31.07.2026 à 06:52
Pierre PARADINAS
Henri Lilen est un journaliste français au parcours étonnant. Il a accompagné toutes les révolutions du numérique de ces dernières décennies, et en a parfois été acteur. Il a écrit de nombreux ouvrages sur le numérique à l’usage d’un très large public. Né le 23 octobre 1929, il est disparu le 20 avril 2025, à […]
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Henri Lilen est un journaliste français au parcours étonnant. Il a accompagné toutes les révolutions du numérique de ces dernières décennies, et en a parfois été acteur. Il a écrit de nombreux ouvrages sur le numérique à l’usage d’un très large public. Né le 23 octobre 1929, il est disparu le 20 avril 2025, à l’âge de 95 ans. Cet article retrace sa carrière remarquable.
Serge Abiteboul & Pierre Paradinas.
Né à Paris dans une famille d’émigrés juifs polonais, son nom était alors Henri Liliensztejn. C’était un enfant féru de science-fiction, ayant lu tout Jules Vernes à onze ans. La guerre met un terme à son parcours scolaire. En juillet 1942 – à douze ans, il est pris avec sa mère dans la rafle du Vel d’Hiv. Il s’en échappe tandis que sa mère est déportée puis assassinée à Auschwitz. Il entre dans la résistance, fait du trafic de faux papiers pour les partisans parisiens puis du trafic d’armes pour les maquis du Vercors, avant de devoir s’enfuir vers l’Espagne.
A son retour de la guerre en 1945 , son nom de famille est simplifié et devient Lilensten. Pour survivre, il se lance à 16 ans dans la confection mais le métier de tailleur l’intéresse peu. Il prospecte et découvre qu’une institution juive, l’ORT[1], propose des formations professionnelles. Il est si jeune qu’il lui faut passer une audition pour y être admis. Son intelligence, ses capacités en mathématiques, mais aussi son parcours de résistant et de pupille de la Nation lui ouvrent la porte de l’école, non loin de Montmartre.
Il y suit le cours accéléré de radio du professeur May, qui lui inculque sa passion de l’électronique . Il sort de l’école en août 1946avec un diplôme de dépanneur radio. Lors de la soutenance finale, il doit répondre à un examinateur qui jouera un grand rôle dans sa vie, Eugène Aisberg. Il part en stage dans plusieurs sociétés françaises innovantes et s’initie au montage superhétérodyne utilisé mondialement dans quasiment tous les émetteurs et récepteurs, ou aux condensateurs électrolytiques. En 1948 et 1949, il devient assistant de travaux pratiques à l’ORT dans de nouveaux locaux à Montreuil, puis part sous les drapeaux. Ses connaissances en font une recrue précieuse pour les télécommunications militaires : il acquiert rapidement le grade de Sergent. Il est alors confronté aux atrocités de la guerre d’Algérie. Sans y être mobilisé, il entend les récits de ceux qui en reviennent. Conjugué à sa propre expérience de l’antisémitisme, il s’engage politiquement, au MRAP[2] et au Parti Communiste Français (PCF). Il lutte alors aux côtés du Front de Libération National (FLN ) à Paris, et se bat contre les exactions anti-arabes.
Après le service militaire , il retourne travailler dans la confection comme coupeur, tailleur, puis modiste. Frustré, il trouve en 1957 une place de dépanneur télévision chez Noveco, une entreprise créée par un jeune résistant, M. Friedmann. Pour y être embauché, il lit tout la nuit le livre La Télévision ?… Mais c’est très simple ! d’Eugène Aisberg, son examinateur à l’ORT, ce qui lui permet de répondre à toutes les questions. Il monte, démonte et répare toutes les télévisions noir et blanc de l’époque et continue de s’initier à l’électronique sous-jacente. Ce travail lui laisse beaucoup de temps, et bien qu’il vienne de se marier et ait déjà deux bébés, il s’inscrit aux cours du soir de mathématiques de l’école des Arts-et-Métiers et aux cours d’ingénieur par correspondance de l’École Centrale d’Électronique. Deux ans plus tard, à 30 ans, il est diplômé en électronique.
La société d’import-export Sorice, créée à l’initiative du PCF, recherche un ingénieur commercial en électronique. Henri Lilensten est le candidat idéal. Il découvre et se familiarise avec des matériels électroniques d’avant-garde et visite de nombreux pays du bloc soviétique. Cela lui permet d’avoir accès à du matériel dont la France ne disposait pas encore. Il raconte : « C’est ainsi que j’ai fait la connaissance du professeur Langevin, fils du grand physicien Paul Langevin et lui-même chercheur. Il étudie les ions négatifs et a besoin d’un électromètre pour mesurer les courants. C’est un type d’appareil très difficile à mettre au point et à fabriquer à l’époque. Or, Metrimpex en offre un excellent que je lui livre.» Il découvre à cette occasion son laboratoire à l’École de physique et de chimie de la Rue d’Ulm, à Paris, bardé de fils, d’appareils de mesure, le tout dans un enchevêtrement difficile à appréhender.
« Quelques jours après cette livraison, le professeur Langevin m’appelle en me disant que mon électromètre ne fonctionne pas et fournit des indications aléatoires. Je me rends de nouveau dans son laboratoire en supposant que si le professeur Langevin ne parvient pas à le faire fonctionner, je n’y réussirais certainement pas mieux. Mais après quelques investigations, je m’aperçois que les masses ne sont pas interconnectées et équilibrées. Il m’a suffi de bien établir ces masses pour que tout rentre dans l’ordre. Ce qui a fait une belle publicité pour Metrimpex ».
Néanmoins, Henri Lilensten est alors fiché par la Direction de la Surveillance du Territoire (DST), et lorsqu’il est licencié en 1962 pour raisons économiques , il ne lui est plus possible de trouver du travail dans l’électronique. Il devient un temps ingénieur de production dans les usines d’eau de Javel. Il continue à se former en autodidacte, et construit chez lui la première chaîne haute-fidélité de son ensemble HLM à Fontenay-sous-Bois. Pour la tester, il pose les enceintes sur les fenêtres et passe à très haut volume les cœurs de l’armée rouge. Bientôt, tous les habitants des immeubles sont aux fenêtres et cherchent d’où vient le défilé qu’ils entendent si nettement…
Il dévore livres et journaux techniques, et tombe, en 1964, sur une annonce dans Toute l’électronique, revue dominante à l’époque dans ce domaine, crée et dirigée par Eugène Aisberg et publiée par la Société des Éditions Radio. On demande un documentaliste connaissant l’électronique. Il s’y présente et découvre la réalité : on cherche en réalité un journaliste. Henri Lilensten coche toutes les cases, y compris celle de la Résistance : Aisberg, lui-même Résistant, avait publié pendant la guerre au nez et à la barbe des occupants un livre expliquant comment bien recevoir Radio-Londres sous le titre très neutre Amélioration et modernisation des récepteurs radio. Il est embauché à une condition : simplifier son nom d’auteur. Il devient ainsi Henri Lilen. Il publie à une vitesse stupéfiante reportages, interviews, mais surtout des explications techniques compréhensibles par tous les férus, professionnels ou amateurs sur toutes les nouveautés informatiques. Il est un temps rédacteur en chef de la revue Toute l’électronique, puis de Électronique industrielle où il impulse une telle dynamique qu’elle devient l’une des premières du secteur en Europe. Henri Lilen continue à explorer les fondements des découvertes les plus récentes. Son premier livre, Principes et applications des circuits intégrés linéaires, est publié en 1969, immédiatement suivit par Circuits intégrés numériques. De façon très visionnaire, il comprend alors quelles révolutions attendent le monde. En 1970, il donne une conférence aux ouvriers et employés de l’horloger LIP : « il faut immédiatement préparer la transition vers les montres à quartz ». Il est sévèrement éconduit par la direction et par la CGT, proche du PCF. LIP sera liquidé en 1977. Cet évènement, mais aussi les révélations des exactions staliniennes dans les pays de l’Est, l’éloignent du Parti Communiste en 1981, il refusera de voter pour Georges Marchais.

Circuits Intégrés Linéaires, 1ère éd.: Éditions Radio, 432 pages
En 1970, un coup de tonnerre fait vibrer le monde : l’invention du micro-processeur par la société américaine Intel. L’année suivante, un petit industriel français, René Truong, crée la société R2E, pour laquelle il s’appuie sur un ingénieur de génie, François Grenelle. Pour répondre à une demande de l’INRA souhaitant un ordinateur pour aller sur le terrain mesurer l’évapotranspiration, la R2E invente le premier microprocesseur Intel 8008, le premier micro-ordinateur du monde. La frilosité honteuse des banques françaises, l’incompréhension déshonorante de l’Institut National de la Protection Intellectuelle (INPI), et le manque total de vision de l’industriel français de l’informatique, Honeywell Bull, en feront un désastre industriel français, et le lit de la fortune d’IBM qui s’appropriera l’invention à vil prix. Mais Henri Lilen est l’un des seuls à maîtriser toute la chaîne de valeur. Il rencontre Gernelle, avec lequel il se liera bientôt d’amitié. De retour chez lui, il se met à la paillasse et, en 1973, il assemble le second micro-ordinateur du monde. Celui-ci était capable de chronométrer ou de faire défiler des lettres sur une bande de leds. Lorsqu’on lui faisait remarquer que cela n’avait rien d’exceptionnel, il répondait : « mais là, c’est numérique ! ». Qui pouvait le comprendre ?

La saga du micro-ordinateur, 1ère éd.: Vuibert, 272 pages, Préface François Gernelle
Son savoir est immense. Les livres s’enchaînent. En 1975, Du micro-processeur au micro-ordinateur est le premier ouvrage au monde à populariser ce terme aujourd’hui commun. Après sa lecture, électroniciens et informaticiens sont armés pour construire leur propre machine ! Il se vend à des dizaines de milliers d’exemplaires, avec plusieurs traductions. H. Lilen rencontre les plus grands, Bill Gates, Steeve Jobs, Mr Yamamoto (Citizen), Chuck Peddle, inventeur du célèbre Motorola 6800 ou Jack Tramiel (Commodore). Partout il refuse les cadeaux, les ordinateurs gratuits, les voyages de convenance, et acquiert ainsi une solide réputation d’incorruptible. Il se lie avec Roland Moreno, connu comme un des inventeurs de la carte à puce.

Du microprocesseur au micro-ordinateur, 1ère édition.: Éditions Radio, 272 pages

Internet cette fois je m’y mets ! : Sybex, 262 pages
Il enseigne également, à l’ORT bien sûr, mais aussi chez Renault ou à la RATP. En 1988, il crée la revue Autocad Magazine, collabore à d’autres revues telles que Électronique actualités.
Il achète lui-même les ordinateurs qu’il teste, démonte, transforme. Il plonge dans les fonctionnalités des programmes informatiques. Il s’intéresse au smartphone sans jamais en posséder, le considérant comme une contrainte. Il teste tout sur celui de son épouse. Sa retraite officielle en 1989 est surtout un tremplin pour accélérer ses publications, toujours aux Editions Radio, mais aussi chez Dunod, Presse Pocket, Cegos, Sybex, Eyrolles, OEM, Vuibert, Aliss, Eska, ICS, Amplitude, Thomson Publishing, AOL, Infonie et First. Il y décrit l’évolution de la technique et les versions successives des logiciels sous de nombreux pseudonymes : Malcom Wayne, Serge Verbois, Dave Ferguson, Nathalie Vercors, Jack Steiner, Pascale Vincent, Sarna Amati, Marc Bergame, Nelly Herschel, Hedencourt… En 2014, il compte 495 livres publiés ! Mais il reste surtout un témoin privilégié de la révolution numérique que le monde a connue entre la guerre et aujourd’hui. C’est pourquoi quelques titres méritent d’être mis en exergue, au-delà de ces 495 : La saga du micro-ordinateur avec une préface de François Gernelle, une (brève) histoire de l’électronique, préfacée par Roland Moreno, Cinq inventions à l’origine de l’ère électronique, Un ordinateur, comment ça marche ? En 2019, il publiait La belle histoire des révolutions numériques[3]*. Peu avant sa mort en 2025, il a eu le bonheur de tenir dans ses mains la traduction chinoise de ce monument. Ces derniers ouvrages le feront qualifier d’historien de l’électronique par des confrères.
Jean Lilensten, fils de Henri Lilen
[1] Organisation, Reconstruction, Travail, https://ort-france.fr/ort-institutionnel/
[2] Cet acronyme signifiait alors : « Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et pour la Paix ». Il signifie aujourd’hui « Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié des Peuples ».
[3]* La belle histoire des révolutions numériques – De l’électronique aux défis de l’intelligence artificielle, De Boeck Supérieur, 2019, ISBN 978-2-8073-2478-7
Un ordinateur comment ça marche, Vuibert, 2004, ISBN 2 7117 5366 2
Une (brève) histoire de l’électronique, Vuibert, 2003, ISBN 2 7117 5336 0
La saga du micro-ordinateur, Vuibert, 2003, ISBN 2 7117 5331 X
Cinq découvertes à l’origine de l’ère électronique, Le transistor, le circuit intégré, le microprocesseur, le micro-ordinateur, la carte à puce, Vuibert, 2007, ISBN 978-2-7117- 4037-6
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24.07.2026 à 00:25
Thierry VIEVILLE
Buuuuuuut !!!!! En quelques minutes, Frédéric Havet nous parle de la géométrie des poly… ah non ! Des ballons de football, ah si ! Il nous parle des deux. Un petit amusement scientifique et ludique en pleine Coupe du monde. Allez, fermons les yeux ou prenons un crayon et une feuille de papier, et amusons-nous […]
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Radio associative, locale et indépendante, Radio Verdon porte depuis sa création la voix des territoires ruraux du Verdon, du Haut-Var, des plateaux des Alpes de Haute-Provence et de leurs environs. Née de la volonté d’élus locaux visionnaires et du grand mouvement des radios libres, Radio Verdon se donne pour mission fondamentale de « favoriser l’expression locale et générer de la démocratie » – une mission plus que jamais d’actualité.
Un p’tit quart d’heure de science est un rendez-vous scientifique accessible à toutes et à tous : pour découvrir les merveilles de la science sous un angle à la fois ludique et pédagogique. Des phénomènes naturels aux dernières découvertes. Un format court et dynamique pour nourrir la curiosité et comprendre le monde qui nous entoure, sans jargon complexe.
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17.07.2026 à 06:21
Thierry VIEVILLE
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Intelligence du numérique et fractures artificielles. Fracture numérique ou fracture calculatoire ?
Depuis plus de trente ans, les références à la « fracture numérique » sont innombrables. Cette fracture séparait initialement les personnes disposant d’un accès à Internet ou à un ordinateur de celles qui n’en disposaient pas. Puis elle s’est déportée sur la maîtrise, ou non, de l’usage, sans différencier, par exemple, l’usage compulsif des réseaux sociaux de l’usage professionnel d’un tableur. Avec l’intelligence artificielle, elle dérive vers la capacité, ou non, à formuler les questions aux applications correspondantes et à en exploiter les réponses.
La fracture numérique évolue donc avec la sophistication des dispositifs et applications numériques qui irriguent la société. Or, avec l’explosion du volume de données disponibles sur Internet et, surtout, l’avènement de l’IA, une autre fracture numérique surgit. Une fracture où le mot « numérique » est à prendre au premier degré, comme désignant les nombres. Une fracture qui sépare deux catégories au sein même des personnes les plus cultivées occupant les professions les plus valorisées : celles qui savent repérer un manque de données rendant un propos vide de sens et qui maîtrisent les pourcentages, les fractions et la règle de trois, et celles qui ne les maîtrisent pas.
Ces dernières jouent un rôle important dans la société. Elles commettent des erreurs d’analyse majeures, faute d’une maîtrise élémentaire du nombre, au risque de prendre des décisions préjudiciables à l’intérêt de toute la société.
Illustrons ce propos dans le cadre de l’IA, où la capacité à évaluer les biais et la fiabilité des réponses obtenues devient cruciale pour prendre des décisions, notamment celle de poursuivre ou non le recours à l’IA.
C’est le cas dans le domaine des droits humains, au point que le Défenseur des droits s’inquiète à raison1 du respect du droit des étrangers qui souhaitent franchir les frontières européennes, lorsque l’IA prend la forme d’un détecteur de mensonges2, pour soumettre à des contrôles poussés les personnes identifiées comme susceptibles de mentir quant à leurs déclarations avant l’embarquement à bord d’un avion.
Pour asseoir numériquement son propos, il précise que « le système était crédité […] d’un taux de réussite autour de 75 %, ce qui revient à considérer un quart des personnes concernées comme soupçonnées de mentir alors que ce n’est pas le cas ». En simplifiant outrageusement, supposons que le système se trompe toujours dans un quart des situations, en détectant des mensonges à tort, ou en n’identifiant pas des menteurs3. Socialement, le risque semble être d’accuser à tort un quart des personnes de mentir. Mais l’on oublie une donnée clé : le nombre de menteurs effectifs parmi les passagers en général… De combien est-il ? Difficile à évaluer. Supposons qu’il soit de 10% : sur 1 000 passagers, en moyenne, 100 mentent et 900 disent la vérité. Le détecteur de mensonges identifie à tort 25 % des passagers qui disent la vérité comme des menteurs, soit 225 passagers. Il identifie aussi, à raison de 75 %, des menteurs parmi les menteurs, soit 75 passagers. Il identifie donc 225 + 75 = 300 passagers comme menteurs… alors qu’il n’y en a que 100 en tout, et qu’il n’en a détecté que 75 ! Il accuse donc à tort non pas « un quart des personnes concernées », mais bien trois quarts d’entre elles (225 non-menteurs / 300 accusés)4. Et si, à cause d’un biais de l’IA, le taux de fiabilité chute à 70 % pour certaines personnes ? Le taux d’erreur frôle alors les 80%…
Le taux d’erreur d’un test dépend non seulement de sa fiabilité mais aussi du taux de prévalence de la caractéristique recherchée dans la population concernée. Lorsque ce taux est très inférieur au taux d’erreur du test, le risque d’attribuer à tort à une personne la caractéristique recherchée est très élevé. La critique du test de détection de mensonge par le Défenseur des Droits laisserait entendre qu’avec une fiabilité plus élevée, le problème ne se poserait peut-être pas. Or pour une fiabilité de 90% et une prévalence de 10%, le taux d’identification de faux coupables est encore de 50% !
Le « taux de réussite » d’un détecteur de mensonges, donné sans la prévalence des mensonges réels, n’a donc pas de sens. Il est vain de l’utiliser pour argumenter en faveur ou défaveur dudit test. Cette omission de données constituait la base d’argumentaires fallacieux des antivax, qui soulignaient l’inefficacité du vaccin au prétexte que 80% des hospitalisés pour cause de Covid étaient vaccinés. Il manquait l’information clé : la proportion de vaccinés dans la population totale : 90 %. Le taux d’hospitalisés non vaccinés (20 %) était donc deux fois plus élevé que le taux de non vaccinés dans la population globale. Mieux : il y a 2,25 fois plus5 d’hospitalisés parmi les non vaccinés que parmi les vaccinés.
Le manque de données est plus frappant encore si l’on considère que 30 % des accidents de la route en France sont dus à l’alcool : cela signifierait qu’il y a 70 % d’accidents dus aux buveurs d’eau ! Le sens commun indique qu’il s’agit d’une boutade. Que manque-t-il comme donnée ? Le nombre de personnes considérées comme alcooliques : environ 8% en France en 2024. Il y a donc 4,92 fois plus6 d’accidents de la route parmi les alcooliques que parmi les non alcooliques… ce qui fait écrire au gouvernement que : « Ces décès pourraient être évités si tous les conducteurs respectaient strictement la limitation légale de l’alcoolémie au volant »7. Eh bien… pas tout à fait : il y en aurait 4,92 fois moins (la même proportion que pour les non alcooliques), soit environ 80 % de moins.
Si la fracture numérique existe, elle est calculatoire : la fracture entre les décideurs qui maîtrisent les nombres et le calcul et ceux qui ne les maîtrisent pas. Ces derniers sont majoritaires dans les ministères, y compris dans ceux de l’enseignement supérieur et de la recherche et dans celui de l’Éducation nationale. L’identification de données manquantes, les fractions, les pourcentages et la règle de trois ne sont pas acquises par la plupart des personnes qui nous gouvernent. En témoigne l’argumentaire approximatif du Défenseur des droits à propos d’un détecteur de mensonge, ou celui du gouvernement à propos des accidents de la route évitables. Il est problématique que ces approximations soient du même niveau que celles qui sous-tendent les argumentaires antivax, alors que la méfiance, sur le fond, du défenseur des droits par rapport à l’IA serait bien plus justifiée encore, avec des arguments numériquement pertinents. À l’heure où l’IA déferle sur notre société, les sphères dirigeantes, censées être bien informées, notamment parce qu’elles sont bien formées, ne peuvent pas courir le risque de développer des raisonnements dont on ne sait pas s’il faut redouter qu’ils soient des paralogismes ou des sophismes.
Il est donc urgent, voire crucial, que les citoyens en général et les élites en particulier maîtrisent les nombres et le calcul élémentaire, afin d’espérer qu’elles appréhendent avec quelque pertinence l’extraordinaire complexité du monde numérique au sens informatique du terme. Pour cela, une seule solution, structurelle dans l’enseignement secondaire de la 6e au baccalauréat : que les mathématiques et l’informatique soient enseignées à toutes et à tous comme le français ou la géographie, en tronc commun, comme un bien culturel et scientifique commun. Faute de quoi, il est vain d’espérer que la France maîtrise industriellement le numérique en général et l’IA en particulier, et les rodomontades sur les centaines de milliers de personnes à former – lesquelles ? – et les milliards d’euros mobilisés – comment ? – n’y changeront rien.
Yves Bertrand, professeur des universités à l’université de Poitiers ; avec la complicité graphique de Frédéric Havet, directeur de recherche au CNRS.
1 Algorithmes, systèmes d’IA et services publics : quels droits pour les usagers ? Points de vigilance et recommandations, rapport du 13 novembre 2024.
2 Les algorithmes et l’intelligence artificielle contre les étrangers en Europe, Gabrielle du Boucher, Revue Plein droit 2024, n°140, p. 31-34.
3 On suppose que la sensibilité du test (capacité à détecter de vrais menteurs) et que sa spécificité (capacité à identifier comme non-menteurs des non-menteurs) sont égales (à 75%).
4 Même si la sensibilité du test était parfaite (100% des menteurs détectés, le taux d’erreur serait quand même de 2/3 (200 non-menteurs sur 300 détectés comme menteurs).
5 20%/10% ÷ 80%/90% = 2,25.
6 30%/8% ÷ 70% / 92% = 4,92.
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10.07.2026 à 06:24
Thierry VIEVILLE
Salut Jean ! Marc Pouzet : « Nous avons l’immense tristesse d’apprendre la disparition de Jean Vuillemin, ancien Directeur du Département d’informatique de l’ENS, survenue ce lundi 25 mai 2026. L’œuvre et l’influence scientifiques de Jean Vuillemin sur l’informatique fondamentale et appliquée sont à la fois immenses et variées. Jean est connu pour de nombreuses […]
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Salut Jean !
Marc Pouzet : «
Nous avons l’immense tristesse d’apprendre la disparition de Jean Vuillemin, ancien Directeur du Département d’informatique de l’ENS, survenue ce lundi 25 mai 2026.
L’œuvre et l’influence scientifiques de Jean Vuillemin sur l’informatique fondamentale et appliquée sont à la fois immenses et variées. Jean est connu pour de nombreuses découvertes et pour ses travaux pionniers dans plusieurs domaines de la science du logiciel et du matériel. En algorithmique, il a inventé le tas binomial, enseigné et utilisé partout; en sémantique des langages et en logique, une méthode de preuve pour établir la correction de fonctions récursives; en architecture des ordinateurs, une topologie de réseau pour un calcul parallèle efficace; en algèbre des circuits; en architecture matérielle, l’architecture PAM basée sur des FPGAs, enchaînant les records (notamment le décodage RSA). Jean fut l’un des premiers à travailler sur les processeurs reconfigurables, très utilisés aujourd’hui. Ce ne sont là que quelques-unes des contributions majeures de Jean.
Durant sa carrière, Jean a couvert presque tout le spectre de l’informatique, des sujets les plus théoriques (calculabilité, sémantique, logique, algorithmique) jusqu’à la conception et la mise en œuvre de circuits. Jean défendait l’idée qu’il fallait développer des travaux fondamentaux, en poussant les réalisations concrètes jusqu’au bout, et en collaborant avec les meilleures équipes en production de l’industrie, ce qu’il a mis en pratique tout au long de sa carrière.
L’influence de Jean Vuillemin allait bien au-delà de ses propres travaux. Il donnait des conseils et des idées sans compter. Tout ceux qui ont eu la chance de travailler avec lui savent à quel point ses idées et ses conseils valaient de l’or. On retrouve ainsi le nom de Jean Vuillemin parmi les remerciements de nombreux articles majeurs.
Jean a animé le groupe VLSI à l’INRIA de Rocquencourt et a été l’un des piliers du bâtiment 8. Il y a dirigé une équipe dont les travaux ont eu un retentissement majeur. Pour n’en citer que deux: le langage Le Lisp et le développement d’interfaces graphiques.
Jean Vuillemin a été professeur au département d’informatique de l’ENS et a également été le directeur. Il a été directeur scientifique de l’INRIA. Il est à l’origine de la création de l’équipe ENS/INRIA PARKAS. Au département, Jean donnait le cours de « systèmes numériques » aux étudiants de première année, un cours unique et fascinant. Dans ce cours, Jean expliquait avec la même aisance et précision des éléments d’algèbre, de théorie de l’information, de codage, d’électronique, ainsi que le fonctionnement d’un FPGA ou d’un circuit spécialisé. Ce cours a formé des générations d’étudiants du département et les a durablement influencés.
Jean Vuillemin était un trésor d’idées et de créativité. C’est un géant de l’informatique mondiale qui disparaît.
Repose en paix, Jean. »
Éric Fleury : «
Jean était professeur émérite de l’École normale supérieure et membre de l’équipe-projet commune PARKAS (ENS-PSL, CNRS, Inria).
Ancien élève de l’École polytechnique (diplômé en 1968), il a été l’un des premiers chercheurs à l’IRIA en 1968 comme stagiaire de la Direction des recherches et moyens d’essai (D.R.M.E.), qui offre au cours des années 60-80 un modèle de collaboration défense-recherche universitaire-industrie, puis a été recruté comme chercheur à l’IRIA avant de soutenir son doctorat à l’université de Stanford en 1972.
Jean Vuillemin est l’une des figures majeures et pionnières de l’informatique française, dont les travaux ont marqué aussi bien les fondements de l’algorithmique que l’architecture des systèmes informatiques. Il est, avec son collègue Franco Preparata, à l’origine d’une antonomase : le « preparata et vuillemin » est devenu un nom commun désignant tout étudiant en informatique.
Il œuvra comme professeur à l’université Paris-Sud, à l’École polytechnique, puis à l’École normale supérieure à partir de 1997, où il était professeur au département d’informatique de l’ENS qu’il a dirigé jusqu’en 2011. Il a aussi travaillé pour l’industrie, notamment pour DEC (Digital Equipment Corp) et HP Labs (Hewlett Packard Labs). Jean a dirigé le projet National VLSI dans les années 80. Gérard Berry, qui a rejoint en 1990 le groupe de Jean Vuillemin chez Digital Equipment, dit de lui qu’il est « son maître à penser dans le domaine des circuits avec Michael Kishinevsky ».
Jean a également été directeur scientifique d’Inria de 2005 à 2006.
Nous perdons un collègue et un ami de longue date d’Inria et au-delà. »
Voir aussi : www.inria.fr: hommage à Jean Vuillemin
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03.07.2026 à 06:18
Thierry VIEVILLE
L’article E : Pour des algorithmes lexicographes inclusifs est apparu en premier sur Blog binaire.
Pour des algorithmes lexicographes inclusifs. Exclusive ou inclusive (écriture) ?
L’informartiste1 partage, avec le lexicographe, une responsabilité quant aux manquements majeurs à l’inclusivité des divers dictionnaires en ligne, tant pour l’algorithmique qui s’y rapporte que pour les données lexicales. Actuellement, ces manquements favorisent la persistance d’une écriture exclusive, tant par l’accès aux termes féminins que par les exemples proposés. Le chemin vers une réelle inclusivité scripturale dans le domaine de la lexicographie numérique reste long. Explications, exemples à l’appui.
Le forgeron qui damasse la lame d’un couteau ne saurait être tenu pour responsable des crimes que ce couteau servirait à perpétrer. En est-il de même pour l’informartiste qui programme un ordinateur, machine dont l’universalité semble n’avoir d’égale que la neutralité ? Rien n’est moins sûr.
L’informartiste est bien plus qu’un utilisateur d’ordinateur. Il conçoit des algorithmes. Il les traduit en programmes qui spécialisent l’ordinateur pour le dédier – le temps de leur exécution – à des fonctions particulières. Cette conception et cette traduction formalisent l’intentionnalité2 du commanditaire de l’application. L’action formalisatrice de l’infomartiste requiert de sa part une compréhension aiguë de cette intentionnalité, depuis ses prémices jusqu’à ses implications les moins prévisibles. Le tandem compréhension-formalisation n’est efficace que si l’informartiste adhère à l’essentiel de l’intentionnalité du commanditaire. Il est impensable de concevoir un logiciel de jeu d’échecs, d’assistance au guidage d’armes nucléaires, d’aide à l’attribution de greffons cardiaques ou de pilotage automatique d’automobiles sans être convaincu tant de l’intérêt du domaine que de l’efficacité du logiciel à créer. L’informartiste est donc co-responsable des usages de l’application développée : en en maîtrisant les tenants et aboutissants, il devient un partenaire intellectuel et moral du commanditaire.
Appliquons ces remarques liminaires à l’écriture dite inclusive, qui n’a pas son pareil pour susciter des tombereaux d’opinions clivantes à son endroit.
Pendant plusieurs siècles, la transmission d’un texte d’un scripteur à un lecteur comprenait l’écriture manuscrite, sa transcription par agencement de caractères métalliques, leur encrage, l’impression sur papier, la lecture. L’ensemble incluait plusieurs compétences professionnelles. Aujourd’hui, tout plumitif tient au bout de ses doigts l’Imprimerie nationale tout entière ! En un tournemain il se fait typographe, calligraphe et imprimeur : il compose, il dispose ; il impose sa façon de transmettre le texte qu’il crée. À cette fin, il est assisté de redoutables faux-amis : les dictionnaires en ligne. Les plus sérieux conservent la mise en page, les usages ortho-typographiques et la solidité des informations de leurs aînés de papier. Par leur matérialité, ceux-ci étaient statiques ; ils n’avaient pour fonction que d’être lus. Ils étaient certes rédigés avec la langue, le choix des entrées et les partis pris de leur époque. Mais c’était à sa guise que le lecteur les feuilletait ; à sa guise aussi qu’il lisait tel ou tel extrait, laissant son regard courir sur les définitions des mots lexicographiquement et donc visuellement voisins.
Avec un dictionnaire en ligne, le « feuilletage » et la « lecture » débutent par une écriture : celle qui dactylographie le mot recherché. Un tel dictionnaire n’est plus organisé linéairement, puisque nul ordre physique – celui du livre – ne l’y contraint. Il est architecturé en une base de données complexe, permettant l’accès par la phonétique, les citations, la synonymie, l’homonymie, l’étymologie…
Les progrès de l’informatique sont tels qu’à la saisie de chaque caractère, des réponses surgissent, immédiates, disponibles, ne demandant qu’à renvoyer à d’autres réponses, au gré de saisies additionnelles. C’est dans l’interstice de temps qui sépare la frappe de deux caractères – quelques centièmes de seconde – qu’un algorithme entre dans la danse en décidant des mots qu’il vous présente. Il agit sur ordre différé de l’informartiste qui l’a conçu et implanté dans un logiciel interactif semblant faire montre d’intelligence, tout en vous proposant « ô et eau » pour cause d’homonymie, alors que vous avez tapé « au ». Le logiciel prend le cerveau de l’usager par la main pour le guider dans les méandres de l’idée – de l’opinion ! – qu’a l’auteur ou… l’autrice du dictionnaire utilisé.
Convoquons trois dictionnaires pour asseoir notre propos avec ce mot « autrice », qui est une dérivation régulière du latin auctrix, comme « auteur » dérive d’auctor, depuis le XVe siècle.
Le dictionnaire de l’Académie des sciences, d’abord. Il vous faut taper a, u puis t pour obtenir une première liste de mots commençant par aut. Auteur figure à juste titre dans cette première liste. Mais pas autrice. Poursuivez avec r, t et i. Vous obtenez une liste précise, dont le gentilé autrichien, -ienne et la définition idoine, qui décline bien ses formes féminine et masculine. Mais d’autrice, toujours point. En revanche, stupéfaction : auteur est toujours proposé ! Vérification faite, il est bien question d’une sélection de mots commençant par autri. Est-il possible de réaliser algorithme plus biaisé, plus invisibilisant pour les qualificatifs féminins que celui-ci ? Souhaitons que non.
La dernière édition du dictionnaire de l’Académie date de novembre 20243. Elle intègre zonzon, mais pas mail, par exemple, au sens de courriel, et c’est un moindre mal. La femme est en effet définie, en 2024, par sa capacité à procréer,4 et le concept de race perdure dans la définition afférente aux êtres humains.5 L’on ne s’étonnera donc pas de retrouver, dans cette édition, moult exemples directement issus de la première édition (1694). Cela montre à quel point les Académiciens contemporains ont perdu de vue les préceptes de leurs lointains prédécesseurs quant au caractère fondamentalement évolutif de tout dictionnaire6.
Dans sa Logique de l’usage7, Jacques Perriault montre que la vocation de l’usage effectif de tout dispositif technique est de diverger de celui imaginé par son concepteur. Mais dans le cas spécifique d’un algorithme, l’intentionnalité du concepteur affleure, encadre et domine l’usage effectif par son caractère dynamique, en interaction continue avec l’usager. Avec le dictionnaire de l’Académie, la domination est double : les données du dictionnaire (ses définitions et exemples) sont datées et orientées, et l’algorithme de recherche l’est plus encore.
Le Grand Robert, ensuite. Le Robert a bénéficié des lumières d’Alain Rey qui, sa vie durant, a magnifié le caractère vivant et métis8 de toute langue, et fait de « ses » dictionnaires le reflet aussi sincère qu’érudit des créolisations qui construisent les langues. Mais Le Robert est une institution, dans laquelle s’ancrent des usages qui pourraient ne plus avoir cours aujourd’hui. Ainsi ne traite-t-il l’autrice, invisibilisée par l’Académie, guère mieux qu’elle. La frappe des premiers caractères fournit plusieurs dizaines d’entrées. Mais dès que vous entrez autr, seul autrichien, -ienne survit. Une escapade, dans sa définition, révèle une parité entre les exemples féminins et masculins. Mais nulle trace d’autrice dans la liste des mots proposés. Insistez. Tapez autrice. Aucune entrée. Rien que des suggestions fondées sur l’homophonie. Insistez encore. Tapez un retour à la ligne. Surprise ! La définition d’auteur, trice s’affiche. Auteure figure cependant dans la liste des entrées proposées. Mais, las, elle ne renvoie qu’à une remarque sur son usage québécois perdue dans la définition d’auteur, autrice.
Pour l’Académie, les autrices n’existent pas. Pour Le Robert, elles sont réduites à une aphérèse ou à un suffixe, selon le point de vue. Mais ni les auteures ni les autrices n’existent en tant que telles dans la base du Robert…
La banque de dépannage linguistique9 (vitrine linguistique), enfin. Une sorte d’immense dictionnaire de nos amis québécois qui ont, eux, un ministre de la langue française… Tapez autri. Miracle : le terme autrice apparaît, suivi d’une douzaine d’exemples, et d’un fort-à-propos auteure-autrice, le tout complété par une petite dizaine d’homophones appropriés, comme actrice, dont l’étymologie est celle d’autrice. N’en jetez plus ; la coupe est pleine d’exemples, de renvois à des documents connexes, d’une liste de fonctions et métiers, de rappels grammaticaux. Une mine d’or pour tout curieux de la langue française, qui référence en outre les usages en « Europe francophone ». Elle semble exempte d’exclusions, d’archaïsmes ou d’approximations, et propose des listes de termes prudemment triés par ordre alphabétique. Pour autant, cet ordre débouche, pour l’entrée femme, sur une liste qui questionne : femme… à tout faire, adultère, âgée, allaitante, au foyer, battue, chef d’entreprise, cheffe d’entreprise. L’ordre alphabétique, que voulez-vous… neutre par excellence ? Oui. Mais le choix des exemples, ne l’est pas : adulée et altière auraient pris la place lexicographique d’adultère et allaitante avec bonheur, par exemple. L’honneur est presque sauf puisque l’entrée homme est suivie de… à battre (et, plus loin, d’à tout faire et d’au foyer également). Femme battue et homme à battre, l’égalité… bat son plein ! Ces exemples rappellent, si besoin était, que l’informartiste doit éprouver son logiciel en le testant encore et encore, en particulier sur les données sensibles. Et s’il le fait insuffisamment, c’est au commanditaire qu’échoit la responsabilité des réponses du logiciel sur lesdites données.
Le bilan est affligeant : trois monuments de la lexicographie française en ligne, trois types de biais sinistres : l’invisibilisation complète, l’annexion du féminin au masculin, et des exemples plus malheureux les uns que les autres.
En matière de données comme en matière d’algorithmes, la simple quête interactive de mots demeure parsemée d’embûches où le parti-pris se dispute avec le préjugé, l’invisibilisation avec le biais de genre. Mais sur le chemin de la neutralité, de l’inclusion, de la précision, les outils lexicographiques québécois caracolent en tête, loin devant leurs homologues français. Ils se heurtent encore à la gestion des exemples de qualificatifs, mais il est délicat de leur reprocher d’autres défauts. En outre, la mise à jour des définitions date souvent d’une année récente, voire de l’année en cours.
Enfin, l’ensemble est agrémenté de plusieurs dizaines de documents riches d’une approche dépassionnée de l’écriture inclusive qui traite des doublets, de la féminisation des adjectifs… et de plus d’une dizaine de manières, grammaticalement éprouvées, de parler et d’écrire un français inclusif. Cette approche bat froid, conséquemment, le point médian et les autres constructions dysgrammaticales à raison. Elles contreviennent en effet à la lecture des malvoyants et dyslexiques, tout en compliquant l’apprentissage de celle des enfants. Mais les outils inclusifs proposés sont si riches, et le discours global fait preuve d’une telle distanciation que le point médian et ses acolytes sont littéralement invisibilisés, ravalés au rang d’abréviations à éviter, sans effet négatif sur la politique globale d’inclusion proposée.
Ce niveau de qualité ne peut être atteint que par une collaboration continue entre linguistes et informartistes partageant indissociablement la responsabilité du choix et de l’organisation des données ainsi que celle des algorithmes permettant d’y accéder. Si cette collaboration est portée par volonté politique immarcescible, comme c’est le cas au Québec10, alors l’excellence en matière de conception et d’usage de bases de données lexicographiques complexes est à portée de main !
Gageons qu’un jour cette banque de dépannage linguistique sera enrichie d’un logiciel d’aide active à la transformation d’un texte quelconque en écrit inclusif en ne cédant à aucune exigence grammaticale, une sorte de correcteur inclusif, qui, comme ses homologues orthographiques et grammaticaux, facilitera grandement la rédaction de façon optionnelle.
L’informatique aura joué – avec la linguistique – un rôle sociétal important : faciliter significativement l’écriture inclusive en la mettant à portée du clavier de toutes et tous.
Yves Bertrand, professeur des universités à l’université de Poitiers ; avec la complicité graphique de Frédéric Havet, directeur de recherche au CNRS.
1 Barbarisme construit en référence au célèbre Art of computer programming de Donald Knuth, pour éviter opportunément l’usage lourd d’informaticien ou informaticienne.
2 Intentionnalité, au sens de conscience globale d’un but philosophique poursuivi, et non intention plus ponctuelle.
3 La précédente édition du dictionnaire de l’Académie française date de 1935.
4 Être humain défini par ses caractères sexuels, qui lui permettent de concevoir et de mettre au monde des enfants.
5 Chacun des grands groupes entre lesquels on répartit superficiellement l’espèce humaine […].
6 Une Langue, comme l’esprit du Peuple qui la parle, est dans une mobilité continuelle: dans ce mouvement, qui ne peut jamais s’arrêter, elle perd des mots, elle en acquiert. Quelquefois ses pertes l’enrichissent, et ses acquisitions la défigurent: quelquefois ses pertes sont réellement des pertes, et ce qu’elle acquiert n’est pas une richesse: quelquefois elle se perfectionne également par les mots qu’elle adopte, et par les mots qu’elle rejette.
7 Jacques Perriault, La logique de l’usage. Essai sur les machines à communiquer, Paris, Éd. L’Harmattan, 2008.
8 Alain Rey, L’amour du Français. Paris, Éd. Denoël, 2008.
9 https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/banque-de-depannage-linguistique
10 Office québécois de la langue française, Plan stratégique 2023-2027.
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26.06.2026 à 07:08
Thierry VIEVILLE
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Blog collectif publié en collaboration avec La Recherche et la Société Informatique de France