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11.04.2026 à 06:00

Gaza, flotille et Bagayoko : les 10 actus de la semaine

Mauricette Baelen

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer cette semaine. 1. Silence médiatique autour d’accusations de torture à Gaza Une chronique d’Arrêt sur images relaie le témoignage d’une famille gazaouie accusant l’armée israélienne d’avoir détenu et torturé un enfant de 2 ans, tout en pointant […]

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Texte intégral (1045 mots)

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer cette semaine.

1. Silence médiatique autour d’accusations de torture à Gaza

Une chronique d’Arrêt sur images relaie le témoignage d’une famille gazaouie accusant l’armée israélienne d’avoir détenu et torturé un enfant de 2 ans, tout en pointant l’absence de reprise de cette affaire par les grands médias français. Le texte interroge ainsi les mécanismes d’invisibilisation médiatique du conflit. (Arrêt sur images)

2. Flottille pour Gaza depuis Marseille

Une vingtaine de voiliers ont quitté l’Estaque à Marseille avec à leur bord des militants pro-palestiniens déterminés à rejoindre Gaza pour tenter de briser le blocus israélien et acheminer des vivres. L’opération, préparée depuis plusieurs semaines, se veut à la fois humanitaire et symbolique. (Marsactu)

3. Des milliers de personnes soutiennent Bally Bagayoko face aux attaques racistes

Des milliers de personnes se sont rassemblées à Saint-Denis en soutien au maire Bally Bagayoko après des propos racistes visant son élection, tandis que l’édile a porté plainte et dénoncé le silence de l’exécutif. Plusieurs figures de gauche ont participé à ce rassemblement contre le racisme et l’extrême droite. (La Relève et la Peste)

4.Trêve sous tension : l’Iran menace après les frappes israéliennes au Liban

Malgré le cessez-le-feu entre Washington et Téhéran, Israël poursuit ses frappes au Liban, exclu de l’accord selon les États-Unis et Israël. Téhéran menace de riposter, tandis que plus de 250 morts en une journée au Liban fragilisent déjà la trêve.(Reuters)

5. Un gendarme de la Garde républicaine porte plainte après une lettre raciste

Le parquet de Paris a ouvert une enquête après la plainte d’un gendarme de la Garde républicaine, qui dénonce six années de discriminations et la réception d’une lettre anonyme raciste dans sa caserne parisienne. L’affaire relance les soupçons de racisme au sein de cette unité d’élite. (Mediapart)

6. En Antarctique, un navire de Paul Watson heurte un chalutier de pêche au krill

Le navire Bandero, lié à Paul Watson et Sea Shepherd France, est entré en collision avec un chalutier norvégien pêchant le krill en Antarctique lors d’une action contre cette industrie jugée destructrice pour l’écosystème. Aucun blessé n’est signalé, malgré de vives accusations croisées entre militants écologistes et armateur. (Reporterre)

7. L’Ordre des médecins épinglé pour dépenses contestées et graves défaillances

Un rapport provisoire de l’Inspection générale des finances dénonce des dépenses immobilières jugées injustifiées et des manquements dans le contrôle de médecins signalés comme dangereux, notamment à Grenoble. Plusieurs familles accusent l’Ordre d’avoir protégé un chirurgien mis en cause au détriment des patients. (franceinfo)

8. Des propriétaires contournent l’encadrement des loyers avec de faux baux de résidence secondaire

Dans plusieurs grandes villes, des bailleurs imposent illégalement des baux « code civil » réservés aux résidences secondaires pour échapper au plafonnement des loyers et réduire les droits des locataires. Cette pratique, facilitée par certaines plateformes, expose les occupants à des loyers excessifs, sans APL ni protections classiques. (StreetPress)

9. Après la trêve, l’Iran affiche sa résilience malgré des pertes massives

Malgré des destructions militaires, civiles et la mort de plusieurs hauts responsables, l’Iran revendique une « grande victoire » après le cessez-le-feu avec Washington et aborde les négociations en position de résistance, notamment sur Ormuz et le nucléaire. Le régime, affaibli mais toujours solide, mise sur sa capacité de nuisance régionale et la cohésion de son appareil sécuritaire. (franceinfo)

10. Giorgia Meloni fragilisée par ses contradictions au pouvoir

Après trois ans et demi au pouvoir, la popularité de Giorgia Meloni recule sur fond de scandales, d’échec relatif de sa politique migratoire et de tensions autour des libertés culturelles, des droits des femmes et des minorités. Son gouvernement apparaît davantage marqué par une continuité économique libérale et des offensives symboliques que par la rupture promise. (Politis)

* Visuel de couverture : Instagram de Bally Bagayoko

– Mauricette Baelen

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10.04.2026 à 06:00

Macareux moines : une hécatombe sur la façade atlantique

Mr Mondialisation

Le macareux moine, emblème des côtes bretonnes, a fortement décliné ces derniers mois, avec des épisodes d’échouages massifs. Camille Robert, coordinatrice nationale du Réseau Echouage Oiseaux Marins sur la façade Atlantique (REOMA) et membre de l’association de la protection des oiseaux (LPO) raconte. [Temps de lecture estimé : ~ 5 min] Chaque hiver, les côtes […]

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Texte intégral (2847 mots)

Le macareux moine, emblème des côtes bretonnes, a fortement décliné ces derniers mois, avec des épisodes d’échouages massifs. Camille Robert, coordinatrice nationale du Réseau Echouage Oiseaux Marins sur la façade Atlantique (REOMA) et membre de l’association de la protection des oiseaux (LPO) raconte.

[Temps de lecture estimé : ~ 5 min]

Chaque hiver, les côtes françaises révèlent une réalité souvent invisible en mer : celle de la mortalité des oiseaux marins. 

Cette année, l’échouage de plusieurs dizaines de milliers de macareux moines sur la façade atlantique a particulièrement marqué les esprits, suscitant de nombreuses interrogations sur l’ampleur du phénomène, ses causes et ses conséquences. Elle a aussi suscité une mobilisation sans précédent de bénévoles prêts à se relayer de jour comme de nuit pour sauver l’oiseau marin, emblème de la Ligue de Protection des Oiseaux. 

Si ces images des échouages impressionnent, elles ne représentent pourtant qu’une partie de la réalité. Les oiseaux retrouvés sur le littoral ne sont que la fraction visible d’une mortalité qui se joue en mer, largement difficile à quantifier. Derrière cet épisode, se dessinent des mécanismes complexes, mêlant conditions météorologiques, disponibilité des ressources alimentaires et dynamiques océaniques.

Cet événement, bien que rare, n’est pas inédit. Il s’inscrit dans une série d’épisodes similaires déjà observés par le passé – comme l’épisode de 2014 et interroge sur le rôle possible de facteurs environnementaux plus larges, notamment dans un contexte de changements globaux. Pour Mr Mondialisation, nous avons eu la chance d’échanger avec Camille Robert, de la LPO, dû à sa forte chasse en Bretagne.

Mr Mondialisation : Pouvez-vous vous présenter svp ? 

Camille : « Je suis Camille Robert, coordinatrice nationale du Réseau Echouage Oiseaux Marins sur la façade Atlantique (REOMA). Je travaille dans l’équipe Mer et Littoral au sein du service de réduction des pressions sur la biodiversité à la LPO France. »

Mr Mondialisation : Peut-on estimer le nombre réel de macareux morts ?

Camille : « Environ 41 000 oiseaux ont été retrouvés échoués sur la façade atlantique française. Toutefois, il est difficile d’estimer le nombre réel d’individus morts en mer. Les oiseaux retrouvés sur le littoral ne représentent que la partie visible du phénomène.

Une estimation plus précise nécessiterait l’utilisation de modèles de dérive inverse – similaires à ceux développés pour les mammifères marins – et dépend de nombreux facteurs : flottabilité des cadavres, courants, vents ou encore conditions climatiques. Nous ne sommes qu’au début de l’analyse de ce phénomène. »

Mr Mondialisation : Cet épisode est-il exceptionnel ?

Camille : « Un événement très similaire avait déjà été observé en 2014, avec près de 43 000 macareux échoués sur les côtes françaises.

Si ces chiffres peuvent paraître impressionnants, ce type de phénomène n’est pas totalement inédit, mais il reste relativement rare. La visibilité de ces mortalités massives est en grande partie conditionnée par les tempêtes et les courants, qui favorisent l’arrivée simultanée d’un grand nombre de cadavres sur le littoral.

En réalité, une vague de mortalité des macareux se produit probablement chaque année en mer, mais elle passe souvent inaperçue car les oiseaux ne sont pas systématiquement poussés vers les côtes. Les échouages massifs rendent simplement ces phénomènes visibles, offrant aux scientifiques l’occasion d’étudier et de documenter les causes et l’ampleur de ces pertes.

Cette perspective rappelle que ces épisodes, bien que spectaculaires, s’inscrivent dans un cycle naturel de mortalité qui se joue en grande partie hors de notre regard. »

Echouages de macareux à Seignosse – Avec toutes autorisations – Lionel Camblanne

Mr Mondialisation : Quelles sont les causes les plus probables ?

Camille : « Les analyses menées ont permis d’écarter la piste de la grippe aviaire. Les examens montrent des oiseaux maigres à très maigres, avec une perte de masse pouvant atteindre 30 à 50 %, ainsi qu’un état de déshydratation et un contenu digestif vide. Ces éléments orientent vers une hypothèse d’épuisement physiologique.

Les tempêtes pourraient avoir modifié la répartition des ressources alimentaires, en les rendant moins accessibles, notamment car situées plus en profondeur. Les macareux, qui plongent généralement à une dizaine de mètres (mais peuvent atteindre jusqu’à 60 mètres), auraient ainsi rencontré des difficultés accrues pour se nourrir, en particulier les individus les moins expérimentés.

Un lien direct avec une diminution globale des ressources halieutiques ne peut toutefois pas être établi à ce stade. »

Mr Mondialisation : Les tempêtes suffisent-elles à expliquer la situation ?

Camille : « Non, les tempêtes à elles seules ne permettent pas d’expliquer l’ampleur des échouages observés. Elles constituent un facteur important, mais s’inscrivent dans un ensemble de mécanismes qui ont probablement agi simultanément.

« Les conditions météorologiques […] peuvent d’une part fragiliser les individus en augmentant leurs dépenses énergétiques, et d’autre part favoriser l’échouage des cadavres en les poussant vers le littoral. »

Les conditions météorologiques, notamment la succession de tempêtes, peuvent d’une part fragiliser les individus en augmentant leurs dépenses énergétiques, et d’autre part favoriser l’échouage des cadavres en les poussant vers le littoral. Elles rendent ainsi le phénomène plus visible, sans nécessairement en être l’unique cause.

D’autres facteurs entrent en jeu. L’âge des individus, par exemple, peut influencer leur capacité à faire face à des conditions difficiles, les oiseaux les plus jeunes étant généralement moins expérimentés pour accéder à des ressources alimentaires devenues moins disponibles ou plus difficiles d’accès. La répartition des ressources alimentaires constitue également un élément clé.

Enfin, des modifications plus larges des courants océaniques peuvent aussi intervenir, en influençant la distribution des masses d’eau et, par conséquent, celle des ressources alimentaires. »

Macareux se nourrissant de lançons. source : unsplash

Mr Mondialisation : Le changement climatique joue-t-il un rôle ?

Camille : « Le changement climatique peut être considéré comme un facteur aggravant, même s’il ne peut pas, à lui seul, expliquer l’événement observé.

Ces changements peuvent rendre les proies moins accessibles, en les déplaçant vers d’autres zones ou à des profondeurs différentes, ce qui complique leur exploitation, en particulier pour les individus les plus vulnérables. Dans ce contexte, le changement climatique peut accentuer des déséquilibres déjà existants et augmenter la probabilité d’épisodes de mortalité comme celui observé.

« Les modifications des paramètres océaniques, telles que la température de l’eau, la salinité ou encore la dynamique des courants, peuvent influencer la disponibilité et la répartition des ressources alimentaires des macareux. »

Cependant, il convient de replacer cet événement à une échelle plus globale. La population mondiale de macareux est estimée à plusieurs dizaines de millions d’individus. Mais seule l’étude et le suivi des colonies pourront nous renseigner sur l’impact réel de cet épisode à long terme.

L’enjeu principal réside désormais dans l’analyse des conséquences sur le succès reproducteur des colonies. C’est en suivant ces indicateurs dans le temps qu’il sera possible d’évaluer l’impact réel de ces événements et d’identifier d’éventuelles tendances à long terme. »

Mr Mondialisation : Certaines populations sont-elles plus touchées ?

Camille : « Les données disponibles ne permettent pas encore de déterminer précisément les classes d’âge les plus touchées. Les oiseaux échoués présentent une diversité d’âges, même si une dominance de jeunes individus semble se dessiner. Les individus plus âgés pourraient présenter un meilleur taux de survie, certains ayant été retrouvés vivants et pris en charge en centre de soins.

Les analyses en cours permettront d’affiner ces résultats. Concernant l’origine des oiseaux, les bagues retrouvées indiquent qu’ils proviennent principalement de colonies d’Europe du Nord, notamment des îles britanniques. »

Mr Mondialisation : Quel impact sur la reproduction ?

Camille : « Chez le macareux moine, chaque couple ne produit généralement qu’un seul œuf par an. Cela signifie que la perte d’adultes reproducteurs peut avoir un effet direct sur la reproduction de la saison en cours, en réduisant le nombre de couples capables de pondre et d’élever un poussin. À l’échelle mondiale, la population de macareux compte plusieurs dizaines de millions d’individus.

En revanche, si ce type d’événement devenait plus fréquent ou plus intense, notamment sous l’effet de changements environnementaux, à long terme, il pourrait réduire le nombre d’adultes reproducteurs et affecter la dynamique des populations, avec des conséquences possibles sur le succès reproducteur des colonies et la stabilité des effectifs. »

Mr Mondialisation : Quels suivis sont en cours ?

Camille : « Plusieurs suivis scientifiques sont menés : analyse des données d’échouages, mesures biométriques, détermination de l’âge et de l’origine des individus, ainsi que des suivis sur les colonies, notamment britanniques. »

Mr Mondialisation : Les aires marines protégées jouent-elles un rôle ?

Camille : « En théorie, oui. Les aires marines protégées (AMP) ont pour objectif de préserver les écosystèmes et les ressources halieutiques. En protégeant les zones de pêche et en limitant les activités humaines, elles permettent aux populations de poissons et autres proies des macareux moines de se maintenir ou de se reconstituer, ce qui améliore la disponibilité alimentaire pour ces oiseaux.

Cette protection locale peut avoir des effets positifs au-delà des limites des AMP, car les macareux se déplacent pour se nourrir et peuvent bénéficier indirectement de la concentration de ressources dans ces zones protégées. Elles contribuent à renforcer la résilience des colonies en garantissant un accès régulier à des ressources alimentaires essentielles. »

Mr Mondialisation : Que peuvent faire les citoyens ?

Camille : « Le signalement des oiseaux échoués, avec l’application NaturaList, par exemple, permet d’améliorer la connaissance de l’ampleur des événements et d’alimenter les bases de données scientifiques.

Depuis quelques années, la LPO a mis en place le Réseau National Échouages Oiseaux Marins Atlantique (REOMA), afin de permettre notamment de centraliser ces informations et de mieux documenter les épisodes d’échouages massifs, et de sauvetage dans certains cas. Grâce aux nombreux bénévoles du REOMA, un suivi protocolé est mis en place chaque hiver et permet d’avoir des estimations fiables des échouages sur la façade atlantique.

Il est également essentiel de se rapprocher des associations et structures compétentes, que ce soit des refuges, des centres de soins, ou autres autour de chez vous. Elles vont ainsi coordonner ces suivis et orienter les actions à adopter pour éviter l’affolement de personnes qui pensent bien faire.

Enfin, chacun peut contribuer en relayant les bonnes pratiques : éviter de manipuler les animaux sans précaution, limiter le dérangement et suivre les consignes diffusées par les structures spécialisées. Vous pouvez également faire un don à ces associations. »

Propos recueillis par Mauricette Baelen


Source photo de couverture : deux macareux moines. Unsplash 

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09.04.2026 à 06:00

Neurodivergence : de l’exclusion sociale au trauma complexe

Elena Meilune

L’exclusion sociale des personnes neurodivergentes se manifeste dès les premières expériences de socialisation, notamment à l’école, puis se prolonge dans les espaces professionnels et relationnels. Elle s’inscrit dans des normes implicites qui hiérarchisent les fonctionnements cognitifs, valorisent certains profils et en disqualifient d’autres. L’invalidation qui en découle produit des effets durables et favorise le développement […]

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Texte intégral (4010 mots)

L’exclusion sociale des personnes neurodivergentes se manifeste dès les premières expériences de socialisation, notamment à l’école, puis se prolonge dans les espaces professionnels et relationnels. Elle s’inscrit dans des normes implicites qui hiérarchisent les fonctionnements cognitifs, valorisent certains profils et en disqualifient d’autres. L’invalidation qui en découle produit des effets durables et favorise le développement de traumas chroniques.

[Temps de lecture estimé : ~ 9 min]

Le premier volet de ce dossier sur la neurodivergence montrait que la souffrance psychique fréquemment observée ne peut être réduite aux seuls fonctionnements neurocognitifs. Elle prend forme dans les conditions sociales dans lesquelles ces fonctionnements s’inscrivent. Le présent texte approfondit cette analyse en examinant la manière dont l’invalidation structurelle peut conduire, au fil du temps, à des formes de trauma chronique.

L’exposition répétée à des environnements hostiles, dévalorisants et imprévisibles ne produit pas seulement des effets psychiques immédiats : elle engage des processus durables susceptibles d’affecter les régulations biologiques.

Le rejet social comme expérience structurante

Des normes tacites non enseignées

Pour beaucoup de personnes neurodivergentes, le rejet social est une expérience qui s’installe tôt, se répète, et finit par structurer profondément la perception de soi et le rapport aux autres. D’après une méta-analyse portant sur 40 études et plus de 5,6 millions de participant·es, les personnes autistes ont environ deux fois plus de risque de vivre des expériences adverses (maltraitance, négligence, harcèlement, difficultés familiales) durant l’enfance que les personnes non autistes.

Des résultats comparables sont observés chez les enfants présentant un TDAH : plusieurs études montrent qu’ils y sont aussi significativement plus exposés que ceux n’ayant pas de TDAH.

Dès le plus jeune âge, notamment à l’école, des normes tacites organisent les comportements attendus sans être explicitement enseignées. Les élèves neurodivergents sont ainsi évalués et sanctionnés selon des codes socialement construits dont la maîtrise inégale tend à les désavantager, tandis que l’institution échoue simultanément à reconnaître et comprendre leurs modes de fonctionnement, transformant notamment des différences interactionnelles en déficits individuels.

Un garçon replié sur lui, assis à une table – Mikhail Nilov – Pexels

Il y a ici un parallèle intéressant avec les travaux de Lisa Delpit sur les inégalités raciales à l’école, qui mettent en évidence l’existence d’une culture du pouvoir fondée sur des règles implicites définissant les manières légitimes de parler, de se comporter et de produire du travail scolaire. Parce que ces normes sont naturalisées par les groupes qui les maîtrisent, elles structurent les attentes et les modalités d’évaluation tout en restant non questionnées.

Des micro-violences banalisées au service de la normalisation

Ces mécanismes dépassent le cadre scolaire et se prolongent dans la famille, les relations sociales et le monde du travail. Les comportements atypiques sont fréquemment interprétés comme des manquements volontaires, ce qui ouvre la voie à des réponses punitives.

Le rejet social ne repose pas uniquement sur des discriminations explicites. Il s’exprime aussi à travers des micro-violences ordinaires – interprétations négatives, exclusions implicites, remarques et corrections répétées, culpabilisation – qui, parce qu’elles sont banales et peu nommées, produisent un climat d’insécurité permanent.

À force de répétition, ces expériences installent l’idée que les comportements spontanés sont inadaptés et doivent être continuellement ajustés. La spontanéité cesse alors d’aller de soi et devient difficile à mobiliser : les interactions sont davantage anticipées, préparées ou contrôlées afin de limiter les risques d’erreur, d’incompréhension ou de sanction.

Ce processus favorise l’auto-surveillance, le camouflage social (masquage des traits autistiques dans un but d’intégration et par peur des discriminations) ainsi que des formes de retrait – autant de réponses cohérentes à normes sociales dominantes oppressives.

Intériorisation du stigmate et construction de soi

L’exposition répétée à des situations invalidantes s’accompagne du développement d’une conscience aiguë du regard porté sur soi – stéréotypisation, jugement, discriminationen lien avec la fréquence et la prévisibilité de ces expériences. L’intériorisation du stigmate conduit notamment à une diminution de l’estime de soi et une fragilisation de l’identité, liée à l’effacement progressif des repères spontanés.

« le camouflage social est le mécanisme clé par lequel se manifeste l’effet négatif sur la santé psychique. »

Une étude publiée en octobre 2025 dans la revue Scientific Reports suggère que les traits autistiques n’auraient pas d’impact direct sur le bien-être mental : c’est le camouflage social – lui-même fortement conditionné par l’exclusion – qui constitue le mécanisme clé par lequel se manifeste l’effet négatif sur la santé psychique.

Du rejet au trauma complexe : une violence chronique et cumulative

Le rejet social répété produit des effets durables, tant sur le plan psychique que somatique. Pour comprendre ces effets, il est nécessaire de distinguer le traumatisme ponctuel – associé à un événement identifiable et circonscrit – du trauma chronique, qui résulte d’une exposition prolongée à un environnement social imprévisible et invalidant. Les vécus des personnes neurodivergentes relèvent fréquemment de cette seconde configuration.

Dès l’enfance, l’accumulation de sanctions, d’incompréhension et de rejet installe un état de vigilance permanente. Le harcèlement scolaire constitue à cet égard une forme particulièrement fréquente de cette violence : les jeunes présentant des troubles neurodéveloppementaux ou psychiatriques y sont deux à trois fois plus exposés que leurs pairs, ce qui est associé à la dégradation de leur santé mentale, selon une méta-analyse publiée en 2024 dans The Lancet Child & Adolescent Health.

L’instabilité constante et les difficultés à déchiffrer l’environnement social génèrent un stress durable, qui ne repose pas sur un danger immédiat, mais sur l’anticipation répétée d’une erreur, d’une humiliation ou d’une exclusion.

Avec le temps, l’invalidation cesse d’être une série d’événements isolés pour devenir une condition d’existence. C’est dans ce contexte que peuvent se développer des formes de trauma complexe (au sens de traumatismes prolongés et répétés), caractérisées par une atteinte progressive au sentiment de sécurité, à l’estime de soi et à la confiance dans les relations.

L’environnement social est alors vécu comme structurellement hostile. Les stratégies de retrait, d’hypervigilance ou d’inhibition émotionnelle, bien qu’ultérieurement pathologisées, sont en réalité avant tout des mécanismes de protection face à une violence diffuse, rarement nommée comme telle.

Certaines de ces manifestations peuvent être rapprochées des tableaux de stress post-traumatique (TSPT), notamment en ce qui concerne l’hypervigilance ou l’évitement. Toutefois, une méta-analyse publiée en 2025 souligne que les critères diagnostiques actuels du TSPT peinent à saisir pleinement la manière dont le traumatisme est vécu et exprimé par les personnes autistes, conduisant à des situations de sous-diagnostic, avec des conséquences potentiellement néfastes sur leur santé mentale.

Des travaux sur le trauma complexe montrent par ailleurs que ses effets dépassent largement les cadres diagnostiques du stress post-traumatique : de nombreuses personnes présentent des réactions durables – émotionnelles, cognitives ou somatiques – sans pour autant répondre aux critères cliniques formels.

Parmi ces configurations, certaines peuvent correspondre, dans les cas les plus marqués, à un trouble de stress post-traumatique complexe (TSPT-C), tel que défini dans la CIM-11. Une méta-analyse publiée en 2025, portant sur plus de 138 000 participant·es estime la prévalence du TSPT-C à environ 6,2 % dans la population générale.

Bien que le TSPT-C fasse l’objet d’une reconnaissance grandissante, sa prise en compte reste partielle et inégale, et les cadres diagnostiques dominants peinent encore à appréhender l’ampleur et la spécificité des atteintes liées à des expositions prolongées à des environnements adverses.

Épigénétique et stress chronique : quand le social laisse une trace biologique

Les recherches contemporaines en neurosciences et en épigénétique montrent que le stress social chronique agit sur les mécanismes biologiques de régulation et sur l’expression de certains gènes, notamment des transporteurs de sérotonine comme SLC6A4. Ces travaux permettent ainsi de dépasser l’opposition entre biologique et social qui sont en réalité, profondément imbriqués et interdépendants.

Les personnes neurodivergentes présentent, comme l’ensemble de la population, des particularités biologiques diverses, polygéniques et non déterministes. Bien qu’il existe des vulnérabilités statistiques, elles ne constituent ni des déficits en soi, ni des prédictions linéaires de souffrance psychique.

« une activation répétée des systèmes biologiques de réponse au stress »

En revanche, l’exposition prolongée à un environnement social hostile – marqué par le rejet, l’invalidation et l’insécurité – entraîne une activation répétée des systèmes biologiques de réponse au stress. Cette activation durable peut affecter les mécanismes de régulation émotionnelle, de sommeil et d’attention, et influencer l’activité de certains gènes impliqués dans la réponse au stress.

Il ne s’agit pas d’une transformation du patrimoine génétique, mais une « modulation » de son expression en fonction des conditions environnementales. Autrement dit, les gènes ne déterminent pas mécaniquement les parcours de vie ; leur expression est dynamique et sensible aux contextes.

Les troubles anxieux, dépressifs ou de l’humeur fréquemment observés chez les personnes neurodivergentes apparaissent fortement modulés par les conditions sociales, comme le suggèrent les variations observées selon les contextes de vie et l’exposition à des stress sociaux prolongés. Ils ne peuvent donc être réduits à une conséquence intrinsèque de la neurodivergence, mais s’inscrivent dans des interactions complexes entre facteurs biologiques et environnements défavorables.

Les conditions de vie jouent ainsi un rôle majeur sur l’expression de vulnérabilités latentes. Il est essentiel de souligner que ces processus ne sont pas irréversibles. La plasticité cérébrale implique que les circuits neuronaux façonnés par le stress chronique peuvent évoluer lorsque les environnements deviennent plus adaptés aux besoins.

Lorsque les contextes sont plus protecteurs – reconnaissance, sécurité relationnelle, adaptation des cadres éducatifs et professionnels – les indicateurs de stress diminuent et l’environnement cesse d’épuiser les ressources psychiques des personnes concernées, permettant une récupération progressive. Mais l’accès à des environnements protecteurs dépend de structures sociales, qui distribuent à ce jour de manière inégale les conditions de sécurité et de reconnaissance.

Validisme et violence symbolique

Les institutions sociales jouent un rôle majeur dans la production et la perpétuation du trauma chronique. En refusant de reconnaître la diversité des fonctionnements cognitifs, elles transforment de simples différences en handicaps sociaux, et des stratégies d’adaptation en symptômes pathologiques. Tout ceci s’inscrit dans un système validiste qui hiérarchise les personnes selon leur conformité à des normes productives et relationnelles strictes – normes établies par des catégories dominantes de la population.

« une violence qui s’exerce de manière invisible en imposant comme légitimes des normes sociales arbitraires »

On retrouve là le concept de « violence symbolique » développé par Pierre Bourdieu : une violence qui s’exerce de manière invisible en imposant comme légitimes des normes sociales arbitraires, que les individus finissent par intérioriser. Ce processus ne concerne pas uniquement les personnes neurodivergentes – il structure plus largement les rapports sociaux en conduisant les groupes dominés à percevoir comme naturelles des normes qui les désavantagent.

Inégalités sociales et distribution du rejet

Les catégories dominantes de la population imposent des normes et organisent leur application inégale, exposant certains groupes à des formes renforcées de contrôle, d’invalidation et de marginalisation. L’exclusion de la neurodivergence s’intensifie là où celle-ci croise d’autres rapports de domination.

Les femmes sont soumises à des normes plus strictes en matière de régulation émotionnelle, de disponibilité relationnelle et de conformité sociale, ce qui tend à rendre plus visibles et plus sanctionnés les écarts aux attentes. Les personnes racisées sont, quant à elles, plus fréquemment confrontées à des interprétations négatives de leurs comportements, dans des contextes marqués par des stéréotypes raciaux persistants, des micro-agressions systématiques qui contribuent à installer un climat d’insécurité durable et des formes de suspicion institutionnalisée.

Les individus issus des classes populaires sont également davantage exposés à des dispositifs de contrôle social et à des sanctions plus rapides, notamment dans les sphères scolaires, professionnelles et administratives.

Cette distribution inégale de l’exposition aux environnements adverses apparaît dès l’enfance. Une méta-analyse publiée en 2025 dans Jama Pediatrics, portant sur près de 500 000 enfants dans 18 pays montre que l’exposition aux expériences adverses est nettement plus fréquente dans certains contextes sociaux : enfants issus de milieux précaires, placés en institution ou appartenant à des groupes historiquement marginalisés.

Tous ces mécanismes se combinent et se renforcent. Les personnes situées à l’intersection de plusieurs rapports de domination sont ainsi confrontées à des formes plus précoces, plus intenses et plus durables de violence sociale et institutionnelle. Les difficultés psychiques qui en résultent ne peuvent être comprises indépendamment des structures oppressives : ce qui est souvent interprété comme une fragilité individuelle est en fin de compte en grande partie le produit d’environnements qui contraignent, invalident et hiérarchisent les manières d’être.

Le volet suivant, qui sera publié le 16 avril prochain, examinera plus en détail le masquage social et son coût psychique, la vulnérabilité accrue aux violences, ainsi que le problème de la double empathie.

Elena Meilune

Références

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  • Milton, D., Gurbuz, E., & Lopez, B. (2022). The ‘double empathy problem’: Ten years on. Autism, 26(8), 1901–1903.
  • Han, E., Scior, K., Avramides, K., & Crane, L. (2022). A systematic review on autistic people’s experiences of stigma and coping strategies. Autism Research, 15(1), 12–26.
  • Zhuang, S., Tan, D. W., Reddrop, S., Dean, L., Maybery, M., & Magiati, I. (2023). Psychosocial factors associated with camouflaging in autistic people and its relationship with mental health and well-being: A mixed methods systematic review. Clinical Psychology Review, 105, 102335.
  • Seçer, I., Çimen, F., Ulaş, S., Tatlı, E., Saatçı, F., & Pakiş, A. (2025). Autism traits and mental well-being: The mediating role of social camouflaging and the moderating role of social exclusion and public stigma. Scientific Reports, 15, 36633.
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Photo de couverture : jeune fille seule dans sa classe, par RDNE Stock Project – Pexels

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08.04.2026 à 10:55

Le Nutri-score est-il vraiment fiable ?

Simon Verdiere

Apposé sur de plus en plus d’aliments du commerce, le Nutri-score est censé permettre aux citoyens de repérer les marchandises les plus saines. Mais est-il réellement efficace pour mieux manger et pour produire de façon plus éthique ? S’il paraît solutionner certains problèmes, d’autres restent toutefois laissés de côté. À ce titre, d’autres dispositifs pourraient s’avérer […]

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Texte intégral (1642 mots)

Apposé sur de plus en plus d’aliments du commerce, le Nutri-score est censé permettre aux citoyens de repérer les marchandises les plus saines. Mais est-il réellement efficace pour mieux manger et pour produire de façon plus éthique ? S’il paraît solutionner certains problèmes, d’autres restent toutefois laissés de côté. À ce titre, d’autres dispositifs pourraient s’avérer complémentaires, tant l’inaction des pouvoirs publics se fait sentir.

[temps de lecture estimé : ~ 4 min]

S’il semble rencontrer un certain succès, le Nutri-score suscite cependant quelques critiques légitimes. Celui-ci a en effet été accusé de procéder à des simplifications excessives parfois inopérantes et de ne pas répondre à autant d’enjeux qu’il ne le pourrait. Zoom sur un outil utile, mais encore insuffisant.

À quoi sert vraiment le Nutri-score ?

Proposé dans un rapport dès 2014, et mis en place début 2017, le Nutri-score était à l’origine une initiative scientifique soutenue par de nombreuses associations de consommateurs.

Dès le début, même si combattu par les lobbies et les industries agro-alimentaires, il a remporté un succès certain auprès de la population et a même été exporté dans plusieurs autres pays européens. Fin 2025, il avait d’ailleurs failli devenir obligatoire, avant que la droite de l’hémicycle ne réussisse à l’empêcher.

Logo Nutri-score B sur les emballages de noix de cajou et de cerneaux de noix allemands. Source : Wikimedia Commons

Avant tout, il avait été pensé dans un objectif de santé publique et dans une logique nutritionnelle. Il se penche ainsi particulièrement sur le sel, le sucre, la graisse, les fibres, les protéines, etc.

Certains se sont souvent étonnés de voir des produits comme des sodas mieux notés que des articles jugés plus intéressants pour le bon fonctionnement du corps. Pour autant, le Nutri-score sert surtout à comparer des denrées du même type. Dès lors, il n’y a aucune utilité à confronter l’évaluation d’une pizza à celle d’une boîte de haricots.

Un outil partiel qui a fait ses preuves

Le Nutri-score est donc pensé pour comparer des articles industriels de catégories similaires et pas pour juger un régime global. Comme dans beaucoup de domaines, les doses et les équilibres sont tout aussi importants. Ainsi, un produit très bien évalué peut devenir nocif s’il est consommé en grande quantité. De la même façon, un aliment très mal noté peut rester sans conséquence s’il est mangé avec parcimonie.

Et dans ce cadre, le Nutri-score a démontré son impact. En effet, il a déjà influencé le choix de nombreux citoyens, ce qui a naturellement poussé les industriels à revoir leurs recettes. Au départ, le système permettait donc seulement aux gens intéressés par ce sujet d’améliorer leur nutrition, mais par un effet domino, c’est bien tous les consommateurs qui ont maintenant à disposition de meilleurs produits.

Un nouveau Nutri-score

En 2025, le Nutri-score a évolué pour être amélioré sur certaines évaluations considérées moins pertinentes. Les huiles ou les fruits à coque seront ainsi mieux jugés, tandis que la note de la viande rouge ou des produits trop sucrés et salés a encore été dégradée.

Cette nouveauté faisait suite à certaines critiques scientifiques et citoyennes et les entreprises auront deux ans au maximum pour se mettre en conformité. Pour autant, le Nutri-score reste focalisé sur les aliments d’un point de vue brut et il a toujours de nombreux angles morts.

Des points à discuter

Si l’on parle d’alimentation d’un point de vue purement nutritionnel, alors le Nutri-score est un outil pertinent. Pour autant, d’autres éléments entrent dans la balance du côté sanitaire. Ainsi, les additifs ou les produits phytosanitaires ont un impact réel sur le corps, mais sont mis de côté par le dispositif. Logiquement, une nourriture bio devrait être mieux notée qu’un concurrent qui ne l’est pas.

Boisson au soja bio avec logo Nutri-score A. Source : Wikimedia Commons

De la même façon, l’origine des ingrédients pourrait aussi être discutée tout autant que leur degré de transformation. Il est par exemple prouvé que des fruits et légumes cultivés hors saisons contiennent moins de nutriments que les autres. Comment dès lors ne pas prendre en compte de telles données si le but est d’améliorer la santé publique ?

L’alimentation n’est pas qu’une question de santé

Au-delà de l’aspect sanitaire, le mode de fonctionnement du Nutri-score pourrait également inspirer d’autres systèmes similaires (ce qui existe déjà plus ou moins avec certains labels). On pourrait, par exemple, observer les conditions de production de notre nourriture.

D’abord en matière de bien-être animal, mais aussi en ce qui concerne l’environnement, en particulier les émissions de gaz à effet de serre, l’impact sur la biodiversité et les sols ou encore la consommation d’eau. Le contexte social des exploitations agricoles pourrait également être un angle à analyser.

Dans ce cadre, il existe d’ailleurs déjà des modèles de ce type, comme le green-score, mais ils restent bien plus confidentiels. D’autant que ce genre de notation est moins répandue directement sur les paquets et nécessite parfois un smartphone et une application afin de scanner les produits, et par conséquent, une force de frappe moins importante.

Repenser notre modèle alimentaire

On l’aura compris, un outil comme le Nutri-score, bien que lacunaire, demeure d’intérêt public. Néanmoins, il reste imparfait et mériterait d’être complété avec d’autres critères plus larges. De plus, pour avoir une véritable efficacité, il faudrait également que l’État les rende obligatoires afin que chacun puisse être informé sur ce qu’il mange.

Plus loin encore, il serait bénéfique de s’interroger sur une réglementation plus ferme sur les aliments transformés eux-mêmes. Il devrait ainsi être possible de légiférer sur les taux de sucre, de sel, d’additifs et toute substance potentiellement nocive, ainsi que sur la publicité. Une nécessité si l’on souhaite que cette question de santé publique ne repose plus uniquement sur les choix du consommateur, mais bien aussi sur la collectivité.

– Simon Verdière

Image d’en-tête : Exemple de Nutri-score sur l’emballage de trois produits Aldi-Süd en Allemagne. Source : Wikimedia Commons

 

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07.04.2026 à 06:00

Burundi : à Mukike, la ruée vers la pomme de terre vide les montagnes

Mr Mondialisation

À Mukike, la culture de la pomme de terre transforme rapidement les paysages. Attirés par sa rentabilité, les agriculteurs défrichent massivement les collines, accélérant la déforestation. Entre pression démographique, impératifs économiques et risques environnementaux croissants, la région illustre les tensions entre survie rurale et préservation des ressources naturelles au Burundi. Dans la localité de Mukike […]

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Texte intégral (1419 mots)

À Mukike, la culture de la pomme de terre transforme rapidement les paysages. Attirés par sa rentabilité, les agriculteurs défrichent massivement les collines, accélérant la déforestation. Entre pression démographique, impératifs économiques et risques environnementaux croissants, la région illustre les tensions entre survie rurale et préservation des ressources naturelles au Burundi.

Dans la localité de Mukike en commune de Rwibaga, en province de Bujumbura, là où s’étendaient autrefois des collines couvertes d’arbres, dominent aujourd’hui des champs de pommes de terre à perte de vue. Cette mutation, visible à l’œil nu, illustre un phénomène de déforestation croissante dans cette région montagneuse du Burundi.

Une pression démographique et agricole intense

« Avant, ces collines étaient couvertes d’arbres », raconte un habitant. « Aujourd’hui, presque tout est cultivé. » Attirés par la rentabilité de la pomme de terre, de nombreux agriculteurs abattent les arbres pour étendre leurs surfaces cultivables.

« La pomme de terre nous permet de gagner rapidement de l’argent », explique un cultivateur. « Les arbres prennent du temps à pousser, mais les récoltes de pommes de terre se vendent vite. »

Ce phénomène s’inscrit dans un contexte national marqué par une forte pression sur les terres. Selon le Bureau Central de Recencement (RGPHAE), la densité de population du Burundi dépasse 400 habitants par kilomètre carré, l’une des plus élevées d’Afrique. Cette pression démographique se traduit par une fragmentation extrême des terres agricoles.

Par ailleurs, d’après la FAO plus de 90 % de la population burundaise dépend de l’agriculture pour sa subsistance. Dans ces conditions, chaque parcelle devient précieuse, poussant les ménages à exploiter intensivement les terres, y compris les zones autrefois boisées ou protégées.

La pomme de terre s’impose comme une culture stratégique dans les régions de haute altitude comme Mukike, grâce à son rendement relativement élevé et à sa forte demande sur les marchés locaux et urbains.

Une déforestation rapide et visible

À Mukike, les effets sont déjà tangibles. Plusieurs collines ont perdu une grande partie de leur couverture forestière au cours des dernières années, selon des observations locales. Cette tendance s’inscrit dans une dynamique plus large : selon des estimations de la FAO, la couverture forestière du Burundi est aujourd’hui inférieure à 10 % du territoire national, contre des niveaux bien plus élevés il y a quelques décennies.

« une stratégie à court terme »

Les arbres sont coupés pour laisser place aux cultures vivrières, en particulier la pomme de terre. Dans certains cas, cette expansion agricole est encouragée par des autorités locales désireuses de renforcer la sécurité alimentaire et d’augmenter les revenus des ménages ruraux. Mais cette stratégie à court terme soulève des inquiétudes croissantes chez les spécialistes de l’environnement.

Des sols fragilisés et une érosion accrue

Dans cette région montagneuse, la disparition des arbres a des conséquences directes sur la stabilité des sols. Un spécialiste de l’environnement affilié à l’Université du Burundi explique que :

« Sans couverture végétale, les sols sont exposés aux pluies, ce qui accélère leur érosion. »

Le phénomène est aggravé par les fortes précipitations qui caractérisent certaines zones du pays. Les pluies entraînent alors la couche fertile des sols, réduisant leur productivité à moyen et long terme. Selon plusieurs études agronomiques menées au Burundi, l’érosion des sols constitue l’un des principaux défis pour l’agriculture durable.

Des risques environnementaux multiples

La déforestation observée à Rwibaga ne se limite pas à la dégradation des sols. Elle entraîne également une augmentation des risques de glissements de terrain, particulièrement dans les zones à forte pente.

Selon l’Office Burundais pour la Protection de l’Environnement (OBPE), la perte du couvert forestier perturbe le cycle de l’eau, augmente le ruissellement et diminue la capacité des sols à retenir l’humidité. Ces changements peuvent affecter les rendements agricoles et accentuer la vulnérabilité des populations face aux aléas climatiques.

Entre nécessité économique et conscience environnementale

Les forêts abritent de nombreuses espèces animales et végétales dont certaines pourraient disparaître avec la destruction de leur habitat. Cette perte, souvent invisible à court terme, peut avoir des conséquences écologiques colossales.

Pour les habitants de Mukike, la situation reflète un dilemme difficile. Dans un pays où une grande partie de la population vit dans des conditions économiques précaires, les priorités restent orientées vers la survie quotidienne. Un agriculteur confie son désarroi :

« Nous savons que couper les arbres n’est pas bon. Mais nous devons nourrir nos familles. »

Ce choix contraint illustre les tensions entre développement économique et protection de l’environnement. Sans alternatives viables, les agriculteurs continuent de privilégier des pratiques à court terme, malgré leurs conséquences à long terme.

Quelles alternatives pour un avenir durable ?

Face à cette situation, plusieurs solutions sont envisagées. L’agroforesterie, qui combine cultures agricoles et plantation d’arbres, est présentée comme une option prometteuse. Cette pratique permet de limiter l’érosion, améliorer la fertilité des sols et diversifier les sources de revenus.

Des programmes soutenus par des organisations internationales, notamment la FAO, encouragent déjà ces approches au Burundi. Toutefois, leur adoption reste encore limitée dans certaines zones rurales, en raison du manque de sensibilisation, de formation et de moyens financiers.

Un équilibre encore fragile

À Mukike, l’avenir des montagnes dépendra de la capacité à trouver un équilibre entre production agricole et préservation de l’environnement. Sans une gestion durable des terres, les gains économiques liés à la culture de la pomme de terre pourraient être rapidement compromis par la dégradation des sols.

Dans les collines de Mukike, chaque arbre abattu pose ainsi une question essentielle : comment répondre aux besoins immédiats des populations tout en préservant les ressources naturelles pour les générations futures ?

– Landry Ingabire


Photo de couverture : Elderly Farmer holding a Hoe – Safari Consoler / Pexels

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06.04.2026 à 10:40

Aéroport de Bishoftu : les coûts cachés d’un projet d’ambition continentale

Mr Mondialisation

L’Éthiopie a engagé la construction du futur aéroport international de Bishoftu, un projet présenté comme un symbole de puissance économique et d’intégration régionale. Mais derrière cette ambition, le chantier suscite déjà de vives critiques, notamment en raison des déplacements de populations et de ses impacts environnementaux. [Temps de lecture estimé : ~ 7 min] Le […]

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Texte intégral (2495 mots)

L’Éthiopie a engagé la construction du futur aéroport international de Bishoftu, un projet présenté comme un symbole de puissance économique et d’intégration régionale. Mais derrière cette ambition, le chantier suscite déjà de vives critiques, notamment en raison des déplacements de populations et de ses impacts environnementaux.

[Temps de lecture estimé : ~ 7 min]

Le 10 janvier 2026, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a posé la première pierre du futur gigantesque aéroport international de Bishoftu, situé à environ 40 kilomètres au sud-est de la capitale d’Éthiopie, d’Addis-Abeba. Le projet, porté notamment par Ethiopian Airlines, prévoit à terme une capacité pouvant atteindre 110 millions de passagers par an, avec une première phase estimée à 60 millions.

Bishoftu, futur hub aérien africain : ambitions continentales

Au-delà du simple désengorgement, Bishoftu incarne l’ambition de faire de l’Éthiopie un hub aérien majeur à l’échelle africaine et mondiale. Le projet s’inscrit dans une logique de concurrence directe avec les grands centres de transit du continent, tout en renforçant la position stratégique du pays dans des échanges mondiaux.

Cette ambition s’appuie sur la montée en puissance du transport aérien africain et sur la volonté de capter une part plus importante des flux de passagers et de services logistiques. Bishoftu devient ainsi un symbole de projection internationale, où le transport aérien est perçu comme un levier d’influence économique et géopolitique.

Selon le directeur général d’Ethiopian Airlines, Mesfin Tasew Bekele ce nouvel aéroport est « une porte d’entrée panafricaine qui stimulera le commerce intra-africain, le tourisme, et la connectivité mondiale ». C’est « un projet emblématique pour l’Afrique et pour le monde », ajoute Mesfin.

« Un catalyseur pour l’investissement privé et la transformation logistique du pays »

D’après un article de Forbes Afrique, publié en octobre 2025, les retombées économiques s’annoncent considérables. « Des dizaines de milliers d’emplois seront créés pendant et après la construction, avec un budget de 350 millions de dollars réservé à la réinstallation et à la compensation des populations concernées ». L’aéroport, servira aussi de « catalyseur pour l’investissement privé et la transformation logistique du pays. »

Comme l’a noté lors de la signature d’accord Akinwumi Adesina, alors président de la Banque africaine de développement (BAD), « la vitesse et la taille sont désormais les marques de fabrique de l’Éthiopie ».

Le projet dépasse largement la seule logique économique. Il s’inscrit dans une stratégie géopolitique visant à positionner l’Éthiopie comme un acteur central du transport aérien africain, en concurrence avec d’autres hubs régionaux. Addis-Abeba, déjà siège de l’Union africaine, cherche ainsi à consolider son rôle de carrefour diplomatique, commercial et logistique à l’échelle du continent.

Déplacements forcés : des milliers de vies bouleversées au nom du développement

La construction de l’aéroport international de Bishoftu implique l’acquisition de plus de 3 500 hectares de terres, incluant des zones agricoles, des habitations et des pâturages. Selon les estimations disponibles, entre 2 000 et 3 000 ménages – soit environ 15 000 personnes – seraient directement affectés.

Oromo Tribe, Ethiopia / Wikimedia Commons

Le Front de libération oromo (OLF), parti d’opposition, a fermement condamné le projet, le qualifiant de « déplacement forcé ». L’organisation affirme que des milliers d’habitants sont déracinés et réclame des mécanismes de compensation plus justes, notamment sous forme de participation au projet pour les agriculteurs concernés.

L’OLF dénonce également ce qu’il décrit comme une « campagne » de déplacement visant les populations autochtones oromo, accusant les autorités de contraindre les habitants à quitter leurs terres sans pouvoir récolter leurs cultures ni préserver leurs moyens de subsistance. Dans un pays marqué par des tensions politiques et ethniques récurrentes, ces accusations soulignent le risque d’une aggravation des conflits locaux et d’une instrumentalisation politique du projet.

L’organisation va plus loin en affirmant que, selon elle, « ces actions dépassent le cadre des déplacements liés au développement », qualifiant l’effet cumulatif des expropriations autour de la capitale de « nettoyage ethnique » et de destruction de l’identité.

Certification LEED Gold, une ironie écologique

Malgré les promesses de durabilité avancées par les porteurs du projet, les évaluations environnementales officielles reconnaissent l’existence d’impacts significatifs, notamment en matière de pollution, de pression sur les ressources en eau et de perturbation des écosystèmes locaux.

Développé par le U.S. Green Building Council, le label LEED Gold (Leadership in Energy and Environmental Design) est censé garantir un haut niveau de performance environnementale. Les promoteurs du projet de Bishoftu s’en réclament pour mettre en avant sa dimension durable.

Pourtant, des analyses soulignent un paradoxe : l’augmentation massive du trafic aérien pourrait fortement accroître les émissions de gaz à effet de serre du pays. Un effet susceptible de contredire, voire d’affaiblir, les objectifs affichés par l’Éthiopie en matière de transition vers une économie résiliente au climat.

Une pression écologique sur un territoire fragile

Le projet d’aéroport international de Bishoftu s’implante dans un environnement particulièrement sensible. Située dans la vallée du Rift éthiopien, la zone est caractérisée par la présence de nombreux lacs de cratère – notamment Hora, Babogaya et Kuriftu – ainsi que de zones humides alimentées par les précipitations et les nappes phréatiques. Ces écosystèmes jouent un rôle central dans l’équilibre environnemental local, notamment en matière de régulation hydrique, de biodiversité et de maintien des activités humaines.

Lac Hora à Bishoftu / Wikimedia Commons

La construction d’une infrastructure aéroportuaire de cette ampleur implique des transformations profondes des sols : nivellement, drainage, remblayage. Ces opérations risquent d’entraîner la destruction ou l’assèchement des zones humides, compromettant leurs fonctions écologiques essentielles.

À cela s’ajoute un risque accru de pollution des eaux de surface et souterraines, lié aux activités aéroportuaires. Hydrocarbures, métaux lourds, eaux usées ou produits chimiques pourraient contaminer les bassins hydriques environnants, dans un contexte déjà marqué par de fortes pressions humaines.

Des écosystèmes déjà fragilisés

De surcroît, les zones humides de la vallée du Rift éthiopien constituent des refuges pour des espèces d’oiseaux migrateurs et d’autres formes de vie aquatique, ce qui laisse entrevoir l’ampleur des conséquences potentielles liées à la construction et au fonctionnement d’un tel projet.

Selon Wetlands International, les zones humides et les lacs du Rift – notamment Ziway, Abijatta et Shalla – assurent des services essentiels : recharge des nappes phréatiques, filtration naturelle de l’eau, régulation des microclimats, habitat pour la biodiversité aquatique et soutien aux économies locales fondées sur la pêche et l’agriculture. Ces services sont déjà menacés par la pression humaine, l’extraction de l’eau et les changements d’usage des sols.

La vallée du Rift constitue par ailleurs un système hydrologique fermé, où les lacs ne s’écoulent pas vers l’extérieur. Toute perturbation des entrées ou sorties d’eau a donc des effets directs sur les niveaux des lacs, la qualité de l’eau et sa disponibilité.

Une étude publiée en février 2026 dans la revue Environmental Science and Pollution Research met en évidence une dégradation avancée des écosystèmes lacustres de la vallée du Rift éthiopien, sous l’effet des pressions humaines. Elle souligne notamment que « le lac Abijata a perdu environ 66 km² de surface entre 1972 et 2015, accompagné d’une augmentation de la salinité et d’une détérioration de son écosystème aquatique. »

À long terme, ces perturbations, cumulées, risquent d’aggraver durablement l’équilibre écologique du bassin de Bishoftu, mettant en tension les objectifs de développement infrastructurel et la nécessité de préserver des écosystèmes hydriques essentiels à la résilience environnementale et au bien-être des communautés locales.

Un enjeu écologique et géopolitique régional

Dans un paradoxe environnemental notable, la vallée du Rift où sera érigé le nouvel aéroport constitue également un espace agricole ancien et stratégique. Selon un rapport de l’Oakland Institute, ce territoire abrite l’un des plus anciens systèmes agricoles au monde, fondé sur un agroécosystème diversifié combinant cultures, agroforesterie et élevage.

Cette diversité permet aux populations locales de faire face à des environnements variables et renforce la résilience face aux pénuries alimentaires, dans un pays régulièrement confronté à des crises alimentaires.

Un système écologique transfrontalier sous pression

Par ailleurs, la vallée du Rift est un système géologique majeur s’étendant sur plus de 6 000 kilomètres, de la mer Rouge au Mozambique. Elle traverse plusieurs pays et constitue un espace écologique interconnecté.

Dans ce contexte, les pressions environnementales – pollution, exploitation non durable des ressources et artificialisation des sols – soulèvent des enjeux qui dépassent le cadre national. Des évaluations environnementales appellent à une coopération régionale renforcée, notamment en matière de gestion de l’eau, d’usage des terres et de contrôle de la pollution.

« des ressources naturelles essentielles dont dépendent largement les populations locales »

La zone de Bishoftu est entourée de lacs volcaniques et de zones humides qui font partie intégrante du système écologique de la vallée du Rift. Ces milieux constituent des ressources naturelles essentielles dont dépendent largement les populations locales. La construction de ce nouvel aéroport implique l’utilisation de carburants, de solvants et d’autres substances potentiellement polluantes, dont la gestion rigoureuse est indispensable pour limiter les risques de contamination.

Par ailleurs, la question dépasse le seul cadre national. Bien que l’aéroport relève de la souveraineté éthiopienne, la vallée du Rift s’étend sur plus de 6 000 kilomètres et traverse plusieurs pays africains. Les perturbations écologiques qui pourraient en découler posent donc un enjeu régional.

Therence HATEGEKIMANA


Photo de couverture : Ziway, Éthiopie / Pixnio

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