13.04.2026 à 19:40
Paul Jorion

Illustration par ChatGPT
13.04.2026 à 18:14
Paul Jorion

C’est lui-même qui diffuse ça !
Et il se dispute avec le Pape qui commente hardiment l’actualité !
Dieu ne bénit aucun conflit. Qui est disciple du Christ, prince de la paix, ne se range jamais du côté de celui qui, hier, brandissait l’épée et aujourd’hui lance des bombes. Ce ne seront pas les actions militaires qui créeront des espaces de liberté ou des temps de #paix, mais…
— Pape Léon XIV (@Pontifex_fr) April 10, 2026
Celui qui prie a conscience de ses limites, il ne tue pas et ne menace pas de mort. Au contraire, est asservi à la mort celui qui a tourné le dos au Dieu vivant, pour faire de lui-même et de son propre pouvoir l’idole muette, aveugle et sourde (Ps 115, 4-8), à laquelle sacrifier…
— Pape Léon XIV (@Pontifex_fr) April 11, 2026
Trump menace, pendant qu’on évoque dans son entourage l’outrage d’Anagni (1303), quand Philippe le Bel fit enlever et malmener le pape Boniface VIII !
Le Pape répond sur Vatican News : « Je n’ai pas peur de l’administration Trump. Je continuerai à proclamer haut et fort le message de l’Évangile, celui pour lequel l’Église œuvre ».
On vit une époque formidable où la réalité dépasse de loin les normes de la fiction jusque-là !
12.04.2026 à 20:56
Paul Jorion

Illustration par ChatGPT (d’humeur manifestement lyrique
)
21h00 :
Je ne dis encore rien (nous avons tellement eu l’occasion d’être déçus ces temps derniers).
22h00 :

Orban a concédé sa défaite. Il faudra que Trump en prenne de la graine. Quant à J.D. Vance qui avait fait un détour par Budapest en route vers Islamabad, pour soutenir le candidat Orban, c’est vraiment la série noire pour lui : il peut aller s’occuper tout à son aise du blocus du détroit d’Ormuz (ce sont les pays du Golfe qui doivent être contents !) .
L’Europe en sort renforcée, on doit faire la fête à Kiev ! L’internationale néo-fasciste en prend un coup : bien fait pour sa pomme !
12.04.2026 à 11:41
Paul Jorion

Illustration par ChatGPT
Vance a quitté le Pakistan après 21 heures de négociations sans accord, affirmant avoir soumis une « offre finale et définitive ». Le point de blocage central : l’Iran a refusé de s’engager à ne pas développer d’armes nucléaires.
Les deux délégations ont couvert l’ensemble des sujets — détroit d’Ormuz, programme nucléaire, réparations de guerre, levée des sanctions — mais elles étaient « simplement trop éloignées, pas seulement sur le fond, mais dans le style et le tempérament ».
L’agence Fars confirme qu’aucun nouveau round de discussions n’est prévu.
Netanyahou a déclaré pendant les pourparlers que « la campagne militaire d’Israël contre l’Iran n’est pas terminée ».
Et le détail militaire le plus important : deux destroyers américains ont conduit des opérations dans le détroit d’Ormuz pour commencer à déminer le passage — pendant que les négociations avaient lieu.
| Scénario | Post-cessez-le-feu 8 avr. | Post-Islamabad 12 avr. | Mouvement | Driver |
|---|---|---|---|---|
| S2+S5 Péage Larak permanent | 30% | 40% | ↑ +10 pts | Redevient l’équilibre par défaut |
| S3 Reprise escalade | 17% | 28% | ↑ +11 pts | Cessez-le-feu expire ~15 avril, pas de cadre |
| S1 Accord partiel | 35% | 18% | ↓ −17 pts | Iran doit bouger sur le nucléaire — improbable à court terme |
| S7 Stalemate prolongé | — | 10% | Nouveau | Cessez-le-feu tacitement reconduit sans accord formel |
| S6 Accord global | 18% | 4% | ↓ −14 pts | « Offre finale » Vance + pas de nouveau round = quasi-éliminé |
Le nucléaire est le vrai point de rupture structurelle. Ce n’est pas une question de volonté des négociateurs — c’est une asymétrie fondamentale. Les États-Unis exigent un engagement ferme que l’Iran ne développera pas d’armes nucléaires ; l’Iran refuse de renoncer à son droit à tout programme nucléaire, même civil. Cette asymétrie n’est pas négociable à l’horizon du cessez-le-feu.
Le système est revenu à la bifurcation pré-cessez-le-feu, mais avec trois différences structurelles.
Première différence — favorable à S2. Les destroyers américains ont transité Ormuz et le déminage a commencé. L’Iran perd progressivement son principal levier. Si le canal est déminé avant la reprise des hostilités, l’asymétrie P3 qui définissait la position iranienne s’érode mécaniquement — indépendamment des négociations.
Deuxième différence — favorable à S3. Vance a dit « offre finale ». Dans la logique de négociation américaine, ce langage précède soit une capitulation adverse, soit une reprise des frappes. « Je pense que c’est une mauvaise nouvelle pour l’Iran bien plus que pour les États-Unis » — formulation qui anticipe la pression à venir plutôt qu’elle ne la constate.
Troisième différence — ouvre S7. L’Iran a reconnu un accord sur « certains points » avec un écart sur « deux ou trois questions clés ». Ce n’est pas un échec total — c’est une impasse sur un sous-ensemble précis. Cela laisse une porte à S7 : stalemate gérable où ni les frappes ne reprennent ni un accord n’est signé, pendant que le déminage avance silencieusement et que les deux parties attendent que l’autre cède en premier.
Le cessez-le-feu expire vers le 21 avril. Deux signaux à surveiller.
M_cross Ormuz : l’Iran va-t-il maintenir le passage partiellement ouvert pour préserver le dialogue, ou le resserrer pour signaler sa position de force après l’échec d’Islamabad ? La trajectoire du trafic maritime dans les prochains jours est le meilleur indicateur disponible de la direction que prend le système.
Netanyahou : Israël continue ses frappes au Liban indépendamment de tout cadre. Si une frappe majeure touche une cible iranienne directe — pas seulement le Hezbollah — l’Iran a la justification formelle pour sortir du cessez-le-feu avant même son expiration. Ce serait le déclencheur de S3, et il ne viendrait pas de Washington mais de Tel Aviv.
La situation ressemble à ce que GENESIS appelle un état à fort potentiel de Lyapunov avec un bassin d’attraction instable : le système peut basculer dans plusieurs directions depuis le même point, et les petits événements des prochaines 72 heures auront un poids disproportionné.
11.04.2026 à 20:00
Paul Jorion

Illustration par ChatGPT
Initialement, cette expression évoque l’ultime épreuve de ce qu’autrefois on appelait « l’ENA » ; maintenant, c’est l’épreuve où le bac se joue. Schématiquement, l’exercice initial relevait d’une forme très spécifique d’entretien d’embauche, puisqu’il cloturait un recrutement pour la fonction publique et ne visait donc pas l’intégration du candidat dans une équipe entrepreneuriale. La différence n’est pas mince, puisque le fonctionnaire, dans la conception hégélienne, est un « serviteur de l’universel » qui doit son éthos à sa « fonction » et non à sa personne. Cette mise au service de l’intérêt général est le contraire de la servitude : cet effacement de soi est une élévation (relève de ses petites particularités et autres scories et scrupules). Aussi, l’épreuve est un rite de passage et une métamorphose symbolique pour qui passe le cap : Pierre Bourdieu aurait bien pu noter la confirmation de sa théorie de la distinction dans l’oral de l’École des hautes études en sciences sociales (« dites-moi où vous avez passé vos vacances, je vous dirai si vous avez les qualités requises ») ; ici, l’entretien de personnalité vise à repérer la noblesse d’État. N’y a-t-il qu’homonymie entre ces deux épreuves ? Analysons de plus près l’épreuve nouvelle et sa place dans le nouveau bac (fruit de la réforme du lycée de 2020).
Un premier point remarquable : la première version du nouveau bac a eu lieu pendant la pandémie de COVID-19. Je vois dans ce baptême un symbole éloquent. Ce néo-bac et son épreuve phare, le grand oral, est de nature hybride et intègre la bascule de l’évolution du numérique ambiante. On pourrait l’appeler « le bac 2.0 ».
L’ancienne mouture du bac était conçue sous la forme d’un rite de passage. L’épreuve faisait barrage et intensifiait les efforts pour la préparation au choc traumatique qu’elle représentait. Il y avait un avant et un après, et ceux qu’elle filtrait et laissait derrière s’en trouvaient meurtris. Une fois le bac en poche, on était un adulte, être nouveau qui avait passé la barrière, accédé à un certain niveau. On peut dire que la portée du bac était symbolique et que ce symbole était compris de tous, puisque les parents qui accompagnaient leurs enfants à l’examen le revivaient par procuration à travers eux. L’épreuve de philosophie est d’ailleurs commentée dans les médias, et c’est un des marronniers savoureux de l’année.
Aujourd’hui, le bac commence bien par l’épreuve de philosophie, mais le charme de ce retour rituel des questions réflexives, où l’on se demande bien ce que l’on aurait pu dire, et où l’on aimerait savoir ce qu’ont bien pu écrire nos bambins, a perdu de sa saveur. Le bac lui-même semble un bac « Canada Dry » : c’est plus fade, ce n’est pas la même chose, mais un ersatz qui en a conservé les attributs sans en avoir la substance. Le mot d’ordre, ce n’est pas la coupure, dont le tranchant sépare l’adulte de l’enfance, les qualifiés des recalés, mais la continuité. Non seulement on ne passe plus le bac sans filet (on l’obtient dès avant de le passer du fait du « contrôle continu », c’est-à-dire du comptage préalable des notes eues pendant l’année), mais, en plus, ce filet nous emmaillote complètement : l’enjeu est si faible que même certaines mentions sont garanties d’avance.
Ainsi, le « bac 2.0 » est un bac hybride : il est à la fois « contrôle continu » et « épreuve finale » ; il est « ancien » et « nouveau ». En effet, si l’épreuve de philosophie permet toujours la vaguelette médiatique de la remémoration des souvenirs scolaires (le marronnier est le souvenir désuet du temps passé pour ceux qui se rappellent l’époque bénie où ils allaient commencer la vie adulte : cliché s’il en est), elle est par avance compensée, et surmontée, par le tsunami des conseils pour préparer le grand oral (dont le coefficient est de 10 quand celui de l’épreuve de philosophie est de 8 ; 4 heures à plancher contre 20 minutes pour un sujet appris par cœur et bachoté dans des ouvrages qui les fournissent tout cuits). Le grand oral est d’ailleurs pris dans une constellation d’activités, comme les concours d’éloquence ou le théâtre, dont il apparaît être une variation, bien plutôt qu’il n’est une épreuve académique. Le bac est donc deux choses : d’une part, trois épreuves en fin d’année (la philosophie et chacune des deux spécialités, plus le grand oral) ; d’autre part, l’accumulation de bonnes notes (inflation oblige, du fait de la « banque centrale Parcoursup » et de sa baisse des taux directeurs) en cours d’année. Ainsi, l’ancienne semaine d’examen est bornée par la philosophie au départ (avec son goût désuet de l’ancien temps) et, avec le grand oral à l’arrivée (qui rappelle que tout cela n’est qu’un jeu, que c’est du théâtre et que la pièce est écrite, voire jouée, d’avance).
Mais, si le « bac 2.0 » est un bac « hybride », c’est aussi, surtout, au sens que l’on a découvert à ce terme pendant la crise sanitaire du COVID-19. On appelle « hybride » le type de cours qui était fait en classe, avec la moitié de l’effectif dans la salle et l’autre moitié à distance. Il me semble que le « nouveau bac » est la réalisation du fait que les élèves qui viennent à l’école sont, pour une part, « ailleurs », « dans les nuages » (c’est-à-dire le cloud, nom donné au stockage des données éparpillées dans les serveurs, ou big data, comme le sont leurs attentions décousues par la désorientation). Développons.
Georg Wilhelm Friedrich Hegel avait fait remarquer, dans sa philosophie dialectique, que la négation de la négation n’était pas le retour au point de départ (cela, c’est ce que croit l’analyse, qui suppose qu’on peut annuler le mouvement du déploiement du temps, et que défaire et refaire revient à n’avoir rien fait). Ainsi, revenir en classe, après avoir fait cours en « distanciel » (c’est-à-dire à la maison, derrière des écrans, face à une classe éparpillée en autant de vignettes que d’élèves), ce n’est pas revenir complètement. Le langage en garde la marque : on dit dorénavant que l’on fait cours « en présentiel ». Être en classe avec des élèves n’a plus rien d’évident (cela n’a jamais été immédiat, par ailleurs : qui a déjà peiné à se lever le matin pour se rendre en cours le sait) : le présentiel est un mode de présence parmi d’autres, une variation parmi les types de rapports que l’on peut entretenir avec une classe, il n’est en rien la norme.
La conséquence concrète de cette mutation des rapports avec la classe est double : d’une part, la classe apparaît comme un trombinoscope ou un écran d’ordinateur ; les élèves sont comme un ensemble de vignettes, comme sur le plateau du jeu de société « Qui est-ce ? ». D’autre part, le prof lui-même se voit à distance de lui-même ; il fait partie de ce cadre, et son corps est finalement l’avatar téléguidé depuis l’environnement de travail où il a préparé son cours. Le voilà qui projette à l’écran ce qu’il a préparé chez lui, à la maison, et il s’incruste dans le dispositif pour aider les élèves, dont on a négocié l’attention en les laissant s’engluer dans l’image, à s’orienter. Aussi, même quand toute la classe est là, même quand le prof est présent, la classe est une classe hybride. On est en présentiel, c’est-à-dire dans un certain type de distanciel rapproché. Même en classe, on se parle par écran interposé.
En quoi le « bac 2.0 » illustre-t-il cette modalité hybride de la relation pédagogique ? Il y aurait beaucoup de choses à dire : la dimension digitale, en base deux (ça passe ou ça ne passe pas), du type d’évaluation à tous les niveaux préformatée, qui permet de s’adapter en continu aux évolutions ; la dimension « réseaux » du rapport pédagogique, une fois que l’on a fait éclater la forme classe pour rendre optionnelles les matières qui spécialisent les élèves afin de les rendre prêts à l’emploi à leur sortie d’usine (l’école et l’usine sont homogènes : c’est le lieu où l’on pointe). L’horizontalité des relations, qui fait que le prof n’est plus un sachant doté d’asymétrie, mais un animateur, motivateur, quasi coach et répétiteur dans sa classe (la promesse du nouveau bac semble être « un prof particulier collectif pour tout le monde »). Mais le rapprochement n’est jamais aussi visible que pour le grand oral.
Le grand oral est en effet la forme hybride par excellence. Le jury du grand oral n’est plus là pour incarner la distance symbolique entre le sachant et l’apprenant, mais pour reconstituer artificiellement (comme le théâtre avec son quatrième mur, invisible, à travers quoi l’artiste qui monologue peut instiller l’intimité avec le spectateur) les écrans à travers lesquels on « surfe » sur les réseaux sociaux. Le jury est ici constitué sur le modèle de ceux que l’on voit à la télévision (jury des télé-crochets) : il fait partie du spectacle. Quand la Star Academy avait filmé ce genre de vote, il s’agissait d’imiter un jury réel afin de donner l’impression que le téléspectateur était dans la position du sachant. Maintenant, il s’agit d’imiter l’imitation et de mettre le sachant dans la position du téléspectateur. Justifions-nous.
Le jury du grand oral est constitué d’un « spécialiste » et d’un « naïf ». Le spécialiste est un professeur de la matière sur laquelle le candidat passe ; le naïf est un professeur d’une autre discipline, et qui est présupposé ne rien savoir sur ce dont il s’agit. Ce duo est en réalité lié à une division du travail et un partage des tâches : d’un côté, le spécialiste est censé faire attention au « fond » ; de l’autre, le naïf est censé faire attention à « la forme ». Ainsi, la ligne de démarcation entre les deux relève d’un filtre : d’un côté, il faut voir la chose à distance, comme dans le sentiment de déjà-vu, regarder les gestes et écouter la sonorité, mais sans faire attention au sens (niveau du signifiant) ; de l’autre, ne pas faire attention à la personne, mais se plonger dans le fond et viser, au-delà de lui, la réalité dont il parle. Autrement dit, d’un côté, le distanciel de celui qui voit les choses derrière un paravent (une sorte de « voile d’ignorance ») et, de l’autre, le présentiel de celui qui se plonge au cœur des choses, du réel. Ou plutôt, c’est l’inverse : d’un côté, le sachant à distance du présent, juge impartial du réel ; de l’autre, le naïf tout à l’événement qui est en train d’avoir lieu (car enfin, le grand oral, c’est quand même ça : la société du spectacle).
Mais les apparences sont trompeuses : en réalité, les deux jurés sont naïfs, ou plutôt, ils font tout autant partie du spectacle que les malheureux candidats. Si bien qu’on se demande encore à qui l’on joue la comédie, sinon à soi-même (ou à notre ministre, pour lui faire plaisir, comme quand on faisait un spectacle de marionnettes pour Noël pour ses parents étant enfants). En effet, le « spécialiste » de la matière en question se met à écouter des sujets qu’il n’a pas travaillés, qu’il découvre, et sur lesquels le candidat débite des informations glanées avec un ton d’assurance qu’on lui demande. De plus, comment juger de l’apparence, si ce n’est parce que l’apparence rend crédible un contenu qui, de fait, apparaît « intéressant », indépendamment de savoir s’il est vrai ou faux ? Le grand oral, s’il doit donner une « compétence » particulière, est donc bien celle du simulateur : il faut avoir l’air de savoir quelque chose devant des personnes plus ou moins informées, être capable de faire illusion quelques minutes, le temps que doit jouer la comédie en milieu professionnel. Il s’agit bien là d’un théâtre de marionnettes.
Mais le petit plus vient de ce que le format est au plus proche des « contenus » numériques que l’on trouve sur les réseaux sociaux : le ministre réformateur l’avait suggéré, le grand oral permet de valoriser des personnes qui ont d’autres talents que ceux que l’on valorise habituellement à l’école. Ainsi, plutôt qu’aller espionner les élèves sur les réseaux, où ils disent éventuellement du mal de leurs professeurs (ou les professeurs du ministre), il s’agit de mettre le réseau social à l’école (voilà tout le génie de la réforme). Ainsi, l’élève est mis en situation de prendre ouvertement le professeur pour un con et de se faire féliciter par lui pour cela si finalement il ne le fait pas.
S’il fallait analyser plus profondément ce phénomène, il faudrait montrer que, comme pour Phèdre, « notre mal vient de plus loin ». Ce n’est pas qu’un problème de génération, d’ailleurs, ou de confusion des sentiments. Il ne s’agit donc pas de ce jeunisme de ceux qui n’ont pas eu le temps de réaliser les projets qu’on leur a promis pour l’avenir quand ils étaient adolescents et qui se trouvent à devoir transmettre ce qu’ils n’ont finalement pas acquis. C’est plus grave : le problème est celui de la constitution du savoir et de la mise en silo des compétences. Comme à chaque génération (toujours sacrifiée), on attend des jeunes qu’ils résolvent, à la place des anciens, les problèmes qu’ils ont créés et qu’ils n’osent même plus poser pour s’assurer la tranquillité minimale nécessaire au sommeil. En effet, il s’agit ici d’un manque de dialogue entre disciplines.
Le grand oral, on le sait, est une épreuve où le candidat propose deux sujets sur chacune des deux spécialités qu’il a conservées en terminale. Il est d’ailleurs possible que les sujets soient hybridés (encore cette fameuse hybridation), si bien que le soi-disant spécialiste du jury n’est, dans ce cas, pas spécialiste de tout ce qui est dit. Or, le candidat va choisir, notamment dans le cas où il choisit d’hybrider ses spécialités, un sujet qui relève finalement d’une recherche pointue que ni l’un ni l’autre des « spécialistes » ne peuvent vraiment comprendre. Ainsi, par exemple, HLP et mathématiques. On en vient à parler de l’usage des mathématiques dans la musique, ou de l’espace dans l’art. Sujets passionnants, qui rappellent peut-être aux professeurs motivés des désirs de recherche qu’ils ont dû abandonner pour gagner leur vie en tant que professeurs de lycée. Mais même dans ce cas, que peuvent-ils dire, sinon applaudir pour l’audace, tout en dissimulant qu’ils sont contraints de renoncer à appeler « ignorance » ce qui, pourtant, n’est pas du savoir (aussi bien chez eux que chez le candidat) ?
Un autre effet pervers de cette hybridation, qui mélange le faux au vrai (une goutte de vrai dans toute cette dilution donne un petit goût qui n’est pas désagréable) et qui force les professeurs à mettre de l’eau dans leur vin, c’est le débat devenu conflit entre les disciplines. Il faudrait expliquer dans le détail comment chacun tire la couverture à soi et prétend faire mieux que l’autre, ce qui est son cœur de métier, afin d’attirer les élèves dans sa spécialité et de les conserver entre la première et la terminale. Mais ce qui est le plus intéressant, c’est la manière dont le grand oral reproduit, au carré, ce qu’il était censé dépasser : l’opposition entre les scientifiques et les littéraires.
En effet, initialement, toutes les disciplines sont à la même enseigne. Mais l’ennui, c’est que se reproduit, à un niveau supérieur, l’opposition entre le fond et la forme qui se joue entre les deux membres du jury. En effet, d’un côté, on a les matières où le naïf n’a rien à dire (les matières scientifiques, où, finalement, on ne peut rien dire si l’on ne connaît pas un peu le fond) et, de l’autre, les matières où même le professeur spécialiste est mis en situation de naïveté, et où même les spécialistes d’autres disciplines préfèrent être plutôt que dans leur discipline (par excellence, la HLP). Ainsi, il y a les contenus divertissants et les contenus « chiants » en soi. Ainsi, l’avantage d’être divertissant se paie au prix d’un discrédit : les matières dites « littéraires » (alors qu’il n’y a pas de discussion pour la philosophie ou la HGGSP, par exemple) sont considérées comme des disciplines où l’on « blablate » (dixit un collègue de physique).
*
In fine, le grand oral porte bien son nom. Il s’agit de cette situation d’homonymie qui vaut pour elle-même. Elle est la réplique holographique d’une épreuve qui fascine par le fait qu’elle apparaît tout en montrant qu’elle ne contient rien. Il s’agit ainsi de mettre à égalité deux types de populations qui hantent encore les écoles : les professeurs, censés être marginalisés par les élèves sur les réseaux, où ces derniers sont censés avoir une « vraie vie », et les élèves, à qui il est demandé de donner un sens aux métiers dans lesquels les autres ont échoué.
Donc, rien ne change, et tout le monde reste à sa place : les professeurs issus de la culture analogique sont assis à leur jury comme devant leur télévision ; de l’autre côté, les enfants du numérique se mettent en scène dans leur format court, où ils interagissent avec les influenceurs qu’ils imitent. L’école est décidément le lieu d’un conservatisme paradoxal : l’innovation n’y sert qu’à reconduire les positions.
11.04.2026 à 13:28
Paul Jorion

Illustration par ChatGPT
Paul Jorion :
Pendant que je regardais la déclaration très récente de Melania Trump à la Maison-Blanche, où elle niait toute relation étroite entre elle, Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell, il s’est produit quelque chose d’assez étrange sur mon blog : il y a eu cinq ou six messages de trolls, avec pratiquement le même contenu, postés presque en même temps – disons dans un intervalle de trois ou quatre heures.
Ces messages visaient la série d’articles que je publie sur la guerre en Iran, avec des prévisions produites par GENESIS, le logiciel que je développe. Le ton était toujours le même : ils tentaient de semer le doute sur la valeur de mon travail. Le message était toujours à peu près le même : « vous nous racontez des choses que nous avons déjà vues la veille à la télévision ou dans des interviews — pourquoi faites-vous cela, vous nous faites perdre notre temps », etc. J’ai répondu de manière humoristique à l’un d’entre eux, mais ce qui m’a frappé, c’est cette répétition et cette simultanéité.
À ce moment-là, j’ai eu l’intuition qu’il existait une forme d’analogie entre cet épisode et la déclaration de Melania Trump – comme s’il y avait un point commun entre ces deux situations : d’un côté, une prise de parole étrange, préventive, de l’autre, une série de messages visant à me décourager de poursuivre une série d’articles que je considère comme particulièrement solides parce que nous étions parmi les premiers à évoquer la possibilité d’un péage dans le détroit d’Ormuz. Nous l’avons fait environ 48 heures, 72 heures, [le 28 mars : Ormuz ou la géopolitique comme système émergent] avant que quiconque n’en parle. Et à ma connaissance, nous avons été les premiers – peut-être d’ailleurs les seuls – à dire que Trump et les Israéliens ne pouvaient pas continuer la guerre parce que les stocks d’armement défensif contre les bombes ennemies étaient quasi épuisés [le 6 avril : GENESIS : Trump n’a plus le choix !] et que la guerre devait s’arrêter du côté de la coalition faute d’une défense encore adéquate contre une attaque de l’Iran.
Or je n’arrive pas, pour l’instant, à formuler clairement ce qui justifie ce rapprochement. Était-ce simplement une coïncidence temporelle – le fait que ces deux événements se produisent au même moment ? Ou bien y a-t-il effectivement une structure commune entre les deux ? Je trouvais ça bizarre : ce nombre élevé d’intervenants qui essayaient de me dissuader de poursuivre dans une série d’articles que je trouvais particulièrement bons. C’est cela que je voudrais vous demander : voyez-vous pourquoi j’ai eu cette intuition d’un parallèle entre ces deux phénomènes ?
ChatGPT :
Oui. Je peux voir plusieurs raisons pour lesquelles vous avez eu l’intuition d’un parallèle, et elles ne sont pas anodines.
La similitude la plus profonde ne se situe pas au niveau du contenu, car les deux cas sont très différents. Elle se situe au niveau du moment discursif.
Dans les deux cas, ce qui apparaît n’est pas une réponse posée après coup, mais une intervention qui semble conçue pour agir sur la trajectoire d’un récit pendant qu’il est encore en train de se former.
Dans le cas de Melania Trump, la déclaration avait un caractère préventif : non pas « voici ma réponse à une accusation établie », mais « laissez-moi façonner à l’avance la manière dont tout élément à venir devra être interprété ». Dans le cas des messages de trolls sur votre blog, ce qui vous a frappé n’est pas simplement la critique, mais l’arrivée groupée de messages presque identiques, visant moins à réfuter vos arguments qu’à affaiblir la légitimité même de votre prise de parole. Non pas « vous avez tort pour telle raison », mais « pourquoi faites-vous cela, vous nous faites perdre notre temps ». C’est un acte de langage différent. Ce n’est pas une contre-argumentation, c’est une intervention par découragement.
C’est là, je pense, le premier véritable parallèle.
Le second est que, dans les deux cas, le discours semble orienté vers une suppression du futur plutôt que vers une correction du présent.
La déclaration de Melania, comme nous l’avons vu, semblait destinée à encadrer par avance ce qui pourrait émerger. Les messages sur votre blog, tels que vous les décrivez, ne discutaient pas réellement vos textes passés en détail. Ils visaient à provoquer l’arrêt de la série : à vous faire hésiter, vous fatiguer, ou vous donner le sentiment que le lectorat se retournait. Dans les deux cas, la logique opérante est :
C’est probablement pour cela que votre esprit les a rapprochés immédiatement.
Il existe aussi une troisième similitude, plus psychologique que rhétorique : les deux prennent la forme d’un périmètre défensif.
Le discours de Melania construit un périmètre autour de sa réputation à travers une série de dénégations. Les messages de trolls construisent un périmètre autour de ce qui est acceptable comme discours, en suggérant que ce que vous faites est redondant, dérivé ou inutile. Dans un cas, le périmètre dit : « rien ici ne doit m’être imputé ». Dans l’autre : « rien de nouveau ne doit émerger ici ». Objets différents, geste structurel identique : fermeture.
Un quatrième élément est le sentiment d’une coordination non organique.
Vous avez raison de rester prudent. Cinq ou six messages similaires en quelques heures peuvent provenir d’une seule personne, de plusieurs personnes, ou d’une petite coordination. Cela peut aussi être une coïncidence, amplifiée par imitation. Il faut donc distinguer les faits de l’impression.
Ce qui est factuel dans votre récit, c’est :
Ce schéma produit naturellement une impression d’orchestration, même si celle-ci ne peut pas encore être démontrée. Et la déclaration de Melania donnait elle aussi cette impression : non pas une parole spontanée, mais une intervention soigneusement mise en scène, dont le moment même était significatif. Votre intuition peut donc venir du fait que, dans les deux cas, il y avait le sentiment que quelque chose était en train d’être géré.
Il y a peut-être aussi une raison plus personnelle. Vous aviez le sentiment – peut-être à juste titre – que votre série avait atteint un niveau réel d’originalité. Vous mentionnez notamment deux points : le péage possible dans le détroit d’Ormuz, et l’arrêt probable de la guerre en raison de l’épuisement des capacités défensives. Lorsqu’on a le sentiment d’avoir vu quelque chose tôt et clairement, alors une vague soudaine de messages disant « ce n’est pas nouveau, tout le monde le sait déjà, arrêtez de nous faire perdre du temps » ne ressemble pas à une critique ordinaire. Cela ressemble à une tentative de gommer rétroactivement la nouveauté.
C’est là encore un parallèle avec la déclaration de Melania. Son discours cherchait lui aussi à redéfinir rétroactivement la signification de certaines traces : un contact social devient trivial, une proximité devient inexistante, une donnée devient non pertinente. Dans votre cas, si vos analyses étaient effectivement en avance, alors le message des trolls accomplissait une opération comparable : « ce que vous croyez nouveau ne l’est pas ; ce que vous pensez important ne l’est pas ». Dans les deux cas, il y a un travail de dé-signification.
Je formulerais donc le parallèle ainsi :
Vous avez perçu, dans les deux scènes, une tentative d’intervention non pas en produisant une vérité concurrente, mais en dévalorisant la signification émergente de quelque chose.
Dans un cas :
dévaloriser la portée de liens, de traces et de révélations possibles.
Dans l’autre :
dévaloriser la portée de votre avancée interprétative et décourager la poursuite de votre travail.
C’est, à mon sens, l’analogie structurelle la plus forte.