14.09.2026 à 10:36
aplutsoc
Le samedi 5 septembre, quatre à cinq cents partisans d’un nouveau groupe d’extrême droite, Patriot Platform, ont bloqué une route principale à Douvres, arrêtant la circulation. Le lendemain, le même groupe a rejoint une manifestation à Portsmouth contre l’arrivée d’un méga-canot pneumatique de demandeurs d’asile. Les manifestants ont formé un blocus autour des autocars qui étaient dédiés au transport des personnes demandant l’asile vers les centres de traitement du ministère de l’Intérieur.
Vêtus de noir et portant des balaclavas, ils ont dit éviter d’être « doxés » par des « gauchistes » (en étant signalés à leurs employeurs), les hommes de la Patriot Platform ressemblaient à un gang de fascistes vigilants. C’était leur intention. C’est ainsi que va l’extrême droite de combat de rue au Royaume-Uni.
Les forces rassemblées à Douvres et Portsmouth avaient été assemblées par Daniel Thomas (« Tommo ») au cours de l’été, apparemment, dans une série de réunions de recrutement en face à face. Thomas, un ancien garde du corps de Tommy Robinson qui a été condamné en 2016 pour avoir tenté d’enlever quelqu’un lors d’une dispute sur la drogue, dit qu’il a changé sa vie après avoir trouvé Dieu. Thomas semble avoir unifié un certain nombre de groupes locaux de « Patriotes ». Certaines des réunions de recrutement ont été filmées et mises en ligne. Une campagne par messagerie privée beaucoup plus secrète existe aux côtés des réseaux locaux et nationaux face au public.
Patriot Platform et Robinson lui-même ont tous deux pris l’habitude de mettre en avant leur christianisme comme la « valeur » fondamentale de leur engagement politique – ils ne sont pas d’extrême droite, disent-ils, mais d’honnêtes chrétiens ordinaires, etc. Ils insistent également beaucoup sur la nécessité de faire preuve de discipline dans le combat pour leur cause. Thomas s’est filmé en train de dire qu’aucune consommation d’alcool et de drogue ne sera autorisée pendant leurs actions, mais aussi que quiconque serait surpris en train de boire se ferait tabasser.
En dehors du patriotisme, de l’opposition aux migrants et de l’action directe, comme alternative aux manifestations inefficaces, Thomas n’a pas grand-chose à offrir, mais peut-être a-t-il de quoi avoir assez pour assurer la cohésion de ce groupe pour l’instant. Et ils ont clairement pris une certaine « inspiration » du côté du mouvement écologiste et de la gauche. À Douvres, par exemple, on leur a entendu chanter « Quelles rues ? Nos rues ! ».
Thomas (se présentant comme un « entrepreneur défenseur de la foi et du pays » sur Instagram) collecte très activement des fonds pour le groupe via une plateforme de financement participatif. Les fonds vont directement à lui-même.
Les responsables politiques et les médias ont laissé entendre comment l’État pourrait réagir face à Patriot Platform : à l’instar de l’English Defence League (EDL) par le passé, ses dirigeants pourraient être arrêtés et emprisonnés. Pourtant, ce type d’organisation d’extrême droite — qu’il s’agisse de l’EDL ou de Patriot Platform — n’a pas été défait. Sans une alternative politique socialiste capable de détourner les classes populaires de la colère et du ressentiment, l’extrême droite ne sera pas vaincue.
Certains de ces individus sont au-delà de toute affirmation politique ; il faut les arrêter par une confrontation directe. Par ailleurs, nous devons défendre les migrants, les autres groupes marginalisés ainsi que nous-mêmes. L’objectif de Patriot Platform est de réagir rapidement aux « événements » et d’organiser des actions directes intimidantes. Les hommes impliqués seront tout à fait capables et prêts à recourir à la violence. Si — et quand — l’ouverture d’un nouveau centre d’hébergement pour demandeurs d’asile sera annoncée, ces hommes se présenteront en grand nombre.
La gauche et le mouvement ouvrier doivent intensifier leur mobilisation pour les combattre, eux ainsi que l’extrême droite en général. Nos syndicats doivent s’engager à mobiliser bien plus de monde, non pas pour de simples « marches dans l’unité » d’un point A à un point B, mais pour affronter cette nouvelle vague d’actions anti-migrants et pour s’organiser afin de protéger nos rangs.
Posté le 10 septembre 2026 sur le site de Workers Liberty.
14.09.2026 à 10:04
aplutsoc
L’excellent film « Fuck la planète » diffusé par Arte montre comment la négation de la crise climatique largement due aux émissions de gaz à effet de serre a été sciemment organisée par les entreprises capitalistes et leurs relais médiatiques et politiques, et a abouti à l’abandon de la perspective de combattre cette crise pour privilégier celle de l’« adaptation » à celle-ci, qui est impossible.
On doit à Jean-Robert Viallet et Jean-Baptiste Fressoz un excellent documentaire en trois parties intitulé « Fuck la planète, le choix du réchauffement », diffusé sur Arte le mardi 8 septembre 2026 et encore disponible en replay jusqu’au 7 avril 2027. Ce documentaire courageux, consacré au dérèglement climatique, est exceptionnel, car il insiste sur les véritables facteurs principaux responsables de cette crise mondiale du climat. Il montre bien qu’il ne s’agit pas de « la technique » ou des « énergies fossiles » en elles-mêmes, sans parler de « la nature humaine », mais du système économico-politique dont l’humanité est actuellement prisonnière, à savoir le capitalisme néolibéral, dont les États-Unis d’Amérique sont le parangon et le leader.
La prise de conscience du dérèglement climatique par la communauté scientifique ne fut pas immédiate. Commencée dans la première moitié du 19e siècle, elle se développa surtout dans la deuxième moitié du 20e. Elle aboutit à la compréhension du rôle de l’émission dans l’atmosphère des « gaz à effet de serre » (GES) (dioxyde de carbone, méthane et oxyde nitreux), notamment le premier, issu de la combustion du charbon, du pétrole et du gaz extraits des entrailles de la planète, dans la crise climatique, et de manière plus large dans la « crise de la biosphère ». La nécessité de changer de modèle économique s’imposa alors peu à peu, menant à des propositions comme les concepts de « développement durable », de « transition écologique » et de « décroissance ». Cette prise de conscience concerna progressivement quelques dirigeants, aboutissant à l’organisation de rencontres internationales et de « grand-messes » pour le climat et l’environnement. Toutefois, force est de constater que les retombées concrètes de ces réunions et des accords auxquels elles aboutissent régulièrement restent considérablement en deçà des annonces et des besoins, et que la crise de la biosphère continue de s’approfondir et de s’accélérer. C’est le mérite de ce documentaire de monter de manière très claire où se situent les responsabilités à cet égard : certes, les gouvernements y contribuent, mais c’est avant tout parce qu’ils sont pieds et poings liés inféodés aux capitalistes qui dirigent de fait nos sociétés.
Dès qu’ils comprirent que leurs activités très lucratives étaient menacées par la mise en évidence du rôle des techniques, reposant largement sur l’exploitation des combustibles fossiles, développées à grande vitesse et à grande échelle à partir de la Deuxième Guerre mondiale, les industriels, les banques, les actionnaires et les « lobbies » à leur solde mirent en branle toute une panoplie de contre-feux destinés à occulter ces informations, tout comme ils l’avaient fait pour le rôle cancérigène du tabac. Ils consacrèrent des sommes gigantesques à cette propagande négationniste, pour laquelle ils purent compter sur la collaboration pleine et entière de nombreux médias, de gouvernants, d’élus, de « penseurs » et « philosophes », mais également, pendant longtemps, d’organisations politiques et syndicales. Cette collaboration fut souvent stipendiée, plus ou moins directement, mais parfois également spontanée, motivée alors par des facteurs idéologiques contradictoires : de la part de la bourgeoisie, une croyance sans faille dans les qualités du système économique néolibéral et dans son inéluctabilité, la seule alternative possible en étant le système qualifié fallacieusement de « communiste », en vigueur, sous des formes légèrement différentes, en URSS, puis en Chine, en Corée du Nord et dans divers autres pays ; et de la part du mouvement ouvrier, une défense bec et ongles de la « croissance » capitaliste, considérée progressiste, contre la perspective de « décroissance », renommée « déclin des forces productives ».
Comme le montre bien ce documentaire, la persistance pendant des décennies de cette désinformation a contribué à retarder considérablement la prise de conscience de ces phénomènes par les populations, limitant pendant longtemps les mobilisations contre les industries responsables de ces agressions contre la biosphère. Dans ce film, la reconnaissance par les gouvernants de l’échec, devenu désormais patent, des conclaves internationaux « pour la planète », est interprétée de manière provocatrice, mais plutôt convaincante, comme un « choix du réchauffement ». Sa conséquence logique est que, puisqu’il est impossible d’arrêter la locomotive folle de l’économie capitaliste extractiviste, incendiaire et pollutionniste, qui entraîne une augmentation de la concentration atmosphérique de gaz à effets de serre, il faut désormais se concentrer sur l’adaptation de l’humanité à ces conditions nouvelles de vie, et bientôt de survie. Le troisième volet de ce documentaire, consacré à ce mythe de l’adaptation, présente quelques bonnes séquences (notamment en Indonésie) mais est malheureusement trop bref et ne rentre pas suffisamment dans les détails, sans doute parce que les auteurs du film ont bien compris que « l’adaptation » de l’humanité à des conditions de vie incompatibles avec les exigences incontournables de la biologie est impossible, mais les spectateurs auraient mérité à cet égard une illustration, sinon une démonstration plus claire de cette impossibilité.
Le film, s’il évoque à plusieurs reprises les mobilisations populaires « pour la planète », ou, comme le disaient certains manifestants, pour « changer le système, pas le climat », les présente de manière sympathique, mais plutôt anecdotique. Il ne transmet pas le message que seules de puissantes mobilisations populaires seraient susceptibles de mettre à bas ce système, c’est-à-dire, pour être concret, sortir du capitalisme et éviter le cataclysme civilisationnel dont la crise de la biosphère est porteuse. Son message final est donc fort débilitant. Un message plus positif à cet égard, tout en s’ancrant dans des informations réellement scientifiques, est-il possible ? Ceci d’autant plus que diverses autres questions non évoquées dans ce documentaire, comme le nucléaire, la pollution multiforme et massive, l’effondrement de la biodiversité, et depuis peu le développement monstrueux de l’IA, vont avoir des conséquences considérables sur la crise de la biosphère.
Pour en juger, il est nécessaire de se pencher de plus près sur les informations réellement scientifiques sur ces questions. Or ces informations sont, à divers égards, bien différentes de certaines images colportées par les médias ou même les organisations militantes. J’ai déjà, à de nombreuses reprises, évoqué ces questions [1], et j’ai l’intention d’y revenir lorsque ma santé le permettra, notamment en commentant plusieurs ouvrages intéressants parus récemment [2].
En tout cas, ce n’est pas « la planète » qui est la victime du capitalisme : qu’elle porte des humains ou non, de la biodiversité ou non, la planète s’en fout royalement. Bien d’autres planètes dans l’univers sont abiotiques, et cela ne les empêche pas d’errer sans but dans les immensités glacées. Le titre réel de ce documentaire devrait être en fait : « Fuck l’humanité ».
Alain Dubois, le 14 septembre 2026.
Publié initialement sur le blog L’Herbu
Notes
[1] Alain Dubois. • Le mouvement ouvrier et les Trois Terribles Tigres. 1. Introduction. L’Herbu, 19 janvier 2025. • Trois Terribles Tigres. 2. La science. L’Herbu, 20 mars 2025. • Il n’y aura pas de transition écologique. (1) L’effondrement est inéluctable. L’Herbu, 1e novembre 2025. • Il n’y aura pas de transition écologique.
(2) Les dominos du collapse. L’Herbu, 28 décembre 2025. • Il n’y aura pas de transition écologique. (3) Automobile et collapse : réformer le capitalisme ou sortir du capitalisme ? L’Herbu, 4 février 2026. • Face à la crise de la biodiversité. Première partie. L’Herbu, 22 août 2026. • Face à la crise de la biodiversité. Deuxième partie. L’Herbu, 22 août 2026.
[2] Nicolas Chevassus-au-Louis. Décroiscience. Agone, 2025. • Nathanaël Wallenhorst. Contenir l’emballement bio-climatique. Actes Sud Système Terre, N°1, 2025. • Bruno Villalba. Au-dessus du gouffre. Extinction du vivant et responsabilité politique. Actes Sud Système Terre, N°2, 2025. • Baptiste Morizot & Laurent Neyret. Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque. Tracts Gallimard. 2026.
14.09.2026 à 09:44
aplutsoc
Présentation :
Nous reprenons ce texte paru le 12 septembre sur le site Samizdat2 qui se consacre à la publication de textes issus de diverses sources couvrant la lutte contre la guerre de Poutine contre l’Ukraine et la situation politique et sociale en Russie, notamment du point de vue de l’opinion et de l’opposition démocratique.
Commentaire de Jean-Pierre [ un des animateurs du site Samizdat 2] :
D.Shusharin prend la véritable mesure de la signification politique de la victoire de l’AfD en compagnie de son flanc-garde que constitue le mouvement BSW de Sarah Wagenknecht à l’élection du Landtag de Saxe-Anhalt.
Texte
Ils ont toujours l’impression de vivre dans l’ancien monde, l’ancienne Europe, l’ancienne Allemagne. Ceux qui analysent les scénarios possibles au Landtag de Saxe-Anhalt, sans remarquer que le score de l’AfD a dépassé celui de son prédécesseur lors des élections au Reichstag de 1932. Tous ces pourcentages ne méritent pas qu’on s’y attarde. Le seul sujet sérieux, ce sont ces 44 % d’électeurs qui soutiennent l’expulsion des migrants, la sortie de l’espace Schengen, l’abandon de l’euro et l’amitié avec la Russie « rashiste ». Ce qui signifie qu’ils soutiennent le règlement définitif de la question ukrainienne : le génocide total des Ukrainiens et la destruction d’un immense État au cœur de l’Europe.
Une tendance dangereuse, perceptible dans les publications sur ce sujet, consiste à tenter de se rassurer soi-même et les autres, à minimiser l’ampleur du danger, à présenter le vote en faveur de l’AfD comme un choix conjoncturel. En quelque sorte, comme pour dire que ces 44 % d’électeurs de Saxe-Anhalt n’auraient jamais voté pour quelque chose d’aussi effrayant. Mais aucun Allemand n’avait voté pour Auschwitz lors des élections au Reichstag de 1932. Pourtant, le vote en faveur des antisémites et des militaristes constituait bel et bien un choix historique : ils avaient choisi l’Holocauste et la Seconde Guerre mondiale. Et aujourd’hui, les experts disent : « Bon, d’accord, ce n’est qu’une broutille, juste de la xénophobie envers les migrants. » Et ils vont même jusqu’à justifier ainsi les électeurs.
En fait, ce texte ne concerne pas la victoire de « l’Alternative pour l’Allemagne » [AfD] dans l’État de Saxe-Anhalt, mais l’état d’esprit que cette victoire a mis en évidence. Et sur le contexte historique de ce qui se passe. C’est par là que je commencerai.
La Réforme fut, sinon la première, du moins la plus importante crise de modernisation, une crise paneuropéenne qui, à l’époque, revêtait une portée civilisationnelle. L’identité de toutes les couches sociales ne parvenait pas à suivre son élan. La réponse apportée à ces nouveaux défis fut la personnalisation de la relation de l’homme avec Dieu et la désacralisation du pouvoir terrestre. Mais pas pour tout le monde. C’est précisément à cette époque qu’est apparue une tendance qui, depuis lors, s’est manifestée à maintes reprises : l’archaïsation et la dépersonnalisation de la foi, ainsi que la destruction des structures institutionnelles parallèlement à la sacralisation d’un pouvoir détaché de ces institutions.
Le paradoxe de la crise actuelle réside dans le fait que les principaux promoteurs de l’archaïsme sont précisément les créateurs d’un nouvel environnement de communication, qui se prennent pour des prêtres et les maîtres du monde. C’est là que se manifeste la nature de ce phénomène que j’appelle le fétichisme technologique.
Il s’agit d’une fausse identification entre le développement des technologies et le progrès social. Nous assistons aujourd’hui à une tentative des leaders des nouvelles technologies de s’emparer du pouvoir sur l’humanité, en la replongeant dans les ténèbres de la primitivité, ce qui garantirait le statut de la caste dirigeante.
Ce qui précède s’applique aux États-Unis, mais même le pays le plus développé d’Europe montre une propension à l’archaïsation. En Allemagne, il n’y a pas de dirigeant archaïsant aussi évident que les « broligarques »( i.e. les patrons de la tech), mais dans le contexte de la mondialisation, les pays n’en ont pas besoin. La joie d’Elon Musk face à la victoire régionale de l’AfD suffit.
La victoire est donc régionale, mais son contexte est mondial. Tout comme son importance.
Contrairement à l’expérience historique, on suppose que, dans la lutte pour le pouvoir et une fois au pouvoir, l’AfD agira conformément aux lois allemandes en vigueur. Mais les objectifs proclamés : la sortie de la zone euro, des accords de Schengen, la déportation, hypocritement qualifiée de « remigration », tout cela et bien d’autres choses encore exigeront de profondes modifications juridiques qui remettront en cause le statut de nombreux groupes sociaux.
Je constate de temps à autre une attitude positive envers l’AfD au sein de la diaspora russe. Les partisans de Weidel sont, bien entendu, également des admirateurs de Trump. Je ne fréquente pas les admirateurs de Poutine, je ne peux donc rien dire sur leur attitude vis-à-vis de l’AfD.
Juste trois remarques à ce sujet.
Premièrement. J’ai d’abord lu la version russe du programme de l’AfD. Alors, fiez-vous à mes quarante années d’expérience en rédaction et en édition : il s’agit du texte original, et non d’une traduction de l’allemand.
Deuxièmement. Certains espèrent sérieusement que la CDU puisse faire ce qu’Agafia Tikhonovna voulait faire avec les prétendants à sa dote : emprunter certaines idées. Mais c’est impossible, tout comme il était impossible au Parti du Centre d’intégrer dans son programme certaines thèses tirées de « Mein Kampf » et d’autres textes idéologiques du NSDAP.
Le parti nazi et l’AfD sont tous deux des forces anti-systémiques dont l’objectif est de détruire le système de valeurs, l’identité et la structure institutionnelle de l’État démocratique afin de poursuivre la transformation totalitaire de l’Allemagne. L’ensemble des thèses programmatiques, le vocabulaire et le style de l’AfD sont incompatibles avec les programmes politiques des autres partis.
Toutes les thèses programmatiques de l’AfD, son vocabulaire et son style sont incompatibles avec les programmes politiques des autres partis.
Troisièmement. Certains représentants de la diaspora russe estiment que la rhétorique anti-immigrés et les mesures anti-immigrés proposées par l’AfD sont acceptables. Je ne reviendrai pas sur l’absurdité économique d’une telle politique, je dirai simplement ceci : le discours de haine est engendré par l’insuffisance intérieure de ceux qui haïssent, et les cibles de cette haine peuvent changer – la haine peut facilement et simplement se retourner contre n’importe qui : contre les musulmans et les philatélistes, contre les juifs et les cyclistes.
Anne Frank mentionne dans son journal des Juifs néerlandais qui pensaient que le baptême les protégerait de l’extermination. De même, aujourd’hui en Allemagne, de nombreux migrants – détenteurs de passeports allemands, voire de titres de séjour – pensent qu’après l’arrivée au pouvoir de l’AfD, on ne les touchera pas. Ils oublient avec quelle rapidité et quelle habileté les prédécesseurs de l’« Alternative » ont détruit les fondements juridiques de la République de Weimar. Et ce sont de grands juristes, l’intelligentsia allemande, le sel de la terre, qui s’en sont chargés.
Une partie de la communauté juive en Allemagne sympathise avec l’AfD et d’autres partis similaires, car ils luttent contre la migration en provenance de pays hostiles à Israël. Mais la montée des masses contre tous ceux qui sont venus est inévitable. Et une révision de la culture de la mémoire, de l’histoire de l’Holocauste et de la dénazification est inévitable.
Parmi tous les souvenirs du Reich, les plus effrayants sont ceux qui montrent comment des voisins hier encore bienveillants se sont transformés en complices de persécutions, de pogroms et de meurtres. L’arrivée au pouvoir de l’« Alternative pour l’Allemagne » signifierait la restauration du nazisme dans ce pays. Toute l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre serait réduite à néant.
« Cela ne peut pas arriver, car cela ne peut jamais arriver ? » C’est ce qu’on disait à propos de l’attaque de la Russie contre l’Ukraine. Et au début du siècle dernier, personne n’aurait cru que le monde allait connaître Auschwitz.
La dernière chose est une compréhension primitive de la démocratie, qui justifie la tolérance envers AfD. Une fois que le peuple a voté, il ne reste plus qu’à se plier à son choix. C’est ainsi que la démocratie a été interprétée dans le premier discours européen du vice-président américain Vance. Mais c’est une logique toute linéaire.
Je vais répéter ce que j’ai déjà dit à propos de ce discours et du raisonnement similaire.
La démocratie n’est pas du tout le pouvoir de la majorité. La démocratie est un moyen de former un système institutionnel de gouvernance et de sélectionner des personnes pour gérer ce système.
Et leur tâche est de prendre des décisions dans l’intérêt de la nation, de la société et de l’État, ce qui n’est pas toujours conforme à la volonté de la majorité. En Russie, la majorité est pour la guerre, le génocide du peuple ukrainien, la destruction de l’Ukraine, pour la confrontation avec le monde entier. Et pas de démocratie.
Aux États-Unis, la majorité est pour Trump, pour tout ce qu’il fait, y compris les revendications territoriales, et le soutien de la Russie contre l’Ukraine, et le désir de créer le chaos en Europe et dans le monde entier. Et quoi ? La corruption directe des électeurs au détriment du budget fédéral promis par Trump est-elle une démocratie ? Mais la majorité l’aimera probablement.
Peu importe à quel point Poutine et Trump, Le Pen et Weidel invoquent les valeurs traditionnelles, ce ne sont pas des conservateurs, mais des révolutionnaires qui sapent les fondements de l’ordre civilisé des États, des sociétés et des individus, et qui cherchent à détruire la complexité et la diversité du monde moderne pour le ramener à un état primitif. Et il faut se défendre contre les révolutionnaires de la manière la plus résolue qui soit, dans l’intérêt de la démocratie.
L’élite contre les masses. C’est là le principal conflit qui se dessine dans l’Europe actuelle, pour l’instant sans joie. C’est précisément cela, la démocratie : mettre en place des mécanismes d’autoprotection dans le cadre des institutions démocratiques, sans attendre que les malheurs et les bouleversements surviennent. Et sans prêter attention aux discours incendiaires de Vance et de Musk, qui souhaitent en finir avec l’Europe démocratique. Il y a encore peu de temps, Le Pen, Georgescu, Farage et Weidel étaient considérés comme une véritable menace russe. Aujourd’hui, ils sont devenus une menace russo-américaine.
Le principal problème des États-Unis, de l’Allemagne et d’autres pays européens est l’inadéquation des élites politiques et intellectuelles à leur mission dans le contexte de la crise de la modernisation.
Aux États-Unis, l’élite institutionnelle, qui était la gardienne des valeurs civilisationnelles intégratrices, est supplantée par ceux qui fondent leur ascension et leur positionnement sur le rejet de ces valeurs d’origine européenne. Avec l’avènement de l’AfD, une nouvelle élite devrait également voir le jour en Allemagne. Face aux États-Unis et aux nouvelles forces européennes, c’est l’élite de la Russie totalitaire qui apparaît comme la plus dynamique, la plus agressive et la plus prospère. Elle a subordonné les États-Unis à ses propres intérêts, tout en continuant à être l’alliée de l’Iran et de la Corée du Nord. La pénétration en Allemagne s’opère par le biais d’attentats terroristes visant à semer le chaos, ainsi qu’à travers l’AfD et le Bloc de Sara Wagenknecht, appelés à jouer le rôle de sauveurs de la nation.
Une partie importante de la diaspora russe sert de relais à la politique du Kremlin, non seulement celle qui est traditionnellement loyale à Moscou, mais aussi celle qui se présente comme rebelle. Le coup le plus fort a été l’interview d’un membre de la fraction de l’AfD au Bundestag sur la chaîne YouTube d’Alexandre Plyushchev. Il s’agissait d’une percée médiatique majeure pour ce parti, à l’égard duquel les autres forces politiques allemandes mènent une politique de « pare-feu » : pas d’alliances ni de soutien médiatique.
Personne n’était prêt pour la tournure actuelle des événements. Et le pronostic reste alarmant.
11 septembre 2026
Nota : Dmitry Shusharin est un chroniqueur politique régulier sur le site Kasparovru.com
Pubié en français initialement sur l’excellent site Samizdat2.
12.09.2026 à 08:59
aplutsoc
Lieu : local de Solidaires 13, 29 bd Longchamp, Marseille 13001
Vendredi 25septembre 2026 à 19h
* Avec Christophe Cordier (coréalisateur) ; Philippe Bouvard (Collectif 69 de soutien au peuple ukrainien, syndicaliste SUD éduc, de retour de Karkhiv) ; Mira, militante anti-autoritaire (Solidarity Collectives, Ukraine).
Dans cette guerre atroce actuelle et le soutien que nous apportons aux mouvements sociaux en Ukraine se noue la question d’une issue qui libère le peuple ukrainien d’une part du joug de l’impérialisme russe et d’autre part de l’ultra-libéralisme, dont on connaît les effets dévastateurs.
Dans notre démarche internationaliste, ce qui se joue dans ce conflit n’est pas uniquement la question militaire du contrôle de territoires mais bien également celle d’une tentative d’émancipation réelle du peuple ukrainien de toutes les oppressions.
Ce film retrace, à travers des expériences de mouvements sociaux contestataires, de luttes syndicales, d’initiatives d’entraide auto-organisées civiles comme de l’engagement armé de militant·es anti-autoritaires, la possibilité de l’expression de possibles libertaires en temps de guerre. Il souligne également toute l’importance de penser le soutien à l’Ukraine résistante comme un aspect incontournable de l’antifascisme, face à l’impérialisme et au colonialisme d’un régime tyrannique qui a depuis longtemps écrasé toute opposition, se déploie dans de nombreuses contrées du monde (Caucase, Sahel, Myanmar…) et influence opinions et partis, y compris à gauche, en Europe.
Ce film nous interroge en tant que syndicalistes, militant·es antifascistes, sur les conditions de l’engagement dans le contexte d’une guerre à haute intensité et d’une invasion par une puissance ultra autoritaire et sans limite sur toute violence sanguinaire.
* Prix libre (les fonds récoltés seront reversés aux Solidarity Collectives d’Ukraine)
07.09.2026 à 18:49
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