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Nous vivons actuellement des bouleversements écologiques inouïs. La revue Terrestres a l’ambition de penser ces métamorphoses.

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14.05.2026 à 09:30

Quels mondes après le capitalisme ?

Jérôme Baschet · Laurent Jeanpierre

Texte intégral (4692 mots)
Temps de lecture : 22 minutes

Ce texte est la présentation du livre collectif Mondes postcapitalistes, dirigé par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, paru en 2026 aux éditions de la Découverte dans la collection « Cahiers libres ».

Table ronde le jeudi 28 mai avec l’historien Jérôme Baschet et le sociologue Laurent Jeanpierre. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.


Ce livre propose une expérience de pensée : que pourraient être des sociétés, que deviendrait la planète Terre, une fois débarrassées du capitalisme ? Pour beaucoup, la question pourra paraître incongrue, vaine, ridicule peut-être. Et d’abord irréaliste : comment le capitalisme pourrait-il s’effacer jusqu’à cesser d’être ? Et puis, vouloir se passer du capitalisme, n’est-ce pas un projet moralement douteux, irresponsable, criminel même : les tentatives se réclamant de ce dessein au cours du siècle dernier n’ont-elles pas conduit à des désastres sociaux et politiques aboutissant à la mort de dizaines de millions d’êtres humains ? Vouloir défaire le capitalisme, voilà qui ignore de surcroît les bienfaits, les progrès indubitables, ne serait-ce qu’en termes d’espérance de vie et de conditions matérielles d’existence, apportés par ce système social. À ces objections de principe, qui saturent le sens commun et l’imagination collective, il est largement répondu dans les pages de cet ouvrage.

Nous désignerons par « capitalisme » – cela fait l’objet de plus amples développements dans l’introduction qui suit cette présentation – non pas une manière particulière d’organiser la vie économique, mais un type singulier de formation sociale, de structuration de la vie commune, où l’économie et, avec elle, la production et la croissance s’autonomisent et deviennent des finalités indépendantes et impérieuses, à tel point qu’elles tendent à imposer toujours plus leur logique propre aux autres sphères sociales et aux autres types d’activités. Comme l’ont montré nombre d’historiens et d’anthropologues, les ensembles humains (et non humains) qui sont structurés sous la tutelle du capitalisme n’ont rien d’éternel ni de naturel

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Au-delà de l’anticapitalisme

Pourquoi un tel travail d’imagination s’avère-t-il à nouveau indispensable ? Après tout, les critiques du capitalisme sont presque aussi anciennes que le capitalisme lui-même. Elles montrent que c’est ce type d’organisation de la vie collective qui produit et entretient des phénomènes de domination et d’exploitation variés entre humains et entre les humains et le reste du vivant

La figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme.

Constater que le capitalisme est un facteur de crises plus que de stabilité, qu’il est à l’origine de guerres ou de dépressions, et aujourd’hui, et plus encore demain, d’autres convulsions irrémédiables et destructrices, n’a cependant rien d’une hypothèse nouvelle. Une partie du discours marxiste a insisté sur la récurrence des crises du capitalisme et sur leurs effets néfastes pour les populations. Il reste que, sur la base de données chiffrées, plusieurs historiens et sociologues ont vu dans les crises économiques et politiques du début du xxie siècle plus que la simple répétition, même amplifiée, de phénomènes antérieurs : un ensemble de perturbations entrelacées et de nature différente ; un point de « bifurcation » dans l’histoire de longue durée du capitalisme lui-même ; un seuil à partir duquel sa survie et son remplacement par une autre forme de structuration sociale (peut-être plus dévastatrice encore) sont désormais, pour la première fois, en jeu à une échelle aussi grande sur la scène historique

Lire aussi | Désirer après le capitalisme・Haud Guéguen (2023)

Face à l’horizon des catastrophes environnementales successives, à la perspective d’un enchaînement de crises ininterrompues, au pessimisme généralisé qui ne fait qu’augmenter alors que croît le nombre des régimes autocratiques, nationalistes et xénophobes, et que les menaces de guerre se renforcent, ne devient-il pas nécessaire de dépasser la simple critique du présent pour penser un au-delà possible et désirable du capitalisme, avec ses traits et ses caractéristiques propres ? Il faut, autrement dit, plus que jamais passer de l’anticapitalisme au postcapitalisme, alors même qu’une figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme. La perspective d’une convulsion continue du capitalisme et d’une destruction, lente ou brutale, des conditions mêmes de la vie sur Terre reconfigure la plupart des discussions antérieures sur les manières d’envisager des sociétés futures qui ne soient pas capitalistes. Il devient plus urgent encore de relire l’histoire passée des courants de pensée et d’expérimentation socialistes des deux cents dernières années à partir de critères environnementaux et de les confronter aux héritages des idées et pratiques écologiques. Il n’est plus possible d’ignorer le bilan écologique négatif de ce qu’il est convenu d’appeler le « socialisme réel » du xxe siècle. Et pour penser le postcapitalisme, il n’est plus question de se focaliser sur les seules sphères économiques ou sociales sans tenir compte des dimensions environnementales, sanitaires et existentielles.

Pourtant, le capitalisme n’a-t-il pas survécu à ses phases de marasme passées ? Lorsqu’ils ne les ont pas combattues pied à pied et étouffées, y compris par la violence et la force, les capitalistes ne sont-ils pas parvenus à absorber ou à récupérer les critiques dont ils ont fait l’objet, les mouvements et les luttes qui les ont affrontés

Cet ouvrage propose une expérience de pensée : imaginer ce que la disparition du capitalisme rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.

L’An 01 de Gébé, 1970-1972.

Nouveaux savoirs sur les alternatives au capitalisme

Principalement spéculatives aux siècles derniers, ces interrogations font, depuis quelques années, l’objet de recherches plus méthodiques. Certaines recourent à l’imagination, au raisonnement contrefactuel, à la déduction. Des travaux ont tenté de clarifier quels pourraient être les futurs alternatifs au capitalisme néolibéral, tandis que d’autres se sont livrés à des exercices prospectifs à des horizons plus ou moins lointains. Des théoriciens et chercheurs tentent par exemple de dessiner des scénarios postcapitalistes à partir de quelques paramètres généraux comme la démographie, le climat, les richesses produites, l’avenir technologique, la disponibilité des ressources énergétiques

Sous la pression des mouvements sociaux et après la crise financière de 2008 qui s’est diffusée dans les pays du Nord puis dans le reste du monde, les pensées se réclamant de la décroissance se sont de plus en plus intéressées aux formes non capitalistes d’activité et pas simplement à la réduction de la consommation. Les travaux d’économie écologique élaborant des scénarios de décroissance en termes de ressources parviennent eux aussi déjà à des résultats scientifiques fondamentaux pour nourrir une perspective postcapitaliste. Ils montrent par exemple qu’il serait possible de satisfaire les besoins humains essentiels – comme l’alimentation, la santé, l’accès à l’électricité ou l’éradication de l’extrême pauvreté – sans dépasser les limites planétaires

Les courants anticapitalistes et les courants de la décroissance ne sont plus aussi éloignés aujourd’hui qu’ils ont pu l’être par le passé, au point que certains se réclament désormais d’un « communisme de la décroissance ».

Le projet de cet ouvrage est d’approfondir et d’élargir les perspectives critiques sur les alternatives possibles à l’ordre économique et social capitaliste. Prenant pour point de départ une analyse rigoureuse des héritages problématiques légués par le capitalisme contemporain, notamment en termes de domination économique, patriarcale et coloniale, elles cherchent à dépasser la simple critique du présent pour imaginer concrètement des futurs alternatifs. La plupart des approches proposées remettent au centre la viabilité du vivant et appellent à une réévaluation profonde des rapports entre humains et non-humains. L’objectif central demeure de réactiver et d’actualiser les horizons utopiques, non dans un esprit dogmatique ou prescriptif, mais en incitant à l’expérimentation concrète et à la confrontation entre cultures, traditions de pensée et disciplines. Dans tous les cas de figure, il s’agit d’articuler une réflexion théorique robuste avec l’analyse concrète des pratiques et des formes d’organisation qui pourraient caractériser les mondes postcapitalistes, tout en soulignant les difficultés, les tensions et les débats inhérents à une telle transformation. En participant ainsi à ce mouvement de réflexion et d’action, ce volume entend amplifier les discussions existantes autour du postcapitalisme et contribuer à renforcer leur visibilité.

Lire aussi | Marx au soleil levant : le succès d’un communisme décroissant・Kōhei Saitō (2023)

Architecture d’une enquête collective

Les abécédaires et les encyclopédies n’ont pas manqué d’accompagner l’histoire des socialismes de ce dernier siècle

Franklin Carmichael, A northern silver mine, 1930.

Nous avions initialement conçu ce livre comme un dictionnaire – que nous envisagions comme une forme accueillante, potentiellement évolutive, détournant de manière à la fois sérieuse et ludique ce qu’a pu représenter, au xviiie siècle, le projet intellectuel et politique de l’encyclopédisme occidental. Il ne s’agissait pas, comme dans les versions habituelles de ce type d’ouvrage, d’accumuler des définitions closes, et pas davantage de proposer une synthèse de savoirs déjà constitués. Signalons aussi que plusieurs dictionnaires ou lexiques ont tenté, ces dernières années, de rendre compte des nouvelles formulations et articulations des savoirs qui seraient nécessaires pour sortir des impasses du rationalisme progressiste du dernier siècle, en matière de définition de l’humanité, de conception du temps et du futur, de vision de l’économie, de développement humain, de patriarcat

La forme dictionnaire nous semblait correspondre à deux dimensions de notre projet : l’ambition d’aborder la plus ample diversité possible de thématiques projetées dans des espaces-temps postcapitalistes et, en même temps, la volonté de ne pas proposer un plan d’ensemble, entièrement structuré, qui donnerait l’impression d’une totalité close, avec le risque supplémentaire de reproduire, dans le découpage des parties, des méta-catégories (comme économie, politique, culture, etc.) dont il s’agit précisément de se débarrasser ou, du moins, de défaire la rigidité. En outre, en sélectionnant les termes retenus pour les contributions du volume, nous ne prétendions pas fixer les mots, mais les mettre en tension. De fait, dans le présent livre, chaque mot, chaque entrée, ne décrit pas un objet figé mais offre une occasion d’arpentage, une manière de penser ensemble, de relier les luttes et d’épaissir l’intelligibilité de ce que nous faisons et voulons faire advenir. Bref, notre dictionnaire se voulait une boîte à outils ouverte à de multiples circulations.

Mais nous avons opté pour briser ce qu’il restait de rigidité quelque peu austère dans une telle forme. Il en résulte une sorte d’anti-dictionnaire analphabétique. Pour autant, il était exclu d’adopter un plan structuré en grandes parties thématiques ; c’est pourquoi nous proposons un simple parcours, parmi d’autres possibles, ce qui a malgré tout l’avantage, par rapport à l’arbitraire de l’ordre alphabétique, de mieux faire sentir les liens entre les contributions et de suggérer quelques-uns des grands enjeux qui sous-tendent la conception de l’ouvrage. Mais les textes ayant été conçus de manière indépendante les uns des autres, chaque lecteur, chaque lectrice, est libre de piocher à sa guise et d’inventer son propre itinéraire, au gré de ses appétits et de ses inquiétudes.

Lire aussi | Le pluriversel à l’ombre de l’universel・Barbara Glowczewski (2018)

D’ailleurs qui, aujourd’hui, souhaiterait encore rassembler ne serait-ce que des fragments du savoir humain dans un seul ouvrage rationnel ? Cette ambition, propre à l’Aufklärung et à son imaginaire universaliste, a montré ses limites, en même temps qu’elle a dévoilé ses attaches à des régimes d’exclusion, de domination et d’effacement épistémique. L’esprit des Lumières a été critiqué comme étant complice, ou du moins compatible avec des pratiques d’esclavage et de colonialisme, ou bien comme une source intellectuelle, au moins lointaine, des catastrophes du xxe siècle. On a pu aussi souligner à juste titre que, pour Diderot, d’Alembert et leurs compagnons, la croyance dans les capacités d’émancipation procurée par la raison, les arts et les techniques de leur temps était liée au développement de la production marchande dont ils ont ignoré les effets nuisibles

Quoi qu’on pense du procès fait aux Lumières occidentales, il ne fait aucun doute que les Encyclopédistes avaient pour l’essentiel une conception eurocentrée des savoirs à connaître et à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler dans cet ouvrage sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires : en un mot, minoritaires. Les discours qui s’y déploient s’expriment sous des formes et des styles multiples : le raisonnement scientifique, la mémoire collective, l’imagination politique, la sensation, la praxis militante. On ne distingue pas entre savoirs « majeurs » et savoirs « mineurs ». Les contributrices et contributeurs viennent de tous les continents, de domaines de connaissance ou d’engagement pratique et politique diversifiés, de plusieurs générations.

Les Encyclopédistes des Lumières avaient une conception eurocentrée des savoirs à transmettre. Ceux que nous avons cherché à rassembler sont au contraire pluriels. Ils s’efforcent d’intégrer les épistémologies des Suds, les savoirs autochtones, féministes, populaires.

Signalons par ailleurs que notre démarche repose sur un autre choix délibéré : celui de ne pas consacrer d’entrées aux grands courants de pensée postcapitalistes tels que la décroissance, l’écoféminisme, le marxisme, l’anarchisme ou l’écosocialisme. Non par désintérêt pour leurs apports, mais parce que ces courants disposent déjà d’une production théorique abondante, y compris de leurs propres lexiques, bibliographies et corpus de références. En s’affranchissant des étiquettes doctrinales, souvent réductrices ou polarisantes, il s’agit aussi d’éviter les effets d’identification ou d’appartenance qui peuvent oblitérer la diversité des expériences et des pratiques postcapitalistes, et qui parfois clôturent des débats ou entravent des rencontres pourtant nécessaires à la création d’univers dépassant les normes cardinales de la formation sociale actuelle.

Alexandre le Bienheureux d’Yves Robert, 1968.

Le parcours proposé part des dimensions majeures du monde présent qu’il convient de remettre radicalement en question, à commencer par l’économie, la colonialité et le patriarcat (« Économie (sortir de l’) », « Postpatriarcat » et « Colonialité (défaire la) »). Des paramètres et héritages (tels que « Climat » et « Démographie ») doivent être également pris en compte pour envisager des approches transitionnelles (abordées notamment dans « Stratégies transitionnelles » et « Démanteler »). C’est alors le moment de poser quelques-uns des concepts fondamentaux qui devraient sous-tendre une organisation postcapitaliste de la vie (« Cosmopolitique », « Commun », « Entraide », « Ethiques et valeurs », parmi d’autres). De là, le chemin se poursuit par l’exploration des formes du commun (de « Commune » à « Droit et justice », sans oublier « Conflits »). Ce qui touche à la production/reproduction de la vie permet ensuite d’aborder des domaines aussi cruciaux que « Production », « Alimentation », « Techniques » ou « Énergies », notamment. Les enjeux liés aux échelles et circulations s’avèrent aussi déterminants pour les formes du commun que pour les activités productives/reproductives et ils sont donc abordés ensuite (notamment avec « Échelles », « Villes/Campagnes », « Transports et mobilités » et « Internet-Web-numérique »). Il sera temps alors – on aurait aussi bien pu le faire plus tôt et, du reste, ces questions sont présentes dans de nombreuses contributions précédentes – de rappeler, ou plutôt de prendre à bras-le-corps le fait que les mondes postcapitalistes ne sauraient être pensés comme des mondes exclusivement humains, mais bien comme des mondes plus qu’humains (« Ontologies postnaturalistes », « Animaux », « Milieux de vie », etc.). Il n’est pas moins indispensable de concevoir une écologie des savoirs où les sciences ont toute leur place, pourvu qu’elles ne nient pas celle qui revient aux savoirs vernaculaires et aux pratiques des non-spécialistes (« Sciences et écologie des savoirs », « Sentir-penser », « Savoirs naturalistes »). À ce stade, il devrait être clair que l’ouvrage ne se limite pas aux seules dimensions économiques ou politiques, mais s’ouvre à des enjeux beaucoup plus vastes, incluant des interrogations éthiques, écologiques, d’ontologie sociale et d’anthropologie, et même existentielles. C’est ce qui devrait apparaître plus nettement encore au moment de s’engager dans une approche des subjectivités relationnelles postcapitalistes (avec des contributions telles que « Individuel/collectif » et « Psyché/“économie” libidinale », ou encore « Vieillesse et vieillissement » et « Mort »), puis en arpentant les presque derniers textes du volume (« Arts (de la vie) », « Rêves », « Fêtes et rituels »). Au total, cette diversité des approches est fondée sur l’hypothèse selon laquelle le dépassement du capitalisme ne peut se concevoir sans une redéfinition de nos manières de vivre, de coexister, d’habiter le monde et de donner sens à nos existences. Enfin, le livre s’achève avec trois contributions singulières, qui ne traitent pas d’un thème spécifique mais apportent un regard à la fois général et plus libre sur l’horizon postcapitaliste depuis des géographies différentes : l’Amazonie, l’Afrique centrale et l’Asie du Sud.

Malgré tout, on ne manquera pas de repérer des manques, des oublis, des absences. Certains sont dus aux contraintes de format, d’autres aux limites de nos connaissances et des recherches existantes. Mais insistons encore une fois sur le caractère ouvert de ce que nous présentons ici, qui ne demande qu’à être complété par d’autres regards sur les entrées existantes, ainsi que par d’autres contributions. Contre toute illusion de complétude – surtout lorsqu’il s’agit d’un objet aussi inédit, aussi risqué, aussi ambitieux que celui que nous avons choisi de nous donner –, cet ouvrage doit se comprendre avant tout comme un point de départ, une amorce appelée à être reprise, corrigée, complétée, augmentée, prolongée, et sans doute déplacée. Chacune des contributions qu’il contient ne peut offrir, en retour, qu’un regard partiel et situé sur la vaste problématique qu’elle tente de faire apparaître : elle ne cherche ni à épuiser le sujet, ni à imposer une réponse définitive, encore moins à se poser comme détentrice des seules vérités possibles quant aux principes ou aux composantes d’une vie affranchie des logiques capitalistes. Ce qu’elle propose, en revanche – à partir de son angle spécifique et selon un degré de développement qui peut varier d’un cas à l’autre –, c’est un effort d’élucidation de nos hypothèses, de nos perspectives, et surtout des interrogations fondamentales qu’il nous semble nécessaire de traiter. En cela, aucune entrée ne se réclame d’une quelconque neutralité axiologique : chacune assume explicitement sa dimension située, engagée et singulière, comme expression d’un point de vue à la fois positionné et critique.

Lire aussi | Au-delà du capitalisme, la décroissance comme abondance partagée・Jean-Michel Hupé (2024)

Les contributions sont traversées par une tension générale entre la nécessité de s’inscrire dans une perspective de transformation – et donc de transition – et la volonté de ne pas rabattre la pluralité des horizons sur un seul schéma linéaire de changement. La description des temps et des étapes de la transition vers le postcapitalisme affleure de manière inégale selon les entrées, certaines l’abordant de front, d’autres, plus nombreuses, la laissant en arrière-plan afin de se concentrer sur la tâche ardue d’exploration des formes de vie proprement postcapitalistes. Certaines contributions se projettent au loin, d’autres sont surtout soucieuses de prendre appui sur des pratiques déjà en germe dans le présent. Il n’y a d’ailleurs pas d’incompatibilité entre ces deux manières d’envisager l’avenir, c’est plutôt l’équilibre qui varie. La transition constitue un objet à la fois incontournable et problématique. Le terme même est aujourd’hui largement discuté, notamment à la lumière des critiques ayant mis en évidence la manière dont le vocabulaire de la « transition » pouvait servir à entretenir les illusions en miroir d’un changement sans rupture et d’une rupture sans changement. Le choix d’inclure une entrée spécifique sur les « stratégies transitionnelles » vise précisément à concentrer ces questions du passage vers les mondes postcapitalistes.

Ce livre s’attache donc moins à tracer un itinéraire déjà balisé qu’à esquisser les contours d’une viabilité postcapitaliste, comprise comme un espace de possibles plutôt que comme un futur prescrit.

La construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est pas un luxe intellectuel, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante.

Construire une civilisation postcapitaliste

Lorsqu’en 1915 Rosa Luxemburg écrivait son célèbre texte sur l’alternative, selon elle sans retour et sans reste, entre la barbarie et le socialisme, ce qu’elle appelait la « barbarie » ne se résumait pas à la guerre meurtrière de masse, à une régression vers des formes de violence archaïques, mais désignait plutôt la perpétuation d’un ordre social où guerre, exploitation et oppression devenaient irrémédiablement liées dans la survie du capitalisme. Aujourd’hui comme hier, la construction d’une « civilisation » alternative au capitalisme n’est donc pas un luxe intellectuel, ni une concession sans réserve à l’Occident et à la modernité, c’est une réponse à la menace d’une déstructuration massive et croissante. Un tel appel peut néanmoins intimider ou inquiéter. Dans ses célèbres « Thèses sur l’histoire » écrites juste après le pacte germano-soviétique et avant son suicide en 1940, le philosophe allemand Walter Benjamin, lui aussi témoin de la Première Guerre mondiale, n’écrivait-il pas qu’« il n’est aucun document de civilisation qui ne soit aussi document de barbarie » ? L’avertissement visait le progressisme dominant au sein du marxisme et de l’anticapitalisme de son époque. La barbarie ne pouvait plus être conçue comme un dehors radical : elle traverse les civilisations historiques, les hante de l’intérieur. Le capitalisme, dans cette perspective inspirée de Benjamin, n’est certainement pas la seule forme de civilisation barbare dans l’histoire, même s’il porte sans doute cette barbarie à une échelle inédite par ses capacités de destruction, sa dynamique expansive et son indifférence croissante aux conditions mêmes de la vie. Même en insistant sur les souffrances, les ravages et les exclusions sur lesquelles repose l’idée de progrès, Benjamin ne rejetait pas pour autant la possibilité d’un projet civilisationnel, ni même le concept de civilisation ; il en appelait à sa réinvention. Si nous sommes donc partis, dans ce livre, en quête d’une civilisation postcapitaliste, c’est en distinguant le terme de son usage habituel, le plus souvent apologétique et opposé à la « barbarie » ou au « primitif ». C’est en revendiquant un sens plus anthropologique du mot, où transparaît la manière dont une société s’organise dans la totalité de ses dimensions. C’est en faisant le pari d’une civilisation accueillante à la multiplicité des mondes et capable de déjouer ses propres penchants à la barbarie.

Image principale : Franklin Carmichael, Lone Lake, 1929.

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11.05.2026 à 12:23

Penser le vivant ou critiquer le capitalisme ? Une lecture de Baptiste Morizot

Jean-Baptiste Vuillerod

Texte intégral (4688 mots)
Temps de lecture : 29 minutes

L’opposition entre la pensée du vivant et la critique du capitalisme constitue l’une des polarités qui structure aujourd’hui le champ de l’écologie politique dans l’espace francophone. La constitution d’un groupe de « penseurs du vivant », à la suite d’un dossier du Monde qui regroupait sous ce terme un ensemble de projets intellectuels hétéroclitesRevue du Crieur, en revenant sur ces polémiques, Joseph Confavreux résumait l’alternative de la manière suivante : « L’affrontement sourd, à la fois théorique et stratégique, entre pensées du vivant et théories anticapitalistes cristallise les crispations et les hésitations sur la couleur politique que devrait dessiner l’alliance entre le vert et le rouge. En dépit d’ennemis communs, les combats pour la “fin du mois” et la “fin du monde” souffrent autant de cosmologies contradictoires que de radicalités de postures rendant difficile un alliage durable entre l’écologie et le social

N’est-il pas temps de sortir de « l’affrontement » ? Ne peut-on considérer qu’une critique du capitalisme, pour être rigoureuse d’un point de vue écologique, a besoin de prendre au sérieux les mondes vivants qui sont détruits et exploités par les pratiques capitalistes, ainsi que ce que sont et ce que font les vivants avec lesquels il s’agit d’habiter le monde en commun ? Inversement, pour être conséquente d’un point de vue politique et ne pas ignorer l’entrelacement des problèmes sociaux et des problèmes écologiques, la pensée du vivant ne doit-elle pas aussi intégrer une théorie critique des sociétés capitalistes ? On compte en réalité aujourd’hui de nombreuses tentatives pour dépasser l’alternative « pensée du vivant vs critique du capitalisme ». Du côté de l’écomarxisme, si l’on se restreint à l’espace francophone et qu’on laisse de côté une théorie comme celle de Jason W. Moore qui permettrait aussi de court-circuiter l’oppositionNous ne sommes pas seuls de Léna Balaud et Antoine ChopotLe Monde), ou Exploiter les vivants de Paul Guillibert

Je voudrais montrer qu’il est aussi possible de sortir de l’alternative à partir d’une pensée du vivant comme celle de Baptiste Morizot, qui paraît pourtant, au premier abord, étrangère à une critique du capitalisme. Dans sa préface à la traduction française de La crise écologique de la raison de Val Plumwood, par exemple, n’écrit-il pas que « le capitalisme n’est ni la cause première ni la raison de la crise écologique systémique : dans son déploiement extractiviste ubiquiste, il est un effet d’une culture plus large, la culture centrique »

Il est possible de sortir de l’alternative à partir d’une pensée du vivant comme celle de Baptiste Morizot, qui paraît pourtant, au premier abord, étrangère à une critique du capitalisme.

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Un naturaliste contre le naturalisme

Afin de comprendre la manière singulière dont Baptiste Morizot aborde la problématique du vivant, il importe de réinscrire sa perspective dans la critique de la modernité et de la comparer à d’autres approches qui entendent également critiquer l’ontologie et le dualisme des Modernes.

Certes, Morizot accorde une importance centrale à des moments plus reculés de l’histoire, en particulier à la « révolution néolithique

Cet accent mis sur la modernité le rapproche d’auteurs comme Latour et Descola, qui sont souvent considérés comme des références majeures pour les « penseurs du vivant ». Pourtant, Morizot traite la modernité de manière profondément originale en l’abordant dans la perspective d’une critique immanente. À la différence de Descola, il ne critique pas uniquement l’ontologie moderne à partir d’autres ontologies (animiste, totémiste, analogiste) : il critique la modernité à partir d’elle-même en revalorisant certains courants des sciences naturelles et en montrant comment la connaissance scientifique des vivants, à travers la biologie évolutionniste, l’écologie scientifique, l’éthologie animale et les sciences de la conservation, permet de lutter contre les tendances les plus problématiques de la modernité. Comme Latourà l’intérieur même des théories modernes et rejoint ainsi Carolyn Merchant dans la volonté de pointer des « contre-tendances » de la modernité

Ali Kazal sur Unsplash.

La référence à Darwin est révélatrice de ces différences. Alors que, chez Latour, la référence à Darwin ne sert qu’à nier l’autonomie des sciences de la nature par rapport aux idéologies sociales

À l’instar des éthiques environnementales, Morizot prend au sérieux le darwinisme pour comprendre la dynamique évolutive des vivants et les manières humaines de s’y rapporter.

Trois idées complémentaires se révèlent décisives dans ce qu’on peut appeler l’héritage darwinien de Morizot : 1) la mise au jour d’une continuité entre les vivants non-humains et les vivants humains, continuité qui est assurée par l’histoire de la vie et qui fait de l’animalité une altérité qui nous traverse et qui, pour cette raison, nous est malgré tout étrangement familièreanalogies entre ce que font les non-humains et ce que font les humainsaction réciproque entre les humains et les non-humains, qui repose sur le fait que l’action humaine s’inscrit dans un monde déjà tissé par une multitude de vivants et qu’elle peut s’insérer de différentes manières, plus ou moins favorables ou destructrices, dans la dynamique du vivant – ce qui renvoie à une interprétation élargie, irréductible au motif agonistique de la lutte, de l’adaptation du vivant à son milieu.

L’importance de Darwin pour penser ces trois gestes tient à la possibilité de réinscrire l’humain dans l’histoire de la vie, non pas uniquement en affirmant qu’il est soumis aux mêmes lois que les autres vivantsaptitudes ou attitudes que les êtres humains partagent avec les autres êtres vivants, ce qui invite à concevoir des analogies et à réfléchir à nos interactions avec des non-humains qui ont des pratiques analogues aux nôtres et qui contribuent à façonner le monde que nous habitons en commun. Chez Morizot, la théorie darwinienne se trouve ainsi articulée avec le perspectivisme amérindien

Une tout autre image du naturalisme se dessine alors. D’abord, en ne cessant de méditer l’apport de la théorie darwinienne, Morizot se montre fidèle au sens historique du naturalisme : non seulement au sens philosophique du refus de toute surnature, du rejet de l’exceptionnalisme humain et de la réinscription de toute chose dans la nature (qu’on pense au naturalisme moniste de Spinoza), mais aussi et surtout au sens scientifique d’une pratique d’enquête sur la nature. Sans doute Darwin est-il naturaliste, mais au sens où il l’entend lui-même dans l’introduction à L’Origine des espèces en héritant de la longue tradition de l’histoire naturelle : est « naturaliste » celui ou celle qui étudie et se laisse saisir par la manière dont les vivants habitent leur milieu et s’inscrivent dans la longue histoire de la vie

Lire aussi | La part sauvage des communs ? Une enquête écologique au marais Wiels・Léna Balaud, Antoine Chopot et Allan Wei (2023)

Cette signification historique du naturalisme – à laquelle Morizot reste attaché – n’est pas sans conséquence sur la manière d’envisager l’ontologie naturaliste, telle que Descola l’entend. De fait, avec la revalorisation des sciences du vivant, c’est l’ontologie moderne qui se trouve compliquée et retournée contre elle-même. L’un des principaux déplacements opérés par Morizot dans son livre L’inexploré tient précisément à cette complication de l’ontologie moderne. S’y trouve affronté le problème d’une sortie du naturalisme (au sens descolien) au profit d’autres ontologies, et défendue l’idée qu’« on ne change pas d’ontologie comme on change de chemisedéjà hybride en elle-même, déjà travaillée et divisée par des tensions qui empêchent de la réduire à un système uniforme : « Si l’on ne cède pas aux sirènes réactives antimodernes, qui se contentent de stigmatiser en bloc un “système” moderne monolithisé, on observe alors que ce n’est en réalité pas le naturalisme en totalité qui mérite d’être récusé, mais certain de ses aspects, les plus toxiques », ce qui signifie « que les conversions envisagées ressemblent en fait plus à des hybridations d’ontologies qu’à des devenirs animistes radicaux ou monolithiques

« Si l’on ne cède pas aux sirènes réactives antimodernes, on observe alors que ce n’est en réalité pas le naturalisme en totalité qui mérite d’être récusé, mais certain de ses aspects, les plus toxiques. »

B. Morizot, L’inexploré

C’est pourquoi les sciences du vivant peuvent retrouver, par une voie qui leur est propre, la vision du monde d’autres cosmologies : par exemple, les actes involontaires du castor qui « terraforme par accident » et aménage sans en avoir l’intention un milieu de vie pour les autres vivants (humains compris), ne sont pas sans évoquer le « démiurge maladroit » de cosmologies animistes, qui ouvre un monde pour d’autres formes de vie sans le vouloir, par effet collatéral

Cette hybridation de l’intérieur qui rend possible une ouverture du naturalisme vers l’extérieur, Morizot la perçoit notamment dans les « manières d’enquêterde l’intérieurréanimante

Kristaps Ungurssur Unsplash.

Une critique des pratiques capitalistes

C’est précisément depuis ces enquêtes sur le vivant que Baptiste Morizot fait droit à une critique des pratiques capitalistes. Car s’il ne parle jamais du capitalisme comme d’un système social et économique, il n’en a pas moins affaire constamment à des pratiques qui sont spécifiques au mode de production capitaliste. Ainsi du « rancher capitaliste » qui « pour justifier son statut de producteur de viande bovine (…) doit s’ériger en protecteur du bétail

1) À un niveau programmatique, Morizot défend l’idée selon laquelle la critique de l’ontologie moderne ne relève pas simplement « des idées et des représentations » des sciences de la nature, mais d’une critique de l’économie politique. « Ce qu’il faut restituer, écrit-il dans Raviver les braises du vivant, c’est le couplage épistémologiqueet économique qui a permis la conversion du monde vivant en nature cheap. Ce n’est pas d’abord un problème idéaliste de représentation philosophique de la nature, c’est avant tout un problème d’économie politiquee siècle, mais qui renvoie surtout à la vision des êtres naturels que le capitalisme a mobilisée pour s’approprier les vivants non humains à moindre frais en les réduisant à de la matière exploitable et en les privant de toute capacité à faire monde commun avec les humains.

Morizot défend l’idée selon laquelle la critique de l’ontologie moderne ne relève pas simplement « des idées et des représentations » des sciences de la nature, mais d’une critique de l’économie politique.

En ce sens, tout le travail de Baptiste Morizot vise à redonner une subjectivité (politique, technique, affective, créatrice…) aux vivants afin de rappeler qu’ils ne sont pas de simples êtres dénués de valeur et exploitables à merci, mais qu’ils sont de véritables sujets avec lesquels il est possible d’interagir afin de construire et d’habiter un monde en commun. Cette perspective le rapproche certes de l’éthique environnementale, mais on ne trouve pas chez lui de réflexion sur la valeur intrinsèque des êtres vivants (éthiques biocentrées) ou des écosystèmes (éthiques écocentrées)être des vivants que dérivent des formes de devoir-être, de sorte que si les êtres humains doivent respecter les autres vivants, c’est moins en raison de leur valeur intrinsèque qu’en raison de l’appartenance des humains et des non-humains à la même dynamique du vivant et aux équilibres métastables qu’il s’agit toujours de créer et de renouveler.

2) Ce sont ces équilibres fragiles et précaires des vivants que détruisent les pratiques capitalistes, qui rendent inhabitable la terre pour tous les vivants qui s’y trouvent, humains et non-humains. C’est notamment le cas de l’agriculture « industrielle, intensive, souvent monoculturale, dépendante des industries agrochimiques

Amelia Batessur Unsplash.

On retrouverait ici sans mal les théories marxistes de la rupture métabolique (Fosterinfléchir : « Ce que l’on appelle “domestique, exploitation, agriculture”, cela ne désigne au fond que les dynamiques immémoriales et sauvages du vivant, mais infléchies à la marge par l’activité humainedomestique n’est qu’un approfondissement du sauvage. Dans les pratiques capitalistes, cependant, c’est l’arrachement par rapport à l’activité des vivants qui domine : plutôt que d’avoir confiance dans des dynamiques du vivant à activer, les pratiques capitalistes se détournent de ces dynamiques et font comme si elles « produisaient » elles-mêmes les ressources et la subsistance

Lire aussi | Jason W. Moore, communisme révolutionnaire et communisme de la vie・Paul Guillibert (2024)

3) C’est pourquoi Morizot rattache les pratiques capitalistes à une « métaphysique de la production »produit pas au sens où il n’est pas un auteur qui le fabrique à partir d’une matière passiveobjective, pour utiliser un vocabulaire marxiste : elle n’existe pas seulement dans les têtes, mais aussi et surtout dans la triste réalité du monde capitaliste.

Les pratiques capitalistes font comme si elles « produisaient » elles-mêmes les ressources et la subsistance alors que la seule chose qu’elles parviennent à « produire », c’est un monde inhabitable pour toutes les formes de vie.

La production humaine doit par conséquent être ressaisie à l’aune de la production naturelle qui est celle des vivants eux-mêmes, et qui est, in fine, la seule production qui existe à proprement parler, puisque ce que l’on nomme « production humaine » n’est qu’une manière d’agencer et d’orienter ce que produisent les vivants. La perspective de la pensée du vivant amène ainsi à comprendre la technique humaine à partir de ce qu’Haudricourt nommait « l’action indirecte négative »

4) Si les vivants sont les véritables « producteurs », alors on comprend qu’on puisse dire qu’ils « travaillent ». Le travail, tel que le conçoit Baptiste Morizot, n’est en effet nullement le propre de l’homme. Ce n’est pas dire qu’il n’y ait pas une spécificité du travail humain (qu’on peut, par exemple, avec Marx, caractériser par le fait que l’être humain se représente la finalité de son action

Citant ces lignes de Raviver les braises du vivant pour esquisser une théorie communiste du travail, Frédéric Monferrand explique « qu’on peut avancer que les communistes entretiendraient un rapport coopératif, non seulement à la nature, mais aussi avec certains êtres de la naturefaire, d’un véritable poïein des vivants non humains qui bâtissent un monde habitable pour tous. Non seulement l’agir humain n’est que le prolongement de cet agir non humain, mais surtout il ne suffirait pas, à lui tout seul, à construire ce monde habitable. « Nous, humains vivants, pouvons contribuer à rendre le monde un peu plus habitable, au sens de confortable pour nous, mais nous ne pouvons pas faire un monde habitable, au sens de vivable pour toute forme de vie. Tout ce qui fait monde à partir d’une boule de matière accrétée qu’on appelle planète est un effet du vivant : nous habitons les effets de la vie des autreseffets de la poïesis des vivants non humains que la possibilité de les penser comme des travailleurs au sens propre se fait jour : les non-humains aménagent le monde, ils bâtissent des milieux habitables, et, de ce point de vue, ils « travaillent » au sens fort du terme. Il est ainsi possible, par exemple, de parler d’un « effet castor

Les non-humains bâtissent des milieux habitables, et, de ce point de vue, ils « travaillent » au sens fort du terme. Il est ainsi possible de parler d’un « effet castor », puisque le castor construit, sans le vouloir, « un milieu habitable pour d’autres ».

Photo de Alla Kemelmakhersur Unsplash.

5) Cette habilité constitue ce que Morizot appelle un « attracteur vitalhumains dans notre condition de vivant parmi les vivants ». Se dessinent par là des enjeux communs entre humains et non-humains dans les luttes politiques contre le capitalisme : « Partager l’eau entre humains, et avec les autres vivants, contre son accaparement par l’agro-industrie. Laisser respirer et fleurir la terre, agricole et sauvage, contre sa bétonisation

Le principal intérêt de cette perspective politique est de ne pas nier les différences entre les acteurs en lutte, tout en cherchant une base commune à partir de laquelle ces différences peuvent être secondarisées (pour un temps du moins). La lutte pour l’habitabilité commune du monde par les vivants constitue un enjeu à partir duquel la divergence entre les luttes sociales et les luttes écologiques peut laisser sa place à des alliances sans être abolie pour autant. « Alors des syndicalistes se mettent à parler de salamandres, et des protecteurs de zones humides sauvages de justice sociale. Et c’est là que les problèmes de désaccords idéologiques et les traditionnelles obsessions pour la hiérarchisation des causes (“d’abord il faut défendre la paysannerie, les zones humides c’est secondaire” – ou l’inverse) ne font plus vraiment clivage. Ce n’est pas qu’elles soient résolues et priorisées en toute clarté, c’est qu’elles sont rendues secondaires

6) Si la commune habitabilité du monde peut constituer le point de convergence de luttes politiques, c’est parce qu’il y a dans la philosophie de Morizot une profonde conception du caractère inappropriable de la vie qui pourrait nous amener à réinterpréter l’idée de « communisme du vivantLes Diplomates thématisaient comme le « sauvage » ou le « féral » – en tant que ce qui est « parmi nous par soi-même

« Le mystère d’être un corps, un corps qui interprète et vit sa vie, est partagé par tout le vivant : c’est la condition vitale universelle, et c’est elle qui mérite d’appeler le sentiment d’appartenance le plus puissant. »

B. Morizot, Manières d’être vivant

Comme on l’a suggéré précédemment, cet horizon darwinien qui insiste sur ce que l’humain partage avec les autres vivants signifie à la fois la reconnaissance d’une familiarité entre l’humanité et ses autres, et le sentiment d’une étrangeté radicale. C’est en ce sens que « l’animal est un intercesseur privilégié avec l’énigme originelle, celle de notre manière d’être vivant : il manifeste une altérité incompressible, et en même temps il est assez proche de nous pour que mille formes de parallèles, de convergences, soient sensibles

Le vivant représente donc, en l’humain même, une impropriété fondamentale qui fait vaciller le propre de l’Homme, une étrangeté radicale, une altérité abyssale qui vient du fond des âges et qui représente l’impossible maîtrise, l’impossible contrôle sur les processus du vivantimpropre, à la fois au sens où le vivant n’est pas adapté aux pratiques que lui fait subir la production capitaliste, et au sens où persiste toujours, dans le vivant, quelque chose de non appropriable, d’irréductible au « propre » ou à « l’appropriation ».

La philosophie de Morizot, parmi d’autres aujourd’hui, a le mérite de donner à penser cette impropriété en mettent en évidence une logique immanente aux vivants qui n’est pas celle de la production et du marché, et qui se tient nécessairement en écart par rapport à celle-ci. Bien que ce ne soit pas son intention explicite, elle conduit ainsi à transformer en profondeur ce qu’on peut entendre par un communisme des vivants : il ne s’agit pas simplement de « déprivatiser » le vivant, de réhabiliter les communs environnementaux et de constituer des collectifs avec les non-humains – des objectifs nécessaires et primordiaux du point de vue d’une politique écologique –, il s’agit de fonder ce commun sur une commune impropriété de la nature, une inappropriabilité de la vie que les humains et aux non-humains ont en partage. C’est dans l’être même des vivants que quelque chose se dérobe à leur appropriation capitaliste et que l’exigence d’un communisme du vivant se fait jour. Il y a en ce sens un fondement vitaliste ou naturaliste au communisme : une tendance du vivant, commune aux humains et aux non-humains, à excéder toute appropriation privative

Photo de Alfred Kenneallysur Unsplash.

Conclusion

Ainsi, si la philosophie de Baptiste Morizot parvient à dépasser l’alternative « penser le vivant ou critiquer le capitalisme ? », c’est parce qu’elle propose une critique immanente de la modernité qui revalorise un certain naturalisme – un alternaturalisme qui a peu de choses à voir avec le « naturalisme » de l’ontologie moderne, au sens descolien du terme – et qui, à partir de là, parvient à développer une critique de pratiques capitalistes à l’aune d’une pensée du vivant. C’est pourquoi, bien qu’il n’y ait pas de théorie du capitalisme chez Morizot, il n’y en a pas moins chez lui un apport théorique possible à la critique des pratiques capitalistes.

Si la philosophie de Baptiste Morizot parvient à dépasser l’alternative « penser le vivant ou critiquer le capitalisme ? », c’est parce qu’elle propose une critique immanente de la modernité qui revalorise un certain naturalisme.

Dans cette perspective, j’ai tenté de mettre en évidence six éléments : 1) revaloriser et resubjectiver les vivants non-humains dans le cadre d’une critique de l’économie politique, et non uniquement d’une critique des idées et des représentations de la modernité ; 2) critiquer le caractère insoutenable des pratiques capitalistes de la terre et du vivant, du point de vue des dynamiques du vivant elles-mêmes et non simplement des rapports sociaux ; 3) réinscrire la technique humaine dans une production naturelle des vivants et critiquer ainsi la « métaphysique de la production », par laquelle les êtres humains se donnent l’illusion de produire seuls leur subsistance ; 4) donner sens à l’idée d’un travail des vivants, non seulement comme condition de possibilité du travail humain, mais surtout comme condition d’habitabilité du monde pour les humains et les non-humains ; 5) considérer l’habitabilité comme un attracteur vital qui permet des alliances entre des luttes sociales et des luttes écologiques sans pour autant nier la spécificité de chacune ; 6) mettre au jour une étrangeté fondamentale de la vie dans sa familiarité même, afin de retrouver l’impropriété vitale commune aux humains et aux non-humains, et fonder ainsi le caractère inappropriable de la vie – ce qui serait la condition ontologique d’un communisme du vivant.

Il n’en reste pas moins, il faut l’admettre, que Baptiste Morizot lui-même n’affronte pas directement la question du mode de production capitaliste et ne propose pas une théorie explicite du rapport entre sa pensée du vivant et une critique des sociétés capitalistes. Aussi contribue-t-il parfois à nourrir le clivage entre ces deux perspectives, alors même que, comme on l’a montré, sa philosophie appelle à combler l’écart et à articuler ces approches. Qu’il n’ait pas (du moins pas encore) déployé tous les enjeux théoriques de cette articulation, ne retire rien au fait que sa philosophie pointe la nécessité pour les pensées du vivant et les critiques du capitalisme, non plus de s’opposer, mais de se compléter et de s’enrichir mutuellement.

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Photo principale : Mike Erskine sur Unsplash.

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