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Thomas Piketty
Chercheur en sciences sociales

Le blog de Thomas Piketty


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10.03.2026 à 10:25

Dérive militariste, aveu de faiblesse

thomaspiketty

Texte intégral (1114 mots)

Disons-le d’emblée : la dérive militariste des Etats-Unis à laquelle nous assistons avec la guerre en Iran résonne avant tout comme un terrible aveu de faiblesse. Les élites états-uniennes sont de plus en plus conscientes de la fragilité financière, commerciale et politique de leur pays. Les plus nationalistes d’entre elles en ont tiré la conclusion que la seule solution était de mettre les armes sur la table. L’objectif affiché de cette stratégie guerrière est parfaitement clair : il ne s’agit pas de promouvoir un quelconque idéal collectif, mais bel et bien de se remplumer et de rentabiliser financièrement le fait de disposer de la plus grande armée du monde.

Il faut prendre au sérieux ce que dit Trump : il est prêt à trouver des deals avec tous les mollahs et tous les chavistes de la planète pourvu que les compagnies états-uniennes mettent la main sur les richesses de l’Iran ou du Venezuela. Même chose pour les minerais du Groenland, d’Ukraine ou de Russie. Business is business, et Trump compte utiliser la force pour faire des affaires juteuses partout où elles se trouvent, la main sur la canonnière, à la façon des puissances coloniales européennes du passé.

Il faut aussi prendre garde à ne pas surestimer les facteurs individuels. Ce qui se passe depuis début 2025 outre-Atlantique montre certes les limites du modèle démocratique états-unien et les risques extrêmes liés à la personnalisation du pouvoir. Personne n’avait prévu à quel point il serait possible de gouverner le pays en signant en cascade des décrets présidentiels, sans véritable contrepoids, ni au Congrès ni à la Cour suprême (ou alors très tardivement, et très partiellement, comme récemment sur les droits de douanes). Cela montre à quel point la démocratie doit en permanence être réinventée et repensée dans ses fondements institutionnels (constitutions, procédures électorales, organisation du travail parlementaire, fonctionnement des partis, financement et gouvernance des médias, etc.). Rien ne doit être tenu pour acquis. Mais il ne faut pas se faire d’illusions :  au-delà du facteur Trump et des failles institutionnelles à corriger au plus vite, la dérive idéologique nationaliste-extractiviste du parti républicain est sans doute là pour durer.

D’abord parce que l’appétence des Républicains pour la canonnière n’est pas nouvelle : souvenons-nous de Bush et de l’Iraq. Ensuite car la situation financière et commerciale du pays s’est fortement dégradée depuis 20 ans. Faute d’avoir suffisamment investi dans la formation et les infrastructures, faute également de régulation collective adéquate, les Etats-Unis ont perdu du terrain et ont accumulé les déficits commerciaux, avec une dette extérieure nette qui atteint 70% du PIB. Même si les taux restent bas, ce qui n’est pas certain, les intérêts à verser au reste du monde vont très vite atteindre des niveaux inconnus dans l’histoire pour une puissance militairement dominante. D’où la tentation irrépressible de sortir les armes pour se renflouer : c’est aussi simple que cela.

Cette stratégie brutale et nationaliste est vouée à l’échec, d’abord car elle n’est pas à la hauteur des masses économiques en jeu, ensuite car l’opinion états-unienne ne l’acceptera pas longtemps. Le problème est qu’elle peut faire illusion un certain temps, et revenir régulièrement en haut de l’affiche. Elle permet en outre aux Républicains de se démarquer des Démocrates libre-échangistes et de se présenter à peu de frais comme les meilleurs défenseurs de l’intérêt national et de la classe ouvrière. En réalité, tout cela s’apparente à un jeu de rôles entre élites nationalistes et élites libérales, qui au fond sont d’accord pour maintenir leur domination sur les plus pauvres et le reste du monde, avec au passage des dégâts considérables un peu partout.

Le plus grave est que la fragilité des Etats-Unis n’est pas seulement commerciale et financière : elle est aussi civilisationnelle et politique. C’est l’éléphant dans la pièce : chacun sait bien que la question des dommages planétaires va dominer le 21e siècle, et que les Etats-Unis devront faire face un jour ou l’autre à leurs responsabilités historiques et aux demandes de justice économique et de réparations climatiques venues du Sud. Les trumpistes peuvent s’enfoncer dans le déni et la hargne militariste autant qu’ils veulent. Cela ne changera rien au fait que le poids des Etats-Unis dans l’économie mondiale ne va faire que décliner et que le pays devra tôt ou tard accepter ces réalités.

Face à cette dérive guerrière et à ce désastre annoncé, l’Europe doit se donner les moyens de peser sur le monde. Soyons clairs : le fait d’utiliser la force contre un régime massacrant les manifestants et opprimant sa population peut parfaitement se justifier. A condition de commencer par rassembler des coalitions aussi larges que possible, et surtout de proposer un modèle de développement et une méthode démocratique pour un processus de transition, en Iran et ailleurs. Faute de plan pour la suite, faute d’attention pour ce qui passe sur le terrain une fois les bombes larguées, force est de constater que l’intervention franco-britannique en Libye a été aussi peu réussie que celle des Etats-Unis en Iraq.

Pour sortir des impasses du passé, la solution n’est pas d’augmenter encore et toujours les budgets des armées, qui mis bout à bout atteignent déjà des niveaux considérables en Europe. L’urgence est de mettre en place des structures communes permettant de prendre des décisions ensemble, de façon démocratique et pluraliste, sur l’Iran comme sur l’Ukraine. Le plus triste dans la séquence actuelle est l’incapacité de la France et de l’Allemagne à s’entendre sur quoi que ce soit. Même quand le chancelier allemand défend la saisie des actifs russes (posture peu commune pour un ordo-libéral), le président français choisit de façon incompréhensible de s’y opposer. Face à la dérive militariste des Etats-Unis, il est temps que les dirigeants européens se montrent à la hauteur.

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10.03.2026 à 10:22

Militaristic drift, admission of weakness

thomaspiketty

Texte intégral (969 mots)

Let’s spell it out directly: The militaristic drift of the United States that we are witnessing with the war in Iran resonates above all as a terrible admission of weakness. American elites have become increasingly aware of the financial, commercial and political fragility of their country. The most nationalist among them have concluded that the only solution is to put weapons on the table. The stated goal of this warlike strategy is perfectly clear: It is not about promoting any kind of collective ideal, but rather about profiting financially from possessing the world’s largest military force.

Trump’s words must be taken seriously: He is ready to strike deals with any mullah or Chavista on the planet, so long as US companies can lay their hands on the riches of Iran or Venezuela. The same logic applies to the minerals of Greenland, Ukraine or Russia. Business is business and Trump intends to use force to make lucrative deals wherever they may be found. His approach is reminiscent of the European colonial powers of the past.

It is also important not to overestimate the impact of individual personalities. What has happened since early 2025 across the Atlantic has certainly exposed the limits of the American democratic model and the extreme risks associated with the personalization of power. No one anticipated just how easy it would be to govern the country by signing a cascade of executive orders, without any real checks and balances, not in Congress nor in the Supreme Court with no real counterweight, either in Congress or in the Supreme Court (or only very belatedly and very partially, as recently on tariffs).

This shows just how much democracy must be continually reinvented and reconsidered in its institutional foundations, such as constitutions, electoral procedures, organization of parliamentary work, functioning of political parties, funding and governance of the media, and so on. Nothing should be taken for granted. But we must not delude ourselves: Beyond the Trump factor and the institutional flaws that need to be corrected as soon as possible, the Republican Party’s ideological drift toward extractivist nationalism is undoubtedly here to stay.

First, because the Republican appetite for gunboat diplomacy is nothing new: Let’s not forget George W. Bush and the Iraq invasion in 2003. Second, because the country’s financial and commercial situation has sharply deteriorated over the past 20 years. For lack of sufficient investment in education and infrastructure, and for lack of adequate collective regulation, the US has lost ground and racked up trade deficits, with a net external debt that now reaches 70% of GDP. Even if interest rates remain low, which is far from certain, payments to the rest of the world will soon reach levels never before seen for a militarily dominant power. Hence the irresistible temptation to reach for weapons to shore up finances. It is as simple as that.

This brutal, nationalist strategy is doomed to fail. First, because it is not commensurate with the economic forces at play and, second, because the US public will not tolerate it for long. The problem is that it can create a temporary illusion, one that can regularly resurface. It also allows Republicans to differentiate themselves from free-trade Democrats and to present themselves, at little cost, as the best defenders of the working class. IIn reality, all this is akin to a role-playing game between nationalist elites and liberal elites, who, at heart, agree to maintain their domination over the poorest and the rest of the world, causing considerable damage almost everywhere in the process.

Above all, the fragility of the US is not just commercial and financial, but also civilizational and political. It is the elephant in the room. Everyone knows that the issue of global harm will dominate the 21st century, and that the US will one day have to face its historical responsibilities and respond to calls for economic justice and climate reparations from the Global South. Trump supporters can sink into denial and militaristic aggression as much as they want. This will not change the fact that the United States’ weight in the global economy will only decline and that the country will sooner or later have to accept these realities.

In the face of this militaristic drift and looming disaster, Europe must equip itself to have global influence. Let’s be clear: The use of force against a regime that massacres protesters and oppresses its population can be justified. But only if it begins by building the broadest possible coalitions and, more importantly, by proposing a model of development and a democratic method for a process of transition, in Iran and elsewhere. Without a plan for what comes next, without attention to what happens on the ground once the bombs have been dropped, the joint French-British intervention in Libya [in 2011] was no more successful than the US intervention in Iraq.

To break out of the deadlocks of the past, the solution is not to keep increasing military budgets, which already reach considerable levels in Europe. What is urgently needed is the establishment of common structures that allow for democratic and pluralistic decision-making on both Iran and Ukraine. The saddest thing about the current situation is the inability of France and Germany to agree on anything. Even when the German chancellor advocates the seizure of Russian assets (an unusual stance for an economic liberal), the French president inexplicably chooses to oppose it. Faced with the militaristic drift of the United States, it is time for European leaders to rise to the occasion.

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03.02.2026 à 09:28

L’Europe, puissance sociale-démocrate

thomaspiketty

Texte intégral (1119 mots)

Pour s’affirmer dans le monde, l’Europe doit d’abord être fière de ce qu’elle est devenue depuis 1945 : une puissance démocratique, sociale et transnationale. Après avoir longtemps été des puissances coloniales rivales et féroces, après avoir connu l’abîme, les pays européens se sont unis et ont développé au sein de cette union un modèle social et démocratique nouveau. L’Europe est ainsi devenue une puissance sociale-démocrate.  Dire cela, ce n’est pas enfermer l’Europe dans un camp politique. C’est simplement constater qu’il existe un très large consensus sur le continent autour du modèle social européen.

Les termes peuvent varier : les conservateurs allemands parlent d’ « économie sociale de marché », certains préfèrent la notion d’ « État social », d’autres de « social-démocratie écologique » ou d’ « éco-socialisme ».

Ces débats sont légitimes, mais le fait est qu’aucune force politique significative en Europe ne propose de ramener le poids de l’Etat à son niveau de 1914 (moins de 10% du PIB dans tous les pays, principalement des dépenses régaliennes et militaires). Les pays nordiques les plus prospères (Danemark, Suède, Norvège) ont des dépenses publiques avoisinant les 45-50% du PIB, proches à l’échelle historique des niveaux observés en Allemagne et en France, et personne ne reviendra sur cette réalité.

Le débat de l’avenir consiste à savoir s’il faut s’arrêter là (c’est le scénario de la social-démocratie conservatrice, largement partagé à droite et parfois jusqu’au centre-gauche) ou s’il faut poursuivre le mouvement face aux nouveaux défis (c’est la thèse de la social-démocratie écologique et de l’éco-socialisme, plus ambitieuse mais aussi plus complexe à mettre en œuvre). Dans tous les cas, l’Europe est une puissance sociale-démocrate et le restera.

Si l’on avait dit aux élites européennes et aux économistes libéraux de 1914 que la socialisation des richesses allait un jour atteindre la moitié du revenu national, ils auraient dénoncé en cœur la folie collectiviste et prédit la ruine du continent. En réalité, les pays européens ont atteint un niveau de prospérité et de bien-être social inconnu dans l’histoire, en grande partie grâce aux investissements collectifs dans la santé, la formation et les infrastructures publiques.

Pour gagner la bataille culturelle et intellectuelle, il est temps que l’Europe affirme ses valeurs et défende haut et fort son modèle de développement, opposé en tous points au modèle nationaliste-extractiviste des trumpistes et des poutiniens. Pour mener ce combat, un enjeu crucial est celui des indicateurs utilisés pour mesurer le progrès humain. La question est tout sauf technique : elle est politique et concerne tous les citoyens. Trop souvent, le débat européen s’abîme dans des indicateurs hors d’âge, et totalement inadaptés pour penser l’avenir et le bien-être social à l’heure du réchauffement climatique.

L’erreur la plus grossière – et malheureusement très répandue – consiste à comparer les PIB par habitant exprimés aux taux de change de marché. Cela revient à oublier l’envolée des prix aux Etats-Unis : c’est comme si l’on examinait l’évolution des salaires en oubliant l’inflation. En 2025, le taux de change était en moyenne de 1,10 dollar par euro (1,05 en début d’année, 1,15 à la fin). Mais pour égaliser le niveau des prix, il faudrait que le taux de change soit d’environ 1,50 dollar par euro. En oubliant de raisonner en parité de pouvoir d’achat, qui est pourtant la seule façon de comparer les niveaux de vie et les volumes réels de biens et services produits ici et là, on exagère donc de près de 40% la richesse états-unienne par comparaison à la richesse européenne.

La seconde erreur consiste à oublier les écarts de temps de travail. Or l’Europe a fait le choix de semaines de travail plus courtes et de congés plus longs, ce qui lui a permis d’augmenter le bien-être social et de réduire son empreinte matérielle. Si l’on prend en compte ces deux facteurs, alors on constate que la productivité horaire, c’est-à-dire le PIB par heure travaillée exprimé en parité en pouvoir d’achat, est plus élevée en Europe du Nord qu’aux Etats-Unis, dont l’avance dans certains secteurs et territoires est plus que compensée par les retards observés ailleurs.

L’Allemagne et la France, qui étaient également au-dessus des Etats-Unis il y a 20 ans, sont passés légèrement au-dessous depuis, conséquence des politiques malthusiennes menées en Europe depuis la crise de 2008. La dépense réelle par étudiant a ainsi chuté de plus de 20% en France depuis 15 ans, ce qui est la pire façon de préparer l’avenir. Compte tenu des sommes gigantesques investies dans l’enseignement supérieur outre-Atlantique, il est miraculeux que l’on soit encore au coude-à-coude.      

La troisième erreur, plus grave encore, consiste à se focaliser sur le PIB marchand, en oubliant les indicateurs sociaux (comme l’espérance de vie) ou écologiques. Si l’on prend en compte les externalités négatives liées aux émissions carbone, alors le PIB corrigé de ces effets externes s’effondre aux Etats-Unis par comparaison à l’Europe. Ce n’est pas en couvrant la planète de centres de données – nouveau fantasme en vogue à Washington et parfois à Bruxelles – que l’on va résoudre les problèmes du monde.

Tôt ou tard, l’Europe devra sortir des ambiguïtés et défendre des règles économiques et commerciales cohérentes avec un modèle de développement véritablement équitable et soutenable. Par exemple, dans la mesure où l’accord ne fait que renforcer la déforestation latino-américaine en cours, il est logique de s’opposer au Mercosur. Mais ce serait encore mieux de soutenir la proposition brésilienne d’impôt mondial sur les milliardaires et les multinationales, dont les recettes pourraient compenser les pays qui restreignent volontairement les productions les plus nocives. C’est à ce prix que l’Europe deviendra une puissance sociale-démocrate à l’échelle mondiale.
 

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03.02.2026 à 09:26

Europe, a social-democratic power

thomaspiketty

Texte intégral (905 mots)

To assert itself on the world stage, Europe first has to take pride in what it has become since 1945: a democratic, social and transnational power. European countries, which had long been fierce rivals and colonial empires, united after experiencing the abyss. Within this union, they developed a new social and democratic model, and Europe became a social-democratic power. This does not confine Europe to a particular political camp: It is simply a recognition of the broad consensus across the continent in support of the European social model.

The terms may vary: German conservatives refer to a « social market economy, » some prefer the notion of a « social state, » others speak of « ecological social democracy » or « eco-socialism. » These debates are legitimate, but the fact remains that no significant political force in Europe is proposing to reduce the role of the state to what it was in 1914 – less than 10% of gross domestic product (GDP), consisting mainly of sovereign and military spending. The most prosperous Nordic countries, such as Denmark, Sweden and Norway, have public spending close to 45% or 50% of GDP, similar from an historical perspective to the levels seen in Germany and France, and no one is going to reverse this reality.

The debate about the future centers on whether to stop there, which is the scenario of conservative social democracy and is widely shared by the right and sometimes the center-left, or whether to continue moving forward in response to new challenges, which is the thesis of ecological social democracy and eco-socialism. The latter is more ambitious but also more complex to implement. In any case, Europe is a social democratic power and will remain so.

If someone had told the European elites and liberal economists of 1914 that wealth redistribution would one day account for half of national income, they would have unanimously condemned the idea as collectivist madness and predicted the continent’s ruin. In reality, European countries have achieved unprecedented levels of prosperity and social well-being, largely due to collective investments in health, education and public infrastructure.

To win the cultural and intellectual battle, Europe must now assert its values and defend its model of development, fundamentally opposed to the nationalist-extractivist model championed by Donald Trump’s supporters in the United States and by Vladimir Putin’s allies in Russia. A crucial issue in this fight is the choice of indicators used to measure human progress. This is not a mere technical matter; it is political and affects all citizens. All too often, the European debate becomes mired in outdated indicators that are completely unsuited to considering the future and social well-being in an era of climate change.

The most glaring and unfortunately common mistake is to compare GDP per capita using market exchange rates. This amounts to ignoring the surge in prices in the US. It is like examining the evolution of wages while forgetting inflation. In 2025, the average exchange rate was on average around$1.10 to €1 (about $1.05 at the beginning of the year and $1.15 at the end). However, to equalize price levels, the exchange rate would need to be approximately $1.50 to €1. By failing to use purchasing power parity – the only way to compare the real levels of goods and services produced in each region – people overstate US wealth by nearly 40% compared to European wealth.

The second mistake is to overlook differences in working hours. Europe chose shorter workweeks and longer vacations, which increased social well-being and reduced its material footprint. Taking both factors into account, hourly productivity, or GDP per hour worked, measured in purchasing power parity, is higher in northern Europe than in the US, whose lead in some sectors and regions is more than offset by lagging performance elsewhere.

Germany and France, which were also ahead of the US 20 years ago, have since fallen slightly behind, as a result of austerity policies pursued in Europe since the 2008 crisis. Real spending per student in France has dropped by more than 20% over the past 15 years, which is the worst way to prepare for the future. Given the enormous sums invested in higher education in the US, it is remarkable that Europe is still keeping pace.

The third and more serious error is to focus on market GDP while ignoring social indicators, such as life expectancy, or environmental ones. When accounting for the negative externalities associated with carbon emissions, GDP adjusted for these effects falls  significantly in the US compared to Europe. Covering the planet with data centers – a new obsession in Washington and sometime Brussels – will not solve the world’s problems.

Sooner or later, Europe will have to move beyond ambiguity and defend economic and trade rules that are consistent with a truly fair and sustainable development model. For instance, opposition to the Mercosur agreement, which only exacerbates ongoing deforestation in Latin America, is warranted. Even better would be supporting the Brazilian proposal for a global tax on billionaires and multinationals, with the revenue going to countries that voluntarily restrict harmful production methods. That is the price Europe must pay to become a social-democratic power on a global scale.

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16.12.2025 à 09:29

Project 2025, du cauchemar à la réalité

thomaspiketty

Texte intégral (1177 mots)

Project 2025, du cauchemar à la réalité

L’année 2025 a été marquée par le choc Trump : un déferlement inouï de brutalité extrême, de nationalisme décomplexé et d’extractivisme sans limite qui a ébranlé le monde comme jamais depuis 1945.  

Pour mieux comprendre ce qui a rendu tout cela possible et comment y faire face à l’avenir, il faut commencer par revenir aux sources, c’est-à-dire au Project 2025, ce rapport de  920 pages publié en 2023 par l’Heritage Foundation, le plus influent think tank conservateur de Washington. Ministère par ministère (sécurité, immigration, éducation, énergie, commerce, etc.), le rapport décrit la stratégie à suivre après l’arrivée au pouvoir visée pour janvier 2025, allant jusqu’à préciser le contenu et le calendrier des « executive orders », ces décrets présidentiels signés en public et en cascade par Donald Trump depuis l’investiture. Le rapport s’appuie sur les travaux de centaines d’experts conservateurs – c’est ainsi qu’ils se désignent – rassemblés par cette fondation richement dotée (entreprises et milliardaires).

Ce qui frappe le plus quand on lit ce rapport aujourd’hui, c’est le degré de préparation technique, politique et idéologique derrière l’administration Trump, qui au cours de l’année écoulée a suivi quasiment à la lettre les plans établis dans le cadre du Project 2025. De même, la nouvelle doctrine de sécurité nationale récemment publiée par la Maison Blanche s’apparente à du copier-coller de ce projet.  

De façon révélatrice, le Project 2025 distingue plusieurs ennemis politiques et idéologiques. Il y a d’abord les libéraux mondialistes, adeptes du libre-échange absolu et de la mondialisation heureuse, qui apparaissent comme les idiots utiles du trumpisme. Faciles à battre et à détester, ces élites libérales se moquent de la désindustrialisation, des pertes d’emploi et de la destruction des communautés locales et des liens familiaux. A l’inverse, les fiers conservateurs du Project 2025 se chargent de protéger ces communautés. D’abord en affirmant la puissance des Etats-Unis dans le monde, à grand renforts de droits de douanes et d’extractivisme tous azimuts : saisies directes d’actifs (Ukraine, Panama, Groenland), tribut militaire imposé aux Européens, fuite en avant vers les énergies fossiles. Ensuite en réhabilitant l’effort, les valeurs familiales et le respect des hiérarchies naturelles et culturelles. La plaie de la « fatherlessness » (le fait de grandir sans père, situation qui touche notamment les minorités ethniques) est dénoncée en boucle et attribuée aux discours libéraux niant les rôles et les genres et piétinant la famille traditionnelle.  

Mais le Project 2025 est surtout préoccupé par un ennemi jugé beaucoup plus dangereux : les socialistes internationalistes et leurs projets de super-Etat mondial. La crainte peut faire sourire : les trumpistes ont parfois tendance à confondre de paisibles sociaux-démocrates européens avec d’effrayants révolutionnaires marxistes. Elle doit cependant être prise au sérieux. D’abord car les tenants du socialisme démocratique – Bernie Sanders ou Zohran Mamdani – sont devenus très populaires depuis 10 ans au sein de la jeunesse états-unienne.

Ensuite et surtout parce que les auteurs du Project 2025 semblent sincèrement traumatisés par les discussions sur la fiscalité internationale, les réparations climatiques ou la réforme du système financier qui se sont développés depuis la crise de 2008 et les accords de Paris de 2015. Ils exècrent la proposition du Brésil de création d’un impôt mondial sur les milliardaires, tout autant que l’émission importante de monnaie internationale (les droits de tirages spéciaux du FMI) qui a eu lieu après les crises de 2008 et 2020. D’autant plus que les Etats-Unis vont bientôt perdre leur droit de veto sur ces décisions, à mesure que leur part décline dans le PIB mondial.  

Un passage particulièrement révélateur concerne le commerce, qui prend la forme très inhabituelle dans le Project 2025 de deux chapitres présentant des positions opposées. Le chapitre principal défend une avalanche de droits de douanes très proches de ce que Trump a mis en place au cours de l’année 2025. Comme Trump, l’auteur ne semble guère se faire d’illusions sur les créations d’emplois industriels qui pourraient en découler. De façon générale, le rapport témoigne d’une empathie limitée pour les plus pauvres et s’appuie sur une approche instrumentale, paternaliste et hiérarchique du vote ouvrier. L’objectif principal des droits de douane semble être de fournir des recettes au gouvernement fédéral et de poursuivre l’entreprise de démolition de l’impôt progressif (projet commun des libéraux et des conservateurs depuis les années 1980, mais sur lequel ces derniers ont toujours eu une longueur d’avance).

Le second chapitre consacré au commerce désapprouve cette stratégie. L’auteur conservateur dissident craint qu’en remettant en cause aussi ouvertement les principes du libre-échange, on finisse par ouvrir un boulevard à la planification socialiste mondiale. A l’avenir, les ennemis du marché s’appuieront sur ce précédent pour réguler les échanges en fonction de critères sociaux et climatiques : le cauchemar absolu pour les conservateurs. Les trumpistes ont finalement fait le choix du protectionnisme, pour des raisons à la fois électorales et financières, mais la peur d’une dérive socialiste est clairement posée.  

De fait, le véritable ennemi de la droite nationaliste et extractiviste incarnée par les trumpistes est la gauche social-démocrate mondiale. Cette dernière peut l’emporter, à condition qu’elle sache s’organiser et sortir des ornières libérales du passé. La brutalité trumpiste est un signe de faiblesse. Les Etats-Unis sont en train de perdre le contrôle du monde. Certains outre-Atlantique pensent y échapper en sortant les armes et en ordonnant aux Européens de conserver leur pureté raciale pour préserver l’alliance occidentale. Ils ne feront que ternir un peu plus l’image de leur pays et convaincre le reste du monde que l’avenir devra de plus en plus souvent s’écrire sans eux.  

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