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🖋 Marc ENDEWELD
Journaliste et écrivain
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26.09.2023 à 12:43

Atos : la fuite en avant de Meunier et le bal des prédateurs

Marc Endeweld

Texte intégral (8475 mots)

Quand il se déplace à Paris, le magnat Daniel Kretinsky, surnommé le « nouveau Pac-Man du capitalisme français » par Les Echos, a ses habitudes au Meurice, un grand palace situé rue de Rivoli face aux jardins des Tuileries. Jeudi 31 août, c’est donc au restaurant de cet hôtel de luxe que le milliardaire tchèque retrouve pour un rapide déjeuner de travail son fidèle conseiller Denis Olivennes (qui est aussi président de sa filiale médias CMI France) et Alain Minc, l’homme qui conseille de nombreux grands patrons, dont Bertrand Meunier, le président d’Atos.

Tout début août, le groupe français de services informatiques avait officialisé, dans un communiqué alambiqué, la cession prochaine de sa filiale Tech Foundations (représentant plus de la moitié du chiffre d’affaires d’Atos) à la société EP Equity Investment (EPEI), la holding de Daniel Kretinsky. Un jour plus tôt, j’avais annoncé via ma newsletter « The Big Picture » cette opération présentée lors du conseil d’administration du 27 juillet d’Atos.

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Dans la torpeur de l’été, cette annonce n’avait guère suscité de réactions, à l’exception remarquée d’une tribune offensive publiée dans Le Figaro un jour après par de nombreux parlementaires LR qui s’inquiétaient d’une telle prise de contrôle pour la souveraineté stratégique de la France.

Alors, en cette fin août, les trois hommes ne se doutaient sûrement pas que l’opération Atos /Kretinsky allait affronter de telles difficultés et de telles oppositions qu’elle pourrait ne pas se réaliser au final. Durant des mois, le dossier Atos n’intéressait pas grand monde en dehors de quelques acteurs de la place de Paris. Mais en cette fin septembre, pour Atos et Bertrand Meunier, son président, c’est désormais l’hallali.

Meunier et son CA sous pression judiciaire

Depuis deux ans, le groupe informatique a subi un choc boursier considérable. Son cours de bourse a connu une dégringolade qui semble inexorable. Et cet été, l’annonce de la cession prochaine de la filiale d’infogérance Tech Foundations à Daniel Kretinsky a provoqué une nouvelle chute du cours amenant l’action à moins de 7 euros. « Ce qu’on oublie avec le temps, c’est qu’Atos était encore au CAC 40 il y a trois ans, et l’action valait alors 100 euros ! Aujourd’hui, à moins de 7, c’est une destruction de valeur considérable ! » s’indigne un des principaux petits actionnaires du groupe.

Étrange situation où la vérité des prix semble comme suspendue. Alors que le marché a durement sanctionné cet été Meunier et son plan Kretinsky de la dernière chance, le président d’Atos continue de rester à son poste contre vents et marées. Et ce, alors que une partie des actionnaires ne croient plus au discours de la direction d’Atos et de Bertrand Meunier.

Ainsi, depuis août, cinq actionnaires ont saisi l’Autorité des Marchés Financiers (AMF) pour se plaindre des conditions de l’opération et de l’opacité de la direction d’Atos. Jusque-là très silencieuse, l’AMF me répond par ces mots : « Je vous confirme que nous avons bien reçu des courriers d’actionnaires sur ce sujet. L’AMF étudie avec grande attention l’ensemble des courriers qui lui sont adressés. La communication sur les suites qu’elle donne à ces courriers n’est pas publique car comme je vous l’ai écrit en juillet, l’AMF ne fait aucun commentaire sur les dossiers en particulier. » Aucun commentaire donc, mais on sent poindre une inquiétude…

Mais l’offensive la plus frontale contre Bertrand Meunier a surgi la semaine dernière avec la judiciarisation du dossier. Les avocats du fonds Alix PM (basé à Singapour et contrôlé par Hervé Vinciguerra), actionnaire du groupe de services numériques avec 1 million d’ations, ont déposé une plainte contre X pour « corruption active et passive » auprès du Parquet National Financier (PNF). La plainte vise notamment deux dirigeants d’Atos, mandataires sociaux chargés de négocier la cession de Tech Foundations avec Daniel Kretinsky, qui leur a promis dans le même temps un généreux plan d’intéressement pour continuer de travailler avec lui. « L’affaire ne fait que démarrer, ça va donner des sueurs froides à l’establishment », s‘amuse un haut cadre du CAC 40 qui suit le feuilleton Atos avec effarement.

En réaction, le conseil d’administration d’Atos déplore dans un communiqué publié vendredi que les actionnaires aient choisi « plutôt que de rencontrer la société pour exprimer leurs points de vue et obtenir des réponses, de les médiatiser ». Depuis des mois pourtant, la direction d’Atos se mûre dans le silence face aux questions des actionnaires et des investisseurs. Manifestement, le groupe informatique préfère jouer la victimisation : « La critique systématique, injustifiée de la société et sa médiatisation orchestrée lui portent préjudice » et « fait le jeu des vendeurs à découvert ».

De fait, les saisies de l’AMF et cette plainte au PNF font peser également une pression maximale sur les administrateurs d’Atos. Les actionnaires, dont certains se sont réunis au sein de l’association Union des actionnaires d’Atos constructifs (UDAAC), ne cessent de protester contre la direction du groupe informatique et… son conseil d’administration. Avec 1 % des parts du groupe, Hervé Lescene, mène également la fronde. « Il existe un gros problème de gouvernance avec le président actuel et une partie des administrateurs. On a rien contre la personne, mais quand on cristallise autant la méfiance et qu’on n’a plus la confiance des actionnaires, il faut avoir l’élégance de céder la place », explique l’un de ces actionnaires.

« On se retrouve dans la même situation qu’au début des années 2000 avec Jean-Marie Messier chez Vivendi, ironise un observateur. Qui va siffler la fin de la récré ? Qui prend la responsabilité ? Alors que c’est un enjeu de place… » Au début des années 2000, Jean-Marie Messier s’était fait débarquer de la direction de Vivendi en partie par l’action du puissant Claude Bébéar, alors patron d’Axa, considéré alors comme l’un des « parrains » de la place de Paris, très soucieux de préserver sa bonne tenue.

Près de vingt-cinq ans plus tard, on peine à trouver un nouveau « parrain » capable de taper du poing sur la table. Ironie supplémentaire : Jean-Marie Messier, devenu banquier d’affaires, est aujourd’hui l’un des conseils de Bertrand Meunier à la tête d’Atos.

L’objet du courroux des actionnaires ? Le plan Kretinsky présenté le 1er août dernier, mais surtout ses conditions qui leur apparaissent totalement contraires à l’intérêt social d’Atos. Un des actionnaires en colère résume la situation : « Là où ils ont complètement exagéré, c’est de faire croire que Tech Foundations était cédé pour 100 millions d’euros, ce qui était déjà un prix très bas, alors que dans les faits, cette importante activité d’Atos est cédé à un prix négatif de 900 millions d’euros ! » Un autre s’interroge : « Je ne vois pas ce que Kretinsky va apporter à cet actif, créer quelle valeur, alors qu’il n’a aucune activité dans le domaine informatique. Et puis, on ne cède pas des activités dos au mur ».

Les actionnaires, les salariés vent debout… avec les banques ?

Sur l’apport de 1 milliard d’euros au BFR de Tech Foundations une fois vendu à Daniel Kretinsky, des analystes s’en étaient très tôt étonnés, et avaient posé la question lors de la présentation de l’opération, mais ils n’avaient obtenu aucune réponse de la part d'Atos. Et si le communiqué officiel évoquait une reprise d’une partie de la dette, il ne s’agissait en aucun cas de la dette bancaire, qui sera bien entièrement supportée par la société Eviden, qui regroupera à terme les actifs non vendus à Kretinsky, et dans laquelle celui-ci est censé monter à 7,5 %, avec l’aide du financier Marc Ladreit Lacharrière (Fimalac) avec lequel il est allié dans cette opération Atos comme dans le dossier Casino. Face à ce deal, un analyste s’emporte et n’hésite pas à parler de « communication mensongère » de la part du groupe informatique. Et d’analyser : « La transaction sous valorise l’activité d’outsourcing d’Atos, avec un paiement net de 900 millions en négatif. Cette décision aura un impact majeur sur le fonctionnement de l’entreprise. Cette succession de deals affaiblit le groupe. On est en train de créer deux entités affaiblies au bénéfice de Kretinsky ».

Les actionnaires sont furieux, mais ils ne sont pas les seuls. Les salariés le sont également. D’autant plus qu’ils sont nombreux à s’être engagés dans un fonds d’intéressement, avec une mise initiale de 5o euros par action… Certes, les salariés d’Atos sont éparpillés entre de nombreux sites en France et à l’étranger (Environ 30 000 salariés en Inde, 15 000 aux États-Unis), et une bonne partie d’entre eux sont mis à la disposition des différents clients, ce qui ne permet pas de fonder une culture groupe très forte, mais aujourd’hui, l’inquiétude est telle que la CGT a publié la semaine dernière un communiqué cinglant et s’opposant à la scission du groupe : « Dirigeants d’Atos, nous connaissons le montant des primes et dividendes que vous percevez, mais quelles sont les performances qui les justifient ? »

Plus grave encore pour Bertrand Meunier et la direction d’Atos : selon mes informations, les principales banques du groupe informatique, la JP Morgan et la BNP Paribas commencent à perdre patience, et estiment se retrouver régulièrement mises devant le fait accompli par les dirigeants d’Atos. Alors qu’il est prévu qu’elles garantissent la future augmentation de capital de 700 millions d’euros annoncée le 1er aout dernier pour la future société Eviden, rien n’est moins sûr, selon plusieurs sources, et ce, malgré les affirmations répétées d’Atos.

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À l’origine, le projet de scission d’Atos est une idée de Bertrand Meunier, comme je l’avais relaté dans une première enquête en avril dernier, secondé de ses conseils, les banquiers d’affaires David Azéma (Perella Weinberg Partners) et Grégoire Chertok (Rothschild & Co). Bertrand Meunier est peut-être un X Mines, mais c’est surtout un homme du private Equity et des LBO. Il est passé successivement ces dernières années par la Financière le Play, puis M&M Capital, PAI Partners, et enfin CVC Capital Partners. Le financier franco-britannique a fait fortune depuis les années 1980 (500 millions d’euros, ce qui attise la jalousie de certains selon Les Echos…) a également subi un échec cuisant en faisant racheter une filiale de Lafarge par PAI l’amenant ensuite à quitter la direction de ce fonds d’investissement. « Je me souviens qu’il avait dit par le passé à l’un de ses proches qu’il n’achèterai jamais une seule action Atos », persifle l’un des actionnaires. Au final, Meunier en a quand même acheté quelques milliers (d’actions Atos), mais c’est bien peu au goût de certains actionnaires.

Quand le plan A de Meunier tombe à l’eau

C’est à l’été 2021 que Meunier se met dans la tête de découper Atos en deux entités. Un découpage avant tout financier. Pour se constituer rapidement du cash, il se lance alors dans l’idée qu’il pourrait trouver en multipliant les cessions. Mais ce plan de scission, annoncé bruyamment en juin 2022, et que certains surnomment « le plan A », ne va pas se dérouler comme prévu.

Dans ce plan A initial, il s’agit surtout d’ouvrir le capital d’Evidian (censée devenir Eviden aujourd’hui) à un investisseur pour pouvoir financer la restructuration des activités moins profitables de Tech Foundations. Evidian intéresse beaucoup de monde car elle recèle la division BDS (Big Data & Security), héritage du mythique groupe Bull, concentrant les compétences françaises dans les supercalculateurs, et en contrat avec de nombreux acteurs de la Défense notamment pour la simulation de la dissuasion nucléaire, ou avec EDF pour assurer le contrôle commande de plusieurs centrales nucléaires du parc français. Les groupes Thales et Airbus regardent le dossier car ils convoitent tous les deux… BDS.

Mais, au final, c’est toute la justification financière de l’opération qui tombe à l’eau comme je l’avais exposé en avril. Car la valorisation estimée des deux entités n’est pas au rendez-vous. Les résultats 2022 d’Atos sont venus totalement chambouler les plans de Bertrand Meunier et de ses conseils : avec une sous performance inattendue d’Evidian, obtenant une marge opérationnelle de 5 % (et non de 10 % comme espérée), bien deçà de la concurrence (Capgemini est par exemple à 13 % en 2022), et avec une stabilisation de la situation de Tech Foundations. Dans ces conditions comment financer la restructuration de cette dernière entité par une activité moins rentable que prévue ?

Et puis, voyant Airbus et Thales s’intéresser à son opération, Bertrand Meunier tente de faire monter les enchères « Meunier se monte la tête entre Thales et Airbus et fait une proposition à 29,9 % sur 6 milliards de valorisation d’Evidian à l’époque », raconte un témoin des tractations d’alors. En février, Atos annonce en fanfare l’ouverture de négociations exclusives avec Airbus sur cette base… Mais le groupe aéronautique finit par comprendre, comme Thales avant lui, qu’il lui serait plutôt profitable de racheter la seule pépite que constitue BDS. Quel intérêt Airbus aurait-il tiré d’investir autant dans Evidian sans pour autant prendre le contrôle effectif des activités les plus stratégiques, BDS, et qui sont ses seules vraies cibles ? « Meunier a essayé de faire cracher au bassinet Airbus, ils ont mis du temps à s’apercevoir que c’était absurde de prendre juste 30 % d’une boîte sans vraiment avoir tout le pouvoir », explique la même source. Trop cher, pour un ensemble fonctionnant moins bien que prévu (Évidian), et sans pouvoir prendre réellement la main sur BDS. Airbus, par ailleurs sous le feu des critiques d’un fonds activiste sur cette opération, officialise unilatéralement l’interruption de ces premières négociations.

Kretinsky, le plan B de secours en mauvaise posture

Lors de ses communications, présentations aux actionnaires et déclarations publiques, Bertrand Meunier continue pourtant de présenter son premier plan de scission comme toujours en cours, alors qu’il a en réalité échoué avec le refus d’Airbus de jouer les investisseurs de secours auprès du groupe informatique. Un plan B se profile pourtant à l’horizon, et c’est Le Monde qui dévoile le pot aux roses dès début mars en publiant un article dévoilant des négociations entre Atos et Daniel Kretinsky pour le rachat de Tech Fondations. Or, fin juin, lors de l’Assemblée Générale des actionnaires, Meunier et son équipe ne fait aucune annonce sur l’avancée de ces négociations, et surtout, fait comme si tout se passait selon son plan initial. L’objectif pour le président d’Atos est alors de se faire réélire coûte que coûte malgré une fronde naissante des actionnaires avec fonds Sycomore qui souhaite officiellement le départ de Bertrand Meunier. Un actionnaire est aujourd’hui furieux de ce stratagème : « Le plan Kretinsky a été présenté après coup, après l’AG. En juin, lors de cette Assemblée générale, Meunier présente toujours le plan A comme si de rien n’était et sans toucher un mot sur son plan B de secours. S’il avait annoncé le plan Kretinsky à cette occasion, il n’aurait pas été réélu président ».

Une fois sa reconduction acquise, le président d’Atos se concentre alors en juillet sur la finalisation du deal avec Kretinsky… Et le 1er août, lorsque Atos annonce la cession prochaine de Tech Foundations, le groupe tente de faire croire qu’il s’agit bien de la concrétisation du plan A de Meunier sur la scission du groupe présentée depuis juin 2022. Il y a quelques jours encore, à La Tribune, Bertrand Meunier affirmait : « Cette opération (…) est parfaitement cohérente avec notre projet de séparation ». Or, il n’en est rien.

La mauvaise surprise pour les actionnaires, c’est qu’ils ont découvert dans la torpeur de l’été qu’Atos comptait réaliser, en parallèle de la cession de Tech Foundations, une importante augmentation de capital concernant Eviden, à laquelle doivent également participer Daniel Kretinsky et son allié Marc Ladreit de Lacharrière (on a tendance à oublier ce dernier alors qu’il est très important). Une augmentation de capital de 700 millions d’euros, soit le double de la valorisation boursière actuelle du groupe. Les actionnaires se sont donc sentis d’autant plus floués par la direction d’Atos qu’ils vont se retrouver par cette opération de la dernière chance avec une très importante dilution du capital à travers cette soudaine augmentation de capital.

Après tant d’attente et après tant de destruction de valeur, c’en est trop pour les actionnaires. Dès début août, les coups de fil fusent entre les petits actionnaires et les acteurs intéressés par le dossier Atos. Pas question pour eux de se faire traiter de la sorte. « Meunier s’est retrouvé en position de faiblesse face à Rothschild et Kretinsky. Il n’aurait jamais dû négocier dans ces conditions  », critique l’un d’eux. Résultat, en cette rentrée de septembre, la fronde anti-Meunier revient en force. Certains poussent à renverser le conseil d’administration actuel (et cherchent activement de nouveaux administrateurs potentiels) et à faire partir Bertrand Meunier. Pour cela, ils envisagent de convoquer une Assemblée Générale avant celle qui est prévue pour entériner l’opération Kretinsky. D’autres sont moins ambitieux et se satisferaient de constituer une minorité de blocage à la prochaine AG.

« Ceux-là ne sont pas prêts à s’attaquer au CA actuel. Il faut dire que s’attaquer au dossier Atos actuellement, c’est s’attaquer à tout le monde sur la place de Paris… », commente l’un des actionnaires les plus « activistes », pour qui l’heure n’est plus à la tergiversation. Autre difficulté pour les tenants d’un front anti-Meunier, ils ne sont pas tous d’accord sur les éventuels plans alternatifs car toute recapitalisation signifierait à court terme une dilution des actionnaires présents.

L’État entre attentisme et politique du pire

Dans ce contexte, Airbus est toujours sur les rangs pour récupérer BDS comme je l’avais annoncé en juillet dernier, tandis que Thales conserve un oeil dessus et reste en embuscade. D’autant plus que certains actionnaires seraient finalement favorables à une vente, seule, de BDS, dont plusieurs sources estiment la valorisation à 1,5 milliard d’euros, pour permettre au groupe de générer rapidement du cash tout en préservant son intégrité. D’autres au contraire sont vent debout contre une telle perspective de vendre les bijoux de famille, la pépite d’Atos.

La seule présence de BDS au sein d’Atos explique l'extrême nervosité des milieux de défense depuis le début des négociations entre le groupe informatique et d’éventuels acheteurs. Au sein de l’éco système défense français, la Direction des Applications Militaires (DAM), la Direction Générale de l’Armement (DGA), et le Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN), regardent de près le dossier, et « ne comprennent pas pourquoi l’Élysée ne bouge pas », comme me le confie un haut fonctionnaire. Ni l’Élysée, ni le ministre de la Défense, Sébastien Lecornu, ni Bercy, alors que Bruno Le Maire a été sollicité de nombreuses fois, tant par Bertrand Meunier que par ses adversaires.

Un attentisme, une passivité qui interroge de part et d’autre : « L’État n’a jamais voulu mettre au pot, notamment la BPI. Personne ne bouge, on l’a pourtant demandé à plusieurs reprises », nous fait-on ainsi savoir dans l’entourage de Meunier. Le président d’Atos a d’ailleurs demandé un rendez-vous avec Sébastien Lecornu. Officiellement, le gouvernement ne souhaite pas intervenir car Atos est une société de droit privé dont l’État n’est pas actionnaire. Des conseillers ajoutent que le seuil de 10 % d’investissements étrangers déclenchant le système de protection n’est pas atteint. Via les contrats défense d’Atos, et une partie des organismes publics comme Pôle emploi, qui sont également clients du groupe informatique, de multiples alertes ont été remontées tant à Bercy, qu’à Brienne, qu’à l’Élysée. Dans l’appareil d’État, de nombreux hauts fonctionnaires, très inquiets de la tournure des événements, ne comprennent toujours pas quelle est la position de l’État sur le dossier. Comme si en haut lieu la politique du pire prévalait…

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Il y a quelques jours, le magazine Challenges a ainsi rendu public une note confidentielle à destination de l’Élysée rédigée par l’ancien administrateur général du CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique), et ancien directeur de son pole défense chargé de la dissuasion nucléaire, la DAM (Direction des Applications Militaires) entre 2007 et 2015, Daniel Verwaerde. Celui ci estime que les choix actuels pourraient conduire tout simplement à « un démantèlement fatal à l’entreprise », une société majeure pour la souveraineté française, comme il le rappelle également dans sa note.

Entre Yazid Sabeg et David Layani

Daniel Verwaerde y défend l’idée d’un « plan de sauvetage d’Atos alternatif aux menaces de démantèlement », plus précisément « un plan alternatif préservant l’intégrité de l’entreprise et assurant son développement à moyen terme ». Cette figure de la dissuasion nucléaire s’oppose ainsi avec force à toute scission du groupe. Il propose ainsi pour cela une « augmentation de capital d’un milliard d’euros », et explique qu’« un nouveau pacte d’actionnaires (…) pourrait comprendre un ou deux acteurs reconnus de la défense, du numérique et de la cyber française avec un investisseur institutionnel » et envisage «  une gouvernance rénovée tant au niveau de la direction que du conseil d’administration ». Daniel Verwaerde est administrateur de CS Group, présidé par l’industriel Yazid Sabeg, commissaire à la diversité et à l'égalité des chances sous Nicolas Sarkozy, et qui, selon plusieurs médias, prépare un plan alternatif pour Atos. Dans son article, la Lettre A, souligne que Sabeg est « très introduit dans le milieu de la défense ».

Justement, plusieurs observateurs de la défense s’interrogent aujourd’hui sur l’action ces dernières semaines de David Layani, patron du groupe OnePoint, qui s’est intéressé assez bruyamment depuis l’automne 2022 au dossier Atos en étant allié au fonds d’investissement britannique ICG. Dans l’entourage de Bertrand Meunier, on fait vite comprendre que Layani « n’a pas de proposition et n’a pas un rond à ce jour  ». En juillet pourtant, j’avais été informé par plusieurs sources que David Layani avait réussi à trouver un accord avec la direction d’Atos pour racheter Eviden sans BDS. Depuis, le silence radio prime.

De fait, Layani, qui a rencontré tous les acteurs du dossier depuis des mois s’est fait particulièrement discret depuis mon article de juillet. Au point de susciter les hypothèses chez certains : « serait-il en fait en embuscade auprès de Daniel Kretinsky et son offre ? » Au sein de l’éco-système de la défense, on connaît en effet la proximité de ce jeune loup des affaires avec le couple présidentiel, comme avec Nicolas Sarkozy, ou David de Rothschild. L’homme suscite tant l’admiration que les moqueries (« David a une personnalité clivante », me confie l’un de ses proches), et de nombreux observateurs doutent de sa capacité à manager des activités aussi lourdes qu’internationales issues d’Atos. Les questions demeurent pour autant. Car au-delà de ses proximités politiques, Layani partage aussi de nombreuses connaissances communes avec le milliardaire Daniel Kretinsky, à commencer par Marc Ladreit de Lacharrière qui a appris à le connaître dans le dossier explosif de la succession du groupe Barrière. En tout cas, si en juillet, dans l’entourage de Meunier, on balayait l’impétrant d’un revers de la main : « David Layani fait beaucoup d’intox », en août, certains évoquaient l’hypothèse qu’il pouvait « essayer de racheter des morceaux à Kretinsky ».

Reste qu’au vu de l’évolution du dossier Atos, l’Élysée a fini par convoquer une réunion interministérielle (avec Bercy et Brienne) le 19 septembre dernier, selon Martine Orange de Mediapart. Présidée par Alexis Kohler, le puissant secrétaire général de l’Élysée, cette réunion était censée initialement aboutir à des arbitrages, selon les dires de hauts fonctionnaires. Au final, elle aurait abouti à la nomination de deux « commissaires du gouvernement » pour mettre « sous tutelle » Meunier selon Mediapart. Chez Atos, on se demande bien comment ces derniers vont pouvoir avoir le moindre pouvoir puisque l’État n’a aucun lien capitalistique avec le groupe.

Loin d’un désaveu clair à l’égard de Bertrand Meunier, l’Élysée chercherait surtout à gagner du temps… sans arbitrer, c’est-à-dire sans prendre une décision de poids sur l’avenir du groupe Atos. « L’Élysée est à la manœuvre. On a l’impression que le dossier Atos est devenu élyséen, et que tant que Kohler sera là, Meunier sera protégé. Résultat, les actionnaires sont passés à la lessiveuse », estimait en août un actionnaire. Cette semaine, le magazine Marianne, propriété de Daniel Kretinsky, rappelait que le magnat tchèque avait vu Alexis Kohler fin juin, et mettait carrément les pieds dans le plat au sujet du président : « Kretinsky a-t-il discuté d’Atos avec Emmanuel Macron du dossier en marge du dîner Choose France en mai, où il était placé à droite de Brigitte Macron et face au président ? »

Atos sous la tutelle de McKinsey

En attendant, Atos est surtout géré par des conseils externes. Si McKinsey a commencé à travailler pour Atos sous la direction de Thierry Breton, c’est en fait sous le mandat fugace de Rodolphe Belmer comme directeur général lors du premier semestre 2022 que la collaboration entre Atos et McKinsey a pris un tour bien plus considérable.

Selon mes informations, en janvier de cette année-là, un contrat de 80 millions d’euros sur un an entre le cabinet de conseil américain et le groupe de service informatique a été dans un premier temps retoqué par le comité d’audit et le conseil d’administration avant d’être renégocié à la baisse. Une chose est sûre : depuis 2022, Atos est l’un des principaux clients de McKinsey France. « Ils sont absolument à tous les étages », confie un salarié du groupe. Résultat, une grande partie du management est déresponsabilisé et ne s’occupe plus des opérations, d’autant plus que depuis deux ans, le plan de scission de Bertrand Meunier occupe tous les esprits. « Tout le monde discute de la découpe, et pendant ce temps-là, les gens ne s’occupent plus des clients, des salariés, des opérations », s’attriste un bon connaisseur d’Atos. « Il ne faut pas oublier que les principaux actifs d’Atos sont ses salariés. Ça peut vriller très vite, d’ailleurs, les clients partent de plus en plus » (de nombreux clients ont notamment un contrat à cheval entre les deux entités).

Les conseils ne sont pas uniquement chez eux chez Atos… Ils le sont aussi au sein du conseil d’administration, en étant régulièrement invités à assister aux réunions organisées souvent ces derniers temps en visio et en anglais. « C’est le modèle private Equity de Meunier : il ne peut pas prendre de décision sans avoir tous les conseils autour de la table », raille un actionnaire.

Déport tardif et panique à bord

Mais c’est bien sûr les management packages promis par Daniel Kretinsky à Nourdine Bihmane, actuel DG d’Atos, et à Diane Galbe, jusqu’à récemment secrétaire générale du groupe, qui suscite l’indignation chez les actionnaires. Une fois l’opération réalisée, ils toucheront respectivement 25 millions et 15 millions d’euros, en rejoignant Tech Foundations. « Avoir une package de 25 millions ça peut être dans l’ordre des choses dans le domaine du Private Equity pour remonter une boîte de cette taille. Mais le problème, c’est qu’ils ont négocié ça pendant la négociation du deal avec Kretinsky. Ils ne se sont pas déportés », analyse un observateur.

Selon nos informations, les deux hauts cadres d’Atos ne se sont en effet déportés que le 27 juillet, jour de la convocation du conseil d’administration pour la présentation semestrielle des résultats. Ce jour-là, les membres du conseil d’administration apprennent par Bertrand Meunier que Daniel Kretinsky est bien en négociation pour racheter Tech Foundations (comme je l’avais dévoilé dans mon article fin juillet), mais c’est également à cette occasion que le CA d’Atos découvre l’existence de ces management packages pour les deux principaux négociateurs d’alors !

Lors de cette séance du 27 juillet particulièrement riche en révélations, Bertrand Meunier aurait expliqué aux administrateurs qu’il est également surpris d’apprendre que Nourdine Bihmane, DG du groupe, et Diane Galbe, Secrétaire générale, vont pouvoir disposer de management packages de la part de Daniel Kretinsky l’acquéreur de Tech Foundations.

Ce que conteste en privé Nourdine Bihmane auprès de ses proches : « Meunier était parfaitement au courant », explique-t-il auprès l’un d’eux. De fait, ce 27 juillet, le conseil d’administration a demandé à Meunier de prendre le lead dans les négociations avec Kretinsky. « Mais il n’attendait que ça en fait », persifle l’un de ses ennemis. Aujourd’hui, l’entourage de Bertrand Meunier tente de minimiser la situation en expliquant que bien évidemment « tout cela s’est fait dans les règles, et que l’ensemble de la direction et Bertrand Meunier était au courant au préalable de la situation de Nourdine Bihmane et Diane Galbe. C’est une pratique tout à fait courante ».

En coulisses, c’est pourtant la panique. Quand sort l’article de Mediapart en août, Atos choisit de dessaisir discrètement Diane Galbe de sa fonction de secrétaire générale. Dans la précipitation, il est décidé que cette dernière rejoigne en avance la team Kretinsky, mais en réalité, elle finit par être « exfiltrée » à Tech Foundations en attendant la vente à Daniel Kretinsky. « Aujourd’hui, elle n’apparaît nulle part, elle n’est plus dans les hautes sphères du groupe, elle a totalement disparu de la circulation  », constate un haut cadre d’Atos.

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Enquête sur les administrateurs et nouveau secrétaire du conseil

Autre objet d’interrogation de la part des actionnaires : le conseil d’administration décrit par certains comme « ectoplasmique en dehors de quelques individualités ». « Meunier l’a constitué à sa main », critique un observateur particulièrement remonté contre la direction d’Atos.

On y trouve ainsi Jean-Pierre Mustier, un polytechnicien issu de la même promotion que Frédéric Oudéa et très proche de Bertrand Meunier. Comme lui, il est un pur produit du private Equity et un ancien banquier de la Société Générale (pour l’anecdote, il a été l’un des supérieurs de Jérôme Kerviel et a commencé sa carrière dans les années 1980 comme trader sur les produits dérivés). Selon plusieurs sources, Mustier a tenté d’apparaître ces derniers mois comme un éventuel successeur à Meunier à la tête d’Atos. Au vu de la dégradation rapide du dossier, il n’est pas sûr que sa proximité avec l’actuel président du groupe lui soit désormais favorable. Au sein du conseil d’administration, il peut compter sur le soutien de Carlo d’Asaro Biondo, un ancien de chez Google et de Lagardère, désormais conseiller principal au Boston Consulting Group (BCG).

Depuis le début de la crise à Atos, tous les regards se tournent vers le conseil d’administration. Dans son interview à La Tribune, Bertrand Meunier tient à expliquer : « Il faut également souligner que le conseil d'administration d'Atos est constitué aujourd'hui en majorité d'administrateurs non français. Personne n'a fait la moindre remarque sur ce sujet, y compris nos interlocuteurs publics ainsi que ceux du secteur de la défense avec lequel nous travaillons principalement dans le cadre de nos activités de cybersécurité et de calcul haute performance ». Pourquoi ces précisions ? Peut-être parce que la très secrète direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD), appelée précédemment la DPSD (pour direction de la protection et de la sécurité de la Défense), chargée notamment du respect du « secret Défense », ce niveau d'habilitation d'accès à un document gouvernemental ou militaire, a discrètement enquêté sur les administrateurs du groupe, en particulier l’américaine Elizabeth Tinkham, et les britanniques Kat Hopkins et Vernon Sankey.

Dans son interview à La Tribune, Bertrand Meunier explique également que « des experts indépendants ont supervisé le processus et suivi les négociations avec EPEI [Daniel Kretinsky] notamment pour s'assurer de l'absence de conflit d’intérêt (…) Nous leur avons demandé un rapport qui a été présenté lors du conseil qui a approuvé l'opération. Ils ont conclu qu'il n'y avait pas de conditions inhabituelles dans le projet de management package. » Ces experts sont en fait Finexsi et BTSG, experts auprès des tribunaux de commerce, mais selon nos informations, ils n’ont été nommés qu’en fin de négociations. Et s’ils ont approuvé oralement l’opération devant les administrateurs, leur rapport n’aurait toujours pas été rendu. J’ai cherché à les joindre pour les interroger sur ces points, sans succès.

Reste que BTSG, c’est Marc Sénéchal, un expert devenu incontournable dans le CAC 40, « l’homme qui dénoue les dossiers sensibles », comme le présente le Figaro dans un article de l’année dernière. Il est d’ailleurs présent, comme conciliateur, dans le dossier Casino. « Ce sont les mêmes personnages que l’on retrouve partout ! », s’étonne un banquier d’affaires.

Ce n’est pas les seules curiosités du dossier Atos concernant la gouvernance. Alors que Mediapart a souligné dans un récent article que les procès-verbaux des réunions du CA étaient disponibles tardivement, j’ai appris que le secrétaire du Conseil d’administration, Henri Giraud, un haut cadre du groupe spécialisé dans le droit boursier et des sociétés, a été dessaisi de sa fonction au cours de l’été alors qu’il avait la réputation d’être très scrupuleux dans la retranscription des réunions du conseil. Un secrétaire envoie habituellement les invitations aux administrateurs et retranscrit les minutes du conseil sur PV. Selon mes informations, Bertrand Meunier a demandé ces dernières semaines à l’avocat d’affaires Jean-Michel Darrois, grande figure du capitalisme parisien, de remplacer Henri Giraud dans cette fonction. Rappelons que le cabinet Darrois Villey Maillot Brochier est l’un des conseils d’Atos : c’est l’avocat Bertrand Cardi qui s’occupe du dossier.

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La peur d’une « banqueroute »

Clairement, depuis quelques jours, la pression juridique et judiciaire s’intensifie sur le management d’Atos, mais c’est surtout la pression financière qui fait craindre le pire pour l’avenir immédiat du groupe informatique. Au coeur de l’été, la directrice financière Nathalie Sénéchault a été remplacée sans ménagement par Paul Saleh, un américain passé par la direction financière de Walt Disney. « La directrice financière a été virée, car elle s’est opposée au deal avec Kretinsky et a tiré la sonnette d’alarme sur la situation du manque de cash disponible », croit savoir un actionnaire.

De fait, comme je l’avais souligné au cœur de l’été dans mes deux précédents articles, Atos consomme trop de cash ces derniers mois. La direction du groupe informatique a expliqué cette situation par les coûts de la réorganisation en cours, et s’est engagée lors de la présentation des résultats semestriels à réduire à zéro les pertes de cash sur le second semestre de 2023. Mais comme je l’ai rappelé un peu plus haut, la démobilisation générale au sein du groupe commence à peser lourd sur la rentabilité des différentes opérations et contrats. « Actuellement, c’est carrément le business qui brûle du cash. Le groupe perd actuellement jusqu’à 100 millions par mois ! » s’inquiète un observateur.

À cela s’ajoute le besoin de refinancer tout prochainement la dette. Comme je l’avais expliqué dès juillet, si aujourd’hui l’exploitation continue de perdre de l’argent, le pire est à venir avec le remboursement de la dette l’année prochaine (l’échéance doit en effet intervenir à la fin 2024, comme Atos a fini par le reconnaître dans son communiqué du 1er août comme je le soulignais dans un tweet). Le groupe doit obtenir un consentement des banques : « Mais c’est intenable par rapport à l’environnement du marché de la dette ! » s’exclame un analyste. « Par ailleurs, si les actionnaires ne veulent pas remettre au pot, les banques ne voudront pas de nouveau avancer… Or, au vu de leurs échéances, ils sont obligés de créer une nouvelle dette et donc de négocier auprès des banques pour pouvoir refinancer le groupe. »

Ces dernières semaines, Atos a essayé de convaincre ses banques (BNP Paribas JP Morgan) que seule la cession de Tech Foundations lui permettra de sortir de la spirale infernale. La direction a essayé de gagner du temps en renégociant les échéances du remboursement de sa dette. C’est expliqué dans le communiqué du 1er août : « Atos est très confiant pour obtenir auprès de son syndicat bancaire, les waivers nécessaires ». Dans l’entourage de Bertrand Meunier, on ne cache plus la gravité de la situation : « soit le split et la vente se font, soit on va au tapis. Si rien n’est fait, c’est malheureux de le dire, mais on va tout droit à la banqueroute ». Le mot est lâché. Une manière de dramatiser la situation et de faire pression sur les administrateurs et les actionnaires ? L’ensemble des observateurs du dossier Atos convient aujourd’hui que le risque d’une cessation de paiement dans les prochains mois est à prendre au sérieux.

Comme pour Casino, vers une sauvegarde accélérée ?

C’est pourquoi le scénario de l’appel à une « conciliation accélérée » notamment via le CIRI (Comité interministériel de restructuration industrielle), que j’annonçais dans un tweet, est de plus en plus évoqué en off sur la place de Paris. Cette nouvelle « procédure de sauvegarde accélérée », instaurée par une ordonnance du 15 septembre 2021, donne la possibilité, lorsqu’une société se retrouve en grande difficulté financière, de se passer dans l’urgence de l’avis des actionnaires et d’une partie minoritaire des créanciers pour mettre en œuvre un plan de restructuration. Cette procédure a déjà été mise en oeuvre dans les dossiers Orpea et Casino. « Conçue pour être une voie de sauvetage rapide pour les entreprises en difficulté, elle est opaque pour la plupart des parties prenantes, y compris les actionnaires et les employés, et trop favorable aux banques, dénonce un expert. Les détails de la restructuration, souvent négociés à huis clos entre les dirigeants de l’entreprise et les créanciers, demeurent en grande partie inconnus du grand public et même des employés ».

Mais même pour les banques, ce scénario n’est pas une réelle alternative. Car celles-ci marchent aujourd’hui sur un fil, essayant d’éviter tout soutien abusif ou toute rupture abusive de contrat. Et question image, elles n’ont pas du tout envie de porter la responsabilité de ce désastre industriel. « Meunier a mis les banques dans la seringue et ces dernières ne sont pas contentes », croit savoir une source présente dans le dossier. Une fois encore, le capitalisme français semble devenu ivre de l’ardoise magique permise par cette nouvelle procédure de sauvegarde accélérée. « Manifestement, Bébéar aujourd’hui s’appelle Kohler », ironise la même source. À se demander si la chute d’Atos n’est pas voulue pour mieux assurer un dépeçage à l’abri des regards.

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17.09.2023 à 19:09

P4 de Wuhan : quand les « éléments de langage » français tombent à l’eau

Marc Endeweld

Texte intégral (6928 mots)

Le laboratoire haute sécurité de Wuhan dit « P4 » ou « BSL 4 » (biosafety level 4), construit avec l’aide de la France, est un dossier en train de devenir dans notre pays une véritable cold case, une affaire classée. Depuis bientôt quatre ans, aucun responsable politique ne s’est emparé du sujet, de la majorité aux partis d’opposition les plus contestataires. Au parlement, aucune commission d’enquête n’a été mise en place. Aucun responsable français ayant participé au programme d’échange technique et scientifique entre la Chine et la France, lancé après un accord d’État à État signé en 2004 sous l’impulsion de Jacques Chirac, n’a été interrogé.

Alors qu’aux États Unis, l’hypothèse d’une fuite de laboratoire à Wuhan à l’origine de la pandémie de Covid 19 a suscité un vaste débat national, au vu des collaborations scientifiques entre les deux pays, en France, on attend que les scientifiques se prononcent définitivement sur cette hypothèse. En l’absence de réponse, pas question en France d’en faire un sujet de polémique médiatique (en dehors de quelques articles de presse, notamment dans Le Monde via le travail du journaliste Stéphane Foucart ou Le Point qui y a consacré plusieurs dossiers) ou de susciter un quelconque débat politique sur une éventuelle co-responsabilité du pays. À la télévision, seul Envoyé Spécial sur France 2 s’est emparé du sujet de l’origine de la Covid 19 en mars 2021, ou encore le journaliste politique Patrick Cohen dans l’émission C à vous sur France 5 en juin 2022 qui en a consacré sa chronique (mais en centrant son propos sur le scénario d’un virus qui serait issu de la recherche américaine, voire d’un laboratoire américain… scénario aujourd’hui principalement porté par la diplomatie chinoise).

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« En France, il n’y a eu aucune enquête officielle sérieuse sur la question.»

Dans ce contexte, le livre du journaliste Jérémy André « Au nom de la Science » publié au printemps dernier (Albin Michel, 21,90 euros), est salutaire et courageux. Correspondant Asie de l’hebdomadaire Le Point, André expose à ses lecteurs une enquête minutieuse à partir de nombreux documents exclusifs. Et au terme de celle-ci, il ne peut que déplorer dans sa conclusion : « En France, il n’y a eu aucune enquête officielle sérieuse sur la question. Maintenant que la sidération provoquée par les premières années de la pandémie est passée, il serait temps que l’opinion et les parlementaires se réveillent et exigent de l’État des réponses à ces questions : pourquoi l’accord de coopération entre la France et la Chine de 2004 ne nous a pas permis de mieux gérer le Covid 19 ? L’institut Pasteur, Alain Mérieux ou l’exécutif français ont-ils pu être informés de ce qui s’est passé à Wuhan ? »

Comme je le soulignais dans mon livre L’Emprise (Seuil, janvier 2022, Points, juin 2023), dans lequel je consacrais un chapitre à la pandémie de Covid-19 (« Les mystères de Wuhan »), si l’hypothèse d’une fuite de laboratoire n’est toujours pas avérée sur un plan scientifique, l’absence de transparence de la Chine comme des autres États sur les laboratoires haute sécurité devrait au moins susciter des questions, tant dans les médias qu’au sein de la représentation nationale dans un pays démocratique comme la France.

Depuis trois ans, tout au long de ses articles d’enquête pour Le Point sur la pandémie de Covid 19 et sa gestion par l’État français, Jérémy André a patiemment produit ce travail journalistique de transparence. Son livre traite autant de la réaction de l’État français à la pandémie de Covid-19 que des questions relatives à l’origine du virus, qu’aux débats aux États-Unis. Une enquête tout azimut, sur plusieurs continents. Sur le volet français de l’affaire, c’est grâce à Jérémy André qu’on a appris que début janvier 2020, Jérôme Salomon, directeur de cabinet d’Agnès Buzyn, alertait par SMS sa ministre sur la présence d’un laboratoire P4 à Wuhan alors que les premiers signes d’un début d’épidémie dans la mégalopole chinoise se multipliaient.

« Mardi 7 janvier, à 18h08, Agnès Buzyn envoie un court SMS à Jérôme Salomon, le directeur général de la santé :

- Des nouvelles de l’épidémie chinoise ? demande-t-elle.

- Élément troublant, Wuhan abrite le P4, précise Salomon.

- Le P4 n’est a priori pas fonctionnel, répond la ministre.

- A priori, lâche le DGS, mystérieux.» 

« Le but est de dire que c’est un labo chinois géré par les Chinois »

C’est ainsi que quelques jours plus tard, la ministre de la santé envoie à ses « chefs » directs, Édouard Philippe et Emmanuel Macron, deux SMS quasi identiques dans lesquels elle « suspecte le labo P4 de manipuler le virus », comme le dévoile Jérémy André dans « Au nom de la science ». La ministre demande immédiatement à ses collaborateurs de vérifier auprès du SGDSN (Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale). Rapidement, des « éléments de langage » sont également commandés par le cabinet de la ministre de la Santé qui se demande comment gérer les premiers articles de presse à propos de la présence d’un laboratoire haute sécurité à Wuhan : « Le sujet P4 monte, je veux bien une première trame dès que possible », écrit dans un mail le conseiller crise de la ministre au SGDSN. Jérémy André dévoile alors la réponse du SGDSN sous la forme d’une note confidentielle transmise au cabinet de la ministre :

« En 2017, les autorités chinoises ont informé la France de leur décision d’accréditation de ce laboratoire pour manipulation effective de pathogènes de classe 4 limités à Ebola, Nipah et au virus de la fièvre hémorragique de Crimée Congo.

Sur la période considérée, aucune information ou indication d’activité ne permet d’envisager la présence de pathogènes autres que ceux pour lesquels le laboratoire est accrédité ».

En guise de commentaire sur cette note confidentielle, Jérémy André cite anonymement dans son livre un conseiller à la Direction Générale de la Santé : « le but est de dire que c’est un labo chinois géré par les Chinois ». Cette citation permet manifestement au journaliste d’ironiser sur la situation.

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Préparer des « EDL sur le P4 de Wuhan »

Car cette note va très vite servir de base pour les différentes sources officielles de l’État français, leur permettant ainsi de multiplier les « off » auprès des journalistes qui commencent à poser des questions sur le dossier P4 Wuhan en ce début de pandémie, alors que les réseaux sociaux bruissent de rumeurs. Très vite après cette demande auprès du SGDSN, la ministre avait ainsi demandé à son directeur de cabinet de préparer des « EDL sur le P4 de Wuhan », comme on l’apprenait déjà dans un long article du Point en juillet 2022. Par « EDL », comprendre les fameux « éléments de langage » à utiliser auprès de la presse ou tout autre interlocuteur.

Dès le 30 janvier 2020, dans une interview sur le site internet de Marianne, le journaliste Antoine Izambard, du magazine Challenges, qui avait écrit quelques mois plus tôt un livre sur les relations entre la France et la Chine (Il avait consacré un chapitre entier au P4 de Wuhan et s’était rendu sur place pour visiter le laboratoire en 2019), explique ainsi : « Le P4 a été par ailleurs accrédité par les autorités chinoises pour effectuer des recherches sur les virus Ebola, la fièvre hémorragique de Congo-Crimée (CCHF) et le Nipah (NiV) mais toujours pas pour le SRAS ou les coronavirus. »

Alors que les utilisateurs des réseaux sociaux commençaient à faire « monter » dès janvier 2020 la thématique du laboratoire haute sécurité P4 à Wuhan, il s’agissait donc d’assurer qu’il ne pouvait y avoir de liens entre la pandémie de Covid 19, une maladie liée à un coronavirus, et les éventuelles activités au sein du P4 de Wuhan, en partie construit avec l’aide de la France, rappelons-le.

Réunions de l’OMS à huis clos à Genève en janvier 2020

De mon côté, ce n’est pas après coup que j’ai pris connaissance de cette interview d’Antoine Izambard dans Marianne. Dès janvier 2020, je l’ai lue attentivement car, comme je l’explique dans L’Emprise, j’étais informé au même moment par une très bonne source de l’état des discussions au sein de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) sur l’émergence de ce coronavirus à Wuhan, alors que des réunions de crise avaient été convoquées en urgence au siège de l’organisation à Genève.

Ces discussions se tiennent à huis clos au comité d’urgence de l’OMS, et elles sont alarmantes : ma source m’explique que la situation est en réalité « très grave », « hors de contrôle » même, que le virus se transmet principalement par « aérosolisation » (par l’air donc), et que sa séquence génétique est considérée comme « suspecte » au sein de ces réunions de l’OMS. Les scientifiques qui participent alors à ce comité d’urgence craignent un « gros risque de mutation du virus » en l’absence de vaccin et l’« aggravation de sa viralité », et prédisent déjà une « récurrence constante l’année prochaine ». Dans un échange de SMS datant du 10 février 2020 que j’ai pu consulter des mois après, entre une de mes sources et une responsable haut placée dans la structure sanitaire mondiale qui participait à ces réunions, les éléments sont même plus précis : « la source labo (manipulation) se confirme elle me dit ».

Le jour suivant, le 11 février, le patron de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, tente d’ailleurs d’alerter l’opinion publique mondiale en qualifiant l’épidémie de « très grave menace » pour le monde, en préambule d’une conférence de presse qui passe inaperçue dans les médias français, bientôt focalisés sur l’« affaire » des sextapes de Benjamin Griveaux.

Justement, à la fin février 2020, n’étant pas un spécialiste de ces sujets et étant incapable de vérifier ces éléments immédiatement, je me contente de relayer sur twitter, onze jours plus tard, une nouvelle conférence de presse du patron de l’OMS dans laquelle ce dernier explique que « le virus est aéroporté » (ce que les autorités sanitaires françaises et les responsables politiques nient alors au grand public) et qu’il a « plus de puissance, de virulence » qu’Ebola, bien que les deux virus sont très différents (le second étant plus létal) : « Nous le prenons plus au sérieux », souligne ainsi le patron de l’OMS. Une alerte significative mais, à l’époque, certains médecins « experts » des plateaux de télé continuent de présenter ce virus comme une grippe un peu rude…

On l’a oublié, mais le sentiment alors dominant en coulisses est qu’il ne faut surtout pas provoquer de panique parmi la population. Et puis, les médias restent focalisés sur l’affaire Griveaux. Résultat, quelques jours plus tard sur Facebook, alors que j’ai écrit un statut pour expliquer que ce nouveau coronavirus se transmet par l’air, certains de mes contacts ironisent sur le « sensationnalisme » de ma modeste alerte.

Du Washington Post à Rupert Murdoch

En Chine, Wuhan est la Mecque de la recherche virologique. En plus de l’Institut de virologie, sont installés dans cette mégalopole de 11 millions d’habitants une grande université, un institut de technologie, l’université agricole de Huazhong ou encore le Centre de contrôle des maladies de la province du Hubei. Toutes ces institutions disposent de laboratoires de type BSL-2 ou BSL-3, des niveaux de sécurité inférieurs au BSL-4. Les services de renseignement du monde entier se sont pourtant focalisés sur le laboratoire BSL-4, livré par la France, car cette technologie est duale, c’est-à-dire utilisable pour des activités à la fois civiles et militaires.

Dans la presse mondiale, il faudra attendre le printemps 2020 et deux grands articles du Washington Post pour que le sujet des laboratoires de Wuhan commencent à être sérieusement évoqué. Le premier, publié dès le 4 avril, est celui de David Ignatius, qui envisage l’hypothèse d’une fuite de laboratoire. Le second, écrit par le journaliste Josh Rogin, révèle le 14 avril deux câbles diplomatiques (des messages transmis par l’ambassade américaine de Pékin) faisant état des doutes de diplomates américains quant aux conditions de sécurité des expériences menées à l’Institut de virologie de Wuhan qu’ils avaient pu visiter en janvier 2018. Dès le lendemain, lors d’une conférence de presse, le président Donald Trump annonce que les États-Unis mènent une enquête sur le laboratoire. Dans les jours qui suivent, la polémique enfle au niveau international. Le 16 avril, dans une interview au Financial Times, Emmanuel Macron évoque à demi-mot le sujet : « il y a clairement des choses qui se sont passées que nous ne savons pas ».

À la même époque, cela a été peu relevé en France, mais l’Australie, par l’intermédiaire de son Premier ministre Scott Morrison, réclame également une enquête indépendante sur ce qu’il s’est passé en Chine et sur l’origine du virus. Au niveau de la presse mondiale, c’est d’ailleurs les journaux appartenant à Rupert Murdoch, le magnat australien, qui ont été les premiers à relayer avec force l’hypothèse d’une fuite du virus et qui ont mené des grandes enquêtes sur les laboratoires de Wuhan (notamment The Wall Street Journal, The New York Post, The Times), alors qu’à l’inverse des institutions de presse comme The New York Times ou The Guardian ont toujours été prudentes vis-à-vis d’une telle hypothèse, privilégiant le scénario d’une émergence via une zoonose.

Il n’existe pas de réglementation internationale sur les P4

En France, la presse, du Figaro à Radio France, commence à publier une série d’articles sur le fameux laboratoire P4 de Wuhan à partir de la fin avril 2020. Dans ces articles, il est souvent rappelé que les coronavirus ne sont généralement pas étudiés dans ce type de laboratoires de très haute sécurité. Mais comme je l’avais rappelé dans L’Emprise, il n’existe pas, en réalité, de réglementation internationale à ce sujet comme me l’avait expliqué une experte de l’OMS. « En général, un pathogène est supposé n’être manipulé que dans la classe de laboratoires correspondante mais il n’y a pas de réglementation internationale, et même au sein de chaque pays la règle peut varier », écrit aujourd’hui avec justesse Jérémy André. Autre élément de langage largement relayé au printemps 2020 : ces laboratoires P4 sont infaillibles, un accident d’exploitation ne peut survenir. Or, lorsque j’avais enquêté pour L’Emprise, j’avais découvert au contraire que la technologie du confinement (issue des recherches dans le nucléaire tant en France qu’aux États-Unis), n’avait jamais été infaillible et que nombreux incidents étaient survenus par le passé.

Enfin, tous ces articles publiés alors dans la presse française au printemps 2020 soulignent aussi l’inexistence depuis plusieurs années de collaboration active entre l’Institut de virologie de Wuhan et les différentes institutions françaises. Il est expliqué que les responsables chinois n’auraient pas joué le jeu de la coopération pourtant prévue initialement, et que les scientifiques français auraient été peu à peu mis à l’écart. Dans un long article du Point, dans lequel interviennent publiquement différents responsables politiques français, notamment les anciens Premiers ministres Jean-Pierre Raffarin et Bernard Cazeneuve, l’histoire racontée est quelque peu différente : la responsabilité de la faible coopération n’est plus mise sur le dos des Chinois, mais sur celui des hauts fonctionnaires de la défense en France, qui se sont toujours opposés à l’ouverture d’un laboratoire P4 en Chine, craignant notamment le détournement de cette technologie à des fins militaires.

Le 7 mai 2020, la Chine réagit aux accusations et rappelle notamment que « le labo P4 de Wuhan est [le fruit d’] une collaboration entre les gouvernements chinois et français ». Deux jours plus tard, le 9 mai, une dépêche AFP confirme, en forme de réponse, que le laboratoire P4 de Wuhan « mène des recherches avec des scientifiques français », mais que « cette collaboration, entamée en 2017, est encore balbutiante ». Dans cet article, on apprend qu’il existe « un grand programme » en cours entre la France et le laboratoire P4 de Wuhan sur le virus Nipah, un pathogène très dangereux découvert en Asie du Sud-Est. On le voit, côté français, les éléments de langage se multiplient en ce printemps 2020, et se contredisent parfois, entre « collaboration balbutiante » et « grand programme ».

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L’institut Pasteur a signé un accord de collaboration avec le P4 de Wuhan

Or, comme je l’ai découvert en enquêtant pour mon livre L’Emprise, les liens entre la communauté scientifique française et l’Institut de virologie de Wuhan sont loin d’être coupés lorsque survient la pandémie de Covid-19. Et à travers son livre « Au nom de la science », Jérémy André apporte de nouveaux et nombreux détails confirmant mes informations. Dans un chapitre intitulé « Que cache Paris ? », il dévoile ainsi que Christian Bréchot, directeur du réseau Pasteur, a lui-même signé un accord en 2016 avec l’académie des Sciences chinoises selon lequel Pasteur Shanghai et l’Institut de virologie de Wuhan étaient censés établir un « laboratoire de recherche commun ». Fin 2017, le projet a commencé à se matérialiser avec la signature d’un nouvel accord, le « G4 », groupe de recherche de quatre ans, basé à l’Institut Pasteur Shanghai (IPS), et unissant le P4 de Wuhan, l’Académie des sciences chinoise, l’Institut Pasteur et la fondation Mérieux, doté de 150 000 euros annuels.

À l’été 2018, Frédérique Vidal, alors ministre de la Recherche et de l’Enseignement supérieur est en visite en Chine accompagnée d’Yves Lévy, patron de l’Inserm et alors président du comité de pilotage des accords entre la Chine et la France de 2004 (il est par ailleurs le mari d’Agnès Buzyn). Vidal et Lévy tombent de leur chaise, selon le récit qu’en fait Jérémy André, quand ils apprennent que l’institut Pasteur (via son laboratoire de Shanghai) a signé un accord de collaboration avec le P4 de Wuhan en lisant cette note confidentielle préparée par l’ambassade française :

« L’accord G4 signé en avril 2018 par la Fondation Mérieux, l’Institut Pasteur Paris, l’Académie des sciences de Chine et l’institut Pasteur de Shanghai a été monté dans l’esprit d’être rapidement opérationnel : équipes de chercheurs identifiées, avec des moyens financiers confirmés et un plan de mise en oeuvre sur cinq ans. Il intègre largement la finalité sociale et sociétale de la lutte contre les MIE [maladies infectieuses émergentes] et pourrait constituer une bonne base pour initier rapidement des projets dans le P4 de Wuhan et y assurer une présence française dans le cadre de son utilisation ».

La délégation française en Chine apprend alors que des recrutements ont déjà été opérés ou sont en cours. Cette collaboration a pourtant toujours été niée par l’institut Pasteur à Paris : « Interrogée par mail sur le fait que sa page de lutte contre la désinformation nie toute coopération avec les laboratoires de Wuhan, la communication de Pasteur n’a pas répondu à nos questions », précise Jérémy André. Face à la presse, l'institut Pasteur, qui, au cours de la pandémie, a très peu communiqué contrairement à l’institut allemand Robert-Koch, a semble-t-il choisi l’opacité et la rétention d’informations. Ainsi, lors de mon enquête, un scientifique de Pasteur, que j’avais interrogé en « off », m’avait assuré que la direction de la communication de son institution lui avait demandé au printemps 2020 de ne pas évoquer l’hypothèse d’une fuite de laboratoire à Wuhan dans ses déclarations publiques. En mars 2023, Pasteur a en tout cas décidé de se retirer de son antenne chinoise à Shanghai.

Désaccords entre Lévy et Gourdault-Montagne sur l’accréditation du P4

Ces incohérences de Pasteur ne sont pas les seules « bombinettes » que dévoile Jéremy André dans son livre. Au journaliste du Point, Yves Lévy assure ainsi s’être opposé avant 2018 à l’accréditation du laboratoire P4 par la France, une accréditation pourtant promise en plus haut lieu au début du quinquennat d’Emmanuel Macron : « La responsabilité de l’accréditation et de la qualité, c’est de la responsabilité des Chinois. Depuis le début, je suis en opposition avec cette décision, témoigne Yves Lévy, qui a été prise au ministère des Affaires Étrangères en présence de Mérieux par Maurice Gourdault-Montagne, alors secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, et qui a été de promettre que la France devait assurer la partie technique. Nous ne pouvons pas assurer la partie technique. » Pourtant, à travers un avenant à l’accord de 2004 obtenu par les Chinois et signé quatre plus tard, il était bien écrit « noir sur blanc que la France fournirait une “assistance technique” pour la “conformité aux normes” », comme le souligne Jérémy André. Rappelons au passage que Maurice Gourdault-Montagne était ambassadeur à Pékin entre 2014 et 2017, et a été nommé secrétaire général du Quai d’Orsay entre 2017 et 2019, par Emmanuel Macron en personne et contre l’avis du cabinet de Jean-Yves le Drian au ministère des Affaires étrangères.

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Ce désaccord entre Lévy et Gourdault-Montagne est illustré par une note blanche datant 18 juillet 2018 produite par les services de l’Inserm, dans laquelle est souligné que « la notion de la responsabilité de la France en cas de problème survenant au cours de l’exploitation du P4 de Wuhan semble mal encadrée ». Surtout, dans ce document dévoilé dans le livre de Jérémy André, il est mentionné que l’Inserm avait été averti par la Chine que le laboratoire P4 de Wuhan était alors en phase de test avec des pathogènes de classe 3 comme des coronavirus : « Nous avions d’ailleurs été informés par la partie chinoise que la prise en main du laboratoire devait être réalisée avec l’usage de pathogènes de groupe de risque 3 pendant un an ». Cette note blanche se fait aussi l’écho d’alertes sur la sécurité du laboratoire P4 émises par des sources françaises. Mais comme le souligne Jérémy André, Yves Lévy n’aura pas le temps de faire valoir son point de vue au sein de l’État, car à l’été 2018, le patron de l’Inserm, après quatre ans de service, doit renoncer à un second mandat.

Des pathogènes de classe 3 utilisés dans le P4 de Wuhan

En tout cas, avec cette note blanche de l’Inserm qui dévoile que l’Institut de virologie de Wuhan a bien utilisé dans son laboratoire P4 des pathogènes de classe 3, comme les coronavirus, au moins jusqu’en 2019, c’est tous les éléments de langage français initiaux qui tombent à l’eau. Dès février 2017, un article publié dans la revue Nature évoquait les futures recherches au sein du laboratoire P4 de Wuhan, et notamment celles portant sur le virus de la fièvre hémorragique Crimée Congo présenté alors comme un pathogène de classe 3.

Alors que l’hypothèse d’une fuite de laboratoire est aujourd’hui toujours mise sur la table par l’OMS comme celle d’un scénario zoonose au sujet de la recherche de l’origine du Sars Cov 2, il serait ainsi nécessaire de se distancier des éléments de langage et de considérer toutes les pistes possibles, indépendamment des éventuelles conséquences politiques et diplomatiques. Dans une récente interview au Financial Times, le patron de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a dit souhaiter qu’une nouvelle mission d’enquête soit envoyée en Chine avec un « accès total ».

Comme le conclut Jérémy André dans son livre : « La France elle-même a ses secrets. Elle craignait depuis des années un accident de laboratoire à Wuhan. Elle s’est abritée quand la pandémie a éclaté derrière des éléments de langage : le P4 ne travaillerait pas sur les coronavirus ; il n’y avait plus de coopération ; c’était une affaire chinoise. Mais faute d’enquête ouverte, rien n’exclut en réalité que le P4 ou la France aient été impliqués dans des recherches qui auraient provoqué un accident ». Parmi les multiples secrets de la France : comment, et surtout à partir de quand, l’État français a-t-il été tenu au courant de ce qui se passait à Wuhan ? Comme je l’expose avec de nombreux détails dans L’Emprise, manifestement bien plus tôt que l’histoire racontée jusqu’à présent à partir du storytelling de certains officiels.

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12.09.2023 à 00:24

Retour sur un scoop : quand Valls a voulu démissionner de Matignon...

Marc Endeweld

Texte intégral (5976 mots)

Il y a quelques jours, j’ai rencontré un jeune journaliste politique qui m’avait proposé de prendre un café pour parler du métier. Ce dernier connaissait mon travail d’enquête, et il était curieux de connaître certaines de mes ficelles pour dénicher des infos : « Mais comment arrives-tu à te glisser au coeur du réacteur sans être physiquement présent ? » me demande-t-il en substance.

Parmi les conseils que je lui donne alors : il n’y a rien de mieux que d’élargir au maximum ses sources pour récupérer des scoops. Bref, il s’agit de ne pas en rester au off des entourages politiques qui ont souvent plus intérêt à « ambiancer » les journalistes, et à leur transmettre les fameux « éléments de langage ».

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Quand la petite histoire politique se fait, ces entourages ont en fait une peur panique que les journalistes découvrent la réalité des coulisses, la véracité des rapports de force. Pas question pour eux que leur ministre ou leur élu puisse apparaître en mauvaise posture. Pas question que leurs manigances, leurs tactiques, soient dévoilées avant d’être éprouvées, et surtout avant qu’elles puissent être « vendues » aux Français par des stratégies de com’ et d’image. En politique, il est toujours dangereux de trop en dire. Et souvent, les meilleurs réussissent à taire leurs ambitions.

Mais que signifie élargir au maximum ses sources ? Notamment pour un journaliste politique ou un journaliste tout court ? Il s’agit avant tout de ne pas privilégier un entre soi, et de considérer qu’aucune source n’est mauvaise en soi. Même en couvrant la politique, et peut-être surtout quand vous êtes chargé de la suivre, je conseille ainsi de rester en contact constant avec des chefs d’entreprise, des relais d’opinion associatifs, des capteurs locaux dans les circonscriptions loin de Paris, des simples citoyens intéressés par la politique et qui peuvent échanger avec leurs élus, mais également Français expatriés, soutiens financiers d’éventuels candidats, policiers, magistrats, analystes financiers ou artistes… Car toute ambition présidentielle ne naît jamais de nulle part. Chaque responsable politique a son terreau de départ, c’est au journaliste de le découvrir, d’en comprendre son histoire. Et ce souci d’un carnet d’adresses (et de sources) diversifié est le meilleur moyen d’échapper au phénomène de la « bulle médiatique » qui a souvent trop tendance à s’auto-intoxiquer en meute.

« Je ne me vois pas à 60 ans faire de la politique »

Entre 2014 et 2015, quand j’avais enquêté sur Emmanuel Macron, nommé tout juste ministre de l’Économie, pour Marianne puis pour mon livre L’Ambigu Monsieur Macron (Flammarion, 2015, Points Seuil, 2018), j’avais élargi au maximum mes sources : j’avais ainsi exhumé une partie de son réseau d’affaires (à travers une centaine d’entretiens on et off), notamment à la banque Rothschild, sur la place de Paris, à l’Inspection Générale des Finances… J’avais également rencontré l’un de ses premiers mentors, Henry Hermand, l’industriel des centres commerciaux, et l’ami (et soutien financier) de Michel Rocard…

Et c’est en parlant avec l’ensemble de ces contacts, pourtant fort éloignés en apparence de la bulle politique, que j’avais compris qu’Emmanuel Macron était en train de se préparer à la présidentielle de 2017. Quand je l’avais interviewé à l’été 2015 dans le cadre de ce livre, il m’avait d’ailleurs donné un indice, une manière subtile de confirmer mon enquête : « Il faut se donner une durée : pas plus de dix ou quinze ans en politique. Je ne me vois pas à 60 ans faire de la politique. Il ne faut pas essayer de durer, mais de faire ». À l’époque, à ses communicants control freaks issus d’Havas (notamment le fameux Ismaël Emelien), j’avais accordé poliment un droit de lecture des citations (et non une réécriture, qui signifie souvent un off imposé après coup, et j’avais été très clair à ce sujet, relecture ne signifie pas réécriture…).

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Or, malgré mes conditions très strictes, ces communicants avaient osé me demander d’enlever cette fameuse citation, trop révélatrice à leur goût de la suite des événements (d’autant plus qu’ils avaient compris que j’avais compris que leur champion Macron allait bien faire le grand saut de la présidentielle, dès 2017). J’avais bien évidemment refusé de supprimer cette citation de mon ouvrage (citation qui confirmait la conclusion de mon enquête !) malgré les cris d'orfraie de mes interlocuteurs : « Ce n’était pas le deal ! » Si, si, quand on accorde une interview, bien évidemment que c’est au journaliste de conserver le final cut des citations. Sinon, autant passer à l’IA.

Pour revenir au sources : en réalité, l’intérêt, la fiabilité et la crédibilité d’une source se teste sur le temps, au gré des informations qu’elle transmet. Pour un journaliste, il n’y a rien de pire que l’expression « les milieux autorisés me disent que… » Autorisés par qui et pour quoi ? Si, par cette expression, il s’agit de nommer pudiquement au public les fameux conseillers communication… c’est réduire particulièrement la fonction du journalisme au rôle de porte-voix. Or, enquêter, « construire » une information, en la dégotant puis en la vérifiant, sans forcément être « autorisé » par les communicants, est normalement la base du métier.

Quand j’apprends que Valls prépare sa sortie et va démissionner

Ces réflexions au sujet des sources me font penser à un autre épisode intéressant, et pour le moins méconnu, encore aujourd’hui. Fin 2016, le 27 novembre exactement, Manuel Valls accorda une interview assez franche au JDD dans laquelle il semblait annoncer une prise de distance à l’égard de François Hollande, son patron : « La loyauté n'exclut pas la franchise », balançait-il alors. Commentaire à l’époque du Journal du Dimanche : « Face au "doute" et au "désarroi" qui minent la majorité, le Premier ministre Manuel Valls accentue la pression sur François Hollande. Il n'exclut plus désormais d'être candidat contre lui à la primaire de la gauche.»

Or, au cours de ce week-end, j’apprends via une source dans le milieu de l’audiovisuel que Manuel Valls est clairement en train de préparer sa sortie, et qu’il a même décidé de démissionner le lundi qui suit. Pourquoi l’audiovisuel ? Tout simplement parce qu’à l’époque une pièce centrale de la future campagne travaillait pour la RTBF, la Radio Télé belge francophone, et que j’apprends par ma source initiale, que ce cadre a été démarché très explicitement par l’entourage de Manuel Valls pour rejoindre sa future campagne. Ces précisions, et la qualité de la source initiale que j’avais eu l’occasion de « tester » les mois précédents, m’amenait à penser que ces éléments étaient particulièrement « bétons ».

Le jour dit, pourtant, après la visite de Manuel Valls à l’Élysée, rien ne se passe comme prévu. J’essaye d’en savoir plus auprès d’autres sources, pour le coup, au coeur de la machine du PS de l’époque. J’arrive à me faire confirmer par deux contacts, notamment un hiérarque du PS, que Manuel Valls est bien venu voir François Hollande pour lui annoncer sa démission surprise, mais que rien ne s’est passé comme prévu. Comment le président a-t-il réussi à bloquer la démission de son Premier ministre ?

À l’époque, j’en parle rapidement à la direction de Marianne, mais les premières réactions sont prudentes, voire timorées : cette histoire de démission avortée leur apparaît farfelue. J’explique alors aux intéressés que j’ai pourtant déjà recoupé (c’est-à-dire vérifier auprès d’autres sources non liées entre elles) une bonne partie des mes informations, et que malgré l’aspect invraisemblable d’un tel projet de démission du Premier ministre, c’est bien ce qui était alors mis sur la table au plus haut niveau de l’État. À Marianne, comme souvent, c’est Soazig Quéméner, la rédactrice en cheffe alors chargée de la politique (elle vient d’arriver dans l’équipe de La Tribune Dimanche), qui me pousse à creuser ma piste. Elle, est enthousiaste. Elle sait que j’ai eu souvent par le passé une capacité à sortir des infos (il faut dire c’était tout juste un an après la sortie de mon livre, le premier, sur Emmanuel Macron).

Le temps presse, et je propose alors à Soazig de m’aider à travailler sur un projet d’article écrit à quatre mains. Dans un premier temps, comme elle sait que je suis à l’origine de ces informations, elle hésite avec élégance à « s’inviter » dans le papier en le cosignant, malgré mon invitation. Lundi soir, je lui explique qu’en si peu de temps (en gros un peu plus de 24 heures avant le bouclage de Marianne), il serait peut-être hasardeux pour moi de me lancer seul afin de bétonner totalement le papier comme me le demandait la direction.

Éléments d’ambiance et recoupements

Ce lundi soir, une ambiance étrange s’empare de l’entourage de François Hollande, comme un silence, un malaise… chacun se demande ce que va faire le président, acculé par ses propres troupes depuis plusieurs semaines après l’ouvrage de Davet et Lhomme, comment va-t-il pouvoir rebondir. Finalement, l’info qu’Hollande a confié à son Premier ministre qu’il allait se retirer de la course présidentielle, qu’il allait l’annoncer dans les prochains jours, et qu’il n’était donc pas nécessaire de démissionner, me parvient (et non par un coup de pression comme je l’avais supposé au début des premiers recoupements).

Ensuite, je n’en ai plus totalement le souvenir, mais à force de vérifications, et dès lors qu’une première version du papier était prête et présentée, le directeur de la rédaction, Renaud Dély, ancien rédacteur en chef politique de Libération, a senti, lui aussi, le scoop venir, et s’est mis à se renseigner auprès de ses sources historiques, notamment un hiérarque du PS que j’avais moi même interrogé quelques heures plus tôt, et qui m’avait en grande partie confirmé l’histoire. C’est alors qu’on a pu rajouter encore quelques éléments d’ambiance supplémentaires à l’article final, au sujet de la fameuse rencontre à l’Élysée entre Manuel Valls et François Hollande, avec quelques propos rapportés (De deuxième main donc).

Et c’est ainsi que le vendredi 2 décembre 2016 le nouveau Marianne en kiosques a pu afficher fièrement cette manchette « Le jour où Hollande a dit qu’il ne serait pas candidat… et où Valls a choisi de le croire », moins de douze heures après l’allocution officielle à la télévision du président Hollande dans laquelle il expliquait aux Français qu’il avait décidé de ne pas se présenter à l’élection présidentielle de 2017. Mieux qu’un épisode d’House of Cards ou du Baron Noir.

Couverture du magazine Marianne du 2 décembre 2016, publié le lendemain de l’allocution présidentielle dans laquelle François Hollande annonce aux Français qu’il ne se présentera pas à l’élection présidentielle de 2017.

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Et voici l’article, exclusif à l’époque, publié dans ce fameux numéro (je remercie au passage Natacha Polony, l’actuelle directrice de Marianne de m’avoir autorisé à le publier aujourd’hui in extenso via ma newsletter) :

Le jour où Valls a choisi de croire Hollande

Par Marc Endeweld, Soazig Quéméner, Renaud Dély (Marianne, 2016)

Décidé à démissionner de Matignon pour se lancer dans la course à l'Elysée, Manuel Valls n'en a rien fait. Le président lui a en effet laissé entendre que lui-même ne serait peut-être pas candidat. Récit.

Tout était décidé, tout était prêt. Manuel Valls avait organisé son évasion.

Cette semaine, ce mandat présidentiel qui ne ressemble décidément à aucun autre a été à deux doigts d'enregistrer le départ du Premier ministre, en plein état d'urgence et alerte terroriste maximale. Selon nos informations, le locataire de Matignon était bel et bien déterminé à annoncer sa démission à François Hollande lundi dernier à la mi-journée. Trois mois après le départ d'Emmanuel Macron, et surtout quinze jours après l'annonce de la candidature de cet ex-ministre de l'Economie qui l'obsède au plus haut point, le « M. 5 % » de la primaire de 2011 souhaitait à son tour se lancer dans la course à l'Elysée.

Ce lundi 28 novembre, comme chaque semaine, Manuel Valls est attendu à l'Elysée à 12 h 30 pour un tête-à-tête avec François Hollande. Exceptionnellement, une demi-heure plus tôt, le chef du gouvernement a un autre rendez-vous, avec le premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis. Il l'accueille dans son bureau à midi, au premier étage de l'Hôtel Matignon. Valls lui déclare aussi sec son intention de démissionner pour annoncer sa candidature à la primaire de la gauche fin janvier. Pour justifier sa décision, le chef du gouvernement évoque une nouvelle fois la « colère » des élus socialistes à l'encontre de François Hollande depuis la publication de son livre de confidences, l'image brisée du président dans l'opinion, et le besoin d' « autorité » et d' « incarnation » qui remonterait, selon lui, des tréfonds du pays. Jean-Christophe Cambadélis le met en garde contre le rapport de forces au sein du parti qui lui serait défavorable. Il en appelle surtout à son « sens de l'Etat » pour ne pas commettre l'irréparable. Ebranlé par la réaction du premier secrétaire du PS, Manuel Valls n'en reste pas moins décidé à remettre sa démission à François Hollande lorsqu'il arrive à l'Elysée. Avant de quitter Matignon, le Premier ministre convoque d'ailleurs son cabinet restreint pour le début d'après-midi. Il a prévu d'officialiser son départ à ce moment-là devant son cercle de proches, à son retour de l'Elysée.

Valls passe la Seine pour se rendre chez son supérieur. A l'Elysée, changement de rive, de décor et de ton. Il retrouve d'abord Hollande pour un bref tête-à-tête d'un quart d'heure dans son bureau, au premier étage du Château. L'accueil est frisquet.

« Je ne me présenterai pas contre toi à la primaire », l'assure Valls. « Ce n'est pas ce que j'avais compris en lisant ton interview », réplique Hollande.

La veille, dans le JDD , Valls semblait bien agiter sa candidature quelques heures après que Claude Bartolone a souhaité que les deux têtes de l'exécutif se mesurent à la primaire. Alors que Hollande se trouvait à des milliers de kilomètres de là, retenu au sommet de la francophonie de Madagascar, Valls avait déclenché là un incroyable bras de fer. A la lecture de cet entretien dominical, plusieurs proches du président l'ont d'ailleurs assailli pour lui réclamer la tête de l'insolent et son remplacement par Bernard Cazeneuve à Matignon. François Hollande n'y songe pas un instant.

Aveu de faiblesse

A Matignon, Valls est ligoté, pas question de le virer et de lui rendre sa liberté. C'est pourquoi ce lundi, quand son second précise sa pensée, Hollande comprend aussitôt ce qu'il a en tête . « Il ne peut pas y avoir d'affrontement institutionnel. Je ne me présenterai pas en tant que Premier ministre », insiste Valls. C'est donc qu'il s'apprête à partir... Pour l'en empêcher, le président change d'attitude lors de leur déjeuner qui commence vers 13 heures, au rez-de-chaussée du Château. Après avoir disserté sur les conséquences de la désignation de François Fillon comme champion de la droite, François Hollande reprend l'antienne du « sens de l'Etat » qui doit animer le couple exécutif pour faire face à des circonstances « historiques » difficiles. Puis il évoque longuement l'état du pays, la faiblesse de la gauche et ses profondes divisions. « Qui est le plus à même de la rassembler ? », s'interroge-t-il à voix haute. Le chef de l'Etat fait assaut de lucidité, il reconnaît volontiers l'extrême difficulté de sa situation. Bref, serein, apaisé, il laisse clairement entendre à son hôte qu'il ne sera pas candidat à la présidentielle. François Hollande ne le promet pas explicitement, ce n'est pas son genre. Mais il énumère avec tant de force tous les obstacles, nombreux, divers, insurmontables, qui se dressent sur sa route que son retrait apparaît comme une issue logique. Il conclut d'ailleurs en glissant à Valls que s'il n'y va pas, ce sera son tour, « évidemment ».

Le Premier ministre est saisi. Il ne s'attendait pas à un tel aveu de faiblesse. François Hollande a-t-il bluffé ? C'est possible. Manuel Valls n'est pas dupe. Il connaît l'animal, tout en silences et en allusions. Mais il remballe sa démission pour choisir de lui faire confiance. Une fois encore. Pas le choix. Ce serait trop bête de tout gâcher en déclenchant une crise institutionnelle si le chef de l'Etat confirme dans quelques jours qu'il ne se présente pas.

Quand le « PM » réapparaît à Matignon sur le coup de 14 h 45, il est rouge, tout rouge. De fureur... envers lui-même. Son plan savamment pensé s'est écroulé : il n'a pas pu présenter sa démission. Devant ses collaborateurs, Manuel Valls ne cache pas sa rage. « "Culbuto" nous tient par les couilles ! » vitupère-t-il. « Culbuto » ? Le surnom aimablement attribué depuis des années au PS au président pour sa faculté à basculer, à presque toucher terre et à toujours réussir à se redresser.

Partie de poker

Pour son plus grand malheur, Manuel Valls a compris qu'il était ligoté à l'annonce de « Culbuto »... Et qu'il n'avait d'autre choix que de l'attendre. Dans la foulée, l'Elysée et Matignon annoncent dans un bel ensemble à l'Agence France presse que l'orage est passé. Circulez, il n'y a plus rien à voir. « Il ne peut y avoir et il n'y aura jamais de crise institutionnelle », déclare officiellement le Premier ministre. « Le président n'a pas encore pris sa décision » , souligne-t-on à l'Elysée en précisant : « Et chaque jour qui passe, le président est de plus en plus mystérieux. » L'arme au pied, Manuel Valls est condamné à la patience, quelques jours encore, convaincu que son tour viendra bientôt.

En attendant, il s'organise et ratisse large, jusque parmi les proches de... Martine Aubry. Samedi soir, un député proche de la maire de Lille adressait ce SMS à de nombreux élus : « Bonsoir, demain dans le JDD, interview de Manuel Valls. Gravité de la situation, nécessité de se rassembler face à la droite, grande exigence sur la qualité de la candidature de la gauche de gouvernement. Nécessité de jouer collectif autour du meilleur. » « Chacun est face à son destin . Manuel Valls a essayé de dire qu' il ne pouvait y avoir de décision solitaire, à l 'usure », résume Francis Chouat, l'actuel maire d'Evry. Un autre fidèle du chef du gouvernement, Christian Gravel, ancien responsable de la communication de l'Elysée, a commencé à démarcher de possibles compagnons de route pour la campagne de son patron. Avec ce message : « Manuel Valls s'en va. Il va l'annoncer à Hollande. Tu viens avec nous ? »

Depuis l'orage du week-end dernier, dans les camps des deux belligérants, on retient son souffle. A l'Elysée, certains conseillers ne répondent même plus au téléphone.

« Je fais silence jusqu'à l'annonce de la décision du PR », explique l'un d'entre eux par SMS. Les vallsistes ne sont pas plus diserts. Après l'ahurissant jeu de dupes de ce déjeuner du lundi 28 novembre, la partie de poker tire à sa fin. Ce jeu puéril et mortifère entre deux hommes à qui les sondages promettent au mieux la cinquième place dans l'ordre d'arrivée à la présidentielle exaspère la gauche entière.

La primaire en question

Et pendant que Manuel Valls s'applique à maintenir la pression en multipliant les petites phrases à double sens, une campagne parallèle a été engagée par le dernier carré de fidèles de François Hollande. Sur toutes les ondes, ils s'affairent à instiller le doute sur le sens et même la validité d'une primaire tronquée, privée d'Emmanuel Macron, de Jean-Luc Mélenchon, de Sylvia Pinel (PRG) et de l'écologiste Yannick Jadot. « Il faut un rassemblement, déclare Bruno Le Roux, le patron des députés PS. Et aujourd'hui, on voit que la primaire, malheureusement, ne permet pas ce rassemblement. » Sans compter le risque de voir cette consultation virer au référendum anti-Hollande, y compris avec le renfort d'électeurs de droite ou de gauche radicale comme l'a publiquement envisagé Arnaud Montebourg. Une candidature de Hollande hors primaire apparaîtrait sans doute aujourd'hui comme un insupportable fait du prince, et d'un prince tellement affaibli qu'il déclencherait la révolte de ce qui reste de la gauche. Finalement, critiquer comme le font les hollandais la règle du jeu des primaires, et la légitimité d'un scrutin qu'ils avaient pourtant cautionné par l'intermédiaire de Jean-Christophe Cambadélis, n'est-ce pas un moyen de préparer la sortie de leur champion ? De lui chercher une issue de secours ? C'est ce que veut croire Manuel Valls. Patience, plus que quelques jours...

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04.09.2023 à 18:19

Groupe Dassault : Charles Edelstenne prépare son départ d’ici la fin de l’année

Marc Endeweld

Texte intégral (1853 mots)

C’est une surprise. Selon mes informations, Charles Edelstenne, tout puissant président directeur général du groupe industriel Marcel Dassault (GIMD) quitterait la présidence du groupe dès la fin de l’année (ou au plus tard en début d’année), soit un an tout juste avant la date statutaire de la fin de son mandat prévu pour la fin 2024. GIMD détient les participations de la famille dans Dassault Aviation (62%), Thales (25%), Dassault Systèmes (40%), mais aussi Immobilière Dassault, Artcurial, Dassault Wine Estates ou encore le Groupe Figaro.

« Le dossier s’accélère. Edelstenne part plus vite que prévu », me confie ainsi une source bien informée du processus en cours. Aujourd’hui âgé de 85 ans, Charles Edelstenne, le véritable taulier de la maison Dassault, avait obtenu l’année dernière un répit de deux ans supplémentaire à la tête du groupe, en l’absence d’un successeur désigné. Début 2022, il avait donc été décidé de repousser la limite d’âge pour son poste jusqu’à 87 ans.

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Départ anticipé pour mieux imposer son successeur

Ce départ anticipé ne signifiera pas une perte d’influence de celui qui a commencé sa carrière comme expert comptable avant de se hisser au plus haut niveau. Bien au contraire : car si Edelstenne a finalement décidé de partir avant la fin de son mandat, c’est pour mieux peser sur le profil de son successeur et le contrôle du groupe, notamment face à la famille Dassault.

De fait, en écourtant son dernier mandat, le patron du groupe essaye d’imposer le profil de son remplaçant pour mieux maintenir son influence au sein du groupe après son départ. Le nom d’Olivier Costa de Beauregard, l’actuel directeur général de GIMD, est évoqué. « Car face à Edelstenne la course est engagée, et tous les actionnaires familiaux ont leur petite idée, la plupart souhaite nommer un profil extérieur à l’éco système Dassault. Il y a des hypothèses extravagantes et en plus ils sont divisés », m’explique mon interlocuteur. Laurent Dassault, qui bataille ainsi depuis de nombreux mois contre Charles Edelstenne, préconise de nommer l’ancien patron d’ATOS, Thierry Breton, actuellement commissaire européen au Marché intérieur.

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L’État refuse que la famille joue un rôle

Sauf que le groupe Dassault, qui n’a jamais été aussi riche et puissant industriellement qu’aujourd’hui, n’est pas une entreprise familiale comme une autre. Constructeur du Rafale, l’État reste son premier client et son premier agent commercial à l’étranger. Et l’État, traditionnellement, refuse que la famille joue un quelconque rôle : « L’idée que les enfants Dassault dirigent est une fausse idée, me souligne ainsi un haut fonctionnaire de la Défense. La famille est là pour toucher du fric mais ne commande pas ». D’autant plus que GIMD est l’actionnaire de référence du groupe de Défense Thales, et contrôle de ce fait Naval Group. Ces dernières années, Charles Edelstenne avait d’ailleurs l’habitude de dire aux enfants : « vous êtes les actionnaires, moi le patron, je m’occupe de l’industriel, vous, de vos dividendes ».

De fait, au sein de l’État, les hauts fonctionnaires commencent à perdre patience. Tous aimeraient être fixés sur leur prochain interlocuteur à la tête d’un groupe si stratégique. Mais remplacer Charles Edelstenne n’est pas chose facile. L’homme qui n’est pas un simple manager a su se constituer un véritable pouvoir depuis cinquante ans, et détient tous les secrets du groupe. Ainsi, au-delà de sa personne, c’est la perpétuation du système Dassault qui se pose. « Suite au scandale Agusta en Belgique, Edelstenne est devenu l’homme qui gère les relations avec les responsables politiques. Son remplaçant va devoir se coltiner les politiques », assure un observateur. Irremplaçable Charles Edelstenne ? Le haut fonctionnaire de la Défense que j’ai interrogé n’est pas loin de le penser : « C’est un homme remarquable. Et c’est un mec qu’on ne baise pas sur les chiffres ». Depuis que Marcel et Serge Dassault lui ont proposé d’investir au capital de Dassault Systèmes, une filiale devenue un fleuron de l’électronique qu’il a contribué à créer dans les années 1980, Charles Edelstenne a amassé une sacrée cagnotte : selon Forbes, c’est la 26e fortune professionnelle de France en 2021, avec près de 2,5 milliards d’euros. Cet été, ce patron et redoutable financier a d’ailleurs acheté de nouvelles actions de Dassault Systèmes pour 7 millions d’euros.

Mettre un terme au statu quo historique ?

Dans la bataille qui oppose cet homme de pouvoir à la famille, un premier épisode s’est déroulé au début de l’été. Alors que les enfants avaient tenté de placer l’ancien ministre Alain Lambert à la tête du comité des sages du groupe, Charles Edelstenne avait finalement réussi à imposer Henri Proglio, l’ancien patron de Veolia et d’EDF, à la présidence dudit comité, lieu clé pour contrôler la future succession. De son coté, Henri Proglio serait intéressé de succéder à Charles Edelstenne, mais sans grande illusion : il sait que le président Emmanuel Macron l’a inscrit depuis longtemps sur sa liste noire. À moins que le rapport de force n’ait évolué avec le temps ?

À son époque, Serge Dassault avait d’ailleurs envisagé de nommer Henri Proglio, un profil pour le moins politique, pour succéder à Charles Edelstenne. En attendant, la famille n’a pas dit son dernier mot. Certains souhaiteraient mettre un terme au statu quo historique, et renverser la table. En coulisses, Laurent Dassault caresse toujours l’idée de proposer à Vincent Bolloré d’entrer dans GIMD comme partenaire minoritaire, comme je l’avais dévoilé l’année dernière dans Marianne, espérant ainsi avoir enfin son mot à dire face à l’État.

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02.08.2023 à 12:16

Atos / Eviden : les doutes de la "place de Paris"

Marc Endeweld

Texte intégral (2092 mots)

La descente aux enfers du cours de bourse d’Atos continue. Depuis la présentation des résultats semestriels jeudi dernier, la valeur du titre du groupe informatique a en effet chuté près de moitié. Hier matin, la direction d’Atos a tenté de réagir en publiant un long communiqué pour annoncer officiellement le début des négociations exclusives avec Daniel Kretinsky pour le rachat de la filiale Tech Foundations et la participation du milliardaire tchèque à une augmentation de capital du groupe (qui sera appelé Eviden après cession de Tech Foundations), une opération que j’avais annoncée dans mon article dès lundi, « Rien ne va plus chez Atos : vers un démantèlement ? ».

Un nouveau conseil d’administration convoqué en urgence

Dans cet article, j’y soulignais également que le groupe informatique traversait en réalité une grave crise de liquidité, et qu’il était à deux doigt de se retrouver en défaut de paiement, faute de cash. Et ce, malgré les cessions réalisées ces derniers mois ou annoncées prochainement (la direction évoque depuis jeudi dernier de vendre encore pour 400 millions d’euros d’actifs sans préciser lesquels). Pire, je dévoilais qu’Atos allait devoir rembourser sa dette avant la fin 2024. Celle-ci se monte désormais à 2,32 milliards d’euros.

Selon mes informations, Bertrand Meunier a dû convoquer en urgence un nouveau conseil d’administration entre lundi et mardi pour entériner l’officialisation des négociations avec Daniel Kretinsky (qui sera associé dans l’opération à venir du milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière), ainsi que la nomination d’un nouveau directeur financier en la personne de Paul Saleh, histoire de calmer les marchés. Ce coup de com’ un 1er août est loin d’avoir convaincu, et ce matin, le cours de bourse d’Atos continuait de chuter. « C’est la panique ! », me confie un cadre du groupe.

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Il faut dire que le communiqué d’Atos est particulièrement alambiqué, alternant entre méthode Coué et demi mea culpa. On y apprend ainsi que « le groupe cherchera ainsi à étendre ses échéances et à réduire sa dette, tout en poursuivant la normalisation de son fonds de roulement ». Atos reconnaît donc implicitement que le groupe se retrouve pour l’instant face à de véritables difficultés tant concernant ses liquidités qu’en ce qui concerne sa capacité à rembourser sa dette… à temps.

Dans le fameux communiqué, le groupe tente toutefois de rassurer actionnaires, investisseurs et marché, en réaffirmant que les cessions à venir, ainsi que l’opération avec Daniel Kretinsky, va lui permettre de se rétablir. Une fois séparé de Tech Foundations, le groupe, devenu Eviden, assure pouvoir envisager « d'accélérer sa création de valeur », et se positionner comme « un leader à forte croissance sur les marchés du numérique, du cloud, de la cybersécurité et de l'advanced computing ». Et d’ajouter que le groupe « est confiant dans sa capacité à réaliser ces cessions rapidement.»

Plus de questions que de réponses…

En attendant, on apprend aussi que l’opération à venir avec Daniel Kretinsky et Marc Ladreit de Lacharrière aura « un impact positif net sur la trésorerie de 0,1 milliard d'euros ». Au regard des enjeux globaux, cette dernière remarque est particulièrement grotesque, et démontre bien la situation particulièrement critique du groupe concernant sa trésorerie. Comme le souligne Le Monde, ces 100 millions d’euros attendus après la cession de Tech Foundations est « une somme extrêmement faible au regard de la taille de Tech Foundations, qui réalise 5,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires et emploie 52 000 salariés dans le monde ».

Au final, le communiqué d’Atos apporte donc plus de questions que de réponses. Si on comprend que l’augmentation de capital s’élèvera finalement à 900 millions d’euros avec la participation à la hauteur de 217,5 millions d’euros pour Kretinsky et Lacharrière, soit 7,5 % d’Evidian, on a du mal à voir comment l’actuelle direction va pouvoir convaincre le reste des actionnaires de mettre au pot pour compléter cette augmentation de capital. Par ailleurs, dans le cadre de la cession de Tech Foundations, on ne sait pas pour le moment quelle est la part de dette du groupe qui reviendra à l’acheteur… La dette est-elle reprise par Daniel Kretinsky ? Dans quelle proportion ?

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Des perspectives de croissance irréalistes ?

Atos l’assure pourtant, avec cette cession, « le groupe bénéficierait d'une situation de liquidité nettement améliorée avec une génération de flux de trésorerie positive, grâce à sa performance opérationnelle et à des charges de restructuration nettement inférieures ». Le groupe informatique annonce ainsi qu’Eviden vise en 2023 « une accélération de sa croissance organique (par rapport à 2022) et une amélioration de sa marge opérationnelle (par rapport à 2022) ». Les objectifs annoncés à terme apparaissent quelque peu ambitieux : « L'ambition d'atteindre une croissance annuelle moyenne de 7% du chiffre d'affaires sur la période 2022-2026, avec une marge opérationnelle d'environ 12 % en 2026. »

Or, comme je l’avais rappelé dès le printemps dernier, dans cet article (« Le fiasco du projet de découpage d’Atos »), cette perspective sera particulièrement difficile à réaliser. À l’origine, pour engager ce découpage, Bertrand Meunier pariait en effet sur des résultats positifs issus de la filiale Evidian (qui deviendra donc Eviden), et justifiait le bradage de Tech Foundations par des mauvais résultats attendus. Las ! Les résultats 2022 d’Atos sont venus totalement chambouler ses plans : avec une sous performance inattendue d’Evidian, obtenant une marge opérationnelle de 5,3 % (et non de 10 % comme espérée), bien en deçà de la concurrence (Capgemini est par exemple à 13 % en 2022), et avec une stabilisation de la situation de Tech Foundations.

La consternation sur la place de Paris

Après ces dernières circonvolutions de communication de la part d’Atos, nombre d’observateurs sont restés sur leur faim. Pire, tous ont perçu la panique ambiante et le manque manifeste de clarté de la part de la direction d’Atos. Autre élément d’étonnement : le silence particulièrement pesant des pouvoirs publics et de l’AMF sur ce dossier pourtant hautement stratégique.

Sur la place de Paris, c’est la consternation. En off, les critiques fusent contre Bertrand Meunier. Même des acteurs éloignés du secteur numérique craignent désormais que le règlement de ce dossier, comme celui de Casino, révèle une nouvelle fois auprès des investisseurs étrangers, et notamment anglo américains, les faiblesses de la place de Paris, tant au niveau de son opacité que de la continuation des petits arrangements entre l’État et les dirigeants.

Beaucoup s’interroge également sur le rôle des banquiers d’affaires dans ce dossier. Comme je l’avais exposé dans mon premier article, la banque Rothschild est particulièrement pointée, comme dans le dossier Casino : ainsi, la banque d’affaires conseille officiellement Atos alors que l’un de ses principaux banquiers, Grégoire Chertok, travaille également pour Daniel Kretinsky. Un mélange des genres dans la grande tradition française et parisienne…

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31.07.2023 à 12:48

Rien ne va plus chez Atos : vers un démantèlement ?

Marc Endeweld

Texte intégral (2805 mots)

Un plongeon vertigineux. Lors de la journée de vendredi, le cours de bourse de la société informatique Atos a plongé de plus de 20 %. Incontestablement, les marchés n’ont guère été convaincus par la publication intervenue le jour précédent des comptes semestriels du groupe. Les chiffres donnent le tournis : 600 millions de perte sur le premier semestre. Mais c’est surtout l’effondrement du flux de trésorerie disponible du groupe informatique qui inquiète actionnaires et investisseurs, passant de -555 millions à -969 millions d'euros, bien en dessous des attentes des analystes. Abyssal : en six petits mois, Atos a brûlé près de 1 milliard d'euros de cash !

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La panique gagne le management

La direction tente de justifier cette situation financière par le coût du plan de réorganisation en cours (estimé à 274 millions d’euros sur les six derniers mois !). Ce projet de découpage en deux entités, voulu par Bertrand Meunier, le président du conseil d’administration, avait déjà donné des signes de faiblesse au printemps dernier, comme je l’avais relaté dans un article précédent. Inefficace, manifestement coûteux, il est clair, pour de nombreux observateurs, que ce découpage ne permettra pas de sauver cette entreprise de 110 000 salariés (dont 20 000 en France).

Malgré les critiques et la tentative des petits actionnaires en juin dernier pour le déloger de son poste, Bertrand Meunier reste droit dans ses bottes et explique à ses troupes que tout se déroule comme prévu. Au sein du groupe informatique, la confiance est pourtant rompue, la panique gagne le management, des cadres partent. Atos semble sans cap ni boussole. C’est que les cessions envisagées ces derniers mois ne pourront pas résoudre l’équation financière à laquelle doit faire face le groupe. Et selon mes informations, si aujourd’hui l’exploitation continue de perdre de l’argent, le pire est à venir avec le remboursement de la dette l’année prochaine (l’échéance doit en effet intervenir à la fin 2024). Pour ne rien arranger, les risques juridiques s’accumulent. Les commissaires aux comptes et les auditeurs sont sous pression.

Seuls les conseils d’Atos et les banquiers d’affaires présents dans le dossier gardent le sourire, profitant de leurs honoraires non rendus publics, ou alléchés par leurs fees à venir. Jean-Marie Messier, David Azéma chez Perella Weinberg Partners (PWP), et Rothschild & Co travaillent tous sur le cas Atos.

Le conseil d’administration a duré huit heures

Au sein de son conseil d’administration, Bertrand Meunier peut compter aussi sur Alain Minc et Jean-Pierre Mustier, l’ancien banquier de la Société Générale (qui a commencé sa carrière dans les années 1980 comme trader sur les produits dérivés), nommé notamment pour remplacer Édouard Philippe. L’ancien Premier ministre était en effet administrateur d’Atos depuis 2020, mais a préféré partir devant l’amoncellement des nuages noirs au-dessus du groupe informatique.

Signe d’une tension maximale : jeudi dernier, le conseil d’administration d’Atos a duré près de huit heures. J’ai pu recueillir plusieurs éléments qui ont été présentés à cette occasion et qui n’ont pas fuité jusqu’à présent dans la presse. Ainsi, après avoir présenté les résultats semestriels du groupe, Meunier a tenté de montrer aux administrateurs qu’il avait encore un cap et que son projet de découpage tenait toujours la route.

Augmentation de capital contre cession de Tech Foundations

Le président du conseil d’administration a annoncé une augmentation de capital d’Atos, à laquelle vont participer de concert les milliardaires Marc Ladreit de Lacharrière et Daniel Kretinsky (qui sont déjà associés dans le dossier Casino). Cette augmentation de capital s’élèverait à 300 millions d’euros (le chiffre de 350 millions a également été évoqué).

Cette opération comprendra en fait la cession de la filiale d’infogérance d’Atos, appelée Tech Foundations, à Daniel Kretinsky (associé donc à Marc Ladreit de Lacharrière). Pour ce dernier qui négocie avec Atos depuis des mois pour ravir Tech Foundations, c’est une nouvelle fois « tout bénef ». Même si tout n’est pas finalisé, le milliardaire tchèque souhaite bénéficier en retour d’une soulte confortable. Un généreux cadeau qui lui permettra de financer sa participation au capital d’Atos… Toutefois, cette perspective ne plaît guère aux banques créancières d’Atos, la JP Morgan, et surtout BNP Paribas, alors que la dette d’Atos s’élève désormais à 2,32 milliards d'euros, mais dans ce dossier, ces dernières vont surtout tenter de préserver leur intérêt.

Reste que si Kretinsky et Meunier sont tombés d’accord, ce « montage » n’est pas encore passé au vote lors du fameux conseil et n’a donc pas pu être rendu public (Avant la tenue du conseil d’administration, Bertrand Meunier, que j’avais contacté via sa communicante Anne Méaux, n’a pas souhaité s’exprimer). Au vu de son importance, il serait étonnant qu’une assemblée générale exceptionnelle des actionnaires ne soit pas convoquée prochainement pour adouber cette augmentation de capital doublée d’une cession. « Qui négocie pour Atos avec Kretinsky ? Meunier, alors qu’il n’est pas mandataire social ? La direction d’Atos ? Personne ne le dit. On n’est informé de rien, c’est l’opacité la plus totale ! », fulmine d’ailleurs un petit actionnaire qui en a assez de se retrouver devant le fait accompli depuis des mois. Malgré les critiques des actionnaires, l’Autorité des marchés financiers (AMF) reste silencieuse. Interrogé au sujet d’Atos, son service de communication me répond : « l’AMF est tenue au respect du secret professionnel et ne fait aucun commentaire sur les dossiers en particulier ». Silence radio également côté du cabinet de Bruno Le Maire, le ministre « de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique », qui suit pourtant le dossier de près.

[Actualisation mardi 1er août : ce matin, Daniel Kretinsky et Atos ont finalement officialisé la vente de Tech Foundations contre la participation à une augmentation de capital dans Evidian. Une augmentation de capital qui s’élèvera au total à 900 millions d’euros avec la participation à la hauteur de 217,5 millions d’euros pour Kretinsky et Lacharrière, soit 7,5 % d’Evidian. À travers cette opération (participation dans l’augmentation de capital contre cession), Daniel Kretinsky ne déboursera que 100 millions pour récupérer Tech Foundations]

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Airbus espère toujours mettre la main sur BDS

D’autant que le dossier Atos n’intéresse pas uniquement Daniel Kretinsky. Malgré les fortes résistances au sein de l’éco-système de Défense français, les discussions avec Airbus continuent. Après avoir donné une fin de non recevoir assez brutale en mars dernier à la proposition de Bertrand Meunier d’entrer à la hauteur de 30 % au capital d’Évidian, la filiale d’Atos qui comprend les stratégiques activités cybersécurité et supercalculateurs, l’avionneur a bien continué à échanger avec le groupe informatique. Or si Airbus a refusé dans un premier temps la proposition de Meunier, c’est que le groupe aéronautique convoitait surtout la division BDS (Big Data & Security) au sein d’Évidian.

Justement, selon mes informations, les discussions en cours entre Atos et Airbus concernent désormais une cession de BDS à l’avionneur, bien que l’entourage de Meunier me fait dire « qu’Atos n’a aucun intérêt de se séparer de BDS car cela ferait perdre de la valeur à Evidian ». En réalité, les deux groupes ne seraient pas encore tombés d’accord sur la valeur de BDS.

Le scénario d’un démantèlement se précise

En attendant, Atos pourrait avoir trouvé un acheteur supplémentaire pour d’autres actifs. Début juillet, le businessman David Layani (One Point), qui n’a cessé ces derniers mois de montrer son intérêt pour le groupe informatique, semble avoir remporté un feu vert auprès de son management, pour récupérer le reste de la filiale Evidian (sans BDS donc), comme une partie de son entourage me le confirme.

Alors que cela fait des mois que la bataille autour d’Atos est engagée, à coup de campagnes médiatiques, de négociations menées via une nuée de banquiers d’affaires, et de lobbying auprès des pouvoirs publics, le groupe informatique, devant faire face à de nombreuses difficultés dans l’ensemble de ses branches, et se trouvant finalement au bord de la faillite, pourrait être finalement vendu par appartements.

Ce scénario du démantèlement, la direction d’Atos l’a toujours nié, et continue d’expliquer que son projet de découpage tient la route. Mais dans la torpeur de l’été, et à la faveur du silence des pouvoirs publics, on pourrait en fait assister en coulisses à une véritable liquidation du groupe informatique entre trois acheteurs. D’ailleurs, le groupe de Défense Thales, qui convoitait également BDS depuis de nombreux mois, a annoncé la semaine dernière le rachat de la société américaine de cybersécurité Imperva. Comme un lot de consolation ?

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L’ardoise magique du capitalisme français

Pour Atos, un scénario alternatif est-il encore possible ? « Rien n’est possible tant que Meunier est là, cingle un observateur. Depuis qu’il a pris la main, la valeur de l’entreprise a été divisée par 10. C’est une sanction terrible, sans appel. Si une alternative doit se faire, c’est sans lui. Il faut que les pouvoirs publics ainsi que les banques réclament son départ ». Étrangement, au cœur de l’été, le silence prévaut. Et comme on a pu le voir ces derniers mois avec les dossiers Orpéa et Casino, la « restructuration » d’Atos semble se faire loin des regards des actionnaires et des obligataires.

Dans le dossier Casino, où l’on retrouve Daniel Kretinsky et Marc Ladreit de Lacharrière, ces derniers vont mettre 900 millions d’euros contre un effacement de la dette de près de 5 milliards d’euros. Et dans le dossier Orpéa, dans lequel certains actionnaires ont porté plainte, la dette de l’entreprise a été réduite de 3,8 milliards d’euros. Ces derniers temps, le capitalisme français semble ivre d’une ardoise magique. Comme le rappelle Mathias Thépot dans Médiapart, ces effacements de dette ont notamment été rendus possible par la nouvelle « procédure de sauvegarde accélérée », instaurée par une ordonnance du 15 septembre 2021, qui donne la possibilité, lorsqu’une société se retrouve en grande difficulté financière, de se passer dans l’urgence de l’avis des actionnaires et d’une partie minoritaire des créanciers pour mettre en œuvre un plan de restructuration.

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