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Francis PISANI
Journaliste

MYRIADES


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13.02.2026 à 11:17

3 scénarios pour Cuba ≈083

Francis Pisani

Étranglé par son incapacité, son intransigeance et l’offensive US, le régime est à bout. Voici 3 scénarios pour un futur incertain : Vénézuéla 2.0, Massada-Sumidero, et Non-apocalyptique.
Texte intégral (3291 mots)

Bonjour et bienvenue,

Je vous ai promis, en début de semaine, de rebondir sur ma relation très personnelle avec Cuba et sa révolution et d’envisager le futur de l’île sous un angle qui parte de sa composition démographique et culturelle d’aujourd’hui.

Je tiens parole mais tel scénario n’est pas le seul possible.

Commençons par un état très succinct de la situation :

  • Cuba n’a plus de pétrole et doit ralentir toutes ses activités.

  • La Maison Blanche a montré à Caracas qu’elle pouvait laisser un régime dictatorial en place pourvu qu’il obéisse et qu’il paye.

  • Si le Vénézuéla a du pétrole. Cuba a le quart des ressources de nickel du monde + des plages dont les entrepreneurs immobiliers savent quoi faire.

Dans un tel contexte je vois trois scénarios possibles avec des variantes que la réalité saura inventer à mesure que la situation évolue :

  • Trump garde l’appareil de sécurité en le menaçant de destruction massive s’il ne fait pas ce qu’il veut en échange de sérieux avantages économiques.

  • Les plus hauts dirigeants refusent toute concession et s’exposent à l’élimination.

  • La souplesse propre au métissage cubain se fait entendre.

≈083-Cuba-TousMétis-©LucienLung-LeMonde

1) Vénézuéla 2.0 ou VladDarcy

VlaDarcy parce qu’il se ferait sous l’égide des services de sécurité (en l’occurence les forces armées) comme dans la Russie de Vladimir Poutine, tout en gardant le système autoritaire en place, comme au Vénézuéla avec Darcy Rodriguez, l’ancienne vice-présidente.

Les Forces armées révolutionnaires (FAR) cubaines ont le pays bien en main, militairement (nombre de leur officiers âgés ont participé à nombre de guerres un peu partout dans le monde) ainsi qu’économiquement grâce au Grupo de Administración Empresarial (Gaesa) qui contrôle entre 50% et 70% de l’économie locale (infrastructures, certains commerces, flux financiers des expatriés, devises etc.).

Elles gardent officiellement les rênes du pays et le gèrent sous tutelle de Washington. La corruption bénéficie aux deux parties.

Probabilité - La plus haute. Déjà testé, c’est le plus simple, celui qui demande le moins d’imagination et représente le moindre coût relatif. Reste à savoir à quelle démonstration de force les US devront se livrer pour se faire entendre. Elle sera sans doute nécessaire mais, limite importante, la communauté cubaine de Miami tolèrerait mal un traitement « à la Gaza » de l’île dont elle espère bien récupérer quelque chose.

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2) Massada-Sumidero

Le premier occident, l’européo-méditerranéen, connaît le sacrifice des juifs qui, assiégés par les Romains dans leur place forte de Massada se sont suicidés collectivement en se jetant du haut de leur forteresse en l’an 73.

Le tiers occident - l’Amérique Latine - a connu plusieurs drames comparables dont on parle moins tant le récit dominant est celui des conquistadores. Les premiers ont eu lieu à Cuba au tout début de la conquête quand les Taïnos de l’île ont refusé de se soumettre.

Le plus connu a eu lieu au Sumidero (donner la trad) au sud du Mexique en l’an 1528 lorsque les Mayas Soctones, encerclés par les Espagnols de Diego de Mazariegos, se sont jetés dans le vide plutôt que de se rendre. Mythe et réalité se mélangent mais le fait est indiscuté. Il a tellement marqué les esprits qu’il figure au centre de l’écu officiel de l’actuel État du Chiapas aujourd’hui.

Flag_of_Chiapas_Wikipedia

Probabilité - Faible mais pas inexistante. Les descendants d’Espagnols qui gouvernent encore le pays comme Raúl Castro qui vient de Galice et le général Álvaro López Miera, Ministre des FAR et fils de Républicains espagnols ont fait preuve d’un manque de souplesse totale. Ils savent ce qui les attend en cas de renversement. Une mort digne couronnerait de façon honorable leur place dans l’histoire au cri d’un « Patria o muerte » dont le premier terme aurait disparu.

Mon ami Jorge Castañeda, ancien Ministre des Affaires Étrangères du Mexique et grand connaisseur de la révolution cubaine, note la participation du fils de Raúl Castro dans les négociations en cours. L’intransigeance des fondateurs saura se faire entendre. Si tel est le cas, il faudra plus qu’un coup de main des troupes états-uniennes. Les « dommages collatéraux » seront considérables.

Laissez un commentaire.

3) Non-apocalyptique

C’est peut-être le moins probable, mais sûrement le plus intéressant.

Il part d’une question trop rarement posée, celle de la composition ethnique et de la culture des Cubains. « Au centre de la problématique cubaine, la question noire est une blessure ouverte » ai-je écrit dans Le Monde Diplomatique en 1992. C’est toujours le cas.

Si vous regardez attentivement les récentes photos prises par Lucien Lung et publiées dans Le Monde, vous constaterez qu’on n’y voit pratiquement aucune personne susceptible d’être considérée, dans les États-Unis de Marco Rubio et Donald Trump, comme « blanche », c’est-à-dire sans la moindre goutte de sans noir.

Leur ADN le confirme.

Une étude réalisée en 2013 sur 531 personnes de plus de 65 ans a montré qu’en moyenne, parmi ceux qui avaient la peau « noire », 49% de leurs gènes étaient d’origine africaine et 45% d’origine européenne. Chez ceux dont la peau était couleur « métisse », les proportions étaient de 28% et 64%, en moyenne, alors que pour les peaux « blanches » elle était de 6% et 91% en moyenne. Conclusion, même les blancs sont noirs ou, plus exactement, tous sont métis.

Au risque d’être excessivement simplificateur je dirai que la question de la race dans les Caraïbes est passée par trois étapes : l’asservissement racisé dans la plantation, la revendication de l’identité noire (avec Aimé Césaire côté francophone) puis la découverte de la réalité métisse et de sa dynamique « créolisante »(avec Édouard Glissant).

En termes simples, les métis des caraïbes, outre leur sang mêlé ont une façon d’être bien à eux forgée dans la lutte pour survivre depuis des siècles.

Un « truc » poétiquement racontée par Antonio Benitez Rojo, (1931-2005) sans doute l’intellectuel le plus remarquable de sa génération, dans son livre La Isla que se repite: el Caribe y la perspectiva posmoderna (Lîle qui se répète: Les Caraïbes et la perspective postmoderne, non traduit en français).

Il en a la révélation un après-midi d’Octobre 1962, en pleine crise des fusées. Les enfants de son quartier ont été évacués. Un silence grave plane sur la ville quand il voit « deux vieilles noires passer d’une certaine façon (de cierta manera) sous [son] balcon ».

Un terme insaisissable, mais le seul qui rende compte de ce moment encore unique dans l’histoire : « Il m’est impossible de décrire cette « certaine manière » ; je dirai seulement qu’il y avait une poussière dorée et ancienne entre leurs jambes noueuses, une odeur de basilic et de menthe dans leurs vêtements, une sagesse domestique, presque culinaire, dans leurs gestes et dans leur bavardage ». Cette vision, raconte-t-il, lui fit comprendre instantanément que l’apocalypse n’était pas pour ce jour-là. Une telle notion « n’existe pas dans la culture caribéenne. Les propositions de crime et de châtiment, de la bourse ou la vie, de la patrie ou de la mort, n’ont rien à voir avec [nous] ; il s’agit de propositions occidentales [...] que les Caraïbes ne partagent qu’en termes déclamatoires, ou plutôt en termes de lecture superficielle. […] La plantation de fusées semée à Cuba était une machine russe ; mais ni la mer ni les rivières ne l’étaient. » Dans toute autre partie du monde, précise-t-il, une telle crise aurait entraîné la destruction de l’île et son retour à l’âge de pierre pour ses habitants.

La non-apocalypse peut-elle s’imposer ?

Probabilité - Faible. Elle passe essentiellement par une prise de conscience et une volonté des cadres les plus jeunes des FAR, aussi noirs (ou métis) que la population. Les Afro-Cubains ont participé de toutes les insurrections anti-coloniales et anti impérialistes depuis le début du XIXème siècle et se sont toujours vus reléguer au deuxième plan après la victoire.

Je ne dispose d’informations récentes ni sur leurs sentiments, ni sur leurs positions hiérarchiques au sein des forces armées, mais suis convaincu qu’ils y occupent assez de postes de commandement pour lancer un coup « noir », « métis » ou comme ils voudront l’appeler.

J’ignore s’ils y pensent, s’ils le veulent.

Mais ils représentent une source d’énergie encore disponible. Pas totalement libérée.

La voie des Castro a échoué. Peut-être parce qu’elle était encore trop blanche.

La flexibilité se trouve pourtant au coeur de la culture cubaine habituée à négocier « de cierta manera » avec beaucoup plus puissants qu’eux. Il en faut beaucoup aujourd’hui pour sauver le droit de se révolter face à des réalités changeantes mais toujours adverses.

Et si vous voulez - sans trop d’illusion - vous en faire une idée joyeuse, et clairement contestataire, pensez à Bad Bunny au Super Bowl, à la réaction de Trump et à son impuissance…

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08.02.2026 à 17:52

Cuba, cette île et cette révolution qui m’ont tant fait vibrer ≈082

Francis Pisani

Le régime semble sur le point d’imploser. La rigidité des frères Castro y est pour beaucoup. Pas une raison pour refuser à qui que ce soit le droit de se révolter même dans le « patio » des US.
Texte intégral (4771 mots)

Je vous parle du coeur dans cette chronique consacrée à Cuba que j’ai beaucoup aimée et que je vois s’enfoncer dans l’horreur et l’imminente implosion.

Je fais partie de ces générations pour lesquelles l’île et sa révolution ont représenté un mythe bien plus important que sa toute petite taille, dont la photo du héros le plus connu, le Che, a orné tant de chambres dans le monde entier.

Pas un rigolo, pour sûr, mais un type capable de renoncer au pouvoir pour aller semer des révolutions en différents coins de la planète.

Le gars qui appelait à créer « deux ou trois Vietnams » pour enrayer cet impérialisme américain que nous voyons revenir triomphant dans une version 2.0 mise à jour par Trump, comme un vulgaire programme d’ordinateur.

Un type suffisamment convaincu que se rebeller est la meilleure façon de commencer dans la vie, pour obtenir de la bureaucratie communiste que le quotidien réservé aux jeunes s’appelle Juventud Rebelde.

Un très bref responsable de la Banque centrale si peu respectueux des institutions qu’il signait les billets du pays de son surnom, simple interjection ultra-courante en Argentine où il était né.

BilletChe_cgb.fr.

Imaginez le résultat si ses compagnons l’avaient baptisé « Fucking » parce que, né aux US, il en parsemait toutes ses phrases ou, « Putain » s’il leur était arrivé de Marseille.

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Fidel Castro, le vrai patron, n’était pas né de la même argile. Personnage hors norme mais tête froide, il s’était gagné l’attention en menant une poignée de guérilleros au renversement d’un dictateur, en tenant tête face au géant du nord, dont il refusait que son pays soit le bordel, et en promettant - ce qu’il a réalisé pendant un certain temps - santé et éducation pour tous.

J’ai souvent écouté Fidel Castro à La Havane

Je l’ai écouté pendant des heures place de la Révolution (et m’y suis laissé prendre trop longtemps).

La première fois était en fin 1968, année commencée à Saigon où me surprit l’offensive du Têt qui me permit de voir l’armée américaine au boulot contre ceux qui n’en voulaient pas chez eux.

J’ai cru qu’il pouvait améliorer le sort des gens, à Cuba et ailleurs, que sa révolution politique pouvait y parvenir.

J’en ai fait l’expérience sur le terrain avec tous les éléments pour en comprendre la réalité.

J’y ai vécu en enseignant le français et le judo.

J’y ai coupé la canne pendant la fameuse et totalement merdique Zafra de los 10 millones de 1970.

Je m’y suis marié et que j’y ai eu un fils cubain dont je suis fier.

J’en suis reparti en me disant qu’il était bon d’aider les révolutionnaires d’Amérique centrale à en faire autant, en particulier les Nicaraguayens… dont les dirigeants sandinistes d’aujourd’hui rivalisent dans l’abject avec ceux de La Havane. Ils font même plutôt pire.

J’en ai profondément aimé les gens et la culture.

FidelColombesCamilo-°1959/01/08_Escambray.cu

Autant le dire clairement : j’assume et si c’était à refaire dans les conditions de l’époque, je le referais, comme je suis convaincu qu’il faut lutter contre le monde dans lequel nous plongent Trump et son équipe et non l’ignorer.

Résister toujours, mais différemment.

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Quand la Révolution fait « Pschiitt ! »

En tant que journaliste j’ai beaucoup écrit sur Cuba et sa révolution. Pour Le Monde et plusieurs autres médias. Je l’ai fait aussi honnêtement que possible ce qui ne veut pas dire parfaitement.

Pas totalement objectif. Que celle ou celui qui croit l’être lève la main. Au bout du compte et sur un sujet tabou, je l’ai fait d’une façon presque ordinaire dans la presse française qui a tant de mal à distinguer clairement faits et opinions.

Mais on tolère plus difficilement les entorses à l’impossible objectivité quand elle va contre les idées dominantes. Et nous n’avons pas de mécanismes pour afficher biais et engagements, assumer la transparence; le fameux « disclaimer » anglo-saxon.

Un des moments les plus difficiles pour moi fût, en 1980, au moment où Castro, incapable de contenir ou de satisfaire ses contestataires, leur a ouvert la sortie par le port de Mariel où les cousins de Miami sont venus les chercher.

125.000 en ont profité. Dont un couple que j’ai interrogé au moment où ils montaient sur le bateau libérateur.

— Pourquoi partez-vous ?

— Parce que nous voulons du progrès dans nos vies. Pouvoir acheter des Levi’s ou des Nikes.

Je l’ai raconté.

La révolution, tout d’un coup, a fait « Pschiitt ! ».

Et puis j’ai arrêté en 1992 quand mon fils est sorti. Je n’y suis jamais retourné.

Il s’y rend régulièrement pour organiser des concerts et faire de superbes films montrant la musique du chanteur Pablo Milanés qui l’a élevé, la passion de la jeunesse pour le reggaeton et voir sa mère souffrante. Il me parle de l’horreur de la réalité quotidienne sur l’île. Mais toujours circonscrite à sa maison familiale.

Tant d’années ont passé.

Je travaille, depuis 1993 sur les technologies de l’information (y compris dans leur phase intelligence artificielle) dans lesquelles j’ai vu un autre outil pour améliorer le monde. Une toute autre nébuleuse dont je vous entretiens régulièrement dans Myriades.

Cuba aujourd’hui

Puis Marco Rubio s’en est mêlé. Après le coup, bien porté contre Maduro - qui a aussi rendu manifeste que la sécurité cubaine ne comprenait rien au monde d’aujourd’hui - la pression exercée est telle que les gens bien informés estiment que Cuba n’a plus qu’une vingtaine de jours de pétrole.

OrduresPauvreté-©LucienLung-LeMonde.

Et là dessus je lis le reportage en trois épisodes de Jean-Philippe Rémy et Lucien Lung dans Le Monde. C’est terrifiant.

Non pas que j’y fasse de grandes découvertes. Mais parce que c’est du vrai journalisme. Partial, bien entendu, mais qui rapporte-raconte des situations dont leur public n’a pas la moindre idée alors qu’elles peuvent contribuer à changer leur monde.

Rémy et Lung décrivent l’effondrement d’un système qui n’a plus aucune raison d’être et qui réprime sans la moindre hésitation ceux qui le lui hurlent à grands risques.

Rien à bouffer. Rien à espérer. Il n’y a plus ni santé ni éducation.

Laissez un commentaire.

Outre la répression, le pire pour ceux qui y ont cru, c’est que les enfants de la révolution n’en défendront plus jamais les idéaux, ni même l’idée, en fuiront la perspective si jamais elle se présente à eux. Je les vois mal s’opposer fermement aux injustices, résister.

Mais les vieux qui l’ont faite tiennent le coup.

De quel échec s’agit-il ?

Il est possible que nous assistions à l’effondrement du régime issu de la révolution cubaine dans les quelques jours qui viennent.

Je trouve assez remarquable qu’elle aie pu aller jusqu’à sa totale perte de souffle vital. Une révolution était la seule voie pour libérer l’île de ses contraintes impérialistes. Elle a eu lieu, mais ses dirigeants ont été incapables de satisfaire les besoins du plus grand nombre.

Après avoir brièvement pu faire état d’une situation sociale meilleure que dans les pays voisins ils ont ramené leur pays à une pauvreté extrême sans perspective.

Sans joie. Un comble pour les Cubains.

≈082-CubaRépression_Bloomberg

Qu’ils dégagent ! crie l’Européen que je suis redevenu.

Et d’ajouter, pendant que j’y suis, que s’il reste encore un peu de dignité à ceux qui ont tant de fois crié « Patria o muerte! » ils peuvent au moins mettre un terme à leur propre vie quand ils font de la patrie ce qu’ils en ont fait.

Allende, dans des circonstances autrement honorables, a eu le courage de le faire. Que le Castro qui reste montre l’exemple.

Et puis j’hésite.

Pas pour lui sauver la mise.

Je connais trop cette histoire et celle du sous-continent pour ignorer la profondeur du défi lancé à l’intraitable géant du nord.

Pas celui qui a contribué à nous sauver d’Hitler.

Celui qui étouffe toute volonté d’indépendance dans sa cour intérieure, son « patio ».

D’où ces horribles questions qui émanent de l’échec patent de ceux qui ont essayé : en sont-ils les seuls responsables? Ont-ils eu tort de s’insurger? de se rebeller? de résister? de tenir tête?

Je ne peux pas répondre par la négative.

Surtout depuis que la clique Trump est au pouvoir.

J’entends cet autre voisin des US le canadien Carney qui nous invite à dire « No ! ».

(Biais que je ne sais pas nommer : je ne peux quand même pas les accuser de ne pas avoir réalisé mes rêves de jeunesse à ma place. )

Que reste-t-il alors ?

Leur échec, la répression, le bulldozer floridien, leur droit à l’insurrection dans la cour du géant du nord, la vie qui doit continuer, s’améliorer face à l’incapacité - et même au refus d’évoluer - de ce régime rigide, incapable de se remettre en question et de tolérer qu’on l’en implore.

En très clair : oui pour le droit à se révolter dans le patio des US et partout ailleurs, non au blocage idéologique et générationnel.

Résistance et rébellion doivent toujours être créatives. Au démarrage, pour tenir, puis l’emporter…

Et d’ailleurs, il y a peut-être un autre prisme pour aborder un des futurs possibles de l’île… en partant de la réalité de sa composition démographique et culturelle d’aujourd’hui.

Je vous en dis plus dans les jours qui viennent…

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21.01.2026 à 10:57

Groenland? Parce que tel est son bon plaisir! ≈081

Francis Pisani

Trump adore les shows et transforme l’actu en spectacle. Cette apparente légèreté pourrait bien cacher une méthode : la recherche implacable du pouvoir absolu. Ça passe par Versailles…
Texte intégral (2985 mots)

Bonjour et Bienvenue,

Nous nous demandons tous ce que Trump va faire au Groenland.

Ça fait partie de sa méthode. Distraire. D’autant plus efficacement que la menace est réelle.

Mais l’important, comme toujours, semble ailleurs et je vous propose de l’aborder par un détour. Les questions directes étant rarement la bonne façon d’obtenir une réponse utile.

Et si la piste se trouvait du côté de pulsions, de projets monarchiques ?

Image publiée par le très sérieux Globe and Mail canadien

Pas facile à suivre parce que tout se présente à l’envers.

Je dois dire qu’une des gymnastiques intellectuelles les plus difficiles pour moi consiste à voir les néocons (ceux qui, avec Trump, veulent briser le système d’hier) comme des « révolutionnaires » d’aujourd’hui.

J’écris ce texte un 20 janvier, jour anniversaire du retour de Trump au pouvoir, mais le publierai un 21 janvier.

C’est la date de la décapitation de Louis XVI, symbole de la détermination des sans-culottes à ne pas revenir en arrière. Message facilement compréhensible par tous les monarques européens de l’époque.

L’équipe Trump a compris que c’est un geste nécessaire à toute révolution et c’est ce qu’il fait symboliquement - en enlevant un chef d’État (illégitime, mais ça pourrait n’être qu’un début) - et, à l’envers, en s’entourant de symboles royaux. puisqu’il s’agit d’une révolution inversée.

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Pahlavi, Bourbons et les dorures de Versailles-a-Lago

Commençons par la périphérie. Que se passe-t-il si nous envisageons que les trois faits suivants dessinent un début de tendance (beaucoup plus intéressant, il me semble, que de les classer comme signaux faibles isolés).

  • Nous avons d’une part la tentative de retour du shah d’Iran qui, s’il n’a pas à montrer son pédigrée, a fait preuve de son allégeance au mouvement néocon en participant à plusieurs de leurs réunions (Hudson Institute et Foundation for Defense of Democracies, entre autres).

  • D’autre part, dans la situation caricaturalement inverse, Jordan Bardella, fils d’un prolétaire turinois, qui s’affiche de la façon la plus visible possible avec une princesse descendante d’une branche des rois de France contre laquelle la république s’est constituée, Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles. Ce roi français de la communication politique, possible président de la république, ne laisse rien au hasard, notamment le fait qu’elle frise les 200.000 followers sur Instagram et qu’elle est milliardaire. Ça peut toujours servir.

  • Et Trump dans tout ça ? Il y travaille aux yeux de tous en agrandissant la Maison Blanche d’une salle de bal sensée rappeler la Galerie des glaces, en mettant de l’or partout à commencer par dans sa résidence de Mar-a-Lago. Bref, en faisant de ses résidences des mini-Versailles de mauvais goût mais susceptibles de fournir un cadre à la hauteur de ses ambitions de pouvoir absolu. Car c’est bien de cela qu’il s’agit et la monarchie en est le meilleur support.

Je crains qu’il ne s’agisse pas que de forme et de dorures.

« Parce que tel est notre bon plaisir »

N’a-t-il pas expliqué récemment au New York Times que son guide dans l’application prudente de la violence qu’il pratique librement est « sa propre moralité ». Ça fait penser à la formule des édits royaux utilisée pour qu’il soit bien clair que le roi, en tant que souverain de droit divin, n’a de comptes à rendre à personne et que sa volonté est la loi suprême. Une des formes courantes étant « Parce que tel est notre bon plaisir… »

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Ainsi l’offensive, pour le moment verbale, contre le Groenland est une manifestation patente de l’arbitraire d’un monarque qui fait des territoires ce que bon lui semble. Un des exemples les plus clairs se trouve dans les relations de la Louisiane avec nos propres monarques absolus. Louis XIV la cède ou la reprend aux Espagnols suivant son bon plaisir et l’empereur la vend aux Américains.

Ces faits me semblent assez significatifs pour qu’on les qualifie de « faitincellles », mot que j’ai déjà utilisé pour signaler ceux qui peuvent déclencher des enchaînements explosifs.

Je note au passage qu’une partie de l’opposition américaine à la dérive d’extrême droite manifeste sous le slogan « No Kings », en référence à la fondation même des États-Unis contre la couronne britannique.

Du passé tout ça ?

Oui et non.

Idéologue MAGA des plus virulents, Curtis Yarvin pousse à l’établissement d’un modèle dans lequel les entreprises sont dirigés par des CEO travaillant comme des monarques absolus et que l’État doit fonctionner comme une entreprise privée. Sa formule : « CEO Monarchy », la monarchie d’entreprise (et vice versa).

Les premiers pas sont clairs mais ne lui suffisent pas. Proche du vice-président JD Vance, il pousse l’équipe en place à établir un régime de parti unique possédant un pouvoir absolu et fonctionnant avec une discipline militaire. Faute de le faire en 2026, dit-il, Trump aura échoué. Et il est inquiet.

Ne mettons pas la tête dans le sol

Les trois piliers de la sagesse… Photo Républicain-Lorrain.fr...

Si nous ne croyons pas à la monarchie, à sa capacité de séduction aujourd’hui, à sa viabilité, reconnaissons la fascination du pouvoir absolu du « locataire de la maison Blanche » comme disent nos médias. Ne fait-il pas tout pour limiter le système de checks and balances sur lequel repose ce qu’il reste de démocratie américaine?

Je suis de plus en plus convaincu que les midterms ne se dérouleront pas normalement. A ce que j’ai déjà dit s’ajoutent la prise de contrôle accrue de pans entiers du dispositif juridique américain avec les avanies causées à Jerome Powell, le président de la FED, par la ministre de la justice et le fait, entre autres, que les juges d’appel nommés par Trump se prononcent neuf fois sur 10 en sa faveur.

Le bon plaisir des monarques peuvent les conduire à des excès inacceptables, éventuellement sources de révolution (je pense à la Bastille où l’on vous enfermait « parce qu’il plaisait » au roi) mais aussi de ridicule scandaleux comme cette grande dame qui, selon Rousseau, aurait conseillé au peuple de manger des brioches à défaut de pain.

L’association ici va dans le sens de Don 1er écrivant au premier ministre norvégien qu’il a décidé de s’approprier le Groenland parce que l’institut Nobel a refusé de lui donner le prix de la paix. Le ridicule étant qu’il a accepté avec un grand sourire, à défaut du prix, la médaille de María Corina Machado, qui l’a remportée.

Pas sûr qu’il se contente - ou que son entourage le laisse se satisfaire - de dorures et de la puissance que lui confèrent les Delta Force qui ont kidnappé Maduro, les B2 qui ont bombardé l’Iran et d’ICE, son armée-hors-des-forces-armées au budget presque illimité…

Quête du pouvoir absolu ?

Qui s’épuise toujours.

Ouverture à la résistance…

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06.01.2026 à 08:08

Logique trumpienne : Vénézuéla, Cuba, midterms… ≈080

Francis Pisani

Le kidnapping de Maduro confirme deux hypothèses formulées dans des numéros récents de Myriades et nous permet de mieux comprendre ce qui risque fort de nous arriver...
Texte intégral (3550 mots)

Bonjour et bienvenue dans une année qui s’annonce si passionnante qu’on ne saurait la souhaiter à personne… mais nous y sommes.

Dans ce numéro ≈080

  • Le fric au poste de commande

  • Le futur « régional »

  • Pas certain que les élections de mi-mandat aient lieu

  • Realpolitik fiction

Commencée à Caracas dans la nuit du 2 janvier, elle s’étendra au moins jusqu’aux élections de mi-mandat de novembre prochain où le pouvoir de Trump pourrait bien basculer, sauf si…

Le fric au poste de commande

≈080-PlateformePétrolière-©thewalkingweb.fr.

Pour le Vénézuéla, l’objectif était donc le pétrole. Pour y parvenir il fallait éliminer Maduro, mais pas seulement. La grande astuce a consisté à marginaliser d’entrée María Corina Machado, prix Nobel de la paix 2025.

  • Un psy de café du commerce dira que Trump ne lui pardonne pas de lui avoir sifflé la récompense à laquelle il aspirait. L’historien américain Timothy Snyder écrit qu’en fait il l’avait ex-filtrée quelques semaines plus tôt, apparemment pour qu’elle puisse recevoir le prix mais, en fait, pour qu’elle ne vienne pas perturber ses plans post « opération militaire extraordinaire » (on dirait Poutine).

  • La manip s’est faite (en tous cas pour le moment) au profit de Delcy Rodríguez, vice-présidente en place, cadre du régime et ministre du pétrole. Implacable logique.

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Je l’avais envisagée dans Cuba : Le prochain « deal » ? ≈079 du 15 décembre dernier, sous forme d’une lettre imaginaire de Trump Jr. à son père lui suggérant, pour éviter un déferlement de réfugiés cubains vers les États-Unis, de promettre la survie du régime en échange de l’accès à ses plages pour y construire des installations touristiques infiniment plus rentables que celles qu’il envisage de construire à Gaza. Vous pouvez y lire que :

  • « On se retrouve avec un contrôle total des principales richesses de l’île. C’est Le Parrain 2 avec les autorités à la Poutine (pour l’ordre) et une population qui nous devra tout. On en fait un vrai film avec toi à la place qui te revient.

  • Dad : ça rapporte plus qu’un Nobel ! Et quel superbe investissement pour la famille. »

  • Voilà pour la carotte. Pour le bâton, je suggérais « s’ils tardent à prendre leur décision : destruction d’installations militaires et de résidences de dirigeants en trois passages de l’’Air Force. Comme Bibi que tu as déjà suivi et comme tu l’as fait en Iran. » C’est presque dans le texte de la conférence de presse de samedi et c’est ce qu’il faut comprendre de la précision chirurgicale de l’opération d’enlèvement de Maduro. La Havane, qui a perdu 32 agents et militaires chargés de le protéger, aura reçu le message 5/5.

    Rien de tout cela n’est gage de réussite, mais la logique est strictement la même.

    Nous pouvons maintenant passer la suite de ce que nous réserve cette année « intéressante »…

Le futur « régional »

≈080monroe-doctrine-cartoon-granger-les-yeux-du-monde.fr

A plusieurs reprises au cours des derniers jours Trump ou Rubio, son secrétaire d’État, ont déclaré que « quelque chose devra être fait au Mexique » et que les dirigeants cubains feraient bien de s’inquiéter. Mêmes menaces contre la Colombie. Le Groenland est dans toutes les têtes.

Le président a clairement manifesté sa volonté de « gérer le Vénézuéla » et de dominer « l’hémisphère occidental », à savoir le continent américain. Il revendique même la transformation de la doctrine Monroe formulée en 1823 pour éloigner les anciennes puissances coloniales en « doctrine Donroe » (Don pour Donald) avec la volonté de se défaire, y compris par la force, de toutes les puissances extérieures.

La logique ne s’arrête pas là…

Aux milliards (et pour pouvoir en amasser plus) il faut ajouter le pouvoir le plus étendu possible.

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Pas certain que les élections de mi-mandat, aient lieu

≈080-national-guard-law-enforcement-©KCRA

Snyder, l’historien cité plus haut et dont je recommande la newsletter vient d’écrire : « Cet acte de guerre vise davantage à changer le régime américain qu’à s’attaquer au Venezuela. »

Dans ma chronique Tocsin ! ≈075, j’ai mentionné le Projet 2025 sur lequel s’appuie Trump depuis son retour au pouvoir. Mis en oeuvre par certains de ses plus proches collaborateurs ce texte de plus de 900 pages permet de comprendre bien des mesures prises par l’administration en place. J’y ai souligné que :

  • « Président de la Heritage Foundation, Kevin Roberts déclarait dès juin 2024 qu’il s’agissait d’un « projet de gouvernement, pas seulement pour janvier prochain mais pour un avenir lointain ».

  • « Tout est en place… sauf que la popularité de Trump est au plus bas. Ses chances de remporter les élections de mi-mandat en novembre 2026 semblent faibles…

  • « A moins que l’état d’urgence justifié par la lutte contre les « narco-terroristes » à l’intérieur comme à l’extérieur ne « contraigne » à les repousser… »

J’y suis peut-être allé un peu fort.

Mais The Atlantic rappelle que « les régimes autoritaires modernes aiment les élections » qu’il s’agisse de la Hongrie, de la Turquie et de la Russie. Ils en gardent le cadre apparent et rabotent, à tous les niveaux, les resources de l’opposition véritable. Une enquête publiée dans son numéro de décembre affirme que la loi fédérale interdit expressément la présence de troupes ou d’hommes armés sur tout lieu où se tiennent des élections, « à moins que le recours à la force ne soit nécessaire pour repousser les ennemis armés des États-Unis.» L’auteur affirme cependant que « certains des experts avec lesquels je me suis entretenu estiment qu’une intervention militaire est désormais non seulement possible, mais probable ». C’est à cela, selon moi, qu’a servi la transformation des narcos en « narco-terroristes ». Il suffirait aux soldats de se montrer devant certains bureaux de votes correspondant à une forte population latina ou africaine-américaine…

Vous doutez encore ?

Le Grand Continent rappelait le 30 janvier que Curtis Yarvin, idéologue de l’extrême droite américaine dont les sympathisants travaillent aux postes les plus élevés de l’administration, proclame que « hors du pouvoir absolu, tout le reste n’est qu’une manière de perdre. C’est la configuration même de notre moment historique ».

Realpolitik fiction

La « Realpolitik fiction », comme dit mon ami Antoine B. à propos de la lettre de Trump Jr. à son père, me semble utile dans un monde qui va trop vite pour que nous nous contentions de rendre compte de ce qui s’est déjà passé… si nous voulons comprendre.

Je me contenterai, ce matin, d’une question pour stimuler nos réflexions :

  • Que diront les dirigeants européens qui n’osent pas critiquer Trump si Zelensky est assassiné dans une opération spéciale, ou simplement par un drone russe ? Ne s’agit-il pas d’un président dont son trop grand voisin conteste la légitimité électorale ?

Imaginez…

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15.12.2025 à 08:51

Cuba : Le prochain « deal » ? ≈079

Francis Pisani

Nos yeux sont fixés sur le Vénézuéla, Maduro et les prétendus « narco-terroristes ». Regardons plutôt ce qui se passe et pourrait se passer à Cuba. Ouvrez-bien vos mirettes… avec prudence.
Texte intégral (4021 mots)

Bonjour et bienvenue,

Petite édition très spéciale aujourd’hui.

Un contact me dit avoir chopé ce document sur le dark web et m’affirme qu’il a l’air à la fois techniquement authentique et impossible à situer (origine et destinataire) en toute certitude.

S’il était plus court et plus simple, je serais tenté de croire qu’il vient du fils du président comme les apparences voudraient nous faire croire. Trop évident pour être crédible.

Un brouillon peut-être ? Mal effacé ? Un faux ?

Who knows?

Je vous sais suffisamment alertes pour ne pas vous laisser tromper par une plaisanterie de mauvais goût. Ne renoncez pas trop vite à votre incrédulité comme il est conseillé de le faire face à de la vraie fiction.

En tant qu’analyste ayant longtemps travaillé dans la région je me contenterai de vous assurer de deux choses : 1) le véritable objectif des pressions sur Maduro est, pour Marco Rubio, ministre US des affaires étrangères, de faire tomber le régime cubain. Ce que vient de rappeler le New York Times du samedi 13 décembre; 2) la situation cubaine est catastrophique et les risques d’explosions augmentent sans que les grands médias en parlent (voir les pistes à le fin de cette chronique).

A vous de juger ce que vaut ce texte à l’origine incertaine…

Hey Dad,

Tes conseillers se trompent.

Ceux qui croient encore à la politique.

Ne te laisse pas dévier sur le fond. Nous pouvons répéter le Gaza deal, mais dans notre patio. Les dingos y sont moins fanatiques et encore plus facilement achetables.

Let’s make it simple!

Photo publiée par le NYTimes - VantorViaAP

Slide 1 - Oublie Maduro

  • Maduro est un piètre dictateur sans danger réel pour nous. L’éliminer ne te donnera pas accès au Nobel de la paix dont on t’a privé. Et celui que t’a remis la FIFA compte plus aux yeux de nos fans. Good show.

  • Mais l’attaquer ou le renverser risque de nous entraîner dans des opérations militaires sans bénéfices.

  • Exploser les barcasses qui sortent du Vénézuéla a déjà produit son effet. Tous les narcos sont maintenant des terroristes aux yeux du monde entier et nous pourrons nous en servir le moment venu, si besoin est. Encore une bataille de la com brillamment remportée.

  • Quant au Fentanyl, qui t’obsède, nous savons tous qu’il passe par la côte pacifique ou est produit au Mexique. Autre dossier.

Mais, beware… aujourd’hui, les risques sont ailleurs.

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Slide 2 - Ça va péter à Cuba

  • Selon une pute cubaine avec laquelle j’ai passé une nuit à Mar-a, avant de prendre l’avion, le pays est sur le point d’exploser.

  • 3 gros problèmes : 1) il n’y a plus d’électricité et donc plus de quoi faire monter l’eau dans les réservoirs; 2) une forme de dengue ravageuse fait des morts tous les jours; 3) des gens protestent toutes les nuits dans tout le pays. J’ai vu des vidéos de femmes superbes en shorts tapants frénétiquement sur leurs casseroles. Elles ont faim. Raz la touffe du régime.

  • On ne te le dit pas assez clairement : la moindre étincelle mal placée peut tout faire voler en éclats. Avec retombées catastrophiques sur notre Floride. Rappelle-toi quand les Mexicains se lançaient par milliers sur nos autoroutes en Californie. Ces niggers là - ils se croient blancs mais ils sont aux trois-quarts blacks - sont capables de traverser en masse le détroit à la nage.

  • Alors Maduro, laisse béton. La présence de nos troupes, l’arraisonnement du pétrolier, votre call sont suffisants pour le calmer. Les Chinetoques, eux, ont compris qu’ils ne peuvent pas continuer à détourner notre pétrole sans payer le prix fort. Ils doivent lever le pied chez nous, comme nous sommes prêts à le faire pour leur île à eux.

D’où viennent les virus ? - Diario de Cuba.com

Slide 3 - Un super deal

Voici ma proposition, dans la ligne de tes plus jolis coups.

  • Le régime cubain est aux abois. Donnons lui des garanties de survie (sur lesquelles nous pourrons revenir à tout moment) en échange de ses plages et de ses installations touristiques (plus le nickel évidemment). J’en ai parlé à J. qui a souri. Ta chère L. applaudit des deux mains. Tu sais sa phobie des guerres étrangères.

  • Côté carotte, tu charges S. de leur faire cette offre irrésistible (bien plus facile qu’en Ukraine) : survie contre plages (et quelques bénefs discrets si besoin est, comme la participation aux ressources de certains hôtels. Les plus modestes, bien entendu).

    Playa de Cuba_DiarioDeUnMentiroso.com
  • Pour le bâton, s’ils tardent à prendre leur décision : destruction d’ installations militaires et de résidences de dirigeants en trois passages de l’’Air Force. Comme Bibi que tu as déjà suivi et comme tu l’as fait en Iran.

What’s in it for us ? [Qu’est-ce qu’on y gagne ?]

  • On se retrouve avec un contrôle total des principales richesses de l’île. C’est Le Parrain 2 avec les autorités à la Poutine (pour l’ordre) et une population qui nous devra tout. On en fait un vrai film avec toi à la place qui te revient.

  • Dad : ça rapporte plus qu’un Nobel ! Et quel superbe investissement pour la famille.

Tu pourras même reconstruire leur hôtel Habana libre. Trump Libertador Tower. Imagine l’inauguration ?

Articles sur la situation à Cuba de médias critiques du régime

En noviembre, nueva cifra récord de protestas y denuncias: 1.326

Se multiplican las protestas nocturnas contra los apagones de más de 12 horas

Epidemias en Cuba: ‘Lo peor está por venir’

2025: Lo que quedó, lo que se fue, lo que llegó para la economía cubana

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20.11.2025 à 08:32

A chaque culture son intelligence artificielle ≈078

Francis Pisani

Même avec l’intelligence artificielle, sensée tout savoir, pratiquons la diversité en abordant la technologie sous un angle culturel. Facile et fascinant, ça ouvre à d'autres « universels ».
Texte intégral (1707 mots)

Bonjour et bienvenue,

Que fait un journaliste quand il a une version d’un fait ? Il cherche une autre source.

Élémentaire mon cher Watson.

Pourquoi ne pas en faire autant avec ces multiples IA dont on nous harcèle ? La même chose et pour les mêmes raisons : elles se trompent (pour ne pas dire « elles mentent ») et leurs réponses sont toujours plus ou moins biaisées.

Mais au lieu de passer de ChatGPT (que je n’utilise pas) à Gemini (qui vient de lancer hier et à grand bruit sa dernière version), Anthropic ou Copilot, je suggère d’avoir recours à des IA conçues ailleurs sur des données prises ailleurs pour répondre aux interrogations venues de partout. Une question de culture tout autant que de technologie.

Je poursuis ainsi, sous un autre angle, ma dernière chronique Pourquoi ce chaos qui nous arrive ?

Pour partager l’exceptionnel travail de l’intellectuel shangaïen Huang Hui j’ai eu l’idée de dialoguer avec l’IA chinoise DeepSeek. Réponses simples et surprenantes de qualité, de précision et d’utilité.

La technologie y est sûrement pour quelque chose mais, plus encore peut-être, le fait que les données chinoises y sont mieux représentées que sur les sites US, voire européens comme Mistral.

Deux questions en découlent : 1) quelles cultures se dotent-elles d’une intelligence artificielle; 2) quelle utilité cela peut-il représenter pour des utilisateurs soucieux de ce qui se passe loin de leur nombril géographique, en particulier toutes celles et ceux qui suivent les questions géopolitiques ?

Laissez un commentaire.

Des réponses très différentes

J’ai posé exactement la même question - « Où se déroule en ce moment le conflit qui fait le plus de victimes humaines ? » - à des chats d’IA de plusieurs pays et vous en présente un résumé (avec commentaires) aussi bref que possible en insistant sur les différences.

Stop ! Avant de poursuivre, fermez les yeux et donnez votre réponse. Je vous fais confiance…

  • Mistral (Europe) : Gaza où « plus de 50 000 Palestiniens ont été tués, et la situation humanitaire reste extrêmement critique ». On est loin du compte généralement accepté.

  • Claude d’Anthropic (US) : le Soudan où la guerre, débutée en 2023, « a fait 150 000 morts et plus de 13 millions de déplacés, avec plus de 24,6 millions de personnes en proie à la famine ».

  • DeepSeek, la chinoise a l’intelligence de ne pas prendre mon singulier au sérieux et me donne une liste plus complète : Ukraine, Soudan, Congo (RDC) et Gaza où elle donne le chiffre de 34.OOO « tués » (attention au terme). En septembre, Le Monde parlait de 64.000 tués selon l’ONU.

  • Gemini (US) ignore également mon singulier. Elle estime que le « conflit [en Ukraine] a causé le plus grand nombre de morts liées aux combats en 2024, avec une estimation de 76 000 décès. » Pour Gaza le chiffre est de « 26 000 morts liées aux combats en 2024. D’autres sources rapportent un bilan total de plus de 60 000 morts depuis le début du conflit en octobre 2023, incluant une majorité de civils. » Pas très clair.

  • L’indienne Kruti affirme pour sa part que « Le conflit qui fait actuellement le plus de victimes humaines est la guerre russo-ukrainienne ». C’est, selon elle « le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale ». Elle cite en complément celui du Yemen, que je n’ai pas vu apparaître ailleurs, ainsi que ceux de Birmanie, Tigré en Éthiopie, Sahel et les affrontements « lié aux cartels de la drogue au Mexique qui ont entraîné plus de 400.000 morts depuis 2006 ».

  • La russe Yandex me dit : « Je ne peux pas répondre à cette demande. Mes réponses sont conçues pour être sûres, respectueuses et conformes aux principes éthiques. Vous pouvez poser une autre question. » Même réponse quand j’interroge DeepSeek sur des personnalités en position délicate dans le système.

Deux commentaires : toutes, sauf Yandex, répondent en français à des questions posées en français, même Kruti; aucune ne mentionne les victimes « indirectes », notamment à Gaza.

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Quelles cultures se dotent-elles d’une IA autonome ?

La Chine étant relativement mieux suivie, voici ce que j’ai trouvé comme illustration sur deux cas « extrêmes »… qui totalisent, ensemble, 3 milliards d’humains.

Inde

Ce pays-continent dont des ressortissants dirigent certaines des BigTech les plus puissantes des US (Alphabet et Microsoft, entre autres) se soucie de se doter d’une IA répondant à ses besoins spécifiques (22 langues officielles), lui permettant d’en démocratiser l’usage et de préserver une certaine indépendance face aux géants de Silicon Valley… entre autres. Vous pouvez voir un reportage de France 24 d’une durée de 6 minutes sur le sujet.

  • La plus puissante est Krutrim dont le chatbot est Kruti, un peu comme ChatGPT est le chatbot d’OpenAI. Son fondateur entend se doter d’une infrastructure autonome et pense concevoir ses propres puces en 2026.

  • A cela il faut ajouter de nombreuses startups verticales dont Wysa chatbot de soutien pour la santé mentale et Niramai, pour la détection précoce du cancer du sein.

Afrique

La multiplicité des langues - plus de 2000 sont africaines - y est encore plus grande qu’en Inde et la réalité politique bien différente. L’approche se fait donc essentiellement sous la forme de réseaux de labs, d’universités, de chercheurs.

  • Masakhane en est l’initiative la plus connue (le nom signifie approximativement « nous construisons ensemble » dans une variante du Zoulou). Organisation « grassroots » (populaire et décentralisée) elle part de la très mauvaise performance des grandes plateformes quand il s’agit d’un continent pour lequel on dispose de peu de données et rappelle que « Le passé tragique du colonialisme a eu un impact dévastateur sur les langues africaines, entravant leur soutien, leur préservation et leur intégration. Il en résulte un espace technologique qui ignore nos noms, nos cultures, nos lieux, notre histoire. »

  • La plus grande réussite d’IA « pure » en Afrique est InstaDeep, une entreprise tunisienne spécialisée en IA décisionnelle. Elle a été achetée en 2023 par le géant allemand BioNTech à qui nous devons un des premiers vaccins reposant sur l’ARN messager conte la Covid.

On rêve de voir l’IA contribuer à réduire l’impact du colonialisme. Ils y travaillent.

Ces deux exemples montrent bien que les efforts pour se doter d’une intelligence artificielle répondant aux besoins spécifiques d’une culture (pris dans un sens très large) sont très répandus. Je vous laisse le soin de chercher celles auxquelles travaillent le Japon, les Corées, le monde arabe, la Turquie, l’ibéro-amérique, l’Iran ou la Russie et l’Ukraine.

Notre « universel » semble bien loin d’être le seul…

Ça vous fait quoi ?

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30.10.2025 à 08:51

Pourquoi ce chaos qui nous arrive ? ≈077

Francis Pisani

Le recours à la force brute est en vogue. Il ouvre une longue période d’instabilité. Un intellectuel de Shanghaï nous offre une des explications les plus lucides du phénomène Trump.
Texte intégral (3484 mots)

Bonjour et bienvenue sur Myriades,

Milliardaire corrompu, conservateur, peu soucieux de vérité mais friand du recours à la force, Trump est facile à mépriser, voire à détester. Ce qui ne suffit ni pour le comprendre ni pour le combattre.

Je suis aujourd’hui convaincu qu’il a saisi une dimension « cachée en pleine vue » de notre époque : les écosystèmes institutionnels en place ne fonctionnent plus. Facile dans un tel contexte de casser une baraque déjà branlante pour en orienter la reconstruction à son bénéfice.

Vue la puissance des États-Unis c’est une nouvelle période dans l’histoire du monde, qui s’ouvre. Elle risque de durer une trentaine d’année, ou plus, et va très vite bouleverser nos façons de vivre.

Image de Zhenya Oliinyk for Noema Magazine

Mais d’où vient cette conviction ?

Un « ordre mondial naïf »

L’analyse ne vient pas de moi, hélas, mais de Huang Hui rédacteur en chef d’une revue non gouvernementale très respectée, The Shanghai Review of Books. Je l’ai trouvée dans le magazine nord-américain Noéma.

L’auteur part d’une comparaison avec une période de l’histoire de son pays appelée « des États en guerre » (Warring States) située entre le Vème et le IIIème siècle avant notre ère.

Apparent détour qui lui donne une fascinante lucidité.

Voyons :

  • Trump et ses alliés « ont compris qu’il était urgent de rejeter un ordre mondial naïf » celui des institutions héritées de la 2ème guerre mondiale. Il ne s’agit pas « rébellion idéologique mais du fait que les conditions sous-jacentes ne tiennent plus. » Et ça entraîne un « changement dans la logique globale qui passe d’un système de stabilité médiatisée [par des institutions comme l’ONU] à un système de rivalité ouverte. »

  • L’État redevient un acteur clé. La force brute (ou « l’art du deal » tel qu’il est pratiqué) remplace la diplomatie et le droit.

  • La légitimité ne vient pas de l’approbation du peuple mais de ce que la puissance permet d’obtenir. Moins qu’une restauration conservatrice, le Make America Great Again apparaît comme un réajustement opérationnel et le passage à un style « direct, disruptif et structurellement transformateur ».

  • Il en résulte un chaos multipolaire sans cadre stabilisateur, à l’extérieur comme à l’intérieur.

Laissez un commentaire.

L’histoire européenne ne manque pas de moments comparables qui peuvent nous aider à comprendre la référence aux Warring States.

A la même époque environ, la guerre du Péloponnèse, entre Athènes et Sparte, ouvre une ère de chaos entre cités-États grecques. On en garde cette phrase clé de la realpolitik rapportée par Thucydide : « la justice n’entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d’autre; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder ».

Plus près de nous, sous la Révolution, l’ordre ancien s’effondre avec les murs de la Bastille, puis la tête de Louis XVI. Méprisant les anciennes règles diplomatiques, Napoléon utilise son génie militaire pour imposer un remodelage de l’Europe par la conquête.

Ça craque de toutes parts

Trump et la Gen-Z (qui hurle au Nepal, au Maroc et à Madagascar, entre autres) ne mènent certainement pas le même combat mais, ils disent bien, tous les deux, que le système en place depuis 1945 ne marche, aujourd’hui, ni pour les dominants, ni pour les dominés et que seule la force se fait entendre… de façon redoutablement asymétrique.

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Huang Hui, pour sa part, accorde une rôle déterminant à la révolution technologique contemporaine qui évolue dans le même sens.

Définis, dans un premier temps par l’internet et la connectivité mobile « les systèmes reposaient sur des protocoles favorisant la mondialisation et les organisations multinationales ». Cet équilibre s’est effondré. États et entreprises ne cherchent plus l’accord. Ils engrangent tous les milliards qu’ils peuvent, se déploient et « redéfinissent les règles dans la foulée ».

Et l’Europe dans tout ça ? Elle n’a la force d’imposer ni sa vision, ni même son expérience.

DeepSeek, la surprenante IA chinoise que j’ai sollicitée pour mieux comprendre les enseignements que nous pourrions tirer de Huang Hui, nous voit comme une « naine géopolitique dans un monde revenu à la logique de puissance. Son outil principal (le droit) est inefficace face à la force brute. » Nous allons devoir tout repenser en utilisant les outils de coercition économique à notre portée. Et nous mettre d’accord.

Alors, que faire ?

Comment se préparer à ce basculement civilisationnel qui va nous affecter à tous les niveaux, y compris le travail et la vie intime ?

  • Préparez-vous à ce que l’ordre juridique interne des US ne soit pas respecté. Vieilles de bientôt 250 ans, les institutions seront violemment attaquées. La même politique brutale y sera appliquée sans hésitation. On peut certes encore parier mais il n’est plus possible d’être certain que les élections de mi-mandat, prévues pour novembre 2026, auront bien lieu ?

  • Préparez-vous à ce que la politique de la force face des adeptes un peu partout dans le monde, à l’intérieur comme à l’extérieur.

  • Préparez-vous à ce que les entreprises - dont trop de patrons adorent Trump - adoptent la même attitude de puissance à l’intérieur comme à l’extérieur.

  • Prépares-vous à ce qu’après MeToo, le masculinisme fasse des ravages dans vos familles sans trop de subtilité.

Huang Hui estime, dans une conclusion qui vaut pour tous, qu’au lieu d’une Pax Americana ou d’une Pax Sinica, nous pourrions bien nous retrouver dans une sorte de Pax algoritimica. Mais, « dans la course mondiale actuelle à l’IA, la victoire n’ira pas à la nation la plus riche ni à celle qui possède les plus importantes réserves de puces. Elle ira à celle dont le système sera le plus adaptable – sur les plans politique, institutionnel et cognitif. »

Or la Chine n’a plus la souplesse dont elle faisait preuve du temps de Deng Xiao Ping, et les US s’enfoncent dans des affrontements internes qui peuvent se révéler paralysants.

Seule certitude, le chaos sera de la partie et il nous menace très concrètement.

Arrêtons de sourire à son grand promoteur comme le font nos dirigeants. La résistance doit commencer. A tous les niveaux.

C’est ce que semble penser Huang Hui qui termine ainsi son article (traduction directe de l’original chinois par DeepSeek) : « La brutalité peut remporter des batailles, l’adaptation conquiert les époques, mais la justice accède à l’éternité. Ce n’est pas un âge de ténèbres. C’est un temps qui mérite d’être vécu. »

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21.10.2025 à 09:17

IA miroir, Ukraine et mutabilité ≈076

Francis Pisani

La technologie n’est pas tout ce qui compte dans l’IA. Son impact sociétal compte plus encore que ses milliards - et bien plus - de dollars, de données et d’algorithmes.
Texte intégral (2336 mots)

L’IA n’est-elle pas, un miroir de ce que nous sommes ? Que dit-elle de ce que nous sommes ? Telle est la question posée par mon ami et co-auteur Dominique Piotet, président de la FrenchTech de Kyiv, autour de trois thèmes : vivre ensemble, se gouverner, préparer le futur et donc, en Ukraine, reconstruire, avancer. C’était lors d’une conférence sur le sujet le 10 octobre dernier à laquelle il m’a demandé de participer online aux côtés de Michel Lévy-Provençal notre meilleur prospectiviste, de l’entrepreneur ukrainien Oleksandr Krakovetskyi et d’Oleh Dubno du ministère de la transition numérique.

Voici l’essentiel de mon échange avec Piotet, dûment édité.

ECHOSCIENCES Bourgogne-Franche-Comté

Qu’est-ce que les usages de l’IA révèlent de notre époque ? De nos désirs, de nos peurs, de notre rapport au progrès ?

L’image bien connue du miroir, proposée par Shannon Vallor dans son livre The AI Mirror: How to Reclaim Our Humanity in an Age of Machine Thinking (non disponible en français à ma connaissance), se justifie. Les données sont celles que nous avons mis en ligne, les algorithmes et leurs biais sont ceux des développeurs de notre époque, les usages sont les nôtres.

Laissez un commentaire.

Mais c’est insuffisant. Rappelons trois notions fondamentales :

  • Contrairement à ce que souhaite Mark Andreessen un des investisseurs les plus importants de Silicon Valley, l’IA ne mange pas le monde. C’est le monde qui digère l’IA. Il s’en nourrit, s’en sert pour évoluer. Peut-être devrions-nous nous concevoir comme les diététiciens de cette relation d’absorption.

  • Les technologies ne créent pas les bouleversements sociétaux, elles les facilitent et poussent, soutiennent ceux qui sont mûrs. Il a fallu que le monde s’ouvre au questionnement des dogmes catholiques pour que l’imprimerie contribue au développement du protestantisme, que les continents aient des marchandises à échanger pour que la machine à vapeur serve au commerce maritime, ou que les colons aient traversé l’Amérique du nord pour que les chemins de fer permette l’intégration de la région.

  • Nous sommes confrontés aujourd’hui à un triple changement d’échelle auquel nous ne sommes pas préparés : accélération (chronos en grec), globalité (topos) et quantité d’informations, voire de connaissances (gnosis). Mikhaïl Bakhtin, le théoricien littéraire russe, spécialiste de Rabelais, formé au lycée d’Odessa, disait que tout roman se situe dans un espace-temps qu’il baptisa « chronotope ». Pour définir le récit de notre monde, celui de nos désirs et de nos peurs, je propose d’utiliser « ChroKnowTope », en précisant que le terme anglais inséré vient de gnose en grec.

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L’IA ne révèle-t-elle pas, aussi, notre besoin de contrôle, ou au contraire notre peur de l’imprévisible ?

Je me demande si les deux ne se résument pas à notre besoin de savoir (to know) qui peut nous aider à contrôler aussi bien qu’à faire face à l’imprévisible et aux changements.

Mais n’oublions pas que l’IA se trompe… comme nous !

À mesure que l’IA s’installe dans nos vies, la frontière entre le vrai et le faux, entre le réel et le simulé, devient floue. Comment préserver notre esprit critique ?

Encore une fois : l’IA, comme toute technologie, ne pousse que ce qui existe déjà, mais peut entraîner des changements d’échelle.

Notre époque se définit en bonne mesure comme celle des mensonges, exagérations, déformations, promesses intenables de la publicité et des acteurs politiques. L’esprit critique qui nous reste gagnerait à commencer par s’exprimer sur ce terrain là pour mieux aborder la suite.

Faut-il enseigner l’IA, comme la philosophie - pour apprendre à penser, pas seulement à exécuter ?

Il y a tant de choses à modifier dans l’enseignement pour mieux comprendre et penser notre monde. Plus de philo et d’économie, respect de la planète, ouverture sur le monde, méditation, code, écoute et dialogue pour n’en citer qu’une poignée. Sans oublier que nous devons apprendre à apprendre autrement comme nous y invite PhiloMag.

Difficile à comprendre, le vrai défi me semble d’accepter qu’elle est, à la fois, un des sujets sociétaux les plus importants de notre époque, ET qu’il s’agit d’une « technologie normale » (traduction en français), comme l’expliquent Arvind Narayanan & Sayash Kapoor : une notion qui « concerne la relation entre technologie et société. Elle rejette le déterminisme technologique, en particulier l’idée que l’IA elle-même puisse déterminer son avenir ».

Deux inquiétudes concernant le futur : d’abord, comment éviter que la fracture numérique ne devienne une fracture sociale ?

L’accroissement des inégalités sociales est certainement l’un des problèmes les plus sérieux, les plus explosifs de la planète. L’IA qui requiert accès, maîtrise de l’outil, capacité de la développer y contribue largement. Elle fait de la formation continue un devoir sociétal et entrepreneurial, d’autant plus important que nous avançons à grand pas dans l’économie de la connaissance.

Deuxième question concernant le futur et, notamment celui de l’Ukraine : L’IA peut-elle être un facteur de résilience ?

Avec toutes ses inventions, initiatives et startups performantes développées en plein milieu de la guerre, l’Ukraine montre comment l’IA peut-être une ressource inattendue dans une société agressée.

Mais la résilience - qui veut dire, au sens strict, capacité de revenir à l’état antérieur à la crise - ne saurait suffire. Se la proposer comme objectif peut même empêcher de voir assez loin.

Notre planète est secouée par de nombreuses dynamiques en interactions constantes dont les impacts combinés risquent fort de conduire à une grande, une énorme, une authentique mutation. A titre indicatif, je retiens ce qui bouge de façon accélérée dans, par exemple :

  • le vivant : réduction des formes de vie du fait des humains ;

  • les technologies : intelligence artificielle ;

  • les marchés : capitalisme financier ;

  • les sociétés et leurs cultures : place croissante des femmes ;

  • les formes d’exercice du pouvoir : montée de l’autoritarisme…

La résilience ne peut suffire pour faire face au monde qui en résultera dans 20 ou 30 ans.

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Qui retient l’hypothèse de la mutation en cours doit travailler sa mutabilité, sa capacité à muter, à faire face à un « changement radical et profond qui entraîne une modification des structures ».

Je n’ai pas dit ce qui suit lors de la conférence puisqu’à l’évidence, les gens sur place le savent bien mieux que moi. Mais il me semble clair que l’Ukraine est bien engagée sur cette voie de la mutabilité avec ses drones pour la guerre, son Ministre de la transformation numérique, numéro 2 du gouvernement et, parmi des dizaines d’autres exemples sa stratégie « d’État dans un smartphone », peut-être la plus systémique qui soit. Ainsi l’application Diia permet d’avoir sur soi tous les papiers indispensables (du permis de conduire aux numéros fiscaux), de fonder une société, d’indiquer les destructions causées par les frappes russes ou d’accéder aux documents liés à la naissance d’un enfant.

L’Ukraine n’est-elle pas notre laboratoire européen du futur ?

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07.10.2025 à 11:25

Tocsin ! ≈075

Francis Pisani

Arrêtons de séparer les problèmes, de nous inquiéter en silos. Il est urgent de prendre en compte la militarisation des États-Unis et l’impact sur le monde de leur dé-démocratisation.
Texte intégral (2799 mots)

Bonjour,

« Tocsin ! » dit le titre.

« Il y va fort » pensez-vous.

J’aimerais tant que vous ayez raison.

Dans nos villages d’antan, cette sonnerie venait d’une cloche réservée à l’annonce des catastrophes. C’est exactement de cela qu’il s’agit. Au niveau des US, de l’Europe, de la France et pas seulement.

Garde nationale du Texas envoyée à Chicago_Fox4

Nous vivons un moment bizarre fait de dynamiques inquiétantes et d’absence de certitudes.

Isoler chaque problème permet de s’inquiéter en silos : Trump et sa Cour suprême sont en train de changer le jeu politique aux US; les militaires interviennent dans les villes; le prochain premier ministre tchèque sera Trumpien, droite et extrême droite françaises veulent s’imposer vite, etc.

Mais nous ignorons jusqu’où l’actuel président US ira pour ne pas perdre les élections de mi-mandat, à quel point le prochain dirigeant de Prague se rapprochera de Poutine sous le regard attendri de Washington, ce que fera le RN s’il gagne les élections qu’il demande.

Pas de certitude donc, mais peut-être une logique que nous n’avons pas envie de voir par peur de réaliser que ça pourrait barder bientôt et pour longtemps.

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La semaine dernière, j’ai demandé à Pete Hegseth, ministre de la guerre de Trump, si la concentration de l’US Navy en face du Vénézuéla pouvait conduire à une intervention terrestre. Pas de réponse bien sûr mais, le jour suivant, le New York Times publiait un article disant que certains des plus proches et des plus influents collaborateurs de Trump y travaillent sérieusement.

Les faits

Commençons par quelques faits documentés.

  1. L’équipe Trump qualifie les narcos vénézuéliens de « narco-terroristes », ce qui en fait une menace pour la sécurité des US. Intérieure autant qu’extérieure vue l’importance de la consommation de drogue et de ses réseaux de distribution sur le territoire national.

  2. Les 800 amiraux et généraux convoqués à Quantico, près de Washington, ont reçu la consigne de prendre les villes américaines comme « terrain d’entraînement » et d’y faire preuve d’un « esprit guerrier ».

    Commentaire - Sans justification claire d’ordre militaire cette réunion a été interprétée comme une façon d’accélérer le limogeage d’un bon nombre d’étoilés, un pas dans la politisation des Forces Armées et peut-être même comme une façon de réunir plus discrètement une poignée d’entre eux disposés à participer à l’étape suivante.

  3. L’équipe Trump accélère le déploiement d’éléments militarisés dans plusieurs grandes villes US. Les ressources sont considérables.

Portland, Oregon 5 octobre 2025

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Le plan ne s’arrête pas là : Le Projet 2025

Comme elle le fait depuis le premier jour, l’équipe au pouvoir nous soule sous tant de décisions et de discours que sa logique est difficile à percevoir. Elle existe pourtant sous la forme d’un plan très connu et que la plupart d’entre nous - je m’inclus dans le lot - ont eu tort de ne pas lire, celui de la très conservatrice Heritage Foundation baptisé Project 2025 (en français). Elle compte de deux façons : par ce qu’elle se propose de réaliser et par les positions occupées par certains de ceux qui ont contribué à sa rédaction.

Les 5 points principaux

  • Réforme radicale de l’État fédéral pour limiter ses capacités d’intervention.

  • Politique migratoire ultra-restrictive avec militarisation de la frontière sud.

  • Agenda sociétal conservateur avec lutte contre la diversité et le droit à l’avortement, entre autres.

  • Dérégulation environnementale.

  • Renforcement du pouvoir présidentiel avec recours à l’armée en cas de troubles intérieurs.

Les principaux collaborateurs

Ils se comptent par dizaines. Je n’en retiens que 2

  • Russell Vought : Auteur principal du Projet 2025, il est Directeur du Bureau de la gestion et du budget, responsable de la mise en œuvre des réformes administratives.

  • Stephen Miller : chef de cabinet adjoint de la Maison Blanche et conseiller pour la sécurité intérieure. Il fait partie de ceux qui poussent à un renversement de Maduro au Vénézuéla.

Implacable logique de la prochaine étape

Président de la Heritage Foundation, Kevin Roberts déclarait dès juin 2024 qu’il s’agissait d’un « projet de gouvernement, pas seulement pour janvier prochain mais pour un avenir lointain ».

Tout est en place… sauf que la popularité de Trump est au plus bas. Ses chances de remporter les élections de mi-mandat en novembre 2026 semblent faibles…

A moins que l’état d’urgence justifié par la lutte contre les « narco-terroristes » à l’intérieur comme à l’extérieur ne « contraigne » à les repousser…

Rien ne permet d’envisager que l’actuelle Cour Suprême s’y oppose sérieusement. Ni d’assurer qu’il en ira ainsi.

Mais la logique des faits nous amène à envisager l’inimaginable : l’éventuel renoncement à la démocratie de la première puissance militaire mondiale disposant du soft power le plus sophistiqué et des technologies d’information et de communication les plus avancées.

Tocsin « global » ?

Pas global, dans la mesure ou bien des pays et bien des forces politiques trouvent de quoi se réjouir de cette involution du modèle américain.

Mais, pour nous européens, l’alarme doit être prise au sérieux. D’abord parce que l’administration Trump, notamment le vice-président J.D. Vance, nous a déclaré la guerre idéologique sur les bases de la Heritage Foundation dont il est proche.

Mais surtout parce que droites et extrêmes droites du continent se frottent les mains et accélèrent leurs pressions. Outre le tchèque mentionné au début, en France, le jeu des Républicains de plus en plus à droite, et une éventuelle victoire du RN aux prochaines élections fournirait au grand plan de reprise de l’occident des idéologues trumpiens des supplétifs de choix.

N’oublions pas pour terminer que le tocsin ne se contente pas d’annoncer une catastrophe. Il vise aussi à rassembler la population pour réagir à la menace et, parfois même pour appeler à la révolte.

Tocsin donc. Il sonne pour nous aussi.

Qu’en pensez-vous maintenant ?…

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29.09.2025 à 17:27

Au ministre de la guerre de Trump ≈074

Francis Pisani

Le Pentagone vient d’adopter une nouvelle Stratégie nationale de défense, ou de guerre. Elle semble se mettre en place d’abord dans les Caraïbes, une région que je connais bien. Un début ?
Texte intégral (2563 mots)

Chères lectrices et lecteurs de Myriades, bonjour…

Après de longues semaines de vacances et de réflexion (annoncées) me voici de retour avec une chronique sur les manoeuvres de l’administration Trump dans les Caraïbes. Les médias français y accordent peu d’importance, mais pour y avoir longtemps vécu, et travaillé comme journaliste pendant plus de 15 ans, j’ai ma petite idée sur ce que cela peut impliquer.

J’ai donc décidé d’interroger le responsable du Pentagone sur le sujet en faisant confiance à l’efficacité des services d’espionnage pour qu’ils détectent cette sollicitation qui n’est en fait que très légèrement provocatrice… Jugez par vous-même.

Carte Wikipedia https://en.wikipedia.org/wiki/2025_US_Caribbean_naval_deployment

Mister Pete Hegseth, Secretary of War,

Permettez-moi d’utiliser ce titre, pas encore officiel, mais dont l’importance n’échappe à personne.

Je vous serais reconnaissant de répondre à ces questions pour la newsletter Myriades, écrite en français mais publiée sur Substack, plateforme américaine, donc sous votre contrôle.

L’importance de cet entretien tient au fait que très peu d’informations ont été publiées en France sur la forte présence de la Navy en face des côtes vénézuéliennes, la destruction de plusieurs bateaux « narcos », l’existence d’une nouvelle Stratégie de défense nationale de votre Pentagone et sur la convocation cette semaine à Washington de tout ce que votre pays compte de « super étoilés » de qui vous avez l’intention d’exiger un « esprit guerrier », entre autres.

Forte présence de la Navy dans les Caraïbes

Dès son retour au pouvoir, le Président Trump a manifesté son intention de reprendre le Canal de Panama, intégrer le Canada aux États-Unis et acheter le Groenland, soit prendre le contrôle de tout le continent.

  • La concentration récente de plusieurs vaisseaux de la Navy en face du Venezuela, n’est-elle pas la première manifestation militaire de cette politique ?

  • Vos bateaux se sont, pour le moment, contentés de détruire des embarcations (voir la premières minute) accusées de transporter, avec le soutien du président Maduro, de la drogue. Une action contre des installations terrestres est-elle envisagée ?

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Déploiement naval et trafic de drogue

Vous qualifiez les « narcos » de « terroristes ». Certains juristes y voient une intention de justifier une intervention de vos forces militaires. La plupart des expériences passées, notamment au Mexique et en Colombie montrent que cela entraîne une augmentation des violations des droits humains et un risque élevé de corruption des forces armées.

  • Pourquoi en irait-il différemment dans votre cas ?

La nouvelle Stratégie de défense nationale du Pentagone

Des informations sur la Stratégie de défense nationale (NDS en anglais) de votre ministère ont commencé à apparaître au même moment.

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Les flux de drogue dans la région

Attirés par l’énorme marché états-unien - la rigueur m’empêche de dire « américain » puisque c’est, en fait, le nom de tout le continent - le trafic de drogue irrigue toute la région que j’ai baptisée, il y a très longtemps, Méditerranée des Amériques en français et Bassin des ouragans en espagnol et en anglais.

  • Considérez vous que Cuba, Nicaragua et Mexique participent au trafic de drogue?

  • Si oui, avez-vous l’intention d’y appliquer votre nouvelle politique régionale ?

    • Cela ne risque-t-il pas de nuire à l’aspiration de votre président de se voir attribuer un Prix Nobel de la Paix ?

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Réunion à Washington de vos 800 militaires les plus gradés

Le but de cette réunion donne lieu à bien des hypothèses sur une éventuelle réduction du nombre d’officiers supérieurs, une demande d’allégeance à la politique du Président, ou la volonté de leur insuffler un « esprit guerrier ». Mais il ne s’agit que de rumeurs.

Photo Timothy Snyder

L’historien Timothy Snyder craint que vous ne mettiez en danger les US en concentrant dans un même lieu tous ces responsables. Et s’il leur arrivait quelque chose ? God forbid !

  • Pourquoi seriez-vous à l’abri des conséquences de la double erreur de Hassan Nasrallah, l’ancien chef du Hezbollah libanais, qui a réuni tout son État-Major dans un même lieu après l’avoir annoncé publiquement, invitant Israël à tous les éliminer d’un seul coup ?

  • Et si vous pensez que c’est impossible à Washington, mieux protégé que Beyrouth, je me permets de vous demander si vous avez lu le roman 2034. Connu des lectrices et lecteurs de Myriades, écrit par deux militaires américains, il raconte comment, soudain, votre Navy se retrouve sans aucune communication ni la capacité d’en comprendre la cause. Une opération surprise menée par les dirigeants chinois grâce à une technologie que les États-Unis n’avaient pas vu venir… Et s’ils s’étaient trompés de 9 ans ?

Merci, Monsieur le Secrétaire de la guerre, pour l’attention que vous voudrez bien porter à ces quelques questions. Nous lirons toutes et tous vos réponses avec le plus grand intérêt.

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19.08.2025 à 09:41

Hiroshima, coeur et raison ≈073

Francis Pisani

Ou comment un film d’amour m’aide à mieux comprendre le Japon où j’ai vécu, et l’horrible histoire - qui dure - de deux bombes pas vraiment nécessaires.
Texte intégral (2097 mots)

Quoi de plus improbable qu’une liaison entre un islandais et une japonaise ? Quoi de plus fou qu’un vieil homme partant à l’autre bout du monde en quête de son amour de jeunesse ? Quoi de plus stimulant qu’un couple qui fait face à son passé écrit tout de travers pour aborder la mort avec un sourire ?

Les acteurs sont bons, les images sont belles, le scénario tient la route, le montage est superbe… Dépêchez-vous de rentrer pour aller voir le délicieux Touch - Nos étreintes passées du réalisateur islandais Baltasar Kormákur.

Le film : Touch - Nos étreintes passées

Ce coup de coeur est loin d’être anodin. Pour des raisons personnelles d’abord : l’âge et le sourire du héros, l’inévitable retour sur l’histoire de sa vie, et le Japon que je trimballe dans tout le corps avec une tendresse pas totalement explicable, légèrement coupable. Je l’ai abordé par les arts martiaux, une fascination pour le zen et j’y ai vécu un an, faisant l’effort de commencer à apprendre cette langue étrange, facile à prononcer, difficile à maîtriser, qui s’écrit en chinois.

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Touch (traduction du titre original, Snerting en islandais) fait partie de ces oeuvres dont je me garderai bien de dire qu’elles touchent à l’universel, notion dont je me méfie, mais qui nous permettent grâce à une histoire toute simple d’accéder à des moments ou des problèmes d’une importance planétaire et qui nous concernent. En l’occurrence la bombe lancée par les US sur Hiroshima en août 1945. Il y a 80 ans. Un fait que nous connaissons tous sans y accorder, il me semble, toute l’importance qu’il mérite et sans comprendre comment il pèse encore et toujours sur le monde d’aujourd’hui.

Le fait figure dans les livres d’histoire. Comme un instant plus que comme un tournant. Comme une façon, expéditive certes mais efficace, de terminer une guerre plus que comme le lancement d’une nouvelle ère dans laquelle nous vivons encore. Et le premier champignon suffit à occuper la plupart des esprits sans qu’il soit nécessaire d’insister sur le fait qu’il y en a eu deux. Nous avons bien vu quelques images des destructions, des morts et des survivants mutilés, sans trop de profondeur. Sans la durée. Sans la dimension des horreurs qui se diffusent pendant des décennies. Nous avons une rapide idée des faits, sans vraie conscience de la réalité.

C’est ce que Touch - Nos étreintes passées (complément de titre rajouté pour la version en français) réussit à faire en douceur et sans pitié, nous distille par petites touches tout au long du film sans que nous nous en rendions vraiment compte. Jusqu’à la fin amoureuse, délicate, implacable.

Mais pourquoi s’y attarder aujourd’hui ?

Deux bombes sans finalité militaire

Parce que ces deux bombes avaient pour objectif de marquer ce tournant dans l’histoire du monde invoqué plus haut.

Le Japon étant sur le point d’accepter sa défaite elles ne correspondaient à aucun impératif militaire. La seconde encore moins que la première.

Dans un horrible billard à trois bandes il s’agissait d’abord d’inviter Staline à ne pas trop rêver et surtout d’ouvrir à la face du monde entier une ère de domination américaine dangereuse à contester. Nous y sommes toujours.

Après l’échec de ses tentatives de séduction de Kim Jung-un lors de son premier mandat, Trump a clairement voulu montrer en essayant de détruire les installations nucléaires de l’Iran le 22 juin 2025 qu’on ne l’y reprendrait plus.

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Un projet Manhattan 2 pour l’IA

Je doute parfois de ces raccourcis un peu rapides et qui sonnent bien. Grâce au film Oppenheimer, même les plus jeunes savent aujourd’hui que nous devons la bombe au projet Manhattan. Bien montrés, les doutes et les regrets du savant, font ressentir à certains une sorte de compassion pour l’individu, presque pour l’idée dans son ensemble. Pour l’intention. Tout le contraire de Nos étreintes passées qui par l'histoire d’un couple nous permet d’entrevoir l’horreur dans sa durée.

Permettez-moi de noter, pour finir, que le développement massif de l’intelligence artificielle prôné par Washington et les TechBros de Silicon Valley vise précisément à relancer cette dynamique qui s’essouffle. Une vision qui a conduit Trump à lancer le 21 janvier 2025 - « dès [la] première journée complète de travail » de son deuxième mandat - le projet Stargate. 500 milliards de dollars sur 4 ans pour créer le plus gros réseau mondial de data centers équipés de millions de microprocesseurs fabriqués par Nvidia, l’entreprise la plus riche du moment. Tout ça sur le sol états-unien. Premier objectif : assurer la domination des US dans le domaine de l'intelligence artificielle.

Présenté par certains comme le « projet Manhattan pour l’IA », il est techniquement piloté par Sam Altman, patron de OpenAi, l’entreprise qui produit ChatGPT. Comme pour bien marquer le coup, il s’est installé dans les laboratoires de Los Alamos. Où travaillait l’équipe de Robert Oppenheimer…

Deux notes personnelles :

  • Je suis reconnaissant à Baltasar Kormákur et à son film dont l’histoire m’a permis de percevoir une dimension du Japon que j’étais incapable de nommer : la douleur inoubliable et toujours vivante, 8O ans plus tard, d’avoir servi de cobaye au passage à l’ère nucléaire et de domination états-unienne. Il me semble que son effort pour préserver tradition et nouveauté se comprend mieux à cette lumière. Le fait par exemple qu’on y parle peu l’anglais.

  • Je ne peux pas être favorable à une victoire du régime autoritaire chinois dans la guerre de l’intelligence artificielle. Mais la volonté d’utiliser cette technologie pour dominer la planète me terrifie d’autant plus que j’en perçois la puissance, même si elle vient des États-Unis. Sans y croire vraiment j’aime bien la proposition de Guillaume Moukala Same nous invitant, plutôt qu’à un autre projet Manhattan à créer « un GIEC de l’IA ».

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04.08.2025 à 15:31

Croisé trumpien dans un café parisien ≈072

Francis Pisani

Une rencontre inopinée que j’ai faite dans un café parisien peut nous aider à comprendre l’offensive idéologique des croisés de Trump. Ils multiplient actions et menaces. Attention !
Texte intégral (2104 mots)

Bonjour,

D’abord quelques excuses qui ont trop tardé et un geste de ma part pour celles et ceux qui ont la générosité de soutenir économiquement mon travail, bien réduit ces temps-ci. Je le reconnais.

  • Parmi toutes les raisons qui m’ont poussé à moins écrire il y a la sidération de l’évolution du monde depuis le retour de Trump à la Maison Blanche. Plutôt que de dire n’importe quoi ou la même chose que tout ce qui se publie j’ai préféré réfléchir. J’y reviens dans un instant.

  • Le geste, bien normal, est une pause dans le prélèvement de vos contributions jusqu’au 15 septembre. Cela ne veut pas dire que je n’écrirai pas… seulement que rien ne vous sera débité. Profitez en pour boire un coup, prendre un café ou vous offrir une glace à notre santé à tou.te.s.

Tarifs douaniers, déportations d’immigrés, mise en coupe libre des parcs naturels, lutte contre juges, médias et universités, soutien à l’horreur contre Gaza, méga bombes sur l’Iran, j’en passe et des pires, nos médias sont plein de ces décisions, de ces nouvelles balancées à un rythme conçu pour nous hypnotiser, pour nous assommer. Qu’il s’agisse d’économie, de libertés, de menaces contre la démocratie, d’environnement ou de déni de science, chacune compte et mérite d’être suivie. Mais l’ensemble cache une dimension plus profonde et plus pernicieuse : la guerre idéologique entreprise par Trump, son entourage et ses missionnaires.

J’en ai fait l’expérience directe en juin dernier dans un café de la rue Daguerre dans le 14ème parisien.

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Les jolis côtés de ma vie en quelques minutes

Nous sommes assis avec deux amis récents, curieux d’en savoir plus sur mon parcours légèrement hors norme. Plutôt en forme ce jour là, j’ai envie de les intéresser et j’y vais franco du récit de mon année 1968 : offensive du têt à Saigon, mai à Paris, août à Prague, novembre dans l’Alabama pour les élections américaines et, décembre à La Havane où je vivrai pendant deux ans grâce à des traductions et à des cours de judo.

Suit mon intérêt pour les révolutions en Amérique centrale. Le fait qu’à l’époque j’y crois, à Fidel Castro comme aux Sandinistes avant de passer de la politique qui ne change pas grand chose aux possibilités qu’ouvrent la technologie. Installation dans la baie de San Francisco, tour du monde de l’innovation, travail sur les villes, notamment intelligentes. Mon inquiétude face à Trump et sa manipulation, entre autres, de la puissance, de la haine et de la peur. La totale. Dans la bonne humeur.

Plaisir de dire mon envie directrice de voir le monde changer, de tenter de comprendre sur le terrain tout ce qui peut y contribuer, d’affirmer mes positions de gauche devant de possibles amis en espérant qu’ils y soient sensibles et que cela nous permette d’aller plus loin. Mais l’heure tourne et je dois finir par me lever.

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Croisé à l’attaque

C’est ce juste à ce moment qu’un client assis à la table d’à côté et dont j’avais remarqué qu’il avait délaissé sa lecture pour mieux nous écouter - j’ai même eu l’infantilisme de croire qu’il s’intéressait à mon récit - interrompt nos adieux avec les mots suivants prononcés dans un français parfait enluminé d’un délicieux accent américain : « Vos histoires c’est fini. J’ai voté trois fois pour Donald Trump, pas parce que j’avais peur mais parce que je suis chrétien et qu’il défend nos valeurs. Et d’ailleurs c’est pas la peine d’essayer de revenir aux États-Unis, le FBI a sûrement toutes les informations sur vous et il ne vous laissera pas rentrer ».

Pas vraiment d’envie de me convaincre mais recours évident à la menace. Dans un café parisien. Et moi, pris dans les joliesses de mon discours, pressé par le retard à mon prochain rendez-vous, je ne trouve rien de plus malin à lui dire que : « Je me retrouverai ainsi dans la même situation qu’Oscar Arias, ancien président du Costa-Rica et prix Nobel de la paix à qui votre gouvernement a retiré son visa. Une compagnie qui m’honore ».

Il reste coi.

Je quitte la scène, plutôt content de ma répartie…

Mais il me faut quelques minutes, alors que je m’éloigne, pour comprendre mon ridicule, mon incapacité de résister au mot d’esprit facile plutôt que de réagir à l’offensive idéologique. Car c’est de cela qu’il s’agit, et c’est à cela que nous devons nous préparer, contre quoi nous devons lutter.

Les diplomates s’en mêlent

Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, estime que l’Europe est en train de devenir « trumpienne », que les idées du magnat de l’immobilier gagnent du terrain.

Nous aurions tort de les prendre à la légère.

Elles s’appuient sur une doctrine baptisée « black enlightment » ou « Lumières [en référence au Siècle des…] noires » dont vous trouverez les principales références sur le site du Grand Continent, notamment cet article intitulé Atlas de la pensée néoréactionnaire.

Outre les bénévoles, comme celui que j’ai rencontré, l’offensive déploie ses croisés.

J.D. Vance a donné le ton lors de son fameux discours de Munich. Les sbires du département d’État prennent la relève systématiquement comme le montre un article du Monde au titre révélateur : « Les envoyés très spéciaux de la diplomatie américaine pour « évangéliser » l’Europe ». A la recherche « d’alliés civilisationnels » deux jeunes diplomates du Département d’État sillonnent le continent et multiplient les pressions.

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En Grande Bretagne ils rencontrent le plus puissant lobby antiavortement. En Irlande ils menacent de retirer les visas d’accès aux États-Unis aux fonctionnaires qui appliqueraient le Digital Services Act (DSA) mis en place par l’Union européenne, en 2023, afin de forcer les géants du Web à réguler leurs contenus.

En France, qu’ils semblent avoir comparé à la Corée du Nord, ils protestent contre l’atteinte à la liberté d’expression que représente, selon eux, la condamnation de Marine Le Pen pour détournement de fonds publics et rencontrent des cadres du parti (mais pas les deux principaux dirigeants). Selon Pierre Haski, éditorialiste de France Inter et président du conseil d’administration de Reporters sans frontières qui les a reçus « Leur démarche était clairement idéologique ».

A nous de comprendre qu’il s’agit d’une offensive en bonne et due forme… et d’y répondre. Le mépris ou les mots d’esprit, comme celui avec lequel j’ai cru m’en tirer, ne feront pas l’affaire.

A bientôt…

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22.06.2025 à 19:36

Iran, Israël, US : escalade, enlisement ou trou noir ? ≈071

Francis Pisani

Ne nous attardons pas trop sur les détails factuels. Quelle est la dynamique dans laquelle nous entraînent les actions militaires de Netanyahou et de Trump contre le régime des ayatollahs ?
Texte intégral (2260 mots)

Comme vous, peut-être, comme beaucoup, j’ai passé plusieurs semaines sidéré par la montée visible, inéluctable du recours à la force, à la violence, à la destruction systématique au cours des derniers mois.

Par la dynamique enclenchée en différents endroits de la planète à l’intérieur de multiples pays comme dans les relations internationales.

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Par son succès apparent et sa capacité à faire tâche d’huile.

Chacun avec ses raisons, parfois ses prétextes, Poutine et Netanyahou mènent la danse. Trump les suit tous les deux et, de Kagame (Rwanda) à Modi, Xi et Erdogan, pour ne mentionner que les plus visibles, un nombre croissant de dirigeants et de mouvements politiques nous entrainent dans une dynamique plus dangereuse encore qu’il ne semble. De plus en plus éloignée du droit.

Commençons par l’actualité de ce 22 juin 2025.

Simulation par la NASA de ce que pourrait représenter le plongeon dans un trou noir. Pour la vidéo, tapez sur votre moteur de recherche : black hole simulation nasa

« Escalade » ?

« Escalade » est un des termes les plus couramment employés pour décrire les évènements de ces neuf derniers jours.

Indiquant un mouvement vers le haut, il donne une tonalité presque positive à la surenchère combinée de Jerusalem et de Washington que personne, en tous cas aujourd’hui, ne semble pouvoir contenir.

  • L’appareil sécuritaire israélien fonctionne, grâce à la maîtrise de sa technologie, à un niveau dont la plupart de ses ennemis n’a pas la moindre notion. Nous l’avons vu à Gaza. De plus, les pratiques et déclarations du Hezbollah que Jerusalem a su tourner, chaque fois à son avantage, l'ont montré de façon limpide. C’est plus surprenant dans le cas de l’Iran mais, quelque soit sa sophistication dans le nucléaire (dont on n’est pas certain qu’elle soit aussi avancée que le prétendent Netanyahou et Trump), elle n’a rien à voir avec celle des technologies de l’heure : drones et intelligence artificielle. Le régime paye son obstination dans ce domaine en même temps que le rejet répandu de son fondamentalisme religieux intolérant et répressif.

  • Un suivi attentif de l’évolution d’Israël et de sa façon de mener ses guerres depuis l’attaque terroriste menée par le Hamas le 7 octobre 2023 montre que le recours massif et sans états d'âme à la force, à la destruction et aux massacres paye (à court terme en tous cas). Il est trop tôt pour dire si le programme nucléaire iranien est détruit pour toujours et si le régime tombera. Dans un cas comme dans l’autre, les doutes (de nature différente) sont permis. Mais il est clair, à court terme en tous cas, que le “patron” d’Israël depuis trois décennies peut fêter son triomphe.

  • Reconnaissons-le… en précisant que cela risque de se révéler très grave pour le reste de la planète et dans le long terme. Ce qui compte maintenant c’est d’évaluer la dynamique dans laquelle ils ont engagé le Moyen Orient et le reste du monde.

« Escalade » ne permet pas a elle seule de comprendre la logique à l’oeuvre.

« Quagmire » (bourbier) ou « black hole » (trou noir)?

Lundi dernier, en écoutant un podcast de The Economist sur la situation au Moyen Orient, j’ai entendu revenir, dans les dernières minutes, le mot « quagmire » (bourbier). A peine prononcé par un des experts il était repris par d’autres. Je le prends comme un signal d’alerte.

Car « quagmire » a une longue histoire, en tous cas depuis la guerre américaine contre le Vietnam rappelle le site PoliticalDictionary.com pour souligner que Washington y avait mis les pieds peu à peu. Certains auteurs en ont même fait une théorie pour dire que l'implication s’était faite « par inadvertance » précise Wikipedia en anglais. Une façon de se défendre en affirmant que les intentions n’étaient pas mauvaises, qu'il s’agissait d’une « tragédie sans méchants », que le Washington d’alors avait les meilleures intentions du monde.

Le même terme a été utilisé pour qualifier l’intervention lancée par Bush contre l’Iraq en 2003.

Reprenant l’image, Max Boot écrivait en 2019 dans le Washington Post que « Une guerre avec l’Iran serait la mère de tous les bourbiers » en référence à la fameuse phrase de Saddam Hussein annonçant au moment de s’attaquer à Koweit « la mère de toutes les batailles » et dont on sait comment elle s’est terminée pour lui.

Même l’enlisement pourrait se révéler une illusion.

Début septembre 2003, 5 mois après le début de l’intervention américaine lancée par Bush contre l’Iraq, un ancien militaire américain trouvait trop optimiste la notion de bourbier. Il s’agit plutôt, écrivait-il, sur le site du think tank Foreign Policy in Focus, d’un « black hole », au sens astronomique du terme, un trou noir; « un voyage à sens unique dans un « tunnel » avec une force de gravité écrasante dans lequel même la lumière se perd ». Image radicale mais, si j’ose dire, lumineuse : une fois qu’on met le doigt dedans on n’en sort plus.

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Comment aborder les mutations en cours ?

Aucun conseil à donner, bien sûr, mais permettez-moi ces quelques réflexions :

  • Chacun.e d’entre nous tend à s’inquiéter, qui des menaces contre l’environnement, qui des dangers de l’intelligence artificielle, qui de la crise économique probable, qui des bouleversements culturels ou géopolitiques. Leurs interactions semblent ouvrir une période d’authentique mutation. C’est peut-être dans ce sens que nous devons essayer de penser et d’agir.

  • Les tristes sires (« no King » disent les manifestants américains) mentionnés plus haut montrent chacun, mais de façon implacablement similaire, que leur mépris du droit vaut aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Ils nous enfoncent dans une période dominée par la logique de la haine, de la violence et de la puissance. Nous pouvons nous y opposer en misant sur la force des relations entre celles et ceux qui agissent en différents lieux, à différents niveaux.

Dépêchons-nous de profiter de la liberté d’expression et du droit de vote dont nous disposons pour condamner, voire punir, le manque de courage de nos dirigeants Européens.

  • Que le régime des ayatollahs soit indéfendable ne veut pas dire qu’on a le droit, qu’il soit avisé, de faire ou de laisser tomber sur lui le « Marteau de Minuit » (nom de l’opération lancée par le Pentagone).

  • Et quelle ironie destructrice. En même temps, et je choisis mes mots, qu’ils donnaient crédit à l’apparente possibilité de négociation alors que Trump préparait ses frappes, nos dirigeants se sont montrés victimes du biais cognitif bien connu sous le nom de « loi de l’instrument », selon laquelle qui possède un marteau a tendance à tout voir comme un clou !

  • Et il y a plus grave. Notre tolérance avec les guerres d’Israël choque un grand nombre d’autres pays et forces de la planète - généralement concentrées au sud - ceux que l’Amérique de Trump expulse, bannit ou cherche à détruire… et que la Chine courtise.

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07.05.2025 à 08:59

Allô « Résilience », nous avons un problème… ≈070

Francis Pisani

Nous vivons une époque de changements accélérés et sommes décidés à y faire face. Super ! mais insuffisant. Quelques éléments pour mieux poser le problème.
Texte intégral (1850 mots)

Bonjour,

Le mot « résilience » sonne bien. Un peu trop peut-être. Nous tendons à lui accorder plus de vertus qu’il n’en possède et l’usage abusif que nous en faisons risque de nous faire croire, quand nous l’adoptons, qu’il nous aide à bien poser un problème qu’en fait nous ne faisons que repousser sans nous donner une chance de bien l’aborder.

Quel problème ?

Le plus important peut-être de notre époque : comment faire face aux exigences de changements qui émergent et s’amoncellent. Comment ne pas seulement résister, voire même s’adapter à ce qui s’annonce, à ce qui nous arrive.

Une question trop souvent mal posée.

« Nous ne sommes pas arrivés là où nous sommes grâce à la notion de résilience » […], elle « étouffe les mécanismes de croissance et d'évolution » écrit l’économiste Nassim Nicholas Tayeb dans son livre Antifragile. Ce professeur à l’Université Polytechnique de New York est aussi l’auteur de la théorie du cygne noir qui traite des « événements imprévus à grandes conséquences et [de] leur rôle dominant dans l'histoire ». Exactement ce qui nous intéresse aujourd'hui.

Mais de quoi parlons-nous?

L’art japonais du kintsugi consiste à réparer une céramique ébréchée ou cassée à l’aide laque et de poudre d’or pour l’utiliser à nouveau. Exposition Entre art et résilience. Maison du Japon à Paris. https://www.mcjp.fr/fr/kintsugi-entre-art-et-resilience

Résistance, résilience, adaptabilité

« La résilience est la capacité d’un système à revenir à son état initial après avoir été perturbé, » explique le site Géoconfluences (Ressources de géographie pour les enseignants). « De façon plus précise, l’UNISDR (United Nations International Strategy for Disaster Reduction) définit la résilience comme « la capacité d’un système, une communauté ou une société exposée aux risques, de résister, d’absorber, d’accueillir et de corriger les effets d’un danger (...), notamment par la préservation et la restauration de ses structures essentielles et de ses fonctions de base ».

Un progrès quand on se préoccupe de changement dans la mesure où ce terme se propose de dépasser les limites de la résistance qui cherche, par des travaux de correction, comme une digue, à s’opposer à l’aléa, tandis que la résilience vise à en réduire au maximum les effets. « La résistance prétend éliminer les risques en éliminant les aléas, la résilience admet que ce n’est pas possible; […] Elle reconnaît que le dommage n’est plus lié à une relation entre deux facteurs, comme entre aléa et vulnérabilité, mais à un ensemble de facteurs en interaction, à un système. »

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L’intérêt principal de cette précision est, à mes yeux, d’introduire une dynamique, une évolution dans la façon de se préparer aux perturbations, aux menaces, aux bouleversements. Elle pose un début de gradation dans la stratégie envisageable au lieu d’enfermer dans une unique acception, d’autant moins utile qu’elle est utilisée à toutes les sauces.

Et maintenant que nous sommes lancés, nous n’avons aucune raison de nous arrêter là. Je parie que vous avez pensé à ce troisième terme fort utile: « adaptabilité ».

Nous sommes enfin à notre aise. Il s’agit tout simplement de la faculté de s’adapter ou, comme le propose le site Indeed (moteur pour l’offre et la recherche d’emplois), de la « compétence comportementale qui vous permet d'adopter et d'accepter des évolutions ou changements de façon rapide ».

Mais comment s’y retrouver avec ces trois notions : résistance, résilience, adaptabilité?

Pour m’en sortir j’ai demandé au chat de Mistral.ai de me simplifier tout cela. Voici sa réponse:

« En résumé, la résistance concerne la capacité à supporter des pressions sans changer, la résilience concerne la capacité à se remettre d'un choc, et l'adaptabilité concerne la capacité à changer et à s'ajuster à de nouvelles conditions. »

Content.e.?

Pas moi.

La dynamique est enclenchée mais ne s’arrête pas là. Nous sommes toujours dans la réaction.

Vers une théorie quantique de l’histoire ?

Ce qui manque?

L’anticipation d’un changement plus profond, d’une éventuelle mutation ou, mieux encore, d’une conception non-linéaire de l’histoire susceptible de se développer dans de multiples directions.

Bizarre? A première vue, bien sûr. Mais le temps est venu de prêter attention à ce qui se présente comme une « théorie quantique de l’histoire » proposée par le philosophe Slovène Slavoj ZIzek. Une approche qui s’appuie sur la physique la plus avancée et rejoint le taoïsme le plus ancien.

La « direction » de l’histoire n’est pas déterminable. Elle peut avancer, reculer ou faire un pas de côté résume Nathan Gardels dans Noéma Magazine.

C’est, peut-être, cela que nous devons comprendre.

J’y reviens aussi vite que je peux.

Plus que jamais vos commentaires, suggestions et critiques sont les bienvenus.

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02.04.2025 à 08:25

Tout casser, tout brûler, le « brokenism » pro Trump ≈069

Francis Pisani

Sur la violence qui permet à Trump de satisfaire son électorat et l’origine du terme qui l’explique...
Texte intégral (2083 mots)

Xi, Poutine et Trump ont en commun de vouloir «renverser la table», a déclaré Pierre Haski lors de sa récente intervention sur Hors Norme.

Image forte et d’autant plus belle que paradoxale.

Ils s’attaquent tous les trois à l’ordre international établi à l’issue de la deuxième guerre mondiale sous l’égide des US. On le savait du russe et du chinois dont on comprend facilement qu’ils s’en considèrent les victimes. La surprise tient au fait que Trump les rejoigne au motif que cet ordre ne lui convient plus.

Qu’il s’agisse de son besoin de simplicité, de sa sympathie pour les dirigeants autoritaires ou de son hypothétique espoir de séparer les deux autres, les tentatives d’explications les plus courantes me semblent insuffisantes.

Suivons le Klash des mots…

Brokenism-MuskChainsaw©EricLee-NYT https://www.nytimes.com/2025/02/21/us/politics/elon-musk-doge-cpac-chainsaw.html


De quelle table parlons nous? Échecs, go, poker… ou golf?

Les médias anglo-saxons parlent plus volontiers de renverser l’échiquier «overturn the chessboard». Une image que Poutine peut comprendre mais pas Xi, formé au go, ni le maître de Mar-a-Lago qui ne brille qu’au golf…

Il a pourtant dit à Zelensky qu’il n’avait pas toutes les «cartes».

Songeait-il au poker? Possible pour un homme de sa génération et de son style. Mais toujours avec son pistolet sur la table.

Dialogue vraiment difficile qu’il pourrait croire régler en renversant cette dernière, quel que soit le jeu qui s’y joue.

Mais j’ai du mal à imaginer qu’il veuille vraiment «du passé, faire table rase», comme le promettait l’Internationale, cette rengaine que Xi et Putin chantonnent depuis leur plus tendre enfance et à laquelle tout indique qu’ils ont renoncé.

Du bluff tout ça? En partie, comme toujours, mais la référence à la brutalité est omniprésente dans le jeu de Trump, plus présente encore dans sa politique interne.

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Politique intérieure

Il est courant pour les autocrates (et pas que) de mener des politiques apparemment contre productives, quand on les observe de l’étranger, mais sources de gains en politique intérieure, celle qui compte vraiment.

Or les sondages indiquent que 90% des Républicains sont contents des premières actions de leur président qui traite les autres par le mépris, la menace et parfois même la terreur sans la moindre envie de les séduire.

Début de piste?

J’en ai trouve une dans un débat organisé par le New York Times entre ses quatre chroniqueurs les plus conservateurs invités à répondre à la question : «Pourquoi tant de républicains apprécient-ils la direction que Trump donne au pays?»

On y trouve un peu de tout, l’immigration, le fossé grandissant entre parti démocrate et travailleurs, les méfaits du wokisme intolérant, la haine des élites ou le ressentiment généralisé.

Mais une explication se détache, formulée par David Brooks : «C'est l'idée que tout est cassé et qu'il faut tout brûler».

Brokenism

Il la prend dans un début de réflexion théorique formulée voici deux ans sur Tablet.com un «a Jewish magazine about the world» par sa directrice, la new yorkaise Alana Newhouse.

Sous le titre « Brokenism » («broken» veut dire cassé) , impossible à traduire, elle proposait une vision de la situation américaine selon laquelle « Le vrai débat aujourd'hui n'est pas entre la gauche et la droite. Il est entre ceux qui s'investissent dans nos institutions actuelles et ceux qui veulent en construire de nouvelles. »

En clair :

  • Les «brokenists», [celles et ceux qui se retrouvent dans cette approche] pensent que nos institutions actuelles, nos élites, notre vie intellectuelle et culturelle et la qualité des services dont beaucoup d'entre nous dépendent ont été vidées de leur substance. Pour eux, l'establishment américain, au lieu d'être une force de stabilité, est un enchevêtrement obèse et corrompu de pouvoirs fédéraux et d'entreprises qui menacent d'étouffer le pays tout entier.»

  • «Les brokenists viennent de tous les horizons de l'échiquier politique. Ils ne sont pas d'accord entre eux sur les types de programmes, d'institutions et de cultures qu'ils souhaitent voir prévaloir en Amérique. Ce sur quoi ils s'accordent - et c’est plus important que tout le reste - c'est que ce qui fonctionnait auparavant ne fonctionne plus pour un nombre suffisant de personnes.»

Laissez un commentaire.

Pour illustrer son propos elle les oppose aux «statu-quoïstes», parmi lesquels elle range aussi bien Alexandria Ocasio-Cortez, la jeune star latina et démocrate, que les Républicains opposés à Trump, comme Liz Cheney. Elon Musk et le célèbre investisseur Marc Andreessen sont des brokenists (que Deepl n’hésite pas à traduire par « cassandres »… formé à partir du mot « casser », ironie de la traduction automatique). Elle leur associe un peu vite Bernie Sanders qui ne me semble appartenir à aucun de ses deux groupes, lui qui n’a jamais confondu droite et gauche.

Je limite ici la nécessaire approche critique de la vision proposée. Il suffit, ici, d’enregistrer qu’elle existe.

« Tout casser pour que… »

Brutal. Limpide. Excellent pour la comm et manifestement simpliste, le terme « brokenism » appelle à la main mise sur la société américaine de la poignée de milliardaires réunis dans le bureau ovale. Comme me l’a fait remarquer l’ami Jacques Rosselin, il masque bien leur entreprise de destruction de l’État et tout ce qui est « bien commun ». Mais on les voit mal s’en prendre au système lui-même, l’hyper-capitalisme d'aujourd'hui.

Le terme rappelle, en fait, le doux Guépard de Lampedusa.

La violence en plus.

En passant de « tout changer pour que rien ne change » à « tout casser »… avec la même intention, il fait ressortir ce qui menace de devenir la caractéristique du régime Trump : la violence.

Symbolisée par la tronçonneuse de Musk, nous pouvons comprendre qu’elle détruise beaucoup tout en doutant qu’elle serve à trancher la branche sur laquelle ces messieurs sont - ou se croient? - bien assis.

Renverser la table autour de laquelle ils devraient causer sans scier la branche sur laquelle ils posent leurs fesses… n’est-ce pas là le défi des trumpists jouant aux brokenists?…

PS-Ce post est également publié sur Aquarius.news

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20.03.2025 à 17:59

Guerre à « guerre » ≈068

Francis Pisani

Parlons Klash, nouvelle chronique sur la guerre des mots et des idées en collaboration avec le nouveau site Aquarius.news consacré à la défense, à l’Europe et à l’innovation.
Texte intégral (1759 mots)

Bonjour,

Un peu de nouveauté…

J’ajoute, à partir d’aujourd’hui, une rubrique consacrée à la guerre des mots et des idées : « Parlons Klash ».

Outre Myriades, elle apparaît aussi sur le nouveau site Aquarius.news nouveau media dédié à l’innovation civile au service de la défense et de la protection des citoyens. Une entreprise résolument européenne.

Voici comment je l’y présente:

Bonjour et bienvenue sur un champ de bataille où on perd, parfois, la vie et, trop souvent, la tête : la guerre des mots.

Mais attention : « Abandonnez toute certitude, vous qui entrez ici ».

On ne se baigne jamais deux fois dans le même mot. A nous d’en explorer la plexité (j’y reviendrai), les connexions, les réseaux de sens qu’anciens et nouveaux peuvent ouvrir, de s’y balader, d’en titiller les confins.

En bref, il faut se battre avec les mots, contre, pour et sans eux (ça arrive même aux clavitifs).

Parlons Klash!

« Guerre » ne veut plus rien dire

Chez nous, en Ukraine, la guerre est là.

A Varsovie, Berlin, Stockholm ou Chisinau, le mot est sur bien des bouches et dans bien des têtes. Elle guette, elle est proche, présente même.

Mais le mot n’a plus de sens. L’utiliser ne fait qu’augmenter la confusion, le brouillard qui l’accompagne toujours dirait-on en anglais (fog of war).

Le mot - pas sa réalité - ne veut plus rien dire.

Larousse le définit comme une « Lutte armée entre États »… « considérée comme un phénomène historique et social (s'oppose à paix) » précise Le Robert.

Ceux qui la font, Poutine, Netanyahou et plein d'autres, se gardent bien d’utiliser le terme qui les obligerait à respecter les règles du droit international.

Qui la déclare - George Bush contre la terreur et Macron contre la COVID - s’en prend à des problèmes que la guerre ne saurait résoudre et qu’on ne peut considérer comme réglés. « Une guerre peut prendre fin lorsqu'il y a reddition et capitulation de l'État vaincu » explique le site officiel Vie Publique.

L’Ukraine et la Russie sont donc bien « en guerre », même si l’agresseur ne le reconnaît pas. Destructions et victimes sont là pour en porter l’horrible témoignage. Mais l’invasion russe reste, officiellement, une « opération spéciale ».

Interrogez votre IA ou votre moteur de recherche préféré et vous verrez qu’à part trois conflits non conclus par des traités de paix, le monde ne connaît pas de guerre officielle en ce moment. Et pourtant, le nombre de conflits armés en cours s’élève à près de 60 pour le Peace Research Institute d’Oslo, à 110 selon la Geneva Academy.

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Une piste : « conflagration »

Le Figaro nous donne une belle et courte histoire de la vie française du mot « conflagration ».

  • Désignant au départ - en 1690 - un « incendie de ville, le terme s’applique aujourd’hui à un « Conflit international de grande envergure ».

  • L’évolution s’explique par l’origine latine du terme. « Flagrare » veut dire brûler. Accompagné du préfixe con (ensemble) il indique plusieurs éléments brûlant ensemble.

Et c’est là que, pour moi, con-flagration prend toute sa force.

« Guerre » a l’énorme défaut d’être strictement binaire. Il y a, ou il n’y a pas, on est, ou on n’est pas en « guerre ». Or il s’agit toujours de dynamiques complexes dont on espère rendre compte en les disant « hybrides » ce qui ne fait guère avancer le schmilblick (un autre terme sur lequel je pourrais revenir…).

Reste l’adjectif. On peut dire d’une situation et, avec encore plus de pertinence, d’une dynamique, qu’elle est « conflagrationnelle ».

Qui se refuse à dire que l’Europe est déjà en « guerre » aura du mal à nier qu’elle vit une situation « conflagrationnelle ».

Ça suffit pour se préparer, pour se mettre au travail comme Aquarius.news nous y invite.

Maintenant.

Pauvre Tolstoï

Mais, implacable logique, le mot « paix » auquel on aspire dans toute situation « conflagrationnelle » est aussi peu utilisable et, peut-être, encore plus mensonger que « guerre ». Pauvre Tolstoï !

Diplomates et politiciens s’en gargarisent.

Dès qu’ils brandissent le terme nous savons qu’ils se et nous trompent.

Shooté aux réalités alternatives Trump la promet. Moquette.

Je vois mal une figure responsable promettant de « déflagrer » la zone entre la Russie et l’Europe, mais aussi le Moyen Orient, les mers de la Chine du sud, le Myanmar, le Soudan etc.

Peu vraisemblable… mais que ce serait bon d’entendre parler Klash…

Allez vite y faire un tour sur Aquarius.news et... abonnez-vous.

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02.03.2025 à 09:46

Dire NON! comme Zelensky ≈067

Francis Pisani

Il est peut-être tombé dans un piège à la Maison Blanche. Mais sa façon d’en sortir nous offre un exemple de ce qui manque le plus à nos dirigeants : courage, éthique et dignité. Ça nous concerne.
Texte intégral (1110 mots)

Bonjour,

Difficile de s’y retrouver dans cette actualité secouée par une stratégie trumpienne fondée sur la la menace, le chantage, la peur qu’elles suscitent, sa gueule irascible, ses mensonges assassins.

Piégés par la confusion, minés par des années d’impuissance face à ce monde que nous voyons se détruire sans trouver comment l’améliorer, nous avons, à des degrés variables, tendance à nous réfugier dans le déni, la recherche d’un refuge loin de toute hypothèse nucléaire, ou la déprime.

Arrêtons.

Point n’est besoin d’avoir une réponse claire, de savoir quoi faire et avec qui.

Commençons par dire : NON! pour inverser la dynamique.

Comme l’a fait Zelensky dans le bureau ovale, au coeur de la Maison Blanche, à la face de Trump, au nez de Vance l’idéologue provocateur d’un président déstabilisé par la fermeté de son interlocuteur ukrainien qu’il pensait manipuler comme une marionnette.

Quel courage. Quel force. Et quelle intelligence.

Sa marge de manoeuvre étant proche de zéro il a joué la carte de la dignité contre celle du mépris.

En disant simplement NON!.

Position morale qui ne règle pas tout, mais bon début dont nous avions le plus grand besoin.

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Commençons par dire : NON!

NON! est le premier mot de toute rébellion comme de toute innovation.

  • Galilée n’a pas commencé par affirmer : « Et pourtant elle tourne ». Tout a commencé quand il s’est convaincu du fait que, NON! le soleil ne tourne pas autour de la terre.

  • Les colons de Boston on dit NON!, en 1773, aux impôts exigés par le roi d’Angleterre, avant de participer, trois ans plus tard, à la déclaration d’indépendance des États-Unis.

  • De Gaulle a dit NON! au renoncement de Pétain avant d’organiser la participation des Français à leur libération.

  • Steve Jobs a dit NON! aux ordinateurs tristes et compliqués avant de lancer le Mac.

  • C’est en disant haut, fort et publiquement NON! que les femmes ont fait reculer le harcèlement sexuel.

  • etc., etc., etc.

Paradoxalement, dire NON! c’est prendre position contre le nihilisme, au sens où Nietzsche l’entend, c’est affirmer ses valeurs, s’affirmer face à l’impuissance.

Deux précautions malgré tout :

  • Tous les « NON! » n’ont pas le même sens… Le fait de protester, de refuser, de s’opposer m’est généralement sympathique. Mais il faut faire attention à ceux qui dévient le terme, pour protester contre les vaccinations par exemple.

  • Dire NON! ne suffit jamais. Il faut agir après, proposer, dialoguer… Sur de meilleures bases quand on a d’abord fait état de sa capacité et de sa volonté de refuser l’inacceptable.

    Laissez un commentaire.

Le NON! de Zelensky l’a-t-il affaibli ?

Certains analystes estiment que le président ukrainien est tombé dans un piège, qu’il n’a plus d’alternative et qu’il est maintenant condamné. En gros, qu’il a commis une erreur.

Le dialogue entre Trump et Poutine lui avait fermé toutes les portes.

Zelensky a pris des risques pour son pays et pour sa vie.

Mais son NON! a donné une chance aux dirigeants européens de se ressaisir plus vite qu'ils n'auraient souhaités.

Il nous a donné l’exemple.

Que pouvons-nous en apprendre ?

Adopter une position morale dans une situation critique peut sembler inutile.

C’est pourtant ce dont nous avons le plus besoin, ce qu’aucun autre dirigeant ne nous propose.

Tant de choses nous heurtent. Le sentiment d’impuissance nous bride. Qu’il s’agisse de la lutte contre la crise climatique, des attaques au Kärcher contre la biodiversité, de la protection sociale, de la fin du mois, de l’éducation des enfants ou de la réglementation des grandes fortunes ou de la BigTech.

Et nous avons tendance à repousser l’action faute de savoir quoi faire, ou d’y croire.

Commençons par un tout petit mot qui sort des tripes, que nous ne sommes pas seul.e.s à hurler et qui commence à nous engager.

Commençons par dire NON! à tout ce qui nous écoeure, nous dégoûte, nous scandalise, nous menace.

Et mettons nous à l’oeuvre.

Merci Monsieur le Président de l’Ukraine.

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21.02.2025 à 12:37

Président, et si vous alliez à Pékin lundi ? ≈066

Francis Pisani

Et si Macron avait l’audace de rendre visite lundi à Xi plutôt qu’à Trump ? Cette courte note qui lui est publiquement adressée explique ce que nous pourrions tous y gagner.
Texte intégral (2144 mots)

URGENT

Monsieur le Président,

Si vous voulez être écouté, ça n’est pas à Washington qu’il faut aller lundi, mais à Beijing.

Reprenant une formule chère aux innovateurs et aux startups que vous aimez je vous dis : « Et si… » vous aviez l’audace de renverser la table à votre tour ?

L’hypothèse : Si vous voulez qu’Europe et Ukraine figurent à la table des négociations Trump-Poutine, qu’elles aient une chance de participer aux décisions concernant leur futur, rendez visite à Xi (il trouvera sûrement un créneau dans son agenda).

Series: Nixon White House Photographs

Pourquoi ?

  • Parce que vous n’êtes pas assez fort pour faire bouger Trump en le suivant. Vous n’y gagnerez que mépris ;

  • Parce qu’il vous respectera si vous lui donnez la preuve que vous avez compris sa vision stratégique ;

  • Parce que vous pouvez négocier avec Xi sur des bases d’intérêts mutuels bien compris et donc en tirer quelque chose et marquer l’opinion mondiale avec un geste fort.

Détourner le chaos avec une poignée de main… Quoi de plus élégant ?

Songez à celle de Nixon et Mao en 1972. Et si la tête de ce président là ne vous reviens pas, pensez à l’impact de Kissinger sur son époque.

Thanks for reading Myriades \ Francis Pisani! This post is public so feel free to share it.

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Ne regardez pas le doigt qui cache la lune

« Le deal pour les nuls », selon Trump, consiste à frapper fort, dérouter ses interlocuteurs, avant de se mettre à table.

Ses injures contre Zelensky n’en sont que la manifestation la plus récente, la plus ridicule si elle n’était des plus dangereuses quand on sait la façon dont Poutine règle leur sort à tous ceux qui le gênent un peu trop dès qu’ils sont moins protégés.

Comme les ingénieurs du chaos qui misent sur l’émotion pour masquer la vérité, ou comme les pickpockets qui vous bousculent d’un côté pendant qu’un acolyte vous vole de l’autre Trump vous (nous) choque pour s’assurer que nous n’aborderez que trop tard la seule question qui compte pour lui : l’affrontement Chine-États-Unis.

L’émotion est à son maximum. Nous ne pensons qu’au scandale et à la Russie oubliant ainsi qu’elle n’est qu’une puissance de deuxième ordre au niveau planétaire, malgré son arsenal nucléaire. Question qui pourrait être vite réglée dans les mois qui viennent par un nouvel accord entre Washington et Moscou.

En clair, et dans un premier temps, Trump est disposé à faire tous les cadeaux que Poutine lui demande… mais pas seulement parce que l’homme lui est sympathique, ni même parce qu’il est intéressé par les métaux stratégiques.

Tout cela est vrai, mais pas déterminant.

« Et si… » l’offre véritable de Trump à Poutine était de le sortir du piège géostratégique dans lequel il s’est lui-même jeté en envahissant l’Ukraine sans prévoir qu’elle résisterait.

« Et si… » dans ce billard à trois bandes, Trump cherchait à séparer la Russie de la Chine ?

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Eurasie + Afrique : un Yalta gargantuesque… à 2

Maintenant que ses visions impériales pour le continent américain et le Groenland sont claires, Trump pourrait bien négocier le sort du reste de la planète : l’Europe, l’Asie et même l’Afrique. Aucune raison de se limiter si tout le monde marche et que Poutine est complice… pour de bonnes raisons.

Revenons à la surprise ukrainienne en février 2022 quand l’armée russe a échoué devant Kiev.

  • Le maître du Kremlin n’a rien trouvé mieux que de proposer son indéfectible amitié à Xi en échange d’une aide économique et militaire. Il livrait tout son front Est à son plus sérieux adversaire géopolitique. Car, comme le remarque l’ancien diplomate singapourien Kishore Mahbubani le 18 février dans la revue Foreign Affairs : « Quel est le principal rival stratégique de la Russie, l'UE ou la Chine ? Avec qui a-t-elle la plus longue frontière ? Et avec qui sa puissance relative a-t-elle tant changé ? Les Russes sont des réalistes géopolitiques de premier ordre. Ils savent que ni les troupes de Napoléon ni les chars d'Hitler n'avanceront à nouveau jusqu'à Moscou. » A fortiori, vous me l’accorderez, celles et ceux de l’Union Européenne.

  • Mais il ne s’agit pas que de l’Eurasie puisque l’ultime affrontement est planétaire. Pourquoi pas inclure l’Afrique pendant qu’on est à table. Maintenant que la France est hors jeu militairement, soutenir Poutine lui permettrait de faire intervenir une puissance expérimentée à moindre frais. Une coopération ne saurait être exclue. Et Poutine pourrait ainsi préserver l’accès aux richesses minières ouvert par l’ancien groupe Wagner.

Tout est dans la poignée de main

Que discuter avec Xi ?

  • Mahbubani conseille à l’Europe de pousser la Chine à participer au développement de l’Afrique afin de réduire les migrations qui lui posent problème. Pas une mauvaise idée venant d’un expert… Vous pourriez juste ajouter que l’expérience française suggère de ne pas être trop gourmand.

  • Appuyez vous sur la confirmation du soutien chinois aux accords de Paris abandonnés par Trump. Nos préoccupations sont assez proches en matière d’environnement et de crise climatique. Nos intérêts aussi.

  • Quant à l’intelligence artificielle, les perspectives sont immenses. Pékin a signé l’accord conclu au sommet que vous venez d’organiser. Coopérer pour le développement d’IA plus frugales (pensez au Chat de Mistral ou à DeepSeek ) que celles conçues à Silicon Valley intéresserait la pus grande part de l’humanité.

Mais n’allez pas trop loin. Je vous dis pourquoi dans une seconde.

Je résume :

  • Si vous faites ce que tout le monde attend de vous, ni l’Ukraine, ni l’Europe n’obtiendront quoi que ce soit de Trump qui ne joue pas, en fait, le match auquel il fait semblant de ne pas vous inviter (sic).

  • Surprenez le, Poutine et tout le monde, en demandant à votre pilote de commencer par Beijing. Cet impensable bien pensé vous mettra dans une position, enfin, de surprise et de force. A lui d’être déconcerté.

Vous hésitez, Monsieur le Président ? C’est compliqué ?

Pas tant que ça.

Pensez « image » plus encore que « substance ».

Serrez-lui la main… devant les caméras (vous savez faire) !

PS - Aux lectrices et lecteurs de Myriades : J’espère que ma note à Macron vous a fait sourire… et dites moi - dites « nous » - si vous pensez que l’idée mérite réflexion. Ajoutez vos conseils pendant que nous y sommes…

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17.02.2025 à 11:24

Souveraineté m’a tuer ≈065

Francis Pisani

Le terme a la vie dure dans le discours politique. Mais que de crimes sont commis en son nom. Et Trump n’arrange rien. Prenons nos distances.
Texte intégral (3023 mots)

Bonjour,

Je commence cette chronique avec un petit sourire jouissif. Elle me permet en effet de m’en prendre « en même temps » à Marine Le Pen et à Jean-Luc Mélenchon tout en égratignant Monsieur Macron soi-même.

De quoi s’agit-il ?

Du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle (IA) qui vient de se dérouler à Paris.

Mais pas sous l’angle de la tension (trop souvent binaire) entre l’innovation sans frein et contrôle politique voir sociétal. Sous l’angle de ceux qui en font une question de « souveraineté ».

≈065-MurUS-Mex-Nogales_militarytimes.com (Jonathan Clark/Nogales International via AP)

Commençons par deux citations tirées de tribunes écrites par les deux leaders politiques évoqués plus haut et publiées le même jour (8 février) par Le Figaro.

Je vous laisse deviner de qui chacune provient…

C’était clairement l’un des thèmes au coeur des discussions, notamment à propos de défense comme le montre Marion Moreau sur Hors Normes.

Mais le coeur de mes préoccupations dans ce post est le mot lui-même. Qu’on l’utilise encore me choque.

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Un terme choquant et dangereux

Adjectif, le terme « souverain » désigne, selon le Robert online, celui ou celle « qui est au-dessus des autres, dont le pouvoir n'est limité par celui d'aucun autre » alors que le nom désigne un « Chef d'État monarchique ». C’est encore le cas deux siècles et demi après que la Révolution de 1789 a « tranché » la question du Roi de France, et transféré la notion au peuple alors menacé par d’autres suzerains européens.

C’est pourtant clair. « Souveraineté » semble être apparue sous la plume de Jean Bodin dans un livre publié en 1576 (il y a quatre siècles et demi) pour poser les fondements de la monarchie absolue.

Notion abstraite, elle est souvent invoquée pour commettre des crimes concrets, un concept Janus dans lequel Dr Jekyll se fait, une fois de plus, phagocyter par Mister Hyde.

C’est le cas quand l’Europe, ou la Chine, ferment leurs frontières pour se protéger de l’immigration ou de la Covid sans discuter des torts créés, quand Poutine l’invoque pour envahir l'Ukraine en prétendant qu'elle menace la Russie, quand Maduro (il n’est pas le seul) refuse tout observateur international pour mieux voler des élections. Et Trump ne fait pas mieux quand il lance des déportations massives et enferme des immigrés sans papiers dans son ancienne geôle pour terroristes. Il fait pire quand il menace d’étendre la « souveraineté » des États-Unis, au Canada, à Panama ou au Groenland.

On peut même,en dire, comme l’a écrit Yves Lacoste à propos de la géographie, qu’elle Sert, d’abord, à faire la guerre, qu’elle relève d’un discours idéologique masquant l'importance politique de toute réflexion sur l'espace. Ville ? Région ? Pays ? Qui veut se faire une idée des dynamiques en jeu doit ajouter à la prise en compte des « frontières » les flux qui transitent sur les routes, voies ferrées, lignes maritimes, pipelines et câbles sous-marins, entre autres.

Mais, quoique j’en rage, le terme est là. Il est ressenti comme essentiel par beaucoup, qui se sentent menacés par ce qui reste de globalisation comme par ces technologies numériques conquérantes dominées par de grandes puissances qui ne nous veulent pas que du bien.

Le piège est dans le mot lui-même : souverain « dont le pouvoir n’est limité par celui d’aucun autre. »

Laissez un commentaire.

Et si on pouvait s’en éloigner, s’en passer ? Accepter enfin qu’il n’en est pas, qu’il n’en a jamais été ainsi…

Changer de métaphore

Moins chatouilleux sur l’origine du terme, de nombreux auteurs posent le problème depuis quelques dizaines d’année déjà, le philosophe allemand Jurgen Habermas comme le diplomate américain Richard Haas et plein d’autres. Leurs principales positions se déploient autour de trois axes :

  • Remise en question de l’importance des États-nations aujourd’hui menacés par la puissance croissante des méga-corporations de l’hyper capitalisme;

  • Interdépendance accrue du fait du rôle croissant des échanges en tous genres.

  • Multiplication des instances internationales plus ou moins contraignantes.

J’y ajouterais volontiers le rôle croissant joué par la société civile, mais la référence reste le contrôle, ou pas, exercé par des États à l’intérieur de murs.

« Le temps de la souveraineté absolue et de la souveraineté exclusive... est révolu ; la réalité n'a jamais correspondu à sa théorie » avait prévenu, en 1992, Boutros Boutros-Ghali, alors secrétaire général de l’ONU.

≈065-Table négociations_depositphotos.com

Peut-être pourrions nous essayer d’autres métaphores inspirées des espaces où l’on cause :

  • La table ronde (du conseil de sécurité);

  • La grande salle (de l’assemblée générale);

La hiérarchie est aussi problématique qu’évidente mais, ce qui compte c’est d’y exister, d’y participer. On gagne plus en étant à la table du dialogue et de l’éventuelle coopération qu’en fermant ses frontières.

L’organisation doit, certes, être modifiée pour en étendre la validité. Tout le contraire de ce que fait Trump en semant, à dessein, le chaos planétaire - ne s’amuse-t-il pas à dire qu’il est « cinglé » ? - pour mieux imposer son idéologie de puissance que nous pouvons commencer à décrypter… autour du même terme.

Le souverainiste

Sans affirmer qu’il s’agit de filiation, nous pouvons détecter trois « coïncidences » entre les actions du président américain et des courants de pensée connus.

La notion va de pair avec le mercantilisme, théorie économique classique. Si vous êtes comme moi le mot nous dit quelque chose mais rien de précis. Je suis donc allé vérifier.

Il s’agit - la citation prise dans Wikipedia est irrésistible - d’un « courant de la pensée économique contemporain de la colonisation du Nouveau Monde et du triomphe de la monarchie absolue, depuis le XVIe siècle jusqu'au milieu du XVIIIe siècle en Europe ». Elle conduira l’Espagne à l’anémie après la défaite de son « invincible Armada ».

La référence fera sourire celles et ceux qui ont lu mon billet 2034, roman réveil, dans lequel la prochaine conflagration commence par un affrontement maritime.

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Nous n’en sommes pas encore là. Mais la logique « souverainiste » de Trump est clairement à l’oeuvre quand il menace d’écarter Ukraine et Europe de la table des négociations les concernant.

Un vrai défi si l’on songe, remarque Gardels dans Noéma, que « L'Union européenne sera la plus désavantagée dans ce nouveau voisinage mondial difficile puisqu'elle est fondée sur la dé-souverainisation de l'État-nation et qu'elle est jusqu'à présent incapable de devenir une puissance significative à l'échelle continentale ».

Rien de lui interdit de le re-devenir, sans renoncer aux leçons qu’elle a su tirer de sa propre histoire, pour s’imposer à la table de toute négociation dont son futur dépend.

Mais quel examen de conscience, quel travail à faire, quels dialogues à engager entre partenaires, et pas que !

Plutôt stimulants il me semble…

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04.02.2025 à 08:18

Quand l’empire du milieu change de continent et l'IA d'échelle ≈064

Francis Pisani

À l’Amérique de Trump qui choisit le chemin brutal des Mixed Martial Arts, la Chine répond par une figure de Taï-Chi. L’affrontement se précise.
Texte intégral (2424 mots)

Bonjour,

« La vraie guerre commence » écrit Jean-Michel Bezat dans sa chronique publiée sur le site du Monde le lundi 3 janvier. Je crois qu’il a raison et que ces quinze derniers jours nous donnent une idée de la façon dont les deux principaux acteurs s’y engagent, en termes symboliques, mais pas que.

Le style adopté par Trump pour son retour à la Maison Blanche et l’irruption au timing précis de DeepSeek, une intelligence artificielle chinoise, permet de se faire une idée de comment chacun des adversaires de la grande conflagration géopolitique de cet encore début de siècle (il s’annonce très long) entend passer à l’étape suivante de la confrontation.

Un autre Empire du milieu ?

Et si le monde venait de basculer, le « moyeu » changer de continent ?

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Le pays se vivant comme « Empire du milieu » - immense étendue de terres centrée sur elle-même - est aujourd’hui le nouvel espace impérial conçu et dessiné par Trump2 qui rêve sans doute d’une Amérique « Great Again » pour quelques millénaires.

Ses appétits déclarés pour le Canada, le Groenland, Panama et les Philippines visent à mettre les États-Unis au centre d’une masse territoriale protégée par des limbes distantes du centre, auto suffisante en énergie, forte de ses percées en intelligence artificielle et dotée d’un marché permettant à ses plus grosses entreprises de s’enrichir à gogo.

En termes symboliques, la mainmise se manifeste par le changement de nom du golfe du Mexique en golfe de l’Amérique. Un pluriel aurait été plus élégant, surtout si on y ajoute la mer qui divise et réunit les Caraïbes et l’Amérique centrale, région que j’ai baptisée Bassin des Ouragans (Cuenca de los huracanes en espagnol) et à laquelle le Secrétaire d’État, Marco Rubio, consacre son premier voyage pour en marquer l’importance.

A l’inverse, la suspension de l’aide humanitaire au reste du monde montre le manque d’intérêt et presque le mépris qu’on a pour lui.

En se déplaçant, la notion « d’empire du milieu » conserve son sous-texte : tous ceux qui n’en sont pas sont des « barbares ».

La Chine module sa stratégie

Comme si elle voulait souligner ce renversement des rôles (que Trump ne se fasse pas trop d’illusions), la Chine a choisi le même moment pour lancer sur le marché DeepSeek, une mini intelligence artificielle ultra puissante qui a semé la panique à Silicon Valley comme à Wall Street.

La technologie pure n’est pas, ici, la partie la plus importante.

Les deux points à retenir pour les non-spécialistes sont :

  • Son ouverture. Elle est « open source » ce qui permet à qui veut de copier et adapter les processus utilisés ;

  • Sa frugalité. Son gros travail sur la qualité des algorithmes permet d’utiliser des chips moins chers et de consommer moins d’énergie.

Un tel modèle « remet en question les idées reçues sur les ressources nécessaires à la recherche et au développement de l'IA de pointe, ouvrant ainsi la voie à un écosystème de l'IA plus diversifié et plus inclusif » peut-on lire sur la newsletter The Sequence. Tout le contraire de la stratégie exposée en grande pompe le lendemain du retour de Trump à la Maison Blanche avec le projet Stargate reposant sur un investissement de 500 milliards de dollars sur 4 ans.

Pour Azeem Azhar, analyste britannique des plus pertinents, l’émergence d’une solution bien plus économe (en données, en puces et en énergie) était « attendue ». Toutes les innovations s'affinent entraînant ainsi une accélération dans son adoption. La surprise, selon lui, est que l’amélioration vienne de Chine.

À Trump qui dit, symboliquement, nous sommes si gros et disposons de tant d’argent que personne ne pourra jamais nous rattraper, une petite startup chinoise répond, ne vous affolez pas, nous faisons aussi bien qu’eux et mettons notre savoir faire à disposition de la terre entière.

C’est, côté américain, la puissance et la brutalité des Mixed Martial Arts, dont sont fans Elon Musk et Mark Zuckerberg, contre, côté chinois, une des multiples figures en esquive du Taï-Chi. Je vous laisse choisir entre deux noms de mouvements : « partager à égalité », qui me semble un peu optimiste, et « l’aigle se retourne en vol ».

Mais ne vous trompez pas il s’agit bien de guerres à de multiples niveaux. A peine DeepSeek est-elle devenue l’application la plus téléchargée sur l’AppStore, le site de la compagnie a été victime de cyber attaques malveillantes . Étatiques ou privées ? Les deux sont possibles. L’investisseur David Baverez nous l’a annoncé il y a près d’un an avec son livre Bienvenue en économie de guerre que je ne saurais trop vous recommander.

Guerre tous azimuts en fait.

Laissez un commentaire.

Un monde en résonance

Force, puissance, brutalité, vous choisirez l’adjectif qui vous paraît le mieux adapté. J’y vois une pratique d’autant plus inquiétante qu’elle correspond à l’air du temps et que les pires s’y complaisent, à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs frontières.

  • Aux État-Unis mêmes, Trump s’en prend à ceux qui ne sont pas d’accord avec lui… anciens collaborateurs, juges ou médias. On commence à parler de coup d’État;

  • Poutine a ouvert le chemin en assassinant Navalny et en envahissant l’Ukraine;

  • Le gouvernement de Netanyahou a décidé de « refaçonner le Moyen Orient » quoi qu’il en coûte… aux autres.

  • Modi réprime les Musulmans indiens et Xi les Ouïgours, sans états d’âme.

  • Les petits en profitent. Kagame, le rwandais, se dépêche de leur emboiter le pas en envahissant une des régions les plus riches du Congo voisin. Qui aura le culot - ils n’en manquent pas pourtant - de le lui reprocher ?

Pas Trump, en tous cas, qui mène le bal en nous inondant de décisions dont le rythme de publications semble plus important encore que le contenu même. Un style de gouvernement que le philosophe hongkongais Jianwei Xun qualifie dans un article pour Le Grand Continent (et dans un livre) de « gouvernement par l’hypnose » ou « hypnocratie ». Un « système où le contrôle s’exerce non pas en réprimant la vérité, mais en multipliant les récits au point que tout point fixe devient impossible. »

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