07.06.2026 à 23:41
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Présentation.
Le site ukrainien Res Publica, animé notamment par le jeune camarade Vladislav Starodubtsev, qui se réclame du socialisme démocratique et travaille sur l’histoire des idées nationales et sociales en Ukraine, a publié le 17 mai dernier la première partie d’un important article de Galenkin Roman Maksymovich consacré à un texte manuscrit de Marx sur l’histoire de l’Ukraine, datant de fin 1879 début 1880.
Il s’agit, comme souvent chez Marx, de notes de lecture d’un ouvrage : L’Hetmanat de Vyhovsky, de Mykola Kostomarov. Kostomarov (1817-1885) fut l’un des fondateurs de la Société Cyrille et Méthode (fin des années 1840), matrice du nationalisme démocratique ukrainien, avec l’immense poète Chevchenko, puis, après l’emprisonnement, il fut un historien de l’Ukraine et de la Russie, de sensibilité populiste (au sens du XIX° siècle, narodnik). L’ouvrage de lui que Marx a analysé n’est pas le plus connu, car il fait suite à une histoire des origines ukrainiennes sous l’hetman Khmelnitsky, beaucoup plus connu et prédécesseur de Vyhovsky ; il s’agit d’une étude parue en 1863, ce qui indique une recherche de documentation assez poussée de la part de Marx. On ne dispose pas de traduction française des œuvres de Kostomarov, et de peu de traductions anglaises, dont celle de l’un de ses textes importants (communiqué par Vladislav Starodubtsev), sur la « Genèse du peuple ukrainien ».
La thématique historique de Kostomarov, situant l’origine de la nation ukrainienne dans les soulèvements cosaques du XVII° siècle, sera amplement reprise par l’historien Mykhaïlo Hrouchevsky (1866-1934) président de l’UNR (Ukraine indépendante) en 1917-1919, puis enseignant en Ukraine soviétique pendant la période de la NEP, qui donne son nom à l’une des principales avenues de K’yiv donnant sur le Maidan. Le thème d’une révolution démocratique, participant des révolutions des années 1648-1660 en Europe, fondatrice de la nation ukrainienne, a été présenté en langue française dans un article du camarade Zbigniew Kowalewski qui a fait date, dans la revue Hérodote, en 1989.
L’immense intérêt de ces notes de Marx, dont nous n’avons pas la traduction mais le commentaire détaillé par G. R. Maksymovich, est qu’elles indiquent une conception similaire chez lui, dont nous avons très peu de mentions explicites de l’Ukraine, d’autant plus que les termes qu’il emploie sont ceux d’usage courant au XIX° siècle, à savoir « petite Russie », ou se référant au phénomène cosaque.
C’est certainement cela qui a suscité l’intérêt de Mykolaï Skrypnik, dirigeant bolchevik ukrainien, qui annonce publiquement la découverte dans les archives de Marx, de ces notes, dans un journal de K’yv fin novembre 1929. Les archives de Marx (du moins leur plus grande partie) étaient alors à Berlin, mais l’Institut Marx-Engels de Moscou, dirigé par David Riazanov, s’était accordé avec la social-démocratie allemande, sa dépositaire, pour y travailler et commencer l’édition, en allemand mais en Russie, des œuvres complètes (la première MEGA), en 1927. C’est sans doute là que ce texte a été découvert. Sa publication sera empêchée : on est au moment où Staline engage la prétendue collectivisation de la paysannerie, en réalité son expropriation, qui signifiera en Ukraine famine et écrasement national. Skrypnik s’est suicidé en 1933 – un acte politique contre Staline- et Riazanov disparaitra dans les purges. C’est en 1993 qu’un universitaire ukrainien d’ « ancien régime soviétique », mais défenseur du fait national ukrainien, Vitaly Sarbey, mort en 1999, a publié le texte de Marx dont la version intégrale n’est pas disponible sur le net.
L’article de G.R. Maksymovich, sans aucun doute beaucoup plus long que ces notes de Marx présentées comme elliptiques, permet cependant de se faire une idée de leur profondeur. Une traduction française en a été donnée, à l’initiative de Patrick Le Tréhondat, sur les sites Entre les lignes Entre les mots et Réseau Bastille. C’est cette traduction que nous nous permettons de reproduire ci-dessous, et pour laquelle cette présentation nous a parue nécessaire.
L’intérêt de Marx pour le phénomène cosaque et pour au moins un auteur national ukrainien, Kostomarov, est attesté par l’existence de ce texte. L’on sait par ailleurs que Marx s’est activement mobilisé en faveur de la lutte de deux nationalités opprimées : les Polonais, opprimés par la Russie mais aussi par la Prusse et par l’Autriche, et les Irlandais, opprimés par les Britanniques, et aussi qu’il a pris fait et cause pour la Géorgie et les peuples du Caucase contre l’empire des tsars. Mais le fait national ukrainien était peu connu comme tel, et, de plus, les positions d’Engels, hostile aux « peuples réactionnaires » (les Slaves du Sud et les Roumains, voire les Tchèques, opposés aux mouvements nationaux hégémoniques des Allemands et des Hongrois en 1848 et manipulés parfois par la Russie), positions héritées de la catégorie hégélienne des « peuples sans histoire », critiquées par la suite par Otto Bauer et Roman Rosdolsky, pouvaient nous donner quelques inquiétudes.
Les voilà dissipées par ces notes de lectures : Marx avait pris conscience d’un fait national ukrainien, exprimant les luttes sociales de la paysannerie opprimée et de la petite noblesse cosaque, et leurs contradictions, qui ont donné prise à la Russie. Remarquons aussi que ces notes attestent d’une conscience du fait national lituanien, et indiquent que « la Pologne » était encore largement appréhendée comme une Respublica plurinationale – peut-être d’ailleurs y eut-il là une autre raison, en plus de sa dimension « pro-ukrainienne », à la censure stalinienne de ce texte : il suggérait que Marx envisageait la Pologne comme multinationale, ce qui pouvait passer comme légitimant la grande Pologne qu’avait alors, partiellement, reconstituée Pilsudski, contre l’URSS.
Il y a un point aveugle dans l’appréhension par Marx de la période révolutionnaire du hetmanat ukrainien au XVII° siècle, c’est que le soulèvement mené par Khmenitsky contre la noblesse polonaise en 1648 et les années suivantes a vu une effroyable vague de pogroms contre les Juifs. Cet aspect crucial n’est pas abordé dans l’article de G.R. Maksimovich, peut-être parce qu’il s’agit d’un silence de Marx, mais ce silence doit être questionné. Dans l’histoire du monde ashkénaze, la grande vague de guerres sociales et internationales que connait alors la « Pologne » – et elle en sortira comme Pologne catholique alors qu’elle était autrement bigarrée auparavant – est une catastrophe, que suit la grande poussée messianique de Sabbataï Tsevi (1666). Il est possible que ces aspects de l’histoire aient été simplement ignorés quand Marx a travaillé sur cette période. Ses esquisses sur les contradictions, très fortes, de la république cosaque, pourraient donner des pistes pour les analyser.
Dans l’évolution générale des idées et des travaux de Marx, cet intérêt pour la cosaquerie participe aussi de son intérêt croissant, sur ses vieux jours, pour la paysannerie et pour les formes précapitalistes de démocratie « primitive » et de défense des « communs », étudié par Kevin B. Anderson (Marx aux antipodes. Nations, ethnicité et sociétés non occidentales, édition française Syllepse, 2015), et par Marcello Musto, Les dernières années de Karl Marx. Une biographie intellectuelle 1881-1883, éd. française PUF, 2023). L’on connait, en particulier, ses lettres à Véra Zassoulitch se prononçant pour la défense des formes communautaires de possession du sol en Russie (le « mir »).
Cependant, Marx avait de longue date une conception générale de la Russie comme un pur pouvoir autocratique d’Etat voué à s’étendre extensivement et géographiquement de manière continue, et en avait fait l’une des pierres de touche de sa conception de l’histoire européenne et mondiale. Avec l’existence de l’URSS, cet aspect de la pensée de Marx a été refoulé ou écarté comme une sorte de marotte « russophobe », très « XIX° siècle ». Il n’en est rien : je crois que l’on peut même dire que l’idée d’un pouvoir étatique voué à toujours grandir, ce qu’est la Russie chez Marx, s’apparente à une forme primitive ou avortée de l’analyse du capital comme automate, « nombre automoteur » (cette formule, sortie tout droit des philosophes néoplatoniciens, se trouve dans la seconde section du livre I du Capital !), valeur qui se met en valeur. La Russie chez Marx (et aussi, en l’occurrence, chez Engels), c’est l’Etat qui cherche toujours plus de place, et de têtes à opprimer. Il lui est tout aussi hostile qu’au capital et elle doit être comprise chez lui, indépendamment de tout préjugé ethnonationaux qui se manifestent aussi, surtout dans sa correspondance avec Engels, comme une catégorie propre de sa pensée.
Or, Marx s’était fait une conception générale de l’expansion de la Moscovie devenant la Russie, qui est résumée dans un passage de ses Révélations sur l’histoire diplomatique du XVIII° siècle, une étude d’archives qu’il avait débusquées au British Museum à Londres, sur les relations anglo-russes. C’est David Riazanov qui avait publié ce passage en URSS, en 1927, ce qui aura pu lui être reproché ensuite par ses geôliers et bourreaux :
Il est intéressant de noter aujourd’hui encore les châtiments atroces que la Moscovie – tout comme la Russie moderne – a appliqués aux Républiques pour les détruire. Novgorod et ses colonies ouvrent le cortège, la République cosaque suit et la Pologne le ferme. Pour comprendre comment la Russie a pu absorber la Pologne, il faut étudier l’exécution de Novgorod qui a duré de 1478 à 1528.
Ce texte date de début 1856 : la République de Novgorod (dont le drapeau bleu et blanc est réutilisé par des opposants russes), la République cosaque ukrainienne, et finalement la Pologne, sont conçues comme les trois principales formations sociales et politiques plus progressistes que la Moscovie, elle-même issue de l’empire mongol et devenant la Russie, que celle-ci a absorbées et détruites pour se constituer elle-même en empire. Ce simple passage suffit à montrer que, pour Marx, même sans une pleine connaissance du sujet, l’Ukraine était un maillon essentiel de cette chaine, opposant, de son point de vue, l’Europe en tant que concert de nations en lutte contre les oppresseurs, à la Russie en tant qu’empire.
VP le 07/06/26
Traduction française de l’article de Galenkin Roman Maksimovich par Patrick Le Tréhondat :
Notre étude s’appuie sur un document historique unique : le résumé de Karl Marx de l’ouvrage de Mykola Kostomarov intitulé Le hetmanat de Vyhovsky. Ce texte a été rédigé par Marx entre la fin de l’année 1879 et le début de l’année 1880, alors qu’il menait des études approfondies sur l’histoire de l’Europe de l’Est. Dans ces notes, l’auteur du Capital concentre son attention sur l’une des périodes les plus dramatiques de l’Ukraine : la guerre civile ukrainienne de 1657 à 1659 et les tentatives d’Ivan Vyhovsky d’organiser la souveraineté de l’Ukraine.
Le destin de ce manuscrit en Ukraine est assez dramatique. En 1929, le résumé fut traduit en ukrainien et préparé pour l’impression par l’Institut ukrainien du marxisme-léninisme. En novembre 1929, Mykola Skrypnyk, alors commissaire à l’éducation de la RSS d’Ukraine, a publiquement fait état de l’existence de ces notes. Dans le journal Visti VUTSK (n°275 du 27 novembre 1929), il a explicitement qualifié les points de vue du fondateur du marxisme sur l’histoire ukrainienne de particulièrement pertinents pour la situation politique de l’époque.
Pour Skrypnyk, ces « réflexions intéressantes » n’étaient pas simplement une découverte d’archives, mais un outil permettant de fonder le concept de la « Cosaquerie rouge ». Il affirmait que le prolétariat ukrainien était l’héritier de « tout ce qui, dans la lutte historique ancestrale des masses laborieuses ukrainiennes, et s’était opposé à l’oppression sociale et politique ». Skrypnyk soulignait que la classe ouvrière devait reconnaître comme ses prédécesseurs les chefs des guerres cosaques.
Cependant, la publication annoncée par Skrypnyk en 1929 n’a jamais vu le jour. Le manuscrit a en effet été mis de côté pendant des décennies. Ce n’est qu’en 1993, dans une Ukraine désormais indépendante, que l’historien Vitaliy Sarbey a publié et analysé cette publication. Dans cette contribution, nous tentons, à partir de ces notes que Mykola Skrypnyk jugeait « extrêmement intéressantes », de reconstituer la vision de Marx sur l’Ukraine.
Dans ses notes historiques, Karl Marx considère les Cosaques comme une communauté sociale spécifique, qui s’est formée à la frontière entre de grandes puissances. Selon lui, les Cosaques sont apparus à la suite de la fuite de divers groupes de population – principalement des paysans qui refusaient de se soumettre à l’oppression féodale, ainsi que d’autres éléments en quête de liberté individuelle. Ainsi, la communauté des Cosaques apparaît comme un groupe d’origines diverses, mais unie par l’aspiration à la liberté. Les Cosaques n’étaient pas une paysannerie au sens habituel du terme, mais constituaient une sorte d’organisation « militaro-démocratique » comportant des éléments d’autonomie. Leur organisation reposait sur l’élection des chefs, les décisions collectives et une relative égalité entre les membres de la communauté, ce qui les distinguait radicalement des relations féodales en vigueur dans les États voisins.
Karl Marx souligne également le caractère frontalier de la communauté des Cosaques : ils remplissaient la fonction de rempart militaire de l’Europe contre les peuples asiatiques tout en restant une force semi-indépendante, susceptible d’agir tant comme alliée que comme adversaire du pouvoir étatique. C’est précisément cette dualité – entre liberté et rempart de protection – qui déterminait leur situation.
Dans le même temps, la cosaquerie ukrainienne a longtemps été sous l’autorité de la République des Deux Nations1 et, à un certain stade, a obtenu d’elle une série de privilèges importants. Il s’agissait avant tout d’une exemption d’impôts et de la plupart des obligations (à l’exception du service militaire), d’un statut administratif particulier et d’un système judiciaire propre, de la liberté de choisir son lieu de résidence et ses activités, ainsi que du droit à la propriété foncière. Ces droits concernaient avant tout la cavalerie enregistrée, reconnue par l’État comme une force militaire distincte.
C’est toutefois là qu’est apparue une contradiction fondamentale. D’une part, les Cosaques aspiraient non seulement à conserver, mais aussi à étendre leurs privilèges – notamment à obtenir une reconnaissance politique et à participer à la Sejm [parlement] de la République des Deux Nations, c’est-à-dire, en fait, à être mis sur un pied d’égalité avec la noblesse. D’autre part, la noblesse au pouvoir de la République des Deux Nations refusait systématiquement d’admettre les Cosaques dans le système politique et, de surcroît, s’attaquait aux droits qui leur avaient déjà été accordés.
Cette offensive s’est traduite par une réduction du registre des Cosaques2, une limitation de leur autonomie administrative et des tentatives visant à ramener une grande partie des Cosaques au statut de paysans dépendants. Ainsi, le conflit présentait un double caractère : les Cosaques luttaient pour l’extension de leurs droits et de leur statut social, tandis que la noblesse cherchait à préserver son monopole sur le pouvoir politique et à renforcer son contrôle sur la communauté cosaque.
C’est précisément cette contradiction – entre l’aspiration des Cosaques à la reconnaissance et l’offensive de la noblesse contre leurs droits – qui a constitué l’un des principaux facteurs à l’origine de l’explosion des soulèvements cosaques du milieu du 17e siècle, et qui ont par la suite débouché sur une guerre de grande ampleur sous la conduite de Bohdan Khmelnytsky3. Karl Marx souligne plusieurs facteurs qui ont conduit au déclenchement de la révolte de Khmelnytsky et qui ont continué à la nourrir tout au long de son déroulement.
Le premier facteur important de cette flambée, selon lui, fut l’aspiration des Cosaques à des droits politiques, en particulier leur désir de participer à la Sejm. Dès 1632, au nom de la communauté cosaque ukrainienne, une requête avait été adressée au roi Vladislav IV concernant le droit de participer aux séances et la possibilité d’élire des représentants à la Sejm de la République des Deux Nations, mais la majorité de la Sejm s’y était opposée.
Le deuxième facteur fut la détérioration brutale de la situation des Cosaques après les défaites des soulèvements de 1637 et 1638, lors desquels ils furent privés de leurs privilèges. En réalité, on tenta de transformer une grande partie des Cosaques en serfs. Un rôle important a également été joué par le facteur de la catholicisation forcée, qui touchait non seulement les Cosaques, mais aussi des couches plus larges de la population. La pression religieuse engendrait la haine envers l’élite dominante et aggravait le conflit entre la population orthodoxe et l’élite catholique de la République des Deux Nations. Dans le même temps, la noblesse renforçait sa solidarité de classe et ses privilèges, en s’efforçant de consolider encore davantage sa position dominante.
Karl Marx remarque que la paysannerie, qui aspirait à se libérer du joug féodal, rejoignait massivement le mouvement cosaque. Une grande partie des paysans russes (ukrainiens) et lituaniens (biélorusses) a soutenu le soulèvement, ce qui lui a conféré un caractère social très large et l’a transformé en un mouvement populaire.
Un autre facteur important fut l’aspiration de tout le peuple à devenir cosaque, c’est-à-dire des hommes libres. Le gouvernement de la République des Deux Nations tentait de limiter le nombre de cosaques inscrits sur le registre, alors que de plus en plus de personnes souhaitaient rejoindre cet État. Cette contradiction a provoqué une explosion lorsque, à l’appel de Khmelnytsky, des fractions importantes de la population ont pris les armes.
Après les premiers succès de la révolte, une stratification sociale s’est opérée au sein des Cosaques. Une partie de la noblesse cosaque et des officiers supérieurs a obtenu des privilèges et des domaines, tandis que les simples Cosaques et les roturiers se sont retrouvés dans une position subordonnée. Seul un nombre limité de personnes fut inscrit au registre des Cosaques, ce qui suscita un nouveau mécontentement parmi les larges masses.
Par la suite, le pouvoir de l’hetman s’affermit (à la fin de l’époque de Khmelnytsky), s’éloignant de plus en plus des assemblées populaires. Le pouvoir se concentrait entre les mains de l’officier supérieur, ce qui entraînait une montée en puissance des colonels et des centeniers [officiers] ainsi qu’un affaiblissement du rôle du conseil général.
Les couches de la population mécontentes, en particulier les simples Cosaques, fuyaient souvent vers la Zaporoguie4. Là, une rivalité s’installa avec le pouvoir de l’hetman, car les Zaporoguesaspiraient à l’autonomie, à une influence sur les affaires de l’ensemble de l’Ukraine et à la participation à l’élection de l’hetman. Les changements fréquents de dirigeants, provoqués par les manifestations populaires, créaient une instabilité supplémentaire.
Il n’y avait pas non plus d’unité au sein même de l’élite cosaque. Les représentants de l’élite poursuivaient souvent leurs propres intérêts, intriguaient les uns contre les autres, ce qui affaiblissait l’intégrité interne de l’État cosaque.
Cette instabilité interne – la division entre l’élite et le peuple, la rivalité entre la Zaporoguie et le pouvoir de l’hetman, l’absence d’unité au sein même de l’élite – a créé les conditions d’une grave crise politique après la mort de Khmelnytsky. C’est précisément dans ces conditions que se sont manifestées le plus pleinement les contradictions de classe et nationales, que Karl Marx a analysées à partir de l’époque de l’hetmanat d’Ivan Vyhovsky.
Dans son résumé de l’ouvrage de Mykola Kostomarov L’hétmanat de Vyhovsky, Karl Marx note qu’après la mort de Bohdan Khmelnytsky, deux partis politiques se sont formés en Ukraine – « le parti polonais et le parti russe, chacun étant opposé tant aux Polonais qu’aux Russes ».
Selon lui, le parti polonais regroupait principalement l’élite sociale : la plupart des officiers supérieurs, des notables et des personnes instruites, « ainsi que de nombreux membres de la noblesse qui avaient combattu les Polonais ou qui cherchaient simplement à préserver leurs domaines en Ukraine et la foi grecque ; le haut clergé – issu de la noblesse. Enfin, les riches artisans des villes, favorables à une union fédérative avec les Polonais pour préserver leurs droits de Magdebourg5 ».
Karl Marx ironise sur leur position : « Les Ukrainiens, craignant la Pologne, se réfugiaient sous la protection polonaise. Ils étaient opposés à la souveraineté polonaise, mais nullement à l’organisation sociale polonaise ; ils souhaitaient une fédération avec les Polonais ». Il attribue le rôle principal dans ce courant à Ivan Vyhovsky lui-même : « Vyhovsky, secrétaire général sous Khmelnytsky, qui nourrissait également l’idée d’une alliance fédérative avec les Polonais, était celui qui la soutenait le plus ; au moment de la mort de Khmelnytsky, il était à la tête du parti fédératif ».
Marx caractérise tout à fait différemment le « parti russe », qui s’appuyait avant tout sur les larges masses populaires : « D’un autre côté, les masses sous le tsar de Moscou craignaient l’économie aristocratique polonaise. En cas d’unification de l’Ukraine avec la Pologne, les notables agiraient comme la noblesse polonaise, et les simples Cosaques ainsi que toute la population tomberaient en esclavage sous la nouvelle seigneurie. Les autocrates moscovites, au contraire, protègent les faibles des forts. »
À la tête de ce parti, selon Marx, se trouvaient : « le colonel de Poltava Martin Pushkar ou Pushkarenko, très populaire et dévoué à Moscou ; les Zaporogues, par haine des nobles et des notables qui composaient le parti fédéral, restaient fidèles aux Moscovites », ainsi que « le pilier des Moscovites, Barabash », qui était « à la tête de la plèbe zaporogue (c’est-à-dire des Cosaques zaporogues) ».
Dans le même temps, Karl Marx souligne que, même si une partie de la population était tournée vers la Moscovie, l’attitude du peuple ukrainien à son égard était loin d’être univoque :
« Or, le peuple de la Petite-Russie [Ukraine] haïssait les Moscovites, malgré leur religion et leur origine communes ; entre les deux branches du peuple russe, la différence de mœurs, de caractère, de concepts et de modes de vie est trop grande ; l’histoire de toute la série de siècles précédents les a séparés ; ils voyaient dans les Moscovites non seulement des étrangers, mais aussi des adversaires ; les actes sauvages et arbitraires des soldats du tsar irritaient le peuple, et déjà à cette époque circulait la rumeur que Moscou voulait envahir l’Ukraine avec ses hordes (ses hommes) et imposer de force ses coutumes moscovites aux Petits-Russes [Ukrainiens] ».
Ainsi, dans la vision de Marx, la société ukrainienne de cette période était profondément divisée tant sur le plan social que sur le plan politique, ce qui a largement déterminé le cours ultérieur des événements.
Il convient ensuite d’examiner la manière dont Karl Marx caractérise la politique de la Moscovie en Ukraine. En analysant les événements de 1658, il attire l’attention sur la décision du Conseil de Pereïaslav, au début du mois de février. Selon lui, la partie moscovite a ouvertement déclaré son intention de déployer ses troupes dans les villes ukrainiennes clés – Tchernihiv, Nijyn, Pereïaslav, Kyiv et d’autres – soi-disant à des fins de défense. Cependant, Marx précise ensuite sans détour que, dans les faits, « elles devaient être des troupes d’occupation selon le droit russe ».
La description du traité de Hadiach n’en est pas moins révélatrice. Marx note qu’à Hadiach, les émissaires polonais et petits-russes ont élaboré les conditions d’une fédération avec la Pologne, selon lesquelles « la Petite-Russie devait former un grand-duché russe (dirigé par le prince Vyhovsky), et les Cosaques devaient être placés sur un pied d’égalité avec la noblesse ». Dans le même temps, il souligne la contradiction interne de ce projet : une partie des officiers supérieurs aspirait à étendre ces droits à un cercle restreint, tandis que « les simples Cosaques étaient attirés par des “promesses générales” ».
Dans ce contexte, Karl Marx souligne que le traité de Hadiach, adopté à Varsovie, aurait en fait signifié le rétablissement et le renforcement de l’ordre nobiliaire en Ukraine – un ordre qui suscitait une haine profonde parmi les masses populaires. C’est précisément pour cette raison, conclut-il, que « tout ce projet est ainsi voué à l’échec ».
Marx note que presque toutes les forces se sont opposées à la politique de Vyhovsky. D’une part, les larges masses populaires, qui ne souhaitaient pas revenir sous le pouvoir de la noblesse ; d’autre part la Moscovie, qui s’immisçait activement dans les affaires ukrainiennes. Il attire l’attention sur le fait que les Moscovites, qui se tenaient à la frontière orientale et avaient auparavant subi une défaite face à Vyhovsky et à ses alliés (les Tatars de Crimée), se préparaient officiellement à battre en retraite, mais conservaient en réalité leurs positions. En particulier, Marx souligne que les voïvodes russes restaient dans les villes clés, et que le voïvode Vasili Sheremetev « s’impose à Kyiv par sa barbarie, désormais en marche triomphale ».
Ainsi, dans la vision de Marx, l’échec du traité de Hadiach était dû à la fois à la résistance sociale venue d’en bas et à l’intervention active de la Moscovie, qui a exploité les contradictions internes de la société ukrainienne pour renforcer son propre contrôle.
À la fin de son texte, Karl Marx met en lumière le caractère contradictoire du comportement politique des masses populaires en comparant deux situations : la lituanienne et l’ukrainienne.
D’une part, en Lituanie, le peuple et une partie de la paysannerie jouent le rôle d’une force s’opposant au pouvoir moscovite. Là-bas, « les serfs s’enrôlaient de leur propre chef chez les Cosaques », c’est-à-dire qu’ils tentaient de passer à un statut leur garantissant la liberté individuelle. L’administration moscovite, au contraire, réprime sévèrement ce processus : « les Moscovites tentent de l’éradiquer dans la partie de la Lituanie qu’ils occupent », interdisent l’enrôlement chez les Cosaques, punissent les paysans et les officiers cosaques. Dans ce cas, les classes populaires agissent objectivement comme une force qui sape l’ordre moscovite et lui oppose une résistance.
D’un autre côté, en Ukraine, Marx constate une situation inverse. Ici, une partie du « petit peuple » et des Zaporogues, au contraire, adopte des positions pro-moscovites et « complote contre Vyhovsky ». Divers éléments fuient vers la Zaporoguie, non seulement des personnes persécutées, mais aussi des groupes socialement précaires qui ne soutiennent pas le pouvoir de l’hetman : « ceux qui risquent un procès, ceux qui vagabondent, ceux qui boivent, fuient également en Zaporoguie ». Ces groupes se tournent vers Moscou et y envoient des délégations, tentant d’obtenir le soutien du tsar contre le gouvernement de l’hetman.
Ainsi, Marx souligne le contraste : une seule et même couche sociale – la « plèbe » et la base de la communauté cosaque – apparaît en Lituanie comme une force anti-moscovite, tandis qu’en Ukraine, elle est utilisée comme un facteur pro-moscovite dans la lutte politique interne. Cela démontre que sa position n’était pas déterminée par des critères ethniques ou « nationaux », mais par des intérêts sociaux et la situation politique concrète.
Le texte du manuscrit s’achève ici. Karl Marx n’indique pas explicitement lequel des deux partis – celui d’Ivan Vyhovsky ou celui de Martin Pushkar, il considère comme le plus progressiste. Toutefois, cette conclusion peut être tirée en s’appuyant sur d’autres travaux de Marx et d’Engels. À notre avis, la guerre civile ukrainienne de 1657-1659 peut, dans une certaine mesure, être comparée à la guerre civile allemande de 1522-1526.
Friedrich Engels considérait la noblesse allemande (avant tout la chevalerie impériale) comme « l’état le plus national ». Premièrement, cette noblesse était directement subordonnée à l’empereur, et non aux princes territoriaux ; son existence politique et son indépendance dépendaient donc du maintien d’un pouvoir impérial unifié ; l’affaiblissement de l’Empire et le renforcement des princes signifiaient pour elle une perte de liberté et une subordination. Deuxièmement, de par sa profession militaire et sa position vis-à-vis des princes, cette noblesse se présentait comme le principal vecteur de l’idée impériale – c’était l’état qui s’identifiait le plus étroitement à l’intégrité de l’Allemagne en tant que nation, alors que les princes incarnaient la fragmentation et les intérêts régionaux. Troisièmement, Engels soulignait que le déclin du pouvoir impérial menaçait directement l’existence de cette frange de la noblesse, c’est pourquoi son propre destin s’identifiait subjectivement à celui de la nation allemande : plus le pouvoir impérial était fort, plus l’Allemagne était unie, plus la noblesse elle-même était forte.
Le programme de réforme impériale, formulé par Ulrich von Hutt (représentant théorique de la noblesse) en collaboration avec Franz von Sickingen (chef militaire et politique), était assez radical pour cet État. Elle prévoyait : la destitution de tous les princes, considérés comme les vecteurs de la fragmentation ; la sécularisation de tous les principautés ecclésiastiques et des biens de l’Église ; l’instauration d’une démocratie nobiliaire dirigée par un monarque – sur le modèle de la République de Pologne à son apogée ; la destruction de la puissance du clergé et la libération de l’Allemagne de l’autorité spirituelle de Rome. Hutten et Zickingen espéraient que, grâce à la domination de la noblesse en tant qu’ordre militaire, à la liquidation de la fragmentation princière et au dépassement de l’influence de l’Église, ils pourraient rendre l’Empire à nouveau uni, libre et puissant.
Cependant, Engels souligne la contradiction interne de ce programme : la démocratie nobiliaire, fondée sur le servage (comme dans la République des Deux Nations), était l’une des formes sociales les plus primitives, qui évoluait naturellement vers une hiérarchie féodale développée. De plus, une alliance entre la petite noblesse et les villes (semblable à celle qui, en Angleterre, avait conduit à la transformation de la monarchie féodale et corporative en une monarchie constitutionnelle bourgeoise) s’est avérée impossible dans le contexte allemand. Tout aussi impossible était l’alliance entre la noblesse et la paysannerie, car la noblesse n’était pas prête à renoncer volontairement à ses droits et privilèges féodaux vis-à-vis des paysans, tandis que la paysannerie ne pouvait s’allier à l’Etat qui l’opprimait le plus.
« L’attitude de la noblesse allemande envers les paysans était alors exactement la même que celle de la noblesse polonaise envers sa paysannerie lors des soulèvements de 1830 et 1846. »
Tout comme lors des soulèvements polonais contemporains, en Allemagne à cette époque, le mouvement ne pouvait espérer réussir qu’en cas d’alliance de tous les partis d’opposition, en particulier entre la noblesse et les paysans. Or, c’est précisément cette alliance qui, dans les deux cas, était impossible. Non seulement la noblesse n’était pas confrontée à la nécessité de renoncer à ses privilèges politiques et à ses droits féodaux sur les paysans, mais la paysannerie aux tendances révolutionnaires ne pouvait pas non plus, se contentant de perspectives générales et incertaines, conclure une alliance avec la noblesse, avec cette classe sociale qui l’opprimait justement le plus. Tant en Pologne en 1830 qu’en Allemagne en 1522, la noblesse ne pouvait plus rallier les paysans à sa cause.
Seule l’abolition totale du servage et de la dépendance féodale, ainsi que le renoncement de la noblesse à tous ses privilèges, auraient pu inciter la population rurale à s’unir à elle ; mais, à l’instar de toute classe privilégiée, la noblesse n’éprouvait aucune envie de renoncer volontairement à ses privilèges, à sa position particulière, ni à la plupart de ses sources de revenus.
Cependant, avant d’établir des parallèles entre les mouvements allemand, ukrainien et polonais, il convient de s’arrêter sur l’un des principes fondamentaux de la philosophie de l’histoire marxiste : la conception de la révolution nobiliaire. Pour Marx et Engels, une telle révolution apparaissait comme un phénomène profondément contradictoire : conservatrice dans ses objectifs sociaux (elle ne remettait pas en cause la domination des classes privilégiées), elle pouvait en même temps constituer une avancée historique, car elle brisait les formes archaïques du despotisme, affirmait les institutions républicaines et créait un espace politique, dans lequel des changements sociaux plus radicaux pouvaient par la suite se développer. Marx et Engels distinguent deux aspects de l’évaluation des mouvements nobiliaires : l’aspect social (la situation de la paysannerie et des autres classes opprimées) et l’aspect politico-historique (le type de régime politique).
Dans son écrit, Friedrich Engels indique clairement : « Le soulèvement de 1830 n’était ni une révolution nationale (il a laissé de côté les trois quarts de la Pologne), ni une révolution sociale ou politique ; il n’a rien changé à la situation intérieure du peuple ; c’était une révolution conservatrice ». Autrement dit, l’aristocratie polonaise ne luttait pas pour l’abolition du servage ou la démocratisation, mais pour la préservation de ses privilèges de classe face aux empiétements de l’empereur russe.
Par ailleurs, dans la polémique contre le Kölnische Zeitung au sujet de la Hongrie, Friedrich Engels défend précisément ce type de mouvement : « En 1830, lorsque les Polonais se sont soulevés contre la Russie, a-t-on parlé d’une “caste aristocratique” à la tête de la révolte ? Il s’agissait alors avant tout de chasser les étrangers. Toute l’Europe était du côté de la “caste aristocratique”, qui dirigeait sans aucun doute le mouvement ».
La thèse la plus importante, qui traverse tous ses textes : le type de régime politique revêt une importance décisive, même si ce régime est loin de la justice de classe. Marx et Engels ont toujours soutenu l’idée que la République nobiliaire polonaise (la Rzeczpospolita) constituait « un pas de géant en avant par rapport à l’autocratie russe ». Pourquoi ? Parce qu’ils qualifient l’autocratie moscovite de despotisme absolu, dans lequel il n’existe aucune garantie juridique pour aucune classe sociale, et que l’ensemble de la population se trouve dans une situation d’absence de droits face au monarque (Karl Marx incluait également la noblesse russe parmi les esclaves du tsar).
Marx et Engels n’idéalisent pas la noblesse polonaise. Ils comprennent parfaitement que le remplacement d’un seigneur russe par un seigneur polonais ne change rien à la situation sociale du paysan : « Même si le seigneur polonais n’est plus dominé par le seigneur russe, le paysan polonais aura toujours, comme auparavant, un propriétaire foncier, certes libre et non asservi. Ce changement politique ne changerait rien à la situation sociale du paysan polonais ». Cependant, ils n’en concluent pas que l’indépendance polonaise est inutile, mais que le mouvement de libération nationale (même dirigé par l’aristocratie) est une condition préalable indispensable à la poursuite de la lutte sociale. L’exemple hongrois en est une illustration : même si la révolution hongroise de 1848 était « purement nobiliaire », cela ne justifie pas sa répression par la monarchie autrichienne, qui opprime tant la noblesse que les paysans.
Dans la logique marxiste de cette période, le critère d’évaluation essentiel est de savoir quel système ouvre la voie à un développement ultérieur. Ils considèrent l’autocratie russe comme un despotisme « asiatique » qui a figé le servage et les relations féodales pendant des siècles. La république nobiliaire polonaise, malgré tous ses défauts, s’inscrivait dans la tradition politique européenne, sur la base de laquelle il était possible d’aller de l’avant (Marx citait comme exemple d’un tel progrès la Constitution du 3 mai 1791) :
« La Constitution a suffisamment ébranlé les privilèges de l’aristocratie pour la pousser à trahir ouvertement la Pologne au profit de la Russie, et en même temps, elle était trop superficielle pour inspirer à la grande majorité de la population – la paysannerie – une guerre populaire. La loi, gravée de manière indélébile dans les annales de l’histoire mondiale, montre qu’une révolution qui se déroule dans des limites convenables pour la classe dominante, ne peut jamais triompher. La Pologne aurait toutefois pu continuer à se développer sur cette base si la Russie n’avait pas été aidée par la rébellion de l’aristocratie polonaise, la trahison de Stanislas Poniatowski, l’amant de Catherine, le retrait de l’Angleterre et la perfidie de la Prusse ».
Dans un texte sur Guizot, les classiques du marxisme établissent un parallèle avec la Révolution française, qui était elle aussi « conservatrice » à ses débuts (restauration des États généraux, défense des anciennes lois et coutumes), mais c’est précisément ce début conservateur qui a conduit par la suite à des changements sociaux radicaux. Ils évaluent le mouvement polonais selon cette même logique : la lutte pour le rétablissement des formes républicaines (même aristocratiques) est une étape nécessaire sur la voie d’une véritable démocratie.
Dans ce contexte, il convient également de mentionner l’ouvrage de Friedrich Engels « Que signifie la Pologne pour la classe ouvrière ? », qui contient un postulat théorique important : la lutte des classes peut être un instrument des forces réactionnaires, si elle est dirigée de l’extérieur pour atteindre des objectifs qui ne correspondent pas aux intérêts de la classe opprimée elle-même.
Engels commence par une remarque ironique : l’Empire russe a utilisé le slogan de la « tolérance religieuse » pour justifier le démembrement de la Pologne. Or, la Russie elle-même était un pays où aucune autre religion que l’orthodoxie n’était tolérée. La Pologne, au contraire, s’était historiquement montrée libérale en matière religieuse (notamment en accueillant des Juifs alors qu’ils étaient persécutés dans d’autres pays d’Europe). Le gouvernement russe a recouru à une rhétorique hypocrite : il s’est présenté comme le défenseur des paysans orthodoxes (Ukrainiens) contre les seigneurs catholiques polonais, soi-disant dans le but de protéger leur foi et leur nationalité.
Engels note que la Russie a appliqué une méthode que l’on qualifiera plus tard de « révolutionnaire » : « On parle de la guerre de classe contre classe comme d’un phénomène extrêmement révolutionnaire ; or, la Russie a déclenché une telle guerre en Pologne il y a déjà près de 100 ans. » Pour Engels, l’exemple le plus frappant et le plus douloureux est celui de 1768, lorsque deux puissants mouvements s’affrontèrent sur le territoire de l’Ukraine : la Confédération de Bar et la Koliyivshchyna. La Confédération de Bar était une tentative désespérée de la noblesse polonaise et ukrainienne pour protéger l’indépendance de la République des Deux Nations contre le protectorat russe. Il s’agissait d’un mouvement pour la liberté politique contre le despotisme asiatique de Catherine II. Parallèlement, la Koliyivshchyna a éclaté – une insurrection grandiose des paysans ukrainiens (les Haïdamaks), poussés au désespoir par l’oppression féodale de ces mêmes magnats.
Cependant, Engels souligne le caractère réactionnaire de cette « guerre des classes » menée par les paysans pour plusieurs raisons : elle a été initiée et dirigée de l’extérieur – non pas comme une action autonome des opprimés, mais comme un instrument de la politique impériale russe. Son objectif n’était pas l’émancipation de la paysannerie, mais l’annexion de territoires. La Russie a utilisé la révolte paysanne comme un bélier contre la domination polonaise, afin d’annexer ensuite les terres ukrainiennes. Une fois l’objectif (l’annexion) atteint, les paysans ont été renvoyés en servage : « et lorsque l’annexion a été réalisée, ces mêmes soldats russes ont de nouveau renvoyé les serfs sous le joug de leurs seigneurs ».
Ce contexte, exposé ci-dessus, constitue notre clé de compréhension de l’Hétmanat de Vyhovsky. Dans cette perspective, Karl Marx considère le projet d’Ivan Vyhovsky et du traité de Hadiach comme une tentative de création d’un État ukrainien sous la forme du Grand-Duché de Rus’ – une structure politique qui devait devenir une « république nobiliaire » sur le modèle de la Pologne, mais avec une élite ukrainienne à sa tête.
Tout comme en Allemagne au début du 16e siècle, la chevalerie impériale (Ulrich von Hutten, Franz von Sickingen) se présentait comme la « classe la plus nationale », cherchant à unifier l’Allemagne sur la base d’une démocratie nobiliaire, à mettre fin à la fragmentation princière et à créer les conditions d’un développement ultérieur, de même, l’officier supérieur ukrainien et les notables (le parti de Vyhovsky) ont tenté de créer leur propre État, qui serait devenu le cadre politique du développement national.
Dans cette logique : le parti de Vyhovsky (fédératif, pro-polonais) était le porteur d’un projet d’État qui, malgré son caractère aristocratique, constituait un « pas de géant en avant » par rapport aux alternatives – soit le retour à la domination polonaise directe (avec toutes ses oppressions sociales), soit l’annexion par la Moscovie (avec son despotisme autocratique). Le « parti moscovite » (Pouchkar, Barabach, la plèbe zaporogue) s’appuyait sur les couches les plus pauvres : les simples Cosaques, les gens du peuple, les marginaux sociaux qui fuyaient vers la Zaporoguie. Cependant, selon Marx, cette « plèbe » n’agissait pas en tant que force révolutionnaire autonome, mais comme un instrument entre les mains de la Moscovie, qui utilisait la lutte sociale pour affaiblir l’Ukraine et procéder à son annexion ultérieure.
Marx constate qu’en Ukraine, entre 1657 et 1659, le même antagonisme qu’en Allemagne entre 1522 et 1526, dans la République des Deux Nations entre 1768 et 1772, et en Pologne en 1830 et 1846 : l’impossibilité d’une alliance entre la noblesse (ou la haute noblesse, qui aspire à devenir la nouvelle noblesse) et la paysannerie (les Cosaques). Tout comme en Allemagne, où la chevalerie ne pouvait rallier les paysans à sa cause, car elle n’était pas prête à renoncer à ses droits féodaux, il en allait de même en Ukraine : la haute noblesse (Vyhovsky et ses partisans) aspirait à obtenir les droits de la noblesse, à créer un ordre privilégié et à préserver la hiérarchie sociale. Les paysans et les simples Cosaques, qui espéraient l’égalité générale au sein de la communauté cosaque, se retrouvaient dans ce cas exclus, relégués au rang de simples roturiers, privés de leurs droits. Cette contradiction rendait impossible ce « contrat civique » nécessaire à la construction d’un État ukrainien indépendant.
Karl Marx a toujours évalué le rôle de la paysannerie en fonction de la politique qu’elle soutenait objectivement. En Allemagne, entre 1522 et 1526, la paysannerie s’est présentée comme une force révolutionnaire autonome, dirigée contre l’oppression féodale dans son ensemble. C’est pourquoi Marx se rangeait de son côté contre les princes et la noblesse. En Pologne, en 1830 et 1846, la paysannerie, attisée par l’Autriche et la Russie, s’est opposée à la révolte de la noblesse, devenant de fait l’instrument des forces contre-révolutionnaires (comme lors du massacre de Galicie de 1846, lorsque les autorités autrichiennes ont incité les paysans ukrainiens à assassiner les insurgés polonais issus de la noblesse). En Ukraine, entre 1657 et 1659, un rôle similaire a été joué par la « plèbe » (les simples Cosaques, les gens du peuple, les Zaporogues) qui, en s’orientant vers Moscou, a objectivement sapé la construction de l’État ukrainien et facilité l’intervention moscovite.
Compte tenu de cette logique, Marx considérait que le projet de Vyhovsky (le traité de Hadiach, la création du Grand-Duché de Rus’) était la meilleure des alternatives possibles pour l’Ukraine de l’époque, car il proposait l’indépendance nationale sous la forme d’une fédération (et non l’incorporation ni à la Pologne, ni à la Moscovie). Il créait une structure politique (le Grand-Duché de Rus, sur un pied d’égalité avec la Pologne et la Lituanie) qui aurait pu servir de base aux futures luttes de classes en Ukraine.
Tout comme Marx et Engels avaient soutenu la « caste aristocratique » dans la question polonaise en 1830, car la république nobiliaire polonaise constituait tout de même un pas de géant en avant par rapport à l’autocratie russe », de même, dans le cas ukrainien, le parti de Vyhovsky était le porteur d’un projet d’État national, tandis que ses adversaires du « parti moscovite » – même s’ils se présentaient au nom des classes populaires – servaient objectivement l’expansion impériale, qui a finalement conduit à la liquidation de l’autonomie ukrainienne et au renforcement du servage.
Dans la vision marxiste, la tentative de construction d’un État ukrainien a échoué en raison d’une contradiction insurmontable entre les aspirations étatiques de la noblesse (qui aspirait aux privilèges nobiliaires) et les attentes sociales de la paysannerie et des simples cosaques (qui aspiraient à l’égalité générale). Cette contradiction a été exploitée par la Moscovie, qui a soutenu la « plèbe » pour affaiblir le pouvoir de l’hetman, puis, une fois ses objectifs atteints, a replongé la paysannerie dans le servage. En ce sens, la Moscovie a joué le même rôle honteux que celui joué par les princes allemands lors de la Grande Guerre des paysans de 1525.
Il est important de comprendre que l’orientation de la « plèbe » ukrainienne vers la Moscovie n’était en aucun cas une manifestation de sympathie à son égard ou d’indifférence nationale. Comme indiqué plus haut, le peuple ukrainien considérait les Moscovites avec une profonde méfiance et une grande hostilité, voyant en eux des étrangers et des adversaires dont les coutumes et le comportement arbitraire ne suscitaient que de l’irritation. C’est pourquoi le soutien au parti moscovite, du point de vue de Marx, n’était pas le résultat d’un amour pour Moscou, mais le fruit d’une profonde illusion historique.
Il faut également souligner que Marx considérait le rôle de la « plèbe » ukrainienne comme réactionnaire uniquement dans le contexte de la guerre civile de 1657-1659, lorsqu’elle est devenue l’instrument de l’intervention moscovite dans le conflit interne entre les deux partis. Cela ne signifie toutefois nullement qu’il ait nié le caractère populaire du mouvement cosaque lors des étapes précédentes – en particulier avant 1654. Dans la vision de Marx, la révolte de Khmelnytsky apparaît avant tout comme un grandiose soulèvement populaire qui a soulevé toute l’Ukraine contre la domination polonaise. Il constate qu’au stade initial, « tous ses habitants sont des Cosaques à part entière », c’est-à-dire que la stratification sociale n’avait pas encore eu le temps de détruire l’unité interne, et le mouvement cosaque était véritablement un soulèvement populaire pour la liberté.
De plus, Marx ne limite pas la portée du mouvement cosaque (après 1638) au seul territoire ukrainien. Dans son résumé de l’histoire de la Pologne, il qualifie explicitement cette période d’ère des « guerres civiles » (Bürgerkriege) à l’échelle de toute la République des Deux Nations. Il s’agit là d’une précision importante : Marx ne qualifie pas les événements qui ont débuté après l’asservissement et la catholicisation des Cosaques exclusivement de soulèvement paysan ou de guerre de libération nationale. Il y voit plutôt un phénomène plus large : une guerre civile qui a touché différentes couches de la population et différentes régions de l’État. Une telle caractérisation permet de sortir le mouvement cosaque du contexte strictement ukrainien et de le considérer comme un élément du bouleversement général qui a frappé la République des Deux Nations au milieu du 17e siècle. Il est révélateur que ce soit précisément à l’époque de la révolte de Khmelnytsky qu’une révolte paysanne dirigée par Kostka Naperski éclata en Petite-Pologne. Ainsi, le mouvement cosaque apparaît, selon son interprétation, comme l’un des fronts clés de la guerre civile générale qui a déchiré la République des Deux Nations de l’intérieur.
Il convient ici de faire une remarque importante. Le nom officiel – « la République des Deux Nations », c’est-à-dire l’union du Royaume de Pologne et du Grand-Duché de Lituanie – était complexe et lourd, c’est pourquoi une forme simplifiée – « la Pologne » – s’est rapidement imposée dans le langage courant de Marx et Engels. Ce contexte historique est extrêmement important lorsque nous nous penchons sur la vision marxiste de notre histoire. Friedrich Engels indiquait clairement que « la Pologne n’était pas un pays homogène. À l’époque où la Grande-Russie tomba sous le joug mongol, la Biélorussie et la Petite-Russie [Ukraine] trouvèrent une protection contre l’invasion asiatique en s’unissant au soi-disant Duché de Lituanie. Ce duché s’est par la suite volontairement uni à la Pologne ».
En d’autres termes, lorsque les classiques du marxisme parlaient de l’histoire de la Pologne, ils ne faisaient pas référence à l’histoire de la République des Deux Nations en tant qu’État national ethniquement polonais, mais précisément à la République des Deux Nations en tant qu’union étatique entre Polonais, Ukrainiens, Biélorusses et Lituaniens. Il devait s’agir d’une union fondée sur un héritage historique commun et l’espace civilisationnel européen – car, selon les mots d’Engels, « à l’est du Dniepr commencent de grandes différences “asiatiques” par rapport aux territoires situés à l’ouest de celui-ci ». Cela montre clairement que la conception qu’avaient Marx et Engels des Ukrainiens, des Biélorusses et des Lituaniens les incluait parmi les peuples européens, sans les reléguer à la périphérie civilisationnelle.
C’est de cette logique que découle également la portée politique de la célèbre phrase d’Engels : « Une Pologne sans la Galicie, une Pologne qui ne s’étend pas de la mer Baltique aux Carpates, ce n’est pas la Pologne ». Par une telle « Pologne », il entendait non pas un État réduit à une seule ethnie, mais un espace capable d’unir différents peuples dans une lutte commune contre les forces réactionnaires venues de l’Est. La Pologne, en tant qu’État ethnocratique, n’avait pas et n’a toujours pas la chance historique de jouer le rôle d’avant-garde de la révolution démocratique paneuropéenne.
Lorsque nous analysons le regard de Marx sur le mouvement ukrainien du 17e siècle, il convient de noter que Karl Marx l’envisage précisément sous ces deux aspects : d’une part, comme une composante de la guerre civile générale au sein de la République des Deux Nations, c’est-à-dire un conflit entre différents groupes politiques et sociaux de citoyens d’un même État – indépendamment de leur appartenance ethnique. Dans cette optique, la République des Deux Nations apparaît comme un système politique complexe, au sein duquel les terres ukrainiennes, polonaises, lituaniennes et biélorusses étaient intégrées dans un mécanisme étatique unique. En conséquence, la guerre des Cosaques contre le gouvernement de la noblesse est considérée comme un conflit interne à cette communauté politique – une guerre civile au sein d’une entité étatique fédérative, où différentes régions et différents Etats défendaient des modèles incompatibles d’ordre social et politique. De ce point de vue, la cavalerie ukrainienne n’apparaît pas comme un acteur extérieur à la République des Deux Nations, mais comme l’une de ses forces politiques internes, provoquant une révolte contre le modèle de gouvernance dominé par la noblesse. La République des Deux Nations, dans cette acception, est autant un État polonais qu’un État ukrainien, tout comme elle est lituanienne et biélorusse. Autrement dit, son essence politique ne se réduit pas à une seule ethnie ou à un seul centre, mais se définit comme un espace étatique commun à plusieurs peuples politiques, qui coexistaient au sein d’une structure fédérative unique, bien que marquée par des conflits internes
D’un autre côté, dans le contexte intra-ukrainien, ce même processus peut être considéré comme une forme précoce de projet de construction étatique, dans lequel la communauté cosaque tente de passer d’un statut militaro-social à celui d’un sujet politique présentant les caractéristiques d’une souveraineté distincte. Il s’agit de la formation progressive d’institutions, d’administration et de légitimité politique, qui permettent de concevoir le territoire cosaque comme un centre de pouvoir distinct potentiel – à l’instar de la manière dont la Lituanie ou la Pologne fonctionnaient comme des composantes, mais relativement autonomes, de la République des Deux Nations fédérative.
Dans cette double perspective, la révolte de Khmelnytsky apparaît à la fois comme une guerre civile interne au sein de la République des Deux Nations et comme le processus d’émergence d’un projet politique ukrainien distinct. Ces deux dimensions ne se contredisent pas, mais se superposent plutôt : un même événement historique peut être interprété à la fois comme une lutte pour la restructuration d’un État fédéral commun de l’intérieur, et comme un mouvement vers la formation d’un nouvel organisme étatique au sein de ce même système politique.
Marx considère 1654 comme un tournant décisif, lorsque Khmelnytsky, « craignant de mener une lutte de longue haleine », conclut un accord avec la Russie, ce qui, selon lui, constituait une manifestation d’opportunisme et un abandon de la longue lutte de libération. C’est précisément après cet évènement, et surtout après la mort de l’hetman en 1657, que les contradictions sociales au sein de la communauté cosaque s’exacerbèrent jusqu’à frôler la guerre civile ouverte. Ce n’est pas un hasard si Marx fait remarquer qu’après 1654, l’Ukraine n’était que « unie à la Russie en apparence » – c’est-à-dire qu’en son for intérieur, elle conservait son caractère autonome, et que le mouvement populaire n’était pas encore définitivement subordonné aux intérêts de Moscou. Ainsi, dans l’analyse de Marx, il convient de distinguer deux étapes : la période héroïque de la lutte populaire (1648–1654), durant laquelle la paysannerie et la communauté cosaque ukrainiennes agissaient comme une force révolutionnaire unifiée, et la période de la guerre civile (1657–1659), durant laquelle cette même « plèbe » s’est retrouvée dans le rôle d’une force destructrice qui, objectivement, a joué en faveur de l’expansion moscovite.
En Moscovie – pays de servage total, où tous sans exception étaient les « serfs » du tsar -, les masses populaires ukrainiennes ont vu l’incarnation trompeuse de l’égalité. Sa barbarie asiatique, l’absence d’une hiérarchie sociale développée, le mépris de toute forme juridique – tout cela était perçu à travers le prisme de la simplicité spartiate, comme une réfutation de la somptuosité et du luxe social du monde de la noblesse polonaise. Si la République de Pologne était un espace d’antagonisme ouvert – entre le maître et le serf, entre le catholique et l’orthodoxe, entre le noble et le roturier –, la Moscovie a su envelopper ce même antagonisme dans une forme qui apparaissait comme une égalité trompeuse face au despote. Il s’agissait d’une profonde supercherie, à laquelle la paysannerie et les Ukrainiens pauvres se sont soumis non pas par trahison ou par indifférence nationale, mais par un désir sincère, bien qu’erroné, de trouver leur propre chemin vers la liberté. Ils ne se battaient pas pour Moscou, mais pour leur propre conception de la justice, pour l’Ukraine qu’ils voyaient dans leurs rêves – et en ce sens, leur sacrifice n’était pas moins sincère que celui de ceux qui se sont battus sous les drapeaux de Vyhovsky. C’est précisément cette contradiction tragique – entre les intentions sincères et les conséquences objectives de leurs propres actions – qui fait de la guerre civile ukrainienne de 1657-1659 non seulement un conflit politique, mais aussi une véritable tragédie de l’histoire.
En un mot : l’histoire ukrainienne du 17e siècle est une tragédie de l’impossibilité de concilier le projet étatique de l’élite avec l’énergie révolutionnaire des masses populaires. En raison de cette contradiction, la ligne étatique a essuyé un échec, tandis que la révolte sociale du peuple, dépourvue de projet étatique propre, a objectivement joué en faveur des forces extérieures.
« Les Cosaques et la bourgeoisie urbaine disposaient de nombreux atouts pour devenir les vecteurs de nouvelles relations sociales bourgeoises. La noblesse polonaise et les féodaux grand-russes ont écrasé la révolte de Khmelnytsky. Cette défaite a longtemps déterminé le sort de l’Ukraine, qui s’est transformée en colonie de la Grande Russie. »
« La guerre civile a ébranlé l’Ukraine physiquement et moralement. »
Galenkin Roman Maksimovich, 17 mai 2026
Publié par ResPublica https://respublica.social/
Traduction Patrick Le Tréhondat
Liste des sources utilisées
Archives de Marx et Engels. T.VIII : Derzhpolitvydav, 1946. p.154.
Engels F. Le panslavisme démocratique.
Engels F. La politique étrangère du tsarisme russe.
Engels F. Lettre à K. Marx du 15 juillet 1865.
Engels F. Sur la question polonaise.
Engels F. La guerre paysanne en Allemagne.
Engels F. Qu’est-ce que la Pologne a à voir avec la classe ouvrière ?
Engels F. La Kölnische Zeitung sur la lutte des Magyars.
Marx K. L’hetmanat de Vyhovsky.
Marx K. Notes de Karl Marx sur l’« Histoire de la Pologne » de Joachim Lelewel – préparées pour la publication par Nina Assorodobray // Archives d’histoire de la philosophie et de la pensée sociale. 1959. N°4.
Marx K. La Pologne, la Prusse et la Russie.
Marx K. Sur la question polonaise.
Marx, K. Stepan Razin.
Skrypnyk, M. O. La Cosaque rouge.
Tomsynsky, S. G. À propos de la question de l’« ancien » et du « nouveau » féodalisme.
Shcherbak, V. O. La Cosaque ukrainienne : formation d’un état social.
1 En 1569, le royaume de Pologne s’est uni au grand-duché de Lituanie pour former la République des Deux Nations (1569), qui est devenue l’un des plus vastes pays d’Europe, comprenant l’Ukraine et la Biélorussie. NdT.
2 Une partie des Cosaques ukrainiens, acceptés pour le service militaire par les autorités de la République des Deux Nations (Pologne-Lituanie) étaient inscrits sur une liste ou registre, d’où leur nom – Cosaques enregistrés. NdT.
3 Bohdan Khmelnytsky (1595-1657), chef militaire et politique des Cosaques d’Ukraine, est à l’origine d’un soulèvement contre la noblesse polonaise en 1648, puis d’un rapprochement entre les Cosaques et la Russie (ou « Moscovie ») par le traité de Pereïaslav, en 1654. Bohdan Khmelnytsky devient après sa mort une véritable légende, symbole de la résistance cosaque et héros ukrainien. Ndt.
4 La Zaporoguie, « Zaporijjia » ou « Zaporojjia », région historique du centre-est de l’Ukraine, située en amont des rapides du Dniepr. Du XVIe au XVIIIe siècle, la région de Zaporoguie a fonctionné comme un territoire cosaque quasi-républicain et semi-indépendant. NdT.
5 Un privilège urbain venu de Saxe. Ce droit des municipalités, droit à l’autonomie gouvernementale, fut à l’origine de la formation nationale en Ukraine distincte des cités russes sujettes à une autre réalité juridique. NdT.
06.06.2026 à 11:19
aplutsoc2
Plan de cet article : impérialisme nord-américain, impérialisme chinois, impérialisme russe, Europe.
Introduction.
L’examen des relations internationales, c’est-à-dire de la situation du système global que forment les Etats capitalistes, est aujourd’hui considéré comme relevant de la « géopolitique », une « science » – guillemets de rigueur – qui théorise l’existence de lois immanentes des rapports entre Etats, fétichisant la catégorie de la « puissance ». Le présent article traite du même sujet, mais en le considérant comme une expression, et secondairement comme un facteur et une forme – essentielle – des rapports sociaux, et donc de la lutte des classes, de la crise du capitalisme en tant que mode de production, et de l’accélération de la crise bio-géo-climatique qu’il a engendrée.
L’accélération est bien le trait réel et formel le plus caractéristique de notre époque : accélération des cycles capitalistes, de l’accumulation, de l’accumulation et de la circulation de capital fictif (voir l’explosion récente des bitcoins, après celle des subprimes), accélération des processus climatiques et biologiques (pandémies), et accélération des éléments de crise internationale et donc accumulation de guerres dites « régionales » mais formant déjà un ensemble interconnecté, donc mondial.
Dans ce cadre général, il faut reconnaître à Donald Trump son rôle d’« accélérateur » – comme le raconte le milliardaire fou Peter Thiel, son rôle de katekon, « celui qui retient » la chute du monde dans l’Apocalypse.
Mais oui, mais oui ! Car l’Apocalypse selon Thiel, c’est le ralentissement de l’accumulation du capital sous la pression des masses humaines. Trump, en semant désordre et destruction, relancerait l’accumulation : en accélérant, il retarde donc l’Apocalypse (du capitalisme : pas si bête !). CQFD !
S’il est vrai que le déchainement, étatsunien et mondial, de la disruption trumpienne, menace les libertés démocratiques, les droits sociaux, l’existence de millions d’êtres humains, et les processus bioclimatiques, il a néanmoins échoué à ce jour à relancer sérieusement l’accumulation capitaliste, à restaurer la primauté impérialiste des Etats-Unis, à vaincre le peuple américain, et à établir un pouvoir à la fois fort et durable à Washington.
La météorite Trump incendiant tout sur son passage risque de se fracasser, avec une onde de choc sans limites. C’est là le premier problème de la situation internationale globale au moment présent (et il n’est pas « géopolitique », mais bien politique et social !).
L’impérialisme nord-américain.
Sa seule réussite : le Venezuela !
Trump n’a à son compte, à ce jour, qu’une seule réussite effective, pleine et entière, et il vaut le coup d’enfoncer le clou au sujet de celle-ci : il s’agit du non-changement de régime au Vénézuéla. Le kidnapping de Maduro et de son épouse a techniquement été un sans-faute, non par la technologie militaire US, mais par la collaboration de l’appareil d’Etat chavisto-maduriste à cette opération, faisant de Delcy Rodriguez à la fois l’héritière, sinon légitime, du moins politiquement cohérente, de ce que furent le chavisme puis le madurisme, et l’agent fiable de l’impérialisme nord-américain. Un régime maduro-trumpiste a pris le relais du madurisme tout court.
Insistons : la meilleure réussite de l’impérialisme américano-trumpiste lui a été procurée par un appareil politico-militaire et mafieux labellisé « anti-impérialiste », à l’idéologie héritant du caudillisme de gauche et du post-stalinisme, dont les petits soldats prêts à arrêter et torturer jeunes et syndicalistes voulant agir de façon indépendante, en les traitant d’agents de l’impérialisme (et du « sionisme », bien entendu), se sont faits petits sous-traitant de Washington, instantanément et sans changer de langage. Quelle leçon !
Echec dans le détroit d’Ormuz.
En revanche, Trump a pour l’instant échoué dans sa seconde grande agression, dont il ne semblait devoir ne faire qu’une bouchée puisqu’il s’agissait du Groenland (50 000 habitants) – mais derrière le Groenland il y avait l’Europe et le Canada.
Et surtout, il a complétement échoué dans son entreprise guerrière majeure, visant l’Iran, une fois que le régime islamiste avait écrasé les masses iraniennes (30 000 morts).
On ne peut trouver aucun média bourgeois un tant soit peu sérieux, aucun expert, qui prétende qu’il y aurait victoire américaine envers l’Iran et dans la région. La guerre engagée de façon tonitruante le 28 février 2026, puis prolongée sous la forme d’un vrai-faux cessez-le-feu depuis le 8 avril, est militairement (par les moyens qu’elle consomme et les forces qu’elle fixe), politiquement, et économiquement, sans parler du moral, catastrophique pour les Etats-Unis.
L’« effet Pearl Harbour » (expression d’histoire militaire désignant une victoire stratégique soudaine qui place le vainqueur dans le vide et finit par se retourner contre lui) du 28 février (assassinat de Khamenei) s’est rapidement retourné contre Washington – et se retournera donc aussi contre Netanyahou, son pilote incendiaire. L’Etat iranien n’est nullement brisé, le trafic dans le golfe arabo-persique dont le détroit d’Ormuz est le goulot d’étranglement est durablement compromis, l’Iran réclamant même un droit de péage que Trump semble parfois tenté de partager, le nucléaire iranien n’est pas dissipé, les prix pétroliers, gaziers, et bientôt céréaliers du fait du ralentissement des sorties d’engrais azotés, sont lancés structurellement à la hausse. Le bilan est calamiteux à tous égards.
L’hostilité des larges masses, en Iran comme aux Etats-Unis, à cette intervention, est l’un des facteurs de l’échec, mais il n’est pas le facteur décisif. Les peuples de la région sont en effet sous une pluie de coups qui ont fait reculer leurs mouvements propres, à commencer par Femmes, Vie, Liberté, et la révolution démocratique et prolétarienne qui s’engageait en Iran début janvier 2026, et avec la situation d’écrasement génocidaire du peuple palestinien à Gaza, et les coups qu’il prend dans les autres tronçons entre lesquels il est disloqué, Cisjordanie, Israël, Jérusalem Est, diaspora, et la destruction de la moitié du Liban par l’armée israélienne. Le peuple judéo-israélien est piégé par la fuite en avant du pouvoir et de l’Etat israéliens qui veulent lui faire croire qu’il n’a de survie possible qu’en semant mort et destruction autour de lui, alors que ceci ne fait qu’accroitre les menaces qui pèsent contre lui.
Les évènements de Syrie tout particulièrement, montrent à la fois la situation présente de recul des mouvements populaires et l’instabilité structurelle de tous les Etats de la région. C’est en effet alors que le recul général de l’auto-activité sociale provoqué par le 7 octobre 2023 et les suites que lui a donné Netanyahou était pleinement engagé, qu’une opération du HTS (Hayat Tahir al-Sham), depuis Idlib, sur Alep, a totalement dépassé ses objectifs initiaux, rencontrant l’effondrement de l’armée de Bachar el Assad (décembre 2024). Le HTS islamiste, littéralement aspiré, a alors rempli le vide en étant porté par une vague populaire et démocratique dans tout le pays (sauf dans la zone dite kurde alors sous contrôle de l’ancien appareil d’Etat perpétué par les YPG).
La chute de Bachar est et reste une victoire de l’espoir et de la démocratie. Mais al-Jolani, devenu al-Charraa, a écarté toute élection libre et n’a eu de cesse de s’entendre (conseillé par Erdogan) avec Trump, Poutine, et Netanyahou. Un nouvel effondrement contre-révolutionnaire se produit, de ce fait, en Syrie, avec le terrible scenario d’une menace islamiste contre toutes les « minorités », alaouite, puis druze, et aussi kurde …
Donc, ce n’est pas la résistance populaire qui est la cause de l’échec des Etats-Unis envers l’Iran, mais les contradictions et les limites propres à l’opération lancée par Trump, qui misait sur l’émergence de collaborateurs issus du régime des mollahs, répliquant le « miracle » vénézuélien. Mais autant Maduro a été surpris, autant le régime iranien, venant de vaincre une révolution, s’attendait à cette attaque, qui a même accéléré le renouvellement de ses cadres en assassinant leur couche supérieure. N’ayant pas les moyens politiques d’engager massivement des troupes au sol, les Etats-Unis se sont retrouvés dans l’impasse d’Ormuz, qui est bel et bien pour eux une défaite, d’abord politique, et par conséquent, à sa façon, militaire.
Pour Trump, se trouver dans une impasse c’est une défaite. Or, il s’enfilait déjà dans une impasse au plan intérieur fin 2025, devant la résistance démocratique de masse directe du peuple américain : il s’agit là de lutte des classes, sous la forme de lutte démocratique de masse, bien que les appareils syndicaux de l‘AFL-CIO s’efforcent d’empêcher qu’elles prennent la forme de grèves de masse, ce que la lutte à Minneapolis a soulevé, comme question, en janvier. C’était donc déjà pour sortir d’une impasse que Trump s’était lancé, début janvier 2026, dans une spirale d’interventions et de provocations militaires : Nigeria, piraterie dans les Caraïbes, Venezuela, menaces contre le Groenland, le Canada, le Mexique et Cuba, et finalement guerre de grande ampleur mais sans troupes au sol contre l’Iran. Et voila que celle-ci débouche sur une nouvelle impasse, situation plus grave encore que celle de fin 2025.
La recherche d’une initiative « catastrophe » qui le sortirait à nouveau de l’impasse croissante où il s’enferre est d’ailleurs la marque de Trump : c’est pourquoi il évoque régulièrement l’anéantissement de l’Iran, suggérant sans oser le dire ouvertement l’emploi de l’arme nucléaire. On ignore si les raisons faisant qu’à ce jour il ne l’a pas fait sont sa propre inconstance, une barrière de protection autour de lui formée de hauts gradés méfiants, ou le sentiment que cela aggraverait encore son cas et pourrait produire sa chute.
La question Trump, danger global.
Quoi qu’il en soit, c’est bien la question « chute ou maintien » de Trump qui est objectivement posée, très consciemment pour des dizaines de millions d’américain même si le Parti démocrate et l’AFL-CIO, en tant que tels, ne veulent pas le dire. Elle est posée au peuple américain et aux larges masses que la bataille de Minneapolis, moralement victorieuse, a galvanisées. Elle est aussi posée aux cercles capitalistes les plus puissants qui se demandent s’il faut débrancher ou doper Trump et même s’il n’est pas trop tard pour que Vance prenne la succession.
Lui-même et sa camarilla sont évidemment d’avis qu’il doit être dopé pour écraser toute opposition. L’établissement d’une dictature bonapartiste impériale aux Etats-Unis demande une base de masse organisée de type fasciste, de préférence sous un encadrement souple de l’appareil militaro-policier d’Etat lui-même purgé et réorganisé. Cette base existe dans le mouvement MAGA, un mouvement « gazeux » comme un illustre bonapartiste de gauche l’a dit de son mouvement à lui en France, et profondément divisé par les guerres de Trump et par l’affaire Epstein. MAGA dans sa masse, de même que les mouvements religieux (New Apostolic Reformation, d’ailleurs confrontée à la crise du catholicisme et à la contre-offensive de Léon XIV), sont trop massifs, friables et inconsistants pour fournir des milices ayant l’efficacité requise face aux millions et millions, beaucoup plus nombreux à se mobiliser, du mouvement No King, No Kings.
Mais Trump s’efforce de sélectionner ses milices, depuis son retour au pouvoir, dans ICE (Immigration and Customs Enforcement), parmi les émeutiers du 6 janvier 2021 qu’il a essayé d’instituer en garde prétorienne dotée de rentes d’Etat surélevées, et aussi en restructurant l’armée : son projet de hausse fantastique du budget militaire n’est pas justifié par des programmes d’armements, mais par la volonté d’acheter sa garde prétorienne, ainsi que le souligne Timothy Snyder dans un article bien senti. Nul doute que des affrontements très durs sont en train de se produire en ce moment même dans les coulisses et les bureaux de l’armée américaine …
Les élections législatives midterm du 3 novembre 2026 sonnent donc comme le glas : soit le glas de Trump, soit le glas de la constitution américaine et l’établissement de la dictature, qui implique des affrontements de masse dans le pays. Toute la situation mondiale, dont la situation française, sera suspendue à ce qui se produira, ou ne se produira pas, aux Etats-Unis et au degré d’intervention des larges masses dans la crise.
L’impérialisme chinois.
Xi en position de force envers Trump et Poutine.
Du point de vue des relations inter-impérialistes, les Etats-Unis sont affaiblis par rapport à la Chine par leur échec du golfe arabo-persique. Cela s’est traduit très manifestement dans les modalités et les résultats du sommet Xi Jinping/Trump (Trump escorté d’une tribu d’hommes d’affaires, dont Musk apparemment réconcilié sans phrases), à Beijing, les 14-15 mai derniers.
Pour aller droit à l’essentiel : Trump n’a rien obtenu concernant le soutien militaire de la Chine à l’Iran, alors que Xi Jinping a exigé que Trump se prononce explicitement contre l’indépendance de Taiwan. Ce qu’il a fait, dans l’avion de retour, et il a même renchéri en disant qu’il n’allait pas faire la guerre pour Taiwan qui est « à 15 000 kilomètres », un propos qui vaudrait aussi bien pour l’Iran, suivi, pour autant que l’on sache, par de vrais reculs de l’aide militaire US à Taiwan.
Xi a accueilli Trump en lui disant qu’ils ne doivent pas, l’un et l’autre, tomber dans le « piège de Thucydide ». Trump a acquiescé alors qu’il n’a certainement aucune idée de ce que cela peut bien être : en 2013, un conseiller du gouvernement US, Graham T. Allison, avait comparé la relation Washington/Beijing à celle décrite par l’historien athénien Thucydide (V° s. av. J.C.) entre Sparte et Athènes à la veille de se faire la guerre : une puissance dominante, une seconde puissance dominante montante, et entre elles, la peur. Xi a proposé – publiquement – ouvertement à Trump, au moins pour le moment présent, un condominium mondial, dont il bénéficierait le plus.
Recevant Poutine quelques jours plus tard, le 20 mai, Xi Jinping lui a fait signer une « déclaration conjointe ». Se prononçant pour la « multipolarité », c’est-à-dire le partage impérialiste du monde, elle porte essentiellement sur l’Europe : l’exigence d’une Europe sans OTAN, c’est-à-dire dans le moment présent la levée de toute aide militaire étatsunienne à des pays européens (dont l’Ukraine), en bonne voie de réalisation sous l’égide de Trump, Vance et Hegseth, est mise en avant, avec même l’annonce de l’organisation, par Beijing et Moscou, d’un « sommet européen de la Défense ».
Le dernier point porte sur le projet d’oléoduc de Sibérie vers la Chine, justifié par la « connexion du marché européen à l’Asie », importante déclaration d’intention chinoise placée là à cette occasion, car l’oléoduc lui-même n’a pas encore vu le jour.
Cette déclaration est à l’évidence une initiative de Xi, pas de Poutine. Xi s’ajoute à Trump, Vance et Poutine dans le projet de vassalisation de l’Europe, principalement à la Russie, mais il s’y immisce : si Poutine partage ses considérants sur une Europe sans OTAN dominée par la Russie, il n’est pas à l’origine de l’affirmation d’une volonté de mainmise chinoise par-dessus, à travers et au moyen de la Russie !
La position chinoise entérine une vassalisation économique de la Russie sans la nommer et prétend exercer une domination sur l’Europe à travers la Russie, signe alarmant de l’exacerbation des appétits impérialistes … et de leur concentration sur leur ancien berceau, l’Europe !
Mais Xi n’a de force que relative …
Trump et Poutine ont donc dû s’aligner sur Xi. Mais de là à en déduire que le baron, c’est Xi, il y a un pas qu’il faut se garder de franchir, car ce sont les faiblesses, voire leur situation au bord de l’abîme, de Trump, que je viens d’aborder, et de Poutine, dont je vais parler plus loin, qui les ont affaiblis par rapport à Xi, et pas une montée récente de la puissance propre de ce dernier.
Au motif de lutte anticorruption, Xi vient de purger, avec quelques difficultés car il a parfois dû s’y reprendre à plusieurs reprises, l’essentiel du commandement militaire (en deux ans, presque 9 généraux sur 10). Le ministre de la Défense et le responsable des armes stratégiques, Wei Fenghe et Li Shangfu, ont été condamnés à mort « avec sursis ». Il est difficile de dire si ces purges attestent d’un pouvoir illimité ou au contraire de difficultés de Xi, le point certain étant qu’elles affaiblissent structurellement, de l’avis des spécialistes, l’armée chinoise dans son organisation.
Du Gwangdong au Jiangnan, portée et limite d’une transformation.
Du point de vue de l’accumulation capitaliste, la croissance chinoise ralentit nettement depuis plusieurs années, et les objectifs officiels sont maintenant sous la barre des +5% de PIB annuel. Ce décrochage est inégal selon les régions. Le Nord-Est (Liaoning) et le centre de la vieille Chine (Shaanxi et Hunan) sont même en appauvrissement relatif prononcé.
Fait structurel nouveau et important que signale Andrea Ferrario : le Guangdong, qui dans l’histoire de la production de survaleur (plus-value) a été la première région industrielle du monde, succédant au Nord-Est des Etats-Unis succédant lui-même à la Ruhr succédant à la vieille Angleterre … le Guangdong est en train d’être déclassé, souffrant des tarifs trumpistes, du manque relatif d’universités, et du dépérissement de Hong-Kong désormais de plus en plus intégrée autoritairement, à la RPC (République Populaire de Chine). Ce recul avantage la vieille région centrale du Jiangnan, groupant autour de Shanghai le Jiangsu et le Zhejiang, où se produit une concentration nouvelle d’universités et de réseaux capitalistiques liés à l’IA (« écosystème Alibaba » avec DeepSeek).
Etant donné l’organisation du capitalisme chinois en un système oligarchique s’interpénétrant avec l’Etat à travers le PCC, il est d’autant plus important de signaler ces transformations structurelles des équilibres, ou plutôt des déséquilibres, régionaux, car elles vont avoir, ou ont déjà, des conséquences au niveau des pouvoirs et du pouvoir central – et elles sont largement indépendantes de Xi.
D’autre part, ce déplacement signifie que le premier foyer de création de survaleur du monde s’est déplacé du Guangdong au Jiangnan, mais cela tout autant par un affaiblissement relatif du Guangdong, et sachant que les bases de la croissance récente au Jiangnan sont en grande partie spéculatives et précaires – c’est en fait là, à l’échelle mondiale, que l’on a une « floraison » de starts up liée à l’IA. La base en est extrêmement fragile, et interfère forcément avec la situation de crise de l’appareil militaire en proie aux purges.

Autres contradictions.
A ces transformations structurelles, d’importance mondiale et facteurs d’instabilité, s’ajoutent le fait que l’élasticité du marché mondial n’est pas illimitée, que le coût accru du fret lié aux guerres (Ormuz, Bab el Mandeb, Bosphore et Dardanelles, et hausse des tarifs à Panama) est un problème pour la Chine, et que le vieillissement de la population chinoise va s’amplifier. La Chine est un chaudron de luttes locales, grèves, conflits fonciers et immobilier, ce qui n’est pas nouveau, et, d’après Andrea Ferrario, les protestations de la jeunesse scolarisée contre le régime de caserne des établissements sont de plus en plus fréquentes et arrachent des victoires, comme récemment l’émeute lycéenne de Jining, dans le Shandong.
L’emprise économique chinoise sur la Russie engendre aussi des contradictions pour la Chine, car la Russie est dangereuse et comporte bien des pièges. Les exportations de capitaux par les routes continentales dites « de la soie », résultent d’une pression étatique en ce sens ; la voie directe des exportations, de marchandises et de capitaux, pour la Chine, est maritime et passe par le Jiangnan et le Guangdong. La domination économique d’un espace eurasien (zones colonisées par la Chine, Asie centrale, Russie, Iran) peut s’avérer un piège, une nasse. De plus, le « joker » qu’est le régime nord-coréen, intégré à la multipolarité impérialiste (et à ce titre candidat aux « BRICS+ ») par la production d’armes vers la Russie, est un facteur perturbateur pour Beijing.
Taiwan.
De l’ensemble de ces contradictions, résulte l’importance accrue de la question taiwanaise en tant que question politique. La revendication de la RPC sur Taiwan a déjà trois composantes : le postulat nationaliste selon lequel « Taiwan c’est la Chine », qui n’a rien d’anti-impérialiste ou d’anticolonialiste, sur lequel je renvoie à mon petit billet du 10 mai dernier, ensuite la question stratégique du débouché sur le Pacifique, qui implique Taiwan et les îles Diaoyu-Senkaku contestées au Japon, enfin la présence à Taiwan du fabricant de semi-conducteurs TSMC, dont les Etats-Unis (et Elon Musk) prônent le rapatriement stratégique chez eux, mais ceci est loin d’être pleinement réalisé.
A ces trois facteurs de désir taiwanais chez Xi s’en ajoute un quatrième de nature différente, c’est le danger démocratique taiwanais pour le pouvoir du PCC. Le fait même qu’il y ait discussion sur l’identité taiwanaise à Taiwan, que la position « nous sommes la Chine » est celle, ironiquement, des héritiers des colons anticommunistes du Guomindang, que l’indépendance assumée soit largement envisagée – et réaffirmée suite aux déclarations de Trump – mais qu’elle ne signifie pas rupture avec les cultures chinoises – pluriel nécessaire – et pose de fait la question de la démocratie et de la pluralité linguistique et culturelle en Chine, pour ne rien dire des colonies (Tibet, Xinjiang, Mongolie …), ces données font de Taiwan un danger, par son existence même (et malgré ses liens avec lui), pour le capitalisme oligarchique chinois.
En même temps, si la question de Taiwan est centrale, sa conquête par la RPC ne va pas l’annuler instantanément, et peut même mettre le ver dans le fruit. Ce facteur politique est peut-être celui qui, en réalité, incite le plus Xi à hésiter à « faire le pas » – qu’il peut, techniquement, faire à tout instant – et préfère pour l’instant poursuivre une guerre hybride à la russe (encerclement, manœuvres militaires, provocations, infiltration, fake news, pénétration économique via les familles Guomindang, etc.).
Pour conclure sur la Chine.
J’espère avoir démontré que Xi n’est pas l’hégémon gagnant, par rapport à Trump et à Poutine, souvent fantasmé par les « géopoliticiens » : la Chine n’est pas en mesure de prendre la place de l’impérialisme globalement dominant qu’a longtemps été l’impérialisme nord-américain, et que celui-ci n’est plus, tout en restant la plate-forme centrale de la circulation des capitaux et un épicentre … du désordre.
L’impérialisme russe.
Après avoir examiné les situations de l’impérialisme nord-américain et de l’impérialisme chinois, passons à l’impérialisme russe, déjà en partie abordé ici à travers les deux autres, notamment la Chine.
Trois échecs clefs.
C’est une antienne de toute la presse actuellement : Poutine qui se fait vieux, Poutine isolé, Poutine impopulaire, Poutine fatigué à l’œil inquiet, lui qui a longtemps soigné, à la manière de Mussolini, son image viriliste. Cette perception a pris le dessus lors du défilé du 9 mai, pathétique et marqué par la crainte des drones ukrainiens, défilé que Zelensky, par une ironie qu’il peut maintenant se permettre, avait déclaré avoir « autorisé ».
Ralentissement économique, panne démographique, épuisement des infrastructures, guerre permanente rongeant tout tel un cancer, sont la toile de fond de la vie en Russie, laquelle a connu, en 2026, trois défaites, ou retournements militaires, aux conséquences profondes, dont l’un n’est pas directement lié à l’Ukraine.
Sur le front ukrainien, c’est à présent l’armée ukrainienne qui avance – pas vite, de même que la progression russe depuis 2023 était très lente. Cette avancée est différente, techniquement, du grignotage russe qui l’avait précédée : le rôle des drones et des attaques ciblées a rendu très dangereuse toute liaison terrestre entre la Crimée occupée et la Russie ou les autres zones occupées.
Deuxièmement, les bombardements de drones ukrainiens en Russie ont dévasté, depuis janvier 2026, le parc pétrochimique russe. La guerre de Trump et de Netanyahou contre l’Iran était, par les prix pétroliers et gaziers et vu la levée de fait de « sanctions » par les Etats-Unis, un cadeau de choix à Poutine. Mais les attaques ukrainiennes en ont neutralisé les effets.
Le troisième fait concentre en lui un retournement majeur : 400 mercenaires russes de ce qui s’appelle l’Afrikakorps (antinazis, vous avez dit antinazis ?!), ont, le 26 avril dernier, évacué la ville de Kidal au Mali, laissant les Touaregs du Front de Libération de l’Azawad (FLA) s’y installer. La veille, le FLA et les djihadistes du JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, « Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans »), dont l’alliance est circonstancielle, ont liquidé le général Sadio Camara, homme clef de l’installation de la Russie au Sahel.
Ces évènements ont d’un coup cassé la légende des Russes protecteurs des pays du Sahel. Non seulement ils peuvent être battus, mais concéder des territoires aux djihadistes ne les gène pas. L’onde de choc est manifeste chez les jeunes africains (les vrais, pas les bots) sur les réseaux sociaux. L’ébranlement est perceptible au Burkina (manifestations à la suite de l’arrestation de l’imam Diko). Les généraux-dictateurs tentent de compenser ce retournement par des manœuvres d’extension de l’AES, l’Alliance des Etats du Sahel, avec le rapprochement entre le Niger et le Bénin, et il est possible que l’accélération de la crise au Sénégal entre le président Faye et le premier ministre Sonko ait produit la démission de ce dernier après qu’il a esquissé un rapprochement avec l’AES, et donc avec l’impérialisme russe.
En résumé : la Russie est à la peine en Ukraine, son territoire est exposé ce qui neutralise envers elle les bénéfices des prix énergétiques mondiaux, et le glas commence à sonner pour elle en Afrique. Ces faits suffiraient à expliquer le gros coup de mou attribué à Poutine et ressenti par l’opinion publique en Russie. En revanche, ils ne permettent pas d’annoncer sans réserve un effondrement rapide du régime, car celui-ci a battu l’opposition de la jeunesse urbaine antiguerre en février-mars 2022, et surmonté la crise de son appareil militaire lors du putsch manqué de Prigojine en juin 2023.
Un mot sur l’Ukraine.
L’Ukraine a donc résisté à 12 ans de guerre, dont 4 ans de guerre totale et généralisée, ainsi qu’à la trahison de Trump.
Dans une remarquable lettre publique à Poutine lui proposant cessez-le-feu et discussion dans un pays tiers, Zelensky a la phrase suivante : « Nous voyons que les États-Unis concentrent actuellement toute leur attention sur la question iranienne. Il serait erroné d’attendre simplement que leur attention revienne vers la guerre en Europe. »
Traduction : l’Ukraine est en fait capable (bien obligée, d’ailleurs) de faire sans les Etats-Unis pour vous imposer la paix. En fait, une paix sans occupation ne dépend pas que de l’armée ukrainienne, mais Zelenski peut aujourd’hui se permettre d’écrire cela, alors qu’après la « scène du bureau ovale » où Trump et Vance étaient prêt à lui sauter dessus, littéralement, aucun commentateur officiel ou officieux ne donnait cher de sa peau. C’était il y a à peine plus d’un an …
Au plan militaire et diplomatique, l’Ukraine se trouve, sans avoir pu expulser l’occupant, dans une position de force et de prestige disproportionné, tout à fait originale, et peut-être momentanée mais dont certaines données sont désormais structurelles. Depuis longtemps déjà, ce ne sont plus les armées « occidentales » qui forment les militaires ukrainiens, mais les militaires ukrainiens qui forment des cadres militaires européens. Cette situation place Zelenski dans une position de plus en plus « bonapartiste » par rapport à la situation politique ukrainienne intérieure, que la soif de liberté populaire et l’expérience de l’auto-organisation ont marqué durablement, comme le montrent les récents mouvements contre la réforme du code civil, et la victoire judiciaire des syndicats récupérant leur parc bâtimentaire (d’origine soviétique). Notons au passage que le problème posé par la panthéonisation de nationalistes ukrainiens d’extrême droite (Bandera, Melnik), qui va avec l’occultation des nationalistes démocratiques et révolutionnaires comme Vinnitchenko, s’inscrit dans ce cadre.
L’illusion – qui ne menace pas les Ukrainiens eux-mêmes – serait de croire qu’ils peuvent battre seuls l’impérialisme russe. Ils le peuvent, avec et seulement avec le soutien populaire et internationaliste du monde entier – la lutte contre le campisme dans la gauche est un facteur militaire ! – et en relation avec la crise rampante, mais très profonde, du régime poutinien.
Facteurs d’une attaque russe ailleurs et fenêtre de tir.
Celui-ci est forcément conduit, dans cette situation, à envisager une fuite en avant par des attaques sur d’autres fronts. Il menace l’Arménie, vassalise la Géorgie, provoque la Moldavie, lâche des drones sur la Roumanie, tente d’instrumentaliser complétement la Biélorussie en l’impliquant dans des attaques vers l’Ukraine ou vers l’ouest, multiplie discours provocateurs et intrusions envers les pays baltes, et manœuvre ainsi jusque dans l’Arctique.
Son atout : Trump et les Etats-Unis, et la combinaison entre les extrêmes droites et la gauche campiste en Europe. Ainsi, une invasion de la Lettonie ne verrait sans doute aucune réaction autre que déclarative des Etats-Unis – et encore, que déclarera Trump ! ? –et une offensive « antiguerre » et « pacifiste » des extrêmes droites et de la gauche campiste en Europe.
Ce qui peut faire hésiter Poutine à envahir les pays baltes n’est donc ni l’OTAN ni l’Europe ni encore moins les Etats-Unis. Ce sont les réactions populaires, des peuples attaqués, l’aide que l’Ukraine peut leur apporter, l’éventuelle poussée pour une mobilisation polonaise, les réactions populaires ailleurs, et le fait qu’une telle initiative ne résoudrait pas la crise interne russe ni la situation militaire en Ukraine.
Mais le risque est là car la guerre permanente semble devoir être le mode de survie, voire de reproduction, du régime poutinien. Et la menace étatsunienne sur le Groenland, le Canada et le Danemark permet même d’envisager une attaque combinée. Attention, car la fenêtre de tir pourrait se refermer lors des midterms …
Europe et impérialismes européens.
L’indicible : la guerre sur deux fronts menace l’Europe.
Il résulte de ce qui précède que l’Europe est militairement menacée sur deux fronts. Il est, enfin, devenu banal de dire que les Etats-Unis n’en sont plus des « partenaires ». Dans les cabinets ministériels, les ambassades et, surtout, les états-majors, la crise sur le Groenland, qui n’est qu’ajournée et nullement réglée, a rendu explicite la possibilité de la guerre avec les Etats-Unis. L’attaque russe étant tenue pour une probabilité sur un horizon de deux à cinq ans, c’est bien le spectre de la guerre sur deux fronts qui menace l’Europe. Avec, en plus, la position chinoise telle qu’affirmée dans la déclaration conjointe imposée par Xi à Poutine !
Cette réalité demeure indicible, sinon impensable, pour beaucoup, mais les pires sont les courants politiques et militants de gauche pour qui, par un décret éternel du Saint-Esprit, l’Europe est « atlantiste » et « belliciste », et qui, au nom de « la lutte pour la paix » voire du « refus de l’union sacrée », préparent l’union sacrée avec l’impérialisme russe et, du coup, avec Trump et J.D. Vance.
Car, oui, il s’agit bien d’union sacrée : en France l’union sacrée inféodant le mouvement ouvrier au capital au nom de la guerre ou de la paix, ce fut août 14 et ce fut, aussi, juin 40 !
Impérialismes européens et défense européenne sont deux choses différentes !
Les puissances de l’Occident européen, Allemagne, Royaume-Uni, France, Italie … sont les vieilles puissances impérialistes de l’histoire mondiale. Elles sont toujours impérialistes, et leurs dépenses militaires ont pour première raison d’être non la défense nationale, mais l’entretien des taux de profit du capital par des commandes d’Etat destinées aux trusts industrialo-financiers de l’armement : en France, la commande publique garantit les profits, les exportations et les indices boursiers d’Airbus, Dassault, Thalès, Naval Group, MBDA, Arquus, ArianeGroup, et des PME qui leurs sont reliées.
En même temps, leurs gouvernements capitalistes, et à leur suite les institutions de l’UE, sont pris en étau et désemparés par la menace de la guerre sur deux fronts, et, même sans aller jusque-là, par la double menace de la Russie et de « l’éloignement » américain. Le discours sur l’éloignement américain est erroné : l’impérialisme américain, avec Trump, a tourné dans le sens de sa participation à une vassalisation de l’Europe dont l’agent militaire et étatique le plus actif serait la Russie, et dont les agences politiques sont les extrêmes droites. Les moins poutiniennes – Meloni ! – sont ramenées à l’axe Trump/Poutine par Trump (même s’il lui faut défendre le pape !).
Quand les nationalistes sont le parti des impérialismes étrangers !
Un fait caractéristique de la plus grande importance politique indique l’état de décadence des impérialismes européens. C’est la nature du chauvinisme, du nationalisme, du jingoïsme, et de la xénophobie, dans ces pays.
Tous sont anti-« immigration », avec une pointe contre les ressortissants de leurs anciennes colonies et contre les musulmans. A ce titre, il ne s’agit pas de chauvinismes expansionnistes : la « remigration » n’est pas la recolonisation, mais l’enfermement. Le nationalisme le plus tourné vers d’autres régions du monde est le français, en raison du maintien de colonies françaises appelées « outremer » et des Zones Maritimes Exclusives qui les entourent, mais ce thème en France ne mobilise par les foules, et encore moins les foules d’extrême droite qui n’ont aucune affection pour les « outremers ».
En fait, et j’en arrive là au point capital, les chauvinismes et populismes chauvins en Europe sont des chauvinismes de la décadence et du repli, ne visant pas à l’affirmation de la puissance de l’Etat concerné, ni à la (re-)constitution d’un empire colonial, ni à la conquête d’un « espace vital ». En prétendant sortir de l’« atlantisme » et de l’ « européisme », ils se dirigent tout droit vers l’inféodation à la Russie, et secondairement au maintien d’une inféodation envers les Etats-Unis alliés de la Russie. D’ores et déjà, de Tomy Robinson à Marine Le Pen, les réseaux et les financements du Kremlin sont à la source.
Ainsi, dans un congrès récent à Porto sur la « remigration », où la France était représentée par Reconquêtes (un parti pro-Moscou engagé dans la construction de l’union des droites), la vedette était Gregori Bonino, le flic milicien de Trump qui a engagé – et perdu ! – la bataille de Minneapolis.

Dés que l’on investigue sur les bailleurs et les réseaux qui sous-tendent les extrêmes droites et aussi les « rouges-bruns » et les passerelles vers la « gauche radicale » la plus campiste et « pacifiste », on trouve les réseaux du Kremlin entrelacés avec les liens MAGA, comme c’est le cas avec le masculinisme.
La décadence des impérialismes européens s’exprime donc politiquement dans le fait que les extrêmes droites et autres « droites dures » en Europe ne sont pas les forces marchantes de leur expansionnisme, mais les agents de leur inféodation à la Russie combinée à une soumission « non-atlantiste » aux Etats-Unis sous leur mode trumpiste. Ce qui est arrivé à l’extrême droite française dans l’union sacrée pétainiste en 1940, est un phénomène généralisé aujourd’hui.
L’enjeu en France, Royaume-Uni, Allemagne.
Or, la défaite d’Orban en Hongrie, et l’échec du référendum de Meloni contre l’indépendance du pouvoir judiciaire en Italie, sont certes de bons signaux, mais qui n’ont fondamentalement rien réglé, les mêmes forces profondes étant à l’œuvre à l’échelle du continent. En France avec la présidentielle du printemps 2027, au Royaume-Uni après la déroute du Labour et la percée de l’extrême droite en Angleterre et des indépendantistes en Ecosse et au Pays de Galles, début mai, en Allemagne avec la crise rampante en train de laminer le gouvernement et plusieurs scrutins dans les Länder aboutissant à celui de Rhénanie du Nord-Westphalie en avril 2027, donc dans les trois pays impérialistes clefs du continent européen, la question de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite avec telle ou telle combinaison d’union des droites demeure entièrement ouverte.
Dans cette combinaison, la clef est la France, en raison de la centralisation des enjeux sur l’élection présidentielle et du potentiel autoritaire du régime de la V° République. Mais n’oublions pas que les midterms aux Etats-Unis sont avant.
Les puissances européennes face aux questions militaires.
Les Macron, Merz et Starmer n’offrent pas de politique alternative réelle face à la menace Trump/Poutine. Ils ont pris conscience de l’obligation d’un tournant radical et ne sont ni capables ni véritablement désireux de l’engager. Sur le plan déclaratif, Macron bat les records en prétendant que la France entrerait dans une « économie de guerre », ce qui est totalement faux même si les « pacifistes » de droite et de gauche le prennent au mot pour adopter la posture du refus.
Quelques citations de la revue officieuse Diplomatie de mars-avril 2026 me permettront de préciser la manière dont les contradictions européennes, inextricables tant qu’il n’y a pas de gouvernements démocratiques reposant sur la volonté de défense sociale, écologique … et militaire, étouffent la réalisation des conditions d’une indispensable défense efficace face à une éventuelle attaque russe combinée à une « trahison » américaine.
Tout d’abord, le plus important tournant vers la hausse du budget militaire et le renforcement de l’armée s’est produit en Allemagne, en deux temps : le discours du chancelier Scholz du 27 février 2022 annonçant un fond spécial de 100 milliards d’euros, puis l’amplification de cette politique par le chancelier Merz après que son financement par endettement a eu produit la chute de Scholz. Cette politique conduit à faire de l’Allemagne la première force conventionnelle en Europe. Mais cette perspective attise les contradictions : l’AFD est en campagne contre l’aide à l’Ukraine et se développe sur la ligne de refus de défense de tout front oriental ou baltique éventuel, et d’autre part la question du rapport à la France se trouve reposée ;
« Le nouvel effort militaire allemand a pour toile de fond une déception à l’égard de l’administration Trump, dont on connait les tropismes, et la crainte de l’unilatéralisme américain quant à la vitalité de l’OTAN. Par voie de conséquence, Friedrich Merz se prononce en faveur d’un pilier de défense européen capable de faire face à la Russie et de pallier l’incertitude des garanties de sécurité américaines (article 5 de l’OTAN). Il s’est rapidement révélé faux de croire que ce programme conduisait nécessairement au retour au premier plan du « couple franco-allemand », une expression plus française qu’allemande ; le délitement de la coopération militaro-industrielle en témoigne. Ainsi est-ce le cas du projet de SCAF (système de combat aérien du futur) et celui du MGCS (Main Ground Combat system), lancés en 2017. » (Jean-Sylvestre Mongrenier, in Diplomatie de mars-avril 2026).
De plus :
« Dans le cas d’un retrait américain de l’OTAN, théorique à ce stade, la stratégie de dissuasion nucléaire élargie des Etats-Unis disparaitrait et les armes américaines seraient rapatriées. Précisons que Washington n’a jusqu’à présent rien annoncé en ce sens : l’arsenal nucléaire déployé en Europe et sur ses contreforts (en Turquie) a même été récemment modernisé. Toujours est-il que le tour pris par la politique étrangère américaine lors du second mandat de Donald Trump ouvre le champ des possibles.
Dans un tel cas de figure, ce ne serait pas une garantie complémentaire de celle des Etats-Unis que la France et le Royaume-Uni devraient assumer mais une stratégie de dissuasion nucléaire élargie à l’échelle de l’Europe, en lieu et place de l’hégémon américain. Si nous n’en sommes pas là, les dirigeants allemands prennent au sérieux la possibilité d’un retrait des Etats-Unis. » (Ibidem).
Il est assez amusant de voir ce spécialiste dénier précautionneusement ce dont il démontre en même temps l’actualité évidente, en précisant que, bien entendu, Merz (et Macron, et les autres) en a pleinement conscience. Je vais revenir sur la question des armes nucléaires, mais relativisons au passage toute croyance dans une démarche réelle d’autonomie, qui voudrait dire indépendance envers les Etats-Unis, de cette synthèse des principales puissances européennes (sauf le Royaume-Uni qui en est sorti, mais, surtout sur ces sujets, il reste fort proche de ce qui se discute) qu’est l’Union Européenne :
« Si les budgets européens de défense ont fortement augmenté – d’environ 150 milliards d’euros par an depuis 2014-, les Etats-Unis demeurent déterminants dans les fonctions critiques de l’Alliance (renseignement, surveillance et reconnaissance, défense aérienne et antimissile intégrée, transport stratégique, ravitaillement en vol). (…)
Le plan « ReArm Europe », lancé en mars 2025, vise à créer d’ici 2030 les conditions d’une dissuasion conventionnelle crédible. Les dépenses européennes combinées pourraient dépasser 800 milliards d’euros à cet horizon, se rapprochant du niveau américain. Toutefois, la quasi-parité budgétaire ne garantit pas l’autonomie capacitaire : remplacer les capacités américaines non nucléaires assignées à l’OTAN nécessiterait près de 1000 milliards de dollars supplémentaires, selon l’International Institute of Strategic Studies, et s’inscrirait dans le temps long à savoir un horizon d’une ou deux décennies. Malgré une hausse de plus de 30% des dépenses depuis 2022, 63% des acquisitions majeures réalisées entre 2022 et 2024 l’ont été auprès d’entreprises américaines. Parallèlement, 52% des programmes d’armement sont encore menés au niveau national, contre seulement 18% dans un cadre européen. » (Estelle Hoorickx, même revue).
Cette dépendance est également technologique et informationnelle, et affecte notamment l’aviation de combat : acheter des F35 c’est se donner un fil à la patte avec Washington. La Suède, et surtout la France, sont sans doute les Etats qui y échappent le plus, avec concernant la France les avions Rafale (susceptible de porter des vecteurs nucléaires) et la « dissuasion » nucléaire française (300 « têtes opérationnelles » et 4 SNLE, Sous-Marins Nucléaires Lanceurs d’Engins), alors que la « dissuasion » britannique (250 têtes, pas de SNLE) est connectée aux Etats-Unis (pour rappel, la Russie a 4300 têtes nucléaires, les Etats-Unis 3750).
L’expérience ukrainienne et l’émergence de la dissuasion robotique.
Cependant, toutes ces données militaires sont aujourd’hui bouleversées par l’expérience ukrainienne. Je ne parle pas ici seulement de cet aspect capital pour nous, en tant que militants ouvriers, féministes, démocratiques, écologistes, de l’auto-organisation sociale dans la défense ukrainienne et dans l’armée, mais de l’aspect technologique, si l’on précise que cet aspect technologique n’aurait pas émergé – et que l’Ukraine aurait été détruite – sans ce facteur humain, social et politique de l’initiative et de l’auto-organisation d’en bas. La technologie découle des rapports sociaux et politiques. Des éléments décisifs de ce changement de paradigme sont donnés, dans ce même numéro de Diplomatie, par l’article de Thierry Berthier, intervenant lié aux entreprises productrices de drones, qui plaide donc pour les intérêts de celles-ci, et ne tire pas lui-même les conclusions révolutionnaires des données techno-stratégiques qu’il expose.
« Le conflit russo-ukrainien a mis en lumière une évolution rapide vers une guerre robotisée aéroterrestre et navale. Durant l’année 2025-2026, les drones aériens FPV (First Person View) ont provoqué 75% des pertes russes et ukrainiennes sur le terrain. En saturant l’espace de combat, les drones le rendent transparent pour l’adversaire et obligent les belligérants à s’enterrer de part et d’autres de la ligne de front, figeant durablement les positions [mais précisons que ce n’est pas là l’équivalent des tranchées de 14-18 malgré la ressemblance, en raison de ce qui suit :] L’usage généralisé des drones FPV instaure sur la ligne de front une « kill zone » (zone mortelle), sur une largeur évolutive de 30 à 40 kilomètres, devenue invivable pour les soldats humains, dont la probabilité de survie tend vers zéro en quelques minutes [ des brimades dans l’armée russe, ou l’exploitation de soldats africains ou nord-coréens, consistent à envoyer des hommes dans cette zone …] Ce territoire est désormais celui des robots, qui s’y affrontent à l’occasion de duels aéroterrestres et de manœuvres d’interception air-air menées par des drones intercepteurs. Espace fortement brouillé, avec un système de positionnement par satellites bloqué (GNSS/GPS denied), il impose le recours à des techniques d’IA pour la navigation autonome, telles que le PNT (Positioning, Navigation, and Timing), ou à des liaisons filaires par fibres optiques accrochées aux drones aériens. Le « machine learning » devient indispensable pour franchir le mur du brouillage et poursuivre la mission en autonomie. »
Le concept clef de cet article, qui est en train de s’imposer, s’appelle la dissuasion robotique. Celle-ci est donc une « dissuasion », au même niveau que la dissuasion nucléaire.
Les conséquences révolutionnaires de ce concept, concept qui suit le constat d’une réalité, ne sont pas tirées, ni dans cet article, ni dans le discours des théoriciens militaires, et ceci est logique.
Ces conséquences sont en effet les suivantes.
Premièrement, la dissuasion robotique peut se substituer à la dissuasion nucléaire, car elle « empêche de passer » et, tôt ou tard, ceci concernera aussi les missiles stratégiques intercontinentaux (surtout si elle se combine à la technologie des lasers et des boucliers de missiles antimissiles, que la Russie prétendait avoir déjoué avec les armes hypersoniques).
Deuxièmement, la production et l’emploi efficaces de la dissuasion robotique ne marchent pleinement que dans un cadre disséminé, et non pas centralisé, et démocratique, de type coopératif, dans lequel, y compris du point de vue anticapitaliste, des petites entreprises peuvent avoir leur place, mais non pas les trusts industrialo-financiers de l’armement et les lobbies publics qui leurs sont associés, dont la France est un modèle.
Au contraire, l’article de Diplomatie, tout en posant le nouveau concept de dissuasion robotique, révolutionnaire, le bride par deux principes : le respect éternel du fétiche nucléaire et donc l’affirmation que la nouvelle dissuasion robotique ne peut que le compléter mais ne saurait s’y substituer, et la recherche d’une politique capitaliste d’intervention publique en vue de la formation d’écosystèmes industriels, ayant toutes chances d’être centrés sur les grands groupes, écosystème dont je signalerai que le modèle actuel, instable et précaire, pourrait être cherché en Chine, au Jiangnan !
J’ajoute que l’approche démocratique de la dissuasion robotique, qui n’est pas un fantasme de geek mais qui devient une question vitale de défense et de combat dans le siècle dans lequel nous sommes engagés, requiert qu’on laisse au vestiaire les proclamations d’esprits forts contre l’IA maléfique par définition, car, et les jeunes garçons et filles ukrainiens n’ont attendu personne pour le comprendre, c’est une affaire de vie ou de mort que de s’en emparer.
Du point de vue de l’opposition programmatique, principielle et concrète, aux armes de destruction massive, dont les armes nucléaires, dont je rappelle qu’Aplutsoc l’avait réaffirmée précisément lors du retour de la menace nucléaire directe, au lendemain du 24 février 2022, nous avons là un apport considérable.
L’on peut donc dessiner, mais ce sera le sujet d’autres articles, la politique militaire démocratique européenne nécessaire : des drones, des véhicules, des armes défensives, des robots, de l’IA sous contrôle, requérant un contrôle public démocratique dont le BA-ba passe par la nationalisation et la socialisation des trusts de l’armement, et des budgets qui laissent tomber la dissuasion nucléaire pour se tourner vers les nouvelles formes de dissuasion, avec une militarisation démocratique, formant une armée combinant professionnels, volontaires et membres tournant, mixte, syndiquée, et où le débat, en dehors du moment des combats, doit être une force permanente. De telles armées reposerait sur une forme démocratique de conscription qui est à redéfinir, sans rapport aucun avec l’enrégimentement autoritaire. Voir à ce sujet cet important article de Christian Zeller, écosocialiste autrichien.
La loi de programmation militaire française est, en gros, aux antipodes de cette conception, et celle-ci s’avérerait moins couteuse !
Or, les militaires conscients ont un problème : ceux qui ont compris la portée du concept de dissuasion robotique voient bien que le pays numéro un en la matière, c’est l’Ukraine, et pas parce qu’elle avait un Etat fort ni une armée forte au départ, mais au contraire parce que la société et la population ont dû sauver leur peau et y ont réussi. Le pays numéro deux, c’est la Russie, en réaction aux expériences du champ de bataille. Israël a sans doute les compétences technologiques, mais il n’empêche que dans son attaque de l’Iran conjointe avec les Etats-Unis, c’est le retard des conceptions et des méthodes qui s’est exhibé, au point que Zelensky a proposé, et envoyé, des experts ukrainiens en drones et robotique, signifiant sans le dire à Trump qu’il n’a pas cette carte en main. Le pays numéro trois est en fait la Chine, avec la zone techno-industrielle du Jiangnan.
Faire face à la guerre qui menace requiert des gouvernements et des régimes démocratiques et anticapitalistes. Dire cette évidence est formuler une hérésie dans la plupart des courants de gauche, ce qui souligne leur déconnection dramatique et leur opposition au mouvement réel. Mais un programme militaire démocratique serait le complément nécessaire et naturel des exigences portant sur l’urgence écologique et des revendications sociales, démocratiques et féministes. Et un tel programme est européen, sans que la souveraineté populaire n’y perde rien, au contraire. Dans ce cadre que faire de l’OTAN ? On la balance si Washington la parasite, ou on la prend, en virant Trump et en y intégrant l’Ukraine. Encore une belle hérésie, n’est-ce pas ? Et pourtant, la défense européenne démocratique est bel et bien … une revendication transitoire !

* * *
Je dois arrêter là cet article déjà long, où il aurait fallu caser aussi la remilitarisation du Japon, le jeu propre de l’Inde, les alliances latino-américaines et espagnole, la situation totalement inédite du Canada …
Disons, pour terminer, que l’issue – soit pour éviter la guerre soit pour la gagner si les hégémons impérialistes l’étendent encore, car elle a commencé, contre les peuples – dépend des mouvements sociaux et populaires, comme le soulèvement bolivien le montre à cet instant même. En introduction, je contestais la catégorie de « géopolitique » alors que cet article pourrait être pris pour un article géopolitique. Il ne l’est pas : la source des menaces militaires se situe dans la crise du mode de production capitaliste, et la résolution de ces menaces passe par l’intervention active de l’humanité d’en bas – cette leçon de l’Ukraine en février-mars 2022, sur laquelle se fonde toute la suite de notre histoire commune.
Vincent Présumey, le 6 juin 2026.
05.06.2026 à 10:28
aplutsoc
Yaser Ahmadinejad, un militant de l’industrie pétrolière en Iran, a été condamné à 33 mois de prison.
Après 88 jours de coupure d’internet, le rétablissement partiel de la connexion nous a permis d’apprendre que Yaser Ahmadinejad, militant syndical, avait été condamné à 33 mois de prison.
En juin 2024, tandis que le régime iranien, en proie à la violence, organisait une mascarade d’« élection présidentielle », des milliers d’ouvriers qualifiés du secteur pétrochimique se sont mis en grève. C’était leur seul espoir d’améliorer leurs conditions de vie. Le mouvement a pris de l’ampleur, rassemblant finalement plus de 20 000 travailleurs d’une centaine d’entreprises.
Juste avant le début de la grève, Yaser Ahmadinejad, employé de la société de forage Arkan Sales, a enregistré un court message vidéo. Dans celui-ci, il exprimait respectueusement les revendications fondamentales des travailleurs contractuels. Parmi celles-ci figurait un appel au régime pour leur verser l’augmentation de salaire de 35 % qui avait été approuvée [par les autorités ]. (Les salaires et les conditions de travail des travailleurs contractuels sont nettement inférieurs à ceux des employés officiels de la Compagnie nationale iranienne du pétrole.)
Depuis, Yaser Ahmadinejad a été licencié et accusé de faits montés de toutes pièces, notamment de propagande contre le régime de la République islamique, de menaces et de diffusion de mensonges. Il a été arrêté à plusieurs reprises, y compris une nouvelle fois au début de la dernière guerre.
La Campagne d’action Shahrokh Zamani condamne fermement le harcèlement dont sont victimes Yaser Ahmadinejad et tous les autres militants syndicaux en Iran.
Nous exigeons l’abandon immédiat et inconditionnel de toutes les accusations mensongères portées contre les militants syndicaux, la réintégration de tous les travailleurs licenciés et la libération de tous les prisonniers politiques. Nous exhortons tous les syndicalistes, socialistes et autres militants politiques à nous aider à défendre les droits de tous les travailleurs, prisonniers politiques et militants des droits sociaux en Iran.
Shahrokh Zamani Action Campaign, le 2 juin 2026.
Source : https://workersliberty.org/story/2026-06-03/free-yaser-ahmadinejad
04.06.2026 à 09:10
aplutsoc
03.06.2026 à 16:50
aplutsoc
03.06.2026 à 16:48
aplutsoc2