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13.02.2025 à 10:58
Philippe Vion-Dury
Texte intégral (1389 mots)

Alors que se déroulait cette semaine de sommet de Paris sur l’intelligence artificielle, son impact écologique est colossal. Une impasse à laquelle certains opposent la possibilité d’une technologie «frugale». Décortiquons leurs arguments.


De tous les problèmes que posent l’IA, il y en a un, et pas des moindres, qui nous intéresse à Fracas : son impact écologique. Et encore, « problème » est un doux euphémisme. Quelques données :

→ D’ici l’année prochaine, la consommation électrique de l’IA devrait dépasser celle du Japon ;

→ l’intégration de l’IA à une requête Google, ce qui n’est qu’une question de temps, devrait multiplier par 10 son impact ;

→ les data centers sur lesquels reposent l’IA pourraient, en France, mobiliser la puissance de cinq à sept réacteurs nucléaires d’ici 2030…

À tout problème sa solution, et nos technologues chevronnés en ont une : développer une IA « frugale ». Pour cela, plusieurs arguments que l’on passe en revue.

1. «Les progrès technologiques vont rendre la technologie sobre»

    La première technique consiste à parier sur les gains d’« efficacité » auxquels on pourrait parvenir dans l’utilisation de ces technologies. Cette ritournelle réchauffée mille fois peut s’appuyer sur l’actualité : le concurrent chinois de ChatGPT, DeepSeek, serait parvenu à des résultats similaires avec 50 fois moins de puissance. L’absence de preuves laissent nombre d’observateur circonspects, mais peu importe : en matière de progrès technologique, l’important c’est d’y croire. D’ailleurs, les géants des technologies y croient dur comme fer, à cette IA efficace et frugale. Tellement fort, que Microsoft va faire construire un réacteur nucléaire pour son usage exclusif, tandis que Google a décidé de faire disparaître la neutralité carbone de ses engagements (ainsi que l’engagement de ne pas développer des IA pouvant servir à des fins militaires).

    Comme l’histoire des déploiements technologiques passés n’a cessé de nous le rappeler, ces gains supposés en efficacité ne pèseront finalement rien devant ce qu’on appelle les effets rebonds, ou paradoxe de Jevons : l’IA sera tellement utilisée, dans tellement de nouveaux secteurs, créant tant de nouveaux usages, que l’impact global sera démultiplié, annulant tous les gains péniblement obtenus.

    2. «Il faut développer un usage éthique de l’IA»

      Le deuxième argument vient pallier les insuffisances du premier. Si l’innovation technologique ne peut pas tout, alors il faut être raisonnable dans l’utilisation que nous faisons de l’IA. Ne mobilisons que l’IA là où c’est nécessaire, quand c’est nécessaire, en suivant tout un ensemble de bonnes pratiques. C’est la position des décideurs, et plus généralement de tous les intellectuels officiels. La France veut ainsi s’imposer comme le champion de l’IA frugale, concept qu’elle a mis à l’honneur au sommet organisé le 10 et 11 février au Grand Palais. La dernière invention gouvernementale, l’Ecolab, est chargée de piloter cette démarche. Trop contraignant ? Pensez-vous. Plutôt « une approche raisonnée et durable » qui doit enjoindre entreprises, collectivités et particuliers à interroger leurs besoins en termes d’IA et l’utiliser avec « parcimonie ». Nouvelle charge mentale en vue pour les « consom’acteurs ».

      Il semble que l’évolution plus que toxique des réseaux sociaux n’a en rien échaudé les tenants de cet argumentaire. Pourtant, on se demande bien comment, dans des sociétés qui mettent la compétition économique au-dessus de toute autre considération, avec des politiques qui ne veulent pas « décrocher dans la course à l’IA » au niveau international et des médias complètement hallucinés par ces technologies, les entreprises seront incitées à les utiliser de manière sobre et responsable.

      D’ailleurs, l’argument paraît bien hypocrite quand on lit que le ministère considère « la durabilité » comme un « facteur de compétitivité ». Autrement dit : la soi-disant frugalité n’est qu’une simple spécialisation à développer dans la course au déploiement de l’IA.

      3. «La révolution de l’IA sera au service de la transition écologique»

        Là encore, on n’a pas peur des disques rayés. Après nous avoir servi et réchauffé les fantasmes de la smart city pendant une décennie, avoir déroulé le tapis rouge à des évangélistes de la « troisième révolution industrielle » où le numérique permettrait d’économiser ressources et énergie, voilà que l’IA va réussir là où le numérique a échoué.

        Ainsi, selon la ministre de la Transition écologique Agnès Pannier-Runacher, « grâce à l’IA, les agents chargés des autorisations environnementales gagnent un temps précieux et travaillent avec plus de sérénité ». Ces mêmes agences que son gouvernement menace de supprimer. « Pour Météo-France : avec un supercalculateur ultra-performant – que nous allons financer cette année – la précision des prévisions météo sera multipliée par 3, voire par 6. Un vrai plus pour mieux anticiper les intempéries, surtout les inondations. » Météo-France, dont un tiers des effectifs a été supprimé en 15 ans. On imagine que la liste de tous les bienfaits de l’IA continuera de s’étoffer et justifiera toujours plus de coupes dans les budgets et de saignées dans les rangs des agences environnementales et météorologiques.

        En ce qui concerne l’IA et l’écologie, on retiendra surtout  la volonté du gouvernement américain de la déployer pour détecter les mots et les contenus interdits dans tous les projets financés par le gouvernement fédéral. Comme par exemple : « changement climatique », « émissions de gaz à effet de serre » ou « justice environnementale ». Prodigieuse technologie que l’IA, en passe de ringardiser le Ctlr+F. 

        Reste désormais à savoir quelle position adopter, en tant qu’écolo cohérent et conséquent, vis-à-vis de l’IA. Et pour cela, la critique écolo ne peut se contenter de s’en prendre à la gabegie de ressources et d’énergie que ces technologies vont générer. La vraie question serait donc plutôt : veut-on d’un monde avec l’IA ? Veut-on d’un monde où tout est fait pour « gagner du temps pour » plutôt que d’un monde qui « prend le temps de ». Veut-on d’un monde où l’humain, peu à peu remplacé dans ses tâches, finit par n’être qu’un subalterne des machines possédées par des oligopoles, honteux et humilié devant la prétendue perfection de ses créations ? Peut-être le slogan du moment devrait-il être, comme à Notre-Dame-des-Landes à propos de l’aéroport : « contre l’IA et son monde » ?

        L’article IA « frugale » : le nouvel enfumage est apparu en premier sur Fracas.

        12.02.2025 à 15:51
        Fracas Media
        Texte intégral (2767 mots)

        Un lien existe entre la saturation de l’espace public par l’obsession migratoire et la négation de la catastrophe écologique. C’est que la désignation obsessionnelle de parasites sert l’unique promesse de la droite radicalisée : continuer à vivre comme avant. Ou comment le grand remplacement entend éteindre le grand réchauffement.

        Un article de Youness Bousenna issu du deuxième numéro de Fracas. Illustrations : Asis Percales.


        Il y a deux façons d’interpréter le programme environnemental de Donald Trump. La première est de le lire dans un sens littéral. Et de constater que le président milliardaire ne mentionne qu’une seule fois la question écologique en affirmant vouloir «déchaîner l’énergie américaine». La seconde est de postuler que la crise climatique y est, paradoxalement, partout : de l’engagement à «mener la plus grande opération de déportation de l’histoire américaine [sic]» en expulsant des millions d’immigrés à celle de «renouer avec le rêve américain» en bâtissant «la plus grande économie de l’histoire». Cette seconde interprétation consiste alors à dire qu’en politique, les stratégies d’occultation en disent souvent plus que les déclarations tonitruantes.

        Telle est en tout cas la piste suggérée en 2019 par un éditorialiste de l’hebdomadaire allemand Die Zeit, à propos de l’AfD : avec l’intensification de la catastrophe écologique, l’extrême droite glisserait «du parti de la peur vers le parti du soulagement» car, en niant le changement climatique, «il libère les gens de la pression du changement. Avion, viande et moteur à combustion – plus aucun problème !»

        Dans son essai Fascisme fossile (La Fabrique, 2020), le Zetkin Collective s’appuie sur cette analyse pour formuler une hypothèse. «L’extrême droite offre la possibilité aux gens de continuer à vivre comme ils l’ont toujours fait, en s’épargnant les conflits psychiques croissants du négationnisme implicatoire [soit la non-réaction à une situation dont la gravité est connue] dans un monde toujours plus chaud», écrit ce groupe de chercheurs.

        La promesse de la non-contrainte

        Les obsessions – islam, immigration – qui saturent l’espace public en France, aux États-Unis ou en Allemagne, et l’invisibilité de la question écologique, à l’heure où les catastrophes se multiplient, entretiendraient un lien organique.

        Le philosophe Michel Feher ajoute une brique en décelant, dans ce caractère, «l’attraction particulière qui singularise l’extrême droite» : la promesse de la non-contrainte. Entre une gauche qui veut redistribuer et une droite libérale qui insiste sur la prise en main de chacun, l’extrême droite promet de laisser l’électeur continuer à… faire ce qu’il veut. Ce qui implique de déporter la source des problèmes sur des parasites, érigés en obstacle au bonheur et à la prospérité, et dont le parti promet de se débarrasser une fois au pouvoir. «L’extrême droite déplace l’anxiété climatique sur l’immigration, mais aussi sur des parasites d’en haut, les élites qui veulent vous interdire la voiture et la viande», analyse Michel Feher, qui a déployé cette grille de lecture dans l’essai Producteurs et parasites. L’imaginaire si désirable du Rassemblement national (La Découverte, 2024).

        De l’Inde à la Hongrie, toutes ces droites extrêmes partagent un même horizon : «le soulagement par l’épuration des nuisibles», souligne Michel Feher. Si carbofascisme et écofascisme se distinguent sur le plan conceptuel, le philosophe constate que, dans les faits, «les contradictions se gèrent au moyen d’une division des tâches».

        La variante carbofasciste s’occupe des parasites d’en haut (en démantelant les administrations environnementales, en nommant des ministres issus des majors pétrolières…) tandis que l’écofascisme fournit le discours de pureté ethnique qui justifie la fermeture des frontières. Ce mélange expliquerait les contradictions historiques de l’extrême droite, voyant dans les juifs à la fois des banquiers et des communistes, ou chez les migrants des fainéants en même temps que des voleurs de travail.

        La menace verte

        Ce vide doctrinal se traduit par un constant «éloge du bon sens», souligne Michel Feher. Éric Zemmour en avait fait un mot-clef de sa campagne en 2022, tandis que le programme de Donald Trump débute sur ce slogan : «L’Amérique d’abord : un retour au bon sens.» Ce bon sens s’incarne dans un autre mot fétiche, celui de «frontière», dont la protection est censée tout régler. «Il existe une pulsion d’ordre écologique dans l’épuration, la destruction des mauvaises herbes comme des nuisibles», observe Michel Feher.

        Cette purification autour d’une clôture touche à un affect profond, collectif comme individuel. Dans La Pelouse de l’Amérique en guerre (B2, 2011), l’historienne de l’architecture Beatriz Colomina montre comment un travail de propagande massif a eu lieu aux États-Unis dans les années 1940 et 1950 pour élaborer le mythe du carré de pelouse individuel. Cette «guerre du gazon», menée à grand renfort d’insecticides, était à la fois présentée comme une mission patriotique et une «image de l’abondance américaine», preuve de la supériorité de son mode de vie.

        L’habitat pavillonnaire, historiquement poussé par la droite, stimule autant l’instinct propriétariste qu’il élabore un mode de vie fondé sur la clôture. «Le lotissement, c’est une forme urbaine fermée sur elle-même, […] utopie comme lieu clos, séparé du reste, indépendant», souligne l’écrivaine Fanny Taillandier dans la revue Urbanités (2015). Éric Zemmour promettait en 2022 une «France de propriétaires», et Donald Trump de rendre à nouveau possible «le rêve de l’accession à la propriété». La chimère d’une clôture purifiée est autant celle du grillage de sa propriété que de la frontière qui protège la nation. Cette inquiétude fut transcrite en termes écologiques par le célèbre article de Garrett Hardin (1915-2003), «La Tragédie des communs», paru dans Science en 1968, où ce biologiste américain soutient que la clôture est le seul moyen d’entretenir les ressources naturelles, dont le libre accès conduirait à la surexploitation et in fine à l’épuisement.

        La frontière comme rempart infranchissable et désinfecté s’articule avec la grande angoisse structurant l’imaginaire de l’extrême droite, celle d’une submersion extra-occidentale – et d’abord musulmane. «Le vert des Verts correspond, comme par hasard, au vert de l’islam», lançait Éric Zemmour en 2020 sur Cnews : éoliennes et minarets, même combat ! Dans Le Loup et le Musulman (Wildproject, 2021), l’anthropologue libano-australien Ghassan Hage soutient que la crise écologique et la crise raciale, dont l’islamophobie est l’expression saillante, sont le produit d’une «seule et même crise, une crise inhérente au mode dominant d’habitation du monde».

        Ainsi, le loup comme le musulman, représentent à la fois «l’ingouvernable» et «l’indomesticable», ce qui exciterait des «tendances exterminatoires» lorsque la paranoïa d’une invasion migratoire est enclenchée. Cette pulsion réactive correspond, aux yeux de Michel Feher, à un retournement historique, selon lequel l’Occident serait passé d’un «racisme d’arrogance» le conduisant à vouloir civiliser le reste du monde, à un «racisme de ressentiment» mû par la «pulsion phobique de stopper son déclin».

        La préhistoire de cette chute pourrait avoir une date : 1973. Cette année-là, le choc pétrolier provoqué par les pays arabes en représailles au soutien occidental à Israël stoppe brutalement la société d’abondance des «Trente glorieuses». Le grand théoricien postcolonial Edward Said (1935-2003) y décèlera les prémices de l’islamophobie contemporaine. Alors que l’Arabe/le musulman était jusque-là absent des médias, cette attaque du confort occidental réactive une peur ancestrale de soumission par l’islam. «Le monde musulman parut sur le point de répéter ses conquêtes passées, l’Occident tout entier sembla ébranlé», écrit Said dans L’Islam dans les médias (1981).

        L’idée que le choc pétrolier serait un tournant de l’histoire contemporaine nourrit d’ailleurs la thèse préfigurant celle du «grand remplacement». Dans Eurabia. L’axe euro-arabe (2007), l’essayiste Bat Ye’or soutient que 1973 initie un projet de domination arabo-musulman de l’Europe. En creux, cette paranoïa souligne une association au cœur du monde mental carbofasciste : le triptyque énergie fossile – blanchité – supériorité. Le Zetkin Collective avance que ce triangle naît dès la révolution industrielle avec le charbon, lorsque la «production historique de la blanchité» a émergé de «l’articulation entre énergie et race». Une supériorité revendiquée, qui serait même d’ordre eschatologique.

        « God, Guns, Trump »

        Du Brésil de Bolsonaro à l’Amérique de Trump, le carbofascisme est porté par un tsunami évangélique qui enrobe ces dirigeants d’une aura prophétique. Des membres du Zetkin Collective ont enquêté sur l’implantation politique du courant évangélique dans la «pétro-province» canadienne de l’Alberta, s’intéressant à la puissante organisation d’extrême droite Take Back Alberta, dont le discours qualifié de «populisme extractif» associe de façon organique foi, pétrole et liberté. Ce «théo-nationalisme» fonctionne sur une «fracture manichéenne», souligne cette étude 1. Celle-ci distingue un peuple «associé à une conception théologiquement fondée de la liberté» ; et des élites mondialistes cherchant à utiliser l’État pour écraser les libertés individuelles, érigeant ainsi leur combat en «lutte cosmique entre le bien et le mal».

        Du «Drill, baby, drill» martelé par Donald Trump à l’affirmation au soir de sa victoire que «Dieu m’a sauvé la vie […] pour sauver notre pays», l’association entre hégémonie blanche, élection divine et supériorité énergétique est partout. Jusqu’à se retrouver dans un objet fétiche : l’automobile, point de rencontre entre pétrole et liberté, défendue par l’extrême droite comme l’allégorie de la vie à l’occidentale. «La voiture, et sa défense, sont l’expression ultime du mode de vie impérial», remarque le Zetkin Collective dans une récente analyse consacrée à cette question 2 . Celle-ci souligne l’intrication entre défense de la voiture comme marqueur identitaire et haine de l’écologie : «C’est par cette chaîne d’équivalence – une identification totale du « peuple » au carbone – que l’anti-environnementalisme devient l’ultranationalisme, et vice versa. […] « Vous ne nous remplacerez pas » devient « vous ne remplacerez pas les combustibles fossiles ».»

        Le géographe Jason Henderson proposait en 2006 le concept d’«automobilité sécessionniste 3» pour évoquer ce mode de vie fondé sur la séparation physique d’avec les nuisances et les menaces, en particulier les étrangers. Le Zetkin Collective y ajoute une hypothèse : «Au xxiᵉ siècle, le SUV est devenu le véhicule favori de l’automobilité sécessionniste.»

        La radicalisation de la voiture en SUV accompagne l’émergence d’un carbofascisme, qui va à présent gouverner la première puissance mondiale. Michel Feher décèle dans sa logique un nihilisme fondamental : «Tout discours fasciste, misant sur la régénérescence par l’épuration, est in fine un discours suicidaire. À l’image du nazisme voulant à la fois s’étendre et s’épurer, l’extractivisme déchaîné du « Drill, baby, drill » nous conduit tous dans le gouffre.» Comme si l’électorat de Trump se préparait déjà au massacre, un slogan a été décliné par milliers sur les casquettes et les tee-shirts de campagne. Celui-ci tient en trois mots : «God, Guns, Trump.»

        1. «Taking Alberta Back : Faith, Fuel, and Freedom on the Canadian Far Right», Religions, octobre 2024. ↩
        2. «The Great Driving Right Show», Salvage, septembre 2024. ↩
        3.  «Secessionist automobility : Racism, anti-urbanism, and the spatial politics of automobility in Atlanta, Georgia», International Journal of Urban and Regional Research, juillet 2006. ↩

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        29.01.2025 à 19:06
        Philippe Vion-Dury
        Texte intégral (1411 mots)

        Alors que les gouvernements se succèdent et que députés et sénateurs s’apprêtent à se réunir pour tenter de trouver un accord sur le projet de loi finance 2025, les organismes dédiés à la protection de l’environnement et à la transition écologique sont parmi les premiers visés lorsqu’il est question de coupes budgétaires. Et ce n’est pas prêt de s’arranger.


        L’Agence Bio ne sera finalement pas supprimée. Côté bonnes nouvelles, on se raccroche à ce qu’on peut. Dans la nuit du 17 au 18 janvier, le Sénat avait en effet voté la suppression de l’organisme chargé entre autres de promouvoir la filière bio, pourtant en pleine crise, avec le soutien du gouvernement… qui a finalement reculé. Encore un ballon d’essai éclaté en vol.

        Cette tentative ne doit pas être considérée comme un fait isolé : elle s’inscrit dans une offensive plus générale contre les opérateurs et agences de l’environnement. Certes, le gouvernement avait annoncé l’année dernière une hausse des effectifs de 1 %, mais comme le remarquait Véronique Caraco-Giordano, la secrétaire générale du Syndicat national de l’environnement de la Fédération syndicale unitaire (SNE-FSU), dans Le Monde, « cela ne compense pas la baisse de 20 % des effectifs sur les dix dernières années. »

        Car oui, à bas bruit, nous assistons à un détricotage méthodique de la protection de l’environnement et de la transition écologique. Un rapport de l’I4CE le mettait en lumière déjà en 2020 : « La tendance est plutôt à la réduction des effectifs au sein de certains des principaux opérateurs concernés. Depuis 2014, ces effectifs ont diminué de 1,3 % par an en moyenne. » Les graphiques parlent d’eux-mêmes :

        Et cela ne risque pas de s’arranger, si on lit entre les lignes les déclarations de la ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, qui a annoncé il y a quelques jours à ses administrations qu’elle souhaitait mettre en place une « revue » de leurs missions, une « mission flash » d’un mois qui concernerait les cinq directions générales du « pôle écologie ». L’objectif : « repérer les doublons », « gagner en productivité » et « proposer des pistes de réformes », selon les informations du Monde. On connaît suffisamment la langue macronienne pour savoir que ce sont autant d’euphémisations de la saignée qui se prépare.

        Rappelons quelques faits derrière les chiffres :

        L’Ademe : Valérie Pécresse a déclaré le 13 janvier au micro de France Inter son souhait de voir l’agence de la transition écologique tout bonnement supprimée du fait de son budget supposément obèse. Son rôle consiste pourtant presque intégralement à flécher l’agent public vers des collectivités et entreprises pour financer la transition. L’augmentation récente des effectifs de l’agence constituerait un argument en faveur de sa suppression selon l’Ifrap, le think tank fer de lance de l’ultralibéralisme en France.

        L’Office français de la biodiversité : « Maintenant, ça suffit ! L’OFB doit être purement et simplement supprimé », a déclaré l’inénarrable Laurent Wauquiez le 15 janvier. L’élu de droite surfe sur l’offensive du lobby de l’agriculture industrielle qui voit dans les missions de contrôle des activités des agriculteurs une « humiliation ». Cette mission est pourtant ultra-minoritaire dans les activités de l’OFB, qui fait l’objet d’intimidations incessantes depuis des mois.

        Météo France : l’organisme de prévision météorologique est complètement à l’os. Depuis 2008, un tiers de ses effectifs ont été supprimés, et son implantation locale est en chute libre, au profit du déploiement de supercalculateurs hyper-coûteux dont l’apport est douteux. Ces coupes dans les moyens interviennent alors même que la probabilité d’événements météorologiques extrêmes ne fait qu’augmenter.

        L’Office national des forêts : l’organisme chargé du contrôle des espaces forestiers et de la commercialisation d’une bonne partie des ressources sylvicoles est saigné depuis 20 ans, méthodiquement, son personnel passant de 12 500 à 8 000 salariés (40 %). Même la Cour des comptes a tiré la sonnette d’alarme en exhortant le gouvernement de cesser les coupes. Pendant ce temps, dans la vie réelle des travailleurs, les suicides et dépressions se multiplient. On vous recommande le livre de Gaspard D’Allens sur le sujet, Main basse sur nos forêts (Seuil, 2019).

        Le Cerema : le Centre d’études et d’expertise sur les risques (Cerema) chargé notamment de l’adaptation au changement climatique, qui réunit près de 1 000 collectivités et groupements parmi ses adhérents, a alerté à l’automne 2024 le Parlement sur les coupes budgétaires dont il fait l’objet (11 millions d’euros).

        Est-ce que les choses vont s’améliorer ? Il n’y a aucune raison de le penser. Le démantèlement progressif, à l’ombre des beaux discours sur l’Accord de Paris, ne date pas d’hier, et les gouvernements successifs se montrent de moins en moins inhibés sur la question, reprenant volontiers des arguments appartenant hier à l’extrême droite. Sans parler de l’exultation d’une droite qui gouverne en coalition face à la victoire d’un Trump hostile à toute forme d’administration, a fortiori environnementale – « J’en ai rêvé, Elon Musk va le faire », s’était ainsi réjouie Valérie Pécresse. « On espère que ce gouvernement va tomber ; si ce n’est pas le cas, nous serons extrêmement inquiets pour notre avenir. Les agences de l’eau, les parcs nationaux, l’OFB, l’Ademe… Au sein du ministère, tout le monde est déjà en train d’essayer de sauver les meubles », résume Véronique Caraco-Giordano à Reporterre. On ne rêve pas d’autre chose.

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        27.01.2025 à 16:57
        Philippe Vion-Dury
        Texte intégral (3610 mots)

        Violence au volant, courses de monster trucks, célébration des travailleurs du pétrole et du forage de la terre… « Fore, bébé, fore ! », clame même Donald Trump, nouveau président priapique de la première puissance mondiale. Et si cette fierté identitaire, à la fois hostile et provocatrice, était le signe d’une « pétromasculinité » appelée au secours de « pétrocultures » mises en difficulté par les impératifs écologiques ? C’est la thèse défendue par l’historienne de l’énergie et écoféministe Cara New Daggett.

        Un entretien réalisé par Philippe Vion-Dury issu du deuxième numéro de Fracas. Illustration : Maria Jesus Contreras

        Cara New Daggett est professeure en sciences politiques à l’université Virginia Tech. Elle a consacré son premier ouvrage, The Birth of Energy (non traduit), à une généalogie de la notion même d’énergie. Son second ouvrage, Pétromasculinité. Du mythe fossile patriarcal aux systèmes énergétiques féministes, a été traduit aux éditions Wilproject (janvier 2023).


        En quoi la catastrophe écologique se pose-t-elle aussi comme une question de masculinité ?

        L’ordre patriarcal est la clef pour comprendre le problème du réchauffement climatique. Les cultures issues des combustibles fossiles, ou « pétrocultures », lient étroitement le niveau de vie à l’expansion énergétique illimitée. Cette dernière, quand bien même elle serait menée à coups de planification énergétique solaire ou éolienne, devient en conséquence l’objectif ultime à poursuivre. Cette recherche d’une énergie toujours plus abondante est problématique en ce qu’elle s’est appuyée historiquement sur la domination sexuelle et raciale pour fonctionner.

        C’est là l’intérêt d’une critique écoféministe : expliquer comment l’exploitation du monde non-humain et celle des corps féminisés et racialisés sont liées. Une relation patriarcale à la nature dévalorise la vie ainsi que les activités de la « nature », des corps des femmes et des populations racisées en les traitant comme des ressources de base considérées comme gratuites ou bon marché, vouées à être exploitées et, idéalement, mises au travail. Le genre et la race ont pour fonction de faire apparaître cette exploitation comme fondée biologiquement, créant ainsi une fausse binarité entre la reproduction – les processus cycliques de la vie, qui tendent vers la stase ou la décomposition – et la production. Par exemple, les empires occidentaux ont historiquement, et jusqu’à aujourd’hui, justifié leurs ingérences en qualifiant les autres cultures de primitives et féminisées, en les présentant comme des modes de vie figés, davantage connectés à la nature et ayant besoin d’un « développement » en direction d’une culture plus productive.

        Peut-on dire que, paradoxalement, la montée en puissance de la critique écologique nourrit celle de l’extrême droite ?

        Dans la mesure où la crise climatique remet en question l’ensemble du système extractif, met en lumière sa violence et inspire une résistance radicale envers celui-ci, elle peut être ressentie comme une menace pour un mode de vie et une vision du monde qui se perçoit comme juste et bonne. 

        « La pétromasculinité en a fini avec l’hypocrisie du libéralisme »

        C’est assez évident dans les mouvements d’extrême droite aujourd’hui. Aux États-Unis, la droite associe misogynie, racisme et soutien aux énergies fossiles. Mais souvent, la misogynie – par exemple, l’interdiction de l’accès à l’avortement aux États-Unis – est traitée comme une question distincte de l’adhésion de la droite aux intérêts pétroliers et gaziers.

        Par exemple, les médias se demandent si les électeurs se soucient davantage des questions relatives aux femmes, à l’économie ou à l’énergie, comme s’il s’agissait de problèmes différents. Or, ces questions sont liées. Ce n’est pas une coïncidence si elles ont tendance à être mentionnées ensemble dans les mouvements de droite. L’extraction d’énergie est justifiée par une vision du monde qui nécessite d’exploiter et de contrôler la reproduction, les métiers du soin et de la maintenance, afin que toute cette énergie puisse être mise au service de la production et du profit. La pensée raciste et antiféministe est nécessaire pour justifier ce système extrêmement violent, pour expliquer pourquoi certaines personnes, certains travaux et certains corps humains et non humains y ont moins de valeur que d’autres.

        Existe-t-il une différence de nature entre les énergies fossiles et les énergies renouvelables pour que les premières soient si étroitement liées à la masculinité blanche et à l’impérialisme ?

        C’est une question complexe. L’énergie est souvent analysée en tant que combustible, mais il serait préférable de considérer l’énergie comme un système socio-technique, comme le font les spécialistes de la technologie. Je veux dire par là que tout combustible requiert un système d’extraction, d’approvisionnement et de consommation spécifique pour être mis à profit, et qu’il l’est par ailleurs dans le cadre d’une culture particulière, d’un ensemble de croyances sur la bonne manière dont la vie et le travail devraient être organisés et valorisés.

        Les combustibles fossiles présentent plusieurs caractéristiques particulières, dont notamment une grande densité énergétique (une grande quantité d’énergie stockée dans un petit volume, ndlr), le fait que l’extraction et le transport du charbon nécessitent beaucoup de main-d’œuvre (ce qui a donné du pouvoir aux mouvements sociaux susceptibles de menacer l’approvisionnement), ou encore une localisation géographique particulière et des besoins en transport et en main-d’œuvre pour ce qui est du pétrole et du gaz. Ces caractéristiques ont déterminé les cultures et la conception des systèmes d’exploitation des combustibles fossiles. Les pétrocultures qui en résultent – et qui associent le bien-être à une expansion énergétique illimitée – sont dès lors étroitement liées à ces matériaux particuliers que sont le charbon, le pétrole et le gaz en tant que combustibles.

        Mais cela ne signifie pas pour autant que passer à d’autres sources d’énergie mette automatiquement un terme à cette pétromasculinité…

        Certes, certaines caractéristiques du solaire et de l’éolien, en particulier le fait qu’ils soient moins denses, ou bien que leur approvisionnement ne soit pas constant mais intermittent, les rendent moins aptes à répondre aux besoins du capitalisme fossile, à notre système économique qui s’appuie avant tout sur des énergies fossiles bon marché et illimitées pour faire du profit. Pour autant, le solaire et l’éolien sont aujourd’hui développés à l’intérieur même des pétrocultures et du capitalisme fossile.

        « Le solaire et l’éolien peuvent tout aussi bien être développés conformément à une relation patriarcale à la nature »

        De plus, les pétrocultures peuvent être décalquées sur les systèmes solaires et éoliens, même si ceux-ci peuvent imposer certaines modifications. Et ils ne remplaceront pas nécessairement les combustibles fossiles, si ces derniers contribuent toujours à répondre à la demande d’énergie illimitée – c’est la politique énergétique « tous azimuts » qu’adoptent les Démocrates américains.

        Donc oui, le solaire et l’éolien peuvent tout aussi bien être développés conformément à une relation patriarcale à la nature et ils ne sont pas, pas plus qu’aucune autre énergie, une condition suffisante pour atteindre justice et durabilité.

        Notre dossier prend au sérieux l’hypothèse du « fascisme fossile » (ou carbofascisme). Pensez-vous que ce concept soit pertinent, et que la menace soit réelle ? 

        Pertinent oui, et j’ai d’ailleurs commencé à écrire sur le fascisme fossile et son lien avec la pétromasculinité pendant la première présidence de Donald Trump. La menace est réelle, même si le fascisme du xxiᵉ siècle aux États-Unis sera très différent des fascismes du xxᵉ siècle. Je souligne ce point parce que le « fascisme fossile », tout en étant lié aux combustibles fossiles, peut également être appréhendé dans la continuité de systèmes de violence impériale antérieurs non-fossiles. Le capitalisme fossile émerge au xixᵉ siècle, mais la violence de l’extraction des ressources par les Anglo-Européens était déjà vieille de plusieurs siècles à ce moment-là. La récurrence du fascisme est à la fois propre à chaque lieu, à chaque époque, à chaque ensemble de conditions matérielles, mais elle est aussi le fruit de cette politique moderne sous-jacente d’extraction planétaire. Par extraction, j’entends ici la manière dont le profit capitaliste est accumulé en exploitant les corps et l’énergie sans réciprocité.


        Quel rôle pourrait jouer le fantasme pétromasculin dans la montée en puissance de ce fascisme fossile ?

        Il convient d’adopter une approche décoloniale de l’étude du fascisme. Aimé Césaire a soutenu, en 1950, l’existence d’un « effet boomerang » qui explique comment la violence de l’empire, la cruauté et l’oppression dont l’Europe a tiré bénéfice pendant des siècles, a fini par pourrir le noyau moral de ces nations, et est « remontée » au coeur de l’Empire. Césaire considérait le nazisme comme un phénomène de ce type : non pas comme une rupture, un événement unique dans l’histoire, mais comme une conséquence de la violence impériale, apparaissant cette fois en Europe même. L’admiration déclarée d’Hitler pour la violence impériale des États-Unis, et en particulier pour le génocide des indigènes américains dans le but d’étendre leur territoire et d’exploiter davantage de terres, met en lumière ce lien.

        Ce que Césaire souligne, c’est l’ampleur de la violence et de la cruauté nécessaires au projet colonial. Cette violence est souvent éloignée géographiquement et psychologiquement de ceux qui en bénéficient, mais il s’agit d’une distance ténue et instable. Césaire est conscient que la société qui opprime le paiera d’une dégradation, quand bien même cette société nie sa complicité ou détourne le regard de la violence qu’elle inflige : cette violence peut très bien revenir en « boomerang ». Ou bien, dans le cas d’un État colonisateur et esclavagiste comme les États-Unis où la violence a été présente et proche géographiquement, celle-ci peut s’étendre et s’intensifier en prenant des formes nouvelles.

        Le fantasme pétromasculin est une forme de déni. En réalité, il s’agit même d’une sorte de bravade, de provocation : on se sent mieux en embrassant la violence plutôt qu’en la dissimulant hypocritement, et la pétromasculinité conçoit la violence comme un projet juste. La droite dénonce l’hypocrisie du libéralisme et de sa politique énergétique « tous azimuts » – après tout, la production pétrolière américaine a atteint un record sous l’administration Biden, et Kamala Harris n’a pas hésité à aller jusqu’à célébrer la fracturation hydraulique. Pourquoi ne pas simplement célébrer le pétrole et le gaz, dit la droite – et la misogynie aussi, parce qu’après tout, on ne peut pas soutenir une énergie illimitée et ses profits sans beaucoup de violence à l’encontre des corps des femmes et de la nature ?

        La pétromasculinité en a fini avec l’hypocrisie du libéralisme sur ce front également, avec l’idée que nous pourrions poursuivre la croissance matérielle et l’accumulation massive de profits tout en, on ne sait comment, découplant ça des dommages environnementaux et sociaux qu’elles causent.

        Comment interprétez-vous la victoire de Donald Trump à la lumière de votre concept de pétromasculinité ? Quel rôle cela a-t-il joué dans son discours et dans la mobilisation de son électorat ?

        Les deux premiers axes du rapport « Project 2025 », qui présente un plan pour l’administration Trump, sont, d’une part, la « famille » – ils entendent par là la réduction de l’accès à la santé génésique (l’ensemble des soins liés à la contraception, à l’avortement, à la stérilité, à la grossesse et à l’accouchement, NDLR) et des législations anti-trans et anti-queer – et, de l’autre, l’accélération de l’utilisation des combustibles fossiles. Le rapport passe d’une demande à l’autre sans expliquer comment elles sont liées dans leur idéologie, mais leur primauté et leur proximité dans le rapport sont révélatrices. En bref, les plans du « Project 2025 » débutent par une promesse d’intensification de la pétromasculinité.

        Celle-ci était omniprésente dans cette élection, même si elle était parfois moins évidente parce que le climat et l’énergie n’étaient pas vraiment à l’ordre du jour comme ils l’étaient en 2020, lorsque la gauche a fait pression sur la campagne de Biden pour en faire une question centrale.

        La misogynie de la campagne de Trump était partout, en revanche, et l’accès à l’avortement et aux soins de santé reproductive considérés comme des problèmes clés de l’élection. Une fois de plus, les médias n’ont guère eu l’impression que cette misogynie était liée aux promesses faites en coulisses à l’industrie pétrolière et gazière de leur fournir tout ce qu’elles voulaient en échange de financements de campagne. L’industrie pétrolière et gazière a rédigé des projets de décrets prêts à être signés par Trump, notamment pour annuler la suspension de l’octroi de nouveaux permis d’exploitation du gaz et obtenir davantage d’accès pour forer sur les terres et dans les eaux fédérales.

        Au lendemain des élections, des débats ont lieu pour savoir si l’économie ou les questions relatives aux femmes ont été les facteurs les plus déterminants pour les électeurs, comme s’il s’agissait de choses séparables, distinctes. Le parti démocrate, et le libéralisme en général, ont largement contribué à cette séparation entre « l’économie » d’un côté et le racisme et le sexisme de l’autre. Seuls les universitaires et les militants de gauche, qui n’ont pas eu leur mot à dire dans cette élection, insistent sur ces liens.

        Le concept de pétromasculinité semble fonctionner parfaitement dans un contexte américain, peut-être parce que ce pays est le plus grand extracteur d’hydrocarbures de la planète, avec un passé de conquêtes et un empire planétaire. Pensez-vous qu’il soit approprié dans un contexte européen, où l’extrême droite est également en hausse, mais qui ne peut néanmoins pas prétendre être une puissance fossile pour le siècle à venir ?

        Il faut considérer la pétromasculinité comme l’une des manières qu’ont les pétrocultures de se défendre. La pétroculture reste très pertinente dans le contexte européen, dans la mesure où l’objectif reste la poursuite d’une expansion énergétique illimitée. En revanche, c’est ici qu’il devient important d’introduire le concept de « masculinité écomoderne », développé par l’universitaire suédois Martin Hultman.

        L’écomodernisme est un mouvement qui croit que l’innovation technologique peut dissocier la croissance de la production énergétique, de l’utilisation des matériaux et de l’accumulation des profits, des atteintes à l’environnement qu’elles engendrent. L’écomodernisme est un mouvement spécifique de techno-optimistes, mais il désigne aussi un état d’esprit et une croyance plus larges, qui sous-tendent la plupart des plans de transition énergétique. La critique écoféministe est toujours pertinente dans le sens où l’écomodernisme continue de traiter la nature – ainsi que le travail du care, de la réparation et de la reproduction – comme un ensemble de ressources à utiliser, à gérer, et dont on peut se servir comme d’un dépotoir.

        « Masculinité écomoderne et pétromasculinité partagent des hypothèses communes sur le sens de l’action et du travail »

        Depuis que j’ai écrit sur la pétromasculinité, c’est la question que l’on me pose le plus souvent : quel est le lien avec la masculinité écomoderne ? Il y a deux points importants à souligner. Le premier est de savoir si finalement la masculinité écomoderne ne pouvait pas être considérée comme une forme de pétromasculinité, dans le sens où son désir d’énergie illimitée est né à l’époque du capitalisme des combustibles fossiles.

        Le second point consisterait à replacer ces différentes formes dans une histoire politique plus longue, qui remettrait en question l’opposition supposée entre les régimes libéraux et autoritaires. Alors que les masculinités écomodernes et pétrolières s’identifient parfois comme des opposants politiques (libéralisme contre fascisme, en quelque sorte) et ont des styles esthétiques et affectifs différents (un aspect cool et lisse contre un visage violent, insolent, couvert de suie), une perspective historique montre qu’elles sont en réalité profondément enchevêtrées. Masculinité écomoderne et pétromasculinité partagent des hypothèses communes sur le sens de l’action et du travail, par opposition à la prétendue stase et à l’interdépendance que supposerait la nature.

        En gardant cette histoire à l’esprit, la migration de quelqu’un comme Elon Musk, qui est passé du statut de chouchou de l’action climatique à celui d’avocat du trumpisme, n’est guère surprenante. Plutôt que de traiter Musk comme un autoritaire refoulé qui a trahi son libéralisme antérieur, cette histoire suggère que l’oscillation dissonante entre le libéralisme et l’autoritarisme, cette sorte de monde-miroir de la psychologie capitaliste (pour reprendre l’expression récente de Naomi Klein1, a longtemps accompagné le projet d’expansion et d’extraction mondiales.


        📚Le livre : Pétromasculinité, Du mythe fossile patriarcal aux systèmes énergétiques féministes – Wildproject, 13 janvier 2023, 196 pages, 12 €.

        1. Naomi Klein, Le Double. Voyage dans le monde miroir, Actes sud, 2024. ↩

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        16.01.2025 à 10:25
        Philippe Vion-Dury
        Texte intégral (1190 mots)

        Los Angeles ravagé par les flammes : des images apocalyptiques qui emplissent nos écrans et sidèrent le monde entier depuis une semaine. Mais faut-il tout reconstruire ? Peut-on vraiment «s’adapter» au changement climatique ?


        Faut-il laisser Malibu brûler ? La question peut paraître choquante face à la sidération que produisent les images des mégafeux qui ravagent Los Angeles et ses alentours, et qui ont déjà emporté la vie de 24 personnes à cette heure. Elle avait pourtant été posée par l’auteur Mike Davis en… 1998. Le propos avait été fraîchement accueilli à l’époque par la presse américaine, et se révèle pourtant aujourd’hui d’une rare prescience. 

        Que nous dit Mike Davis ? « Pour la plupart d’entre nous, lorsque nous achetons une maison, nous menons notre enquête sur le voisinage. À Malibu, le voisinage, c’est le feu. » Car oui, nous rappelle l’auteur, les écosystèmes californiens ont co-évolué avec le feu, qui partait ici des terres à la faveur de conditions météorologiques particulières et descendait vers l’océan. C’est la ville qui s’est mise sur son tracé, qui a décidé de planter des arbres inflammables dans les jardins, de densifier l’habitat facilitant la propagation du feu. Le problème n’est pas le feu, c’est le baril de poudre qu’on a installé à proximité. 

        Un autre baril de poudre, celui du changement climatique, ne cesse quant à lui de grossir. La zone touchée par les feux a par exemple quintuplé en quelques décennies, tandis que le nombre de « jours propices aux feux » par an a augmenté de 61. Sans parler du pompage massif de la ressource en eau par l’agriculture intensive, la dégradation des services publics, etc.

        À l’époque, et cela vaut toujours maintenant, Mike Davies est révolté par la transformation de Malibu et des autres villes avoisinantes comme Pacific Palisades et Santa Monica en zones résidentielles pour la upper class alors qu’elles auraient dû être des parcs, des espaces non articifialisés et accessibles à tous. Les plus riches et la faune d’Hollywood s’y sont installé en profitant d’assurances artificiellement bon marché, car dopées par de l’argent public, à des services publics de maîtrise des feux les plus compétents au monde et logiquement très chers : bref, la socialisation du risque par le grand nombre pour permettre à quelques uns de s’installer dans un château sur les hauteurs de Los Angeles

        Ecology of Fear: Los Angeles and the Imagination of Disaster | Verso Books

        Ces happy fews voient donc aujourd’hui leur maison brûler. Les caméras du monde entier se tournent pour voir ces pauvres ultra-riches, les Patrick Bruel, les Laeticia Hallyday, les Paris Hilton, les Mel Gibson pleurer à chaudes larmes, alors même qu’ils ont pour la plupart contracté des assurances hors de prix. En bas de la chaîne alimentaire, les moins aisés qui ont, eux, contracté des assurances semi-privées (FAIR), se retrouvent bien incapables de couvrir les dommages, et n’auront que leurs yeux pour pleurer.

        Une « culture du risque » ?

        La question se repose donc dans les mêmes termes qu’il y a trente ans : faut-il laisser brûler ces quartiers résidentiels et aller s’installer ailleurs ? Penser la ville autrement ? Certainement pas. Le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, n’a qu’un mot à la bouche : reconstruire. Reconstruire en débloquant des moyens exceptionnels face à une situation exceptionnelle. Reconstruire alors même que les dégâts auraient déjà dépassé les 250 milliards de dollars, que les assureurs, comme en Floride, se retirent de la région, et que le spectre d’une banqueroute de l’État le plus riche des États-Unis se profile.

        Derrière la question du « faut-il reconstruire », s’en profile une autre : peut-on réellement faire face aux effets du changement climatique ? Dans le déni général, les gouvernants s’accrochent désespérément au seul mot qu’il reste dans leur vocabulaire en pareilles circonstances : adaptation. Ou, comme le proclame la ministre de la Transition écologique (et des intérêts pétroliers) Agnès Pannier-Runacher : « construire une culture du risque qui soit partagée et développer les bons réflexes ».

        Mais le refrain commence à faire l’effet d’un disque rayé. Même le New York Times s’interroge franchement : « Les événements de cette semaine […] soulèvent la question dérangeante de savoir s’il y a un endroit aux États-Unis – pourtant le pays le plus riche, le mieux préparé et le plus expérimenté – qui puisse réellement s’adapter à des incendies aggravés par un climat plus chaud. »

        Le journal rappelle qu’il y a deux manières de concevoir l’adaptation. Il y a bien entendu la manière forte, qui consisterait à profondément repenser l’urbanisme et les infrastructures, espacer les maisons et construire moins, plus petit, ne plus planter d’arbres n’importe où, voire carrément favoriser le déménagement ailleurs – une « retraite en bon ordre ». Et puis il y a l’autre manière « souvent appelée “résilience” [et à laquelle] la Californie excelle » : « essayer de renforcer les communautés sans rien changer fondamentalement ».

        On pourrait même se demander, comme le fait le géographe Michel Lussault sur le plateau de C Ce Soir, si le temps de l’adaptation n’est pas déjà révolu. A minima, nos riches propriétaires pourraient-ils avoir une « prise de conscience » comme certains continuent manifestement de l’espérer ? Gageons plutôt qu’ils seront surtout enclins à privilégier leurs intérêts personnels et leur statut en reconstruisant à l’identique, plus gros, plus clinquant, aveugles au chaos climatique qui se dessine, sinon complices.

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