17.03.2025 à 09:56
F.G.
■ Murray BOOKCHIN LES ANARCHISTES ESPAGNOLS Les années héroïques (1868-1936) Traduit de l'anglais par Nicolas Calvé Lux, coll. « Instinct de liberté », 2023, 416 p. Cet ouvrage du désormais célèbre penseur libertaire étatsunien Murray Bookchin (1921-2006) venait, nous dit-il, de loin, de sa propre histoire militante. Membre du Parti communiste au moment de la guerre civile espagnole, la partition contre-révolutionnaire que joua, en Espagne, le stalinisme fut, de fait, à l'origine de sa (…)
- Spanish Cockpit
■ Murray BOOKCHIN
LES ANARCHISTES ESPAGNOLS
Les années héroïques (1868-1936)
Traduit de l'anglais par Nicolas Calvé
Lux, coll. « Instinct de liberté », 2023, 416 p.
Cet ouvrage du désormais célèbre penseur libertaire étatsunien Murray Bookchin (1921-2006) venait, nous dit-il, de loin, de sa propre histoire militante. Membre du Parti communiste au moment de la guerre civile espagnole, la partition contre-révolutionnaire que joua, en Espagne, le stalinisme fut, de fait, à l'origine de sa rupture définitive avec l'illusion communiste. Rupture d'autant plus facile qu'il se vit exclure en 1939, pour « déviationnisme trotsko-anarchiste », de la Ligue des jeunes communistes (YCL), organisation à laquelle il appartenait. Logiquement, le jeune homme qu'il était pensa régénérer ses idéaux en rejoignant le mouvement trotskiste et en adhérant au Parti socialiste des travailleurs (SWP), mais compris plutôt vite – en tout cas bien plus vite que d'autres – que l'autoritarisme bolchevik n'était pas l'apanage des seuls staliniens. Naturelle donc, sa pente l'entraîna vers l'anarchisme et, comme il avait une expérience d'actif militant ouvrier syndiqué au Congress of Industrial Organizations (CIO), vers l'étude de sa galaxie libertaire ibérique où son noyau central, son pivot, fut l'anarcho-syndicaliste Confédération nationale du travail (CNT).
C'est dans les années 1960 qu'il se met à la tâche avec deux idées en tête : d'une part, « faire découvrir aux jeunes générations ce grand soulèvement révolutionnaire dont les libéraux et les staliniens donnaient une image si grossièrement déformée » (p. 12) ; de l'autre, opposer les aspirations anarchistes de cette révolution sociale aux « excentricités auxquelles tant de jeunes anarchistes des années 1960 réduisaient leurs engagements – avant de commencer à se rallier, quelques années plus tard, à la société même qu'ils condamnaient » (p. 12). Dans sa tâche, il ne recule devant aucun effort : lectures – Orwell, Brenan et Borkenau [1], dans un premier temps et déplacements, notamment en France, pour y rencontrer des anarchistes espagnols (parmi lesquels José Peirats, historien de la révolution, et Pablo Ruiz, membre du Groupe des amis de Durruti). Son livre paraît en 1977 aux États-Unis et en 1980 en Espagne. Jamais traduit en français, il faut remercier les glorieux soutiers des québécoises éditions Lux d'avoir comblé cette lacune.
Plutôt suite sans fin que fin sans début
Cela dit, il peut paraître surprenant que ce traitement des « années héroïques » (1868-1936) de l'anarchisme espagnol n'ait pas été suivi d'un second volume traitant de leur débouché objectif, à savoir les années de révolution, de guerre civile, d'espoirs trahis, de défaites. Bookchin s'en explique par le fait d'avoir compris que « la direction de la CNT-FAI a commencé à s'éloigner de ses principes à partir de la fin de l'été 1936 », en ajoutant qu'à ses yeux, « l'anarchisme et l'anarcho-syndicalisme espagnols [avaient] atteint leurs sommets les plus remarquables avant 1936 » (p. 19).
L'explication est un peu courte, car les « défaites » et les « trahisons » ont autant de valeur pour l'histoire du mouvement social que ses victoires et ses avancées, les unes et les autres étant généralement dialectiquement liées – ce qui, dans le cas espagnol, est démontrable. Le plus probable donc, c'est que Bookchin, épuisé par le travail qu'il avait fourni pour son premier tome et pris dans d'autres occupations militantes, ait simplement préféré passer la main en renvoyant à d'autres auteurs ayant traité de cette période – parmi lesquels il a retenu les noms de Broué et Témime, Bolloten, Leval, Fraser, Peirats, Seidman et Richards [2]. En un sens, cette décision de passer la main, on la regrette – car il est probable que Bookchin ait eu, sur bien des sujets relatifs à la révolution espagnole, des points de vue différents de ceux des auteurs conseillés – et, de l'autre, on le comprend tant on sait que ce sujet est dévorant.
Quoi qu'il en soit, indispensable est le travail que Murray Bookchin a fourni sur cette période des années de braise de l'anarchisme espagnol, celles où, dans la quête permanente de l'autonomie ouvrière, dans l'expérimentation sociale, dans l'affrontement soutenu avec les forces de l'État et du Capital, et dans le dissensus avec le socialisme réformiste, se structura, sur presque soixante-dix ans de luttes inventives, ce qui fondera l'esprit de la conquérante Confédération nationale du travail (CNT) du bref été de l'anarchie.
Du peuple au peuple, en passant par Fanelli
Il faut bien admettre que cette histoire, qui défie l'imaginaire par bien des aspects, commence comme un roman. En octobre 1868, Giuseppe Fanelli, un barbu de quarante ans, Napolitain d'origine, député garibaldien de condition et ami de Bakounine, débarque à Barcelone avec pour mission de rallier des adhérents espagnols à l'Association internationale des travailleurs (AIT). L'homme ne parle pas la langue, il ne connaît rien à l'Espagne et il a les poches trouées. Son contact, établi par Bakounine, c'est Élie Reclus, frère d'Elisée, qui séjourne dans la ville portuaire pour un travail journalistique. Ils s'entendent moyennement. Avec l'argent qu'il lui donne, l'Italien file à Madrid où il entre en contact avec un petit groupe d'ouvriers, pour beaucoup typographes, qu'il gagne aux idées de l'Internationale. Sa gestuelle latine, dit-on, ses mimiques, sa force de conviction emportent l'adhésion. Le reste tient du mythe, mais d'un mythe qui pourrait côtoyer la vérité. « L'Idée », comme disaient les anarchistes espagnols, serait entrée en terre d'Espagne par une porte dérobée et aurait été véhiculée par une langue étrangère. Huit ans après son séjour en Espagne, et juste avant de mourir de la tuberculose, Fanelli, voyageur éternel de la révolution, n'avait sans doute pas mesuré la portée de son séjour espagnol.
Ce qui est clair, et assez précisément documenté par Bookchin, c'est que, d'une certaine façon, tout part de là – et pour longtemps. Une machine est enclenchée. Le reste, c'est de la petite bière. Par exemple, le fait que Marx, qui savait être mesquin, peine à répondre aux courriers de la madrilène « section officielle espagnole » de l'AIT parce qu'il la sait sous influence bakouninienne. Ça ne l'empêche pas de progresser, la section espagnole, de s'élargir, de se diversifier, de toucher d'autres villes, mais aussi de faire émerger en son sein des figures militantes aussi prestigieuses que celles, intellectuellement importantes, d'Anselmo Lorenzo, Rafael Farga y Pellicer ou Luis Sentiñon. Bakouninistes affirmés, ils seront ces hommes de « l'Idée » qu'aucun marxiste ne saura convaincre qu'ils sont sur la mauvaise voie. L'anarchisme, dans cette Espagne-là, ne fera, de lutte en lutte, que progresser dans la conscience du peuple.
Un récit très vivant du premier Congrès de la section espagnole de l'Internationale, qui se tint à Barcelone en juin 1870, offre à Bookchin l'occasion de montrer ce qui fait, à ses yeux, la singularité des « alliancistes » [3] – les partisans de Bakounine, pour faire court –, à savoir la particulière attention qu'ils portent aux formes de l'organisation que ce congrès est en en train de mettre sur pied, et qui s'appellera la Fédération régionale espagnole (FRE). Elles seront clairement antibureaucratiques.
Au-delà, le portrait qu'il dresse du militant de « l'Idée » anarchiste et de sa manière d'être soi dans chaque circonstance de sa vie – militante ou privée – est d'autant plus intéressant qu'il situe l'importance que pouvait avoir, aux yeux de cette extraordinaire génération militante, le fait de « traduire leurs préceptes en pratiques ». C'est sans doute cette aptitude à ne pas séparer le dire du faire qui explique le nombre de centres ouvriers – qui sont aussi des foyers d'alphabétisation et de culture – que fut capable d'ouvrir en peu de temps la FRE, ainsi que le nombre de journaux ouvriers qu'elle a créés. Dans une claire perspective de conscientiser le peuple sans lui refuser de penser par lui-même.
Naissance d'une force
Les premiers temps de la section espagnole de l'Internationale attestent de sa capacité créatrice, confirmée par sa double capacité à faire émerger une presse militante partout où elle le peut [4], mais aussi à assumer la confrontation avec les forces répressives. Si bien que, prises de panique devant la montée en puissance de cette hydre supposée, les forces de la réaction et le pouvoir surévaluent sa capacité de nuisance en lui accordant une importance qu'elle n'a pas, et ce d'autant que l'organisation ouvrière est sujette à de multiples conflits internes, notamment à Madrid et à Barcelone, entre anarchistes sui generis et « syndicalistes pragmatiques », voire « opportunistes », que Bookchin détaille et précise. Il faudra attendre 1872 et l'expulsion de l'AIT, au congrès de La Haye (septembre) des bakouninistes ou « anti-autoritaires » pour que sa section espagnole tranche, au congrès de Cordoue (décembre), en faveur de ces derniers, en privant le conseil fédéral « de son autorité sur les organisations locales » et en réduisant sa fonction à n'être qu'un « bureau de correspondance et de statistique ». En clair, la section espagnole de l'AIT s'anarchise en jouant de la « plasticité organisationnelle » qu'elle s'est donnée pour affronter, à visage découvert ou dans la clandestinité, la tâche qu'elle s'est fixée : travailler à la révolution sociale.
Dans une situation d'instabilité politique permanente, où le monarque Amédée Ier ne sait plus où donner de la tête – il est vrai qu'il n'en avait pas beaucoup –, la décision du pouvoir de dissoudre la FRE, considérée comme une « organisation étrangère », a si peu d'effet qu'elle continue à fonctionner comme si de rien n'était. En se préparant à la clandestinité, si nécessaire, mais sans freiner son activité essentielle du moment : l'organisation de grèves partout où c'est possible. Avec une certaine efficacité, d'ailleurs, puisque Amédée Ier renonce le 11 février 1873 à son trône. Le jour même, la Première République d'Espagne est proclamée, mais ses divisions entre « unitaristes » et « fédéralistes » vont vite éclater au grand jour. Les premiers, menés par Eugenio García Ruiz, s'inspirent du modèle centraliste français et sont soutenus par les radicaux des classes moyennes de la capitale. Les seconds, calqués sur le modèle suisse et partisans de l'autonomie des provinces, ont la faveur des petits-bourgeois radicaux provinciaux. Mais tous partagent le même sentiment de prudence que manifeste Francisco Pi i Margall : « Le recours à la force n'est légitime que si le droit faillit à la tâche. »
Plutôt Alcoy que Carthagène
Sur l'importance qu'eût le fédéralisme dans la construction de l'imaginaire républicain, Bookchin a des pages éclairantes. Le député aux Cortès Francisco Pi i Margall, son incontestable inspirateur – qui fut, de surcroît, le premier divulgateur de l'œuvre de Proudhon en Espagne – devient président de la nouvelle République le 24 avril 1873 et aspire à lui donner une coloration cantonaliste décentralisée. Jugé « socialiste » par la droite et trop conciliant par ses affidés « fédéralistes » qui se qualifient eux-mêmes d'intransigeants, il se trouve rapidement isolé et démissionne en juillet, en pleine révolte cantonaliste de Carthagène, mouvement qui s'étendra rapidement à Séville, Cadix, Grenade, Malaga, Salamanque et d'autres villes. Pour la FRE, le caractère « bourgeois » de ceux qui la dirigent pose question, mais elle n'ignore pas la fibre populaire de cette levée en masse. Trop faible pour lui conférer un caractère de classe plus marqué, elle n'y participe que marginalement et sans réelle conviction. Quatre mois plus tard, la révolte est matée partout par les troupes du général Pavia.
Seule exception à cette prédominance des revendications strictement « cantonalistes », la ville d'Alcoy, municipalité de 30 000 âmes [5] située au sud de Valence et ville industrielle, constitua une sorte de contre-exemple dans cette révolte. Foyer révolutionnaire par excellence, les internationalistes y exercèrent une forte influence et s'y impliquèrent de façon déterminée en lui conférant un caractère plus social que politique, notamment à travers la revendication de la journée de travail de 8 heures. Réprimé en cinq jours, le mouvement d'Alcoy imprima pourtant les mémoires ouvrières pour une raison bien précise : elle fut unanimement condamnée, y compris par les « fédéralistes », parce qu'elle aurait dévoyé le sens du combat général de la revendication strictement « cantonaliste », et donc interclassiste. « Pour la première fois, le prolétariat industriel espagnol, pointe Bookchin, avait agi en force insurrectionnelle indépendante » (p. 119) en notant par ailleurs, que, « par la suite, de nombreux fédéralistes se tourneront vers l'anarchisme, y voyant l'aboutissement logique de leurs visées décentralisatrices ». Quant aux anarchistes, « ils élèveront Pi i Margall au rang de précurseur du mouvement libertaire espagnol » (p. 120).
Avec la désignation, en 1874, du général Francisco Serrano à la présidence de la République, ce sera une vague de répression impitoyable qui s'abattra sur les fédéralistes les plus radicaux et sur les internationalistes, qui verront leurs locaux saisis, leurs centres ouvriers fermés, leurs militants emprisonnés, leurs journaux interdits. Toute grève sera déclarée séditieuse, le droit d'association passera à la trappe. La peur sera partout, la police aussi, la justice nulle part. Huit années durant.
Tenir sur ses bases paysannes
S'inspirant des travaux de Díaz del Moral [6], un des grands apports du livre de Bookchin est d'accorder l'importance qu'elle mérite au rôle majeur que jouèrent les déshérités des campagnes – les braceros du Guadalquivir et les gens de la sierra– dans le développement de l'anarchisme espagnol. On sait que, pour le discréditer, le marxisme scholastique en fit une des raisons de son caractère supposément archaïque et antimoderne. Avec la morgue dont ses clercs pouvaient être capables. La sensibilité écolo-anarcho-communaliste de Bookchin lui permet, au contraire, de saisir à quel point le pueblo – la communauté villageoise – reste, dans l'éthos paysan le plus profond, l'entité par excellence où le collectif expérimente l'égalité et la solidarité, une sorte d'espace local d'anarchie auto-suffisant où « la pauvreté n'est jamais une marque d'infériorité et [où] la richesse ne confère aucun prestige si elle n'est pas distribuée au nom de la collectivité » (p. 125).
Au lendemain de l'insurrection cantonaliste, c'est ce Sud paysan andalou qui devient le cœur battant d'une Internationale vacillant sous les coups de la féroce répression qui la frappe. Ses membres représentent les deux tiers d'une FRE où s'exacerbent les conflits internes, tous liés à la question du comment résister à son éradication, notamment dans les grandes villes. Après plusieurs années d'échecs et à la faveur de l'arrivée au pouvoir du libéral modéré Práxedes Mateo Sagasta, en février 1881, la FRE – ou ce qu'il en reste – se réunit, en septembre, en congrès à Barcelone et se transforme en une nouvelle organisation – la Fédération des travailleurs de la région espagnole (FTRE) –, qui se veut plus classique, plus formalisée, même si une majorité écrasante de ses délégués réaffirme – à 110 contre 8 – son caractère anarchiste [7].
Temporisation versus action directe
Lors de son deuxième congrès, qui se tient à Séville en septembre 1882, la FTRE compte 58 000 membres, répartis en 218 fédérations et 663 sections. Les Andalous y sont largement majoritaires puisqu'ils comptent 38 000 membres alors que les Catalans sont 13 000. Une ligne de fracture interne, qui deviendra structurante et permanente au sein de l'anarchisme espagnol, apparaît entre syndicalistes a secas (pur jus) et activistes de « l'Idée ». Elle est d'autant plus nette que, dans une atmosphère très tendue, le congrès, sur proposition des Catalans, « fait de l'anarchisme son objectif à long terme et de la lutte pour l'amélioration des conditions économiques son objectif immédiat » (p. 145), résolution jugée opportuniste dans les rangs andalous. Dès lors, nombre d'entre eux se laisseront dériver, en dehors de l'organisation, vers des pratiques d'action directe parfois improvisées, en tout cas plus impulsives que raisonnées. Curieusement, Bookchin qui, sur d'autres sujets, peut avoir un côté donneur de leçons, ne porte aucun jugement sur cette tendance à la violence instinctive qu'il semble juger, en l'essentialisant parfois, constitutive de l'âme paysanne andalouse. Ainsi, les activités de groupes-sectes comme celui des « Desheredados » (Les déshérités) et, a fortiori, de « La Mano negra » (La Main noire) – probable montage policier visant à décrédibiliser la FTRE – ne font l'objet d'aucune valorisation précise de sa part. Ils restent, quelque part, la quintessence de la paysannerie andalouse telle qu'il se l'imagine ou la mythifie.
Quoi qu'il en soit, la FTRE qui, une fois encore, verra ses rangs s'éclaircir sous les effets de la répression policière et de ses propres contradictions, se dissout en 1888. Elle est remplacée, d'une part, par l'Organisation anarchiste de la région Espagne (OARE) – plus anarchiste, comme son nom l'indique, que classiste – et, de l'autre, par une myriade de syndicats autonomes d'inspiration libertaire, mais non confédérés, qui ont conclu un simple « pacte d'union et de solidarité » entre eux en se gardant de toute querelle idéologique interne.
Sur la vague dite de « propagande par le fait », d'attentats politiques pour être plus clair, qui agitera le pays – et principalement Barcelone et l'Andalousie dans les années 1890 –, Bookchin reste très factuel. Il y voit une exacerbation de la conflictualité, mais précise que « les “terroristes” semblent avoir pour intention de faire peur, et non de tuer (p.158) ». C'est pourtant ce qui arrivera, le 7 novembre 1892, dans l'attentat contre le théâtre Liceu de Barcelone, lieu de spectacle huppé que fréquente la bourgeoisie locale, qui provoquera la mort de 22 personnes et fera 50 blessés. Cinq militants libertaires qui n'avaient rien à voir avec cette action seront condamnés à mort et exécutés. La suite est longue : une bombe contre une procession fait 11 morts, le 7 juin 1896, à Barcelone et occasionne 400 arrestations d'anarchistes, de toute évidence innocents, dont 8 seront exécutés et 18 écoperont de très longues années de détention. Le 8 août 1897, le Premier ministre Cánovas est abattu par l'anarchiste italien Michele Angiolillo. Lui-même garrotté, l'anarchiste Ramon Sempau tentera, sans succès, pour le venger, d'en finir avec le lieutenant de la Garde civile Narciso Portas, surnommé « le boucher de Montjuic. Il ne fera que le blesser. Condamné à mort en conseil de guerre, Sempau sera finalement rejugé par un tribunal civil, qui le déclarera innocent. À la faveur, il est vrai, d'un changement de climat politique après la victoire des libéraux aux élections de 1898.
Pour Bookchin, la plupart de ces attentats relevèrent d' « actes de vengeance désespérés […] commis en réaction aux atrocités perpétrées par la police et l'État » (p. 164). Au-delà, il pointe avec raison l'une des singularités de l'anarchisme espagnol de cette époque, si mal compris par une certaine historiographie bourgeoise et/ou marxiste : la cohabitation en son sein d'une « double tradition », un « amalgame de pistolerismo et d'humanisme » [exprimant] une tension sous-jacente qui, parfois, divise les anarchistes et, en d'autres circonstances les unit dans un indéfectible dévouement à la liberté et dans un profond respect de l'individualité » (p. 168).
Du syndicalisme révolutionnaire à l'anarcho-syndicalisme
À l'aube du nouveau siècle, la répression semble avoir eu raison de l'anarchisme espagnol. Le Pacte d'union et de solidarité a été dissous, l'Organisation anarchiste de la région espagnole n'est plus qu'un reliquat et l'avertissement de Kropotkine – « Ce n'est pas par des actes héroïques que se font les révolutions » – semble porter. L'heure est à la refondation de la pratique devant porter l' « Idée », car celle-ci reste bien vivante dans les esprits libres d'intellectuels comme Fernando Tarrida del Marmol ou Ricardo Mella, dans des publications comme La Revista blanca, dans le projet pédagogique d'École moderne de Francisco Ferrer. Autrement dit, tout bouillonne, tout se reconfigure, sur le terrain culturel, mais aussi sur le front de la lutte des classes.
Bookchin caractérise cette période comme celle qui aurait conféré sa marque – anarcho-syndicaliste – au syndicalisme révolutionnaire à la française, en ouvrant l'espace à un syndicalisme d'action directe tout aussi porté à la lutte sociale que vigilant sur les risques de bureaucratisation ou de dérive pragmatiste qu'encourt toute organisation ouvrière de masse. Tout commence par la création de la Fédération des sociétés de résistance de la région espagnole (FSORE), fondée en 1900 et éteinte en 1907, qui s'illustrera par l'organisation d'une multitude de grèves, à Valence, Saragosse et Séville, celles-ci débordant sur toute l'Andalousie, trois bastions de l'anarchisme et, surtout, par la mise en branle, en décembre 1901, d'une grève générale à Barcelone pour la journée de huit heures [8]. En 1907, le 3 août, naît, au Palais des Beaux-Arts, Solidaridad Obrera (SO) [Solidarité ouvrière]. L'organisation se présente, dans un premier temps, comme fédération municipale barcelonaise et édite un organe (hebdomadaire) [9] au titre homonyme. Un an plus tard, elle devient fédération régionale, est forte de 25 000 membres et de 112 syndicats. Elle se présente comme relevant du « syndicalisme pur », et plus précisément se veut libre de tutelles « de l'un ou l'autre des deux courants du socialisme » (entendre par-là du marxisme ou de l'anarchisme). Rapidement pourtant, elle deviendra un terrain d'affrontements de ces deux courants avec, au bout du compte une première victoire des anarcho-syndicalistes sur les socialistes avec la prise de contrôle du périodique Solidaridad Obrera et le ralliement de la très grande majorité des membres de l'organisation à la stratégie grève-généraliste, ce qui n'empêchera pas certains puristes de l'anarchie – les communistes libertaires des années 1890 – de « [reprocher] aux anarcho-syndicalistes d'avoir déserté la cause au profit du réformisme » (p. 193). Il n'empêche, le mouvement est ascendant. Événement majeur de cette première décennie du XXe siècle, la « Semaine tragique », qui se déroule du 26 juillet au 1er août 1909 à Barcelone, procède d'un rejet de masse des intentions belliqueuses du gouvernement d'Antonio Maura à l'encontre des Berbères du Rif marocain – et plus concrètement du décret de mobilisation des réservistes promulgué le 11 juillet. En réponse, SO proclame la grève générale et constitue un comité central de grève. Dans une lettre – citée par Bookchin – d'Anselmo Lorenzo à Fernando Tarrida del Mármol, intime de Francisco Ferrer, le vieil internationaliste écrit : « Quelque chose d'extraordinaire est en train de se produire ici. Une révolution sociale a éclaté à Barcelone. C'est le peuple lui-même qui l'a déclenchée. Nul ne la dirige. Ni les libéraux, ni les nationalistes catalans, ni les républicains, ni les socialistes, ni les anarchistes. » Et il est avéré, comme le pointe Bookchin, que le soulèvement, qui devint vite insurrectionnel et où les femmes jouèrent un rôle décisif, avait un caractère radicalement spontané. La répression sera à la mesure de la peur qu'ont éprouvée les possédants et l'Église, dont de nombreux édifices ont été incendiés. On n'a jamais connu le nombre exact de morts liés à la répression. Les estimations les plus fiables le fixe à environ 500. L'écrasement des insurgés est suivie d'une avalanche de procès en cour martiale : 1 725, selon les statistiques. Au total, 450 insurgés écopent de longues peines de prison, 17 sont condamnés à mort et 5 d'entre eux seront exécutés au château-prison de Montjuic. Parmi eux, et à titre d'exemple, le pédagogue Francisco Ferrer, haï du clergé, y est fusillé au matin du 13 octobre 1909 en criant : « Vive l'École moderne ! » Son assassinat provoquera des manifestations multitudinaires de protestation dans toute l'Europe.
1910 : l'heure de la CNT
Pour Bookchin, la décennie qui suit la « Semaine tragique » sera la « période de maturité de l'anarchisme espagnole », « un processus complexe de perfectionnement de méthodes de luttes existantes », mais mal pensées ou « appliquées de façon trop unilatérales » et « à l'exclusion les unes des autres » (p. 205). Il précise ainsi sa pensée : « Les anarchistes espagnols ont entrepris de les réunir [les méthodes] dans la totalité protéiforme de l'anarcho-syndicalisme espagnol. Ils ont ainsi combiné la grève générale aux soulèvements locaux, à une campagne permanente de propagande, à l'action directe individuelle ou collective et à un travail d'organisation syndicale acharné, chaque tactique étant mise en œuvre avec flexibilité afin de renforcer les autres (pp. 205-206). » Les suites de la « Semaine tragique » ont été éprouvantes pour SO : nette baisse de ses effectifs et de ses sections syndicales à la suite de la vague de répression, puis de découragement, qui l'ont frappée. Le projet qui était le sien de « cristallisation confédérale » [10] – c'est-à-dire de transformation en une confédération ouvrière nationale, semble devoir être provisoirement abandonné mais c'est sans compter sur la détermination d'un certain nombre de militants qui croient que cette mutation est vitale. Ainsi, le 30 octobre 1910, à l'initiative, des ouvriers typographes de SO et toujours au Palais des Beaux-Arts de Barcelone, se réunit ce qui sera, de facto, le Congrès de fondation de la Confédération nationale du travail (CNT) [11]. Y assiste 140 délégués [12] dont la plupart d'entre eux sont d'origine anarchiste ; la minorité, elle, est proche de l'UGT et du PSOE. Au soir même du 30 octobre, le principe de création d'une confédération d'amplitude nationale est adopté. Par référence à la CGT française et à l'admiration qu'on lui voue, on songe à reprendre la même appellation, mais, sans qu'on sache vraiment pourquoi, les congressistes lui préfèrent celle de Confédération nationale du travail. Selon l'usage en cours à SO, mais aussi à la CGT française, son secrétaire sera désigné quelques jours plus tard. Ce sera José Negre (1875-1939), reconduit de fait dans ses fonctions puisqu'il était déjà secrétaire de SO [13].
Un an plus tard, au lendemain même de son premier congrès ordinaire de l'automne 1911, la jeune CNT lance, en soutien aux métallurgistes de Bilbao, un appel à la grève générale. Le mouvement se propage en diverses régions d'Espagne, provoquant grèves et émeutes populaires, notamment dans le Levant. Il faut croire que la bourgeoisie a tremblé puisqu'une juridiction de Barcelone décide d'interdire la CNT. À peine née, en somme, la voilà déjà morte et contrainte à passer dans la clandestinité, ce qui reste probablement un cas unique dans l'histoire sociale. Il faudra qu'elle attende 1914 pour retrouver un statut légal.
Plutôt la révolution que la guerre !
À la différence des schismes et des rancœurs que provoqua, en France, au sein du mouvement anarchiste, la Première Guerre mondiale, la CNT maintint une attitude résolument anti-belliciste et internationaliste. Il est vrai que le royaume d'Espagne n'est pas concerné par le conflit, sauf pour en tirer des bénéfices économiques substantiels. Au déclenchement du conflit mondial, un manifeste de l'Athénée syndicaliste de Barcelone titre : « Plutôt que la guerre, la révolution ! ». Rédigé par Antonio Loredo, il est cosigné par les représentants de centaines de structures militantes. Quand elle éclate en terre russe, cette révolution, elle provoque autant d'euphorie dans les classes laborieuses que de terreur dans les classes dominantes.
Lors de son deuxième congrès ordinaire, qui se tient à Madrid le 10 décembre 1919 et dont les 400 délégués représentent désormais 700 000 membres – chiffre qui atteste des progrès réalisés en dix ans –, les délégués saluent avec enthousiasme la révolution bolchevique et, « après avoir réaffirmé leur fidélité aux principes défendus par Bakounine dans la Première Internationale, comme le pointe malicieusement Bookchin, […] votent pour l'adhésion provisoire de la CNT à l'Internationale communiste » (p. 238). Malgré la presciente intervention d'Eleuterio Quintanilla, délégué des Asturies, qui les met en garde contre leur naïveté : « La révolution russe, leur dit-il, ne correspond pas à nos idéaux. […] Sa direction et son organisation ne correspondent pas à notre façon de concevoir la participation des travailleurs, mais à celle des partis politiques. [14] » C'est peu dire que le sage Asturien avait raison. En mars 1921, la sauvage répression par les bolcheviks de la Commune de Kronstadt, qui s'inscrivait dans une entreprise plus vaste de liquidation des anarchistes en général – et de la Makhnovchtchina en particulier – met un terme à l'illusion. Instruite par un rapport circonstancié d'Angel Pestaña, directeur de Solidaridad Obrera, qui a été envoyé comme représentant de la CNT à un congrès de l'Internationale communiste, la CNT décide d'interrompre, en juin 1922, tout lien organique avec les bolcheviks [15]. En décembre de la même année est fondée, à Berlin, l'Association internationale des travailleurs (AIT), dont la section espagnole est, sans comparaison, la plus puissante. Sa conviction est faite : la vraie révolution viendra d'Espagne.
Dynamiques, contradictions, ruptures et persistances
Pour Bookchin, dont l'un des principaux mérites est de tenter d'avancer dans le labyrinthe anarchiste espagnol des années 1920 en pointant les diverses dynamiques qui, en son sein et sur ses marges, s'y déploient, le congrès que la CNT tient à Madrid en décembre 1919 marque le « point culminant » de cette décennie. Outre la Catalogne et l'Andalousie, ses terres d'excellence, elle est en expansion sur tout le territoire de l'État, des Asturies au Levant, des ports du Nord aux mineurs de la vallée du Rio Tinto.
Parallèlement, on assiste, surtout en Andalousie, en Catalogne, mais aussi un peu partout, à la coalition de groupes spécifiquement anarchistes qui se fédèrent nationalement. Dans un même mouvement, et sans qu'il y ait forcément corrélation, on assiste, à Barcelone et au-delà, à un retour à l'affrontement armé entre des mercenaires à la solde du patronat et des sindicatos libres (« syndicats jaunes ») et des anarchistes bien décidés à leur rendre la pareille dans une ambiance de guérilla permanente. « De 1918 à 1923, nous dit Bookchin, ces attentats sanglants auront fait environ 1 500 victimes dans toute l'Espagne, dont 900 à Barcelone seulement » (p. 247). Le 10 mars 1923, l'assassinat en plein jour à Barcelone du syndicaliste révolutionnaire Salvador Seguí par des mercenaires du patronat porte un coup d'autant plus sévère à la CNT qu'il était non seulement un organisateur de terrain, ce qui ne manquait pas à la CNT, mais surtout un négociateur habile [16], qualité plus rare dans le milieu.
Le pronunciamento du général Miguel Primo de Rivera, le 13 septembre 1923, met d'une certaine façon un terme à une crise de régime de grande ampleur. Le fiasco militaire de la guerre du Rif et plus précisément la débâcle d'Anoual y ont largement contribué. Validée par Alphonse XIII, cette dictature est la seule manière qu'a trouvée un système discrédité à tous les échelons de la société pour se pérenniser. Le destin d'Alphonse XIII est dès lors lié au pathétique personnage qui incarne l'autorité militaire. Plus bonapartiste que fasciste, Miguel Primo de Rivera ne s'oppose pas au PSOE et à l'UGT socialistes, qui seront, sept ans durant, ses faire-valoir de gauche.
La grève générale que la CNT convoqua – le 14 septembre –, soit dès le lendemain du putsch de Miguel Primo de Rivera, échoua du fait de son impréparation, mais aussi du refus des socialistes de s'y rallier. Marginalisée, la CNT, dirigée par le « modéré » Angel Pestaña, se vit contrainte à la clandestinité [17]. Pour Bookchin, c'est cela qui explique, en partie, un déplacement du balancier libertaire du syndicalisme révolutionnaire vers un anarchisme « conspiratif » et itinérant – du genre de celui du groupe « Los Solidarios » –, et plus encore vers le « spécifisme » de la Fédération anarchiste ibérique (FAI), fondée à Valence en 1927 et aspirant à influer de manière décisive – et anarcho-puriste – sur une toujours possible dérive réformiste de la CNT. L'histoire, bien sûr, est toujours plus compliquée que les explications qu'on lui trouve. C'est d'ailleurs ce que semble vouloir signifier l'auteur quand il pointe que « les modérés [peuvent exprimer] des positions en apparence intransigeantes lorsque celles-ci [concourent] à leurs buts, et la FAI fera elle-même des concessions lorsque celles-ci [servent] ses objectifs à court terme » (p. 279). Autrement dit, le va-et-vient entre radicalité et pragmatisme fut également pratiqué, au gré des circonstances, entre/et par « syndicalistes révolutionnaires » et « puristes de l'anarchie » [18].
Contre la « République de toutes les classes »
Si la proclamation de la Seconde République, le 12 avril 1931, fut une fête, elle ne dura que le temps des illusions. Car il fut assez vite clair que cette République ne devait pas devenir trop républicaine, et encore moins sociale. Constitutionnellement, elle fut celle « de toutes les classes ». Pratiquement et avec le soutien des socialistes, elle fut « bourgeoise ». Comme les autres, les anarchistes goûtèrent cet instant de l'histoire où l'air se fit plus léger, mais très vite ils comprirent que, sans dynamique révolutionnaire venant du peuple, cette République ne serait jamais celle des travailleurs.
Au lendemain de son instauration, les forces de sensibilité anarchiste sont divisées sur la marche à suivre, autrement dit sur la meilleure façon de s'inscrire à la bonne place dans l'histoire pour avoir quelque chance de la subvertir en faveur de la classe ouvrière et de la paysannerie. Bookchin le montre bien, mais de manière un peu trop mécanique. Car les divisions qui traversent la militance ne portent pas seulement, au sein de l'anarcho-syndicalisme, sur des divergences de positionnement idéologique, mais aussi sur des analyses contradictoires ouvrant sur des perspectives stratégiques opposées. Il y eut, pour sûr, dans un premier bref moment de la République – l'année 1931 – un vrai débat interne à la CNT (qui comptait alors, dit-on, environ un demi-million d'adhérents). Cette discussion ouverte et contradictoire eut lieu, à la mi-juin, à son congrès extraordinaire, dit du Conservatoire, qui réunit, à Madrid, 418 délégués représentant 511 syndicats. Aux dires des souvenirs qu'en laissèrent certains témoins, mais surtout de l'analyse qu'en tira José Peirats [19], ce congrès – peu constructif et très passionnel, précise-t-il – opposa frontalement deux tendances : l'une, impulsée par Pestaña, Peiró et la vieille garde syndicaliste qui « tentait de s'acclimater à la légalité républicaine » et l'autre, portée par des membres actifs du groupe « Los Solidarios », qui, en symbiose avec son romantisme révolutionnaire, « voulait brûler les étapes de la révolution sociale ». Si, pour Bookchin, ce congrès a indubitablement marqué une défaite des « modérés », il a surtout figé une sorte de statu quo précaire entre les deux tendances, statu quo qui explosera, du fait des « modérés », avec la publication du « Manifeste des trente » (parce que trente étaient ses signataires) dans L'Opinió, de Barcelone, le 30 août 1931. « La Confédération, peut-on y lire, est une organisation révolutionnaire, et non une organisation vouée au culte de l'émeute, de la mutinerie, de la violence pour la violence, de la révolution pour la révolution. » La critique vise directement la FAI, et plus encore son « orientation conspiratrice », dit Bookchin. Dès lors, le clivage est consommé entre « syndicalistes purs » et « faïstes ». Qualifiés de « renégats », la messe est vite dite : Pestaña se voit expulsé, début 1932, de son propre syndicat pour avoir condamné, pour aventurisme, le soulèvement anarchiste de la vallée du Llobregat. Les « trentistes » se constituent, alors, en fédération de « syndicats d'opposition ». D'après Bookchin, leurs effectifs n'auraient pas dépassé les 60 000 membres, principalement implantés à Sabadell et Terrassa (Catalogne), chez les mineurs des Asturies et à Valence. Quant à Pestaña, il suivra sa logique jusqu'au bout en créant, en avril de la même année, le Parti syndicaliste, dont il deviendra la principale figure [20].
Bookchin est dans le vrai quand il conteste la thèse de l'excellent mais partial César M. Lorenzo [21], selon laquelle, après la purge des « trentistes », les membres de la FAI seraient devenus les « maîtres » de la CNT. Cette hypothèse repose pour beaucoup sur une sorte de faux parallélisme entre le « faïsme » et le « blanquisme ». Or, relève justement Bookchin, même si certains faïstes peuvent se penser comme dépositaires d'un brevet de pureté révolutionnaire, l'organisation spécifique ne fonctionne aucunement sur le modèle du parti d'avant-garde. La FAI n'a pas de cohérence idéologique interne. Elle est parcourue de tendances. Elle s'unifie « contre les réformistes », soit tout le monde à part elle, mais diffère sur tout le reste. Il n'existe pratiquement aucun point commun stratégique entre Montseny, Santillán et García Oliver, tous faïstes mais chacun à sa manière. Le seul apport réel du faïsme est peut-être d'assumer sa fibre insurrectionnelle et le clair attrait qu'elle a pour la conspiration. Et c'est cela même – ces qualités qui, sur le plan de la théorie, sont autant de défauts – qui la rend souvent populaire auprès des syndiqués de base de la CNT. Car elle ose, elle risque, elle paye, et en cela elle sauve l'honneur des déshérités. L'anarchisme ibère de cette époque manifeste un certain penchant pour la vengeance sociale et la castagne.
« Malgré l'inefficacité de bon nombre de ses tactiques, écrit Bookchin, la FAI était souvent moins bien servie par les leaders de la CNT que ne l'était la CNT par l'“aventurisme” faista » (p. 320). Et c'est là un fait indéniable pour une raison évidente. Si toutes les tentatives de soulèvements et de coups de mains que tenta la FAI, en 1933 – dans le Haut-Llobregat, à Terrassa, à Cerdanyola del Vallès, à Ripollet, à Lérida – furent des échecs, chacun d'entre eux contribua à maintenir la flamme, à galvaniser l'espérance, mais aussi à rendre évidente la sauvagerie de ceux d'en haut, les maîtres de l'ordre républicain. De ce point de vue, révélateurs furent les événements de Casas Viejas [22], petit village misérable de la province de Cadiz, où une tentative un peu naïve d'y proclamer le communisme libertaire fut réprimée avec la plus totale énergie par un peloton de gardes d'assaut de la République qui assassina de sang-froid une quinzaine d'insurgés de ce bourg martyr où, autour de la famille Seisdedos, l'anarchie avait fait des émules. « Le massacre de Casas Viejas, écrit Bookchin, n'entraîne pas à lui seul la chute de la coalition Azaña [23], mais cristallise les frustrations et le ressentiment qui, s'ajoutant à la cruauté de la répression, l'amèneront à démissionner neuf mois plus tard » (p. 318).
Le mouvement anarchiste paya cher son activisme et sa combativité. On comptait, en 1933, à la veille de la victoire écrasante de la coalition des droites à l'élection du 19 novembre, autour de 10 000 prisonniers sociaux libertaires.
Asturies, terre d'espoir
Cette victoire ouvre sur le « bieno negro » (les deux années noires) où la droite réactionnaire, cléricale et monarchiste reprendra la main au nom de l'« ordre », de la « famille » et de la « patrie menacée ». Incarnée et inspirée par la Confédération espagnole des droites autonomes (CEDA), dirigée par José María Gil-Robles – qui avait appuyé la dictature de Primo de Rivera –, cette coalition des droites est soutenue par le « centre républicain », animé par Alejandro Lerroux, l'ancien radical bouffeur de curés devenu protecteur de l'Église, et par les fascistes Juntes d'offensive nationale-syndicaliste (JONS) et la Phalange espagnole, dirigée par José Antonio Primo de Rivera, le fils de son père. Un bel étalage de canaillerie, en somme.
Du côté de la CNT et de la FAI, dont la forte campagne abstentionniste – « Face aux urnes, la révolution ! » – « a contribué de façon décisive, écrit Bookchin, à l'ampleur de [la] victoire [des droites] » (p. 325), on programme un soulèvement pour le 8 décembre [1933], jour de l'investiture des nouvelles Cortès. Vite éventé, il est étouffé dans l'œuf par la rapide proclamation d'un état d'urgence et l'arrestation des chefs supposés de l'insurrection. Au bout du compte, seul Saragosse et l'Aragon parviennent à s'accorder quelques marges de manœuvre pour sauver l'honneur, mais l'échec est complet et les arrestations se comptent par milliers. La défaite est si lourde qu'elle provoque une remise en cause totale de cette manière, pour le coup franchement blanquiste, de procéder. « La CNT et la FAI, résume Bookchin, en sont sorties très affaiblies : jamais elles n'avaient mené d'opération ratée aussi dommageable » (p. 328).
Plusieurs éléments, analysés par Bookchin, attestent d'un changement de cap stratégique vers l'unité de classe à partir de l'année 1934. Chez les anarchistes, mais aussi chez les socialistes – dans leur fraction de gauche pour le moins. Ainsi, en avril, une grève générale unitaire impulsée par la CNT et soutenue par l'UGT paralyse l'Aragon, terre libertaire, pendant cinq semaines. S'il est vrai que cette nécessité d'alliance ouvrière avait déjà été prônée par Pestaña, au nom des « trentistes » – comme le rappelle Bookchin –, il est plus probable que sa mise en pratique hic et nunc doive davantage – comme omet de le signaler l'auteur – à Valeriano Orobón Fernández, lucide militant de premier rang de la CNT d'Aragon qui, en février 1934, publia, en deux livraisons, dans La Tierra, organe officieux de la CNT, un appel, adressé aux militants anarchistes et au-delà : « Oui à l'alliance révolutionnaire ; non à l'opportunisme de chapelle ! » [24]. On peut s'imaginer qu'il en coûta beaucoup aux « cénétistes » et plus encore aux « faïstes » de s'habituer à cette perspective allianciste, mais l'analyse objective des effets négatifs que provoqua l'insurrectionnalisme fit indubitablement bouger les lignes.
Cette perspective allianciste fut particulièrement vive aux Asturies où la minoritaire CNT – qui se voulait plus cénétiste que faïste et qui avait déjà défendu, en 1919, lors d'un congrès confédéral, l'idée de la fusion de classe au sein d'une centrale syndicale unique – proposa avec succès un pacte d'action révolutionnaire à l'UGT. La révolution asturienne d'octobre 1934 fut le point culminant des années 1930 d'une conflictualité ouvrière débordante. Unitaire – du moins en apparence car les coups tordus ne manquèrent pas du côté des instances socialistes –, ces quinze jours de révolution sociale authentique demeurèrent, dans l'imaginaire du prolétariat asturien, la preuve tangible que, même vaincue par les forces coalisées de la réaction et du Capital [25], l'alliance ouvrière avait été possible et devait le rester.
Ivre de sa victoire asturienne et sûre du soutien des forces armées, la droite réactionnaire préfasciste en charge du pouvoir – la CEDA – se sent pousser des ailes. Non seulement elle poursuit, réprime, humilie les mineurs asturiens, mais elle salit leur réputation en leur attribuant des exactions qui n'ont pas eu lieu et s'en prend directement aux organisations politiques et syndicales de gauche. Ce faisant, cela dit, elle déplace une partie des républicains vers l'opposition. Au bout du bout naîtra une coalition électorale hétéroclite qui, bientôt rejointe par les socialistes, les catalanistes, les syndicalistes de Pestaña, les communistes et les marxistes révolutionnaires du nouveau Parti d'unification marxiste (POUM), fonde, sous l'appellation de « Front populaire », une alternative électorale à la droite réactionnaire. Son programme est tout sauf révolutionnaire. Il s'adresse à la classe moyenne et à son électorat modéré ; il ne propose ni nationalisations, ni contrôle ouvrier de l'industrie, ni allocations de chômage. La seule mesure de poids concernant la classe ouvrière combattante, c'est l'amnistie pour les prisonniers sociaux des Asturies. Dans un premier temps, la CNT dénonce un programme « de collaboration de classes » – ce qu'il est –, mais, chemin faisant et échéance législative s'approchant, « elle amorce, écrit Bookchin, un virage déconcertant en assouplissant sa position anti-électoraliste [en se refusant] de recommander à ses membres de rester chez eux le jour du scrutin » (p. 350). Pour les malentendants, Federico Urales – principal inspirateur, avec sa compagne Soledad Gustavo et sa fille Federica Montseny, de la très populaire revue anarchiste La Revista Blanca – met les points sur les « i » : « Les anarchistes commettraient une grave erreur – écrit-il – si, pendant la campagne électorale, ils agissaient de manière à faire triompher la droite sur la gauche. » Quant à Durruti, que son trajet met à l'abri de tout soupçon de réformisme, il n'hésite pas à appeler à voter « Front populaire » lors des meetings qui précèdent les élections des 16 février et 1er mars 1936.
Bookchin se trompe de perspective quand il laisse entendre que les anarchistes auraient pu, d'une certaine manière, être emportés par la vague front-populiste, produit d'une stratégie élaborée par Staline pour sortir de l'impasse du « classe contre classe », et que ce faisant ils n'auraient pas compris que ce positionnement n'avait pas pour fonction « de favoriser la révolution sociale, mais de l'empêcher » (p. 352). Car, si le constat est juste sur la vraie nature du « front-populisme » de l'époque, il fait peu de doute que les anarchistes espagnols se déterminèrent sur des intuitions beaucoup plus terre-à-terre : un constat critique, d'abord, sur leur abstentionnisme de 1933 ; une valorisation concrète, ensuite, de la situation dans laquelle se trouvaient les 30 000 embastillés libertaires qui croupissaient dans les prisons d'Espagne depuis la répression de la révolte asturienne et dont le sort était directement lié aux résultats des élections. Bookchin, pour le cas, pêche par sur-marxisme ; il applique à la CNT, et plus largement aux anarchistes, une grille de lecture qui ne leur va pas. Car, s'il est admissible, voire légitime, de leur reprocher, comme le fit Victor Serge, que « ne voulant point “faire de politique ”, [ils] en font souvent, avec le plus beau courage, de fort mauvaise [26] », leur positionnement, pour le cas, ne relevait ni de la géopolitique ni de la stratégie. Il fut dicté, malgré l'évidente méfiance que leur inspirait la gauche front-populiste, par des raisons pratiquement pratiques. La preuve, c'est qu'une semaine après la formation par Manuel Azaña du premier gouvernement de Front populaire, les anarchistes n'attendirent aucun décret d'application d'une hypothétique loi d'amnistie pour libérer eux-mêmes leurs compagnons d'infortune. Ils envahirent les prisons et mirent le gouvernement devant le fait accompli. Du concret en somme, mais du concret que seule permettait, en forçant un peu la marche des événements, la victoire électorale de la gauche. C'est en ce sens qu'il faut comprendre la sibylline appréciation de Diego Abad de Santillán : « La participation aux élections était recommandée. » Et, en contrepoint, celle de l'essayiste Vernon Richards qui y voit, lui, une erreur puisque, « abandonnant le principe pour la tactique », elle assurait la victoire du Front populaire et, par là- même, favorisait le putsch militaire de juillet auquel elle n'était pas préparée [27]. Autrement dit, comme le note ironiquement Bookchin, « une victoire conservatrice aux élections de février aurait infligé un revers beaucoup moins cruel au mouvement ouvrier espagnol que le massacre consécutif à la rébellion des généraux en juillet 1936 » (p. 355). Le purisme anarchiste ne pense jamais le « moindre mal » ; c'est en cela qu'il vit dans un monde parallèle.
Vers la guerre civile…
Pour la CNT, pourtant, le réel de la situation politique qu'elle a créée en s'abstenant de barrer la route au Front populaire est porteur d'espérance. Au printemps, les syndicats d'opposition issus du « trentisme » rejoignent leur famille d'origine. Malgré les appels à la modération de Largo Caballero, le dirigeant socialiste, une vague de grèves unitaires CNT-UGT déferle sur l'Espagne. À la campagne, les mouvements d'occupation de terres sont nombreux et massifs. Assez, en tout cas, pour susciter une authentique panique chez les gros propriétaires. Parallèlement, l'extrême droite fasciste fait front. La Phalange est son bras armé. Dans les mois qui suivent la victoire électorale, le bilan des tueurs est lourd : 270 morts et plus de 1 200 blessés. La guerre civile urbaine est déjà là. La radicalisation des événements provoque un gauchissement du Parti socialiste ouvrier espagnol, à sa base – notamment aux Jeunesses socialistes –, mais aussi à sa tête, Largo Caballero ayant mué illusoirement – et provisoirement – en « Lénine espagnol ». Mais du dire au faire, il y a de la marge, ce que ne tardera pas à prouver son attitude face à la grève unitaire et authentiquement révolutionnaire du secteur du bâtiment de Madrid au printemps 1936, que l'UGT finira pas briser, et en même temps le réel désir d'unité de la classe ouvrière combattante.
C'est dans ce contexte que se tient, au théâtre Iris de Saragosse, en mai 1936, le plus fameux congrès de l'histoire de la CNT. Il réunit près de 650 délégués représentant 982 syndicats forts de 550 000 adhérents. « En plus de marquer le retour au bercail des syndicats d'opposition, note Bookchin, il sera le lieu du plus important débat sur la nature d'une société communiste libertaire qu'ait tenu une grande organisation ouvrière » (p. 365). Pour l'immense majorité des congressistes, la perspective est alors claire : la situation est prérévolutionnaire et la révolution sera sociale. La résolution finale, adoptée à l'unanimité des délégués, est centrée sur la perspective de la victoire des opprimés sur les oppresseurs et sur ce communisme libertaire tant rêvé qui en sera le cadre. C'est sans doute pourquoi, certains analystes – dont Vernon Richards, encore – ont souligné sa carence essentielle : « l'absence de toute discussion sur les problèmes que l'organisation [pourrait] avoir à affronter durant la période révolutionnaire ». Pour Bookchin, qui se fait l'écho de ces critiques, l'important n'est pas là, mais dans le constat suivant : « Rappelons que [cette résolution] n'a pas été rédigée, débattue et approuvée dans l'atmosphère “émancipatrice” des années 1960 et 1970, mais bien dans l'Espagne catholique et patriarcale des années 1930. Les jeunes générations d'aujourd'hui ignorent combien ces travailleuses et ces travailleurs anarcho-syndicalistes étaient en avance sur leur temps. Leur mouvement allait bientôt être noyé dans le sang de la guerre civile et relégué aux poubelles de l'histoire. On le redécouvre aujourd'hui sans savoir qu'il exprimait les rêves et les espoirs d'innombrables ouvriers et paysans » (p. 368).
Du côté des putschistes, les grandes manœuvres ont commencé depuis longtemps. Dès le 14 février, soit à la veille du premier tour des élections, la CNT avertissait l'opinion publique du danger. Dans une déclaration où elle fait état de « soupçons grandissants selon lesquels des éléments de la droite sont prêts à mener un coup d'État militaire », elle indique que « le Maroc semble être le pivot de la conspiration ». Toujours clairvoyante, elle précise : « La suite dépendra du résultat des élections. Le plan sera mis en œuvre si la gauche remporte la victoire. » Et annonce : « Nous ne soutenons pas la République, mais nous ne ménagerons aucun effort pour combattre le fascisme en vue de vaincre les oppresseurs traditionnels du prolétariat. » En avril, des officiers républicains informent le gouvernement qu'une conspiration militaire est en cours. Mais plus elles en savent, plus les autorités du Front populaire confirment leur incapacité à réagir vite. Elles temporisent, rassurent, apaisent quand il faudrait mobiliser les énergies. Elles refusent d'armer les organisations ouvrières quand elles sont les seules à vouloir et pouvoir vaincre les putschistes avant qu'il ne soit trop tard. Le fiasco gouvernemental est total, accablant, grotesque. Le 11 juillet, alors que la Phalange claironne sur les ondes de Radio Valence qu'elle « a pris possession [de son] émetteur par la force des armes [et que], demain, la même chose se produira dans toutes les stations de radio d'Espagne », des agents du renseignement informent, le soir même, le Premier ministre Casares Quiroga que le soulèvement est imminent. On attribue au Premier ministre la réponse suivante : « Vous m'assurez donc que les officiers vont se soulever ? Très bien, Messieurs, laissez-les faire. Pour ma part, je compte bien aller me coucher. » Rideau.
Le reste relève du soulèvement spontané de la classe ouvrière et plus largement du peuple. Partout. La CNT-FAI est à la manœuvre avec en tête l'idée que la révolution est enfin à portée de main. C'est à Barcelone l'anarcho-syndicaliste que la détermination est la plus forte et l'offensive la mieux préparée. Le 18 juillet, les factieux se soulèvent contre un peuple armé – car des armes ont été stockées depuis longtemps par des militants anarchistes. La résistance aux putschistes est déterminée. Elle est conduite par la CNT-FAI, qui est indiscutablement la force dominante de cette résistance. Elle durera deux jours avant que les putschistes soient vaincus et que Barcelone ne devienne rouge et noire.
La guerre civile commence à l'instant où Bookchin clôt son livre sur ces années de braise qui accouchèrent d'une authentique révolution sociale cernée par de multiples adversaires : les fascistes bien sûr, mais aussi les républicains bourgeois et surtout les staliniens dont la principale obsession fut, le conflit durant et sur ordre de I'Internationale communiste, de faire en sorte que le communisme libertaire ne fût pas en mesure de démontrer qu'une autre révolution était possible que celle qui, de Lénine à Staline, avait transformé le rêve d'émancipation sociale et humaine en cauchemar. Malgré tout, son souvenir reste. Comme une geste inaboutie, mais porteuse d'expérimentations riches de promesses : les collectivités agraires, les fabriques reprises en autogestion, l'auto-organisation des milices combattantes.
C'est en ce sens que Bookchin a raison de noter que « les anarchistes espagnols ont légué au monde un héritage tangible qui revêt une grande pertinence pour les mouvements sociaux d'aujourd'hui » (p. 389). Il pourrait se résumer ainsi, ce legs : aucune révolution digne de ce nom n'est possible qui oublie que l'égalité sans la liberté est un mensonge et le contraire, une ruse de possédant ; aucune direction révolutionnaire n'est habilitée à décider pour sa base ce qui est bien pour elle ; aucun socialisme n'est désirable qui cultive la mentalité de caserne. Ces travers, les anarchistes espagnols les ont éprouvés eux-mêmes dans leurs propres têtes, dans leur chair aussi, comme autant de supposées nécessités pour gagner la guerre. Aux putschistes, on finit par opposer une armée de professionnels, avec des galonnés et des donneurs d'ordre dont l'effet principal fut évident : sa rapide prise en mains par les staliniens. Au développement des structures révolutionnaires autonomes de base (les communes et les usines autogérées), on préféra, au nom des circonstances, jouer la carte de l'État bourgeois pour y afficher une (fausse) unité antifasciste sans penser qu'à ce jeu les professionnels de la politique avaient quelques longueurs d'avance. C'est ainsi que peu à peu, la guerre dévora la révolution sociale et les espoirs qu'elle portait. Et là reste la principale leçon de la révolution espagnole : déroger à certains de ses principes au nom d'un réel contradictoire est une chose, mais céder, au nom d'un pragmatisme opportuniste, sur le rêve d'émancipation totale qui leva, pour la révolution, des multitudes ouvrières et paysannes, fut une faute probablement majeure.
Freddy GOMEZ
[1] George Orwell, Hommage à la Catalogne, 10-18, 2000 ; Gerald Brenan, Le Labyrinthe espagnol, Ivrea, 1984 ; Franz Borkenau, Spanish Cockpit : rapports sur les conflits sociaux en Espagne (1936-1937), Champ Libre, 2003.
[2] Pierre Broué et Émile Témime, La Révolution et la guerre d'Espagne, Éditions de Minuit, 1961 ; Burnett Bolloten, La Guerre d'Espagne : révolution et contre-révolution (1934-1939), Agone, 2014 ; Gaston Leval, Espagne libertaire (1936-1939), Éd. Trinquier, 2013 ; Ronald Fraser, Blood of Spain, 1979, Allen Lane (Londres) ; José Peirats, Une révolution pour horizon : les anarcho-syndicalistes espagnols (1869-1939), Libertalia-Éditions CNT-RP, 2013 ; Michael Seidman, Ouvriers contre le travail : Barcelone et Paris pendant des fronts populaires, Senonevero, 2010 ; Vernon Richards, Enseignement de la révolution espagnole, Acratie, 1997
[3] Membres ou proches de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste de Bakounine.
[4] La Federación, à Barcelone ; La Solidaridad, à Madrid ; El Obrero et Revolución à Palma de Majorque ; La Voz del trabajador à Bilbao, entre autres organes.
[5] On notera que tous les chiffres repris dans ce texte, sauf indication contraire, sont de Bookchin et qu'il se peut qu'ils soient pour partie contestables en fonction des sources où ils ont été puisés.
[6] Juan Díaz del Moral, Historia de las agitaciones campesinas andaluzas, Madrid, Grijalbo, 1969.
[7] Quelques temps avant, en février, les autoritaires de l'ancienne Internationale fondent le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), d'inspiration purement réformiste.
[8] Grève condamnée par les socialistes du PSOE et son syndicat, l'UGT, au prétexte que la grève générale représenterait une grave menace contre l'ordre public.
[9] Financé, semble-t-il, par Francisco Ferrer.
[10] L'expression, reprise par Bookchin, est de l'historien de la CNT José Peirats.
[11] Sur cet événement majeur de l'histoire du mouvement ouvrier d'Espagne, nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs à l'indépassable ouvrage de Miguel Chueca, 1910 naissance de la CNT, Éditions CNT-Région parisienne, 2010, ou, pour le moins à la recension que nous lui avons consacrée : « Un centenaire » (José Fergo).
[12] Chiffre donné par Miguel Chueca, op. cit.
[13] Pour la petite histoire, on retiendra que ce congrès passa si inaperçu que la grande histoire retint longtemps comme date de fondation celle de son premier congrès ordinaire en tant que CNT, qui se déroula du 8 au 10 septembre 1911 à Barcelone.
[14] Cité par Bookchin, p. 238.
[15] Les bolcheviks auront, cela dit, au moins deux affidés – Andreu Nin et Joaquín Maurín – représentant la seule fédération locale de la CNT de Lérida, en Catalogne. Ils se verront sévèrement désavoués par un plénum de la CNT, réuni à Logroño en août 1933, pour avoir adhéré, dans le cas de Nin, à l'Internationale syndicale rouge (Profintern), dont il sera même élu secrétaire. Une dizaine d'années plus tard, en septembre 1935, le groupe Gauche communiste de Nin et le Bloc ouvrier et paysan de Maurín fusionneront pour fonder le Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM).
[16] On note, à lire Bookchin, un certain dédain pour Seguí. Jugé par trop adepte des « compromis », il le charge de défauts rédhibitoires. Par trop idéologique, cette approche nous paraît passer à côté de cette dialectique permanente qui caractérisa la CNT espagnole et qui lui permit de jouer sur deux fronts : le pragmatisme, d'un côté, et l'activisme, de l'autre. D'une certaine manière, Seguí incarnait le premier front et le groupe Los Solidarios, le second. Le 17 mars 1923, apparemment en représailles contre l'assassinat de Seguí, des activistes du groupe « Los Solidarios » exécutèrent Fernando González Regueral, ex-gouverneur de Biscaye, et, le 4 juin, le cardinal Juan Soldevila, archevêque de Saragosse. Il n'est pas certain, plutôt le contraire, que Seguí eût approuvé cette action, mais elle en dit beaucoup sur la réalité complexe des imaginaires qui peuplaient contradictoirement la CNT.
[17] Nombre de militants cénétistes se réfugieront alors à l'UGT pour y former, pointe Bookchin, des noyaux syndicalistes révolutionnaires. Quant à la structure clandestine de la CNT, dirigée par des « modérés », dit-il, elle dérivera vers une « stratégie politique opportuniste » en appuyant la conspiration catalaniste de Francesc Macià en 1924, le complot dit de la « Sanjuanada », inspiré par des monarchistes, en 1926 et la piteuse « conspiration de Valence » de 1929. Notons que la CNT fut légalisée le 30 avril 1930, mais de manière ambiguë, car si elle put rouvrir des structures syndicales dans les grandes villes, il en allait très différemment dans les villes moins importantes et dans la majorité des villages qui se heurtaient à l'hostilité systématique des préfets.
[18] On notera, en passant, que, si ce « circonstantialisme » connut son moment culminant pendant la révolution espagnole de 1936, il venait donc de plus loin.
[19] Cf. pp. 104-106 du livre de José Peirats, Une Révolution pour horizon : les anarcho-syndicalistes espagnols, 1869-1939, Éditions CNT-RP et Libertalia, 2013, 480 p. Sur la figure éminente de José Peirats, nous renvoyons à notre préface à cet ouvrage et à l'entretien qu'il avait accordé en juin 1976 à Paolo Gobetti
[20] Le Parti syndicaliste obtiendra sept députés aux élections législatives de 1936. On notera, par ailleurs, que Bookchin reconnaît que le programme du Parti syndicaliste était « digne d'intérêt ». Il prônait en effet, nous dit-il, « l'établissement d'une société socialiste fondée sur l'autogestion, le fédéralisme et la collectivisation des terres sous forme de communes rurales libres et la coordination de l'industrie et du commerce par les syndicats ». Quant à la figure de Pestaña, que ses adversaires internes ont beaucoup contribué à brouiller ou à salir, il lui restitue, à juste titre, sa dimension éminemment morale.
[21] César M. Lorenzo, Les Anarchistes espagnols et le pouvoir, 1868-1969, Seuil, 1969 ; réédition augmentée : Le Mouvement anarchiste en Espagne : pouvoir et révolution sociale, Les Éditions libertaires, 2006. Nous renvoyons, sur cet ouvrage, à la recension de José Fergo publiée sur notre site.
[22] L'insurrection, à Casas Viejas, commença le 10 janvier 1933. Elle participait d'une « action insurrectionnelle » à grande échelle tendant à empêcher la consolidation de la « République bourgeoise ». Le plan fut, dit-on, élaboré par García Oliver et ratifié par certaines instances de la CNT. Malgré quelques soulèvements ici ou là, l'insurrection fut peu suivie à l'exception de la province de Cadiz.
[23] Manuel Azaña (1880-1940), président républicain du Conseil des ministres de 1931 à 1933, aurait donné l'ordre à la troupe de ne faire ni blessés ni prisonniers et de « tirer au ventre ».
[24] Le pacte d'action qu'Orobón Fernández dessinait pourrait se résumer en deux points : accord tactique entre les diverses forces ouvrières dans une perspective révolutionnaire excluant toute collaboration avec le régime bourgeois et acceptation, au sein de l'entité, de la démocratie ouvrière révolutionnaire, donc de la volonté majoritaire du prolétariat.
[25] Elle débuta le 5 octobre 1934 et s'acheva le 18 dans une répression sanglante dont le maître-d'œuvre fut, déjà, le général de division Franco, avec le recours à une armée de 40 000 hommes – dont les redoutables troupes de la Légion et des « Regulares » (combattants indigènes du protectorat espagnol). La répression fit 3 000 morts (la plupart après la reddition), 7 000 blessés et 30 000 à 40 000 emprisonnés. Vivement conseillée est, sur ce sujet et plus largement sur le soulèvement révolutionnaire asturien, le beau roman graphique d'Alfonso Zapico – Le Chant des Asturies –, publié en quatre tomes chez Futuropolis (2023-2024).
[26] Victor Serge, « Adieu à un ami », La Wallonie, 14-15 août 1937.
[27] Vernon Richards, Enseignement de la révolution espagnole, Acratie, 1997.
10.03.2025 à 08:13
F.G.
■ Philippe PELLETIER L'ANARCHISME Femmes et hommes de liberté Le Cavalier bleu, « Figure[s] de », 2024, 336 p. « Tous les anarchistes sont des fous », disait Mme Aveling , fille de Marx, ce en quoi elle n'avait pas tout à fait tort, même si toute généralisation est abusive. Reste à définir ce que serait cette « folie » consubstantielle à l'anarchie. Pour Alain Pessin , c'est la part de rêve (fou) qui la porte et l'irrigue. « Il est indéniable, écrit-il, que l'anarchisme vaut mieux par ses (…)
- Recensions et études critiques
■ Philippe PELLETIER
L'ANARCHISME
Femmes et hommes de liberté
Le Cavalier bleu, « Figure[s] de », 2024, 336 p.
« Tous les anarchistes sont des fous », disait Mme Aveling [1], fille de Marx, ce en quoi elle n'avait pas tout à fait tort, même si toute généralisation est abusive. Reste à définir ce que serait cette « folie » consubstantielle à l'anarchie. Pour Alain Pessin [2], c'est la part de rêve (fou) qui la porte et l'irrigue. « Il est indéniable, écrit-il, que l'anarchisme vaut mieux par ses rêves que par ses constructions théoriques. On le lui a beaucoup reproché. C'était ignorer que les rêves durent plus longtemps que les constructions théoriques, le vieux rêve de l'émancipation en particulier. »
On ne sait si Philippe Pelletier, docteur en géographie, expert en civilisation japonaise, grand connaisseur d'Élisée Reclus et anarchiste lui-même, se reconnaîtra dans cette importance que Pessin accordait à la « rêverie » libertaire, mais il est certain que la galerie de portraits fouillés qu'il nous livre de « vingt-deux » figures anarchistes traversant deux siècles [3] corrobore en large partie, même chez les plus pragmatiques ou raisonnables d'entre elles, une évidente prédisposition au rêve et à sa force d'impulsion.
On imagine l'auteur penché sur son labeur et confronté à la question du choix. Car « vingt-deux », c'est « vingt-deux ». On peut tirer sur la corde, en en mettant un vingt-troisième en loucedé, mais ça ne change pas la question des nominé.es [4]. Car si tout fait sens, le choix peut contrarier : plutôt Louise Reclus (née Dumesnil) que son célèbre frère Élisée ; plutôt Galina (née Kuzmenko) que Nestor Makhno ; plutôt Madeleine Pelletier – qui ne se définissait pas comme anarchiste et reprochait, non sans tort, aux compagnons d'être machistes – que Louise Michel, que Madeleine jugeait n'être pas assez féministe ; plutôt Daniel Lambert, actif militant anarchiste du Mouvement des auberges de jeunesse plutôt que Christian Lagant [5], ajiste lui-même et fondateur de la revue Noir et rouge en 1956. Oui, on l'imagine, l'auteur, élaborer sa liste des vingt-deux (vingt-trois), s'arrangeant avec ses préférences, ses envies, ses scrupules et ses doutes pour configurer, autour d'une sélection subjectivement assumée de « femmes et d'hommes de liberté », un anarchisme pluriel, vivant, contradictoire et increvable. Car il faut bien l'admettre, cette sélection de portraits et de parcours offre non seulement un beau voyage en terre internationale d'anarchie, mais aussi dans ses parages libertaires – dans lesquels se situent clairement Albert Camus [6], mais aussi Albert Einstein –, dans ses cercles d'amitié critique – où Orwell, sans être anarchiste, tient une place de choix –, dans les milieux artistiques – où, malgré ses bouffonnes dérives, Dario Fo reste l'auteur de l'indémodable et toujours d'actualité Mort accidentelle d'un anarchiste (1976) – et aussi dans les outre-terres et mers, c'est-à-dire hors Occident, en Afrique notamment, où, dans le sillage de Sam Mbah (1963-2014), anthropologue nigérian et membre du groupe Awareness League (AL), semble s'ouvrir une perspective, certes encore très minoritaire, fondée sur une approche anarcho-zapatiste qui serait capable de faire lien entre un présent à réinventer et des formes indigènes traditionnelles d'organisation de la communauté, mais aussi avec les modes de vie qu'elles inspirèrent.
Charpenté en quatre chapitres chronologiques – « Les pionniers (1840-1914) », « Dans la mêlée sociale (1914-1945) », « Dans l'étau de la guerre froide (1945-1968) », « L'anarchisme tout terrain (1945-2000) » –, l'ouvrage se met dans les traces de cette anarchie à double entrée – « négative » et « positive » – que Proudhon théorisa en quête d'un point d'équilibre et qui muta, avec Bakounine et son action internationaliste, vers l'anarchisme, c'est-à-dire un peu plus. Disons une méthodologie de la pratique fondée sur le dépassement de la seule aspiration émotionnelle et primitive à la révolte existentielle, une doctrine faisant projet d'émancipation humaine et fondée sur la critique du capital, de l'État et de la religion et un cadre d'auto-organisation ouvert à des Égaux en droits et en devoirs. Dans un sens, Bakounine prolongeait Proudhon en le radicalisant sur le terrain de la théorie et de la pratique. Mais, nous dit Pelletier, sans rupture, « Proudhon et Bakounine construis[ant] les deux pieds stratégiques de l'anarchisme en refusant la fausse alternative réforme et révolution, en regardant non pas l'utopie, mais le contexte (p. 45). » Et le contexte est toujours mouvant. Comme la vie, en somme.
Grandes sont les connaissances de Pelletier en matière d'histoire de l'anarchisme. Il le prouve amplement dans ce livre informé et toutes aussi grandes sont ses aspirations à la restituer, cette histoire, de manière ouverte – comme on ouvre une fenêtre sur des hommes et des femmes d'exception ayant pour beaucoup payé très cher le prix de leur engagement. Ce qui saute aux yeux à la lecture de ce livre, au-delà des analyses, de l'exposé contextualisé des faits exposés et des histoires traversées, c'est, en effet, une indiscutable admiration de l'auteur pour la vie de ces militants célèbres ou/et ordinaires de la Vieille Cause, celle qui brûle encore, de par ce monde-poubelle, dans nombre de cœurs insoumis. Pour Pelletier, l'anarchisme, c'est une histoire qui fait cohorte, une tradition faite d'histoires singulières qui font chaînons, chaînons qui font chaîne humaine de solidarité où chacune et chacun tiennent leur place à l'endroit qu'ils ont choisi. Sans leaders autoproclamés – même s'il en exista – sans dirigeants infaillibles, sans surdoués de la cause révolutionnaire, sans maîtres à penser irréprochables. Cette cohorte, elle est portée par une idée – l'Idée de l'émancipation – et des rêves fous de liberté, d'égalité et de fraternité humaine. Les portraits féminins qu'il nous livre en attestent particulièrement. Car qu'eut été Élisée Reclus sans sa sœur Louise, celle qui le visita en prison au lendemain de la Commune avant qu'il ne soit condamné à la déportation simple, peine finalement commuée en dix années de bannissement, celle qui le suivit dans ses exils, celle qui fut son épistolière, sa secrétaire permanente, celle qui traduisit, à la demande de son frère Autour d'une vie, de Kropotkine, sans que son nom n'apparaisse nulle part, celle qui annota la correspondance d'Élisée, révisa ses traductions de William Morris, s'occupa de la bibliothèque anarchiste bruxelloise des Temps nouveaux. On ne sait pas si elle fut anarchiste, cette Louise, car personne n'eut l'idée saugrenue de lui poser la question. Et c'est bien comme ça. Elle est dans son rôle comme elle est à sa place dans ce livre. En bonne place, entre Bakounine et Malatesta. Et il en va de même pour Galina Kuzmenko, institutrice et compagne de Nestor Makhno, dont la figure est ici justement revalorisée. Responsable du département culture et éducation du Conseil militaire révolutionnaire de la Makhnovchtchina, Galina ne vit pas dans l'ombre de son compagnon. Elle est une combattante de la révolution libertaire ukrainienne contre les Rouges et les Blancs. Elle « représente le versant non-héroïque du mythe » (p. 130), mais elle y tient son rang, y compris dans l'affrontement, même quand ses relations avec le Batko [7] sont orageuses, ce qui semble être arrivé souvent [Nous renvoyons, sur ce sujet, à « Une investigation confuse et lacunaire sur Makhno », de Gilles Fortin.]].
Ce voyage en anarchisme est, comme il se doit, non linéaire, balisé juste ce qu'il faut, ouvert à l'inconnu et aux rencontres. Il tient davantage des pas perdus, des allers-retours, des contournements que de la ligne droite. On y croise des personnages qui pourraient faire l'objet de romans. Et c'est bien comme ça qu'il faut lire cette aventure humaine. Chaque chapitre de ce livre est comme une étape où l'on croise des êtres tumultueux, pacifiques, régicides, poètes, spontanéistes, organisés, impulsifs, réflexifs. On y fréquente des lieux multiples, on y arpente des terres proches ou lointaines avec un authentique plaisir. L'anarchisme est voyageur et no border, ce qui visiblement ne déplaît pas au géographe aux semelles de vent qu'est l'auteur. Il secoue les méninges ce périple en terre d'anarchie où l'on croise le « révolutionnaire à plein-temps » et globe-trotter italien de la Vieille Cause que fut Errico Malatesta [8], l'iconoclaste japonaise et femme libre que fut Itô Noe [Sur Itô Noe, voir « Ösugi Sakae, parcours d'un anarchiste japonais », étude sur son compagnon que Philippe Pelletier a publié sur À contretemps, où il y est brièvement question d'elle.]], la Louise Michel argentine Virginia Bolten, « l'anarcho-syndicaliste cosmopolite » Rudolf Rocker [9], « l'indomptable » Emma Goldman, « le ministre anarchiste » Juan García Oliver [10], la poète, lesbienne et fondatrice de l'organisation Mujeres Libres (Femmes libres) que fut Lucía Sánchez Saornil, l'écrivain de l'inquiétude Stig Dagerman [11], la femme de raison et de lucidité que fut Luce Fabbri, l'anarchiste hors les murs (de l'anarchie) que fut André Pruhommeaux [12], le Kabile libertaire Mohand Ameziane Saïl et l'homme du projet « communaliste libertaire » que fut Murray Bookchin.
Il sillonne, ce voyage. Et ce faisant, au rythme de marche des divers protagonistes qui le peuplent, il met en valeur la force de cette rêverie anarchiste déjà évoquée. Car si un fil court, d'itinéraire en itinéraire, c'est bien l'idée porteuse que toute révolte sociale, tout combat pour l'émancipation, tout assaut contre l'injustice sont d'abord le produit d'un rêve, personnel puis collectif, contre l'ordre d'un monde à reconstruire dans sa totalité. Se ressaisir de l'ancienne mémoire des combats perdus, c'est donc armer notre détermination pour mener ceux d'aujourd'hui.
Freddy GOMEZ
[1] Eleanor Marx (1855-1898) fut l'épouse de Bibbens Aveling (1849-1898), biologiste et socialiste.
[2] Alain Pessin, La Rêverie anarchiste 1848-1914, Atelier de création libertaire, 1999.
[3] Vingt-trois, en fait, mais « cela fait toujours 22, précise Pelletier, si l'on numérote l'ensemble à partir du zéro fondateur qu'est Proudhon avec toutes ses ambiguïtés et ses stimulants ».
[4] Ici, l'inclusif s'impose, l'auteur s'étant fondé « sur une base de parité entre hommes et femmes ». « Non pas, précise-t-il, pour obéir à l'air du temps en me soumettant à un système de quota (…), mais parce que l'engagement des femmes au sein de l'anarchisme a été immédiat, constant, puissant. » (p. 13).
[5] Sur l'ami et camarade Christian Lagant (1926-1978), nous renvoyons à sa notice du « Maitron ».
[6] Sur les rapports de Camus avec les anarchistes, lire « Albert Camus et la revue Témoins », de Charles Jacquier ; « Albert Camus, un libertaire »,de Jordi Torrent Bestit ; « Une commune idée de liberté », d'Arlette Grumo, une recension du livre (coordonné et présenté par Lou Marin) Camus et les libertaires (1948-1960).
[7] « Batko Makhno » (« Père Makno ») était le surnom que lui donnaient les combattants de l'armée insurrectionnelle. Aux dires d'Alexandre Skirda, le terme Batko avait déjà été utilisé par les Cosaques zaporogues comme titre honorifique pour les chefs militaires… élus.
[8] Sur Errico Malatesta, nous renvoyons à « Malatesta, un portrait »,dossier proposé par Robert Paris.
[9] Sur Rudolf Rocker, nous renvoyons aux deux numéros que nous lui avons consacrés : « Rudolf Rocker : mémoires d'anarchie » et « Rudolf Rocker : penser l'émancipation ». Ces textes ont été réunis en volume : À contretemps, Rudolf Rocker ou la liberté par en bas, Les éditions libertaires/Nada, 2014, 300 p.
[10] Sur Juan García Oliver, nous renvoyons au numéro spécial que nous lui avons consacré
[11] Sur Stig Dagerman, nous renvoyons à [« Dagerman, une vie », de Freddy Gomez, article disponible ici en version PDF.
[12] Sur André Prudhommeaux, se reporter au numéro spécial qui lui a été dédié sur À contretemps..
24.02.2025 à 09:20
F.G.
■ BALISE OUVRANTE CONJURATIONS La Grande Batelière, « Les croisements », 2024, 264 p. Par moments, les choses s'apaisent. D'autres diraient qu'elles se gâtent. Le jugement perd de son assise, le tranchant de l'arrogance s'émousse, la saisie du monde s'en trouve moins certaine. On ne change pas de camp et celui des salauds reste identifiable. C'est celui des alliés et des rivaux qui reconfigure ses frontières. La boutique radicale que l'on revisite. On reconnaît sans les renier certains (…)
- Recensions et études critiques
■ BALISE OUVRANTE
CONJURATIONS
La Grande Batelière, « Les croisements », 2024, 264 p.
Par moments, les choses s'apaisent. D'autres diraient qu'elles se gâtent. Le jugement perd de son assise, le tranchant de l'arrogance s'émousse, la saisie du monde s'en trouve moins certaine. On ne change pas de camp et celui des salauds reste identifiable. C'est celui des alliés et des rivaux qui reconfigure ses frontières. La boutique radicale que l'on revisite. On reconnaît sans les renier certains emballements : caricaturant l'autre, on se caricature soi-même. « À débats de merde, pensées de merde », a dit un jour un copain. Pas de raison qu'on évite les éclaboussures. Woke pas woke, Bégaudeau versus Michéa, domination ou bien exploitation. Relativisme, universalisme ; déconstruction, émancipation. À la pêche aux idiots utiles, les filets sont garnis. Spéculaire, le reflet dans le miroir spécule : et si c'était toi, Navarro, l'idiot utile ? L'allié objectif du merdier mondial.
La rate au court bouillon, on doute donc. On en profite, ça ne dure jamais longtemps. Tout ça est cyclique et pendulaire. Affaire de décentrage et de nouvelles évaluations. Un moindre mal pour un bien à venir : entre les écueils d'une pensée sclérosée et d'une pensée labile, on s'autorise des ébrouements. On se remet en question comme d'autres se remettent en forme. À chacun sa gymnastique. Jeu de certitudes, jeu de postures. Soyons désinvoltes, n'ayons l'air de rien. Rien de moins revendiqué et de plus arrogant qu'une posture. Confortable aussi. Ça met des murs et de la hauteur : surplomb et aplomb en jointure, on est pas mal là-haut. On a le recul nécessaire. On se croit immunisé par la profondeur historique alors que sa propre et courte biographie est plus tortueuse qu'un lombric scindé par la bèche. On est parti de pas grand-chose pour arriver où ? C'est la question du moment. Elle a ses vertiges et sa pudeur : normalement on n'en parle pas. Ou bien on en parle mal, noyant le poisson. Drôle d'expression au demeurant : pourquoi pas envoler l'oiseau ou enterrer la taupe ? Ou bien parler jusqu'à trouver quelque chose à dire. L'époque étant celle du commentaire perpétuel, on n'a pas évité la contagion : on a pris l'habitude d'avoir un avis sur presque tout. Braquemart et sémaphore emmerdant le tsunami postmoderne. C'est pas déplaisant. C'est juste un peu court par moments. Un peu pavlovien : tu grognes, je mords. Et vice-versa. « Nous sommes des chiens et les chiens quand ils sentent la compagnie, ils se dérangent, ils se décolliérisent, » chantait le poète à la guenon.
J'ai viré mon collier à cause d'un bouquin laissé par un frangin de lutte. Lui : pas un commentaire, tu verras bien. Dans six mois on en recause. Ou pas. J'ai lu, j'ai vu, ça m'a plu. Ça m'a rappelé des trucs. Des trucs de la fin des années 2000 qui paraissent loin parce que tout file, désormais, à une vitesse ahurissante aujourd'hui. Dans ma croulante de livres, j'ai déniché Contributions à la guerre en cours de Tiqqun [1]. Me suis replongé dedans, curieux, souriant, butinant. Théorie du Bloom, formes de vie, échelles molaires contre moléculaires, empilement de dispositifs, biopouvoir. Un jargon en jardin de raretés : plein de trouvailles. À l'époque j'étais à fond, du moins j'essayais. En vrai, je ramais. J'avais pas le cortex suffisamment outillé pour m'emparer de certaines ratiocinations philosophico-théoriques – pas sûr que je l'ai aujourd'hui. J'imaginais des trésors à dénicher sous les gloses absconses. Dans les méandres syllogistiques, je me cassais la tronche. Cherchant un genre d'illumination, compréhension ultime des derniers ajustements des masques du Pouvoir. Et de nos impuissances. Nous tapions à côté, comment viser juste ? Ce que j'aimais et qui restait difficilement avouable, parce que suspect d'être l'arme de poseurs élitistes, c'était le style. La forme. La langue. Une façon de produire des énoncés, d'ambiancer les paragraphes, de décloisonner les références. « Nous autres, décadents, avons les nerfs fragiles » : dans son genre néo-romantique, l'intro faisait mouche. J'avais la connivence facile et enthousiaste. Affinités tout autant électives qu'électriques depuis l'affaire des caténaires : Tarnac, le Squale, Alliot-Marie. Dans quel mauvais polar on avait été plongé en cet automne 2008. À la fois Pinocchio et Pinochet, Sarko musclait sa junte en guerre contre le terrorisme. La cible avait été grossièrement empaquetée : « l'ultragauche, mouvance anarcho-autonome » ; même Libé avait joué l'union des kébours avec sa titraille : « L'ultragauche déraille ». Autant dire qu'on était cerné. Alors, sans chichi, on faisait front.
La brutale bedaine de l'IA
Plus de quinze piges après, la mouvance continue à se mouvoir. Du moins textuellement. Sous le blaze évanescent de « Balise ouvrante », une de ces incarnations signait, en 2024, Conjurations. Ou l'art de semer des pluriels ambigus. On conjure comme on complote ; on conjure aussi le diable et ses avatars. Ça tombe bien : bouddhisme, spectralités, les balisés ne s'interdisent aucune exploration, partant de l'intuition que toute physique embarque souvent son lot de métaphysique. De prime abord, un tel syncrétisme pourrait piquer les narines à la manière d'un fumet douteux mais quand on s'y plonge et s'y laisse porter, quand on accepte ce lâcher-prise propre à toute lecture et la mise en sourdine de ses a priori, l'aventure tient ses promesses. Notamment celle de nous aider à détricoter, une à une, les fibres de l'emprise technologique que tous nous subissons. Avec cette fraîcheur à la clé due au fait qu'on s'éloigne de certains standards convoqués régulièrement par la critique anti-industrielle. Le père Foucault n'étant jamais loin, une fois n'est pas coutume son biopouvoir cède ici la place au « noopouvoir » (du grec nóos, esprit) que les quelques 250 pages du bouquin vont tenter de circonscrire. Le concept de « noopouvoir » fut mis en orbite par Bernard Stiegler (1952-2020), ancien braqueur devenu philosophe, poulain de Derrida et spécialiste des technologies numériques à travers les digital studies. À la fois critique et enthousiaste, Stiegler s'appuyait notamment sur le concept de pharmakon pour asseoir l'idée que les objets technologiques contenaient à la fois le poison et le remède à leur propre mal. Un genre de neutralité axiologique que ne partage pas le collectif « Balise ouvrante » qui a l'art de la formule : « Avec les technologies numériques, le monde entier passe en comparution immédiate ». Bref, s'il y a reprise en main des travaux de Stiegler, c'est au bénéfice d'un droit d'inventaire relativement serré.
Quésaco ce « noopouvoir » ? Comme son étymologie le laisse deviner, le concept signifie que la peste numérique s'attaque à notre esprit. Dit comme ça, la trouvaille pourrait sembler banale. Creusons l'affaire. Aux figures de « citoyen, travailleur et consommateur » dressant la condition de l'humain moderne, la condition numérique impose une seconde triade, « synthèse entre liberté abstraite, contrôle des temps et valorisation marchande ». « Et la technologie de l'esprit, en unifiant ces aspects, les dépasse et les gère d'autant plus efficacement qu'elle maintient l'illusion de leur séparation ». Dit autrement : les temps politiques, de travail et marchands ont fusionné dans une pseudo-liberté pervertie gérée par la « gouvernementalité numérique ». Malgré le potentiel de fichage et de censure du monde connecté, il est un fait que les citoyens machinés ne se sont jamais sentis autant libres, pouce collé à leur smartbidule et solitude emmaillotée à un nimbus d'amitiés virtuelles où des émojis citronnés ont remplacé les bourrades de comptoir. Désormais chiffrables et donc monnayables, les affects du quotidien s'éprouvent et s'évaluent depuis les racks d'une extériorité multicâblée. Triste topique. Les gens de « Balise ouvrante » étant des jardiniers consciencieux, leur tamis est agile et leur terreau fertile : cybernétique, IA, tout le saint-frusquin numérique y passe, et tout accable : « Ce noopouvoir est en train d'accomplir ce dont l'économie de marché a toujours rêvé : s'imposer comme un cosmos spontané. Faire concorder le mouvement des êtres et de leurs pensées avec celui des marchandises. » Le bonheur est dans le prêt, sur gage et dématérialisé.
Tout est question de point d'équilibre à trouver : ce n'est pas parce que notre situation est dramatique qu'il faut la dramatiser. C'est le piège des prospectives dystopiques : faire croire que le pire est toujours à venir alors que le pire est déjà là, sous nos yeux cataractés de lumière bleue. Dans ses « considérations intempestives sur l'IA », « Balise ouvrante » dessine les cibles de ce qu'il faudrait conjurer, en premier lieu les récits et imaginaires sombrement science-fictionnés. Il y a du bluff et du minable dans l'IA, une régression vers le médiocre qui nous « rabougrit à une position à la fois négligente, paresseuse, idolâtre et empreinte de honte prométhéenne ». Il y a aussi maintien des encasernements industriels et de son inépuisable taylorisme : sous ses apparats facilitateurs et derrière l'écran de sa magie résolutoire, l'IA est une brutale bedaine qui commande la morne répétition et les troubles musculo-squelettiques. Préparateurs de commande, livreurs, chauffeurs, travailleurs du clic : « La condition des big data, c'est toujours la microtâche ».
Vieux débris
« L'horreur de l'IA, écrivent encore les balisés, relève moins des prétendus risques qu'elle prenne le contrôle sur nous, comme si elle était une entité non humaine, que de la puissance humaine elle-même qui nous fait face de façon renversée et fétichisée. » Rarement citées, les intuitions debordiennes affleurent : tout comme le spectaculaire, le digital est un rapport social qui nous émiette et nous ré-agglutine selon la nervure de ses schémas algorithmiques. Schémas qui s'attaquent à la source – mystérieuse – de nos jaillissements intérieurs – seule originalité dans leur malfaisance. Car pour le reste rien de neuf, juste une énième accélération du vieil ordonnancement technocratique visant à arracher l'humain à ses communautés d'origine pour le projeter, à poil et mutilé, dans la « fiction libérale du Moi » – « indispensable fiction policière », rajoute avec malice le collectif. Ainsi évidée et dépendante d'une totalité sociale réduite à des structures impersonnelles, la nomade monade est sommée de s'appareiller pour survivre. Pour fonctionner diront certains. Puisque dans l'apocalypse, le prothétique devient prophétique [2], enfonçons le clou : les prothèses « s'appliquent à toutes les subjectivités ravagées, prenant en charge leurs débris pour synthétiser un soi nouveau et diminué, recomposé dans les réseaux ». Désormais, se faire traiter de vieux débris n'est plus une insulte, juste le rappel légèrement frontal de ce qu'est fondamentalement devenu Homo Numericus.
Si la charge est aussi totale que le diagnostic, c'est parce que « dans le milieu numérique, tout le monde est mouillé ». Embarqués dans la nasse, nous sommes à la fois voyeur et acteur, « intrinsèquement complices de toute la bassesse en circulation ». Planqués derrière l'écran, et donc un anonymat de circonstance, les pulsions les plus crades n'ont plus aucun garde-fou. Un type doux comme un agneau dans la vie ordinaire peut voir son avatar numérique virer en hyène retaillesque. Le décrochage schizo est manifeste, le surmoi dopé au captagon. La « cybermeute » est cet agrégat désincarné, absout de toute responsabilité individuelle, mis en route par des flux de surenchère cynégétique. « Le milieu numérique produit de la désubjectivation machinique en continu », dégaine encore « Balise ouvrante ». Tous coupables, tous innocents, tous machinés et que grouillent les artefacts de nos humanités avachies. Mais le meilleur reste à venir, la bascule de nos gueules en goules : « Ce qui détermine le fonctionnement de la société connectée, dans ses aspects les plus immondes, c'est la constitution en spectres de cette masse silencieuse qui s'incarnait il y a peu dans les figures de la foule, du public ou de l'opinion ».
Le corps connecté perd sa substance. Désorienté et déshabillé, l'esprit se cherche alors « une sorte de corporéité seconde ». Tel est le spectre. Une roue de secours, un palliatif, un grand remplacement. Capable de tout, et donc surtout du pire. Ça glace, on en convient. Les spectres, c'est un fatras embarrassant. Des corps surnuméraires dont on ne sait que faire. Surtout quand ce sont les nôtres. Alors que faire ? Leur délivrer une OQTF et les reconduire à la frontière ? Mais quelle frontière ? Le numérique les a abolies et imposé son internationalisme à la sauce libertarienne. Et puis les spectres c'est pas des migrants sur un rafiot de fortune à la merci des flots et des garde-côtes. C'est du costaud et du pyramidal. Moumoute au vent et peau d'orange, leur cador aurait même le doigt au-dessus du bouton atomique : « Donald Trump est le nom d'un des cas les plus massifs d'incarnation spectrale de ces dernières années ».
On se marre, c'est grotesque, c'est notre réel.
Des spectres en cagoule.
Make AmeriKKKa great again !
« L'anthropomorphose du capital » connecté fera le reste.
Sébastien NAVARRO
[1] Tiqqun, Contributions à la guerre en cours, La Fabrique, 2009.
[2] Voir « Une poétique crépusculaire », recension d'Un lac inconnu, d'Éric Chauvier.
17.02.2025 à 09:18
F.G.
■ Éric CHAUVIER UN LAC INCONNU Allia, 2025, 108 p. À quatre heures du matin mon cerveau m'a réveillé. Il venait de trouver l'accroche et tenait à m'en faire part. Vu qu'on partageait la même exiguïté crânienne, j'ai été forcé de l'écouter. Son plan était simple, et pour tout dire prévisible : « Navarro, tu citeras ce passage du dernier Bégaudeau où l'auteur manque de se fâcher avec un copain de gauche qui “avait lu tout Houellebecq et aucun Chauvier” ». Effectivement, même encore empégué (…)
- Recensions et études critiques
■ Éric CHAUVIER
UN LAC INCONNU
Allia, 2025, 108 p.
À quatre heures du matin mon cerveau m'a réveillé. Il venait de trouver l'accroche et tenait à m'en faire part. Vu qu'on partageait la même exiguïté crânienne, j'ai été forcé de l'écouter. Son plan était simple, et pour tout dire prévisible : « Navarro, tu citeras ce passage du dernier Bégaudeau où l'auteur manque de se fâcher avec un copain de gauche qui “avait lu tout Houellebecq et aucun Chauvier” [1] ». Effectivement, même encore empégué dans le coaltar, je trouvais l'intro fameuse. Et ce d'autant plus que, moi, c'était tout le contraire : j'avais lu tout Chauvier et aucun Houellebecq.
Chauvier je l'avais connu début 2011 avec son Contre Télérama [2]. Texte bref comme souvent, écriture sèche, entrées thématiques, inquiétante progression. L'anthropologue de l'ordinaire auscultait avec une fausse distance les angles droits et dupliqués de la péri-urbanité. Aux salonards de Télérama ayant décrété la « mocheté » définitive des zones pavillonnaires, le banlieusard Chauvier avait des comptes à rendre : déambulant ou joggant dans son quartier, il souhaitait mettre à jour « le potentiel de fictions qui se nouent derrière chacune de ces baies vitrées ». Ou pour le dire avec les mots empruntés à Adorno : comment le peuple périphérique comptait parmi ses aptitudes celle de « transgresser les standards de la vie mutilée ». C'était huit ans avant le soulèvement des Gilets jaunes.
À propos des Gilets, Chauvier signait dix ans plus tard Laura [3], nectar de 140 pages emballé sous une couverture rouge ornée d'un triangle blanc inversé – dans lequel longtemps j'ai vu un pubis. Je me rappelle parfaitement mes sensations en lisant Laura. Surtout je me souviens où j'étais : dans une maison du Béarn. Chose banale au pays du maïs : il pleuvait. Et la pluie mitraillait le Velux au-dessus du plumard où, affalé, je lisais. Ambiance grise et percutée : c'était aussi une fin d'après-midi automnale, autant dire que la lumière y était minimale. J'ai ouvert Laura, et là, trois petits points de suspension. Plusieurs années après je cherche encore ces mots que je ne trouverai jamais. Disons, pour faire court et couper tout élan romantique, que j'ai décollé. De mon engourdissement, de la pluviométrie béarnaise. Ce texte j'aurais pu l'écrire. Cent fois. Forme et fond, j'adoubais tout. Amour raté, fossé sociologique, quotidien déraillé. Shaker d'affects où factualité et fiction fusionnent. C'est la nuit, Éric est sur un parking qui surplombe une usine de prothèses médicales. Éric n'est pas seul et la nuit sera ce long dialogue avec Laura, son amour platonique du collège retrouvé des décennies plus tard. Les années passant, Laura a ramassé. Surtout, elle est en colère contre le taulier de la susdite usine qu'elle attend impatiemment de voir cramer. Laura, la cassos, est issue d'un milieu populaire. Elle dit beaucoup « enculés ». Éric ne lui fait ni la leçon ni la morale. Il sait qu'il faut être con comme une tanche postmoderne pour voir de l'homophobie dans les « enculés » de Laura. Il sait ses joues naïves sur lesquelles un mâle héritier a essuyé ses rupines tatanes. Il sait la violence sociale et ce qu'elle engendre de violence verbale et incendiaire en retour. La nuit est longue, ils boivent du rosé et fument des pétards. Éric a les mots et les outils pour observer et catégoriser Laura. C'est son métier. Mais, outre son attirance pour la femme, quelque chose d'autre vient brouiller et pulvériser son surplomb de chercheur : une perméabilité instinctive à l'aura de Laura. Éric gratte le vernis rugueux de son parler de « white-trash, cette invention de sociologue censée englober tous les petits blancs rustiques et racistes du pays » et met à jour les cicatrices sous la fruste crânerie. Autant de « dissonances autobiographiques, comme revenues à la vie, qui transpercent dans les insultes. Qui veut plonger dans l'âme de Laura se doit d'entrer, comme dans un temple oublié, dans ses façons de parler les plus ordinaires. Toute autre forme d'expertise est nulle et non avenue. Il faut revenir en littérature, dans la poétique des angles morts ». Ami lecteur, je sais pas toi, mais moi quand je lis ça, je vire émollient et m'arrache du morose. Effet LSD. Je vois Jupiter et son Bayrou's Band en orbite autour de Saturne, et la vie soudain devient rose.
Partage de la blafarde
Ma fusion avec Chauvier ne s'est pas arrangée avec son opus suivant : Plexiglas mon amour [4]. Je dirais même qu'elle a franchi un palier supplémentaire. Chauvier, camarade d'ironie cramée et de dérapages dystopiques. Chauvier en boucle sur l'absurde pandémique et ses propres émulsions névrotiques. Chauvier, animal confiné, reclus à domicile, coincé entre deux geeks qu'il regrette d'avoir engendrés et caporalisés par la badine hygiéniste d'une épouse shootée au spray hydro-alcoolique. C'est justement à la pharmacie qu'Éric croise par hasard Kévin, ancien camarade de fac, « un type un peu étrange devenu survivaliste ». Kévin vit dans la forêt, dans une BAD (Base Autonome Durable) sise non loin des ruines de l'église de Notre-Dame de la Fin-des-Terres. Chauvier s'amuse à topographier le traquenard dans lequel Éric va tomber. Tout ça est gros comme un doigt coupé sur une pana cotta. On cherche la démarche scientifique, l'empirisme prudent. On pensait avoir touché le fond précédemment avec le retour du zombie baudelairien [5]. Mais non, ça continue, ça enfle et ça bourgeonne derechef : Chauvier persiste dans le délire irrationnel. Où est passé l'anthropologue, bordel ? C'est simple : il est comme la truie du regretté Duneton. Assailli de doutes. Le Covid a précipité quelque chose. Une compréhension brutale de nos choses communes et de leur ordre vermoulu : le pathogène n'est pas là où on le croit. Le sage montre la lune, l'imbécile son cul. Pour beaucoup, ça se vaut. Une lune, un cul, égal partage de la blafarde. Raisonnant, Chauvier doute de sa raison et de la nôtre partagée : « C'est un trait majeur de cette époque que de donner raison aux plus dégénérés d'entre nous. » Au milieu de la cambrousse, avec un Kévin tirant son gibier à l'arc, la sentence se médite. Un Kévin lucide, bien décidé à « plus jamais se faire emmerder par des peignes-culs [peignes-lune ?] qui sont juste bons à vendre du crédit et à transformer cette planète en trou à chiottes ». C'est plus long et argumenté que les « enculés » de Laura mais l'idée reste la même. Elle sent l'odieux populisme, la bascule du côté barbare de la plèbe. Chauvier n'écrira jamais « Démocratie mon amour ». Ça tombe bien, en plein arasement sanitaire, ses hardes (à la démocratie) ont disparu. Le récidiviste Éric est alors camisolé et interné. Mais rien n'est irrémédiablement foutu, lui promettent les blouses blanches. Aux fous rééduqués à l'étroite observance des gestes barrière, on promet de redevenir des « êtres définitivement sains ». Lavage de cerveau, au propre comme au figuré. Le corps national a lâché ses anticorps. La guerre sanitaire est la continuation de la politique par d'autres moyens. Destin mutilé encore : « Il faudrait peut-être nous inquiéter de ces mots-là, définitivement sains, car ce qui est définitif est aussi irrévocable, et ce qui est irrévocable revient bel et bien à renoncer à une part de nous-mêmes. »
Ami lecteur, je te vois t'impatienter : n'étais-je point censé causer d'Un lac inconnu, dernier opus chauvierien ? C'est que je prends mon temps. Le principe même d'À contretemps. Il me fallait un chemin, une voix d'accès. L'accroche de cette mule de Bégaudeau ne suffisait pas. Et puis j'aime bien cette idée de faire monter le plaisir. Le nouveau Chauvier, ça faisait un bail que je le guettais, j'allais pas l'expédier comme ça en deux coups de cuillère à pot. C'eût été gâché. Alors je minaude, j'aguiche, je titille, je contourne, je revisite, je contextualise. Tout ça est sensuel et intellectuel à la fois. Avant d'avoir un sens, les mots ont une sensualité. On ne cause pas de Chauvier comme on causerait d'un Houellebecq-jamais-lu. Le premier commente le tragique de notre condition, le second le déclin de sa race maudite. Le premier se retient et nous invite à nous répandre ; le second se répand et nous pousse à la contention. Le premier on le lit, le second on le gît. Incompatibilité des visées. Celle de Chauvier cible la « poétique primordiale ». Un lac inconnu est d'abord un livre de poésie. La dernière. La nôtre. Celle de notre crépuscule. Inutile de cligner des châsses et de ployer les épaules, on sait tous ce qui nous arrive : « Dans le tonneau, l'étoile fond comme du sel / Et l'eau glacée se fait plus noire / Plus pure que la mort, plus salée que le malheur / Et la terre plus vraie et redoutable. » Page 76 pour ceux qui doutent que le malheur soit salé. Un lac inconnuest aussi affaire de pied de nez. Un jour, l'anthropologue s'est gonflé les chevilles et ainsi challengé : et si je faisais la nique à ce couillon positiviste de Noah Harari ? Et si je racontais l'épopée chavirée de Sapiens depuis ses premiers épouillages socialisants jusqu'au délire désincarné des élus transhumanistes ? Le tout en cent pages. Du sombre, du compact, du sans chichi. Chiche ?
Chiche.
Il y a quelques jours, les éditions Allia m'écrivaient : avais-je trouvé le temps de lire ce Lac qu'elles avaient eu la gentillesse de m'envoyer en service de presse ? Leur mail tombait à pic, je venais de l'achever et me trouvais sous haute pression euphorique. LSD encore. Extrait de ma réponse : « Sa boucle poétique sur nos affaires humaines est aussi sublime que désespérée. C'est 2001, version odyssée oxydée. Le brûlot anarchiste le plus étincelant du moment. » Allia n'en demandait pas tant. Moi non plus. Qui me mis cependant, les jours passant, à douter, truie moi aussi. Pourquoi avoir écrit « brûlot anarchiste » ? N'avais-je pas projeté un peu de mes affaires personnelles dans les ultimes circonvolutions lacustres du camarade anthropologue ? Réflexion faite : non.
L'art de « distiller la fièvre »
Le substrat vaseux qui hante les clapotis du Lac inconnu tient en trois mots : angoisse de mort. Ou bien : malédiction du pouvoir. Chez Chauvier, les deux se valent. Tout commence, il y a fort longtemps, dans le fond ténébreux des premiers habitats cavernicoles. Le feu est domestiqué, un confort inédit se découvre, le foyer fait communauté et l'extérieur office de tous les dangers, et bientôt d'âpres conquêtes. Nœud dialectique chez nos ancêtres : « Alors qu'ils peuvent se réchauffer, s'émouvoir, imaginer un futur, il leur faut vivre avec la mort brutale et inexpliquée des êtres avec lesquels ils conversent. Un doute apparaît, un instinct, l'embryon d'un effroi : ce qui est aimé se perd et génère autant de monosyllabes autour de l'âtre. […] L'occupation des grottes augmente la charge anxiogène de ces images [de morts violentes]. La vie domestique ne serait qu'une diversion, sa promesse de sécurité serait illusoire. » À partir de ces trous dans la roche, les hommes vont s'agglutiner en cités. Pyramides sociales inégalitaires, les cités ne seront pas ces ensembles à partir desquels les humains pourront socialiser leur angoisse de mort, tenter de l'apprivoiser et l'inscrire dans un humble (humus) cycle de vie. Bien au contraire. Les cités vont la thésauriser au bénéfice principal des tyrans qui les gouvernent. Chauvier signale l'invariant : les chefs ont beau maîtriser l'art de « distiller la fièvre », ils sont autant de sociopathes tétanisés par leur propre finitude. Pour taire leur peur, ils pilotent et multiplient des massacres. Le sang des autres répandu comme « un substitut émotionnel à leur angoisse ». « Celui qui peut décréter la mort de dix mille fantassins ne défie-t-il pas la mort elle-même ? ». Ami lecteur, tu la sens pousser la graine musquée de notre présent transhumaniste ?
La suite est un placage ventral. On aurait pu attendre de l'anthropologue qu'il fasse preuve de plus de finesse. Ou d'ambiguïté. Qu'il enfourche le dada bien commode de l'agnosticisme, histoire de ne pas heurter de front la piété de ceux qui croient. Même pas. Tout poète qu'il soit, Chauvier prose en athée. Manque total d'empathie spirituelle. Avouons-le : ça libère d'un poids. Resserre la camaraderie. Charlie, Chauvier ? Peu me chaut. La cible est ailleurs. Dans ce rappel de quelques fondamentaux perdus en cours de route. Pour que les masses acceptent d'aller trucider d'autres masses, il faut un motif supérieur. Pour qu'elles étouffent leur soif de liberté et leurs « pulsions désirantes », il faut le couvercle étanche d'un dieu à adorer ne ressemblant « à rien de connaissable ». Pour que la cité croisse, exploite et colonise, il faut une carotte extatique : un horizon post-mortem où les âmes des plus méritants sauront trouver les cajoleries dont elles ont manqué ici-bas. « Dans sa forme primitive, la religion naît de cette grossière exigence de diversion. Elle ne porte en elle aucune morale. » Cash, Chauvier. Hélas, la « fiction religieuse », c'est comme les rentrées sociales chaudes. Au bout d'un moment ça lasse son peuple, qui n'y croit plus vraiment. Qu'à cela ne tienne, les conseillers des alcôves ont cogité l'affaire et pointé le maillon faible : la modestie des guerres. Pour maintenir l'exutoire, il faut du cinémascope, du péplum, des croisades, des missions génocidaires, bref des « guerres à grande échelle, qui feront diversion, contrôleront les affects tout en accroissant les butins ». Logique de surenchère. Puissance de la martyrologie et des économies nécrophiles. Mais la peur de mourir, c'est comme les socialistes, ça se radine toujours en trahissant. Et si, au bout du compte, l'âme c'était du chiqué ? La camarde en pluie de grêle ne fait plus rêver. C'est qu'on y tient finalement à sa couenne.
Parallèlement, des savants formulent l'hypothèse : et si tout était à portée d'un savoir empirique et codifiable ? Affleurent les pensées matérialistes et humanistes, les humeurs cartésiennes ; la vie éternelle en prend un coup, dieu se minusculise. C'est pas bon pour la guerre totale. Ni pour la cité accumulative. Il faut trouver un nouveau carburant narratif pour que tout change sans que rien ne change. Il sera celui de l'homme amendable et améliorable. De la Raison dominante. Par-delà le changement de peau, l'obsession organique demeure : il s'agit de neutraliser ces affects qui « seraient la bave du monde, qui contamineraient la seule perspective qui vaille : l'accumulation de connaissances universelles comme moyen d'atteindre le point de perfectionnement de l'espèce, point que l'on devine abstrait, mais que l'on croit résolutoire ». La Modernité est en marche. Paradoxalement, elle accouche d'une nouvelle religion : celle du Travail. Car les pulsions de mort jamais ne se taisent, c'est là un cycle infernal. L'histoire humaine n'est qu'un va-et-vient de boucles rétroactives. Comme la vie angoissée sourd irrémédiablement, le pouvoir sans cesse ajuste ses filets de capture. Les corps sont à présent enfermés dans des « espaces d'usinages collectifs et disciplinés ». On les astreint, on les épuise, on les machine, l'idée étant d'assécher leur terreau existentiel et anxiolytique ; plus tard on les divertira tout autant, et on les machinera d'autant plus : « De la fatigue découle un amollissement de la faculté d'abstraire – principe qui renforce notablement le projet civilisationnel de l'espèce. »
Un lac inconnu enjambe les millénaires (d)échus et bien plus loin encore. Puisque vaincre l'angoisse de mort est aussi efficace que remplir le tonneau des Danaïdes, alors les plus barrés de l'espèce proposeront de vaincre la mort elle-même. Plus c'est gros, plus ça passe. Les aspirants immortels auront leurs cohortes de suiveurs et de publicitaires. Maçons exaltés de métaphysique prêts à empiler leurs parpaings quantiques et à graver leur mou neurologique sur le dur d'un disque virtuel. Détruisant la mort, ils auront détruit la vie. Le peu qu'il nous reste s'éprouvera avec des appendices de synthèse. « Dans l'apocalypse, le prothétique deviendra prophétique, et l'affaire sera entendue. »
Si l'atterrissage est rude, on se console : à défaut d'échappée, la chute sous « chair de lune » fut belle.
Sébastien NAVARRO
10.02.2025 à 09:23
F.G.
En 1890, une douzaine d'ateliers de métallurgie sont installés à Revin. La ville, dont le terroir perd peu à peu son caractère agricole et forestier, devient une cité industrielle, située sur les bords de la Meuse, dans les Ardennes, non loin de la frontière avec la Belgique. La plupart des ateliers, fonderies de fer et de cuivre, tréfileries, etc., comptent une trentaine d'ouvriers au maximum, dirigés par un patron qui, le plus souvent est « sorti du rang ». Mais déjà, le gros patronat (…)
- Sous les pavés la grèveEn 1890, une douzaine d'ateliers de métallurgie sont installés à Revin. La ville, dont le terroir perd peu à peu son caractère agricole et forestier, devient une cité industrielle, située sur les bords de la Meuse, dans les Ardennes, non loin de la frontière avec la Belgique. La plupart des ateliers, fonderies de fer et de cuivre, tréfileries, etc., comptent une trentaine d'ouvriers au maximum, dirigés par un patron qui, le plus souvent est « sorti du rang ». Mais déjà, le gros patronat industriel, les « maîtres de forges » tout puissants, tiennent le haut du pavé ; chez Morel, où les premières machines à mouler apparaissent en 1890, les ouvriers servent de rabatteurs lors de battues au sanglier célèbres dans toute la région ; à Brévilly, les employés du patron Henry doivent obligatoirement assister aux messes. Ces hauts-barons du fer sont alliés à la presse, à l'Église qui instruit leurs enfants, à la bourgeoisie bien-pensante et surtout aux autorités locales, préfecture et municipalité : le maire de Revin, Henri Gilbert Faure, n'est autre que le fondateur de la plus grosse fonderie de la ville (700 employés), gérée à cette date par son fils, Louis Faure.
C'est pourtant dans cette fonderie qu'éclate, le 17 novembre 1890, une grève qui doit durer jusqu'au mois de mars de l'année suivante. Au cours des années précédentes et au début même de l'année 1890, plusieurs grèves ont eu lieu dans différentes usines métallurgiques de Revin et de la région. Le 27 juin, les ouvriers de la Veuve Poncelet ont cessé le travail, exigeant une augmentation de salaire. Au cours du mois de novembre, plusieurs grèves éclatent simultanément dans les fonderies installées autour de Revin : aux Mazures, à Renwez, à Rimogne, à Bourg-Fidèle, et également à Balan, au sud de Sedan, où les ouvriers réclament le paiement à la quinzaine au lieu du mois.
Si la grève des ouvriers des Faure inquiète davantage, c'est qu'elle touche plus de sept cents employés, répartis dans trois usines à Revin, Laifour et la Petite-Commune. C'est aussi que les grévistes se heurtent à un patronat dur, dynastique et méprisant, décidé à ne pas céder. Dès la première semaine, le Bulletin métallurgique du Courrier des Ardennes fait part de la grève : « Les grèves en fonderies s'accentuent. La Maison Faure frères et fils, de Revin, a ses ateliers complètement déserts... On ne prévoit pas la fin de cette grève qui va jeter le désarroi dans cette ville. » Mais que les industriels et financiers se rassurent : le cours du fer se maintient « assurant la continuité des bonnes affaires et la satisfaction des industriels ».
La grève des ouvriers de Faure est, par ailleurs, la première action importante et de longue durée au cours de laquelle l'action du syndicat peut se manifester avec éclat. En effet, le 31 mai 1885, un an après la loi Waldeck-Rousseau qui autorise la formation de syndicats, est créée la « Fédération des travailleurs de la région ardennaise » ; et le 1er octobre 1887 prend naissance la première « chambre syndicale », groupant plus de mille métallurgistes revinois, qui vont adhérer à la Fédération. Le fondateur et secrétaire en est Arsène Dupont, mouleur, né à Revin en 1854.
Les différentes tendances du mouvement ouvrier français sont alors représentées à Revin, mais deux courants principaux s'affrontent au sein du mouvement ardennais : le courant allemaniste, grâce à la propagande de Jean-Baptiste Clément [1], atteint les moindres communes de la région, donnant la priorité à la lutte syndicale au « coup par coup » sur la lutte politique ; Allemane lui-même viendra présider des conférences données à Revin et dans les environs. Ce courant se heurte à une assez forte implantation du mouvement libertaire : L'Émancipation a pour principal rival Le Père Peinard, journal anarchiste, lu également par certains militants socialistes, dont Arsène Dupont. Le courant libertaire prône la grève générale, instrument nécessaire à la prise du pouvoir. Quant au regroupement patronal, il est inexistant à cette date, comme en témoigne le patron L. Faure : « Toutes les entreprises, souvent d'origine ouvrière, s'opposent sur le terrain de la concurrence commerciale et ont en somme peu de respect entre elles sur le plan local... De ce fait, il n'y a aucune tendance concertée entre les chefs d'entreprise. » Ils n'en sont pas pour autant désarmés !
De la grève des mouleurs à la grève générale
Le 17 novembre 1890, un petit nombre d'ouvriers de l'usine « L'Ardennaise », tous mouleurs, font circuler un tract invitant leurs camarades à se réunir à 20 heures le soir même, après la journée de travail. Les mouleurs ont en effet décidé d'exiger des patrons une augmentation de salaire de 15 % et de cesser le travail jusqu'à satisfaction de cette revendication légitime. En effet, les Faure, venus trente-cinq ans plus tôt les mains vides, ont rapidement fait fortune grâce à une politique de bas salaires qui leur a permis de supplanter les autres usines du Revinois, notamment la coopérative ouvrière Godin, qui, comme l'usine Faure, fabrique des appareils de chauffage. Par ailleurs, la surveillance politique sur les ouvriers est permanente : le 18 mars 1890, un jeune ouvrier chantant des airs anti-patronaux pour célébrer l'anniversaire du premier jour de la Commune est licencié sur le champ.
Les ouvriers venus à l'assemblée du 17 novembre votent la grève à main levée. Le 18, le travail continue partiellement dans les ateliers, mais les mouleurs et les ébarbeurs débrayent en cours de journée et laissent vingt-quatre heures aux Faure pour donner une réponse. Les patrons exigent d'abord l'exécution des commandes en cours, ce qui permet de remettre leur décision à plus tard. En fait celle de Louis Faure est déjà prise : « Je ne peux que maintenir le statu-quo, mes ouvriers étant très largement payés. »
À leur tour les monteurs d'appareils et les mouleurs en cuivre cessent le travail. Chaque groupe réclame un ajustement des salaires : 20 % d'augmentation pour les ébarbeurs, 10 à 50 % pour les mouleurs en cuivre, de 50 à 100 % pour les différents groupes de montage. En outre les mouleurs, à l'origine de la grève, demandent des améliorations des conditions de travail : entrées et sorties libres des ateliers et suppression du système des amendes, ce qui déclenche l'indignation de Louis Faure : « Est-il possible que dans une usine on puisse aller et venir, entrer et sortir, comme d'un moulin et dans un moulin ?... Tous mes ouvriers savent que les amendes constituent pour eux une caisse de secours. Ils savent surtout que cette caisse ne suffisant pas, j'al dû maintes fois la renforcer d'un billet de 1 000 francs. » Et refusant toute « immixtion étrangère » (en l'occurrence l'intervention de la Chambre syndicale), Faure demande à ne discuter qu'avec ses ouvriers.
Le 19 novembre, la grève aurait été générale dans les trois usines des Faure si quelques tôliers ne l'avaient pas refusée catégoriquement, se justifiant dans une lettre signée « le groupe des ouvriers-tôliers » intégralement publiée dans la presse locale – celle-là même qui avait refusé de publier une lettre contre les « jaunes », envoyée par des grévistes d'une usine des Mazures au début de l'année.) En fait, les ouvriers-tôliers sont bien payés (environ 10 francs par jour) et exploitent chacun plusieurs apprentis. D'ailleurs ils ne cachent pas leur mépris pour les grévistes : « Nos durillons ne craignent pas vos poils dans la main. » En réponse, un tract, intitulé « Au pilori des traîtres », est diffusé dans l'usine. Le surnom de « pilori » est aussitôt adopté pour désigner les briseurs de grève. Le 25 novembre, au cours d'un meeting à Revin, présidé par J.-B. Clément, un vote exclut les tôliers de la Chambre syndicale.
Drapeaux rouges et Carmagnole
Le jeudi 11 décembre se déroule à Revin la première manifestation importante organisée par les grévistes. Ceux-ci veulent montrer leur force et leur détermination aux patrons, aux autorités municipales et à la population non-ouvrière de la localité. « Nous ne croyons pas devoir garder plus longtemps le silence », expliquent les journalistes qui, pour la première fois depuis le début de la grève, lui consacrent une colonne en première page en présentant le compte-rendu de la manifestation.
Réunis dès 10 heures le matin, tous les ouvriers de l'Ardennaise sont bientôt rejoints par ceux de Laifour et de la Petite-Commune venus en train, ainsi que par une délégation de l'usine d'Anchamps, qui a fait le chemin à pied. Après une brève assemblée générale, les grévistes forment un cortège qui traverse la ville, accompagné de femmes portant le drapeau rouge et précédé d'enfants chantant La Carmagnole. Les ouvriers, montant la grande rue de Revin, reprennent en chœur les chants révolutionnaires. Sur la place de l'Hôtel de Ville, on s'arrête pour danser au son de refrains populaires sous l'œil scandalisé des bourgeois. Le sous-préfet, venu pour entamer une enquête, entre à la mairie sous les huées de la foule. Vers 15 heures, le cortège, drapeau tricolore en tête, se dirige vers La Bouverie, à l'écart de Revin, où sont installés les ateliers de l'Ardennaise. À l'heure de la sortie, les jaunes sont pris à partie et, comme les jours précédents déjà – et le matin même –, malgré la présence de la troupe, des paroles on en vient aux mains. La casquette de l'un des « piloris » est attachée au drapeau rouge et rapportée en triomphe à la salle Latour-Lambet, quartier général des grévistes. Quant aux « traîtres », ils rentrent chez eux sous les quolibets des manifestants. Parmi les grévistes, deux manifestants ont été arrêtés devant l'usine : le premier, gardé à vue dans un atelier, a été immédiatement délivré par ses camarades ; l'autre, Mauguière, dit « Caillou », arrêté vers 16 heures, est transféré à Rocroi. Aussitôt une foule de 800 à 1 000 personnes franchit à pied les 11 km qui séparent Rocroi de Revin et obtient la libération du mouleur qu'ils ramènent en triomphe.
Cette journée de manifestation déchaîne naturellement la hargne des réactionnaires : le maire, disent-ils, n'a pas montré la fermeté nécessaire ; pourquoi organiser une enquête, ajoutent-ils, il faut frapper immédiatement ; quant aux gendarmes venus pour la circonstance de Rocroi, ils sont accusés d'avoir « laissé faire ». La preuve ? À un bourgeois qui aurait demandé au capitaine de gendarmerie si le drapeau rouge brandi par les manifestants n'était plus un emblème séditieux, l'officier aurait répondu : « Il est si petit ! » – il aurait mesuré 50 x 85 cm, précise même le journaliste du Courrier des Ardennes. Enfin un article signé « un vieil ouvrier revinois d'origine », paru le lendemain dans Le Petit Ardennais, met en garde la « véritable population ouvrière » de Revin contre les étrangers à l'usine présents, selon lui à 90 %, dans la manifestation. La présence des femmes et des enfants dans le cortège est également l'objet de violentes critiques : l'inspecteur d'académie félicite un instituteur pour avoir empêché ses élèves d'y participer.
Dès lors, toutes les mesures d'ordre sont prises pour rassurer « la population honorable de Revin » qui tremble à l'annonce d'une seconde manifestation prévue le samedi 13, à l'occasion de l'arrivée du préfet des Ardennes.
État de siège
Lorsque le préfet descend, en grande tenue, de son train, dans la matinée du 13, un détachement du 91e de ligne garde militairement la gare de Revin. Accueilli par les officiels, il traverse le pont occupé par un poste de gendarmerie pour se rendre à la Mairie. En cours de route, le cortège officiel s'est nourri de deux cents personnes environ – grévistes, femmes et enfants – qui l'attendent dans un silence hostile sur la place de la Halle. Vingt délégués de la Chambre syndicale et des grévistes sont introduits à la Mairie, où, après trois quarts d'heure de discussion, aucun arrangement n'est consenti. À leur sortie, les délégués retrouvent les grévistes qui ont attendu et s'en retournent avec eux à leur salle de réunion.
Dans la journée des patrouilles de gendarmerie (60 hommes) sillonnent les rues de la ville. En cas d'alerte, un détachement est prêt à partir de Mézières.
Le dimanche 14, c'est au tour des ouvriers de l'usine Henri Morel de se réunir en assemblée générale. Le bruit circule que 2 000 ouvriers de la vallée de la Meuse doivent se rencontrer à Revin. Le prétexte est tout trouvé pour faire venir de nouveaux renforts : 120 hommes du 91e de ligne en tenue de campagne et munis de vivres pour plusieurs jours.
Le 16 et les jours suivants, des patrouilles d'infanterie circulent dans la ville, et l'armée occupe un bureau du télégraphe. Le 17, Rocroi est à son tour gardé militairement : on a peur des manifestations, et plus encore que les grévistes envahissent de nouveau la ville à l'occasion des procès intentés contre leurs camarades arrêtés. Un poste de soldats occupe le Palais de justice.
Le vendredi 19 décembre, Daine, dit « Pigeon-Voyageur », Mauguière et Alfred Cosse sont condamnés pour atteinte à la liberté du travail : le premier, de nationalité belge, à quatre mois de prison, les autres à 10 jours. Par ailleurs, des arrêtés d'expulsion sont pris contre deux grévistes belges : Justin Couronné et Casimir Hayot-Dubuc, dit « Blanc-Mimi ».
Parodie de négociations
Pendant ce temps, le préfet, dont la venue a favorisé ce déploiement de forces armées, entame des négociations avec les ouvriers. En effet, non content de refuser l'intervention de la Chambre syndicale, les patrons Faure décident de ne pas « s'aboucher avec les grévistes ». C'est l'occasion, pour L'Émancipation, de demander avec véhémence, mais en vain, la démission du maire H.-G. Faure, qui viole ainsi la loi de 1884 sur les syndicats. Sentant alors que, pour lui, les choses se gâtent, Faure écrit dans la presse locale une lettre par laquelle il demande généreusement une citation à l'Ordre du mérite pour un garde-barrière, père de famille nombreuse, ayant sauvé une jeune fille qui voulait se suicider sur la voie ferrée : le « bon » H.-G. Faure sait récompenser les « bons » ouvriers.
Pour l'instant, il a chargé le préfet de le représenter à la table des négociations. Celui-ci prend sur lui de proposer aux grévistes 10 % d'augmentation au lieu des 15 demandés. Devant la fureur des patrons, il se rétracte publiquement ; il doit alors affronter la colère des grévistes. Les ouvriers sont d'autant moins décidés à céder qu'ils se souviennent d'une grève ayant eu lieu trois ans plus tôt dans un atelier Faure, et qui s'était victorieusement terminée par une hausse des salaires. Ils demandent donc avec fermeté l'affichage des tarifs de façon et le contrôle de la gestion de la caisse de secours. Mais toutes leurs revendications sont repoussées. À cela se joignent des injures : aux ouvriers qui se plaignent du prix élevés des logements, Faure fait répondre qu'ils n'ont qu'à aller ailleurs !
Déjà forte, la tension locale se voit renforcée par l'approche du vote attendu sur la longueur de la journée de travail des femmes et des enfants. Comme partout en France, les socialistes des Ardennes réclament la journée de 8 heures pour tous les adultes et de nombreux meetings ont lieu sur ce thème. Mais le 5 janvier 1891, un député républicain déclare, dans une réunion à Rethel, que cette réduction de la journée de travail à 8 h est une utopie. En précisant qu'elle ne peut pas baisser en dessous de… 11 h !
Le 17 janvier 1891, commence le troisième mois de grève. Et ce, malgré une campagne de démoralisation entretenue activement depuis le début du conflit : les patrons font annoncer quotidiennement par voie de presse la reprise prochaine du travail. Peine perdue ! Et lorsque seuls quelques « tôliers » se présentent à l'usine, on doit trouver un autre local pour loger la troupe qui occupe leurs ateliers ! On en profite d'ailleurs pour relever de son poste le 91e et le remplacer par un détachement du 128e, en garnison à Givet. Au risque défaitiste les grévistes opposent la rumeur de l'extension du mouvement aux Fonderies de Belgique.
Tenir !
Dès le 16 décembre, un ouvrier avait rapporté de Charleville des fonds donnés par la Chambre syndicale pour aider les grévistes. Ces subsides distribués, chaque ouvrier reçoit 12 francs, c'est-à-dire le salaire d'une semaine à 2 francs par jour (le salaire habituel est de 3 à 7 francs par jour). 2 francs par jour, c'est la rémunération journalière que vont toucher les grévistes jusqu'à la fin de leur mouvement. Le 17 janvier, une nouvelle remise de fonds leur est attribuée par la Chambre syndicale, mais cette fois le salaire est versé moitié en espèces, moitié en bons, valables chez les principaux commerçants de Revin et remboursables par le syndicat. Cette mesure vaut aux grévistes de violentes critiques de la part des réactionnaires : L'Espoir dénonce le syndicat « qui n'a pas à faire œuvre de banquier et de commerçant » et met en garde ces derniers contre les bons qui ne portent pas de date de remboursement. Quant au Petit Ardennais, il va jusqu'à faire remarquer que « les bons ne sont pas numérotés » et que « le franc serait mis en cause si toutes les chambres syndicales faisaient de même pour toutes les grèves ». Cela n'empêche pas une nouvelle distribution de bons le 4 février, correspondant à la paie de la deuxième quinzaine de janvier.
Les grévistes de Revin se montrent d'autant plus courageux qu'ils ont à lutter contre un hiver particulièrement rigoureux : en effet, le gel, qui a fait son apparition dès le début de la grève, n'a pas cessé jusqu'au 25 Janvier. « Deux longs mois de froid sibérien » ont aggravé les conditions déjà précaires des ouvriers. Le 20 janvier, on enregistre – 25° sur le plateau d'Asfeld, au-dessus de Sedan. Sur la Meuse, qui est recouverte d'une épaisse couche de glace, les habitants font sauter à la dynamite les « banquises » qui entourent les piles des ponts, en prévision d'un dégel subit. Les loups font leur apparition, les paysans en abattent dans les villages ; à Rumigny, ils rôdent encore le 14 février. En plus du froid, une épidémie de croup s'abat sur les Ardennes, faisant de nombreuses victimes.
La rigueur de l'hiver, qui s'étend sur tout le nord de l'Europe (le port d'Anvers est pris dans les glaces) est à l'ordre du jour au conseil des ministres du 20 janvier, et une campagne nationale de secours est lancée. « De tous côtés, nous assistons en France à ce beau spectacle, à cette noble émulation pour le bien, et nous voyons ce côté magnifique de la race humaine, telle que le christianisme l'a faite », lit-on dans Le Courrier des Ardennes. Mais rien dans cette manifestation de charité ne fait place aux problèmes sociaux et à l'inégalité face à la misère : la grève, « commencée dans l'eau-de-vie » et œuvre de « mauvais sujets », est superbement ignorée.
Pourtant, La situation à Revin est toujours aussi tendue. La tactique des ouvriers est de maintenir coûte que coûte le rapport de forces en leur faveur. En dépit de ceux qui voient dans la grève une agitation « voulue en haut lieu » par des « professionnels » et les « orateurs socialistes », Revin est bel et bien aux mains des grévistes de la base. Malheur aux jaunes qui se hasardent à rentrer seuls après le travail : les enfants se montrent particulièrement féroces à leur égard, ignorant la troupe qui surveille toujours. Rasant les murs, les « piloris » ne sortent de chez eux que rarement ; les coiffeurs n'ont plus le droit de leur faire la barbe. Le tribunal correctionnel de Rocroi voit défiler à la barre des accusés, cités pour coups et blessures, coups volontaires, menaces verbales, etc. Les peines varient de 30 francs d'amende à deux mois de prison. Les Faure ont fui la ville depuis le début janvier par crainte des grévistes et le maire ne se rend plus aux réunions du conseil municipal.
Pensant semer la division, patrons et gouvernement accentuent la répression contre les ouvriers belges. Le 14 janvier, sept d'entre eux ont déjà été expulsés. Mais l'État refuse de prendre la même mesure contre un patron belge, N. Martin, qui vient de faire expulser plusieurs des ouvriers de son usine de Revin : le 17 janvier, 500 grévistes lapident l'usine fermée la veille par le patron.
« Il faut que le patronat capitule »
Le 4 février, a lieu, en présence de Faure qui, pour la première fois, accepte de recevoir vingt délégués des grévistes, une tentative de « conciliation ». Les patrons refusent de reprendre dix grévistes et promettent des améliorations de salaire pour le 30 juin, après reprise préalable du travail. Les ouvriers, occupés à enlever la glace sur les rives de la Meuse, sont appelés à se réunir aussitôt en assemblée générale. Les propositions patronales sont rejetées et la poursuite de la grève est votée.
Le ton des Faure change : menaces de faire travailler des jaunes pour un salaire double et d'employer des chômeurs. Mais les tourneurs, tôliers, émailleurs savent qu'ils ne peuvent pas être remplacés par le premier venu du jour au lendemain. Alors commence le chantage sur les retraites, et surtout la mise sous séquestre à la mairie des outils des grévistes qui ne manifestent pas l'intention de reprendre le travail. Or ces outils appartiennent aux ouvriers, leur achat représentant un investissement important. Les grévistes manifestent leur colère en se heurtant à une patrouille de soldats sur le chemin de l'usine. Malgré tout, le 14 février, ils votent toujours à main levée la poursuite de la grève. Cependant quelques ouvriers sensibles aux vagues promesses des Faure et alarmés par la confiscation de leurs outils reprennent le travail. Ils sont huit le 18 février qui, sous les huées de leurs anciens compagnons, prennent le chemin de l'usine de Laifour. Dans l'après-midi, deux patrouilles de gendarmerie venues de Charleville dispersent les manifestants.
Oubliant pour un instant les querelles de tendances qui l'opposent à la Fédération des Ardennes, le Parti ouvrier français (POF, section du nord) salue, dans les colonnes du Cri du travailleur, le courage des ouvriers fondeurs de Revin et appelle à la solidarité.
Le 13 mars, Faure réunit une dizaine de délégués : il accepte de reprendre les grévistes – à l'exception de ceux qu'il a déjà remplacés – et d'augmenter les salaires. Les ouvriers de la Petite Commune reprennent le travail, les mouleurs de Revin et de Laifour attendent l'affichage des nouveaux tarifs. Ils obtiennent l'augmentation de la rémunération du travail à façon, l'entrée libre à 7 heures le matin et la sortie, également libre, le soir après la coulée. Le 19 mars, tous les mouleurs sont à leur poste, à l'exception des dix qui ont été remplacés. Une manifestation silencieuse des ouvriers salue cette demi-victoire.
Le 17 mars, le cardinal de Reims transmet au curé de Revin son « offrande aux grévistes » : « Aujourd'hui que l'accord et la paix sont signés, je vous envoie sous ce pli mon offrande, en témoignage de l'intérêt particulier que je porte à la classe ouvrière de votre paroisse. Celle-ci a maintenant besoin de toutes les consolations religieuses et des secours de la charité chrétienne. » Il s'agit, pour le « cardinal des ouvriers », de ne pas perdre sa popularité.
Mais bien des choses ont changé à Revin !
Les patrons ont senti l'urgence de créer un syndicat : le 29 janvier, les plus importants industriels de la vallée de la Meuse et de la région se réunissent pour ébaucher son organisation. Ils vont d'abord regrouper les « piloris » dans une organisation – « La Fraternelle » –, qui prend naissance le 10 juin 1891 avec 70 adhérents.
Le premier regroupement patronal ne se fera qu'en mars 1907, à l'occasion de la grève qui éclatera aux usines de Morel et qui s'étendra à toutes les usines de Revin et des environs jusqu'au mois de septembre.
En attendant, H. G. Faure, qui n'assiste plus aux séances du conseil municipal depuis le 6 janvier, doit donner sa démission. Aux élections partielles de juin-juillet 1891, Arsène Dupont, fondateur de la Chambre syndicale « des ouvriers des Ardennes », est élu par 18 voix sur 21, avec de nombreux socialistes dont Mauguière. Le 28 octobre 1891, il refuse de payer les dépenses occasionnées par l'occupation militaire durant la grève et demande un supplément d'enquête ; en revanche, en janvier 1892, il fait voter un crédit pour venir en aide aux grévistes ; à sa demande, l'école des filles est laïcisée. Depuis juin 1891, il est secrétaire d'un cercle « d'études sociales » – « L'Egalité » –, qui compte 40 adhérents. Arsène Dupont est maire jusqu'en 1893 ; révoqué à la suite d'une condamnation (il est accusé d'avoir fait sauter la gendarmerie à la dynamite au cours de la série des attentats « anarchistes » qui ont lieu à Revin), il est de nouveau élu maire en 1900. En 1899, a été reconstitué définitivement le premier syndicat créé à son initiative, qui prend le nom de « Syndicat des mouleurs et parties similaires ». Mais de nombreux militants syndicaux ayant été arrêtés à la suite des « attentats » qui ont lieu dans la région, le nouveau syndicat ne compte que 105 adhérents en 1899 ; l'année suivante, il en compte déjà 390. Le syndicat sera reconnu par les patrons à la suite de la grève générale de 1907.
Claude RAGACHE
Le Peuple français, n° 13, janvier-mars 1974, pp. 21-25
[1] Ancien communard arrêté lors de la manifestation du 1er-Mai 1991 à Charleville, il est le fondateur du journal L'Émancipation, qui s'adresse « aux travailleurs de l'outil, de la plume et de la pensée, qu'ils soient groupés, fédérés ou non » (n° 3). Le journal changera de nom pour devenir L'Émancipateur, avec toujours la même devise : « L'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. »
03.02.2025 à 10:19
F.G.
C'est vrai, il y a de quoi être accablé, et sur tous les fronts… Il y a de quoi aspirer à la couette, si l'on en a une, se complaire dans la rumination, tourner en rond dans sa tête, quand elle fonctionne encore, se perdre dans le concret des jours, s'arrimer aux affections durables, penser à des petits riens, laisser passer le creux de la vague. Pour espérer encore. À demi, au tiers, au quart, au huitième. Mais sans y croire vraiment. Car le pire est déjà là, et dans tous les rayons. Et (…)
- Digressions...C'est vrai, il y a de quoi être accablé, et sur tous les fronts… Il y a de quoi aspirer à la couette, si l'on en a une, se complaire dans la rumination, tourner en rond dans sa tête, quand elle fonctionne encore, se perdre dans le concret des jours, s'arrimer aux affections durables, penser à des petits riens, laisser passer le creux de la vague. Pour espérer encore. À demi, au tiers, au quart, au huitième. Mais sans y croire vraiment. Car le pire est déjà là, et dans tous les rayons. Et avec lui, une démoralisation générale, de celle qui pèse comme une chape de plomb sur nos imaginaires dévastés par le mouvement incessamment contrariant de la roue de l'Histoire. Au bout du chemin, ce qui pointe, c'est la résignation, c'est-à-dire le pire quand l'abjection est majuscule. Et elle l'est. Quel que soit ce vers quoi se tournent nos regards.
Este mundo es una porqueria [1], me disait déjà il y a longtemps et chaque fois qu'il était contrarié, un Espagnol de la belle révolution trahie de juillet 1936. C'était son leitmotiv, son mot de passe, son mantra, l'expression d'une conviction profonde, certaine, enracinée dans l'histoire vécue des espoirs arasés. Sa chance, la chance de cette génération vaincue mais jamais défaite dont il était, c'était de croire dur comme fer que viendrait un temps où, dans les plis de l'Histoire cannibale, un vent déviant son cours – une révolution – finirait par changer le monde. Gloire à ces êtres qui, du fond de leurs défaites, ne se décourageaient qu'en privé, et encore, pas pour longtemps. Nous ne sommes plus faits de ce bois-là.
Il y a peu, une impression m'a frappé plus que d'habitude, dans le métro parisien, celle que provoque la vision d'une foule unifiée d'individus séparés tous dotés d'oreillettes et les yeux rivés sur leur smartphone. Je sais, c'est banal, mais il y a des banalités qui crèvent les yeux dans certaines circonstances où l'esprit est à l'affût d'indices, notamment d'effondrement. Là, la réflexion qui m'est venue ne portait pas sur ce que ces citoyens du néant pouvaient bien regarder sur leurs fétiches portatifs, ce dont je me fous, mais sur une constatation d'évidence, d'atterrante banalité : leur position exprimait, majusculement et massivement, une soumission à l'ordre spectaculaire d'un monde où personne ne se regarde plus, où l'idée même de regarder son voisin, sa voisine ou la fenêtre, à défaut, a disparu. Chacun dans sa niche, laisse au cou, oreilles closes, regard absent, abandonné à soi-même et heureux de l'être. La résignation, c'est cela même, le repli sur un « je » minuscule quand il s'est volontairement extrait du « nous ». Nous y sommes. Et les temps historiques que nous traversons ne comptent pas pour rien, par la démoralisation qu'ils génèrent, dans l'accablement qu'on constate, y compris dans les milieux plus portés que la normale au volontarisme politique. C'est comme si un mauvais air saturait l'atmosphère et que tout concourrait, par manque d'espérances partagées, à nous ramener à la condition de monades en voie d'insensibilisation au sort de notre commune humanité.
Il est vrai que l'air du temps est malsain, et sacrément. Non seulement il n'est porteur d'aucune bonne nouvelle, mais il enfile les perles de l'infamie avec une rare constance : un coup d'État institutionnel en France, le retour d'un Trump musqué aux States, un Poutine qui persiste dans ses sales œuvres en Ukraine, des fachos partout, partout. Quand des chaînes de désinformation en continu dégueulent des à-peu-près ou des mensonges à longueur d'antenne, faisant de chaque contempteur d'une bavure policière un « radicalisé » ou un « terroriste » en puissance ; quand l'accusation d' « antisémitisme » fleurit à chaque prise de distance, même mesurée, d'un intervenant, avec la violence génocidaire du pouvoir fascisant israélien ; quand, impuissant devant un tel spectacle propagandiste de bêtise surjouée, d'approximations douteuses, de perfidies constantes, on se demande au nom de quelle déontologie journalistique, les commis de la caste ont pu sombrer dans une telle fosse septique informationnelle, il y de quoi être accablé, car on sait les dégâts que provoquent, à haute dose, un tel dressage des cerveaux. Comme on sait ses effets contaminants sur le service dit « public ».
On se souvient qu'au décompte des victimes israéliennes du Hamas – 1 210 –, pour l'essentiel civiles, du 7 octobre 2023, le chiffrage de celles, palestiniennes, de la riposte israélienne, tenu régulièrement par le ministère de la Santé palestinien de Gaza, a été systématiquement frappé de suspicion au prétexte qu'il venait du Hamas. « Ce sont les chiffres du Hamas, il faut s'en méfier », répétait-on en boucle sur lesdites chaînes de désinformation en continu. Le dernier chiffre publié avant le cessez-le-feu du 20 janvier de cette année faisait état de 46 000 morts gazaouis depuis le déclenchement de la riposte. Or, le 10 janvier, une étude publiée par la revue britannique The Lancet – dans laquelle, précisons-le, le Hamas n'a, à notre connaissance, aucune participation, chiffre le nombre de morts à Gaza au cours des neuf premiers mois de la guerre entre Israël et le Hamas à 64 260, soit 41 % de plus que le ministère de la Santé de l'enclave sur cette même période. À notre connaissance toujours, ces chiffres n'ont pas fait recette sur lesdites chaînes de désinformation. Et assez peu ailleurs, du reste. On y ajoutera celui des blessés : 110 300 – toujours selon le ministère de la Santé de Gaza. Les disparus se montent, eux à 10 000, gisant pour la plupart sous les décombres d'une ville rasée à 80%... Basta !
« On aurait pu rêver mieux », me dit Samuel, un ami de la Vieille Cause, alors que nous buvions un thé brûlant dans un bar du Marais parisien. Et il ajouta, en juif caustique qu'il avait toujours été : « Il y a quelque difficulté à passer, d'un coup d'un seul, du statut de rejeton d'un peuple génocidé à citoyen supposé d'un peuple génocidaire. » L'entrée en matière me perturba, et ça devait se sentir. « Lors d'une manif de soutien à la Palestine – ou aux Palestiniens, comme tu veux –, ajouta-t-il, je me suis fait harponner par une jeune femme à keffieh et drapeau palestinien, qui n'a rien trouvé de mieux que de comprendre de travers la petite pancarte en carton que j'avais fabriquée de mes mains et où l'on pouvait lire : “L'heure la plus sombre est la plus proche de l'aube”. »
– Et alors…, ai-je demandé.
– Alors, la jeune femme, étudiante à Paris-8, m'a demandé, l'air avenant, si j'étais juif. Oui, ai-je répondu, en précisant que je n'en tirais nulle gloire.
– Surtout ici, répondit-elle, mieux vaut que vous restiez clandestin.
– J'ai l'habitude, lui dis-je. Vous aurez d'ailleurs remarqué que la pancarte n'est pas signée du nom de son auteur.
– Un sioniste de la belle époque, sûrement, qui avait oublié qu'en Palestine habitait un peuple promis au martyr…
– Vous vous trompez. L'auteur, c'est Joseph Conrad et la phrase est tirée de La Flèche d'or, une merveille. J'ai cru qu'elle pouvait dire quelque chose de ce que nous vivons. Né dans l'Empire russe et mort en Grande-Bretagne au XIXe siècle. Il écrivait en polonais et en anglais, Conrad, indifféremment. Un maître styliste qu'on a qualifié d'impressionniste littéraire. Grand nouvelliste aussi. Je vous conseille, d'ailleurs, Un anarchiste, nouvelle que l'on trouve dans Six nouvelles, avec aussi Le Duel, texte qui a inspiré Ridley Scott pour son excellent film Les Duellistes. Ça vous dit ?
Pas de réponse. La jeune femme ajusta son keffieh et partit vers cette heure la plus sombre qui est proche de l'aube. En se demandant probablement ce que je faisais dans cette manif avec ma putain de pancarte en carton. C'est une expérience d'incommunicabilité. »
Samuel a cette particularité – génétique dit-il – de ne jamais céder à l'accablement. Non qu'il soit particulièrement optimiste, plutôt le contraire, mais par autoprotection. Nous nous sommes connus dans une bande des temps anciens où la révolution était à l'ordre du jour chaque matin. Et chaque matin, il encourageait nos errances en prédisant nos défaites. Dans un même mouvement. En brillant dialecticien qu'il était. Son diagnostic était toujours pénible à entendre, mais sa manière d'y arriver, d'entrelacs en entrelacs, nous ravissait. « Alors, comment tu vois les choses ? », lui demandai-je. Son geste m'était connu. Il ajusta sa casquette de marin au long cours, puis posa ses mains sur la table du bar. En parallèle.
– Si tu parles du monde, je ne vois rien, sauf qu'il plonge dans le néant, et nous avec. Mais, bon, ce n'est pas la première fois dans l'histoire. Il arrive que le réel s'invite à la table des puissants et brouille les cartes. Le réel, c'est quoi : c'est ce qui fait plier Netanyahu quand Trump veut un cessez-le-feu, mais c'est aussi le génie du peuple quand il sort de sa paresse ou de sa léthargie pour faire histoire ; c'est encore le jeu des contradictions internes d'un système devenu fou et qui ne parie, désormais, que sur la dévastation du vivant pour continuer à accumuler du capital. De fait, la folie est toujours au centre de tout. Une folie galopante qui saisit tout le monde, mais pas de la même façon. Nous sommes au bout de quelque chose. Nous sommes au temps du rapport de forces brut. Rien de ce qui vient du système n'est capable de résoudre le moindre problème. S'il se fascise – et il se fascise –, les vieilles recettes ne lui serviront à rien. Elles n'opéreront plus. C'est un reliquat du Vieux Monde. Il en va de même avec la social-démocratie historique. C'est une chambre à air trouée. Des pantins peuvent chercher à la regonfler, ça ne marchera pas. Alors, ils trahiront leurs pauvres engagements : c'est un classique chez elle. Elle est faite pour trahir. C'est son rôle historique depuis qu'elle existe. Alors, quoi ? Je ne sais pas. Peut-être qu'il faut juste tenir dans la tempête, résister à ses rafales, être là où il faut être, cultiver nos amitiés, sortir de nos isolements, mettre nos convictions à jour en les soumettant à la critique, entretenir nos fidélités mais en cherchant un chemin possible entre l'illusoire et l'existant, ce réel qui nous accable au quotidien. Au fond, il n'est d'autre alternative que la résistance, mais une résistance débarrassée de ses anciennes pesanteurs discursives et ouverte à l'imagination de nouvelles perspectives d'intervention politique.
– Tu ne te sens pas accablé, alors ?
– Si, très souvent, mais au sens ancien du terme. Accabler (achabler, disait-on), c'était arracher des arbres morts. Ce terme venait lui-même du mot grec katabolé, qui donna catapulte. Le katabolé, c'était une machine qui lançait des pierres. Le terme venait de kata (catastrophe) et de bolê (atteindre). Une guerre des pierres contre la catastrophe. Ça te dit quelque chose, non ? Une intifada, en somme. Il faut toujours en revenir à l'étymologie !
Freddy GOMEZ
[1] « Ce monde est une merde ».