LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs Revues MÉDIAS
Orient XXI
 
Quotidien en ligne sans publicité, du Maroc à l’Afghanistan

▸ Les 10 dernières parutions

02.03.2026 à 06:00

De Gaza à l'Iran, la loi du plus fort s'impose

Sarra Grira

Pour la deuxième fois en moins d'un an, Israël et les États-Unis attaquent l'Iran. Pour la deuxième fois, ils le font alors que des négociations étaient en cours en vue d'arriver à un accord entre Washington et Téhéran. « Dernière chance pour éviter le scénario de la guerre », répétaient ces derniers jours certains confrères, laissant penser qu'une guerre serait légitime en cas d'échec des pourparlers. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et le président étatsunien Donald Trump (…)

- Magazine / , , , , , , ,
Texte intégral (1747 mots)

Pour la deuxième fois en moins d'un an, Israël et les États-Unis attaquent l'Iran. Pour la deuxième fois, ils le font alors que des négociations étaient en cours en vue d'arriver à un accord entre Washington et Téhéran. « Dernière chance pour éviter le scénario de la guerre », répétaient ces derniers jours certains confrères, laissant penser qu'une guerre serait légitime en cas d'échec des pourparlers. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et le président étatsunien Donald Trump n'auront même pas pris la peine d'attendre jusque-là.

Pourtant, la veille de ces offensives, le ministre omanais des affaires étrangères Badr Albusaidi, invité de l'émission « Face the Nation » sur la chaîne étatsunienne CBS News, se disait « confiant dans la manière dont les négociations se déroulent »1. Celui dont le pays assure la médiation entre la République islamique et les États-Unis assurait qu'un « accord de paix est à notre portée si l'on permet à la diplomatie d'y arriver ». Il évoquait alors les concessions historiques faites par l'Iran, notamment le renoncement définitif à la détention de matériel nucléaire pouvant servir à fabriquer une bombe — chose qui n'avait pas été acquise dans l'accord signé sous Barack Obama, en 2015 et que Trump avait unilatéralement abandonné. Cela n'a pas empêché Israël — qui n'est pas signataire du traité de non-prolifération et qui détient, quant à lui, effectivement, l'arme nucléaire — d'attaquer dès le lendemain. Quel message cela envoie-t-il, si ce n'est de dire que, à l'image du droit international, la diplomatie est, elle aussi, une voie sans issue ? Albusaidi, pourtant peu bavard et habituellement soucieux de l'image de neutralité que cultive son pays, s'est dit « consterné » par les bombardements contre l'Iran.

« La guerre c'est la paix »

On le sait depuis la « guerre contre le terrorisme » de George W. Bush déclenchée en 2001, mais encore davantage depuis le génocide à Gaza : le droit international n'est même plus un principe dans lequel se drapent les puissances occidentales. Les réactions des chancelleries européennes face à l'agression israélo-étatsunienne ne sont pas d'ailleurs sans rappeler ce qu'il en est depuis le lendemain du 7 octobre 2023 : la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président français Emmanuel Macron, s'affichent en professionnels de l'inversion accusatoire. L'une est prompte à condamner « les attaques injustifiées de l'Iran contre [nos] partenaires dans la région », sans un mot à l'adresse de Tel-Aviv et Washington ; l'autre somme le régime iranien « d'engager une négociation de bonne foi », dans une négation totale de tout ce qui se déroulait entre Mascate et Genève ces dernières semaines. « La guerre c'est la paix », proclamait Big Brother2. Comme pour Gaza aussi, de rares pays européens — les mêmes — ont parlé d'une voix courageuse et dissonante, à l'image de l'Espagne qui a condamné « l'usage de la force » par Israël et les États-Unis, ou la Norvège qui a critiqué le discours israélien parlant d'une « attaque préventive », alors qu'il n'y avait, rappelle Oslo, « aucune menace imminente » de la part de l'Iran.

Le nouvel ordre mondial qui s'implante depuis la guerre contre Gaza ne se limite pas au champ politique. Médiatiquement aussi, le cortège accompagne la propagande officielle, et les mêmes procédés sont à l'œuvre : remise en question du nombre de victimes iraniennes avec un « selon le régime iranien », qui rappelle le « selon le Hamas » ; tentatives de justification et d'inversion de la réalité quand une école pour filles est bombardée dans le sud du pays, faisant plus de 100 morts. Comme au moment du bombardement de l'hôpital Al-Ahli en octobre 2023 à Gaza, des chroniqueurs se transforment en experts militaires sur les plateaux de télévision pour expliquer que ce sont des missiles iraniens qui ont provoqué la tragédie. Comme pour Gaza, les mêmes chroniqueurs sont aux abonnés absents quand Israël bombarde des hôpitaux, comme les trois établissements ciblés à Téhéran. Sans doute nous dira-t-on bientôt qu'ils abritaient des membres des Gardiens de la révolution, comme ceux de Gaza abritaient ceux du Hamas. Nous devrons alors les croire sur parole, malgré tous leurs mensonges précédents, et tant pis, encore une fois, si le droit international interdit cela en toute circonstance.

Aucune promesse de lendemains meilleurs

Quel destin attend l'Iran ? Sera-t-il à son tour livré au chaos qui a accompagné toutes les tentatives de « changement de régime » dans la région ? Et quelles répercussions l'inconséquence israélo-étatsunienne aura-t-elle sur la région ? Sur X, Bernard-Henri Lévy, qui en sait quelque chose quand il s'agit de semer le chaos, ordonne de ne pas faire le parallèle avec l'invasion de l'Irak en mars 2003, car il n'est pas question ici pour Donald Trump et Benyamin Nétanyahou de « parachuter la démocratie » (sic !), mais de répondre aux appels à l'aide des Iraniens. Outre que nous pouvons, sans trop prendre de risque, douter que le bien-être des Iraniennes soit au cœur de l'entreprise israélo-étatsunienne, BHL a raison sur un point : ce qui se passe aujourd'hui n'est pas comparable à l'Irak 2003. Certes, les tentatives de recouvrir une opération impérialiste du vernis de la libération des femmes et de la démocratie — avec le succès que l'on connaît en Afghanistan — font encore florès chez une partie de la classe politique, notamment la droite pro-israélienne. Mais le subterfuge qu'avait été le recours au Conseil de sécurité des Nations unies, dont avait usé George W. Bush pour se donner une caution — même si c'est pour se passer de son accord —, est désormais superflu. Pourquoi s'encombrer de formalités quand on peut agir en toute impunité ?

Comme à chacune des interventions étatsuniennes dans la région, celle-ci ne peut porter aucune promesse de lendemains meilleurs pour la population iranienne. En Afghanistan, les talibans sont revenus au pouvoir. En Irak, le peuple paye, plus de deux décennies après le déclenchement de la guerre, un lourd tribut à la kleptocratie confessionnelle mis en place par Washington. Et, comme à chacune des opérations israéliennes, l'on sait que le seul souci de Tel-Aviv est de semer le chaos autour de lui pour s'assurer une hégémonie régionale, comme il continue à le faire au Liban et en Syrie, en dépit des tous les cessez-le-feu qu'il signe. Quant à ceux qui font de la haine du régime iranien, oppresseur et massacreur de son peuple, la grille de lecture exclusive des événements, il est bon de se rappeler que la mort d'un dictateur ne peut être réjouissante quand elle est l'œuvre d'un criminel de guerre inculpé par la Cour pénale internationale.


1«  Omani Foreign Minister Badr Albusaidi tells « Face the Nation » a U.S.-Iran deal is « within our reach »  », CBS News, 27 février 2026.

2Dans le roman dystopique 1984 de George Orwell.

27.02.2026 à 14:30

La Lettre

Hommage à Leïla Shahid, iReMMO, 27 février, 18h30, en ligne et en présentiel Conférence hommage à Leïla Shahid (1949-2026), diplomate, ancienne représentante de la Palestine en France et auprès de l'Union européenne. Avec : Majed Bamya (en ligne), diplomate palestinien. Jean-Paul Chagnollaud, président d'honneur de l'iReMMO. Brigitte Curmi, ancienne ambassadrice de France en Libye, à Malte et pour la Syrie. Hala Kodmani, journaliste franco-syrienne, reporter à Libération. Agnès (…)

- Archives
Texte intégral (4012 mots)

Hommage à Leïla Shahid, iReMMO, 27 février, 18h30, en ligne et en présentiel

Conférence hommage à Leïla Shahid (1949-2026), diplomate, ancienne représentante de la Palestine en France et auprès de l'Union européenne.

Avec :

  • Majed Bamya (en ligne), diplomate palestinien.
  • Jean-Paul Chagnollaud, président d'honneur de l'iReMMO.
  • Brigitte Curmi, ancienne ambassadrice de France en Libye, à Malte et pour la Syrie.
  • Hala Kodmani, journaliste franco-syrienne, reporter à Libération.
  • Agnès Levallois, présidente de l'iReMMO.
  • Dominique Vidal, journaliste et historien.

Institut de recherche et d'études Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO)
1 rue Marcel Duchamp, 75013 Paris
Vendredi 27 février
18h30 - 20h30
Entrée libre
Inscription

Rami Abou Jamous, 20 février
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
inserer_>
Rami Abou Jamous , Pierre Prier, Leïla Shahid, Sarra Grira, Décembre 2024
inserer_>

Hommage à Marina Da Silva, 9 mars, 18h30, Théâtre de la Ville de Paris

Les amies de Marina Da Silva (1958–2026), journaliste engagée, circassienne aérienne et féministe, vous invitent à une soirée hommage le 9 mars 2026 au Théâtre de la Ville de Paris.

Vous pouvez également participer à la cagnotte. Elle permettra l'organisation de l'événement ainsi que la réalisation d'une vidéo de l'hommage. Nous avons déjà recueilli près de 2 400 euros pour un objectif de 4 000.

Hommage à Marina Da Silva
9 mars 2026
18h30
Théâtre de la Ville de Paris, salle des œillets
2 place du Châtelet, 75004 Paris (métro Châtelet)

Doha Chams, 5 février
Marina Da Silva, journaliste et militante, qui a contribué à Orient XXI dès son lancement, s'est éteinte à Paris le lundi 26 janvier 2026. Dans ce texte personnel, la journaliste libanaise Doha Chams lui rend hommage depuis Beyrouth.
inserer_>

À lire sur Afrique XXI

« La mémoire de la guerre continue de hanter les Centrafricains », Michael Pauron, Tangi Bihan, 23 février 2026

Entretien Démocratie, sécurité, présence de Wagner, relations diplomatiques… La Centrafrique est en crise depuis de nombreuses années. Élu pour un troisième mandat en décembre 2025, Faustin-Archange Touadéra semble avoir réussi à stabiliser la situation sécuritaire, mais de nombreux défis, économiques et politiques, demeurent, explique Fulbert Ngodji, analyste à l'International Crisis Group.

Faire un don à Afrique XXI
➞ S'abonner gratuitement à la lettre d'information hebdomadaire d'Afrique XXI

Dans le Journal de bord de Gaza

Rami Abou Jamous, 27 février
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
inserer_>

Les derniers articles

Khalid Lyamlahy, 27 février
Dans son dernier essai, La Mort est en train de changer, l'essayiste et romancière franco-libanaise interroge l'effondrement de l'humanité après la guerre génocidaire et explore les chemins possibles pour faire émerger un nouvel espoir.
inserer_>
Raphaël Le Magoariec, 26 février
En ce mois de février 2026, les Émirats arabes unis disputent la coupe du monde de cricket, organisée conjointement par l'Inde et le Sri Lanka. L'équipe nationale s'appuie largement sur des joueurs originaires d'Inde ou du Pakistan. Ils ont grandi aux Émirats ou sont arrivés au gré de leurs trajectoires professionnelles. Mais ce sport met en scène une autre géopolitique, dominée par les enjeux financiers. Car Abou Dhabi a fait de ce jeu de batte et de balle — héritage colonial du Commonwealth — un atout de son rayonnement en Asie du Sud.
inserer_>
Khadija Mohsen-Finan, 25 février
A-t-on assisté à l'esquisse d'un règlement du conflit du Sahara occidental qui déchire le Maghreb depuis plus de cinquante ans et qui se ferait au profit du Maroc ? Il est trop tôt pour le dire, mais une étape semble avoir été franchie à Madrid les 8 et 9 février 2026. Deux semaines après cette réunion, de nouvelles négociations, à huis clos, se sont tenues les 23 et 24 février à Washington, montrant la volonté des États-Unis de résoudre la question en contournant la consultation des populations saharaouis.
inserer_>
Jean Stern, 24 février
Coupée du monde et soumise à un harcèlement quotidien de l'armée israélienne, Naplouse est toujours une place forte de la résistance palestinienne. Mais en ce début 2026, alors que la crise économique devient dramatique, le désespoir et la peur s'emparent des esprits. Reportage.
inserer_>
Juliette Cailloux, Nathalie Bardou, 23 février
Dans les camps informels du littoral nord, des femmes venues du Soudan, d'Erythrée, de Syrie ou du Tchad inventent des formes de solidarité discrètes mais vitales. En quelques jours, des inconnues deviennent des alliées indissociables face aux violences institutionnelles. Reportage.
inserer_>

Pour vous abonner à la Lettre d'Orient XXI en arabe, c'est ici

Soutenez Orient XXI

Orient XXI est un média en libre accès et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé. Orient XXI vous en remercie par avance.

  • Faire un don par chèque
    À l'ordre de « Association Orient XXI » expédié à :
    Asso Orient XXI
    c/o EMI
    10, rue des Prairies
    75020 Paris
    Pour recevoir un reçu fiscal, merci de nous indiquer une adresse e-mail ou, à défaut, une adresse postale.
  • Faire un don par virement
    Crédit Mutuel
    Asso Orient XXI
    IBAN (International Bank Account Number) :
    FR76 1027 8060 4300 0206 6830 137
    BIC (Bank Identifier Code) : CMCIFR2A
    Pour recevoir un reçu fiscal, merci de nous indiquer une adresse e-mail ou, à défaut, une adresse postale.

En anglais

Fouad Ibrahim Shousha, Louise Aurat, 22 February
Worn originally to cope with weather conditions, the kadamul in recent decades has acquired many other functions. The head and face scarf, worn by all desert peoples, holds a powerful combination of political and cultural symbolism which the belligerents in the war that has torn the country apart for nearly three years have been quick to exploit.
inserer_>

En italien

Rami Abu Jamous, 25 febbraio
Rami Abu Jamous scrive il suo diario per Orient XXI. Giornalista fondatore di GazaPress, un'agenzia di stampa che forniva aiuto e traduzioni ai giornalisti occidentali, nell'ottobre 2023 ha dovuto lasciare il suo appartamento a Gaza City insieme alla moglie Sabah, ai figli di lei e al loro figlio Walid, di tre anni, sotto la minaccia dell'esercito israeliano. Si sono rifugiati a Rafah, poi a Deir al-Balah e successivamente a Nuseirat. Dopo un nuovo trasferimento a seguito della rottura del cessate il fuoco da parte di Israele il 18 marzo 2025, Rami è tornato a casa con la sua famiglia il 9 ottobre 2025.
inserer_>
Henri Mamarbachi, 23 febbraio
Una mano tesa a Donald Trump e l'altra a Vladimir Putin; un'apertura alle monarchie della penisola arabica, con l'appoggio della Turchia, ma voltando decisamente le spalle all'Iran: il presidente Ahmad al-Shara, che all'inizio di dicembre 2025 ha celebrato il primo anniversario della sua conquista del potere, è alla ricerca di una via per la ricostruzione del Paese.
inserer_>

En espagnol

Chris Den Hond, 27 de febrero
Enero de 2026. Luego de la caída de Alepo, Raqa y Deir ez-Zor, el ejército sirio está a las puertas de Hasaka. El conjunto del territorio autónomo kurdo está bajo amenaza. Reportaje en el “Rojava” durante las negociaciones que el 30 de enero concluyeron con un acuerdo entre Damasco y los kurdos.
inserer_>

En persan

رامي أبو جاموس، 24 فوريه
رامی ابو جاموس یادداشت های روزانه خود را برای «اوریان ۲۱» می نویسد. او که بنیانگذار «غزه پرس» - دفتری که در ترجمه و کارهای دیگر به روزنامه نگاران غربی کمک می کند- است، ناگزیر شده با همسر و پسر دو سال و نیمه اش ولید، آپارتمان خود در شهر غزه را تحت فشار ارتش اسرائیل ترک نماید. پس از پناه بردن به رفح، رامی و خانواده اش مجبور شدند مانند بسیاری از خانواده ها که در این منطقه فقیر و پرجمعیت گیر افتاده بودند، مجددا به تبعید داخلی خود ادامه دهند.. او رویداد های روزانه خود را در این فضا برای انتشار در «اوریان ۲۱» می نویسد.
inserer_>

27.02.2026 à 06:00

« C'est le ramadan, mais le temps n'est pas encore venu pour les lumières »

Rami Abou Jamous

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars (…)

- Dossiers et séries / , , , , ,
Texte intégral (2156 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Jeudi 26 février 2026.

Aujourd'hui, c'est le neuvième jour du ramadan. Et le troisième ramadan de guerre. C'est un peu différent des deux précédents.

Le ramadan est un mois sacré pour les musulmans. C'est aussi un mois de rassemblement familial. Un mois spirituel et un mois social, de joie, où tout le monde se rend visite. On le prépare deux semaines à l'avance. Chaque maison est décorée de ces lampes spéciales, qu'on appelle les fawaniss. Il s'agit de lampions à l'ancienne, faits de papiers colorés et sur lesquels il est écrit « joyeux ramadan », et d'autres messages du genre. On les voit partout, dans les rues, sur les marchés, dans les maisons.

Mais avec le prétendu cessez-le-feu, nous sommes maintenant dans une non-guerre/non-paix, mais surtout dans la non-vie. Cette fois encore, comme lors des deux précédents ramadans, on ne voit pas beaucoup de fawaniss. En revanche, cette année, on trouve presque de tout sur les marchés et dans les rayons des épiceries. Malheureusement, c'est loin d'être à la portée de tout le monde, parce qu'Israël ne laisse entrer que des importateurs du secteur privé. Les denrées sont moins chères qu'au pic de la guerre, mais toujours trop chères pour la plupart des Gazaouis. Toute cette nourriture s'étale sous leurs yeux, sans qu'ils aient les moyens de se l'offrir.

Pendant les autres ramadans, on souffrait de malnutrition, voire de famine. Ceux qui avaient les moyens et ceux qui ne les avaient pas mangeaient la même chose, un peu de riz ou un peu de lentilles. Cette fois, ceux qui ont de l'argent mangent bien et ceux qui n'en ont pas font toujours la queue devant les tekiya, les cuisines communautaires.

Le poids des absents se faisait sentir

Ce ramadan est aussi d'une grande tristesse. Une tristesse plus forte que les années précédentes parce que nous avons le temps de la ressentir. Jusqu'ici, nous étions tous emportés dans ce mixeur, dans cette tornade qui tournait à toute vitesse, et dont étaient régulièrement éjectés ceux qui étaient tués par les Israéliens. Aujourd'hui, le mixeur tourne encore, mais moins vite. Les gens commencent à ressentir la tristesse, la douleur, les cœurs brisés.

Un petit exemple : d'habitude, quand arrive le ramadan, Sabah, mon épouse, prépare les décorations, à l'intérieur comme à l'extérieur de la maison. Elle fait le tour du marché pour acheter les fawaniss. Mais elle a perdu trop de parents — son père, même s'il n'est pas mort directement dans un bombardement, des oncles, des cousins, des neveux. La mort de son frère Mohammed, le 2 décembre 2025, a achevé de lui briser le cœur. D'habitude, je ne suis pas vraiment porté sur les décorations, je considère le ramadan plutôt comme un événement spirituel et familial. Mais c'est la tradition, et je la respectais autant que possible. J'aurais pu, cette année, trouver des lampes à accrocher, mais je n'ai même pas osé en parler à Sabah. Je savais que le temps n'était pas encore venu pour les lumières.

Ce ramadan ravive pour elle le souvenir des visites de sa famille, selon l'usage qui veut que la famille de l'épouse lui rende visite dans la maison qu'elle partage avec son mari. Elle se rappelle son papa qui venait avec ses frères, apportant cadeaux et gâteaux. Elle était toujours fière de ces visites, comme toutes les femmes mariées qui attendent ce moment de réunion. Cette année, ses frères survivants sont venus, mais le poids des absents se faisait sentir. Encore Sabah a-t-elle pu recevoir ses frères : ce n'est plus le cas pour la majorité de la population.

Les familles sont désormais dispersées

Les relations sociales se sont brisées à cause de la pauvreté, de la misère et des déplacements forcés. Les familles ne sont plus regroupées, comme avant, dans un même immeuble, où chaque homme marié avait son étage. Maintenant, les gens sont dispersés sous des tentes de fortune, souvent dans différentes villes. Et ils n'ont pas d'argent pour se payer un transport.

Les pères de famille sont les premiers à souffrir de ce sentiment d'impuissance, incapables de satisfaire les besoins de leurs fils et de leurs filles, privés de leurs petits-enfants. Je connais des gens qui n'arrivent même pas à téléphoner à leurs enfants, car ils ne veulent pas avoir à leur promettre de « venir dans quelques jours pour le ramadan » en sachant bien que c'est impossible, ou qu'ils n'auront pas les moyens d'apporter des cadeaux et des gâteaux.

Un des événements sociaux les plus importants du ramadan, c'est bien sûr l'iftar, le repas de rupture du jeûne, au moment du coucher du soleil. On se lance des invitations, la belle-famille invite la famille ou l'inverse, les frères invitent les sœurs et réciproquement, et tout le monde invite ses voisins. Aujourd'hui, malheureusement, ce n'est plus le cas. Les Gazaouis attendent devant les tekiyas pour recevoir un peu de riz avec, s'ils ont de la chance, du poulet, du veau ou autre chose. Comment pourraient-ils inviter leur famille à un iftar ? Nous avons perdu cette tradition qui se transmettait de père en fils depuis des siècles. Aujourd'hui, le tissu social s'est défait, il ne reste que la famille nucléaire, même s'il y a quelques tentatives de regroupement de la famille élargie.

Le pire, ce sont ces images que l'on voit sur les réseaux sociaux, ces grandes tablées d'iftar où tout le monde est servi, financées par des bienfaiteurs privés ou des associations. C'est que ces tablées ne rassemblent qu'une partie infime des Gazaouis. Pour quelques centaines d'invités, il y a des centaines de milliers qui regardent ces dîners sans y avoir accès. Bien sûr, ces associations sont pleines de bonne volonté, mais la conséquence est terrible pour ceux qui sont laissés de côté. Et la douleur est la même quand les gens voient sur les marchés des denrées et des cadeaux qu'ils ne peuvent pas offrir à leurs enfants.

Parler à leurs morts enterrés sous les gravats

Au niveau spirituel, là aussi, ce n'est plus du tout comme avant. Les mosquées étaient pleines de fidèles, surtout pendant la nuit, pour la prière de tarawih1. Les gens passaient entre une heure et une heure et demie à la mosquée, à prier et à écouter des prêches. Mais 90 % des mosquées sont désormais détruites. Sur leurs emplacements, le Hamas a érigé des mosquées de fortune sous des bâches. Mais les gens savent que la guerre n'est pas finie, et ils craignent que les Israéliens prétextent la présence d'un membre du Hamas dans ces assemblées pour les bombarder.

Malgré le prétendu cessez-le-feu, les Gazaouis savent que les Israéliens peuvent frapper où ils veulent et quand ils veulent. Ce sentiment d'insécurité influence leur attitude durant le ramadan, que ce soit envers la pratique spirituelle, la famille ou la société. Quand on était bombardés vingt-quatre heures sur vingt-quatre, Sabah ne sentait pas la perte de son père, parce que l'adrénaline était très élevée, et la peur était toujours là ; parce qu'on était occupés à se déplacer d'un endroit à l'autre.

Aujourd'hui que nous pouvons souffler un peu, les blessures et les plaies sont en train de s'ouvrir. C'est le cas pour Sabah et pour des dizaines de milliers de personnes, surtout ceux qui ont perdu la totalité de leur famille, et dont les parents sont, souvent, toujours enfouis sous les décombres. Une psychologue que j'ai interviewée m'a raconté que des personnes allaient sur ces lieux pour parler à leurs morts enterrés sous des tonnes de gravats. Elle m'a dit que, pendant ce ramadan, de plus en plus de gens vont observer cette nouvelle coutume. Et que des Gazaouis vont même faire leurs maigres iftar sur les ruines de ces maisons détruites, pour dire aux disparus : on est en train de manger ensemble, on va bientôt vous sortir de là et vous donner une sépulture digne. Ils parlent aux morts, au vide, à des maisons détruites. Nous sommes toujours sous le choc, traumatisés par cette guerre qui n'est pas terminée.

Voilà le « sociocide ». Notre sentiment en tant que survivants se mêle à la tristesse, à la peur, à l'insécurité, à l'incertitude, à l'instabilité. Ces problèmes psychologiques, que nous avons tous, apparaissent clairement pendant ce ramadan. Tout a changé à Gaza. Mais j'espère que ce sera le dernier ramadan de souffrance. Que pour le prochain, il y aura un vrai cessez-le-feu et une meilleure vie pour les Palestiniens, surtout à Gaza, avec la libération de la Palestine à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, avec la présence des Palestiniens que les Israéliens veulent déporter pour prendre leur place, dans les territoires occupés.

Peut-être qu'il y a un peu plus de joie en Cisjordanie à l'occasion du ramadan. Mais là-bas, les villages sont attaqués tous les jours par les colons, les mosquées sont brûlées dans une impunité totale, et sous la protection de l'armée d'occupation. Si le projet de déportation fonctionne à Gaza, il fonctionnera aussi en Cisjordanie. Les Israéliens et leurs soutiens disent qu'Israël « a le droit de se défendre ». Mais il a surtout, à leurs yeux, le droit de s'étendre. Et pour s'étendre, il faut expulser la population palestinienne. Cela commence par Gaza et la Cisjordanie, puis ce sera le tour des Palestiniens de 48, c'est-à-dire les Palestiniens citoyens d'Israël. Eux aussi seront expulsés, pour qu'il ne reste que les Israéliens de confession juive en Palestine.

Benyamin Nétanyahou et ses ministres l'ont dit clairement. Même l'ambassadeur américain a parlé du « Grand Israël » qui pourrait englober tout ou une partie de l'Égypte, du Liban, de la Syrie, de l'Arabie saoudite et de l'Irak. Mais le monde ferme les yeux.

J'espère néanmoins que tous ces projets coloniaux de déportation vont tomber à l'eau, que les Palestiniens résisteront et resteront toujours sur leurs terres, et que la Palestine sera libre.


1NDLR. Prières surérogatoires accomplies par les fidèles chaque soir pendant tout le mois du ramadan.

27.02.2026 à 06:00

Dominique Eddé, penser et écrire après Gaza

Khalid Lyamlahy

Dans son dernier essai, La Mort est en train de changer, l'essayiste et romancière franco-libanaise interroge l'effondrement de l'humanité après la guerre génocidaire et explore les chemins possibles pour faire émerger un nouvel espoir. Pourquoi écrire en pleine guerre génocidaire à Gaza ? D'emblée, l'essayiste et romancière franco-libanaise Dominique Eddé donne un début de réponse : « Écrire pendant ce temps est une épreuve à la limite de l'obscénité. Ne pas écrire, alors qu'on peut (…)

- Lu, vu, entendu / , , , ,
Texte intégral (2466 mots)

Dans son dernier essai, La Mort est en train de changer, l'essayiste et romancière franco-libanaise interroge l'effondrement de l'humanité après la guerre génocidaire et explore les chemins possibles pour faire émerger un nouvel espoir.

Pourquoi écrire en pleine guerre génocidaire à Gaza ? D'emblée, l'essayiste et romancière franco-libanaise Dominique Eddé donne un début de réponse : « Écrire pendant ce temps est une épreuve à la limite de l'obscénité. Ne pas écrire, alors qu'on peut donner du fil à retordre à la haine, est encore moins glorieux. Je vais donc essayer d'écrire. » La Mort est en train de changer réussit à réhabiliter la pensée comme quête de sens et mode de résistance. Si Gaza est le point de départ et d'articulation, l'ambition de l'autrice est plus large : saisir les ressorts de la défaite générale et esquisser des chemins d'éveil collectif.

Pour Eddé, l'interdiction de nommer le génocide à Gaza révèle un aveuglement indigne auquel elle oppose une lucidité politique ancrée dans la nécessité de reconnaître le mal historique infligé aux Palestiniens : « Israël est un État qui n'a pas attendu Nétanyahou pour humilier, coloniser, déposséder le peuple palestinien. » En dix-huit chapitres, l'autrice s'emploie à déchiffrer cette réalité politique tout en dénonçant la complicité et l'hypocrisie des régimes arabes.

L'inconcevable accepté

Partant de Gaza, « le point culminant de l'inconcevable accepté », l'essai a pour objectif majeur de « ramener la dimension mentale, la dimension psychique dans l'appréhension des conflits ». Il s'agit d'interroger un monde piégé dans une « lâcheté du raisonnement » qui sacrifie le sens de l'altérité. En s'appuyant sur l'exemple de Vladimir Jankélévitch, « blessé à vie par l'antisémitisme et le nazisme », mais signataire en 1982 d'une tribune dénonçant l'invasion israélienne du Liban1, Eddé appelle à « résister contre ceux qui prennent le temps en otage » et à pratiquer une pensée en mouvement, à la fois courageuse et inventive.

L'analyse d'Eddé investit d'abord le lien entre la sexualité et la guerre : « Le nœud psychotique du politique est sexuel et métaphysique, il tient à la capacité de l'être à payer le prix de la finitude, à consentir à la disparition, à l'adieu. » Ainsi, l'invasion du territoire perpétue souvent celle du corps. Estimant que les slogans illusoires des droits humains ont déresponsabilisé une humanité toujours livrée à ses instincts de destruction, Eddé nomme « perte de l'être » le processus de désintégration, à la fois individuel et collectif, qui autorise tous les crimes.

L'essai éclaire les conséquences dévastatrices de la politique israélienne qui, en programmant l'effacement de la Palestine, favorise la montée de l'antisémitisme à la faveur du « pire des amalgames dans l'esprit de ceux que l'on humilie, que l'on dresse ainsi contre soi ». Par ailleurs, le refus de comprendre la souffrance palestinienne en temps réel et le réveil survenu après l'irréparable trahissent une « mort clandestine de la conscience », comme si cette dernière avait besoin d'un « temps de récupération et d'absence ». Eddé appelle donc à réinscrire la pensée dans l'exigence et le temps long : « L'humanisme n'a de sens que s'il se fonde sur une conscience rigoureuse de l'histoire, de ses dettes accumulées. »

Ce souci d'historicisation n'empêche pas l'autrice de penser le présent, comme dans le chapitre consacré au « trumpisme ». Pour elle, le président étatsunien est à la fois le résultat et le raccourci d'un monde dissocié de la réalité, guidé seulement par la puissance de l'image et la logique de la toute-puissance et du court terme : « Il n'incarne pas l'accident, il en est le triomphant et charismatique survivant. Il est le peu qui reste de la langue une fois le langage écrasé. »

Retrouver le sens de la rencontre

En écho au titre de l'essai, l'autrice examine notre rapport à la mort et la manière dont il a infiltré le langage et le temps : « De point final qu'elle était, la mort s'est muée en point-virgule, en virgule. Elle a perdu de son caractère implacable. » L'analyse de ce déplacement épistémique se prolonge avec le questionnement du besoin d'un dieu omniprésent dans le langage quotidien et sommé de pallier la défaite de la pensée dans le monde arabe. Néanmoins, un échange avec Imane, une brodeuse syrienne réfugiée au Liban et fidèle à sa religion, amène Eddé à revoir sa pensée : « Quand j'écrivais que Dieu est un recours permanent, une excuse, je passais à côté du dieu qui sauve, du dieu intime de la foi. » Grâce à la rencontre de l'autre, l'autrice mesure l'importance de la circulation de la parole, seul moyen de libérer le savoir.

Deux autres questions essentielles traversent l'essai : le rapport au temps et la tension entre l'individu et la communauté. Dénonçant la faillite des élites intellectuelles, mais saluant la liberté des jeunes générations, Eddé appelle à rompre avec cette « esthétique de l'intelligence » qui isole le savoir derrière une parole hermétique. Une relecture critique des écrits du philosophe et romancier Emil Cioran lui permet notamment de souligner le risque d'une essentialisation « du juif » et, plus généralement, de toute « vision indifférenciée d'une communauté au détriment de l'individu, qui contribue à l'antisémitisme d'un côté, à l'abus d'identité de l'autre ».

Eddé voit dans les manuscrits de Kafka, sauvegardés par Max Brod contre la volonté de l'auteur, un écho à cette Palestine destinée à survivre malgré les tentatives d'anéantissement. Pour Eddé, l'avenir passera par « une nouvelle conception de la citoyenneté », une utopie active débordant les normes religieuses et nationalistes. Dans ce contexte, la lutte antiraciste doit combattre les « différents visages, strates, mécanismes du racisme » en s'appuyant sur la narration partagée et le refus de « l'avilissement de la souffrance ».

Hanté par l'actualité, mais libre dans son cheminement, l'essai est le reflet d'une pensée en reconstruction. La fin prend la forme d'un journal qui suit les soubresauts de la guerre tout en continuant d'interroger l'effacement de l'Europe, le mépris du droit international, la « tyrannie des intérêts » ou encore le rôle des réseaux sociaux, devenus parfois « de formidables fournisseurs de contre-mensonges ».

Sans surprise, le rapport au langage hante la pensée de l'autrice. Car comment écrire aujourd'hui avec un « vocabulaire déshabité » ? Dans quelle mesure peut-on manier des mots au « potentiel criminel » ? Quelle place pour l'écriture et la pensée à l'âge de l'IA, cette « machine à calculer et à penser sans s'encombrer de l'être » ? Selon Eddé, il faut cultiver l'obsession de la vérité, lutter contre ses conflits intérieurs et reconnaître la beauté qui résiste à l'horreur. La seule écriture possible est celle qui travaille le texte dans le sens du vécu : « Je voudrais que mes nerfs malades participent à mes phrases de manière à les faire trembler comme je tremble. »

« Troquer le miroir contre la fenêtre »

Il y a dans cet essai quelque chose de l'ordre de la mise à nu de soi et du monde, adossée à une ouverture lumineuse sur l'autre et sur l'avenir. Pour sortir de la crise, Eddé appelle à évacuer « la pression des non-dits » et à « troquer le miroir contre la fenêtre ». Ce double mouvement se décline tout au long de l'essai, notamment dans la critique simultanée des ravages du sionisme et de la « panne de pensée » dans des sociétés arabes qui souffrent encore de la perte de la présence juive.

Eddé écrit et pense en présence du monde, seule manière d'en saisir les blessures. Par-delà son Liban natal, qui revient régulièrement comme « laboratoire utile » à la pensée critique et « formidable poste d'observation » des maux de l'époque, l'essai est parsemé de voix et d'images qui éclairent ou prolongent « le vécu de la pensée » : le souvenir ému d'une marche au Yémen, la voix précieuse de Rami Abou Jamous, ou encore le visage obsédant d'une petite fille mourante. Pour creuser les sillons de sa pensée dialogique, Eddé convoque plusieurs figures littéraires et intellectuelles, dont les écrivains Marcel Proust, John Steinbeck, Fiodor Dostoïevski et Charlotte Delbo, l'islamologue Louis Massignon, la philosophe Anne Dufourmantelle et les historiens Sophie Bessis et Ilan Pappé.

Certes, quelques réflexions de l'autrice gagneraient à être nuancées ou complétées. Ainsi, l'attention portée à la dimension mentale et psychique ne doit pas occulter les agendas géopolitiques et économiques, notamment ceux du président Trump. Par ailleurs, plusieurs travaux, comme ceux de l'historien Todd Shepard sur la décolonisation et la révolution sexuelle en France2, montrent que le sexuel est loin d'être « quasi absent dans l'écriture de l'histoire ». Enfin, l'idée que les sociétés arabes auraient en commun « une même addiction à la fatalité » et « au transfert des responsabilités » ne peut que freiner l'élan de pensée actif et responsable que l'autrice appelle de ses vœux.

L'essai de Dominique Eddé n'en demeure pas moins original et bouleversant, surtout dans sa manière implacable de soumettre les failles du monde, du langage et de l'autrice elle-même à un considérable effort d'analyse et de compréhension, loin des discours convenus. En s'acharnant à parler « de personne à personne », Eddé nous révèle ce que peut la pensée exigeante et sincère en ces temps de faillite morale.


1«  Des intellectuels juifs français dénoncent la politique de Jérusalem  », Le Monde, 17 juin 1982.

2Voir Todd Shepard, Mâle décolonisation. L'homme arabe et la France, de l'indépendance algérienne à la révolution iranienne, (Payot & Rivages, 2024) et Sex, France, and Arab Men, 1962–1979 (University of Chicago Press, 2021, non traduit).

26.02.2026 à 06:00

Le cricket, instrument d'influence des Émirats arabes unis

Raphaël Le Magoariec

En ce mois de février 2026, les Émirats arabes unis disputent la coupe du monde de cricket, organisée conjointement par l'Inde et le Sri Lanka. L'équipe nationale s'appuie largement sur des joueurs originaires d'Inde ou du Pakistan. Ils ont grandi aux Émirats ou sont arrivés au gré de leurs trajectoires professionnelles. Mais ce sport met en scène une autre géopolitique, dominée par les enjeux financiers. Car Abou Dhabi a fait de ce jeu de batte et de balle — héritage colonial du (…)

- Magazine / , , , , , ,
Texte intégral (2297 mots)

En ce mois de février 2026, les Émirats arabes unis disputent la coupe du monde de cricket, organisée conjointement par l'Inde et le Sri Lanka. L'équipe nationale s'appuie largement sur des joueurs originaires d'Inde ou du Pakistan. Ils ont grandi aux Émirats ou sont arrivés au gré de leurs trajectoires professionnelles. Mais ce sport met en scène une autre géopolitique, dominée par les enjeux financiers. Car Abou Dhabi a fait de ce jeu de batte et de balle — héritage colonial du Commonwealth — un atout de son rayonnement en Asie du Sud.

Avec près de 90 % d'expatriés, dont plus de 4 millions d'Indiens et une importante communauté pakistanaise, les Émirats constituent un marché naturel pour le cricket. Du « tape ball cricket », pratiqué avec une balle de tennis dans la rue ou sur des terrains improvisés, aux clubs privés très chics de Dubaï et d'Abou Dhabi, le cricket s'est imposé dans le paysage.

Sous l'impulsion de cadres originaires du sous-continent indien, des entreprises locales développent équipes, tournois et compétitions. Certaines recrutent même des employés pour leur talent en cricket afin de renforcer l'esprit de corporatisme. Cette effervescence permet aux Émirats de hisser régulièrement leur sélection sur la scène mondiale comme en témoigne leur participation à la Coupe du monde de cricket T201 en cours jusqu'au 8 mars 2026.

Cette ferveur populaire a inspiré la création de l'International League T20 (ILT20), basée aux Émirats arabes unis et qui séduit, avec ses six équipes locales, un public toujours plus large. Les stades de Charjah, Dubaï et Abou Dhabi affichent souvent complet, attirant une jeunesse cosmopolite, aisée et attachée à sa culture. «  Les jeunes Indiens et Pakistanais des Émirats veulent voir leurs stars évoluer près de chez eux. L'ILT20 répond parfaitement à cette demande  », explique à Orient XXI un des dirigeants du jeu à Abou Dhabi. La dernière édition du tournoi en janvier 2026 a couronné la franchise de Charjah, les Desert Vipers Vipères du désert »).

Un nouveau marché

Au-delà du spectacle, l'ILT20 se veut un projet stratégique mêlant intérêts économiques et diplomatiques. Elle est inspirée du modèle de l'Indian Premier League (IPL), véritable catalyseur du cricket mondial par sa puissance médiatique et financière. Cette ligue représente en effet plus de 18 milliards de dollars (15 milliards d'euros) de valorisation, plus d'un milliard de dollars (850 millions d'euros) de droits audiovisuels par saison et plus d'un milliard de téléspectateurs cumulés chaque année selon le Conseil international de cricket. Comme l'IPL donc, l'ILT20 repose non plus sur un État-nation structurant, mais s'inspire du modèle nord-américain. Il se développe sous l'impulsion d'investisseurs privés autour de franchises, où les villes deviennent des marques, les joueurs des actifs et les ligues des plateformes commerciales transnationales.

Avec l'ILT20, Abou Dhabi, épaulé par des entités dubaïotes, crée un pont sportif entre le sous-continent indien et le Golfe. Cette ligue a cédé, en 2023, ses droits télévisuels et numériques au géant du divertissement indien, Zee Entertainment, pour dix ans, pour 100 à 150 millions de dollars (85-125 millions d'euros), garantissant un accès direct au marché indien et à ses audiences. Environ 20 % des revenus sont redistribués aux franchises, qui tirent aussi profit du sponsoring et de la billetterie.

Cette dynamique s'inscrit dans une vision plus large. Abou Dhabi entend faire du sport un levier structurant de son influence régionale. Du football, avec le City Football Group (CFG, qui possède le club de football de Manchester City) aux courses de dromadaires, du Golfe au Maroc en passant par le Tchad, l'émirat mobilise ses fonds souverains, principalement Mubadala et l'Abu Dhabi Investment Authority (ADIA), pour supporter son action. La rénovation en 2021 du Tolerance Oval, à côté du Zayed Cricket Stadium, pour accueillir des matchs officiels de T20, illustre cette ambition. Mais au-delà des enceintes sportives, c'est une véritable économie du cricket que les Émirats arabes unis cherchent à bâtir en partenariat étroit avec les conglomérats indiens.

Porte d'entrée aux Émirats

Au cours des années 2000, cette économie s'est rapidement financiarisée. Organisateur de l'ILT20, l'Emirates Cricket Board (ECB) s'inscrit dans un marché évalué à 4,5 milliards USD (3,8 milliards d'euros). Suivant la dynamique économique du cricket, le but de la ligue émiratie internationalisée est de capter l'attention du plus grand nombre, dépassant les sensibilités politiques et nationalistes des uns et des autres. Comme le souligne un conseiller auprès de l'ECB :


C'est simple. Abou Dhabi s'intéresse au cricket pour parler aux hommes d'affaires du sous-continent indien, par la création de l'ILT20, il crée un nouveau marché autour du cricket, pour faciliter en retour son accès à l'économie sud-asiatique, c'est du donnant-donnant.

Cinq des six franchises de l'ILT20 sont ainsi détenues par des groupes indiens majeurs — Reliance Industries, Adani Group, Knight Riders Group, GMR Group et Capri Global — et répondent à cette logique. Elles combinent implication dans le cricket et stratégie économique, utilisant leur implantation aux Émirats comme porte d'entrée vers les domaines de l'énergie, des infrastructures ou de la logistique, des secteurs clés de l'économie du pays.

Jay Shah, secrétaire général du Board of Control for Cricket in India (BCCI) et président de l'ICC, a renforcé cette synergie en facilitant la participation de joueurs indiens et en négociant des accords de diffusion, permettant à l'ILT20 de toucher des centaines de millions de téléspectateurs en Inde.

L'ILT20 s'est imposée comme la deuxième ligue au format T20 la plus regardée au monde, juste derrière l'Indian Premier League (IPL). Lors de sa première saison, elle a rassemblé 367 millions de téléspectateurs uniques à travers le monde, dont 255 millions en Inde, faisant d'emblée de l'événement l'un des championnats T20 les plus suivis. Lors de la deuxième saison, l'audience est restée très élevée, avec 221 millions de téléspectateurs en Inde et un total d'environ 348 millions dans le monde d'après les données de diffusion.

L'ILT20 illustre l'ambition d'Abou Dhabi de faire du cricket un levier supplémentaire de son influence. Des partenariats signés en juin 2025 avec le Koweït puis l'Arabie saoudite en septembre projettent une extension de la ligue avec des matchs qui pourraient être joués dans ces pays. Cette dynamique sportive se déploie dans un contexte régional tendu. La rivalité avec Riyad a éclaté au grand jour début janvier 2026 sur le théâtre yéménite, dont les Émirats ont été évincés. Cette rupture révèle des agendas concurrents et une lutte ouverte pour l'influence régionale.

Confronté à l'équation saoudienne, Abou Dhabi a renforcé ses liens avec l'Inde, tout en s'efforçant de préserver ses relations avec le rival pakistanais. Comme l'ont montré la rencontre entre le président des Émirats, Mohammed Ben Zayed (MBZ) et le premier ministre Narendra Modi à New Delhi le 19 janvier 2026, quelques jours après le divorce consommé avec Riyad, et la visite officielle du président pakistanais Asif Ali Zardari à Abou Dhabi fin janvier.

« La croissance se trouve à l'Est »

Aux Émirats, le cricket s'est historiquement enraciné, durant les années 1950, autour des clubs de communautés du sous-continent indien vivant à Charjah et Dubaï. Sa culture, qui s'ancre principalement dans ces deux ports et à proximité des bases militaires britanniques, prend une nouvelle envergure dans les années 1980, particulièrement à Charjah.

Lors de cette décennie, le Charjah Cricket Stadium devient un haut lieu de ce sport, accueillant les meilleures sélections internationales. L'enceinte devient le théâtre régulier de confrontations disputées entre les rivaux indiens et pakistanais. Le Sri Lanka, l'Australie, l'Angleterre et les West Indies, l'équipe des Antilles britanniques, s'y rendent pour y disputer des rencontres. Le stade accueille des compétitions majeures, confirmant son rôle central dans l'organisation des grands tournois ODI (One Day International) sur terrain neutre durant les années 19802. Ces championnats organisés sous l'impulsion de l'homme d'affaires, Abdel Rahman Boukhatir, le premier président de l'Emirates Cricket Board et héritier d'une famille de magnats de l'immobilier, placent les Émirats arabes unis aux premières loges des transformations de ce sport.

C'est par amour du jeu et à travers les relations entretenues par Charjah et l'émirat voisin de Dubaï avec l'écosystème économique du sous-continent indien que la culture du cricket a consolidé son assise aux Émirats. Mais, depuis une décennie, le centre de gravité du jeu s'est progressivement déplacé vers Abou Dhabi, accompagnant son affirmation politique.

Ce virage stratégique doit beaucoup à Nahyan Ben Moubarak Al-Nahyan, ministre émirati de la tolérance et de la coexistence et cousin de MBZ, dont l'engagement au Pakistan allie économie et philanthropie. Via le Abu Dhabi Group, il a investi dans des banques pakistanaises comme la Bank Alfalah et la United Bank Limited, tout en soutenant des projets éducatifs et humanitaires, renforçant ainsi l'influence d'Abou Dhabi dans ce pays. Passionné de cricket, ce sport élitiste devenu populaire au Pakistan au tournant des années 1970, Al-Nahyan le conçoit comme un levier d'influence internationale.

Pour Abou Dhabi, le cricket renforce donc la convergence entre l'émirat, l'Inde et le Pakistan, en phase avec le recentrage stratégique revendiqué par Khaldoon Al-Mubarak, le directeur du fonds souverain Mubadala et président du City Football Group : « La croissance se trouve aujourd'hui à l'Est, et si je regarde les 10 à 20 prochaines années, nous voyons la croissance en Inde et en Asie du Sud-Est », plaidait en 2023 le businessman émirati3.


1La Coupe du monde de cricket T20, lancée en 2007, est un championnat du monde de cricket au format Twenty20. Organisée par le Conseil international du cricket (International Cricket Council, ICC), l'instance dirigeante du sport, cette compétition est la variante la plus rapide du cricket, chaque équipe jouant 20 overs (séries de lancers), d'où son nom. Ces matchs durent autour de trois heures quand le format plus classique, dit test, s'étale sur plusieurs jours.

2Ces tournois ODI, très populaires, se disputent sur une seule journée et consacrent un vainqueur tandis que les rencontres de test-cricket, plus anciennes et prestigieuses, se déroulent sur une durée de plusieurs jours, jusqu'à cinq, et peuvent, elles, se terminer par un… match nul.

3«  Investment focus for Abu Dhabi wealth fund Mubadala will shift to Asia -CEO  », Reuters, 7 décembre 2023.

25.02.2026 à 06:00

Sahara occidental. Un règlement du conflit au profit du Maroc ?

Khadija Mohsen-Finan

A-t-on assisté à l'esquisse d'un règlement du conflit du Sahara occidental qui déchire le Maghreb depuis plus de cinquante ans et qui se ferait au profit du Maroc ? Il est trop tôt pour le dire, mais une étape semble avoir été franchie à Madrid les 8 et 9 février 2026. Deux semaines après cette réunion, de nouvelles négociations, à huis clos, se sont tenues les 23 et 24 février à Washington, montrant la volonté des États-Unis de résoudre la question en contournant la consultation des (…)

- Magazine / , , , , , , ,
Texte intégral (2094 mots)

A-t-on assisté à l'esquisse d'un règlement du conflit du Sahara occidental qui déchire le Maghreb depuis plus de cinquante ans et qui se ferait au profit du Maroc ? Il est trop tôt pour le dire, mais une étape semble avoir été franchie à Madrid les 8 et 9 février 2026. Deux semaines après cette réunion, de nouvelles négociations, à huis clos, se sont tenues les 23 et 24 février à Washington, montrant la volonté des États-Unis de résoudre la question en contournant la consultation des populations saharaouis.

Organisée dans les locaux de l'ambassade étatsunienne à Madrid les 8 et 9 février, la rencontre sur le Sahara occidental a réuni tous les protagonistes du conflit — le Front Polisario, l'Algérie, le Maroc et la Mauritanie — à l'initiative du président Donald Trump. Celui-ci avait reconnu fin 2020 la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental, en échange de l'établissement de relations diplomatiques entre le Maroc et Israël. Sans désigner de vainqueur ni de vaincu, le président américain semble avoir entériné que la négociation ne portera que sur la proposition d'une autonomie, certes élargie, pour le Sahara occidental, écartant l'idée d'une indépendance.

Un « seul document sur la table »

Sept ans après les dernières négociations directes, l'administration Trump se montre bien décidée à clore le conflit du Sahara occidental. C'est d'ailleurs bien sous son égide que la rencontre a été placée, malgré la présence de Staffan de Mistura, l'envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies pour le Sahara.

La réunion avait pour objectif de parvenir à un accord-cadre d'ici le printemps. Le Front Polisario et l'Algérie, qui parlaient d'une même voix, ont évoqué, comme ils en ont l'habitude, l'autodétermination du peuple sahraoui. Or, les discussions portaient bien sur l'autonomie du Sahara au sein d'un Maroc souverain.

Contrairement à la résolution 2797 des Nations unies du 31 octobre 20251, qui appelait avec prudence à des négociations « prenant pour base » le plan marocain d'autonomie, les organisateurs de la rencontre ont bien précisé aux participants que le plan d'autonomie, actualisé par le Maroc, était « le seul document sur la table ». À la différence du plan Baker proposé par l'ancien secrétaire d'État des États-Unis et envoyé personnel du secrétaire général de l'ONU pour le Sahara, l'autonomie n'est pas conçue comme une étape vers l'indépendance, mais bien comme une solution définitive ; il n'y aura pas de référendum d'autodétermination.

Contrairement au plan proposé par le Maroc en 2007, qui ne comptait que trois feuillets, le projet discuté en comportait quarante et était composé de neuf chapitres et quarante-deux clauses. Cette refonte totale a été coordonnée par trois conseillers royaux : le diplomate Taïeb Fassi Fehri, le constitutionnaliste Omar Azziman, et Fouad Ali Al-Himma, le principal conseiller du roi Mohammed VI, qui a veillé aux équilibres politiques entre un Sahara autonome et les autres régions du royaume.

Ce plan prévoit la création d'une région autonome dotée d'un gouvernement, d'un parlement et d'une justice aux compétences propres. Cependant, Rabat conservera les droits régaliens : la défense nationale, la politique étrangère, la monnaie, la nationalité et les symboles de la souveraineté, comme le drapeau.

Le point de vue du Polisario

Si le Front Polisario et, en arrière-plan, l'Algérie semblent avoir accepté ce schéma d'autonomie, des divergences ont porté sur la répartition des compétences entre la région et l'État central. Le Front Polisario, certainement appuyé par Alger, et le Maroc ont essayé de défendre leur propre conception de l'autonomie : la plus large possible pour les premiers, la moins distincte des autres régions du Maroc pour le second. Des tiraillements évidents, mais qui se font alors que le rapport de forces favorise clairement le Maroc, avec le soutien clair de Donald Trump.

Les concepteurs marocains de ce plan avaient pour principale préoccupation de penser cette région comme une partie intégrante d'un ensemble national. Ils ont pris soin de mentionner que les autorités autonomes étaient dans l'obligation d'« agir dans le respect de l'unité de l'État », et de la « cohérence des politiques publiques nationales ». Ainsi, pour Rabat, le chef du gouvernement régional devra être nommé par le roi et non élu. Il ne saurait être question d'un wali (gouverneur) différent des autres régions du royaume. Au Sahara comme ailleurs, il sera le représentant de l'État central et le garant de sa présence : il incarnera le lien entre cette région et l'unité nationale du pays. Que ce soit sur le plan politique, sur le plan juridique ou encore au niveau économique, il s'agit d'abord de préserver l'unité du pays et de ne pas créer d'asymétrie entre les régions.

De son côté, le Front Polisario défend l'instauration d'une vraie autonomie. Pour l'organisation, le chef de l'exécutif régional doit tirer sa légitimité du suffrage universel et non du roi dont il ne peut être le simple représentant. Ces approches différentes sont d'autant plus importantes que, selon le texte proposé, le chef du gouvernement régional jouira de vraies prérogatives : il dirigera l'administration régionale, nommera les hauts fonctionnaires régionaux, prendra les initiatives législatives. Il sera également responsable devant le Parlement.

Les débats autour du pouvoir du wali renvoient au particularisme de cette région. Pour les Marocains, cette large autonomie n'est pas concevable, puisqu'elle suppose une refonte totale de leur architecture institutionnelle. Dans la mesure où ils ont le sentiment d'avoir vaincu la partie adverse, ils ne sont pas disposés à céder. La difficulté réside alors dans un compromis sur des instances qui pourraient paraître indépendantes, mais qui s'inscrivent en réalité dans le système politique marocain existant.

À titre d'exemple, si le nouveau plan prévoit un ordre juridictionnel régional doté de tribunaux de première instance, d'une cour d'appel et d'une cour supérieure relevant du droit régional, ces juridictions rendront toutefois leurs décisions au nom du Roi. Autrement dit, même décentralisée, la justice émanera du Roi, alors que le texte mentionne une « marge d'autonomie significative dans l'application du droit ».

Le retour des exilés

L'autonomie de la région dépendra également beaucoup de la manière dont seront gérées ses ressources. Compte tenu de ses eaux poissonneuses et de son phosphate, le Sahara dispose d'un énorme potentiel en matière d'énergies renouvelables. Dans le plan proposé, seule une partie de ses revenus reviendront à la région, selon un pourcentage à négocier. C'est à ce niveau que le Front Polisario, appuyé par l'Algérie, pourrait demander davantage d'autonomie dans la gestion des ressources naturelles. Car, pour l'heure, les ressources du Sahara sont liées aux impôts fonciers régionaux et à une redevance sur l'exploitation des richesses naturelles.

Le contrôle de l'argent provenant des richesses du Sahara se fera sous le contrôle de la Cour des comptes du royaume du Maroc. Les projets énergétiques et les mines seront soumis à un encadrement légal strict. Quant aux investissements étrangers, ils seront soumis à un double contrôle : celui des autorités régionales et celui des organes centraux de l'État marocain. Pour ce territoire riche et ouvert sur l'Atlantique, il n'est pas question de laisser s'installer une souveraineté économique susceptible d'affaiblir le Maroc.

La question de l'identité régionale se pose également avec acuité compte tenu du retour des exilés de Tindouf en Algérie. Le plan proposé par Rabat leur consacre des dispositions précises. Le retour de ces Sahraouis, qui concerne environ 165 000 personnes selon ce plan, se fera sur la base du volontariat, et sur vérification de leur identité par un comité qui sera mis en place. Cette structure aura vocation à les enregistrer, à estimer leur durée de résidence avant le conflit, leurs liens familiaux, etc. Le document officiel, qui n'a pas été rendu public, ne mentionne pas l'association des Sahraouis à cette évaluation. Rabat est à la manœuvre, et la position d'Alger reste inconnue. Cette question est d'autant plus délicate que le texte discuté précise que ces Sahraouis devront être désarmés et renoncer à leur revendication en faveur d'une indépendance. Une procédure d'amnistie est prévue, à l'exclusion des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité.

Exclure l'indépendance

Si le schéma d'autonomie entend faire table rase du combat pour l'autodétermination, il prend néanmoins en compte l'identité sahraouie, dite « hassanie » — en référence à la langue parlée par les Sahraouis et proche de l'arabe. Rabat prévoit ainsi la création d'un institut dédié afin d'en promouvoir la langue et d'organiser des manifestations culturelles. Cette identité, assimilée à d'autres expressions régionales, est considérée comme une composante du Maroc et doit se fondre dans l'identité nationale.

L'identité sahraouie a longtemps été au cœur des revendications du Front Polisario, d'où la présence d'une clause excluant tout droit à la sécession. L'objectif pour le Maroc est d'intégrer une population reconnue pour sa spécificité culturelle et tribale, sans envisager l'indépendance de la région.

Le Maroc sait qu'une grande autonomie accordée à ce qu'il a toujours appelé « les provinces du sud », inciterait les autres régions, et notamment les plus frondeuses comme le Rif, à revendiquer les mêmes droits. Le royaume n'est pas prêt à abandonner la centralité du pouvoir pour un schéma fédéral, même si les rédacteurs de ce plan se sont inspirés de certaines mesures adoptées dans des États organisés sur ce modèle.

Une fois négocié, ce statut d'autonomie sera soumis à un référendum complètement distinct de celui que voulaient le Front Polisario et l'Algérie. Il sera question d'une consultation qui concerne tous les Marocains, et non uniquement les habitants du Sahara. Rabat considère qu'il s'agit d'une modification de l'architecture constitutionnelle du royaume, et qu'elle concerne donc les 37 millions de Marocains. Volontairement ou non, les quelques articles parus dans la presse algérienne sur cette réunion de Madrid faisaient une confusion entre les deux types de consultations.


1La résolution 2797 prolonge le mandat de la Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental (Minurso) au mois d'octobre 2026.

24.02.2026 à 06:00

Palestine. À Naplouse, « pour tenir, il ne faut plus penser au lendemain »

Jean Stern

Coupée du monde et soumise à un harcèlement quotidien de l'armée israélienne, Naplouse est toujours une place forte de la résistance palestinienne. Mais en ce début 2026, alors que la crise économique devient dramatique, le désespoir et la peur s'emparent des esprits. Reportage. De notre envoyé spécial à Naplouse. « Naplouse est au cœur d'une grande prison, cernée par quatorze colonies israéliennes et de nombreux checkpoints, la plupart du temps bouclés par l'armée. Jusqu'à quand (…)

- Magazine / , , , , , , , , ,
Texte intégral (3440 mots)

Coupée du monde et soumise à un harcèlement quotidien de l'armée israélienne, Naplouse est toujours une place forte de la résistance palestinienne. Mais en ce début 2026, alors que la crise économique devient dramatique, le désespoir et la peur s'emparent des esprits. Reportage.

De notre envoyé spécial à Naplouse.

« Naplouse est au cœur d'une grande prison, cernée par quatorze colonies israéliennes et de nombreux checkpoints, la plupart du temps bouclés par l'armée. Jusqu'à quand allons-nous souffrir ? Ils ont détruit Gaza, et menacent de nous détruire. Mais ils ne pourront pas détruire notre dignité », soupire l'un de mes interlocuteurs naplousins.

Misère sociale, répression meurtrière, peur de la disparition, sentiment d'abandon. Je croyais avoir usé ces mots en tentant de raconter la Palestine ces dernières années. Mais, en quelques jours à Naplouse début février 2026, je constate qu'il va falloir les reprendre pour décrire une terreur qui monte. Au point que beaucoup de ses habitants craignent la fin de la glorieuse histoire de leur ville, splendide et ancienne rivale de Jérusalem, de Damas et du Caire, nichée au centre d'une région fertile. « Après ce qu'ils ont fait à Gaza, on peut s'attendre à tout, n'est-ce pas ? », souligne un jeune intellectuel, qui peine à nourrir sa femme et ses enfants alors qu'il est fonctionnaire avec un revenu régulier. « On ne peut plus rien acheter, si ce n'est des produits israéliens », soupire-t-il.

Rétrécir l'espace vital des habitants

À l'asphyxie économique, Israël ajoute le cynisme commercial. Le harcèlement des colons et la complicité active de l'armée ont depuis deux ans coupé Naplouse de son environnement nourricier : les terres fertiles des vallées alentour, cultivées par des paysans maraîchers, qu'Israël confisque méthodiquement. Les produits frais palestiniens arrivent désormais sur les marchés au compte-gouttes. Ils sont remplacés par des fruits et légumes israéliens, vendus cinq fois plus cher. Ces produits sont le plus souvent boycottés par la population.

La viande est devenue rare et coûteuse. Ce n'est pas encore la pénurie, mais à la peur de manquer s'ajoute l'humiliation et le dégoût. « On n'en peut plus de subir le désastre », commente Bake Abdulhaq, un ancien journaliste qui anime un observatoire des fake news, nombreuses dans la région comme ailleurs. Natif et amoureux de la ville – « je suis marié à Naplouse », dit-il les yeux pétillants — il constate qu'Israël y perfectionne « une méthode de gestion de l'occupation » qui consiste à rétrécir l'espace vital des habitants.

« J'aime cette ville parce que l'on s'est battu pour elle. Ma famille vient de la vieille ville, j'y suis né. Mais pour retrouver l'espoir, il ne faut plus penser au lendemain », ajoute Moaz, un salarié d'une ONG. Pudique, il choisit lentement ses mots pour tenter de décrire le malheur et l'enfermement qu'il subit. À près de 40 ans, Moaz n'est allé que deux fois à Jérusalem, distante de 65 kilomètres. Il n'a jamais vu la Méditerranée, qu'on distingue par beau temps sur les hauteurs de la ville, bordée par les gratte-ciels de Tel-Aviv et Netanya.

Des mesures foncières pour accélérer l'annexion

Après deux ans et demi de guerre génocidaire, Israël renoue avec la croissance. Largement dopée par les industries militaires et de surveillance, la Bourse de Tel-Aviv a gagné 15 % depuis janvier 2026, après une progression de 52 % en 2025. Pendant ce temps, le proconsul de Palestine, le fasciste suprémaciste Bezalel Smotrich, ministre des finances et ministre délégué de la défense, avance ses pions. La Palestine s'enfonce dans une crise provoquée par les projets d'annexion qui se précisent dans l'indifférence de la « communauté internationale ».

Le 15 février, une semaine après avoir approuvé un texte facilitant les achats de terres par les colons, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou a autorisé une procédure, soumise par Smotrich — qui habite la colonie de Kedumim, non loin de Naplouse —, permettant d'accélérer le processus d'enregistrement foncier en Cisjordanie, une première depuis 1967. Limitée à la zone C, qui représente plus de 60 % du territoire, cette mesure vise à enregistrer des terres non cadastrées comme propriété de l'État israélien, les rendant ainsi disponibles pour le développement des colonies. Avec, là encore, un cynisme absolu, le gouvernement israélien parle d'une « mise en ordre des procédures d'enregistrement foncier ».

En réalité, il s'agit de faciliter l'annexion rampante qui s'est accélérée depuis deux ans. Quelques chiffres suffisent à s'en convaincre : entre 2017 et 2022, Israël avait autorisé la construction de 12 800 logements pour les colons en moyenne par an dans les territoires occupés. Mais en 2024, ce chiffre a grimpé à 26 170, puis à 47 390 en 2025, soit quatre fois plus… sans compter les implantations sauvages qui bénéficient de la bienveillance des autorités et des services publics, eau, électricité, bus et routes flambant neuves réservées aux colons et à l'armée.

La perspective d'une nouvelle Nakba, d'un nouvel exode, est dans tous les esprits et terrifie les habitants de Naplouse. « Pour tenir, il faut ne pas penser au lendemain », lâche un journaliste, reprenant presque mot pour mot ce que dit Moaz. Lui aussi a de plus en plus de mal à nourrir sa famille.

« Il n'y a plus d'argent, les salaires sont minables et le taux de chômage des jeunes explose », ajoute Nasser Rahmi Arafat, descendant d'une grande famille de Naplouse, de celles qui ont fait fortune grâce à la richesse agricole de la région, les oliviers surtout. Hébron, sa rivale du sud, se vante de ses 28 sortes de raisin. Naplouse, elle, se régalait jusqu'il y a peu de tomates et de légumes cultivés dans les vallées alentour depuis la nuit des temps grâce à une gestion méticuleuse de la ressource en eau.

Nasser est un bel homme, élégant et courtois. Son regard bleu est fatigué, presque éteint. Nous nous connaissons un peu, mais les retrouvailles sont tristes. Il aime vanter les vertus de sa ville : d'abord le « welcome smile », le sourire de bienvenue qui peut faire fondre les cœurs les plus endurcis ; ensuite le savon délicieusement parfumé, et enfin la knafé, un délicat flan tiède au fromage. Autant de douceurs qui contribuent au charme de la ville enserrée par des montagnes, aujourd'hui places fortes de l'armée d'occupation. Pour lui, il n'est plus question de sourires et de douceur, mais de détermination et de résistance. « On ne part pas battus, dit-il. Plus Israël nous mettra la pression, plus nous serons forts. » Autour des meilleures échoppes pâtissières de la vieille ville, il n'y a plus ni les foules ni la joie, quand sortent des fours les plateaux fumants de knafé.

Pression israélienne sur la vieille ville

Nasser Rahmi Arafat est architecte, militant et spécialiste de l'histoire de Naplouse. Il a transformé les ruines d'un palais familial au cœur de la cité médiévale en un lieu de rencontres. Il y maintient vivante la mémoire de la ville enfouie par l'occupation. L'homme a collecté un certain nombre de portes de maisons palestiniennes de la vieille ville qui ont été détruites au fil des années par l'occupant israélien. Des enfants ont transformé ces portes en tableaux, visions naïves et poignantes de l'occupation.

Le palais est une élégante demeure articulée autour de patios frais. Il comptait de nombreuses pièces de réception, mais aussi une fabrique de savons et de cosmétiques, à base d'huile d'olive — des produits de beauté qui ont fait la réputation de Naplouse en Orient. Le monument est également l'un des symboles de l'esprit de résistance de la vieille ville, qui a été partiellement démolie lors du siège d'avril 2002, au cours de la seconde intifada. Elle est pourtant restée le cœur vivant de la cité avec ses souks, ses mosquées, ses églises, ses célèbres hammams, ses nombreux cafés et ses jolis hôtels hélas déserts.

Plus récemment, elle a été la cible de l'armée israélienne lors de la répression des jeunes de la Fosse aux lions. Entre 2021 et 2022, ce groupe dirigé par Abou Saleh, 25 ans, et Abou Adam, 28 ans, prônait la reprise de la lutte armée contre les colons et l'armée, et dénonçait la servilité de l'Autorité palestinienne. La plupart de ses 200 militants, dont ses deux dirigeants, ont été tués. Les maisons de leurs familles qui se trouvaient dans la vieille ville ont été dynamitées.

Depuis le début de l'année, les raids ont repris. Le 10 février, l'armée israélienne a fait une descente dans la vieille ville pour arrêter 22 personnes. Pendant des heures, les drones ont survolé la ville, avec leur bourdonnement menaçant. On comprend l'exaspération des Gazaouis qui supportent depuis des années ce bruit destiné à faire peur.

Naplouse, 10 février 2026. Depuis janvier 2026, les raids de l
Naplouse, 10 février 2026. Depuis janvier 2026, les raids de l'armée israélienne ont repris. Ce jour-là, 22 personnes ont été arrêtées.
© Ayman Nobani

J'apprends les arrestations après coup — tout va toujours très vite. Nous étions à deux pas. D'autres ont été effectuées par l'armée les 12 et 13 février, dans le camp de réfugiés du Vieux Askar et le quartier d'Al-Masaken Al-Chaabiya (littéralement, les « habitations populaires »), situés dans l'est de la ville, et dans les villages proches d'Assira Al-Chamaliya et de Kafr Qalil. Le message est simple : les soldats sont chez eux partout en Palestine, même dans des villes comme Naplouse, pourtant sous la responsabilité officielle de l'Autorité palestinienne.

Naplouse, 10 février 2026. « Le message de ces raids est simple : les soldats [israéliens] sont chez eux partout en Palestine, même dans des villes comme Naplouse. »
Naplouse, 10 février 2026. «  Le message de ces raids est simple : les soldats [israéliens] sont chez eux partout en Palestine, même dans des villes comme Naplouse.  »
© Ayman Nobani

Ce matin de février, Nasser Rahmi Arafat reçoit dans son bureau ceux et celles qui viennent le solliciter. Il me demande de les écouter. Douze personnes défilent dans la matinée et livrent des récits poignants. Il ne peut pas grand-chose face à la détresse sociale et la misère grandissante, conséquences directes de la politique d'annexion israélienne des territoires occupés. Des dizaines de milliers de Palestiniens qui travaillaient en Israël ou dans les colonies ont par exemple perdu leur emploi. Ils ont été remplacés par des Philippins, des Sri-Lankais ou des Thaïlandais. Arafat donne aux uns un billet de 50 shekels (environ 14 euros), aux autres un numéro de téléphone. « On en est là aujourd'hui », soupire-t-il.

La misère est en effet palpable dans les souks. La clientèle est clairsemée, les magasins sont vides. « Israël est en train de nous affamer », dit un homme.

Nuits blanches et crises de panique

Chaque jour, les nouvelles sont mauvaises, car aux raids de l'armée s'ajoutent ceux des colons. Depuis le début du mois de février, les villages proches d'Al-Harayeq, de Bir Quza, de Jabal Bir Quza, de Talfit et de Qusra ont été attaqués par les colons. Dans le camp de Balata, aux portes de la ville, un immeuble du Fatah a été bombardé par l'armée le 14 février. Des hommes sont arrêtés tous les jours par l'armée aux checkpoints de la ville, la plupart du temps bouclés à double tour.

La route qui grimpe sur les hauteurs du mont Garizim, lieu supposé de la rencontre entre Adam et Eve et du sacrifice de son fils par Abraham1, est actuellement la seule voie pour entrer et sortir de Naplouse. Nous traversons le village des Samaritains installé sur la crête de la montagne. Ils sont souvent vêtus de très beaux costumes traditionnels, comme dans un conte de fées. Chacun présente à l'étranger de passage ses trois passeports, israélien, palestinien et jordanien, comme si ces sésames magiques pouvaient arrêter la guerre. Les Samaritains prient dans un paradis perdu aux portes de l'enfer.

Avec des transports publics à l'arrêt ou presque et des taxis hors de prix, compte tenu des conditions sécuritaires, Naplouse, isolée du monde, est secouée par la peur. Les Naplousins nous racontent les nuits d'angoisse des vieux comme les crises de panique des enfants. Plus rien ne semble tenir, sauf l'armée israélienne et les colons qui attaquent, pillent, détruisent et tuent sans répit.

Chef du département de sciences politiques de l'université An-Najah — la plus importante de Palestine, qui compte plus de 25 000 étudiants — Raed Debee a la petite quarantaine, le regard franc et l'intelligence vive. Il est fier des performances de ses quinze facultés, de ce « lieu intellectuel unique de formation et de mise à niveau des intellectuels de la région ». Mais selon lui, Naplouse, qui fut « la capitale de l'économie régionale, mais aussi celle de l'intifada, s'affaiblit d'année en année ». Comme la plupart des gens ici, il réclame la fin de l'occupation et une nouvelle vision politique en Palestine. Raed Debee prévient les Israéliens : « Il n'est pas question de partir. »

Ce n'est ni un slogan ni un vœu pieux, mais une réalité politique, humaine et historique, dans une ville qui a connu de nombreuses occupations. Celles-ci ont nourri son caractère rebelle et sa détermination de parvenir à l'indépendance. Il le dit, ils le disent d'ailleurs tous : la communauté internationale devrait cesser de les oublier. Ce qui se joue à Naplouse va « au-delà de la Palestine ».

« Quand reviendras-tu ? », me demande un ami. L'un comme l'autre, nous sommes incapables de répondre autrement qu'en nous serrant dans les bras.


1Selon la tradition samaritaine.

20.02.2026 à 06:00

« Leïla Shahid ne défendait pas la cause palestinienne, elle l'incarnait »

Rami Abou Jamous

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars (…)

- Dossiers et séries / , , , , , , ,
Texte intégral (1631 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Jeudi 19 février 2026.

Je ne sais pas si les mots vont pouvoir exprimer ce que je veux dire. Exprimer ma tristesse, exprimer ma douleur, exprimer ma perte. La perte de cette grande dame que j'ai toujours admirée, que j'ai toujours respectée, qui a toujours été pour moi le symbole même de la dignité et de l'humanité de la cause palestinienne.

Je l'ai rencontrée pour la première fois en 1998 à Aix-en-Provence, où je poursuivais mes études. Elle était venue parler en compagnie de Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien. Je connaissais déjà Darwich, j'attendais le moment de le revoir, mais je n'avais pas encore rencontré cette très jolie dame, très modeste, dont j'adorais l'accent chantant qui roulait les « r », chaque fois que je l'entendais à la radio ou sur les plateaux de télévision.

« Bonjour Rami, c'est Leïla Shahid à l'appareil »

Elle était pour moi un exemple de la façon de parler de la cause palestinienne, d'exprimer la douleur des Palestiniens, ou bien de ceux de Palestine ou ceux des camps de réfugiés au Liban, en Syrie ou en Jordanie.

À Aix, j'ai pu lui serrer la main brièvement, je n'ai pas eu le temps de lui exprimer mon admiration. Il m'a fallu attendre trente ans. Un jour, en plein génocide à Gaza, je reçois un appel sur mon portable et je reconnais dès le premier mot cette voix que j'entendais à la radio et à la télévision : « Bonjour Rami, c'est Leïla Shahid à l'appareil. » Je crois que ce fut la plus grande joie de ma vie. Et cette voix me disait qu'elle me soutenait, qu'elle suivait mon journal sur Orient XXI et mes interventions à la télé, à la radio. J'ai reçu ces paroles comme un grand honneur. En même temps, elles m'investissaient d'une grande responsabilité, parce que je n'arriverai jamais à faire ce qu'elle a fait pour la Palestine et pour la cause palestinienne.

Leïla Shahid n'était pas une des meilleurs diplomates palestiniens, c'était LA meilleure. Elle n'était pas née en Palestine mais savait parler au nom des Palestiniens. J'ai beaucoup appris de sa façon de parler à l'Occident, surtout aux Français. C'est elle qui m'a appris comment parler à l'Autre, à ceux qui ne font pas partie de notre culture ou qui ne partagent pas notre religion : avec amour et dignité. Elle n'essayait pas d'enfoncer les portes, mais plutôt de procéder pas à pas, de créer l'ambiance de la cohabitation. Elle parlait avec son cœur plein d'humanité, expliquait avec délicatesse et avec une grande finesse son amour pour la Palestine, et les souffrances des Palestiniens. À l'époque, quand j'écoutais ses interventions, je n'avais pas une grande connaissance des enjeux politiques et stratégiques en Occident, surtout en France, tout cela me dépassait. Mais j'étais impressionné par sa posture, sa dignité, sa façon d'aller à l'essentiel, toujours à hauteur d'humanité. Elle ne défendait pas la cause, elle l'incarnait. J'ai appris d'elle comment toucher la culture de l'autre, comment parler avec lui en utilisant son langage, en faisant des références à son histoire.

Comment toucher le cœur des autres ? Comment parler de cœur à cœur ? J'aimais la façon qu'avait Leïla Shahid de construire des ponts, de tisser des liens très forts entre les cultures et les populations. Elle défendait la cause palestinienne avec une grande noblesse et une grande intelligence. Grâce à elle, j'ai compris que débattre, ce n'est pas faire preuve de faiblesse, mais plutôt faire preuve d'une force maîtrisée, que le débat est un lieu de culture, d'échange et surtout de respect de l'autre.

Comme si j'étais décoré d'une médaille d'honneur

Leïla, j'ai beaucoup appris de toi. À l'époque, quand j'étais à Aix, la majorité des Français ne savait pas grand-chose de la Palestine. Ils connaissaient Yasser Arafat et Israël, mais c'était tout. J'essayais de faire comme toi, de parler aux gens, d'améliorer mon français pour avoir la même aisance que toi. J'essayais même de rouler les « r » comme toi, tellement j'aimais la musique de ta parole… mais sans y arriver.

Je n'ai ni ta diplomatie ni ton intelligence, mais j'ai essayé de me hisser à ton niveau et à celui de la cause palestinienne comme tu la défendais. Alors quand tu m'as téléphoné pour me dire que tu voulais préfacer mon livre, ce fut comme si j'étais décoré d'une médaille d'honneur. J'ai eu une raison de plus pour souhaiter l'arrêt de cette guerre et de ce génocide : pouvoir te dire en face tout ce que je suis en train de t'écrire. Te dire mon admiration et mon respect, te dire que tu étais ma professeure, que tu étais la meilleure représentatrice de la Palestine. Que tu étais la cause palestinienne, parlant au monde entier, d'une capitale à l'autre, de l'injustice que nous vivons. Je voulais te dire combien j'étais honoré que tu m'aies appelé au téléphone, et que tu fasses partie de mon groupe WhatsApp, et d'échanger des messages avec toi.

J'étais si heureux que tu sois là. Ton soutien m'a donné beaucoup de force, beaucoup de détermination pour continuer à parler. Mon père, qui était journaliste, m'a appris l'amour de la Palestine, et qu'une plume valait beaucoup plus que les mitrailleuses et les bombes atomiques. Mais toi, tu m'as appris comment parler aux autres, comment construire des ponts. Comment transmettre la question palestinienne à des populations entières de l'Occident, avec cette petite plume que mon père m'a donnée.

Essayer de prolonger ton chemin

Tu m'as appris à avoir le courage d'affronter celui qui nous veut du mal, ou bien celui qui, par idéologie, veut faire de nous des terroristes, transformer la victime en bourreau. Le courage d'affronter ces gens-là avec humanité, et avec beaucoup de force. Tu m'as appris à ne pas demander la compassion, mais à éveiller les consciences. Parce que nous sommes du côté du droit. Quand je fais des interventions ou quand j'écris, j'essaie de t'imiter, de me souvenir que j'ai la responsabilité de représenter avec honneur la juste cause. Comme on dit chez nous, « nous sommes les propriétaires du droit » (pour dire que le droit est de notre côté). Nous ne sommes ni des bourreaux ni des colons. Nous sommes un peuple qui vivait en paix, et dont quelqu'un est venu prendre la terre.

Et toi, tu étais la meilleure pour montrer qui est le bourreau et qui est la victime. Je voulais continuer à apprendre de toi mais tu es partie trop tôt. J'avais tant de choses à te dire. Je voulais te présenter ma famille, Sabah, Walid et Ramzi. Je voulais leur dire tout ce que tu étais pour moi, les yeux dans les yeux. Je voulais leur dire : « Voici ma professeure. » Comme quelqu'un qui veut présenter à ses enfants son professeur le plus aimé quand il était petit. Mais tu n'étais pas seulement une professeure pour moi, tu étais une véritable école à toi toute seule : une école de diplomatie, d'humanité, de savoir-faire. Une école de dignité. Une école engagée, ferme sans être dure. Et sans haine.

Ton combat continue, Leïla. On va essayer de prolonger ton chemin. Tu es toujours en nous, tu seras toujours notre guide, notre lumière et notre école. Et j'espère qu'on sera à la hauteur. Tu as tout mon respect, ma gratitude et ma fidélité.

Rencontre Orient XXI Libertalia au Lieu dit 28 novembre 2024 - YouTube

26.01.2026 à 06:00

L'Iran, meilleur ennemi d'Israël

Sylvain Cypel

Longtemps, Téhéran a été le grand allié de Tel-Aviv dans la région. Avec les crises à répétition qui fragilisent le régime d'Ali Khamenei, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou oscille entre « changement de régime » et tentation du chaos, sous l'œil attentif de Washington qui dépêche une armada dans la région. Et il mise – sans trop d'illusions – sur Reza Pahlavi, le fils du dernier Chah. « Mais que faisait donc Reza Pahlavi en Israël ? », s'interrogeait, au printemps 2023, (…)

- Magazine / , , , ,
Texte intégral (3842 mots)

Longtemps, Téhéran a été le grand allié de Tel-Aviv dans la région. Avec les crises à répétition qui fragilisent le régime d'Ali Khamenei, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou oscille entre « changement de régime » et tentation du chaos, sous l'œil attentif de Washington qui dépêche une armada dans la région. Et il mise – sans trop d'illusions – sur Reza Pahlavi, le fils du dernier Chah.

« Mais que faisait donc Reza Pahlavi en Israël ? », s'interrogeait, au printemps 2023, l'historien irano-étatsunien Arash Azizi1. Lors d'une tournée en Europe, le fils en exil du défunt chah d'Iran passait quatre jours en Israël. Il y visitait le musée de la Shoah, passage obligé de tout hôte étranger, mais allait aussi prier au mur des Lamentations, à Jérusalem. Il y rencontrait le président de l'État et son premier ministre, Benyamin Nétanyahou, ainsi que plusieurs ministres — en particulier celui du renseignement. Tous lui donnaient du « Son Altesse Impériale ». À aucun moment, Pahlavi n'a prononcé le mot « palestinien ». Voilà qui ne pouvait que plaire à ses interlocuteurs.

S'il est un pays où l'on a aimé l'Iran, c'est bien Israël. Longtemps, les deux États ont filé le parfait amour. Pour David Ben Gourion (1886-1973), le fondateur de l'État d'Israël, l'ennemi principal, c'était les États arabes sunnites — surtout les nationalistes anticolonialistes. Contre eux, il fallait chercher à bâtir dans la région des alliances avec ceux qui le voudraient, États ou minorités ethniques ou religieuses, et préserver avec les autres les meilleures relations possibles. Dès les années 1950, l'alliance d'Israël avec la monarchie iranienne a été la plus importante de toutes ses alliances régionales. Elle n'a connu ses premières difficultés qu'en 1975 lorsque le monarque iranien Mohammed Reza Pahlavi et le baasiste Saddam Hussein, alors vice-président de l'Irak, mirent fin à un long litige sur le tracé des frontières du Chatt El-Arab2. La confiance s'était alors un peu érodée entre Tel-Aviv et Téhéran, mais le Chah restait un allié considérable, fournissant notamment du pétrole par l'oléoduc à travers Eilat, dans le sud d'Israël.

La révolution de 1979 et l'instauration de la République islamique en Iran bouleversèrent la donne. Pour Israël, l'Iran ne pouvait plus être perçu comme un allié fiable. Pour autant, pendant deux décennies, cela ne modifia pas les fondements de la vision israélienne quant à son environnement régional. Ainsi les services spéciaux israéliens allaient se fourvoyer dans l'Irangate, cette aide militaire étatsunienne secrète qui contournait les décisions étatsuniennes officielles d'embargo sur les armes dans la guerre Iran-Irak (1980-1988), qui faisait rage. En réalité, Washington livrait des armes à Bagdad. Et bientôt, elle en fournissait indirectement aussi à l'Iran. Israël prit sa part dans cette entreprise. Ezer Weizman, ex-chef de l'armée de l'air israélienne et futur président d'Israël (1993-2000), s'enrichit gentiment dans ces trafics. Ces relations irano-israéliennes entre chien et chat se sont maintenues jusqu'à la fin du siècle dernier. Israël était perçu par les dirigeants iraniens comme un ennemi, mais pas vraiment prioritaire. À la fin de la décennie 1990, les délicieuses pistaches iraniennes arrivaient encore, via Chypre, sur les marchés israéliens. De mauvaises langues assuraient que le fournisseur masqué n'était autre que l'ayatollah Hachemi Rafsandjani, premier producteur de pistaches en Iran, grand propriétaire terrien et président de l'Iran de 1989 à 1997.

Opération Pahlavi

Le grand bouleversement dans la relation israélo-iranienne intervint avec la montée en puissance de la fraction néoconservatrice du parti républicain aux États-Unis, dans cette même décennie 1990. Celle-ci avait, dès le début, considéré que l'Iran était devenu le cœur de tous les maux au Proche-Orient. Elle était également la plus active pour appeler à venger l'humiliation subie par Washington dans l'affaire des otages de l'ambassade étatsunienne en Iran, au lendemain de la révolution islamique. Après le 11 septembre 2001 et la création par l'équipe du président George W. Bush du concept de l'« axe du mal », formé de l'Irak, de l'Iran et de la Corée du Nord, Téhéran entrait, aux yeux des Étatsuniens, dans la catégorie des États « terroristes ». Depuis, Benyamin Nétanyahou, lui-même néoconservateur acharné, a transféré l'incarnation du mal aux yeux des Israéliens des nationalistes arabes vers la République islamique iranienne. Et il a entrepris de se rapprocher de ses adversaires en exil, surtout ceux restés fidèles à l'ex-monarchie Pahlavi.

Quatre jours avant le 7 octobre 2023, le journal israélien Haaretz et sa filiale économique The Marker publiaient une enquête très fournie sur une opération menée conjointement par le gouvernement israélien, des financiers étatsuniens et l'entourage de Reza Pahlavi3. Il en ressortait qu'une « opération d'influence numérique » de grande envergure avait été lancée pour réinstaller Reza Pahlavi comme chah d'Iran le moment venu. Celle-ci était « menée depuis Israël et financée par une entité privée bénéficiant de subventions publiques ». Une Israélienne y jouait un rôle clé : Gila Gamliel-Demri, alors députée du Likoud et aujourd'hui ministre des sciences et de la technologie, et qui a aussi été, précédemment, ministre du renseignement. Cette campagne, indique l'enquête soutenue par le laboratoire interdisciplinaire canadien Citizen Lab, a mis au jour « des centaines de faux comptes présumés » sur X faisant la promotion de Pahlavi, partageant des messages et utilisant des hashtags tels que #KingRezaPahlavi. Gila Gamliel-Demri est aujourd'hui « l'interlocutrice israélienne privilégiée de Reza Pahlavi », écrivent les enquêteurs. Plus largement, les liquidations ces dernières années sur le territoire iranien de hauts dirigeants militaires et scientifiques, celles, spectaculaires, d'alliés proches du Hezbollah ou du Hamas et enfin les frappes contre les sites nucléaires iraniens en 2024-2025 (lesquelles n'ont visiblement pas eu les résultats qu'Israël leur avait initialement attribués), ont montré combien Israël disposait d'informations de première main provenant de l'intérieur même de l'Iran.

Divergences avec la Maison Blanche

La plupart des spécialistes israéliens de l'Iran sont toutefois circonspects. Ils jugent que Reza Pahlavi, parti aux États-Unis à 18 ans un an avant la chute de son père, est resté très loin de son pays depuis bientôt un demi-siècle. Ils doutent qu'il soit capable de rallier un soutien significatif dans la population iranienne. Mais à défaut d'autre partenaire fiable en Iran, c'est bien lui qui, aujourd'hui, émerge en Israël comme son interlocuteur privilégié pour diriger un régime « post-mollahs ». Est-ce aussi l'avis de Trump ?

Jusqu'ici, il s'est plusieurs fois abstenu de manifester son soutien à Reza Pahlavi. Mais celui-ci est bien le chouchou des néoconservateurs à Washington. Et il existe une importante communauté iranienne pro-royaliste aux États-Unis qui, comme en France, a pris le parti d'Israël depuis le début de la guerre à Gaza, invoquant le soutien du régime iranien au Hamas.

Dans un entretien donné à Fox News le 15 juin 2025, en pleine phase de bombardements israélo-étatsuniens sur les sites nucléaires iraniens, Benyamin Nétanyahou a expliqué son soutien à un « changement de régime » en Iran. Le gouvernement de Téhéran, jugeait-il, est « très faible », et si l'occasion se présentait « 80 % de la population chasseraient ces voyous théologiques ». Évoquant les attaques israéliennes en cours, il n'excluait pas leur possible élargissement au QG des Gardiens de la révolution, à celui de la police et à la télévision d'État.

Le journal The Guardian rapportait la réaction de « militants pro-démocratie à Téhéran », disant qu'« une guerre israélienne ne leur serait d'aucune utilité ». À leurs yeux, Israël considère la destruction du régime « comme une fin en soi, sans aucun intérêt pour l'avenir de l'Iran au-delà de l'affaiblissement et de la déstabilisation d'un rival régional »4. De fait, à l'été 2025, même à Washington, l'enthousiasme de Nétanyahou pour un changement de régime suscitait déjà « un certain scepticisme », indiquait le journal britannique. C'était il y a sept mois, et, sur ce point, il semble que le scepticisme de Donald Trump se soit accru.

D'où les divergences que l'on constate ponctuellement entre Trump et Nétanyahou sur le sujet iranien. Depuis le 2 janvier 2026, où le président étatsunien a déclaré que les États-Unis sont prêts à intervenir — « Continuez à protester, l'aide arrive »,5 lançait-il aux Iraniens — jusqu'à ses récents propos moins belliqueux, Israël tente de s'adapter à ses volte-faces successives. Aux dernières nouvelles, le président étatsunien aurait accepté les promesses iraniennes de renoncer aux exécutions publiques de manifestants, et aussi résisté aux pressions de la partie de son entourage qui soutient publiquement Pahlavi. Le 14 janvier, dans un entretien à Reuters, il déclarait : « Nous n'en sommes pas encore là, nous examinons beaucoup de choses. » Il ajoutait ne pas être sur la longueur d'onde des « impatients » d'entrer en guerre contre l'Iran.

Politique régionale contre intérêts économiques

On peut légitimement penser que Trump, ce faisant, ne prend pas seulement en considération sa base MAGA (Make America great again), qui rejette les guerres étatsuniennes « inutiles ». Il espère aussi que sa théorie fondamentale — l'idée que la menace outrancière est plus efficace et moins coûteuse que l'action et les risques qu'elle inclut — s'appliquera à l'Iran. Et que Nétanyahou doit s'adapter. Ainsi, le 12 janvier dernier, alors que la presse étatsunienne évoquait de proches attaques contre l'Iran, Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison Blanche, affirmait : « La diplomatie restait la première option pour le président. » Le lendemain, Téhéran s'annonçait « disposé à reprendre le dialogue » avec l'administration étatsunienne, et indiquait que « des canaux s'étaient ouverts » entre Abbas Araghchi, son chef de la diplomatie, et le missi dominici de Trump, Steve Witkoff. Très clairement, Trump mène sa politique iranienne sans trop se préoccuper des positions profondes de Nétanyahou.

C'est que, sur le fond, États-Unis et Israël ne portent pas le même regard sur l'Iran. Trump y pense prioritairement en termes économiques internationaux, face à la Chine, qui l'obnubile. Nétanyahou, lui, porte d'abord un regard politique régional. Il ne cherche pas particulièrement d'accord avec l'Iran et il ne tient certainement pas à un Iran rétabli retrouvant une place de premier plan dans la région. À défaut d'un improbable régime royaliste qui restaurerait son lien lointain avec Israël, il privilégie un Iran affaibli et en proie au chaos.

Dès lors, à la conférence du Conseil israélien américain (Israeli American Council, IAC), tenue à Miami les 15, 16 et 17 janvier, et à laquelle Nétanyahou avait envoyé David Barnéa, son directeur du Mossad, Witkoff a mis les points sur le « i » : « J'espère qu'une solution diplomatique sera trouvée. Vraiment. » Il y affirmait qu'un accord diplomatique avec l'Iran devrait résoudre quatre enjeux : « Un, l'enrichissement nucléaire ; deux, les missiles balistiques [réduire leur arsenal]  ; trois, le matériel nucléaire dont il dispose, soit environ 2 000 kg enrichis entre 3,67 % et 60 % ; et quatre, les intermédiaires [les affidés de l'Iran, à commencer par le Hezbollah]. » Et il clôturait son exposé en assurant : « Nous pouvons régler ces quatre problèmes par la voie diplomatique, ce serait une excellente solution. L'alternative [entendre : une guerre] serait désastreuse. » Évidemment, dans cette liste, le sujet le plus chaud, tant pour les Iraniens que pour les Israéliens, est celui des missiles balistiques. Et il est très difficile d'imaginer que Téhéran soit disposé à faire des concessions importantes, si ces missiles constituent sa seule arme de dissuasion dans l'avenir.

Signaux contradictoires

À partir de là, on peut tout imaginer. Une nouvelle bouderie entre le Donald et « Bibi », dont on ne sait jamais à l'avance qui en sort vainqueur ? Un coup fourré de la Maison Blanche, qui endort Téhéran pour le surprendre avec une nouvelle attaque si la diplomatie s'étiole ? Une opération visant à pousser de l'intérieur le Guide de la révolution vers la sortie sans avoir besoin d'opération militaire ? Une pause dans les offensives des Israéliens qui peinent désormais à couvrir leurs multiples fronts ?

L'analyste israélien Barak Ravid, bête noire de Nétanyahou, qui officie sur le site étatsunien Axios, note que ce dernier aurait demandé à Trump de reporter toute action militaire contre l'Iran. Motif : « Donner à Israël plus de temps pour se préparer à d'éventuelles représailles iraniennes après une attaque d'Israël »6. Il serait donc trop tôt pour porter une attaque décisive. Mais Ravid indique aussi que l'armée étatsunienne déployait des « moyens défensifs et offensifs » supplémentaires dans la région, en particulier le porte-avion Abraham Lincoln. « Davantage de défense aérienne, d'avions de chasse et peut-être même de sous-marins devraient également arriver », ajoute-t-il. Enfin, « certains responsables » israéliens estiment que la crise actuelle pourrait « convaincre le régime iranien à faire des concessions qu'il avait précédemment refusé d'envisager ». Autant dire, Israël pourrait se passer d'une guerre avec l'Iran. Bref, chacun envoie concomitamment des signes guerriers et d'ouverture.

Mais sur le fond, les Israéliens seront-ils capables de céder à une possible évolution diplomatique ou politique tant que la République islamique reste en place ? Seront-ils capables de se dégager d'une pensée où l'hégémonie régionale garantit la pérennité de son existence ? Dans un article qui reflète l'avis d'une grande partie des experts israéliens en affaires sécuritaires — une engeance très volumineuse dans ce pays —, le principal analyste militaire du journal The Jerusalem Post imagine que, même sans viser un changement de régime en Iran, « Nétanyahou et Trump peuvent encore remodeler le Proche-Orient. »7 Il suffirait pour cela de « réduire quasiment à zéro le programme de missiles balistiques » de l'Iran et de faire de même « considérablement avec son potentiel de menace régionale ». La guerre, quoi d'autre ?


1Arash Azizi, «  What was the son of the last Shah of Iran doing in Israel  ?  », Haaretz, 19 avril 2023.

2Principal chenal du delta commun du Tigre et de l'Euphrate. Sur une partie de son parcours, il constitue la frontière entre l'Irak et l'Iran.

3Gur Megiddo et Omer Benjakob, «  The Israeli influence operation aiming to install Reza Pahlavi as Shah of Iran  », Haaretz, 3 octobre 2023.

4Peter Beaumont, «  Netanyahu speaks of regime change in Iran. What it means is regime destruction  », The Guardian, 17 juin 2025.

5Ben Samuels, «  Is Trump's bluff powerful enough to stop the US, Iran and Israel from sliding into war  ?  », Haaretz, 15 janvier 2026.

6Barak Ravid, «  Mossad director visits U.S. for Iran consultations  », Axios, 16 janvier 2026.

7Yonah Jeremy Bob, «  Even without regime change in Iran, Netanyahu and Trump can still reshape the Middle East  », The Jerusalem Post, 13 janvier 2026.

19.11.2025 à 06:00

L'exil sans fin des réfugiés afghans du Pakistan

Ondine de Gaulle, Shahzaib Wahlah

Depuis début octobre 2025, plusieurs escarmouches ont opposé le Pakistan et l'Afghanistan. Islamabad accuse Kaboul d'abriter les talibans pakistanais du mouvement Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), auteurs de plusieurs attentats sur son sol. Le 9 octobre, ce dernier a frappé son voisin (y compris la capitale) qui a riposté en ciblant des postes militaires de l'autre côté de la frontière. Un fragile cessez-le-feu a ensuite été conclu sous l'égide du Qatar et de la Turquie. Mais les autorités (…)

- Magazine / , , , , , , ,
Texte intégral (7757 mots)

Depuis début octobre 2025, plusieurs escarmouches ont opposé le Pakistan et l'Afghanistan. Islamabad accuse Kaboul d'abriter les talibans pakistanais du mouvement Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), auteurs de plusieurs attentats sur son sol. Le 9 octobre, ce dernier a frappé son voisin (y compris la capitale) qui a riposté en ciblant des postes militaires de l'autre côté de la frontière. Un fragile cessez-le-feu a ensuite été conclu sous l'égide du Qatar et de la Turquie. Mais les autorités pakistanaises continuent de traquer des réfugiés afghans qui n'ont aucun lien avec le TTP et qui avaient justement fui les talibans. Récit d'un exil à rebours vers l'Afghanistan, que beaucoup ne connaissent même pas.

Actualisation

Le 27 février 2026, le Pakistan s'est déclaré « en guerre ouverte » avec son voisin afghan dont il a bombardé la capitale Kaboul et, au sud, Kandahar, la ville abritant le chef des talibans. La veille, l'Afghanistan avait mené « des opérations offensives à grande échelle » contre le Pakistan. L'Iran, le Qatar et la Turquie qui avaient contribué au cessez le-feu après les affrontements d'octobre dernier, la Chine qui entretient des rapports privilégiés avec Islamabad et l'Arabie Saoudite qui a signé un accord de défense mutuelle avec le Pakistan en septembre 2025, ont appelé à un retour au calme. Rien ne dit que cela suffira. Les deux pays contestant la fameuse Ligne Durand qui leur sert de frontière.

Les rues jadis animées de Pari Mohalla à Taxila, à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest d'Islamabad, se sont transformées en zone fantôme. Devant les maisons abandonnées de ce quartier populaire, des chiens errants attendent sagement les restes de nourriture auxquels ils étaient habitués. En vain. Les centaines de familles afghanes qui y résidaient sont reparties vers l'Afghanistan voisin, traquées par la police, expulsées ou chassées par la peur.

Parmi les derniers à partir, Mohammed Mir et sa famille. « Mes parents sont venus d'Afghanistan vers 1984. Là-bas, il y avait la guerre, explique ce père de famille, vêtu d'une tunique traditionnelle bleu ciel et d'un petit chapeau blanc aux bordures argentées. Je suis né ici, à Taxila, en 1987. J'ai passé mon enfance dans ces rues, je m'y suis marié et mes enfants y sont nés. Mais les autorités ont décidé que nous devions retourner en Afghanistan. »

Un homme en habit jaune marche dans un terrain vague, devant des bâtiments en brique.
Les rues jadis animées de Pari Mohalla à Taxila se sont vidées des centaines de familles afghanes qui y résidaient. Selon l'ONU, depuis le début des opérations en 2023, ce sont 1,6 million d'Afghans qui ont quitté le Pakistan, dont 132 000 expulsés.

Départ vers un pays inconnu

Une mention au « Plan de rapatriement des étrangers illégaux », lancé par les autorités pakistanaises en septembre 2023, ciblant principalement les Afghans arrivés au fil des guerres au cours des quarante dernières années. Vu des autorités pakistanaise, le pays a longtemps assumé sa part de responsabilité humanitaire en accueillant et en régularisant des millions de réfugiés afghans pendant des décennies. Maintenant que l'Afghanistan est considéré comme stabilisé, Islamabad estime qu'il est légitime que ces réfugiés rentrent chez eux alors que le Pakistan fait face à d'importants défis économiques et sécuritaires.

Un homme dans un magasin coloré rempli de tissus et d
Face aux craintes des raids de la police, dans ce bazar de Taxila, dominé par les Afghans, les commerçants ont dû liquider ses biens dans la précipitation. Mohammed a cédé son magasin de cosmétiques pour à peine un dixième de sa valeur.

Les premiers ciblés ont été les sans-papiers et les migrants. Mais, depuis le 1er septembre 2025 et pour la première fois, sont aussi concernés les réfugiés officiellement enregistrés auprès du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), soit près d'1,5 million de personnes sur les 2,8 millions d'Afghans du Pakistan. Islamabad n'a jamais ratifié la Convention de Genève, laquelle interdit toute expulsion vers un pays où un réfugié risquerait sa vie ou sa liberté.

Un drame pour Mohammed. Le commerçant a dû boucler trente-huit ans de vie dans des valises en vue d'un départ vers un pays qu'il n'a jamais connu. La Constitution prévoit pourtant que toute personne née sur le sol pakistanais a droit à la nationalité. Mais dans les faits, ce droit reste largement inaccessible pour de nombreux enfants de réfugiés afghans. « Cette crise est plus grave que les précédentes, commente Qaisar Afridi, porte-parole du HCR au Pakistan. L'espace pour l'asile se réduit et c'est désormais une politique officielle, décidée au niveau de l'État. »

« À tout moment la police peut faire une descente »

Dans le quartier de Mohammed, la même scène se répète depuis des semaines alors que les départs s'enchaînent. « Cela fait environ un mois que toutes nos affaires sont emballées. À tout moment, la police peut faire une descente, alors nous devons être prêts », poursuit Mohammed, depuis sa maison où s'empilent couvertures, oreillers, tapis, vêtements d'hiver, vaisselle, sacs de riz, soigneusement empaquetés.

Chambre encombrée avec des matelas empilés et des rideaux à motifs.
Mohammed a emballé ses affaires pour être prêt à partir en cas de descente de la police. Il a vendu ses chèvres et vaches à moitié prix ainsi que le mobilier qui risquerait de s'abîmer sur la route.
Des sacs de différentes couleurs entassés dans une pièce.
Mohammed a empaqueté trente-huit ans de vie. Il ne lui reste plus qu'à vendre sa maison, construite en 2012, et l'un de ses magasins avant de partir.

Il s'apprête à charger ses affaires dans un camion. Mais avec cette crise des réfugiés, les prix des transporteurs ont considérablement augmenté, rendant la location de ces véhicules inabordables pour de nombreuses familles. « Les chauffeurs profitent de la situation, déplore Mohammed. Ils réclament deux, parfois quatre fois le tarif habituel. J'ai réussi à louer un camion frigorifique qui transporte habituellement des fruits pour 400 000 roupies (environ 1 200 euros). »

Un homme charge des sacs sur un véhicule coloré sous un ciel nuageux.
Certaines familles afghanes ne peuvent pas se permettre de louer un transporteur. Mohammed a organisé des collectes dans son quartier pour aider les plus démunis à se payer un camion pour repartir en Afghanistan.

Il se considère victime d'une stigmatisation injuste. « Le gouvernement accuse les réfugiés afghans d'être responsables de tous les maux : chômage, insécurité, terrorisme. Mais nous sommes des travailleurs, des commerçants, des ouvriers qui travaillons dur pour vivre dignement. »

Derrière cette politique, Islamabad cherche à faire pression sur Kaboul pour qu'il neutralise le mouvement des talibans pakistanais (Tehrik-e-Taliban Pakistan, TTP). Depuis le retour des talibans au pouvoir à Kaboul en 2021, le militantisme armé transfrontalier s'est intensifié. En 2024, plus de 1 600 morts civils et militaires ont été recensés dans les attaques terroristes, principalement dans les régions frontalières, un triste record, qui fait de cette année la plus meurtrière depuis près de dix ans. Le Pakistan accuse les autorités afghanes de tolérer ce groupe dont elles sont idéologiquement proches, et d'abriter ses bases arrière. La montée du terrorisme a aggravé les tensions entre les deux pays, jusqu'à provoquer de violents affrontements, suspendus par un fragile accord conclu à Doha le 19 octobre 2025.

Des bouc-émissaires faciles

Face aux craintes des raids de la police, Mohammed a dû liquider ses biens dans la précipitation. « Nous avons vendu beaucoup de choses que nous ne pouvons pas emporter, comme le mobilier qui risquerait d'être abîmé. Nous avons aussi vendu nos chèvres et nos vaches, à moitié prix. » Au bazar, dominé par les Afghans, Mohammed possédait deux boutiques. Il a dû céder son magasin de cosmétiques pour à peine un dixième de sa valeur. Désormais, il tente de vendre au plus vite son échoppe de vêtements, en liquide seulement, pour partir avant que la police ne l'arrête. « Nous devons tout vendre à perte, recommencer une vie ailleurs », regrette-t-il depuis sa boutique presque vide aux étals soigneusement rangés.

Avec l'irruption des combats à la mi-octobre le long de la frontière, la politique d'expulsions s'est intensifiée. Les autorités ont ordonné la fermeture des 54 camps de réfugiés, vidé des quartiers entiers et instauré, dans la province du Pendjab, un dispositif permettant aux citoyens de signaler la présence d'« immigrants illégaux ». Le 17 octobre 2025, le gouvernement fédéral est allé plus loin encore : de nouveaux points de sortie ont été ouverts à la frontière afghane, signe de sa détermination à accélérer les départs.

Camion vert décoré, chargé de marchandises et de textiles colorés.
Camion de réfugiés afghans patientant à proximité du centre du HCR de Nowshera. Avec la crise des réfugiés, les prix des transporteurs ont considérablement augmenté, rendant la location de ces camions inabordables pour de nombreuses familles.

Les attitudes de la population se sont également durcies envers ces bouc-émissaires faciles. « Depuis leur arrivée, il y a de l'insécurité, du trafic de drogue, des armes et de la prostitution », déclare Zainab Kakar, cadre dans une société de microfinance, originaire de Quetta, au Baloutchistan, province frontalière de l'Afghanistan. « Depuis les expulsions, les routes sont plus propres, il y a moins de circulation et je me sens plus en sécurité », ajoute depuis une terrasse d'un café huppé d'Islamabad celle qui a pourtant grandi aux côtés de familles afghanes.

Des propos anti-réfugiés qui nourrissent également de nouvelles formes de pratiques illégales : pots-de-vin policiers, accaparement de terrains laissés vacants, ou encore arnaques promettant de faux visas humanitaires.

Un enfant aux cheveux bouclés, assis sur une banquette rouge, regarde avec curiosité.
La Constitution prévoit que toute personne née sur le sol pakistanais a droit à la nationalité. Mais dans les faits, ce droit reste largement inaccessible pour de nombreux enfants de réfugiés afghans.

Tout pour inciter ceux qui échappent aux traques de la police à s'en aller. Pour Mohammed, le plus dur est de voir ses enfants inconsolables. « Les enfants ne sont pas prêts à partir. Dès que je parle du départ, ils se mettent à pleurer. » Comme Hina, sa fille âgée de six ans, scolarisée en CP dans une école privée du quartier. Elle a dû faire ses adieux à ses camarades de classe. En Afghanistan, la loi talibane lui interdira d'étudier au-delà du primaire. Son frère aîné, lui, a déjà dû renoncer à l'école publique il y a deux ans, quand ont commencé les rafles contre les réfugiés afghans.

Une personne assise sur un lit, vêtue d
Bilal, le fils aîné de Mohammed veille sur les affaires déchargées sur un terrain vague en périphérie de Kaboul. Il a dû abandonner l'école il y a deux ans, quand ont commencé les rafles contre les réfugiés afghans au Pakistan.

Avant de prendre la route, Mohammed tient à faire un dernier détour par le cimetière familial. Dans ce carré de verdure reposent son père, sa tante, sa nièce... Le commerçant s'agenouille, les yeux humides, arrache quelques mauvaises herbes sur les pierres tombales. « Quand quelque chose nous préoccupait, nous venions nous apaiser ici… Après notre départ, il n'y aura plus personne pour leur rendre visite. Nous sommes les derniers.  »

Un homme se penche sur une tombe dans un cimetière verdoyant.
Avant de prendre la route, Mohammed tient à faire un dernier détour par le cimetière familial où reposent son père, sa tante et sa nièce.
Une pierre tombale blanche entourée de végétation.
Mohammed s'inquiète : après son départ, plus personne ne viendra visiter ni entretenir les tombes de ses proches.

Quelques heures plus tard, l'heure du départ sonne. Devant le camion lourdement chargé, amis et voisins sont venus en nombre pour les saluer une dernière fois. Les hommes s'enlacent en sanglotant. Dans le van où prennent place les femmes et les enfants, les pleurs étouffés se mêlent au bruit du moteur. De la burqa marron de l'une d'entre elles s'échappe un soupir désespéré : « On nous force à partir. » Mohammed, lui, n'a plus de mot. Quarante ans après l'exil de ses grands-parents, c'est à son tour de reprendre la route, réfugié une fois encore.

Deux hommes transportent un gros sac, un enfant les observe, ambiance de livraison.
Le jour du départ, famille et voisins aident à charger le camion loué par Mohammed pour retourner en Afghanistan. Il a vendu beaucoup de choses qu'il ne peut pas emporter car le transport est très cher.
Trois hommes discutent, l
Devant le camion lourdement chargé, amis et voisins sont venus en nombre pour les saluer une dernière fois.

Des enfants séparés de leurs parents, les femmes de leur mari

Près de la frontière, le camion de Mohammed rejoint une longue file de véhicules chargés de familles afghanes. Avant de traverser, celles-ci doivent se faire recenser dans un centre du HCR. L'enregistrement leur donne droit à une aide symbolique pour le voyage et la réinstallation : environ 130 euros par famille. « À Kaboul, nous n'avons rien, ni maison, ni bien, ni repère, lâche Mohammed, la voix enrouée. Tout ce que j'ai construit en trente-huit ans est perdu. Nous allons devoir tout recommencer à zéro. »

Une main d
L'enregistrement dans un centre du HCR donne aux familles afghanes le droit à une aide symbolique pour le voyage et la réinstallation : environ 130 euros par famille.

Les défenseurs des droits humains dénoncent des conditions éprouvantes. « Aux différents postes-frontières, les réfugiés affrontent de longues attentes, des conditions climatiques difficiles et un manque de services de base pour les femmes, les enfants et les personnes âgées, explique Moniza Kakar, avocate spécialisée en droits de l'homme, basée à Karachi, qui lutte pour empêcher le renvoi en Afghanistan des demandeurs d'asile et des réfugiés afghans. De nombreux témoignages font état de contrôles de documents menés de manière agressive, de séparations familiales, notamment d'enfants séparés de leurs parents ou de femmes renvoyées seules, et d'un accès insuffisant à la nourriture et aux soins médicaux. » Selon l'ONU, depuis le début des opérations en septembre 2023, ce sont 1,6 million d'Afghans qui ont quitté le Pakistan, dont 132 000 expulsés.

Une file d
Arrivée de la famille de Mohammed dans un centre du HCR à Nowshera dans la province du Khyber Pakhtunkhwa, frontalière de l'Afghanistan.
Un groupe d
Mohammed, son épouse et ses enfants s'apprêtent à quitter le centre du HCR après avoir rempli les dernières formalités avant de traverser la frontière vers un futur incertain. En Afghanistan, ils n'ont ni maison, ni bien, ni repères.

Crise humanitaire en Afghanistan

Pour se rendre à Kaboul, il faut franchir le col du Khyber, ce passage historique entre les deux pays, puis s'engager sur une route sinueuse qui descend vers Jalalabad avant de rejoindre la capitale. À Kaboul, c'est un nouveau paysage que découvrent Mohammed et ses proches, dominé par le drapeau blanc de l'Émirat islamique.

La réalité est brutale. L'Afghanistan traverse l'une des pires crises humanitaires au monde. Depuis le retour au pouvoir des talibans en 2021, l'économie s'est effondrée : l'aide internationale est en chute libre, la pauvreté a explosé. Dépassé, l'État ne parvient pas à absorber les arrivées massives d'Afghans refoulés d'Iran et du Pakistan.

Mohammed a déchargé ses affaires sur un terrain vague en périphérie du centre-ville. Au loin, se découpent des collines pelées constellées d'habitations modestes. Ses tentatives pour trouver un logement ont toutes échoué. Le marché immobilier est saturé par l'afflux des nouveaux-arrivants. « Voir toutes mes affaires qui s'abîment ici à ciel ouvert, alors que j'avais tout le confort avant, c'est très douloureux », explique Mohammed en arrangeant une grande bâche en plastique étendue au-dessus de ses affaires. « Nous vivions autrefois tous ensemble, en famille élargie. Aujourd'hui, nous sommes dispersés, car il est impossible de trouver un lieu et un moyen de subsistance communs. »

Une route poussiéreuse avec des camions-citerne et des collines en arrière-plan.
Mohammed a déchargé ses affaires sur un terrain vague en périphérie du centre-ville de Kaboul en attendant de trouver un logement. Le marché de l'immobilier est saturé avec le retour massifs de réfugiés en provenance d'Iran et du Pakistan.

Ses économies fondent de jour en jour. Tout part dans la location de son terrain. Bientôt, Mohammed devra accepter des petits boulots journaliers, payés à peine quatre euros par jour, pas de quoi nourrir sa famille. Selon les Nations unies, en 2025, plus de la moitié des Afghans, près de 23 millions de personnes, auront besoin d'aide pour survivre. 12,6 millions sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë.

Un camion coloré, surchargé de marchandises diverses, garé sur une route.
Certaines familles afghanes vont jusqu'à démonter les matériaux de leur maison pour les emmener avec eux en Afghanistan qui fait face à une grave crise humanitaire. Selon les Nations unies, en 2025, plus de la moitié des Afghans, près de 23 millions de personnes, auront besoin d'aide pour survivre.

Il est surtout inquiet pour ses enfants. « Le premier obstacle, c'est la langue. À Kaboul, la majorité des gens parlent dari, et mes enfants ne le comprennent pas… » Il ajoute : « Si la situation ne s'améliore pas, je n'aurai pas le choix : je les enverrai vers les pays occidentaux, par n'importe quel moyen. » Durant les six premiers mois de 2025, les Afghans étaient le deuxième groupe de demandeurs d'asile en Europe : 42 000 demandes, soit plus d'une personne sur dix. Des routes périlleuses, qui ont fait plus de 8 900 morts et disparus dans le monde en 2024. Pour beaucoup, l'exil est sans fin.

10 / 10
  GÉNÉRALISTES
Le Canard Enchaîné
La Croix
Le Figaro
France 24
France-Culture
FTVI
HuffPost
L'Humanité
LCP / Public Senat
Le Media
La Tribune
Time France
 
  EUROPE ‧ RUSSIE
Courrier Europe Centrale
Desk-Russie
Euractiv
Euronews
Toute l'Europe
 
  Afrique du Nord ‧ Proche-Orient
Haaretz
Info Asie
Inkyfada
Jeune Afrique
Kurdistan au féminin
L'Orient - Le Jour
Orient XXI
Rojava I.C
 
  INTERNATIONAL
Courrier International
Equaltimes
Global Voices
Infomigrants
I.R.I.S
The New-York Times
 
  OSINT ‧ INVESTIGATION
OFF Investigation
OpenFacto°
Bellingcat
Disclose
Global.Inv.Journalism
I.C.I.J
 
  MÉDIAS D'OPINION
Au Poste
Cause Commune
CrimethInc.
Hors-Serie
L'Insoumission
Là-bas si j'y suis
Les Jours
LVSL
Politis
Quartier Général
Rapports de force
Reflets
Reseau Bastille
StreetPress
 
  OBSERVATOIRES
Armements
Acrimed
Catastrophes naturelles
Conspis
Culture
Curation IA
Extrême-droite
Human Rights Watch
Inégalités
Information
Justice fiscale
Liberté de création
Multinationales
Situationnisme
Sondages
Street-Médics
Routes de la Soie
🌓