LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
REGROUPEMENT DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE (QUEBEC)

▸ Les 10 dernières parutions

07.03.2026 à 16:14

La seule réponse à l'itinérance : un toit pour toutes et tous !

Rédaction

À la suite du discours d'ouverture à l'Assemblée nationale du premier ministre François Legault, le 15 octobre 2025, différents regroupements d'organismes communautaires dont le Collectif pour un Québec sans pauvreté, le Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), le Réseau SOLIDARITÉ Itinérance du Québec (RSIQ), le Réseau des Tables régionales de groupes de femmes du Québec (RTRGFQ) et la Table nationale des Corporations de développement communautaire (TNCDC) dénonçaient la déconnexion du gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) de la réalité vécue par les personnes en situation de pauvreté et les organismes communautaires qui les soutiennent. Le constat de ces regroupements est implacable : « La hausse du coût de la vie frappe de plein fouet les personnes en situation de pauvreté et une partie de la classe moyenne ; la crise du logement abordable s'intensifie, les loyers flambent et l'accès à un logement décent devient un luxe ; la pire crise de l'itinérance jamais connue touche aujourd'hui toutes les régions du Québec[1] ».

Au Québec, le dénombrement de 2022[2] recensait 10 000 personnes en situation d'itinérance (PSI)[3]. On peut s'attendre à ce que ce nombre ait augmenté[4]. Aujourd'hui, ce sont des milliers de personnes de différentes régions du Québec et au profil diversifié qui ont en commun de vivre l'insécurité et la précarité résidentielles. Outre de vivre des sentiments de peur, de stress et d'anxiété, la condition d'itinérance signifie aussi le plus souvent l'exclusion : l'exclusion du milieu familial, du marché du travail[5], de différents réseaux qui, autrement, pourraient leur offrir du soutien, des services, et surtout leur procurer un sentiment de dignité ou encore un sentiment d'appartenance par l'intégration à un groupe, à une communauté.

Face à l'importance que prend ce phénomène ces dernières années au Québec, il est opportun de se demander si l'itinérance ne produit pas l'effet d'un miroir grossissant d'une société, fragmentée par les inégalités socioéconomiques, qui tolère cette forme de rejet sociétal, de négation du droit au logement comme si cela était « naturel ». Dans un pays riche comme le nôtre, l'existence même de l'itinérance n'est-elle pas l'aveu d'un échec collectif ou du moins d'un renoncement à construire un projet collectif où chacune et chacun aurait sa place ainsi que les conditions permettant de s'épanouir et de s'émanciper ?

Au Québec, s'il existe un consensus clair du côté du mouvement pour le droit au logement et des organisations de défense de droits, c'est que, bien que multidimensionnelle, l'itinérance est liée au logement, ou plutôt à l'absence d'accès à un logement. Le fait de vivre dans la rue ou d'avoir des problèmes de logement n'est en rien lié à des choix individuels, mais relève d'abord et avant tout du manque de logements accessibles à des coûts décents. En d'autres termes, l'itinérance découle directement de l'échec des décideurs publics à rendre accessible du logement social ou du logement hors marché[6]. Les réponses apportées par des PSI lors de la nuit du dénombrement de 2022 le confirment : l'expulsion est la raison le plus souvent rapportée pour expliquer la perte du dernier logement (23 %)[7]. Dès lors, on comprend à quel point la crise de l'itinérance est directement liée à la crise du logement.

L'absence d'un logement convenable provoque une insécurité physique et psychologique (ou l'absence d'une sécurité ontologique pour reprendre les termes de Madden et Marcuse[8]), qui constitue ainsi une contrainte majeure, pour les personnes concernées, à la prise en charge de leurs propres besoins et à l'exercice de leur citoyenneté au sens d'une participation pleine et entière à la société. Le logement social, en raison de ses caractéristiques, demeure donc la clé principale pour résorber le phénomène de l'itinérance qui a pris de l'ampleur au cours des années 2000, bien que d'autres types de ressources soient nécessaires pour mieux accompagner les PSI. Nous connaissons donc les moyens pour prévenir et contrer l'itinérance. Mais la volonté est-elle au rendez-vous ? Ne nous revient-il pas collectivement de s'assurer du respect du droit au logement pour toutes et tous, un droit pourtant reconnu par la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels adopté par les Nations unies ?

Dans ce texte, nous allons d'abord tracer un bref portrait des personnes en situation d'itinérance au Québec afin de cerner les contours et l'ampleur du phénomène pour déterminer les besoins en matière de logement ou d'hébergement. Puis, très brièvement nous passerons en revue les principales ressources existantes pour les PSI. Par la suite, nous discuterons de deux « formules » de logement qui sont en émergence ici et là. Nous terminons par une brève discussion sur ces options, mettant en lumière les enjeux entourant chacune de ces formules hors marché.

Quelques considérations en matière d'itinérance

L'itinérance est un phénomène social, mais il est vécu par des individus qui ont chacun leur propre histoire, leur propre parcours. Les recherches montrent qu'au cours de leur vie, les personnes en situation d'itinérance ont vécu des événements qui les ont menées à un « décrochage » ou à une désaffiliation institutionnelle (la famille, l'école, le marché du travail, etc.), ce qui augmente leurs chances de se retrouver à la rue. Ce type d'événements n'est cependant pas de nature déterministe, car les individus sont dotés d'agentivité. Autrement dit, ce n'est pas parce qu'une personne a vécu des problèmes familiaux, a connu des échecs sur le marché du travail ou est en instance de divorce qu'elle va se retrouver à la rue. Mais chose certaine, ces événements contribuent à accroitre sa précarité résidentielle. Alors que le système politico-économique dans lequel la société s'inscrit change, nos représentations du logement et de l'itinérance changent aussi. Dans le contexte actuel d'économie mondialisée, financiarisée et néolibérale, l'approche de l'État n'est plus celle qui prévalait durant la période fordiste-keynésienne. Au cours de cette période, entre 1945 et 1970, voire les années 1980, l'État a investi à la fois dans la production et la régulation de logements, dans la création de programmes de logement social, de même que dans son financement. Le logement a, en quelque sorte, constitué un mécanisme de redistribution et de croissance économique, et un instrument de cohésion sociale. Dans la période néolibérale en cours, les élites au pouvoir voient le logement comme un actif financier et estiment que le sort de chaque individu relève de sa propre responsabilité. À titre d'exemple, l'ancienne ministre responsable de l'Habitation, France Élaine Duranceau de la CAQ, a évoqué l'idée de donner des formations aux locataires pour améliorer leur comportement vis-à-vis des propriétaires, comme si les rénovictions ou les hausses de loyer relevaient du fait qu'il y a de bons et mauvais locataires ! Au cours de cette période, l'État réorganise les programmes de financement du logement, pour y introduire la logique du marché de façon plus importante qu'avant, et accorde un rôle plus actif au secteur privé qui s'immisce tant dans la construction du logement social que dans son financement[9]. Comme en témoignent les deux derniers dénombrements, en 2018[10] et 2022[11], le profil des PSI change dans le temps et reflète certaines transformations de la société. En effet, la désinstitutionalisation psychiatrique, la montée des inégalités sociales, les violences contre les femmes et leur pauvreté, les mutations du travail, la migration autochtone vers les villes et la présence immigrante ont contribué à diversifier le profil des PSI. Aujourd'hui, même si les hommes blancs constituent encore le groupe majoritaire des personnes vivant dans la rue, il demeure qu'on retrouve aussi des femmes, des personnes trans, des personnes s'identifiant aux groupes LGBTQ+, des jeunes, des Autochtones et des personnes racisées[12]. Bref, l'itinérance n'est pas qu'une histoire de rapport de classes, elle relève d'autres types d'oppression ou de rapports de pouvoir comme le colonialisme, le racisme et le patriarcat. Le profil des itinérants et itinérantes a donc différentes facettes et différentes couleurs. L'approche intersectionnelle, adoptée par les professionnel·le·s du gouvernement, permet de tracer un portrait plus fin des PSI que celui qui a longtemps été associé à la figure emblématique du clochard, du vagabond ou du marginal. Cela ne se traduit toutefois pas dans les ressources allouées. Par exemple, les ressources en hébergement pour les femmes sont encore insuffisantes : selon le dénombrement de 2022, il y avait 2 900 femmes sans abri pour 144 places entre 2019-2020. La situation serait semblable pour les jeunes et les Autochtones[13]. Reconnaitre cette diversité des PSI permet de considérer qu'il ne peut y avoir de solution mur à mur pour répondre à leurs besoins. Cela implique de penser à une diversité d'options en matière de logement. Une fois dit cela, pour le Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), « le logement social […] demeure, et de loin, la solution pour bon nombre de personnes[14] ». Dans sa politique sur l'itinérance[15] adoptée en 2014, l'État québécois adopte une approche qualifiée de « globale, partenariale et axée sur la prévention » qui repose sur la concertation d'un certain nombre d'acteurs dont les organismes communautaires et les fondations philanthropiques. Les organismes communautaires et les regroupements qu'ils ont créés représentent le cœur de l'écosystème de l'itinérance au Québec. Non seulement ils sont en contact direct avec les PSI, mais ils travaillent aussi avec elles et pour elles. Bref, les organisations communautaires tentent de rendre la dignité et leur citoyenneté aux PSI ; ils les incitent à prendre une part active dans la recherche de solutions et la mobilisation pour la défense de leurs droits auprès du gouvernement. Pourtant, le sous-financement de ces organisations qui sont au centre de la stratégie de l'État demeure chronique. Pour leur part, les centres d'hébergement d'urgence, les centres intermédiaires ou les maisons de transition, gérés par des organismes communautaires, constituent les principales ressources qui accueillent les sans-abri, et leur offrent un certain nombre de services de soutien ou d'accompagnement. Ces centres souffrent également d'un sous-financement chronique. Même les organismes qui gèrent les centres d'hébergement les plus importants de Montréal sont sous pression et doivent menacer de fermer leurs portes pour obtenir du financement supplémentaire. Au Québec, la réponse offerte par l'État est donc nettement insuffisante. Les ressources allouées ne répondent pas à la demande qui ne cesse d'augmenter[16]. Malgré cela, le gouvernement de la CAQ persiste avec son discours austéritaritariste qui le caractérise depuis son arrivée au pouvoir.

L'itinérance, un phénomène qui prend de l'ampleur.

Le dénombrement des PSI en 2018, puis en 2022[17] dans les principales villes du Québec a permis de constater que le nombre de personnes vivant dans la rue – celui constaté le soir de l'exercice du dénombrement – ne reflète pas l'ampleur du phénomène dans la mesure où plusieurs PSI se débrouillent pour trouver un sofa chez une ou un ami, un lit chez un membre de la famille, ou se mettent à l'abri des regards et de la violence. L'itinérance se vit donc dans la rue mais elle comprend aussi une facette cachée, c'est-à-dire que nombreuses sont les personnes qui adoptent des stratégies de survie afin d'éviter les violences de la rue ou celles pouvant être vécues dans les centres d'hébergement (violences verbale, sexuelle, psychologique, racisme, stigmatisation, etc.). Ces pratiques sont le plus souvent celles de femmes, mais pas exclusivement. Les personnes des groupes marginalisés comme les Autochtones, les personnes LGBTQ+, les personnes immigrantes et racisées y auraient également recours. Cette particularité du phénomène de l'itinérance (une composante visible et une composante cachée), rend plus difficile l'exercice d'évaluation de leur nombre exact

Le rapport du dénombrement de 2022 révèle que le soir du 11 octobre 2022, 10 000 personnes se trouvaient en situation d'itinérance visible dans les 13 régions participantes, dont 4 690 à Montréal, ce qui constitue une augmentation de 33 % par rapport au démembrement de 2018. Selon les organismes qui travaillent dans le domaine de l'itinérance ou dans celui du logement social, il ne serait pas étonnant que les données de 2025 indiquent elles aussi une augmentation du nombre de PSI.

Dans la population itinérante, le nombre de femmes vivant dans la rue, donc des personnes visibles, a augmenté : leur part est passée d'environ 22 % de la population itinérante visible en 2018 à 29 % en 2022 à Montréal. Ces dernières ont souvent vécu de la violence conjugale ou d'autres types de violence avant de se retrouver à la rue. Une fois qu'elles sont sans abri, elles font à nouveau face à différentes formes de violence, d'où le fait que bon nombre d'entre elles préfèrent les centres d'hébergement non mixte ou les centres d'hébergement pour femmes victimes de violence.

Toujours dans l'ensemble de la population itinérante, on constate une surreprésentation des Autochtones qui constituent environ 12 % des personnes itinérantes à Montréal, alors qu'ils représentent à peine 0,6 % de la population générale de la ville. Et parmi les Autochtones itinérants montréalais, les Inuits sont les plus nombreux et nombreuses, soit 25 %, malgré leur petite proportion dans la population autochtone.

Enfin, au Québec, près de 20 % des PSI sont âgées de moins de 30 ans. À Montréal, les jeunes de moins de 18 ans en représentent 0,5 % et les jeunes de 19 à 29 ans 15,8 %. Elles et ils seraient portés à vivre davantage d'épisodes d'itinérance intermittents et récurrents.

L'État, des ressources insuffisantes et un manque d'options disponibles et accessibles

Dans nombre de pays occidentaux, l'État, représenté par les gouvernements, demeure l'acteur principal chargé de la responsabilité de l'itinérance, bien qu'au Québec, il y ait aujourd'hui de nombreux autres acteurs dont les municipalités, les organisations communautaires et des regroupements d'organismes. Ces deux derniers groupes jouent un rôle majeur dans la mobilisation des acteurs publics et privés, et plus largement dans la société, où ils se font les défenseurs des droits et des intérêts des PSI, en plus d'offrir des services directs à la population itinérante. En d'autres mots, les organismes communautaires sont devenus en quelque sorte des passeurs de connaissances et d'expertise qu'ils ont accumulées depuis un bon nombre d'années.

Ce n'est qu'en 2014 que le gouvernement du Québec adoptait une Politique nationale de lutte à l'itinérance[18] qui dotait le Québec d'une vision globale sur l'itinérance. Elle était suivie d'un premier Plan d'action interministériel, 2015-2020, puis d'un deuxième Plan interministériel pour la période de 2021-2026. Il adoptait aussi une Stratégie d'accès aux services de santé et aux services sociaux pour les personnes en situation d'itinérance ou à risque de le devenir. Pour sa part, la Ville de Montréal a adopté un plan intitulé Solidarité, équité et inclusion pour 2021‑2025[19], dans lequel figure explicitement la population en situation d'itinérance comme groupe prioritaire. La Ville finance des organisations qui travaillent auprès des PSI, mais elle est critiquée par des organisations de défense de droits pour certaines de ses pratiques, dont celles de profilage social et racial, de même que pour des pratiques répressives comme la criminalisation et le démantèlement des campements.

En novembre 2024 se tenaient les quatrièmes États généraux de l'itinérance auxquels 450 personnes de différents milieux ont assisté : élu·e·s des paliers fédéral, provincial et municipal, ministères et institutions publiques, groupes communautaires et de recherche, regroupements nationaux et personnes qui ont vécu l'itinérance. Cet événement, d'une durée de trois jours, a permis aux participantes et participants de dégager une vision commune de l'itinérance, mettant notamment l'accent sur la diversité du portrait de l'itinérance dans les régions du Québec, la portée de la crise du logement, le sous-financement chronique des organismes communautaires qui travaillent dans le domaine de l'itinérance et la nécessité de mieux se concerter entre acteurs et actrices. À la suite de l'événement, une déclaration commune intitulée Renverser la tendance, un devoir collectif a été « coconsruite » et signée par les personnes qui ont assisté aux États généraux. Cette déclaration présente l'itinérance comme une responsabilité partagée qui concerne l'ensemble de la société. Comme le souligne la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse qui a pris part aux États généraux : « Dans ce document, on relève notamment le manque d'options pour combler les besoins fondamentaux des personnes vulnérabilisées et l'invisibilisation de leur vécu singulier comme “des obstacles majeurs dans l'identification des besoins et l'accès à des services spécialisés, sécuritaires et adaptés”[20] ». Le sous-financement chronique du secteur communautaire et le manque de reconnaissance de son expertise sont également notés de façon spécifique comme des obstacles au droit au logement et à la dignité pour les PSI, de même que « les violations multiples de leurs droits qui surviennent largement dans l'espace public compromettent la sécurité et la dignité des personnes concernées[21] ».

La Déclaration commune met de l'avant des propositions et des engagements. Elle prône la collaboration et la concertation entre les divers acteurs gouvernementaux, municipaux et communautaires en vue d'offrir « un accès garanti à un logement et à un revenu décent, mais aussi l'accès à des soins de santé, à l'éducation et à l'exercice de la citoyenneté ».

À la lumière des États généraux et de la lecture de la Déclaration commune, force est de constater que les solutions pour mieux prévenir et répondre aux besoins des PSI sont connues. Pourtant, sur le terrain, la situation reste tragique. Comment justifier que le revenu à l'aide sociale ne permette pas de se loger de façon décente ? Comment se fait-il que le salaire minimum maintienne les travailleuses et travailleurs dans la pauvreté ? Pourquoi l'État s'entête-t-il à ne pas accorder davantage de ressources aux municipalités afin qu'elles soient réellement partie prenante de stratégies de lutte à l'itinérance ? Et pourquoi ne pas créer des programmes de financement récurrent des organisations communautaires qui font un travail essentiel auprès des PSI ?

Un toit, mais pas pour toutes et tous

Au Québec, les principales ressources disponibles pour offrir un lit aux PSI demeurent les centres d'hébergement d'urgence et les maisons de transition[22] qui sont, la grande majorité du temps, opérées par des organismes communautaires avec l'appui financier de différents acteurs, dont le gouvernement et, parfois, des organismes philanthropiques. On recense 623 points de service offrant de l'hébergement et des logements de transition aux personnes en situation d'itinérance pour un nombre total de 12 451 places dans ces ressources, dont 8 666 places dans 460 points de service exclusivement pour des personnes en itinérance, et 3 785 places dans 163 points de service desservant à la fois des personnes en situation de stabilité résidentielle et des personnes en itinérance[23]. Ajoutons qu'une bonne proportion de femmes fréquente les maisons pour femmes victimes de violence.

Rappelons que, selon le dénombrement de 2022, il y aurait 10 000 personnes en itinérance visible dans l'ensemble des régions du Québec. Il n'est donc pas exagéré de conclure que le nombre de lits offerts ne suffit pas à répondre à la demande.

Ces centres d'hébergement d'urgence n'offrent pas un logement, mais bien une nuitée dans un dortoir. Ils ouvrent leurs portes à partir d'une certaine heure, offrent un lit, parfois un repas et l'accès à une douche. Bien qu'ils soient plus nombreux dans une grande ville comme Montréal, ces centres n'arrivent pas à répondre favorablement à la demande. Le soir venu, le manque de places les contraint à refuser des PSI. Par ailleurs, les PSI doivent s'engager à respecter les règlements imposés par les centres, ce qui explique que certaines personnes préfèrent rester dans la rue. Parmi les mesures jugées irritantes, il y a les couvre-feux imposés, l'absence d'espaces réservés aux couples ou l'insuffisance de tels espaces, et le refus des animaux de compagnie. Enfin, loin d'être une réponse à tout, le centre d'hébergement demeure une ressource temporaire. Il est impossible pour les PSI de s'y établir, ne serait-ce que pour quelques nuits consécutives. Cela fait en sorte que les personnes sont dans la rue ou à l'extérieur presque toute la journée.

En hiver, lors des grands froids ou lors de la pandémie de COVID-19, certaines villes comme Montréal n'ont eu d'autres choix que de déclarer une situation d'urgence. Dès lors, les élu·e·s municipaux ont annoncé des mesures exceptionnelles et temporaires : ouverture de centres d'urgence et d'hôtels pour héberger les sans-abri, tolérance des PSI dans les stations de métro, etc. Malgré cela, chaque année l'hiver fait des victimes.

Toujours est-il que l'urgence de cette crise inégalée en itinérance se manifeste notamment par l'apparition de campements spontanés dans certains parcs ou le long de certains boulevards. Ces sites où des PSI érigent leurs tentes ne sont pas dotés d'infrastructures comme des toilettes, des cuisines collectives, etc. Les autorités publiques municipales y voient des lieux insalubres et à risque d'incendie, où sont aussi commises des incivilités. Chaque printemps, depuis quelques années, des tentes réapparaissent à travers la ville de Montréal. Elles sont tolérées pour un court laps de temps pour être ensuite démantelées par les forces policières, le plus souvent avec brutalité et sans respect pour les affaires personnelles des PSI.

Ces campements suscitent de nombreux débats. De leur côté, un certain nombre d'intervenantes et intervenants communautaires ou militantes et militants du mouvement pour le droit au logement estiment que les campements ne devraient pas être démantelés dans la mesure où il s'agit là d'une réponse des PSI elles-mêmes face à une situation où les autorités publiques ne remplissent pas leurs obligations. L'Office de consultation publique de Montréal (OCPM)[24] a aussi recommandé à la Ville de tolérer la présence des campements d'itinérants et de leur assurer un accès à des services de base, dont de l'eau potable, de l'électricité ou encore des endroits d'entreposage. Ce sont des espaces collectifs d'entraide et d'auto-organisation qui assurent une certaine protection aux plus vulnérables. Les élu·e·s qui se prononcent en font une histoire de sécurité publique et de salubrité. Il arrive souvent que des résidentes et résidents des quartiers environnants se plaignent de méfaits, de bruit, et demandent le démantèlement de ces sites. De plus, avec l'augmentation de l'itinérance, le débat public tend à se polariser autour des questions de cohabitation et de sécurité (la campagne électorale municipale de cet automne en est un exemple), et donc à se dépolitiser. L'insistance sur les questions sécuritaires relègue au second plan, si ce n'est occulte, le fait que le droit au logement et à la sécurité est fondamental et que les PSI sont des citoyens et citoyennes à part entière. Au-delà des désaccords que suscitent ces campements, tous conviennent qu'ils ne constituent en rien une solution idéale et permanente qui s'inscrit dans le droit au logement. Bref, le Québec est toujours en quête de solutions et de moyens concrets pour faire face à la crise aigüe de l'itinérance.

Pour la suite, sur le plan des hypothèses de solution, nous aborderons brièvement deux formules d'hébergement relativement nouvelles au Québec, soit l'urbanisme transitoire et les minimaisons.

Urbanisme transitoire : le temporaire peut-il se pérenniser ?

Ces dernières années, on entend de plus en plus parler d'urbanisme transitoire, une pratique qui implique l'occupation et l'usage de terrains en friche ou de bâtiments vacants auxquels on souhaite redonner vie tant que son usage futur n'est pas déterminé ou en attendant qu'il soit transformé. Cette approche, qui gagne en popularité sur le plan international, est considérée « comme une stratégie prometteuse qui permet de tirer profit de l'inoccupation des bâtiments. Le défi : développer des mécanismes souples, flexibles et agiles pouvant devenir des catalyseurs de développement à long terme, tout en maximisant l'usage et l'entretien des bâtiments entre-temps[25] ». L'urbanisme transitoire ne vise pas nécessairement à offrir de l'hébergement supplémentaire aux PSI. Les bâtiments peuvent être utilisés pour des projets collectifs ou culturels par exemple. Mais il demeure que certains bâtiments comme les anciens centres hospitaliers ou les anciens couvents peuvent facilement être affectés avec relativement peu de travaux, à l'hébergement des PSI. Pour Sanschagrin, ce type de bâtiment est particulièrement propice à une réaffectation temporaire en hébergement d'urgence[26].

L'objectif de l'urbanisme transitoire consiste donc à prendre parti de sites ou de bâtiments vacants qu'on retrouve dans différents quartiers de la ville, et à les transformer dans la durée. En Île-de-France, 62 sites d'urbanisme transitoire ont vu le jour depuis 2012. Au Canada et au Québec, cette pratique est plus récente, mais des élu·e·s ont compris le potentiel qu'elle représente pour répondre aux besoins des PSI. À titre d'exemple, à l'été 2024, la députée d'Outremont, représentante du ministère du Logement, de l'Infrastructure et des Collectivités du Canada et le ministre responsable des services sociaux du Québec, Lionel Carmant, annonçaient « un financement conjoint de 57,5 millions de dollars par année, pour les années 2024-2025 et 2025-2026, afin de soutenir et de développer 51 projets d'hébergement d'urgence et transitoire destinés aux personnes en situation d'itinérance[27] ». Dans leur communiqué de presse, on souligne que grâce à ce financement, le nombre de places d'hébergement d'urgence et de transition serait augmenté de 521 places à Montréal d'ici 2026. Cela constituerait une augmentation de 30 % si l'on considère les 1 526 places qu'il y avait en décembre 2023.

La Ville de Montréal s'intéresse aussi à cette approche. En 2016, on comptait 894 immeubles publics ou privés qui étaient inoccupés. On pense à d'anciens centres hospitaliers, couvents ou institutions religieuses qui sont dotés de chambres, d'espaces communautaires et d'infrastructures. Ces sites comptent de nombreux avantages. Pour la Ville, l'occupation de ces sites ou immeubles vacants permettrait notamment la protection et la mise en valeur de patrimoine bâti, l'amélioration de la sécurité d'un site et la réduction des risques de vandalisme ou d'incendie. De plus, elle réduirait les coûts d'entretien de ces bâtiments. Cette approche fait appel à l'implication d'une diversité d'acteurs dans le processus de conservation du bâtiment et l'identification d'usages potentiels ou durables pour la collectivité[28].

L'urbanisme transitoire aurait donc le mérite de pouvoir augmenter la capacité d'hébergement des PSI, dans la mesure où certains des sites peuvent être transformés en centres d'hébergement d'urgence ou de transition. L'organisme communautaire montréalais Entremise s'y intéresse de près et a amorcé des projets dans ce sens. Selon Sanschagrin qui travaille chez Entremise, et qui a aussi rédigé un mémoire de maitrise sur cette question, l'urbanisme transitoire offre de nombreux avantages pour les autorités publiques dans la mesure où la transformation des bâtiments, même s'ils nécessitent des travaux pour répondre aux normes, entraine des coûts moindres qu'une nouvelle construction et, surtout, les travaux prennent beaucoup moins de temps à être réalisés pour être en mesure d'héberger des PSI.

Bien que l'urbanisme transitoire offre des avantages pour les autorités publiques dans la production d'hébergement d'urgence, à moindre coût, il demeure qu'il ne s'agit pas de solutions permanentes.

Des sites de minimaisons

La deuxième formule d'habitation qui semble se populariser auprès des autorités publiques au Québec est celle des minimaisons. Sans doute influencées par l'expérience menée dans certaines villes étatsuniennes, des municipalités du Québec planifient la création de sites de minimaisons ou ont commencé à en implanter. On pense à Gatineau qui est la première ville du Québec à avoir mis en place un site sur lequel des conteneurs de 20 pieds ou de 40 pieds ont été aménagés pour accueillir des PSI. Appelé « Village Transitiôn[29] », ce site a été prévu pour accueillir 85 maisons conteneurs. Chaque unité a une douche, une toilette, et est chauffée l'hiver et climatisée l'été. Les PSI qui y vivent paient entre 25 et 35 % de leurs revenus. Aujourd'hui, la ville de Québec a un projet dans le secteur d'Estimauville. Drummondville, Victoriaville et Montréal ont également de tels projets en cours ou annoncés.

Cette formule est apparue dans certaines villes de la côte ouest des États-Unis où des PSI ont pris l'initiative de créer, sur leur propre base, des villages. Dans ce cas-ci, il ne s'agit pas de campements de tentes mais de minimaisons établies sur un même site où certaines infrastructures collectives comme des toilettes, des douches et un endroit où cuisiner sont mises en place. Les premiers sites de minimaisons sont apparus vers la fin des années 1990 dans quelques villes étatsuniennes. Ces villages reposent sur l'auto-organisation, l'autogestion et la participation des PSI dans la vie collective du groupe. Devant le succès de cette formule qui coûte très peu aux autorités publiques, on a vu ce modèle s'institutionnaliser. En effet, d'autres villages de minimaisons sont apparus ici et là, mais la plupart du temps, ces projets relèvent des municipalités qui les financent. Pour Magier[30] qui les a étudiées, ces projets pilotés par les municipalités répondent aux besoins des PSI, mais leur institutionnalisation leur fait perdre ou atténue leur nature politique. Car les premiers projets peuvent être comparés aux squats, dans la mesure où les réponses apportées proviennent des personnes qui vivent l'itinérance. Ces pratiques et initiatives témoignent de l'agentivité des PSI, à tout le moins de celles qui sont en mesure de prendre part à de tels projets collectifs. Rappelons que la crise du logement est tellement importante aux États-Unis qu'un nombre de plus en plus important de personnes de la classe moyenne n'arrive plus à payer son loyer et se retrouve à la rue. Ces personnes constituent, en quelque sorte, une nouvelle catégorie de PSI. Or, les projets de minimaisons qui sont mis sur les rails au Québec sont portés par des partenariats qui comprennent les municipalités, des organisations communautaires et parfois des acteurs du secteur privé. Les municipalités sont des acteurs clés du fait qu'elles contrôlent le zonage, les permis de construction et l'aménagement du territoire. Dans certains reportages diffusés à la télévision, les PSI interviewées semblent assez satisfaites d'avoir un petit cubicule dans lequel elles se sentent en sécurité et où elles retrouvent leur intimité, dans l'attente d'avoir accès à un « vrai » logement. Mais pour le moment, en l'absence d'études, il est difficile de se prononcer sur la portée de ce modèle.

En guise de conclusion

Comme on l'a vu, l'itinérance est un phénomène directement lié à l'absence d'accès au logement, et en particulier au logement social ou hors marché. Jusqu'à maintenant, les ressources investies par l'État et ses partenaires dans l'offre d'hébergement d'urgence dans les refuges et les ressources intermédiaires sont nettement insuffisantes pour répondre aux besoins. Il semble de plus en plus clair qu'un tournant majeur doit être effectué en matière de logement, et en matière d'itinérance pour rendre le droit au logement effectif et réel.

Par Anne Latendresse, professeure au département de géographie de l'UQAM

Collectif pour un Québec sans pauvreté, Communiqués de presse, Un gouvernement déconnecté : la pauvreté, l'itinérance et le logement absents du discours d'ouverture, communiqué, 5 octobre 2025. Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), Dénombrement des personnes en situation d'itinérance visible au Québec. Rapport de l'exercice du 11 octobre 2022. Tout le monde compte, 2023. Cette donnée est sous-estimée parce que les PSI qui ne sont pas dans la rue ou dans un refuge le soir de l'exercice ne sont pas prises en compte dans le dénombrement. Un dénombrement a eu lieu au printemps 2025, mais les données ne sont pas encore rendues publiques à l'heure où nous rédigeons ce texte. Selon des intervenantes et intervenants, on commence à voir certaines personnes qui ont un emploi se retrouver en situation d'itinérance. Aux États-Unis, ce phénomène est déjà connu. Voir dans ce numéro des NCS l'article de Patricia Viannay et Robert Pilon « Les HLM, une vieille recette qui loge son monde », de même que celui de Véronique Laflamme et François Saillant « Sauvegarder les acquis du logement social » et celui de Louis Gaudreau « La remarchandisation discrète du logement social dans le logement abordable et hors marché ». Comme autres raisons, il y a, par ordre de fréquence, un problème de consommation de substances (21 %), un revenu insuffisant (17 %) et un conflit avec une conjointe ou un conjoint (14 %). David Madden et Peter Marcuse, Défendre le logement. Nos foyers, leurs profits, Montréal, Écosociété, 2024. Voir dans ce numéro des NCS l'article de Louis Gaudreau « La remarchandisation discrète du logement social dans le logement abordable et hors marché ». Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), Dénombrement des personnes en situation d'itinérance au Québec le 24 avril 2018. Ensemble pour éviter l'itinérance, mieux comprendre, mieux agir, 2019. MSSS, Dénombrement 2022, op. cit. Au moment de rédiger ce texte, les données du dernier dénombrement qui a eu lieu en avril 2025 ne sont toujours pas rendues publiques. Le rapport du dénombrement des personnes en situation d'itinérance de 2022 présente les données par groupes sociaux (hommes cisgenres, femmes, Autochtones, etc.). Logement, Infrastructures et Collectivités Canada, Rapport sur la capacité d'hébergement 2023, Ottawa, 2024. Voir le site Web du RAPSIM : " class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://rapsim.org/dossiers/#logement>. Ministère de la Santé et des Services sociaux, Politique nationale de lutte à l'itinérance. Ensemble, pour éviter la rue et s'en sortir, Québec, 2014. Logements, Infrastructures et Collectivités Canada, Rapport sur la capacité d'hébergement 2023, op. cit. Le dénombrement de 2025 a eu lieu au printemps de la même année, mais le rapport n'est toujours pas disponible. MSSS, Politique nationale de l'itinérance, 2014, op. cit. Ville de Montréal, Solidarité, équité et inclusion. Plan d'action 2021‑2025, octobre 2025. Commission des droits de la personne et de la jeunesse, L'itinérance : une responsabilité partagée par l'ensemble de la société, 22 janvier 2025. Ibid. Ministère de la Santé et des Services sociaux, Itinérance hébergée au Québec. Rapport de l'exercice d'énumération du 23 avril 2024, Québec, 2024. Ibid., p. 3. OPCM, Itinérance et cohabitation sociale à Montréal, Rapport de consultation publique, Montréal, 27 juin 2025. Montréal transitoire, Rapport d'événement. Réflexion collective sur les usages temporaires sur les bâtiments vacants, Montréal, 2017. Marie-Lou Sanschagrin, L'occupation de bâtiments vacants comme réponse aux besoins en hébergement des personnes en précarité résidentielle, en particulier les jeunes adultes : conditions de mise en oeuvre selon les·acteur·rice·s de l'hébergement communautaire, mémoire de maitrise, département de géographie, UQAM, 2025. Sera déposé prochainement sur le site Archipel de l'UQAM. Ministre du Logement, de l'Infrastructure et des Collectivités du Canada, 57,5 millions $ pour soutenir 51 projets d'hébergement d'urgence et transitoire à Montréal, communiqué. Ville de Montréal. Montréal Transitoire. Rapport d'événement. Réflexion collective sur les usages temporaires dans les bâtiments vacants. Transition Québec, Une communauté bâtie sur une fondation de dignité. Antonin Magier, « L'essor des tiny home villages pour sans-abri à Portland : institutionnalisation ou informalisation des politiques publiques ? », Annales de géographie du Québec, vol. 6, n° 748, 2022.

PDF

06.03.2026 à 18:09

Iran : nouvelle agression israélo-étasunienne, nouvelle position honteuse du Canada

Collectif Échec à la guerre

Communiqué de presse du Collectif Échec à la guerre ! Tiohtià:ke/Montréal, le 3 mars 2026 – Le 28 février, les États-Unis et Israël ont lancé contre l'Iran leur deuxième guerre d'agression en moins d'un an, guerre d'agression à laquelle le Canada a encore une fois donné son appui inconditionnel. (…)

PDF

06.03.2026 à 02:00

Une coalition de travailleurs immigrés réclame l'accès à la résidence permanente

Southern Ontario Committee

Malgré le vent violent et la pluie battante qui s'abattaient vendredi dernier sur Brampton, en Ontario, des dizaines de personnes se sont rassemblées devant le bureau du député et ministre… Source

PDF
3 / 10
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓