémitisme. Kenneth Stern, juriste américain et principal rédacteur du texte a lui-même regretté l'utilisation de certains exemples pour attaquer les critiques d'Israël2.

Même son de cloche du côté du CRIF, dont les dirigeants considèrent que parler de génocide à Gaza est antisémite. Ainsi lit-on, par exemple, sur le site de l'organisation, en date du 26 mars 2025 :


Le président du Crif a dénoncé une évolution du discours antisémite, notamment à travers l'accusation de « génocide » portée contre Israël. Il a comparé cette rhétorique à « une actualisation de l'accusation de peuple déicide », autrefois mobilisée contre les Juifs. « Dans les deux cas, il y a un fondement mythologique, c'est-à-dire mensonger. Les Juifs n'ont pas tué Jésus, l'État d'Israël n'a pas commis de génocide, quelle que soit, évidemment, la situation tragique des populations civiles à Gaza », a-t-il déclaré.

La même logique est à l'œuvre dans les chiffres du SPCJ sur l'année 2025, où le mot « génocide » est systématiquement traité entre guillemets : « En recyclant des accusations mensongères et extrêmes (“génocide”, “criminels”, “nazis”), cette rhétorique construit une image déshumanisée des Juifs et ouvre la voie au passage à l'acte, qu'il soit verbal ou physique. »

Pourtant, plusieurs organisations de droit international, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont conclu qu'il y avait bel et bien génocide à Gaza. Le 26 janvier 2024, c'est la Cour internationale de justice qui affirme, dans une ordonnance, l'existence d'un risque plausible de génocide à Gaza. Et la Cour pénale internationale, reconnue par la France, a inculpé deux dirigeants juifs israéliens – le premier ministre Benyamin Nétanyahou et l'ancien ministre de la défense Yoav Gallant – de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Toutes ces organisations tombent-elles donc sous l'accusation d'antisémitisme ?

Par ailleurs, lors des incidents qui ont émaillé la marche féministe du 8 mars 2024, c'est le service d'ordre du SPCJ qui assurait la protection du collectif pro-israélien Nous vivrons. Cette association, qui bénéficie du soutien public de Caroline Yadan3, fait partie des signataires de la tribune du Point en soutien au projet de loi de la députée4.

Une logique de concurrence victimaire

Les positions éminemment politiques que révèlent les propos du SPCJ et du CRIF, et la définition pour le moins large de ce qu'ils considèrent l'un et l'autre comme antisémite, interrogent sur la place qui est accordée dans ces rapports et dans leurs chiffres à cette « rhétorique anti-israélienne ».

Autre point repris dans l'exposé des motifs de la proposition de loi dite « Yadan » : l'antisémitisme serait le fait antireligieux le plus important en France. Le compte-rendu des chiffres du SPCJ nous le confirme :


La lecture des faits antireligieux met en évidence une réalité structurante : l'antisémitisme occupe une place centrale. En 2025, les actes antisémites représentent 53 % de l'ensemble des faits antireligieux, alors même que la population juive en France constitue une minorité numériquement très faible (moins de 1 %).

Problème : pour établir un classement, il faut des éléments de comparaison. Or ceux-ci font défaut. Car selon le dernier rapport de la CNCDH, s'agissant des faits antimusulmans, « aucune instance nationale n'a présenté de données depuis 2021 », c'est-à-dire depuis la dissolution, en 2020, du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Outre la logique de concurrence victimaire que l'assertion du SPCJ – reprise par Caroline Yadan – établit, c'est plutôt l'explosion de l'islamophobie qui alarme la défenseure des droits Claire Hédon. Cette dernière note dans son rapport intitulé « Les discriminations fondées sur la religion – Constats et analyses du Défenseur des droits » publié le 4 décembre 2025 :


La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s'observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d'entre elles) que par les personnes se déclarant d'une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion).

Un point aveugle : l'extrême droite

L'on s'étonne enfin à la lecture du rapport du SPCJ de l'absence d'une quelconque référence à la montée de l'extrême droite, s'agissant de l'explosion des chiffres de l'antisémitisme. Pourtant, en 2024, le Rassemblement national (RN) a porté un nombre record de députés à l'Assemblée nationale (119), à l'issue d'élections législatives qui ont révélé l'antisémitisme de nombre de ses candidats, que le parti a dû remplacer à la hâte. Pour la CNCDH, c'est bien dans son électorat que l'antisémitisme reste largement présent. Comme l'a souligné Magali Lafourcade dans l'entretien qu'elle nous a accordé : « Les échelles d'aversion aux juifs sont très élevées parmi les gens qui votent RN et Reconquête. L'antisémitisme est situé à l'extrême droite, et ce, de manière très stable. »

L'antisémitisme n'est pas seulement une réalité indéniable dans la société française : c'est aussi un sujet bien trop grave pour qu'il soit ainsi instrumentalisé au gré des desseins politiques. Ceux-ci révèlent une volonté d'associer la critique légitime de l'État d'Israël – depuis le nettoyage ethnique qui a accompagné sa création jusqu'à la guerre génocidaire qu'il continue à livrer aux Palestiniens de Gaza – à une forme d'antisémitisme.

Ces desseins montrent aussi un désir non seulement de séparation, mais de hiérarchisation entre les différentes formes de racisme, faisant de l'antisémitisme une sorte de matrice pour penser les racismes, dans la droite ligne de ce que prône la ministre Aurore Bergé notamment à travers les Assises de lutte contre l'antisémitisme, ainsi que la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Pourtant, la CNCDH ne cesse de le rappeler : le racisme n'est pas « sectaire » ; ceux qui l'assument vouent généralement une haine à l'encontre de toutes les minorités, qu'elles soient raciales, politiques ou sexuelles.


1Le 3 octobre 1980, une bombe éclate devant la synagogue du 24, rue Copernic, à Paris, faisant 4 morts et 46 blessés. En réaction, le CRIF et le Fonds social juif unifié fondent le Service de protection de la communauté juive pour organiser la protection des juifs de France, notamment au moyen de stratégies d'autodéfense dans les quartiers où sont établis des lieux de culte.

2Valentine Faure, «  Kenneth Stern, juriste américain : « Notre définition de l'antisémitisme n'a pas été conçue comme un outil de régulation de l'expression »  », Le Monde, 21 mai 2024.

3«  Manifestation avec le collectif Nous Vivrons  », site officiel de Caroline Yadan, le 27 mars 2025.

4«  Intellectuels et politiques se mobilisent pour la loi contre l'antisémitisme  », Le Point, 31 mars 2026.

03.04.2026 à 06:00

« Si le Hamas est désarmé, c'est la guerre civile à Gaza »

Rami Abou Jamous

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, Rami explique les conséquences concrètes qu'aura le désarmement du Hamas. Les Gazaouis se trouvent coincés entre la possibilité d'une guerre civile ou une reprise du nettoyage ethnique. Lundi 30 mars 2026. Vous avez sans doute entendu parler du nouveau plan présenté le 19 mars par le diplomate bulgare Nikolaï Mladenov, le « Haut Représentant pour Gaza » au sein du « Conseil de paix » de Trump. Il impose le désarmement (…)

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Texte intégral (1606 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, Rami explique les conséquences concrètes qu'aura le désarmement du Hamas. Les Gazaouis se trouvent coincés entre la possibilité d'une guerre civile ou une reprise du nettoyage ethnique.

Lundi 30 mars 2026.

Vous avez sans doute entendu parler du nouveau plan présenté le 19 mars par le diplomate bulgare Nikolaï Mladenov, le « Haut Représentant pour Gaza » au sein du « Conseil de paix » de Trump. Il impose le désarmement total du Hamas et des autres factions militaires. Total, c'est-à-dire pas seulement les armes lourdes comme les lance-roquettes, mais aussi les Kalashnikov et même les pistolets des dirigeants du Hamas et de leurs gardes du corps.

Cette exigence met le Hamas entre le marteau et l'enclume, entre la catastrophe et le désastre. S'il accepte de désarmer, ce sera le début d'une guerre civile à Gaza. Les milices armées par les Israéliens auront le champ libre. Elles ont pris leurs quartiers derrière la « ligne jaune » qui annexe de facto 60 % du territoire de la bande de Gaza, une zone vidée de ses habitants, où seules peuvent s'implanter les personnes autorisées par Israël. Et on peut douter qu'ils soient concernés par le désarmement, tant il semble que tout ce qui se trouve à l'est de la ligne jaune n'est plus considéré par les Israéliens et les Américains comme faisant partie de la bande de Gaza.

Ces gangs armés dépassent parfois la ligne pour venir commettre des enlèvements ou des assassinats, comme dernièrement celui de plusieurs membres de la police du Hamas. Celle-ci essaie de rétablir la sécurité en rouvrant les commissariats. Cela a redonné un peu de confiance aux Gazaouis. Il y a moins de vols, et il n'y a plus d'attaques contre les rares convois d'aide humanitaire. Au plus fort de la guerre, ces assauts étaient perpétrés par des clans plus ou moins mafieux, et Israël en accusait le Hamas. La population ici préfère que la police du Hamas conserve ses armes, parce qu'ils savent très bien ce qu'il se passerait si elle était désarmée. On en a eu un avant-goût après la prise du pouvoir par le Hamas en 2006, après, déjà, des affrontements entre Palestiniens. Les grandes familles de Gaza avaient profité de la période d'instabilité pour voler des voitures, kidnapper des gens, y compris des étrangers. C'était une première à Gaza.

Ce que cherchent les Israéliens : le chaos

Aujourd'hui on peut dire que la sécurité est assurée à 90 % par la police. Cela ne plaît pas du tout aux Israéliens, pour qui la police aussi doit être désarmée. C'est pour cela qu'ils visent régulièrement ses postes et ses voitures 4x4. Depuis la semaine dernière, jusqu'à ce 30 mars, plus de 20 policiers ont été tués.

Le véritable objectif d'Israël, c'est la guerre civile. Il a vu que, malgré le génocide, beaucoup de Gazaouis veulent résister en restant chez eux. Mais si une guerre civile éclate, ils partiront. Comme moi. Jusqu'à présent, je voulais résister jusqu'à la dernière minute en restant chez moi. J'ai fait le vœu de ne quitter Gaza que contraint et forcé. Mais si des Palestiniens commencent à s'entretuer pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la défense de la patrie, mais pour la vengeance ou pour le pouvoir, je serai parmi les premiers à quitter Gaza dès que ce sera possible. Je ne serai pas le seul. On a vu cela pendant la guerre civile au Liban. Beaucoup de Libanais ont quitté leur pays. Et je crois que c'est exactement ce que cherchent les Israéliens : le chaos.

Si le Hamas dépose les armes, certains pourront chercher à se venger. Le Hamas a gouverné Gaza avec une main de fer. Il a emprisonné et parfois torturé des gens. Certains de ses membres ont abusé de leur pouvoir.

La haine pourrait aussi se déchaîner contre les nouveaux riches, les profiteurs de guerre. Parmi eux, il y a les commerçants qui ont obtenu des Israéliens le monopole des importations de biens et de denrées alimentaires, les « influenceurs » qui ont fait fortune en créant des cagnottes en ligne pour aider les Gazaouis, mais qui ont gardé les dons, amassant parfois des sommes très importantes. Il y a les trafiquants de drogue et de tabac. Il y a ceux qui ont créé des ONG locales dans le seul but de recevoir des subventions des grandes ONG internationales, et qui prélèvent une partie des sommes, voire la totalité. Bien sûr, il y avait déjà des gens riches à Gaza avant la guerre, des entrepreneurs, des commerçants, ou des héritiers. Mais les riches d'aujourd'hui ont bâti leur fortune sur la misère de la majorité. La stratégie israélienne a fait disparaître la solidarité traditionnelle en créant cette nouvelle classe sociale qui ne se soucie pas des autres. Le jour où il n'y aura plus de sécurité, certains se vengeront de ces gens-là, qui le savent très bien. Ils s'y préparent en créant leurs propres milices.

Des Gazaouis sont toujours tués quotidiennement

Malheureusement il n'y a dans ce plan Mladenov aucune exigence concernant Israël. D'ailleurs, même s'il en comportait, les Israéliens feraient ce qu'il leur plaît, et en toute impunité, comme d'habitude. Ils ne respectent pas le cessez-le-feu soi-disant garanti par les États-Unis, contrairement au Hamas, qui n'a pas d'autre choix. Seul l'intensité des bombardements a baissé, mais il y en a quand même tous les jours. Des Gazaouis sont toujours tués quotidiennement. La deuxième phase, qui prévoyait le retrait de l'armée israélienne et un passage fluide des Gazaouis par le terminal de Rafah, n'est pas appliquée. Les passages sont soumis à des conditions très complexes, surtout pour les retours.

L'aide humanitaire n'entre qu'au compte-gouttes, et va en diminuant. On voit très bien que les Israéliens n'ont aucune intention de s'engager à quoi que ce soit. Le plan états-unien est une série d'ordres auxquels le Hamas doit obéir. Voilà pour le marteau. Et pour l'enclume : que se passera-t-il si le Hamas refuse de déposer les armes ? La réponse d'Israël serait la reprise du génocide sur une grande échelle, une augmentation du rythme des incursions terrestres d'ampleur, et peut-être un resserrement du blocus pour revenir à l'arme de la famine. Les Israéliens resserreront l'étau contre la population, et le monde laissera faire, comme pendant les deux ans et demi où le génocide battait son plein. Gaza replongerait dans un enfer où le Hamas serait toujours là et armé, et où la population ne pourrait pas vivre. Aujourd'hui, 90 % des Gazaouis dépendent de l'aide humanitaire et vivent dans la rue, sous la tente, dans des conditions très difficiles. Les ONG internationales qui opèrent encore à Gaza, surtout avec leurs hôpitaux de campagne, seront totalement interdites. Pour l'instant elles sont toujours présentes, mais trente-sept d'entre elles sont menacées d'expulsion imminente par Israël. Elles fonctionnent de façon partielle, en puisant dans leurs réserves, car elles n'ont plus le droit d'importer des médicaments ou du matériel médical.

Le monde dira que le Hamas ne veut pas céder, qu'Israël a le droit de se défendre et de s'étendre, et donc le droit d'étrangler les Palestiniens. Voilà pourquoi le Hamas n'a le choix qu'entre la catastrophe et le désastre. Le désastre s'il accepte de désarmer, et la catastrophe s'il refuse. Si la guerre civile s'installe, beaucoup de Gazaouis voudront partir. Si le génocide reprend, ils finiront par être déportés. Quelle que soit le moyen, le but est le même : le nettoyage ethnique de toute la population de Gaza.

Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

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