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24.03.2026 à 13:14

Résister, c'est déjà gagner : La logique iranienne !

Mohamed Lotfi

Le régime iranien repose sur une conception du monde profondément différente de celle qui domine en Occident. Cette différence ne tient pas seulement à la politique, mais à une vision du sens de l'histoire, du sacrifice et de la justice, largement influencée par l'héritage du chiisme.

Dans cette tradition, marquée par la mémoire du martyre de Hussein ibn Ali lors de la bataille de Karbala en 680, la souffrance n'est pas perçue comme un échec, mais comme une preuve de fidélité à une cause juste. Cette lecture du monde ne conduit pas à un rejet de la vie, mais à une redéfinition de la notion de succès. Résister, tenir, ne pas céder face à un adversaire peut constituer, en soi, une forme de victoire. Particulièrement pour le régime des mollahs.

Dans ce cadre, les pertes humaines, les sanctions économiques ou les frappes ciblées, y compris celles menées par Israël ou les États-Unis, ne produisent pas nécessairement l'effet attendu. Elles peuvent même renforcer le récit du régime, qui se perçoit comme assiégé, mais debout. La disparition de figures importantes du pouvoir, loin d'affaiblir automatiquement le système, est intégrée dans une logique de sacrifice et de continuité.

Il convient toutefois d'ajouter un élément central dans la perception iranienne et dans une partie de l'opinion internationale. L'Iran n'a jamais engagé d'attaque directe contre Israël ou les États-Unis, tout en reconnaissant son soutien à des acteurs comme le Hezbollah ou le Hamas. Ce soutien est présenté par Téhéran comme une aide à des populations considérées comme vulnérables. Cette lecture est fortement contestée par de nombreux États occidentaux qui voient dans ce soutien une forme d'appui au terrorisme, alors que, pour l'Iran des mollahs, tout mouvement de libération mérite un appui. C'est évidemment aussi sa façon de consolider ses appuis dans la région.

Dans le même esprit, la question nucléaire alimente une perception de double standard. L'Occident exprime une inquiétude constante face au programme nucléaire iranien, tandis que la possession de l'arme nucléaire par Israël reste en dehors de tout cadre officiel de contrôle international. Cette asymétrie nourrit, dans le discours iranien, l'idée d'une injustice structurelle dans l'ordre mondial. L'injustice peut être perçue comme encore plus grande, à juste titre, si l'on considère que la vraie menace provient plutôt de pays surmilitarisés et sur nucléarisés, qui n'hésitent pas, au mépris de tout droit international, à attaquer un pays qui s'est montré ouvert à des négociations. On est en droit de se demander qui est une menace pour qui ? La seule véritable menace contre Israël, ça ne serait pas Israël ? Sa conception de la victoire risque de conduire ce pays à sa perte.

Cela étant dit, la résilience du régime iranien repose aussi sur des réalités politiques solides. L'appareil sécuritaire, notamment les Gardiens de la Révolution, constitue un véritable pilier du pouvoir, agissant comme un État dans l'État. À cela s'ajoute un nationalisme profond, enraciné dans une histoire plurimillénaire, ainsi qu'une mémoire collective marquée par les ingérences étrangères.

L'histoire contemporaine de l'Iran illustre cette tension. Le renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh en 1953, avec l'implication de puissances occidentales, reste un traumatisme fondateur. Plus tard, la révolution qui a conduit à l'arrivée de Ruhollah Khomeini s'inscrivait initialement dans une dynamique large et hétérogène d'opposition au Shah. Elle a progressivement évolué vers une révolution islamique structurée, portée par une vision politique et religieuse.

Le rôle des puissances étrangères, dont la France, dans l'installation de Ruhollah Khomeini au pouvoir, après la chute du Shah, n'est pas négligeable. Son retour en Iran, en janvier 1979, à bord d'un avion d'Air France, est un symbole marquant de cette séquence historique. Dans le contexte de la guerre froide, certains courants islamistes ont été utilisés comme des contrepoids possibles à l'influence communiste. Cependant, loin de répondre aux attentes extérieures, le nouveau régime en Iran a rapidement affirmé son autonomie. Il a su consolider son pouvoir et transformer la mobilisation initialement diverse en un système politique durable, structuré autour d'institutions révolutionnaires religieuses puissantes et d'un discours de rupture affirmé avec l'Occident.

Aujourd'hui, la situation dépasse largement le cadre iranien. En Occident, les opinions publiques expriment une lassitude croissante face aux conflits au Moyen-Orient. Cette fatigue n'est pas nécessairement liée à une sympathie envers le régime iranien, mais plutôt aux conséquences économiques directes des tensions, notamment après la fermeture par l'Iran du détroit d'Ormuz. La hausse des prix et l'instabilité renforcent cette réalité. Dans ce contexte, l'Iran peut apparaître comme capable d'imposer un coût significatif à ses adversaires, ce qui alimente son sentiment de victoire morale, indépendamment du bilan matériel.

Ces tensions s'inscrivent donc dans un cadre géopolitique plus large, marqué par la montée en puissance de la Chine. Les actions menées contre l'Iran sont considérées par plusieurs observateurs, dont des opposants au régime des mollahs, comme une forme de reconquête coloniale. Une manière de contenir et d'affaiblir une puissance émergente. C'est la deuxième attaque israélo-américaine en une seule année. Pour l'instant, l'effet est paradoxal. En mobilisant leurs ressources dans des conflits régionaux complexes, les puissances occidentales créent un espace stratégique dont la Chine peut tirer profit, sans s'exposer directement. Si l'on devait désigner un gagnant indirect de cette guerre, la Chine apparaît en position très favorable. Sa capacité à tirer profit d'un conflit qu'elle n'a ni initié ni assumé militairement rappelle, ironiquement et dans une certaine mesure, que lors de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis, d'abord en retrait, ont su convertir leur engagement en avantage stratégique durable. Aujourd'hui, la Chine adopte une posture plus prudente, moins visible, mais potentiellement tout aussi efficace sur le long terme.

Ainsi, la situation actuelle révèle un décalage profond entre deux manières de penser la victoire. D'un côté, une approche occidentale encore largement fondée sur des résultats visibles, militaires ou économiques. De l'autre, une logique iranienne dans laquelle la capacité à durer, à résister et à transformer les pertes en légitimité constitue déjà une forme de succès.

Si l'Iran se considère comme gagnant selon sa propre définition de la victoire, des interrogations essentielles demeurent. Elles restent ouvertes, sans réponses claires à ce stade, mais elles s'imposent avec force.

Quelle leçon le régime tirera-t-il de cette épreuve qu'il présentera au monde comme une victoire ? Ce succès revendiqué conduira-t-il à une évolution interne ? Peut-on envisager un assouplissement du régime au bénéfice de la population ? Des milliers de prisonniers politiques seront-ils libérés ? Certaines lois obscurantistes, comme l'obligation faite aux femmes de porter le voile, seront-elles abolies ? Ou faut-il, au contraire, s'attendre à un durcissement du pouvoir, à un système encore plus fermé et plus rigide ?

En parallèle, d'autres incertitudes majeures concernent l'équilibre régional :

Comment Israël sortira-t-il des ripostes iraniennes plus solides que prévu ? Autant pour les États-Unis que pour Israël, l'attaque contre l'Iran aura-t-elle un effet de boomerang ? Quelles leçons les pays du Golfe tireront-ils de la capacité de défense iranienne ? Leurs relations avec leur principal allié, les États-Unis, en seront-elles durablement affectées ? Pour combien de temps encore ces pays vont-ils accueillir des bases militaires américaines ?

Au fond, une question domine toutes les autres :

Au-delà de l'interprétation iranienne de l'issue de la guerre, de quelle façon cette intervention israélo-américaine est-elle en train de redessiner, en profondeur, le jeu des alliances au Moyen-Orient et peut-être même dans le monde ?

En attendant d'y voir plus clair, les pertes humaines innocentes ne sont jamais les signes d'une victoire, ni pour l'attaquant ni pour celui qui s'en défend. De ces pertes-là, un fait me paraît évident. Nous ne sommes pas étrangers à la violence et à la folie qui s'emparent du monde.

Des êtres tués sous les explosions là-bas, ils ont des proches ici. Des bombes explosent là-bas, une bonne partie est fabriquée ici.

Mohamed Lotfi 19 mars 2026

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24.03.2026 à 13:14

Le détroit d'Ormuz peut-il être fermé ?

Olivier Da Lage

Actualisation le 16 mars 2026 : le détroit d'Ormuz est partiellement bloqué par l'Iran dans le cadre de la guerre que lui mène Israël et les États-Unis.

Tiré de Orient XXI Photo : Carte simple montrant des bateaux dans des vagues près de l'Iran, Émirats Arabes Unis et Oman. © Hélène Aldeguer, 2025.

Depuis les bombardements israéliens et américains sur l'Iran en juin 2025, les dirigeants de Téhéran évoquent la menace d'une fermeture du détroit d'Ormuz.

Ce bras de mer est le débouché du golfe arabo-persique sur l'océan indien et la voie de passage obligée pour les navires se rendant dans le Golfe ou le quittant, et notamment les pétroliers et les méthaniers. La crédibilité de cette menace tient en grande partie à la largeur réduite du détroit (29 milles marins, soit 54 kilomètres) ainsi qu'à sa faible profondeur, de l'ordre de 60 mètres, mais qui peut tomber à 25 mètres du côté iranien du détroit, c'est-à-dire au nord. La profondeur moyenne de 60 mètres permet le passage de superpétroliers dont le tirant d'eau est de l'ordre de 25 mètres. C'est ce qui explique que les voies de navigation se situent plus au sud, du côté proche des rives de la péninsule de Musandam qui appartient au sultanat d'Oman. Elles se trouvent donc pour l'essentiel dans les eaux territoriales omanaises. Les navires entrant dans le Golfe empruntent la voie du nord et ceux qui en sortent celle du sud.

Près de cent pétroliers par jour

Il s'agit de deux rails de navigation, de deux milles nautiques chacun (3,7 kilomètres), eux-mêmes séparés par une zone tampon large de deux milles. Autrement dit, les voies de circulation se limitent à six milles, soit seulement un peu plus de 11 kilomètres sur les 54 que compte le détroit proprement dit.

Le trafic maritime y est intense : chaque jour, ce sont près de cent pétroliers qui transitent par le détroit, avec leur cargaison, au départ du Golfe. Celle-ci représente un peu plus de 20 millions de barils, soit 20 % de la consommation mondiale d'hydrocarbures et près de 30 % des échanges maritimes de gaz et de pétrole. Cette proportion est élevée, mais elle est en chute sensible depuis la fin des années 1970, lorsque l'on estimait à 60 % la part du trafic maritime des hydrocarbures passant par le détroit d'Ormuz. Cette réduction tient à plusieurs facteurs : d'une part, la découverte de nouveaux gisements ailleurs sur la planète, mais aussi par les infrastructures de contournement lancées voici une quarantaine d'années, lorsque la guerre Irak-Iran (1980-1988) menaçait les exportations de brut en provenance du Golfe. C'est ainsi que les Émirats arabes unis ont déployé un oléoduc court-circuitant le détroit d'Ormuz pour aboutir au port de Foujeirah, l'un des sept émirats de la Fédération, et le seul dont la façade maritime donne sur l'Océan indien. L'Arabie saoudite, de son côté, a posé un oléoduc reliant ses champs pétrolifères de la province orientale, sur le Golfe, au port saoudien de Yanbu, sur la mer Rouge.

Les pays les plus vulnérables, l'Inde et la Chine

Le caractère stratégique du détroit d'Ormuz — et sa vulnérabilité — sont apparus au lendemain de la guerre israélo-arabe d'octobre 1973, à la suite de l'embargo pétrolier décrété par les pays arabes producteurs de pétrole contre plusieurs pays occidentaux, à qui les premiers reprochaient leur soutien à Israël. Plus tard, en 1984, durant la guerre Irak-Iran, l'aviation irakienne a bombardé le terminal pétrolier de Kharg ainsi que des tankers chargés de pétrole iranien. En représailles, l'Iran a posé des mines dérivantes et fixes dans le sud du Golfe et — déjà ! — menacé de fermer le détroit d'Ormuz. C'est ce que l'on a surnommé la « guerre des pétroliers », qui a duré de 1984 à 1988.

À l'époque, comme on l'a vu, l'économie mondiale était bien davantage dépendante de ce passage, souvent qualifié de « veine jugulaire », que ce n'est le cas aujourd'hui. Les États-Unis, désormais exportateurs d'hydrocarbures grâce notamment à leur pétrole de schiste, sont très peu dépendants du gaz et du pétrole du Golfe. L'Europe l'est davantage, même si elle a sensiblement diversifié ses sources d'approvisionnement depuis les années 1970-1980. Ce sont surtout l'Inde, et davantage encore la Chine, qui hébergent à elles deux plus du tiers de la population mondiale, pour qui les hydrocarbures en provenance du détroit d'Ormuz représentent un besoin vital. Une fermeture, même partielle, déséquilibrerait le marché et provoquerait une forte hausse des cours mondiaux, hausse qui se cumulerait avec celle des primes d'assurance pour les armateurs affrétant des pétroliers naviguant dans cette zone. Les conséquences se feraient donc sentir même dans les pays qui importent peu ou pas d'hydrocarbures du Golfe.

Une arme de dernier recours

Il reste cependant à apprécier la faisabilité d'une fermeture du détroit par l'Iran. C'est difficile, mais pas impossible, du moins pour une durée limitée, avant l'intervention des forces étrangères venues rétablir « la liberté de navigation ». Outre les mines flottantes ou fixes qu'ils pourraient larguer dans le sud du Golfe, les Iraniens pourraient aussi couler des pétroliers traversant le détroit, bloquant le passage pour les suivants. Ils peuvent également décider d'y saborder leur propre flotte.

Se pose dès lors la question de l'intérêt pour Téhéran de le faire. Cela reviendrait en effet à asphyxier leur économie et à commettre un acte hostile à l'encontre de deux pays qui lui sont proches : l'Inde et la Chine. Toutefois, les Iraniens ont toujours affirmé qu'il s'agirait d'une mesure de dernier recours, l'équivalent désespéré de l'emploi d'une bombe atomique dont ils ne disposent pas. Deux cas de figure pourraient permettre d'envisager ce qui relèverait d'une action suicide à l'échelle d'un pays tout entier : une attaque massive contre le territoire iranien ou le risque imminent d'une chute du régime.

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24.03.2026 à 13:13

La guerre d'Iran : Kharg, Ormuz et les limites de la puissance américaine

Siyavash Shahabi

Les États-Unis ont attaqué Kharg, mais ils n'ont pas touché le terminal d'exportation de pétrole iranien qui s'y trouve. Cette contradiction apparente explique peut-être mieux la nature de cette guerre que n'importe quelle déclaration officielle. Kharg n'est pas seulement une île. C'est un lieu où la force militaire, le budget de l'État iranien, les routes des pétroliers et les nerfs du marché énergétique mondial se rejoignent tous en un seul petit point.

Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières 17 mars 2026

Lorsque Washington frappe les installations militaires de l'île tout en laissant intacte l'infrastructure pétrolière, il admet en substance que même la plus grande puissance militaire du monde ne peut pas contrôler totalement tout ce qu'elle attaque. Parfois, la cible elle-même est si profondément intégrée à la structure de l'économie mondiale que sa destruction ne ferait pas seulement du tort à l'ennemi, mais déclencherait également une série de crises qui toucheraient tout le monde.

C'est précisément là que réside l'importance de Kharg. Reuters a rapporté qu'environ 90% des exportations pétrolières iraniennes transitent par cette île, qu'elle dispose d'une capacité de stockage d'environ 30 millions de barils et que des dommages importants causés à ses terminaux pourraient réduire l'offre mondiale d'environ 2 millions de barils par jour. Même après le début de la guerre, l'Iran continuait d'exporter entre 1,1 et 1,5 million de barils par jour depuis Kharg, principalement vers la Chine.

Cela signifie que Kharg n'est pas seulement une installation. C'est l'artère principale qui transforme le pétrole souterrain en liquidités, en recettes publiques, en importations et en survie financière du gouvernement. Les États-Unis le savent, l'Iran le sait, et le marché le comprend mieux que quiconque. C'est pourquoi une attaque contre Kharg, si elle touche le cœur de son système pétrolier, n'est plus seulement une opération tactique. Elle devient une frappe contre un nœud systémique.

Mais Kharg ne peut être compris indépendamment d'Ormuz. La question n'est pas seulement de savoir combien de pétrole l'Iran exporte. La question est que cette guerre se déroule dans un endroit par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial. Reuters et l'Agence internationale de l'énergie ont décrit cette crise comme la plus grande perturbation de l'approvisionnement de l'histoire moderne.

Le Brent est repassé au-dessus des 100 dollars, des réserves d'urgence ont été mobilisées à une échelle sans précédent, et même cette intervention massive ne fait encore que jouer le rôle d'un analgésique. Une fois que le champ de bataille atteint un véritable point d'étranglement de l'économie mondiale, on ne peut plus avancer avec la simple logique consistant à « bombarder pour en finir ». La guerre cesse d'être un simple conflit militaire et se transforme en une machine à produire des crises sur le marché mondial.

C'est pourquoi le fait de ne pas avoir frappé le terminal pétrolier de Kharg n'est pas un signe de faiblesse totale de la part des États-Unis, mais ce n'est pas non plus le signe d'une liberté d'action illimitée. Washington peut frapper, mais il ne peut pas être certain que les conséquences s'arrêteront là. L'Iran a également clairement averti que des attaques contre ses infrastructures énergétiques pourraient être suivies de représailles contre les infrastructures des pays alliés des États-Unis, et la frappe de drone sur Fujaïrah a rappelé que cette menace n'était pas que des paroles en l'air.

Dans ce contexte, la décision américaine de frapper des cibles militaires tout en évitant la destruction du réseau pétrolier ressemble moins à une retenue morale qu'à l'aveu d'un frein structurel. Ce frein n'est pas l'amour de Washington pour la paix. C'est la crainte d'un choc énergétique, de perturbations dans les assurances et le transport maritime, et de flambées des prix qui frapperaient l'empire lui-même.

Cette guerre n'a pas seulement ébranlé le marché du pétrole brut. Reuters a rapporté que la crise actuelle a frappé les produits raffinés encore plus durement que le brut lui-même. Les prix du diesel à Singapour ont bondi de 57% et ceux du kérosène de 114%. La Chine a immédiatement cessé ses exportations de carburant, et les pays qui dépendent des importations de carburant se sont orientés vers le rationnement, la réduction de l'activité des raffineries et la constitution de stocks d'urgence. C'est là que la question énergétique dépasse le cadre du pétrole brut et touche directement la vie quotidienne, les transports, l'agriculture, l'exploitation minière, l'industrie et les moyens de subsistance de millions de personnes. Lorsque le détroit d'Ormuz est secoué, ce n'est pas seulement le cours du Brent qui grimpe. Les chaînes de distribution de carburant, le prix des marchandises et les perspectives globales de croissance économique sont également ébranlés. Le capitalisme mondial a l'air très moderne, mais il continue de respirer à travers quelques vieux goulets d'étranglement.

Dans le même temps, la Russie n'est ni la sauveuse du marché ni une simple spectatrice en marge des événements. Elle tire un double avantage de cette crise. D'une part, les États-Unis ont accordé une dérogation de 30 jours pour certaines cargaisons de pétrole et de carburant russes déjà en mer, afin d'apaiser le choc sur les marchés. D'autre part, Poutine a déclaré ouvertement qu'une crise énergétique était survenue et que la Russie était prête à collaborer à nouveau avec l'Europe.

Cela signifie que le même pétrole qui, hier encore, était qualifié d'« illégitime » et « sanctionné » commence soudainement à apparaître comme un pétrole « nécessaire » en cette période de crise. Bien sûr, la Russie ne remplace pas Kharg. En 2025, la Russie a elle-même exporté environ 238 millions de tonnes de pétrole, dont 80% vers la Chine et l'Inde, et non vers l'Europe. Mais cela suffit déjà à ouvrir une brèche dans le régime de sanctions et à permettre à Moscou de montrer une fois de plus qu'elle ne peut pas être simplement écartée du jeu.

Dans tout ce scénario, l'Europe est davantage un objet de pression qu'un acteur décisif. Aujourd'hui, l'Union européenne ne façonne pas le terrain. Elle tente d'en contenir les conséquences. Les prix du gaz en Europe ont augmenté d'environ 50% en deux semaines, et le responsable des questions climatiques de l'ONU à Bruxelles a rappelé à tout le monde que l'UE importe toujours plus de 90% de son pétrole et 80% de son gaz.

Dans le même temps, Bruxelles envisage de renforcer la mission navale Aspides, mais tout changement majeur nécessite l'accord des 27 États membres, et l'Allemagne se montre sceptique quant à son extension à Ormuz. Cela signifie que l'Europe n'est pas totalement dépourvue d'action, mais que son action est faible, défensive et fragmentée. C'est un continent doté d'un poids économique énorme, mais d'une colonne vertébrale géopolitique fragile. Plus que de tracer la voie, elle calcule le coût du jeu des autres.

Trump a lui aussi compris cette limite, et c'est pourquoi il utilise la crise du détroit d'Ormuz comme un moyen de mettre ses allié·es au pas. Ces derniers jours, il a ouvertement averti que si les allié·es de l'OTAN et les pays bénéficiant du passage du pétrole et du gaz par Ormuz n'aidaient pas les États-Unis, l'avenir de l'OTAN serait « très sombre ». Le Japon a déclaré pour l'instant qu'il n'avait pas l'intention d'envoyer une mission d'escorte, et l'Europe reste enlisée entre débats, doutes et tergiversations. Il ne s'agit pas seulement de la sécurité du transport maritime.

Le problème est que les États-Unis veulent socialiser le coût de l'ordre énergétique mondial tout en conservant le commandement politique et militaire entre leurs mains. En termes plus simples, Washington dit : tout le monde doit aider à porter le fardeau, mais je garderai les mains sur le volant. Cela montre à lui seul que la puissance américaine dans cette guerre ressemble moins à une volonté claire et unie qu'à une gestion de crise précipitée.

La question principale n'est donc pas de savoir si les États-Unis peuvent détruire davantage l'Iran. Bien sûr qu'ils le peuvent. La question la plus importante est de savoir s'ils peuvent transformer cette destruction en un résultat contrôlé, peu coûteux et gérable sur le plan géopolitique. Jusqu'à présent, la réponse n'est pas claire. Plus la guerre se rapproche de Kharg, d'Ormuz, de Fujaïrah, du GNL du Qatar, de l'assurance des pétroliers et des marchés des carburants raffinés, plus le fossé entre la « capacité à détruire » et la « capacité à contenir les conséquences » devient évident.

C'est précisément là que le mythe d'une victoire rapide commence à s'effriter. Non pas parce que l'Iran serait soudainement devenu invincible, mais parce que le champ de bataille s'est étendu au-delà des frontières iraniennes pour s'immiscer au cœur même du système qui régit l'économie mondiale.

À ce stade, les lecteurs et les lectrices devraient comprendre que la question de la guerre pour le pétrole ne concerne plus vraiment le régime au pouvoir à Téhéran. Plus cette guerre avance, plus il apparaît clairement que sa logique n'a rien à voir avec la sécurité du peuple iranien ou l'avenir de la région. Cette guerre peut blesser l'Iran encore davantage, mais en même temps, elle a mis à nu les limites de la puissance américaine. L'empire peut encore faire pleuvoir le feu, mais il ne peut garantir que ce feu ne brûlera que la maison de l'ennemi.

En fin de compte, Kharg et Ormuz ne sont pas seulement deux noms géographiques. Ce sont les noms d'un moment où la guerre échappe au contrôle de ses planificateurs et se transforme en une crise contre l'ordre énergétique mondial tout entier. Si les États-Unis n'ont pas frappé le terminal pétrolier de Kharg, ce n'est pas par humanité.

Ils ne l'ont pas frappé parce qu'ils savent que cet endroit n'est plus seulement du sol iranien. C'est le point où le pétrole, la guerre, la Russie, l'Europe, le marché et la peur mondiale s'entremêlent. Et c'est la vérité qui se tient toujours là, obstinément, sous tous les slogans de victoire.

Siyavash Shahabi

P.-S.

• Entre les lignes entre les mots. 19 mars 2026 : https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/19/iran-entre-les-bombes-et-la-theocratie-et-autres-textes/

• Traduction DE.

Source - The Fire Next Time. 17 mars 2026 :

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