08.02.2026 à 21:26
danah
Martin de la Soudière vient de nous quitter. Une mémoire vivante des hauts-pays… des hivers mais pas seulement. Le premier livre que j’ai lu de lui, c’était Cueillir la montagne. A travers landes, pâtures et sous-bois (qu’il avait écrit avec le philosophe de la nature et naturaliste Raphaël Larrère). Puis son très poétique, l’Hiver, à…
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Martin de la Soudière vient de nous quitter.
Une mémoire vivante des hauts-pays… des hivers mais pas seulement.
Le premier livre que j’ai lu de lui, c’était Cueillir la montagne. A travers landes, pâtures et sous-bois (qu’il avait écrit avec le philosophe de la nature et naturaliste Raphaël Larrère). Puis son très poétique, l’Hiver, à la recherche d’une saison morte.
Je l’ai rencontré peu après la publication de son livre sur les villages de Margeride pendant la deuxième guerre mondiale (comment les villageois avaient caché des enfants juifs, mais aussi les massacres de la terrible colonne de l’armée allemande, lors de la bataille du Mont Mouchet. Lire : Jours de guerre au village, 1939-195O. Années noires, années vertes en Auvergne et Margeride.) C’était lors d’une rencontre qui avait été organisée à la salle des fêtes de Ruynes avec les habitants qu’il avait interviewés pour son ouvrage. Soirée extrêmement touchante. Martin était un vrai ethnologue de terrain, les gens l’aimaient vraiment. Ils se confiaient facilement à lui.
Il avait un vrai talent pour faire parler même les plus timides.
Je l’ai vérifié lors d’une conférence que j’avais organisée dans le cadre des animations que je proposais l’hiver à Valuéjols et au foyer du Ché. Le thème portait sur le déneigement en montagne. Et c’était génial parce qu’on avait réussi à faire venir les gars qui déneigeaient sur le plateau, les anciens comme les plus jeunes, + les dameurs des domaines nordiques. Je crois que la soirée a duré facilement plus de deux heures. Tout le monde avait sa petite histoire. C’était chouette. Il m’a beaucoup inspiré dans sa manière d’aller chercher les gens, de les faire parler, et j’ai essayé de l’imiter dans mes propres conférences et enquêtes locales.
On l’avait hébergé dans notre chalet à Valu ce soir-là et il avait beaucoup parlé avec Delphine qui était fasciné par le destin de son frère, Vincent de la Soudière, un écrivain méconnu qui s’est suicidé jeune, et a laissé un journal assez fascinant (par contre, Martin n’aimait pas trop les chiens
)
Bizarrement, c’était quand même un gars de la bourgeoisie urbaine. Il aimait venir en Lozère ou Cantal, y amenait ses étudiants parfois, était à l’aise sur ces terrains rudes, mais n’y demeurait que le temps de ses enquêtes : je dis cela, parce que ce fut un point de discorde entre nous (quand je lu ai donné lire mon propre livre sur le Cantal, qu’il n’a pas aimé – nous n’avions pas la même vision de la ruralité contemporaine, et surtout pas les mêmes archives – les miennes étaient plus récentes sans doute, et surtout je vivais ici, pas lui, j’avais donc une vision peut-être moins « nostalgique », et plus pessimiste, moins romantique, plus « décevante »)
On a correspondu de temps en temps. Et on s’est revu, avec Delphine, une dernière fois à Clermont : on était assis aux jardins Lecoq avant une conférence qu’il devait donner à la librairie des volcans. Et là, il se promenait un peu avant de prendre la parole. On a mangé vite fait ensemble, et assisté à son intervention, je ne sais plus très bien de quel ouvrage il était question, mais il tenait encore la forme intellectuellement, même s’il était fatigué physiquement.
Pour moi, Martin de la Soudière est intimement lié au Cantal, et surtout à ma passion pour l’hiver, qu’il a nourrie en partie par ses récits et méditations. Et puis, c’était avant tout un ethnologue-poète, ou bien un poète-ethnologue, avec ce talent incroyable pour entrer en relation avec les gens du pays, et une qualité d’écriture qui renvoie sans doute à une autre époque, où le style comptait, où « l’académisme » se mariait aisément avec la littérature.
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03.02.2026 à 22:15
danah
Ce qui se passe aux États-Unis sous l’administration de Trump, la mise en place de politiques délibérées* de ségrégation raciale, d’apartheid et de purification ethnique des populations américaines, préfigure ce qui va se passer en Europe dans les mois et les années à venir. À moins d’habiter sur une île déserte, privé de toute source…
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Ce qui se passe aux États-Unis sous l’administration de Trump, la mise en place de politiques délibérées* de ségrégation raciale, d’apartheid et de purification ethnique des populations américaines, préfigure ce qui va se passer en Europe dans les mois et les années à venir. À moins d’habiter sur une île déserte, privé de toute source d’informations, ou bien d’être perfusé aux antidépresseurs, aux anxiolytiques et aux techniques de pensée positive, je vois mal comment on peut croire qu’on échappera, de ce côté-ci de l’Atlantique, à ce destin funeste. Qu’on prenne soin de soi, c’est une chose, mais pour imaginer sérieusement un avenir meilleur, épargné par le fascisme et la catastrophe climatique, il faut ou bien être installé dans le confort de la certitude bourgeoise et espérer, non sans cynisme, passer entre les gouttes (et s’apprêter à émigrer en Nouvelle-Zélande si les choses tournent mal), ou bien faire preuve d’un optimisme qui confine à la stupidité – et qui pourrait bien s’avérer, a posteriori, criminel (ou bien considérer le fascisme comme un « avenir désirable »).
(*Je parle de politiques « délibérément » racistes et suprématistes, dans le cas du trumpisme, pour les distinguer des politiques antérieures, qui reposaient déjà bien entendu sur un racisme structurel, un apartheid économique de fait, et des politiques d’immigration pas moins brutales, mais, tout cela se réalisant « à bas bruit », noyé sous la couverture moelleuse des valeurs démocratiques, des promesses de bonheur partagées de l’american way of life, de la société prétendue « post-raciale »).
On ne peut pas faire comme si on ne savait pas.
Hermann Broch, publiait en 1932, Les Somnambules, puis, après la catastrophe du nazisme, en 1950, Les Irresponsables, qui annonçaient pour le premier, et pour le second, en faisait le bilan rétrospectif, la catastrophe nazie, en dénonçant la responsabilité des masses et des classes bourgeoises. À cette dénonciation, on pouvait toujours rétorquer que les populations ne pouvaient pas savoir, n’étaient pas capables d’imaginer, dans les années 30, ce à quoi allait conduire l’adhésion au parti nazi, ou la passivité devant l’ascension d’Hitler. De fait, les gouvernements étrangers ont semblé l’ignorer tout autant en signant les accords de Munich en 1938. On peut discuter tant et plus, et il n’est pas inutile de le faire, il existe une énorme littérature à ce sujet, de la gradation des responsabilités dans l’ascension des régimes fascistes et totalitaires en Europe.
Mais aujourd’hui, il en va tout autrement. On ne saurait se réfugier derrière le voile de l’ignorance. Ce qui aggrave notre cas pour ainsi dire, c’est qu’aux États-Unis aussi bien qu’en Europe, ou encore en Amérique Latine, les régimes fascistes menacent de s’installer, pour ceux qui ne sont pas déjà installés, par des voies démocratiques – et non pas suite à un coup d’État ou un détournement « de force » des institutions.
Autrement dit, les électeurs et les électrices ont porté ces gens-là, ou bien s’apprêtent à les porter, au pouvoir, en connaissance de cause. Le programme de Trump suscitait, au moins dans ses grandes lignes, à commencer par la purification ethnique des populations américaines, l’adhésion d’une part suffisamment grande de l’électorat. Et quant à ses opposants démocrates, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils ont fait preuve à tout le moins de naïveté, ou bien d’un optimisme confinant à la stupidité, en imaginant que Trump ne « ferait pas ce qu’il avait promis qu’il ferait ».
Il en va de même chez nous, en France, pour, au bas mot, les trois quarts de la classe politique française : ils ne pourront prétendre après coup, dans quelques années, qu’ils ne savaient pas. Tous, ils savent, qu’ils s’engagent explicitement dans cette voie criminelle, ou qu’ils se résignent à la considérer comme inévitable et espèrent passer entre les gouttes quand les choses tourneront mal, tout en continuant à mener à bien leurs petites affaires, comme l’ont fait bien des « commerçants » durant les périodes les plus sombres de l’Histoire, car le commerce et la bourgeoisie, comme chacun sait, sont toujours tentés par l’idée que « ce n’est qu’un sale moment à passer », juste un peu de « mauvaise conscience » de plus à supporter – on n’est pas à une culpabilité près, n’est-ce pas ?
Et l’immense majorité des électeurs et des électrices des partis de droite ou d’extrême droite savent. Qu’ils soient ou non ignorants de l’Histoire. Ils n’ont pas besoin d’en savoir plus qu’il n’en faut pour adhérer, consciemment, au projet de purification ethnique, d’instauration (mieux vaudrait parler de renforcement) d’un régime d’apartheid, de « rétablissement » d’un ordre militaire et policier (là aussi, il se renforce en réalité, plus qu’il n’est rétabli). Rapporter la responsabilité de la montée du fascisme au bourrage de crâne des médias racistes et xénophobes ne suffit pas à comprendre ce qui s’est passé dans l’opinion publique ces vingt dernières années en France. L’extrême droite n’a pas attendu Bolloré et consorts pour imposer son agenda dans la vie politique. Et, que je sache, la forteresse raciale européenne n’a pas été édifiée par des partis d’extrême droite, mais bien plutôt par l’alliance des socio-démocrates et des conservateurs, unis sous la bannière néolibérale. Ce qui arrive aujourd’hui ne vient pas de nulle part. Combien d’entre nous n’avons cessé d’alerter, et ce depuis plus de trente ans, sur l’orientation réactionnaire du néolibéralisme, les « structures of feeling » persistantes qui promeuvent les trois piliers de la reproduction des violences et des inégalités : la famille, le travail et la nation, et les conséquences qu’il fallait en attendre. « Qui aurait pu prédire ? », demandait sans sourciller le président Macron, en parlant du réchauffement climatique, envoyant d’une seule interrogation stupide d’innombrables prédictions dans les limbes, comme si elles n’avaient jamais été publiées.
Et pourtant. Nous y sommes. Et nombre d’entre nous s’en inquiétait depuis des décennies.
C’est d’autant plus inacceptable que dans une très vaste partie du monde, la liberté d’expression signifie l’emprisonnement, ou pire, que la démocratie, ou bien n’existe pas, ou bien n’est qu’une farce. Comment peut-on gâcher des biens aussi précieux et fragiles que la liberté d’expression et la démocratie ? Ceux qui chez nous portent au pouvoir des adversaires de la démocratie par des voies démocratiques n’espèrent qu’une chose : être du côté des privilégiés du Léviathan quand il accédera au pouvoir – comment attendre d’eux autre chose qu’une collaboration puisqu’ils collaborent déjà en l’adoubant ?
La démocratie ne protège en rien les sociétés du fascisme. Elle est ce que les gouvernants, avec le soutien de nombre d’électeurs et d’électrices en font. Elle est toujours réputée « excessive » par ceux qui accèdent au pouvoir par sa grâce. Mais on n’a pas protégé la démocratie. On l’a sacrifiée au business international, quand les opportunités du marché incitaient à passer sous silence les atrocités des dirigeants autoritaires ou fascisants avec lesquels on fricotait, quand on ne leur déroulait pas le tapis rouge. On l’a sacrifiée en suivant, sans même hausser les sourcils, l’agenda rance et raciste imposé par les partis d’extrême droite. On l’a sacrifiée au nom de la sécurité en fantasmant sur les menaces terroristes à géométrie variable. On l’a sacrifiée en expulsant du débat public les questions économiques fondamentales, en individualisant les inégalités (la condition des pauvres n’est qu’une affaire de défaut de bonne volonté), en glorifiant le travail, la famille et la nation, les valeurs que tous tiennent pour allant de soi, même à gauche !)
Tous ceux-là, qui désirent l’ordre et le rétablissement d’une suprématie blanche (laquelle n’a en réalité jamais cessé d’incarner la norme, le critère de la citoyenneté, d’orienter les politiques publiques, la distribution de biens et des maux, des privilèges et des humiliations), n’auront pas à craindre le jugement de l’histoire, laquelle ne juge pas – ce sont les femmes et les hommes qui jugeront, s’ils en ont encore le loisir dans un futur d’après le futur.
Ils comptent bien passer entre les gouttes comme sont passés entre les gouttes, quand il a fallu faire un bilan, après 1945, les innombrables adhérents au nazisme et aux fascismes des années 30. Les littérateurs et littératrices allemand‧es, Elfriede Jelinek, Ingeborg Bachmann, Thomas Bernhard, Wolfgang Hildescheimer, Fassbinder et tant d’autres les désignèrent rageusement, ceux qui n’avaient au fond jamais cessé d’être nazis, bien après qu’Hitler se soit fait sauter le caisson dans son bunker. Toutes celles et ceux qui n’eurent jamais de compte à rendre, celles et ceux qui obéirent avec zèle ou et plièrent l’échine en espérant s’en tirer à bon compte. Il y en aura d’autres, il y en a toujours d’autres.
Il ne s’agit pas tant d’ignorance que d’attachement : un attachement au mode de vie occidental, à la promesse de bonheur que dispensent ces idéologies que bell hooks appelait « the white supremacist capitalist patriarchy » ou Laurent Berlant, la « normal national culture ». Il y aurait trop à perdre, et personne, ou quasiment personne, n’est prêt à lâcher quoi que ce soit de son confort personnel, personne n’est disposé à abandonner ses rêves de famille heureuse, de propriété, de retraite dorée. Quand bien même tout porte à croire que pour la plupart, ces rêves seront déçus.
La plupart font ce qu’ils ont à faire, ce qu’on leur a dit de faire, ce à quoi ils n’ont jamais vraiment cessé de croire, ce à quoi ils ont toujours adhéré au nom de leur intérêt propre, incarnant ainsi avec zèle l’idéal anthropologique néolibéral. Travailler pour devenir propriétaire, faire fructifier sa fortune et enrichir les actionnaires. Voilà quelles sont les priorités. Reproduire le système d’exploitation, d’extraction et de domination. Prendre soin des autres, prendre soin des plus vulnérables, des étrangers, des moins fortunés, de ceux qui n’ont pas eu la chance de naître au bon endroit et au bon moment, ceux qui n’ont pas la bonne couleur de peau, le bon genre, la bonne sexualité, ce n’est pas, ça n’a jamais été la priorité. On ne lâchera rien. Et surtout pas pour celles et pour ceux qui n’en valent pas la peine, qui, au contraire, embarrassent, empêchent, entraînent notre communauté chérie vers le fond, nous appauvrissent. Qu’ils se contentent d’être satisfaits qu’on les exploite, qu’on siphonne leur vitalité, afin de conforter notre prospérité.
Nous ne sommes pas seulement dépendants du capitalisme, comme si nous étions passifs dans cette histoire. Non. Nous sommes le capitalisme, nous l’incarnons, en tant que producteurs, consommateurs, et a fortiori quand on s’enrichit au passage. Nous sommes attachés affectivement au système d’exploitation et d’extraction généralisés. Parce que nous ne voulons pas que notre style de vie soit transformé au nom de la justice sociale ou climatique (combien d’entre vous prennent au sérieux l’idée d’un revenu minimum universel inconditionné déconnecté de l’obligation au travail ? Combien prennent au sérieux le projet d’une économie décroissante ?). Et c’est parce que nous pensons que ce style de vie est menacé, que les valeurs de la civilisation blanche européenne ou américaine « déclinent », que certains sont prêts, pour les sécuriser, à embrasser les délires d’un leader fasciste, à sacrifier la démocratie sur l’autel de l’intérêt individuel, de la promesse d’un futur qui ne concerne que soi-même, quand bien même elle se réaliserait au détriment de tous les autres.
Quant à celles et ceux qui persistent à ne pas croire à ces futurs funestes, qu’ils soient politiques ou climatiques, à force de faire l’autruche, ils finiront peut-être par pondre un œuf. Il y a un moment où l’optimisme pourrait devenir criminel, où les techniques de développement personnel, ces entreprises d’alignement cérébrales et comportementales néolibérales, relèvent de la collaboration pure et simple, où les pensées positives et leurs promesses de bonheur ne sont plus seulement niaises, mais produisent des hordes de somnambules et d’irresponsables, pour parler comme Hermann Broch.
(Note pour les partis de gauche : cessez par pitié d’essentialiser un peuple qui n’existe plus sous la forme où vous prétendez le défendre, que dans votre imaginaire désolé et périmé. Il y a longtemps qu’une bonne part de ce peuple que vous brandissez comme un étendard n’a plus rien à faire des valeurs de gauche – auxquelles vous ne croyez guère vous-même soit-dit en passant. Ce peuple que vous prétendez connaître, bien qu’il ne vous reconnaisse plus, et parfois même vous haïsse, vous tient pour la plus grande menace, il se pourrait qu’il arrive un soir à vos portes pour vous lyncher.)



(au fait, j’écoutais France Info ce soir et je me suis demandé si la station avait été rachetée par Bolloré ? C’est fou comment cette radio est devenue de droite.)
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25.01.2026 à 22:30
danah
« Peut-on passer directement à la scène où il se tire une balle dans le bunker ? » (l’inscription sur le panneau brandi par une manifestante anti-Trump aux États-Unis)
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01.01.2026 à 11:25
danah
Après qu’une dame âgée nous ait gratifié d’une délicieuse scénette au cours de laquelle elle envoyait au diable sa belle-mère (encore plus âgée qu’elle) dont elle doit s’occuper pour les fêtes, la boulangère, tout à l’heure, en aparté, pendant que je passe commande d’un café et d’un pain au chocolat : : « Ah… Dire tout haut…
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