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ARGUMENTS POUR LA LUTTE SOCIALE


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12.07.2026 à 15:12

Antimilitarisme de gauche et mythe de l’Europe-puissance.

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Présentation, par Vincent Présumey. Délibérément, je mets en regards ici deux articles qui donnent des éléments, apparemment ou réellement, contradictoires, et qui sont à mon avis plutôt complémentaires, pour engager une discussion sérieuse sur les questions militaires, singulièrement ici la question de l’industrie militaire, en Europe : L’Europe-puissance n’est pas l’amie de l’Ukraine d’Adam Novack et […]
Texte intégral (15565 mots)

Présentation, par Vincent Présumey.

Délibérément, je mets en regards ici deux articles qui donnent des éléments, apparemment ou réellement, contradictoires, et qui sont à mon avis plutôt complémentaires, pour engager une discussion sérieuse sur les questions militaires, singulièrement ici la question de l’industrie militaire, en Europe : L’Europe-puissance n’est pas l’amie de l’Ukraine d’Adam Novack et Jean Batou, militants respectivement slovaque et suisse de la IV° Internationale, et Contre l’antimilitarisme de gauche du militant socialiste démocratique ukrainien Vladislav Starodubtsev.

L’article d’Adam Novack et Jean Batou est extrêmement intéressant et bien documenté.

Il établit en quoi consistent les stratégies capitalistes, similaires selon les bases nationales des capitaux, mais, de fait, principalement allemandes, de captation des ressources ukrainiennes par le biais notamment de la dette « publique » et privée, ce vieux mécanisme de spoliation.

Ces ressources sont agricoles, minières et minérales (les terres rares), mais elles comportent aussi une ressource nouvelle et récente : la production d’armements, y compris un nouveau secteur industriel militaire distinct des « oligarques », avec les compétences développées sur le tas par la résistance et l’auto-organisation populaires et dans l’armée, notamment la technologie des drones, de l’IA et des bases de données qui s’ensuivent.

Il faut, ici, compléter l’approche principalement « économique » de l’article d’A. Novack et J. Batou pour souligner l’extrême importance politique et militaire de cette dimension. Depuis 2022 mais surtout lorsqu’il a fallu que le peuple ukrainien résiste à l’offensive de Donald Trump, se sont développées une ingénierie et des capacités, comprenant les capacités intellectuelles, propres à l’Ukraine et uniques au monde à ce stade, qui modifient le rapport de force.  

J’y reviendrai je l’espère dans un article récapitulatif, mais il apparaît, me semble-t-il, que cette dimension d’infusion de l’auto-organisation sur le plan de la technologie militaire et maintenant jusque dans les approches tactiques et stratégiques, s’est accélérée singulièrement depuis la « révolution des cartons » pour l’Etat de droit et contre les oligarques, de l’été 2025.

Le capital d’Europe, singulièrement allemand, tente maintenant d’exploiter cette ressource exactement comme dans les cas du « land grabbing » exploitant les capacités foncières et les sols agricoles, ou de l’extractivisme : en complément du refus d’aider l’Ukraine au point qu’elle soit victorieuse et ne provoque la chute de Poutine, bien explicité dans la première partie de cet article, nous assistons à la tentative de captation du savoir-faire et des acquis militaires de l’Ukraine.

De même, l’évolution des politiques envers les réfugiés vise à contraindre une population principalement féminine et qualifiée à accepter de travailler sur place, dans des Etats de l’UE, en étant sous-payée.

Mais ces indications importantes de l’article d’A. Novacq et J. Batou entrent à mon avis en contradiction avec plusieurs de leurs formulations imprécises sur une soi-disant « Europe-puissance » et sur un « capital européen », voire « occidental ». Le choix d’accréditer ce mythe propagandiste de l’ « Europe-puissance » jusque dans le titre de l’article est de ce fait problématique.

En fait, le propre exposé des deux auteurs montre très bien qu’en dépit des discours des institutions de l’UE affirmant l’ « Europe-puissance », comme de leurs détracteurs poutiniens accusant l’Europe en tant que puissance d’être la principale fauteuse de guerre actuelle, il n’y a pas d’Europe-puissance, mais des puissances impérialistes européennes distinctes, et que celle qui a une longueur d’avance – aussi, en partie, parce qu’elle y est poussée par son propre affaiblissement- dans la tentative de captation des ressources ukrainiennes, c’est l’impérialisme allemand, et non pas « européen ».

L’article de Vladislav Starodubtsev, dont nous reprenons ici la traduction récemment parue sur Réseau Bastille, est une illustration de cet effort intellectuel et de cette auto-organisation ukrainiennes qui, avec la dissuasion numérique et les drones, ont tant à nous apporter aussi politiquement : car nous avons là un militant ukrainien de gauche qui tente d’aborder les questions de défense en se plaçant « à notre place », dans la mesure où « nous » n’en sommes encore guère capables – nul doute que cet article va horrifier dogmatiques et pacifistes imaginaires mais d’autant plus attachés à cette étiquette ; et sans doute l’un des points qui les rendra le plus fébriles est-il le rapprochement entre dépenses militaires et dépenses sociales, qui est pourtant logique d’un point de vue socialiste, voire simplement keynésien, à condition de préciser qu’il ne vaut pas pour toute dépense militaire, et à mon avis pas pour le nucléaire.

L’immense intérêt de l’article de Vladislav est qu’il envisage, justement, les questions militaires du point de vue de ce que serait une « Europe-puissance » réellement existante – mais pas une Europe-puissance impérialiste, une Europe-puissance voulant se défendre, démocratique et sociale.

Et, ce faisant, ce qu’il souligne, ce sont les faiblesses militaires des Etats européens, et plus encore, au passage, des Etats-Unis, dont l’énorme budget militaire encore démultiplié par Trump est largement parasitaire.

Je suis d’accord avec Vladislav, comme d’ailleurs avec le Trotsky inconnu de 1940, pour dire que les internationalistes doivent cesser, de toute urgence, d’avoir peur d’être militaristes.

La conclusion socialiste, révolutionnaire et démocratique, à laquelle doivent conduire ces constats, est celle de la nécessité, du point de vue de la défense, de l’expropriation des capitaux des trusts industrialo-financiers de l’armement, de Thalès à Rhein-Metal, en vue de faire de ce secteur vital un secteur socialisé gouverné démocratiquement.

Ce qui, ajouterais-je, permettrait une coopération avec les nouvelles ressources ukrainiennes en lieu et place de leur pillage, et une réorientation planifiée vers la dissuasion numérique, par l’abandon de la dissuasion des armes de destruction de masse notamment nucléaires.

C’est ainsi que si, superficiellement, l’article de Vladislav peut sembler pécher par une position que certains interprétes de l’article de Jean et Adam qualifieraient d’ « impériale-européenne », il souligne en vérité l’inexistence (et c’est tant mieux !) d’une Europe-puissance impérialiste, et le besoin d’une Europe-puissance socialiste et démocratique.

Vincent Présumey.

NB : les mots et passages mis en caractère gras le sont par moi, pour attirer l’attention sur les points les plus saillants des deux articles.

Adam NOVACK et Jean BATOU.

L’Europe-puissance n’est pas l’amie de l’Ukraine.

Assez pour résister, pas assez pour gagner

L’Union européenne et le Royaume-Uni représentent à eux seuls près de 30 % des exportations mondiales d’armement et disposent de stocks suffisants pour permettre à l’Ukraine de mener des contre-offensives afin de reprendre les territoires occupés.

L’aide militaire fournie a été suffisante pour permettre à l’Ukraine de résister, mais pas pour lui permettre de l’emporter. Il ne s’agit pas d’un problème logistique. Les puissances européennes cherchent à conclure un accord avec Moscou qui limite l’influence russe en Ukraine ; elles ne souhaitent pas un changement de régime imprévisible en Russie et craignent qu’une victoire ukrainienne ne le provoque. Washington est disposé à faire davantage de concessions que Berlin, Paris ou Londres. Leur désaccord porte sur les modalités, non sur le principe.

La chronologie des livraisons est révélatrice. En mai 2023, l’Ukraine avait sollicité la fourniture de missiles de croisière allemands Taurus, dont la portée est suffisante pour frapper les infrastructures logistiques et les centres de commandement russes suffisamment loin derrière la ligne de front. Cette demande avait été rejetée, puis refusée obstinément pendant plus de trois ans.

Le chancelier Scholz avait justifié ce refus en déclarant qu’il ne voulait pas que l’Allemagne soit associée à un système qui pourrait frapper « à n’importe quel moment et en n’importe quel lieu » — y compris, avait-il alors précisé, des cibles situées à Moscou. Jusqu’en novembre 2024, les États-Unis et leurs partenaires européens ont aussi imposé des restrictions à l’utilisation par l’Ukraine de missiles occidentaux à longue portée contre des objectifs situés à l’intérieur du territoire russe, contraignant Kyiv à subir des frappes issues de positions qu’elle n’était pas autorisée à atteindre en réplique.

Selon Taras Bilous, historien du social, aujourd’hui engagé dans les Forces armées ukrainiennes, cette prudence politique a eu des conséquences militaires directes :

« Cette crainte a été l’une des raisons de l’extrême prudence de l’administration Biden, laquelle a conduit à prolonger la guerre et, par conséquent, à provoquer des milliers de morts, la destruction de villes et, plus généralement, des conséquences socio-économiques beaucoup plus graves. »

L’Ukraine s’est adaptée en augmentant massivement sa production militaire nationale — d’un milliard de dollars en 2022 à 12 milliards de dollars en 2025 — réduisant ainsi, sans toutefois l’éliminer, sa dépendance à l’égard des décisions occidentales en matière d’approvisionnement. Mais, selon Bilous, la fenêtre d’opportunité s’est entretemps refermée :

« Les possibilités existaient jusqu’à la fin de l’automne 2023. Les pertes et les défaites subies alors par la Russie avait conduit à la rébellion d’Evgueni Prigojine. Si les pertes russes avaient été encore plus importantes, cela aurait pu déstabiliser davantage le régime. Malheureusement, cela ne s’est pas produit, en partie à cause des erreurs du commandement des forces armées ukrainiennes, mais surtout en raison de l’extrême prudence de l’administration Biden et de l’Union européenne. Ils ont trop longtemps différé la livraison d’armes, refusant d’abord de fournir certains types d’armements ; lorsqu’ils ont finalement accepté de les fournir, il était déjà trop tard. Dès lors que le conflit s’est transformé en guerre d’attrition, nos chances se sont considérablement réduites. »

Les conditions politiques de cette stratégie de calibrage ont été renforcées de l’intérieur même de l’Europe : la Hongrie de Viktor Orbán a bloqué ou retardé les programmes d’aide collective de l’Union européenne, tandis qu’un « camp de la paix » plus large parmi les citoyen·nes européens — particulièrement influent en Europe méridionale et occidentale — s’est constamment prononcé dans les enquêtes d’opinion en faveur d’un cessez-le-feu immédiat, même au prix de concessions territoriales de l’Ukraine et des droits de sa population.

Cette retenue n’a cependant pas empêché un engagement industriel croissant. L’Allemagne est aujourd’hui le principal partenaire militaire de l’Ukraine. Rheinmetall, son plus grand groupe d’armement [1], exploite depuis juin 2024 un centre de maintenance de véhicules blindés en Ukraine et prévoit d’y ouvrir en 2026 une usine de production de munitions d’artillerie d’une capacité de 300 000 obus par an. Cette société a signé un accord pour y fabriquer des véhicules de combat d’infanterie Lynx, un projet financé par Berlin. Les activités de recherche et de conception demeurent en Allemagne, tandis que la production est délocalisée en Ukraine. Le Danemark, qui ne produit lui-même aucun système d’armes majeur, finance quant à lui la production de matériel militaire directement sur le territoire ukrainien.

Son aide militaire est subordonnée aux calculs stratégiques de l’Europe. Là où les intérêts européens convergent avec ceux de Kyiv — maintenir la ligne de front — l’Ukraine reçoit un soutien. Là où ils divergent — sur les modalités d’un arrêt des hostilités, sur les contrats de reconstruction ou sur l’appropriation des technologies de défense ukrainiennes — l’Europe privilégie ses propres intérêts.

L’ajustement politique de l’aide militaire constitue le visage le plus visible de la stratégie européenne. L’architecture financière de l’économie de guerre est moins apparente, mais bien plus durable : elle a d’ores et déjà déterminé qui contrôlera la reconstruction de l’Ukraine avant même qu’un cessez-le-feu n’ait été conclu.

L’architecture de la dette

Les trois quarts de la dette publique ukrainienne sont détenus par des créanciers internationaux : l’Union européenne représente 44 % de la part de la dette extérieure, la Banque mondiale et le FMI 33 %, et les créanciers privés 18 % [2]. Le FMI considère cette dette comme insoutenable, tout en continuant à accorder des prêts à des taux supérieurs à 8 %. Les recettes fiscales de l’Ukraine ne couvrent plus que les dépenses de défense ; toutes les autres fonctions de l’État — retraites, hôpitaux, écoles — dépendent de prêts étrangers.

En 2025, le paiement des intérêts de la dette a dépassé le coût cumulé des retraites et des programmes sociaux. Les créanciers occidentaux utilisent déjà ce levier pour forcer la main de Kyiv en matière de privatisations, de droit du travail et de négociation des conditions de remboursement. Celui-ci s’étalera sur plusieurs décennies après un éventuel cessez-le-feu, et les puissances occidentales (et le Japon) exploiteront ce moyen de pression aussi longtemps que possible.

En décembre 2025, l’Union européenne avait fourni 223 milliards de dollars (195 milliards d’euros) d’aide à l’Ukraine. Soixante-cinq pour cent de cette aide étaient constitués de subventions, principalement sous la forme d’équipements militaires fournis sans contrepartie (83 milliards de dollars). En revanche, l’aide financière et économique a été accordée pour l’essentiel sous forme de prêts. Le programme d’endettement de 90 milliards d’euros adopté en avril 2026 — dont les deux tiers sont destinés aux acquisitions militaires — signifie que la majeure partie de l’aide européenne, militaire comme civile, repose désormais sur des prêts.

Au cours des premières années de la guerre, l’Union européenne fournissait directement des armes à l’Ukraine ; désormais, elle lui prête de l’argent pour qu’elle les achète elle-même. Soixante-quinze pour cent des marchés publics ukrainiens de défense sont réservés à des producteurs nationaux européens, ce qui confère à l’Union européenne, en tant que créancier, un moyen de pression non seulement sur l’État ukrainien, mais aussi sur sa base militaro-industrielle, particulièrement convoitée dans le contexte du réarmement européen.

L’Occident prend le contrôle de l’Ukraine non seulement par le biais de la dette publique, mais aussi par celui de la dette privée et de l’endettement des ménages. La politique ukrainienne du logement en temps de guerre est centrée sur le programme de prêts hypothécaires subventionnés eOselya : moins de 10 % de ses bénéficiaires sont des personnes déplacées à l’intérieur du pays, victimes de l’occupation russe et des bombardements depuis 2014. Parallèlement, le secteur des microcrédits s’est développé jusqu’à dépasser deux millions de prêts par trimestre.

Les Ukrainiens sont ainsi soumis à une financiarisation « par le haut » via la dette souveraine, et « par le bas » via un système de prêts hypothécaires et de crédits prédateurs qui se substituent à un encadrement des loyers, à de meilleurs salaires et à une véritable protection sociale. L’État emprunte auprès de créanciers de l’Union européenne et du FMI ; les citoyen·nes empruntent auprès d’organismes nationaux de microfinance. À aucun de ces deux niveaux il n’est question de transferts ou de politiques sociales : il s’agit uniquement de mécanismes d’endettement conçus pour extraire de la valeur, non pour en fournir.

La dette est le mécanisme de contrôle ; les ressources constituent l’enjeu. Les créanciers de l’Ukraine ont accordé leurs prêts à des conditions qui leur garantissent un puissant levier sur la reconstruction du pays. Or cette reconstruction ouvrira l’accès à une base de ressources que la stratégie industrielle européenne ne peut se permettre de laisser aux seules forces de la concurrence.

Les ressources : le véritable enjeu derrière la dette

L’Ukraine possède 25 des 34 matières premières « critiques » identifiées par l’Union européenne — lithium, titane, manganèse, graphite, uranium, fer, etc. — dont 40 à 50 % se trouvent cependant dans des zones occupées par la Russie. Ses infrastructures énergétiques et son potentiel en énergies renouvelables constituent également des atouts stratégiques majeurs. La prise de contrôle des ressources minérales ukrainiennes est devenue une priorité pour l’UE, qui dépend actuellement de la Chine pour 98 % de son approvisionnement en terres rares. L’accord minier conclu entre les États-Unis et l’Ukraine a révélé la position subordonnée et la faiblesse relative de l’Europe occidentale au sein du bloc dirigé par Washington. Un bloc européen renforcé cherchera rapidement à prendre le contrôle des ressources de son « voisinage » afin de soutenir sa stratégie industrielle.

L’accord sur les minerais signé entre les États-Unis et l’Ukraine le 30 avril 2025 donne un aperçu de ce qui pourrait se produire. Obtenu sous pression en échange de la poursuite du soutien militaire et du partage de renseignements, il crée un fonds d’investissement commun auquel l’Ukraine contribue pour 50 % des revenus provenant des nouveaux projets d’extraction, tandis que les États-Unis bénéficient d’une priorité sur les nouvelles licences. Le Royaume-Uni, la France et l’Italie négocient des dispositifs similaires. Les conditions d’accès aux ressources ukrainiennes vont donc être largement dictées par les créanciers du pays. Une part importante de ces actifs, notamment 25 % environ des gisements de lithium ukrainiens, se situe dans des territoires occupés par la Russie. La valeur de cet accord pour chacune des parties dépendra donc de l’issue territoriale de la guerre.

L’Ukraine possède entre 20 et 25 % des terres agricoles les plus fertiles du monde, les célèbres « terres noires » (tchernoziom), mais un quart de celles-ci se trouve actuellement dans des zones occupées par la Russie. Des contrats de bail ont permis à des oligarques ukrainiens, à des fonds de capital-investissement américains, à des fonds souverains du Golfe et à des groupes agro-industriels européens de prendre le contrôle effectif d’environ 28 % des terres arables du pays.

Ces acquisitions ont été opérées en temps de guerre, malgré l’interdiction formelle de toute appropriation foncière étrangère, en dépit de l’opposition de 87 % des Ukrainien·nes à la libéralisation du marché de la terre. La combinaison de l’occupation militaire et de la concentration des baux durant la guerre signifie que le contrôle effectif de Kyiv sur ses terres les plus productives est aujourd’hui nettement inférieur à ce que laissent penser les chiffres d’avant-guerre. Cette concentration du contrôle foncier entre les mains de grands holdings agricoles — étrangers comme nationaux — pèsera lourdement sur les conditions de toute reconstruction agricole d’après-guerre.

Les réformes du code du travail adoptées pendant la guerre — suspension de la négociation collective, allongement du temps de travail, affaiblissement des protections contre le licenciement — transforment l’économie en pleine période de conflit. Vingt pour cent des universitaires et chercheurs ukrainiens se trouvent désormais à l’étranger ; l’harmonisation avec les standards éducatifs occidentaux accélère cette fuite, transformant ce qui est présenté comme des partenariats en véritables filières d’exportation des talents. Une reconstruction réelle nécessitera pourtant des ingénieurs, agronomes et administrateurs dont le départ est simultanément encouragé par ce processus.

La question de savoir qui exploitera les ressources de l’Ukraine, à quelles conditions, et qui captera les profits qui en découleront demeure ouverte. Elle sera tranchée par la confrontation entre le capital ukrainien et le capital des puissances occidentales et du Japon — une confrontation dont les règles sont déjà en train d’être écrites, en temps de guerre, par la partie la plus forte.

Fractions rivales du capital et consensus de classe

Les oligarques ukrainiens ont été affaiblis — on comptait dix milliardaires dans le pays en 2021, ils ne sont plus que deux en 2026 — mais ils continuent de jouer le rôle de relais entre les investisseurs étrangers et les actifs ukrainiens. Certains se sont repositionnés dans le secteur bancaire. Les obligations d’État émises pour financer l’effort de guerre offrent un rendement de 16 à 18 % en hryvnia (monnaie ukrainienne), soit un rendement réel d’environ 8 %. Cette fraction recomposée de l’oligarchie conserve ainsi sa fonction d’intermédiaire : son intérêt réside moins dans la production elle-même que dans son rôle de courtier dans l’attribution des contrats de reconstruction évitant des procédures de marchés publics transparentes.

Une nouvelle fraction du capital, centrée sur les technologies de défense, est en train d’émerger. Depuis 2022, 1,8 milliard de dollars (1,57 milliard d’euros) de capital-risque étranger ont été investis dans ce secteur. UForce, fabricant des drones navals Magura, a atteint le statut de licorne (terme dans le domaine du capital-risque qui signifie qu’une entreprise non cotée en bourse est estimée à au moins un milliard de dollars). Swarmer, spécialisée dans les systèmes de contrôle de drones par intelligence artificielle, a fait son entrée au Nasdaq en mars 2026.

Cette nouvelle fraction du capital possède un atout dont les oligarques affaiblis sont dépourvus : une propriété intellectuelle et des capacités d’ingénierie éprouvées au combat, développées dans les conditions d’une guerre de haute intensité que les entreprises occidentales ne peuvent reproduire en laboratoire. Son intérêt est donc de conserver le contrôle de cette propriété intellectuelle plutôt que de la laisser filer dans des structures européennes de coentreprises (joint ventures).

Le capital occidental — créanciers européens et américains, entreprises chargées de la reconstruction, fonds de capital-investissement déjà implantés à travers les baux agricoles — cherche à obtenir un accès privilégié aux contrats et aux concessions, grâce au levier que lui confère la dette, plutôt qu’en s’en remettant au jeu de la concurrence. Le mécanisme est le suivant : le pouvoir des créanciers conduit à imposer des conditions dans les procédures de marchés publics, lesquelles ouvrent la voie à des prêts liés (tied lending) et à des coentreprises qui transforment une propriété intellectuelle ukrainienne en un produit certifié allemand. Il ne s’agit pas d’une concurrence de marché, mais de la conversion de la dette en prise de contrôle sur l’appareil industriel.

La reconstruction sera ainsi un terrain d’affrontement entre ces trois fractions du capital. Les oligarques affaiblis s’opposent à des procédures transparentes de passation des marchés qui les évinceraient de leur rôle d’intermédiaires. La nouvelle fraction des technologies de défense subit des pressions pour transférer sa propriété intellectuelle, acquise dans les conditions du combat, vers des coentreprises européennes — transformant ainsi une innovation ukrainienne en produit certifié européen — sous peine de restrictions à l’exportation et d’un tarissement des financements. Quant au capital occidental, il utilise le levier de la dette pour obtenir un accès préférentiel aux marchés avant même que des conditions de concurrence ne soient établies.

Derrière cette rivalité entre fractions du capital se dessine toutefois un consensus de classe. Les réformes du code du travail adoptées en temps de guerre — suspension de la négociation collective, allongement de la durée du travail, affaiblissement des protections contre les licenciements — ont été adoptées avec le soutien du patronat ukrainien et sous la pression des créanciers occidentaux, qui en faisaient une condition de leur aide. La concurrence pour le partage des bénéfices de la reconstruction ne s’étend donc pas à la question du traitement réservé aux travailleurs·euses.

L’intégration du capital ukrainien dans les structures européennes ne relève pas seulement d’une série de contrats ou de décisions prises par des entreprises individuelles. Elle traduit une réorganisation de la géographie industrielle européenne dans laquelle l’Ukraine est appelée à occuper une position spécifique et subordonnée — une position qui porte un nom et qui s’inscrit dans une longue histoire.

L’Ukraine et la nouvelle Mitteleuropa

La course aux armements engagée par les principales puissances européennes répond au durcissement des rivalités pour le contrôle des sources de matières premières et des marchés à l’échelle mondiale — au sein de l’UE, le terme en vogue, c’est « l’autonomie stratégique ». Ce retour en force de l’Europe-puissance repose sur une longue histoire impériale, dont témoigne le réseau de bases militaires de la France et du Royaume-Uni, en Afrique, au Moyen-Orient, dans l’océan Indien et même en Amérique. Le soutien politique indéfectible et les livraisons massives d’armements de l’UE et du Royaume-Uni à Israël et aux pétromonarchies du Golfe montrent aussi le rôle joué par « l’Europe démocratique » dans cette région du « Sud Global ».

De façon plus générale, le découplage partiel avec Washington impose aux États de l’UE et au Royaume-Uni un effort de rattrapage dans les domaines technologiques où ils accusent le retard le plus marqué, en particulier l’IA, le cloud computing, les semi-conducteurs avancés, les batteries, les drones, les technologies spatiales et les biotechnologies. Une progression rapide sur ces terrains nécessite la mobilisation d’importants financements publics, que favorisent une forte intégration de la R+D civile et militaire.

Cette question se pose à l’Europe à un moment où sa principale locomotive économique, l’Allemagne, s’essouffle et doit repenser une partie de son modèle industriel. Dans une économie mondiale plus segmentée et en croissance ralentie, l’économie allemande tisse des liens de plus en plus étroits avec les Pays-Bas, les pays scandinaves et ses chaînes de valeur en Europe centrale et orientale (PECO).

On voit ainsi se développer une « fabrique allemande élargie à l’Est » — conception et assemblage final en Allemagne, sous-traitance en Pologne, République tchèque, Slovaquie. Cette zone est depuis les années 90 restée cantonnée aux industries traditionnelles : la Slovaquie est devenue le plus grand producteur mondial d’automobiles par habitant, dans des succursales de multinationales étrangères. L’Ukraine émerge comme la frontière orientale de ce redéploiement — source de matières premières, marché de reconstruction et réservoir de main-d’œuvre qualifiée.

Le terme Mitteleuropa avait connu une grande popularité dans l’empire allemand à la fin du XIXe siècle : durant la Première Guerre mondiale, le Deuxième Reich avait jeté son dévolu sur un vaste espace continental, de la Belgique à l’Ukraine, afin de s’imposer face aux empires français et britannique. La Seconde Guerre mondiale a marché sur les mêmes traces. Et la question se repose aujourd’hui dans des termes très différents. Ainsi, le recentrage allemand sur sa zone d’influence peut entrer en tension avec l’intégration européenne autour du couple franco-allemand — cela n’empêche pas des collaborations importantes (société KNDS, canon Caesar et char Leopard). Cet antagonisme traduit le fait que l’Europe est dominée par plusieurs puissances impérialistes aux histoires chargées et aux intérêts partiellement divergents.

La reconstruction de l’Ukraine ne sera pas un monopole européen. Les entreprises turques et chinoises — compétitives sur les prix et les délais — sont explicitement identifiées par les analystes européens comme le principal obstacle à la captation européenne des marchés. Dans ce contexte, l’Allemagne structure l’architecture financière : la KfW (Kreditanstalt für Wiederaufbau, banque publique allemande de développement) a constitué un fonds européen de reconstruction avec la France, l’Italie et la Pologne, aux côtés de la Banque européenne d’investissement (BEI) et de la Commission européenne, visant à mobiliser 6 à 7 milliards d’euros pour les infrastructures énergétiques, l’industrie et la logistique.

HHLA, l’opérateur portuaire et logistique hambourgeois, a déjà acquis 60 % du terminal intermodal Eurobridge, contrôlant ainsi le corridor ferroviaire et de fret entre l’Ukraine et l’UE. L’industrie allemande se prononce simultanément pour des financements liés — conditionnant l’aide à la reconstruction à des contrats de fournitures allemands. Créanciers et entrepreneurs convergent.

Ce que signifie « partenariat » en pratique

Le secteur des drones est l’endroit où cette logique d’absorption est la plus visible et la plus lourde de conséquences. Au début de l’année 2026, le PDG de Rheinmetall, Armin Papperger, a qualifié la production ukrainienne de technologie rudimentaire assemblée par des « femmes au foyer dans leurs cuisines ». Les données de terrain racontent une tout autre histoire. En 2025, les drones ukrainiens ont mené plus de 800 000 frappes confirmées, causant 90 % des pertes au combat russes — davantage que l’ensemble des autres systèmes d’armes réunis. Avant l’invasion à grande échelle, seulement 10 % de la production d’armement était domestique ; cette part dépasse désormais 50 %, et 75 % du budget d’acquisition d’armement en 2025 est allé à des fabricants ukrainiens.

La capacité ukrainienne dans le domaine des drones ne repose pas sur une production improvisée en attente de capitaux allemands. Il s’agit d’une technologie avancée, adaptée aux conditions spécifiques d’un pays en guerre, que l’industrie de défense européenne ne peut reproduire en laboratoire. Quatre années de guerre de drones de haute intensité ont produit une base de données de combat sur l’IA — identification autonome des cibles, coordination de nuées (swarm), adaptation à la guerre électronique — qu’aucun exercice ni aucune simulation ne peut générer. L’accès à ces données, ainsi qu’aux ingénieurs qui les ont développées, constitue l’une des fonctions principales des coentreprises (joint ventures).

C’est pour cela précisément que ce modèle existe : il ne vise pas à améliorer la production ukrainienne, mais à l’absorber dans des structures d’entreprises allemandes, certifiées par les circuits de commande publics allemands et financées par des capitaux allemands. Quantum Systems et Frontline Robotics ont ouvert une usine de production conjointe en Allemagne en décembre 2025 ; deux autres coentreprises ont suivi en avril 2026. Lorsque les sociétés ukrainiennes résistent à ce type d’absorption, des restrictions à l’exportation sont appliquées. Quantum Systems en a fait l’expérience en mai 2026, qui s’est vu barrer l’accès aux marchés occidentaux si elle n’acceptait pas les conditions de la coentreprise.

L’innovation ukrainienne intégrera ainsi les chaînes d’approvisionnement européennes non pas comme exportation ukrainienne, mais comme produit allemand intégrant le savoir-faire et les composants ukrainiens. La zone industrielle allemande élargie n’est pas seulement une structure de production. C’est aussi un marché du travail. Les pays qui forment son échelon de sous-traitance oriental sont les mêmes qui ont accueilli la plus grande part des réfugié·es ukrainiens — et qui réduisent désormais systématiquement les protections qui leur ont été accordées afin d’accroître la pression visant leur insertion à bas coût au marché du travail.

L’Ukraine, frontière orientale de l’Europe-puissance

Ces intérêts divergents expliquent que le programme ReArm Europe puisse prévoir un cadre commun et des incitations financières, mais qu’il n’envisage aucune intégration effective des efforts des pays membres. Une politique commune dans les domaines de la production d’armements et de l’organisation militaire supposerait une politique étrangère commune et des conceptions harmonisées en matière de défense que les principales puissances européennes sont loin de pouvoir mettre en œuvre. Ainsi, le développement d’un seul avion de combat de sixième génération se heurte à des rivalités industrielles insurmontables : la France et l’Allemagne viennent de rompre à ce sujet et l’Italie poursuit une collaboration avec le Royaume-Uni et le Japon.

En 2025, les dépenses militaires totales de l’UE, du Royaume-Uni et de la Norvège ont atteint 566 milliards de dollars (495 milliards d’euros), contre 954 milliards (834 milliards d’euros) pour les États-Unis, 335 milliards (293 milliards d’euros) pour la Chine et 191 milliards (167 milliards d’euros) pour la Russie. Ces données ne sont cependant pas comparables en termes de capacités militaires, parce qu’elles ne tiennent pas compte du montant des dépenses à parité de pouvoir d’achat (mPPP) — des pondérations permettant d’exprimer en dollars US le pouvoir d’achat des dépenses de chaque pays en matériel et services militaires.

Ces données montrent que les États-Unis sont clairement en tête, mais qu’ils sont talonnés par l’Europe — d’autant plus qu’on y ajoute l’Ukraine. En même temps, la Chine et la Russie ont un pouvoir d’achat militaire beaucoup plus élevé que ne le laissent supposer leurs dépenses au taux de change courant.

C’est ce retard quantitatif (mais aussi qualitatif) par rapport aux États-Unis que le programme ReArm Europe (900 milliards de dollars supplémentaires sur 5 ans) vise à réduire d’ici 2030. Le géant allemand Rheinmetall a multiplié sa production d’obus d’artillerie par dix de 2021 à 2025 et elle pourrait dépasser celle des États-Unis à l’horizon 2027 [3]. Pour la représentante de l’UE aux Affaires étrangères, l’Estonienne Kaja Kallas, « le moment est venu de transformer la puissance économique de l’Europe en force militaire ». Le commissaire européen à la défense, le Lituanien Andrius Kubilius, projette des investissements totaux de « 6 800 milliards d’euros dans le secteur militaire » d’ici 2035 : « ce sera un véritable big bang financier » [4].

Le 12 août 2025, le Financial Times révélait qu’en cinq ans, de 2020-21 à 2024-25, les chantiers en construction de l’industrie d’armement étaient passés de 0,9 à 2,8 millions de mètres carrés — « un tournant générationnel faisant passer l’Europe d’une production de temps de paix “juste à temps” à l’édification d’une base industrielle adaptée à une posture de guerre durable ». Cette volonté politique a provoqué une vague spéculative : de fin 2021 à fin 2025, les cours de l’allemande Rheinmetall AG ont été multipliés par 18 ; ceux du suédois Saab AB et de l’italien Leonardo S.p.A par 8 ; ceux du britannique BAE Systems et des français Dassault Aviation et Thales par 3. Durant la même période, l’indice Euro Stoxx 50 n’a été multiplié que par 1,4.

La capacité militaire envisagée par ReArm Europe à l’horizon 2030 ne concerne pas seulement sa frontière avec la Russie. C’est un instrument de l’Europe-puissance à vocation mondiale, dont l’Ukraine constitue aujourd’hui le théâtre le plus important. Sa dimension régionale dépasse d’ailleurs le cadre ukrainien : les États voisins — dans les Balkans occidentaux, dans le Caucase du Sud, en Afrique du Nord — font face à une Europe capable de soutenir ses exigences en matière de contrôle migratoire, d’accès aux ressources et aux marchés par des instruments plus contraignants que la diplomatie.

Réfugié·es et travail

Plus de 4,2 millions d’Ukrainien·nes vivent sous le régime de la protection temporaire de l’UE (4,5 millions en incluant le Royaume-Uni, la Norvège et la Suisse) [5]. L’Allemagne en accueille 1,15 million, la Pologne 950 000 et la République tchèque 390 000 [6]. L’Allemagne, la Pologne et la République tchèque ont émis près des deux tiers de toutes les décisions de protection temporaire depuis mars 2022. Ce sont les mêmes pays qui constituent l’échelon de sous-traitance de la zone industrielle allemande élargie. La Mitteleuropa n’est pas seulement une structure industrielle, c’est un marché du travail.

La tendance en Europe consiste à réduire les prestations afin de forcer les Ukrainien·nes à intégrer le marché du travail à tout prix. En Allemagne, celles et ceux qui sont arrivés après avril 2025 perçoivent des allocations de demandeurs d’asile plutôt que des prestations de citoyenneté. La République tchèque réduit les paiements d’un tiers si un·e réfugié·e n’est pas employé dans un délai de 150 jours. Une enquête du HCR, menée à la mi-2025, a montré que 57 % des réfugié·es en âge de travailler sont employés, mais que près de 60 % d’entre eux-elles occupent des emplois en dessous de leur niveau de qualification, soit deux fois plus que les nationaux des pays d’accueil dans des emplois peu qualifiés. Les femmes représentent 70 % de la population réfugiée ; les réductions de prestations poussent en particulier les mères de famille vers des emplois précaires et flexibles. La conception des politiques cible la fraction la plus vulnérable économiquement de la population réfugiée afin de maximiser la pression sur le marché du travail.

Le traitement différencié accordé aux Ukrainien·nes — statut plus rapide, droit au travail, prestations sans procédure d’asile complète — a été instrumentalisé par des partis de droite et des formations centristes opportunistes pour défendre un nivellement par le bas de la protection de tous les réfugié·es. Certains partis de gauche, dont le Sinn Féin en Irlande, ont adopté la même posture. La gauche a largement gâché l’occasion d’utiliser la sympathie envers les Ukrainien·nes pour plaider en faveur d’une extension de ces protections aux Palestinien·nes et à d’autres populations confrontées à la guerre et à des violences de masse.

Vingt pour cent du personnel académique et de recherche ukrainien se trouve désormais à l’étranger. L’harmonisation avec les normes éducatives occidentales accélère cette fuite : les partenariats entre universités ukrainiennes et occidentales fonctionnent comme des canaux d’extraction des talents hors du pays plutôt que comme des instruments de renforcement des capacités internes. La discipline du travail s’exerce aux deux extrémités : en Ukraine, les réformes de guerre ont suspendu la négociation collective et affaibli les protections contre les licenciements sous la pression des créanciers ; à l’extérieur de l’Ukraine, les réductions de prestations et la déqualification des compétences produisent le même résultat par d’autres moyens.

Le déficit démographique sera plus important que durant la guerre de Bosnie de 1992-95, période durant laquelle la protection temporaire a été inventée : seule la moitié des deux millions de personnes déplacées étaient revenues au pays en 2004. La diaspora ukrainienne est plus importante, mieux éduquée et plus profondément intégrée aux marchés du travail européens. La majorité restera durablement dans les pays d’accueil. L’Ukraine perdra ainsi une part significative d’une génération ; l’Europe occidentale gagnera une main-d’œuvre qualifiée à bas coût.

La stratégie européenne en matière de travail opère par le biais des politiques de prestations et des pressions du marché. Politiquement, elle s’exerce via le cadre d’intégration de l’UE — et là aussi, sa conception garantit une exposition de l’Ukraine aux marchés européens sans participation ukrainienne aux décisions de l’Union.

Une intégration sans droits

En mai 2026, le chancelier Merz a proposé un nouveau statut au gré duquel l’Ukraine participerait aux instances de décision de l’UE sans droit de vote, avec un accès progressif et au cas par cas aux programmes financés par l’UE. Cette proposition permettrait l’accès du capital européen au territoire ukrainien — par les contrats de reconstruction, les structures de fermage agricole, les concessions énergétiques — tout en refusant à Kiev un siège à la table des décisions.

Les garanties de sécurité de l’Europe occidentale fonctionneraient sous le régime de l’article 42.7 du traité de l’UE, laissé à la discrétion des États membres. Cela n’ajouterait rien à ce que fournissent déjà les prêts militaires et non militaires ainsi que la pression diplomatique européenne actuelle. Sans les États-Unis, l’UE peinerait d’ailleurs à imposer des sanctions. Elle a d’ailleurs peu fait pour empêcher les entreprises européennes de commercer avec la Russie, même lorsque des composants fabriqués dans l’UE étaient utilisés dans des systèmes d’armes russes tirés sur des cibles ukrainiennes. L’exposition aux marchés sans droits de décision est le cœur de la formule : l’Ukraine assume les obligations de l’intégration — ouverture des frontières au capital européen, harmonisation avec les normes de l’UE, remboursement de la dette — sans bénéficier des protections qu’apporterait l’adhésion.

L’Ukraine possède deux fois plus de terres arables que la France, leader de l’UE en la matière. Un quart est sous occupation russe. L’UE a absorbé plus de 52 % des exportations agroalimentaires ukrainiennes en 2024, contre 28 % en 2021. L’Ukraine est désormais le troisième fournisseur agroalimentaire du bloc, avec 13 milliards d’euros (contre 6,9 milliards avant la guerre). L’Ukraine exporte principalement des matières premières — maïs, blé, huile de tournesol — à faible valeur ajoutée.

Cela a provoqué des protestations d’agriculteurs en Pologne, en Slovaquie et en Hongrie. Ces trois pays ont maintenu des interdictions d’importation unilatérales, et l’extrême droite a fait du grain ukrainien un enjeu de mobilisation politique. Le conflit autour des matières premières en vrac — blé, maïs, tournesol — produites à grande échelle par les agro-holdings ukrainiens est la face visible de la tension. Mais le problème plus profond de l’Ukraine vient de l’ouest : l’intégration à la Politique agricole commune (PAC) exposerait les transformateurs alimentaires et les petits producteurs ukrainiens à la concurrence française et italienne dans les produits transformés, les produits laitiers et les denrées à forte valeur ajoutée.

Par ailleurs, les subventions de la PAC, si elles étaient étendues à l’Ukraine, bénéficieraient de manière disproportionnée aux grands agro-holdings — étrangers et nationaux — qui contrôlent déjà environ 28 % des terres arables. L’accord de libre-échange UE-Ukraine (DCFTA 2.0) de juin 2025 est plus restrictif que les mesures commerciales d’urgence qu’il remplace. L’architecture commerciale se durcit précisément au moment où l’Ukraine a le plus besoin d’un accès ouvert pour réduire sa dépendance aux prêts étrangers. L’intégration européenne est conçue pour capter les exportations ukrainiennes de matières premières tout en protégeant les secteurs européens de produits transformés de la concurrence ukrainienne. C’est la structure de l’échange inégal appliquée à l’agriculture.

Un long hiver de dépossession

Rien dans cet article n’invalide le soutien à la résistance ukrainienne. La Russie nie l’existence même de l’Ukraine en tant que nation. L’Occident ne nie pas son existence — il la subordonne à ses propres intérêts. Subordination et annihilation sont des formes distinctes de domination. Les traiter comme équivalentes est une erreur commise par une partie de la gauche opposée au soutien occidental à la résistance civile et armée du peuple ukrainien, et qui proteste contre l’envoi d’armes à Kiev. De même, ignorer les efforts coordonnés de l’Europe occidentale pour renforcer ses capacités militaires et intégrer l’Ukraine dans son orbite revient à commettre l’erreur inverse, celle de ceux qui considèrent l’UE et les autres pays d’Europe occidentale comme des alliés de l’Ukraine.

En tant qu’anti-impérialistes, nous soutenons sans réserve la résistance civile et armée du peuple ukrainien. Comme le souligne notre camarade historien-soldat Taras Bilous,

« c’est certainement un problème que les élites occidentales profitent de l’invasion russe de l’Ukraine pour augmenter les dépenses de défense. Et pourtant, une victoire russe pourrait conduire à une course aux armements encore plus grande. »

L’aide occidentale est un investissement, et non un don. L’UE propose une intégration sans droits. La nouvelle Mitteleuropa est une hiérarchie nationale et de classe. « ReArm Europe » est un programme de puissance ouest-européen dont l’Ukraine est le théâtre actuel, mais pas l’unique horizon. Si les travailleurs·euses ukrainiens et leurs alliés à l’étranger ne s’opposent pas aux visées des bourgeoisies et gouvernements ukrainiens et occidentaux, la reconstruction de l’Ukraine sera un long hiver de dépossession.

Jean Batou, Adam Novak

Vladislav Starodubtsev.

Contre l’antimilitarisme de gauche.

Tout récemment, le média polonais Onet a rapporté que la Russie prévoyait une provocation contre la Pologne. Il décrit un plan visant à mener des actions militaires contre l’État polonais en s’appuyant sur le principe du « déni plausible ». Il s’agirait notamment d’une frappe délibérée de drones contre des infrastructures polonaises critiques, sous prétexte de brouillage ou de dysfonctionnement, ou encore d’une petite incursion de forces terrestres — en invoquant des problèmes de GPS ou des malentendus. De telles actions visent à provoquer une fracture et à exploiter le manque de cohésion et de détermination, ainsi que les querelles politiques entre les États membres de l’OTAN — car différents États proposeraient des réactions différentes, voire aucune réaction hormis une condamnation diplomatique, élargissant ainsi l’éventail des possibilités et ouvrant la voie à davantage de moyens d’escalade pour mener une guerre par procuration contre l’Europe.

Une telle stratégie porte déjà ses fruits. La Russie a déjà attaqué la Pologne et la Roumanie ; ses drones ont survolé l’Allemagne, le Danemark, la Suède, l’Irlande et le Royaume-Uni, au-dessus des aéroports, des stations de communication ou des bases militaires. En Irlande, des drones russes se trouvaient vraisemblablement dans l’espace aérien lors de la visite de Zelensky dans le pays. Des drones russes ont espionné les installations nucléaires de l’OTAN, avec au moins 144 observations de drones espions.

La soi-disant « flotte fantôme » russe est utilisée pour ces sorties de drones. Elle sert également à attaquer les infrastructures sous-marines de l’UE, à menacer les communications, le commerce et les liaisons maritimes — une stratégie rapidement adoptée par la Chine, qui développe ses propres capacités spécifiques de sabotage sous-marin, ainsi que des opérations sur le sol européen.

Le département russe chargé de la cyberguerre mène sa propre guerre. Il y a deux ans, lors d’une provocation majeure, il a perturbé le Service national de santé britannique, et à ce jour, il a commis une grave atteinte à la sécurité nationale en volant des données appartenant à des responsables britanniques et au personnel du ministère des Affaires étrangères. À cela s’ajoute une infrastructure massive de bots, des réseaux d’influence, une collaboration avec différentes forces politiques pour promouvoir ses intérêts, ainsi que des manœuvres de manipulation politique directe, d’ingérence électorale, d’assassinats politiques, de chantage et d’autres campagnes.

En Bulgarie, une unité du GUR russe a fait exploser un entrepôt de munitions, s’inscrivant dans une longue série de sabotages militaires dans le pays. 

Pendant ce temps, la Russie accumule des ressources et renforce sa présence à la frontière de l’OTAN.

La sécurité européenne est également confrontée à un certain nombre de menaces. Tout d’abord, l’indécision politique de l’un quelconque des grands pays du bloc, ne serait-ce qu’un seul, pourrait avoir des conséquences désastreuses. Deuxièmement, l’Europe est loin d’être un bloc uni, chaque pays ayant ses propres orientations politiques et ses propres objectifs stratégiques ; de plus, il existe au sein de l’UE des pays dotés de gouvernements pro-russes, comme la Slovaquie et la Tchéquie, des gouvernements instables, des États neutres et des États dépourvus d’armée. Se pose ensuite la question des infrastructures : l’Europe est-elle même capable de déplacer efficacement ses armées ? Peut-elle approvisionner ses forces armées sur une longue période ? Peut-elle acheminer ces ravitaillements ? L’Europe peut-elle défendre ses côtes contre les drones navals et les incursions ? Peut-elle défendre son espace aérien ? 

La production, la recherche, l’expérience et les moyens aériens stratégiques de l’Europe sont à la traîne par rapport à ceux de la Russie. Les tensions avec les États-Unis rendent désormais 1) possible une menace américaine en cas de conflit avec la Russie, 2)les menaces contre les chaînes de production, 3) le risque de rendre obsolètes les systèmes HIMARS, Patriot, F-16 et F-35 — qui ne peuvent fonctionner sans pièces américaines, sans échange de renseignements avec les États-Unis et qui pourraient éventuellement être bloqués par ces derniers en raison de leurs logiciels. 

L’UE n’a pas encore développé d’équivalent à Starlink (bien que, dans ce domaine, l’Europe fasse des progrès constants). Pour une guerre de type moderne, l’industrialisation spatiale est indispensable. Les ports spatiaux deviennent eux aussi des infrastructures militaires importantes. L’UE est à la traîne en matière d’infrastructures d’IA utilisées pour le ciblage autonome, en particulier dans le contexte de la guerre électronique.

Les moyens navals européens sont également faibles. Le Royaume-Uni a indiqué qu’il ne pouvait exploiter que deux sous-marins à la fois, alors qu’il n’en possède que dix. La France en compte dix, tandis que l’Allemagne en possède six. Tous sont insuffisamment entretenus. La Russie en déploie déjà trois simultanément, et cinq lors des exercices ; elle dispose de 60 sous-marins en réserve.

L’armée britannique souffre d’un sous-financement massif. Elle s’appuie sur du matériel obsolète, ne compte que 73 000 militaires d’active, et doit composer avec des chaînes d’approvisionnement précaires et irrégulières ainsi qu’avec une infrastructure inexistante pour la conscription nationale et la formation des réservistes. Le ministre chargé des anciens combattants, Alistair Carns, a fait remarquer que dans une guerre de haute intensité (comme celle entre la Russie et l’Ukraine), l’équipement et les effectifs de l’armée britannique pourraient être épuisés en à peine six mois.

L’armée française est conçue comme une force d’intervention rapide pour des opérations à l’étranger et pour maintenir une présence en Afrique. Elle manque de capacité industrielle et de préparation pour une guerre de grande envergure et a besoin d’une refonte structurelle complète. Bien qu’elle soit l’armée la plus puissante d’Europe, elle n’est pas à la hauteur de la Russie.

L’armée allemande connaît actuellement une expansion rapide et relève bon nombre de ses défis. Elle est toutefois confrontée à une grave pénurie d’effectifs, avec un taux de préparation au combat de seulement 50 %. Elle manque également de soldats professionnels capables de former les nouvelles recrues.

Le réarmement est également saboté par les États membres eux-mêmes. Les pays européens qui tentent d’atteindre les objectifs de dépenses de l’OTAN fixés à 2 % ont gonflé leurs budgets de défense en y incluant les retraites militaires, la défense civile, les opérations des garde-côtes et les coûts des agences de renseignement. L’Italie a inclus dans son budget militaire la construction de routes et le pont de Messine, tandis que la Slovaquie a intégré des hôpitaux civils.

La plus forte augmentation du budget militaire concerne la production, les infrastructures et les salaires — autant d’éléments qui profitent directement à la population.

Dans le même temps, le financement militaire ne fonctionne pas comme un simple interrupteur : une augmentation des dépenses n’entraîne pas une augmentation rapide des capacités. Les pays ont besoin de plans s’étalant sur plusieurs années pour accroître leurs stocks d’armes, préparer leurs infrastructures militaires, leurs plans et leurs chaînes de production. Certains projets de recherche et développement pourraient prendre des décennies. 

L’Europe manque de capacités de défense aérienne et de renseignement nécessaires aux frappes à longue portée et à l’interception de drones. Elle ne dispose pas non plus d’une défense aérienne suffisante, même si l’objectif est uniquement de protéger les moyens militaires et non les civils.

Elle ne dispose pas de services de contre-espionnage suffisants pour faire face aux menaces terroristes orchestrées par des pays dotés d’une grande expertise en matière d’espionnage et de moyens financiers, ainsi que de décennies d’infiltration, comme la Russie. En Ukraine, la Russie s’attaque constamment aux couches vulnérables de la société et aux adolescents, leur proposant des rémunérations lucratives pour commettre des attentats à la bombe. Dans des forums de discussion en ligne, elle leur apprend à fabriquer des engins explosifs, puis à les faire exploser aux côtés de ceux qui les ont fabriqués, généralement des adolescents. En Europe, la Russie semble collaborer avec de petits cercles naïfs de l’extrême gauche, dirigeant des attaques – pour l’instant de nature plus pacifique – contre les infrastructures militaires et énergétiques.

Il faut donc tenir compte du fait qu’il est contre-productif de parler d’une « armée européenne » en général. En effet, même s’il pouvait exister des infrastructures communes, les forces armées agiraient dans un cadre national, à l’instar de ce qu’ont fait les Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale ; la situation en matière de défense européenne semble complexe.

En effet, la volonté politique de soutenir une guerre de longue durée est l’une des principales préoccupations. À cela s’ajoutent les pénuries de recrutement constatées et la nécessité urgente de réintroduire la conscription. Les forces actuelles ne suffisent pas à couvrir la frontière entre l’OTAN et la Russie, ni à fournir une force expéditionnaire substantielle dans les pays baltes. Une autre préoccupation est la montée en puissance des partis d’extrême droite. La victoire d’un parti pro-russe en Allemagne, au Royaume-Uni, en France, en Pologne, en Roumanie ou en Italie pourrait gravement compromettre, voire réduire à néant, la capacité des forces européennes à contrer une incursion russe ou une attaque de grande envergure contre l’OTAN (si l’OTAN existe encore à ce moment-là).

Les effectifs, les voies d’approvisionnement et les contraintes logistiques limitent considérablement les possibilités de défense européenne. Toutes les voies logistiques possibles vers les pays baltes ainsi que vers la Finlande constituent des cibles faciles pour les drones et sont impossibles à défendre. Toute manœuvre à forte densité de troupes pourrait facilement tourner au suicide

Les exercices de simulation de l’OTAN donnent des résultats mitigés. Le scénario le plus probable est que l’OTAN ne parvienne pas à défendre les pays baltes et soit contrainte d’adopter des positions défensives, ce qui aboutirait à une impasse. La réalité est probablement encore pire, car ces exercices ne tiennent pas compte des écarts d’expérience. L’année dernière, des exercices menés avec l’Ukraine ont montré qu’une seule compagnie ukrainienne pouvait facilement neutraliser une brigade. Il y a peu de raisons de croire que les unités de drones russes seraient nettement moins performantes que leurs homologues ukrainiennes. 

États-Unis.

Les États-Unis, bien qu’ils soient une superpuissance militaire, sont eux aussi confrontés à des problèmes majeurs dans leur secteur militaire. Malgré le budget militaire le plus important, ils souffrent d’une allocation des fonds pléthorique et inefficace, de la mainmise du secteur privé et du lobbying oligarchique. Cette tendance n’a fait qu’empirer avec les réformes trumpiennes, qui incluent la lutte contre la « DEI » et les programmes de cuirassés. Leurs capacités et leur état de préparation souffrent également grandement d’opérations comme celle menée en Iran — gaspillage de capacités stratégiques et de précieux missiles de croisière et missiles antiaériens Patriot pour une intervention qui s’est avérée aventuriste, contre-productive et, selon l’évaluation de la légitimité des dommages collatéraux, criminelle ; il convient également de noter qu’une grande partie des dépenses militaires américaines est consacrée aux salaires, ce qui rend trompeuses les comparaisons avec l’armée chinoise, qui verse des salaires bien inférieurs.

Dans les simulations de guerre portant sur une invasion ou un blocus de Taïwan par la Chine, les États-Unis et leurs alliés (tels que le Japon et Taïwan) l’emportent généralement, mais à un coût dévastateur. La victoire n’est pas acquise d’avance, car il existe un nombre non négligeable de simulations où les États-Unis s’inclinent face à la Chine. La situation est encore pire si l’on prend en considération non seulement les intérêts nationaux américains, mais aussi le coût en vies humaines à Taïwan, et éventuellement aux Philippines et au Japon si les États-Unis ne tiennent pas leurs engagements.

Dans son rapport d’évaluation de 2026 intitulé « Les États-Unis sont-ils prêts pour une guerre contre la Chine ? », le Center for Strategic and International Studies (CSIS) résume ainsi la situation : « Malgré les progrès récents, l’armée américaine aurait du mal à mener une guerre de longue durée contre la Chine en raison d’un manque de munitions à longue portée, de systèmes de défense aérienne et d’intercepteurs, ainsi que de systèmes aériens, sous-marins et de surface sans pilote. Il serait encore plus difficile de dissuader un adversaire ou de mener une guerre sur deux fronts — dans la région indo-pacifique et en Europe. Il n’existe pas de solution miracle, car les délais de production s’étendent sur trois à quatre ans pour certaines munitions essentielles, telles que les SM-6, SM-3 IB, JASSM et Tomahawk. » Ce rapport souligne également la nécessité urgente d’adopter un vaste programme d’aide militaire en faveur de Taïwan, ce que l’administration Trump refuse de faire, et précise que «les États-Unis ont consommé tellement de munitions en Iran que certains responsables de l’administration estiment de plus en plus que l’Amérique ne serait pas en mesure d’exécuter pleinement ses plans d’urgence pour défendre Taïwan contre une invasion chinoise si celle-ci venait à se produire à court terme»

Dans le cadre d’une guerre contre la Chine, on part principalement du principe que les États-Unis combattraient dans une situation de désavantage significatif. Ils seraient presque toujours vulnérables aux frappes de drones et de roquettes et devraient mettre en œuvre une stratégie de « saut d’île en île », ainsi qu’une guerre s’apparentant au théâtre du Pacifique de la Seconde Guerre mondiale. Le Japon a mené une lutte contre le temps face à la Chine, confronté à une pénurie de carburant et à un manque de ressources dans presque tous les domaines possibles, de la construction à l’agriculture, en passant par la main-d’œuvre. Aujourd’hui, les États-Unis devront affronter un ennemi bien plus performant sur le plan industriel, doté d’une population plus nombreuse et de ressources abondantes, ce qui augmentera d’autant les pertes humaines dans un tel conflit. 

Tout cela part du principe que les États-Unis ne peuvent pas réduire leur budget militaire et devront probablement l’optimiser sans pitié, voire l’augmenter.

On pourrait avancer l’argument «Pourquoi mourir pour Dantzig», qui est à mon avis un argument moralement répugnant, niant toutes les vertus fondamentales et la responsabilité de chacun envers l’humanité ; mais même en mettant cela de côté, comme le soulignent de nombreux analystes militaires et comme le montrent les jeux de guerre, une invasion chinoise de Taïwan déstabiliserait tellement la région du Pacifique, en particulier en cas de blocus, que des attaques, délibérées ou non, contre les alliés des États-Unis — le Japon et les Philippines — seraient hautement probables. Ainsi, même si on le souhaitait, la politique d’apaisement ne fonctionnerait tout simplement pas.

La victoire contre la République populaire de Chine ne signifierait pas en soi la capitulation totale de celle-ci, mais la survie de Taïwan. Cela signifie qu’il subsisterait une menace persistante, mais avec bien moins de navires américains, des bases et des capacités aériennes américaines détruites, et probablement une volonté politique réduite de défendre Taïwan si une nouvelle tentative de ce type venait à être menée.

La défense comme impératif dans un monde de plus en plus injuste

L’armée pourrait être considérée comme un instrument d’escalade en soi, dont la simple existence provoque des tensions — puisque l’objectif de l’armée est de mener des guerres. Ou bien elle pourrait être perçue comme une parodie de vertu civique et de valeurs morales. Ces deux arguments sont tout à fait solides. Mais tous deux abordent ce qui est décrit dans un article de blog intéressant intitulé « The Case For European Rearmament — Against The Left’s ‘Beautiful Soul’ » (Plaidoyer pour le réarmement européen — Contre la « belle âme » de la gauche), dans lequel l’auteur écrit : «La belle âme se considère comme moralement pure et refuse d’agir dans un monde qu’elle juge corrompu. Elle reste en retrait, privilégiant une harmonie intérieure qui n’est pas entachée par le compromis. (…) un état où le moi ne veut pas souiller l’éclat de son être intérieur par l’action, ce qui signifie que cette posture morale conduit à la passivité et à une incapacité à faire face aux contradictions du monde réel.» Cela vaut tout autant pour la gauche conservatrice que pour la gauche antimilitariste. Paradoxalement, la vision conservatrice de l’armée ne pourrait exister que si cette force, dotée d’une éthique civique, communautaire et égalitaire forte, s’engageait dans des réformes et une restructuration militaires.

C’est là que réside le point de chute du conservatisme moderne, ainsi que le fort élitisme et l’oligarchisme des forces politiques conservatrices. En ce sens, seule la gauche, en inculquant le sens du devoir de citoyen-soldat, l’égalitarisme et les vertus démocratiques et anti-expansionnistes, peut concrétiser l’idéal conservateur pour l’armée. Dans le même ordre d’idées, ce n’est que par une participation active – et je dirais volontariste – de la Gauche au sein de l’armée qu’elle pourra à la fois maintenir la sécurité tout en préservant l’éthique de l’autodéfense et de l’intervention humanitaire, plutôt que de se replier dans le monde des possessions féodales, des soi-disant sphères d’influence, des puissances mondiales et des pays isolationnistes, qui glissent de plus en plus vers l’autoritarisme. 

Les tensions

L’augmentation des dépenses militaires relève à la fois des dépenses sociales, car il s’agit avant tout d’un investissement dans les salaires, la sécurité, la recherche et l’industrie manufacturière. Comme l’écrit Paul Mason dans le cas du Royaume-Uni : « un emploi moyen dans l’industrie de la défense rapporte 15 000 £ de plus que la moyenne du secteur manufacturier ; les emplois dans la défense peuvent être répartis dans des régions ayant besoin de nouveaux investissements industriels ; et selon une étude sur laquelle le Parti travailliste s’est appuyé pour concevoir sa stratégie industrielle, chaque milliard de livres sterling dépensé pour la défense génère 2,2 milliards de livres sterling de croissance du PIB. »

Il est bien sûr indéniable que les dépenses militaires impliquent des compromis par rapport à une expansion plus importante d’autres dépenses sociales. C’est cette tension qu’il convient toujours de reconnaître et de gérer. L’armée devrait donc être considérée comme un bien public, et l’augmentation de ses dépenses justifiée comme un bénéfice pour le peuple, pour l’humanité, ou les deux.

Alors que le débat, du moins en Europe, évolue en faveur d’une armée de conscription, je tiens à souligner la nécessité de repenser l’armée en tant que devoir civique, plutôt que comme une force professionnelle isolée et échappant à toute responsabilité vis-à-vis de la société, dotée de sa propre culture distincte, qui, généralement en raison d’un manque d’engagement auprès d’un public non initié aux questions militaires, ni auprès de ceux qui n’ont pas signé volontairement leur contrat, crée un environnement sclérosé, souvent masculin, abusif et toxique, à l’image des États-Unis et de leur culture militaire particulièrement déshumanisante. Une armée entièrement volontaire renforce également les divisions sociétales et permet aux pays de mener plus librement des campagnes militaires agressives. Elle affaiblit par ailleurs le contrôle des citoyens sur l’armée.

On pourrait faire valoir qu’en permettant aux États de se militariser, cela crée le risque qu’ils utilisent leur puissance militaire pour étendre leur emprise injuste et se servent de l’armée à des fins expansionnistes. Il s’agit d’un risque sérieux et tout à fait justifié qui devrait être abordé par la gauche et par une participation démocratique au débat militaire, plutôt que par un rejet total de la sphère militaire. Tout citoyen responsable a le devoir de s’opposer à cela. Si l’armée fournit les moyens, le fait de s’engager dans de telles campagnes relève d’une décision politique d’un pays, qui nécessite soit le consentement de la population, soit une classe politique sans contre-pouvoir. 

De plus, dans un monde imparfait, il faut se rappeler que la coalition des Alliés contre l’Allemagne nazie était composée d’empires, d’États qui menaient directement des politiques coloniales et occupaient des pays tiers — à une échelle incomparable à celle de n’importe quel État membre de l’OTAN aujourd’hui. L’investissement militaire est un projet à long terme, qui ne peut être mis en œuvre rapidement si aucune préparation préalable n’a été effectuée. À cet égard, il convient d’évaluer le bien commun de son propre peuple et de l’humanité au regard des menaces actuelles, des menaces futures et des facteurs totalement imprévisibles d’un monde en mutation.

L’heure est-elle venue de rétablir la conscription générale ?

Dans ses Réflexions sur le gouvernement de la Pologne, Rousseau affirmait que les milices citoyennes — au sein desquelles les citoyens défendent leur propre liberté et leur patrie — sont de loin supérieures aux armées professionnelles de mercenaires, qui peuvent facilement être retournées contre la population ou utilisées à des fins d’agression impérialiste. Cet argument fait l’objet d’un vif débat entre les partisans et les opposants à la conscription au sein de l’espace démocratique et progressiste.

La réalité moderne le présente plutôt comme un élément positif, mais insuffisant, et exige une société civile forte ainsi qu’un sens de l’identité politique, des valeurs et de l’activisme pour que cette notion d’« armée citoyenne », en tant que gardienne de la liberté et contrepoids aux tendances impérialistes ou expansionnistes, puisse s’épanouir pleinement. Le cas du modèle de l’armée russe à contrat a été adopté précisément parce que l’impopularité de la mobilisation rendait difficile une campagne militaire soutenue en Tchétchénie. Le recours à des volontaires rémunérés isole le grand public russe de la guerre. Contrairement à la conscription, qui touche directement les familles dans tout le pays, le recrutement sous contrat cible des groupes démographiques vulnérables spécifiques en leur offrant des salaires et des primes lucratifs.

Sven Alternburger, dans son article «Pourquoi la conscription civile et militaire mérite qu’on s’y intéresse à nouveau», fait valoir que «les forces entièrement composées de volontaires risquent de s’isoler (…) En revanche, la conscription, en puisant largement dans la population, peut contribuer à combler le fossé entre militaires et civils et avoir des effets positifs à long terme sur le fonctionnement interne, la composition et la culture des forces armées. Au-delà de cette dimension interne, la conscription pourrait également favoriser une plus grande prise de conscience sociétale de la guerre et servir de contrepoids sociétal à la politique étrangère et militaire (…) Elle offre un moyen plus équitable de répartir les charges sociétales que les institutions actuellement dominantes, en remédiant aux inégalités existantes quant à la répartition des coûts de la défense nationale et des services publics (…) la conscription civile (et militaire) peut promouvoir l’éducation civique et la cohésion sociale, en offrant des occasions rares aux citoyens d’horizons divers d’interagir et de coopérer au sein de sociétés fragmentées et politiquement polarisées. »

À mon avis, un autre facteur important à prendre en compte est la valeur du service militaire, qui englobe la camaraderie, le sacrifice de soi, l’inclusivité et le sens de la responsabilité communautaire, ainsi que la reconnaissance des intérêts de la société comme s’opposant aux tendances du néolibéralisme qui érodent les communautés et instillent un sentiment d’égoïsme. 

Cela dit, l’Europe est confrontée à une pénurie de main-d’œuvre due à la détérioration des capacités de ses forces armées au cours des dernières décennies. Elle ne parvient pas à pourvoir pleinement ses postes militaires, et ne dispose pas non plus d’une classe militaire formée capable d’assurer l’instruction des nouvelles recrues. Elle manque également d’infrastructures pour la conscription — ce qui pourrait s’avérer désastreux en cas de guerre, même limitée, avec la Russie. Comme mentionné plus haut, l’armée allemande fonctionne à 50 % de son efficacité en raison de sa pénurie d’effectifs. Et son manque de réservistes rend difficile le maintien de sa préparation au combat dans l’hypothèse d’une guerre prolongée.

Compte tenu de son efficacité et de son caractère civique, le modèle finlandais de conscription générale et de préparation militaire offre un certain nombre d’avantages, tant pour une approche égalitaire que pour le développement des capacités d’autodéfense. 

Le modèle finlandais de conscription contribue à l’intégration des migrants et lutte contre les inégalités entre les sexes. Les nouvelles formes de conscription en Europe pourraient être bien plus courtes (quelques mois, plutôt qu’une année) et ne pas être limitées par le genre (conscription réservée aux hommes). La Finlande se distingue de la plupart des autres armées européennes pratiquant le service obligatoire non seulement par son modèle de conscription, mais aussi en veillant à disposer d’un flux continu de troupes prêtes au combat. Dans le contexte des efforts de remilitarisation en Europe, les nouveaux systèmes d’armement nécessitent du personnel qualifié pour les faire fonctionner, comme on le voit en Pologne, qui pourrait rencontrer des difficultés à recruter des soldats professionnels dans le cadre de son renforcement militaire. De plus, d’un point de vue politico-militaire, la classe militaire isolée devrait être démantelée, et la culture des entraînements rigoureux devrait être remplacée par l’approche du « citoyen-soldat », où les sphères politique et militaire sont étroitement liées, et où les soldats participent à la vie civile, tirant des enseignements de chacune de ces sphères, plutôt que d’être uniquement des soldats professionnels. Cela est hautement bénéfique tant pour la vie de la nation que pour l’armée elle-même. 

Quelques remarques sur l’argumentaire de gauche en faveur de l’armée.

En rédigeant ce texte spécifiquement à l’intention de la gauche, je cours le risque de donner à l’argumentation générale une apparence politiquement partiale et étroite, comme si elle s’adressait à un public généralement hostile à ce type de discussion.

Les mouvements de gauche des années 1980 et suivantes étant ancrés dans le pacifisme et la rhétorique anti-OTAN, et les partis de gauche actuels en Europe, ainsi que le DSA aux États-Unis, affichant de forts signes de xénophobie à l’égard de l’Ukraine et, au mieux, une hostilité totale à toute discussion sur les menaces russes et chinoises, et au pire, adoptant des positions pro-chinoises et pro-russes ; je n’écris pas ce texte pour ce public. Mais pour ces personnes prises entre la culture « antimilitariste » de la gauche et les réalités de notre époque. Contraintes de recourir à une pensée complotiste ou à des analyses profondément incompétentes sur les capacités militaires, les budgets ou la nature de la guerre. La pression de cette culture est si forte qu’elle engendre une réflexion pleine de contradictions insoutenables. À mon avis, il est possible de faire évoluer la gauche de son état de stagnation vers une force civique et vertueuse, capable d’être responsable et humaniste, c’est-à-dire de défendre les peuples du monde entier, que ce soit à Taïwan, en Ukraine ou ailleurs.

Considérations politiques et examen de la politique militaire de la gauche pro-ukrainienne

Bien que je m’oppose à l’« antimilitarisme », je pense que la question de savoir s’il faut soutenir le « militarisme » dépend entièrement de la manière dont on définit ce dernier. Réflexions importantes de la militante ukrainienne Hanna Perekhoda. Elle écrit : « Je pense qu’il faut distinguer le militarisme de la défense. Le militarisme, c’est la guerre en tant qu’opportunité commerciale (…) La défense, c’est la capacité de la société à se protéger contre l’agression. » Elle avance un argument très pertinent selon lequel les objectifs de la gauche devraient être «premièrement, d’assurer la survie structurelle d’un espace démocratique ; deuxièmement, de lutter de l’intérieur de cet espace pour redéfinir son contenu politique et social ». Je pense qu’il s’agit là d’une position alternative légitime. Si l’on définit le militarisme comme l’opposé de la défense, nous devrions en effet être antimilitaristes. En revanche, s’il est défini comme antimilitaire, nous devrions nous y opposer. Dans son article, Hanna commet selon moi l’erreur de considérer la guerre hybride et une éventuelle incursion russe comme un problème propre à chaque pays, ce qui l’amène à conclure : « Contre le fait de dépenser des milliards pour la “défense nationale”. La Suisse n’est pas menacée par l’Allemagne, la France ou l’Italie. Il faut plutôt contribuer à la sécurité collective européenne. » Bien que le pays ne soit pas menacé par ses voisins, la production militaire, l’expansion de l’armée de l’air, le contre-espionnage et le fait de disposer d’une armée nationale opérationnelle et prête à intervenir renforcent bel et bien la défense continentale, même si la Suisse continue d’adopter une position de neutralité pour le moins immorale. 

Christian Zeller, un militant pro-ukrainien, écrit : « Nous ne pouvons approuver un réarmement général des puissances impérialistes européennes. Elles utiliseront leur puissance militaire pour imposer leurs revendications par la force dans un contexte de rivalité accrue », une préoccupation que j’ai déjà abordée, et il poursuit : « Le réarmement conduira à une répartition encore plus inégale des ressources sociales et à l’enrichissement des secteurs les plus pervers du capital » — ce qui est faux, car la majeure partie des dépenses militaires correspond en réalité à des salaires. L’auteur semble également avancer l’argument consistant à fournir des armes à l’Ukraine sans les remplacer ni avant ni après la transaction : « Les États européens doivent être contraints de livrer le maximum de leurs stocks d’armes (en particulier de défense aérienne). » Un tel argument sous-estime la nécessité des systèmes de défense anti-aérienne pour se défendre contre d’éventuelles attaques de drones et de missiles, y compris d’éventuelles provocations menées sous le couvert d’un déni plausible. Des attaques de drones menées par des unités anonymes et sans marquage ; ou invoquant une défaillance du système pour les roquettes et les drones. Et il ne s’agit pas d’une question théorique. Cela s’est déjà produit en 2025 au-dessus de la Pologne. L’interception de drones et de roquettes nécessite des moyens militaires coûteux, qui exigent également un investissement important dans la production, ainsi que des plans à long terme de maintenance et d’expansion militaires. Les forces aériennes des pays européens ont réagi à cette incursion, mais avec des moyens d’un coût disproportionné, car l’Europe ne dispose pas de systèmes hybrides de défense anti-aérienne, qui devraient sans doute couvrir l’ensemble du continent.

Je partage les autres arguments de Zeller, qui plaide en faveur d’un contrôle étatique de l’industrie militaire, d’un encadrement des gouvernements et de l’application de normes écologiques strictes en matière d’expansion industrielle. Ces points, associés à un regain de respect pour les vertus militaires, pour le concept de citoyen-soldat et de défense de la société, pour le partage des charges et, comme je l’ai soutenu, au soutien à l’appel au réarmement, pourraient constituer le fondement d’une gauche militante et républicaine, élaborant des arguments en faveur d’une société plus égalitaire et mettant fin au financement de la richesse excessive des super-riches au profit de la défense, du bien-être social, de la justice et de la sécurité. 

Les textes d’Adam Novak s’inscrivent dans le même esprit. Ils apportent un éclairage jusqu’alors absent du débat, à savoir que Rheinmetall et d’autres entreprises européennes sont en concurrence avec des entreprises ukrainiennes. Le développement de l’industrie militaire n’est ni cohérent, ni correctement piloté par l’État. Il subit des influences oligarchiques et les intérêts égoïstes de certains États, qui vont à l’encontre du bien commun et d’une politique de défense commune et harmonieuse. Il convient de s’opposer à ses arguments contre « ReArm Europe », sans pour autant rejeter sa contribution positive qui met en lumière les faiblesses du réarmement européen. 

Dans cette optique, je suis profondément sceptique face aux déclarations des membres pro-ukrainiens de Die Linke : « Un antimilitarisme qui oublie ceux qui ont été attaqués n’est pas de l’antimilitarisme », qui prônent une position pro-ukrainienne tout en s’opposant aux investissements militaires, au point de rendre impossible même le soutien à l’Ukraine à l’échelle actuelle. Il convient également de noter les politiques similaires du Parti vert britannique, ainsi qu’une tendance observable dans certaines franges de la gauche radicale pro-ukrainienne : sa tentative de concilier l’ancienne culture du mouvement pour le désarmement nucléaire des années 80 avec la nouvelle réalité, créant ainsi un amalgame de contradictions. Plutôt que d’analyser la situation réelle, on sélectionne de plus en plus les éléments de la situation pour les faire correspondre à des convictions préétablies. 

Mariana Mortagua, dans son discours de février 2025, déclare : « Mener une guerre au nom de la démocratie tout en laissant la démocratie mourir est une erreur que les générations futures ne pardonneront pas. » La majeure partie de son discours était truffée de désinformation et comportait des exigences oppressives à l’égard de l’Ukraine. Cependant, ce point, je pense, mérite d’être retenu. La question du réarmement pourrait et doit être présentée précisément comme un combat pour la démocratie, comme un devoir civique, en étendant cette logique à toutes les sphères de la société, et ainsi en luttant contre l’extrême droite, l’oligarchie et les tendances antidémocratiques, en luttant pour la souveraineté face aux États-Unis et à la Chine, en ravivant l’esprit de responsabilité citoyenne et le principe déjà mentionné du partage des charges.

Conclusion

L’antimilitarisme est une erreur lorsqu’il se traduit par le refus du réarmement, de la participation à l’armée et le rejet des vertus du soldat. En raison d’une profonde méconnaissance des menaces militaires auxquelles notre monde est confronté, d’un manque d’expertise et d’analyse militaires, ainsi que d’une absence de réflexion stratégique, de nombreux courants de la gauche ne voient pas le monde tel qu’il est et fondent leur analyse sur cette vision erronée. Elle s’est déjà dotée de cadres et de schémas datant des années 80, que de nombreux militants de gauche tentent d’imposer à la réalité. On utilise des a priori tout faits, et on sélectionne ce qui se passe dans le monde pour les faire correspondre. Ces a priori rendent la gauche non seulement absente, mais hostile au débat sur les questions militaires et de sécurité ; elle n’est pas représentée au sein de l’armée et n’a ni l’influence ni la possibilité d’influer sur les politiques militaires, ni de changer l’orientation et l’approche de l’armée. Une telle approche sert les pouvoirs les plus sombres du monde.

La gauche devrait soutenir le réarmement et agir dans ce cadre. Elle devrait se battre pour que ce réarmement soit démocratique, égalitaire, anti-expansionniste, écologique et orienté vers la sécurité collective ; elle ne devrait pas abandonner le terrain à ceux qui sont les plus désireux de transformer la défense en source de profit ou en domaine spéculatif et isolé. 

Le réarmement doit devenir une école de citoyenneté, ancrée dans les vertus et les valeurs sociales et politiques, capable de répondre aux menaces de notre époque. Pour cela, la Gauche doit y participer directement, prendre part activement au débat militaire et le façonner, et s’impliquer elle-même dans l’armée. La culture pacifiste et l’antimilitarisme doivent être repensés au profit d’une Gauche militante, combative et civiquement engagée, qui ne sera pas réactionnaire (au sens où elle réagirait à un agenda fixé par d’autres, enlisée dans une pensée qui a depuis longtemps fait son temps), mais proactive et capable de définir son propre agenda.

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12.07.2026 à 13:14

Ukraine : il est temps de se mettre à l’analyse marxiste des réalités. VP, 23 mai 2014.

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Présentation L’été est le temps des vacances donc des activités comme ranger ses disques durs. Et c’est comme cela, que dans un recoin d’arborescence de fichiers nous avons retrouvé ce texte daté du 23 mai 2014. Ce texte survient après le Maïdan qui s’est déroulé sur la fin de l’année 2013 et le début de […]
Texte intégral (511 mots)

Présentation

L’été est le temps des vacances donc des activités comme ranger ses disques durs. Et c’est comme cela, que dans un recoin d’arborescence de fichiers nous avons retrouvé ce texte daté du 23 mai 2014.

Ce texte survient après le Maïdan qui s’est déroulé sur la fin de l’année 2013 et le début de 2014. Après la victoire du peuple ukrainien contre le régime oligarchique symbolisée par la fuite à Moscou du président Ianoukovitch, commence la guerre hybride menée par Poutine contre la nation ukrainienne : annexion de la Crimée, soutien aux républiques « séparatistes » du Donbass.

Commence alors au sein de la gauche un affrontement politique entre les tenants des thèses campistes pro-Poutine sur le thème des « nazis ukrainiens mis au pouvoir par un complot CIA-UE-OTAN » et les tenants de la recherche de la vérité. Cet affrontement s’invita aussi au sein du comité de rédaction de Militant, un bulletin et un projet politique où étaient alors investis les fondateurs d’Aplutsoc. Un an plus tard, Militant connaîtra une scission définitive au sortir de l’été dont l’essentiel des germes était déjà présent en 2014 : interprétation des événements d’Ukraine, analyse du Printemps Arabe et de la Révolution populaire en Syrie, potentialités de poussées révolutionnaires à l’image du mouvement Occupy survenu aux USA après la crise des subprimes, et en sous-titre, analyse du stade actuel de l’impérialisme avec l’émergence de sa phase multipolaire. Viendra aussi s’incorporer à la discussion l’interprétation à donner au mouvement de la France Insoumise.

Ce texte de Vincent Présumey s’inscrivait dans la discussion interne au groupe Militant. Les fondateurs d’Aplutsoc lanceront en mars 2025 le bulletin puis le site au mois de mai. Dès le 29 juin 2015 nous appellerons au rassemblement du 30 juin devant l’ambassade de Russie pour réclamer la libération d’Alexandr Koltchenko. Ce qui constitua le premier article de la rubrique Ukraine de ce site qui compte au jour d’aujourd’hui 622 publications.

Découvrir le texte :

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11.07.2026 à 17:46

La crise du Parti socialiste. Éditorial du 11 juillet 2026.

aplutsoc

La crise du Parti Socialiste est un sujet qui concerne toute la classe ouvrière – n’en déplaise à une doxa assez répandue, nourrie à la fois par le dépit légitime de la présidence Hollande notamment (et de tout ce qui l’a précédée et préparée), mais aussi par une vision biaisée des trahisons du XX° siècle […]
Texte intégral (2629 mots)

La crise du Parti Socialiste est un sujet qui concerne toute la classe ouvrière – n’en déplaise à une doxa assez répandue, nourrie à la fois par le dépit légitime de la présidence Hollande notamment (et de tout ce qui l’a précédée et préparée), mais aussi par une vision biaisée des trahisons du XX° siècle dont réchappe le stalinisme, doxa selon laquelle tout ce qui est PS ne sent vraiment pas la rose.

En fait, Hollande en engendrant Macron a conduit le PS à sa liquidation, mais celui-ci a persisté à exister, car à la base, dans les municipalités et les syndicats, le PS existe encore. Ceci a été une donnée décisive de la formation du NFP et de l’échec de Macron à mettre Bardella au gouvernement, en 2024.

Le choix de ne pas censurer le gouvernement Bayrou, puis Lecornu, choix largement aidé par la ligne de division de la direction de LFI, a placé la direction du PS devant un mur contre lequel elle a commencé à se frapper la tête de plein fouet cette semaine.

Acte 1, politiquement très important : Olivier Faure, premier secrétaire de ce parti, et une vingtaine de députés, choisissent de voter la censure du gouvernement Lecornu sur la question politique maintenant la plus urgente de toutes, la question climatique. Le voulant ou non, ils indiquent donc une direction, celle de la reconstitution de l’unité de tout le NFP pour affronter le pouvoir exécutif illégitime, maintenant — et du même coup affronter et battre le RN et l’union des droites.

Acte 2, la ligne de Mélenchon devant ce pas en avant et la possibilité d’unité qu’il indique : le refus, l’hostilité radicale. Nous avons vraiment là, directement, affaire à la tradition stalinienne du début des années 1930 : « O. Faure a trahi sa parole, sa dignité, la NUPES, le NFP, tout et tout le monde pour devenir le candidat des centres. (…) Maintenant, il met un maillot d’insoumis pour voter avec nous et les écolos la censure de Lecornu. Ce n’est plus une girouette. C’est un ventilateur. »

Sous l’humour médiocre, la haine, et même une certaine peur : tout courant réformiste ou social-démocrate de gauche réel constitue un danger mortel pour le candidat Bonaparte plébiscitaire. Il faut donc le tuer, et la convergence avec François Hollande et son monde est ici une évidence qui devrait sauter aux yeux de ceux qui ne sont pas aveugles …

D’ailleurs, ce même lundi 6 juillet, J.L. Mélenchon annonçait que pour se rallier à lui (avec armes et bagages, les yeux bandés et la corde au cou), chacun a jusqu’à novembre (juste avant l’échéance posée par F. Hollande pour annoncer sa candidature).

En outre, le vote interne chez les Écologistes, le même jour, voyait les partisans de Mélenchon et ceux de l’orientation vers Hollande, Glucksmann et le centre, battus ensemble (par 65% des voix), car ils étaient associés (logique !), par l’orientation représentée par Marine Tondelier, favorable à une primaire – mais voulant avancer sa propre candidature faute de primaire, ce qui était donc suspendu au vote interne du PS de jeudi.

Acte 3, le vote interne au PS a donc eu lieu jeudi, devant trancher entre une primaire unitaire hormis LFI, et un processus de désignation cantonné au seul PS associé à Place publique.

Le premier fait clef est ici le nombre remarquablement petit des votants : moins de 13 000 selon les rares sources accessibles. Pour comparaison, le vote interne au PCF avant son congrès a vu 24 600 votants. Le PS a plus de 13 000 adhérents, mais une telle démobilisation est un signe politique de décomposition, causée par les non-censures, les divisions, etc.

Les votants se sont divisés à peu près sur les lignes de force du dernier congrès, la position pro-primaire d’Olivier Faure ne progressant que légèrement par rapport à son score lors de celui-ci, de 42% à 45%, contre 55% choisissant, selon le titre involontairement humoristique du site du PS, « leur stratégie présidentielle pour 2027 ».

En fait, ils ont adopté un chèque en blanc devant permettre à terme à François Hollande, en dehors de tout vote et de toute consultation de quelque parti que ce soit, et au titre d’ancien président de la V° République, de s’autoproclamer candidat fin 2026 une fois Raphaël Glucksmann lessivé, ou bien, et il choisira souverainement en fonction de ce qu’il appelle « les intérêts supérieurs de la France », de se retirer en faveur d’Édouard Philippe.

Cela signifie que le processus d’auto-liquidation du PS est à nouveau engagé (Olivier Faure représente, de fait, sa persistance dans l’être), et qu’il le serait (sous les applaudissements de J.L. Mélenchon) au profit de la V° République et, si ce n’est des macroniens, du moins de ceux qui ont engendré Macron. Et peut-être bien au bout du bout, d’Édouard Philippe !

Voici la déclaration d’Olivier Faure :

« Les militants ont tranché en choisissant une primaire réservée aux militants pour désigner notre candidat à l’élection présidentielle. Je respecte pleinement la souveraineté des militants et veillerai au respect de la décision qu’ils ont prise.

Le Parti socialiste est un parti démocratique et mon devoir est d’appliquer les décisions prises par les militants. Mais je continuerai à me battre jusqu’à la fin pour rassembler toute la gauche démocratique et écologiste et éviter l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir.

Je me félicite qu’il y ait, malgré tout, un processus de primaire. Il permettra un choix démocratique et donnera une légitimité à notre candidat. Dès le mois de septembre, des débats permettront de confronter les lignes politiques, les propositions et les idées, de sortir du simple rapport de force interne pour permettre aux militants de trancher, en octobre. Il faut que les Français comprennent ce que nous allons porter dans l’élection présidentielle. »

Olivier Faure malgré son vote de lundi pour la censure, choisit de ne pas renverser la table et de faire semblant, mais c’est bien, qu’il le veuille ou non, la liquidation du PS le sujet.

L’APRÈS a réagi par un communiqué, que nous reproduisons ci-dessous, appelant « celles et ceux qui ont défendu une candidature commune de continuer à œuvrer ensemble pour peser dans la situation », en « construisant un cadre permanent de coordination et d’action. »

La candidature de Clémentine Autain, qui, à la différence de celles de François Ruffin et de Marine Tondelier, n’entendait être légitimée que dans la perspective de primaires unitaires, devient, de fait, caduque. La proposition d’un cadre permanent d’organisation par L’APRÈS, de défensive doit devenir offensive, et aller vers des comités d’action ou quelque nom qu’on leur donne, car ce ne sera ni le 18 avril, ni le 2 mai 2027, que Marine Le Pen sera battue, mais avant dans la lutte directe.

Cependant, le récit de cette semaine du PS n’est pas terminé, car, vendredi 10 juillet, Ségolène Royal est sortie de sa boite. Voici sa déclaration :

« J’ai décidé de participer à la primaire après de nombreux échanges avec des gens rencontrés, des élus, des citoyens actifs dans des associations, des entreprises.

Je prends cette initiative avec humilité, sans égo, et sans posture de supériorité comme on en voit trop. Pour servir, en étant à l’écoute, avec discernement, expérimentée et respectueuse des différences de points de vue. Sauf la limite infranchissable du racisme et de l’antisémitisme. Du sexisme et de l’homophobie. Et de l’extrême droite, aux portes du pouvoir : comment pourrais-je ne rien faire, face à l’hypothèse selon laquelle la première femme de l’histoire de France qui accéderait à la présidence en serait issue ?

Notre pays secoué par de multiples crises exprime le besoin d’un avenir rassurant pour retrouver une FRANCE TRANQUILLE et confiante en son destin.

Dans un esprit d’équipe et de rassemblement autour de plusieurs priorités :

  1. Un ORDRE JUSTE dans tous les domaines, pour redonner du pouvoir d’achat, relancer l’activité économique sans détruire les protections sociales et en luttant contre la vie chère. Ordre juste pour l’éducation, la santé, la sécurité quotidienne.
  2. L’URGENCE CLIMATIQUE par l’application énergique des décisions de la COP21, que j’ai présidée.
  3. L’URGENCE ÉNERGÉTIQUE pour les TPE PME artisanales industrielles et agricoles qui souffrent de la flambée du prix de l’énergie. Des solutions existent contre les faillites inquiétantes en reprenant notre autonomie énergétique et en baissant les taxes, comme je l’ai fait quand j’ai été ministre de l’Énergie.
  4. LA RECONSTRUCTION d’un ÉTAT FORT qui ne tolère aucune violence contre les ENFANTS. Zéro tolérance pour les agresseurs, lutte implacable contre les violences sexuelles. Comme je l’ai fait dans mes responsabilités ministérielles.
  5. Une stature diplomatique dans laquelle la France retrouve son rôle historique de PUISSANCE MÉDIATRICE, pour œuvrer partout à la PAIX juste et durable, dans la continuité de la vision de Charles de Gaulle, de François Mitterrand et de Jacques Chirac…

À bientôt donc. Préparez-vous à venir voter nombreux et à participer à définir LA FRANCE TRANQUILLE et l’ORDRE JUSTE. Car rien n’est plus fort que des citoyens qui prennent leur destin en mains et surmontent ensemble les épreuves. »

On a le droit de rigoler, mais on ne saurait s’en contenter. De fait, son initiative, premièrement emm … François Hollande, et deuxièmement confère à la non-primaire du PS une visibilité inespérée pour ses tenants. Elle est sur son orientation V° République, autoritaire et corporatiste de « l’ordre juste », et rappelons que, toujours copine avec J.L. Mélenchon, elle aurait pu être tête de liste « insoumise » aux dernières élections européennes. En politique internationale, elle fait le pont entre le multilatéralisme trumpo-poutinien de Mélenchon et celui de Le Pen. C’est donc là plus qu’un grain de sable qui se met dans les rouages. Mais du point de vue de l’unité des exploité.e.s et des opprimé.e.s pour gagner contre le RN et la V° République, elle fait évidemment partie du problème, pas de la solution.

La solution ? Plus que jamais, à la rentrée, les comités d’action : sur la base de la discussion que nous avons impulsée le 5 juillet dernier, voila le sujet prochain.

Le 11/07/2026.

Document

Ouvrir l’espoir à gauche et battre l’extrême-droite

La France vit une tragédie politique : l’annonce de Marine Le Pen de se porter candidate à l’élection présidentielle, quelques heures après sa condamnation en appel, vient saper tous les fondements de l’État de droit. Dans le même temps, nous assistons, à peine surpris, à la validation par la majorité des adhérent·es du Parti socialiste de la stratégie des deux gauches irréconciliables et d’une victoire qui se jouerait au centre. 

La victoire se joue à gauche, fièrement. Pour partager les ressources, les richesses, le travail et le pouvoir, assurer la bifurcation écologique et lutter contre les discriminations. L’espoir à gauche se crée dans notre capacité à transformer la société, pas à gérer ce qu’il reste d’un monde qui s’épuise, patriarcal et capitaliste. 

L’histoire est tragique mais la fin n’est pas écrite. À un an de l’élection présidentielle, L’APRÈS affirme le chemin du rassemblement de la gauche sociale et écologiste comme seul à même de contrer la victoire de l’extrême-droite. Sa poussée est résistible. Elle demande une gauche à la hauteur du moment. Le contexte ne permet aucune hésitation : face à la menace autoritaire, xénophobe, antisociale, il faut unir nos forces. 

Nous avons fait la NUPES. Nous avons fait le NFP. Plusieurs villes de France, en mars dernier, ont su trouver la voie de l’union, des accords entre forces de gauche. Il n’existe aucune justification à la division insurmontable si ce n’est pour celles et ceux qui jouent la défaite derrière leur candidature solitaire. Tout est question de volonté politique. 

La volonté de l’électorat de gauche est là. Elle pousse nos organisations à nous réunir, pour l’élection présidentielle et les élections législatives, à créer les conditions du rassemblement, à écrire un programme qui rende la vie meilleure ! 

L’APRÈS propose à celles et ceux qui ont défendu la perspective d’une candidature commune de continuer à œuvrer ensemble pour peser dans la situation. Construisons un cadre permanent de coordination et d’action. Inscrivons l’exigence d’unité dans la durée. Plus largement, nous en appelons à chacune et chacun, candidat·es déclaré·es ou non. Hissons la gauche à la hauteur de l’histoire. Rassemblons-nous. Résistons ensemble.

Retrouvons nous à Tours du 22 au 24 août pour l’université d’été de L’APRÈS et en septembre à la Fête de l’Humanité.

Publié par L’APRÈS le 10 juil. 2026.

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10.07.2026 à 13:44

La catastrophe arrive.

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Photo illustrant cet article : déjà plus de 1000 hectares brûlés dans une zone humide desséchée, la Brenne. La catastrophe thermique, alimentaire et sociale, arrive à toute allure en France. On appelle encore ce qui nous arrive la « 3° canicule », celle de juillet après celle de juin et celle de mai, mais le terme est […]
Texte intégral (784 mots)

Photo illustrant cet article : déjà plus de 1000 hectares brûlés dans une zone humide desséchée, la Brenne.

La catastrophe thermique, alimentaire et sociale, arrive à toute allure en France. On appelle encore ce qui nous arrive la « 3° canicule », celle de juillet après celle de juin et celle de mai, mais le terme est impropre : il s’agit de l’emballement climatique, prévu, connu, même s’il apparait aujourd’hui que le GIEC, intimidé, apeuré, par les menaces des lobbies climatosceptiques financés par les trusts du capital fossile et nourrissant l’extrême droite, n’avait pas osé tirer publiquement toutes les conclusions.

Les dites conclusions arrivent à toute vitesse. L’enchainement des trois « canicules » s’est produit AVANT MEME qu’El Nino, le plus grand El Nino de l’histoire, lui-même amplifié par le réchauffement, ne soit vraiment enclenché. C’est donc, avec la marge d’incertitude aléatoire due à la circulation atmosphérique instable, la menace d’une amplification continue du phénomène meurtrier, sur toutes les prochaines semaines, voire les prochains mois.

D’ores et déjà vieux isolés et nouveaux nés meurent. D’ores et déjà. Nous publions ci-dessous la lettre ouverte au ministre du Travail de la CGT Travail, Emploi, Formation professionnelle, qui fait mesurer l’état d’impréparation des textes du droit du travail. C’est la question du débrayage pour survivre, de la grève climatique, qui arrive à toute allure.

Le gouvernement vient d’adopter un plan « ORSEC chaleur » supposé permettre, selon les décisions préfectorales, la mise à l’abri d’autorité dans des locaux supposément moins brûlants, des personnes âgées isolées et des personnes à la rue (« SDF »). Mais qu’ ont fait le pouvoir exécutif et ses appuis parlementaires jusque là ? Ils étaient plus occupés à faire voter, avec le RN, la loi autorisant les assassinats policiers. Et, au Sénat, à élargir à nouveau le droit de polluer et de rendre les gens malades pour les capitalistes agro-industriels FNSEA et Coordination rurale.

Un texte assez connu de Lénine, en 1917, annonçait la révolution d’Octobre par ce titre : La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer. La vérité historique est qu’elle n’a pas été conjurée, que l’implosion des infrastructure et la famine se sont produites dans l’empire russe et poursuivies dans le territoire soviétique, mais que la catastrophe a formé la base de la révolution.

De même, la catastrophe bioclimatique n’est plus imminente, et on ne la conjurera pas : elle est là. Mais quand au gouvernement on parle d’adapter le pays à 4 degré de plus d’ici la fin du siècle, on doit comprendre une chose : c’est la mort de millions de gens qu’ils envisagent, de milliards à l’échelle planétaire. On peut encore éviter les plus 4 degrés, l’étuve mortelle, par des mesures stoppant les émissions de CO2 qui ne peuvent qu’être coercitives, mais faiblement pour le plus grand nombre et durement, radicalement, pour tout ce qui touche à l’accumulation et à la circulation accélérées du capital, et donc pour les capitalistes. De même, on peut « adapter » par la végétalisation, les volets en bois, les dispositifs de santé publique, et la climatisation dosée et ciblée, mais cela aussi n’est possible que par des mesures de mise en commun, de socialisation et d’expropriation du capital.

Outre les incendies généralisés et le caractère terrible de l’existence quotidienne, la crise thermique va se traduire par des hausses massives des prix alimentaires et des pénuries. Aucun candidat à la présidentielle, est-il besoin de le dire, n’est préparé à cela, aucun n’a envisagé que son joli calendrier institutionnel pourrait être secoué par les forces telluriques du capital fossile et l’ébranlement social qu’elles vont provoquer. Nous y allons tout droit. Toute politique qui ne part de cela est aux antipodes du réalisme.

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09.07.2026 à 16:26

Les sondages sont des sondages, mais …

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… mais il n’est pas interdit de les utiliser comme matériaux de réflexion. Le sondage IFOP pour LCI et le Figaro, largement diffusé, réalisé dans le cadre de l’onde de choc médiatique de la candidature de Marine Le Pen condamnée par le tribunal, a à la fois l’intérêt et la limite de donner l’écho à […]
Texte intégral (934 mots)

… mais il n’est pas interdit de les utiliser comme matériaux de réflexion. Le sondage IFOP pour LCI et le Figaro, largement diffusé, réalisé dans le cadre de l’onde de choc médiatique de la candidature de Marine Le Pen condamnée par le tribunal, a à la fois l’intérêt et la limite de donner l’écho à ce moment précis, de cet aspect de la situation politique qu’est l’idée que se font les sondés de leur vote supposé dans un peu moins d’un an. Résumons l’essentiel.

Dans tous les cas de figure, Marine Le Pen est élue (avec ou sans bracelet électronique ? le sondage ne le dit pas). Au second tour, elle fait (dans le sondage), 54% contre 46% à Philippe, 55% contre 45% à Attal, et 70% contre 30% à Mélenchon, en outre crédité de 15% au premier tour (son maximum à ce jour dans les sondages Ifop). Avec une nuance qui peut comporter des évolutions possibles : 18% de l’électorat Le Pen de 2022 se déclare, dans le sondage, insatisfait de sa déclaration de candidature. Et une carence analytique de tout premier ordre : les abstentions ne sont pas envisagées !

Le vote RN est un vote massif et populaire, majoritaire dans les couches les moins organisées du prolétariat, ce qui ne le rend en rien inoffensif, comme a été en 2024 massif et populaire le vote Trump aux Etats-Unis, avec les conséquences que l’on connait.

Contre la victoire du RN, les « républicains » Attal et Philippe, ce dernier un peu, mais si peu, mieux placé que l’autre, tous deux héritiers de Macron bien que voulant faire croire le contraire, ne font pas « barrage ». Le vote pour un candidat « bourgeois » classique, comme Chirac, évidemment, en 2003, et Macron en 2017 et en 2022, est désormais largement rejeté, même devant Le Pen. C’est l’oeuvre, notamment, de Macron.

Si nous nous plaçons dans la logique « électorale, » il faudrait un ou une candidate susceptible, non de « rassembler » par sa modération ou son centrisme « républicain », mais par les espérances sociales et démocratiques majoritaires faisant d’elle ou de lui leur instrument.

Or, c’est ce que de toute évidence Mélenchon n’est pas, nettement plus mauvais face au RN que n’importe quel candidat « bourgeois » !

Ses partisans – nombreux, c’est vrai – veulent à toute force croire et faire croire qu’il sera nécessairement le dernier barrage et le barrage victorieux, eux qui ont pourtant tant conspué, parfois, la gauche « castor » en 2017 et en 2022. Ils misent maintenant sur une discipline contrainte et forcée, quasi ouvertement sur un vote de résignation.

Mais à ce stade ça ne marche pas, parce que la résignation ne suffit pas pour une dynamique populaire et démocratique. Outre le vote d’une population urbaine bien identifiée, vote lui-même plus mesuré qu’on ne le dit car dans le 93 par exemple c’est l’abstention qui prédomine à ce jour, il faudrait le vote de larges couches prolétariennes sur tout le pays – ce que Sanders, pour poursuivre cette comparaison, aurait pu sans doute avoir contre Trump en 2016, et ce que Mélenchon avait partiellement drainé en 2017 mais a perdu ensuite.

Reste que le principal intérêt de ce sondage, avec sa limite qui est de se faire l’écho du bruit médiatique autour de l’annonce de sa candidature par Md. Le Pen, est que si Mélenchon est, toutes choses égales par ailleurs, le pire candidat de second tour face à elle, aucun ne tient la route.

Connaissant les mobilisations sociales des Gilets jaunes aux retraites, connaissant l’importance de l’abstention, connaissant les sentiments partagés dans tous les secteurs de base de la gauche et des écologistes, il est possible de dire qu’une candidature unitaire, reposant sur l’ensemble de ces dynamiques, serait seule à même de drainer, non pas les « modérés » mais la majorité des secteurs prolétariens tentés par le vote RN ou l’abstention. Cette candidature serait une candidature de défense de la démocratie mais, par cela même, elle serait « antisystème » mais pas au sens de Le Pen : anti-V°République.

Est-ce impossible ? Le bon sens répond : oui. Est-ce nécessaire ? Le bon sens répond : oui. Le bon sens se contredit, car ce qui est nécessaire doit se frayer le chemin du possible.

Nous entrons sans doute dans l’horreur climatique, El Nino arrivant par dessus les deux et trois, et combien, de « canicules » engagées. La production alimentaire va s’effondrer. Les larges masses seront poussées aux issues radicales. Trump et Poutine, les deux parrains de Mme Le Pen, tremblent sur leurs fondements. Le bon sens dans sa globalité est dialectique, il assume les contradictions pour y faire face, et il envisage les comités d’action et l’auto-organisation par en bas – ce dont nous avons discuté dans notre réunion, importante, de ce 5 juillet- , car ce n’est ni le 18 avril, ni le 2 mai 2027, que Mme Le Pen, et la V° République dont elle est la plus haute incarnation c’est-à-dire la pire, peut et doit être battue.

C’est avant !

VP.

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08.07.2026 à 18:37

Petit complément sur le congrès FO : quid du PT ?

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Comme je l’ai expliqué, et les faits l’ont confirmé, la principale contradiction qui a traversé le congrès confédéral de la CGT-FO à Dijon a opposé la vocation démocratique du syndicalisme contre tout régime autoritaire, fasciste ou bonapartiste, et donc contre le RN et l’union des droites, d’une part, à la tentation de préparer le terrain […]
Texte intégral (1280 mots)

Comme je l’ai expliqué, et les faits l’ont confirmé, la principale contradiction qui a traversé le congrès confédéral de la CGT-FO à Dijon a opposé la vocation démocratique du syndicalisme contre tout régime autoritaire, fasciste ou bonapartiste, et donc contre le RN et l’union des droites, d’une part, à la tentation de préparer le terrain au « dialogue social » avec au pouvoir … le RN.

Et face à cette contradiction principale, et aux autres concernant la défense des revendications, le bloc verrouillé « Métaux-POI » a tenu, la contribution décisive du POI/LFI ménageant ainsi la possibilité du « dialogue social’ avec le RN consistant à marteler « la paix, la paix, paix en Ukraine, non aux dépenses militaires qui font fermer écoles et lits d’hôpitaux ».

Le verrouillage par l’alliance POI/ »Métaux » est identifié et dénoncé par les courants se disant anarcho-syndicaliste, comme Frédéric Vuillaume des Territoriaux de Bourgogne/Franche-Comté, et aussi par le PT (Parti des Travailleurs, ex-POID), le rameau frère, frère ennemi mais néanmoins siamois, du POI.

Suite à des questions qui sont parvenues à la rédaction d’Aplutsoc qui me les a communiquées, je voudrais dans ce billet préciser le rôle du PT et de ses responsables syndicaux dans l’équilibre général de FO. C’est d’ailleurs très simple : leur rôle consiste à dénoncer la Sainte Alliance POI/ »Métaux » pour essayer ensuite de s’y incruster en préservant leurs positions !

Démonstration. La Tribune des Travailleurs (TT) du 1° avril 2026 rend compte de l’intervention du PT dans ce congrès (ce n’est pas dit comme ça, ce sont des « interventions de militants », mais tout le monde comprend).

Un axe central : « la guerre » – laquelle ? « la guerre », on vous dit, qui est quelque chose de mal et d’impérialiste. Donc, contre « la guerre », il y aurait un problème selon le grand article de la TT, à savoir les « positions mélenchonistes » visant à aliéner l’indépendance syndicale. Après une tentative de faire passer cette position « mélenchoniste » en commission, le représentant POI de la Fédération de l’enseignement (FNEC-FP-FO) passe un accord avec ceux des fédérations de la Défense et des Métaux pour présenter une version édulcorée de l’amendement initial, « mélenchoniste ». La TT condamne : « .. sur les questions essentielles, l’attelage « métallurgie-défense-enseignement » s’est assuré le contrôle du congrès », manière de désigner la Sainte Alliance POI/ »Métaux ».

Ah mais, les valeureux syndicalistes du PT sont là pour préserver l’indépendance syndicale, qu’on se le dise ! Qu’ont-ils donc fait ?

Voici l’amendement de la Sainte Alliance, adopté en plénière : « Le congrès refuse l’augmentation sans fin des dépenses militaires au détriment du service public et incompatible avec la satisfaction des revendications. Il exige le cessez-le-feu partout dans le monde, en particulier en Ukraine, en Iran, au Liban, ainsi que l’arrêt des massacres en Palestine. Le congrès appelle ses syndicats à prendre les initiatives nécessaires pour empêcher la guerre. »

Bien, bien, bien … et donc, un courageux délégué (membre du PT) a tenté d’amender cet amendement, mais la tribune n’a pas intégré sa proposition au motif que le texte proposé résultait d’une décision de la Sainte Alliance, pardon, d’un accord entre les trois fédérations le proposant. Quel était l’amendement à l’amendement ? Il consistait à ajouter le mot « syndicales » après le mot « initiatives ». C’EST TOUT.

TOUTE l’orientation internationale du POI/LFI, reconduite ou impliquée dans le blabla général de cet amendement contre « la guerre », est partagée par le PT. En ce sens, le PT est tout autant « mélenchoniste » que n’importe quel stalinien se disant pacifiste. Il combat la guerre défensive de l’Ukraine contre la Russie, dont il nie d’ailleurs l’existence en la faisant passer pour une guerre de l’OTAN, et il défend l’impérialisme chinois contre l’impérialisme américain, comme Mélenchon, alors même que les deux coopèrent conflictuellement en tentant un partage du monde de fait. Le soutien à « la paix » conduit au soutien de ce partage, c’est-à-dire à la forme réelle de l’union sacrée aujourd’hui, chez Gluckstein-le-petit comme chez Mélenchon-le-grand. CQFD.

Au fait, quel était l’enjeu central de ce congrès pour le PT ? La défense de l’indépendance syndicale contre LFI. Certes, les divagations populistes et plébiscitaires de Mélenchon contre les formes ouvrières d’organisation et contre l’héritage vivant de la charte d’Amiens doivent être combattues. Mais elles ne le sont en rien quand on partage son orientation internationale fondamentale, c’est-à-dire son orientation dans la lutte des classes, car la lutte des classes est internationale dans son contenu.

Et là encore, démonstration en a été donnée par l’intervention de Luc Bénizeau, du SNUDI-FO 94, en fait intervention du PT à la tribune du congrès, vitupérant contre « l’attaque », la menace envers le syndicat, représentée par … le RN ? Macron ? le MEDEF? l’union des droites ? Non, par « un dirigeant politique » (Mélenchon, qu’il ne nomme même pas) pour qui « la charte d’Amiens n’ a plus de raison d’être ».

Et pour quoi pensez-vous qu’après ces mâles paroles, appela ce courageux délégué ? Il appela à voter POUR le rapport d’activité de Frédéric Souillot et de la Sainte Alliance POI/ »Métaux », arguant que F. Souillot avait dit être pour l’indépendance syndicale (ouf !), et pour la charte d’Amiens (re-ouf !) – a-t-il également dit qu’il était pour la santé et contre la maladie ?

Quant à la question du RN, de la lutte pour l’empêcher d’arriver au pouvoir, connais pas !

Ainsi, en inventant le fétiche selon lequel l’enjeu central du congrès aurait été la menace mélenchoniste, et selon lequel, certainement avec l’aide héroïque des délégués membres du PT (parions que D. Glucsktein leur a expliqué qu’ils faisaient comme Lambert en 69 !), Frédéric Souillot avait permis au syndicalisme, à FO, et à la choucroute, de continuer, n’est-ce pas, le « syndicalisme libre et indépendant » n’a pas été « balayé » !

Ce vote pour est logique, car sur l’essentiel -le soutien au partage du monde entre impérialismes multipolaires appelé « la paix », et le déni de l’enjeu politique du RN et de la question du pouvoir en France – il y a accord entre la Sainte Alliance POI/ »Métaux » et le PT (et donc avec Mélenchon quelles que soient les phrases sur la charte d’Amiens). Le PT est la mouche du coche de cette Sainte Alliance.

Léon Serret-Pelloutier.

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