04.02.2025 à 21:39
Intersectionality today
danah
Texte intégral (511 mots)
The endless debates on intersectionality over the last few decades, since Kimberlé Williams Crenshaw proposed this perspective in 1989 (although the question of the “convergence of struggles” was already raised in the struggles of the 60s and 70s), have no doubt exhausted the concept, making it difficult to use it without caution.
Today, militant demands against discrimination of all kinds seem to be trapped in an inescapable fragmentation: each movement focuses first on its own struggle, and it’s only later that the question of the link with other struggles arises. Demands are focused on sexism, validism, homophobia, transphobia, racism, islamophobia, class inequalities, etc… each of which may or may not obtain a small piece of the rights granted to it by those in power (or, more broadly, by the city) (admittedly, in today’s powerfully reactionary atmosphere, these rights are threatened with regression just about everywhere).
But as soon as we try to put in place a broader perspective, capable of embracing these different struggles in a common platform, conflicts arise, as if everyone is trying to looking after number one. There’s a kind of identity-based tension that unfortunately seems to me to be very symptomatic of the contemporary world, and could even be considered as a production of hyper-individualistic neoliberal ideology.
As soon as we try to propose broader perspectives – ecomarxism, ecofeminism – or timidly slip in a word like capitalism, many activists turn their heads away in embarrassment. It’s as if this solidarity had to be built, painstakingly won, on incompatible or conflicting starting positions.
Now, more than ever, I believe we should all, as a matter of urgency, whatever our motivating causes, adopt a common platform. If we fail to do so, if we are content to defend our own territory while ignoring those of our neighbors, we are playing into the hands of those in power and capitalists who love nothing more than “divide and conquer”.
(note : Dans un de ses bouquins, Sara Ahmed dit que dans l’idéal, l’intersectionnalité devrait être la position première, le point de départ : mais il n’est évidemment pas question de renoncer aux luttes particulières !! Le problème, qui ne date pas d’aujourd’hui (mais auquel les militants se confrontent depuis toujours !) c’est qu’en consacrant toute son énergie à une lutte en particulier, on risque de devenir indifférent à toutes les autres luttes. Chacun développe sa langue, sa grammaire, et au moment où se poserait la question de converger, il faut d’abord faire un effort de traduction gigantesque. C’est épuisant.
J’aime beaucoup (je l’ai dit et redit ici) les efforts en ce sens d’une Stefania Barca, parmi beaucoup d’autres, pour dégager une plate-forme commune, à la fois ancrée dans l’histoire (qui reconnaît l’historicité des luttes) et la perspective présent et future de la catastrophe climatique :
04.02.2025 à 09:54
La lutte contre la diversité
danah
Texte intégral (883 mots)
La sortie de Trump aujourd’hui, suite à l’accident d’avion sur le fleuve Potomak, condamnant les politiques d’inclusion et de diversité, je cite : ‘La FAA recrute activement des travailleurs souffrant de graves déficiences intellectuelles, de problèmes psychiatriques et d’autres troubles mentaux et physiques dans le cadre d’une initiative de recrutement axée sur la diversité et l’inclusion, décrite sur le site web de l’agence ».
Et il ajoute : « Seules les personnes les plus aptes, les plus intelligentes et psychologiquement supérieures devraient être autorisées à devenir contrôleurs aériens. J’ai toujours pensé qu’il s’agissait d’un travail qui nécessitait une intelligence supérieure ».
Elle m’a rappelé un témoignage que j’avais lu l’année dernière dans le Times :
https://time.com/7002003/donald-trump-disabled-americans-all-in-the-family/
(Je n’ai pas la force de traduire cette ignominie)
Trump, conformément à son programme de campagne, est engagé dans une lutte radicale contre la diversité. C’est du suprématisme blanc version hard – si une telle chose est pensable (qu’il y ait des degrés dans le suprématisme).
La diversité, ce sont donc les gens de couleur (a priori suspects, disposables et expulsables, voire pire), les femmes qui ne se comportent pas comme les bonnes épouses dévouées américaines, toutes celles et ceux dont les orientations sexuelles et/ou le genre s’écartent de l’idéal de la famille hétéronormée, et les personnes handicapées (mentales et physiques, les disable people).
Ces représentant‧es de la diversité (et celles et ceux qui les soutiennent) constituent en fait « tous les autres », qui ne peuvent pas être inclus dans la nation américaine, le « nous » américain (ou plus exactement les « other others » – ceux qui, parmi les autres, ne sont définitivement pas comme « nous » et « nous » menacent – de submersion, de déculturation, de disparition).
Et l’anthropologie du suprématisme version Trump ne reconnaît en définitive qu’une seule personne qui ait de la valeur, qui mérite d’être sauvée, et de bénéficier des politiques économiques, et sociales fédérales : « l’homme blanc d’âge mûr » ( de préférence le bourgeois mâle blanc d’âge mûr) : il reprend ainsi cette phrase que je cite régulièrement du sinistre Senator Jacob Howard, prononcé au Congressional Globe, 39th Congress, 1st Session (1866), alors qu’il était question de l’extension des droits (chichement) accordés aux anciens esclaves.
« En tous lieux, l’homme d’âge mûr est le type représentatif de la race humaine » disait le sénateur.
Howard aurait dû ajouter, mais c’était tellement évident qu’il s’en est abstenu : « blanc » – l’homme blanc d’âge mûr – et multi-propriétaire va également de soi.
Cité par Saidiya Hartman, Scenes of subjection. Terror, Slavery, and Self-Making in Nineteenth-Century America.
Voir le commentaire de Saidya Hartman ici :
https://outsiderland.com/danahilliot/le-type-representatif-de-la-race-humaine/
On répète (enfin, je répète après d’autres) souvent que le capitalisme fabrique un « nous » au détriment de tous les autres – que le racisme au sens large est au cœur même de la structure du capitalisme, sans laquelle aucune exploitation (et même aucune extraction) n’est pensable. On peut dire aussi que la société capitaliste se fonde sur l’exclusion – qui est précisément le contraire de l’inclusion que déteste Trump. On se souvient chez nous que dans les années 80 et 90, les politiques (de gauche) n’avaient que « la lutte contre l’exclusion » à la bouche – cette lutte n’allait pas bien loin, mais tout de même, elle témoignait au moins d’une certaine lucidité quant aux effets du néolibéralisme en cours et d’une volonté de les corriger, certes, timidement et à la marge. On finançait quelques actions, on cherchait à « inclure ». On voit bien que cette politique, même modeste, est désormais reléguée dans les oubliettes du contrat social (pas seulement aux États-Unis, et pas seulement en France)
Trump lui, assume explicitement les inégalités. Il n’a aucun scrupule. Mieux encore, il désire la discrimination. Il en fait son cheval de bataille.
Il applique consciemment ce que Achille Mbembé avait appelé le programme nécropolitique (en dramatisant Foucault), c’est-à-dire, une politique de mort, qui distingue « ceux qui seront sacrifiés pour que les autres soient sauvés ».
04.02.2025 à 09:52
Notes pour le Dernier Chapitre
danah
Texte intégral (2692 mots)
Un truc qui me frappe dans toute cette littérature que j’avale consciencieusement, et dont j’essaie de vous livrer régulièrement quelques extraits plus ou moins digérés, tous ces ouvrages de chercheuses et chercheuses dans des tas de domaines (cf. mon blog) qui dressent des tableaux apocalyptiques des injustices, des structures morbides, toxiques et létales du capitalisme, de l’extension raciale de l’extractivisme et de l’exploitation généralisée, de la catastrophe climatique, sans oublier le régime universel de la guerre et le triomphe du suprématisme racial, ce que Sara Ahmed appelle quelque part « les archives du malheur », tous ces livres donc, inévitablement, ou quasiment inévitablement, se concluent par un dernier chapitre (il faut bien un dernier chapitre me direz-vous) dans lequel l’autrice ou l’auteur s’efforce, malgré toute cette horreur, de dégager quelques pistes d’espérance, sinon d’espoir.
C’est très frappant.
Et, la plupart du temps, peu concluant (même s’il faut bien conclure) de mon point de vue : on invoque des luttes couronnées (ou non) de succès, ici et là, des modalités alternatives de relations au monde (qui donc mettent directement à l’épreuve l’affirmation péremptoire du capitalisme : « il n’y a pas d’alternative »), toutes localisées dans l’espace et dans le temps. Et au fond, plus grand monde n’ose imaginer une révolution globale – d’autant plus à une époque où les populations qui auraient tout intérêt à se révolter embrassent plus souvent qu’à leur tour le pire, c’est-à-dire s’apprêtent à porter au pouvoir des milliardaires fascistes délirants.
Au final, on compte (sans vraiment le dire explicitement) sur une forme de capillarité internationale : telle lutte en Inde se relierait à telle autre lutte au Brésil, etc. (je fais vite là, j’aurais beaucoup à dire à ce sujet). Il existe un véritable problème d’échelle auquel se heurtent par exemple des ouvrages qui tentent de proposer une sorte d’agrégat de ces luttes – je pense, parmi d’autres exemples à la dernière partie du Grand Livre du Climat que Greta Thunberg et ses ami‧es avaient publié il y a quelques années, ou au “pluriverse” d’Arturo Escobar dans une perspective décoloniale.
Ce problème d’échelle, le passage du niveau local au niveau global, constitue vraiment un point d’achoppement difficilement dépassable : sous le double effet du capitalisme mondialisé (et donc de l’inter-dépendance induite pour quasiment tout habitant de la terre vis-à-vis des structures extractivistes, qu’on en bénéficie ou qu’on ne soit victime) et de la catastrophe climatique forcément globale (qui exige une visée internationale à tout le moins), les initiatives régionales, quand elles ne sont pas réprimées dans le sang, semblent relever d’une échelle inappropriée. Non, contrairement à ce que disait l’autre allumé (réactionnaire qui plus est), les petits ruisseaux, en politique, ne font pas les grandes rivières : si ça marchait, ça se saurait depuis le temps.
D’un autre côté, quand je pense à écrire mon propre livre apocalyptique (ou pré-apocalyptique), je ne peux pas m’empêcher de songer déjà à ce dernier chapitre « porteur d’espérance », aussi timide soit-elle – déjà parce que je ne voudrais surtout pas qu’on en déduise que la seule perspective qui nous reste soit une forme de survivalisme stupide – l’apogée pour le coup de l’idéologie néolibérale ! J’y songe, à présenter ces éclats d’espoir, non seulement pour mes lectrices et lecteurs dont in fine, je dois prendre soin (le travail de “care” du chercheur ?), mais aussi pour moi-même (car à quoi bon écrire s’il n’est plus rien à espérer ?)
Ça n’a pas grand-chose à voir avec l’optimisme (qui me paraît souvent être une manière de faire l’autruche et qui arrange bien les pouvoirs en place). Non, il s’agit bien de « continuer à penser », « continuer malgré tout à imaginer », à tisser des liens, et, j’allais dire dans mon l’élan, à explorer des manières queer d’être-au-monde.
Même si l’on sait, ou que l’on craint, ou que l’on « craint savoir »‘ (?) que l’horreur est devant nous quoi qu’il advienne (si l’on considère que ce “nous” est composé de la communauté mondiale des subalternes, de toutes celles et ceux qui ont été, sont, et seront sacrifié‧e‧s sur l’autel du capitalisme mondialisé.
Je pousse un peu plus loin mes méditations sur ces derniers chapitres « irrésistiblement espérant » :
Je songeais pendant la promenade cet après-midi à ces courants de pensée d’après-guerre, qui ne concédaient guère d’espoirs, trop occupés qu’ils étaient ou bien à approfondir la critique du monde contemporain, le capitalisme, la technique, etc. (par exemple les philosophes de la tradition critique de l’école de Francfort, Walter Benjamin, Günter Anders) ou bien à souligner l’absurdité de la condition humaine (je pense ici principalement aux existentialistes les plus pessimistes, ou bien à des poètes comme Cioran, Paul Celan ou Ingeborg Bachmann et tant d’autres).
On est là dans les années 50. Une génération traumatisée par deux guerres mondiales, les fascismes, le nazisme, et Hiroshima (sans parler des guerres (dé)coloniales). Ce n’est pas pour rien que dans les décennies qui suivent, c’est surtout en langue allemande qu’on lira les textes les plus sombres, hantés par ces pages d’histoire, chez Thomas Bernhard, Wolfgang Hildesheimer, Elfriede Jelinek, Fassbinder, et plus tard Peter Handke, Werner Kofler ou W.G. Sebald (ou encore Hans Markus Enzensberger ou Alexander Kluge).
Mon pessimisme ou, disons, ma défiance spontanée envers les manifestations d’espérance un peu trop enthousiastes (dans la mesure où, le plus souvent, elles émergent d’une critique assez superficielle, pas suffisamment approfondie à mon goût) vient évidemment de la fréquentation de ces autrices et auteurs. Toute mon œuvre s’ancre dans cette tradition de pensée et d’écriture (et c’est une des raisons pour lesquelles quasiment personne aujourd’hui ne s’y intéresse : je ne suis pour ainsi dire pas lu).
Et je me disais : d’une certaine manière, cette génération « pouvait se permettre » d’être pessimiste ou de conclure sur des notes de désespoir sans faire l’effort de « prendre soin » de leur lectorat en dégageant, in fine, et malgré ces tableaux désespérants, quelques raisons d’espérer. La plupart étaient des blancs qui vivaient confortablement (pas tous, mais la plupart) issus de milieu bourgeois (même si c’est moins vrai de la littérature allemande – ce qui fait une sacrée différence avec la littérature française par exemple, largement organisée autour des intérêts bourgeois, mais ceci est un autre sujet que Georges-Arthur Goldschmidt avait relevé en son temps) – d’où aussi la position exceptionnelle d’un Franz Fanon par exemple, mais là aussi c’est une autre histoire.
Ils pouvaient se le permettre parce que, d’une certaine manière, le pire semblait derrière eux, même si les écrivains allemands ne cessaient de dénoncer la persistance du passé dans le présent, et que la bombe atomique projetait son ombre sur le futur – c’est encore le cas, le saviez-vous ? (et un petit coup de poing dans la tronche des pronuke, si tant est qu’il en reste encore parmi mes lecteurs). Je ne suis pas sûr qu’ils aient réellement que leur pugnacité critique puisse être réellement couronnée de succès, qu’elle suffise à renverser le capitalisme par exemple, mais il y avait cette sorte de « tranquillité » tout de même à disposer d’un temps devant soi pour penser. D’une certaine manière, il n’y avait pas urgence, au sens où, devant la catastrophe climatique, nous sommes, un demi-siècle plus tard confronté à cette forme de temporalité délirante, une urgence qui insiste alors même qu’il est déjà trop tard (pour reprendre le titre d’un livre de Werner Kofler : Trop Tard)
Je note en passant qu’un de mes écrivains préférés, Wolgang Hilesheimer, a renoncé à la littérature à l’orée des années 80, pour se consacrer à des conférences sur la dégradation de l’environnement et du climat. Il était en avance sur son temps (et n’a jamais cessé de l’être).
Dans la décennie suivante, en Europe comme aux États-Unis, et dans nombre de pays “décolonisés” (politiquement sinon économiquement), le ton change : l’heure est aux luttes, les ouvriers, les étudiants, la guerre du Vietnam, la condition des noirs, la deuxième vague féministe, etc. Lutter implique, cela paraît évident, qu’on a de l’espoir, ou, à tout le moins, qu’on est poussé par l’énergie du désespoir. Il y avait urgence. Mais on avait encore, d’une certaine manière, du temps devant soi. On était en droit d’espérer le succès dans la lutte, la satisfaction (au moins partielle) de la demande, faire reculer l’adversaire, obtenir des avancées.
Je suis d’une génération, né en 1968 (!!), qui a grandi en imaginant sérieusement que le monde d’après ne pouvait qu’être meilleur que le précédent. Au tournant des années 80, j’avais douze ans, et je pensais qu’on (?) mettrait fin aux famines, à la pauvreté, que la démocratie finirait par s’imposer dans tous les pays du monde, qu’on (?) mettrait un terme aux destructions environnementales, etc. Je n’étais pas naïf. Ce sentiment était partagé par la plupart des gens, un peu partout dans le monde. Mais Reagan et Thatcher ont mis en place des politiques néolibérales et décrété qu’il n’y avait pas d’alternatives. On s’est fait avoir en beauté – les bourgeois et les classes moyennes se sont convertis sans trop de peine à ces promesses de prospérité, les plus pauvres sous la contrainte mais avec tout de même le vague espoir que leur tour viendrait de goûter aux fruits de la croissance. On s’est fait avoir. Pour rester poli.
J’allais dire, ce qui nous manque aujourd’hui, c’est le temps. Mais je dois corriger immédiatement. Ce “nous” qui manquerait de temps n’est que le produit de l’illusion induite par le capitalisme mondialisé. Qui nous fait croire que tous les habitants de la terre vivent dans la même temporalité, le même rythme, qu’ils en sont tous au même point vis-à-vis de l’échéance de la catastrophe climatique (pour le dire grossièrement : je ne détaille pas ici)
C’est totalement faux. De la même manière que, si tous les humains sont pris dans les filets du capitalisme global, ils sont empêtrés extraordinairement différemment – selon la logique nécropolitique : beaucoup sont sacrifiés (exploités jusqu’à l’épuisement) afin que d’autres en jouissent – les temporalités sont multiples : pour certains, généralement les mêmes qui sont sacrifiés sur l’autel de la prospérité des classes les plus aisées, le temps n’est plus à l’attente angoissée de la catastrophe – la catastrophe est déjà le présent, quand elle n’est pas déjà le passé. Pour d’autres au contraire, elle demeure une sorte d’horizon d’angoisses abstraites – il leur reste du temps avant d’être affectés – et certains comptent bien se servir de ce temps qui leur reste pour s’en sortir, sauver leur peau, fut-ce au détriment de la peau de tous les autres. La sinistre logique survivaliste étendue au “nous” des suprématistes – les miens d’abord et les autres peuvent (et doivent) crever.
Ce rapport au « temps qui reste » est à mon sens fondamental et il est ce qui rend parfois indécents les appels à l’optimisme. Car il n’est pas très difficile de montrer que ceux à qui il reste du temps (et des ressources pour se sortir à peu près d’affaire, ou espérer s’en sortir) pour être optimistes et espérer, sont aussi ceux qui jouissent déjà de tous les privilèges du capitalisme mondialisé.
Se décentrer, adopter la perspective des subalternes qui crèvent littéralement pour que les nantis puissent extraire ce dont ils ont besoin pour pérenniser leur « style de vie » (celui dont G.W. Bush Jr disait qu’il n’était pas “négociable”, anticipant la violence des déclarations de Trump aujourd’hui), voilà une pensée inconfortable – généralement, quand on l’assène aux optimistes de chez nous, en Europe, l’argument met un terme à la discussion : se mettre, même imaginairement, à la place des subalternes, voilà qui marque (et détermine en même temps) les limites du “nous” qui espère (et qui doit espérer, comme si c’était là un devoir sacré, qu’on est bien en peine de justifier).
Et pourtant, il y a ces irrésistibles derniers chapitres – et le fait que moi-même, je ne conçoive pas de conclure mes archives du malheur autrement que par un chapitre « porteur (plus ou moins timidement) d’espérance ».
Mais s’agit-il là de la même espérance que celle dont étaient nourries les luttes des années 70 ? Est-elle relative au même désespoir dans lequel les intellectuels d’après guerre se morfondaient ?
Sans doute pas. Les expériences ne sont pas ici transférables.
Il y aurait beaucoup à dire par exemple de la comparaison entre l’angoisse de la guerre nucléaire, qui teintait les récits des années 50, et celle engendrée par la catastrophe climatique. Parce que la guerre nucléaire totale n’a pas encore eu lieu, alors que la catastrophe climatique a déjà commencé – et qu’elle est inexorable désormais. On ne peut plus s’en prévenir. Il est trop tard. Bien sûr, il est possible, sinon probable, qu’un conflit nucléaire d’envergure vienne mettre un terme “prématurément” (on se demande bien qu’est-ce qui serait prématuré d’ailleurs dans ce cas) à la vie humaine sur terre – et rende par conséquence l’échéance de la catastrophe climatique impertinente (quelle action humaine plus puissante qu’une guerre nucléaire totale pour (re-)bouleverser le climat ?)
Cependant, les deux temporalités (le temps qui reste) n’ont pas grand-chose à voir. La guerre nucléaire totale est comme la menace d’une météorite géante qui s’écraserait sur la terre : elle ne dépend pas de nous (si l’on exclut de ce nous les quelques abrutis finis qui appuieront sur le bouton). Alors que la catastrophe climatique se déploie sur le long terme – bien qu’elle s’aggrave aussi, à l’échelle de l’histoire humaine, sans parler des temps géologiques) sur une durée extrêmement brève. Toujours est-il que nous ne pouvons nous empêcher de penser (sans doute en partie à tort mais peu importe) qu’il “nous” (qui ça “nous” ?) reste dans ce domaine un peu d’agency. Même si le véritable ennemi, en réalité, nous dépasse par sa puissance, d’autant plus qu’il n’est pas qu’extérieur mais inscrit au plus intime de nos vies quotidiennes (et là encore, pensez à relativiser ce “nous”).
04.02.2025 à 09:50
Rêverie d’une promenade solitaire
danah
Texte intégral (969 mots)
Je pensais à cette dame âgée à laquelle j’avais consacrée naguère un fragment de récit (voir : Sauver sa Peau, 2016) , celle qui compilait des archives du malheur (ne les appelais pas encore ainsi à l’époque), des mauvaises nouvelles du monde, qu’elle rediffusait sur les réseaux. Qui en était tombé malade, après quoi elle s’était contenté de prendre soin de ses plantes et de ses chats, en s’épargnant d’apprendre quoi que ce soit de nouveau sur le monde.
J’ai toujours pensé que je lui ressemblais. Sauf qu’à la différence d’elle, j’essaie d’organiser ces malheurs dans une perspective plus globale, leur donner du sens, tracer une sorte de généalogie du mal. Par cet effort de transformation par la pensée de ces fragments d’horreur, il m’est sans doute plus tolérable, ou moins intolérable, de m’y confronter. Donner du sens, penser, est un travail de transformation, comme dirait W.R. Bion. Le tableau qui émerge de cet agrégat raisonné n’en est sans doute que plus accablant, mais le travail effectué sur cette matière affreuse, cette mise en récit, modère peut-être son impact brut – et permet de sortir du cycle infini des indignations réitérées, et de la succession d’oublis et de sidérations que leur violence engendre.
Chacun fait comme il peut avec le malheur. Faire l’autruche, continuer comme si de rien n’était, comme si le malheur ne nous concernait pas vraiment, qu’il était toujours « loin de nous », comme s’il pouvait toujours être repoussé dans un futur incertain, prendre soin de ses plantes et de ses chats et faire taire les « mauvaises pensées », quoi de plus normal. Une force de conservation nous anime, qui veut irrésistiblement que demain soit semblable à aujourd’hui, que le malheur n’arrive qu’aux autres.
Et puis vous tombez gravement malade, des bombes s’abattent sur le quartier où vous habitez, un typhon dévaste les environs, votre maison brûle, la famine s’installe, une couleur de peau, une religion, un affinité politique, deviennent soudainement des motifs de suspicion et vous voilà soudainement menacé, le malheur soudain n’est plus seulement une « nouvelle du monde », il vous accable.
Le monde alors se réduit, se contracte, le temps de même, il faut survivre, il faut se cacher, se défendre, il faut quitter sa maison en ruine et fuir. On n’a plus alors le loisir de tenir les archives du malheur, encore moins de les transformer en système de pensée. Il ne reste pas assez de temps pour se permettre le luxe d’écrire un livre et pas assez d’espace libre pour se poser sereinement. L’angoisse et la peur ont consumé le temps qu’on pensait avoir devant soi, tronqué le monde dans lequel on s’imaginait habiter. L’expérience immédiate de l’existence frappée par la terreur n’est plus commensurable avec celle des gens qui vivent en paix, qui ne craignent ni la faim, ni la police, ni la guerre. Il faut bien entendu se sauver soi-même et prendre soin de celles et ceux qu’on aime. Vous devenez d’une certaine manière une ligne de plus dans les archives du malheur.
Une partie de moi aimerait avoir grandi dans une Cité antique libre sur les rives de la Méditerranée Orientale, ou dans une micro-société de chasseurs-cueilleurs dans une forêt tropicale, ou d’éleveurs nomades en Sibérie, ne connaissant du vaste monde que le peu qu’on en apprend des voyageurs de passage, des colporteurs, des tribus voisines. Le monde réduit à ce qu’on pouvait en voir, en toucher, à la mesure de l’homme comme disait C.F. Ramuz. Je crois avoir tenté d’exprimer cette idée dans Moldanau, en évoquant ce gros bourg oublié dans de lointaines montagnes, cette ville que nul n’a jamais portée sur une carte de géographie – oublié des promoteurs immobiliers, des extractivistes, des offices de tourisme et des généraux. Une ville sans église, ni mosquée, ni synagogue. C’est une des choses que j’ai essayées de dire dans ce livre que personne n’a lu (comme s’il n’avait jamais existé, pas plus que la ville qu’il décrit. Mais n’est-ce pas finalement normal qu’un livre portant sur le non-être n’ait pas beaucoup plus de réalité que son objet ? Si quelqu’un s’intéressait un jour à ce que j’essaie d’écrire, qu’il y pense.)
Peut-être un jour, si je tombais malade par exemple, ou si je devenais la cible des services de renseignement (après tout, dans bien des pays, nombre de messages que nous publions sur ces réseaux aujourd’hui nous vaudraient la prison, à tout le moins des menaces !), en viendrais-je à renoncer à tenir ces archives du malheur ? C’est probable. Le pire est là, irrésistible, et les milliers de livres qu’on aura écrit pour en retracer la généalogie n’y peuvent rien, n’ont eu pour ainsi dire aucun effet. Et pourtant, en attendant la fin, la mienne pour commencer, je ne me vois pas faire autre chose que d’en ajouter quelques autres, des livres, à la pile de tous les livres qui donnent à penser mais n’y changent rien.
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