12.03.2026 à 20:35
Matheo Malik
Alors que des incertitudes demeurent sur son état réel, le fils d’Ali Khamenei, Mojtaba, nouveau Guide Suprême de la République islamique d’Iran toujours caché a dévoilé pour la première la stratégie et l'ambition du régime : rétablir la dissuasion.
Nous le traduisons et le commentons.
L’article Le premier message de Mojtaba Khamenei, le nouveau Guide suprême iranien est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Dans un texte long, principalement consacré à un éloge funéraire de son père Ali Khamenei, le nouveau Guide suprême iranien Mojtaba Khamenei a délivré un message politique clef. Pour comprendre sa portée, il faut aller au-delà des longs développements théologiques qui constituent le cœur de son message.
Au moment d’évoquer la guerre, Khamenei fils justifie les frappes iraniennes contre les pays alliés des États-Unis dans la région :
« Nous partageons des frontières terrestres ou maritimes avec 15 pays et avons toujours souhaité entretenir des relations chaleureuses et constructives avec tous. Cependant, depuis des années, l’ennemi a progressivement établi des bases militaires et financières dans certains de ces pays pour assurer sa domination régionale. Lors de la récente agression, certaines de ces bases ont été utilisées. Comme nous l’avions clairement averti, nous avons attaqué ces bases sans agresser les pays hôtes. Nous continuerons à le faire si nécessaire, tout en restant ouverts à l’amitié avec nos voisins. »
En assumant une tactique de chantage visant directement le modèle économique des pays du Golfe, il leur demande de fermer les bases américaines sur leurs territoires s’ils veulent pouvoir jouir d’une bonne image internationale.
« Ces pays doivent clarifier leur position vis-à-vis des agressions contre notre patrie et des meurtriers de notre peuple. Je leur recommande de fermer ces bases rapidement, car ils ont désormais compris que les promesses américaines de sécurité et de paix n’étaient que des mensonges. Cela leur permettra de renforcer leurs liens avec leurs propres peuples, souvent mécontents de leur alliance avec le front de l’impiété, et d’accroître leur richesse et leur puissance. »
Enfin, en affirmant désormais contrôler le détroit d’Ormuz, Mojtaba Khamenei cherche à rétablir une forme de dissuasion vis-à-vis des États-Unis :
« Le peuple exige que vous poursuiviez une défense efficace et humiliante pour l’ennemi. Il est également essentiel d’utiliser le levier de la fermeture du détroit d’Ormuz. Des études ont été menées pour ouvrir de nouveaux fronts où l’ennemi a peu d’expérience et sera vulnérable. Ces fronts seront activés si la guerre se poursuit et selon les intérêts supérieurs de la nation. »
Nous traduisons et commentons ligne à ligne cette intervention.
Au nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux.
« Nous n’abrogeons ou ne faisons oublier un signe [un verset] que pour en apporter un meilleur ou un semblable. » (Sourate Al-Baqarah, 2:106)
Que la paix soit sur toi, ô toi qui appelles à Allah et transmets Ses signes ;
Que la paix soit sur toi, ô porte de Dieu et juge de Sa religion ;
Que la paix soit sur toi, ô successeur de Dieu et défenseur de Sa vérité ;
Que la paix soit sur toi, ô preuve de Dieu et guide de Sa volonté ;
Que la paix soit sur toi, ô toi qui es avancé et digne de confiance ;
Que la paix soit sur toi, avec toutes les formes de paix ;
Que la paix soit sur toi, ô mon maître, compagnon de l’époque.
En début de discours, je dois présenter mes sincères condoléances à notre maître (que Dieu hâte sa réapparition) pour le martyre douloureux du grand Guide de la Révolution, le sage et cher Khamenei, et lui demander de bien vouloir prier pour chaque membre du grand peuple iranien, pour tous les musulmans du monde, pour tous les serviteurs de l’islam et de la Révolution, pour les vétérans et les familles des martyrs du mouvement islamique — en particulier ceux de la dernière guerre — et pour moi-même.
Le discours de Mojtaba Khamenei est davantage théologique et funéraire que politique. Il commence par évoquer le douzième Imam du chiisme duodécimain, l’Imam caché occulté au IXe siècle, dans l’attente du retour duquel se trouvent les croyants chiites. Son message prend aussi la forme d’un hommage funèbre rendu à son père Ali Khamenei.
La deuxième partie de mon discours s’adresse au grand peuple d’Iran. Je dois d’abord expliquer brièvement ma position concernant le vote de l’Assemblée des experts. J’ai appris, en même temps que vous et par le biais de la télévision de la République islamique, que cette Assemblée m’avait choisi.
L’Assemblée des experts, composée de 88 clercs, s’est réunie pour élire un nouveau Guide ce 8 mars 2026. La surprise qu’il exprime à l’annonce de son élection semble difficile à croire, car son nom faisait partie de ceux qui étaient le plus fréquemment mentionnés pour la succession — et sa centralité au sein de l’appareil d’État qui entourait Ali Khamenei est bien documentée.
Pour un serviteur comme moi, s’asseoir à la place où siégeaient deux grands Guides, le très grand Khomeini et le martyr Khamenei, est une tâche ardue. Ce siège porte l’héritage de quelqu’un qui, après plus de 60 ans de lutte sur le chemin de Dieu et de renoncement à tous les plaisirs et confort, est devenu — non seulement à notre époque, mais dans toute l’histoire de ce pays — un joyau inestimable et un visage éminent. Sa vie et sa mort étaient imprégnées d’une grandeur et d’une dignité nées de son attachement à la vérité.
La mention du mode de vie ascétique qu’aurait mené Ali Khamenei occulte de nombreuses enquêtes qui ont documenté sa très grande richesse matérielle et le luxe qu’il a connu au cours de son existence 16. Mojtaba Khamenei a lui-même mis en place des réseaux de contournement de sanctions internationales afin de s’assurer la gestion d’une grande fortune financière et immobilière à l’étranger.
Mojtaba Khamenei désigne Ali Khamenei comme « Khamenei le martyr » خامنهای شهید) tandis que Rouhollah Khomeyni est « le Grand Khomeyni » (خمینی کبیر). Le « martyre » de Khamenei lui donne une caractéristique supplémentaire qui le distingue et le valorise après la mort, quand on le compare à Rouhollah Khomeyni. Mojtaba Khamenei tente ainsi de réactiver la martyrologie chiite en dépit de la très profonde crise du récit religieux dans la République islamique.
J’ai eu l’honneur de visiter son corps après son martyre.
Mojtaba Khamenei poursuit les métaphores religieuses pour dire littéralement « faire un pèlerinage » (زیارت ).
Ce que j’ai vu était une montagne de fermeté, et j’ai entendu dire qu’il avait serré le poing de sa main valide. Les différents aspects de sa personnalité mériteraient des heures de discours de la part de ceux qui le connaissaient bien. Je me contenterai ici de ces quelques mots et laisserai les détails pour une autre occasion. Voici pourquoi il est si difficile de s’asseoir sur le siège du Guide après un tel homme. Combler cet écart n’est possible qu’avec l’aide de Dieu et votre soutien, ô peuple.
La mention de la main valide rappelle l’attentat qu’a subi Ali Khamenei en 1981 et qui lui a ôté l’usage d’un bras. Les blessures que Mojtaba Khamenei a subies dans le bombardement renforceront encore les similarités avec son père.
La République islamique est marquée par la présence à la tête du corps politique de personnalités mutilées par la guerre et les frappes. Ainsi Saïd Jalili, négociateur sur la question du nucléaire lors des mandats de Mahmoud Ahmadinejad, et plusieurs fois candidat malheureux à la présidence de la République iranienne, a perdu une jambe pendant la guerre Iran-Irak, qu’il évoquait régulièrement lors des négociations avec les Occidentaux.
Je dois ensuite souligner un point directement lié à mon propos. L’un des talents du Guide martyr et de son grand prédécesseur était d’impliquer le peuple dans tous les domaines, de l’éclairer en permanence et de s’appuyer sur sa force dans l’action. Ils ont ainsi donné une réalité concrète à la signification de la « république » et y croyaient du fond du cœur.
Mojtaba Khamenei insiste ici sur les mots « جمهور و جمهوریت », c’est-à-dire « la majorité et le système républicain). « جمهور » vient de l’arabe « جُمهُور » (jumhūr), qui signifie « la majorité » et provient de la racine sémitique « ج-م-ه-ر » (J-M-H-R) liée à l’idée de rassemblement, de multitude ou de communauté. Par extension جمهوری désigne la République, comme dans le nom de « République islamique » et « جمهوریت » le concept de République, le républicanisme. La même racine sémitique est à l’origine du mot république en arabe et en turc. Ainsi la République de Turquie est la « Türkiye Cumhuriyeti » et la République libanaise « al-jumhūriyya al-lubnāniyya ».
L’insistance du nouveau Guide sur l’amour que Ali Khamenei aurait porté au concept de République semble en contradiction complète avec la réalité de l’exercice du pouvoir et de la vie d’Ali Khamenei, qui n’a cessé d’affaiblir le pouvoir des présidents élus, a opéré un tournant autoritaire, dictatorial, et sanguinaire de la République islamique et a préparé l’accession au pouvoir de son fils, rétablissant de fait un principe dynastique, 47 ans après le renversement de la monarchie Pahlavi. Ali Khamenei a donc détruit le concept même de République.
La preuve en est visible ces derniers jours, où le pays était sans Guide ni commandant en chef. La perspicacité, la sagesse et le courage du grand peuple iranien dans les événements récents ont impressionné les amis et laissé les ennemis perplexes. C’est vous, le peuple, qui avez garanti la direction et la puissance du pays.
Le verset que j’ai cité en début de discours signifie qu’aucun signe divin n’est abrogé ou oublié sans qu’Allah n’en apporte un meilleur ou un semblable. Ce verset n’est pas cité pour suggérer que je puisse être à la hauteur du Guide martyr, et encore moins son supérieur. Il vise plutôt à souligner le rôle crucial et indélébile que vous, peuple cher, avez joué. Si cette grande bénédiction nous a été retirée, elle a été remplacée par votre présence, à nouveau inspirée par Ammar [Ibn Yasser, compagnon du Prophète, symbole de résistance]. Sachez que si votre force n’apparaît pas sur le terrain, ni le Guide ni aucun des organes de l’État — dont la vocation est de servir le peuple — ne pourront fonctionner efficacement.
La sourate Al-Baqarah (2:106) citée en préambule de ce discours est un verset central dans les discussions sur l’abrogation en sciences coraniques et en jurisprudence islamique, c’est-à-dire sur la possibilité d’interpréter un verset coranique dans le cas où il entrerait en contradiction avec d’autres.
La citation de cette sourate vise, d’après le discours du nouveau Guide à montrer que le peuple dispose de la capacité à prendre le contrôle de son destin de façon autonome en cas de disparition du Guide. On peut à l’inverse l’interpréter comme une justification indirecte de la violation de la Constitution de la République islamique, qui considère que le Guide doit disposer d’une autorité religieuse — autorité dont ne dispose pas Mojtaba Khamenei.
Pour que cette réalité se concrétise, il faut :
Se souvenir de Dieu et placer sa confiance en Lui, en cherchant l’intercession des lumières pures des Immaculés (que les prières d’Allah soient sur eux). C’est un avantage immense que vous possédez et que vos ennemis n’ont pas.
Préserver l’unité entre toutes les couches de la société, en évitant les divisions, surtout en période de crise.
Ici Mojtaba Khamenei réaffirme un des éléments de langage les plus centraux du discours du régime aujourd’hui : la lutte contre les divisions, qui vise notamment la lutte contre le séparatisme kurde et le possible séparatisme baloutche à la faveur de la guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan.
Rester présent sur le terrain, comme vous l’avez montré ces jours et nuits de guerre, et jouer un rôle actif dans les domaines sociaux, politiques, éducatifs, culturels et même sécuritaires. L’important est de comprendre et d’assumer correctement son rôle, sans nuire à l’unité sociale.
Ne pas négliger l’entraide. Heureusement, la plupart des Iraniens ont toujours fait preuve de solidarité, et il est attendu que cette qualité se manifeste davantage en ces temps difficiles. J’appelle les institutions de service à ne pas lésiner sur leur aide aux couches vulnérables de la société et aux structures populaires d’urgence.
Si ces principes sont respectés, la voie vers des jours de grandeur et de gloire vous sera ouverte. Le premier exemple en sera, avec la permission de Dieu, la victoire sur l’ennemi dans la guerre actuelle.
Je tiens à exprimer ma profonde gratitude aux vaillants combattants qui, alors que notre nation et notre patrie étaient attaquées de manière injuste par les chefs du front de l’arrogance, ont repoussé l’ennemi par des coups dévastateurs et l’ont privé de toute illusion de domination ou de partition de notre pays.
Frères combattants ! Le peuple exige que vous poursuiviez une défense efficace et humiliante pour l’ennemi. Il est également essentiel d’utiliser le levier de la fermeture du détroit d’Ormuz. Des études ont été menées pour ouvrir de nouveaux fronts où l’ennemi a peu d’expérience et serait vulnérable. Ces fronts seront activés si la guerre se poursuit et selon les intérêts supérieurs de la nation.
Au sein d’un discours principalement consacré à des questions théologiques et mémorielles, Mojtaba Khamenei fait du blocage du détroit d’Ormuz un élément central de la stratégie iranienne, et assumé désormais au plus haut niveau de l’État.
Je remercie également les combattants du front de la résistance. Nous considérons les pays de ce front comme nos meilleurs amis, et la résistance en fait partie intégrante des valeurs de la Révolution islamique. Sans aucun doute, la coopération entre les membres de ce front accélérera la libération de la menace sioniste. Comme nous l’avons vu, le Yémen courageux et croyant n’a pas cessé de défendre les habitants opprimés de Gaza, le Hezbollah dévoué est venu en aide à la République islamique malgré tous les obstacles, et la résistance irakienne a suivi cette voie avec bravoure.
Le discours de Mojtaba Khamenei semble faire abstraction du délitement complet de l’Axe de la Résistance par les attaques israéliennes des deux dernières années, et la grande faiblesse des réactions des anciens alliés de l’Iran dans la région.
Je m’adresse maintenant à ceux qui ont souffert de quelque manière que ce soit au cours de ces derniers jours : ceux qui ont perdu un être cher, ceux qui ont été blessés, et ceux dont les maisons ou les moyens de subsistance ont été endommagés.
J’exprime ma profonde sympathie aux familles des martyrs. Je partage leur douleur, ayant moi-même perdu mon père (dont le deuil est public), mon épouse dévouée, ma sœur qui s’était consacrée au service de nos parents, ainsi que son jeune enfant et le mari de ma sœur, un homme savant et noble.
Ce qui rend la patience face à ces épreuves possible, voire facile, c’est la promesse divine d’une récompense inestimable pour ceux qui endurent. Il faut donc persévérer et garder confiance en la miséricorde de Dieu.
J’assure à tous que nous ne renoncerons pas à venger le sang de vos martyrs. Chaque martyr de cette nation, qu’il s’agisse du grand Guide ou de tout autre membre du peuple, est le point de départ d’une vengeance distincte. Une partie de cette vengeance a déjà été mise en œuvre, mais tant qu’elle ne sera pas complète, ce dossier restera ouvert. Nous serons particulièrement sensibles au sang des enfants, comme le crime délibéré commis contre l’école Shajareh Tayyebeh de Minab.
Ici Mojtaba Khamenei fait référence au bombardement d’une école de jeunes filles dans le sud de l’Iran, qui a fait plus de 150 morts. Un rapport de l’armée américaine a reconnu qu’un missile des États-Unis avait frappé par erreur cette école car des coordonnées caduques avaient été utilisées pour le guider 17.
Les blessés de ces attaques doivent recevoir des soins médicaux appropriés et gratuits, ainsi que d’autres avantages. Les autorités compétentes ont l’obligation de mettre cela en œuvre et de m’en rendre compte.
Dans la mesure du possible, des mesures doivent être prises pour indemniser les pertes matérielles subies par les personnes et les biens. Je rappelle que nous exigerons des réparations de l’ennemi. S’il refuse, nous prendrons ce qui lui appartient, et s’il nous en empêche, nous détruirons ses biens à hauteur des dommages subis.
Nous partageons des frontières terrestres ou maritimes avec 15 pays et avons toujours souhaité entretenir des relations chaleureuses et constructives avec tous. Cependant, depuis des années, l’ennemi a progressivement établi des bases militaires et financières dans certains de ces pays pour assurer sa domination régionale. Lors de la récente agression, certaines de ces bases ont été utilisées. Comme nous l’avions clairement averti, nous avons attaqué ces bases sans agresser les pays hôtes. Nous continuerons à le faire si nécessaire, tout en restant ouverts à l’amitié avec nos voisins.
Ces pays doivent clarifier leur position vis-à-vis des agressions contre notre patrie et des meurtriers de notre peuple. Je leur recommande de fermer ces bases rapidement, car ils ont désormais compris que les promesses américaines de sécurité et de paix n’étaient que des mensonges. Cela leur permettra de renforcer leurs liens avec leurs propres peuples, souvent mécontents de leur alliance avec le front de l’impiété, et d’accroître leur richesse et leur puissance.
Ici, Khamenei oppose le front de la résistance mentionné plus haut au « front de l’impiété » (جبهه کفر) des États alliés aux États-Unis, et évoque la stratégie mentionnée par plusieurs commentateurs officiels de la République islamique consistant à « tuer l’idée de Dubaï », c’est-à-dire à nuire à la réputation internationale de prospérité et de calme sur laquelle repose le modèle politique et économique des principautés du Golfe.
Je répète que la République islamique, sans chercher à imposer une domination ou un colonialisme régional, est prête à une union et à des relations mutuellement bénéfiques avec tous ses voisins.
Ô Guide ! Votre départ a laissé un lourd fardeau sur nos cœurs. Vous aspiriez toujours à cette fin, et Dieu vous l’a accordée alors que vous récitiez le Coran, au matin du dixième jour du noble mois de Ramadan. Vous avez supporté de nombreuses injustices avec puissance et patience, sans jamais fléchir. Beaucoup n’ont pas reconnu votre vraie valeur, et il faudra peut-être des années pour que les voiles tombent et que certains aspects de votre grandeur soient révélés.
Nous espérons que, depuis la position élevée que vous occupez désormais auprès des lumières pures des Véritables, des martyrs et des saints, vous continuiez à veiller sur le progrès de cette nation et de toutes les nations du front de la résistance, comme vous l’avez fait de votre vivant.
Le discours de prise de pouvoir de Mojtaba Khamenei prend la forme d’un éloge funèbre du Guide précédent, qui est également son père. Ici, Mojtaba Khamenei évoque « مقام قربی », une « position élevée » ou plutôt un « statut de proximité » (avec Dieu), qui désigne la place qu’occupent les Imams (Ali et ses descendants) dans le chiisme duodécimain. « Les lumières pures » désignent le compagnonnage dans l’au-delà de la famille du Prophète.
Mojtaba Khamenei insiste enfin sur une forme de continuité permise par le statut de martyr d’Ali Khamenei. De façon plus prosaïque, cette rhétorique rappelle également le poids prépondérant que, dans un système autoritaire, les morts jouent par rapport aux vivants : dans l’iconographie de la République islamique, le visage de Rouhollah Khomeini peut être aperçu lors de toute intervention publique d’Ali Khamenei.
Nous nous engageons envers vous à œuvrer de tout notre être pour élever ce drapeau — le drapeau principal du front de la vérité — et atteindre vos nobles objectifs.
Enfin, je remercie tous ceux qui m’ont soutenu, y compris les grands marja’ [«sources d’imitation»], les personnalités culturelles, politiques et sociales, ainsi que les membres du peuple qui ont participé aux rassemblements grandioses pour réaffirmer leur allégeance au système. Je remercie également les responsables des trois pouvoirs et du Conseil provisoire de direction pour leur sagesse et leurs actions.
J’espère que les grâces spéciales de Dieu, en ces heures et jours bénis, englobent tout le peuple iranien, tous les musulmans et les opprimés du monde.
Je demande enfin à notre maître (que Dieu hâte sa réapparition) d’intercéder auprès de Dieu pour que, durant les nuits et jours restants du mois béni de Ramadan, Il accorde à notre nation une victoire décisive sur l’ennemi, ainsi que la dignité, la prospérité, la sécurité, et pour leurs défunts, des degrés élevés et la paix dans l’au-delà.
Que la paix, la miséricorde et les bénédictions de Dieu soient sur vous.
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12.03.2026 à 18:45
Matheo Malik
Sous George W. Bush, Michael Rubin a été une figure clef de l'occupation américaine en Irak en tant que conseiller politique de l'Autorité provisoire de la coalition.
Douze jours après le début de l'opération Epic Fury, il fait partie des personnes que l’on écoute à Washington pour essayer de déterminer — ou simplement de comprendre — quelle sera la suite.
Entretien.
L’article Comment réussir un regime change en Iran ? Les leçons d’un néoconservateur pour Donald Trump est apparu en premier sur Le Grand Continent.
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Nous ne savons à ce jour toujours pas ce que cherchent à obtenir Donald Trump et son administration.
Le Président des États-Unis s’est gardé d’articuler ses objectifs — ou du moins de le faire de manière cohérente. Il n’est d’ailleurs pas le genre de personnalité politique à se sentir contraint par ses précédentes déclarations. Les objectifs finaux et la patience stratégique des États-Unis pour les atteindre demeurent donc une question ouverte.
Si l’ancien prince héritier Reza Pahlavi a un temps été envisagé dans le cas d’un changement de régime, il semble avoir raté son test. Les excentricités de son équipe et son incapacité à travailler sérieusement ont conduit Donald Trump à l’écarter.
Le modèle vénézuélien, à mon avis, demeure son obsession.
La question est de savoir s’il existe quelqu’un au sein de la hiérarchie actuelle de la République islamique qui accepterait de traiter avec lui dans ce contexte à la manière de Delcy Rodriguez au Venezuela.
Je pense qu’un tel candidat n’existe pas — pour deux raisons.
D’abord, Donald Trump est un promoteur immobilier, pour qui tout peut se comprendre au fond comme un projet de développement. Il ne saisit pas le rôle de l’idéologie en politique et tend à projeter ses propres valeurs sur les dirigeants de la République islamique : l’idée même que des personnes comme Ali Larijani ou Mohammad Bagher Ghalibaf puissent avoir des convictions religieuses sincères lui échappe totalement.
Il y a ensuite une raison stratégique de fond : les Iraniens sont convaincus qu’ils peuvent endurer cette guerre plus longtemps que les États-Unis. Leur théorie de la victoire est simple : survivre le plus longtemps possible. Dans ces conditions, pourquoi feraient-ils des compromis à court terme ?
Non, car il faut reconnaître que les États-Unis ont atteint bon nombre de leurs objectifs.
Le programme nucléaire iranien est retardé, et plusieurs personnalités ayant mené ou projeté des attaques terroristes contre des Américains par le passé ont été éliminées. Si Donald Trump décide que c’est là l’effet final recherché, alors il pourra revendiquer cette opération comme un succès.
Il est clair cependant que l’objectif de changement de régime n’a pas été atteint.
Le peuple iranien n’est pas descendu dans la rue. À Téhéran, des paramilitaires et des Gardiens de la révolution défilent, brandissant des armes, scandant des slogans et menaçant les Iraniens ordinaires. Ils montrent que le régime est toujours là.
Il est difficile — même pour Trump — d’ignorer complètement cela.
La théorie de la victoire des Iraniens est simple : survivre le plus longtemps possible. Pourquoi feraient-ils alors des compromis ?
Michael Rubin
Je ne le crois pas non plus.
La situation en Iran me fait plutôt penser au conflit serbe de 1999, qui a essentiellement consisté en une campagne de bombardements jusqu’à la fin. Or ce qui est intéressant dans ce cas, c’est que la campagne de bombardements en elle-même n’a pas mis fin au régime de Slobodan Milošević. Cela n’est arrivé que l’année suivante, en 2000, lorsqu’il a tenté de rester au pouvoir après une élection frauduleuse.
Je le pense. Les conflits en Irak et en Afghanistan étaient, dès le départ, d’une ampleur bien plus grande : le changement de régime a eu lieu — au moins dans un cas. Toute personne se rendant en Irak aujourd’hui constatera que le pays qui s’est développé est très différent de celui d’avant 2003. Le modèle afghan est plus frustrant : la présence américaine dans ce pays sur les cinq dernières années d’occupation ressemble peu ou prou à la présence américaine au Japon et en Corée. En 2020, le coût et l’ampleur des déploiements américains au Japon et en Corée étaient du même ordre que ceux du déploiement en Afghanistan la même année.
La formule magique que les États-Unis avaient trouvée en Afghanistan consistait à équilibrer leur présence et leurs finances tout en abandonnant les notions de « nation-building » ou de développement national. De même pour les pertes humaines : les pertes subies par les États-Unis dans ce pays, jusqu’à un ou deux ans avant la décision de se retirer, étaient inférieures aux pertes humaines causées par les accidents de la route à Bethesda, dans le Maryland, d’où je vous parle en ce moment même.
Absolument, Washington n’a actuellement aucun désir de faire le moindre effort de reconstruction nationale en Iran.
Au départ, Donald Trump ne voulait pas tuer Khamenei.
Lors de la guerre de 12 jours en juin 2025, il avait demandé aux Israéliens de ne pas le prendre pour cible. La logique de Trump était de chercher à conclure un accord et il fallait que quelqu’un soit là pour le négocier. Il ne voulait pas qu’un vide se crée.
Or quelque chose s’est produit entre juin 2025 et février 2026, qui a poussé Donald Trump à décider de prendre Ali Khamenei pour cible.
Les stratèges américains espéraient que la disparition du Guide Suprême entraînerait un soulèvement populaire. Cela ne s’est pas produit. Un successeur, son fils, a été élu.
J’aurais préféré qu’il s’effondre sous son propre poids, sans intervention extérieure, plutôt que d’être tué par une frappe israélo-américaine. Il eut été préférable que les Iraniens eux-mêmes ou ses propres gardes du corps se retournent contre lui et le traînent de force hors de son complexe.
Si Trump déclare victoire et se retire aujourd’hui, il faudra s’attendre à une guerre avec la République islamique d’Iran tous les trois ou quatre ans au minimum, pour « tondre la pelouse ».
Michael Rubin
Le bon fonctionnement du régime iranien n’est pas si certain.
Le Corps des Gardiens de la révolution islamique fonctionne, certes, mais de nombreuses vidéos circulent montrant certains de ses membres — par exemple ceux maniant des lance-missiles ou des drones — se rendant ou refusant d’exécuter les ordres.
Les frappes contre le dépôt de stockage de pétrole de Téhéran étaient sans doute une erreur. Si le but était de détruire le dépôt d’approvisionnement du Corps des Gardiens de la révolution islamique, c’est raté : le régime va simplement détourner le carburant destiné à des fins civiles pour donner la priorité aux Pasdaran. Cela dit, le carburant commence à manquer. Si les États-Unis s’emparaient du terminal pétrolier de l’île de Kharg, cela porterait un coup à la capacité de fonctionnement du régime.
Un autre point que je prendrais en considération est l’approche de Norouz — le Nouvel An du calendrier persan. À cette période de l’année, il est d’usage de descendre dans la rue. Si le régime tentait d’empêcher ces manifestations de fête, cela pourrait se retourner contre lui.
C’est une leçon à tirer du Kurdistan irakien pendant le règne de Saddam Hussein.
Pour célébrer Norouz, les Kurdes avaient l’habitude de mettre le feu à des piles de pneus — puisque Norouz est une fête où l’on allume des feux. Très difficiles à éteindre, ces feux de pneus sont devenus un symbole de protestation autant que de commémoration. Partout dans la région, le sentiment de solidarité des Kurdes dans leur opposition au régime s’en trouvait renforcé.
Je ne serais pas surpris de voir quelque chose de similaire se produire en Iran pendant Norouz…
Il faut d’abord rappeler que les Iraniens ont déjà conduit des opérations similaires au cours des années 1980. Cela avait conduit les États-Unis à prendre le contrôle de plusieurs installations pétrolières iraniennes au cours de l’opération Praying Mantis en avril 1988.
Si l’Iran mine le détroit, les États-Unis auraient une bonne occasion et une bonne excuse pour prendre le contrôle du terminal pétrolier de l’île de Kharg à 15 kilomètres des côtes iraniennes, terminal qui fournit actuellement 96 % des exportations de pétrole de l’Iran. Je soupçonne également les États-Unis de vouloir prendre des mesures contre d’autres ports iraniens le long du détroit d’Ormuz, tels que Bandar Abbas. D’ailleurs, je me demande pourquoi les Émirats arabes unis n’ont pas encore tenté de prendre les îles d’Abu Musa et de la Petite et Grande Tunb — trois îles disputées dont s’était emparé le Shah en 1971 lors du retrait britannique pour empêcher ces derniers de les céder aux Émirats. L’impact du minage du détroit sur la capacité de nombreux États de la région à exporter du pétrole pourrait pousser les Émirats arabes unis à prendre des mesures.
Notons enfin que le régime lui-même se retrouve sous pression à cause de la fermeture du détroit. En raison de la dégradation progressive de ses raffineries et de ses champs pétrolifères, Téhéran n’a pas eu la capacité de raffiner suffisamment d’essence pour assurer ses besoins intérieurs. Cela concerne aussi bien l’alimentation des véhicules que l’injection dans les champs pétrolifères afin de favoriser l’extraction du pétrole.
L’Iran a beau vouloir interdire l’accès au détroit pour le contrôler, sans importations d’essence raffinées, les rouages de l’économie iranienne s’arrêtent.
Certes, mais la question est de savoir ce qu’on entend par « massives ».
Depuis le début de la guerre, les fréquences de lancement de missiles balistiques et de drones ont rapidement diminué — tant contre Israël que contre les États arabes. Il y a deux hypothèses possibles pour expliquer ce ralentissement de la cadence des frappes iraniennes. Soit le rythme diminue parce que l’Iran cherche à conserver ses arsenaux pour les lancer à nouveau au moment opportun. Soit les Iraniens lancent aussi vite qu’ils le peuvent mais obtiennent simplement moins de succès avec le temps en raison des frappes militaires sur leurs lancements et de la diminution de leurs munitions.
Toutes les personnes à qui j’ai parlé ayant accès aux données et aux images affirment que la deuxième hypothèse est la bonne. Autrement dit, les Iraniens perdent rapidement leur capacité à lancer leurs armes les plus puissantes.
Mais vous avez raison, l’île de Kharg est proche et les Iraniens seraient donc en capacité de la viser avec leur artillerie, des bateaux-drones suicide, des drones plus petits, ou des drones à portée visuelle. Mais ces capacités sont en déclin.
À bien des égards, le centre du conflit s’est déplacé de Tel Aviv et Dubaï vers une zone de plus en plus restreinte — autour du détroit d’Ormuz, de l’île de Qeshm et de Bandar Abbas.
Les États-Unis et Israël peuvent revendiquer un succès évident.
Leur domination aérienne sur l’Iran est désormais incontestable, bien que des installations subsistent à Ispahan. Restent aux responsables politiques israéliens de décider si la situation iranienne sera similaire à celle qu’ils ont mise en place Gaza — cette fameuse doctrine dite du « grass mowing » (« tondre la pelouse ») qui consiste, face à l’incapacité d’éradiquer complètement une menace d’un seul coup, à recourir périodiquement aux bombardements.
Je pense que si Donald Trump déclare victoire et se retire aujourd’hui, il faudra s’attendre à une guerre avec la République islamique d’Iran tous les trois ou quatre ans au minimum, pour « tondre la pelouse ».
À titre personnel, je soutiens le changement de régime en Iran — mais en tant qu’analyste, je suis beaucoup moins convaincu. Ma plus grande crainte avec les troupes au sol est celle d’une dérive de nos objectifs.
L’action militaire ne se résume pas aux bombardements.
Michael Rubin
Je serais sans doute en désaccord avec une grande partie de vos lecteurs, mais je pense que la guerre d’Irak a été un succès. Winston Churchill disait que les Américains font toujours ce qu’il faut — mais qu’ils essaient d’abord tout le reste.
L’Irak est un pays fondamentalement changé parce que nous avons envoyé des troupes au sol.
Mais en Iran, l’envoi de troupes au sol ne serait pas reçu favorablement. Le terminal pétrolier de l’île de Kharg et l’intervention des forces spéciales pourraient représenter des exceptions, mais je ne pense pas qu’une occupation majeure du territoire réussisse.
D’un point de vue historique, si de nombreux nationalistes iraniens déplorent le coup contre Mossadegh en 1953 mené par les États-Unis et la Grande-Bretagne, très peu se souviennent que des troupes au sol étrangères ont occupé le pays avant cette date — comme les forces britanniques huit ans avant la réinstallation du shah.
Parler d’occupation à l’ère des réseaux sociaux est une pente glissante que les États-Unis ne devraient pas emprunter — ils ne sont d’ailleurs pas prêts à le faire. Ils pourraient cependant s’en sortir en menant des actions ciblées tout en continuant à convaincre les Iraniens ordinaires que Washington est de leur côté.
L’action militaire ne se résume pas aux bombardements. Je pense que les États-Unis doivent montrer au peuple iranien que leurs intentions sont bienveillantes.
Nous pourrions par exemple déployer nos navires-hôpitaux — l’USNS Mercy et l’USNS Comfort — dans le golfe Persique pour offrir des soins médicaux gratuits aux Iraniens blessés dans la guerre — y compris des membres du Corps des Gardiens de la révolution ou de l’armée iranienne. Des opérations similaires de secours à certains Iraniens en mer ont eu par le passé une valeur importante — à la fois en termes de renseignement humain et de propagande.
Pour moi, un changement de régime en Iran ne pourra se produire qu’à la suite de fractures au sein du Corps des Gardiens de la révolution. La République islamique est probablement le pire pays au monde en matière de services aux anciens combattants, c’est une source de beaucoup de frustration au sein du pays. Par conséquent, fournir des soins médicaux gratuits serait un moyen efficace de fracturer les Pasdaran. Signaler aux Iraniens qu’ils peuvent bénéficier de soins médicaux gratuits serait donc très utile — et une obstruction par le régime ne ferait qu’attiser le mécontentement interne.
Poursuivons dans cette logique. La vague actuelle de protestations a commencé avec l’effondrement d’une banque dû à la corruption de politiciens iraniens : leur pillage de cette banque a précipité l’effondrement de la monnaie. C’est pourquoi les États-Unis devraient en produire une nouvelle — ne serait-ce que pour montrer psychologiquement aux Iraniens leur intérêt pour la reconstruction.
Enfin, la prise du terminal pétrolier de Kharg devrait s’accompagner de la création par les États-Unis — pourquoi pas avec une gestion française ou européenne — d’un fonds souverain utilisant l’argent iranien dans lequel les recettes des exportations du terminal pétrolier de Kharg seraient versées.
Cet argent iranien serait ensuite réinvesti dans le seul but de développer et de reconstruire l’Iran. Il n’y a aucune raison pour que l’Iran demeure un pays pauvre.
Je vois où vous voulez m’emmener et je ne reculerai pas devant le parallèle avec l’Irak — mais pour mieux en exposer les limites.
En Irak, le secrétaire à la Défense Don Rumsfeld avait réussi — malgré le cynisme de l’époque — à défendre les champs pétroliers irakiens : l’idée était d’utiliser les recettes irakiennes pour reconstruire le pays. Et cela a fonctionné.
Cela étant dit, l’Irak n’est pas l’Iran. Et un tel type d’occupation est tout simplement hors de question sur le territoire continental iranien…
La prise du terminal pétrolier de Kharg devrait s’accompagner de la création par les États-Unis d’un fonds souverain.
Michael Rubin
En mer, c’est différent : je vais me répéter mais je pense que les États-Unis pourraient très utilement prendre Kharg.
Le terminal pétrolier de l’île a en effet le double avantage de se trouver à 15 kilomètres des côtes iraniennes et de faire transiter 96 % des exportations pétrolières iraniennes. C’est un véritable hub, une clef stratégique qui permet de contourner la nécessité d’envoyer des troupes ailleurs dans le pays.
Il s’agit surtout de montrer aux Iraniens que c’est une possibilité, sans battre monnaie à leur place, bien sûr.
Là encore, la leçon des sanctions et de la destruction de l’Irak pendant des décennies est qu’il est malavisé de détruire un pays que l’on souhaite avoir comme allié le lendemain de la chute du dictateur : l’erreur commise en Irak au fil des ans est d’avoir étouffé l’économie par des sanctions à un point tel qu’il était tout simplement impossible de la reconstruire.
Méfions-nous d’un tel résultat en Iran.
Les infrastructures doivent être laissées suffisamment intactes pour qu’un nouveau gouvernement iranien — que l’on fonctionne dans un « modèle vénézuélien », qui selon moi ne serait pas viable pour les raisons déjà évoquées ou que l’on mise sur le Congrès pour la liberté en Iran, qui gagne du terrain — puisse utiliser ces infrastructures pour se développer.
C’est plus qu’un risque, c’est une certitude — c’est pourquoi je pense que l’idée initiale de Donald Trump d’un changement de régime était un peu trop simpliste.
Là où l’armée iranienne est chargée de la défense du territoire, les Pasdaran sont chargés de la défense de la révolution face à ses ennemis aussi bien internes qu’externes. Or lorsque Mohammad Ali Jafari a pris la tête du Corps des Gardiens de la révolution islamique en 2007, il a estimé que la plus grande menace pour la République islamique viendrait de l’intérieur de l’Iran. Dans son raisonnement, Saddam Hussein était mort, les talibans avaient été repoussés, les Israéliens n’étaient qu’un tigre de papier et, je le cite, « les Américains ne pouvaient rien faire ».
Il a réorganisé les unités des Gardiens de la révolution afin d’en placer une dans chaque province iranienne — et deux à Téhéran en raison de la taille de la ville.
Si je n’ai pas d’informations précises à fournir, il y a fort à parier que chacune de ces unités provinciales dispose de son propre dépôt d’armes. En Libye, les États-Unis, la France et l’OTAN ont rencontré de grands problèmes car leur refus d’envoyer des troupes — bien que je ne préconise pas l’envoi de troupes ici — les a empêchés de sécuriser les dépôts d’armes libyens. Le flux d’armes qui en a résulté a amené la Libye, mais aussi de nombreux pays du Sahel — le Mali, le Burkina Faso, le Niger — à être en proie au chaos.
Aux États-Unis, nous aimons l’idée de dire qu’un dossier peut être classé. Que tout ce qui se passe en Iran reste en Iran. Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne le monde — et nous l’avons vu avec la Libye. Mais aussi en Irak dans les années 2000.
Aux États-Unis, il existe un phénomène appelé la « surprise d’octobre ». Comme nos élections présidentielles ont toujours lieu en novembre, il arrive souvent que les candidats de l’opposition divulguent une affaire scandaleuse dans le New York Times ou d’autres grands journaux la semaine précédente, dans les derniers jours d’octobre, afin que le président sortant n’ait pas le temps de réagir. En 2004, le sénateur John Kerry, alors rival de George W. Bush, a révélé en octobre que les États-Unis avaient négligé de sécuriser un dépôt d’armes dans un endroit appelé Al Qa’qaa, ce qui avait permis à des insurgés de s’emparer d’explosifs qui avaient été utilisés pour tuer des Américains.
Si un seul dépôt irakien a pu permettre une « surprise d’octobre », il existe suffisamment de dépôts d’armes en Iran pour en concocter pendant un siècle.
Il y a un fait que Donald Trump a, selon moi, bien trop négligé dans son opération : le scénario où se joue en Iran des guerres par procuration.
Même si une autorité bienveillante à l’égard des États-Unis prenait le pouvoir à Téhéran, cela pourrait théoriquement mener à la formation de plusieurs groupes — chacun ayant saisi et pillé des dépôts d’armes — opérant dans différentes parties du pays. Et cela ne résout même pas le problème des États voisins — l’Azerbaïdjan, la Turquie, l’Arabie saoudite, Israël, le Pakistan. Tous essaient d’interférer avec leurs propres proxies à l’intérieur de l’Iran.
Les Iraniens sont épuisés par la situation actuelle, et ils sont capables de faire émerger une démocratie. Ils l’ont brièvement connue après la révolution constitutionnelle de 1909 — avant qu’elle ne s’effondre. Contrairement peut-être aux Irakiens ou aux Afghans, ils ne supporteraient pas qu’elle soit imposée de l’extérieure. Tout reste à inventer. Mais avant d’en arriver là, l’Iran devra faire face à encore beaucoup de difficultés.
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12.03.2026 à 06:00
Matheo Malik
La guerre en Iran est en train d’exposer un problème fondamental : que peut faire une armée lorsque le pouvoir civil choisit de sortir de la démocratie ?
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt signent une pièce de doctrine pour comprendre la « russification » des armées américaines sous Donald Trump et Pete Hegseth — et ses conséquences pour nous.
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Il y a quelques mois, un débat a émergé dans les milieux de défense et les cercles stratégiques américains, qui aurait été impossible à imaginer dix ans auparavant. En octobre 2025, un officier en service dans l’armée américaine, Peter Mitchell, a publié un essai dans lequel il s’interrogeait sur ce que pourrait devenir l’armée de métier si l’ordre politique libéral qui l’avait produite venait à s’affaiblir ou à s’effondrer. Il esquissait des modèles d’armées « post-libérales », présentés comme des expériences de pensée 18.
Quelques semaines plus tard, Carrie A. Lee, éminente spécialiste des relations civilo-militaires — la seule personne aux États-Unis à porter le titre de « professeure de relations civilo-militaires » —, lui répondait que le cadre théorique de son approche était, en soi, un problème : les officiers n’étaient pas, et n’avaient jamais été, des spectateurs innocents de l’ordre politique dans lequel ils évoluent, et la bonne question n’était pas de savoir à quoi ressemblerait l’armée de métier après le libéralisme, mais quelles étaient les obligations des officiers alors que la démocratie libérale est activement attaqué 19.
Les deux interlocuteurs réagissaient à une même réalité de fond.
Depuis début 2025, le corps des officiers supérieurs américains a été systématiquement purgé des personnalités jugées insuffisamment loyales à l’administration. Donald Trump a partiellement décapité le haut commandement en licenciant le président afro-américain du Comité des chefs d’état-major, le général CQ Brown Jr. ; la chef des gardes-côtes, l’amiral Linda Fagan ; le chef du Cyber Command, le général Timothy Haugh ; le chef de l’armée de l’air, le général David Allvin, et son adjoint le général James Slife. Le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth a prolongé ce mouvement en ordonnant le licenciement de 20 % supplémentaires de tous les généraux « quatre étoiles » dans l’ensemble des armées. L’indépendance institutionnelle du système judiciaire militaire a été remise en cause, avec le licenciement des meilleurs avocats de l’armée de terre, de la marine et de l’armée de l’air. Les déploiements nationaux ont été étendus de manière à tester les limites normatives qui séparent les fonctions militaires des fonctions de maintien de l’ordre. Et début mars 2026, à la suite des frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, des rapports ont fait état de commandants d’unités présentant cette guerre en termes explicitement eschatologiques à leurs subordonnés : non pas comme un choix politique, mais comme un événement d’ordre divin, avec plus d’une centaine de plaintes par des subordonnées contre des discours similaires tenus par leurs supérieurs dans au moins trente bases militaires de toutes les branches des forces armées 20.
Il ne s’agit pas d’épisodes isolés. Ensemble, ils décrivent une institution dont les structures d’incitation professionnelle sont délibérément réorientées par le président.
Le débat entre Mitchell et Lee est symptomatique d’une insuffisance théorique plus profonde. Les cadres dominants de la recherche sur les relations civilo-militaires aux États-Unis — la théorie de Huntington sur un corps d’officiers apolitique et le modèle principal-agent de Feaver sur le contrôle civil — ont été construits pour répondre à une question spécifique : comment les sociétés démocratiques maintiennent-elles des forces armées à la fois compétentes et subordonnées à l’autorité élue 21 ? Ils n’ont pas été élaborés pour répondre à la question que pose l’administration actuelle : que doivent faire les officiers lorsque l’autorité civile à laquelle ils sont subordonnés est elle-même à l’origine d’atteintes à la démocratie ?
Dans la littérature existante, cette question reste largement sans réponse, car les hypothèses fondamentales des modèles dominants empêchent de la théoriser de manière adéquate.
Une approche différente est pourtant possible. Il s’agit de reconnaître que les officiers militaires sont des acteurs politiques, qu’ils l’ont toujours été, et que la question de la santé démocratique ne dépend pas de leur engagement politique, mais de la forme que prend cet engagement et des conditions institutionnelles dans lesquelles il reste démocratiquement productif.
Cela a des implications qui vont bien au-delà des États-Unis.
Les alliés européens ont des raisons légitimes de réfléchir attentivement à ce que la transformation institutionnelle de l’armée américaine signifie pour les relations d’alliance et les hypothèses de planification sur lesquelles reposent leurs propres dispositifs de sécurité, mais ils devraient également tenir compte de l’arrivée au pouvoir de partis proches du mouvement MAGA dans les pays européens — ce qui soulèvera des questions difficiles pour le corps des officiers dans ces pays.
L’armée américaine est devenue une institution dont les structures d’incitation professionnelle sont délibérément réorientées par le président.
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt
Le cadre des relations civilo-militaires qui s’est consolidé aux États-Unis pendant la Guerre froide s’est organisé autour d’un problème qui était à l’origine un problème de théorie démocratique.
La logique était peu ou prou la suivante. L’État moderne a besoin d’une armée capable de vaincre ses ennemis extérieurs ; cette même armée, précisément en raison des capacités qu’elle concentre, constitue une menace potentielle pour l’autorité civile qu’elle est censée servir. La manière dont les sociétés démocratiques gèrent cette tension — en veillant à ce que leurs forces armées soient à la fois efficaces et subordonnées — est la question fondamentale à partir de laquelle tout le domaine se développe 22.
La difficulté liée à cette question du reste importante réside dans le fait que les réponses élaborées par le champ pour y répondre se sont figées, au cours des six dernières décennies, en hypothèses qui limitent aujourd’hui l’analyse plutôt que de l’éclairer — et restreignent donc les options que les officiers américains estiment à leur disposition.
La première réponse — et la plus influente — fut celle de Samuel Huntington.
Dans The Soldier and the State (1957), Huntington utilisait la théorie des professions comme principale explication du fait que certaines armées parviennent à être à la fois compétentes et politiquement subordonnées 23. Son argument reposait sur un idéal-type tridimensionnel, emprunté à la sociologie des professions : l’expertise (le monopole des connaissances nécessaires pour gérer la violence), la responsabilité (une obligation intériorisée de servir l’État, exprimée par le serment prêté par tous les militaires à la Constitution américaine) et l’esprit d’entreprise (une identité collective régie par des normes communes d’appartenance). Plus un corps d’officiers se rapprochait de cet idéal-type, plus il devenait, selon la formulation de Huntington, « immunisé contre la politique » : un « contrepoids stabilisateur dans la conduite de la politique » 24.
Les outils que ce cadre offre à l’officier pour naviguer dans les relations entre civils et militaires sont donc en fait assez minimes : expliquer, conseiller et mettre en œuvre. Rien de plus n’est requis, car l’éthique professionnelle suffit en soi à garantir la subordination.
L’attrait de cette vision n’est pas difficile à comprendre. Elle offre une solution claire à la tension fondamentale : un corps d’officiers suffisamment professionnel n’a pas besoin d’être contraint à la subordination ni tenté par l’autonomie. Il intériorise simplement la relation appropriée avec l’autorité civile comme faisant partie intégrante de ce que signifie être un professionnel.
Des générations d’officiers américains ont été formées dans cette tradition huntingtonienne, qui continue de façonner la conception normative que l’armée américaine a d’elle-même 25.
Le problème est que l’argument de Huntington est, comme Peter Feaver l’a très bien identifié, circulaire. Son raisonnement peut en effet se résumer à la logique suivante.
Pourquoi certaines armées parviennent-elles à être à la fois efficaces et subordonnées ? Parce qu’elles sont professionnelles.
Que signifie « professionnel » ? Être expert et responsable.
Et que signifie être expert et responsable ? Être efficace et subordonné 26.
Autrement dit, cet argument n’explique en rien comment un corps d’officiers devient professionnel au départ, ni ce qui se passe lorsque l’éthique professionnelle est soumise à des pressions extérieures. Plus important encore pour notre propos, il ne fournit aucune ressource analytique à l’officier dont le supérieur civil n’agit pas, en fait, de bonne foi constitutionnelle. Le cadre de Huntington a été conçu pour un type particulier de relation, dans laquelle l’État et le corps des officiers professionnels sont fondamentalement orientés vers les mêmes fins. Lorsque cette orientation s’effondre, le cadre n’offre aucune explication analytique.
Risa Brooks a montré que le cadre de Huntington génère trois paradoxes qui sapent ses propres prescriptions : l’identité apolitique qu’il impose est en soi une position politique ; la séparation des sphères qu’il exige sape plutôt qu’elle ne garantit un contrôle civil efficace ; et l’efficacité professionnelle qu’il promet est obtenue au détriment de l’efficacité stratégique, produisant ce qu’elle appelle un « trou noir stratégique » dans lequel les conseils militaires parviennent aux décideurs civils après avoir été filtrés par des incitations institutionnelles 27.
Dans le champ des études sur les relations civilo-militaires, le modèle « principal-agent » de Feaver, développé dans son ouvrage Armed Servants (2003), a été explicitement conçu pour répondre aux insuffisances théoriques de l’analyse de Huntington 28.
Abandonnant l’éthique professionnelle comme variable explicative, Feaver s’appuie sur la théorie principal-agent pour reformuler les relations entre civils et militaires comme un problème d’asymétrie d’information et de gestion des incitations. Dans ce modèle, les agents militaires travaillent — c’est-à-dire qu’ils se conforment aux instructions de leur mandant civil — lorsqu’ils sont soumis à une surveillance crédible et lorsque le coût prévu de la sanction en cas de non-conformité est suffisamment élevé. Ils se dérobent — c’est-à-dire qu’ils s’écartent des préférences civiles par des manœuvres dilatoires, des fuites, une résistance bureaucratique ou une non-conformité pure et simple — lorsque la surveillance est faible ou que les coûts de la sanction sont insuffisants 29.
Dans ce cas de figure, le contrôle civil n’est pas le produit d’une culture professionnelle, mais d’une architecture institutionnelle : c’est la mise en place de mécanismes de surveillance et de régimes de sanctions qui font du respect de la primauté du civil sur le militaire le choix rationnel pour les agents concernés.
Ce cadre permet d’expliquer des phénomènes — rivalité entre les services, fuites stratégiques, manipulation des évaluations des menaces — que la théorie de Huntington rendait invisibles. Il a également l’avantage de ne pas dépendre de l’existence préalable de ce qu’il tente d’expliquer. Ses limites sont toutefois tout aussi importantes.
On entre littéralement dans une dynamique prétorienne : non pas une armée agissant contre l’autorité civile, mais une armée agissant comme sa courroie de transmission idéologique.
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt
Le modèle de Feaver repose en effet sur l’hypothèse fondamentale selon laquelle les responsables civils agissent dans l’intérêt de la société et sont capables d’identifier correctement comment utiliser l’outil militaire pour assurer la sécurité de l’État 30. En l’absence de cette hypothèse, toute la structure normative du cadre s’effondre.
Feaver lui-même reconnaît cette tension et la résout en déclarant, dans la dernière phrase de Armed Servants, que « la république serait mieux servie par une obéissance insensée que par une dérobade éclairée » 31. Cette formulation est révélatrice. Feaver admet au fond que la primauté d’un civil infidèle à la république ne relève pas du champ d’application de la théorie : quels que soient les dommages que pourrait causer une autorité malhonnête ou transgressive, cela reste préférable à l’alternative d’une armée qui s’arroge le droit de juger quand l’autorité civile mérite d’être respectée.
Cette affirmation était défendable dans le contexte dans lequel Feaver écrivait. En tant que principe général pour la gouvernance des relations entre civils et militaires dans une démocratie fonctionnelle, la primauté accordée à l’autorité civile par rapport au jugement militaire reflète une bonne compréhension des risques que l’action politique militaire a historiquement posés. La difficulté ne vient pas du principe de cette primauté mais de son application en tant qu’hypothèse analytique plutôt qu’en tant qu’engagement normatif.
Lorsque le responsable civil récompense la loyauté idéologique plutôt que la compétence professionnelle, sélectionne des officiers qui ne donneront pas de conseils honnêtes et utilise les mécanismes de contrôle que Feaver identifie comme des instruments de contrôle civil pour imposer la conformité partisane plutôt que la responsabilité constitutionnelle, le cadre ne se contente pas de ne pas fournir d’orientation : il déforme activement la situation. Ce que Feaver appelle « travailler » devient, dans ces conditions, une description de la complicité. Ce qu’il appelle « se dérober » devient, dans certains scénarios, la seule forme disponible d’autoconservation institutionnelle 32.
Ensemble, Huntington et Feaver ont développé ce que l’on pourrait qualifier d’allergie commune à l’action politique militaire.
Pour Huntington, l’engagement politique des officiers est un symptôme d’échec professionnel : il relèverait d’une forme de contamination de l’armée par un monde civil qu’elle est censée tenir à distance. Pour Feaver, il s’agirait d’une forme d’intérêt bureaucratique qui menacerait le contrôle civil : l’agent militaire fait valoir ses propres préférences au détriment de son mandant. Aucun de ces deux cadres ne prévoit la possibilité que l’engagement politique de l’armée puisse être non seulement inévitable mais, dans certaines conditions, démocratiquement nécessaire. Aucun des deux ne peut théoriser la situation dans laquelle la menace la plus importante pour la gouvernance démocratique de la république ne provient pas d’une armée trop ambitieuse, mais d’une autorité civile qui a instrumentalisé l’armée à des fins antidémocratiques 33.
Ce qui manque donc aux travaux universitaires existants, ce n’est pas une meilleure version de Huntington ou une version plus sophistiquée de Feaver, c’est la volonté de partir d’un postulat différent que l’on pourrait construire à partir de trois constats :
Les ouvrages sur la politique militaire en Indonésie, en Russie et en Amérique latine partent depuis longtemps du principe que les militaires professionnels sont des acteurs politiques : la littérature dresse ce constat non pas comme une déviation pathologique par rapport à une norme apolitique mais comme une caractéristique structurelle inhérente aux grandes organisations riches en ressources et capables de violence au sein des systèmes politiques dans lesquels elles évoluent.
À la lecture comparative, ce qui frappe n’est pas tant que ces ouvrages parviennent à cette conclusion sur leurs cas respectifs, mais qu’ils le font sans que cela ait de conséquences pour le champ académique américain — qui a continué à traiter toute action politique des officiers comme un échec professionnel ou une menace bureaucratique 35.
Trois enseignements directement pertinents pour la situation américaine se dégagent de cette analyse comparative.
Le premier est que les armées professionnelles modernes sont des acteurs politiques, indépendamment de la façon dont elles se perçoivent elles-mêmes ou dont les chercheurs préfèrent les décrire. Un corps d’officiers conditionné à considérer tout engagement politique comme une forme de « contamination » ne dissout pas pour autant son action politique ; il la rend simplement moins visible, moins réfléchie et plus facilement instrumentalisée par des acteurs externes désireux d’agir politiquement en son nom.
La deuxième leçon est qu’il vaut mieux considérer les armées comme des acteurs pluriels que comme des monolithes institutionnels. Le corps des officiers de toute grande armée comprend de multiples factions — différenciées par armées, génération, expérience opérationnelle et orientation politique — dont les intérêts et les engagements divergents façonnent le comportement institutionnel d’une manière que les modèles unitaires ne permettent pas de saisir.
La troisième leçon est que les sphères civilo-stratégique d’un côté et militaro-opérationnelle de l’autre ne sont pas des domaines distincts séparés par une ligne claire, mais des ensembles qui se chevauchent, co-construits par l’interaction continue de multiples acteurs. Pour le dire encore plus clairement, on n’atteint pas d’objectifs stratégiques par la simple définition de lignes directrices côté civil et leur mise en œuvre par l’armée. C’est au contraire la recette pour des accusations mutuelles de trahison et d’incompétence. Les résultats stratégiques sont obtenus par 1°) la collaboration, 2°) la concurrence et 3°) les conflits entre des factions qui comprennent de multiples groupements militaires ainsi que de multiples groupements civils. C’est dans cette triple friction que se noue l’action décisive.
Ces trois modes d’interaction constituent le fondement de ce que Thomas Crosbie a appelé l’approche « politique militaire » (military politics), qui prend au sérieux l’action politique des officiers en tant qu’objet d’analyse plutôt que de la traiter comme un problème à supprimer 36.
Cette approche ne prétend pas que tout engagement politique des militaires serait intrinsèquement bénéfique. L’histoire de l’implication des militaires dans la politique contient suffisamment d’exemples d’échecs professionnels, d’abus institutionnels et d’autoritarisme pur et simple pour rendre une telle affirmation indéfendable.
Elle soutient plutôt que la question pertinente n’est pas de savoir si les officiers s’engagent politiquement — ils le font et le feront toujours — mais ce qui distingue au fond les formes plus ou moins démocratiques de cet engagement — et quelles conditions institutionnelles rendent les premières plus probables que les secondes.
Ce recadrage théorique a des conséquences analytiques immédiates pour le cas américain.
La plus importante est qu’il met en évidence une distinction que ni Huntington ni Feaver ne permettent d’établir : la distinction entre un corps d’officiers engagé politiquement de manière à soutenir les valeurs démocratiques et un corps d’officiers engagé politiquement de manière à les saper.
Les officiers américains ont intériorisé le registre politique et religieux de l’administration comme leur propre cadre professionnel.
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt
Pour Huntington, les deux cas constituent des exemples d’échecs professionnels. Pour Feaver, les deux cas constituent des exemples de dérobade.
Notre approche fondée sur une compréhension politico-militaire, en revanche, permet de reconnaître qu’un officier qui fournit des conseils francs et politiquement avisés dans le cadre des canaux institutionnels, qui résiste à l’instrumentalisation de l’armée à des fins partisanes et qui entretient des relations latérales avec des acteurs constitutionnels en dehors de la chaîne de commandement exécutive, agit de manière fondamentalement différente d’un officier qui soutient publiquement le programme politique de l’administration, impose la conformité idéologique au sein de son unité — ou présente les opérations militaires en termes d’eschatologie divine.
Le premier exerce ce que Damon Coletta et Thomas Crosbie ont décrit, en s’inspirant d’Aristote et de Machiavel, comme une sagesse pratique combinée à la virtù : la capacité d’agir efficacement et avec intégrité institutionnelle dans un environnement politique complexe 37.
Le second est complice de la destruction de l’ordre démocratique.
Selon Coletta et Crosbie, les officiers qui combinent la phronesis — entendue comme une sagesse pratique, une capacité à bien réfléchir à ce qu’il faut faire dans des situations politiquement complexes — à la virtù — la combinaison de qualités personnelles telles que l’adaptabilité, la résilience et la perspicacité politique qui permettent d’agir efficacement dans des environnements incertains — seraient les plus aptes à fournir des conseils et une résistance démocratiquement productifs. Ceux qui manquent de ces deux qualités seraient les plus facilement instrumentalisés par un pouvoir civil à la dérive.
La taxonomie hirschmanienne dite de l’« EVLN » qui analyse les options de sortie (exits), de voix, de loyauté et de négligence dont disposent les acteurs au sein d’organisations complexes offre un vocabulaire utile pour réfléchir à ce qui arrive à chacune de ces options dans des conditions de violation par le mandant de son engagement démocratique 38.
Dans des conditions normales, l’option de sortie (la démission) fonctionne comme un signal de dissidence fondée sur des principes ; la voix (conseiller, défendre, insister, dialoguer) fonctionne comme le principal mécanisme par lequel le jugement professionnel est transmis aux décideurs civils ; la loyauté (mettre en œuvre, travailler, rester neutre) soutient la relation institutionnelle ; et la négligence (ralentissement, conformité minimale) offre une forme de résistance passive lorsque les autres options sont épuisées.
Le problème, c’est qu’en cas de violation fondamentale de l’engagement démocratique, chacune de ces options est systématiquement déformée : la sortie élimine de l’institution précisément les officiers les plus attachés aux normes constitutionnelles, tandis que ceux qui sont prêts à rester bénéficient des opportunités de promotion qui en résultent ; la culture professionnelle de l’institution est dégradée par le mécanisme même qui est censé la préserver. La voix est soit supprimée lorsque les officiers qui donnent des conseils honnêtes sont relevés de leurs fonctions, soit capturée lorsque les canaux de conseil professionnels sont remplacés par une loyauté performative. La loyauté, dépouillée du cadre constitutionnel qui lui donnait son contenu démocratique, devient indiscernable de la complicité. Et la négligence — l’option que Feaver identifie comme la forme paradigmatique de mauvaise conduite militaire — devient, paradoxalement, le seul instrument disponible d’autoconservation institutionnelle pour les officiers qui ne peuvent pas démissionner, ne peuvent pas s’exprimer et ne se contentent pas de se conformer.
Les officiers européens pourraient devoir envisager de trouver un point d’équilibre entre leur loyauté envers la chaîne de commandement et leur loyauté envers la protection de l’ordre démocratique.
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt
Cette inversion des catégories EVLN sous la rubrique de « violation de la primauté » décrit la situation dans laquelle se trouve actuellement une partie importante du corps des officiers américains, compte tenu de la « russification » en cours de l’armée américaine 39. Les rapports des commandants d’unité qui présentent la campagne en Iran en termes eschatologiques, les promotions conditionnées par l’alignement idéologique démontré, les officiers supérieurs démis de leurs fonctions sont les symptômes d’une institution dans laquelle les mécanismes normaux de transmission du jugement professionnel à l’autorité civile ont été démantelés et dans laquelle les officiers les plus susceptibles d’exercer ces mécanismes sont fortement incités à quitter l’armée ou à se conformer.
Si ce processus suit sa logique jusqu’au bout, il ne restera pas une armée apolitique au sens où l’entend Huntington, mais quelque chose de plus inquiétant : une armée rendue politiquement passive vis-à-vis de l’exécutif mais politiquement active vis-à-vis de tout ce contre quoi l’exécutif souhaite la mobiliser.
En bref, une garde prétorienne.
L’opération Epic Fury, lancée le 28 février 2026, offre une illustration préliminaire mais déjà instructive de ce à quoi peuvent ressembler les relations entre les civils et les militaires lorsque l’érosion des normes analysée ci-dessus commence à produire des conséquences stratégiques observables.
Au premières heures de l’opération, la personne qui se tenait à la tribune du Pentagone pour informer la presse était le général Dan Caine : rappelé de sa retraite, il est le premier chefs d’état-major interarmées à n’avoir jamais détenu le grade de quatre étoiles avant sa nomination, faite après que Trump eut remplacé son prédécesseur à la suite des critiques conservatrices sur les opinions de ce dernier en matière de diversité.
Dans les semaines qui ont précédé les frappes, Caine aurait exprimé ouvertement, lors de réunions internes, ses inquiétudes quant aux risques d’une campagne prolongée contre l’Iran — pénurie de munitions essentielles, absence de soutien des alliés, danger d’enlisement — et aurait remis en mains propres au secrétaire à la Guerre une note exposant ses désaccords avec la nouvelle stratégie de défense nationale.
Pourtant, des sources l’ont décrit comme « ménageant ses coups » lorsqu’il s’adressait directement à Trump, donnant au président une version atténuée des préoccupations qu’il avait exprimées à ses collègues militaires 40. C’est à cela que ressemble la catégorie de la « voix » lorsque l’espace institutionnel pour des conseils francs a été réduit au point qu’un officier supérieur calibre son honnêteté en fonction de ce que son autorité civile suprême tolérera.
La campagne contre l’Iran révèle également que cette violation des principes s’est propagée vers le bas, jusque dans la chaîne de commandement opérationnelle et tactique.
Les rapports des commandants d’unité qui présentent les frappes en termes eschatologiques dans plus de trente installations militaires ne sont pas des anomalies pouvant s’expliquer par des échecs professionnels individuels : ils sont le résultat de la disparition de la frontière entre la communication militaire professionnelle et la mobilisation politique, qui n’est plus maintenue de manière fiable par les membres de la chaîne de commandement.
Ces officiers ont intériorisé le registre politique et religieux de l’administration comme leur propre cadre professionnel. Ils ne se dérobent pas de manière significative, mais étendent activement le projet du principal aux espaces institutionnels qu’ils commandent 41.
On entre littéralement dans une dynamique prétorienne : non pas une armée agissant contre l’autorité civile, mais une armée agissant comme sa courroie de transmission idéologique.
Bien sûr, la transformation complète des forces armées américaines en un instrument du mouvement MAGA est loin d’être achevée — et l’impopularité actuelle de Donald Trump pourrait conduire à une alternance démocratique.
Comme souvent aujourd’hui, ne rien faire, c’est faire le choix de l’Europe de Trump.
Thomas Crosbie et Olivier Schmitt
Mais il s’agit néanmoins d’un avertissement pour les forces armées européennes, et ce pour plusieurs raisons.
Premièrement, l’architecture de sécurité de l’Alliance atlantique reposait sur une hypothèse si profondément ancrée qu’il était rarement nécessaire de la formuler : la fiabilité de l’armée américaine en tant que partenaire institutionnel découlait de normes professionnelles et de la continuité institutionnelle plutôt que de l’alignement politique avec l’administration en place. Les engagements pris dans le cadre du traité seraient honorés parce que l’institution qui les honorerait était constitutionnellement orientée vers l’État plutôt que vers l’exécutif.
La transformation en cours des relations entre les civils et les militaires aux États-Unis met cette hypothèse sous pression d’une manière qui est structurellement différente des précédents cas de tensions au sein de l’Alliance. Les désaccords sur le partage des charges, les priorités stratégiques ou l’usage de la force sont des différends entre des partenaires qui partagent un engagement normatif sous-jacent tel qu’il est inscrit dans l’article 2 du traité de l’OTAN : « Les Parties contribueront au développement de relations internationales pacifiques et amicales en renforçant leurs institutions libres, en favorisant une meilleure compréhension des principes sur lesquels ces institutions sont fondées et en promouvant les conditions de stabilité et de bien-être. » La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si cet engagement normatif démocratique peut continuer à être assumé.
Dans leur planification et leurs évaluations du renseignement, les institutions européennes de défense ont des raisons de se demander si les conseils militaires américains qu’elles reçoivent reflètent un jugement professionnel ou une conformité politique à l’agenda MAGA : non pas comme une accusation, mais comme une question structurelle que la situation rend inévitable.
Cela est d’autant plus pertinent que de nombreux rapports indiquent que le mouvement MAGA tente de favoriser les partis idéologiquement alignés en Europe : le Rassemblement National en France, l’AfD en Allemagne, Reform au Royaume-Uni, etc. Ces partis ont des programmes explicitement antidémocratiques : l’AfD joue de manière explicite avec l’héritage nazi et le projet du Rassemblement National, malgré son exercice de dédiabolisation, repose en fin de compte sur une rupture fondamentale explicitement reconnue avec l’ordre constitutionnel démocratique actuel de la France 42.
Dans les années à venir, il existe des scénarios réalistes dans lesquels les officiers européens pourraient devoir envisager de trouver un point d’équilibre entre leur loyauté envers la chaîne de commandement et leur loyauté envers la protection de l’ordre démocratique.
S’il y a une leçon à tirer du cas américain, c’est que le mythe du « professionnalisme militaire » et de l’obéissance technique à la primauté du politique ne fournira pas les ressources intellectuelles et morales nécessaires pour faire face à de tels choix.
Il reste à voir comment les nations peuvent mieux préparer leurs officiers à affronter les réalités politiques déplaisantes qu’ils préféreraient ignorer. Mais choisir de ne rien faire et d’ignorer le problème serait aussi un choix. En l’occurrence, un choix malheureux : comme souvent aujourd’hui, ne rien faire, c’est faire le choix de l’Europe de Trump.
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