24.03.2026 à 13:14
Olivier Da Lage
Actualisation le 16 mars 2026 : le détroit d'Ormuz est partiellement bloqué par l'Iran dans le cadre de la guerre que lui mène Israël et les États-Unis.
Tiré de Orient XXI Photo : Carte simple montrant des bateaux dans des vagues près de l'Iran, Émirats Arabes Unis et Oman. © Hélène Aldeguer, 2025.
Depuis les bombardements israéliens et américains sur l'Iran en juin 2025, les dirigeants de Téhéran évoquent la menace d'une fermeture du détroit d'Ormuz.
Ce bras de mer est le débouché du golfe arabo-persique sur l'océan indien et la voie de passage obligée pour les navires se rendant dans le Golfe ou le quittant, et notamment les pétroliers et les méthaniers. La crédibilité de cette menace tient en grande partie à la largeur réduite du détroit (29 milles marins, soit 54 kilomètres) ainsi qu'à sa faible profondeur, de l'ordre de 60 mètres, mais qui peut tomber à 25 mètres du côté iranien du détroit, c'est-à-dire au nord. La profondeur moyenne de 60 mètres permet le passage de superpétroliers dont le tirant d'eau est de l'ordre de 25 mètres. C'est ce qui explique que les voies de navigation se situent plus au sud, du côté proche des rives de la péninsule de Musandam qui appartient au sultanat d'Oman. Elles se trouvent donc pour l'essentiel dans les eaux territoriales omanaises. Les navires entrant dans le Golfe empruntent la voie du nord et ceux qui en sortent celle du sud.
Près de cent pétroliers par jour
Il s'agit de deux rails de navigation, de deux milles nautiques chacun (3,7 kilomètres), eux-mêmes séparés par une zone tampon large de deux milles. Autrement dit, les voies de circulation se limitent à six milles, soit seulement un peu plus de 11 kilomètres sur les 54 que compte le détroit proprement dit.
Le trafic maritime y est intense : chaque jour, ce sont près de cent pétroliers qui transitent par le détroit, avec leur cargaison, au départ du Golfe. Celle-ci représente un peu plus de 20 millions de barils, soit 20 % de la consommation mondiale d'hydrocarbures et près de 30 % des échanges maritimes de gaz et de pétrole. Cette proportion est élevée, mais elle est en chute sensible depuis la fin des années 1970, lorsque l'on estimait à 60 % la part du trafic maritime des hydrocarbures passant par le détroit d'Ormuz. Cette réduction tient à plusieurs facteurs : d'une part, la découverte de nouveaux gisements ailleurs sur la planète, mais aussi par les infrastructures de contournement lancées voici une quarantaine d'années, lorsque la guerre Irak-Iran (1980-1988) menaçait les exportations de brut en provenance du Golfe. C'est ainsi que les Émirats arabes unis ont déployé un oléoduc court-circuitant le détroit d'Ormuz pour aboutir au port de Foujeirah, l'un des sept émirats de la Fédération, et le seul dont la façade maritime donne sur l'Océan indien. L'Arabie saoudite, de son côté, a posé un oléoduc reliant ses champs pétrolifères de la province orientale, sur le Golfe, au port saoudien de Yanbu, sur la mer Rouge.
Les pays les plus vulnérables, l'Inde et la Chine
Le caractère stratégique du détroit d'Ormuz — et sa vulnérabilité — sont apparus au lendemain de la guerre israélo-arabe d'octobre 1973, à la suite de l'embargo pétrolier décrété par les pays arabes producteurs de pétrole contre plusieurs pays occidentaux, à qui les premiers reprochaient leur soutien à Israël. Plus tard, en 1984, durant la guerre Irak-Iran, l'aviation irakienne a bombardé le terminal pétrolier de Kharg ainsi que des tankers chargés de pétrole iranien. En représailles, l'Iran a posé des mines dérivantes et fixes dans le sud du Golfe et — déjà ! — menacé de fermer le détroit d'Ormuz. C'est ce que l'on a surnommé la « guerre des pétroliers », qui a duré de 1984 à 1988.
À l'époque, comme on l'a vu, l'économie mondiale était bien davantage dépendante de ce passage, souvent qualifié de « veine jugulaire », que ce n'est le cas aujourd'hui. Les États-Unis, désormais exportateurs d'hydrocarbures grâce notamment à leur pétrole de schiste, sont très peu dépendants du gaz et du pétrole du Golfe. L'Europe l'est davantage, même si elle a sensiblement diversifié ses sources d'approvisionnement depuis les années 1970-1980. Ce sont surtout l'Inde, et davantage encore la Chine, qui hébergent à elles deux plus du tiers de la population mondiale, pour qui les hydrocarbures en provenance du détroit d'Ormuz représentent un besoin vital. Une fermeture, même partielle, déséquilibrerait le marché et provoquerait une forte hausse des cours mondiaux, hausse qui se cumulerait avec celle des primes d'assurance pour les armateurs affrétant des pétroliers naviguant dans cette zone. Les conséquences se feraient donc sentir même dans les pays qui importent peu ou pas d'hydrocarbures du Golfe.
Une arme de dernier recours
Il reste cependant à apprécier la faisabilité d'une fermeture du détroit par l'Iran. C'est difficile, mais pas impossible, du moins pour une durée limitée, avant l'intervention des forces étrangères venues rétablir « la liberté de navigation ». Outre les mines flottantes ou fixes qu'ils pourraient larguer dans le sud du Golfe, les Iraniens pourraient aussi couler des pétroliers traversant le détroit, bloquant le passage pour les suivants. Ils peuvent également décider d'y saborder leur propre flotte.
Se pose dès lors la question de l'intérêt pour Téhéran de le faire. Cela reviendrait en effet à asphyxier leur économie et à commettre un acte hostile à l'encontre de deux pays qui lui sont proches : l'Inde et la Chine. Toutefois, les Iraniens ont toujours affirmé qu'il s'agirait d'une mesure de dernier recours, l'équivalent désespéré de l'emploi d'une bombe atomique dont ils ne disposent pas. Deux cas de figure pourraient permettre d'envisager ce qui relèverait d'une action suicide à l'échelle d'un pays tout entier : une attaque massive contre le territoire iranien ou le risque imminent d'une chute du régime.
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24.03.2026 à 13:13
Siyavash Shahabi
Les États-Unis ont attaqué Kharg, mais ils n'ont pas touché le terminal d'exportation de pétrole iranien qui s'y trouve. Cette contradiction apparente explique peut-être mieux la nature de cette guerre que n'importe quelle déclaration officielle. Kharg n'est pas seulement une île. C'est un lieu où la force militaire, le budget de l'État iranien, les routes des pétroliers et les nerfs du marché énergétique mondial se rejoignent tous en un seul petit point.
Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières 17 mars 2026
Lorsque Washington frappe les installations militaires de l'île tout en laissant intacte l'infrastructure pétrolière, il admet en substance que même la plus grande puissance militaire du monde ne peut pas contrôler totalement tout ce qu'elle attaque. Parfois, la cible elle-même est si profondément intégrée à la structure de l'économie mondiale que sa destruction ne ferait pas seulement du tort à l'ennemi, mais déclencherait également une série de crises qui toucheraient tout le monde.
C'est précisément là que réside l'importance de Kharg. Reuters a rapporté qu'environ 90% des exportations pétrolières iraniennes transitent par cette île, qu'elle dispose d'une capacité de stockage d'environ 30 millions de barils et que des dommages importants causés à ses terminaux pourraient réduire l'offre mondiale d'environ 2 millions de barils par jour. Même après le début de la guerre, l'Iran continuait d'exporter entre 1,1 et 1,5 million de barils par jour depuis Kharg, principalement vers la Chine.
Cela signifie que Kharg n'est pas seulement une installation. C'est l'artère principale qui transforme le pétrole souterrain en liquidités, en recettes publiques, en importations et en survie financière du gouvernement. Les États-Unis le savent, l'Iran le sait, et le marché le comprend mieux que quiconque. C'est pourquoi une attaque contre Kharg, si elle touche le cœur de son système pétrolier, n'est plus seulement une opération tactique. Elle devient une frappe contre un nœud systémique.
Mais Kharg ne peut être compris indépendamment d'Ormuz. La question n'est pas seulement de savoir combien de pétrole l'Iran exporte. La question est que cette guerre se déroule dans un endroit par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial. Reuters et l'Agence internationale de l'énergie ont décrit cette crise comme la plus grande perturbation de l'approvisionnement de l'histoire moderne.
Le Brent est repassé au-dessus des 100 dollars, des réserves d'urgence ont été mobilisées à une échelle sans précédent, et même cette intervention massive ne fait encore que jouer le rôle d'un analgésique. Une fois que le champ de bataille atteint un véritable point d'étranglement de l'économie mondiale, on ne peut plus avancer avec la simple logique consistant à « bombarder pour en finir ». La guerre cesse d'être un simple conflit militaire et se transforme en une machine à produire des crises sur le marché mondial.
C'est pourquoi le fait de ne pas avoir frappé le terminal pétrolier de Kharg n'est pas un signe de faiblesse totale de la part des États-Unis, mais ce n'est pas non plus le signe d'une liberté d'action illimitée. Washington peut frapper, mais il ne peut pas être certain que les conséquences s'arrêteront là. L'Iran a également clairement averti que des attaques contre ses infrastructures énergétiques pourraient être suivies de représailles contre les infrastructures des pays alliés des États-Unis, et la frappe de drone sur Fujaïrah a rappelé que cette menace n'était pas que des paroles en l'air.
Dans ce contexte, la décision américaine de frapper des cibles militaires tout en évitant la destruction du réseau pétrolier ressemble moins à une retenue morale qu'à l'aveu d'un frein structurel. Ce frein n'est pas l'amour de Washington pour la paix. C'est la crainte d'un choc énergétique, de perturbations dans les assurances et le transport maritime, et de flambées des prix qui frapperaient l'empire lui-même.
Cette guerre n'a pas seulement ébranlé le marché du pétrole brut. Reuters a rapporté que la crise actuelle a frappé les produits raffinés encore plus durement que le brut lui-même. Les prix du diesel à Singapour ont bondi de 57% et ceux du kérosène de 114%. La Chine a immédiatement cessé ses exportations de carburant, et les pays qui dépendent des importations de carburant se sont orientés vers le rationnement, la réduction de l'activité des raffineries et la constitution de stocks d'urgence. C'est là que la question énergétique dépasse le cadre du pétrole brut et touche directement la vie quotidienne, les transports, l'agriculture, l'exploitation minière, l'industrie et les moyens de subsistance de millions de personnes. Lorsque le détroit d'Ormuz est secoué, ce n'est pas seulement le cours du Brent qui grimpe. Les chaînes de distribution de carburant, le prix des marchandises et les perspectives globales de croissance économique sont également ébranlés. Le capitalisme mondial a l'air très moderne, mais il continue de respirer à travers quelques vieux goulets d'étranglement.
Dans le même temps, la Russie n'est ni la sauveuse du marché ni une simple spectatrice en marge des événements. Elle tire un double avantage de cette crise. D'une part, les États-Unis ont accordé une dérogation de 30 jours pour certaines cargaisons de pétrole et de carburant russes déjà en mer, afin d'apaiser le choc sur les marchés. D'autre part, Poutine a déclaré ouvertement qu'une crise énergétique était survenue et que la Russie était prête à collaborer à nouveau avec l'Europe.
Cela signifie que le même pétrole qui, hier encore, était qualifié d'« illégitime » et « sanctionné » commence soudainement à apparaître comme un pétrole « nécessaire » en cette période de crise. Bien sûr, la Russie ne remplace pas Kharg. En 2025, la Russie a elle-même exporté environ 238 millions de tonnes de pétrole, dont 80% vers la Chine et l'Inde, et non vers l'Europe. Mais cela suffit déjà à ouvrir une brèche dans le régime de sanctions et à permettre à Moscou de montrer une fois de plus qu'elle ne peut pas être simplement écartée du jeu.
Dans tout ce scénario, l'Europe est davantage un objet de pression qu'un acteur décisif. Aujourd'hui, l'Union européenne ne façonne pas le terrain. Elle tente d'en contenir les conséquences. Les prix du gaz en Europe ont augmenté d'environ 50% en deux semaines, et le responsable des questions climatiques de l'ONU à Bruxelles a rappelé à tout le monde que l'UE importe toujours plus de 90% de son pétrole et 80% de son gaz.
Dans le même temps, Bruxelles envisage de renforcer la mission navale Aspides, mais tout changement majeur nécessite l'accord des 27 États membres, et l'Allemagne se montre sceptique quant à son extension à Ormuz. Cela signifie que l'Europe n'est pas totalement dépourvue d'action, mais que son action est faible, défensive et fragmentée. C'est un continent doté d'un poids économique énorme, mais d'une colonne vertébrale géopolitique fragile. Plus que de tracer la voie, elle calcule le coût du jeu des autres.
Trump a lui aussi compris cette limite, et c'est pourquoi il utilise la crise du détroit d'Ormuz comme un moyen de mettre ses allié·es au pas. Ces derniers jours, il a ouvertement averti que si les allié·es de l'OTAN et les pays bénéficiant du passage du pétrole et du gaz par Ormuz n'aidaient pas les États-Unis, l'avenir de l'OTAN serait « très sombre ». Le Japon a déclaré pour l'instant qu'il n'avait pas l'intention d'envoyer une mission d'escorte, et l'Europe reste enlisée entre débats, doutes et tergiversations. Il ne s'agit pas seulement de la sécurité du transport maritime.
Le problème est que les États-Unis veulent socialiser le coût de l'ordre énergétique mondial tout en conservant le commandement politique et militaire entre leurs mains. En termes plus simples, Washington dit : tout le monde doit aider à porter le fardeau, mais je garderai les mains sur le volant. Cela montre à lui seul que la puissance américaine dans cette guerre ressemble moins à une volonté claire et unie qu'à une gestion de crise précipitée.
La question principale n'est donc pas de savoir si les États-Unis peuvent détruire davantage l'Iran. Bien sûr qu'ils le peuvent. La question la plus importante est de savoir s'ils peuvent transformer cette destruction en un résultat contrôlé, peu coûteux et gérable sur le plan géopolitique. Jusqu'à présent, la réponse n'est pas claire. Plus la guerre se rapproche de Kharg, d'Ormuz, de Fujaïrah, du GNL du Qatar, de l'assurance des pétroliers et des marchés des carburants raffinés, plus le fossé entre la « capacité à détruire » et la « capacité à contenir les conséquences » devient évident.
C'est précisément là que le mythe d'une victoire rapide commence à s'effriter. Non pas parce que l'Iran serait soudainement devenu invincible, mais parce que le champ de bataille s'est étendu au-delà des frontières iraniennes pour s'immiscer au cœur même du système qui régit l'économie mondiale.
À ce stade, les lecteurs et les lectrices devraient comprendre que la question de la guerre pour le pétrole ne concerne plus vraiment le régime au pouvoir à Téhéran. Plus cette guerre avance, plus il apparaît clairement que sa logique n'a rien à voir avec la sécurité du peuple iranien ou l'avenir de la région. Cette guerre peut blesser l'Iran encore davantage, mais en même temps, elle a mis à nu les limites de la puissance américaine. L'empire peut encore faire pleuvoir le feu, mais il ne peut garantir que ce feu ne brûlera que la maison de l'ennemi.
En fin de compte, Kharg et Ormuz ne sont pas seulement deux noms géographiques. Ce sont les noms d'un moment où la guerre échappe au contrôle de ses planificateurs et se transforme en une crise contre l'ordre énergétique mondial tout entier. Si les États-Unis n'ont pas frappé le terminal pétrolier de Kharg, ce n'est pas par humanité.
Ils ne l'ont pas frappé parce qu'ils savent que cet endroit n'est plus seulement du sol iranien. C'est le point où le pétrole, la guerre, la Russie, l'Europe, le marché et la peur mondiale s'entremêlent. Et c'est la vérité qui se tient toujours là, obstinément, sous tous les slogans de victoire.
Siyavash Shahabi
P.-S.
• Entre les lignes entre les mots. 19 mars 2026 : https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/19/iran-entre-les-bombes-et-la-theocratie-et-autres-textes/
• Traduction DE.
Source - The Fire Next Time. 17 mars 2026 :
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https://firenexttime.net/kharg-hormuz-and-the-boundaries-of-u-s-power/
24.03.2026 à 13:12
Collectif
Ce texte a été rédigé le 9 mars 2026 par un collectif d'associations et d'organisations civiles et politiques au Liban. Les signataires rappellent que la résistance contre la domination coloniale est un droit fondamental. Ils condamnent l'orientation du gouvernement libanais qui criminalise la Résistance menée par le Hezbollah, et appellent les peuples du monde à la solidarité avec le Liban dans la lutte contre la guerre d'agression et l'expansionnisme israéliens.
Tiré du site de la revue Contretemps.
Nous approchons du trentième mois de la guerre génocidaire menée au Liban et en Palestine par l'entité sioniste sous le patronage des États-Unis et avec le soutien inconditionnel d'une communauté internationale complice de notre mise à mort et de la tentative de nous anéantir. En Palestine, en Syrie et au Liban, nous assistons, sous les yeux du monde entier, à l'expansion de l'occupation sous toutes ses formes, tandis que les États, y compris nos propres gouvernements, s'entendent pour criminaliser le droit des peuples à résister et à déterminer leur propre destin, au lieu de s'unir pour demander des comptes à l'occupant et le désarmer afin de renverser et d'éradiquer son système expansionniste et colonialiste. Ces pratiques ne se limitent pas au Machreq ; elles constituent plutôt un modèle despotique par lequel l'Empire hégémonique tente de criminaliser la résistance et les mouvements de libération politique qui s'opposent au génocide et défendent la terre.
Au cours de la période faussement qualifiée de « cessez-le-feu » – un accord unilatéral qui a jeté les bases de l'expansion de l'occupation –, l'entité sioniste a lancé plus de 15 000 attaques aériennes, terrestres et maritimes contre nous au Liban, faisant 397 martyrs et plus de 1 102 blessés. Pendant ce temps, sous les diktats des États-Unis, les priorités du gouvernement libanais consistaient à attaquer les familles des combattants de la Résistance, tenter de les désarmer et déployer des efforts pour imposer des lois qui priveraient le peuple de ses ressources, de son patrimoine et de ses données personnelles, ouvrant ainsi la voie aux multinationales, instrument clé de l'occupation.
Avant l'escalade actuelle, les attaques israéliennes avaient déjà fait plus de 4 000 martyrs, dont 316 enfants et 790 femmes. Les femmes et les enfants représentaient plus d'un quart des victimes, dont 51 % étaient des enfants et adolescents. Ces attaques ont également visé directement 11 journalistes. 222 travailleurs de la santé ont été tués et 330 autres blessés, 158 ambulances et 57 camions de pompiers ont été bombardés, et quelque 90 076 installations ont été endommagées, dont 23 489 ont été détruites. Des postes de l'armée libanaise, des bâtiments municipaux et des hôpitaux ont été pris pour cible (8 hôpitaux ont été fermés de force et 38 autres ont été endommagés). Le personnel de la défense civile et des municipalités a été pris pour cible, en particulier au centre de défense civile de Baalbek (13 morts), ainsi que les employés municipaux et les bâtiments municipaux. Le nombre de détenus libanais est estimé à 22 (dont 11 ont été arrêtés lors de l'invasion terrestre de 2024).
La semaine dernière [semaine du 2 mars], au début de la guerre actuelle, Israël a tué 268 martyrs et causé bien d'autres dégâts supplémentaires. Plus de 500 000 personnes ont été déplacées du Sud, de la Bekaa et de la banlieue sud de Beyrouth. Elles ont un besoin urgent d'abris, de nourriture, d'eau et d'autres services, compte tenu de la réticence de l'État à dépenser des fonds pour aider la population.
Parallèlement à l'extermination des populations et à la destruction de leurs moyens de subsistance, la destruction systématique de l'environnement a entraîné l'incendie d'environ 10 800 hectares (108 millions de mètres carrés) en raison des obus au phosphore et des frappes aériennes dévastatrices. En outre, plus de 47 000 oliviers centenaires ont été détruits, brûlés ou volés, et 134 hectares d'oliveraies, 48 hectares d'agrumeraies et 44 hectares de bananeraies ont été endommagés. Vingt-six stations publiques de pompage d'eau ont été détruites, et les stations d'al-Wazzani et de Maysat ont été mises hors service, privant 150 000 personnes d'eau. Les pertes dans le secteur de l'eau et de l'irrigation sont estimées entre 171 et 356 millions de dollars.
Durant cette période, l'ennemi a détruit 18 millions de mètres carrés de forêts et de bois (chênes, chênes verts, etc.) et a contaminé les terres avec divers polluants toxiques et mortels en pulvérisant des herbicides et d'autres substances chimiques et biologiques inconnues. Ces polluants détruisent l'écosystème et rendent les sols impropres à l'agriculture pendant de nombreuses années.
Comme d'habitude, des initiatives populaires et collectives ont émergé pour apporter de l'aide et manifester leur solidarité. Cette approche humanitaire est d'une importance capitale ; elle contraste aussi fortement avec le confessionnalisme qui a déformé la société libanaise.
Par ailleurs, il est impossible d'ignorer le fait que la position actuelle du gouvernement libanais non seulement aligne son discours sur les diktats des puissances coloniales passées et présentes, mais s'y conforme également sans remise en question ni considération pour l'intérêt national et le droit des citoyens libanais à repousser ces attaques israéliennes continues. Cela est essentiel pour préserver leur vie et celle de leurs proches, ainsi que pour défendre leur droit de vivre sans crainte d'un ennemi brutal qui commet des atrocités en toute impunité.
Aujourd'hui, l'ennemi se prépare à occuper le Liban, en commençant par le Sud, la vallée de la Bekaa et la banlieue sud de Beyrouth, qui sont les plus touchés par les destructions et les massacres quotidiens. Cette opération s'inscrit dans le contexte d'une guerre féroce menée contre l'Iran et son peuple par l'ennemi sioniste, en alliance avec les États-Unis, dont l'administration fasciste déclare quotidiennement son intention de contrôler le monde et d'utiliser une violence excessive contre quiconque n'adhère pas à son leadership et sa supériorité raciste. Elle s'apparente de surcroît à un retour aux pires époques du colonialisme et de l'oppression.
Cette guerre se déroule parallèlement à des tentatives de restructuration de l'économie politique du pays qui ne font qu'aggraver la dépendance et les inégalités. La crise économique et la destruction continue sont utilisées pour accélérer la restructuration néolibérale, la privatisation des ressources publiques et le transfert des richesses entre les mains des élites nationales et des multinationales.
Au cours de sa première année, le gouvernement libanais, qui a été ouvertement nommé par les ambassades et les émissaires occidentaux, a commencé à proposer une série de lois visant à piller les ressources et le patrimoine agricole et à endommager l'équilibre écologique du pays au profit des multinationales responsables de l'effondrement des systèmes alimentaires dans le monde. Il a adopté une politique de punition collective à l'encontre des populations des zones ciblées par l'occupation, les privant des ressources nécessaires à la reprise et à la reconstruction. Sa soumission aux puissances coloniales se poursuit avec la récente décision visant à criminaliser la Résistance, et à criminaliser le droit du peuple à se défendre face aux institutions de l'État, y compris l'armée, qui manquent à leurs devoirs sur ordre officiel des autorités.
Cette criminalisation s'accompagne d'une guerre médiatique organisée qui fait écho à la propagande israélo-étatsunienne contre le droit à l'autodéfense et à l'autodétermination, employant une rhétorique raciste, confessionnelle, classiste, discriminatoire et de division de la société [libanaise] inacceptable.
Comme lors des crises précédentes, les travailleurs, les petits agriculteurs, les communautés déplacées et les marginalisés des zones urbaines du Liban supportent le coût écrasant de la guerre, des déplacements et de la reconstruction, tandis que les élites politiques et les acteurs financiers cherchent à réorganiser l'économie de manière à préserver leur pouvoir ou à le céder à l'occupant.
Dans ce contexte, et sur la base de notre ferme conviction dans les droits inhérents des peuples, y compris le droit à l'autodétermination et le droit à la résistance, et au regard des tentatives externes et internes visant à forcer la société à se rendre et à accepter l'hégémonie sioniste sur la région, nous, les groupes de résistance populaire et d'action sociale au Liban, affirmons les principes suivants :
– Le droit des peuples à résister et à défendre leur terre et leur souveraineté, en tant que droit humain inhérent et fondamental, est consacré et garanti par les pactes et traités internationaux, au premier rang desquels figurent la Charte des Nations unies et les accords relatifs aux droits des peuples à l'autodétermination. L'exercice de ce droit est l'incarnation de ces principes juridiques qui ne peuvent être interprétés ou abrogés par quiconque.
– Notre rejet catégorique des politiques et des pressions actuelles exercées par le régime libanais qui visent à restreindre ou à contourner ce droit légitime. La protection de la souveraineté nationale ne s'obtient pas par le recul, mais plutôt par le respect des droits historiques et légaux.
C'est pourquoi nous lançons un appel collectif et urgent au peuple de ce pays, à tous les habitants du Liban et à tous les peuples épris de liberté à travers le monde, à agir immédiatement en soutien à cette position de principe en s'opposant au projet du gouvernement, de l'Empire et de l'occupation. Nous devons documenter les violations et résister au black-out médiatique et aux campagnes de désinformation dont est victime le peuple de ce pays alors qu'il résiste et défend sa terre et ses droits légitimes.
Mobilisons-nous à travers le monde pour rejeter la mécanisation des systèmes génocidaires, en nous unissant où que nous soyons pour démanteler le système expansionniste et colonialiste qui cherche à dominer notre planète. Pour ce faire, nous pouvons organiser des manifestations et des sit-in devant les ambassades de la puissance occupante et des États complices afin d'amplifier la voix de la résistance populaire, lancer des campagnes de pétitions à grande échelle pour affirmer le soutien populaire au droit de défendre la terre, nous solidariser avec nos populations déplacées et nous opposer à l'offensive impérialiste par tous les moyens nécessaires.
Nous rejetons tout compromis sur notre droit à l'autodétermination et nous affirmons notre engagement à poursuivre cette lutte, y compris en nous appuyant sur la conscience et la solidarité des peuples pour protéger ce qui reste de notre souveraineté et de notre dignité nationales. Il est temps que les peuples du monde soient libérés de l'Empire et que la souveraineté soit restaurée pour tous les peuples de la terre !
Beyrouth, le 9 mars 2026.
Signataires
Agricultural Movement in Lebanon Socio-Economic Action Collective (SEAC) Arab Network for Food Sovereignty Cartography of Darkness Seed In A Box Free Palestine Front Tafkik Sikka Saida Development Movement Deyer Men Dar Arab Network for Food Sovereignty Siyada Network : for a popular sovereignty over food systems and resources Aatma Agricultural Committee in Bakhoun Municipality – Al-Miniyeh-Diniya District Bladi Khadra Cultural Club of The South – American University of Beirut (AUB) Mouvement du peuple
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Illustration : « Inhad », 1982. Tableau du peintre égyptien Hamed Abdalla.
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