20.09.2026 à 15:23
L'Autre Quotidien

La nature même du collage — hétérogène, fragmentée, métamorphosée, perturbée, cyborg, fantastique — en a depuis longtemps fait une stratégie féministe dans la vie comme dans l’art. Le rituel de Justine Kurland est réparateur et empreint d’amour : chaque œuvre est une réappropriation de l’histoire ; un démembrement du patriarcat ; une inversion des rapports de genre dans les termes habituels de la possession ; et une modeste tentative de compenser une vie marquée par les inégalités de revenus. Bien que d’un style nettement différent, les visions féminines rebelles représentées dans ces compositions s’inscrivent dans la continuité de celles dépeintes dans les précédents projets photographiques de Kurland, Girl Pictures (1997–2002) et Mama Babies (2004–2007). Chaque œuvre de SCUMB lance un appel électrisant à la liberté — la liberté de créer, de détruire, d’imaginer et de remodeler notre univers visuel et social. Comprend des essais de Marina Chao, Renee Gladman, Catherine Lord et Ariana Reines.
Que faire des histoires marquées et entachées par des systèmes d’oppression ? Alors qu’un mouvement en faveur du retrait des monuments publics, qui ont longtemps servi d’emblèmes de la suprématie blanche et masculine, prend de l’ampleur, la question de savoir comment aborder et apprécier ce que les anciens manuels scolaires appelaient autrefois les « monuments de l’histoire de l’art » se révèle plus problématique. Au sein des musées, la recontextualisation semble prévaloir sur le retrait, mais il n’est pas tout à fait certain que de nouvelles juxtapositions suffisent à faire émerger de nouvelles valeurs à partir d’un canon qui repose fondamentalement sur l’objectivation et la marginalisation des femmes et des personnes de couleur. Les artistes qui rejettent ces valeurs peuvent-ils s’affranchir de ces traditions sans puiser dans les institutions, les innovations et l’iconographie du passé qui, dans une certaine mesure, constituent des conventions indispensables ancrant l’identité même d’un objet en tant qu’œuvre d’art ?
Cette question traverse les 65 photocollages de l’exposition SCUMB Manifesto de Justine Kurland. S’inspirant du pamphlet féministe de Valerie Solanas de 1967 annonçant « la société pour le découpage des hommes » (SCUM), le projet de Kurland ajoute un B muet pour indiquer que, ici, ce sont les livres des hommes qui sont découpés. Les collages de Kurland peuvent être considérés comme une évocation de l’utopie féministe imaginée par Solanas, dans laquelle l’élimination des hommes serait le signe avant-coureur d’une société plus pacifique, créative et empathique. L’univers désordonné et souvent humoristique représenté dans ces œuvres rend compte à la fois de la folie émancipatrice et de la virulence violente de la vision radicale de Solanas, qui l’a notoirement conduite à tirer sur Andy Warhol en 1968.
Dans le sillage du mouvement #MeToo, à une époque où la bassesse des hommes ne peut plus être niée, les collages de Kurland apparaissent à la fois comme des réquisitoires et des tentatives de sauvetage. Disposés en amas sauvages et évocateurs, ces fragments d’une maîtrise artistique passée deviennent, lorsqu’ils sont disposés sur les planches écorcées de leurs anciens contenants, une sorte de fouille archéologique ou, comme dans le cas de *Passing Through Eden* (2020, tiré du livre de Tod Papageorge), un tas d’ordures de l’histoire qui menace de s’effondrer. Ce sentiment d’un passé en ruines est peut-être le plus vivement illustré dans les quatre conglomérats grotesques assemblés à partir de *The American Monument* de Friedlander. Comme dans tant de collages de Kurland, un nouveau monde animé, anarchique, voire parfois grossier et fantaisiste, naît brutalement d’un passé qui se révèle tout aussi obscène et vicieux — et, ce qui est peut-être le plus crucial, d’une instabilité précaire. Et tout cela est devenu bien sûr un livre édité par MACK, qu’on vous recommande bien sûr.
Vittorio de Flicka , le 21/09/2026
Justine Kurland - SCUMB Manifesto - Mack
20.09.2026 à 14:03
L'Autre Quotidien

Hank Willis Thomas - Everything we see hides another thing (Marquina), 2025, Nero Marquina Marble, 45 x 32 x 25 cm. Photo: Duccio Benvenuti - Art Store. Courtesy of the artist & GALLERIA CONTINUA
GALLERIA CONTINUA / Paris Matignon a le plaisir de présenter Afterimage, une exposition de Hank Willis Thomas qui inaugure la collaboration de la galerie avec l’artiste américain, et marque son retour à Paris après près de vingt ans d’absence.
L’exposition se déploie simultanément dans les espaces de Galleria Continua à Paris, San Gimignano et Rome, offrant un aperçu pluriel de sa pratique. La présentation parisienne se concentre plus particulièrement sur ses sculptures récentes et ses œuvres rétro-réfléchissantes, présentées à Paris pour la première fois.
Hank Willis Thomas -After Flags I (green) 2022, Mixed media including US flags and decommissioned prison uniforms,
« Tout mon travail porte sur le cadrage et le contexte, et sur la manière dont, selon l’endroit où l’on se trouve, notre perspective de la vérité et de la réalité s’en trouve façonnée, et c’est cela qui compte. »
L’image, et sa lecture, se trouvent ainsi dédoublées : sous un angle apparaissent des compositions vives et saturées, sous un autre surgissent des photographies d’archives fragmentées. À mesure que ces strates se déplacent et se superposent, elles mobilisent à la fois la perception et le sens, produisant de nouvelles configurations d’images qui demeurent cachées à la vue de tous.
Pour ces œuvres rétro-réfléchissantes récentes, présentées à Paris pour la première fois,Thomas puise dans des références majeures de l’histoire de l’art, parmi lesquelles Seydou Keïta, le Surréalisme et Henri Matisse. Dans Woman in the Red Dress (After Keïta), il met en dialogue la photographie emblématique de 1957 prise à Bamako par Seydou Keïta connue sous le nom de « L’Odalisque », avec. une constellation d’images d’archives. Le travail de portraitiste de Keïta a joué un rôle déterminant dans l’affirmation de l’identité et de l’individualité africaine par la représentation photographique, au moment de l’indépendance du Mali. En mettant cette image en dialogue avec des photographies d’archives de mouvements de protestation historiques, Thomas suggère que l’affirmation identitaire n’est pas une construction unique et figée, mais un processus collectif façonné par de multiples images et récits.
Max Weber, le 21/09/2026
Hank Willis Thomas - Afterimage -> 28/11/2026
GALLERIA CONTINUA / Paris Matignon 108 ,rue du Faubourg Saint-Honoré, 75008 Paris
Hank Willis Tomas - Branded Head 2003, Lambda photograph
20.09.2026 à 13:41
L'Autre Quotidien

Chisme
Il en résulte une série captivante qui défie les notions d’identité culturelle, de genre, de sexualité et même de « queerness » en soi. Réalisée en noir et blanc, « Birds of Mexico City » se concentre sur les textures des murs fissurés et de la peinture écaillée qui tapissent cet espace patiné par les intempéries, ainsi que sur les détails des vêtements des sujets. Des volants, des plis de dentelle, une touffe de feuillage séché et des masques bordés de franges accentuent et masquent à la fois les corps des personnages, tout en présentant une esthétique exubérante faite de contrastes.
Niñez
Dans « Fuerza », par exemple, une silhouette musclée aux traits nets prend la pose, vêtue de cuissardes à imprimé léopard et de talons hauts, une juxtaposition que l’on retrouve dans « Niñez », où une jeune femme transgenre à l’allure pudique dévoile une tenue de foot sous une robe corsetée. « Chisme » met quant à lui en scène un personnage assis arborant à la fois une couronne de fleurs et un masque de luchador.
Fuerza
Alors que les grandes entreprises s’approprient la Pride et tentent d’associer les teintes arc-en-ciel à la culture queer, la décision de Henket de dépouiller ses images de toute couleur oblige le spectateur à aller au-delà d’une lecture superficielle de ce que signifie l’expression de son identité. Ces portraits sont à la fois universels et locaux : ils intègrent des matériaux inhabituels comme des brindilles et des cadres dorés, tout en étant profondément ancrés dans leur contexte régional grâce à des accessoires tels que les masques de luchador. ( le catch mexicain)
Otokani
Avec sa composition et son message saisissants, « Birds of Mexico City » offre un aperçu d’une communauté florissante qui redéfinit la culture queer et le sentiment d’appartenance. La collection, ajoute Henket, « évoque la liberté, l’identité et la résilience, révélées à travers la beauté discrète que j’ai découverte à Mexico ».
L’intégralité de la série a été publiée ce printemps dans une monographie chez Damiani, et vous pouvez la commander sur Bookshop. D’ici là, découvrez d’autres travaux de Henket sur Instagram.
Grace Ebert pour Colossal, traduit par la rédaction le 21/09/2026
Pieter Henket - Birds of Mexico city- Damiani
Pieter-Henket-Birds-of-Mexico city Damiani