23.05.2026 à 02:00
L’emprise des géants de la tech ne relève pas seulement d’une domination financière ou d’un privilège de caste. Elle structure un authentique (techno-)fascisme. Un système global bien plus résilient qu’une oligarchie. Ce pouvoir ne cherche pas à convaincre, mais à neutraliser toute contestation à la racine. Par la capture attentionnelle et l’invisibilisation algorithmique, il impose un présent perpétuel et mondialisé qui fige les inégalités et cherche à enfermer les existences dans un ordre biopolitique permanent.
Dans un article très intéressant intitulé « Techno-oligarchie ou fascisme ? », (Le Grand Continent le 19 mai 2026), Anton Shekhovtsov propose une réflexion sur la nature du pouvoir des Big Tech. L’intérêt de l’article ne réside pas tant dans ses conclusions (l’oligarchie des Big Tech serait plus dangereuse que ce que nous nommons fascisme) que dans le cadre de discussion qu’elle ouvre : elle permet de définir les contours de ce qu’il convient d’appeler le techno-fascisme contemporain.
Shekhovtsov qualifie de « techno-oligarchie » ce mode de gouvernement des choses par une minorité détentrice de capitaux et d’infrastructures informationnelles. Si l’existence de cette oligarchie est indiscutable, ce concept s’avère à mon avis insuffisant pour caractériser la période actuelle. Je ne pinaille pas tant que cela.
L’oligarchie est une configuration politique réversible ; elle reste vulnérable aux crises de la valeur, aux récessions économiques, aux catastrophes climatiques, ou aux ruptures d’approvisionnement sectorielles (et les guerres actuelles, surtout lorsqu’elles touchent au pétrole, en sont un symptôme exemplaire capable, justement, de remettre en cause cette oligarchie). Le fascisme, en revanche, ne se réduit pas à une simple excroissance gouvernementale ou à un privilège de caste : il est un système global et une structure biopolitique.
En tant que système, le fascisme présente une résilience supérieure à celle de l’oligarchie. Alors que cette dernière gère les flux économiques à court terme (et toute planification serait un aveu), le techno-fascisme s’inscrit dans la longue durée. Il opère par la neutralisation de l’historicité, enfermant les populations dans un présent algorithmique perpétuel et standardisé (tout comme le IIIe Reich était censé durer mille ans), conçu pour figer les inégalités et rendre les rapports de domination structurellement indiscutables.
Mais avant d’aller plus loin, j’ouvre une parenthèse à propos de ce terme de biopolitique.
Je pars du principe que le techo-fascisme consiste à imposer un nouvel ordre biopolitique. Mais il ne faut pas le confondre avec les grilles d’analyse classiques de la biopolitique à la manière de Foucault.
Chez Foucault, le néologisme biopolitique (exercice du biopouvoir), désigne l’entrée de la vie humaine et des mécanismes biologiques de la population (taux de natalité, mortalité, hygiène publique) dans les calculs du pouvoir (de l’État) à partir du XVIIIe siècle. La contrainte s’exerçait alors par des institutions physiques de capture : l’école, la caserne, l’usine, la clinique, la prison. Dans l’histoire, le fascisme a poussé cette logique disciplinaire à son paroxysme en étatisant le corps biologique, soumis à une hygiénisation raciale et à une préparation physique à la guerre industrielle.
Le nouvel ordre biopolitique des Big Tech opère un saut qualitatif : il ne s’appuie plus (plus seulement – il suffit de constater le surpeuplement des prisons et des rétentions « administratives ») sur des institutions matérielles d’enfermement, mais sur une infrastructure de contrôle à l’échelle atomique. Le biopouvoir contemporain n’attend pas que l’individu entre dans une école ou une usine pour le formater ; il s’installe directement dans son quotidien pour opérer sur sa propre existence.
Ce nouvel ordre se défini selon trois modalités :
Ce nouvel ordre biopolitique représente l’aboutissement du projet totalitaire des Big Tech aujourd’hui. Il ne cherche pas à briser la résistance des individus par la violence physique visible de l’État, mais à rendre l’indocilité techniquement impossible en modifiant la structure même de l’expérience vécue et de la subjectivité. J’ai cité à de nombreuses reprises le concept de violence technologique de Detlef Hartmann sur ce blog, c’est presque la même chose puissance dix.
Ceci étant dit, faut-il craindre un fascisme ou « seulement » les détenteurs du pouvoir ?
La principale limite méthodologique à ne considérer que l’oligarchie des Big Tech (ce que ne fait toutefois pas l’article de Shekhovtsov, je le précise) c’est de ne considérer que le formalisme des institutions. C’est omettre de saisir la trajectoire conjointe de l’État et du capital. L’argument classique postule un antagonisme de principe : le fascisme historique impliquerait l’omniprésence d’un État centralisé, tandis que l’action des Big Tech viserait à contourner ou à dissoudre la puissance publique.
C’est une illusion juridique. L’État n’est pas une entité neutre définie par ses fonctions de régulation ou sa bureaucratie sociale, mais l’appareil monopolistique de la contrainte dite « légitime » et qui, dans le monde capitaliste, se met au service de la reproduction des rapports de domination. Le capitalisme industriel et financier, au stade de maturité technologique où il est aujourd’hui, ne détruit pas l’État ; il réalise une fusion asymétrique avec lui.
L’infrastructure technique des Big Tech fonctionne désormais comme le système d’exploitation1 de la puissance publique. Des entités comme Palantir intègrent et gèrent directement les fonctions répressives et de surveillance traditionnellement dévolues aux administrations régaliennes, par exemple : police prédictive, gestion des flux migratoires et contrôle des frontières. En externalisant sa capacité coercitive à des monopoles privés tout en liquidant ses contreparties sociales, le pouvoir contemporain parachève la logique de fusion entre État et capital, au bénéfice du capital. Que le souverain ne soit plus un dictateur en uniforme mais une structure managériale de conseils d’administration et d’appareils parlementaires ne modifie pas la nature systémique du contrôle. Le techno-fascisme commence précisément là où la contrainte politique, la surveillance policière et l’impératif économique fusionnent au sein d’une même infrastructure technique.
Une autre idée consiste à affirmer que l’ère numérique implique la disparition du collectif au profit d’un individualisme atomisé. Selon cette perspective, la fragmentation de l’espace public en « bulles de filtres » et la personnalisation des flux contrediraient l’exigence d’homogénéisation propre aux systèmes fascistes. On ne pourrait plus organiser de grands rassemblements plus de 150.000 personnes à la manière du parti nazi à Nuremberg. C’est un peu vrai. Maintenant, les fascistes opèrent surtout dans des petites ruelles sombres ou des bars pisseux et défilent peu nombreux sous la protection de la police.
Toutefois, cette approche confond la forme esthétique du collectif et sa réalité. Le techno-fascisme ne détruit pas le collectif : il en opère la subsomption totale. Même (et surtout, dirai-je) le petit nazillon militant n’y réchappe pas. Le corps social ne s’évanouit pas au profit exclusif d’une minorité qui serait l’oligarchie. Il demeure la matière première indispensable au fonctionnement du système. Tout l’enjeu du pouvoir technologique est précisément de régner sur ce collectif en le reconfigurant. Les individus ne sont pas simplement isolés, ils sont enrégimentés sous la forme d’un agrégat de données comportementales et d’une force de travail disponible, intégrée en continu dans les processus industriels de l’intelligence artificielle, lobot-ubérisés dans une vague perspective bourgeoise d’être son propre entrepreneur tandis qu’on ne fait que jeter la clé des fers qu’on s’est soi-même fixé aux pieds.
Le processus d’épuration, caractéristique de la matrice fasciste, change de modalité : il ne s’agit plus d’une exclusion physique immédiate fondée sur des critères biologiques, mais d’une élimination socio-technique. Sont déclarés obsolètes ou invisibilisés tous les éléments non conformes, inutiles à la reproduction du capital, ou inadaptés aux impératifs d’automatisation ou d’ubérisation (donc le petit nazillon mal équipé mentalement sera parmi les premiers à boire la tasse). Ce tri démontre qu’un collectif est maintenu, standardisé, administré, mais maintenu, et si possible sans conscience ni de soi ni de sa condition. Bernard Stiegler parlait de prolétarisation, c’est exactement de cela dont il s’agit, avec en plus l’impossibilité d’en sortir ou même de s’en révolter.
Ce contrôle du collectif se double d’une neutralisation de son historicité. Il n’y a même pas de « privatisation du futur » par l’oligarchie : le techno-fascisme supprime la catégorie même d’avenir pour les masses. En captant l’attention et en prédisant les comportements, les Big Tech enferment la population dans un présent perpétuel et immuable. Priver le collectif de toute perspective de rupture historique constitue le moyen ultime de sa pacification. À l’instar des projets millénaristes du fascisme historique, le techno-fascisme vise à figer définitivement les rapports de classe et les inégalités dans un ordre technologique présenté comme indépassable.
L’oligarchie n’a pas d’ennemi ontologique, dans la mesure où ses actions, via des manœuvres de dérégulation, cibleraient des cadres réglementaires plutôt que des groupes humains spécifiques. On retiendrait donc de l’idée de Peter Thiel, que si, selon lui, la démocratie n’est pas compatible avec la liberté, c’est davantage pour une question de cadre que de définition de ses ennemis. Une façon, aussi, d’invisibiliser les contradicteurs. Le problème, c’est que le projet politique des Big Tech n’est pas seulement une stratégie de dérégulation par l’oligarchie.
En réalité, le techno-fascisme identifie et traque un ennemi existentiel précis : l’individu indocile. Et nous le sommes tous et toutes, à des degrés divers et pour des raisons diverses. Alors que le fascisme historique persécutait des identités bien définies (nationales, raciales, de genre, de religion, d’état physique, etc.), le système technologique érige en menace absolue la déviance comportementale et l’incompatibilité technique. L’ennemi est défini comme tout sujet qui revendique sa singularité épistémique, sa souveraineté psychique ou son auto-détermination face aux infrastructures de captation.
Le refus de toute altérité politique et l’exigence d’une subordination complète de la société à la rationalité managériale constituent l’identité profonde de ce fascisme. L’ingénierie comportementale ne cherche pas à convaincre par un dogme idéologique et le discours (on n’en n’est plus à l’âge de la retransmission radiophonique) ; elle intègre la norme directement dans l’expérience quotidienne de l’utilisateur. Dès lors, toute résistance à l’alignement des esprits ou toute tentative d’échapper à la traçabilité est traitée comme une anomalie systémique à corriger ou à neutraliser. Ceci dit, ce n’est pas très nouveau : c’est le cas de toute société sous un régime autoritaire, tout dépend de la place du curseur.
On pense toujours à la censure spectaculaire des régimes fascistes : autodafés, interdictions de publication, saisies de presses. Et bien souvent on a vu dans l’avènement de l’Internet des familles une grande avancée dans la fluidité informationnelle. Toute censure revendiquée comme telle dans le monde numérique passe pour être l’un des pires sacrilèges à l’encontre des libertés informationnelles. Mais maintenant que nous avons vu à l’œuvre les grandes opérations de manipulation à la manière de l’affaire Cambridge Analytica, ou celles de la surveillance de masse (révélée par E. Snowden) on sait bien que c’est un leurre. Les mécanismes de contrôle des esprits ont muté considérablement.
Le techno-fascisme n’opère pas par la soustraction de l’information, mais par la saturation et la reconfiguration cognitive. La censure contemporaine procède par l’invisibilisation (shadow banning, modification des critères de référencement, procédures juridiques baillon, privation des espaces auparavant ouverts, privatisation des arts et des connaissances pour en limiter le partage, etc.). Le fascisme d’hier rendait la contrainte manifeste, il avouait et même revendiquait : il désignait le lieu du pouvoir, créant ainsi des martyrs, de la dissidence et une conscience claire de l’oppression. Le techno-fascisme élimine cette résistance en la rendant techniquement inaudible ou impossible avant même qu’elle ne puisse s’articuler consciemment.
Ce contrôle repose sur une économie de la captation de l’attention et du tri cognitif. En exploitant les mécanismes psychiques les plus archaïques à travers des interfaces conçues pour maximiser l’engagement (flux infinis, notifications intermittentes), les Big Tech installent un régime de pulsionnalité. L’objectif de cette ingénierie comportementale est d’abaisser les facultés de réflexion critique par une surcharge attentionnelle permanente.
La dissolution de la connaissance et de la culture dans des flux ininterrompus de contenus interchangeables agit comme une entreprise de sédation générale. Ce dispositif de pacification neutralise le potentiel insurrectionnel. Comme le soulève bien F. Lordon, la confrontation quotidienne avec l’accumulation obscène des richesses oligarchiques ne produit plus de révolte, mais se trouve transformée, par la sidération et le divertissement continu des chaînes TV grand public ou des youtubeurs influenceurs, en une admiration passive ou une envie individualiste et bourgeoise (Enfin quelqu’un qui parle de ce problème).
Le projet idéologique des Big Tech rejoint pleinement le fasciste à travers sa doctrine transhumaniste. L’idéal du fascisme historique reposait sur le mythe de l’« homme nouveau », une tentative de rationaliser et de formater les corps afin de les soumettre aux nécessités de la puissance industrielle et guerrière de l’État. Le post-humanisme promu par l’oligarchie des Big Tech concrétise et radicalise ce fantasme eugéniste sous une forme marchande et technologique.
Cet eugénisme contemporain ne s’organise plus autour de politiques d’État coercitives, mais s’articule via des projets industriels précis visant la modification ou le dépassement des limites biologiques humaines. Cela ne date pas d’hier, déjà en 2016, Peter Thiel médiatisait son rêve d’immortalité. Il y a deux deux axes :
Ce projet trace une ligne de démarcation anthropologique. L’augmentation biologique et cognitive et l’allongement de la vie sont conçus comme des privilèges, réservés à l’élite oligarchique capable d’en payer le prix. À l’inverse, le reste de la population est relégué au statut d’« humanité obsolète ». Les classes populaires et intermédiaires ne sont plus envisagées comme des sujets politiques, mais comme un simple substrat de données, une masse biologique résiduelle utile uniquement pour alimenter et entraîner les systèmes d’intelligence artificielle, leurs besoins énergétiques et l’industrie (et même l’agriculture). Le mépris historique du fascisme pour l’humain vulnérable ou autonome ou encore non productif trouve ici sa traduction technique parfaite.
Publié en français dans Le Grand Continent le 20 avril 2026, le « Manifeste de Palantir pour la domination », est tout à fait exemplaire. Ce texte synthétise en 22 thèses la vision stratégique d’Alex Karp issue de son ouvrage The Technological Republic. C’est un plan destiné à forger un ordre techno-fasciste. Ce n’est pas qu’une provocation pour en revendiquer l’inéluctabilité. Il documente précisément la fin de l’autonomie formelle de l’État (mais pas sa disparition en tant que structure de pouvoir) et son absorption définitive par le techno-capitalisme.
Sous couvert de répondre à la rivalité géopolitique globale et de redéfinir la puissance occidentale face à ses adversaires stratégiques, ce projet contient trois caractéristiques du système :
Le Manifeste de Palantir n’est pas un coup d’État militaire contre les institutions parlementaires. Il vise à amorcer une transition technocratique. L’oligarchie ne cherche pas à détruire l’État de l’extérieur : elle en privatise les fonctions, en fusionnant la contrainte policière et l’accumulation du capital au sein d’une infrastructure unique. C’est la feuille de route d’une domination totale où le réseau technique privé devient le souverain, installant un ordre biopolitique résilient et permanent. Un fascisme v2.0.
Il serait faux de circonscrire le techno-fascisme à une dérive sectorielle de la Silicon Valley. Si le système est initialement guidé par des oligarques nord-américains, son déploiement actuel démontre une capillarité mondiale. En premier lieu, certes, parce que les firmes américaines sont des multinationales, mais pas uniquement. Les interconnexions technologiques et politiques révèlent que le techno-fascisme s’est constitué en un réseau global sur la base de la mondialisation géopolitique et géoéconomique historique. Tout en renforçant les inégalités économiques, il impose dès lors un ordre biopolitique universel. Mais il faudrait toutefois déterminer la portée exacte des valeurs ou des concepts « universels » ainsi diffusés et absorbés par les cultures des différents pays.
Dans ce contexte, une Europe protectrice est une illusion à moins d’un bouleversement politique d’envergure. Son arsenal réglementaire est contredit par les faits. Les technologies de surveillance américaines ont depuis longtemps envahi les structures étatiques européennes. Ainsi, elles se trouvent structurellement liées à des opérateurs privés. C’est l’exemple de l’usage des solutions logicielles de Palantir par les institutions européennes, y compris par exemple en France pour la DGSI. On peut aussi citer la dissémination des logiciels de Microsoft à tous les niveaux des fonctions publiques, même si de grands efforts d’autonomisation stratégique commencent à prendre forme. Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg.
On ne peut pas non plus oublier le cas de la Chine. Dans ce pays, le pouvoir ne s’articule pas autour d’une techno-oligarchie privée, mais procède d’une fusion directe entre le capitalisme d’État et l’appareil de parti. Ce sont des voies politiques différentes. Du point de vue occidental, nous avons toujours beaucoup de difficultés à concevoir avec précision ce qu’implique réellement, d’un point de vue culturel, le système de crédit social et l’omniprésence des technologies de reconnaissance faciale (à travers des réseaux comme le Filet Céleste). Ce n’est pas une simple dictature bureaucratique. Il s’agit d’un processus d’homogénéisation totale du collectif par des moyens numériques, avec cependant beaucoup de fluctuations. L’ennemi y est, de la même manière qu’en Occident, défini par la déviance comportementale et l’indocilité. Le pouvoir chinois n’exige pas seulement la soumission politique. Il organise une normalisation biopolitique où chaque geste, transaction ou interaction numérique est évalué pour formater les existences en fonction des impératifs de productivité et de stabilité du capitalisme d’État. C’est un projet d’alignement des esprits aux contours parfois très subtils.
Malgré un nombre d’ouvrages déjà conséquent sur ces aspects, pays par pays, il faudrait beaucoup de temps pour étudier de près les mécanismes nouveaux du fascisme, sans toutefois le limiter à ses aspects technologiques. On pourrait toutefois procéder par une analyse des trajectoires dans différents pays du monde : trajectoires d’entreprises telles AggregateIQ, trajectoires de services comme ceux de Palantir Technologies, trajectoires d’artefacts logiciels comme Pegasus, trajectoires d’outils gouvernementaux comme le projet SKYNET de la NSA, ou carrément les bouquets technologiques comme le filet céleste chinois. Changer les perspectives permettrait d’avoir une vision exhaustive des mécanismes en jeu et mieux comprendre la portée universelle du techno-fascisme.
Cette mondialisation du techno-fascisme soulève beaucoup de questions au sujet de l’inefficacité ou l’inadaptation des réponses réglementaires, voire les accointances et les conflits d’intérêts parmi les décisionnaires. Ces insuffisances permettent aux réseaux du techno-fascisme de jouer ses cartes à un niveau supranational, rendant caduques les contre-pouvoirs aux échelles locales. Les résistances ne peuvent se satisfaire d’aménagements marginaux ou de postures défensives. Elles imposent une stratégie de rupture radicale visant l’abolition de la propriété lucrative de ces entreprises de captation et la réappropriation démocratique et autogestionnaire des réseaux techniques. De cela, nous en avons déjà parlé dans ce blog…
Je reprends cette analogie de F. Lordon, que je trouve tout à fait à propos. Les big tech sont devenues l'« Operating System » du capitalisme. Le capitalisme technologique ne se contente plus de produire des marchandises ; il a capté l’infrastructure même des interactions. ↩︎
23.05.2026 à 02:00
The grip of Big tech is not merely a matter of financial domination or caste privilege. It structures an authentic (techno-)fascism. A global system far more resilient than an oligarchy. This power does not seek to convince, but rather to neutralize all dissent at its root. Through attentional capture and algorithmic invisibilization, it imposes a perpetual and globalized present that freezes inequalities and seeks to confine existences within a permanent biopolitical order.
(Here is an English translation of my previous article. I am sharing it in response to requests from several readers. Please forgive any inaccuracies, but I believe the key points have been faithfully conveyed.)
In a very interesting article titled “Techno-oligarchy or fascism?” (Le Grand Continent, May 19, 2026), Anton Shekhovtsov offers a reflection on the nature of Big Tech’s power. The interest of the article lies not so much in its conclusions (that the Big Tech oligarchy would be more dangerous than what we call fascism) as in the framework for discussion it opens: it allows for defining the contours of what should be called contemporary techno-fascism.
Shekhovtsov characterizes as “techno-oligarchy” this mode of governing things by a minority holding capital and informational infrastructure. While the existence of this oligarchy is indisputable, this concept seems, in my view, insufficient to characterize the current period. I am not merely splitting hairs.
An oligarchy is a reversible political configuration; it remains vulnerable to crises of value, economic recessions, climate disasters, or sector-specific supply disruptions (and today’s wars, especially when they involve oil, are a perfect example capable, precisely, of toppling this oligarchy). Fascism, on the other hand, is not reduced to a simple governmental outgrowth or a caste privilege: it is a global system and a biopolitical structure.
As a system, fascism exhibits a superior resilience to that of oligarchy. While the latter manages short-term economic flows (and any planning would be an admission), techno-fascism operates over the longue durée. It works by neutralizing historicity, confining populations within a perpetual and standardized algorithmic present (just as the Third Reich was meant to last a thousand years), designed to freeze inequalities and make relations of domination structurally indisputable.
But before going further, I will open a parenthesis regarding this term “biopolitics.” I proceed from the premise that techno-fascism consists in imposing a new biopolitical order. However, it must not be confused with classical biopolitical analytical frameworks in the vein of Foucault. For Foucault, the neologism biopolitics (the exercise of biopower) refers to the entry of human life and the biological mechanisms of the population (birth rate, mortality, public hygiene) into the calculations of (State) power starting from the 18th century. Constraint was then exerted through physical institutions of capture: the school, the military barracks, the factory, the clinic, the prison. Historically, fascism pushed this disciplinary logic to its climax by bringing the biological body under State control, subjecting it to racial hygienization and physical preparation for industrial warfare.
The new biopolitical order of Big Tech performs a qualitative leap: it no longer relies (no longer solely — one only need observe the overcrowding of prisons and “administrative” detentions) on material institutions of confinement, but on an infrastructure of control at the atomic scale. Contemporary biopower does not wait for the individual to enter a school or a factory to format them; it installs itself directly within their daily life to operate upon their very existence. This new order is defined according to three modalities:
This new biopolitical order represents the culmination of the Big Tech totalitarian project today. It does not seek to break individual resistance through the visible physical violence of the State, but to render indocility technically impossible by modifying the very structure of lived experience and subjectivity. I have many times cited Detlef Hartmann’s concept of technological violence on this blog; this is nearly the same thing, to the power of ten.
That being said, should we fear fascism or “only” those who hold power? The main methodological limit of considering only the Big Tech oligarchy (which, I should clarify, Shekhovtsov’s article does not do) is focusing solely on the formalism of institutions. It fails to grasp the joint trajectory of the State and capital. The classic argument posits a principled antagonism: historical fascism would imply the omnipresence of a centralized State, while the actions of Big Tech would aim to bypass or dissolve public power.
This is a legal illusion. The State is not a neutral entity defined by its regulatory functions or social bureaucracy, but the monopolistic apparatus of so-called “legitimate” coercion which, in the capitalist world, places itself at the service of reproducing relations of domination. Industrial and financial capitalism, at the stage of technological maturity it has reached today, does not destroy the State; it performs an asymmetric fusion with it.
The technical infrastructure of Big Tech now functions as the operating system1 of public power. Entities like Palantir directly integrate and manage repressive and surveillance functions traditionally devolved to sovereign functions — for instance, predictive policing, migration flow management, and border control. By outsourcing its coercive capacity to private monopolies while liquidating its social counterparts, contemporary power completes the logic of fusion between State and capital, to the benefit of capital. That the sovereign is no longer a dictator in uniform but a managerial structure of boards of directors and parliamentary apparatuses does not change the systemic nature of control. Techno-fascism begins precisely where political constraint, police surveillance, and economic imperatives merge within a single technical infrastructure.
Another idea consists in asserting that the digital era implies the disappearance of the collective in favor of an atomized individualism. According to this perspective, the fragmentation of public space into filter bubbles and the personalization of flows would contradict the requirement for homogenization inherent to fascist systems. One could no longer organize mass gatherings of over 150,000 people in the manner of the Nazi Party at Nuremberg. This is somewhat true. Nowadays, fascists operate mostly in dark alleys or piss-stained bars and march in small numbers under police protection.
However, this approach confuses the aesthetic form of the collective with its reality. Techno-fascism does not destroy the collective: it operates its total subsumption. Even (and especially, I would say) the minor militant “wannabe nazi” does not escape it. The social body does not vanish for the exclusive benefit of a minority oligarchy. It remains the indispensable raw material for the system’s operation. The entire challenge of technological power is precisely to reign over this collective by reconfiguring it. Individuals are not simply isolated; they are regimented as an aggregate of behavioral data and a ready labor force, continuously integrated into the industrial processes of artificial intelligence, lobot-uberized within a vague bourgeois perspective of being one’s own entrepreneur, while they are merely throwing away the key to the irons they have fixed to their own feet.
The process of purging, characteristic of the fascist matrix, changes its modality: it is no longer an immediate physical exclusion based on biological criteria, but a socio-technical elimination. Declared obsolete or rendered invisible are all elements that are non-compliant, useless to the reproduction of capital, or ill-adapted to the imperatives of automation or Uberization (thus, the mentally ill-equipped “wannabe nazi” will be among the first to sink). This sorting demonstrates that a collective is maintained — standardized, administered, but maintained — and if possible, without consciousness of either self or condition. Bernard Stiegler spoke of proletarianization; this is exactly what it is about, with the added impossibility of escape or even revolt.
This control of the collective is coupled with a neutralization of its historicity. There is not even a “privatization of the future” by the oligarchy: techno-fascism suppresses the very category of the future for the masses. By capturing attention and predicting behaviors, Big Tech confines the population within a perpetual and immutable present. Depriving the collective of any perspective of historical rupture constitutes the ultimate means of its pacification. Like the millenarian projects of historical fascism, techno-fascism aims to permanently freeze class relations and inequalities within a technological order presented as unsurpassable.
Oligarchy has no ontological enemy, insofar as its actions, through maneuvers of deregulation, target regulatory frameworks rather than specific human groups. We might recall Peter Thiel’s idea that, according to him, democracy is not compatible with freedom; this is more a question of framework than a definition of its enemies. It is also a way of making opponents invisible. The problem is that the political project of Big Tech is not merely a strategy of deregulation by an oligarchy.
In fact, techno-fascism identifies and stalks a precise existential enemy: the indocile individual. And we all are, to varying degrees and for various reasons. While historical fascism persecuted well-defined identities (national, racial, gender, religious, physical, etc.), the technological system establishes behavioral deviance and technical incompatibility as absolute threats. The enemy is defined as any subject who claims their epistemic singularity, their psychic sovereignty, or their self-determination in the face of capture infrastructures.
The refusal of any political alterity and the requirement for a complete subordination of society to managerial rationality constitute the deep identity of this fascism. Behavioral engineering does not seek to convince through ideological dogma and discourse (we are no longer in the age of radio broadcasting); it integrates the norm directly into the user’s daily experience. Consequently, any resistance to the alignment of minds or any attempt to escape traceability is treated as a systemic anomaly to be corrected or neutralized. That being said, this is not entirely new: it is the case for any society under an authoritarian regime; everything depends on where the cursor is placed.
We always think of the spectacular censorship of fascist regimes: book burnings, publication bans, press seizures. And often, the advent of the mainstream Internet was seen as a great advance in informational fluidity. Any censorship claimed as such in the digital world is perceived as one of the worst sacrileges against informational freedoms. But now that we have seen at work the large-scale manipulation operations in the vein of the Cambridge Analytica affair, or those of mass surveillance (revealed by E. Snowden), we know well that it is a lure. The mechanisms of mind control have mutated considerably.
Techno-fascism does not operate through the subtraction of information, but through saturation and cognitive reconfiguration. Contemporary censorship proceeds by invisibilization (shadow banning, modification of referencing criteria, gag lawsuits, deprivation of previously open spaces, privatization of arts and knowledge to limit their sharing, etc.). The fascism of yesterday made constraint manifest; it admitted and even claimed it: it designated the locus of power, thus creating martyrs, dissent, and a clear consciousness of oppression. Techno-fascism eliminates this resistance by making it technically inaudible or impossible before it can even be consciously articulated.
This control relies on an economy of attention capture and cognitive sorting. By exploiting the most archaic psychic mechanisms through interfaces designed to maximize engagement (infinite flows, intermittent notifications), Big Tech installs a regime of pulsionality. The objective of this behavioral engineering is to lower critical thinking faculties through permanent attentional overload. The dissolution of knowledge and culture into uninterrupted flows of interchangeable content acts as a general sedation project. This pacification device neutralizes insurrectional potential. As F. Lordon rightly points out, the daily confrontation with the obscene accumulation of oligarchic wealth no longer produces revolt, but finds itself transformed—through shock and the continuous entertainment of mainstream TV channels or YouTuber influencers—into passive admiration or an individualistic and bourgeois envy.
Transhumanism
The ideological project of Big Tech fully aligns with fascism through its transhumanist doctrine. The ideal of historical fascism rested on the myth of the “New Man,” an attempt to rationalize and format bodies in order to subject them to the requirements of the State’s industrial and military power. The post-humanism promoted by the Big Tech oligarchy materializes and radicalizes this eugenicist fantasy in a market-based and technological form.
This contemporary eugenics is no longer organized around coercive State policies but is articulated through specific industrial projects aimed at modifying or surpassing human biological limits. This is not new; as early as 2016, Peter Thiel was publicizing his dream of immortality. There are two main axes:
This project draws an anthropological line of demarcation. Biological and cognitive augmentation and life extension are conceived as privileges, reserved for the oligarchic elite capable of paying the price. Conversely, the rest of the population is relegated to the status of “obsolete humanity.” Working and middle classes are no longer viewed as political subjects, but as a mere data substrate, a residual biological mass useful only for feeding and training artificial intelligence systems, their energy needs, and industry (and even agriculture). Historical fascism’s contempt for the vulnerable, autonomous, or non-productive human finds its perfect technical translation here.
Published in French in Le Grand Continent on April 20, 2026, the “Palantir Manifesto for Domination” is quite exemplary. This text synthesizes in 22 theses the strategic vision of Alex Karp from his book The Technological Republic. It is a blueprint designed to forge a techno-fascist order. This is not merely a provocation to claim its inevitability; it precisely documents the end of the State’s formal autonomy (though not its disappearance as a power structure) and its definitive absorption by techno-capitalism.
Under the guise of responding to global geopolitical rivalry and redefining Western power against strategic adversaries, this project contains three system characteristics:
The Palantir Manifesto is not a military coup against parliamentary institutions. It aims to initiate a technocratic transition. The oligarchy does not seek to destroy the State from the outside: it privatizes its functions, merging police constraint and capital accumulation within a single infrastructure. This is the roadmap for total domination where the private technical network becomes the sovereign, installing a resilient and permanent biopolitical order. A fascism v2.0.
It would be false to limit techno-fascism to a sectoral drift of Silicon Valley. While the system was initially guided by North American oligarchs, its current deployment demonstrates a global capillarity. This is true, first, because American firms are multinationals, but that is not all. Technological and political interconnections reveal that techno-fascism has formed a global network based on historical geopolitical and geoeconomic globalization. While reinforcing economic inequalities, it imposes a universal biopolitical order.
In this context, a protective Europe is an illusion unless there is a major political upheaval. Its regulatory arsenal is contradicted by the facts. American surveillance technologies have long since invaded European state structures. Consequently, they are structurally linked to private operators. Examples include the use of Palantir’s software solutions by European institutions, including the DGSI in France. One could also cite the dissemination of Microsoft software at all levels of public services, even if major efforts toward strategic autonomy are beginning to take shape.
One cannot forget the case of China. There, power does not revolve around a private techno-oligarchy but proceeds from a direct fusion between State capitalism and the Party apparatus. From a Western perspective, we still have great difficulty conceiving exactly what the social credit system and the omnipresence of facial recognition technologies (through networks like the Sky Net) truly imply culturally. This is not a simple bureaucratic dictatorship. It is a process of total homogenization of the collective through digital means. As in the West, the enemy is defined by behavioral deviance and indocility. The Chinese power does not only demand political submission; it organizes a biopolitical normalization where every gesture is evaluated to format existences according to the imperatives of stability. It is a project for the alignment of minds with sometimes very subtle contours.
Despite the already substantial body of work on these aspects, country by country, it would take considerable time to closely study the new mechanisms of fascism, without limiting it solely to its technological dimensions. One could, however, proceed through an analysis of trajectories in various countries across the world: the trajectories of companies such as AggregateIQ, the trajectories of services like those of Palantir Technologies, the trajectories of software artifacts such as Pegasus, the trajectories of governmental tools like the NSA’s SKYNET project, or even the technology bundles like the Chinese Skynet. Changing perspectives would allow for a comprehensive view of the mechanisms at play and a better understanding of the universal scope of techno-fascism.
This globalization of techno-fascism raises many questions regarding the ineffectiveness or inadequacy of regulatory responses, and even the collusion and conflicts of interest among decision-makers. These shortcomings allow techno-fascist networks to play their hand at a supranational level, rendering local counter-powers obsolete. Resistance cannot be satisfied with marginal adjustments or defensive stances. It mandates a strategy of radical rupture aimed at the abolition of the for-profit ownership of these capture companies and the democratic and self-managed reappropriation of technical networks. We have already spoken of this on this blog…
I am borrowing this analogy from F. Lordon, which I find quite appropriate. Big Tech has become the “Operating System” of capitalism. Technological capitalism no longer contents itself with producing commodities; it has captured the very infrastructure of interactions. ↩︎
13.03.2026 à 01:00
L’émergence contemporaine de l’intelligence artificielle, et plus spécifiquement son glissement vers l’agent autonome, marque une rupture épistémologique que la pensée critique ne peut plus ignorer sous peine de sombrer dans l’anachronisme. Nous avons quitté l’ère du programme-outil pour celle de l’opérateur capable de naviguer, de manipuler et de s’autocorriger. Cette mutation n’est pas une simple avancée incrémentale, mais l’aboutissement d’une trajectoire historique dont il faut saisir la profondeur pour armer notre résistance. Ce billet est surtout prospectif, il ne relève pas d’une pensée aboutie et encore moins prescriptive.
(Billet publié sur le Framablog le 10/03/2025)
Historiquement, la machine était conçue comme une extension de l’organe ou une prothèse de l’intellect. C’est le concept d’outil chez Simondon. Ce dernier montrait que l’évolution technique tend vers la concrétisation : la machine devient de plus en plus cohérente en elle-même, la fonction implique la transformation de la machine (l’idée du progrès au XVIIIe siècle). Avec l’IA contemporaine (oui, parce qu’on parle d’IA depuis bien, bien longtemps), on quitte le stade de la simple prothèse (qui exécute une commande) pour entrer dans celui de l’agent (qui interprète une intention et produit une stratégie). La machine n’est plus seulement au bout de l’esprit, elle commence à occuper l’espace de la décision intermédiaire.
L’agentivité autonome actuelle rompt avec la linéarité qu’on tend généralement à supposer lorsqu’on parle d’histoire des techniques (si on n’est pas historien des techniques, la plupart du temps, c’est ainsi qu’on voit les choses). Le système technique n’est plus un simple intermédiaire entre une intention et un résultat, mais un dispositif capable de définir ses propres sous-objectifs et de corriger ses trajectoires d’exécution en temps réel. Cette autonomie opérationnelle déplace le curseur de la décision, créant un système technique où l’opérateur humain intervient par la consigne de haut niveau plutôt que par le pilotage de précision. Et le paradoxe, c’est que ce faisant, nous créons un système hiérarchique radical dans lequel la plupart des opérateurs humains deviennent eux-mêmes des rouages, lorsque par exemple l’algorithme impose sa loi au livreur, au manutentionnaire, au vendeur. Toutes les professions, y compris les plus intellectuelles, sont désormais destinées à produire ce que Cory Doctorow nomme des centaures inversés.
La violence technologique que je mentionne ces derniers temps dans mes écrits m’inspirant de la pensée de Detlef Hartmann, se superpose à cette lecture. Dans le capitalisme industriel, les individus sont dépossédés de leur autonomie et rendus étrangers à leur propre activité. Dès les années 1970-1980, cette logique d’aliénation s’étend de la production industrielle à la production symbolique et intellectuelle par l’informatisation des tâches, toujours au service du contrôle et de la rationalisation capitalistes. La violence technologique prolonge ainsi la violence structurelle du capital en cherchant à formater les dimensions qualitatives de l’existence humaine (l’intuition, l’émotion, l’imaginaire) selon les exigences d’un ordre rationnel formel. Cette normalisation constitue une violence en ce qu’elle privilégie l’accumulation et le contrôle, réduit la richesse des facultés humaines à des catégories limitées et entrave les pratiques d’émancipation ainsi que la capacité collective à transformer consciemment le monde.
L’introduction des agents dans le système technique numérique modifie la structure de la preuve et de la responsabilité technique. Dans le paradigme du logiciel classique, la réponse est déterministe et traçable dans le code. Avec les modèles d’action autonomes, le système procède par inférences probabilistes et par itérations imprévisibles sur des interfaces tierces. Cette opacité du processus décisionnel, cette boîte noire, remet en cause l’imaginaire de la maîtrise technique, où l’utilisateur est censé comprendre et contrôler chaque étape de la transformation du réel par la machine (même si dans bien des cas, c’est vraiment imaginaire).
En s’extrayant de la simple génération de texte pour interagir directement avec les systèmes d’exploitation et les réseaux, les modèles d’IA aujourd’hui créent un nouveau milieu. Elles deviennent des acteurs dans l’infrastructure numérique. Elles imposent une cohabitation dans laquelle les processus automatisés s’autoalimentent, réduisant ainsi la latence entre la conception et l’application, mais augmentant radicalement la complexité du système technique global.
L’anachronisme consiste à s’obstiner à analyser l’IA comme un simple automate sophistiqué. La spécificité de l’agent autonome réside dans sa capacité de planification et d’adaptation face à l’imprévu. Ignorer cette dimension conduit à une méprise sur la nature même de la puissance de calcul contemporaine : elle n’est plus seulement quantitative (vitesse de traitement), mais qualitative (capacité de médiation et de substitution dans des tâches cognitives et décisionnelles complexes).
Pour comprendre l’IA, il faut l’inscrire dans l’histoire de l’informatisation des organisations amorcée dans les années 1960-1970. Nous sommes alors passés d’un moment technique à un autre, entre « faire travailler les machines » à notre place, à la constitution de « systèmes d’information ». Cela a transformé l’ordinateur en un pivot du management, visant la quantification du réel, et en particulier la productivité de l’homme et son comportement (marketing). Déjà à cette époque, le discours sur la « neutralité technique » servait de paravent à une volonté de monitoring social et de rationalisation productiviste.
Je ne peux m’empêcher de penser (c’est peut-être justement un réflexe anachronique, donc : prudence) que l’IA générative contemporaine marque l’aboutissement technique de ce que Marx nommait le « sujet automate » : un stade dans lequel le système de machinerie ne se contente plus d’assister l’homme, mais s’autonomise pour devenir un processus de production de valeur dont l’humain n’est plus que l’accessoire. Dans cette configuration, l’IA n’est plus un outil inerte, mais un agent capable de gérer ses propres itérations. Dans un récent article Matt Shumer (oui, encore un entrepreneur de l’IA, mais on peut aussi le lire, ce n’est pas inutile), mentionne le modèle GPT-5.3 Codex : la machine contribue désormais à sa propre création en déboguant son code de formation et en optimisant elle-même son déploiement. En fermant cette boucle de rétroaction, l’IA instaure un métabolisme technique qui s’autoalimente : elle écrit le code des générations futures, créant une accélération où la puissance de calcul se valorise elle-même.
Cette mutation transforme notre rôle : nous passons du statut d’opérateur pilotant une machine, ou d’opérateur annexe à la machine (le livreur surveillé par l’algortithme qui lui dit où déposer le colis et en combien de temps) à celui de simple fournisseur de ressources. À moins de faire partie d’une élite des big tech, nous sommes en train de passer du statut déjà peu enviable de périphérique biologique d’un système algortithmique à celui d’un terreau d’où le système extrait les données nécessaires à sa propre maintenance. Il en résulte une « seconde nature » technologique, telle que décrite par Jacques Ellul et Langdon Winner : un environnement si totalisant et si profondément imbriqué dans nos formes de vie qu’il devient invisible à nos yeux. Nous basculons alors dans un somnambulisme technologique, acceptant comme inéluctable un cadre de vie où la technologie dicte ses propres normes de fonctionnement1.
Ces deux dernières années, je me suis appuyé sur deux concepts qui permettent de se figurer des méthodes d’émancipation de ce cadre de vie ainsi imposé. Celui de mètis repris de James Scott, dans L’œil de l’État, et celui de braconnage culturel, repris de Michel de Certeau, dans L’invention du quotidien (voir la troisième section de cet article). Autant mener résistance contre un système totalitaire par la ruse laisse au moins un horizon ouvert de techniques à tester et à éprouver (on pense par exemple au Fediverse et ses protocoles), autant les tactiques de M. de Certeau me semblent désormais quelque peu obsolètes. Que nous dit M. de Certeau ? Il nous parle des tactiques du quotidien qui permettent, par des usages imprévus, de détourner l’ordre imposé. J’y voyais comme lui autant d’actes possibles de résistance, comme détourner des objets de leurs finalités ordonnées par leur marchandisation. Souvenez-vous par exemple de la Pirate Box qu’il était possible d’installer sur un routeur TP-Link. Mais aujourd’hui, nous devons affronter quelque chose de beaucoup plus brutal : l’IA générative semble immunisée contre ce braconnage car elle ne se contente plus de prescrire un usage… elle l’absorbe.
Le braconnier joue sur les failles d’un système rigide. L’agent IA, lui, est par définition malléable et adore les déviations. Chaque tentative de détournement devient une nouvelle donnée d’entraînement, une itération supplémentaire qui permet au système de corriger ses erreurs et d’intégrer la subversion dans sa propre logique formelle. Le système se fiche du sens de votre révolte tant qu’il peut en modéliser le comportement. Le braconnage numérique risque donc de n’être qu’une collaboration involontaire à l’emprise algorithmique « voulez-vous que je vous aide à créer votre Pirate Box ? »
Dès lors, il ne s’agit plus de ruser dans le système, mais de ruser contre son intelligibilité. Notre mètis doit devenir une intelligence de la désynchronisation :
En acceptant les modèles d’IA comme des auxiliaires « pratiques », nous signons un contrat dont les clauses d’aliénation ne nous seront révélées qu’une fois que le verrouillage socio-technique sera total. Nous devons donc politiser non pas seulement l’usage, mais les conditions de possibilité de ces techniques. Si un système technique exige pour fonctionner une structure de commandement hiérarchique ou une extraction illimitée de données, il doit être combattu en tant qu’artefact intrinsèquement autoritaire. Notre mètis ne doit plus être celle du braconnier qui se cache dans la forêt, mais celle du constructeur d’une autre forêt, impénétrable (ou le moins possible).
Un monde sans les IA d’aujourd’hui (à moins d’une catastrophe) n’est plus envisageable. Et jamais, nous n’avons été autant dépossédés de notre cadre de vie. La menace est trop grande pour que nous puissions nous payer le luxe d’ignorer ou faire semblant d’éviter cet avancement technologique brutal et foudroyant. La question ne se limite plus à se demander si chacun d’entre nous utilise ou pas ces technologies. Elles s’imposent partout, et s’imposeront encore. Je ne vois donc qu’une seule possibilité : ruser. Ruser en utilisant ces techniques, en y opposant d’autres savoirs (et c’est en cela que la mètis est le miroir inversé de la technè) et en leur volant de la valeur. La transformer en commun. D’abord par la connaissance et la réappropriation cognitive, ensuite en désynchronisant l’usage de l’autorité.
Idées en vrac et à réfléchir ensemble :
Je reprends ici deux expressions de Langdon Winner, dans La baleine et le réacteur, dont je conseille vivement la lecture. ↩︎
27.12.2025 à 01:00
Je viens de créer un guide qui s’adresse aux étudiants et enseignants-chercheurs qui souhaitent progresser dans la maîtise d’une chaîne de production numérique, de la prise de notes à la production d’un cours, d’un article, d’un rapport, d’une thèse, ou d’un livre.
Créé avec Zensical, le successeur de MKDocs, ce guide a pour objectif de vous aider construire votre environnement de travail avec des logiciels libres.
Vous pouvez le trouver à cette adresse : libruniv-c29483.frama.io.
La vie de chercheur·euse ou d’étudiant·e est souvent un combat contre la machine. Au fil des années, j’ai vu combien nos dispositifs numériques — les conditions matérielles de notre travail intellectuel — peuvent devenir des poisons psychiques et physiques lorsqu’ils sont subis. Quand l’outil est mal compris, il cesse d’être une extension de la pensée pour devenir une entrave.
Chacun·e connaît ce naufrage : le traitement de texte ralenti à la centième page, la bibliographie qui foire la veille d’un rendu, l’idée géniale perdue dans le brouillard des fichiers nommés au hasard… Le problème n’est pas l’absence de compétences de base — tout le monde sait envoyer un mail ou lancer un diaporama. Le problème, c’est l’absence de fondations saines. Nous ne construisons pas notre environnement numérique selon nos besoins, mais selon des habitudes.
Évidemment, certains secteurs disciplinaires, à commencer par les sciences informatiques, seront bien plus exempts de ces difficultés puisque la condition pour intégrer un cursus est un niveau de compétences numériques élevé. En dehors, cependant, l’usage des logiciels bureautiques classiques est considéré comme un horizon indépassable. Le reste est perçu comme une aventure en territoire inconnu. On calcule alors, souvent mal, le rapport entre l’énergie nécessaire pour apprendre de nouveaux outils et celle, épuisante, dépensée à produire laborieusement des connaissances avec des logiciels inadaptés.
Ce n’est ni de la procrastination, ni de l’inadaptation : c’est un manque d’accompagnement. Les étudiant·es ignorent l’existence même d’alternatives ; les enseignant·es-chercheur·euses confirmé·es, prisonnier·es du « ça marche comme ça », s’épuisent dans des méthodes artisanales peu efficaces mais familières.
Ces situations créent des verrous numériques. Les suites propriétaires, comme Microsoft Office, nous emprisonnent dans des systèmes opaques : elles promettent la sécurité d’un cloud inconnu (et souvent malveillant) et nous dépossèdent de la maîtrise de nos fichiers. On multiplie les sauvegardes redondantes, on s’égare entre les notes manuscrites et les documents en ligne, et l’on finit par succomber aux promesses des services basés sur des grands modèles de langages (on dit aujourd’hui : « IA ») qui proposent de trier nos vracs numériques à notre place. Résultat : une perte totale de concentration et de sens.
Ce guide propose de briser ces verrous
Il ne s’agit pas seulement de « mieux cliquer », mais de reprendre le contrôle sur votre production intellectuelle par le logiciel libre.
10.12.2025 à 01:00
Face aux services privateurs des GAFAM1, on recherche l’autonomie technologique. Mais à quel prix ? Toute transition se doit d’être abordée concrètement. C’est pourquoi je parlerai ici du stockage de fichiers, dans une démarche progressive. Les organisations du collectif CHATONS sont un phare dans la nuit, mais pour celleux qui, comme moi, ont besoin d’espace et de maîtrise logicielle sans l’effort d’une administration système complète, je détaille la solution d’une instance Nextcloud dédiée chez un hébergeur (Hetzner), couplée à un nom de domaine personnel. C’est, à mon sens, une belle façon d’assurer un contrôle sur nos données familiales ou associatives.
Autour de moi, tenace, s’élève le chant que nous autres libristes ne cessons de porter depuis des années : celui de l’autonomie technologique, et du refus obstiné de demeurer captifs des services des GAFAM et consorts. Je suis loin d’être le seul à le ressentir en ce moment. La campagne récente du grand Démailnagement est un témoin significatif de l’air du temps.
Toujours est-il qu’il est à la fois attendrissant et inquiétant de voir se tourner vers soi des regards plein d’espoirs qui disent : « je voudrais bien avoir mon espace à moi, mais je ne sais pas comment faire ni par quoi commencer, peux-tu m’aider ? ». C’est attendrissant parce que, à ces instants, s’ouvrent des friches qu’on s’empresse (mais avec délicatesse, attention !) de remplir de valeurs libristes et de communs numériques. C’est inquiétant parce que cela implique une certaine responsabilité dans la manœuvre. Des concepts mal expliqués, des pratiques mal comprises, des besoins mal exprimés et vous voilà embarqué·e dans des situations inextricables. Vous pouvez même perdre des ami·es.
C’est pourquoi le titre de ce billet est trompeur. Comme vous allez le voir, le nuage que je vous encourage à acquérir n’est pas tout à fait « rien qu’à » vous, même avec un nom de domaine. Mais je pense ainsi vous aider à franchir une première étape vers l’autonomie, surtout lorsqu’on n’a ni le temps ni l’envie de s’improviser administrateur système.
On va prendre celui du stockage de fichiers, mais… il y a plein d’autres bouts. Par exemple vous pourriez commencer par migrer votre messagerie, vous pourriez aussi commencer par changer de médias sociaux, vous pourriez aussi ouvrir votre blog avec un service éthique, etc. Tous ces bouts des ficelles du web libre sont beaucoup plus faciles à appréhender que vous le pensez, mais à condition de savoir où mettre les pieds.
En premier lieu, il y a les organisations d’un collectif nommé CHATONS, le Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Neutres et Solidaires. Vous pouvez y trouver des organisations qui vous permettront de vous libérer entièrement des services des GAFAM. Je prendrai deux exemples de ces gentils Chatons : Zaclys et Sans-Nuage.
Avec un compte chez Zaclys ou Sans-Nuage, pour une somme modique (comprenant aussi l’adhésion car vous faites partie de l’asso !) vous pouvez obtenir l’essentiel à titre individuel, une boîte mail, divers services utiles et un hébergement Nextcloud. Vous pouvez aussi avoir un pack pour tout un groupe d’utilisateurs, votre famille ou une communauté plus large.
Toute la difficulté consiste à estimer vos besoins. J’ai rencontré plusieurs cas où il m’a été assez difficile de comprendre à chaque fois le besoin exact et surtout expliquer leurs enjeux.
Par exemple cette mère de famille convaincue qu’il fallait dégager Google de sa vie : oui, mais quel est le prix à payer ? Il y a d’abord le fait d’accepter que des services comme l’hébergement de fichiers ou le courrier électronique sont des services difficiles à mettre en œuvre et à maintenir sur la durée, nécessitant des ressources humaines et matérielles non négligeables. Si des entreprises comme Google offrent cela gratuitement en échange d’un pacte diabolique, ce ne peut pas être le cas d’un gentil Chaton qui doit faire face à des coûts d’infrastructure incompressibles (même s’il y a des exceptions comme Framasoft). Et si le paiement d’une somme modique n’est pas un problème (il peut l’être), qu’est-ce qu’implique exactement le fait de changer d’adresse courriel lorsqu’on a utilisé pendant dix ans son adresse @gmail pour régler ses factures, comme contact bancaire ou pour ses amis ? Quant à déménager ses photos de GDrive pour les mettre sur un hébergement Nextcloud, cela implique de synchroniser différemment avec son téléphone portable et son ordinateur, pas toujours simple.
Et ce « bon père de famille » qui voulait que toute sa famille passe quasiment du jour au lendemain chez Zaclys, on en parle ? Je vous laisse imaginer les difficultés auxquelles il du faire face entre la migration administrative et les deux ados…
Donc, oui, ça se prépare. On ne tire pas sur tous les bouts en une seule fois, sinon, ça fait des nœuds.
Pour des organisations déjà versées dans le domaine numérique comme Framasoft, cela prend un an au bas mot, pour effectuer une migration complète. D’autres associations font des retours d’expérience dans le livre Resolu. Pour des entreprises, idem, il faut planifier et les enjeux peuvent être insurmontables. Il n’y a donc aucune raison de ne pas préparer cela pour soi-même, sa famille ou son asso.
J’estime pour ma part qu’une migration de courrier électronique individuelle peut prendre jusqu’à un an avant de décider une fois pour toute de fermer définitivement le compte initial, pour que le transfert des adresses n’oublie personne ou que l’on pense bien à toutes ses correspondances. Pour le stockage de fichiers, c’est beaucoup plus rapide, évidemment, puisqu’on part généralement sur la base d’un compte individuel. En revanche la solution Nextcloud dont je parlerai plus tard peut impliquer plusieurs personnes. C’est l’effet inverse. Une fois que vous ouvrez votre espace de stockage à des membres de votre famille ou à des amis, une migration ne s’effectue plus à la légère.
Parlons rapidement du courrier électronique. Google nous a habitué a avoir des adresses du genre michelle.morizeau@gmail.com. Tous les utilisateur·ices de smartphone Android se doivent d’avoir une telle adresse, même si ce n’est pas avec cette adresse qu’iels communiquent habituellement. Cela n’est pas anodin : le problème n’est pas tant dans le choix du fournisseur que dans celui du nom de domaine qui est ainsi imposé au nom de la gratuité.
Avoir un nom de domaine à soi, ce n’est pas uniquement réservé à un site web. C’est utile pour plein de choses. Et si notre amie Michelle Morizeau avait, pour moins de 10€ par an, un nom de domaine du genre morizeau.fr ? Passons les détails techniques : avec un nom de domaine il est très simple (vraiment !) de faire en sorte de faire pointer tout ce qui ressemble à xxx@morizeau.fr vers l’adresse courriel de son choix (et répondre avec l’adresse du nom de domaine).
En d’autres termes, Michelle Morizeau n’a, dans l’absolu, pas vraiment besoin de changer de fournisseur de courrier électronique : elle peut continuer à utiliser les services de Google, tout en diffusant une adresse avec son nom de domaine. Plus tard, elle pourra alors changer de fournisseur autant qu’elle veut pourvu qu’elle puisse configurer la réception et l’envoi de courriel avec les serveurs des fournisseurs prenant en charge des noms de domaine externes (oui, car il faut encore que l’hébergeur de courrier électronique le veuille bien : c’est un service et il est souvent compris dans les offres payantes).
Cela étant dit, la question du nom de domaine n’est pas si extravagante : un nom de domaine ne vous permet pas seulement de personnaliser votre adresse (web ou courriel), il permet d’avoir une fois pour toute une adresse à votre nom et votre goût, quel que soit le fournisseur du service. C’est déjà un premier pas vers une forme d’autonomie.
C’est souvent parce qu’on a peur de grimper l’Himalaya en tongs (pour reprendre la métaphore d’un certain Pyg — je viens d’apprendre que c’est aussi un film) qu’on remet toujours à plus tard une telle migration. D’un côté, il peut paraître particulièrement laborieux non seulement de trouver le bon service d’hébergement mais en plus de changer ses habitudes pour un système qui apparaît plus complexe.
Les plus geeks ont une petite part de responsabilité, surtout lorsqu’ils intitulent leurs articles de blog avec des expressions du genre : « il n’a jamais été aussi facile d’héberger son serveur cloud ». Il suffit de dérouler un peu les articles en question pour voir apparaître des instructions qui ne s’adressent clairement pas à n’importe qui : installez une distribution Linux, installez ceci avec Docker, connectez-vous en ssh, configurer un cron, éditez le fichier de configuration en yaml, etc.
Ce genre d’activité relève d’un métier, celui de l’administrateur système. Même s’il est effectivement à la portée d’un utilisateur pugnace d’héberger son propre serveur (son instance) Nextcloud. Et même si il est vrai qu’avec un peu de connaissances, de patience et de logique, cette activité s’est largement « démocratisée », il faut tout de même reconnaître que l’auto-hébergement nécessite aussi de l’autoformation. Une situation extrêmement enrichissante mais chronophage.
Il y a trois types de services de stockage de fichiers.
Vous avez compris que pour surmonter ses craintes, il faut simplement savoir s’orienter. Changer de GDrive à DropBox ou MSOne nous vous apportera strictement aucun avantage parce que ces services ont à peu près le même modèle économique. En revanche, si vous avez besoin de plus d’espace d’hébergement et que vous souhaitez renouer une chaîne de confiance entre vous et l’hébergeur, orientez-vous vers l’un des Chatons. Si vous souhaitez garder la maîtrise logicielle sans avoir à gérer l’infrastructure technique, c’est vers un professionnel de fermes de serveur qu’il faut vous tourner. Dans tous les cas, c’est-à-dire en dehors d’un auto-hébergement intégral, sachez que la sécurité de vos données seront dépendantes d’un tiers.
L’autre crainte que vous pourriez avoir, c’est le changement de pratiques. Vous êtes habitué·e à synchroniser vos fichiers entre votre ordinateur, votre mobile et un serveur : ce principe ne changera pas. Ce qui change avec Nextcloud, c’est le logiciel qui permet la synchronisation sur votre dispositif, et aussi les logiciels qui équipent Nextcloud. Chez les hébergeurs qui proposent une offre Nextcloud toute faite, le choix des logiciels disponibles est fait le plus souvent à votre place. Il y a d’abord le coeur de Nextcloud, c’est-à-dire le stockage de fichiers et la navigation, mais il y a aussi d’autres logiciels (présents dans un app store) dont vous pouvez bénéficier comme la gestion des contact, un agenda, parfois même un traitement de texte en ligne (pas toujours car cela nécessite beaucoup de ressources). Ou encore des logiciels plus « gadgets » comme l’édition et le partage de livre de recettes de cuisine, le partage de fichier GPX pour vos randonnées, etc. Il y en a plein. Pour en bénéficier, tout dépend de vos droits et des choix de l’hébergeur.
Pour résumer cette partie, on peut dire que par comparaison avec les services des GAFAM, la solution la plus courante consiste à passer à un hébergement basé sur Nextcloud. La synchronisation des fichiers reste toujours sur les mêmes principes fondamentaux. En revanche, vous allez changer complètement d’écosystème : les outils à votre disposition vont changer, mais c’est aussi le moment de faire des choix : par exemple savoir ce qui vous retient à ce point chez Google ? Rien n ‘empêche à ce que vous conserviez un compte Google tout en hébergeant vos fichiers ailleurs.
Stocker ses fichier en ligne, c’est bien, mais quels sont vos priorités ? En voici une liste :
Ensuite, quelle est votre cible ? Souhaitez-vous un espace individuel, votre nuage à vous seul, ou bien souhaitez-vous un espace ouvert pour les membres de votre famille ou plus largement vos amis ? Si votre usage a une ambition collective, il faut trouver un hébergeur qui permette d’avoir la main sur la gestion des comptes, avec un espace disponible conséquent (en tout cas plus large que les 10 ou 15 Go proposés habituellement).
Ne commettez pas l’erreur si souvent rencontrée d’ouvrir un compte et distribuer le même accès à plusieurs personnes : vous enfreindriez toutes les règles de sécurité et de bonnes pratiques.
Le tableau ci-dessous vous donne une idée du rapport entre les usages et les solutions proposées. Ce n’ est pas un benchmarking, je ne cite aucun Chaton en particulier et ce n' est qu’une indication d’usages possibles.
| Usage | Hébergeur | Dispositif | Espace | Maintenance |
|---|---|---|---|---|
| Individuel | Un Chaton | Un compte Nextcloud sur serveur mutualisé | Généralement quelques Go (négociables) associés avec plusieurs autres services (mail, chat, visio, suite collaborative…) | Par le Chaton |
| Famille | Un Chaton | Ouvrir plusieurs comptes individuels Nextcloud | Idem | Par le Chaton |
| Famille / asso / groupes | Un Chaton | Une instance Nextcloud pré-configurée, limitée en termes de nombre de comptes | Quelques Go + divers services choisis pour vous sur ce Nextcloud | Par le Chaton (mais vous gérez les comptes) |
| Famille / asso / groupes / individu | Un Chaton | Un serveur privé virtuel | Assez large | L’infrastructure est maintenue par le Chaton, mais vous êtes administrateur. Compétences techniques souhaitées. |
| Famille / groupe / petite asso | Un hébergeur de serveurs | Une instance Nextcloud | Assez large | Vous gérez la totalité de l’instance préconfigurée et maintenue pour vous, les sauvegardes sont assurées par l’hébergeur. Pas d’autres services à part Nextcloud et ses logiciels. |
Pour être complet, on peut ajouter à cela les offres de la part d’hébergeurs plus professionnels et qu’on peut qualifier de plus éthiques que les GAFAM. J’en citerai trois : Proton, Infomaniak et Mailo. Dans les trois cas, outre des adresses courriels et une suite de services, vous pouvez choisir des hébergements individuels gratuit ou collectifs payants présentant beaucoup d’avantages, y compris avec des noms de domaines. Mieux que des Chatons ? non : ces services commerciaux ne cherchent pas vraiment à créer un commun numérique dans lequel vous puissiez vous sentir chez vous, mais comparés aux GAFAM, ce sont les moins mauvais des choix compte-tenu des valeurs affichées.
En préambule à ce tutoriel, quelques explications.
Je vais expliquer ici la méthode pour obtenir un espace Nextcloud d’environ 1 To, avec un nom de domaine. J’estime cet usage réservé en premier lieu à un usage familial ou pour groupes restreints du genre petite asso. J’expliquerai ensuite comment s’en servir.
Concernant le nom de domaine, vous pourriez vous demander pourquoi je préconise d’en prendre un. D’abord pour la raison évoquée ci-dessus : que ce soit pour le courriel, un site web ou autre chose, un nom de domaine est pratique pour ne pas dépendre d’un seul fournisseur tout faisant en sorte que vos migrations soient transparentes pour vos correspondants. Pour un espace de stockage de fichier, cela permet aussi d’avoir un espace nommé à votre convenance et pas une adresse indigeste du genre https://nx321654455.your-storageshare.de. La clé est d’utiliser les sous-domaines à bon escient.
Pour héberger un nom de domaine, j’ai personnellement choisi Infomaniak. Ce n’est pas de la pub gratuite : le tableau de bord pour la gestion est assez compréhensible et pratique, ça fonctionne bien, c’est pas cher, et en plus du nom de domaine vous pouvez aussi bénéficier d’un espace mail et d’une suite collaborative (et c’est en Suisse…). Vous pouvez aussi bien prendre un nom de domaine ailleurs, les principes restent les mêmes.
Le budget :
Non, ce n’est pas gratuit. Mais il faut comparer cette offre avec les autres offres disponibles et aussi selon vos objectifs et vos exigences. Par contre, on peut dire que ce n’est pas onéreux non plus. Par exemple, c’est peut-être quelque chose de plus utile que votre troisième abonnement de streaming vidéo… Mieux encore : comparez ce prix (et aussi celui des Chatons pour les offres mentionnées ci-dessus) avec par exemple les offres Google One dont le degré de confiance est quasi nul : à quel prix estimez-vous la confidentialité de vos données ?
On y va ? (pour la suite, notez soigneusement vos logins et mots de passe, il y a des logiciels pour cela).
Pour ouvrir un nom de domaine, il vous faut trouver un registar, c ‘est-à-dire un tiers (généralement une entreprise) qui va enregistrer pour vous un domaine dans un grand registre. C’est avec ces grands registres que le système DNS permet d’associer un nom (de domaine) et une adresse IP.
Il y plusieurs grands registres. Par exemple l’ICANN s’occupe des .com ou .net, l’AFNIC s’occupe des .fr, EURid s’occupe des .eu, etc. On appelle cela les premiers niveaux de domaines, et il y en a plein (voir cette liste), et chacun a une raison d’être. D’abord les pays (.fr, .de, .uk .wf…), mais aussi les raisons sociales : .com généralement pour le commerce, .orgpour les organisations à but non lucratif, .edupour l’éducation etc. Il n’y a pas toujours d’obligation à respecter cette nomenclature. On peut faire des jeux de mot, par exemple mangetasala.de. J’ai personnellement choisi le .name, assez peu utilisé et pourtant bien réservé aux sites internet personnels (voir ici). J’arrête-là les détails.
La première chose à faire lorsqu’on veut réserver un nom de domaine, c’est de vérifier qu’il n’existe pas déjà (ou alors le racheter, mais c’est une autre histoire). Généralement, les registar commencent par là : une barre de recherche qui vous permet d’entrer le nom de domaine que vous désirez pour savoir si vous pouvez le réserver.
Sachez tout de même que les prix des noms de domaines ne sont pas tous les mêmes, renseignez vous sur les tarifs à l’achat lors de la première réservation et lors du renouvellement. À l’heure où j’écris ces lignes, chez Infomaniak le .fr vaut 5,10 € lors de la première réservation et 7,00 € pour le renouvellement, tandis que le .rich est à plus de 2 500,00 € (normal !).
Une fois que vous vous êtes inscrit·e, et que vous avez payé, vous voici l’heureu·se propriétaire d’un nom de domaine dupont.name. Les registar ont tous un tableau de bord où vous pouvez gérer ce qu’on appelle les enregistrements DNS de votre domaine, c’est-à-dire les « renvois » (pardon pour les spécialistes) de votre domaine vers d’autres adresses. C’est là, par exemple que vous pouvez configurer le fameux MX qui permet de rediriger tous les courriel envoyés vers xxx@dupont.name vers un un serveur de messagerie. De la même manière nous verrons plus loin comment rediriger nuage.dupont.namevers notre Nextcloud hébergé chez Hetzner.
Nous y reviendrons plus tard. Passons à la suite.
L’entreprise Hetzner (qui fourni aussi des noms de domaine) est une entreprise spécialisée dans la gestion de centre de données. L’entreprise est basée en Bavière, à Gunzenhausen, et ses centres sont, pour l’essentiel, situés à Nuremberg, Falkenstein et Tuusula. Notez qu’elle dépend de la législation allemande (et Européenne) et c’est sous ce régime juridique que sera placé votre serveur.
L’offre qui nous intéresse ici se nomme Storage Share, c’est une mutualisation de serveurs qui permet d’ouvrir et de louer des instances Nextcloud à la demande. Il y a trois tailles, à des prix différents : une petite instance (1 To), une moyenne (5 To), une grosse (10 To).
Notez que l’interface est en anglais (ou en allemand), mais nul besoin d’être bilingue pour procéder. Commencez par vous ouvrir un compte et achetez votre petite instance.
Le Magazine NextInpact avait déjà réalisé en 2022 un test pas à pas pour l’ouverture d’une instance Nextcloud chez Hetzner. Vous pouvez vous y reporter (voici une URL de l’Internet Archive au cas où la page disparaîtrait).
Lors de votre commande, il va falloir être attentif à configurer le login et le mot de passe de l’administrateur (vous !) de l’instance. Notez-les bien.
Vous voilà maintenant l’heureu·se propriétaire d’une instance Nextcloud, généralement nommée NX<numeros>.your-storage-share.de. Copiez-coller cette adresse dans votre navigateur et, avec vos login et mot de passe administrateur, connectez-vous à cette instance. Vous y êtes.
L’adresse NX<numeros>.your-storage-share.de est tout sauf sexy, n’est-ce pas ? On va changer cela.
Reconnectez-vous sur le tableau de bord de votre registar de nom de domaine. Entre-temps, choisissez un nom de sous-domaine qui vous plaît. Ici nous allons choisir nuage pour former nuage.dupont.name.
Depuis le tableau de bord, trouvez une fonction qui peut ressembler à « créez un nouvel enregistrement DNS », ou bien, dans la section DNS « Ajoutez un enregistrement », ou quelque chose d’approchant.
Il vous faudra renseigner trois choses.
CNAME. C’est le type d’enregistrement dont nous avons besoin : canonical name. Enregistrement de nom canonique : il permet de dire qu’un nom de domaine est un alias pour un autre. En gros, si j’écris ce nom de domaine dans mon navigateur, c’est « comme si » j’allais vers un autre nom.nuage.dupont.name. On va choisir ici un sous-domaine (il n’est pas question de dire que tout le domaine dupont.nameva être un alias, seulement nuage.)NX<numeros>.your-storage-share.de. Là c’est l’adresse de votre instance Nextcloud chez Hetzner.C’est bon ? ok, nous avons donc créé un alias qui renvoie vers une adresse. Mais… si on se contente de cela, lorsqu’on entrera nuage.dupont.name dans la barre d’adresse, on tombera sur NX<numeros>.your-storage-share.de. De même si je veux synchroniser depuis mon mobile, nuage.dupont.name ne suffira pas puisqu’il ne s’agit que d’orienter vers, pas d’opérer sur. Conclusion : il faut aussi dire au serveur de chez Hetzner que notre sous domaine est bien l’adresse de base qui va nous servir pour tous les usages possibles de notre instance Nextcloud.
Retour sur le tableau de bord de votre compte Storage share chez Hetzner. Autrement nommé KonsoleH. Colonne de gauche, cliquez sur subdomains. Et là, tout simplement vous ajoutez l’adresse nuage.dupont.name (qui pointe en CNAME vers votre instance). Pour information, « hinzufügen » signifie « ajouter » en allemand.
Vous avez le droit d’ajouter jusque trois sous-domaine dans ce genre.
Voilà. Maintenant, lorsque vous entrez dans le navigateur l’adresse nuage.dupont.name, vous tomberez sur votre instance et vous pourrez partager des fichiers avec pour racine d’adresse celle qui commence par nuage.dupont.name.
Déjà, vous pouvez vous servir de l’interface web de votre instance. Si vous n’avez jamais utilisé Nextcloud, les principes ne sont pas si différent des autres interfaces de stockage de fichier. Comme on dit dans ces cas-là : RTFM (le manuel Nextcloud en français).
Je ne vais pas vous laisser comme ça.
En aparté, n’oubliez jamais que Hetzner se charge de trois choses à votre place :
Vous avez noté que vous n’avez pour l’instant qu’un compte administrateur. Tout se passe en haut à droite de l’interface Nextcloud :
À propos de la sécurité, il faut garder en tête :
Première synchronisation avec votre PC :
nextcloud-desktop si elle est présente dans votre magasin d’applications.https://nuage.dupont.name. Et suivez les instructions.Première synchronisation avec votre mobile (ou votre tablette) sous Android :
/Photos est déjà pré-conçu, vous pourrez choisir d’uploader systématiquement vos photos dedans (ou pas).Voyez-vous, c’est assez simple. Mais Nextcloud, c’est aussi beaucoup d’autres applications que je vous invite à découvrir depuis le magasin d’applications Nextcloud.
Par défaut (outres les applications de gestion et de maintenance), les applications pré-installées sont les suivantes :
.txtou .md avec, on peut le partager, collaborer dessus, etc. Tout à fait fonctionnel pour écrire un document à plusieurs mains.Prenons maintenant un exemple : partager un livre de recettes de cuisine. Il y a une application Nextcloud pour cela, qui se nomme Cookbook. Depuis l’interface d’administration, allez dans Applications et installez-la. De même depuis votre dispositif Android, installez l’application Nextcloud Cookbook. Et commencer à écrire et partager vos recettes de cuisine.
Vous avez compris le principe ? Ainsi vous avez une foules d’applications fort utiles et dont tous les comptes de l’instance pourront profiter. Mais ce n’est pas tout. Il existe d’autres fonctionnalités fort appréciables de Nextcloud :
Outre les logiciels installés par défaut, les logiciels figurant dans le top à installer sont(selon moi) les suivants :
L’avantage d’avoir une instance complète Nextcloud est qu’on peut y intégrer les applications qu’on souhaite et faire ce qu’on veut avec. On peut considérer une telle instance comme une forme d’auto-hébergement : vous choisissez où sont stockés vos fichiers, vous gérer les accès et les comptes, vous gérez les applications disponibles. En revanche, vous déléguez au fournisseur la responsabilité de la maintenance de l’instance et la sécurité des données.
Pour un usage purement individuel, le compte n’y sera pas. Mieux vaut aller chez un des Chatons où vous pourrez bénéficier de multiples autres services pour moins cher, y compris en participant à une chaîne de solidarité et de confiance. Et si les membres de votre (petite) famille n’ont besoin que de quelques Go pour leurs fichiers, autant leur ouvrir des comptes individuels sur le même mode.
En revanche si vous avec besoin de plus d’espace, si vous utilisez un nom de domaine, si certaines applications vous manquent, et si vous désirez gérer une instance de A à Z, ce « semi » auto-hébergement vous contentera largement, pour votre famille ou un groupe plus large. Moins cher (en général) qu’un serveur dédié, cela demande aussi beaucoup moins d’efforts et de disponibilité. Les instances plus grosses chez Hetzner sauront, elles, contenter des plus grosses associations ou collectifs.
Il y a tout de même quelques inconvénients. Le premier d’entre eux est que vous ne pourrez pas disposer sur le même mode clés en main (à l’heure où j’écris ces lignes) d’une suite bureautique complète comme OnlyOffice ou Collabora. Les raisons sont expliquées ici. Pour faire tourner ces suites bureautiques en ligne sur une instance Nextcloud Storage Share, il vous faut un autre serveur vers lequel déporter les ressources nécessaires. Ce n’est donc pas impossible, et c’est peut-être même mieux de déporter ainsi l’usage des ressources.
Cela étant dit, ce n’est pas vraiment avec votre famille que vous aurez besoin de collaborer comme si vous étiez dans un milieu professionnel à vous échanger des diaporamas et des tableaux. Pour une petite asso, si le besoin consiste à écrire un document à plusieurs mains, le logiciel Notes fourni par défaut est amplement suffisant.
Pour terminer, un mot de vos responsabilités. Administrer une instance Nextcloud, c’est avoir un grand pouvoir (décider qui peut y accéder et sous quelles conditions), mais c’est aussi de grandes responsabilités. Que vous restiez dans un cadre familial ou que vous décidiez d’élargir votre « offre », sachez que c’est à vous revient la responsabilité de la sécurité des données. Si Hetzner à failli à ses propres responsabilités, il vous faudra le prouver. Si c’est un de vos utilisateurs, il faudra le prouver aussi. Quant à vous : ne vous engagez que ce pour quoi vous êtes capable de vous engager et déconseillez formellement de stocker quoi que ce soit de sensible. Enfin, conformez-vous au RGPD. Si vous agissez sous le mandat d’une association, que cela soit écrit quelque part, par exemple.
En somme, une telle instance clés en main vous permet de vous détacher des contraintes techniques tout en vous concentrant sur l’essentiel : quels sont les usages dont vous avez besoin et quelles sont les responsabilités (morales, juridiques, éthiques) associées.
En fait, on ne dit plus « GAFAM ». Des termes comme MAMAA (Microsoft, Apple, Meta, Amazon, Alphabet) ont émergé, surtout avec le changement de nom de Facebook en Meta et les diverses acquisitions ou évolutions dans les géants technologiques. Mais certains préfèrent aussi des termes plus généraux comme Big Tech… ↩︎
12.10.2025 à 02:00
Face à ce qui est perçu comme une « grande régression » par rapport aux promesses émancipatrices de l’ère numérique, certains auteurs ont mobilisé des concepts historiques, dont le technoféodalisme, afin de fournir une clé de lecture pour les nouvelles formes d’inégalités. Ce terme fait écho à l’idée plus ancienne de féodalisme industriel utilisée par le syndicalisme du XIXe siècle.
L’hypothèse du technoféodalisme postule que le capitalisme a muté, délaissant la logique classique de l’investissement productif pour renouer avec une logique de rente et de prédation. Cependant, l’utilisation d’une analogie aussi forte et anachronique pour décrire les mutations structurelles du XXIe siècle soulève des questions méthodologiques et historiques.
Je propose ici d’étudier la portée et les limites du concept de féodalisme appliqué à l’analyse de l’économie numérique. Je commencerai par examiner le cadrage historique du féodalisme, en soulignant la légitimité de l’ordre social médiéval. Je détaillerai ensuite la manière dont certains auteurs transposent ce modèle à l’économie numérique en le réduisant à de l’extorsion rentière. Enfin, j’évaluerai la pertinence de cette analogie en confrontant ses faiblesses méthodologiques et historiques aux thèses qui privilégient la plasticité du capitalisme et la crise de la valeur comme vecteurs d’une explication plus pertinente.
Le féodalisme conçu en tant que mode de production a fait couler beaucoup d’encre, en particulier chez les lecteurs de Marx. Ce dernier décrit le féodalisme comme une étape charnière entre l’Antiquité et les temps modernes dans le processus d’émergence du capitalisme. Marx n’a jamais cherché à définir les structures internes et les institutions médiévales, il conçoit le féodalisme comme un ensemble de rapports préexistants au capitalisme dans un processus historique évolutif. Cela est très bien décrit par Ludolf Kuchenbuch dans « Marx et le féodalisme. Sur le développement du concept de féodalisme dans l’œuvre de Karl Marx »1. Ces rapports sont les suivants pour l’essentiel :
Du point de vue de Marx, le capitalisme n’a donc plus rien de féodal. Les rapports de domination sont certes mobilisés sous une logique de classe et perdurent mais ils se dévoilent sous d’autres modalités, par exemple la marchandisation du travail, le profit et l’accumulation, et des modes très différents de contractualisation.
Néanmoins, la révolution industrielle a amené son lot de nouvelles institutions (l’entreprise, par exemple) et a créé de nouveaux rapports sociaux sous l’égide de l’organisation du travail. La fin XIXe siècle voit émerger dans les discours syndicalistes une manière de concevoir le rapport entre ouvriers et patronat en utilisant très souvent le concept de féodalisme. Ainsi on oppose la démocratie sociale à une conception hiérarchique et autoritaire de la société.
Aux origines de la social-démocratie, notamment en Allemagne, de la Deutsche Volksverein à Ligue des communistes de Marx et Engels, et encore plus tard dans une grande majorité de partis socialistes et de syndicats en Europe, l’idée de l’existence d’un féodalisme industriel fait florès. On y oppose notamment le féodalisme terrien du monde paysan par le fait que dans le féodalisme industriel l’ouvrier perd son « caractère ». Par exemple, le Livret d’ouvrier, instauré par Napoléon, est à la fois conçu comme outil de contrôle social (il est censé être présenté lorsque l’ouvrier se déplace) et comme outil de coercition aux mains du patronat (le patron confisque le livret pour la durée de l’emploi de l’ouvrier, l’empêchant ainsi de partir). Ce livret est l’un des symboles d’un retour à l’ère médiévale où le serf n’est pas libre de ses mouvements. Pendant un siècle d’existence de ce livret d’ouvrier, parler de féodalisme industriel n’est pas une simple métaphore, il s’agit des nombreux devoirs et interdits (dont l’interdiction de coalitions, de syndicats ou de caisses) que l’ouvrier vit littéralement dans sa chair, pour lui et sa famille, à l’image des serfs.
En revanche, comme le montre Marx (mais on verra plus loin que les analyses marxistes n’en sont pas restées là), l’économie ne peut pas utiliser un terme aussi anachronique pour décrire l’organisation du capitalisme industriel. Le faire reviendrait à ne pas comprendre les dynamiques du capitalisme. Le monde féodal est, selon Marx, un moment dans l’évolution vers le capitalisme dont il faut penser dorénavant les tensions en termes de lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat et non plus en termes de soumission et d’autorité seigneuriale. Ainsi, parler de féodalisme, c’est insister exclusivement sur les rapports de domination, c’est-à-dire un des symptômes sociaux des inégalités, tout en s’éloignant de la compréhension du système capitaliste lui-même : être soumis à l’image d’un serf, c’est ne pas avoir conscience de son appartenance prolétarienne, c’est rester dans un rapport individuel à la domination patronale.
Pour autant, la littérature de gauche depuis le XIXe reste très attachée à cette idée que la domination du grand patronat nous renvoie à des pratiques médiévales, le monde médiéval étant la plupart du temps considéré comme emprunt de violence et de ténèbres. En retour, comme le montre William Blanc dans son article « Le grand patronat, de ‘nouveaux seigneurs !' » (2023), il « faut avoir à l’esprit que des membres de la bourgeoisie eux-mêmes cultivent cette image de nouveaux seigneurs ». C’est cette fois vers l’imaginaire médiéval qu’il faut se tourner, vers l’idée que la bourgeoisie capitaliste a hérité des devoirs de la chevalerie et de la belle noblesse en apportant la prospérité. Le mythe entrepreneurial s’accompagne aussi de châteaux romantiques à la Disney Land, tâchant de faire oublier les affres du capitalisme industriel2.
Il est très difficile de voir dans le monde médiéval l’existence d’une « classe laborieuse » telle qu’elle pourrait s’apparenter à celle du monde ouvrier contemporain. En premier lieu parce que la notion même de « travail » est fortement discutable au Moyen-Âge étant donné qu’il nous faut penser les relations sociales sur des modes très différents d’aujourd’hui. Quitte à parler d’imaginaire médiéval, une question est de savoir comment le monde médiéval s’est pensé lui-même.
Dans Les Trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme (1978), Georges Duby a apporté une réponse tout à fait convaincante, tout en bouleversant radicalement les études sur le monde médiéval. Il ne se livre pas à une description sociale ou institutionnelle mais il se penche sur la manière dont le monde médiéval commence à construire un imaginaire qui justifie le féodalisme au tournant du Xe siècle. Il montre comment sont pensés et s’articulent les trois ordres médiévaux : ceux qui prient, ceux qui combattent, ceux qui travaillent. Il y a une hiérarchie sociale : chacun reste dans son ordre et les ordres sont interdépendants, une interdépendance fondée sur le devoir, les normes, et la solidarité. Ainsi le féodalisme est pour Duby une vision de la société, un outil idéologique pensé par les élites mais aussi vécu comme tel par les plus basses couches sociales, si bien que le schéma non seulement s’affirme mais se consolide au fil du temps. Le serf médiéval vit un monde qui est conçu « ainsi ».
Depuis G. Duby, bien des historiens se sont penchés sur les institutions médiévales et non plus seulement sur l’imaginaire qui y préside. Pour faire court, en reprenant Alain Guerreau (1999), on peut retenir trois piliers (quoi que penser le monde médiéval en termes de triptyque peut toujours être soumis à caution) : l’Église (Ecclesia), la seigneurie / la propriété (Dominium) et la Charité (Caritas). Cela défini assez rondement les interactions entre les plans spirituels, économiques et sociaux3. L’acteur économique principal, c’est l’Église : elle concentre les terres, structure l’économie rurale (dîme, rente foncière), et la redistribution des richesses (par la charité). Le pouvoir seigneurial est d’abord une affaire de territoire : c’est la propriété en tant qu’elle est utile (le serf exploite la terre qui ne lui appartient pas). C’est un pouvoir de prélèvement fiscal (les taxes) et c’est un garant de justice. La charité, elle, est à la fois symbolique (elle renforce le prestige de l’âme charitable), et un instrument de légitimation de la richesse : l’hôpital, l’aide aux pauvres, l’idée de non accumulation.
Plus récemment, les historiens adoptent une posture plus nuancée. D’abord par le fait que l’histoire médiévale est une mosaïque. On peut reprendre Florian Mazel dans son chapitre « Une société féodale ? Xe-XIe siècle » (2021)4 qui nous dit :
Les relations féodo-vassaliques constituent avant tout un moyen de renforcer les chaînes de dépendance, de stabiliser la transmission des patrimoines aristocratiques et de réguler la violence, et seulement à la marge un instrument de redistribution de droits seigneuriaux. À rebours de l’usage dépréciatif qui est fait de ce terme aujourd’hui, la féodalité représente donc un ensemble de liens sociaux et politiques plus intégrateurs que dissolvants ou destructeurs.
Mais il précise d’emblée que cela ne fait pas autant des royaumes des communautés politiques homogènes partageant les mêmes normes et valeurs. L’unification du royaume d’Angleterre sous les Wessex est certes un exemple, mais dans les mondes francs, germaniques et italiens, les aristocraties sont « solidement amarrées au cadre des principautés et jamais les souverains ne parviennent à rassembler autour d’eux, même pour de ponctuels rituels politiques, la totalité de leur haute aristocratie ecclésiastique et laïque ».
Ainsi, toujours selon F. Mazel, si on veut penser le monde médiéval comme un tout homogène, cette homogénéisation
« ne viendra qu’aux XIIe-XIIIe siècles, à travers la généralisation de coutumes ou d’un droit féodal mais aussi d’un imaginaire (celui des chansons de geste et des romans courtois) à peu près commun à toute la Chrétienté latine ».
Mais…
Si l’expression [de société féodale] renvoie à une société où les pouvoirs sont fortement segmentés et où la fidélité structure les relations entre les grands – des rois aux chevaliers en passant par les évêques et les abbés –, tout en s’articulant, à l’échelle locale, à la seigneurie partagée entre clercs et laïcs et à la possession de châteaux et d’églises polarisant l’espace et les rapports sociaux, alors elle conserve toute sa valeur.
Quelles que soient les manières de penser ces articulations, ces concepts sont bien entendu assez délicats à manier sur une période aussi longue, du Ve au XVe siècle. Néanmoins, on peut dire sans trop de risque que le monde médiéval européen s’est construit petit à petit autour d’un ordre social qui, s’il ne s’est pas montré parfaitement homogène, obéissait à un certain modèle répandu en Europe et à partir duquel de multiples variations sont observables. La leçon a en tirer, et qui a toute son importance ici, c’est que la société féodale est d’abord et avant tout une société qui recherche des liens de stabilité, certes relatifs, mais dont l’objectif n’est certainement pas une domination destructrice.
Ce monde a commencé à se métamorphoser aux Temps Modernes, notamment (mais pas uniquement) par une nouvelle donne économique, cette fois marchande, là où certains y voient les prémisses du capitalisme (et d’autres non, du moins pas sous cette approche).
Qu’arrive-t-il après le Moyen-Âge ? La modernité reste attachée au pouvoir seigneurial dans le monde rural (redevances et justice), la hiérarchie est encore sous les trois ordres (clergé, noblesse, paysannerie/tiers état), et la monarchie s’appuie toujours sur la noblesse (et ses privilèges) pour gouverner. Mais… Le pouvoir royal est renforcé au détriment des seigneurs féodaux (les institutions deviennent nationales), le servage disparaît peu à peu et la société s’urbanise parallèlement à une hausse de la demande de productivité rurale (que les seigneuries n’arrivent pas à combler, empêtrés dans leurs anciens modèles), la bourgeoisie et les marchands deviennent les pivots de l’économie. Cette dernière n’est plus basée sur les dynamiques médiévales, mais sur le commerce, l’artisanat, les banques.
Parler de féodalisme aujourd’hui est l’apanage des critiques du néolibéralisme. On y voit en effet, un « retour au féodalisme » dans l’expression sociale des inégalités et dans les pratiques néolibérales à l’encontre du droit du travail. En revanche, dans la surexploitation de la force de travail proche d’une forme d’esclavagisme, en particulier dans les pays du Sud, c’est plutôt le terme de (néo)colonialisme qui est utilisé, là aussi en rappel d’une époque qu’on croyait révolue, mais moins lointaine que le Moyen-Âge. Dans les deux cas, on se réfère aux temps anciens pour décrire ce qui est perçu comme une régression. Elle s’oppose au discours du progrès que le néolibéralisme brandi le plus souvent pour justifier un économie basée sur des pratiques d’extraction de ressources, humaines ou environnementales, qui causent des injustices. Dans ce registre, le concept de néo-féodalisme est souvent rencontré : une manière de tordre le féodalisme pour qu’il puisse être adapté comme clé de lecture au monde contemporain. Celui de technoféodalisme, plus récent, s’attache à la question de la concentration des technologies à la source d’un pouvoir économico-politique des big tech et des injustices auxquelles font face les individus.
Concernant ce féodalisme, de deux choses l’une.
Dans son livre Technoféodalisme. Critique de l’économie numérique5, Cédric Durand émet le concept de technoféodalisme d’abord, souligne-t-il, comme une hypothèse. Il a raison. On peut formuler des hypothèses de lecture de l’histoire pour comprendre le monde contemporain avec des clés qui permettent de soulever des problématiques. Cependant, en histoire, l’anachronisme ne pardonne pas.
Dans l’hypothèse de C. Durand, il y a un double questionnement : d’abord, se demander si, dans les rapports sociaux médiévaux, certains ne pourraient pas être considérés comme des pratiques d’extorsion et ensuite se demander si ces pratiques sont transposables à celles des big tech d’aujourd’hui. Cela suppose d’admettre préalablement que les pratiques des big tech sont effectivement toutes à catégoriser comme de l’extorsion.
Il se réfère pour cela essentiellement aux travaux de Robert Brenner. À partir de cet instant, tout historien devrait avoir les antennes en alerte. Si je vous dis « Brenner debate »6 et « historiographie marxiste du féodalisme » (voir ce numéro récent de la revue électronique du CRH), toute analyse sur les origines médiévales du capitalisme doivent être soumises à l’examen attentif de la méthodologie employée. Attention : je ne dis pas que c’est une mauvaise manière d’envisager l’histoire, je dis simplement qu’à l’heure actuelle où l’histoire est le plus souvent dévoyée, en particulier par les idéologies fascisantes (voir Les historiens de garde7), il faut rester attentif à ne pas sombrer dans les mêmes travers, même pour la bonne cause. Or, donc, C. Durand utilise les thèses de R. Brenner, fort bien, mais ne précise pas : a) que ces analyses sont assez datées ; b) qu’elles s’inscrivent dans une certaine tradition historique et dans des débats d’ordre historiographiques et en partie idéologiques ; c) qu’elles s’adressent surtout au monde agricole en Angleterre au XVe et XVIe siècle qui possédait des dynamiques telles que R. Brenner y voit les origines du capitalisme et d) que cette approche pourrait très bien être elle-même victime d’une manière d’envisager l’histoire des rapports sociaux sur l’opposition réductrice entre riches et pauvres, entre possédants et possédés, entre concentration des richesses et pauvreté structurelle, ce qui a poussé de nombreuses criques du néolibéralisme, surtout à partir de la crise de 2008, à utiliser à tout-va le terme de néo-féodalisme. Sur ce dernier point les recherches récentes en histoire médiévale, comme on l’a vu plus haut, sont loin d’accréditer une telle vision de la société féodale.
Revenons à R. Brenner. La thèse de R. Brenner, bien qu’elle soit beaucoup plus fine que cela, attribue la stagnation économique de la fin du Moyen-Age à la structure des rapports de classe en Angleterre. Au contraire des approches des historiens plus classiques, qui voyaient dans l’avènement des temps modernes un essor de la commercialisation, R. Brenner s’interroge sur les données démographiques qui montrent non pas une croissance économique qui proviendrait des investissements productifs, mais au contraire un déclin de la productivité agricole. Face à ce déclin productif, selon R. Brenner (et son analyse est tout à fait convaincante) les seigneurs préfèrent intensifier la pression sur les paysans plutôt que de réorganiser la production, c’est-à-dire préfèrent accentuer des dynamiques de coercition et d’extorsion. Alors que pour des historiens comme E. Leroy-Ladurie il faut rechercher en partie les raisons des distorsions de croissance dans les faits biologiques (démographie) ou climatiques, R. Brenner insiste sur le rôle prépondérant d’une dynamique de classes sociales. Il s’oppose de même à d’autres historiens marxistes qui voyaient dans l’essor de l’économie marchande (qui se mondialise) de la fin du Moyen-Âge les prémisses du capitalisme d’accumulation bourgeoise.
Mon propos n’est pas de dire ici qui aurait tort ou raison. Mon choix personnel est toujours de privilégier les faisceaux d’interprétation pour se rapprocher au plus près du réel : je penche donc pour une tentative de synthèse et me méfie des tentatives unilatérales. Or, c’est en une.
Admettons pour un instant que la thèse de R. Brenner soit l’unique manière d’envisager les rapports socio-économiques de la fin du Moyen-Âge (ce qui est faux). Personnellement je ne me risquerais pas pour autant à en conclure une transposition possible avec le comportement des multinationales du numérique aujourd’hui. C’est ce que fait pourtant C. Durand.
Rappelons que le féodalisme est un concept plastique. Il ne concerne pas uniquement la fin du Moyen-Âge mais, près de dix siècles de travail du même modèle de stabilité sociale. Dire qu’il n’existerait qu’un féodalisme au fil des siècles et qu’il serait fondé sur les dynamiques que décrivait R. Brenner (ce que R. Brenner n’a jamais prétendu au demeurant) est tout simplement faux. La meilleure preuve, c’est que ce dont nous parlons avec R. Brenner et que C. Durand explique très bien dans son livre, c’est d’un moment précis de l’histoire, celui où, dans un espace géographique donné (on ne peut pas l’étendre à l’économie italienne du XVe siècle, par exemple), on peut expliquer une stagnation économique et une croissance des inégalités sociales par une sorte de rigidité des logiques d’extorsion d’une classe sociale sur une autre.
Que prétend C. Durand ? Que le phénomène de prédation s’est imposé. Il souligne notamment que l’extorsion féodale repose sur une violence effective ou potentielle, et non sur un contrat qui pourtant est, selon les interprétations courantes, la marque de l’avènement des temps modernes et de la fin de la servilité féodale. Dans la logique du prélèvement seigneurial, les paysans sont laissés avec juste de quoi survivre, incapables d’investir pour améliorer leur situation. Le Dominium serait donc poussé à l’extrême dans le monde féodal, au détriment des deux autres piliers : le rapport n’est pas contractuel mais fondé presque exclusivement sur une relation de pouvoir maître-esclave (souvenez-vous, dans la section précédente, j’ai rappelé que c’était beaucoup plus compliqué que cela).
C’est ce rapport asymétrique que C. Durand retient pour décrire les relations entretenues entre les Big tech et les citoyens. Il transpose cette logique au capitalisme numérique contemporain. Les multinationales de l’économie sont décrites comme des géants de force, exerçant leur pouvoir pour éliminer la concurrence par rachat ou écrasement, influencer le débat public et les politiques (la domination par la gouvernementalité algorithmique), capturer les gains en concentrant les données et les infrastructures technologiques. Cette domination ne repose donc pas sur le marché, mais sur une forme de pouvoir assimilé au Dominium, où le contrôle sur les ressources (ici, les données et les plateformes) permet une extraction de valeur asymétrique au détriment des citoyens.
Reprenant R. Brenner, C. Durand rappelle que le servage est une relation de pouvoir où les serfs sont contraints à un « échange inégal » qui se traduit par l’extorsion du surplus. Ce surplus était ensuite largement improductif : au lieu d’être investi de manière extensive pour plus de gains de productivité, il était dilapidé en consommations ostentatoires et frais militaires. De la même manière, les big tech n’obéiraient pas à la logique capitaliste classique d’investissement pour améliorer la productivité et baisser les prix (Schumpeter), au contraire, elle échappent à la compétition pour mieux capturer la valeur. Le profit provient de mécanismes de rente par prélèvement sur la masse globale de plus-value (profits de transfert) plutôt que de l’exploitation directe du travail productif. Cela rejoint par certains égards ce que disait Shoshana Zuboff à propos de l’exploitation du surplus comportemental par les big tech.
C. Durand pousse son hypothèse jusqu’à comparer les grandes firmes technologiques à des fiefs : en brouillant le rapport entre politique et et économie, elle auraient acquis un pouvoir tel qu’il puisse être comparable à celui des seigneuries médiévales où le pouvoir sur le territoire est un pouvoir sur les serfs qui y vivent et le travaillent. Dans ces fiefs contemporains, le pouvoir s’exerce par le contrôle et la surveillance. Nous autres réduits à des serfs serions donc attachés à la « glèbe numérique » dans un rapport de dépendance (on ne peut plus se passer des services numériques) et de soumission au pouvoir.
Pour finir, ce féodalisme au sens propre serait donc un technoféodalisme dans la mesure où le pouvoir de ces firmes repose sur la concentration des technologies.
L’hypothèse est très séduisante. Elle propose un cadre analytique à la « grande régression » par rapport au progrès émancipateur que nous promettait la Silicon Valley. On renoue ainsi avec les thèmes très courants de l’imaginaire cyberpunk qui anticipait un futur où se confrontaient les concepts anciens de la soumission aux technologies les plus avancées. D’ailleurs, à défaut d’analyse médiéviste, c’est bien ce que nous propose aujourd’hui Asma Mhalla dans Cyberpunk : le nouveau système totalitaire (2025)8 : que l’hypothèse soit celle d’un néo-féodalisme ou d’un néo-totalitarisme (ou bien tout ce qui est néo- quelque chose) la méthode est la même : analyser le présent avec des concepts qui n’ont plus cours. Le résultat est sans appel : on ne peut plus rien faire à part jouer à se faire peur. Que faire si nous sommes de simples serfs soumis à une autorité féodale, une absence de pouvoir d’un côté, un pouvoir total de l’autre ? Pire : que faire si nous sommes dans un monde cyberpunk où le désespoir est le plus souvent de mise ? Et pourquoi ne pas imaginer plutôt une analyse solarpunk en prenant au contraire en compte les nombreuses résistances qui préfigurent un monde beaucoup plus serein ?
Jouer à se faire peur, c’est la mode du moment. Même chez ceux dont on pourrait croire être plus éclairés face aux dynamiques de pouvoir contemporaines. Prenons l’exemple de Yanis Varoufakis. Dans son récent livre Les nouveaux serfs de l’économie (2024)9, il ne fait que reprendre l’hypothèse du néo- ou techno- féodalisme. Cette fois avec d’autres références et sans beaucoup de précaution. Ainsi, selon Y. Varoufakis, sous le régime féodal, les biens capitaux — tels que la terre — étaient à considérer comme des biens marginaux (!). Le pouvoir seigneurial se traduisait par la captation d’une part de la production des serfs, réinvestie ensuite dans d’autres réalisations, comme la construction d’édifices religieux (c’est la thèse de R. Brenner, simplifiée). En revanche, le capitalisme se caractérise par propriété des machines, qui devient le levier principal d’exercice du pouvoir sur les individus. Ainsi, la propriété des moyens de production est toujours l’instrument du pouvoir sur les individus, et on en serait donc resté au système féodal… (et Marx se retourne dans sa tombe, parce que dans cette vision on oublie beaucoup de choses).
Je caricature peut-être un peu. Ce qui est est assez frappant c’est que chez Y. Varoufakis comme chez C. Durand, c’est de retrouver l’idée qu’à l’âge féodal comme aujourd’hui, il existe une relocalisation des « profits » qui ne se ferait pas dans une logique d’investissement, mais dans une logique de captation rentière dont le moteur principal est l’exercice d’un pouvoir de contrôle sur les individus.
Mais… Ce n’est pas ainsi que s’organise le féodalisme. On ne peut pas y calquer impunément les représentations contemporaines et c’est ce que font ces auteurs. L’imaginaire ou, selon Duby, l’idéologie médiévale, est absolument étanche à l’idée que le Dominium serait inégalitaire : l’idée d’une égalité entre des citoyens est une idée qui viendra beaucoup, beaucoup plus tard. Par ailleurs, c’est se faire une idée très caricaturale du monde médiéval. Dans ce monde, la relation entre seigneurs et paysans est certes fondamentalement inégalitaire mais elle est régulée : chacun a son rôle. Le mode de relation n’est pas seulement économique, il est tout autant symbolique et moral. En somme, cette relation est légitime là où nous autres contemporains avons tendance à la percevoir comme illégitime en raison de représentations très différentes.
Enfin, il faut rappeler un fait : autant il n’existe pas un Moyen-âge indifférencié entre les époques et les espaces, autant notre monde contemporain est lui aussi très différencié, même si le capitalisme s’est mondialisé.
Alors si il y a de l’illégitimité dans nos rapport avec les big tech, d’où vient-elle ?
Alors que R. Brenner s’interroge sur les processus qui ont conduit à cette forme de féodalisme, C. Durand n’envisage pas l’histoire des technologies numériques sur un temps long, et c’est ce qu’il faudrait faire (je développerai plus loin).
En fait l’analogie est double. Ce n’est pas seulement d’un néo-féodalisme dont on parle, mais d’une idée très particulière du capitalisme d’aujourd’hui. Ce qui caractériserait le féodalisme, si on ne se concentre que sur le modèle économique, c’est la manière dont il n’obéit pas à une logique d’extension, mais de rente. Nous avons vu que, du point de vue méthodologique, réduire le féodalisme à cela n’est pas une bonne approche historique. Il n’en demeure pas moins que l’approche de R. Brenner n’est pas fausse. Or, c’est justement là le problème : ce que prétendent C. Durand, Y. Varoufakis et d’autres encore, c’est que le capitalisme d’aujourd’hui obéit à la même logique, c’est-à-dire qu’il ne serait plus du capitalisme « old school » mais un capitalisme « very old school ». L’exploitation, la prédation et la thésaurisation prendraient le pas sur la production et la croissance, tout comme les seigneurs médiévaux exploitaient les ressources au détriment de l’investissement et de la croissance.
En somme, il y a un « bon » capitalisme (au demeurant tout à fait critiquable) et un « mauvais » capitalisme qui nous renvoie au Moyen-âge. C’est une rengaine qu’employait déjà Shoshana Zuboff sur un autre mode : le capitalisme de surveillance serait selon elle une perversion ou une maladie du capitalisme (celui de la « bonne » organisation du travail) qui met en danger la démocratie libérale en limitant nos libertés dans une logique d’extraction comportementale.
C’est alors que dans le Monde Diplomatique d’août 2025, dans un article intitulé « Le numérique nous ramène-t-il au Moyen Âge ? », Evgeny Morozov tire à boulets rouges sur les Varoufakis, Durand, Zuboff et en général la Gauche européenne qui emploie à tout-va cet idée de technoféodalisme.
Dans ces discours, nous résume E. Morozov, le capitalisme a muté. Il procède désormais en une concentration des actifs immatériels pour créer une rente nouvelle, sans production réelle. Ce capitalisme ne serait plus vivant, mais en décomposition, exploitant toujours plus les individus. Par la mise en exergue de quelques personnalités (comme Elon Musk, Peter Thiel, etc.) et leurs accointances avec les partis illibéraux, ce capitalisme ainsi incarné exercerait un pouvoir néfaste et parasitaire.
Au contraire d’une régression vers d’anciens modèles, le capitalisme serait, selon Morozov, toujours mû par une dynamique classique : la logique de profit et d’investissement (en témoignent les investissements colossaux dans l’IA), les big tech produisent des services et des infrastructures, notamment pour les entreprises, et ne vivent pas seulement de la rente, et la concurrence est pour le moins mordante. Ce qu’il faut aussi prendre en compte, et qui rompt sérieusement avec toute analogie médiévale, c’est la centralité des relations entre État et capital, c’est à dire ce que montraient depuis longtemps Robert W. McChesney et John Bellamy Foster en analysant les mutations du capitalisme.
Est-ce à dire que le capitalisme industriel d’antan n’a pas bougé ? ou bien que le capitalisme numérique d’aujourd’hui est simplement une version radicale du capitalisme industriel tant il concentre les technologies et les capitaux ? Il ne faut pas être si catégorique. C’est en substance la réponse de C. Durand à E. Morozov dans la revue Contretemps en octobre 2025 (« Où le numérique nous emmène-t-il ? Réponse à Evgeny Morozov »).
C. Durand rappelle que malgré les investissements massifs des géants numériques, on observe une stagnation macroscopique : depuis 2008 le taux d’investissement net du secteur privé est en baisse, et la productivité du travail stagne ou décline dans beaucoup de pays. Cela crée une relation de dépendance aux monopoles qui concentrent à la fois le pouvoir et les technologies, remplaçant une souveraineté par celle des big tech.
Toutefois, dans ce cadre, l’analogie avec le féodalisme reste très artificielle. Elle empêche selon moi d’aller chercher d’autres interprétations possibles. L’erreur commise, me semble-t-il, par l’ensemble des protagonistes que nous avons cité, consiste à chercher à analyser les big tech dans leur configuration actuelle, c’est-à-dire la manière dont elle ont changé l’économie depuis leur apparition en tant que plateformes numériques depuis les années 2000. Au contraire, situer les technologies numériques dans leur histoire longue depuis l’apparition de l’informatique d’entreprise et voir comment les acteurs de leur économie s’imbriquent et utilisent des logiques capitalistes, permet de comprendre comment et pourquoi les formes de dépendance sont arrivées, avec quels mécanismes, et en quoi elles ont participé à créer de nouveaux modes de capitalisme : capitalisme de surveillance, capitalisme de plateformes, marchés biface, neuro-capitalisme, capitalisme de l’attention, etc. Tous ces modes sont des manières d’approcher la plasticité du capitalisme, une plasticité décuplée à l’ère numérique si on le compare au capitalisme industriel… et le capitalisme financier, lui, reste bien présent depuis longtemps (voir ci-dessous).
Dans mon livre, j’ai montré comment l’économie numérique s’est d’emblée construite sur la question de la valorisation des données et comment cela a bouleversé les rapports au droit et au politique. On ne peut réaliser cette histoire sans s’intéresser aux technologies elles-mêmes. Ce faisant, un paradoxe s’est produit à partir des années 2000 et que je n’avais pas traité : c’est celui d’une crise de la valeur.
En 2012, Ernst Lohoff et Norbert Trenkle publient La Grande Dévalorisation10, où ils analysent la crise profonde du capitalisme contemporain. Selon eux, cette crise ne date pas des années 2000 mais s’enracine dans un phénomène plus ancien, celui de la dématérialisation massive du travail. Cette transformation désigne le déplacement progressif des activités productives de la fabrication concrète vers des formes immatérielles telles que les services, la gestion de l’information ou les activités financières. Dans ce contexte, le capitalisme ne s’appuie plus principalement sur la production effective de biens matériels mais tend à se reconfigurer autour d’une rentabilité spéculative fondée sur l’anticipation de valeurs futures. Cette analyse propose ainsi une lecture économique de l’innovation technologique, qui la considère essentiellement comme un vecteur d’anticipations spéculatives plutôt que comme un facteur de production et de création de valeur matérielle.
Cependant, cette approche peut conduire à une compréhension incomplète de la marchandise et de sa valeur, notamment si l’on se limite aux activités du secteur tertiaire. Elle tend à suggérer un rapport purement improductif entre la force de travail et la marchandise, selon lequel les biens ne produiraient plus aucune valeur nouvelle intrinsèque. Dans ce cadre, l’effort de valorisation ne résiderait que dans des mécanismes extérieurs tels que le marketing, qui aurait pour rôle de « forcer » la valeur d’un produit, tandis que le capital fictif continuerait d’augmenter sans lien avec la production effective. Si on prend l’exemple du smartphone, cela sous-entend que ce dernier ne produit pas de valeur en soi, mais que sa valorisation est artificiellement entretenue par des stratégies commerciales, tandis que la recherche de main-d’œuvre à bas coût accentue la pression à la baisse du coût du travail.
Or, une telle lecture fait abstraction de la complexité des processus de production de valeur, qui intègrent plusieurs dimensions. Par exemple, le marketing ne modifie pas seulement la perception d’un objet, il transforme aussi sa valeur en jouant sur sa dimension sociale. Posséder un smartphone d’une certaine marque peut ainsi conférer un statut et participer à l’appartenance à une communauté, ce qui influe sur la valeur économique du produit. De plus, toute nouvelle technologie implique un processus d’appropriation sociale, de détournements et de reconfiguration des modes de valorisation économique sur un temps plus ou moins long. Dès lors, affirmer que l’innovation technologique ne produit plus aucune valeur est une simplification excessive. Cette réalité est illustrée par le mouvement dit low tech, qui ne se limite pas à des bricolages artisanaux, mais propose une ingénierie réfléchie pour concevoir des objets techniques complexes, durables, à faible empreinte écologique et adaptés à une utilisation sur le long terme.
Ainsi, mettre en lumière les mutations structurelles du capitalisme vers une économie de la spéculation ne doit pas occulter la continuité et la complexité des processus de production de valeur, qui intègrent également des dimensions sociales et symboliques.
Là où je veux en venir, c’est que si la critique de la valeur ne peut à elle seule expliquer les mutations structurelles du capitalisme depuis les années 2000, son avantage est de s’interroger sur une histoire longue des technologies numériques et la manière dont elles ont radicalement transformé le rapport entre capital et valeur. Ce qui est perçu comme une logique d’extorsion pourrait donc être aussi bien la tentative de générer du profit sur le dos des individus sans perspectives de croissance réelle, et aussi bien une facette seulement de la plasticité du capitalisme qui, on le voit bien aujourd’hui avec l’IA, renoue avec le vieux modèle de l’automatisation dans la production. Et là où je rejoins tout à fait E. Morozov, c’est dans l’idée que l’État joue un rôle central, au prix d’une rétractation anti-démocratique, dans l’application d’une logique de profit façon « sauver le soldat Ryan ». Dès lors, rien de comparable avec le féodalisme, puisque les big tech montrent au contraire leur grande dépendance à l’État : c’est tout le paradoxe du discours libertarien que de nier que l’État crée le cadre légal et matériel indispensable à leur succès (ce que montrait déjà K. Polyani), et fait que les big tech sont perçues comme des quasi-monarchies11 tout en restant enracinées dans un système néolibéral.
Dans l’article de J. B. Foster et R. W. McChesney « The Internet’s Unholy Marriage to Capitalism »12, en 2011, les deux auteurs montrent bien le paradoxe capitaliste d’Internet. D’abord financé à grand renfort de fonds publics, le développement de l’économie numérique est influencé par le contexte économique dominant du néolibéralisme et passe d’un espace public ouvert (sur le mode capitaliste) à un univers privatisé, monopolistique, et dominé par les logiques marchandes qui freinent le potentiel démocratique d’Internet par les logiques d’accumulation du capital. Les deux auteurs argumentent alors en faveur d’un Internet hors du domaine du capital, au service de l’intérêt public, dans lequel le commerce n’est pas exclu mais ne devrait pas dicter les priorités de développement.
Trois ans plus tard, en 2014, dans un autre article intitulé « Surveillance Capitalism: Monopoly-Finance Capital, the Military-Industrial Complex, and the Digital Age »13 (traduit dans LVSL), les deux mêmes auteurs resituent cette histoire sur un temps long depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Pour eux, le capitalisme a subit une période de stagnation, grevée par la crise pétrolière qui permis l’envol du capitalisme financier. Mais qui dit spéculation, suppose avoir quelque chose sur quoi spéculer et rapidement. C’est ce qui causa la recherche de nouveaux mécanismes d’absorption de surplus : les données numériques étaient là pour ça. Cette recherche de surplus n’est donc pas un phénomène régressif vers un modèle pré-capitaliste, mais un mécanisme développé pour pallier le manque d’opportunités d’investissement dans la production réelle. L’essor des big tech et de l’économie de la surveillance s’inscrit précisément comme un tel mécanisme d’absorption via la marchandisation des données et de l’attention, un prolongement moderne des mécanismes de la « vente et du marketing » analysés par Paul Baran et Paul Sweezy14. L’extraction de valeur asymétrique par la rente des plateformes est donc vue comme une rente de monopole contemporaine, et non comme une rente foncière médiévale.
La logique d’extorsion observée chez les big tech est à concevoir davantage comme une rente de monopole contemporaine, fruit d’un capitalisme financier en quête de surplus et fortement dépendant du cadre légal et matériel fourni par l’État, qu’un retour au Dominium seigneurial. L’analogie avec le féodalisme est anachronique mais nourrit un imaginaire d’impuissance et de soumission à la « glèbe numérique » qui peut avoir son intérêt. Elle ne permet pas toutefois de saisir la complexité des articulations entre technologie, capital et pouvoir politique qui ont transformé le système depuis près de 40 ans et continuent de le faire dans une direction qu’il est bien difficile aujourd’hui de prévoir.
Comme le suggère F. Lordon la question du technoféodalisme est finalement secondaire. F. Lordon la fait sortir de la seule dimension descriptive et analogique pour basculer sur la question du programme politique et de l’action. Comme je l’ai dit au début, on ne fait que jouer à se faire peur et constater un état de fait : en nous assimilant à des serfs soumis à une autorité féodale, le concept prive de toute perspective stratégique. Il faut forcer un débat sur le renversement du système, et non sur sa simple réforme ou son nettoyage de ses « mauvaises » pratiques. En somme, seule une attitude anticapitaliste peut nous sortir d’une situation causée par une mutation du capitalisme, et non d’un problème féodal qui — à mon avis — a déjà été réglé (du moins en Occident).
Ludolf Kuchenbuch, « Marx et le féodalisme. Sur le développement du concept de féodalisme dans l’œuvre de Karl Marx » (traduit par Alain Guerreau), L’Atelier du Centre de recherches historiques. Revue électronique du CRH, 27, 2023. [DOI]( https://doi.org/10.4000/acrh.25990. ↩︎
William Blanc, « Les châteaux des parcs Disney. Le médiévalisme comme mythe entrepreneurial », Belphégor. Littérature populaire et culture médiatique, 22‑2, 2024. DOI. ↩︎
On peut voir à ce sujet Alain GUERREAU, « Féodalité », in Jacques LE GOFF & Jean-Claude SCHMITT (éds), Dictionnaire raisonné de l’Occident médiéval, Paris, 1999, pp. 387-406. ↩︎
Florian Mazel (dir), Une nouvelle histoire du Moyen-Âge, Paris, Seuil, 2021. ↩︎
Cédric Durand, Techno-féodalisme: critique de l’économie numérique. Paris, Zones, 2020. ↩︎
On peut aussi voir cet ouvrage : François Allisson et Nicolas Brisset, Aux origines du capitalisme. Robert Brenner et le marxisme politique , Lyon, ENS éditions, 2023. Lien. ↩︎
William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin, Les historiens de garde: de Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national. Paris, Inculte, 2013. ↩︎
Asma Mhalla, Cyberpunk : le nouveau système totalitaire, Paris, Seuil, 2025. ↩︎
Yanis Varoufakis, Les nouveaux serfs de l’économie, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2024. ↩︎
Ernst Lohoff et Norbert Trenkle, La grande dévalorisation: pourquoi la spéculation et la dette de l’Etat ne sont pas les causes de la crise, Paris, Post-éditions, 2014. ↩︎
Perception elle-même décuplée par l’idéologie très masculiniste que dégagent la plupart des têtes d’affiche des big tech : le pouvoir s’incarne dans le personnage du roi… ↩︎
John B. Foster, et Robert W. McChesney. « The Internet’s Unholy Marriage to Capitalism ». Monthly Review 62, no 10 (2011). URL. ↩︎
John B. Foster, et Robert W. McChesney, « Surveillance Capitalism. Monopoly-Finance Capital, the Military-Industrial Complex, and the Digital Age », Monthly Review 66, 2014, [URL][https://monthlyreview.org/2014/07/01/surveillance-capitalism/]. ↩︎
Sweezy, Paul M. et Paul A. Baran. Monopoly Capital. New York, Monthly Review Press, 1966. Trad. Fr. Le capitalisme monopoliste: un essai sur la société industrielle américaine. Paris, Maspéro, 1968. ↩︎