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02.06.2026 à 06:00

Akim Omiri riposte face aux tentatives d’intimidation

Elena Meilune

Des militants font irruption dans un théâtre, interrompent une émission devant un public familial et accusent Akim Omiri d’antisémitisme – une scène qui pourrait sembler surréaliste si elle n’était pas symptomatique d’une époque où les critiques d’un gouvernement génocidaire sont systématiquement renvoyées à une seule et même accusation. Celle qui dispense de débattre, parce que […]

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Texte intégral (1922 mots)

Des militants font irruption dans un théâtre, interrompent une émission devant un public familial et accusent Akim Omiri d’antisémitisme – une scène qui pourrait sembler surréaliste si elle n’était pas symptomatique d’une époque où les critiques d’un gouvernement génocidaire sont systématiquement renvoyées à une seule et même accusation. Celle qui dispense de débattre, parce que son but n’est pas de démontrer, mais d’intimider.

Le lundi 25 mai, l’enregistrement de La Riposte, l’émission animée par Akim Omiri sur Radio Nova, a été interrompu par d’un groupe de militants du collectif sioniste Nous Vivrons venus l’accuser d’antisémitisme. Plusieurs individus sont entrés de force dans le théâtre, ont filmé le public sans son consentement, malgré les protestations des spectateurs, et provoqué l’arrêt temporaire du tournage. Dans la salle se trouvaient des familles, des enfants, des spectateurs venus assister à une émission humoristique, pas à une opération d’intimidation politique.

Face à cette intrusion, Akim Omiri aurait pu refuser le dialogue et exiger l’évacuation des personnes venues interrompre l’émission. Il a choisi de faire l’inverse : donner la parole à la représentante du groupe, l’inviter à exposer publiquement ses reproches et lui répondre point par point, calmement, devant les caméras, en rendant l’intégralité de l’échange public pour que chacun puisse se faire sa propre opinion. Dans les jours qui ont suivi, il a publié une vidéo sur sa chaîne YouTube, revenant en détail sur chacune des accusations formulées contre lui.

Une accusation grave… sans les faits

Une accusation aussi grave, plus particulièrement lorsqu’elle vient dans un contexte d’irruption forcée dans un évènement privé, devrait a minima reposer sur des faits précis, des citations exactes. Une vraie démonstration, des arguments tangibles, et non des impressions, des sous-entendus ou des montages partiels.

À plusieurs reprises, Akim Omiri demande à ses accusateurs de citer des propos antisémites qu’il aurait tenus. À plusieurs reprises, les exemples avancés sont manifestement flous, approximatifs, tronqués, ou sortis de leur contexte.

Le simple fait d’évoquer la présence médiatique d’Arthur quand il faisait la promotion de son livre est présenté comme une référence au cliché antisémite du contrôle juif des médias. Une blague sur Ruth Elkrief est interprétée comme une attaque contre les juifs.

Le fait de citer Patrick Bruel parmi d’autres personnalités publiques est présenté comme la preuve d’une focalisation sur les juifs. Un sketch satirique mettant en scène un personnage volontairement complotiste est présenté comme l’expression des convictions de ses auteurs. À chaque fois, le contexte disparaît. À chaque fois, l’interprétation remplace la démonstration.

Si les accusations étaient aussi solides que leurs auteurs l’affirment, pourquoi ne pas avoir saisi la justice ? L’antisémitisme est un délit. Les tribunaux existent précisément pour traiter ce type d’affaires. Encore faut-il pouvoir présenter des faits précis.

Visiblement, il est plus simple de faire irruption dans un théâtre, d’interrompre une émission, d’effrayer des spectateurs – parmi lesquels, des enfants – et de lancer des accusations vagues devant un public venu assister à un spectacle. On peut difficilement imaginer meilleure illustration de la différence entre dénoncer et intimider.

Étouffer les voix qui critiquent Israël : une stratégie bien huilée

Akim Omiri est l’une des rares personnalités médiatiques à assumer publiquement une critique frontale de la politique génocidaire menée par le gouvernement israélien et ce, malgré le risque que cela représente. Parce que depuis des années, celles et ceux qui osent dénoncer le massacre de dizaines de milliers de civils – dont des milliers d’enfants – sont constamment discrédités, poursuivis, accusés d’antisémitisme. Comme si critiquer les actions d’un gouvernement revenait automatiquement à attaquer un peuple ou une religion.

Pourtant, dès les débuts de l’émission La Riposte, Akim Omiri a rappelé qu’il condamnait l’antisémitisme et refusait l’amalgame entre les personnes juives et l’État d’Israël. Ce principe devrait pourtant faire consensus. Les juifs du monde entier ne sont pas responsables des crimes du gouvernement israélien.

Or une grande partie du débat public fonctionne aujourd’hui sur cette confusion permanente. Une confusion profondément dangereuse parce qu’elle contribue à entretenir l’idée que les juifs formeraient un bloc homogène partageant les mêmes opinions politiques, ce qui est une essentialisation raciste. C’est exactement le contraire de la réalité. De nombreuses personnes juives sont fermement opposées à la politique génocidaire de Netanyahu.

Si la lutte contre l’antisémitisme est évidemment une nécessité, elle ne peut être crédible que si elle combat les discours, les actes et les idéologies qui visent réellement les juifs en tant que juifs. Lorsqu’elle est mobilisée pour discréditer des opinions politiques, faire taire des critiques légitimes ou entretenir des amalgames, elle est détournée de sa raison d’être pour nourrir la haine même qu’elle combat.

Car lorsque tout devient antisémite, plus rien ne l’est vraiment. Les véritables discours de haine se retrouvent noyés dans un flot d’accusations lancées contre quiconque ose exprimer une opinion politique dissidente.

Akim Omiri : « l’arabe qui dérange »

Akim Omiri est humoriste, pas politicien. Pourtant, l’énergie déployée pour le discréditer est phénoménale. Il fait constamment l’objet de campagnes de dénonciation, de polémiques médiatiques et d’accusations récurrentes sur les réseaux sociaux. Harcèlement et menaces font partie de son quotidien.

Quelques semaines avant l’interruption de La Riposte, des militants s’étaient déjà rassemblés devant le théâtre où était enregistrée l’émission pour dénoncer Akim Omiri et son équipe. L’intrusion récente n’est au final qu’une étape supplémentaire dans une campagne d’intimidation qui vise autant l’émission que son animateur, et qui se déplace aujourd’hui de l’espace public, vers l’intérieur même du lieu privé où se tient l’émission.

Une des explications de cette campagne d’intimidation tient au succès croissant de La Riposte : l’émission rencontre un public de plus en plus large grâce à sa critique frontale des puissants, des médias dominants et des responsables politiques. Cette audience nouvelle dérange nécessairement ceux qui préfèrent voir certains sujets rester hors du débat.

Akim Omiri est l’un des rares humoristes à avoir construit une audience importante tout en refusant de se plier au rôle que le paysage médiatique continue d’assigner à ceux qui n’ont pas le profil d’un homme blanc issu des milieux favorisés. En intervenant sur les questions de pouvoir, de politique étrangère, de médias et de démocratie, il occupe un espace qui dérange l’ordre établi.

Dans une société où le racisme est structurel et la liberté d’expression à géométrie variable, toutes les paroles ne bénéficient pas de la même légitimité. Certaines voix peuvent tout dire, d’autres doivent se justifier en permanence, non pas à cause de ce qu’elles disent réellement, mais en raison de qui elles sont et de qui elles osent critiquer.

Quand l’humour refuse de se coucher

Depuis toujours, les grandes figures de la satire ont dirigé leurs attaques vers les puissants : Coluche ou les Guignols n’ont pas marqué leur époque en choisissant les cibles les plus faciles, mais en tournant en dérision ceux qui détenaient le pouvoir politique, économique ou médiatique.

L’humour ne devient politiquement pertinent que lorsqu’il dérange ceux qui sont déjà en position de force, lorsqu’il révèle des contradictions, des privilèges ou des abus, pas lorsqu’il recycle les mêmes clichés sur celles et ceux qui servent déjà d’éternels boucs émissaires dans le débat public. Car l’humour oppressif ne demande aucune imagination. C’est le refuge des lâches sans idées.

Et pendant qu’on traque chez Akim Omiri des sous-entendus supposés à travers des interprétations bancales, des personnalités médiatiques et politiques tiennent régulièrement des propos explicitement violents à l’égard des minorités opprimées sans susciter une fraction de l’indignation déployée ici. Un décalage qui en dit long la manière dont certaines paroles sont surveillées, disséquées et suspectées davantage que d’autres.

En instrumentalisant la lutte contre l’antisémitisme pour faire taire toute critique d’un État ou de ses représentants, on ne protège plus des personnes contre la haine – on protège un pouvoir contre la contestation. La lutte contre l’antisémitisme ne peut avoir de sens que si elle s’inscrit dans une lutte cohérente contre toutes les formes de racisme – sinon elle perd de sa force et de sa légitimité, et finit par ressembler davantage à un instrument de tri politique qu’à une défense sincère des personnes visées par la haine.

Elena Meilune


Photo de couverture : Akim Omiri / partagée avec toutes autorisations

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01.06.2026 à 06:00

Comment Jean-Luc Mélenchon est devenu une cible privilégiée

Elena Meilune

En mai 2026, après huit ans de tempête médiatique, l’enquête visant les assistants parlementaires européens de la France insoumise a été clôturée. Une affaire présentée pendant des années comme un scandale majeur, utilisée pour justifier des perquisitions spectaculaires et nourrir le récit d’un Jean-Luc Mélenchon « dangereux », « autoritaire » ou « prêt à […]

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Texte intégral (3001 mots)

En mai 2026, après huit ans de tempête médiatique, l’enquête visant les assistants parlementaires européens de la France insoumise a été clôturée. Une affaire présentée pendant des années comme un scandale majeur, utilisée pour justifier des perquisitions spectaculaires et nourrir le récit d’un Jean-Luc Mélenchon « dangereux », « autoritaire » ou « prêt à s’affranchir des règles démocratiques », débouche finalement sur… rien. Mais alors, pourquoi un tel acharnement ? Édito.

Depuis de longues années, Jean-Luc Mélenchon occupe une place singulière dans le paysage politique français. Il est l’un des rares responsables politiques dont la personnalité semble parfois avoir complètement absorbé le débat public autour de son mouvement, de son programme et de ses propositions. À mesure que la France insoumise s’est imposée comme une force politique majeure, une mécanique médiatique de psychologisation s’est installée. Les débats sur le fond ont cédé la place à des commentaires incessants sur son caractère.

Mais est-ce si étonnant quand on sait que les mouvements qui remettent frontalement en cause l’ordre social dominant sont systématiquement traités comme des anomalies dangereuses plutôt que comme des acteurs ordinaires de la vie démocratique ? Parce que pour être accepté du pouvoir, il ne faut surtout pas le déranger.

Les intérêts que La France insoumise bouscule

Pour comprendre cet acharnement, il faut avant tout se pencher sur le rapport de force matériel. La France insoumise représente aujourd’hui l’une des forces politiques les plus menaçantes pour les intérêts économiques des grandes fortunes françaises, pour les groupes médiatiques privés et pour l’ordre néolibéral dominant.

« Un programme frontalement opposé aux intérêts des grandes fortunes »

Depuis des années, LFI défend une redistribution massive des richesses, un retour de l’impôt sur la fortune renforcé, une remise en cause des dividendes et de certaines rentes financières, la bifurcation écologique, la retraite à 60 ans, le blocage des prix, une réforme profonde des institutions, l’instauration de la VIe République, une limitation de la concentration des médias, une confrontation assumée avec les puissances économiques.

Très peu de mouvements politiques français portent un programme aussi frontalement opposé aux intérêts des grandes fortunes. Cela devient particulièrement visible lorsqu’on observe les rapports entre la France insoumise et les grands groupes médiatiques détenus par des milliardaires.

L’immense majorité des médias dominants appartiennent à des groupes industriels et financiers qui ont des intérêts matériels. L’empire médiatique de Vincent Bolloré constitue aujourd’hui l’un des principaux pôles de fascisation de l’espace médiatique français. La France insoumise propose explicitement des mesures fortes contre la concentration des médias et contre l’influence politique des grands propriétaires privés.

Jean-Luc Mélenchon : l’homme qu’il fallait discréditer

« La République, c’est moi » : la construction d’un mythe

En une dizaine d’années, une large partie du paysage médiatique a fait de Jean-Luc Mélenchon son épouvantail favori. Le débat politique a alors cédé la place à de la psychologie de comptoir : le ton de voix, les gestes et les réactions occupent aujourd’hui davantage l’espace que le contenu politique lui-même.

Le 16 octobre 2018, les locaux de la France insoumise sont perquisitionnés. Les caméras captent la colère de Mélenchon face aux forces de l’ordre. Les images partent en boucle. La fameuse phrase « La République, c’est moi », arrachée à son contexte, devient une séquence autonome et saturante – caricatures, montages, éditoriaux indignés, analyses psychologiques. On a fait du personnage une icône de la dérive. L’affaire judiciaire importait finalement moins que le récit politique qu’elle avait permis de construire.

En mai 2026, l’enquête est clôturée sans mise en examen. Mais la séquence médiatique est restée intacte, et le récit du Mélenchon « incontrôlable » et « autoritaire » a fait le tour du monde.

Les Unes de la presse écrite contre Mélenchon et LFI / Source : Acrimed

Réduire un programme à une personnalité : le degré zéro du débat politique

On peut aimer ou non la personnalité de Mélenchon. Libre à chacun d’avoir son opinion là-dessus. Mais que cela soit devenu le principal sujet de débat – au détriment d’un programme et d’une équipe entière prête à l’appliquer – en dit long sur l’absurdité médiatique de notre époque et l’appauvrissement de notre débat public.

Dans un pays traversé par la précarité, l’effondrement écologique, la concentration des richesses, mais aussi et surtout, l’arrivée galopante du fascisme, des heures entières de télévision sont consacrées au ton d’une phrase, à une expression du visage, à une seconde de colère. Cette obsession de la personnalité permet précisément d’éviter les questions qui brûlent et dans ce spectacle loufoque, certains intérêts ont beaucoup à gagner à ce que ces idées ne soient jamais discutées sérieusement.

Le paradoxe est que ceux qui débattent sans cesse de sa personnalité n’y ont accès qu’à travers des extraits soigneusement sélectionnés. Il existe pourtant un fossé entre le personnage qui émerge des séquences polémiques et celui qui apparaît dans des formats longs où les idées ont le temps d’être développées.

Un acharnement contre LFI qui dépasse le cas de Jean-Luc Mélenchon

Jean-Luc Mélenchon n’est pas le seul à subir cet acharnement médiatique, nombre d’insoumis sont également pris pour cible. Rima Hassan est devenue l’une des cibles les plus emblématiques de cette mécanique de discrédit. Depuis son engagement au sein de la France insoumise et sa défense des droits des Palestiniens, chacune de ses déclarations est soumise à une polémique immédiate, construite autour de procès d’intention et d’associations implicites. Sur les seize procédures ouvertes à son encontre, treize ont pourtant déjà été classées sans suite.

Pendant des mois, ses déplacements ont été géolocalisés. Des mensonges rocambolesques ont également circulé à son sujet. Par exemple, en avril 2026, Le Parisien – dont l’article est toujours en ligne – prétendait la découverte d’une drogue de synthèse dans ses effets personnels lors de sa garde à vue. Cette fake news, relayée par de nombreux médias ainsi que par l’AFP, sera pourtant infirmée quelques jours plus tard. Mais comme souvent, le démenti a bénéficié d’une visibilité bien moindre que l’accusation initiale, laissant derrière lui le soupçon qu’il avait contribué à installer.

L’ombre d’Israël sur les municipales

En 2026, plusieurs candidats de la France insoumise aux élections municipales – David Guiraud, François Piquemal et Sébastien Delogu – ont été la cible de campagnes coordonnées de désinformation en ligne. Faux sites d’information, accusations fabriquées, contenus générés par intelligence artificielle…

Révélées d’abord par Le Monde et Le Canard enchaîné, ces opérations ont été attribuées par les autorités françaises à l’entreprise israélienne BlackCore. Des enquêtes ultérieures de Libération et du quotidien israélien Haaretz ont permis de mieux documenter l’écosystème à l’origine de ces campagnes. Elles ont notamment mis en lumière les liens entre BlackCore et Galacticos, une société basée à Tel-Aviv spécialisée dans les opérations d’influence numérique.

Libération a par ailleurs révélé le compagnonnage entre cet écosystème et Yigal Unna, ancien directeur général de l’Agence nationale israélienne de cybersécurité. Si les commanditaires de l’opération n’auraient pas encore été identifiés par les services de renseignement, cette affaire n’en demeure pas moins d’une gravité exceptionnelle. Il s’agit probablement de la plus importante opération de déstabilisation politique découverte durant la campagne des élections municipales.

Pourtant, malgré le danger clair qu’elle représente pour la souveraineté démocratique française, elle n’a suscité ni l’emballement médiatique ni l’indignation politique que provoquent habituellement les soupçons d’ingérence étrangère. Une large partie de la sphère politico-médiatique semble davantage mobilisée lorsqu’il s’agit d’analyser les plaisanteries et les expressions faciales de Mélenchon, ou reconstituer minute par minute l’emploi du temps de Rima Hassan.

Antisémitisme : instrumentalisation et confusion politique

La remarque de Mélenchon sur la prononciation du nom d’Epstein a fait l’objet d’heures de soupe médiatique. Et ce, à l’heure ou de vraies incitations à la haine passent inaperçues. Une indignation sélective qui s’inscrit dans un contexte politique et médiatique particulier.

Car cet acharnement participe d’une tendance plus large consistant à assimiler la critique de l’État israélien à une forme de haine des Juifs – une confusion qui s’est considérablement accentuée depuis le 7 octobre 2023, dont la mémoire est constamment mobilisée pour légitimer le génocide des Palestiniens tout en jetant la suspicion sur ceux qui s’y opposent. Or, assimiler les Juifs du monde entier à la politique d’un État revient précisément à enfermer des millions de personnes dans une identité politique supposée commune. Une logique essentialisante qui nourrit directement l’antisémitisme qu’elle prétend combattre.

Pendant que la gauche est placée sous surveillance permanente sur ce terrain, les propos racistes, islamophobes et xénophobes qui fleurissent à droite et à l’extrême droite bénéficient d’un traitement incomparablement plus discret et plus bref.

Les propos graves qui passent inaperçus, parce qu’ils ne viennent pas de LFI

Éric Zemmour a été condamné à plusieurs reprises pour provocation à la haine raciale. De nombreux cadres du Rassemblement national – parti fondé par des collaborateurs et d’anciens Waffen-SS – multiplient depuis des années les propos violents sans déclencher une intensité médiatique comparable à celle réservée à la moindre formulation ambiguë de la France insoumise.

Et il n’y a pas que les partis d’extrême droite. On peut par exemple prendre le cas horrifiant du sénateur Thierry Meignen menaçant de mort la journaliste Nassira El Moaddem. Une telle déclaration, prononcée par un élu LFI, aurait embrasé les plateaux pendant des semaines. Là : silence. Quelques lignes. Et l’affaire a vite disparu des médias.

La symétrisation éhontée avec l’extrême droite

Depuis plusieurs années, de nombreux éditorialistes présentent régulièrement Jean-Luc Mélenchon comme un « extrême » symétrique de Marine Le Pen. Pourtant, LFI est un mouvement réformiste. Or, l’extrême gauche désigne habituellement les courants qui visent une rupture révolutionnaire avec le système économique et politique existant, tandis que le réformisme cherche à transformer la société par l’action électorale et les institutions.

Qui plus est, l’extrême droite et l’extrême gauche ne sont absolument pas comparables, puisque la première se bat pour la domination de certains individus sur d’autres, quand la deuxième pour la dignité de tous les individus, comme nous l’expliquions dans un de nos articles. L’un défend la redistribution des richesses, l’autre le nationalisme identitaire. L’un défend les opprimés, l’autre construit sa stratégie sur leur rejet. L’un attaque les logiques capitalistes, l’autre protège largement les intérêts économiques dominants. Mettre ces deux forces sur le même plan, c’est participer indirectement à la montée du fascisme.

Une partie de la gauche participe aussi à cette mascarade

L’acharnement contre Mélenchon ne vient pas uniquement des médias dominants des milliardaires ou de la droite. Une partie de la gauche y contribue, souvent par calcul opportuniste. Certains partis de gauche – ou du moins se déclarant comme tels mais qui sont en réalité depuis longtemps vendus au néolibéralisme et au néocolonialisme – ont fait de la critique de sa personnalité leur principal axe politique, parfois leur unique horizon.

C’est oublier que LFI est la seule force de gauche à avoir progressé électoralement ces dernières années, tandis que les autres peinent à franchir quelques points aux présidentielles. Au lancement de sa campagne cette année, Jean-Luc Mélenchon a reçu plus de 150 000 soutiens en moins de vingt-quatre heures. Aujourd’hui, ils sont près de 300 000.

La critique interne est vitale au sein des mouvements de gauche – elle est une condition de leur lucidité. Mais transformer Jean-Luc Mélenchon en ennemi principal, c’est déplacer le regard loin des structures de pouvoir économiques et des forces réactionnaires. C’est dérouler chaque jour un peu plus le tapis rouge à l’extrême droite tout en banalisant ses idées nauséabondes. Bien heureux sont ceux qui peuvent encore considérer leurs divergences comme l’urgence du moment, à l’heure où le fascisme revient aux portes du pouvoir.

Elena Meilune


Photo de couverture : Jean-Luc Mélenchon / The Left sur Flick

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31.05.2026 à 06:00

Tamoul, reconnaissance faciale et lynx : les 10 bonnes nouvelles de la semaine

Mauricette Baelen

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 bonnes nouvelles à ne surtout pas manquer.  1. Le Gouvernement transnational tamoul tente d’exister sans territoire Dix-sept ans après la fin de la guerre au Sri Lanka, le Gouvernement transnational du Tamil Eelam (TGTE) continue de représenter politiquement la diaspora tamoule depuis l’exil. […]

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Texte intégral (1009 mots)

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 bonnes nouvelles à ne surtout pas manquer. 

1. Le Gouvernement transnational tamoul tente d’exister sans territoire

Dix-sept ans après la fin de la guerre au Sri Lanka, le Gouvernement transnational du Tamil Eelam (TGTE) continue de représenter politiquement la diaspora tamoule depuis l’exil. Dotée d’un Parlement et d’institutions propres, cette structure milite pour l’autodétermination des Tamouls et une reconnaissance internationale des violences de 2009 comme un génocide. (Histoires Crépues)

2.Un guide juridique pour se défendre face à la reconnaissance faciale policière

Après une enquête révélant l’usage illégal de la reconnaissance faciale par la police française, Disclose et La Quadrature du Net ont publié un guide gratuit pour aider citoyen·nes et associations à connaître leurs droits. L’objectif : fournir des outils concrets face aux contrôles abusifs et à la surveillance policière. (Rembobine)

3. Quatre jeunes lynx relâchés dans les forêts du Jura

Quatre jeunes lynx recueillis en détresse par le Centre Athénas ont été relâchés dans le Jura après plusieurs mois de soins. Équipés de colliers GPS, ils feront l’objet d’un suivi étroit, alors que les collisions routières et le braconnage restent les principales menaces pour cette espèce protégée. (France 3 Régions)

4. Le gouvernement britannique refuse de nouveaux permis pétroliers en mer du Nord

Le gouvernement britannique a réaffirmé son refus d’accorder de nouvelles licences d’exploitation pétrolière et gazière en mer du Nord. Londres défend une stratégie tournée vers les énergies renouvelables et le nucléaire, malgré les critiques des conservateurs et des partisans d’une relance de l’exploration fossile. (Holyrood)

5. L’Assemblée vote contre l’importation de produits traités avec des pesticides interdits en France

Des députés RN, LFI et écologistes ont adopté un amendement interdisant l’importation de produits alimentaires traités avec des pesticides bannis en France. Le gouvernement s’y oppose, estimant que cette mesure contrevient au droit européen malgré les révélations récentes sur la présence de substances interdites dans des produits importés. (Le Monde)

6. Des éoliennes peintes comme des guêpes pourraient réduire les collisions avec les oiseaux

Une étude finlandaise montre que des motifs rouge, jaune et noir inspirés des guêpes poussent les oiseaux à éviter davantage les éoliennes. Les chercheurs estiment que ces couleurs d’avertissement, déjà utilisées dans la nature, pourraient limiter les collisions mortelles avec les pales. (Earth.com)

7. Un dépistage gratuit du cancer du poumon lancé dans cinq régions

Un programme pilote de dépistage du cancer du poumon va proposer des scanners gratuits à 20 000 fumeurs et ex-fumeurs âgés de 50 à 74 ans dans cinq régions françaises. L’objectif est de détecter plus tôt cette maladie, responsable de plus de 30 000 morts par an en France. (Le Monde)

8. Une espèce de renard sauvée de l’extinction sur une île californienne

Le renard de l’île de Santa Catalina, presque disparu après une épidémie ayant décimé 90 % de sa population en 1999, connaît aujourd’hui l’un des rétablissements les plus rapides d’une espèce menacée. Vaccination, élevage et suivi vétérinaire ont permis à cette espèce endémique de survivre, même si elle reste vulnérable aux maladies et aux activités humaines. (Good Good Good)

9. Six solutions low-tech pour rafraîchir les écoles pendant les canicules

Face aux fortes chaleurs, un chercheur propose des solutions simples et peu coûteuses pour adapter rapidement les écoles : volets extérieurs, ombrage, aération nocturne, brasseurs d’air ou encore repas froids. Ces mesures pourraient améliorer fortement le confort des élèves sans recourir massivement à la climatisation. (Vert)

10. À Greystones, bannir les smartphones a réduit l’anxiété des enfants

Dans cette ville irlandaise, des parents et écoles ont décidé collectivement de ne pas donner de smartphones aux moins de 13 ans. Depuis, les enfants dorment mieux, jouent davantage dehors et montrent moins de stress lié aux réseaux sociaux, selon les enseignants et familles impliqués dans l’initiative. (La Relève et la Peste)

* Image de couverture : unsplash

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30.05.2026 à 06:00

Canicule, Liban et Russie : les 10 infos de la semaine

Mauricette Baelen

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer cette semaine. 1.Canicule : Le gouvernement accusé d’affaiblir la protection de l’eau En pleine canicule historique en France, le projet de loi d’urgence agricole facilite les mégabassines et réduit les protections autour de l’eau et des zones […]

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Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer cette semaine.

1.Canicule : Le gouvernement accusé d’affaiblir la protection de l’eau

En pleine canicule historique en France, le projet de loi d’urgence agricole facilite les mégabassines et réduit les protections autour de l’eau et des zones humides. Des scientifiques dénoncent des mesures jugées contraires aux impératifs climatiques et favorables à l’agroindustrie malgré les risques croissants de sécheresse. (La Relève et la Peste)

2. Israël intensifie son offensive au Liban malgré le cessez-le-feu

Israël a étendu ses frappes aériennes et ses opérations terrestres au sud du Liban, alors que les négociations entre les États-Unis et l’Iran sont au point mort. Cette escalade pourrait viser à faire pression sur Téhéran, tandis que des bombardements ont déjà causé plusieurs morts civils, dont des enfants. Malgré le cessez-le-feu prolongé mi-mai, l’ONU rapporte une forte hausse des violations et des attaques israéliennes. (Truthout)

3. Naphtachimie condamnée pour pollution de la Méditerranée

La justice a condamné l’industriel Naphtachimie à verser 1,2 million d’euros après deux épisodes de pollution aux hydrocarbures survenus en 2018 et 2022 près de Martigues et Fos-sur-Mer. L’affaire, révélée par Marsactu, concerne plusieurs tonnes d’huile de pyrolyse déversées dans la mer Méditerranée depuis le site pétrochimique de l’étang de Berre. (Marsactu)

4. En Russie, la jeunesse contourne la censure numérique du Kremlin

Depuis l’invasion de l’Ukraine, la Russie renforce le contrôle d’Internet avec le blocage de nombreux sites, VPN, WhatsApp et Telegram. Malgré la surveillance et la répression, de nombreux jeunes Russes continuent de contourner les restrictions pour communiquer et accéder à une information indépendante. (Basta!)

5. Les sondages présidentiels à un an du vote jugés peu fiables

La multiplication des sondages sur la présidentielle de 2027, largement relayés par les chaînes d’information montre pourtant une faible valeur prédictive. Des chercheurs dénoncent des enquêtes fondées sur des hypothèses encore très incertaines et accusent les médias de transformer la politique en spectacle, au détriment des débats de fond. (Arrêt sur images)

6. Révélations sur le tir policier qui a grièvement blessé Serge Duteuil à Sainte-Soline

Mediapart révèle que le militant Serge Duteuil a été touché par un tir tendu de grenade lors de la manifestation contre les mégabassines à Sainte-Soline en 2023, une pratique pourtant interdite. L’enquête s’appuie sur des expertises et documents judiciaires qui contredisent en partie la version officielle des autorités et relancent les interrogations sur l’usage des armes par les forces de l’ordre ce jour-là. (Mediapart)

7. Le mégacanal Seine-Nord critiqué pour son coût écologique et financier

L’article dénonce le projet du canal Seine-Nord Europe, un chantier de 107 kilomètres à plus de 7 milliards d’euros censé relier la Seine au réseau fluvial européen. Associations et habitant·es alertent sur ses conséquences environnementales : destruction d’écosystèmes, artificialisation des terres et forte consommation d’eau, malgré un discours officiel présenté comme écologique. (CQFD)

8. Après le suicide de Caroline Grandjean, les enseignant·es LGBT dénoncent l’inaction de l’Éducation nationale

Après le suicide de Caroline Grandjean, directrice d’école victime de harcèlement lesbophobe, enseignant·es et associations dénoncent l’absence de soutien institutionnel face aux discriminations, dans un contexte de montée des attaques réactionnaires et d’autocensure croissante. (Problematik)

9. La justice confirme la condamnation d’un journaliste ayant dénoncé une « clause de silence » de Canal+

La cour d’appel de Versailles a confirmé la condamnation du journaliste Jean-Baptiste Rivoire, ancien de Canal+, pour avoir dénoncé publiquement une clause lui interdisant de critiquer son ex-employeur sans limite de durée. De nombreux médias et syndicats sont inquiets, et voient dans cette décision un précédent dangereux pour la liberté de la presse et l’indépendance des journalistes face au groupe Bolloré. (Portail Basta!)

10. L’UE multiplie les condamnations contre Israël sans prendre de mesures concrètes

Plusieurs dirigeants européens affirment leur désaccord après que le ministre israélien Itamar Ben-Gvir humiliant des militants d’une flottille pour Gaza interceptée par Israël. Malgré les appels à des sanctions et les accusations de violations du droit international, l’Union européenne reste divisée et peine à adopter des mesures concrètes contre le gouvernement israélien. (EUobserver)

– Mauricette Baelen

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29.05.2026 à 06:00

Pourquoi Spinoza est l’ennemi de l’extrême droite

Elena Meilune

Près de quatre siècles avant les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu, Baruch Spinoza proposait déjà des outils conceptuels étonnamment utiles pour comprendre certains mécanismes qui façonnent encore nos vies politiques. Par un temps de tempêtes fascisantes, relire Spinoza, c’est se donner les moyens de comprendre pourquoi nous en sommes là – et […]

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Texte intégral (2598 mots)

Près de quatre siècles avant les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu, Baruch Spinoza proposait déjà des outils conceptuels étonnamment utiles pour comprendre certains mécanismes qui façonnent encore nos vies politiques. Par un temps de tempêtes fascisantes, relire Spinoza, c’est se donner les moyens de comprendre pourquoi nous en sommes là – et comment en sortir.

Jamais nous n’avons eu autant d’informations à portée de main. Jamais nous ne nous sommes autant pensés comme des individus autonomes, capables de choisir nos opinions, nos désirs, nos identités, nos modes de vie. Et pourtant, jamais les affects collectifs n’ont semblé aussi facilement manipulables à grande échelle.

La fabrique contemporaine des affects politiques

Les paniques morales se propagent à une vitesse phénoménale. Les réseaux sociaux récompensent la colère, plutôt que la compréhension. Les chaînes d’information en continu transforment l’indignation en modèle économique. L’extrême droite prospère partout sur le ressentiment, la peur et la désignation de boucs émissaires.

Et pendant ce temps, la catastrophe écologique rappelle chaque jour un peu plus brutalement notre dépendance à un monde vivant que notre civilisation croit pouvoir dominer. C’est là que Spinoza devient peut être le philosophe le plus contemporain qui soit – parce qu’il fait de la compréhension la condition même de la liberté.

Les idées inadéquates : quand les affects prennent le dessus sur la compréhension

Voir des effets sans comprendre les causes

Ce que Baruch Spinoza appelle les « idées inadéquates » éclaire avec une force saisissante les mécanismes contemporains de la désinformation et des politiques réactionnaires.

Une idée inadéquate n’est pas simplement une erreur factuelle, c’est une perception tronquée du réel, qui saisit des fragments du monde sans comprendre les rapports qui les produisent. Une connaissance partielle, confuse, mutilée des causes réelles. Comme l’écrivait Spinoza dans L’Éthique, œuvre jugée scandaleuse et interdite l’année suivant sa publication posthume en 1677 :

« Nous sommes agités en bien des sens par les causes extérieures et, comme les flots de la mer poussés par des vents contraires, nous sommes ballottés, ignorants de notre destin et de notre sort. »

Dans les périodes de crise sociale, cette désorientation peut favoriser l’adhésion à des récits politiques simplificateurs, qui transforment des phénomènes structurels complexes en menaces immédiatement identifiables.

Dire que les personnes migrantes seraient responsables de la crise sociale, que les féministes détruiraient la famille ou que l’écologie serait la cause de l’appauvrissement populaire relève précisément de cette logique. Ces récits transforment des angoisses sociales complexes en explications simples et émotionnellement satisfaisantes. Et c’est précisément pour cette raison qu’ils fonctionnent.

Les affects avant la raison

On le voit clairement aujourd’hui, les faits ne suffisent pas à convaincre. Face à la peur, au ressentiment ou au besoin d’appartenance, une idée fausse peut devenir plus désirable qu’une explication juste, factuelle.

L’extrême droite prospère exactement sur ce terrain. Elle ne convainc pas par la cohérence de ses idées. Elle organise des passions tristes (les émotions qui nous affaiblissent selon Spinoza) : peur du déclassement, humiliation sociale, nostalgie identitaire, colère diffuse. Les plateformes numériques amplifient encore ce phénomène, privilégiant les contenus qui provoquent l’indignation ou le conflit, parce que ces émotions captent davantage l’attention. Notre époque industrialise les idées inadéquates.

Spinoza sait aussi que les êtres humains ne se libèrent pas facilement de leurs illusions. Les idées inadéquates ne disparaissent pas simplement parce que les faits existent : elles sont liées à des affects, à des habitudes, à des structures sociales profondément incorporées.

Mais Spinoza permet aussi d’éviter le mépris facile envers celles et ceux qui adhèrent à ces récits. Les passions tristes prennent appui sur des souffrances sociales bien réelles : précarité, destruction des services publics, isolement.

Les déterminismes : ce qui nous traverse sans que nous le voyions

L’illusion du libre arbitre

Spinoza rejette l’idée d’une volonté toute-puissante capable de décider sans cause. Si nous nous croyons libres, c’est uniquement parce que nous avons conscience de nos désirs tout en ignorant les causes naturelles et extérieures qui nous poussent à les avoir. Dans L’Éthique, Spinoza écrit :

« Les hommes se croient libres parce qu’ils sont conscients de leurs actions, mais ignorants des causes qui les déterminent. »

Il attaque ici l’illusion d’un individu entièrement autonome, capable de penser et d’agir indépendamment des forces sociales, historiques ou matérielles qui le traversent. Cette intuition résonne aujourd’hui avec une force particulière.

Nous aimons nous penser comme des sujets souverains : nos opinions seraient les nôtres, nos goûts le produit de choix personnels, nos désirs l’expression spontanée de notre individualité. Pourtant, une grande partie de ce que nous considérons comme intime ou naturel est socialement fabriquée.

Bourdieu : la sociologie comme prolongement de Spinoza

Les sciences sociales du XXe siècle ont donné un contenu concret à cette intuition spinoziste. Bourdieu, notamment, montre que nos manières de parler, de juger, de nous tenir, de désirer ou même de percevoir ce qui est « normal » sont profondément structurées par notre trajectoire sociale.

C’est ce qu’il appelle l’habitus : un ensemble de dispositions incorporées au fil de l’existence. Un enfant de classe populaire et un enfant de grande bourgeoisie n’habitent pas le monde de la même manière. Ils n’ont pas les mêmes rapports au langage, à l’école, à la culture, au pouvoir ou à leur propre légitimité.

Non parce que leurs capacités individuelles seraient différentes, mais parce que l’ordre social s’inscrit dans les individus, dans les réflexes et dans les affects.

En fin de compte, nous croyons souvent choisir librement ce que le monde social a déjà largement façonné en nous.

Genre, race, colonialité : des dominations incorporées

Ces déterminismes ne concernent pas uniquement la classe sociale. Le patriarcat, le racisme et l’histoire coloniale produisent eux aussi des formes d’intériorisation profondes. Et les rapports de domination façonnent nos comportements et nos façons de voir le monde.

Des femmes apprennent à limiter leurs ambitions, à minimiser leur parole ou à intérioriser certaines formes de peur. Des personnes racisées grandissent dans des sociétés où elles sont davantage associées au danger, au soupçon ou à l’illégitimité. Les hiérarchies sociales deviennent alors des habitudes affectives incorporées. Là encore, Spinoza permet de comprendre que les dominations les plus efficaces sont celles qui finissent par sembler naturelles.

Les algorithmes : nouveaux dispositifs de capture des affects

À ces déterminismes historiques s’ajoutent désormais des infrastructures technologiques inédites. Les plateformes numériques organisent les conditions affectives dans lesquelles nous percevons le monde. Les algorithmes sélectionnent ce qui suscite le plus de réactions immédiates – colère, peur, indignation, anxiété – parce que ces affects prolongent le temps d’attention et augmentent la rentabilité publicitaire.

Ces dispositifs créent des passions tristes en captant des affects déjà produits par les inégalités sociales, les insécurités matérielles ou les paniques identitaires, puis les amplifient à large échelle. L’économie numérique contemporaine apparaît alors comme une gigantesque machine à produire et à faire circuler des idées inadéquates.

Comprendre les causes : le début de la liberté

C’est précisément ici qu’intervient la notion spinoziste d’« idée adéquate ». Une idée adéquate ne signifie pas posséder une vérité pure ou définitive. Elle désigne la capacité à comprendre les causes réelles qui produisent les phénomènes sociaux, politiques ou affectifs.

Comprendre les mécanismes économiques qui nourrissent le racisme, les structures matérielles qui perpétuent le patriarcat, les logiques capitalistes qui détruisent les écosystèmes ou les architectures numériques qui orientent l’attention collective : c’est là que commencent les idées adéquates.

Pour Spinoza, la liberté ne consiste pas à échapper aux déterminismes. Elle consiste à cesser d’être passivement ballotté par des causes extérieures que nous ne comprenons pas. Être libre, ce n’est pas être sans causes ; c’est agir à partir d’une compréhension plus adéquate de ce qui nous détermine. Et c’est sans doute ce qui rend aujourd’hui sa pensée si précieuse : dans une époque saturée d’opinions instantanées, elle rappelle que comprendre demeure un acte profondément politique.

Dieu, c’est la Nature : l’interdépendance contre l’illusion de séparation

« Deus sive Natura »

L’autre grande intuition de Spinoza – celle qui lui valut l’excommunication – est peut-être encore plus actuelle aujourd’hui. Avec sa formule célèbre Deus sive Natura (« Dieu, c’est-à-dire la Nature »), Spinoza refuse de séparer l’être humain du reste du vivant.

Pour Spinoza, l’être humain n’est pas « un empire dans un empire ». Il est une production de la nature parmi d’autres, entièrement pris dans des chaînes d’interdépendances qui le dépassent. Il n’existe pas d’un côté l’humanité, et de l’autre une nature extérieure que nous pourrions exploiter sans conséquences. Tout est lié, tout est interdépendant.

Cette idée entre en collision frontale avec la vision du monde qui a accompagné le capitalisme moderne : celle d’une nature réduite à un stock de ressources disponibles pour la croissance économique.

La catastrophe écologique comme crise de la séparation

L’effondrement écologique montre précisément l’échec de cette illusion. Réchauffement climatique, disparition de la biodiversité, pollution des sols et des océans, multiplication des catastrophes sanitaires : ce que nous faisons au vivant finit toujours par nous revenir.

Là encore, les idées inadéquates prospèrent. Le climatoscepticisme ou le fantasme d’une croissance infinie reposent sur une incapacité à penser les causes réelles et les interdépendances. Spinoza, au contraire, pense les êtres comme des relations plutôt que comme des entités isolées. Trois siècles avant l’écologie moderne, il comprend déjà que l’humanité ne peut pas s’extraire du monde dont elle dépend.

La joie contre les passions tristes

Face aux passions tristes qui nourrissent les régimes autoritaires, Spinoza oppose une autre manière d’habiter le monde : la joie. Non pas la joie superficielle de la consommation ou du divertissement permanent, mais la joie comme augmentation de notre puissance d’agir.

C’est ce que Spinoza appelle le conatus : cette tendance fondamentale de chaque être à persévérer dans son existence. Les passions tristes capturent cette énergie et la retournent contre des ennemis désignés. Les affects joyeux, au contraire, augmentent notre capacité à comprendre, coopérer et agir collectivement, construire des formes de vie communes.

Une société démocratique ne tient jamais durablement par la peur, la concurrence ou le ressentiment. Elle tient par ce que le pouvoir voudrait souvent rendre invisible : la solidarité ordinaire, l’entraide, la confiance minimale sans laquelle aucune vie collective n’est possible. Là où les passions tristes fragmentent, les affects joyeux relient. Et c’est précisément cette puissance commune que toute politique émancipatrice devrait chercher à cultiver.

Notre époque a cruellement besoin de Spinoza

Baruch Spinoza, issu d’une famille de Juifs portugais convertis de force au christianisme, excommunié à 23 ans et marginal toute sa vie, n’avait rien d’un prophète. Il regardait simplement le monde avec une honnêteté si radicale qu’elle demeure encore aujourd’hui profondément subversive.

Car sa pensée, elle, reste d’une actualité troublante. Elle refuse l’illusion d’un individu entièrement libre et autonome. Elle montre que les êtres humains sont traversés par des affects avant d’être gouvernés par la raison, que les dominations finissent par s’incorporer dans les habitudes, et que la peur comme le ressentiment peuvent être organisés politiquement. Mais elle refuse aussi toutes les séparations artificielles : entre le corps et l’esprit, entre l’individu et la société, entre l’humanité et la nature.

À l’heure des algorithmes de l’indignation, des paniques identitaires et de la catastrophe écologique, sa pensée rappelle que la liberté commence lorsque nous comprenons les causes réelles qui nous façonnent, plutôt que de les subir passivement. Notre époque a cruellement besoin de cette lucidité-là.

Elena Meilune


Photo de couverture : Montage à partir du portrait de Spinoza / Wikimedia Commons

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28.05.2026 à 06:00

Couleurs et pouvoir politique : sens, histoire et manipulation

Mr Mondialisation

Les couleurs sont partout. Sur les drapeaux, les logos, les vêtements, les panneaux de signalisation ou les affiches électorales. Elles structurent notre environnement visuel au point que nous finissons souvent par ne plus les remarquer. Pourtant, depuis toujours, les sociétés humaines leur attribuent des significations précises.  [Temps de lecture estimé : ~ 6 min] Qu’elles […]

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Texte intégral (2144 mots)

Les couleurs sont partout. Sur les drapeaux, les logos, les vêtements, les panneaux de signalisation ou les affiches électorales. Elles structurent notre environnement visuel au point que nous finissons souvent par ne plus les remarquer. Pourtant, depuis toujours, les sociétés humaines leur attribuent des significations précises. 

[Temps de lecture estimé : ~ 6 min]

Qu’elles soient explicites ou implicites, les couleurs racontent quelque chose. Elles évoquent des émotions, signalent des appartenances et suggèrent des valeurs.

Comme le rappelle souvent l’historien Michel Pastoureau, les couleurs ne sont jamais neutres : leur symbolique dépend toujours d’un contexte culturel et historique. Une même couleur peut évoquer la pureté, la révolte ou le pouvoir selon les sociétés et les époques. Il observe :

« Aujourd’hui cela nous semble évident que le monde entier s’emblématise par la couleur. »

En politique, cette dimension symbolique devient particulièrement stratégique. Bien avant les programmes ou les discours, une couleur agit déjà sur nos perceptions. Elle rassure, mobilise, inquiète ou inspire confiance. Comprendre la politique contemporaine implique donc aussi de comprendre le langage visuel des couleurs.

La psychologie des couleurs en politique

Les couleurs influencent nos émotions de manière rapide et souvent inconsciente. Ce phénomène est étudié par la psychologie sociale autant que par le marketing politique.

Certaines associations sont devenues très fortes dans l’imaginaire collectif. Le rouge évoque l’énergie, la lutte, la colère, et la mobilisation. À l’inverse, le bleu renvoie une image de stabilité, de confiance, et d’autorité. La vert, lui, invoque la nature, le renouveau, et l’espoir. Enfin, le noir symbolise à la fois la puissance, la rupture, et la radicalité.

Ces effets émotionnels expliquent pourquoi les partis politiques accordent une grande attention à leur identité visuelle. Une couleur peut transmettre en quelques secondes une image de sérieux, de radicalité ou de modernité.

Dans les sociétés médiatiques analysées par le philosophe Guy Debord, la politique devient aussi une mise en scène visuelle : les symboles, les images et les couleurs participent pleinement à la construction de l’image publique.

La couleur fonctionne ainsi comme un raccourci idéologique : elle simplifie des programmes complexes en une impression visuelle immédiate.

Composition actuelle de l’Assemblée Nationale – Wikipedia

Rouge : la couleur historique de la gauche

Le rouge est l’une des couleurs politiques les plus anciennes et les plus chargées symboliquement.

Depuis la Révolution française, il est associé aux luttes populaires et aux mouvements révolutionnaires. Au XIXᵉ siècle, il devient le symbole du mouvement ouvrier et du socialisme. Il représente le sang versé dans les luttes sociales, la mobilisation collective ainsi que la transformation politique.

Aujourd’hui encore, le rouge reste central dans l’identité visuelle de nombreux partis de gauche. En France, on le retrouve notamment dans l’imaginaire visuel de La France Insoumise ou du NPA, même si son intensité varie. Certains partis ont progressivement adouci cette couleur afin de paraître moins radicalement contestataires, à l’image du Parti Socialiste, dont le rose apparaît comme une version atténuée du rouge originel.

La liberté guidant le peuple ou la révolution française vu par Delacroix – Unsplash

Bleu : la couleur dominante du pouvoir

Le bleu est aujourd’hui la couleur la plus utilisée dans la communication politique occidentale.

Historiquement, il devient en Europe une couleur prestigieuse associée à la monarchie et à l’autorité. Progressivement, il s’impose comme la couleur de l’ordre et de la stabilité. Il est omniprésent dans les institutions régaliennes, comme la police, la gendarmerie ou la marine.

Dans la politique contemporaine, le bleu évoque la compétence, la sécurité, la modération et la responsabilité. C’est pourquoi de nombreux partis de gouvernement l’utilisent. En France, cette couleur domine l’aile droite de l’hémicycle : on la retrouve dans l’identité visuelle de Renaissance, des Républicains ou encore du Rassemblement National. On notera également sa présence sur le fond du drapeau de l’Union Européenne.

Le bleu est souvent choisi pour sa capacité à inspirer confiance et à donner une image de stabilité politique. Ce qui en fait un choix privilégié des partis conservateurs.

Vert : la couleur de l’écologie politique

La couleur verte apparaît plus tardivement dans le paysage politique.

Ce n’est qu’à partir des années 1970 que les mouvements écologistes commencent à l’utiliser pour symboliser leur projet politique. Le vert évoque logiquement la nature, et par extension la protection de l’environnement. Mais il représente aussi le renouveau et l’avenir. En France, cette couleur est naturellement associée à Europe Écologie Les Verts.

Mais le succès symbolique du vert a aussi conduit à de nombreuses récupérations. Certaines entreprises l’utilisent pour suggérer un engagement écologique, même lorsque leurs politiques restent limitées. Ce phénomène est souvent qualifié de greenwashing.

Noir :  histoire politique multiple, parfois contradictoire

Certaines formations politiques utilisent des couleurs encore plus chargées symboliquement.

Le noir, par exemple, évoque souvent la radicalité ou la rupture. Historiquement associé à certains mouvements contestataires, il peut aussi suggérer une posture anti-système. On pense notamment aux black blocs et aux mouvements antifascistes. Mais il est aussi l’une des couleurs historiques de l’anarchisme.

Dans la tradition libertaire, contrairement aux idées reçues sur ce mouvement, le noir symbolise le refus de l’autorité étatique, la solidarité horizontale et l’autonomie. Il est fréquemment utilisé par les mouvements anarchistes et certains courants antifascistes.

Le rouge et le noir, combinés, renvoient encore plus explicitement à ces traditions : l’anarcho-communisme, l’anarcho-syndicalisme ou l’anarcho-socialisme. Ce code couleur rappelle que les significations politiques des couleurs ne sont jamais univoques : elles peuvent recouvrir plusieurs courants, parfois concurrents.

Parallèlement, le noir a aussi été récupéré ou réinterprété dans des contextes d’extrême droite ou néonazis, ce qui complexifie encore sa lecture. Une couleur peut ainsi porter des sens contradictoires selon les contextes historiques et politiques.

Tricolore : symbole de la nation et héritage révolutionnaire

D’autres partis préfèrent mobiliser les couleurs nationales. En France, le bleu, le blanc et le rouge du drapeau sont fréquemment utilisés pour évoquer l’identité nationale.

Mais le drapeau tricolore n’a pas toujours eu ce sens. Il faut savoir que sous l’Ancien Régime, le rouge et le bleu étaient déjà des couleurs dominantes dans les tenues des gardes et soldats du roi.

Le bleu, le blanc et le rouge existaient déjà dans l’iconographie monarchique, parisienne et française, le rouge a changé lui aussi de symbolique après 1789. Il symbolise le sang des citoyen·nes, le souvenir des luttes populaires et, plus tard, l’héritage de la Commune de Paris – Louise Michel ayant combattu sous ce même drapeau rouge, avant de l’abandonner au profit du drapeau noir, symbole du « deuil des morts et des illusions ».

Le tricolore rassemble donc en lui à la fois une tradition monarchique, une rupture révolutionnaire et une union entre Paris et la France. Quand des partis de gouvernement l’utilisent, ils peuvent vouloir se placer dans une continuité républicaine, une unicité parfois ou bien un – volontaire ou non – oubli historique.

C’est notamment le cas du Rassemblement National, dont la communication visuelle insiste fortement sur des références patriotiques. Dans ce cas, la couleur sert à renforcer une narration politique centrée sur la nation et l’identité, au détriment d’une réalité historique plus complexe.

Une bataille visuelle permanente

Dans les démocraties contemporaines, la politique se joue aussi – et peut-être surtout – au niveau de l’image. Logos, affiches, réseaux sociaux : chaque détail visuel est pensé pour transmettre une identité claire.

Les couleurs participent évidemment à cette stratégie. Elles permettent d’identifier rapidement un camp politique et de structurer les oppositions dans l’espace médiatique.

Mais cette simplification visuelle peut aussi masquer la complexité des idées. Une couleur rassurante peut dissimuler un programme contesté, tandis qu’une couleur radicale peut servir à mobiliser les émotions.

Comprendre la symbolique des couleurs permet donc de lire autrement la communication politique. Car derrière chaque couleur se joue souvent bien plus qu’une question d’esthétique : une stratégie de pouvoir, un code culturel – comme le souligne Michel Pastoureau – largement diffusé par l’Occident.

Florian Doare


Photo de couverture : montage Mr Mondialisation

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