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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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14.06.2026 à 06:00

Comment la philosophie française a découvert l’ennemi

Ramona Bloj

Le nom de Julien Freund ne vous dit peut-être rien, et pourtant son travail continue de nous hanter.

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Texte intégral (8702 mots)

Si son nom demeure encore relativement méconnu du grand public, Julien Freund constitue un rouage essentiel et complexe de l’histoire intellectuelle française contemporaine. Élève direct de Raymond Aron, traducteur de Max Weber, Vilfredo Pareto et Georg Simmel qu’il contribua largement à introduire en France, l’auteur de L’Essence du politique a développé une théorie réaliste nourrie par la pensée du juriste nazi Carl Schmitt, dont il fut un lecteur précoce et un correspondant régulier. 

Résistant de la première heure, Freund adhère dès janvier 1941 au mouvement « Libération » dirigé par son maître le philosophe Cavaillès fusillé en 1944, combattant entre le Puy-de-Dôme, la Drôme et la Moselle dont il devient membre du Comité départemental de Libération en 1945. Universitaire attaché sa vie durant à sa Lorraine natale, il était aussi un Alsacien de coeur, enseignant à l’université de Strasbourg et passant la fin de ses jours dans sa maison de Villé (Bas-Rhin) 8. À partir des années 1970, Freund devint un compagnon de route de la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist 9.

Pessimiste radical, il était hanté par la « décadence » de l’Europe 10, une préoccupation qui contribua à en faire une référence de premier plan des extrêmes droites avec lesquelles il n’eut pas peur de se compromettre. Il aurait ainsi accepté de participer à au moins un dîner avec Jean-Marie Le Pen et d’autres cadres du Front national au début des années 1980 11 et exprima, de retour d’un voyage au Chili, son enthousiasme pour le régime de Pinochet 12

Si « le cas Julien Freund » a précisément été analysé par Sylvain Laurens et Alain Bihr comme « inaugurant une tradition de sociologie ultra conservatrice affichant de façon constante une critique des ‘utopies de 68’ [et réinventant] tout au long des années 1980 un lexique réactionnaire » 13, c’est un autre versant de sa pensée qui nous retiendra ici : la manière dont il fit, entre les années 1950 et 1960, entrer avec fracas l’encombrante notion d’ennemi dans un monde des idées qui, traumatisé par les deux guerres mondiales, l’avait largement refoulée.

Une trajectoire intellectuelle 

Comme Raymond Aron, qui déclarait être sorti de « la formation intellectuelle française en bon idéaliste, en bon naïf, inconscient de la politique, de ses rudes nécessités [ne l’ayant découverte qu’]en voyant la montée de l’hitlérisme, ce qui m’a donné ce que d’aucuns appellent mon scepticisme, d’autres mon cynisme, d’autres mon réalisme… », Julien Freund n’a pas toujours été un réaliste. Cette conception du politique ne se serait imposée à lui qu’après une longue maturation : « c’est une expérience d’homme avec des scènes dramatiques qui est à la base de ma recherche intellectuelle » 14

Surmonter la déception résistante

Né le 9 janvier 1921 à Henridorff, en Moselle, Freund grandit dans une famille ouvrière modeste qui l’initie très tôt à la politique. Son père, mineur de fond, est un militant socialiste qui transmet à son fils ses idéaux progressistes. Dès 1940, à tout juste dix-neuf ans, Julien Freund s’engage dans les rangs de la Résistance. Il en ressortira profondément transformé, mais aussi et surtout « déçu » et « écœuré » par les turpitudes de cette expérience formatrice.

Découvrant le cynisme et la cruauté dont étaient capables de faire preuve certains de ses plus proches compagnons d’armes, qui se réclamaient pourtant comme lui de nobles idéaux, le jeune Freund aurait été ébranlé au plus profond de ses convictions. Dans ses écrits, il revient souvent sur l’un des épisodes de la vie résistante qui l’avait heurté de manière irrémédiable : « le chef de notre groupe F.T.P. avait comme maîtresse l’institutrice d’un village proche de notre camp, à côté de Lurs. Cette institutrice, une jolie fille de 23-24 ans, a rompu et notre responsable a voulu se venger en l’accusant d’être passée du côté de la Gestapo. Il a fait croire à la plupart des camarades du groupe que la jeune fille était allée à la Gestapo de Digne pour le dénoncer. On est allé arrêter cette jeune femme à six heures du soir et, aussitôt, on a institué ‘un tribunal du peuple’ pour la juger (…). Elle était innocente et le tribunal la condamna à mort. Il y eut cette nuit d’épouvante où les partisans la violèrent dans une grange à foin. Et, à l’aube, elle fut exécutée sur une petite montagne appelée Stalingrad » 15.

« Le travail que j’ai l’honneur de présenter à votre approbation est né d’une déception surmontée. La déception, dont je ne rends nullement responsable les autres, mais seulement ma capacité d’illusion, a trouvé son aliment dans les expériences de la Résistance. »

Julien Freund

Cette expérience le conduit à abandonner cette « conception ingénue de la politique » qui était la sienne jusqu’alors et qui ne lui « avait apporté que déboires et déceptions ». En lieu et place, il entame un travail réflexif sur son expérience, qui le conduit à développer « une analyse qui peut irriter, mais qui m’a permis de (…) surmonter ma déception » 16

Comme arrière-plan philosophique dans lequel se développera une théorie bâtie sur la figure de l’ennemi, le réalisme freundien est donc d’abord le fruit d’une désillusion, du choc entre des idéaux de jeunesse et une réalité qui vient les contredire. Comme il le déclare durant de sa désormais fameuse soutenance de thèse, l’écriture philosophique sera pour lui une sorte de remède cathartique qui, en permettant un retour réflexif sur son expérience concrète de la politique, lui offre l’opportunité de mettre des mots sur ses incompréhensions et son désenchantement : « le travail que j’ai l’honneur de présenter à votre approbation est né d’une déception surmontée. La déception, dont je ne rends nullement responsable les autres, mais seulement ma capacité d’illusion, a trouvé son aliment dans les expériences de la Résistance » 17.

« Cultiver son jardin » : Freund, Hyppolite et Aron à la Sorbonne

Au début des années 1950, lorsqu’il choisit de se lancer dans un travail de thèse consacré à « l’essence et la signification de la politique », le jeune agrégé de philosophie Julien Freund se tourne naturellement vers son ancien professeur de l’université de Strasbourg, Jean Hyppolite, désormais en poste à la Sorbonne. Mais la relation intellectuelle entre les deux hommes se grippe rapidement. 

Après avoir lu la première centaine de pages rédigée par son doctorant, dans lesquelles était notamment affirmé qu’« il n’y a de politique que là où il y a un ennemi », Hyppolite le convoque pour lui exprimer son effarement : « il ne comprenait pas l’importance que j’attribuais à la violence dans le jeu politique ni surtout le rôle que je donnais à l’ennemi » et « essayait de me persuader de la possibilité d’une politique plus généreuse, qui serait de plus en plus démocratique et confiante, à cause du recul progressif de la violence sous toutes ses formes, sous les effets d’une raison toujours plus puissante » 18

Jean Hyppolite ayant décrété qu’en tant que « socialiste et pacifiste », il ne pouvait « diriger en Sorbonne une thèse dans laquelle on déclare qu’il n’y a de politique que là où il y a un ennemi » 19, Freund doit donc se trouver un nouveau directeur de thèse. C’est alors qu’il entre en relation avec Raymond Aron, qui accepte de prendre le relais.

« Votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que de reconnaître que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales »

Raymond Aron

Ce n’est que quinze ans plus tard, le 26 juin 1965, que la thèse de Freund est finalement soutenue en Sorbonne. Jean Hyppolite, désormais professeur au Collège de France, accepte malgré la persistance de ses désaccords avec l’impétrant de faire partie du jury, dans lequel siègent également Raymond Aron, Paul Ricoeur, Raymond Polin et Pierre Grappin. Le jour de la soutenance, il ne se prive pas de réitérer publiquement ses objections contre la vision freundienne du politique. Réaffirmant son désaccord philosophique quant à la place centrale accordée par Freund à l’antagonisme dans la définition du politique, Hyppolite s’emporte et lâche à l’intention de son ancien doctorant : « si vous avez vraiment raison, il ne me reste plus qu’à aller cultiver mon jardin ». 

Sans se laisser impressionner, l’élève d’Aron lui aurait alors répondu : « Je crois que vous êtes en train de commettre une (…) erreur, car vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. ‘Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas’, raisonnez-vous. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitiés. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. Et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. » 

Pour Freund, il n’y a aucune échappatoire possible lorsque l’on est désigné comme ennemi. Il n’existe pas de forteresse ou d’espace protégé dans lequel se replier, car une forteresse n’est imprenable et un espace n’est protégé qu’aussi longtemps que ses occupants se donnent les moyens de le défendre contre les assauts de l’ennemi. Ils n’ont donc d’autre alternative que de faire face ou de se soumettre.

Jean Hyppolite aurait conclu l’échange en s’exclamant : « dans ce cas, il ne me reste plus qu’à me suicider » 20. Réagissant au dépit exprimé par son collègue, Raymond Aron lui aurait alors fait part de son étonnement : « votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que de reconnaître que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales » 21.

De l’ennemi à l’adversaire

Puisque le conflit est la réalité sociale qu’il tient pour la plus fondamentale, Julien Freund aime à se présenter comme un polémologue : « j’entend par polémologie, non point la science de la guerre et de la paix, mais la science générale du conflit, au sens du polemos héraclitéen » 22.

Tout commence avec la guerre

La conflictualité n’est pas pour lui une anomalie mais la caractéristique inhérente à toute société et même son état normal. Cette conviction lui vient de la lecture de Max Weber, à la traduction duquel était consacrée sa thèse complémentaire. Comme il l’écrit dans le petit opuscule qu’il lui consacre en 1969, toute la pensée de Weber « est centrée sur l’existence d’antagonismes, de tensions ou, comme il dit encore, de collisions dans la vie et dans la société » 23. L’irréductible « polythéisme des valeurs » (Polytheismus der Werte) diagnostiqué par Max Weber permet ainsi à Freund de « comprendre que les remous de la société n’étaient pas des contradictions qu’on pouvait résoudre dans une synthèse intellectuelle ou une société sans classe, mais qu’il s’agissait souvent de contraires inconciliables et d’antagonismes irréductibles » 24

Comme il l’explique dans sa Sociologie du conflit (1983), il ne peut y avoir de conflit qu’en société et il ne peut y avoir de société que conflictuelle. Ce n’est qu’à partir du moment où l’on entre en contact avec autrui que l’on peut se trouver entraîné dans une situation conflictuelle  : le conflit est une relation, qui suppose donc la mise en coprésence de deux individus. Par symétrie, c’est parce que toute société se définit précisément comme une situation de mise en relation entre individus aux intérêts divergents qu’elle est par nature conflictuelle : « la conflictualité ne constitue donc pas un phénomène anormal ou pathologique, que l’on pourrait éliminer définitivement des relations sociales » 25 ou internationales, mais une caractéristique fondamentale de ces dernières. Dès lors, il serait vain pour Freund de prétendre éliminer les conflits et « tout l’effort devrait porter sur les meilleures méthodes de les prévenir et, lorsqu’ils éclatent, de les résoudre » 26.

La conflictualité n’est pas pour Julien Freund une anomalie mais la caractéristique inhérente à toute société et même son état normal.

Florian Louis

Par conséquent, Freund ne considère pas le conflit comme nécessairement néfaste. Au contraire, la conflictualité sociale — dont l’une des variantes possibles est la lutte des classes marxiste — est selon lui le moteur de l’histoire et son principe dynamique. Sans conflit, comment imaginer une révolution ou un progrès ? Pour lui, c’est parce qu’il a toujours existé et qu’il existera toujours de la conflictualité que les sociétés changent et donc, dans le meilleur des cas, progressent. Le conflit est donc une opportunité. 

On décèle ici l’influence de Georg Simmel, dont la lecture fait prendre conscience à Freund que l’inéluctabilité de la conflictualité n’est pas nécessairement délétère mais bien plutôt nécessaire  : « Simmel inverse (…) nos habitudes de pensée  : en général, nous estimons que pour structurer solidement une société, il faut exclure les conflits ou du moins les amortir autant que possible  ; au contraire, à son avis, ils contribuent à l’unité de la vie sociale » 27.

Mais entre Weber et Simmel, c’est la lecture et la fréquentation de Carl Schmitt qui joueront un rôle central dans sa vision du monde. La dialectique ami/ennemi est au coeur de l’essai sur La notion de politique qu’il publie en 1927, mais dont la traduction française ne paraît qu’en 1972 dans la collection dirigée par Raymond Aron aux éditions Calmann-Lévy, avec une préface de Julien Freund 28. Ce dernier a d’ailleurs parfois joué le rôle d’intermédiaire entre Schmitt, qu’il rencontre en 1959, et Raymond Aron, qui tout en trouvant une valeur théorique aux travaux du Kronjurist du IIIe Reich, s’en tiendra toujours à distance. Comme nous a pu le découvrir en consultant ses archives à la BNF, Aron décline en 1967 l’invitation lancée par Freund à contribuer à un ouvrage collectif destiné à célébrer les 80 ans de Schmitt  : « Je ne juge personne et je laisse à d’autres le soin de prononcer des condamnations catégoriques. Tout de même, j’ai vécu la période des années 30 et je ne puis pas oublier le rôle que Carl Schmitt a joué, volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment » 29.

« L’ennemi est la condition de possibilité de la paix »

Dans cette conception du politique informée par la figure de l’ennemi, la paix n’est pas impossible, mais elle n’est jamais l’absence de conflit  : « pas plus que la paix intérieure ne supprime les adversaires, la paix extérieure ne supprime pas les ennemis. L’ennemi est la condition de possibilité de la paix  ; aussi la disparition de toute inimitié impliquerait-elle l’abolition de toute paix. Autrement dit, la paix est liée à la présence d’ennemis, mais à la différence de la guerre elle consiste en l’état politique qui a pour base leur reconnaissance. Supprimer l’ennemi, c’est donc supprimer la paix. » 30 

Pour Freund, la paix n’est rien d’autre que la maîtrise des conflits par l’établissement d’un modus vivendi avec ses ennemis. Elle est une sorte de conciliation dissuasive, un état d’équilibre qui ne dissout en rien les inimitiés  : « établir la paix, c’est reconnaître aux opinions et aux intérêts qui ne sont pas les nôtres le droit d’exister et de s’exprimer. Si nous le leur refusons, c’est la guerre. La paix n’est donc pas l’abolition de l’ennemi, mais un accommodement avec lui (…). La paix qui exclut l’ennemi s’appelle la guerre » 31

Sauf à ouvrir la voie à la tyrannie, dans la conception freundienne, on ne fait pas la paix en éradiquant son ennemi encore moins en refusant de le voir, mais en le transformant en adversaire. C’est un autre avec lequel on apprend à cohabiter, en le tenant en respect et à bonne distance. Pour vivre tout à la fois en paix et en liberté, il faut en conséquence accepter la conflictualité et non chercher à l’éradiquer en niant l’existence même de l’ennemi à la manière d’un Jean Hyppolite  : « la recherche de l’unanimité est suspecte si l’on considère qu’elle a conduit en général, par la suite, à un despotisme totalitaire » 32.

« La paix n’est donc pas l’abolition de l’ennemi, mais un accommodement avec lui… La paix qui exclut l’ennemi s’appelle la guerre ».

Julien Freund

On ne trouve donc pas d’éloge du conflit chez Freund mais la conviction qu’il est à la fois le symptôme et la condition du bon fonctionnement d’une société, un élément même de sa respiration car « seule une société où le conflit est possible est une société libre » 33

Dans ce contexte, le rôle du politique devient précisément d’encadrer ces conflits : c’est « l’activité sociale qui se propose d’assurer par la force, généralement fondée sur le droit, la sécurité extérieure et la concorde intérieure (…) en garantissant l’ordre au milieu de luttes qui naissent de la diversité et de la divergence des opinions et des intérêts » 34

Cette version pacificatrice de la dialectique ami/ennemi ne doit cependant pas faire oublier son ambivalence. La catégorie schmittienne de l’ennemi, dont Freund hérite, naturalise l’antagonisme et fonde le refus de l’universalisme : c’est aussi ce qui la rend disponible pour des usages tout autres que la cohabitation pacifique, comme la désignation d’un ennemi intérieur au premier chef. Si Freund en retient le versant régulateur, le même cadre conceptuel a nourri, chez Schmitt comme dans la Nouvelle Droite qu’il fréquente, une politique de l’exclusion.

L’impasse impolitique et le problème de la paix

En écho à sa querelle avec Jean Hyppolite, Freund s’en prendra régulièrement aux pacifistes en considérant d’une manière paradoxale que la paix est le plus souvent menacée par ceux-là même qui prétendent la défendre. 

Deux ans avant sa soutenance de thèse, il exprimait déjà son opposition au pacifisme de certains de ses contemporains, ces « grands enfants qui s’imaginent que la paix est indépendante de la politique et qu’il suffit de prêcher la fraternité universelle pour faire tomber les dissensions des frères ennemis (États, nations, classes ou races) ». Ce qu’il reprochait aux pacifistes n’était en effet pas leur volonté d’instaurer la paix, mais la naïveté et l’inefficacité des moyens qu’ils mettaient en œuvre pour y parvenir. 

Pour Freund, vouloir la paix est toujours louable mais à la condition de faire preuve de cohérence et donc de désirer aussi les moyens de la faire advenir. Or « est-ce vraiment travailler pour la paix que de s’inscrire au Mouvement de la Paix, participer à ses congrès nationaux et internationaux, signer des pétitions et motions ou encore participer à une marche de protestation contre l’armement nucléaire  ? » Il répondait par la négative pour la simple raison que «  les hommes veulent en général la paix de la même manière qu’ils désirent être riches, heureux ou célèbres ». Mais « qui donc penserait devenir riche, heureux ou célèbre en donnant son adhésion à un Mouvement pour la Richesse, le Bonheur ou la Célébrité  ? » 35

« Un but ne se réalise pas de lui-même simplement parce qu’il est conçu et désiré, mais il exige un effort, une exécution, ce qui suppose toute une série d’intermédiaires : les moyens. »

Julien Freund

Autrement dit, les pacifistes échoueraient généralement à transformer leur désir de paix en une capacité à la faire advenir faute d’en avoir élaboré un savoir adéquat. Ils incarneraient ce que Freund appelait l’« impolitique », à savoir l’illusion de faire de la politique alors même qu’on n’en fait pas réellement et donc efficacement, faute d’avoir préalablement compris ce qu’elle était 36. Cette critique de la propension à vouloir atteindre une fin politique en mobilisant des moyens qui ne le sont pas explique, par exemple, l’opposition de Freund au boycott occidental des Jeux olympiques de Moscou en 1980, au motif qu’« en politique il faut d’abord utiliser les moyens politiques » 37.

Pour avoir la paix et cultiver tranquillement son jardin, il faudrait donc d’abord et avant tout se donner les moyens de tenir ses ennemis en respect : « un but ne se réalise pas de lui-même simplement parce qu’il est conçu et désiré, mais il exige un effort, une exécution, ce qui suppose toute une série d’intermédiaires : les moyens » 38. Or les pacifistes antimilitaristes, parce qu’ils sont aveugles au rôle crucial de la force en politique internationale, se privent des moyens d’atteindre la fin qu’ils prétendent défendre  : «  il n’a servi à rien au petit pays qu’est le Luxembourg, livré à lui-même et sans forces armées, de manifester la volonté la plus pacifique  : Hitler ne s’est pas laissé attendrir par sa faiblesse. De ce point de vue, l’antimilitarisme est politiquement un non-sens » 39

Selon Freund, l’erreur des pacifistes antimilitaristes est double. Elle tient d’abord à ce qu’ils croient que la paix adviendra du simple fait qu’ils se refusent à considérer quiconque comme leur ennemi, ignorant par là même que d’autres ne se privent pas de les considérer comme tels et n’attendent pas leur permission pour les traiter en conséquence. Surtout, ils méconnaissent le fait que la paix n’est pas l’absence d’ennemi mais bien sa reconnaissance, préalable indispensable à l’établissement d’un modus vivendi avec lui. 

Il ne s’agit pour Freund ni de souhaiter la guerre, ni de la considérer comme inéluctable, mais d’être conscient qu’elle n’est évitable qu’à la condition de se donner les moyens de la faire. C’est la raison pour laquelle il ironise sur ces « politologues américains qui croient que la relation d’ami et d’ennemi est dépassée » et feint de s’interroger  : « pourquoi les Américains continuent-ils, dans ces conditions, à fabriquer des bombes thermonucléaires ou même pourquoi les conservent-ils  ? » 40

En 1967, en pleine guerre des Six jours, il renchérit en notant que si « on peut croire en période de relative sécurité que la notion d’ennemi est en train de mourir  », force est de constater que «  chaque crise internationale sérieuse lui redonne une nouvelle vigueur » 41.

Contre la guerre juste

À la suite des philosophies réactionnaires de Joseph de Maistre et Carl Schmitt, Freund élabore une théorie de la guerre qui condamne toute justification au nom d’une cause juste et universelle : « il arrive que les hommes se battent au nom de la paix, chaque camp voulant imposer par la guerre son idée exclusive de la paix.

Le but recherché dans ce cas n’est pas la paix, malgré les apparences, mais une paix purement idéologique et guerrière » 42. Cette position conduit Freund à critiquer tout projet cosmopolitique et toute prétendue « guerre juste », menée au nom des «  droits de l’homme », convaincu qu’il est que « rien n’est plus polémogène que les idées divergentes sur la perfection » 43

Ces positions anti-modernes, qui consistent à critiquer le pacifisme libéral et à se focaliser sur la figure de l’ennemi, ne font pas non plus de Freund un belliciste. Plutôt que de promouvoir le conflit, Freund invite à accepter son inéluctabilité et à le dédramatiser en apprenant à le réguler et à en faire bon usage.

« Rien n’est plus polémogène que les idées divergentes sur la perfection »

Julien Freund

Ce n’est qu’à la condition d’accepter qu’on ne choisit pas toujours ses ennemis ni les combats qu’ils nous imposent qu’il nous est possible d’apprendre à les affronter — et à leur résister.

On peut toutefois distinguer deux niveaux dans cette critique radicale chez Freund. L’une, réaliste, vise l’illusion d’une guerre menée sans tenir compte des moyens et des fins. L’autre, qui récuse les droits de l’homme en en faisant un principe « polémogène », touche aux conditions de possibilité de tout universalisme et répond à une stratégie politique dont on gomme la portée idéologique réactionnaire en la présentant comme pure lucidité.

Penser la « politique réelle » avec Aristote et Machiavel

La « politique réelle » évoquée par Raymond Aron lors de la soutenance de thèse de Freund, pour mieux l’opposer aux « normes idéales » dont il déplore qu’elles soient privilégiées par Jean Hyppolite, constitue en fait le cœur du projet philosophique de Julien Freund. 

Tout au long de son œuvre, il s’est en effet proposé d’étudier la politique telle qu’elle était réellement et non telle qu’elle devrait ou pourrait être idéalement. Il se réclamait ainsi d’une lignée de penseurs réalistes du politique dont les figures de proue seraient Aristote, Machiavel et Carl Schmitt.

« La lecture attentive, crayon en main, de la Politique, fut pour moi un émerveillement tel que je finis par lire et relire entièrement l’œuvre du Stagirite. (…) J’étais devenu aristotélicien et par conséquent méfiant à l’égard de la construction utopique de Platon » 44. Avec Aristote, Freund partage d’abord une conception de l’homme comme « animal politique » : la politique constitue selon lui une essence, une donnée anthropologique fondamentale consubstantielle à toute vie en société et non une simple institution contingente, une convention, comme le veulent les théoriciens du contrat social. Surtout, Aristote permet à Freund de penser une dialectique « ouverte », c’est-à-dire sans dépassement final des contradictions par une Aufhebung hégélienne : « chez Aristote, la dialectique c’est un raisonnement de vraisemblance parce qu’il y a des contraires. Il n’est point de troisième terme qui va les coiffer » 45.

Tout au long de son œuvre, il s’est en effet proposé d’étudier la politique telle qu’elle était réellement et non telle qu’elle devrait ou pourrait être idéalement.

Florian Louis

Chez Machiavel, que Freund lit en divergence avec Claude Lefort et l’interprétation républicaine de Quentin Skinner ou de Philip Pettit, il loue la franchise et l’audace d’« un homme qui a le courage de dire ce qui se passe en politique. La politique telle qu’elle est et non pas telle qu’on se l’imagine » 46. Loin de cacher son jeu, de tromper son monde et de recourir au cynisme pour arriver à ses fins, Machiavel ne dissimule pas mais dévoile au contraire la vérité du politique. Pour Freund, il est donc tout le contraire de ce qu’on qualifie de machiavélique, raison pour laquelle l’auteur de L’Essence du politique se définit pour sa part comme un machiavélien 47 : « si Machiavel avait été machiavélique, il aurait écrit un traité de morale politique, pour mieux duper son monde, et non point Le Prince qui met à nu les supercheries utilisées par divers hommes politiques » pour parvenir à leurs fins 48. Comme le secrétaire de la République de Florence, Freund se veut un démystificateur adepte d’un « style théorique de pensée sans concessions aux comédies moralisatrices d’un quelconque pouvoir ». Il ne fait pas l’éloge du machiavélisme en politique mais prétend décrire de façon machiavélienne, c’est-à-dire sans fard, la réalité machiavélique du monde : « Il appartient au machiavélien de dévoiler les obliquités machiavéliques » du politique 49.

Freund tient donc pour crucial de faire le départ entre le souhaitable et le possible et, ce faisant, d’éviter de sombrer dans les travers de ce qu’il appelle l’utopisme, conçu comme un avatar dévoyé de l’utopie 50

Chez Freund, l’utopisme relève d’une entreprise démiurgique de transformation du réel qui en efface les rigidités et aboutit en conséquence à des catastrophes : c’est un projet dont les concepteurs sont convaincus de détenir une légitimité incontestable et n’hésitent en conséquence pas à recourir à la violence au prétexte de faire le bien de ceux-là mêmes qu’ils répriment. 

Si cette dénonciation de l’utopisme participe d’un plaidoyer anti-totalitaire, elle opère également un amalgame caractéristique de la pensée réactionnaire, rangeant sous un même chef l’aspiration égalitaire, le projet révolutionnaire et la violence ou les crimes de masse 51

C’est dans ce pessimisme anti-moderne, dans cette vision radicalement opposée à toute forme de progressisme libéral et à toute possibilité d’universalité face à l’inexorable émergence de l’ennemi, que l’on trouve sans doute la justification première de la circulation de ses idées et de ses écrits au sein des réseaux d’extrême droite européens, auxquels il contribue proactivement 52. Pour reprendre la formule d’Aron à propos de Carl Schmitt, Julien Freund a joué « volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment » ce rôle paradoxal d’ancien résistant devenu compagnon de route d’Alain de Benoist et de la Nouvelle Droite. 

Rien n’interdit toutefois de lire Freund « à rebrousse-poil » pour mieux donner tort à ses déplorations décadentistes de « l’agonie » d’une Europe dont il doutait de la capacité à peser encore sur les affaires du monde, estimant qu’elle « ne [serait] même plus décidée à se défendre » 53. Parce qu’ils sont aujourd’hui, confrontés à des ennemis qui les désignent, les Européens sont soumis à une inquiétante question que Julien Freund a fait résonner et à laquelle ils devront répondre.

Pour cultiver la paix ou leur jardin, peuvent-ils se permettre d’être candides ?

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10.06.2026 à 16:35

Faire du commerce, c’est à nouveau faire la guerre

Matheo Malik

Ormuz est le symptôme d’un mouvement de fond : nous sommes revenus au temps des corsaires.

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Texte intégral (3328 mots)

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En dehors de l’économie du crime organisé et des films de gangsters, le commerce et la violence vont rarement de pair. À bien des égards pourtant, la phase actuelle du commerce international est une anomalie historique. Faire du commerce « le fusil sur l’épaule » a été le quotidien de la plupart des marchands de derniers siècles, qui quittaient les espaces protégés par un pouvoir politique local en caravanes à travers les terres ou en navire à travers les mers. Ils ne portaient évidemment pas ces armes pour les diriger contre leurs partenaires commerciaux. Mais le plus souvent, ils devaient se prémunir si nécessaire par la force de tiers, concurrents, potentats, corsaires, brigands et autres rançonneurs. Ce faisant, ils « assuraient » leur périple face à des risques qui ne pouvaient plus être assurés autrement.

La mer n’a jamais été calme

Lorsque Marco Polo fait le récit des routes de la soie, il évoque ses infortunes et les violences du voyage. Il parle déjà d’Ormuz, des routes terrestres et maritimes, des jeux de pouvoir et des risques que prennent marchands et missionnaires pour parcourir l’Ancien monde. C’est pour contourner le problème des dangers du commerce par voie de terre et les blocages politiques en chemin que Portugais et Espagnols se lancèrent dans l’aventure maritime par la circumnavigation de l’Afrique puis vers l’ouest, dans l’inconnu.

La mer était alors libre à ceux qui s’y aventuraient mais elle n’était pas sans dangers. Elle était le domaine de l’anarchie au sens premier du terme. Le principe qui prévalait alors était résumé par la formule no peace beyond the line, qu’on retrouve de manière plus polie dans le traité franco-espagnol de Cateau-Cambrésis de 1559  : « À l’ouest du premier méridien et au sud du tropique du Cancer […] la violence exercée par une des parties sur l’autre ne sera pas regardée comme une infraction aux traités ».

Pendant des siècles, il a donc été normal et même indispensable qu’un navire marchand soit armé. C’était l’époque des corsaires, ces capitaines qui, sur un mandat donné par leurs souverains dans une « lettre de marque », menaient une forme de guerre indirecte sur les eaux du globe, consistant à déstabiliser la logistique d’une puissance ennemie en haute mer en s’en prenant à sa marine marchande.  Au sens propre, elle constitue les prémices violentes de la guerre commerciale. D’ailleurs, si l’on utilise en français le terme de « guerre de course » pour désigner l’action des corsaires, l’allemand parle plus littéralement de handelskrieg et l’anglais de commerce raiding.  

Le monde de Suez

Cette époque dure jusqu’en 1856. À cette date, à Paris, après la guerre de Crimée, les puissances européennes adoptent une version formalisée du modus vivendi conclu deux ans plus tôt entre la France et le Royaume-Uni qui annonçait la fin de la guerre de course, des lettres de marque et des corsaires.

L’évolution positive de la relation franco-britannique fut pour beaucoup dans cette première tentative d’organisation « technique » du monde. La liberté de navigation en sécurité devenait un principe cardinal de l’arrangement planétaire que les marines des deux pays occidentaux se faisaient fort de faire respecter. La guerre de course étant abolie, armer un navire de commerce devenait inutile et même suspect. En dehors des conflits armés qui entraînaient le pavillon de leurs navires, les armateurs entreprennent donc progressivement de renoncer à cette pratique. Pour les protéger contre d’éventuelles violences non étatiques, ils peuvent désormais compter sur des « tiers garants » : les marines de guerre européennes, au premier rang desquelles la Royal Navy.

Le mouvement en faveur de mers libres et sûres était lancé. Ce n’est pas un hasard si c’est un an plus tard, en 1857, qu’est aboli le péage danois sur le détroit de l’Oresund qui permet de contrôler l’accès à la mer Baltique. Pendant plus de quatre siècles, les Danois étaient parvenus à imposer un droit de passage de 1 à 2 % de la valeur des cargaisons aux milliers de navires qui transitaient devant leurs côtes. C’est un taux de taxation similaire à celui demandé aujourd’hui par l’Iran pour laisser passer les pétroliers à Ormuz en 2026, soit environ 1 dollar le baril, un peu plus de 1 % au prix du brut actuel. À son abolition, le « droit du Sund » représentait encore le huitième des revenus de la couronne du Danemark mais il était perçu par les autres nations pour ce qu’il était  : un simple racket, dans la mesure où les Danois ne fournissaient aucun service — pas plus que l’Iran à Ormuz. 

Le tournant était pris. À partir de ce moment-là, on commence à considérer qu’il est normal de pouvoir naviguer librement et en sécurité dans les eaux internationales, y compris à travers un détroit, quel que soit son pavillon. Paradoxalement, la mise en service du canal de Suez en 1869 a sans doute contribué à accentuer cette perception  : en construisant une infrastructure coûteuse dont il fallait assurer l’entretien via des droits de passage importants mais parfaitement justifiés, on mettait par contraste en évidence le caractère scandaleux et disproportionné des péages dans les détroits sans service associé.

La protection de l’Atlantique

Au-delà de la date symbolique de 1856, il fallut un siècle, quelques échecs, des reculades et deux conflits mondiaux pour que le système commercial global soit organisé et pleinement pacifié.

Entre la fin de la « première mondialisation » en 1914 et sa refondation à Bretton Woods en 1944, l’instabilité préside en effet au repli sur les empires et leur commerce protectionniste, au chaos monétaire et à l’arrêt de la mise sur les marchés de certaines ressources. Cette situation aboutit à ce que Cordell Hull, le secrétaire d’État américain de 1933 à 1944 résumait ainsi  : « lorsque les marchandises ne franchissent plus les frontières, les armées le font ». Cette analyse libérale et commerciale de la crise mondiale faisait bien entendu peu de cas de la nature profonde des idéologies, mais elle pointait justement l’organisation d’un commerce international sûr, prévisible, assurable et efficace comme instrument indispensable à des rapports internationaux pacifiés. Pour ce faire, il fallait que, sur les mers au moins, liberté et sécurité soient la règle et la violence l’exception. Il fallait acter la fin d’un vieux débat européen sur l’appropriation des espaces maritimes et donner finalement raison à Hugo Grotius contre John Selden  : ce serait un « Mare liberum » et non « Mare clausum ». 

C’est le rôle que joue la Charte de l’Atlantique, véritable « feuille de route pour l’organisation du monde » qui, le 14 août 1941, fixe la liberté de navigation comme l’un des principes cardinaux à établir après la victoire contre le nazisme, à égalité avec l’intangibilité des frontières, l’autodétermination des peuples, la sécurité sociale, la stabilité des monnaies ou l’organisation d’une sécurité collective.

Cette liberté devant pouvoir être assurée en sécurité, la violence anarchique non étatique sur les mers recule, l’acceptation du droit de passage libre et inoffensif même dans les eaux territoriales et les détroits s’universalise et, en surplomb, la présence de l’US Navy sur toutes les mers du globe la fait respecter. En 1981, les États-Unis engagent par exemple une confrontation avec la Libye du colonel Kadhafi pour s’opposer à ses prétentions de « nationaliser » le Golfe de Syrte et font opérer leurs porte-avions dans la zone contestée. En 1995, pendant la crise des détroits, la marine américaine transite entre la Chine continentale et Taïwan. Elle continue d’ailleurs de le faire régulièrement, comme d’autres marines européennes. On peut également lire à cette aune la mobilisation de plusieurs marines dans une série d’opérations pour lutter contre la piraterie dans la Corne de l’Afrique..

Ce maintien de la sécurité sur les mers par l’engagement de « tiers garants » a eu pour conséquence de permettre le développement des « pavillons de complaisance ». Pendant des siècles, battre le pavillon marchand d’un grand pays n’était pas un luxe pour les armateurs mais une nécessité. Un navire porteur de la Red Ensign britannique pouvait compter, au-delà de ses propres armes, sur la garantie qu’une attaque contre lui entraînerait la réponse des navires de guerre battant la White Ensign, la marine anglaise ne répondant alors pas forcément aux attaques sur les autres pavillons. En offrant au monde une liberté de navigation sans contrepartie, en mettant fin à la guerre de course privée et en répondant aux demandes d’assistance en mer de tous les navires, les marines de guerre occidentales ont été un puissant moyen d’organisation du commerce international sans jamais percevoir de taxe de protection.

Bien entendu, c’était dans l’intérêt bien compris des pays occidentaux, et d’abord de l’hégémon américain. L’US Navy était l’un des piliers de la mondialisation qui ont permis de faire sortir du champ du commerce la plupart des risques extrêmes, impossibles à assurer, ce qui rendait possible l’édification de normes communes, la mise en place d’arbitrages et le bon fonctionnement du commerce, sans or ni fusil sur l’épaule, grâce à la compatibilité technique et à la confiance financière. 

Ce système a en outre permis de réduire la part du transport dans le coût des marchandises à échanger, au point qu’il ne représente aujourd’hui que quelques pourcents du prix final. La plupart des échanges mondiaux seraient en effet inabordables si le transport maritime se facturait toujours au prix du XVIe siècle. Avec le système post-1945, les actuaires ont pu donner des prix aux risques résiduels et les assureurs les prendre en charge. Le lien entre le PIB d’un pays et le développement de l’assurance est bien documenté : pouvoir s’assurer permet d’envisager la prise de risques économiques sans mettre en péril ce qui est acquis et sans devoir « s’auto-assurer », ce qui est toujours plus coûteux. 

La mer sans filet

Ce système repose sur la disparition des risques impossibles à assurer financièrement et donc sur l’existence d’un tiers garant pour se charger de ces extrêmes. Lorsque reviennent les risques impossibles à assurer, cet ordre déraille. C’est en partie le cas de ce qui concerne toutes les catastrophes potentielles liées au changement climatique, qui menacent les fondements mêmes de l’assurance. C’est aussi le cas en mer pour d’autres raisons, beaucoup plus politiques.

Le phénomène du retour des risques impossibles à assurer s’est observé dès février 2022 en Mer Noire  : sitôt communiquée la présence possible de mines navales, les armateurs ont déserté les eaux ukrainiennes même si aucun blocus n’avait été proclamé.  Au large d’Ormuz, dès le 1er mars 2026, soit le lendemain de l’offensive israélo-américaine sur l’Iran, le schéma s’est répété.

Dans des conditions où les assureurs ne sont pas capables de faire leur travail, les armateurs partent non pas parce que le risque serait trop élevé mais parce qu’il est devenu trop extrême et aléatoire pour être assurable sur le plan financier. Or nous arrivons manifestement à une situation où les marines occidentales ne sont physiquement plus capables de faire « respecter » la liberté de navigation et de la rétablir le cas échéant par la force.

Aux États-Unis, le pouvoir politique n’a plus la volonté d’employer « bénévolement » la marine américaine par la force ; ce revirement arrive aussi au moment où l’US Navy est confrontée  aux limites de ce qu’elle peut accomplir face au développement des capacités militaires des perturbateurs. Les échanges de l’administration Trump sur Signal qui ont fuité lors des crises de Bab el Mandeb ont été très clairs  : Washington ne voit plus ce rôle comme une mission correspondant à son intérêt et les Européens n’en sont plus capables seuls. Comme le résumait crûment dans l’un des messages de ces fuites le vice-président J. D. Vance : « 3 % du commerce américain passe par le canal de Suez. 40 % du commerce européen également. Il y a un risque réel que le public ne comprenne pas cela ou pourquoi c’est nécessaire. » . Au-delà du tour de force que constitue la sortie de la quasi-totalité de la force d’action navale française autour du porte-avions Charles de Gaulle, la France et ses alliés seraient bien incapables de rétablir seuls, par la force, la liberté de navigation à Ormuz.

La Chine : de l’État ingénieur à l’État corsaire

De manière intéressante, la Chine ne souhaite pas le faire non plus. 

Alors que sa prospérité actuelle repose largement sur un commerce maritime sûr, efficace et libre, Pékin n’a jamais montré un grand intérêt pour la liberté de navigation. Depuis son industrialisation vertigineuse, elle exporte principalement par voie maritime ses produits à ses clients. La Chine produit plus de la moitié de l’acier du monde, largement à partir de minerais de fer et de charbon de cokerie australiens ou sud-américains… Pourtant, chaque fois qu’une crise est survenue — comme lorsque les Houthis ont frappé en Mer Rouge — elle a toujours refusé de s’associer aux opérations internationales de protection du commerce maritime, préférant négocier seule, à son seul profit, le passage des navires qui lui importaient. La montée en puissance de la Chine — qui, sur mer, prend une dimension spectaculaire — ne semble donc pas s’accompagner d’un rôle d’hégémon bienveillant, « tiers de confiance » d’une mondialisation dont elle profite. 

De fait, la pratique chinoise ressemble plutôt à celle des pays européens avant 1856 qu’à celle des États-Unis au XXe siècle : une protection de son propre pavillon, des tendances à l’appropriation des espaces maritimes et une relative décomplexion face aux manœuvres de « corsaires » de la part de navires opérant sous pavillon civil mais en lien direct avec l’État. 

Le commerce est redevenu dangereux

Si les comportements américains et chinois persistent et que la faiblesse européenne perdure, ce ne sera pas la fin du commerce mondial. 

Mais de nouvelles interrogations existentielles émergeront pour les acteurs du fret maritime. Faut-il absolument prendre le pavillon américain pour être protégé  ? La marine française est-elle encore capable de garantir la circulation aux Européens  ? Faut-il créer un « pavillon marchand paneuropéen » confié à un « 28e État » fictif pour bénéficier de la réassurance commune de toutes nos marines  ? Faut-il revenir à « avant 1856 » et armer, de manière défensive, tous les navires marchands  ? 

Si nous n’en sommes pas à devoir répondre aujourd’hui à ces questions aux implications vertigineuses en termes de responsabilité, de loyauté des équipages, de règles d’engagement et de légitime défense, les tendances sont là et deviennent de plus en plus lourdes.

Ce qui se passe sur mer n’est pas une exception. Le moment que nous vivons marque le retour d’une idéologie mercantiliste puissante qui considère que le monde est un jeu à somme nulle dans lequel la coopération est moins intéressante que la confrontation. La tendance est à l’appropriation des structures communes qui ont présidé au bon fonctionnement de la mondialisation et à leur arsenalisation par les puissances qui peuvent prétendre les contrôler — de SWIFT à Logink en passant par Ormuz, le blé, le gaz, le pétrole, les terres rares, le dollar, les puces électroniques et les câbles sous-marins… 

Mais alors que les interdépendances mondiales sont colossales, le repli sur soi ne peut être une option que pour les plus grands empires. Pour tous les autres, il va falloir à nouveau trouver le moyen de naviguer, littéralement, dans des eaux troubles et dangereuses,  de faire face à des violences accrues dans les espaces communs, à des comportements hostiles et à des tentatives de racket. 

Il faudra à nouveau contourner les problèmes quand c’est possible mais aussi accepter que certains risques ne puissent plus être assurés de manière fiable par des moyens financiers et que, pour continuer à commercer, il faille porter son fusil à l’épaule. Dans cette nouvelle ère, qui ressemble beaucoup à un passé pas si lointain, les Européens devraient mettre à profit leur expérience unique.

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09.06.2026 à 19:16

Le régime iranien a une nouvelle doctrine

Matheo Malik

Comment « Meydân, Rue, Diplomatie » sont devenus les piliers d’un système en crise existentielle.

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Texte intégral (3528 mots)

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Le 7 juin 2026, après le tir de dizaines de missiles balistiques contre Israël, le général Majid Mousavi, commandant de la Force aérospatiale des Gardiens de la Révolution islamique, a diffusé une allocution dans laquelle il remercie le peuple révolutionnaire et revient sur les rassemblements pro-régime qui se tiennent en Iran depuis plus de trois mois. Pour lui, le soutien populaire explique l’ampleur des effets du « meydân » 54.

Le meydân et ses limites

Dans la doctrine des Gardiens de la Révolution, ce concept représente le pilier central de la puissance iranienne. Il désigne l’ensemble des actions menées sur le terrain : opérations militaires, frappes de missiles ou de drones, soutien direct aux groupes alliés de l’Axe de la Résistance (Hezbollah, Houthis, milices irakiennes, etc.) et présence militaire durable en Syrie, en Irak ou au Yémen.

Ce concept avait déjà été utilisé par le général Mousavi le 8 avril 2026 : « Deux semaines de vigilance nous attendent pour le meydân, la diplomatie et la rue. Les yeux éveillés du meydân, l’unité dans la rue : tels seront les acquis consolidés » 55. C’est dans ce contexte que la formule est devenue une doctrine à part entière, que les médias officiels n’ont pas tardé à qualifier de « clef du succès » 56 ou de « synergie de la puissance nationale » 57. Selon la propagande officielle, ce slogan définit une stratégie complète : le meydân crée des avantages, la rue les consolide, et la diplomatie les traduit en résultats politiques.

Dans le lexique officiel du régime, il renvoie à la présence opérationnelle des Gardiens. Il ne s’agit pas de la capacité militaire comme potentiel abstrait, mais de la volonté de la mettre en œuvre et d’en accepter les conséquences, à savoir les pertes humaines. Ainsi, dans le cadre de la guerre du printemps 2026, le meydân désigne les opérations de lancement de missiles et de drones, supervisées par la Force aérospatiale, d’une envergure sans précédent. En découle un capital diplomatique et une détermination politique renforcée, deux éléments qui font partie intégrante du meydân et en constituent la suite logique.

Ce capital a pourtant ses revers, que la communication d’État passe sous silence. Les opérations militaires ont un coût pour l’Iran et la population est la première victime de l’instabilité économique, de la pression sécuritaire quotidienne. C’est elle qui pâtit des infrastructures endommagées, sans compter le coût humain d’un régime et d’une guerre que les médias officiels ne cessent de présenter comme de justes sacrifices, mais que la société perçoit de plus en plus comme des dommages qui lui sont directement infligés. 

L’arsenal de la rue

Le deuxième concept de la doctrine, « la rue », est un moyen, pour le régime, de répondre en partie à cette contradiction. Les rassemblements nocturnes qui ont commencé en mars 2026 se sont peu à peu transformés en manifestations dignes des périodes de carnaval : concerts de musique, spectacles de rue, distribution de nourriture à grande échelle, et même célébrations de mariages avec des mariées en robe blanche, le tout aux côtés de récitants religieux, d’orateurs, et de responsables officiels, dont le président Pezechkian lui-même lors de la trentième nuit. 

Cet assouplissement relatif des mesures sécuritaires s’inscrit dans une stratégie politique délibérée : il s’agit de faire de ces rassemblements contraints une expérience sociale vivante et joyeuse, afin d’inonder les médias nationaux et internationaux d’images idéalisées, tout en faisant oublier que, seulement quelques mois plus tôt, ces mêmes places étaient le théâtre d’affrontements sanglants entre la population iranienne et les Gardiens. Certes, ces manifestations rassemblent les plus fidèles au régime, et non l’ensemble des Iraniens, mais il suffit au gouvernement de pouvoir compter sur une base solide pour promouvoir cette idée d’« unité nationale ».

Dans le cadre de ces rassemblements, plusieurs éléments sont mis en avant : la présence délibérée de femmes sans voile ; l’organisation d’un concert par un chanteur censuré, Gheysar, qui, l’année précédente, s’était produit à Tel-Aviv ; l’éventualité d’une libération prochaine du célèbre rappeur, Amir Tataloo, condamné à mort pour inimitié contre Dieu (moharebeh) et blasphème, qui serait désormais autorisé à remonter sur scène. Autant de transformations qui tendent à montrer que ces rassemblements sont utilisés par le régime pour faire croire à une adhésion qui ne concerne plus seulement ses partisans traditionnels. La cible principale de ces images de liesse populaire est évidente : les médias occidentaux, à qui il s’agit de montrer que le régime jouit d’un soutien bien plus large qu’on ne le croit. 

La promotion de la rue comme espace d’expression politique pro-régime intervient également à un moment de transition dans la gestion des affaires de l’État. La mort de Khamenei a créé un vide politique qui, comme dans tout régime fermé, constitue un moment périlleux : c’est au cours de cette période que de nouveaux prétendants émergent, que des coalitions se redéfinissent, et que les revendications sociales, habituellement réprimées, se font plus audibles. En rassemblant dans les rues une base de fidèles et en les autorisant à exprimer des formes contrôlées d’expression publique, comme le deuil, le sentiment d’unité, le soutien aux forces armées, le gouvernement iranien espère s’emparer d’un espace avant que celui-ci ne soit utilisé à d’autres fins par des acteurs concurrents. Ces rassemblements ont donc une fonction préventive. 

La rue est un instrument de consolidation du pouvoir en transition et non l’exhibition d’un pouvoir déjà consolidé. Quelques semaines avant sa mort, Ali Khamenei avait déclaré : « Si un incident survient, Dieu suscitera le peuple iranien » 58. Une fois Khamenei décédé, l’appareil médiatique du régime a fait de cette phrase la preuve d’une « prophétie accomplie », comme si elle annonçait directement sa disparition et les rassemblements du printemps 59. L’appareil idéologique du régime travaille à une articulation entre déclarations politiques et registre de la prophétie divine, afin de transformer la mort du leader religieux — un moment de grande vulnérabilité au sommet de l’État — en événement propre à susciter la mobilisation. 

La doctrine « meydân, rue, diplomatie » passe par ailleurs sous silence la question de la succession : quelle personne, avec quelle autorité, et selon quelle logique de légitimité pourra vraiment prendre sa place, même si Mojtaba Khamenei est désormais le Guide invisible et blessé de la République islamique ? Aucun des trois termes de la doctrine ne répond à cette question : le meydân ne désigne pas le nouveau Guide, la rue ne confère pas la légitimité successorale et le recours à la diplomatie, sans qu’on sache qui en sera le garant à long terme en cas d’accord, est à ce jour incomplet, pour ne pas dire insatisfaisant. 

Pire, il existe des tensions au sein même de la doctrine, entre ses trois mots clefs. Par exemple, la rue et la diplomatie sont par nature antithétiques : lors de ces rassemblements dans la rue, les partisans du régime plaident pour une posture sans compromis ; le jeu de la négociation implique au contraire que des concessions soient faites pour parvenir à un accord, ce que les Iraniens les plus maximalistes considéreraient comme un recul. De quoi opposer les acteurs, les manifestants et les négociateurs, qui ne peuvent s’accorder sur les termes de la victoire. Cette contradiction reste peu visible tant que les négociations demeurent au stade des généralités. Au moment où des choix s’imposeront, l’appareil idéologique du régime devra faire un effort de définition. En ayant transformé la mort de Khamenei en « résurrection populaire », il a montré qu’il en a la capacité. Cependant, cette tendance au grand récit national monté de toutes pièces, selon le contexte géopolitique, peut aussi se retourner contre le régime iranien, dont le crédit narratif n’est pas inépuisable.

L’avenir trouble d’une doctrine

La République islamique a connu, en moins de six mois, un ensemble de crises dont chacune aurait pu la renverser. En fusionnant les sphères militaire, sociale et diplomatique dans un récit ordonné, sa réponse doctrinale tripartite présente l’image d’une cohérence stratégique. Cette capacité à forger des récits communs pour rassembler la nation iranienne ne doit pas être sous-estimée.

Mais la pérennité de cette doctrine se heurte à deux crises structurelles que nulle combinaison de meydân militaire, de rue mobilisée et d’accord diplomatique ne pourrait éliminer.

La première est celle de la légitimité. Les massacres de janvier 2026 ont précédé la mort de Khamenei et toutes les crises ultérieures. Cette antériorité temporelle est clef : la doctrine « meydân, rue, diplomatie », énoncée quelques mois plus tard, s’est construite après les massacres de milliers de civils, réprimés dans un bain de sang. Le régime n’a pas changé : celui qui a répondu aux protestations de janvier 2026 par les armes est le même qui, peu de temps après, au nom de l’« unité dans la rue », a fait de cet espace public un lieu de rassemblements populaires qui constituent aujourd’hui l’un des trois piliers de sa solidité politique. 

Les massacres de janvier 2026 ne sauraient s’inscrire dans la longue généalogie des répressions ordinaires du régime. Cette répression était un choix structurel, non une mesure d’urgence. Un gouffre de plus en plus profond sépare désormais durablement le régime d’une large partie de la société iranienne : nul accord diplomatique, nulle nuit de rassemblement, nul travail de mise en récit ne pourra faire oublier la répression. 

Le mouvement « Femme, Vie, Liberté », en septembre 2022, avait montré que toute une génération pouvait s’émanciper du cadre idéologique du régime. Ce dernier y avait répondu par des massacres, des arrestations massives et des condamnations à mort. Aujourd’hui, les exécutions se poursuivent sans relâche, tandis que les prisons ne désemplissent pas, signes d’un régime qui ne doit sa survie qu’à son seul pouvoir répressif.

La seconde est la crise économique. L’inflation accumulée a réduit la monnaie nationale à une fraction infime de sa valeur, avec pour conséquences la pénurie de biens essentiels, l’effondrement progressif du pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires. Aucun grand récit national ou médiatique ne peut en faire oublier les effets. Cette crise n’est pas un défi passager mais résulte des sanctions accumulées, d’une mauvaise gestion systémique, de l’emprise économique des Gardiens et d’une corruption institutionnalisée. Aucun de ces facteurs ne disparaît avec un accord diplomatique. Pendant ce temps-là, le régime iranien doit simultanément financer ses opérations militaires et son appareil de répression, maintenir la ferveur populaire dans des rues qu’il doit quadriller et occuper tout en jugulant une économie en voie d’effondrement, le tout avec des ressources limitées promises à l’épuisement. 

Ces deux crises travaillent continuellement un régime que la mémoire de la rue menace d’effondrement. Il a beau investir l’espace public de ses manifestations populaires artificielles, de sa musique d’État et de ses discours millimétrés, le souvenir des massacres de janvier 2026 et, avant eux, de septembre 2022, continue de l’habiter.

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03.06.2026 à 17:30

Pourquoi les robots ne gagnent pas de guerre

Matheo Malik

La foi en l’IA a accéléré son utilisation sur les champs de bataille — elle a aussi exagéré son efficacité.

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Texte intégral (10226 mots)

Toutes les guerres ont eu leurs « armes miracles ». On les présente toujours de la même manière : elles mettront fin à toutes les guerres ou, du moins, elles permettront de les conclure en limitant drastiquement les pertes dans son camp. Pendant la guerre civile américaine, c’étaient les fusils dits « à répétition », les cuirassés et les sous-marins ; pendant la Première Guerre mondiale, les chars, qu’on qualifiait de « vaisseaux terrestres » et les armes chimiques. À la fin de la Grande Guerre, les États-Unis pouvaient produire 200 tonnes d’armes chimiques par jour, leur service de guerre chimique, le « Chemical Corps » 60 comptait 44 000 hommes et 1 700 chercheurs. James Conant, futur président de l’Université de Harvard, était un adepte de la doctrine du gaz pour anéantir l’adversaire : « Le développement de gaz nouveaux et plus efficaces ne me semblait pas plus immoral que la fabrication d’explosifs et d’armes à feu… Je ne voyais pas pourquoi arracher les entrailles d’un homme à l’aide d’un obus hautement explosif aurait été préférable à le mutiler en attaquant ses poumons ou sa peau. » 61

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le président Truman allait même jusqu’à remercier Dieu pour la mise au point de la bombe atomique : « C’est une terrible responsabilité qui nous incombe. Nous remercions Dieu qu’elle nous incombe à nous plutôt qu’à nos ennemis ; et nous prions pour qu’Il nous guide afin de l’utiliser selon Sa volonté et pour Ses desseins. » 62

Pour les armées modernes, l’intelligence artificielle est la dernière de ces « armes miracles ».

Ses partisans affirment que l’IA permet de mener des attaques à distance, d’éviter les pertes et de mener des frappes chirurgicales tout en épargnant les civils. En réalité, elle est le produit d’un complexe militaro-industriel numérique assis sur des dizaines de milliards de dollars de capitalisation, qui encourage les attaques précipitées plutôt que la diplomatie, crée un faux sentiment d’invincibilité et, exactement comme ses prédécesseurs du XXe siècle, conduit à des abus contre les civils 63. Comme le révèlent les principaux médias et analystes, l’IA est omniprésente dans les guerres 64. D’origine militaire, son application vise des ennemis à l’étranger ou des citoyens au sein des États. Les grandes entreprises d’IA et leurs dirigeants, dans les conseils d’administration de Palantir, d’OpenAI, de Google et d’autres sociétés, misent sur l’idée fausse selon laquelle l’IA pourrait elle-même mener la guerre à la place des humains — à moindre coût et avec peu de pertes.

Les origines militaires de l’intelligence artificielle

L’une des raisons pour lesquelles on imagine souvent qu’il est possible de faire la guerre à bas coût tient au fait que, depuis plusieurs siècles, l’industrie militaire initie des séries d’innovations technologiques, au départ pensées pour les champs de bataille, mais qui finissent par trouver leur place au cœur de nos sociétés 65. Ce sont en effet d’abord des besoins militaires qui ont conduit à la création de pièces interchangeables, qui ont alimenté la révolution industrielle, à celle des armes chimiques de la Grande Guerre et à leur utilisation comme pesticides plus tard, à l’émergence, pendant la Seconde Guerre mondiale, de la restauration rapide grâce aux rations de campagne, et même aux toilettes portatives apparues pour la première fois dans les chantiers navals, ou encore aux ordinateurs, dont les premiers modèles ont joué un rôle central dans les calculs nécessaires à la conception des bombes à hydrogène, ainsi qu’aux téléphones portables et aux voitures électriques d’aujourd’hui.

Contrairement à ces exemples, l’IA a non seulement des origines militaires, mais elle s’appuie encore largement sur des financements de l’armée et reste en grande partie guerrière dans ses applications. Cette technologie s’est développée en réponse aux craintes de la Guerre froide et à la conviction du gouvernement américain qu’il devait promouvoir les innovations face à la menace soviétique. L’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (DARPA) 66 du département de la Défense des États-Unis a été créée en février 1958 par le président Dwight Eisenhower en réponse au lancement du Spoutnik par l’Union soviétique en octobre 1957. Elle avait alors pour objectif de soutenir les technologies de pointe dans la lutte contre l’URSS.

Les besoins colossaux en recherche et développement dans le domaine des armes nucléaires ont profondément influencé l’évolution de l’informatique moderne, voire l’ensemble de son architecture 67. Le premier ordinateur au monde, l’ENIAC 68, a ainsi été utilisé pour effectuer des calculs dans le cadre d’expérimentations liées à la bombe à hydrogène. Le Département de la Défense a également financé des programmes de recherche fondamentale dans des domaines tels que la vision par ordinateur, la robotique et le traitement automatique du langage naturel (NLP) 69. La DARPA a également contribué à des projets pionniers, comme le « Logic Theorist » d’Allen Newell et Herbert Simon, qu’on qualifie parfois d’« acte de naissance de l’intelligence artificielle » 70 : il s’agissait de trouver comment simuler les capacités de raisonnement des mathématiciens humains et ainsi ne plus limiter la machine au seul traitement des données. Dans ce but, le ministère de la Défense a permis à certaines institutions, comme le MIT, Stanford et l’université Carnegie Mellon, de bénéficier de financements dédiés.  

Dans les années 1950, le Pentagone et la Commission de l’énergie atomique américaine (AEC) 71, dont les missions relevaient également de la défense, ont généreusement soutenu les recherches académiques en physique et en informatique, un champ d’expérimentations encore naissant. Aux États-Unis, le budget de la recherche en matière de défense dépassait largement celui de la Fondation Nationale pour la Science (NSF) 72, qui n’a créé une direction dédiée à l’informatique et à la science de l’information qu’en 1986. Aujourd’hui, le financement du ministère de la Guerre pour l’IA dépasse de vingt fois celui de la NSF 73. Tout en stimulant le développement de l’électronique quantique, indispensable aux semi-conducteurs qui font fonctionner les ordinateurs, les téléphones portables et autres outils de télécommunication, les financements considérables qui alimentent la défense ne sont plus seulement dirigés vers la recherche fondamentale : ils ont ouvert la voie à la recherche appliquée.

L’IA et les entreprises de défense

La recherche dans le champ militaire détermine en grande partie les usages et les applications qui sont faits de l’IA. Internet lui-même est issu de l’ARPANET 74, cet outil qui permettait de relier entre eux les premiers supercalculateurs et de simuler des explosions nucléaires, tout en centralisant les données de surveillance et de calcul pour se coordonner en cas d’attaque nucléaire soviétique. Le GPS 75 a ensuite vu le jour à partir du programme « Transit » de la DARPA, le premier système mondial de navigation par satellite conçu pour la Marine américaine. « Transit » a ensuite été remplacé par le Global Positioning System (GPS) que l’on connaît, à la demande du département de la Défense en 1996. D’autres composants informatiques ont été financés par la DARPA : la souris d’ordinateur 76, Siri (l’assistant virtuel numérique d’Apple du début des années 2000) 77, l’iPhone 78, la mémoire dynamique à accès aléatoire (ou DRAM) 79, l’iPod Touch, les batteries lithium-ion, le microprocesseur et d’autres composants sont entièrement ou partiellement issus de la R&D du Pentagone. Aujourd’hui, c’est le soldat dans sa totalité qu’elle entend remplacer sur le terrain 80 et, pour cela, finance largement la recherche en robotique 81

L’intelligence artificielle est la dernière des « armes miracles ».

Paul Josephson

Partout dans le monde, États et entreprises croient désespérément en « la promesse que les ordinateurs dotés d’intelligence artificielle généreront d’énormes profits et de nouvelles armes. Les robots remplaceront les travailleurs humains dans des tâches plus complexes que les chaînes de montage d’aujourd’hui ; les bombes intelligentes atteindront leurs cibles avec une plus grande précision ; des programmes répondront aux questions et obéiront aux ordres donnés directement par les chefs d’entreprise et les responsables militaires. » 82 Afin de favoriser la fabrication de drones, de missiles intelligents et autres outils innovants, la DARPA a lancé le format des concours, par exemple pour encourager le développement des véhicules automatisés dans les années 2000 83, avec des prix allant jusqu’à un million de dollars.

Les drones et les véhicules autonomes pouvaient mener à bien des missions de ciblage et de destruction sans mettre les soldats en danger. L’objectif militaire était de se conformer à une directive du Congrès prévoyant qu’un tiers des véhicules de combat américains n’auraient plus de conducteur à leur bord d’ici 2015 84.

Dans les années 2010, des drones ont commencé à survoler les maisons. Jouets pour enfants ou outils de surveillance, ils se sont peu à peu fondus dans le paysage. Leur invention est pourtant d’origine militaire, elle aussi. Cet appareil doit servir à viser des cibles lointaines sans pour autant exposer ses troupes. Léger et maniable, le drone a joué un rôle crucial dans les guerres menées en Syrie, en Ukraine, en Palestine, au Venezuela et en Iran dans les années 2020.

Le nouveau rôle de l’IA dans la conduite de la guerre moderne

L’administration Trump ne cache pas son attrait pour l’IA, une technologie qu’elle met au service de ses opérations militaires à l’étranger, mais aussi de sa politique intérieure, dans le cadre des arrestations massives diligentées par l’ICE. 

À rebours de l’image spectaculaire d’un Elon Musk brandissant sa tronçonneuse et promettant des restrictions budgétaires sans précédent, le budget prévisionnel de la Maison-Blanche pour la DARPA s’élève à plus de 5 milliards de dollars pour l’année 2027, soit une augmentation de près de 20 % par rapport à 2026. Si le site officiel de la DARPA affirme que ses innovations « font désormais partie intégrante de la vie civile moderne » 85, elle souligne la nécessité de « mettre ces nouvelles technologies au service des combattants de notre nation ». 

Outre la DARPA, le Bureau de recherche de la Marine du département de la Guerre accordera la priorité à l’IA dans les systèmes maritimes autonomes — une décision prise trop tard, toutefois, pour permettre la réouverture du détroit d’Ormuz dans l’immédiat. Le Bureau du numérique et de l’intelligence artificielle a annoncé vouloir faire appel à des entreprises privées, spécialisées dans cette technologie — Anthropic, OpenAI, Google et xAI — pour se doter d’outils d’IA létaux. Le Pentagone promeut par ailleurs le projet « Thunderforge » 86, un projet « thorien », visant à automatiser certaines chaînes de commandement tout en générant des plans d’action ou des wargames afin d’anticiper différents types de menaces.

Marc Andreessen, grand donateur de Trump, « techno-optimiste » et partisan d’une accélération du développement de l’IA, ne voit que du positif dans cette innovation effrénée du Pentagone et dans les contributions potentielles de l’IA à la conduite de la guerre 87. À l’instar des chimistes qui trouvaient une valeur morale aux armes chimiques en tant que moyen prétendument plus humain de tuer pendant la Grande Guerre, Andreessen soutient que l’IA « va améliorer la guerre, lorsqu’elle est inévitable, en réduisant considérablement les taux de mortalité » 88, en partie grâce à « de meilleures décisions stratégiques et tactiques, minimisant les risques, les erreurs et les effusions de sang inutiles » 89.

Si les « armes intelligentes » ont éloigné les soldats du feu, elles ne les empêchent pas pour autant d’exercer leur puissance létale. Au contraire, elles les rendent insensibles au fait même de tuer et les encouragent, ainsi que leurs officiers, à se livrer à une utilisation effrénée de ces armes, provoquant des « dommages collatéraux » accrus, au préjudice des populations civiles 90. Pendant la guerre du Golfe de 1991, les États-Unis ont largué plus de 88 500 tonnes d’explosifs en 42 jours, tuant plus de 100 000 Irakiens, tandis que 148 militaires américains perdaient la vie pendant la guerre. Lors d’une attaque de la CIA pendant l’opération « Allied Force » en pleine guerre de Yougoslavie, les États-Unis ont bombardé par erreur l’ambassade de Chine à Belgrade, en 1999, avec des munitions téléguidées, tuant trois personnes 91. Ces derniers mois, le ciblage militaire par IA a été utilisé, sur ordre du Secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, pour abattre des pêcheurs non armés dans les Caraïbes et dans le Pacifique. Depuis le début de la guerre d’Iran en 2026, plusieurs milliers d’Iraniens ont été tués, dont de nombreux écoliers, à cause de ces armes dites « intelligentes ».

Le triomphe de la Silicon Valley

Les dirigeants de la Silicon Valley ne cessent de vanter les mérites de l’IA, qui permettrait aux États-Unis de mener des combats sans remords. Soulignons néanmoins que cette innovation frénétique en matière de défense intelligente se fait grâce aux contribuables, sollicités malgré eux pour soutenir cet effort, alors que les énormes bénéfices générés profitent à une poignée de grandes entreprises. Dans le même temps, cette série d’innovations technologiques guerrières rend plus vulnérables encore les populations civiles des pays cibles. La Silicon Valley répond d’autant plus aux demandes du gouvernement que la conviction que les pertes humaines seront faibles côté américain se double d’une perspective plus réjouissante encore : celle d’une victoire rapide sur son ennemi. C’est l’une des raisons possibles de cette nette augmentation des contrats passés entre l’administration Trump et ces entreprises spécialisées dans l’IA et les armes intelligentes. Ces contrats s’accompagnent de transferts de personnel, des ingénieurs du privé venant gonfler les rangs du département de la Guerre. De quoi faire de ce ciblage létal une simple tâche de bureau climatisé, effectuée grâce à des calculs mathématiques automatisés, toujours plus loin et plus en amont du champ de bataille. Dans ce contexte, Trump et Hegseth sont devenus les nouveaux cow-boys de l’IA, qui pensent que le simple fait d’appuyer sur la gâchette est en soi une victoire. En témoigne la joie non dissimulée du Secrétaire à la Guerre lorsque des opérations militaires classifiées menées grâce à l’IA ont été révélées par la presse 92.

Trump s’inspire directement des PDG du secteur de l’IA

À la tête de Palantir, une entreprise qui pèse pas moins de 450 milliards de dollars grâce à des contrats passés avec la CIA, l’ICE, le Pentagone et Israël, Alex Karp va même plus loin. Il plaide en faveur d’une légalisation des opérations de destruction et des interventions meurtrières américaines — soit la légitimation de crimes de guerre, en violation totale des règles internationales — afin d’élargir les activités de son entreprise 93. Par exemple, l’utilisation effrénée de l’IA pour attaquer de petits bateaux dans les Caraïbes, y compris les « double taps » visant à tuer les survivants, qui ont fait près de 200 morts 94, constitue un crime de guerre 95. Mais, si ces attaques étaient jugées constitutionnelles et légales, Palantir bénéficierait d’une ouverture de marché considérable. Karp soutient l’usage violent de sa propre technologie 96. Il a ouvertement déclaré mettre au point des systèmes d’IA pour réprimer les manifestants et faciliter les arrestations et les expulsions dans le cadre d’un contrat passé avec l’ICE. De même, il ne cache pas sa satisfaction à fournir des outils d’IA pour renforcer les forces armées israéliennes. Il soutient également le ciblage de sites iraniens. Dans son ouvrage The Technological Republic, Karp et son coauteur Nicholas W. Zamiska appellent à faire de l’IA un outil privilégié dans un monde qui devient « plus disjoint et plus violent », et qualifient « d’antipatriotique » toute hésitation à fournir aux troupes de meilleurs outils d’IA, quitte à tuer davantage 97. La seule question devrait être combien de soldats ennemis sont tués par kilomètre, et quels outils d’IA amélioreraient les résultats 98.

Peter Thiel, cofondateur de PayPal et Palantir, investisseur clef de l’écosystème de la Silicon Valley, est, de son côté, un adepte de l’IA pour son potentiel de surveillance. Pour lui, c’est elle qui permettra de remporter les guerres de demain, quitte à faire fi de tout principe démocratique. « L’IA est une technologie militaire. Oubliez les fantasmes de science-fiction ; ce qui rend l’IA existante si puissante, c’est son application à des tâches relativement banales comme la vision par ordinateur et l’analyse de données », explique-t-il 99. Il reconnaît que les outils d’apprentissage automatique ont également des utilisations civiles et que « l’IA est un bon exemple de technologie à ‘double usage’ ». Reconnaissant les potentialités militaires de l’IA, Thiel a critiqué Google pour avoir collaboré avec la Chine en assimilant les partenariats du géant américain à une forme de coopération avec l’ennemi, le Parti communiste chinois, au détriment des États-Unis 100.

Tuer à l’âge de Maven 

Le programme Maven est un exemple éloquent du rôle central que peut jouer l’IA dans les opérations meurtrières. 

Avant Maven, les forces américaines utilisaient une série de logiciels existants, mais peu interconnectés, pour recenser les cibles ennemies, cartographier les réseaux et zoomer ou dézoomer sur les cibles. Conçue en 2017 sous le nom de « Projet Maven » par le Pentagone pour analyser les images filmées par des drones, cette plateforme est devenue le principal programme d’IA de l’armée américaine. Déployée par le Commandement Central (CENTCOM) pour décrypter des théâtres d’opérations à un rythme soutenu, elle sert à partager des données de renseignement dans le cadre de conflits internationaux. Selon une récente enquête du New Yorker 101, Maven est aussi un vaste appareil de surveillance mondiale, capable de suivre quarante-neuf mille aérodromes à travers le monde et, en quatre clics maximum, de passer de l’identification à la destruction d’une cible, avec la capacité de frapper mille, voire cinq mille cibles par jour. Il est utilisé aux États-Unis dans le cadre de guerres visant à protéger ses frontières et à lutter contre le trafic de drogue. Le succès de Maven en Ukraine 102, qui a permis de contrer la Russie en matière d’armement et d’effectifs, a conforté les stratèges américains qui ont imaginé, grâce à l’IA, pouvoir vaincre l’Iran — et auparavant le Venezuela — sur le champ de bataille.

Pourtant, c’est bien l’utilisation de Maven dans le processus de ciblage qui a conduit au meurtre de 170 écolières dans leur école primaire de Shajareh Tayyebeh à Minab, une tragédie qui « résulte de renseignements humains obsolètes et de bases de données de ciblage dépassées » 103.

Développer les drones : la guerre à la maison

Bien des concepteurs de drones et de programmes de surveillance et de détection à partir de l’IA défendent leur utilisation à des fins de sécurité intérieure. Il peut s’agir de contrôler les manifestations citoyennes ou d’identifier des criminels présumés sur le territoire national. Les différentes échelles du gouvernement — fédérale, étatique et locale — ont recours à des programmes d’IA tels que la reconnaissance faciale développée par le département de la Guerre pour surveiller les citoyens. 

Ces programmes peuvent se révéler positifs dans certaines situations, comme dans l’identification d’agresseurs armés avant leur passage à l’acte. Alors que le marché de la vidéosurveillance représentait près de 4 milliards de dollars en 2024, il devrait atteindre 12,5 milliards de dollars d’ici à 2030. Les systèmes de détection d’armes à feu reposent sur l’idée que le taux d’erreur dans la prise de décision dans des situations de vie ou de mort est limité par les capacités humaines, mais que la précision des machines s’améliore à un rythme exponentiel. Or dans la pratique, les résultats ne sont pas aussi satisfaisants que prétendu : la qualité peu fiable des caméras de surveillance, la distance qui sépare les cibles des caméras, la capacité des acteurs malveillants à dissimuler leurs armes, sont autant d’obstacles à cette mise en application 104. Au-delà du phénomène de marché, il n’existe, à ce jour, aucune preuve concrète que les logiciels de détection d’armes à feu soient efficaces pour empêcher les fusillades dans les écoles.

Un autre modèle vise à protéger les campus universitaires contre les tueries de masse 105. Il a été « entraîné » en traitant un ensemble de 9 000 images rigoureusement étiquetées à l’aide de « Roboflow », un outil directement intégré à l’infrastructure de caméras de sécurité d’un campus universitaire. Les résultats expérimentaux ont démontré son efficacité : 99 % de précision, 93 % de taux de détection et 97 % de performance globale. Une autre « avancée » en matière d’IA a consisté à utiliser l’algorithme YOLOv11 d’Ultralytics pour identifier différents types d’impacts de balles en fonction du calibre, afin de rendre plus efficace le travail des enquêteurs 106.

Si les « armes intelligentes » ont éloigné les soldats du feu, elles ne les empêchent pas pour autant d’exercer leur puissance létale.

Paul Josephson

Les technologies militaires basées sur l’IA ont été déployées non seulement sur le champ de bataille, mais aussi dans des villes et des villages, à l’insu des habitants. La société israélienne Elbit Systems a mis au point une « munition vagabonde LANIUS basée sur un drone » 107 qui permet de tuer avec plus de précision en milieu urbain. Pour identifier leurs cibles, les Israéliens ont utilisé le système de reconnaissance faciale Lavender AI afin de dresser une liste de près de 40 000 habitants de Gaza devant être arrêtés ou assassinés 108. Aux États-Unis, un logiciel d’IA permet de surveiller des personnes non coupables, mais dont on pense qu’elles vont commettre des crimes dans le futur. L’utilisation de ce programme, appelé PredPol puis Geolitica, entraîne les forces de l’ordre dans un cercle vicieux 109 : la police se rend dans des zones qu’elle définit comme criminogènes grâce à l’IA, puis intercepte des personnes dont elle pense qu’elles sont sur le point de commettre ces crimes. Un procédé qui bouleverse profondément les principes mêmes du maintien de l’ordre. 

Le logiciel ShotSpotter, déployé dans le cadre de partenariats flous avec la police grâce à des subventions fédérales, promeut un outil de détection des coups de feu pour accélérer les délais d’intervention en cas de fusillades. Mais les capteurs ShotSpotter installés sur des panneaux d’affichage, dans des écoles, des hôpitaux et au sein de complexes de logements sociaux ont été placés principalement dans les quartiers noirs et latino-américains des villes, ce qui a conduit à « une surveillance injustifiée et à une présence démesurée de la police dans les quartiers noirs et latino-américains » 110. Près de 70 % des Américains vivant dans un quartier équipé d’au moins un capteur étaient des personnes noires ou latino-américaines résidant dans des quartiers à majorité non blanche 111.

L’alliance du complexe techno-industriel avec le gouvernement américain n’est pas infaillible

À peine Trump avait-il abrogé le décret de Joe Biden « visant à promouvoir un développement et une utilisation sûrs, sécurisés et fiables de l’IA » 112 que les entreprises de la tech se sont rangées derrière les ambitions militaristes et violentes de l’IA. 

Elles ont cherché à décrocher des contrats avec l’administration Trump en offrant des dons de plusieurs millions de dollars pour son investiture. Palantir, Meta, OpenAI et Anduril Industries ont pris le train en marche de l’IA militaire.

À l’origine, les employés de Google avaient fait preuve de circonspection. En 2018, des milliers d’employés de Google avaient protesté contre la participation de l’entreprise au projet Maven. Ils faisaient valoir que Google ne devait pas « se lancer dans le commerce de la guerre », et certains d’entre eux démissionnèrent pour cette raison. À l’époque, Google avait choisi de ne pas renouveler le contrat Maven et publié des « principes » en matière d’IA, affirmant qu’il ne développerait pas d’IA destinée à des armes ou à la surveillance qui violerait les normes internationales. Pourtant, en février 2025, la société mère de Google, Alphabet, a supprimé de ses directives éthiques de 2018 l’interdiction de concevoir et de déployer des technologies dont l’objectif principal ou la mise en œuvre était « de causer ou de faciliter directement des blessures à des personnes » 113. Privilégiant le profit au détriment de la moralité, Google s’est orienté vers une coopération avec des projets de défense et de sécurité nationale, supprimant les interdictions explicites concernant l’IA pour les armes et la surveillance de sa charte publique en matière d’IA en 2025 114.

Les dirigeants d’Anthropic ont continué à rejeter la surveillance de masse nationale et les armes autonomes, et ont refusé d’autoriser le Pentagone à faire « tout usage légal » de ses produits, y compris « Claude ». Cela a conduit Pete Hegseth à qualifier l’entreprise de Dario Amodei de « risque pour la chaîne d’approvisionnement » 115, et donc de menace permanente pour la sécurité nationale. Anthropic a de nouveau refusé de considérer que l’utilisation de ses technologies pour des armes autonomes et la surveillance de masse nationale était « incompatible avec les valeurs démocratiques » 116.

Magnifica Humanitas et le débat éthique sur l’IA militaire

Le 15 mai 2026, le pape Léon a publié sa première encyclique et a choisi d’y traiter de l’IA.

Après avoir constaté qu’il fallait s’attaquer aux coûts éthiques et sociaux considérables d’une soumission sans réserve à la technologie, il partageait la dénonciation par le pape François de la domination croissante d’un paradigme technocratique dans le monde globalisé : « la tendance à laisser la logique de l’efficacité, du contrôle et du profit régir à elle seule les choix personnels, sociaux et économiques » en attirant l’attention sur la nécessité de mettre en place des garde-fous pour garantir la « grandeur de la personne humaine ».

En référence au complexe militaro-industriel-numérique, il a averti que l’IA contribuait à « la facilité croissante avec laquelle les systèmes d’armes à autonomie opérationnelle peuvent être utilisés [ce qui] rend la guerre plus “accessible” et moins soumise au contrôle humain ». Léon appelait à ce que « le développement et l’utilisation de l’IA dans le domaine militaire [soient] soumis aux contraintes éthiques les plus rigoureuses, dans le respect de la dignité humaine et du caractère sacré de la vie, en évitant une course aux armements ». Il écrit que « le jugement moral ne se réduit pas à un simple calcul  : il implique la conscience, la responsabilité personnelle et la reconnaissance de l’autre en tant que personne. Il n’est donc pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles ou, en tout cas, irréversibles. Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable ».

Les attaques américaines et israéliennes contre l’Iran ont été déclenchées par l’opportunité technologique créée par les avancées en matière d’IA

Paul Josephson

Les dirigeants, développeurs, programmeurs et bailleurs de fonds des outils et logiciels d’IA ont longtemps surestimé les capacités cognitives des machines jusqu’à supposer que l’élément humain pouvait être retiré de l’équation. Pour les programmeurs et les chercheurs en IA, les préoccupations éthiques sont particulièrement graves car les algorithmes peuvent rapidement amplifier la violence, prendre des décisions de ciblage opaques ou biaisées, réduire la responsabilité humaine et accroître le risque d’identification erronée d’« ennemis ».

D’autres soutiennent que les armes autonomes ou assistées par l’IA créent des risques moraux et juridiques inacceptables, même lorsqu’elles sont destinées à des cibles militaires. De nombreuses organisations professionnelles du secteur informatique — telles que l’Association for Computing Machinery et l’Institute of Electrical and Electronics Engineers — soulignent que les ingénieurs devraient tenir compte des impacts sur les droits humains dans leur travail.

Bien sûr, les systèmes défensifs — de l’interception de missiles à la détection de mines en passant par la logistique d’évacuation et la cyberdéfense — peuvent sauver des vies. Mais est-il moral pour des programmeurs de développer des algorithmes destinés à attaquer des populations civiles ?

En vertu du droit international humanitaire des Nations Unies, les populations civiles sont protégées pendant les conflits armés. Le fait de les cibler délibérément est généralement considéré comme relevant du crime de guerre. Les principes de distinction et de proportionnalité exigent des combattants qu’ils distinguent les cibles militaires des cibles civiles et évitent de causer des dommages excessifs à la population.

Les fabricants d’armes et le personnel militaire réclament précisément que des « gouvernements responsables » mènent des recherches afin de garantir le déploiement de systèmes d’IA capables de faire la distinction entre cibles légitimes et illégitimes, y compris les civils. Pourtant, les fréquentes erreurs de ciblage commises par des humains assistés par des armes intelligentes, ainsi que la transformation des civils en cibles de guerre acceptables au cours du XXe siècle, révèlent qu’il pourrait s’agir là d’un rêve chimérique et violent.

L’IA ne rend la guerre ni plus juste, ni plus efficace

Face à la Russie de Poutine, les ingénieurs militaires ukrainiens ont tiré toutes les conséquences logiques des avancées en matière d’IA, de science des nouveaux matériaux et de drones. 

Les avions sans pilote ukrainiens utilisent le ciblage IA pour repérer les chars camouflés ou dissimulés dans une forêt. Les drones sont désormais généralement équipés de bras en fibre de carbone s’étendant sur environ 2,5 mètres de chaque côté, d’hélices, ainsi que de câbles et d’antennes 117. Ils frappent leurs cibles avec une grande précision et il est difficile de contester cette utilisation ukrainienne pour affronter un ennemi russe meurtrier, déterminé à détruire une nation souveraine.

Mais où est la moralité de l’utilisation de l’IA dans une guerre non provoquée ?

La géopolitique de Trump et Netanyahou fournit un cas d’étude intéressant à la fois pour comprendre comment l’IA militaire est mise en pratique dans des affrontements de haute intensité mais aussi pourquoi elle pourrait s’y révéler potentiellement inefficace, ou du moins entretenir une forme d’illusion.

Les attaques américaines et israéliennes contre l’Iran ont été déclenchées par l’opportunité technologique créée par les avancées en matière d’IA 118. L’assassinat des dirigeants politiques et militaires iraniens était moins une nécessité militaire qu’une opportunité tactique temporaire. En amont de la guerre et pendant les combats, les équipes américaines et israéliennes ont déployé ces outils pour recueillir des renseignements, identifier des cibles, planifier des missions de bombardement et évaluer les dégâts de combat à une vitesse jusqu’alors impossible.

En déployant une efficacité de ciblage et une létalité sans précédent, les stratèges et les responsables politiques pensaient mettre rapidement fin au conflit 119. Mais Pete Hegseth a commis l’erreur de ceux qui accordent trop de confiance aux « armes miracles », il a ignoré les défis nouveaux qui, après les « victoires » initiales, ont laissé le département de la Guerre dans une impasse sur la manière d’avancer. Au cours des deux premiers jours de l’attaque, les États-Unis ont dépensé 5,6 milliards de dollars en munitions 120 : plus de 2 000 munitions se sont abattues sur ce que le Pentagone avait identifié comme des cibles iraniennes. Depuis que Trump a ordonné la guerre contre l’Iran, les États-Unis ont perdu au moins 42 avions, épuisé leur stock de missiles et de drones, et dépensé au moins 30 milliards de dollars 121. Néanmoins, les armements ne sont pas disponibles en quantité illimitée. Leur remplacement prend des mois et c’est d’autant plus vrai pour les armes de précision dopées à l’IA. Or Hegseth ne semble pas avoir compris que la technologie seule ne permet pas de gagner une guerre 122. Elle ne peut pas non plus empêcher les coûts faramineux que les conflits armés occasionneront toujours : la foi en l’IA a certes accéléré son utilisation sur les champs de bataille, mais elle a surtout exagéré son efficacité.

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