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Francis PISANI
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MYRIADES


▸ les 20 dernières parutions

02.04.2025 à 08:25

Tout casser, tout brûler, le « brokenism » pro Trump

Francis Pisani

Sur la violence qui permet à Trump de satisfaire son électorat et l’origine du terme qui l’explique...
Texte intégral (2055 mots)

Xi, Poutine et Trump ont en commun de vouloir «renverser la table», a déclaré Pierre Haski lors de sa récente intervention sur Hors Norme.

Image forte et d’autant plus belle que paradoxale.

Ils s’attaquent tous les trois à l’ordre international établi à l’issue de la deuxième guerre mondiale sous l’égide des US. On le savait du russe et du chinois dont on comprend facilement qu’ils s’en considèrent les victimes. La surprise tient au fait que Trump les rejoigne au motif que cet ordre ne lui convient plus.

Qu’il s’agisse de son besoin de simplicité, de sa sympathie pour les dirigeants autoritaires ou de son hypothétique espoir de séparer les deux autres, les tentatives d’explications les plus courantes me semblent insuffisantes.

Suivons le Klash des mots…

Brokenism-MuskChainsaw©EricLee-NYT https://www.nytimes.com/2025/02/21/us/politics/elon-musk-doge-cpac-chainsaw.html


De quelle table parlons nous? Échecs, go, poker… ou golf?

Les médias anglo-saxons parlent plus volontiers de renverser l’échiquier «overturn the chessboard». Une image que Poutine peut comprendre mais pas Xi, formé au go, ni le maître de Mar-a-Lago qui ne brille qu’au golf…

Il a pourtant dit à Zelensky qu’il n’avait pas toutes les «cartes».

Songeait-il au poker? Possible pour un homme de sa génération et de son style. Mais toujours avec son pistolet sur la table.

Dialogue vraiment difficile qu’il pourrait croire régler en renversant cette dernière, quel que soit le jeu qui s’y joue.

Mais j’ai du mal à imaginer qu’il veuille vraiment «du passé, faire table rase», comme le promettait l’Internationale, cette rengaine que Xi et Putin chantonnent depuis leur plus tendre enfance et à laquelle tout indique qu’ils ont renoncé.

Du bluff tout ça? En partie, comme toujours, mais la référence à la brutalité est omniprésente dans le jeu de Trump, plus présente encore dans sa politique interne.

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Politique intérieure

Il est courant pour les autocrates (et pas que) de mener des politiques apparemment contre productives, quand on les observe de l’étranger, mais sources de gains en politique intérieure, celle qui compte vraiment.

Or les sondages indiquent que 90% des Républicains sont contents des premières actions de leur président qui traite les autres par le mépris, la menace et parfois même la terreur sans la moindre envie de les séduire.

Début de piste?

J’en ai trouve une dans un débat organisé par le New York Times entre ses quatre chroniqueurs les plus conservateurs invités à répondre à la question : «Pourquoi tant de républicains apprécient-ils la direction que Trump donne au pays?»

On y trouve un peu de tout, l’immigration, le fossé grandissant entre parti démocrate et travailleurs, les méfaits du wokisme intolérant, la haine des élites ou le ressentiment généralisé.

Mais une explication se détache, formulée par David Brooks : «C'est l'idée que tout est cassé et qu'il faut tout brûler».

Brokenism

Il la prend dans un début de réflexion théorique formulée voici deux ans sur Tablet.com un «a Jewish magazine about the world» par sa directrice, la new yorkaise Alana Newhouse.

Sous le titre « Brokenism » («broken» veut dire cassé) , impossible à traduire, elle proposait une vision de la situation américaine selon laquelle « Le vrai débat aujourd'hui n'est pas entre la gauche et la droite. Il est entre ceux qui s'investissent dans nos institutions actuelles et ceux qui veulent en construire de nouvelles. »

En clair :

  • Les «brokenists», [celles et ceux qui se retrouvent dans cette approche] pensent que nos institutions actuelles, nos élites, notre vie intellectuelle et culturelle et la qualité des services dont beaucoup d'entre nous dépendent ont été vidées de leur substance. Pour eux, l'establishment américain, au lieu d'être une force de stabilité, est un enchevêtrement obèse et corrompu de pouvoirs fédéraux et d'entreprises qui menacent d'étouffer le pays tout entier.»

  • «Les brokenists viennent de tous les horizons de l'échiquier politique. Ils ne sont pas d'accord entre eux sur les types de programmes, d'institutions et de cultures qu'ils souhaitent voir prévaloir en Amérique. Ce sur quoi ils s'accordent - et c’est plus important que tout le reste - c'est que ce qui fonctionnait auparavant ne fonctionne plus pour un nombre suffisant de personnes.»

Laissez un commentaire.

Pour illustrer son propos elle les oppose aux «statu-quoïstes», parmi lesquels elle range aussi bien Alexandria Ocasio-Cortez, la jeune star latina et démocrate, que les Républicains opposés à Trump, comme Liz Cheney. Elon Musk et le célèbre investisseur Marc Andreessen sont des brokenists (que Deepl n’hésite pas à traduire par « cassandres »… formé à partir du mot « casser », ironie de la traduction automatique). Elle leur associe un peu vite Bernie Sanders qui ne me semble appartenir à aucun de ses deux groupes, lui qui n’a jamais confondu droite et gauche.

Je limite ici la nécessaire approche critique de la vision proposée. Il suffit, ici, d’enregistrer qu’elle existe.

« Tout casser pour que… »

Brutal. Limpide. Excellent pour la comm et manifestement simpliste, le terme « brokenism » appelle à la main mise sur la société américaine de la poignée de milliardaires réunis dans le bureau ovale. Comme me l’a fait remarquer l’ami Jacques Rosselin, il masque bien leur entreprise de destruction de l’État et tout ce qui est « bien commun ». Mais on les voit mal s’en prendre au système lui-même, l’hyper-capitalisme d'aujourd'hui.

Le terme rappelle, en fait, le doux Guépard de Lampedusa.

La violence en plus.

En passant de « tout changer pour que rien ne change » à « tout casser »… avec la même intention, il fait ressortir ce qui menace de devenir la caractéristique du régime Trump : la violence.

Symbolisée par la tronçonneuse de Musk, nous pouvons comprendre qu’elle détruise beaucoup tout en doutant qu’elle serve à trancher la branche sur laquelle ces messieurs sont - ou se croient? - bien assis.

Renverser la table autour de laquelle ils devraient causer sans scier la branche sur laquelle ils posent leurs fesses… n’est-ce pas là le défi des trumpists jouant aux brokenists?…

PS-Ce post est également publié sur Aquarius.news

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20.03.2025 à 17:59

Guerre à « guerre » ≈068

Francis Pisani

Parlons Klash, nouvelle chronique sur la guerre des mots et des idées en collaboration avec le nouveau site Aquarius.news consacré à la défense, à l’Europe et à l’innovation.
Texte intégral (1721 mots)

Bonjour,

Un peu de nouveauté…

J’ajoute, à partir d’aujourd’hui, une rubrique consacrée à la guerre des mots et des idées : « Parlons Klash ».

Outre Myriades, elle apparaît aussi sur le nouveau site Aquarius.news nouveau media dédié à l’innovation civile au service de la défense et de la protection des citoyens. Une entreprise résolument européenne.

Voici comment je l’y présente:

Bonjour et bienvenue sur un champ de bataille où on perd, parfois, la vie et, trop souvent, la tête : la guerre des mots.

Mais attention : « Abandonnez toute certitude, vous qui entrez ici ».

On ne se baigne jamais deux fois dans le même mot. A nous d’en explorer la plexité (j’y reviendrai), les connexions, les réseaux de sens qu’anciens et nouveaux peuvent ouvrir, de s’y balader, d’en titiller les confins.

En bref, il faut se battre avec les mots, contre, pour et sans eux (ça arrive même aux clavitifs).

Parlons Klash!

« Guerre » ne veut plus rien dire

Chez nous, en Ukraine, la guerre est là.

A Varsovie, Berlin, Stockholm ou Chisinau, le mot est sur bien des bouches et dans bien des têtes. Elle guette, elle est proche, présente même.

Mais le mot n’a plus de sens. L’utiliser ne fait qu’augmenter la confusion, le brouillard qui l’accompagne toujours dirait-on en anglais (fog of war).

Le mot - pas sa réalité - ne veut plus rien dire.

Larousse le définit comme une « Lutte armée entre États »… « considérée comme un phénomène historique et social (s'oppose à paix) » précise Le Robert.

Ceux qui la font, Poutine, Netanyahou et plein d'autres, se gardent bien d’utiliser le terme qui les obligerait à respecter les règles du droit international.

Qui la déclare - George Bush contre la terreur et Macron contre la COVID - s’en prend à des problèmes que la guerre ne saurait résoudre et qu’on ne peut considérer comme réglés. « Une guerre peut prendre fin lorsqu'il y a reddition et capitulation de l'État vaincu » explique le site officiel Vie Publique.

L’Ukraine et la Russie sont donc bien « en guerre », même si l’agresseur ne le reconnaît pas. Destructions et victimes sont là pour en porter l’horrible témoignage. Mais l’invasion russe reste, officiellement, une « opération spéciale ».

Interrogez votre IA ou votre moteur de recherche préféré et vous verrez qu’à part trois conflits non conclus par des traités de paix, le monde ne connaît pas de guerre officielle en ce moment. Et pourtant, le nombre de conflits armés en cours s’élève à près de 60 pour le Peace Research Institute d’Oslo, à 110 selon la Geneva Academy.

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Une piste : « conflagration »

Le Figaro nous donne une belle et courte histoire de la vie française du mot « conflagration ».

  • Désignant au départ - en 1690 - un « incendie de ville, le terme s’applique aujourd’hui à un « Conflit international de grande envergure ».

  • L’évolution s’explique par l’origine latine du terme. « Flagrare » veut dire brûler. Accompagné du préfixe con (ensemble) il indique plusieurs éléments brûlant ensemble.

Et c’est là que, pour moi, con-flagration prend toute sa force.

« Guerre » a l’énorme défaut d’être strictement binaire. Il y a, ou il n’y a pas, on est, ou on n’est pas en « guerre ». Or il s’agit toujours de dynamiques complexes dont on espère rendre compte en les disant « hybrides » ce qui ne fait guère avancer le schmilblick (un autre terme sur lequel je pourrais revenir…).

Reste l’adjectif. On peut dire d’une situation et, avec encore plus de pertinence, d’une dynamique, qu’elle est « conflagrationnelle ».

Qui se refuse à dire que l’Europe est déjà en « guerre » aura du mal à nier qu’elle vit une situation « conflagrationnelle ».

Ça suffit pour se préparer, pour se mettre au travail comme Aquarius.news nous y invite.

Maintenant.

Pauvre Tolstoï

Mais, implacable logique, le mot « paix » auquel on aspire dans toute situation « conflagrationnelle » est aussi peu utilisable et, peut-être, encore plus mensonger que « guerre ». Pauvre Tolstoï !

Diplomates et politiciens s’en gargarisent.

Dès qu’ils brandissent le terme nous savons qu’ils se et nous trompent.

Shooté aux réalités alternatives Trump la promet. Moquette.

Je vois mal une figure responsable promettant de « déflagrer » la zone entre la Russie et l’Europe, mais aussi le Moyen Orient, les mers de la Chine du sud, le Myanmar, le Soudan etc.

Peu vraisemblable… mais que ce serait bon d’entendre parler Klash…

Allez vite y faire un tour sur Aquarius.news et... abonnez-vous.

02.03.2025 à 09:46

Dire NON! comme Zelensky ≈067

Francis Pisani

Il est peut-être tombé dans un piège à la Maison Blanche. Mais sa façon d’en sortir nous offre un exemple de ce qui manque le plus à nos dirigeants : courage, éthique et dignité. Ça nous concerne.
Texte intégral (1110 mots)

Bonjour,

Difficile de s’y retrouver dans cette actualité secouée par une stratégie trumpienne fondée sur la la menace, le chantage, la peur qu’elles suscitent, sa gueule irascible, ses mensonges assassins.

Piégés par la confusion, minés par des années d’impuissance face à ce monde que nous voyons se détruire sans trouver comment l’améliorer, nous avons, à des degrés variables, tendance à nous réfugier dans le déni, la recherche d’un refuge loin de toute hypothèse nucléaire, ou la déprime.

Arrêtons.

Point n’est besoin d’avoir une réponse claire, de savoir quoi faire et avec qui.

Commençons par dire : NON! pour inverser la dynamique.

Comme l’a fait Zelensky dans le bureau ovale, au coeur de la Maison Blanche, à la face de Trump, au nez de Vance l’idéologue provocateur d’un président déstabilisé par la fermeté de son interlocuteur ukrainien qu’il pensait manipuler comme une marionnette.

Quel courage. Quel force. Et quelle intelligence.

Sa marge de manoeuvre étant proche de zéro il a joué la carte de la dignité contre celle du mépris.

En disant simplement NON!.

Position morale qui ne règle pas tout, mais bon début dont nous avions le plus grand besoin.

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Commençons par dire : NON!

NON! est le premier mot de toute rébellion comme de toute innovation.

  • Galilée n’a pas commencé par affirmer : « Et pourtant elle tourne ». Tout a commencé quand il s’est convaincu du fait que, NON! le soleil ne tourne pas autour de la terre.

  • Les colons de Boston on dit NON!, en 1773, aux impôts exigés par le roi d’Angleterre, avant de participer, trois ans plus tard, à la déclaration d’indépendance des États-Unis.

  • De Gaulle a dit NON! au renoncement de Pétain avant d’organiser la participation des Français à leur libération.

  • Steve Jobs a dit NON! aux ordinateurs tristes et compliqués avant de lancer le Mac.

  • C’est en disant haut, fort et publiquement NON! que les femmes ont fait reculer le harcèlement sexuel.

  • etc., etc., etc.

Paradoxalement, dire NON! c’est prendre position contre le nihilisme, au sens où Nietzsche l’entend, c’est affirmer ses valeurs, s’affirmer face à l’impuissance.

Deux précautions malgré tout :

  • Tous les « NON! » n’ont pas le même sens… Le fait de protester, de refuser, de s’opposer m’est généralement sympathique. Mais il faut faire attention à ceux qui dévient le terme, pour protester contre les vaccinations par exemple.

  • Dire NON! ne suffit jamais. Il faut agir après, proposer, dialoguer… Sur de meilleures bases quand on a d’abord fait état de sa capacité et de sa volonté de refuser l’inacceptable.

    Laissez un commentaire.

Le NON! de Zelensky l’a-t-il affaibli ?

Certains analystes estiment que le président ukrainien est tombé dans un piège, qu’il n’a plus d’alternative et qu’il est maintenant condamné. En gros, qu’il a commis une erreur.

Le dialogue entre Trump et Poutine lui avait fermé toutes les portes.

Zelensky a pris des risques pour son pays et pour sa vie.

Mais son NON! a donné une chance aux dirigeants européens de se ressaisir plus vite qu'ils n'auraient souhaités.

Il nous a donné l’exemple.

Que pouvons-nous en apprendre ?

Adopter une position morale dans une situation critique peut sembler inutile.

C’est pourtant ce dont nous avons le plus besoin, ce qu’aucun autre dirigeant ne nous propose.

Tant de choses nous heurtent. Le sentiment d’impuissance nous bride. Qu’il s’agisse de la lutte contre la crise climatique, des attaques au Kärcher contre la biodiversité, de la protection sociale, de la fin du mois, de l’éducation des enfants ou de la réglementation des grandes fortunes ou de la BigTech.

Et nous avons tendance à repousser l’action faute de savoir quoi faire, ou d’y croire.

Commençons par un tout petit mot qui sort des tripes, que nous ne sommes pas seul.e.s à hurler et qui commence à nous engager.

Commençons par dire NON! à tout ce qui nous écoeure, nous dégoûte, nous scandalise, nous menace.

Et mettons nous à l’oeuvre.

Merci Monsieur le Président de l’Ukraine.

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21.02.2025 à 12:37

Président, et si vous alliez à Pékin lundi ? ≈066

Francis Pisani

Et si Macron avait l’audace de rendre visite lundi à Xi plutôt qu’à Trump ? Cette courte note qui lui est publiquement adressée explique ce que nous pourrions tous y gagner.
Texte intégral (2106 mots)

URGENT

Monsieur le Président,

Si vous voulez être écouté, ça n’est pas à Washington qu’il faut aller lundi, mais à Beijing.

Reprenant une formule chère aux innovateurs et aux startups que vous aimez je vous dis : « Et si… » vous aviez l’audace de renverser la table à votre tour ?

L’hypothèse : Si vous voulez qu’Europe et Ukraine figurent à la table des négociations Trump-Poutine, qu’elles aient une chance de participer aux décisions concernant leur futur, rendez visite à Xi (il trouvera sûrement un créneau dans son agenda).

Series: Nixon White House Photographs

Pourquoi ?

  • Parce que vous n’êtes pas assez fort pour faire bouger Trump en le suivant. Vous n’y gagnerez que mépris ;

  • Parce qu’il vous respectera si vous lui donnez la preuve que vous avez compris sa vision stratégique ;

  • Parce que vous pouvez négocier avec Xi sur des bases d’intérêts mutuels bien compris et donc en tirer quelque chose et marquer l’opinion mondiale avec un geste fort.

Détourner le chaos avec une poignée de main… Quoi de plus élégant ?

Songez à celle de Nixon et Mao en 1972. Et si la tête de ce président là ne vous reviens pas, pensez à l’impact de Kissinger sur son époque.

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Ne regardez pas le doigt qui cache la lune

« Le deal pour les nuls », selon Trump, consiste à frapper fort, dérouter ses interlocuteurs, avant de se mettre à table.

Ses injures contre Zelensky n’en sont que la manifestation la plus récente, la plus ridicule si elle n’était des plus dangereuses quand on sait la façon dont Poutine règle leur sort à tous ceux qui le gênent un peu trop dès qu’ils sont moins protégés.

Comme les ingénieurs du chaos qui misent sur l’émotion pour masquer la vérité, ou comme les pickpockets qui vous bousculent d’un côté pendant qu’un acolyte vous vole de l’autre Trump vous (nous) choque pour s’assurer que nous n’aborderez que trop tard la seule question qui compte pour lui : l’affrontement Chine-États-Unis.

L’émotion est à son maximum. Nous ne pensons qu’au scandale et à la Russie oubliant ainsi qu’elle n’est qu’une puissance de deuxième ordre au niveau planétaire, malgré son arsenal nucléaire. Question qui pourrait être vite réglée dans les mois qui viennent par un nouvel accord entre Washington et Moscou.

En clair, et dans un premier temps, Trump est disposé à faire tous les cadeaux que Poutine lui demande… mais pas seulement parce que l’homme lui est sympathique, ni même parce qu’il est intéressé par les métaux stratégiques.

Tout cela est vrai, mais pas déterminant.

« Et si… » l’offre véritable de Trump à Poutine était de le sortir du piège géostratégique dans lequel il s’est lui-même jeté en envahissant l’Ukraine sans prévoir qu’elle résisterait.

« Et si… » dans ce billard à trois bandes, Trump cherchait à séparer la Russie de la Chine ?

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Eurasie + Afrique : un Yalta gargantuesque… à 2

Maintenant que ses visions impériales pour le continent américain et le Groenland sont claires, Trump pourrait bien négocier le sort du reste de la planète : l’Europe, l’Asie et même l’Afrique. Aucune raison de se limiter si tout le monde marche et que Poutine est complice… pour de bonnes raisons.

Revenons à la surprise ukrainienne en février 2022 quand l’armée russe a échoué devant Kiev.

  • Le maître du Kremlin n’a rien trouvé mieux que de proposer son indéfectible amitié à Xi en échange d’une aide économique et militaire. Il livrait tout son front Est à son plus sérieux adversaire géopolitique. Car, comme le remarque l’ancien diplomate singapourien Kishore Mahbubani le 18 février dans la revue Foreign Affairs : « Quel est le principal rival stratégique de la Russie, l'UE ou la Chine ? Avec qui a-t-elle la plus longue frontière ? Et avec qui sa puissance relative a-t-elle tant changé ? Les Russes sont des réalistes géopolitiques de premier ordre. Ils savent que ni les troupes de Napoléon ni les chars d'Hitler n'avanceront à nouveau jusqu'à Moscou. » A fortiori, vous me l’accorderez, celles et ceux de l’Union Européenne.

  • Mais il ne s’agit pas que de l’Eurasie puisque l’ultime affrontement est planétaire. Pourquoi pas inclure l’Afrique pendant qu’on est à table. Maintenant que la France est hors jeu militairement, soutenir Poutine lui permettrait de faire intervenir une puissance expérimentée à moindre frais. Une coopération ne saurait être exclue. Et Poutine pourrait ainsi préserver l’accès aux richesses minières ouvert par l’ancien groupe Wagner.

Tout est dans la poignée de main

Que discuter avec Xi ?

  • Mahbubani conseille à l’Europe de pousser la Chine à participer au développement de l’Afrique afin de réduire les migrations qui lui posent problème. Pas une mauvaise idée venant d’un expert… Vous pourriez juste ajouter que l’expérience française suggère de ne pas être trop gourmand.

  • Appuyez vous sur la confirmation du soutien chinois aux accords de Paris abandonnés par Trump. Nos préoccupations sont assez proches en matière d’environnement et de crise climatique. Nos intérêts aussi.

  • Quant à l’intelligence artificielle, les perspectives sont immenses. Pékin a signé l’accord conclu au sommet que vous venez d’organiser. Coopérer pour le développement d’IA plus frugales (pensez au Chat de Mistral ou à DeepSeek ) que celles conçues à Silicon Valley intéresserait la pus grande part de l’humanité.

Mais n’allez pas trop loin. Je vous dis pourquoi dans une seconde.

Je résume :

  • Si vous faites ce que tout le monde attend de vous, ni l’Ukraine, ni l’Europe n’obtiendront quoi que ce soit de Trump qui ne joue pas, en fait, le match auquel il fait semblant de ne pas vous inviter (sic).

  • Surprenez le, Poutine et tout le monde, en demandant à votre pilote de commencer par Beijing. Cet impensable bien pensé vous mettra dans une position, enfin, de surprise et de force. A lui d’être déconcerté.

Vous hésitez, Monsieur le Président ? C’est compliqué ?

Pas tant que ça.

Pensez « image » plus encore que « substance ».

Serrez-lui la main… devant les caméras (vous savez faire) !

PS - Aux lectrices et lecteurs de Myriades : J’espère que ma note à Macron vous a fait sourire… et dites moi - dites « nous » - si vous pensez que l’idée mérite réflexion. Ajoutez vos conseils pendant que nous y sommes…

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17.02.2025 à 11:24

Souveraineté m’a tuer ≈065

Francis Pisani

Le terme a la vie dure dans le discours politique. Mais que de crimes sont commis en son nom. Et Trump n’arrange rien. Prenons nos distances.
Texte intégral (2957 mots)

Bonjour,

Je commence cette chronique avec un petit sourire jouissif. Elle me permet en effet de m’en prendre « en même temps » à Marine Le Pen et à Jean-Luc Mélenchon tout en égratignant Monsieur Macron soi-même.

De quoi s’agit-il ?

Du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle (IA) qui vient de se dérouler à Paris.

Mais pas sous l’angle de la tension (trop souvent binaire) entre l’innovation sans frein et contrôle politique voir sociétal. Sous l’angle de ceux qui en font une question de « souveraineté ».

≈065-MurUS-Mex-Nogales_militarytimes.com (Jonathan Clark/Nogales International via AP)

Commençons par deux citations tirées de tribunes écrites par les deux leaders politiques évoqués plus haut et publiées le même jour (8 février) par Le Figaro.

Je vous laisse deviner de qui chacune provient…

C’était clairement l’un des thèmes au coeur des discussions, notamment à propos de défense comme le montre Marion Moreau sur Hors Normes.

Mais le coeur de mes préoccupations dans ce post est le mot lui-même. Qu’on l’utilise encore me choque.

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Un terme choquant et dangereux

Adjectif, le terme « souverain » désigne, selon le Robert online, celui ou celle « qui est au-dessus des autres, dont le pouvoir n'est limité par celui d'aucun autre » alors que le nom désigne un « Chef d'État monarchique ». C’est encore le cas deux siècles et demi après que la Révolution de 1789 a « tranché » la question du Roi de France, et transféré la notion au peuple alors menacé par d’autres suzerains européens.

C’est pourtant clair. « Souveraineté » semble être apparue sous la plume de Jean Bodin dans un livre publié en 1576 (il y a quatre siècles et demi) pour poser les fondements de la monarchie absolue.

Notion abstraite, elle est souvent invoquée pour commettre des crimes concrets, un concept Janus dans lequel Dr Jekyll se fait, une fois de plus, phagocyter par Mister Hyde.

C’est le cas quand l’Europe, ou la Chine, ferment leurs frontières pour se protéger de l’immigration ou de la Covid sans discuter des torts créés, quand Poutine l’invoque pour envahir l'Ukraine en prétendant qu'elle menace la Russie, quand Maduro (il n’est pas le seul) refuse tout observateur international pour mieux voler des élections. Et Trump ne fait pas mieux quand il lance des déportations massives et enferme des immigrés sans papiers dans son ancienne geôle pour terroristes. Il fait pire quand il menace d’étendre la « souveraineté » des États-Unis, au Canada, à Panama ou au Groenland.

On peut même,en dire, comme l’a écrit Yves Lacoste à propos de la géographie, qu’elle Sert, d’abord, à faire la guerre, qu’elle relève d’un discours idéologique masquant l'importance politique de toute réflexion sur l'espace. Ville ? Région ? Pays ? Qui veut se faire une idée des dynamiques en jeu doit ajouter à la prise en compte des « frontières » les flux qui transitent sur les routes, voies ferrées, lignes maritimes, pipelines et câbles sous-marins, entre autres.

Mais, quoique j’en rage, le terme est là. Il est ressenti comme essentiel par beaucoup, qui se sentent menacés par ce qui reste de globalisation comme par ces technologies numériques conquérantes dominées par de grandes puissances qui ne nous veulent pas que du bien.

Le piège est dans le mot lui-même : souverain « dont le pouvoir n’est limité par celui d’aucun autre. »

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Et si on pouvait s’en éloigner, s’en passer ? Accepter enfin qu’il n’en est pas, qu’il n’en a jamais été ainsi…

Changer de métaphore

Moins chatouilleux sur l’origine du terme, de nombreux auteurs posent le problème depuis quelques dizaines d’année déjà, le philosophe allemand Jurgen Habermas comme le diplomate américain Richard Haas et plein d’autres. Leurs principales positions se déploient autour de trois axes :

  • Remise en question de l’importance des États-nations aujourd’hui menacés par la puissance croissante des méga-corporations de l’hyper capitalisme;

  • Interdépendance accrue du fait du rôle croissant des échanges en tous genres.

  • Multiplication des instances internationales plus ou moins contraignantes.

J’y ajouterais volontiers le rôle croissant joué par la société civile, mais la référence reste le contrôle, ou pas, exercé par des États à l’intérieur de murs.

« Le temps de la souveraineté absolue et de la souveraineté exclusive... est révolu ; la réalité n'a jamais correspondu à sa théorie » avait prévenu, en 1992, Boutros Boutros-Ghali, alors secrétaire général de l’ONU.

≈065-Table négociations_depositphotos.com

Peut-être pourrions nous essayer d’autres métaphores inspirées des espaces où l’on cause :

  • La table ronde (du conseil de sécurité);

  • La grande salle (de l’assemblée générale);

La hiérarchie est aussi problématique qu’évidente mais, ce qui compte c’est d’y exister, d’y participer. On gagne plus en étant à la table du dialogue et de l’éventuelle coopération qu’en fermant ses frontières.

L’organisation doit, certes, être modifiée pour en étendre la validité. Tout le contraire de ce que fait Trump en semant, à dessein, le chaos planétaire - ne s’amuse-t-il pas à dire qu’il est « cinglé » ? - pour mieux imposer son idéologie de puissance que nous pouvons commencer à décrypter… autour du même terme.

Le souverainiste

Sans affirmer qu’il s’agit de filiation, nous pouvons détecter trois « coïncidences » entre les actions du président américain et des courants de pensée connus.

La notion va de pair avec le mercantilisme, théorie économique classique. Si vous êtes comme moi le mot nous dit quelque chose mais rien de précis. Je suis donc allé vérifier.

Il s’agit - la citation prise dans Wikipedia est irrésistible - d’un « courant de la pensée économique contemporain de la colonisation du Nouveau Monde et du triomphe de la monarchie absolue, depuis le XVIe siècle jusqu'au milieu du XVIIIe siècle en Europe ». Elle conduira l’Espagne à l’anémie après la défaite de son « invincible Armada ».

La référence fera sourire celles et ceux qui ont lu mon billet 2034, roman réveil, dans lequel la prochaine conflagration commence par un affrontement maritime.

Partager Myriades \ Francis Pisani

Nous n’en sommes pas encore là. Mais la logique « souverainiste » de Trump est clairement à l’oeuvre quand il menace d’écarter Ukraine et Europe de la table des négociations les concernant.

Un vrai défi si l’on songe, remarque Gardels dans Noéma, que « L'Union européenne sera la plus désavantagée dans ce nouveau voisinage mondial difficile puisqu'elle est fondée sur la dé-souverainisation de l'État-nation et qu'elle est jusqu'à présent incapable de devenir une puissance significative à l'échelle continentale ».

Rien de lui interdit de le re-devenir, sans renoncer aux leçons qu’elle a su tirer de sa propre histoire, pour s’imposer à la table de toute négociation dont son futur dépend.

Mais quel examen de conscience, quel travail à faire, quels dialogues à engager entre partenaires, et pas que !

Plutôt stimulants il me semble…

04.02.2025 à 08:18

Quand l’empire du milieu change de continent et l'IA d'échelle ≈064

Francis Pisani

À l’Amérique de Trump qui choisit le chemin brutal des Mixed Martial Arts, la Chine répond par une figure de Taï-Chi. L’affrontement se précise.
Texte intégral (2397 mots)

Bonjour,

« La vraie guerre commence » écrit Jean-Michel Bezat dans sa chronique publiée sur le site du Monde le lundi 3 janvier. Je crois qu’il a raison et que ces quinze derniers jours nous donnent une idée de la façon dont les deux principaux acteurs s’y engagent, en termes symboliques, mais pas que.

Le style adopté par Trump pour son retour à la Maison Blanche et l’irruption au timing précis de DeepSeek, une intelligence artificielle chinoise, permet de se faire une idée de comment chacun des adversaires de la grande conflagration géopolitique de cet encore début de siècle (il s’annonce très long) entend passer à l’étape suivante de la confrontation.

Un autre Empire du milieu ?

Et si le monde venait de basculer, le « moyeu » changer de continent ?

Partager Myriades \ Francis Pisani

Le pays se vivant comme « Empire du milieu » - immense étendue de terres centrée sur elle-même - est aujourd’hui le nouvel espace impérial conçu et dessiné par Trump2 qui rêve sans doute d’une Amérique « Great Again » pour quelques millénaires.

Ses appétits déclarés pour le Canada, le Groenland, Panama et les Philippines visent à mettre les États-Unis au centre d’une masse territoriale protégée par des limbes distantes du centre, auto suffisante en énergie, forte de ses percées en intelligence artificielle et dotée d’un marché permettant à ses plus grosses entreprises de s’enrichir à gogo.

En termes symboliques, la mainmise se manifeste par le changement de nom du golfe du Mexique en golfe de l’Amérique. Un pluriel aurait été plus élégant, surtout si on y ajoute la mer qui divise et réunit les Caraïbes et l’Amérique centrale, région que j’ai baptisée Bassin des Ouragans (Cuenca de los huracanes en espagnol) et à laquelle le Secrétaire d’État, Marco Rubio, consacre son premier voyage pour en marquer l’importance.

A l’inverse, la suspension de l’aide humanitaire au reste du monde montre le manque d’intérêt et presque le mépris qu’on a pour lui.

En se déplaçant, la notion « d’empire du milieu » conserve son sous-texte : tous ceux qui n’en sont pas sont des « barbares ».

La Chine module sa stratégie

Comme si elle voulait souligner ce renversement des rôles (que Trump ne se fasse pas trop d’illusions), la Chine a choisi le même moment pour lancer sur le marché DeepSeek, une mini intelligence artificielle ultra puissante qui a semé la panique à Silicon Valley comme à Wall Street.

La technologie pure n’est pas, ici, la partie la plus importante.

Les deux points à retenir pour les non-spécialistes sont :

  • Son ouverture. Elle est « open source » ce qui permet à qui veut de copier et adapter les processus utilisés ;

  • Sa frugalité. Son gros travail sur la qualité des algorithmes permet d’utiliser des chips moins chers et de consommer moins d’énergie.

Un tel modèle « remet en question les idées reçues sur les ressources nécessaires à la recherche et au développement de l'IA de pointe, ouvrant ainsi la voie à un écosystème de l'IA plus diversifié et plus inclusif » peut-on lire sur la newsletter The Sequence. Tout le contraire de la stratégie exposée en grande pompe le lendemain du retour de Trump à la Maison Blanche avec le projet Stargate reposant sur un investissement de 500 milliards de dollars sur 4 ans.

Pour Azeem Azhar, analyste britannique des plus pertinents, l’émergence d’une solution bien plus économe (en données, en puces et en énergie) était « attendue ». Toutes les innovations s'affinent entraînant ainsi une accélération dans son adoption. La surprise, selon lui, est que l’amélioration vienne de Chine.

À Trump qui dit, symboliquement, nous sommes si gros et disposons de tant d’argent que personne ne pourra jamais nous rattraper, une petite startup chinoise répond, ne vous affolez pas, nous faisons aussi bien qu’eux et mettons notre savoir faire à disposition de la terre entière.

C’est, côté américain, la puissance et la brutalité des Mixed Martial Arts, dont sont fans Elon Musk et Mark Zuckerberg, contre, côté chinois, une des multiples figures en esquive du Taï-Chi. Je vous laisse choisir entre deux noms de mouvements : « partager à égalité », qui me semble un peu optimiste, et « l’aigle se retourne en vol ».

Mais ne vous trompez pas il s’agit bien de guerres à de multiples niveaux. A peine DeepSeek est-elle devenue l’application la plus téléchargée sur l’AppStore, le site de la compagnie a été victime de cyber attaques malveillantes . Étatiques ou privées ? Les deux sont possibles. L’investisseur David Baverez nous l’a annoncé il y a près d’un an avec son livre Bienvenue en économie de guerre que je ne saurais trop vous recommander.

Guerre tous azimuts en fait.

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Un monde en résonance

Force, puissance, brutalité, vous choisirez l’adjectif qui vous paraît le mieux adapté. J’y vois une pratique d’autant plus inquiétante qu’elle correspond à l’air du temps et que les pires s’y complaisent, à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs frontières.

  • Aux État-Unis mêmes, Trump s’en prend à ceux qui ne sont pas d’accord avec lui… anciens collaborateurs, juges ou médias. On commence à parler de coup d’État;

  • Poutine a ouvert le chemin en assassinant Navalny et en envahissant l’Ukraine;

  • Le gouvernement de Netanyahou a décidé de « refaçonner le Moyen Orient » quoi qu’il en coûte… aux autres.

  • Modi réprime les Musulmans indiens et Xi les Ouïgours, sans états d’âme.

  • Les petits en profitent. Kagame, le rwandais, se dépêche de leur emboiter le pas en envahissant une des régions les plus riches du Congo voisin. Qui aura le culot - ils n’en manquent pas pourtant - de le lui reprocher ?

Pas Trump, en tous cas, qui mène le bal en nous inondant de décisions dont le rythme de publications semble plus important encore que le contenu même. Un style de gouvernement que le philosophe hongkongais Jianwei Xun qualifie dans un article pour Le Grand Continent (et dans un livre) de « gouvernement par l’hypnose » ou « hypnocratie ». Un « système où le contrôle s’exerce non pas en réprimant la vérité, mais en multipliant les récits au point que tout point fixe devient impossible. »

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23.01.2025 à 11:45

L’armée de Dieu de Trump ≈063

Francis Pisani

A tout ce que vous avez lu sur la direction prise par Trump au début de son second mandat il faut ajouter qu’il dispose d’une armée de croisés fanatiques et violents;
Texte intégral (2850 mots)

Impérial ! Autoritaire ! Dangereux ! Prometteur ! Historique ! J’en passe et des pires…

Malgré l’hyper couverture médiatique et le tintamarre des sonneries d’alarmes tirées de toute part, ce qui nous lisons, voyons, entendons et qui nous inquiète concernant Trump2 reste en dessous de la réalité.

La crainte sur laquelle j’attire votre attention aujourd’hui est, qu’en plus, il ouvre les portes à l’éclosion d’une religion fondamentaliste, en gestation depuis plus de 30 ans, et à son armée de croisés.

The Atlantic - Illustration by Nicolás Ortega. Sources: Kevin Liles / Sports Illustrated / Getty; Penta Springs Limited / Alamy.

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Connue sous le nom de Nouvelle Réformation Apostolique (NAR en anglais) elle représente une profonde transformation du christianisme américain et son adoption de positions de plus en plus radicales. Le mouvement qui attire des dizaines de millions de personnes de différentes confessions est celui qui croît le plus vite. Plus de 40% des chrétiens (y compris des catholiques) se retrouvent dans ses valeurs.

En « guerre » (le terme n’est pas de moi) depuis des années ces gens voient dans le « nouveau » président l’envoyé chargé d’accélérer le retour du royaume de dieu. Ils ont activement participé au soulèvement du 6 janvier 2020. Trump, Musk et le vice-président Vance y puisent tout le soutien qu’ils peuvent.

L’armée de dieu sort de l’ombre

L’article le plus complet sur la NAR (il n’y en a pas beaucoup) a été publié par The Atlantic sous le titre : The Army of God Comes out of the Shadows (L’armée de Dieu sort de l’ombre). Il est écrit par Stephanie McCrummen, prix Pulitzer (le plus prestigieux) pour ses travaux passés. Comme il est en anglais, et que l’accès est payant, je me permets de vous en signaler les points les plus importants.

  • Il commence par le récit d’une soirée de prières dans une étable en Pennsylvanie deux jours après la victoire électorale de Trump2. Une sorte de « war room » dans laquelle « Au moins une personne, et parfois des dizaines, avaient prié chaque minute de chaque jour pendant plus de 15 ans pour la victoire qui semblait maintenant à portée de main. Dieu était en train de gagner. Le Royaume arrivait. »

  • Radicale plus encore que conservatrice, la NAR se donne depuis 1996 pour mission de « construire le Royaume » ce qui veut dire, en termes clairs : « détruire l'État laïque avec des droits égaux pour tous, et le remplacer par un système dans lequel le christianisme est souverain. En pratique, le mouvement a mis toute la force de Dieu du côté de l’économie capitaliste de marché. »

  • Issu de cette mouvance et soutenu par J. D. Vance, un livre intitulé Unhumans (Non-humains), décrit les opposants politiques comme des « non-humains » qui veulent « détruire la civilisation elle-même ». Le livre affirme que ces « non-humains » doivent être « écrasés ». « Notre étude de l'histoire nous a amenés à cette conclusion : La démocratie n'a jamais réussi à protéger les innocents contre les non-humains », écrivent les auteurs. « Il est temps d'arrêter de jouer selon des règles qu'ils refusent. »

  • Certains chercheurs attentifs à l’évolution de ce mouvement y voient « le mouvement religieux le plus significatif du XXIème siècle », celui qui « fournit les fantassins pour démanteler l’état séculier ».

  • Dans un livre intitulé The Violent Take it by Force, Matthew D. Taylor, chercheur à l’Institut d’études islamiques, chrétiennes et juives précise que les leaders de la NAR ont été les « principaux architectes théologiques » de l’insurrection du 6 janvier 2021 dont les acteurs viennent d’être graciés et que leur « [Leur] ordre du jour [agenda en anglais] c’est maintenant Trump ».

    Faith leaders, including major figures in the New Apostolic Reformation movement, pray with Donald Trump at the White House in 2019. (Storms Media Group / Alamy)

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Pourquoi c’est vraiment inquiétant

Nous aurions tort de sous-estimer le phénomène, comme le font trop de médias (à commencer par le New York Times), que cette dimension semble gêner.

  • Trump, qui se dit (il finira bien par le croire, si ce n’est déjà le cas) « miraculé » depuis l’attentat manqué auquel il a échappé, a toujours bénéficié du soutien des mouvements religieux les plus conservateurs. Cette fois, ça va plus loin.

  • Plus grave, parce que plus diffus et donc plus difficile à saisir, il doit une grande partie de son succès politique à la solitude des plus défavorisés, des hommes jeunes, d’un peu tout le monde. Or on n’a rien trouvé de mieux jusqu’à présent que les religions pour donner un sens de communauté.

  • Face aux difficultés que la nouvelle administration risque de rencontrer au moment de passer des promesses aux actes, recourir à une foi plus organisée et d’autant plus efficace qu’elle repose sur une structure non hiérarchisée en réseaux, risque d’être particulièrement tentante. Nous en avons vu un exemple lors de ce meeting perturbé où plutôt que de parler de son programme celui qui n’était alors que candidat s’est , tel un preacher, à bercer la foule au son, entre autre, d’Ave Maria.

  • Une telle évolution peut parfaitement convenir aux géants de la tech algorithmique qui privilégie l’émotion, donc la montée aux extrêmes et s’accorde à merveille avec la fragmentation et les cassures du monde. Ces géants qui le soutiennent à fond et viennent de manifester leur allégeance.

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Un 21ème siècle fondamentaliste ?

Revenons, pour conclure, à la fameuse phrase attribuée à Malraux selon laquelle il aurait dit « Le 21ème sera religieux ou ne sera pas ». Une phrase qu’il a, lui-même maintes fois contesté préférant le terme « spirituel » voir « mystique » (nous y sommes).

Le vrai sujet semble être la forme que prennent les différentes fois.

Le nombre de croyants tend à se réduire. C’est inégal, bien sûr, mais c’est globalement vrai, notamment aux États-Unis. En 1991, 6% des Américains se déclaraient non-religieux. Ils sont 30% aujourd’hui. Mais ceux qui restent sont de plus en plus intolérants, extrémistes, violents…

Le monde est divisé, selon eux, en bons (qui partagent la même croyance) et en méchants (tous les autres). Les premiers s’arrogent vite le droit de tuer les seconds. C’est d’autant plus grave qu’ils se mêlent de plus en plus de politique, souvent manipulés par ceux dont c’est le métier. Guerres de religions et conflits politiques s’entremêlent.

On le voit dans le monde musulman mais pas que, et loin de là. Les forces soutenant le gouvernement de Netanyahou (qui a participé à un évènement de la NAR) en Israël et celui de Modi en Inde jouent cette carte.

Plus choquant encore au vu de la perception dominante que nous avons d’eux, même des bouddhistes se sont engagés sur cette voix (dans le massacre des musulmans au Myanmar).

Je crains que le 21ème siècle ne soit intolérant et violent. La technologie y contribue. La fragmentation (ou les cassures) du monde aussi. Ainsi que la méta-mutation dans laquelle nous sommes engagés sans savoir vers quoi elle nous entraîne.

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05.01.2025 à 18:51

2034, roman réveil ≈062

Francis Pisani

J’adore quand la fiction permet de démasquer le réel sans y rester collé, quand elle aide à se poser de bonnes questions, surtout s'il s'agit de risques réels.
Texte intégral (3614 mots)

Bonne année à toutes et tous…

Commençons par un bon livre pour aborder presque sereinement ce qui nous attend (spoiler : je ne parle pas de dissolution).

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Un roman… Mais je vous préviens, celui-ci imagine comment nous pourrions nous retrouver happés dans l’engrenage d’une conflagration planétaire.

Parler de la mort n’a jamais tué personne. Parler de guerre non plus j’espère. Et un bouquin qui tient la route est trop précieux pour être ignoré. Surtout s’il est utile.

Source : Wikipedia

2034, le livre

2034, tel est le titre, a été publié aux États-Unis en 2021 avec un sous-titre on ne peut plus clair : A Novel of the Next World War, soigneusement gommé de l’édition française par peur, j’imagine, d’inquiéter. C’est pourtant là une de ses vertus principales : il alerte en mettant en scène ce qui pourrait bien arriver… après-demain… ou plus tôt.

Les deux auteurs savent ce que « guerre » veut dire.

Ancien Marine, Elliot Ackerman a commandé des troupes spéciales en Afghanistan et en Irak. Le New York Times review of Books estime d’un de ses premiers romans qu’il « a fait quelque chose de courageux en tant qu'écrivain et d'encore plus courageux en tant que soldat : il a touché, pour de vrai, la culture et l'âme de son ennemi. » Un art qu’on retrouve dans 2034.

Ancien commandant du groupe d'attaque naval mené par le porte-avions Enterprise dans le Golfe Persique de 2002 à 2004, l’amiral James Stavridis a occupé plusieurs postes de commandement en chef dont celui de l’OTAN. Il connaît par coeur les différents théâtres d’opérations traités dans le livre : la mer de la Chine du sud revendiquée par Beijing, Kaliningrad cette obsession russe, ou le détroit d’Ormuz, position stratégique dont le contrôle peut changer les flux mondiaux d’énergie, entre autres.

Ensemble, ils nous donnent un vrai thriller structuré autour de l’inévitable affrontement des deux superpuissances de notre époque qu’ils font démarrer par un piège tendu par le Chinois. Les Américains s’y précipitent la tête la première et s’empêtrent, entraînant leurs ennemis dans un emmêlement dont personne ne sait plus comment se dégager.

On y voit une femme commodore en charge d’un destroyer américain dont l’escadre est anéantie sans qu’elle comprennent pourquoi, sur le moment.

Un pilote de chasse US dont l’avion se fait aspirer au dessus de l’Iran sans, lui non plus, s’expliquer comment.

Escadre-chine-pa-20243110-Zonemilitaire/Opex360.com.jpg

Un amiral chinois diplomate en poste à Washington dont je ne vous dirai pas plus.

Un ministre de la défense et membre du politburo de Beijing qui s’inspire de Sun Tzu (impossible d’y couper) pour berner une présidente américaine modérée et craignant de paraître trop faible…

Un officier irascible des Gardes révolutionnaires iraniens qui, incapable de foutre une simple baffe à son prisonnier, complique la situation, peut-être à dessein.

Un analyste américain d’origine indienne qui a le plus grand mal à gérer une crise planétaire en même temps que la garde de sa fille dont il a quitté la mère.

Une amiral russe qui, suivant les instructions de Poutine, toujours au pouvoir, profite de la situation pour rattacher Kaliningrad à la mère patrie.

Le tout est tissé de tensions et de jalousies familiales, amoureuses ou professionnelles qui, loin d’être le centre du livre, lui donnent une chaleur humaine et en rend la lecture facile.

Elle est aussi utile.

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Lire 2034 permet de comprendre comment :

  • l’affrontement se jouera sur plusieurs théâtres à la fois et fera intervenir des alliances et des rivalités entre puissances secondaires tout aussi surprenantes que les technologies alors que l’Europe, sauf la Russie ne joue pas le moindre rôle;

  • une fois lancée, la logique des inter-actions, devient incontrôlable du fait des relations entre les différentes composantes de l’ensemble.

Mais, le livre n’est pas totalement pessimiste. Un shiva ex machina permet d’éviter, non sans difficulté, l’embrasement généralisé.

Pas vraiment pessimiste

Contrairement au mythe de la fin du monde qui ressort de siècle en siècle les auteurs ont l’intelligence de ne pas faire de quelques échanges de charges nucléaires une affaire définitive. Loin de là. On modifie la composition du Conseil de Sécurité de l’ONU dont on fait déménager le siège loin de New York comme de Beijing. Dommage qu’il faille une guerre pour cela.

Mais pourquoi recommander un tel livre qui n’est au fond, qu’une hypothèse concernant un futur, somme toute, lointain ?

  • Parce qu’elle est vraisemblable et que si nous attendons la veille pour nous réveiller il sera trop tard.

  • Parce que ces deux militaires américains reconnaissent l’importance des revendications des pays affectés par 5 siècles de domination occidentale et n’hésitent pas à écrire, en plus, que « L'Amérique que nous croyons être n'est plus celle que nous sommes. . . . ». Et la Chine pas encore… Quant aux Européens qui, sauf la Russie, sont inexistants dans cette grande conflagration, ils feraient bien d’admettre que cela vaut pour eux plus encore.

Encore des doutes ?

Sachez que le nouveau secrétaire de l’OTAN, Marc Rutte, prévoit une guerre majeure dans les cinq ans qui viennent. « Nous devons adopter un état d’esprit (mindset) de guerre » a-t-il déclaré le 12 décembre 2024, juste avant Noël.

« Réveillez-vous » m’a suggéré comme titre de ce billet un ami à qui je racontais l’histoire…

A quelle heure ?

PS - N’oubliez pas, avant de regarder vos montres, que l’actu court très vite derrière la fiction comme l’indiquent ces trois infos (parmi plein d’autres) de ces dernières semaines :

  • Deux câbles sous-marins de communication ont été coupés en Mer baltique. Le hasard ne faisant jamais si bien les choses on parle de sabotages dans lesquels seraient impliqués un bateau russe, un chinois et un chinois piloté par un Russe.

  • Des Chinois ont hacké le Département Trésor américain (l’équivalent, en France, du Ministère de l’économie et des Finances) et, ainsi, gagné « accès à certains documents non classifiés ».

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  • Quant à Donald Trump il a souhaité un « joyeux Noël au gouverneur du Canada, Justin Trudeau, dont la fiscalité est beaucoup trop élevée. Si le Canada devenait notre 51ᵉ État, les taxes seraient réduites de plus de 60%, toutes les entreprises doubleraient immédiatement de taille et les Canadiens bénéficieraient de la protection militaire la plus importante au monde. » Idem pour les « habitants du Groenland, qui est nécessaire aux États-Unis pour des raisons de sécurité nationale, et qui veulent que les États-Unis soient là—et nous y serons ! » Et ce n’est pas tout, comme le montre la carte ci-dessous trouvée sur Le Grand Continent sous le titre “Noël avec Empire”.

Carte partagée plus de 4,2 milliers de fois, avec plus de 5 millions de visualisations par le compte X (ex-Twitter) @EndWokeness.

Bonne année à toutes et tous…

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20.12.2024 à 15:11

Trouver l’IA sur la plage ≈061

Francis Pisani

Ce n’est pas l’IA qui va « manger le monde », mais ce dernier qui l'absorbe. Bonne nouvelle.
Texte intégral (3078 mots)

Autant y aller franco… Marc Andreessen, un des investisseurs les plus puissants de Silicon Valley, se trompe (et/ou nous trompe) quand il proclame - c’est devenu le mantra de toutes celles et ceux qui s’intéressent au sujet - que « le software, » puis que « l’intelligence artificielle va manger le monde ».

Nous assistons, au contraire, au fait que le monde est en train de digérer les deux. Je crois vraiment que c’est important.

world-eating-software-JustinGarrison.com

La vraie place de l’IA

Commençons par une question embarrassante (pour moi) : et si je m’étais trompé en choisissant « Ce truc change tout » comme titre de mon premier billet pour Myriades ?

Jolie, cette formule marketing (qui a fait la fortune de l’iPhone) n’aide pas vraiment à comprendre ce qui se passe depuis deux ans (apparition de ChatGPT).

Que l’IA et les technologies de l’information (on ne peut les séparer et quand je dis « IA » c’est à ce duo que je me réfère) chamboulent un peu tout ne fait pas de doute.

Je persiste et signe.

L’erreur pourrait bien se trouver dans le fait que je donne l’impression de mettre le « truc » en question au centre des multiples mutations qui nous emportent. Et là, j’ai des doutes. Me serais-je laisser embobiner par le discours dominant chez les technophiles ?

Clairement.

Car, si elle est toujours présente quelque part, l’IA n’est pas toujours au premier plan.

Elle participe aux mutations planétaires, les accompagne, les amplifie, mais n’est que rarement - encore - la cause de quoi que ce soit d’essentiel sur le temps long.

CAS-er.educause.edu-Credit Mark Allen Miller 2018

Le livre n’a pas créé l’époque

L’IA contribue au développement de la médecine, de la politique, de la guerre. Mais ce sont les changements sociaux, climatiques, culturels, économiques et politiques de nos sociétés qui comptent le plus.

Ou, plutôt, leurs inter-actions.

C’est vrai pour toutes les technologies.

Prenons un exemple passé : l’invention de Gutenberg a facilité la circulation des critiques du catholicisme mais n’a créé ni la Réforme ni la Renaissance, auxquelles ont contribué tout autant les « découvertes » de Copernic, Galilée ou Colomb et, plus encore, les mutations sociétales de cette période.

Accélérateur de l’extension du phénomène dans le temps et l’espace, le livre n’a pas créé l’époque.

On gagne toujours à prendre en compte les composantes technologiques des évènements, mais c’est aux inter-actions (bis repetita…) entre les différentes dynamiques qui les utilisent qu’il faut prêter le plus d’attention.

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Un emmêlement de crises

J’ai du mal à croire, à accepter, que le plus important aujourd’hui - comme le laissent entendre trop d’informations récentes sur l’intelligence artificielle - soit d’être au courant des mille recours d’Elon Musk, Marc Andreessen et le gang des algorithmes et de la data, pour gagner encore plus de milliards.

Même leurs incertitudes sur la meilleure façon de pousser leurs technologies au maximum ne me semble pas concerner directement les non-professionnels.

Il est un sujet, par contre, auquel nous gagnerions tous à consacrer plus d'attention : l’emmêlement de crises planétaires risquant de dégénérer en violences et destructions paroxystiques.

C’est là, il me semble, que l’avenir se joue le plus sérieusement. Là que nous pouvons trouver les motivations (purpose en anglais) les plus fortes. Là qu’il convient de faire attention au rôle joué par l’IA et ceux qui l’utilisent comme levier de puissance. Là que comprendre pour anticiper prend tout son sens.

Dès 1976 Edgar Morin a tenté de lancer la « crisologie, » néologisme rugueux mais clair. Pour avancer, il a développé la notion de « polycrises » (Dynamique des relations ≈032) remise en usage récemment par Adam Tooze, professeur à l’Université de Columbia qui précise :

« Une polycrise n'est pas seulement une situation où l'on est confronté à des crises multiples. Il s'agit d'une situation telle que […] le tout est encore plus dangereux que la somme des parties » en raison des inter-actions entre ces différentes sources de tensions, voir de conflits, voir de guerres.

Prenons deux exemples :

  • La crise ukrainienne a facilité le renversement d’Assad, qui relance à son tour les appétits de Daesh sur la Syrie, la montée des tensions entre le gouvernement turc et les Kurdes, l’appétit de Netanyahou pour le Golan et pourrait transformer le pays en nouveau trou noir attracteur d’instabilités armées.

  • La crise climatique entraîne une extension de l’ère géographique favorable aux moustiques et donc des victimes potentielles de la malaria ou de la dengue (500 millions de personnes supplémentaires en 2050 selon certaines études). A l’inverse - les crises sont aussi des opportunités disent les chinois - elle pousse certain.e.s d’entre nous à augmenter leurs consommations de fruits et de légumes ce qui est bon pour la santé.

  • L’IA peut-être utile (pour prévoir certains développements météo par exemple). Mais nous ne pouvons pas lui faire totalement confiance.

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Inter-actions…

Nous avons besoin de prendre un peu de distance, de la regarder sous un autre angle. Nous avons besoin d’une théorie, d’un outil conceptuel permettant de mieux gérer l’outil technologique.

Il existe.

C’est un domaine scientifique encore relativement peu connu et passionnant à explorer, celui de la complexité. Un mot dont il serait dangereux d’avoir peur.

Mais ça veut dire quoi, concrètement ?

Le plus simple (sic), pour commencer, consiste à distinguer « compliqué » et « complexe ».

Mon premier désigne un ensemble de composants, nombreux mais connus, dont les relations (explicables dans un livre imprimé) sont prévues. Un avion par exemple.

Mon second nomme un ensemble d'éléments inter-agissant sans coordination centrale, sans plan établi par un architecte, et menant spontanément à l'émergence de propriétés nouvelles. Il est fréquent de résumer la notion en disant que, dans un tel cas, le tout est supérieur à la somme des parties (voir Tooze, plus haut).

C’est pas faux, à condition de bien comprendre qu'inter-actions et émergence impliquent des processus dynamiques. Une cellule, un réseau social ou des inter-actions algorithmiques, par exemple.

IA et complexité apparaissent ainsi comme complémentaires.

Enfin la plage…

Petit exercice, plutôt agréable… pensez à une plage… espace de rêve, mais aussi de vie et d'inter-actions.

Chacune à son niveau, l’IA et les sciences de la complexité peuvent vous aider à mieux la comprendre. Question - littéralement - de granularité.

« L’échelle macro est significative pour nous. L'échelle micro est significative pour l'IA » explique Helen Edwards sur son site Artificiality. L’IA peut trouver dans les grains de sable - aussi nombreux que les données qu’elle traite - des motifs liés à la géologie locale ou à l'impact écologique des vagues et des tempêtes sur le microbiote du sable.

Prêt à oublier plantes et vie animale, un être humain s’intéresse plus facilement à la présence des surfeurs, des familles, de celles et ceux qui sont là pour simplement bronzer, peut-être en lisant. Des réseaux sociaux y émergent à partir de relations très simples entre individus comme entre potaches d’un même bahut ou un simple flirt amorcé la veille.

Laissez un commentaire.

L’accès à une « IA du sable », permet aux humains qui comprennent les inter-actions de l'écologie, de la géologie, de la météorologie et de l'activité humaine de se concentrer sur les processus donnant lieu à l’émergence de propriétés nouvelles dans différents domaines.

Cela pourrait bien être le type de connaissances dont nous avons besoin pour dégager les chemins les moins scabreux entre toutes ces crises.

Tourbillonnantes, elles ne vont pas disparaître d'elles-mêmes. Notre appétit pour les bonnes nouvelles ne sera que mieux satisfait si nous faisons l’effort de les comprendre, si nous avons le courage d’en parler.

J’y reviendrai donc…

En attendant, je vous souhaite des fêtes joyeuses, aimantes et chaleureuses…

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18.11.2024 à 17:25

Quand le mensonge est le message ≈060

Francis Pisani

La vérité est ce que je dis… ou comment Trump dévoile le secret de la communication et des fragilités de la démocratie aujourd’hui.
Texte intégral (4234 mots)

Bonjour à vous,

Reprenons la conversation après quelques semaines de silence de ma part. Rien dans ma vie privée n’y a contribué, mais je dois reconnaître avoir été bouleversé par la gravité des événements les plus récents. J’ai beaucoup lu et relu, écouté, vu, tenté de comprendre. Jusqu’à l’exaspération. Comme vous peut-être.

Pour mieux comprendre la tech et l’IA, comment s’en servir et s’en protéger, il me semble essentiel de prendre le temps de la situer dans notre monde qui bouge, pas seulement de son fait. Nous aurons plein d’occasions de revenir sur l’impact du duo Trump-Musk dans ce domaine.

Pour le moment, au cœur de nos multiples crises, on trouve la chronique d’une victoire annoncée contre laquelle les mieux intentionnés, chez ceux qui en avaient les moyens, n'ont rien su faire. Facile à critiquer. Mais vain. Comme de traiter Trump ou les Américains de cons. Mauvaise habitude qui ne mène nulle part.

Et si on prenait le problème à l’envers me suis-je alors demandé. Peut-être a-t-il du génie ? Peut-être a-t-il compris quelque chose qui nous échappe ?

Mais quoi ?

Voici mon hypothèse. Parlons-en. Dites ce que vous en pensez. Par mail ou en ajoutant des commentaires que tout le monde peut lire.

A vite…

Quand le mensonge est le message…

Image trouvée sur Salon.com rappelant que le Washington Post a compté 30.753 contrevérités (untruth) proféré par l’ex et futur président lors de son premier mandat

Légions, les arguments avancés pour expliquer le retour triomphal de Trump portent le plus souvent sur le jeu politique : vote des femmes, des hommes jeunes, évolution des noirs et des latino-américains, découpage des circonscriptions électorales ou rôle des médias d’extrême droite, entre autres. Leur nombre même empêche de voir l’essentiel : la variable Trump ! L’homme qui a exploité avec génie (malfaisant de mon point de vue) un secret de la communication :  le mensonge comme message.

Une martingale restée longtemps dans l’ombre parce que les élites étaient d’accord pour n’en pas abuser. Ne sert-elle pas aussi bien le monde économique que politique ?

C’est fini depuis qu’un homme sans surmoi a décidé d’arrêter de faire semblant. Un processus mûrement mis au point au fil des années mais que l’on peut saisir en regardant une courte vidéo révélatrice.

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Le jour où il a cessé de faire semblant

Imaginez un.e prof qui transforme ses cours en rave parties au lieu d’enseigner mais dont les élèves ont le bac avec mention. Y’a un truc ! C’est ce qui s’est passé avec Trump au cours d’un meeting tenu en Pennsylvanie le 14 octobre dernier. Il faisait chaud. Deux personnes se sont évanouies.

Ça suffit en a conclu l’ex-président en quête de réélection : « Ne posons plus de questions. Écoutons simplement de la musique. Faisons-en une musique (sic). Who the hell wants to hear questions, right? (Qui donc a envie d'entendre des questions ?) »


Ça a duré 39 minutes pendant lesquelles le public s'est remué au son d’Ave Marias et de tubes comme Y.M.C.A tirés de sa playlist de Spotify.

Révélateur ? Pas qu’un peu ! Il vide de sens le meeting, moment sacré (mais vite barbant) de toute campagne politique. Il dit aussi clairement que possible « vous n’avez rien à foutre de ce que je pourrais vous dire et moi rien des questions que vous pourriez me poser ». Ce qui compte c’est d’être ensemble, le reste n’est que billevesée, un mensonge auquel nous ne croyons plus.

Peurs, incertitudes et désaffections

Le bonhomme réussit d’autant mieux qu’il s’exprime dans un contexte de crises multiples et atterrantes pour les Américains comme pour le reste de la planète.

  • Les États-Unis sont effectivement moins dominants qu’avant. Ce que confirme involontairement le dernier mot du slogan « Make America Great AGAIN ». De quoi inquiéter ceux qui y vivent.

  • L'accroissement des inégalités fait douter des promesses du système.

  • La Chine est décidée à reprendre la place de première puissance mondiale. Et les anciens pays colonisés demandent une profonde remise en question des équilibres mondiaux imposés dans le cadre de cinq siècles de domination occidentale.

  • Des millions (des dizaines, des centaines de millions ?) d'humains voudraient s'installer aux États-Unis, pour fuir des crises économiques, politiques ou climatiques. Trump a si bien compris  cette dernière qu’il la nie avec l'espoir que sa réalité alternative sera suffisante pour dissuader. Doux rêve mensonger, comme sa promesse « d’arrêter les guerres ». Promesse-mensonge évidente.

Trump l’a emporté en ignorant, dans ses discours, faits et réalités tels que nous les concevons.  « La vérité est ce que tu dis » lui avait enseigné son mentor, l’avocat corrompu Roy Cohn, véritable héros du film dans lequel le milliardaire de l’immobilier n’est encore que The Apprentice.

Mais l’élève a largement dépassé le maître en appliquant à la vie politique et en le déformant à l’extrême le vieux conseil du poète britannique Coleridge expliquant que, dans tout récit de fiction, le lecteur suspendra volontiers son jugement quant à l'invraisemblance de la narration si l’auteur introduit "de l'intérêt humain et un semblant de vérité". C’est dans tous les manuels de Hollywood pour apprentis scénaristes.

Celui de Trump va plus loin : Adieu le simulacre ! Disons n’importe quoi… ou dansons sans rien dire ! Il accélère ainsi la transformation de la politique en spectacle dont il est le héros avec sa passion et sa réussite comme éléments faisant oublier le reste.

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Pire encore, il a compris que la création massive de réalités alternatives - privilège traditionnel des religions, était à sa portée. N’invoque-t-il pas, notamment depuis l’attentat dont il a été la victime, sa « mission divine » ? Une façon d’autant plus forte de créer des liens qu’elle repose toujours sur le « storytelling » les histoires qu’on se raconte ensemble et qui, de ce fait créent des liens comme l’explique le sociologue Hartmut Rosa dans son surprenant livre La démocratie a besoin de religion.

Dans un tel contexte, les explications traditionnelles ne suffisent pas pour expliquer le raz de marée porteur du futur président. Même la perte croissante de confiance dans les institutions, la désaffection chez les plus défavorisés. Et même le fait que la gauche molle ne résout pas leurs problèmes économiques « de classe », alors que ses élites s’en éloignent sur les sujets appelés « culturels » aux États-Unis comme le changement climatique, le « care » ou la défense des groupes marginalisés.

Graph produit par le Financial Times

Restait à en profiter.

La recette

Deux livres nous disent tout ce qu’il faut savoir. L’un sous forme de roman et l’autre d’essai : Le mage du Kremlin et Les ingénieurs du chaos. Tous deux du même auteur Gerardo da Empoli, l’Ottolenghi de la cuisine politique d’aujourd’hui. A lire.

Contentons nous, aujourd’hui, d’une recette express et commençons par ce que nous n’avons pas envie de reconnaître, un peu comme l’épluchage des légumes :

  • Tout indique, y compris un fascinant entretien accordé à Playboy en 1990 (confirmé par The Apprentice), qu’il est très intimement convaincu que le reste du monde abuse de l’Amérique (je préfère dire États-Unis), que celle-ci doit réaffirmer sa puissance et que pour avancer il faut être tough (dur, fort, coriace), voir brutal, et gagner sans la moindre considération pour tout ce qui casse.

  • Depuis sa position de mogul, il sait aborder ce que l’on appelait jadis en France le « petit peuple », donner l’impression de le bien traiter, de l’écouter vraiment. Il utilise sa richesse pour donner l’espoir de réussir à ceux-là même qui n’y parviennent pas.

  • Son talent personnel s'appuie sur une longue pratique de la communication.

Il montre depuis ses premiers combats dans l’arène new yorkaise que : ni la dénonciation de ses mensonges ni les révélations sur ses turpitudes   n’ont le moindre impact sur lui. L’important est qu’on parle de Trump. Une leçon archi-connue que les médias classiques, grands contributeurs à son succès n’ont pas comprise, ni en 2016 ni, ce qui est plus grave, en 2024.

Il a forgé sa compétence en s’adaptant à toutes les formes en vogue au cours des 30 dernières années : tabloïds au moment de la construction de sa Trump Tower, télé-réalité, Twitter très tôt et, au cours des derniers mois, les podcasts conversationnels sans questions embarrassantes mais avec une très forte audience.

La recette de Trump lui permet de se libérer à la fois du vieil adage de McLuhan selon lequel le médium est le message et de celui de Roy Cohn lui inculquant « la vérité est ce que du dis ». Elle repose sur un un raisonnement à la fois audacieux et simplissime : les mensonges deviennent vérité, quel que soit le médium, du moment qu’ils provoquent des émotions. Regardez, si vous ne l’avez pas encore fait, la vidéo insérée plus haut.

Chaud devant… les risques

La répétition de son succès invite à s’interroger. Et si la tromperie, pour ne pas dire le mensonge, était la réalité de la communication (sa vérité ?). C’est en tous cas ce qu’elle véhicule trop souvent, comme le révèlent la plupart des publicités auxquelles nous sommes exposés des milliers de fois par jour aussi bien que les promesses si rarement tenues des candidats aux élections politiques.

Pas besoin, ici, de trancher. Une chose semble claire pourtant : qui fait du mensonge son message ne peut s’en tenir à une victoire électorale.

C’est tout un pan de la société qui pourrait basculer. Commençons par une image simple.

« La catégorie du ressenti se superpose désormais à celles de la vérité et du fait. Ainsi de la météo et des mesures de la température qui affichent à la fois le degré vérifié par les thermomètres et le niveau « ressenti » censé intégrer la force du vent » explique joliment le philosophe français et professeur à New York, François Noudelmann, dans son tout récent livre Peut-on encore sauver la vérité ?

Juste avant d’ajouter que « Le gouvernement par les émotions a toujours été la marque des régimes autoritaires, cependant que les démocraties étaient supposées en appeler à la raison des citoyens ».

Presque en écho, le politiste hongrois Balint Magyar explique dans le New York Times, que « le populisme offre une résolution des problèmes sans contraintes morales » alors que « la démocratie libérale offre des contraintes morales sans résoudre les problèmes».

« Trump promet que vous n'avez pas à penser aux autres » ajoute-t-il.

Encore une promesse, un mensonge, qu’il semble difficile de transformer en réalité sans passer à un régime autoritaire, car « les autres  » manquent rarement de frapper à votre porte…

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04.10.2024 à 13:18

Où mène la suprématie en intelligence artificielle ≈059

Francis Pisani

La panoplie de programmes d’intelligence artificielle utilisée par les Forces de Défense d’Israël est assez puissante pour contribuer à transformer ceux qui l’utilisent. Mérite réflexion...
Texte intégral (3810 mots)

Les programmes d’intelligence artificielle dont s’est doté Israël aident à comprendre ce qui se passe au Moyen Orient depuis un an, en particulier au cours des dernières semaines et, sans doute, demain. On en parle peu mais une recherche un peu poussée permet d’en saisir l’ampleur et son impact sur l’évolution des pratiques de Tsahal à Gaza et au Liban, pour le moment.

« Nous inventons les outils. Ils nous transforment. Il en va ainsi depuis le galet biface qui, modifiant l’alimentation de ses inventeurs, a ouvert la voie à Homo Sapiens. Il y a 3 millions d’années. Pareil avec l’IA, sauf qu’il faut décider qui commande. » Ces phrases viennent de mon billet IA, politique et mythes grecs ≈014 et datent de Juillet 2023. Nous pouvons maintenant passer aux réalités du monde d’aujourd’hui.

+972.Slide-33-Chef centre AI Unit 8200-Diapo d’une présentation faite par le chef IA de l’unité responsable des opérations clandestines

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De « L’Alchimiste » à « Où est papa ? », une panoplie de programmes  d’IA 

Israël dispose d’une panoplie de systèmes en constante interaction. Les plus connus sont :

  • « The Gospel » (Habsora en hébreu) repère les installations physiques à éliminer.

  • « Lavender » enregistre et traite toutes les données concernant les militants et combattants du Hamas (quand il s’agit de Gaza) et ceux qui sont sensés l’être.

  • « Where is Daddy? » détecte quand un cadre rentre chez lui pour l’y éliminer avec sa famille.

L’essentiel de ces informations ont été recueillies et publiées par le média indépendant et sans but lucratif +972 (numéro de code téléphonique partagé par Israël et les territoires palestiniens). Créé en 2010 par quatre journalistes israéliens et palestiniens progressistes. Il a été qualifié par Le Monde de « journal d’investigation ». 

Qui doute de telles sources peut se référer à un article publié dans Vortex, revue de l’Armée de l’air française, en 2022 par le Dr Liran Antebi professeure à l’Israeli Air Force Academia, et commandante de réserve dans les forces aériennes israéliennes. Outre « The Gospel, » elle mentionne « The Alchemist  », qui permet la détection de cibles en temps réel et « Depth of Wisdom  », dont Libération nous dit : « L’outil intègre des fonctions d’analyse de vidéos, de reconnaissance faciale, de voix, de plaque d’immatriculation, d’analyses de données issues de médias sociaux, de pages non publiques du web, ainsi que des données de géolocalisation. Autant de fonctionnalités permettant d’établir des profils analysables par les autres IA précédemment évoquées. À cette liste nous devons ajouter « Fire Factory » mentionné par Bloomberg (avec capture d’écran) qui « vise à optimiser, en temps réel, les plans d’attaques des avions et des drones, en fonction de la nature des cibles choisies ». 

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Le Jerusalem Post a publié, le 11 octobre 2023, un entretien avec un colonel chef de « la banque de cibles » qui a déclaré que « les capacités de ciblage de l'IA avaient, pour la première fois, aidé les FDI (Forces de défense d’Israël) à atteindre le point où elles peuvent assembler de nouveaux objectifs encore plus rapidement que le rythme des attaques. » 

+972.Slide-44-Diapo d’une présentation faite par le chef IA de l’Unité 8200 responsable des opérations clandestines

Le même article citant des propos tenus par le général Omer Tishler, chef de l’aviation israélienne explique que « bien entendu, la FDI ne vise pas les civils comme l'a fait le Hamas en masse samedi [7 octobre] et comme il continue de le faire avec ses tirs de roquettes, il y a toujours une cible militaire, mais nous ne sommes pas chirurgicaux ». L'armée de l'air traque partout « des envahisseurs à quiconque met le nez dehors  dans Gaza (steps outside in Gaza), en passant par les terroristes qui se cachent à l'intérieur des résidences [civiles] ».

En clair : tout peut être repéré, donc tout peut être détruit… 

The Guardian cite Daniel Hagari, porte-parole des FDI (Forces de défense d’Israël), qui a déclaré le 9 octobre de la même année.  "L'accent est mis sur les dégâts et non sur la précision ».

Selon le Jerusalem Post, le ministre de la défense a déclaré dès novembre 2023, « Ce que nous pouvons faire à Gaza, nous pouvons le faire à Beyrouth ». 

Les travaux que j’utilise ici portent sur l'utilisation de l’IA dans les attaques menées en 2021 et après le 7 octobre 2023 contre Gaza. Je n'ai rien trouvé sur les opérations plus récentes contre le Liban, si ce n’est que leur style, leur précision et leur rythme tout à fait nouveau semble bien correspondre au même dispositif. Il y a une logique derrière tout ça.

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Logique de l’instrument 

Les théoriciens adorent inventer des « lois » qui ne sont en fait que des régularités, des hypothèses parfois confirmées. Je préfère parler de « logique », une notion moins contraignante mais à laquelle il est difficile d’échapper quand les conditions initiales sont réunies.

Celle à laquelle je m'intéresse aujourd'hui s'appelle la « Loi du marteau », une sorte de biais de jugement impliquant une confiance excessive, voire la dépendance d’un outil. Une de ses formulations consiste à dire « Donnez un marteau à un jeune garçon et il trouvera que tout a besoin d’être martelé », il verra ce qui l’entoure comme autant de clous. Qui ne s’en est jamais pris à une vis récalcitrante en lui donnant un bon coup sur la tête ? Les machines utilisant l’IA sont plus complexes que des marteaux, mais toute technologie transforme celui qui l’utilise… comme l’écriture nous a poussé vers la pensée linéaire. 

Quand les clous ou les vis sont des vies humaines, la métaphore du chasse mouche semble mieux s’appliquer dans la mesure où il s’agit de se défaire d’entités vivantes qui gênent. Yoav Galant, ministre de la défense n’a-t-il pas déclaré publiquement « nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence ». Il n’est pas le plus extrémiste de ce gouvernement qui donne les ordres auxquels tous les officiers cités obéissent.

Nétanyahou le 7/11/23_Jerusalem Post_ Israeli Government Press Office/Haim Zach/Handout

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Comment le recours à L’IA a transformé Tsahal

Revenons maintenant aux enquêtes menées par Yuval Abraham pour +972. Elles sont riches de réflexions d’officiers israéliens ayant participé au maniement de ces outils.

« Nous préparons les cibles automatiquement et travaillons selon une liste de contrôle", a déclaré l'une des sources ayant opéré dans la nouvelle Division administrative des cibles., peut-on lire dans un article publié au tout début de l’offensive israélienne en réponse à l’attaque du Hamas lancée le 7 octobre.  "C'est vraiment comme une usine. [...] L'idée est que nous sommes jugés en fonction du nombre d'objectifs que nous parvenons à générer." Un ancien officier de renseignement a expliqué que le système Habsora permet à l'armée de gérer une "usine d'assassinats de masse", dans laquelle "l'accent est mis sur la quantité et non sur la qualité".

Lavender a été l’objet d’une enquête publiée en avril 2024 par le même journaliste. Il révèle que ce programme analyse les informations recueillies sur la plupart des 2,3 millions d'habitants de la bande de Gaza grâce à un système de surveillance de masse, puis évalue et classe la probabilité que chaque personne soit active dans l'aile militaire du Hamas ou du Jihad Islamique. Selon certaines sources la machine attribue à presque chaque habitant de Gaza une note de 1 à 100, exprimant la probabilité qu'il s'agisse d'un militant. Son influence sur les opérations militaires était telle qu'ils traitaient essentiellement les résultats de la machine d'IA "comme s'il s'agissait d'une décision humaine". Le personnel ne joue qu’un rôle d’appui ne consacrant pas plus d’environ « 20 secondes » à l’autorisation d’un bombardement sur une cible. 

En quoi consiste la transformation ?

Selon ces sources, « au cours des guerres précédentes, les services de renseignement passaient beaucoup de temps à vérifier le nombre de personnes présentes dans une maison destinée à être bombardée. […] Après le 7 octobre, cette vérification minutieuse a été largement abandonnée au profit de l'automatisation. » Pour la FDI, l’intelligence artificielle s’impose ainsi comme la seule façon de faire face au « goulot d’étranglement » que représenterait le manque de personnel nécessaire pour « produire » le nombre de cibles voulu. 

« Les erreurs étaient traitées statistiquement », a déclaré à Yuval Abraham une source qui a utilisé Lavender. "En raison de la portée et de l'ampleur du projet, le protocole était le suivant : même si l'on n'est pas sûr que la machine soit bonne, on sait que statistiquement, elle est bonne. Alors, on y va ». Commentaire d’un officier supérieur : « La machine l'a fait froidement. Et cela a facilité les choses ».

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23.09.2024 à 08:02

Philo, tech et guerres au Moyen-Orient ≈058

Francis Pisani

L’attaque contre les bipeurs du Hezbollah ouvre la porte aux armes de destructions disséminées. Essayons d’en comprendre la portée grâce à Derrida, et à technologie de l'internet et du web.
Texte intégral (3468 mots)

Alors que la guerre s’étend au Moyen Orient, l’attaque contre les bipeurs marque le début d’une nouvelle étape dans l’histoire des technologies et permet de mieux comprendre le monde vers lequel nous mutons. Surtout si on fait appel à un minimum de philo.

Philosophie Magazine invoque Derrida à propos des explosions de Beyrouth. Son livre La dissémination a été publié en 1969, l’année de l’apparition de l’internet (réseau de réseaux d'ordinateurs) dont les propriétés techniques reposent sur le même principe. Quant au web (réseau de documents), il naît véritablement en 1991. La notion de cyberguerre (affrontement par des moyens digitaux) qui en découle, a germé dans la tête de son inventeur en 1992. Ces trois dynamiques sont à l’oeuvre aux yeux de tous dans les évènements de la semaine dernière.

≈Dissémination_Brunoanselme-Wordpress-La dissémination des êtres vivants

Une fois déjà, en 1992 à Harvard, j’ai eu l’opportunité d’établir la même connexion philo><tech en écoutant un cadre chargé de la digitalisation pour la chaîne de télé MSNBC dire qu’il fallait « prendre les problèmes par le milieu  ». J’ai bondi car je venais de lire Gilles Deleuze et Félix Guattari pour qui ce type de réseau « n’a pas de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et déborde. » C'était dans Rhizomes, image forte et toujours valable qui permet aujourd'hui de mieux comprendre l’efficacité des tunnels du Hamas à Gaza. 

De Derrida aux armes de destructions disséminées

Revenons au Liban. Pour Michel Eltchaninoff, auteur de l’article de PhiloMag, cette attaque simultanée en plusieurs endroits à la fois « a remplacé la lourde bombe. Ce mode opératoire — qui vise cependant toujours à provoquer la douleur et la terreur — est une déconstruction de l’acte de guerre massif et localisé ». D’où la référence à Derrida qui explique dans son livre le rôle majeur de la « prolifération », de la « dispersion » et de « l’essaim », mot fort du vocabulaire technologique guerrier. 

Les auteurs de cette attaque innovante viennent d’inventer les armes de destructions disséminées sur un grand territoire. Une ère devenue possible avec la généralisation des technologies digitales de connectivité et de l’intelligence artificielle. Ironie sémantique, le concepteur de la déconstruction voir ses théories appliquées pour la destruction. 

C’est le moment de rappeler que nous devons l’internet au Ministère de la Défense des États-Unis. C’était, au départ une conception défensive reposant sur la création d’un système disséminé, non hiérarchisé de communications en réseaux.

L'internet et le web réalisent la dissémination

Petit rappel préalable, l’internet est un réseau de communication entre ordinateurs alors que le web permet d’établir des connections entre pages virtuelles. La logique de fond est à peu près la même appliquée à des objets différents. Je m’en tiendrai ici au web dont nous sommes conscients de faire l’expérience quotidienne.

 Un des livres les plus simples et les plus éloquents sur notre sujet a été publié en 2002 par David Weinberger sous le titre Small pieces loosely joined (accessible gratuitement en anglais) dans lequel multiplicité et dissémination sont élégamment invoquées en bien peu de mots.

Il y décrit le web comme une « fédération peu structurée (loose) de documents » opération, ajoute-t-il qui se reproduit « dans presque toutes les institutions qu'il touche. » Il change surtout « notre compréhension de ce qui permet aux choses de s'assembler ». Aux choses et aux gens.

Ainsi l’attaque contre bipeurs et walkie-talkies est une mise en oeuvre, une sorte de passage à l’acte guerrier du concept derridien de dissémination et du rôle joué par le web et l'internet sur les institutions qui s'en servent.

GingerRhizome-Vibhu Bhola-linkedIn_@vibhubhola @SAP

La cyberguerre est à la une de nos médias. Elle n’est pourtant pas toute jeune.

La cyberguerre de John Arquilla

Ancien « marine », John Arquilla est professeur à l’École Navale Supérieure de Monterey (Californie), gérée par la US Navy. Je l’y ai interviewé pour la première fois en 1999. L’article est paru dans Le Monde sous le titre Les doux penseurs de la cyberguerre

Inventeur, en 1992, du terme « cyberwar » il a d’abord mis en avant, avec son collègue David Ronfeldt, l’impact des communications digitales sur les formes d’organisation et le fait qu’elles favorisent les petites entités agiles et connectées dont la forme d’action la plus efficace est le swarm ou essaim : regroupement flash (suivi de dispersion aussi rapide) pour une action précise.

Sous le titre Bitskrieg, Arquilla a publié en 2021 un ouvrage résumant ses positions sur la « révolution dans les affaires militaires ». Le terme utilisé dans le titre devant remplacer, à l’ère informationnelle, le vieux blitzkrieg de l’ère industrielle, la guerre de mouvement utilisant les technologies modernes de déplacement dont les Français ont fait la découverte sur les bords de la Meuse en mai 1940.

Trois ans avant les attaques aux bipeurs il écrivait « Ainsi, le sabotage à l'aide d'explosifs - qui reste une option tout à fait envisageable - peut désormais être complété par des actes de perturbation virtuelle sous la forme de ce que j'appelle le "cybotage". Au-delà des habituelles attaques par déni de service et des divers logiciels malveillants conçus pour perturber les flux d'informations, ou pour corrompre les bases de données, il est également possible d'utiliser des bits et des octets qui causent des dommages physiques à des équipements importants ». 

Parmi les règles de ce type d’engagement la plus importante est ce qu’il présente comme un changement de paradigme « beaucoup et petit bat peu et grand ». Nous sommes à l’ère du « beaucoup-petit ». 

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Cheval de Troie de la dissémination connectée

J’y vois, pour ma part, une conception militaire toute proche de la « dissémination » de Derrida et des « fédérations peu structurées » de Weinberger. Et je note que, comme le philosophe français, il voit son concept renversé dans l’action, et c’est peut-être la partie la plus signifiante de l’offensive bipeurs. Particulièrement efficace parce que disséminé, l’essaim peut-être affaibli par qui a les informations et les outils permettant d’attaquer toutes les « abeilles » d’un coup. Ou, si vous préférez une autre image, visualisez l’attaque aux bipeurs comme un « cheval de Troie des temps modernes  » consistant à infiltrer les attaques dans les poches de milliers de personnes connectées plutôt que d’avoir recours au débarquement surprise d’une unité massive. Sans oublier qu’en ces temps de complexité dominante, ceux qui en ont les moyens optent pour des solutions hybrides, détruire les réseaux par le bitztrieg et les hiérarchies par le blitzkrieg. 

Précisions d’usage général :

  • Le Hezbollah a parié sur la « low tech » pour échapper à la supériorité israélienne. Il s’est fait rattraper par l’hyper technologie. La leçon mérite réflexion.

  • Dans tout conflit, il est déterminant de posséder ce qu’Arquilla appelle « information edge  », une marge informationnelle d’avance sur l’autre. Elle permet notamment la précision contre la dispersion aussi bien que les attaques ciblées comme celle ayant éliminé, samedi, une partie des dirigeants de l'unité d’élite de l'organisation libanaise. Cela vaut sans doute pour toute relation un peu tendue.

Mais ça ne suffit pas.  

Selon le NYT « amis et adversaires d’Israël » voient le pays comme « technologiquement fort et stratégiquement paumé ». Beaucoup d’infos, mais aucune vision de comment sortir de la guerre. Tout indique même que le gouvernement en place, au lieu de chercher à y mettre fin, est en train de déclencher la généralisation des affrontements. 

Comme l’explique Yuval Noah Harari dans Nexus, son dernier livre, les mythes notamment religieux, sont le meilleur ciment social. Ça marche pour toutes les forces en présence dans ce conflit quelles que soient les technologies auxquelles elles ont recours et, peut-être, parce que la philosophie est le cadet de leurs soucis. 

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17.09.2024 à 08:06

Musk, son écosystème, son secret ≈057

Francis Pisani

Elon Musk… vous pouvez le trouver génial, dangereux ou les deux à la fois. Plutôt que de s'accrocher là-dessus, je vous propose une explication de sa méthode. Elle peut nous être utile à tous.
Texte intégral (3162 mots)

La première qualité d’Elon Musk est d’inventer des systèmes permettant de produire de façon plus efficace (la carrosserie des Tesla ou la fusée Starship, par exemple) à peu près tout ce qui l’intéresse.

Mais sa plus grande trouvaille réside dans l’écosystème qu’il a construit, comment chacune de ses entreprises renforce les autres avec, toujours, recours à l'intelligence artificielle.

Il fait de son « génie » une carte de visite rabâchée à plus de 150 millions de « followers » sur X (ex Twitter) et largement reprise par les médias qui se font un plaisir de lui servir d’idiot utile… comme je suis conscient de le faire à l’instant ;-(  avec, quand même l’intention de vous informer, mais aussi de vous être utile.

« Génie » mais, paraphrasant la sentence de Thomas Edison (bon parrain en l’occurrence), il me semble que, dans son cas, la recette est 1% d’inspiration et 99% de connexions. (ce qui ne l’empêche pas de transpirer, car il bosse le diable).

L’écosystème d’Elon Musk par F.Pisani sur MindNode

« X » et « link », clins d’oeil révélateurs

Tesla, sa fabrique de voitures électriques intelligentes aux lignes futuristes, est la partie flashante d’un énorme effort de développement de batteries leur permettant de tenir plus longtemps la route. Et pas que, comme nous le verrons aussitôt après avoir dressé la liste de ses autres atouts.

  • Space X fabrique les fusées ultra puissantes et réutilisables (donc économiques);

  • Le réseau de satellites Starlink mis en orbite par SpaceX, représente 50% de tous ceux qui tournent autour de notre planète. Leur nombre, 6.000 aujourd’hui, devrait atteindre 17.000 en 2028 puis dépasser 40.000;

  • Neuralink développe des interfaces cerveau-ordinateur implantables permettant une communication directe entre le cerveau humain et des dispositifs externes : données et communications;

  • La Boring company sait construire des réseaux de tunnels en profondeur;

  • X, son réseau social, reste l’indestructible place publique sur laquelle on ne peut s’empêcher de débattre même quand on n'apprécie pas ce qu'il en fait;

  • Début septembre, la startup xAI a lancé Colossus, présenté comme le plus grand « calculateur  », « ordinateur » ou « data center » du monde. Il a été construit et rendu opérationnel en 122 jours seulement. Qui dit « efficacité » ?

  • Musk a annoncé dans la foulée qu’il s’apprête à lancer un vol en direction de Mars dans quatre ans, premier pas vers son objectif de colonisation de la planète.

  • Détails qui m’amusent, plusieurs de ces entreprises contiennent le mot « link », et X représente de la façon la plus simple possible un plexus de connexions.

    Creusons un peu.

Belle image (insuffisante) créée par Elia Pluzhnikov sur LinkedIn

Les connexions inter-entreprises sont la force du dispositif

Chacune peut être utilisée comme moteur d’appoint pour pousser la dynamique d’une ou plusieurs autres et contribuer à la conquête de Mars.

  • xAI alimente les véhicules autonomes de Tesla et se nourrit des informations qu’ils collectent. Avec des batteries au point le système facilitera le transport sur Mars dans les souterrains construits grâce à la technologie de The Boring Company

  • L’utilisation de Neuralink semble particulièrement astucieuse. Connectée à xAI elle devrait permettre aux voyageurs de communiquer entre eux et de  bénéficier directement de l’aide de l’intelligence artificielle. 

  • « Bien que toutes les entreprises soient juridiquement distinctes, Elon Musk a créé une ensemble capable de concevoir et de construire toutes les pièces maîtresses nécessaires pour se rendre sur Mars et la coloniser. » explique TheMarsBlueprint.com un site spécialisé.

  • Colonisation est un mot à prendre au pied de la lettre comme le soulignent de nombreux critiques (sur Wikipedia par exemple). Un indice supplémentaire vient d’être donné par le New York Times : Musk créé sa propre entreprise de sécurité appelée Foundation Security (allusion aux romans de science fiction d’Isaac Asimov). Elle contribue à le protéger aujourd’hui ET me semble pouvoir servir à maintenir l’ordre là-bas quand il le faudra.

Vision de l’écosystème par Ilia Pluzhnikov sur LinkedIn

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Pas encore convaincu.e ? C’est que je n’ai pas encore fait intervenir le rachat de Twitter transformé en X. Car il « investit » en politique en mettant le réseau social qu’il possède à disposition de Trump. Ilfinance sa campagne à coups de centaines de millions de dollars et en promet d’organiser un bureau fédéral de l’efficacité au cas où il gagnerait. Un excellent placement en cas de victoire puisque le projet martien dépend des contrats avec le Pentagone et la NASA sur lesquels la Maison Blanche exerce son autorité. 

Mais pourquoi, alors, préférer un candidat plutôt que l’autre ?

Parce que si la totalité des humains sont menacés par nos conneries sur terre, il est probable que seule une portion minuscule puisse envisager de s'installer sur Mars avant que la crise climatique atteigne le niveau de catastrophe menaçant l’humanité d’extinction. La durée de chaque voyage est estimée à plusieurs mois et il faut transporter le matériel. La perspective ne concerne donc que Musk et quelques privilégiés choisis parmi les cadres de ses entreprises (comme l’ingénieure Sarah Gillis de SpaceX) qui vient de faire un tour dans l’espace ou des milliardaires (comme Jared Isaacman son compagnon d'échappée) capables de payer leur billet. Rappelez-vous l’hilarant et dramatique Don’t Look Up…

Or des gens plus raisonnables (même Jeff Bezos fondateur d’Amazon, intéressé lui-même par la conquête spatiale) estiment préférable de mieux préparer la terre aux catastrophes ou, mieux encore, de tout faire pour les éviter, que de transporter une poignée d’humains riches et cyborgisés (Neuralink) sur d’autres planètes. 

Nous touchons là des questions sociétales, voire philosophiques face auxquelles Musk se sent mieux avec la droite extrême et cinglée qu’avec des gens dont vous me pardonnerez de dire qu’ils sont plus « terre à terre » (pun intended comme on dit en anglais).

Deux idées simples à retenir

  • L’IA jouera, bien évidemment, un rôle croissant dans le futur mais il serait erroné de ne faire attention qu’à son fonctionnement ou son impact direct. Le plus intéressant est son utilisation dans autant de domaines que possible.

  • Prendre en compte les choses, les gens ou les entreprises, voire les additionner, en dresser des listes, ne suffit pas à comprendre la dynamique de notre monde. Il faut aussi prendre en compte ce que j’appelle leur plexité, le potentiel dynamique de leurs réseaux de connexions. Une bonne méthode pour organiser les activités de chacun.e d’entre nous.

Dites-moi ce que ça vous inspire…

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02.09.2024 à 07:12

Macron ou l'art « pipé » de tout risquer ≈056

Francis Pisani

Un récent livre sur le poker aide à comprendre la passion de Macron pour le jeu en politique. Tout est affaire de risques et de calcul de probabilité. Inquiétant quand il nous utilise comme pions.
Texte intégral (2466 mots)

Coup de poker, la dissolution de juillet n’a pas donné les résultats escomptés… d’où la difficulté de passer à l’étape suivante. Macron aimerait bien « passer » mais la constitution l’oblige à « relancer ». Sa « main » (ses cartes) ne valent pas grand chose, d’où le temps pris pour nommer un nouveau premier ministre. 

Ça nous parait interminable, voire abusif, mais ça devrait être le cadet de nos soucis dans la mesure où ça s’inscrit dans une évolution de notre société sur modèle Las Vegas, comme nous l’explique un livre paru cet été.

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L’art de tout risquer

On the Edge, The Art of Risking Everything (À la limite, l'art de tout risquer) est écrit par Nate Silver qui, outre ses talents aux cartes, a créé FiveThirtyEight, le site le plus visité sur les probabilités de victoires dans les élections américaines. Et son talent ne s'arrête pas là. Il parie si bien sur les sites sportifs qu’on lui en a limité l’accès. Un monsieur qui mérite notre attention. 

Le monde dont il nous parle, celui dans lequel nous avançons encore à tâtons, est divisé entre le « Village » et « la Rivière ». Aux prudents parmi lesquels il range universitaires, partis politiques et médias, - les élites fonctionnant en circuit fermé -, s’opposent ceux qui surfent des flux de toutes sortes en quête d'opportunités. Des individus qui « prennent leurs décisions non pas sur la base de ce qu’ils savent à un moment donné mais sur la valeur escomptée » des retours sur leurs paris. 

Sur cette rivière du risque, Silver distingue différents types de tribus allant des intellos aux gamers et aux accros à la crypto en passant par Wall Street et Silicon Valley. Toutes leurs décisions s’expliquent par les gains qu’ils espèrent en tirer. Leur méthode est un calcul mathématique simple.

En anglais ça se dit EV (pour expected value) et ClubPoker.net nous explique qu’il s’agit d’un calcul de ce que rapportera une action soit « [probabilité de gagner]x[gains]-[probabilité de perdre]x[pertes]. C’est sur cette base que se fondent les joueurs de poker, les parieurs sportifs, et tous les investisseurs.

La vraie richesse n’est plus détenue par les monopoles industriels. Il en résulte une sorte d’économie-casino ultra quantifiée dans laquelle les distances entre les possédants et les autres sont savamment maintenues, exacerbées. Tout le monde n’a pas, en effet, la capacité de faire ces calculs, encore moins de prendre de tels risques qui, dans la vie réelle, ne représentent rien pour les plus riches. Nous nous dirigeons vers une sorte d’hyper-capitalisme alimenté par l'intelligence artificielle, dans lequel le butin appartient de manière disproportionnée à ceux qui comprennent les risques et savent évaluer la probabilité de succès de leurs paris.

La société du risque 

Attention, nous n’avons pas à faire aux simples lubies d’un joueur malin. Silver s’appuie - en praticien, ce qui est toujours utile) - sur un concept lancé en 1986, juste après Chernobyl, par le sociologue allemand Ulrich Beck avec son livre La société du risque, sur la voie dune autre modernité (dont je regrette qu’il ne soit pas disponible en format digital).

Il y montrait que notre époque se caractérise par le partage des risques à côté de celui, né avec la modernité, des biens matériels. Il insistait également sur le fait que la pleine dimension de ce phénomène serait atteinte avec la globalisation dans laquelle les réponses nationales, inopérantes, empêcheraient de poser sérieusement la question de la responsabilité.

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Silver rebondit en jouant sur la fabuleuse ambivalence de la notion de risque, son potentiel d’opportunités, la capacité d’en calculer les probabilités et donc, pour certains, d’en tirer parti.

« La Rivière est en train de gagner, » regrette Silver. Car, « dans un monde forgé non pas par le labeur des humains mais par les calculs des machines, ceux d'entre nous qui comprennent les algorithmes détiennent les cartes maîtresses. » Le « Village » pourrait bien n’être plus, bientôt qu’un hameau ou qu’un lieu-dit.

Un jeu pipé

Nous évoluons vers une société dans laquelle les risques encourus par chacun.e sont tout aussi inégalement répartis que les biens matériels. Un casino dans lequel les mains sont d’autant plus souvent pipées que certains peuvent miser en utilisant les autres (ou leurs resources) comme jetons. 

L’évolution du discours macronien en rend bien compte, car si le « premier de cordée » prend des décisions essentielles pour ceux qui suivent, il est exposé aux mêmes risques. Pas le joueur de Poker décrit par Nate Silver. 

Dave Wallace Wells (New York Times) rappelle, à propos du bouquin, que « tout n'est pas un jeu de cartes, que toutes les situations ne gagnent pas à être jouées comme si elles en étaient un. Il est beaucoup plus facile pour n'importe quelle entreprise d’accepter la prise de risque lorsque l'on joue avec l'argent de quelqu'un d'autre ou que l'on sait que l'on peut compter sur un filet de sécurité, financier ou autre. »

Les risques ont toujours existé. Mais leur place évolue de façon dangereuse : 

  • Ils pèsent sur tous les humains et doivent s’affronter au niveau de la planète dit Beck. 

  • Il est maintenant possible à quelques initiés de tirer parti des opportunités qu’ils présentent montre Silver. 

  • Explosif, ou je me trompe ?

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30.07.2024 à 08:48

Ce que Trump et l'IA ont en commun ≈055

Francis Pisani

Si le mensonge n’est pas, à proprement parler, la vérité de la communication, le bullshit semble devenir la norme de nos échanges professionnels, publicitaires et politiques. Attention !
Texte intégral (2751 mots)

Aucune technologie n’est jamais venue « seule ». Les marteaux ont besoin d’artisans ou d’usines pour les fabriquer, de clous à frapper, de meubles et de charpentes à dresser. L’intelligence artificielle a besoin de données à récupérer par tous les moyens et d’humains pour écouter les récits qu’elle fabrique, même quand il s’agit de conneries. 

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Mais on a rarement vu, un outil devenir politique, autre que symboliquement. Et pourtant, au cours des dernières semaines, les technologies digitales ont fait irruption au plus haut niveau de l’espace américain. Sous formes sonnantes et trébuchantes, comme outil électoral et comme idéologie.

Kamala Harris et J.D. Vance, deux des trois candidats connus à la présidence et vice-présidence ont de très forts liens avec la Silicon Valley. Née dans la région de San Francisco, Harris a été chargée par Biden du dossier intelligence artificielle - «  AI czar » dans le jargon de Washington - ce qui l’a conduite à rencontrer les dirigeants des plus grosses boîtes du secteur et à intervenir sur le sujet dans différentes instances internationales. Quant à Vance, le numéro 2 sur le « ticket » de Trump, il y a vécu et investi. Pas que.

État des lieux

La grande majorité des ingénieur.e.s qui travaillent dans les TIC (Technologies de l’information et de la communication) se considèrent comme Démocrates. Nombre de patrons aussi. Jusqu’à présent, et quelles que soient leurs opinions, ces derniers faisaient attention, notamment ceux dont les entreprises possèdent des plateformes importantes de réseaux sociaux, à maintenir une neutralité de façade tant un choix clair risquait de peser directement sur le jeu politique de leur pays. 

C’est en train de changer.

Elon Musk vient de déclarer son total soutien à Donald Trump. Il lui a même promis 45 millions de dollars chaque mois jusqu’au vote de novembre (soit 180 millions au total précise Le Monde). Propriétaire tout puissant de X, l’ancien Twitter qui reste le réseau le plus utilisé par journalistes, politiciens et activistes et demeure ainsi le seul espace de débat public, il va mettre tout son poids dans la balance. 

Pour le Washington Post « il s'agit de la première élection présidentielle au cours de laquelle une grande plateforme de médias sociaux est contrôlée par un proche allié public de l'un des candidats. Et ce candidat, Trump, en a si souvent violé les règles que les plus importantes ont fini par l'exclure. » Rien de plus facile pour l’homme le plus riche du monde de s’en acheter une et d’y communiquer directement avec ses 190 millions de « followers ».  

Mais si Musk est le plus connu et le plus puissant, le plus malin est un de ses acolytes, Peter Thiel, connu pour avoir été un des premiers à financer Facebook devenue Meta et pour ses positions très à droite. Soutien de la première présidence de Trump, il a très tôt repéré le passage de Vance par la Silicon Valley l’a fait travailler pour lui et a financé ses premiers pas politique, c’est-à-dire sa campagne sénatoriale dans l’Ohio. Aux retours financiers sur investissements, il ajoute de bonnes chances de placer un de ses pions dans le duo de tête de la plus grande puissance économique, militaire et technologique de la planète.

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L’idéologie

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Mes premiers pas dans ce monde de la Baie de San Francisco, en 1995, m’ont permis de rencontrer Jerry Yang, fondateur de Yahoo, et Larry Page, créateur de Google. Des gamins sympathiques qui voulaient, en même temps, faire fortune et changer le monde. Si la première ambition est plus forte que jamais, la seconde apparaît de moins en moins dans les déclarations soigneusement rédigées par leurs services de relations publiques. Yang est discret. Page flirte alternativement avec l’idée d’une Californie indépendante et la création d’îles artificielles éloignées des eaux territoriales états-uniennes sur lesquelles entrepreneurs et investisseurs feraient leur loi sans se soucier de réglementations ni d’impôts. 

Musk, pour sa part, envisage tout simplement d’aller s’installer sur la lune où la question des impôts n’est pas encore réglée. Gageons qu’il saura se faire entendre si les fusées de SpaceX font le job ?

Tous ces gens sont de plus en plus clairement « libertariens », des gens qui « ont en commun de penser que l'État est une institution coercitive, illégitime, voire — selon certains — inutile » explique Wikipedia en français.

Marc Andreessen, patron d’un des plus gros sites d’investissements, se propose carrément en maître à penser. Auteur, en octobre 2023, d’un Manifeste « techno optimiste », il fait de l’IA « notre alchimie, notre pierre philosophale. Littéralement nous faisons penser le sable »!  Il y voit un « solutionneur » universel de problèmes. En ralentir le développement « coûtera des vies, ce qui est une forme de meurtre. » 

Ses ennemis ? « L’éthique dans la tech», «le développement durable», «la responsabilité sociale des entreprises» « la confiance et la sécurité  », la notion de « limites de la croissance » et tout ce qui pourrait brider le potentiel humain et l’abondance future. «Nous ne sommes pas des primitifs recroquevillés sur eux-mêmes. Nous sommes le prédateur suprême » clame-t-il.

Allons plus loin à notre tour. N’y a-t-il pas une affinité de fond entre l’IA et Trump ?

Trump et l’IA générative même combat

L’ancien président n’est-il pas le grand mage des réalités alternatives, des prétendus « faits » sans rapport avec la réalité, inventés de toute pièce en fonction de ses besoins à lui ?

L’intelligence générative artificielle n’est-elle pas productrice d’erreurs dues au fait que, strictement dépendants de calculs de probabilité sur la place des mots dans un texte, ses conseils et réponses n’ont pas nécessairement de rapport logique avec la réalité. 

Laissez un commentaire.

Les communicants des boîtes qui en sont responsables parlent « d’hallucinations » mais une récente étude de l’Université de Glasgow trouve le terme trop aimable, voire dangereux et trouvent le terme « bullshit » (connerie ou foutaise) plus approprié. Le mot est utilisé dans la philosophie américaine pour parler des gens qui, sans vraiment mentir, sont totalement insensibles au rapport à la réalité de ce qu’ils disent. « ChatGPT et ses pairs ne peuvent pas s'en préoccuper [puisqu'ils ne savent pas de quoi il s'agit] et sont plutôt, au sens technique du terme, des machines à raconter des conneries » écrivent-ils dans Scientific American. 

La différence avec Trump serait alors dans l’intentionnalité (sauf s’il y croit lui-même à ce qu'il dit, ce que nous ne saurions totalement exclure). 

Et qu’en est-il des patrons des BigTech (OpenAi, Google, Meta, Amazon, entre autres) ? Lancés dans une course effrénée aux milliards de dollars dont ils ont besoin pour asseoir et développer leurs projets - dont j’apprécie, personnellement, les côtés positifs. Ne sommes nous pas en droit de nous demander si leurs promesses ne constituent pas, elles aussi une hyper puissante « machine à bullshit » ?

Cela fait plusieurs mois que j’hésite à voir dans le mensonge « la vérité de la communication ». Une exagération sans doute, même si on peut l’étayer. Le bullshit, tel que nous venons de le définir, semble un terme plus précis. J’en viens même à me demander s’il n’est pas la norme de nos échanges professionnels, publicitaires et politiques.

Qu’en dites-vous ?

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05.07.2024 à 11:11

Plus qu’un vote… ≈054…

Francis Pisani

Obliques - L’enfermement étouffe
Texte intégral (2633 mots)

Il m’est bien difficile, en ces temps agités, de suivre seulement ce qui se passe dans le domaine de l’intelligence artificielle.

La conviction qui m’a poussé à lancer Myriades, que vous êtes de plus en plus nombreux à lire, n’a fait que se renforcer au cours de ces derniers mois. 

Mais, malgré leur capacité à « tout » changer, comme je le disais dans le premier numéro, il n’y a pas que les technologies à l’heure de l’IA (Tech@IA) dans nos vies. 

L’IA est une dimension essentielle du monde d’aujourd’hui, même si personne n’en parle dans le cadre électoral, pas plus que de l’environnement ou des vrais enjeux de la recomposition géopolitique planétaire, les deux autres inévitables transitions auxquelles nous devons faire face, que nous devons aborder le plus intelligemment possible. 

Ces bouleversements viennent de tant d’azimuts, dans tellement de domaines qu’ils donnent l’impression d’un monde qui fout le camp alors que, clairement, il mute. Pas pareil.

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Il est illusoire de s’y opposer, difficile de cornaquer toutes les transitions que cela implique. Mais on peut tenter de les comprendre en les situant dans leurs interactions, en multipliant les passages de l’une à l’autre et, dans chacune du particulier au général, du local au planétaire.

Cet horizon temporel n’est ni de quelques jours ni de quelques semaines ou mois et risque fort de s’assombrir dans les 10 prochaines années, pour le moins. 

Il me semble donc indispensable de situer les technologies dans un cadre plus général, de suivre ces « polytransitions », d’en rendre compte, de s’exprimer sur les choix cardinaux auxquels elles nous contraignent, de chercher comment les mieux penser.

Voilà pourquoi j’ai décidé d’ajouter à la Myriades que vous connaissez une nouvelle rubrique. 

Les sujets traitant plus strictement des technologies à l’heure de l’intelligence artificielle « Tech&IA » alterneront avec des regards « Obliques » sur d’autres thèmes souvent plus planétaires, plus ouverts. Cela ne change rien au système d’abonnement de celles et ceux qui ont la gentillesse de m’aider dans ce travail avec une contribution volontaire.

Laissez un commentaire.

Voici donc une première d’Obliques…

Villes et diplômes

Commençons par les élections législatives. 

Les grandes villes, à commencer par Paris, sont plutôt rouges. Le reste du pays est plutôt brun si on accepte les codes couleurs en vogue. Le RN surfe sur les campagnes et la ruralité. Le NFP prospère sur le béton et la densité. Un peu trop simple pour être vrai, mais nous pouvons partir de là.

  • Côté histoire, Paris a toujours été le coeur ouvert, avancé, promoteur de changement du pays. Nous l'avons vu à chacun des grands bouleversements de notre histoire : 1789, 1848, 1870 etc. N'oublions pas que le bleu et le rouge, couleurs de la capitale, figurent dans le drapeau national pour entourer et contrôler le blanc monarchique qui comptait, pendant la révolution, sur les campagnes pour reprendre le pouvoir.

  • Côté géographie, dans le monde entier les conservateurs s'appuient aujourd’hui sur les campagnes pour réduire le poids des villes. Ça se voit aux États-Unis comme en Iran, dans les découpages électoraux, quand ça n'est pas dans les constitutions. 

Il s’agit, bien sûr, d’une généralisation, donc abusive, qui ne tient pas assez compte des diversités territoriales. On trouve des anti-RN dans les campagnes comme des anti-NFP dans les villes.

Mais les études sur lesquelles se base cette constatation précisent que ces contrepoints ont très souvent à voir avec le niveau de diplômes.

Y aurait-il du commun entre villes et diplômes ?

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Les différences entre urbain et rural s’approfondissent chaque jour, chaque minute, chaque fois qu’une personne choisit de gagner une ville dans l’espoir d’y trouver du boulot, de faire des études ou de se soigner. L'urbanisation croissante se vote avec les pieds de centaines de millions d’humains. Elle tient largement à la logique des villes dans lesquelles les interactions sont plus intenses et l'ouverture sur l'extérieur plus grande. Aux croisements de routes maritimes et terrestres, les grands ports, par exemple, sont plus connectés que bien des capitales, Saint Petersbourg plus que Moscou, Mumbai plus que Dehli, Shanghai plus que Beijing, Rotterdam plus qu’Amsterdam… etc.

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La question clé est celle de l'ouverture, des connexions, des relations, des échanges et des dialogues dans autant de directions que possible. 

De façon différente, la possibilité de faire des études (un privilège) amène à regarder par delà son clocher, à se souvenir de celles et ceux qu’on a rencontré à l’université, des cours suivis, des discussions passionnées qu’on a eu… en ville puisque c’est là qu’on obtient les diplômes.

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 J’aime mon métro, métèque et métis

L’enfermement étouffe et tue. Alors qu’ouverture et porosité sont au coeur de la logique du vivant. S’y opposer c’est nous proposer la crève, à plus ou moins long terme. Ou le mensonge, dès la semaine prochaine. 

Mais ce sont moins les partis politiques qui m’intéressent ici, qu’un certain état d’esprit dans lequel nous nous laissons enfermer sans toujours nous en rendre compte. 

  • Mettre des drapeaux nationaux sur les produits qui vont de la « Tête d’anchois » au « Cola auvergnat » (cherchez des images de « produits français » sur votre moteur de recherche) c’est souvent mentir (quand on se penche sur les ingrédients), et ça nous habitue à exclure. 

  • Refuser les immigrants c’est ignorer que la France est le produit des diversités européennes qui s’y retrouvent depuis des siècles, enrichies par d’autres venues d’ailleurs. Vivant à Paris, j’aime mon métro, métèque et métis. Il me fait envisager des lendemains plus riches pour tous.

  • Refuser le « bi  », qu’il soit national ou sexuel, c’est s’enfermer dans une unicité qui ne correspond nullement à nos réalités multiples entre lesquelles nous ne cessons de jouer à la marelle. Ainsi passons-nous sans cesse, et sans nous en rendre compte, de la case « genrée » à la case « racisée », de notre goût pour le bon fromage à notre passion de sushi, de nos racines poitevines (ou autres) à nos envies de Marrakech, de Tel Aviv ou de Kyoto, de Victor Hugo à Lao Tseu sans oublier Chimamanda Ngozi Adichie…

Mais comment s’ouvrir ? En sortant de son, voire de ses silos, nous conseille Edgard Morin, en abordant le différent avec empathie, en jouant sur ces liens qui sont le tissu de notre réalité complexe parce que vivante, en misant, selon son terme, sur la « reliance ». J’y reviendrai.

Ça vous parle ?

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12.06.2024 à 08:04

Pourquoi nous rabaisser ? ≈053

Francis Pisani

Présenter l’intelligence artificielle comme « surhumaine » ne favorise-t-il pas la dévalorisation croissante de nos actions et de notre autonomie ?
Texte intégral (2774 mots)

Bonjour et bienvenue sur Myriades,

Je vous propose aujourd’hui quelques pistes pour mieux comprendre ce qui se joue en ce moment :

  • Le danger de présenter l’IA comme « surhumaine  ».

  • Pourquoi nous avons besoin que les ingénieurs aient le droit de nous alerter sur les risques que nous font courir leurs boîtes.

  • La percée effectuée par Starlink, la compagnie de satellites d’Elon Musk, auprès d’une tribu amazonienne isolée. Ça me laisse plus que perplexe.

  • Ne manquez pas, à la fin, une info montrant comment l’IA peut aider à maigrir.

Image trouvée sur Creator.nightcafe.studio

Des dangers de croire à une IA surhumaine

Si l’IA est surhumaine, c’est-à-dire plus ou mieux qu’humaine, que sommes-nous ? 

Voilà enfin une vraie question qui pourrait permettre d’aller plus au fond, de s’interroger sur un - le ? - vrai danger de la croyance en la toute puissance de l’IA. Elle est posée par Shannon Vallor, professeure américaine de philosophie et d’éthique en poste, actuellement, à Édimbourg.

« Qu'elle soit utilisée pour nous faire adopter l'IA avec un enthousiasme inconditionnel ou pour nous dépeindre l'IA comme un spectre terrifiant devant lequel nous devons trembler, l'idéologie sous-jacente de l'IA "surhumaine" favorise la dévalorisation croissante de l'action et de l'autonomie humaines et fait s'effondrer la distinction entre nos esprits conscients et les outils mécaniques que nous avons construits pour les refléter, » écrit-elle dans l’excellente revue Noéma.

Elle y montre de façon convaincante que les définitions de ce que serait l’intelligence artificielle générale (AGI en anglais) ne cessent de déraper. Ainsi, pour OpenAI productrice de ChatGPT, elle devient un ensemble de « systèmes hautement autonomes qui surpassent les humains dans la plupart des tâches économiquement utiles ».

Conclusion de Vallor : si on réduit le concept d’intelligence à ce que les marchés sont prêts à payer « tout ce qu'il faut pour construire une machine intelligente - même surhumaine - c'est fabriquer quelque chose qui génère des résultats économiquement valables à un taux et une qualité moyenne qui dépassent votre propre production économique. Rien d’autre ne compte ».

Je me demande si ce qu’elle présente comme un combat éthique (difficile à ignorer) n’est pas en fait un combat politique… bien plus difficile à nommer.

Elle vient de publier un livre sur ce sujet The AI Mirror. Je suis en train de le lire pour vous en rendre compte.

En attendant, passons à un autre sujet…

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Notre première ligne de défense 

Un groupe d’ingénieurs et de chercheurs (ex ou actuels employés d’OpenAI et de Google), revendique le droit d’alerter au cas où ils détecteraient des risques sérieux dans la façon d’opérer de leurs boîtes.

Il s’en prend à une pratique particulièrement choquante consistant à interdire aux employés quittant l’entreprise de dénoncer les dangers potentiels qu’ils y ont constatés et à les punir en les privant de leurs actions. Une sanction qui a coûté 1,7 millions de dollars à l’un des signataires.

L’argument est clair : « Tant qu'il n'y aura pas de contrôle gouvernemental efficace de ces entreprises, les employés actuels et anciens font partie des rares personnes qui peuvent les obliger à rendre des comptes au public » écrivent-ils. Ils demandent que les sociétés renoncent à interdire de « critiquer l'entreprise pour des problèmes liés aux risques, [ainsi qu’à] exercer des représailles pour des critiques dans ce domaine ».

Chercheurs et ingénieurs, des BigTech comme des startups de l’IA, sont notre première ligne de défense contre les risques qu’un développement échevelé peut nous faire courir.  Personne ne connaît mieux qu’eux la portée de leurs travaux. Je l’ai évoqué en parlant du livre La déferlante, de Mustafa Suleiman.

Chacun a son idéologie et nous ne sommes pas tenus de partager tout ce qu’ils disent. Mais leur liberté de parole nous est indispensable et les pratiques qu’ils dénoncent - manifestement abusives - illustrent les jeux de pouvoir de ces boîtes qui se croient au dessus de tout et agissent en conséquence.

La situation est bien différente à l’autre bout du monde maintenant connecté…

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L’internet au coeur de l’Amazonie. Qu’en penser ?

Photo de Victor Maruyama publiée dans le New York Times (voir lien plus bas)

Reportage, émouvant et perturbant; dans le New York Times sur l’arrivée des satellites de communication Starlink d’Elon Musk dans la tribu des Marubos en Amazonie. (Voir plus bas le lien d’accès gratuit).

Les bienfaits sont clairs : ouverture sur le monde, accès à une éducation plus large, communication maintenue avec ceux qui ont gagné les villes pour travailler, ou possibilité en cas d’urgence médicale de se connecter pour obtenir un diagnostic ou un hélicoptère. Tout hôpital est à de longues journées de marche.

Les inconvénients ne sont pas moins évidents : les jeunes découvrent la pornographie et les garçons deviennent plus brutaux. Tou.te.s passent leur temps d’accès (limité à quelques heures par jour) sur WhatsApp alors que « dans le village, si tu ne chasses pas, ne pêches pas et ne plantes pas, tu ne manges pas » dit un des chefs.

Si son sort vous inquiétait, rassurez-vous, Elon Musk n’y perd rien. L’argent nécessaire a été fourni par une consultante de l’Oklahoma contactée par Facebook. Starlink a déjà 66.000 contrats couvrant 93% des municipalités de l’Amazonie brésilienne.

Point qui compte : l’appel à des financements pour acheter les antennes Starlink provient de membres de la tribu alors que d’autres s’opposent à leur introduction. Mais les leaders des deux camps s’affrontaient depuis longtemps et n’ont fait que chevaucher ce nouveau sujet comme thème de rivalités.

Difficile de se prononcer puisque c’est à eux de décider et qu’ils sont divisés. Lisez la fin sur la vision d’un shaman annonçant, il y a quelques dizaines d’années la venue d’un petit appareil connectant au reste du monde. Et rappelez-vous que l’arrivée des conquistadors Espagnols au Mexique avait elle aussi été annoncée… Copie ? Besoin d’ancrer le présent brutal dans le passé sage ? Curieux en tous cas. Bégaiement dont on souhaite qu’il n’entraîne pas les mêmes conséquences.

Voici un « lien cadeau » du New York Times qui devrait vous permettre de lire l’article sans problème. Dites-moi si ça marche, ou pas. 

Enfin, et ce sera tout pour aujourd’hui…

L’IA… pour maigrir ?

L’Université canadienne de Waterloo travaille à une intelligence artificielle capable de détecter la quantité de calories ingurgitées au simple vu des vidéos prises de ce que nous ingurgitons au cours d’un repas. Les chercheurs sont en train de lui apprendre à repérer un grand nombre d’aliments et elle devrait, au bout d’un certain temps, reconnaître même ceux qu’elle ne connaît pas… comme toute IA générative qui se respecte. 

Nouvel exemple de surveillance trop intime, mais peut-être préférable à tous ces médicaments amaigrissants qui envahissent le marché. A chacun.e de choisir… Le Monde y a consacré un article hier…

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28.05.2024 à 11:30

Toute bulle qui monte… ≈052

Francis Pisani

De l’émergence d’une technologie capable d’en déplacer d’autres à l’éclatement de la bulle financière qui en résulte, il n’y a que 5 temps. Nous en sommes au troisième…
Texte intégral (3330 mots)

Bienvenue sur Myriades, 

Soyez gentil.le.s d’excuser mon retard dû à un petit déménagement proche… pour lequel l'intelligence artificielle ne m'est encore d'aucune aide ;-).

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Tout ça alors que la folie.IA est montée d’un cran. Ou de deux. Peut-être même plus. Et, pour une fois, je me sens obligé de partir de l’actualité largement publiée pour faire le point. A ma manière. 

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Accélération de l’accélération

Nous entrons dans une nouvelle phase d’accélération du développement de l’intelligence artificielle générative, celle avec laquelle nous dialoguons, celle qui nous concerne le plus immédiatement. Éléments clés :

  • OpenAI a lancé une nouvelle version de son programme phare : ChatGPT-4o. Séduisant. Bluffant. Multimodal (il parle entend, plaisante et sourit). Ultra puissant. Gratuit. Genre la Grosse Berta dans la guerre des IA.

  • Google a mis sur le marché global sa version Gemini. Plus sage, elle présente des résumés des résultats (parfois donneurs de mauvais conseils comme de mettre de la colle dans une pizza pour faire tenir les ingrédients) plutôt qu’une accumulation de liens, tient compte du contexte et offre une intégration avec les différents services de Google. 

  • Microsoft reprend la vieille rivalité avec Apple en lançant un PC plus rapide que les Macs comparables. Il est vendu avec IA intégrée et se propose de retrouver (Recall) tout ce qui se trouve dans votre ordi (ce qui veut dire qu’il en garde la trace…).

  • La valeur de NVIDIA qui fabrique les microprocesseurs utilisés par toutes les BigTech de l’IA a augmenté de 427% en un an… et c’est pas fini dit le patron.

En clair : l’accélération s’accélère. Mais !

Premier point : elle présente un risque de sécurité- Cette accélération paraît dangereuse à certains des fondateurs d’OpenAI dont les responsables les plus sensibles aux questions d’éthique et de sécurité ont quitté l’entreprise. Leur service a été dissous. Comme toujours le patron dit que c’est maintenant l’affaire de tout le monde. Seul le temps nous dira si c’est efficace… et, pour le moment, le temps qui coule permet à l’entreprise d’appuyer à fond sur la pédale sans trop se soucier du reste. Les mésaventures de Sam Altman, patron d’OpenAI, avec Scarlett Johansson dont, je simplifie, il utilise la voix (ou l’imite à la perfection) sans son autorisation, ne contribuent pas à sa crédibilité.

Deuxième point : ça nous rapproche de leffondrement (burst) - On ne nous parle que des milliards qui font gonfler la bulle IA et, du coup, son éclatement me semble inévitable. Je n’aie aucune compétence d’économiste pour l’affirmer - ça en rassurera certain.e.s - juste l’expérience de quelqu’un qui couvrait les technologies de l’information telles qu’elles étaient développées autour de Silicon Valley au tournant de notre siècle. Au moment où le web a commencé à sentir l'impact du navigateur Netscape sur notre accès à l’information.

La question commence à se poser pour l’IA. Accordez-moi deux minutes.

Le principal argument de ceux qui sont contre cette analyse est que les modèles d’affaire d’alors reposaient sur des idées entièrement nouvelles et qui n’avaient jamais fait leurs preuves. La possibilité de faire des achats online par exemple. 

Aujourd’hui, par contre, l’apport en productivité de l’IA leur semble évident et prouvé, déjà palpable. Pas de raison de s’inquiéter. Circulez.

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Bubble_AndyMösch-Flickr-CC BY-NC 2.0 DEED

Spray and pray (brumiser et prier)

C’est ignorer le dicton de base des capital risqueurs (venture capitalists ou VC) du monde entier : « spray and pray ». 

Explications : plus un investissement se fait tôt, plus il a de chances de rapporter gros. Mais moins les VC ont de certitude sur le projet qui remportera la palme. Ils s’efforcent d’investir tôt car, si attendre est moins risqué, ça rapporte moins. En gros, sur 10 startups, 9 échouent. Mais celle qui réussit rapporte 100 fois ou mille fois la mise originale. Donc on tire à l’aveugle et on laisse la logique du marché et de la technologie inconnue décider. 

Conséquence inattendue, la crise a une énorme vertu : elle assainit le marché permet aux équipes ayant échoué de se redéployer (d’où l’importance de la tolérance à l’échec) et au gros du capital de se concentrer sur les plus performantes.

Soyons clairs. La seule logique ici est la capitaliste la plus brutale. Seul l’argent compte. Rien à foutre de l’impact social, des gens qui, ayant investi sans pouvoir brumiser (l’efficacité de la prière restant à démontrer) y perdent pantalon ou culotte. C’est comme ça. 

La valse à cinq temps

Revenons à la bulle. Elle éclate au cinquième temps.

Le déroulement n’est un mystère pour personne autour de la Baie de San Francisco. Il est parfaitement décortiqué en cinq phases relativement précises, bien scandées.

  1. Déplacement : Une technologie - ChatGPT dans ce cas - vient en déplacer d’autres. 

  2. Boom : gros et petits veulent participer à la ruée vers l’or. A coup, cette fois de centaines et bientôt de milliers de milliards de dollars.

  3. Euphorie : nous y sommes. Trop tôt pour faire les comptes on ne chante que les promesses. Tentant.

  4. Passage à la caisse : ce que font les plus expérimentés qui ramassent leur mise dès que les échecs commencent à proliférer.

  5. Panique ou burst: l’explosion de la bulle dont il faut bien comprendre qu’elle peut être déclenchée par les plus malins et les plus actifs dans la phase précédente.

5StagesOfEconomicBubble-NIWS-National Institute of Wall Street

Nous en sommes clairement à la phase trois. Difficile de savoir combien elle va durer et quand s’amorcera la quatre. Il faudra suivre l’actu. 

Laissez un commentaire.

Outre les faillites visibles, le passage pourrait être déclenché par des décisions gouvernementales prises pour contrôler les géants de la tech et/ou assurer un peu de sécurité aux petits investisseurs. L’angoisse de secteurs importants de la population inquiets des menaces que l’IA fait peser sur l’emploi, de son impact environnemental ou par un accident dû à un mauvais usage de l’IA peut également y contribuer.

S’il fallait parier (je ne parle pas de science) je miserais sur un éclatement de la bulle avant la découverte - trop souvent promise pour nous allécher - de l’intelligence artificielle « miracle »… ou , comme ils disent « générale », c’est à dire plus intelligente que nous dans tous les domaines.

Et vous ?

Principales sources :

12.05.2024 à 10:17

Minimal.IA + AI first ≈051

Francis Pisani

Quelques nouvelles récentes et brèves + un aperçu de la cybersécurité et de la diplomatie américaine à l'heure de l'intelligence artificielle et le risque de fractionnement de l'internet.
Texte intégral (2328 mots)

Bienvenue sur Myriades,

Vous qui entrez ici… abandonnez toute angoisse ;-). J’y parle d’intelligence artificielle et de technologies digitales en termes simples : infos minimales et explications courtes pour qui n’en fait ni un métier ni un investissement mais souhaite mieux comprendre en quoi « ce truc change tout ».

Minimal.IA

  • Les femmes sont peu nombreuses aux postes de commande des Big Tech. D’où l’enthousiasme d’Ayesha Khanna face à la slovène Sanja Fidler. VP en charge de la recherche en intelligence artificielle à NVIDIA (qui produit près de 80% des microprocesseurs utilisés dans ce domaine), elle a aussi publié 170 articles scientifiques. Respect.

    ≈051-Ayesha-SanjaFidler-NVIDIA-surX
  • Vous en avez entendu parler, ne manquez surtout pas la vidéo d’Apple intitulée « Crush » (mot qui veut dire à la fois « coup de coeur »et « pulvériser ») conçue pour nous convaincre des beautés de son nouvel iPad. On y voit une énorme presse écraser tous les outils de la création artistique pour en sortir un iPad ultra fin. Catastrophique. Elle ne dure qu’1min08 qui pourraient conduire à quelques trimestres de troubles pour la marque à la pomme. Mon ami Antoine Brunel y voit « une publicité qui résume tout, car le cerveau humain est lui aussi sous cette même presse ». 

  • Belles promesses : Google DeepMind vient d’annoncer dans un article publié par la prestigieuse revue Nature « AlphaFold 3, un modèle d'IA capable de prédire la structure et les interactions de toutes les molécules de la vie avec précision ». Guillaume Grallet nous explique dans Le Point qu'elle devrait permettre de « mettre au point de nouveaux médicaments, une meilleure production agricole, ou encore tout simplement  de mieux comprendre la vie ». Plus prometteur encore, le serveur sur lequel se trouve le modèle est gratuit et ouvert aux scientifiques du monde entier.

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Guerre, IA et la nouvelle « diplomatie »

l’iPhone est né en 2007.  Il nous a fallu 3 ans à peu près pour comprendre que nos relations avec les autres, l’info, les apps, le web et l’internet passeraient essentiellement par le téléphone. Ce qu’on appelait « mobile first ». C’est, aujourd‘hui, l’intelligence artificielle qui, 18 mois après l’apparition de ChatGPT, est l’élément clé de réorganisation de notre relation au monde. Et je ne parle pas, cette semaine, de comment elle peut permettre de faire des recherches mieux étayées ou d’écrire un texte plus vite.

Levons un peu le nez du guidon. Les Tech@IA (technologies à l’heure de l’IA) sont maintenant partout. Dans notre poche ou notre sac, comme au centre du conflit Chine États-Unis. Les deux super-puissances doivent se retrouver à la fin du mois de mai à Genève pour le premier dialogue sur le contrôle de l'intelligence artificielle en cas de guerre. 

Le ministère des affaires étrangères américain (Département d’État) vient, dans cette perspective, de publier un document posant les bases de la Stratégie internationale des États-Unis en matière de cyberespace et de politique digitale

≈051-Diplomacy.Christopher-Flickr-PublicDomain

De quoi s’agit-il ? L’homme qui en est responsable, le premier Ambassadeur pour le cyberespace et la politique digitale, Nathaniel Fick, a posé le problème on ne peut plus clairement dans un entretien au New York Times : « Presque tout le monde est prêt à reconnaître que la technologie est un élément important de la politique étrangère, mais je dirais que la technologie n'est pas seulement une partie du jeu, elle est de plus en plus le jeu tout entier ».

Une nouvelle ère des relations internationales est en train de s’ouvrir. Selon Washington, la planète sera - de nouveau - divisée en deux camps et personne ne pourra échapper au choix puisque technologies digitales et intelligence artificielle se retrouvent à tous les niveaux, qu’il s’agisse de développement, de résilience en cas d’attaque, de protection des câbles sous-marins, des entreprises, des utilisateurs comme de toutes les données que nous gardons dans le cloud.

Anthony Blinken, le Secrétaire d’État, estime qu’il est dangereux d’utiliser des technologies appartenant à des conceptions reposant sur des couches (stacks) différentes. Le monde entier va donc devoir choisir entre l’écosystème proposé par les Américains et celui des Chinois, quelles que soient leurs performances respectives.

« L’ordre international sera défini par le système d'exploitation métaphorique qui dominera » affirme Nathaniel Flick. Formule sibylline autant qu’idéologique. Face à Beijing, peu discrètement mis en cause, le Département d’État mise sur la « solidarité digitale » avec ses alliés.

L’enjeu est bien sûr le « sud global » que la Chine s’efforce d’amadouer en jouant de leur passé colonial commun et, pour beaucoup de leur rejet croissant de l’Occident. Les États-Unis misent, eux,  sur le futur promis par leurs capacités technologiques. 

Leur avance ne semblant pas devoir être éternelle, ils se dépêchent d’avancer leurs cartes.

En clair, nous entrons dans une période de conflits de plus en plus tendus. Technologies digitales et intelligences artificielles sont essentielles à tous les niveaux de la vie économique, sociale et politique à commencer par la guerre. Habitués à sélectionner des fusils dans un camp et des tanks dans l’autre les pays qui se veulent ou se disent (disaient) « non-alignés » vont devoir choisir à quelle IA se vouer. L’américaine ou la chinoise.

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Commentaires : 

  • Dommage collatéral de taille : une telle évolution risque de nous conduire à un fractionnement de l’internet. Tout le contraire de ce dont nous avons rêvé depuis le début des années 1990… sauf les régimes autoritaires qui y gagnent.

  • C’est le moment choisi par la France pour mettre ses capacités nucléaires au service de l’Europe. Elles sont concernées, mais leur contrôle dépend maintenant de capacités précises en cybersécurité. Ne sommes-nous pas en retard d’une guerre ?

  • Bien utilisées les intelligences artificielles peuvent contribuer aussi à la résolution des conflits. Qui va s’y mettre ?

    Laissez un commentaire.

03.05.2024 à 08:05

Elles sont partout... ≈050

Francis Pisani

Où il est montré que le duel sino-américain peut mettre en danger l'accès de millions de jeunes à leur app préférée, que Washington utilise Microsoft et que l'IA peut être utilisée bêtement
Texte intégral (2921 mots)

Vous en en êtes submergé.e.s, mais les informations importantes concernant les technologies à l’heure de l’intelligence artificielle (Tech@IA) sont traitées d’une telle façon qu’il est difficile d’en mesurer l’impact réel sur nos vies privées, la politique et la planète. C’est préoccupant.

Elles sont partout

TikTokLaw-France24_OlivierDouliery/AFP

Prenons deux actus récentes : l’adoption, aux États-Unis, d’une loi d’aide militaire à l’Ukraine, Israël et, un peu moindre, à Taiwan qui pourrait affecter le mode de vie de 300 millions de jeunes Américains et Européens,  ainsi qu’un gros investissement de Microsoft aux Émirats Arabes Unis (Abu Dhabi en l’occurence) dont je me demande comment il peut ne pas aggraver la crise climatique.

Vous avez sans doute vu, lu ou entendu la première, abordée dans la couverture internationale de nos médias. Il était plus difficile de repérer la seconde, traitée avec les infos concernant les grands mouvements d’argent qui nous dépassent ou les développements de l’intelligence artificielle à laquelle nous ne faisons encore  que prudemment attention. Elles marquent pourtant des points d’inflexion susceptibles de peser dans nos vies et sur l’évolution de la situation planétaire. Les deux sont importantes en termes de technologie et de politique.

Loi TikTok - La nouvelle loi passée à Wahington contenait - outre tout ce que vous en savez - une disposition dont on n’a parlé que dans les rubriques technologiques : la menace d’interdiction de TikTok, ce programme de courtes vidéos devenu une des sources préférées d’expression des jeunes et un moyen de les atteindre en publiant dans un langage qui leur convient.

Ils sont 170 millions aux États-Unis et 135 millions en Europe.

Partager Myriades \ Francis Pisani

L’argument est que l’entreprise mère est chinoise (ByteDance), que le gouvernement de ce pays peut ainsi ausculter à loisir ce qui se dit et se sent en Occident qu’il combat, qu’il pourrait s’en servir pour l’influencer le moment venu, s’il ne le fait pas déjà. Ça permet aussi aux Big Tech américaines de souffler face à un concurrent qui les dépasse.

Démocrates et Républicains se sont mis d’accord pour sommer la maison mère de vendre TiKTok à uneentreprise non chinoise dans un délai d’un an (360 jours maximum pour être exact). Les pressions pour que l’Europe agisse dans le même sens ne manquent pas. 

Microsoft joker de la diplomatie américaine - D’un montant de 1,5 milliard de dollars l’Investissement de Microsoft dans l’entreprise G42 d’Abu Dhabi va aider ce pays à s’insérer sur l’échiquier mondial autrement qu’avec son seul pétrole. Bien vu.

≈050AirCoolingDataCenters_NEC

Attention, s’il s’agit de créer des data centers géants pour préparer une transition vers un monde dans lequel la richesse proviendra d’autres ressources que les énergies fossiles, il va falloir les refroidir… comme toujours. Dans une région où l'eau est bien plus rare que le pétrole on se demande comment le problème sera résolu. Faute d'informations fiables j'en suis réduit à me dire qu'il va falloir beaucoup, vraiment beaucoup d’air conditionné pour préserver le bon fonctionnement des machines.

Washington a de bonnes raisons de rester discret. La participation de Microsoft - fortement poussée et soutenue, presque imposée par le Département d’État - s’accompagne d’un condition drastique : que ce développement se fasse sans la moindre participation chinoise. 

En clair - Application préférée d’1,4 milliards de jeunes dans le monde, affrontements US-Chine, coup de pouce dans l’utilisation des énergies fossiles, re-positionnement du monde arabe sur l’échiquier planétaire : technologies digitales et intelligences artificielles sont bien partout…

Si ça vous turlupine, n'hésitez pas à demander des compléments d'information à Google, Perplexity.ia ou votre source préférée.

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Bêtes dans l’utilisation des IA !

Father-Justin-devient-Mister-Justin_BenedictineCollege Atchinson, Kansas

C’est, sans la moindre intention d’offenser, ce qui est arrivé à un groupe de catholiques américains qui n’ont rien trouvé de mieux que de déguiser une intelligence artificielle en prêtre catholique baptisé Father Justin. Ça permettait à l’organisation responsable, Catholic Answers, d’atteindre plus de monde à moindre coût. Efficacité, combien de conneries ne sont-elles pas commises en ton nom ?

Jugez vous-mêmes. Le succès n’aura duré que deux jours à peine, jusqu’au moment où plus d’un.e croyant.e a demandé « l’absolution sacramentelle » à Justin qui affirmait avoir été ordonné prêtre à Rome. Ce qui, bien évidemment, n’était pas le cas. « Dans l'Église catholique, la confession est l'un des sept sacrements. Elle consiste pour le fidèle à avouer ses péchés à un prêtre (et seulement à un prêtre) qui lui donne l’absolution, c’est-à-dire le pardon de Dieu, » explique le Figaro source fiable en la matière. 

Rapidement défroqué, Justin n’est plus qu’un théologien laïc… très calé. 

Pour en savoir plus, outre le Figaro, tapez simplement « Father Justin ».

Utile : Tout comprendre le temps de se faire un café

Vidéo : comprendre l’IA en 2min30 de FenêtreSur

Allez donc voir, c’est bien foutu.

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